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Sommaire

5ÉDITOConstellationsmathématiques

6RENCONTREJean-PierreBourguignonetMichelCassé:«Ilyaune

jubilationincontestabledansl’usagedesmathématiques»

12REPÈRESLesmotsdelaplanètemaths

16COSMOSLesnouveauxcontoursdel’espace-temps

24Lepouvoirunificateurdescatégories

26INFINIMENTPETITPourunepoignéedeparticules

30SYMÉTRIELasuprêmeharmoniedumonde

34Commentrayuresviennentauzèbre

40NEUROSCIENCESLecerveau,machineàprobabilités?

45Tousgéomètres!

46BIOMATHÉMATIQUESLesfécondeséquationsduvivant

52INTELLIGENCEARTIFICIELLERobots:l’apprentissagedela

curiosité

58Leraisonnementest-ilencorelepropredel’homme?

62RÉSEAUXLesstructurescachéesdelagalaxieinternet

65Lesmathsrattrapéesparlestsunamis

66PROBABILITÉSLesmécomptesdesstatistiques

68MARCHÉSFINANCIERSLesfollescroyancesdelafinance

72ARTSMusiqueenmodegéométrique

77Oulipo:lesmathsaupieddelalettre

80LERÊVEMATHÉMATIQUEDELAFONDATIONCARTIER

RENCONTREAVECDESMATHÉMATICIENSD’EXCEPTION

28Jean-PierreBourguignon,GiancarloLucchini,CarolinaCanales

38MikhaïlGromov,AlainConnes

50MichaelAtiyah,DonZagier

60NicoleElKaroui,CédricVillani

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Édito

Édito Constellationsmathématiques Lorsqu’ilfaitgrandjour,lesmathématiciensvérifientleurséquationsetleurs

Constellationsmathématiques

Lorsqu’ilfaitgrandjour,lesmathématiciensvérifientleurséquationsetleurs preuves,retournantchaquepierredansleurquêtederigueur.Maisquand vientlanuitquebaignelapleinelune,ilsrêvent,flottantparmilesétoileset

s’émerveillantaumiracledescieux.C’estlàqu’ilssontinspirés…(1).»Ces

motssontceuxdeMichaelAtiyah,l’undesplusinventifsmathématiciensde notre temps. Ales lire, tirant une ligne claire de la rigueur au rêve, des équationsauxconstellations,oncomprendl’affreuxmalentendudontsouffre ladiscipline.Réputéerigide,obscure,elleouvreenréalitédeshorizonsinfinis etpoétiques.

«Lesmathématicienssontdescréateursaumêmetitrequelesartistes,jouant durationneletdel’irrationnel»,dit,autrement,Jean-PierreBourguignon, dansl’entretienquiouvrecehors-série.C’estpourchangerleregardportésur euxqueledirecteurdel’Institutdeshautesétudesscientifiques(IHES)aosé, aveclephysicienMichelCassé,uneentrepriseaudacieuse:mettreenscèneà la Fondation Cartier, haut lieu artistique, les méandres de la pensée mathématique (lire p. 11). Les théoriciens y sont sujets, et non objets, «auteurs,etnonxetydel’équation»,insisteMichelCassé.Ilsynouentun échange,tournantàl’«hybridation»,avecdesartistescommelescinéastes DavidLynchouRaymondDepardon,lachanteusePattiSmithoulesculpteur HiroshiSugimoto.

Une aventure dépaysante, dont Sciences et Avenir s’est rendu complice à traversunpartenariat.Nouslaprolongeonsaveccehors-série,enexplorantle

pouvoircréateurdesmathématiques.Unpouvoirvertigineux:desthéorèmes ontpermisdeprédirel’existencedeNeptuneetcelledestrousnoirsavantleur détection ; le concept de symétrie, de traquer de nouvelles particules ; certaineséquations,decomprendrecommentlesrayuresviennentauzèbre; les graphes, d’explorer les petits mondes de la galaxie internet ; et les probabilités,lesméandresdenotrecerveau.Desalgorithmespourraientmême doterlesrobotsdecuriosité.

Se pose alors une question excitante, débattue depuis l’Antiquité : les mathématiques sont-elles inscrites dans le monde, ou s’agit-il d’une constructionhumainepourledécrypter?Nousvoiciloindusimpleexercice decalcul!«Ilfautaccepterquelesmathématiciensévoluentdansd’autres sphères que celles où l’on voudrait les cantonner », conclut Jean-Pierre Bourguignon. Capables de donner de nouveaux contours à l’espace et au temps,leursformulestracéesàlacraiesurletableaunoirflirtentavecla métaphysique.Etlabeautéfaitpartiedeleurquête.Unebeautéliée,selonle théoricienDonZagier,à«labrièveté,lasimplicité,laclarté».«Lebon cheminmathématique,ajoute-t-il,serévèleaussilemeilleurdupointdevue

esthétique(2).»

Cettebeauté,lesartistesl’ontmiseenscèneàlaFondationCartier.Avecles

travauxdumathématicienHenriPoincaré,leplasticienJean-MichelAlberola

acomposéunevoûtecéleste.Dechacundeceslumineuxconcepts,ilafait

uneconstellation…ALINEKINER,RÉDACTRICEENCHEF

uneconstellation… ALINEKINER,RÉDACTRICEENCHEF 1. LesDéchiffreurs.Voyageenmathématiques

1.LesDéchiffreurs.VoyageenmathématiquesdeJean-FrançoisDars,Annick

Lesne,AnnePapillault,Belin,2008

2.Cataloguedel’exposition«Mathématiques.Undépaysementsoudain»à

laFondationCartier.

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Jean-PierreBourguignon,mathématicien,directeurdel’Institutdeshautes

étudesscientifiques,MichelCassé,astrophysicienauCEA

«Ilyaunejubilationincontestable

dansl’usagedesmathématiques»

Commissairesdel’exposition«Mathématiques»àlaFondationCartier,

lesdeuxscientifiquesaimeraientsusciterunnouveauregardsurla

discipline.

Pourquoi avoir intitulé cette exposition : « Mathématiques, un dépaysementsoudain»?

Jean-PierreBourguignon.L’expression«dépaysementsoudain»esttirée del’ouvrageRécoltesetsemaillesd’AlexandreGrothendieck,mathématicien

horsnorme,quiaprofondémenttransforméladiscipline(lirel’encadrép.8).

Ellerenvoieàcetteidéeque,lorsqu’onseplongedanslesmathématiques,ily aàlafoissurpriseetappropriation.Loindel’imagetraditionnelleunpeu rigide de la discipline, les mathématiciens doivent constamment jouer du rationneletdel’irrationnel,mêmesitoutseterminepardesdémonstrationset desénoncésprécis.

MichelCassé. Cette exposition, qui s’inscrit sous le signe des Lumières, comporteaureversunepartied’ombre,demystère.Letermedemystèreétant explicitedanslaboucheetl’espritdumathématicienMikhaïlGromov.Ilena édictéquatre,pourcertainsindépassables,autourdesquelslecinéasteDavid Lynchaimaginéuneinstallation:lesmystèresdelanaturedesloisdela physique,delavie,ducerveau, et,enfin,delastructuremathématique:

commentetoùapparaît-elle?Commentlecerveauparvient-ilàl’élaborer? L’idée de dépaysement soudain me semble contenue dans ces quatre mystères.

Lesmathématiquessont-ellesinscritesdanslastructuredumonde?Ou

s’agit-ild’uneconstructionhumaine?

M.C.C’estlàunequestionessentielle,quinouspoursuitdepuisl’Antiquité. PourPlaton,lesnombresetlesformespermettaientdecomprendrelemonde d’une manière intelligible, indépendamment de l’expérience sensible de chacun.Ilconsidéraitdonceffectivementlesmathématiquescommeinscrites danslaRéalité.Certainsmathématiciens–commeAlainConnes–adhèrentà cettevisionplatonicienne.

J.-P.B.Enrevanche,pourquelqu’uncommeMikhaïlGromov,àl’originedes

mathématiques, il y a une construction humaine et la confrontation à un mystère. Sa position reflète l’étonnement et le doute, à la manière des agnostiques : comment notre cerveau peut-il engendrer un édifice aussi incroyablementadaptéauréeljusquedanssesaspectslesplusintimes,les plus complexes ? Autrement dit, comment peut-on expliquer « la déraisonnableefficacitédesmathématiquesdanslessciencesdelanature»,

selonlaformuleduphysicienEugeneWigner,prixNobelen1963?

Jemesensprochedelapositionagnostique.Notreperceptiondumondeest

detouteslesfaçonslerésultatd’unprocessuspilotéparnotrecerveau.Mon

interrogationportesurlemodedefabricationdecetteintuition:comment,

germantdansl’espritd’unepersonne,elleparticipefinalementàuncorpusde

connaissancesuniversel.

De quelle manière se manifeste la « déraisonnable efficacité » des mathématiques?

J.-P.B.Prenonsl’exempleclassiquedelarondedesplanètesautourduSoleil. Jusqu’auXVIIesiècle,nousétionsincapablesdeprédireleurmouvement, mêmesiJohannesKepler,s’appuyantsurlesobservationsaccumulées,avait puproposerdesloisconsidérantdestrajectoireselliptiques.Pourarriveràune

−6−formulationprédictive,ilafalluqu’IsaacNewtonfassetroischosesàla

fois : inventer un ensemble de concepts mathématiques – la vitesse instantanée,l’accélérationetlamanièredelescalculer;proposeruneloi fondamentaleexpliquantlemouvementdescorpssousuneactionextérieure; l’appliquer à l’attraction des corps massifs. Il a fait preuve de talents exceptionnels,àlafoiscommecréateurdeconceptsàportéeuniverselleet commemodélisateur,ausensoùonl’entendaujourd’hui.

Jean-PierreBourguignonDirecteurdel’Institutdeshautesétudesscientifiques(IHES)à

Jean-PierreBourguignonDirecteurdel’Institutdeshautesétudesscientifiques(IHES)à

Bures-sur-Yvette(Essonne)depuis1994etprofesseuràl’Ecolepolytechnique,oùilenseignela

relativitégénérale(lireaussisonportraitp.29).

MichelCasséAstrophysicienauCommissariatàl’énergieatomique(CEA)etàl’Institut

d’astrophysiquedeParis,ilestaussiécrivain.Parmisesouvrages:Astrophysique,2011,

éditionsJean-PaulBayol,LesTrousnoirsenpleinelumière,OdileJacob,2009,Cosmologiedite

àRimbaud,éditionsJean-PaulBayol,2007,Généalogiedelamatière,OdileJacob,2000.

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AlexandreGrothendieck,génieiconoclaste

Iln’estpasphysiquementprésentàl’expositiondelafondationCartier.Voilà plus de deux décennies que le génie iconoclaste des mathématiques Alexandre Grothendieck, 83 ans cette année, s’est retiré de la sphère scientifique.Maissonespritestintensémentlà.

D’abordàtraversdespassagesdesonlivremythiqueRécoltesetSemailles

(1),quiserontlusaucoursdel’exposition.«Untextedesalubritépublique,

qui tisse un lien lucide entre la philosophie, les mathématiques, les institutions et la recherche scientifique », nous confiait Denis Guedj,

mathématicienethistoriendessciences,avantsadisparitionenavril2010.

L’inspiration et l’émotion qu’Alexandre Grothendieck a transmises à ses collèguesetétudiantsrestentpalpables.Avantdeseretirer,lerefondateurde

lagéométriealgébriqueacollectionnélesdistinctions:en1966,lamédaille

Fields–équivalentduprixNobeldemathématiques–,puisleprixCrafoord

del’AcadémieroyaledessciencesdeSuède,d’unmontantde450000euros,

qu’ilrefuse,expliquantquesonsalaireestplusquesuffisant.Alafindes

années1970,ilromptaveclacommunautéscientifiquelorsqu’ilapprendque

«certainstravauxmathématiquessontfinancéssurdescréditsmilitaires». Cedétailinsignifiantpourbeaucoupdechercheursaunerésonanceprofonde chezcepacifisteapatridequiafuil’Allemagnenazieavecsamère.Auxdires denombreuxmathématiciens,levidelaisséparsondépartn’ajamaisété comblé,tantsesidéesétaientaudacieuses.«Aufond,sonultimeetunique violence envers la communauté est bien qu’il ait arrêté de faire des mathématiques»,concluaitDenisGuedj.A.KH.

de faire des mathématiques», concluaitDenisGuedj. A.KH. 1.Disponiblesurhttp://www.math.

1.Disponiblesurhttp://www.math.

jussieu.fr/~leila/grothendieckcircle/RetS.pdf

M.C.Notremonderegorgedecesexemplesde«déraisonnableefficacité». Ainsi,lagéométrienoneuclidiennedéveloppéeparBernhardRiemannau milieu du XIX e siècle se révélera parfaitement adaptée pour formuler la théoriedelarelativitégénéraled’Einstein.Unethéoriequidécritfinementla chutedescorps,mêmesi,avecnossensetànotreéchelle,nousn’enfaisons quel’expériencegrossière.

Leneutrino–particuleélémentairecousineneutreetlégèredel’électron–, subtileetfuyante,attesteluiaussidenotrefoicharbonnièredansleslois physiquesmathématisées:avantmêmequ’ilnefûtdétecté,WolfgangPauli croyaitàsonexistence,carilsemblaitunenécessitélogique:ilhonorait,

entreautres,lasacro-sainteloidelaconservationdel’énergie(lirepp.26-27).

Ladescriptionmathématiquedumondeest-ellesatisfaisante?

J.-P.B. Oui et non, car elle est forcément simplificatrice. Mais dans un

certainnombredesituations,lasimplificationestlerésultatd’uneincroyable économie de pensée : ainsi, grâce à la symétrie – donc, en termes mathématiques,àlathéoriedesgroupes–,lesdouzeparticulesélémentaires de la matière s’agencent en seulement trois familles. Actuellement, les physicienssemblentconvaincusquetouslesphénomènesnaturelspeuvent êtredécritsparquatretypesd’interactions,qu’ilss’efforcentmêmederéduire

àuneseuledansdescirconstancesparticulières(lirepp.16-27).

C’estlafameusethéorieduTout…

M.C.Eneffet.Quellessontcesquatreforces?Lagravitation–quiexplique lachutedescorpsetlesmouvementsdelamatièredansleciel–,laforce électromagnétique – dispensatrice de lumière, couleur, électricité et aimantation –, l’interaction faible – à l’origine d’un certain type de radioactivité–etlaforte–quiassurelacohésiondesprotonsetneutrons, ainsiquedunoyauatomique(lireaussilehors-sériedeSciencesetAvenir

162).Lestroisdernièress’appliquentàdesphénomènesquiontlieudans

l’intimitédesatomesoùl’énergienepeutvarierqueparsauts,demanière discontinue–parquanta,dit-on.Ainsilaphysiquequantiqueest-elleune théoriedudiscontinu.Riendetelducôtédelathéoriedelagravitation,qui s’applique à l’échelle astronomique, et qui est interprétée en termes de

courburedel’espace-temps(lirepp.16-25).Lamatièreestquantifiée,mais

pas l’espace-temps. Cette apparente contradiction nous incite à poser la question de la nature de l’espace et du temps. Sont-ils continus ou discontinus?J’admirequelesmathématiquessesoientemparéesdutemps qui,àl’origine,estunconceptmétaphysique.

Faut-ildoncrepenserlesmathématiquesdelarelativitégénérale?

M.C.Cettethéorieseheurteenpermanenceàdes«singularités».Ellene peut visiter l’instant zéro, qui correspondrait strictement au début de l’Univers.Ellenesaits’enapprocherqu’à10 -43 seconde:orce«tempsde Planck»estunelimiteendeçàdelaquellenes’appliquentpluslesloisdela

relativitégénérale,maiscelles−8−delagravitéquantique.Autresingularité,

lecentredestrousnoirs,pureaberration,puisqueladensitéyestinfinie.

Noussommesaujourd’huidevantunmurconceptuel.Maiscetobstaclen’est pas définitif. Il sera pulvérisé lorsqu’une nouvelle théorie, relevant de la gravitéquantique,parviendraàharmoniserlecontinuetlediscontinu.En démontrantparexemplequecequiestfondamentalementdiscontinusemble continu à notre échelle. Les mathématiques propres à étayer la gravité quantiquesontencoursd’élaboration.

J.-P.B.DanslestentativesactuellespourconcevoirunethéorieduTout,il

fautciterlagéométrienoncommutative,développéeparAlainConnes,une

approchequiconcernelesobjetsdiscontinusaussibienquecontinus(lirepp. 26-27). Son application à l’Univers primordial montre qu’il n’est plus possibledeséparerletempsdel’espace,etmêmeleconceptdetempsyperd sonsens.

Oùs’arrêtelepouvoirprédictifdesmathématiques?

J.-P.B.Ilfautêtreprudentfaceàunequestiondecegenre.Dequoiparlons-

nous?Delacapacitéd’unmodèle,danslelangagedesmathématiques,à décrirelecomportementd’uncertainnombred’objetsdelanature.L’exemple dumouvementerratiquedesgrainsdepollen,quel’oncroyaitdépourvude touteloi,estéloquent.AudébutduXIX e siècle,lebotanisteRobertBrown observaitque,àlasurfaced’unliquide,lesgrainsdepollensedéplacentde manière totalement désordonnée. Pourtant, en 1905, Einstein proposa une description mathématique de ce mouvement qu’on appelle le mouvement brownien–soitleplussimpledesprocessusaléatoires.

Parlasuite,celui-cis’estconsidérablementdéveloppé,pourdonnerlathéorie des probabilités et initier ce qu’on appelle les mathématiques financières. Mais on le sait aujourd’hui, les mouvements financiers sont bien plus

complexesquelesimpleprocessusaléatoirebrownien(lirepp.68-71).

Diriez-vousqueladisciplineestenperpétuelrenouvelle-ment?

J.-P.B.C’estbienlàunedesraisonsdesondéveloppementspectaculaire durantleXX e siècle.Aucoursdel’histoire,lesmathématiquesontconnu plusieurscrisesdesfondementsoùunconceptquel’oncroitfondamental,car ilpermetderésoudredenombreusesdifficultés,serévèlesecondaire.Ilfaut alors revenir sur son statut. Dès qu’un concept « plus fondamental » est trouvé,brusquement,lesproblèmesdeviennentd’unesimplicitéenfantine.Là où l’on percevait une opposition entre deux théories, on découvre deux facettesdifférentesd’unmême

concept…Lesmathématiquessontuneconstructionenpermanenteévolution,

cequi,pourmoi,plaideenfaveurd’unevisionnonplatoniciennedumonde.

Unconceptquel’oncroitfondamentalserévèleparfoissecondaire.Ilfautalorsrevenirsurson statut Jean-PierreBourguignon

Unconceptquel’oncroitfondamentalserévèleparfoissecondaire.Ilfautalorsrevenirsurson

statut

Jean-PierreBourguignon

Pourquoi?

J.-P.B.Parcequelaconfrontationàdenouveauxproblèmesforcesanscesse

lesmathématiciensàinventerdenouveauxconcepts:c’estdoncbienqu’ils

nesontpasaupréalableinscritsdanslanature,maisdoiventêtreconstruits.

Jevoudraisciter,enexemple,letravaild’AlainConnestelqu’ill’aexposé lors de sa leçon inaugurale au Collège de France. Il s’est donné un programmequ’ilacontinuédedéveloppersurunetrentained’annéespour fondersagéométrienoncommutative.Cettethéoriepermetdejeterunœil neufsurdeschampsaprioritrèséloignés desmathématiques,commela théoriedesnombresetlemodèlestandarddelaphysiquedesparticules.Au momentoùildonnaitcetteconférence,iln’enavaitquequelquesbribes.Il faisaitleparidel’efficacitédenouveauxobjetsmathématiques.Envingtans, c’estexactementcequis’estpassé.Lathéories’estrévéléed’unepuissanceet d’unerichessetellesqu’elleestaujourd’huiunebranchedesmathématiquesà partentière.

Lesmathématiquessont-ellesunesciencecommelesautres?

J.-P.B.Beaucoupleurrefusentlestatutdescienceetveulentlescantonnerà

n’êtrequelelangageduquantitatif.Ils’agitlàd’unevisiontrèsréductrice,

mêmesilesnombresyontjouéhistoriquementunrôleimportant.Pourmoi,il

estfondamentaldeconsidérerlesmathématiquescommeunescience,pas

seulementcommeunlangage.Leurdéveloppementsenourritenpermanence

del’inventiondenouveauxobjetsetconcepts,cequi,enaucuncas,nepeut

lesréduireàunjeud’écriture.

Voyezl’exempledesnombresimaginaires.Rappelonsqu’ils’agitdenombres

dontlecarréestunnombrenégatif.Unesorted’ovnimathématique,a−9−

priori impensable, car on apprend très tôt que le carré d’un nombre est toujoursunnombrepositif.AuxXV e etXVI e siècles,les mathématiciens manipulaient ces nombres imaginaires avec force précautions oratoires, comme des chimères, mais pourtant bien commodes pour que certaines équations algébriques, comme x 2 + 1 = 0, aient des solutions… Puis est apparuunconceptgéométriquepermettantdereprésentercesnombres de manièrebienplusacceptable.Poursituerunpointdansunplan,nousavons besoin de deux coordonnées : x, l’abscisse, et y, l’ordonnée. Grâce aux nombres imaginaires, nous pouvons décrire ce point par un seul nombre complexe,z=x+iy.«Complexe»,carilcomprendunepartieréelle(x)et unepartieimaginaire(y),liéeài,symboledesnombresimaginaires.Cette invention s’est révélée par la suite très pertinente dans de nombreux domaines,notammentpourdécrirelesphénomènesoscillatoirescommele courantélectrique.Ils’agitbeletbiend’unnouveauconcept,passeulement d’unenotationdifférente.

M.C.Pourmapart,jenevoispaslesmathématiquescommeunescience,car je considère que toute science est expérimentale et reproductible. Les mathématiques,engénéral,nelesontpas.

J.-P.B.Celadépenddecequ’onappelle«expérience».Toutnepeutêtre sujetàexpérimentationenmathématiques.Parexemple,l’infini.Lorsqu’au XVII e siècleleJaponaisSekiTakakazu(véritableinventeurduconcept,on l’ignoresouvent),puisIsaacNewtonetGottfriedLeibnizontjetélesbasesdu calculinfinitésimal,cefutunexploitfantastique,quiallabienau-delàd’une expérimentationcarilpermettaitdediscuterdel’infinimentgrand,etparla mêmeoccasiondel’infinimentpetit.

Autreexemple,l’indécidabilité,notionapparueàtraverslesthéorèmesde GödelquiontébranlélesmathématiciensduXX e siècleetquel’onpourrait résumerainsi:danslesthéoriesmathématiqueslesplusclassiques,ilest possibledeformulerdesénoncésquinesontpasdémontrablesetdontla négationn’estpasdémontrablenonplus.Ainsi,certainsdesénoncésque

Justement,quesepasse-t-ildanslecerveaud’unmathématicienlorsqu’il

crée?

J.-P.B.Jesuisincapabledevousledire.Ilidentifieunconceptet/ouune méthode auxquels personne n’avait pensé auparavant : comment a-t-il pu imaginerunobjetdefaçonsuffisammentprécise,luiattribuerapriorides propriétés,etycroiresuffisammentlongtempspourvérifiersapertinence?A unmoment,sonintuitions’estnourried’unecertaineirrationalité.

Ilfautveilleràcequelepoidsdelaconstructionrationnellen’étouffepas l’intuition.Onretrouvelamêmeproblématiqueaveclesétudiants.Certains, dèsqu’ilsontuneidée,ladétruisentparexcèsderationalité.C’estpourquoi l’apprentissage par cœur est une négation de la discipline. La démarche mathématiquedoittoutaucontraireêtreuneappropriationdesconcepts,qui rendlapenséeautonome.

M.C.Leplaisirenestpartieprenante.C’estunpointessentiel:ilyaune

jubilationincontestabledansl’usagedesmathématiques.J’airencontrédes

mathématiciensheureux!`

Qu’est-cequifaitleurbonheur?

J.-P.B.Lorsqu’ondécouvreunconceptquisimplifietout,c’estcommesi quelquechose,soudain,sedissolvait.Brusquement,parfoisaprèsdesannées d’efforts, on a la sensation d’avoir trouvé le passage vers un horizon inexploré.Mêmesi,aprèsunesoiréedejubilation,onseréveillelelendemain matinendéchantant!Pourmoi,lemomentdeluciditémaximum,c’estle matin. Il vaut mieux éviter d’exposer le soir une idée nouvelle, que l’on trouvebelle…

Quesignifielemot«beauté»pourunmathématicien?

M.C.C’estuntermesubjectif:labeautéestdansl’œildeceluiquiregarde. Moi,jevoudraisfaireunpetitplaidoyersouriant,nonpourlalaideur,mais pourlavrille,lalégèredistorsion,l’incertitude,lafluctuation,labrisurede symétrie,quieffacentlesentimentdestabilitétombalegénéréparlaphysique

classique.Car,commel’écrivaitNietzsche(1),«ilfautavoirlechaosensoi

pourenfanteruneétoiledansante»

J.-P.B.Lemotdebeautéaundoubleusage:ilappartientàlafoisausens

communetaumondedesartistes.Lesdeuxontleurcontrepartiedanslecadre

desmathématiques.

Lepremierusagedéclarebellesdeschosesquiontdelavariétéetdégagent malgrétoutunesortedeforceparleurconstructionmême,parexempleun paysage présentant un caractère extrême. Le banal est rarement beau. Le secondévoquelacapacitédel’artisteàrendre,avecunegrandeéconomiede moyens,cequed’autresavaientproduitavecdemultipleséchafaudages.Tout tientensembleetdansuneharmoniequisauteauxyeux.Celangage-làest transposabledanslecadredesmathématiques:lorsqu’unjour,vousobtenez un résultat après des pages de calculs, et que quelqu’un arrive avec une démonstrationtenantenquelqueslignes,voussavezqu’ilestalléàl’essentiel etquevousêtesconfrontéàuneformedebeauté.

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Labeautémathématiqueestdoncdansleminimalisme?

J.-P.B.Ilyadesmodes.Cequiaétéconsidérécommelenecplusultrapeut soudain s’affadir, sembler manquer de souffle. Surtout, le territoire des mathématiquesesttellementétenduqu’encertainsdomaineslavogueestau minimalisme,end’autresauflamboyant.Cependant,detempsentemps,des tornadesdéboulent,commeAlexandreGrothendieckouMikhaïlGromov,et toutlemondesaitqueletempsn’estpasaudoutemaisqu’ilfautessayerde s’appropriercequ’ilsvouslivrent.

M.C.Cetteexpositionseraelle-mêmeunetornade…

Commentl’avez-vousconçue?

J.-P. B. Je voudrais souligner le culot incroyable d’Hervé Chandès, le directeurgénéraldelaFondationCartier(etco-commissairedel’exposition), qui embarque l’institution et tous ses collègues dans une aventure très

audacieuse.Pourmapart,marencontreaveclaFondations’estfaiteen2004,

lorsquel’artistephotographejaponaisHiroshiSugimotoyamisenscènela collectiond’objetsmathématiquesdel’universitédeTokyo.Asademande, j’aicontribuéaucatalogue.Jen’aipastrouvésifaciledemettreenévidence, pour le grand public, l’intérêt de ces objets mathématiques dont Hiroshi Sugimotoavaittenuàdonnerleséquations.Maisl’aventurem’apassionné. Pour cette exposition, j’ai défendu deux idées essentielles : on ne peut envisagerlesmathématiquessanslesmathématiciens,etladiversitédeleurs pointsdevueetdeleursapprochesnourritledéveloppementdeladiscipline. L’idéeadoncétédemettreenscène,avanttout,latribudesmathématiciens. Ils ont apporté leurs interrogations et leurs réflexions aux artistes qui, en réaction, s’en sont emparés. Il y a eu confrontation de deux univers, co- création,cequiétaitprécisémentl’ambitioninitialedel’exposition.

Qu’espérez-vousvoirjaillirdecetteco-création?

M.C.HervéChandèsetmoi-mêmeavonsvouluréveillerlesespritsabrutis

parlescrises.C’estunefaçondereleverlatêtedansunmondetrivial,oùles

sujetsdébattussemblentdérisoiresetcontestables.Ilesttempsderemettreses

pasdansl’innocencemathématique,danssarigueuretsasplendeur.

J.-P.B.Pourmapart,jevoulaismontrerquelesmathématicienssontdes créateursaumêmetitrequelesartistes.Ilfautchangerleregardqu’onporte sur eux. Il leur arrive de calculer. Mais être mathématicien, c’est faire tellement d’autres choses ! Surtout, se battre pour mettre la main sur le conceptpertinent:unequêtedifficile!

M.C. Cette exposition est une transplantation, dans le monde artistique, d’unefleurexotique.Notretentativeestunehybridation:certainscroisentles

animaux,nousavonscroisélesmathématiciensetlesartistes.Cequinécessite une négociation entre la rigueur scientifique et l’imaginaire poétique. L’hybridationdumathématicienMikhaïlGromovetducinéasteDavidLynch donneunechimère.

Lemondesediluedanslaclartédessymbolesmathématiques.Notrefierté sera d’offrir à tous un véritable « festin mathématique ». Et enfin, nous rendronslesmathématiquesaimables.

». Et enfin, nous rendronslesmathématiquesaimables.

Ilesttempsderemettresespasdansl’innocencemathématique,sarigueuretsasplendeur

MichelCassé

PROPOSRECUEILLISPARALINEKINERETAZARKHALATBARI

AVECDOMINIQUELEGLU

PHOTOS:MICHELSABAHPOURSCIENCESETAVENIR

AVECDOMINIQUELEGLU PHOTOS:MICHELSABAHPOURSCIENCESETAVENIR 1. AinsiparlaitZarathoustra . Uneexpositionaudacieuse

1.AinsiparlaitZarathoustra.

Uneexpositionaudacieuse

L’exposition«Mathématiques.Undépaysementsoudain»aétéconçueparla Fondation Cartier en collaboration avec l’Institut des hautes études

scientifiques(IHES).Elleestprésentéedu21octobreau18mars2012sousle

patronage de l’Unesco. Structurée autour des réflexions de six mathématiciens, Alain Connes, Mikhaïl Gromov, Michael Atiyah, Don Zagier,CédricVillanietNicoleElKaroui,ellemetenscèneleurséchanges avec les cinéastes David Lynch, Takeshi Kitano, Raymond Depardon et ClaudineNougaret,ouencorelachanteusePattiSmith,lesculpteurHiroshi Sugimoto,lapeintreBeatrizMilhazesetleplasticienJeanMichelAlberola.

Plusd’informationsenpages80-82etsurlesite

Lesmotsdelaplanètemaths

PAGESRÉALISÉESPARSTÉPHANEFAY

DeAcommealgèbreàTcommetopologie,lesdomainesetlesoutils

essentielspourappréhenderl’universmathématique.

Lesmathématiquesregroupentlessciencesquiétudientparleraisonnement déductif les nombres, les grandeurs et leurs relations. Elles sont souvent divisées en domaines séparés comme la géométrie, l’algèbre, les probabilités…Maisdespasserellesexistententreeux:lagéométried’un cerclepeutêtredécriteparuneéquationalgébrique,etcertaineséquationsne trouventdesolutionsqu’àpartirdeconsidérationsgéométriques.Selonle mathématicienAlainConnes,«untraitessentieldumondemathématique [est] qu’il est impossible d’en isoler une partie sans le priver de son essence».

ALGÈBRE

C’estlabranchedesmathématiquesquiétudielesopérationsarithmétiques (addition, multiplication, etc.) et les manipulations s’appliquant à des symbolesabstraitsplutôtqu’àdesnombresparticuliers.Ainsi,enalgèbre, l’opération«addition»peuts’écrire«a+b»,tandisqu’ondéfinitlanotion decommutationdel’additioncommelefaitque«a+b=b+a».

ALGORITHMIQUE

L’algorithmiqueestl’ensembledesrèglesettechniquespermettantd’établir desalgorithmes,c’est-à-diredesprocéduresgrâceauxquelles,enunnombre finid’étapes,onrésoutunproblème.L’algorithmepermettantdemesurerla surfaced’unrectangleconsisteainsientroisétapes:mesuredupremiercôté du rectangle, mesure du second côté, multiplication des deux mesures précédentes.

DÉRIVÉE

Lorsquevousmarchez,votrevitessecorrespondàlavariationdeladistance

quevousparcourezàchaqueinstant.Onappellecettevariationladérivéede

votredistanceparrapportautemps.Demanièregénérale,lavariationd’une

quantitéparrapportàuneautredontelledépendestladérivéedelapremière

parrapportàlaseconde.

ÉQUATION

Vousenrésolvezquotidiennement.Exemplesimple:voussavezqu’ilya6

partsdegâteau,vousenvoyez2surlatable,combienenmanque-t-il?4,bien

sûr!Vousvenezderésoudrel’équation2+x=6.x,appelél’inconnue,estle

nombredepartsdegâteaumanquantes.Leséquationsdécrivantlaréalitésont unpeupluscompliquées,carellespeuventfaireintervenirdesmélangesde dérivées et d’intégrales avec des fonctions comme des sinus ou des exponentielles.Onlesqualifiealorsde«différentielles».Maisellesn’en restentpasmoinsdeséquations.

COURBE

Ilestpossibledereprésentergraphiquementunefonctionsouslaforme d’unecourbe.Acettefin,onutiliseunrepèreconstituédedeuxdroites graduées. La droite horizontale s’appelle l’axe des abscisses et la verticale,l’axedesordonnées.L’intersectiondesdeuxdroitesestl’origine durepère,soitO.Ainsi,supposonsqu’ilexisteunefonctionDdécrivant votredistanced’unpointOenfonctiondutempst,soitD(t).Imaginons qu’autempst 0 =2secondes,votredistancedeOsoitD 0 =3mètres.Dans le repère, on placera un point tel que correspondent sur l’axe des

abscisseslagraduation2etsurceluidesordonnéeslagraduation3.En

plaçantdecettemanièretouteslesvaleursdeDenfonctiondet,on

obtientunecourbereprésentantlafonctionD(t).

obtientunecourbereprésentantlafonctionD(t). FONCTION

FONCTION

Unefonctionreliedesgrandeursentreelles.Lorsquevousmarchezdansune rue,votredistanceDdepuischezvousenfonctiondutempstvarieetpeutse noterD(t):onditquelafonctionDdépenddelavariablet.Parexemple,on

peutimaginerqu’àt=60secondes,voussoyezà100mètresdechezvous.

On notera alors − 12 − D(60) = 100. Les fonctions les plus usitées en mathématiquesportentdesnomsspécifiquescommecosinus,sinus,tangente, exponentielleetlogarithme.

HiroshiSugimoto, SurfacedeKuen,surfaceàcourburenégativeconstante ,série «MathematicalForms ≈

HiroshiSugimoto,SurfacedeKuen,surfaceàcourburenégativeconstante,série

«MathematicalForms»,2004.Photographieennoiretblanc.

GÉOMÉTRIE

Elleétudielaformedesobjets,leursrelationsspatiales(surfacesparallèles, droitesperpendiculaires,etc.)etlespropriétésdel’espace(plat,courbe…). Ellepermetdemesurerdeslongueurs,desairesetdesvolumes.Ainsile célèbrethéorèmedePythagoreénonçantque,dansuntrianglerectangle,la somme des carrés des longueurs des côtés vaut le carré de l’hypoténuse

permetdemesurerladistanceentredeuxpointssurunespaceplat,celuidela géométrie euclidienne. En revanche, sur une sphère, ce théorème ne fonctionneplus.

INTÉGRALE

Apartirdevotrevitessedemarche,vouspouvezretrouverladistanceque vous avez parcourue depuis un point donné. Si vous allez à la vitesse

constantede60km/hentre14het15h,vousaurezparcouru60kilomètresen

uneheure.Cesimplecalculrevientà«intégrer»votrevitesseentrecesdeux heurespourretrouverladistanceparcourue.Uneintégraleestenquelque sorte l’opération inverse d’une dérivée. Ces deux notions sont les idées majeuresdecequel’onappellelecalculdifférentiel.

LOGARITHMEETEXPONENTIELLE

Lafonctionlogarithmed’unnombrenenbasebestlapuissanceàlaquelleon

doitéleverbpourobtenirn:enbase10,lelogarithmedunombre1000vaut

3,car10puissance3égale1000.Lafonctionexponentielleestégalementliée

àla−13−notiondepuissance.L’exponentielled’unnombrenenbasebest

toutsimplementlenombre.Ainsil’exponentielledunombre3enbase10est

10 3 ,soit1000.Cesdeuxfonctionsserventàexprimerlacroissanceoula

décroissancedequantités.

COSINUS,SINUS,TANGENTE

Lecosinusestunefonctiondépendantd’unangle.Pourtrouverlecosinus

de30°,parexemple,ontraceuncerclederayonunité.Apartirdeson

centre,ondessineunaxevertical,unaxehorizontaletunedroitequi

composeunanglede30°aveccedernier.Cettedroitecoupelecercleen

un point. La distance de ce point à l’axe vertical en suivant l’axe

horizontalestlecosinusdel’angle,etvaut0,86.

Demême,ladistancedupointàl’axehorizontalensuivantl’axevertical

estlesinusdel’angleetvaut0,5.Latangenteestlerapportdusinussur

le cosinus. Ces trois fonctions sont qualifiées de trigonométriques, du termegrectrigonos,triangle.Ellesserventeneffetàétablirdesrelations entreanglesetdistances.

Surledessinci-contre,letrianglerectangle(A,B,C)dontl’hypoténuse(le plus grand côté) a pour valeur 1, le cosinus de 30° correspond à la longueurducôtéACetlesinusàlalongueurducôtéBC.

PROBABILITÉS Les probabilités concernent l’analyse des phénomènes aléatoires. Par

PROBABILITÉS

Les probabilités concernent l’analyse des phénomènes aléatoires. Par exemple,sivouslancezundé,lesprobabilitésindiquentquevousavezune chancesursixd’obtenirn’importequelnombreinscritsurlessixfacesdudé.

PUISSANCE

Lapuissanced’unnombreestlenombredefoisoùonlemultiplieparlui-

même.Ainsi2x2x2x2est2àlapuissance4,cequel’onnote2 4 ,etvaut

16.Unnombreaucarréouaucubeestunnombreàlapuissance2ou3.Un

nombreàlapuissance0vaut1!

Unepuissancen’estpasforcémentunnombreentieroupositif.Laracine carréeestainsilapuissance1/2.4 1/2 vaut2,maisaussi–2,puisque(-2)x(-2)

=4.

Unnombreàlapuissancenégativeestquantàluil’inversedecemême nombreavecunepuissancepositive.Parexemple,2 -4 vaut1/2 4 soit0,0625. La notion de puissance est souvent utilisée pour raccourcir l’écriture de chiffresautrementtroplongsàtranscrire.Pournoterlamassed’unproton,il est ainsi plus commode de noter 10 -27 kilogramme que 1 précédé de 27 zéros!

STATISTIQUES

Commelesprobabilités,lesstatistiquesconcernentl’analyse,l’interprétation etlareprésentationdesphénomènesaléatoires.Exemple:lorsd’uneélection, onpeutcalculerleschancesdechaquecandidatderemporterlavictoireen analysant les réponses de personnes aléatoirement choisies dans un panel

représentatifdelapopulation.

SUITE

Unesuiteestuneséquenceordonnéedenombresfinieouinfinie,commela

suitedesnombrespairs,soit2,4,6,8,etc.L’unedespluscélèbresestcellede

Fibonacci,dontchaquetermeestlasommedesdeuxprécédents,soit0,1,1,

2,3,5,8,13,etc.CemathématicienitalienduXIIIesiècleladécouvriten

s’interrogeantsurlacroissanced’unepopulationdelapins!Elleapparaît naturellementdanslesspiralesdeplantes.Surcertainespommesdepin,les

écaillesformentainsidesréseauxdelignesparallèlesaunombrede5,8,et

11.

11. THÉORIEDESENSEMBLES

THÉORIEDESENSEMBLES

Elles’intéresseauxpropriétésdecollectionsd’objets,qu’ilssoientounonde nature mathématique. Entre autres, elle s’applique au dénombrement des élémentsd’unensemble.C’estainsiqu’ellepermetdemontrerque,contre

touteintuition,ilyaautantdepointsdansunsegmentde1centimètreque

dans un de 2 centimètres ! La théorie des ensembles a aussi des aspects concrets. Par exemple, en sociologie, la notion d’ensemble flou permet d’étudier des populations mal définies comme celles qualifiées de «pauvres».

TOPOLOGIE

Latopologieétudieladéformationcontinued’unobjetenunautrelorsqu’on le courbe, le vrille, l’étire ou le raccourcit, les opérations comme le déchirementetlecollageétantàpart.Ainsilatopologied’unesphèreestla mêmequecelled’unballonderugby,lapremièrepouvantêtrecontinûment déforméeenlesecondetviceversa.Enrevanche,lorsquel’onfixelesdeux bordsopposésd’unefeuilledepapierpourformeruncylindre,latopologiede lapremièreestdifférentedecelledusecond:contrairementàlafeuille,il existe des courbes fermées qui font le tour du cylindre et ne sont pas réductiblesàunpointparunetransformationcontinueàcausedutrouformé parlediamètreducylindre.

14

HiroshiSugimoto, Onduloïde,surfaceàcourburemoyenneconstantederévolution ,série «MathematicalForms ≈

HiroshiSugimoto,Onduloïde,surfaceàcourburemoyenneconstantederévolution,série

«MathematicalForms»,2004.Photographieennoiretblanc.

Distinctionsmathématiques

MédailleFields:c’estlaplushautedistinctionqu’unmathématicienpuisse

espérer;elleavaleurdeprixNobelpourlesmathématiques.Crééeen1936,

ellerécompensetouslesquatreansquatrelauréats,âgésdemoinsdequarante

ans,quiontdéjàapportéunecontributionmajeureàladiscipline.

Médailled’orduCNRS:ellehonorechaqueannéedepuis1954l’ensemble

destravauxd’unepersonnalitéquiacontribuédemanièreexceptionnelleau

rayonnementdelarecherchefrançaise.

PrixAbel:haute distinction mathématique décernée par l’Académie des

sciencesetdeslettresdeNorvègedepuis2003.Elleestassortied’unesomme

de6millionsdecouronnesnorvégiennes(750000euros).

PrixCrafoord:distinction annuelle attribuée par l’Académie royale des

sciencesdeSuèdedepuis1982afindepromouvoirlarecherche.Leprixest

dotéd’unesommede4millionsdecouronnessuédoises(450000euros).

PrixFrankNelsonCole:l’AmericanMathematicalSociety(AMS)décerne

chaqueannéedeuxprixdistinguantdescontributionsremarquablesenthéorie

desnombresetenalgèbre.

PrixPeccot-Vimont:ilestoctroyéchaqueannéeparleCollègedeFranceà

deuxmathématiciensdemoinsde30ans,avecpourchacununeinvitationà

présenteraupublicsestravauxdurant4séances.

FRANÇOISFOLLIET

15

Lesnouveauxcontoursdel’espace-

temps

Letempsn’existepas,l’espaceestchiffonné…Grâceàlapuissancedes

mathématiques,lescosmologistesproposentdeshypothèsesaudacieuses

etfécondesquidessinentunUniversdéconcertant.

16

etfécondesquidessinentunUniversdéconcertant. 16

Lecielnocturne,photographiéavecunlongtempsdepose,présentel’imagedetraînées

laisséesparlalumièredesétoilesenraisondelarotationdelaTerre.Pourexplorer

l’immensitéd’unUniversdontilnepeuts’extraire,l’hommen’ad’autrerecoursqueles

mathématiques.

17

mathématiques. 17 DesparticulesinsaisissablesAuneéchelleinférieureàlatailledesatomes,l’intimitédumonde

DesparticulesinsaisissablesAuneéchelleinférieureàlatailledesatomes,l’intimitédumonde

obéitàlaphysiquequantiquedontlesprédictionssontcontre-intuitives.Ainsiuneparticulene

peutêtrelocaliséeavecprécision:elleestreprésentéesousformed’unnuagedepoints,chacun

correspondantàuneprobabilitédesaprésence.Unevisionstatistiquedelamatière.(Vue

d’artiste.)

LegénialscientifiqueaméricainRichardFeynman,mentordegénérations d’étudiants,l’affirmait:«Laphysiqueestauxmathématiquescequelesexe est à la masturbation… » Certes, c’est un physicien qui critique ainsi le caractère abstrait des mathématiques, ses liens ténus avec le réel et son autonomie sans partage. Mais lorsque les deux disciplines se penchent ensemblesurlesquestionsfondamentalesquitaraudentl’esprithumain,les idéesnouvellesetlesréponsesinsolitessurlanaturedutempsetdel’espace, l’intimitédessecondes,latrameduCosmos,fusentenuncocktaildétonant. Jusqu’à aboutir à l’hypothèse insolite que le temps n’est nullement indispensablepourdécrirelemonde,qu’iln’existepasfondamentalement… sicen’estcommeinventiondepauvreshumainsauxprisesaveclamort. Quantàl’espace,laconceptualisationdesmathématiquespermetd’imaginer parlapenséecequiétaitjusque-làhorsdeportée:saforme,alorsmêmeque noussommesplongésdedans!

Commençonsparletemps,traditionnellementliéaumouvement:unbolide–

avion,motoouprojectile–estcaractériséparsavitesse,expriméeenmètres

parseconde.D’oùlanécessitédemesurerletemps,sedit-on.Depuislachute

descorpsjusqu’àlarondedesplanètes–l’annéen’étantautrequeladurée

d’unerévolutionterrestreetlejour,d’unerotationduglobesurlui-même–,il

sembleundecesparamètresfondateursimpossiblesànier.DeNewtonà

Einstein,pasuneéquationdelaphysiquenes’estpasséedelui.

Alors,quandCarloRovelli,physicienthéoricienàl’universitédeMarseille

Luminy,déclareque«letempsn’existepas(1)»,etqueladescriptiondu

monde pourrait se faire sans y avoir recours, ses collègues sont ahuris ! Tandisquecertains–commelephysicienEdwardWittenouleprixNobel DavidGross–selaissentséduire,prêtsàréécriretoutelaphysique,d’autres, commelephysicienLeeSmolin,prônentunretouràlaraison…

Poursoutenircette«hérésie»,CarloRovellipuisedanslagéométrienon commutative développée par Alain Connes, membre de l’Académie des sciences,professeurauCollègedeFranceetàl’Institutdeshautesétudes scientifiques (IHES) (lire son portrait p. 39) . Un travail qui a valu au mathématicienlamédailleFields,l’équivalentduNobelenmathématiques. Ledomained’actiondecettethéorieestloindesgalaxiesoudel’humain,à uneéchellepluspetiteencorequecelledesatomes,cesingrédientsessentiels delamatière.Uninfinimentpetitquin’obéitpasàlathéoried’Einsteinsurla relativitégénérale,moinsencoreàcelledeNewtonsurlagravitation!Sa description nécessite un arsenal mathématique différent, dont découlent parfoisdesconséquencesdécoiffantes.

S’estainsirévélé,danslespremièresdécenniesduXX e siècle,unmonde étrange,totalementcontre-intuitif:lemondequantique,oùl’énergienepeut varier que par sauts, appelés quantas. Tout y est statistiques (lire les Définitions pp. 12-15) : les particules ne sont plus considérées comme ponctuelles,maisressemblentàunnuagedepoints,chacunreprésentantla probabilité de présence de la particule. Certes, la somme de toutes ces

probabilitésdoitêtreégaleà100%,preuvequelaparticuleexistequelque

partparmi−18−cespoints,maisilestimpossiblededireoùellesetrouve

exactement:elleest«délocalisée».

Unespaceélastique.LarelativitégénéraleélaboréeparEinsteinsurlabasedelagéométrie

Unespaceélastique.LarelativitégénéraleélaboréeparEinsteinsurlabasedelagéométrie

euclidienneproposeunemétriquedel’espacefaçonnéeparladistributiondemasse.En

fonctiondecelle-ci,ilsecourbeetprenddesformesdifférentes.

fonctiondecelle-ci,ilsecourbeetprenddesformesdifférentes.

UnUniversmulticonnexe.Latopologiepermetd’élaborerdesmodèlessurprenants,telcet

espacedodécaédriquedePoincaréquidécritunUniverspluspetitqueceluiquenousrévèlela

lumière,commedansunepiècetapisséedemiroirs.

Danscemondeoùl’onnepeutpassituerprécisémentunobjet,ilestaussi impossiblededécriresonétat.Onnepeutqueluiattribuerunesuperposition d’étatspossibles…d’oùlafameuseexpérienceduchatdeSchrödingeroù

l’animal,avantl’observation,estàlafoismortetvivant(2).Mesurerles

phénomènes perturbe nécessairement l’expérience. Mais une fois celle-ci effectuée,onrevientdansunmondeclassique:l’observationrévèlesilechat estmortouvivant,évacuantlecaractèreprobabilistedesétatsdel’animal… Enfin,uneautrebizarrerieestlacélèbrerelationd’incertitudedeHeisenberg quicaractériselaphysiquequantique:onnepeutmesurersimultanémentla positionetlavitessedesparticulesavecprécision.

Ce monde étrange nécessite une autre géométrie que celle qui nous est familière. Dotée d’une propriété étonnante, la non-commutativité. La

géométrieetl’algèbrequenousapprenonsàl’écolesontcommutatives.C’est-

à-direquel’ordredesopérationsimportepeu:axbestégalàbxa.Or,les opérateursmathématiquesdumondequantiquesontnoncommutatifs:l’ordre desopérationsestimportant.«Cettenon-commutativitéestétroitementliéeà lanaturemêmedecemondequantique,c’est-à-direàl’indiscernabilitédes particules, l’impossibilité de mesurer simultanément et précisément leur position et leur vitesse » , explique Carlo Rovelli. L’expérimentateur quantiquedoitchoisir:s’ilmesured’abordlavitessed’uneparticule,alors, l’imprécision de sa mesure se porte sur la position. S’il s’intéresse à la positionenpremier,c’estlavaleurdelavitessequienpâtit!Ilnepeutdonc raisonnerenfaisantfidel’ordredel’opération.Cequ’AlainConnesavait résuméainsienrecevantsamédailled’orduCNRS:«Cen’estpaslamême chosed’ouvrirunecannettedebièreetdelaboireetd’essayerdelaboire puisdel’ouvrir.»

LechandelierdelacathédraledePise

Cetteimpossibilitédemesurersimultanémentdeuxgrandeurssansaffecter l’uned’entreellesobligeàenvisagerunparamètretemps.«Untempsissude lagéométrienoncommutativedumondequantique»,selonlesmotsd’Alain Connes.UnepropositionqueCarloRovelliénonceautrement,aveclesmots delaphysique:«C’estparcequenousneparvenonspasàdécrirelaposition exactedechaqueparticulequenoussommescontraintsderaisonnerpardes statistiquesetdecomposeravecletemps.Enfait,letempsestuneffetde notre ignorance du détail. Si nous étions capables de bien mesurer les paramètresàl’échellemicroscopique,nouspourrionslesexprimerlesuns parrapportauxautresetnouspasserdutemps…»

«LETEMPSEFFETDENOTREIGNORANCEDUDÉTAIL» CarloRovelli

«LETEMPSEFFETDENOTREIGNORANCEDUDÉTAIL»CarloRovelli

«LETEMPSEFFETDENOTREIGNORANCEDUDÉTAIL» CarloRovelli

Latrajectoirepériodiquedescomètes(icilacomètedeHalley)apuêtrepréditegrâceaux

travauxdeNewton.

Hypothèsepourunecomète

Bienavantdedisposerdesinstrumentsnécessairespourobserver

l’Univers,lesmathématiciensl’ontd’abordexploréparlapensée,

prédisantl’existencedeNeptuneoudestrousnoirs.

Tous les objets astronomiques connus ont d’abord existé sous forme d’équations », affirme Jean-Pierre Luminet. De fait, l’astronomie est probablementledomaineoùlesmathématiquesontobtenuleplusgrand nombre de succès prédictifs. Les objets étudiés étant hors de portée et souventimpossiblesàidentifieruniquementparl’observation,lesthéories mathématiquesetphysiquessontlesseulsoutilsquipermettentdedépasser le simple recensement de points brillants dans le ciel pour tenter d’en comprendre la nature. La théorie de la gravitation universelle d’Isaac Newtonestàcetitreexemplaire.Seséquations,simplesàappliquerpour deuxcorps,deviennentexcessivementcomplexesàmettreenœuvredès lorsqu’ilenexistetroisetplus–commedansleSystèmesolaire.

Pourtant,cesontellesquiontvaluunsuccèsmémorableàEdmondHalley au XVIII e siècle. Alors qu’on pensait à l’époque que les comètes ne

passaient qu’une fois autour du Soleil, l’astronome britannique les a utilisées pour calculer l’orbite d’une poignée d’entre elles. Trois en particulier, dont le passage avait été enregistré en 1531, 1607 et 1682, présentaientlamêmetrajectoire.N’est-cepaslemêmeastrequirevient

nousvisitertousles75ansenviron?sedemandeHalley.Sitelestlecas,il

devraitpointerànouveausonnezvers1758…Las,l’astronomemeurten

1742.Unmathématicienfrançais,AlexisClairaut,reprendleflambeau.En

1754, il détermine la périhélie (1) de la comète en tenant compte de l’attractiondeJupiteretdeSaturne,etpréditsonretourenavrildel’année suivante, avec une imprécision d’un mois. La comète de Halley sera ponctuelle,éclairantlecieldèsmars.

Aucoursdes décenniessuivantes,d’autres mathématiciensvont,àleur tour, s’emparer de la théorie de Newton et bouleverser l’astronomie, démontrantdefaçonéclatantelapuissancedeséquationspourdétecterun objetinvisible.Alorsqu’ilstententdeprévoirlesmouvementsd’Uranus, identifiée comme planète en 1781, l’observation dément inlassablement leurscalculs.Conclusion:cesanomaliessontsansdouteduesàl’existence d’unautrecorpsau-delàdel’orbited’Uranus,quiinfluencesonparcours. LeFrançaisUrbainLeVerrieretleBritanniqueJohnCouchAdamsvont résoudre ce problème en même temps. Le premier détermine même la

régionducieloùl’astreinconnudoitsetrouver.Eten1846,l’Allemand

Johann Gottfried Galle repère, à l’endroit indiqué par Le Verrier, une nouvelle planète : Neptune ! A la fin du XVIII e siècle, deux autres mathématiciens,leFrançaisPierreSimondeLaplaceetlerévérendanglais John Mitchell, poussent à l’extrême la théorie de la gravitation et font émergerdeleurscalculsl’existenced’astresétranges:lestrousnoirs.Sila théoriedeNewtonimposeeneffetune«vitessedelibération»–une vitesseminimalepourselibérerd’uneemprisegravitationnelle–etsila vitessedelalumièreestelle-mêmefinie,alorsilseraitpossiblequ’existent desastrespourlesquelslavitessedelibérationseraitplusgrandequecelle delalumière.Invisibles,les«trousnoirs»demeureronthypothétiques jusqu’àlafinduXX e siècleoùilsserontdétectésdemanièreindirecte, trahisparleseulmouvementaccélérédesétoilesautourd’euxoul’éjection dejetsdeparticulesénergétiqueslorsquedelamatièredisparaîtàjamaisen leur sein ! Un siècle plus tard, l’astronomie connaîtra une nouvelle révolutionthéoriqueaveclaformulation,parAlbertEinstein,delathéorie delarelativitégénérale.Denouveauxphénomènesastronomiques–les ondesgravitationnelles,leseffetsdedéviationdelalumière,laconstante cosmologique,etc.–serontdécritssurlepapier,avantd’êtrerepérésdans leciel…

SYLVIEROUAT

1.Pointdel’orbited’uneplanèteleplusprocheduSoleil.

Cetempsstatistique,quiapparaîtdanslemondedel’infi−20−nimentpetit,se

manifesteaussiàplusgrandeéchelle,danslesdétailslesplusinsoupçonnés denotrequotidien.Là,ilparaîtindélogeable.Ilestainsiàl’œuvrechaquefois quenousajoutonsunmorceaudesucredansunetassedethé:sesmolécules sedispersentàtraversleliquideetcommenousnepouvonspasleslocaliser, nous sommes bien obligés de donner leur position – non plus individuellement,maiscollectivementetparrapportautemps…encoredes statistiques!«Pourtant,jesuispersuadéqu’ilfautl’éliminerpourreleverles prochainsdéfisdelaphysique»,déclareceluiquiaimeàrappelerqu’au coursdel’histoire,àplusieursreprises,onabienfailli«liquiderletemps»,à commencerparGalilée.

«Galiléeobservaitlesmouvementsdebalancierduchandeliersuspenduau plafonddelacathédraledePisequandileutl’idéedecompterlenombrede battements de son pouls entre deux oscillations, raconte-t-il. Il se rendit comptequ’ilyavaittoujourslemêmenombredebattementsentrechaque aller-retourdupendule.Ilexistedeuxmanièresd’exprimerceconstat:la premièreestd’annoncerquesonpoulsetlependulemesurenttousdeuxle tempsavecunebonneprécision.Laseconde,deremarquerquesonpouls mesurelependule:onsepassealorsdelavariabletemporelle.»Ainsi,en exprimantlesvariableslesunesparrapportauxautres,plusbesoindutemps.

Maismalgrél’effortdeGalilée,lesphysiciensn’ontjamaispus’endéfaire. Mêmes’ilestpassé,aucoursdessiècles,pardiversstatuts,chacunstructuré par des mathématiques différentes. Pour Newton, sous son aspect le plus simple,safigureressembleàuneligne:ils’écouletoujoursdanslemême sensetégrènen’importeoùdanslemondedessecondesdeduréeidentique. Cetempslinéaireabsoluetuniverselestadaptéànotreéchelle,ajustéànos sens.Ilnes’appliqueniàl’infinimentgrandniàl’infinimentpetit,cesdeux extrêmesétantlargementinconnusàl’époquedusavantIsaac.AvecEinstein, c’estlebouleversement:lamassedéformel’espace,lefaçonne,etletemps s’écouleplusoumoinsviteenfonctiondecetespacequiressembleàune successiondemontsetvallées.Cetempsquivarieenfonctionducontenude l’Universestàl’origined’unnouveaumot:l’espace-temps.L’hypothétique explorateur de ces contrées lointaines verra son âge dépendre de son environnement:àproximitéd’untrounoir,lessecondesdurentuntemps infini,pourbattreunpeuplusrapidementdèsqu’ils’enéloignera.Cetemps contre-intuitif sur lequel les physiciens se sont cassé les dents dans les premières décennies du XX e siècle ne cesse d’être confirmé grâce aux instrumentsdemesurelesplussophistiqués,dèslorsquel’ons’intéresseaux grandeséchellesdel’Univers.

Aufinal,pourra-t-onvraimentsepasserunjourdutemps?Lesconcepts

mathématiquesactuelsnenouspermettentpasceluxe.Maislesréflexionsde

scientifiquescommeAlainConnesouCarloRovellisurlanaturemêmedece

paramètreencombrantouvrentdenouvellesperspectives.

Dürer,peintregéomètre

Pourl’espace,lamainmisedesmathématiquess’estmanifestéedèsleXV e siècle,enfaisantunpetitdétour…parlapeinture!Cesonteneffetlesartistes delaRenaissance,désireuxdereprésenterunpaysagetridimensionnelsurla surfaceplaned’untableausansquelaperceptiondelascènesoitfaussée,qui ontinventélaperspectiveenseservantdesloisdelatrigonométrie–cette branchedesmathématiquesquitraitedesrelationsentrelesdistancesetles anglesetquiremonteàThalès(VI e siècleavantnotreère)etPythagore(V e siècleavantnotreère).«DespeintrescommeAlberti,PierodellaFrancesca

etAlbrechtDürerontétélesvraisgéomètresdeleurtemps,estimeJean-

Pierre Luminet, cosmologiste à l’observatoire de Meudon, qui vient de publierunlivresurlatopologiecosmique.Leurdémarcheaétélamêmeque celledesphysiciensquiontcherchéàdécrirel’environnementréelgrâceàun espacemathématique.»

Mais appréhender le gigantesque « tout » lorsque l’on est une poussière perduedanscetteimmensitéestunegageure.«Considéronsl’Universsousla forme d’un mollusque géant, propose Jean-Pierre Luminet. Chacun des observateurstentedeledécrireàuneéchellepréciseselonqu’ils’occupede l’infinimentgrandoudel’infinimentpetit:globale,macroscopique,localeou microscopique.»Mêmesi,globalement,lemollusqueauneformecomplexe, faitedecreuxetdebosses,auniveaumacroscopique,sasurfacedécritdes arabesqueslisses,souplesetrégulières.Maissionl’observeàlaloupe,cette courburedevientimperceptible:chaqueportiondesasurfacepeutalorsêtre assimiléeàunplan.Munid’unmicroscope,c’estencoreunautremondeque l’ondécouvre.Lapeauprésentedenombreusesrugositésetl’animalapparaît commeuneforêttouffued’aspérités.Aucunedecesvisionsnepermetde décrire entièrement le mollusque de manière précise. « C’est ainsi pour l’Univers:chaqueéchelled’observationdonneaccèsàuneformeuniqueà laquelles’appliqueunedescriptionmathématiqueparticulière»,explique Jean-PierreLuminet.

«CONSIDÉRONSL’UNIVERSSOUSL’ASPECTD’UNMOLLUSQUEGÉANT.CHAQUE ÉCHELLED’OBSERVATIONDONNEACCÈSÀUNEFORMEUNIQUE»

«CONSIDÉRONSL’UNIVERSSOUSL’ASPECTD’UNMOLLUSQUEGÉANT.CHAQUE

ÉCHELLED’OBSERVATIONDONNEACCÈSÀUNEFORMEUNIQUE»Jean-Pierre

Luminet

Lesphysiciensn’ontpuqueprogressivementétudiertoutesleséchelles:la globale et la microscopique nécessitaient des mathématiques et des instrumentsdemesureappropriés.«Al’échellelocale,cellequinousest familière,depuislespluspetitesexpériencesmenéesenlaboratoire(10 -18 m) jusqu’ànotreSystèmesolaire,soitenviron100millionsdekilomètres(10 11 ), l’espace peut être décrit par la géométrie euclidienne » , précise le cosmologiste.C’estlareprésentationlaplussimple,tellelasurfaceplanesans courbure de notre mollusque. Sa formulation par Euclide remonte au III e

siècleavantnotreère.Lasommedesanglesd’untriangleyestde180°et

deuxlignesparallèlesnes’ycroisentjamais.Lalumières’ypropageenligne

droiteet,decefait,l’imaged’unastrenepeutêtrenidédoublée,nicachée.A

cetteéchelle,l’Universressembleàuneconstructionsimple.

L’intuitionduchanoineLemaître

LagéométrienoneuclidienneutiliséeparEinsteinpoursathéoriedela relativitégénéraleapermisdepenserlepassélointaindel’Univers.En fonctiondeladistributiondesamasse,lescosmologistesontpudiscuterde la courbure de l’espace, de son caractère infini ou fini, et se poser la question:est-ilstatiqueouenexpansion?Einsteindéfinissaitunespace finistatique,immuable,essentiellementpourdesconsidérationsesthétiques et culturelles. Mais au cours de la décennie suivante, les observations effectuéesparEdwinHubbleetVestoSlipherapportentunerévélation:les galaxiessemblents’éloignerdelaTerreetce,d’autantplusrapidement qu’ellessontdistantes.Lesdeuxastronomesenconcluentquel’Universest en expansion. Et confortent les résultats du chanoine belge Georges

Lemaîtrequi,dès1924,avaitrésolul’équationdelarelativitégénéraleen

trouvantcommesolutionunUniversdontlefuturneressemblepasau

passé.Asoncommencement,ilya14milliardsd’années,ildevaitêtre

extrêmement chaud et dense dans un volume très petit. Ce modèle est devenucélèbresousunnominventéparsesdétracteurs,leBigBang.

C’est dans ce cadre à la géométrie familière que Newton et Leibniz

développent,enEurope,lecalculinfinitésimal(lirel’interviewpp.6-11).Son

objectif:intégrerlesminusculeschangementsquiinterviennentaucoursd’un mouvement.Lamoindrevariationdepositionaucoursdutempstraduitla vitesse,lechangementdecettevitesseétantl’accélération.Grâceàcesdeux notions,onpeutreprésenterlemouvementdelaLune,celuidesplanètes, maisaussilesmarées…CelasuffitàfonderlagloiredeNewtondontla théorieestcapabledeprédireleséclipses, −22−leleveretlecoucherdes astres.SonamietdiscipleEdmondHalleyendéduiramêmelepassagedes

comètes(lireencadrép.20).Lesuccèsesttotal…

Ce cadre euclidien sera encore celui d’Einstein quand il développera la relativité restreinte. Il s’agit d’une nouvelle manière de considérer la loi d’additiondesvitessesdéjàformuléeainsiparGalilée:pourl’observateur resté sur le quai, la vitesse d’un projectile lancé depuis un bateau en déplacementestlavitessedulancementpluslavitessedubateau.Voulant appliquercetterègleàlalumière,Einsteinarecoursàuneexpériencede pensée:levoilàchevauchantunrayondelumière,tenantunmiroiràlamain. Laquestionqu’ilseposeestsimple:quedevrais-jevoirdanslemiroir?S’il pouvaitdistinguersonimagetoutensedéplaçantsurlerayonlumineux,cela signifieraitquelavitessedelalumièrepeutêtredépassée:eneffet,sile rayonreflétéparlemiroirluiparvient,celaprouvequ’ils’estpropagéplus vitequ’Einsteinlui-mêmequipourtantvoyageàlavitessedelalumière…De cetteexpérience,Einsteintirerauneconclusionimportante:cettevitessedans levidenepeutêtredépassée.

levidenepeutêtredépassée.

Dansleslimbesdutemps.Imagesdelapremièrelumièredel’Universcaptéeparlessatellites

américainsCobeen19922etWmapen20063,puisl’européenPlanck1,quiafournicette

annéedesinformationsbienplusprécises.Poursonderlepassé,nousnepouvonscompterpour

l’instantquesurlesphotons,quinepermettentpasderemonterau-delàde380000ansaprès

leBigBang.Uneexplorationquis’inscritdanslecadredelarelativitégénéraled’Einstein.En

deçàde10 -43 s.aprèslesdébutsdel’Univers,limitequinousestencoreinaccessible,cesontles loisdelaphysiquequantiquequis’appliquent.

Dessecondescapricieuses

Mais l’espace euclidien ne suffit plus pour décrire le mollusque lorsqu’il s’agitdel’observerdeloinetdedéterminersaformeglobale:ceseral’objet

delarelativitégénérale…«En1912,lorsqueEinsteinveutgénéraliserla

relativité restreinte et y intégrer la gravitation, il doit changer d’outils mathématiquescaràcetteéchelle,lacourburedel’espaceesttellequela géométrieeuclidiennen’estplusadaptée,expliqueJean-PierreLuminet.Or ces mathématiques-là existent déjà sous le nom de calcul tensoriel et de géométrie non euclidienne. » Le cas le plus simple de géométrie non euclidienneestsavariétéreimanniennequipermetdereprésenterunesphère,

àlasurfacedelaquellelasommedesanglesd’untriangledépasse180°,de

mêmequedeuxméridiensfinissentparserejoindreauxpôles.Einsteinpeut ainsi décrire l’espace-temps façonné par la masse, dont il faut estimer la valeur.Enfonctiondecelle-ci,l’espacecourbe,àl’imaged’untissuélastique, peutprendredesformesdifférentes:sphère,selledecheval,paysageavec montsetvallées.«Pendantdenombreusesannées,lathéoried’Einsteinfut ignoréevoirerepousséeavechorreurparbeaucoupdephysiciensenraison desesmathématiquesrebutantes»,rappelleJean-PierreLuminet.Sansdoute, unespacechangeantetdessecondescapricieusesétaient-ilstrèsdifficilesà accepter.Maisaujourd’hui,larelativitégénéraleconstitueuncadresolide pourpenserl’Univers(lirel’encadréci-contre).

23

Lepouvoirunificateurdescatégories

Unoutilinventéparlesmathématicienspourraitserévélerdécisif

pourtrouverleGraaldelaphysique:unethéorieultimequiunifierait

lesloisdel’Univers.

L’universétantunique,lesloisquiledécriventdevraientaussiprésenterun caractèred’unité.C’estcequepensentlagrandemajoritédesphysiciens. Maisl’unificationdesloisdelanatureestunrécifsurlequelilss’échouent depuisdesdécennies…Certes,desthéoriestententcetteunification,dont cellesdescordesetlagravitationquantiqueàbouclessontlesexemplesles plus connus, mais aucune, pas davantage que les essais tentés sur des cheminsplusdétournés,nepeutprétendreautitredethéorieultime.

C’estpeut-êtreducôtédesmathématiquesquesetrouvel’issue.Etplus

particulièrementd’unoutilfascinant,façonnécesdernièresdécennies:les

catégories.Dequois’agit-il?Pourunegrandepart,lesmathématiquesse

préoccupentdesstructures.L’undesexempleslesplusélémentairesestla

notionde«groupe».Pardéfinition,ils’agitd’unensembledotéd’uneloi decompositioninterneassociative,d’unélémentneutre,etdontchaque élémentadmetunsymétrique.Ainsi,l’ensembledesentiersrelatifsdotéde l’additionaunestructuredegroupe,carl’additionyestassociative((a+b)

+c=a+(b+c)),cetensembleadmetunélémentneutre(a+0=a),et

chaqueélémentadmetunsymétrique(parexemple,lesymétriquede4est

-4).Onpeutmettreenévidencebiend’autresgroupes–telsceuxde

symétrie,primordiauxencristallographie(lireaussipp.30-33)–etbien

d’autresstructures,qu’ellessoientalgébriques(concernantlesnombres),

topologiques(relativesauxespaces),géométriques,ouqu’ellescombinent

cesdomaines.Bienqu’ilétudiecesstructuresisolément,lemathématicien

chercheaussiàlescomparer.Faceàunecollectiondestructuresquise

ressemblent,lejeuconsisteàisolerlebonoutil,lebon«gadget»qui

aideraàcettecomparaison.C’estlàqu’interviennentlescatégories,sorte

detrameconceptuellequipermetdetrouverdesliensentredesstructures

quellesqu’ellessoientetdelesregroupersousunemêmebannière.L’idée

essentielleestqu’observerlesliensindépendammentdelanatureetde

l’anatomiedesstructurespermetdedéduiredenombreusesinformations

surcelles-ci.

Malgrécemagnifiquepouvoirunificateur,lathéoriedescatégoriesamis

dutempsàs’imposer.Elleestnéedanslesannées1940avecl’invention

d’unsuperoutildecomparaisonsousl’impulsiondedeuxmathématiciens américains, Samuel Eilenberg et Saunders Mac Lane. Tout deux travaillaientdansledomainedelatopologiealgébrique(oùl’onclasseles espacesenleurassociantdeséquationsalgébriquesdutypey=x 2 +a). Cherchantàcomprendrecertainesmanipulationssurcesespaces,ilsont introduitlanotionde«transformationnaturelle»,devenucesuperoutilà toutfaire.Lathéorieasouffertdecettegénéralitéoriginelle,quiluia même valu à ses débuts le surnom d’abstract nonsense (« non-sens abstrait»)delapartdesmathématiciens«sérieux».Toutefois,petitàpetit, elleapermisd’unifierdenombreuxrésultatsmathématiques:avecJean Leray,durantlaSecondeGuerremondiale,quil’appliqueàlagéométrie

différentielle,maissurtout,danslesannées1960et1970,avecAlexandre

Grothendieckquienfaituneétudesystématiquedanslecadredesarefonte delagéométriealgébrique.«Grothendieck,cen’estpasquelqu’unqui démontredesthéorèmes,c’estquelqu’unquilesdissout»,disaitdeluil’un de ses élèves. Grâce à la théorie des catégories, ce mathématicien d’exceptionvaainsi«liquider»uncertainnombredeproblèmes,lafaisant dumêmecoupsortirdu«non-sens».Elleestaujourd’huiutiliséedansdes domaines aussi divers que la logique mathématique ou la théorie des langagesdeprogrammation.LemathématicienetromancierDenisGuedj

l’amêmeappliquéeàlalinguistique.Ducoup,lesphysicienscommencent

às’yintéresserdeprès,sedemandantsisespouvoirsnes’appliqueraient

pasauxloisdelanature.Pourl’instant,touteslestentativesd’unification

«classiques»–dutypethéoriedescordes–seréinterprètentfacilement

dansleformalismedescatégories.Lesscientifiquescherchentmaintenant

avecleuraidedesgéométriesgénéraliséesquipourraientdébloquerleur

quête.

PHILIPPEPAJOT

quête. PHILIPPEPAJOT

Lathéoriedessupercordessupposel’existencededimensionscachéesdansl’Univers.Ici,

simulationd’unespaceàdimensionsmultiples.

24

Depuis,lesreprésentationsdel’espaceontbeaucoupévolué.«D’aprèsles dernièresobservationsdessatellitesWmapetPlanck,lacourburedel’espace seraittrèsfaible–cequinousramèneàunespacequasieuclidien–,etil seraitenexpansiondeplusenplusaccélérée»,rappelleJean-PierreLuminet. Quantàsaforme,elleestl’objetdenombreusesspéculations.Car,dansle cadre cosmologique admis actuellement, cette branche des mathématiques qu’estlatopologieenproposeplusieurs:parexempledesespacesquine

seraientpasd’unseultenant,appelésmulticonnexes.Dequoiouvrirlavoieà

unediversitéépatante.

Ainsi, « l’espace pourrait être plus petit que celui que nous révèle la lumière.» Cet espace de l’illusion, le cosmologiste l’a baptisé « univers chiffonné».«Enraisondesaformeparticulière,lalumièred’uneseule sourceydécritplusieurschemins,nousdonnantl’impressiond’uneimmense étendue»comme,dansunepiècetapisséedemiroirs,lenombred’objets perçusdépasselargementlenombred’objetsréels.Casparticulierparmices univers chiffonnés : un espace fini mais sans bord. Deux propriétés apparemmentcontradictoires,quipeuventcependantêtrerassembléesdansla figuregéométriquedu«dodécaèdredePoincaré»:àdeuxdimensions,elle

ressembleàunballondefootballpavéde12pentagonesréguliers.Unrayon

lumineuxquitraverseunefacepentagonalepénètredenouveaudanslasphère

aprèsunerotationde36°,etceciàl’infini.Lalumièrepeutdoncs’ypropager

indéfinimentalorsquel’espaceestfini,mêmes’iln’anibordnifrontière.

«LERÉELDÉCRITPARLESMATHÉMATIQUESESTTRÈSATROPHIÉ.ELLESNE

DONNENTACCÈSQU’ÀUNECOUPEPARTICULIÈREOPÉRÉEDANSLADIVERSITÉDES

POSSIBLES»AurélienBarrau

Tandis que les cosmologistes se débattent avec la topologie, d’autres mathématiques surgissent sur la piste de l’infiniment petit, lorsque notre mollusque dévoile ses charmes les plus intimes, là où domine le monde quantique.Lesphysiciensvoudraientélaborerunevisionquipuissedécrire l’animaldanssaglobalité.C’estleurGraaldepuisdesdécennies:concilierla relativitégénéraleetlaphysiquequantique(lirel’encadréci-contre).

Lesmodèlesainsiproposésrelèventdelagravitationquantique.Deuxpistes sontaujourd’huiactivementpoursuivies.Lapremièreestlagravitéquantique àboucles,quiutilisedifférentsconceptsmathématiquescommelathéoriedes

graphes(lirepp.62-64):sadescriptiondel’espacepourraitêtrecomparéeà

untableaupointilliste.Ils’agitd’appliqueràlarelativitégénéraleletraitde caractèreleplusconnudumondequantique,lefaitquel’énergienevarieque parsauts.Concurrentelaplusdirecte:lathéoriedescordes,quinécessiteun

espaceà11dimensionsquenousnepercevrionspasànotreéchellecarelles

seraienttrèspetitesetenrouléessurelles-mêmes(lireaussipp.26-27).Pour

l’imaginer, revenons à notre mollusque : si un carré de peau forme une surfaceplane,lesinfimesdétails–sesrugosités–pourraientreprésenterces minusculesdimensionsenroulées. «La théorie des cordes décrit bien les phénomènesàgrandeéchelle,tandisquelagravitéàbouclesfonctionnebien àtrèspetiteéchelle,expliqueAurélienBarrau,duLaboratoiredephysique subatomiqueetdecosmologiedeGrenoble.Maisaucunen’estpourl’instant aboutie!»

Le dénouement viendra-t-il des mathématiques ? Sans doute ! Un jour pourraitémergerunconceptporteurdepropriétéstellesquelesdeuxthéories se découvrent cousines… En attendant ce jour béni, chacun se pose la question essentielle : le réel est-il mathématique ? « Nous sommes tous éblouisparl’étonnanteefficacitédesmathématiquespourdécrirelemonde, expliqueAurélienBarrau,maisirons-nousjusqu’àdire,àlamanièredes platoniciens, qu’elles sont la trame du monde lui-même ? Pour ma part, j’estime que le réel décrit par les mathématiques est très atrophié. Cette approchenedonneaccèsqu’àunecoupeparticulièreopéréedansladiversité despossibles.Lapreuve:lesmathématiquesperdenttoutpouvoirprédictif lorsqu’intervientuneéquationquitendversl’infini.»

AZARKHALATBARI

1.Article«ForgetTime»http://arxiv.org/abs/0903.3832

2.Brèvepresentationdel’expérienceduchatdeSchrödinger:

CarloRovelli,

Qu’est-cequeletemps?Qu’est-cequel’espace?

EditionsBernardGilson,2006

Jean-PierreLuminet,

Illuminationscosmiques,OdileJacob,2011

BrianGreene,

L’Universélégant,Gallimard,1999

Unsiteludique

destinéàunpubliclarge(enanglais)

Unsitederéférence

(enanglais):

25

Pourunepoignéedeparticules

Leconceptmathématiquedesymétries’estrévéléunoutilfécondpour

explorerlamatièreetinventoriersescomposantslesplusintimes.

Imaginezunhangarpleinàcraquerd’objetsdivers.Ymettredel’ordreenun

tempsrecordvoussemblemissionimpossible?Essayezlesmathématiques!

Traquezl’analogiegéométrique:chaises,tables,tabouretsetconsolesiront

ensemble,boutsdeficelles,câblesetfilsserontréunis.Classifierselonles

critères objectifs des mathématiques semble l’étape préalable à toute

explorationdelanature.Laméthode,baséesurlasymétrie(lireaussipp.30-

33),consisteessentiellementàrechercherdesinvariants–quecesoitdans

les formes ou les concepts. Elle a fait ses preuves au cœur même de la matière : toute la diversité de l’Univers, depuis sa formation, se réduit aujourd’huiàunepoignéededouzeparticulesquipourraientmême,dansune prochaine décennie, apparaître comme les différentes facettes d’un même objet!

La première question que se posent les physiciens armés de l’outil mathématique, c’est : comment le monde a-t-il fini par exister ? Légitimement,carsil’onsefieauxexpériencesmenéesdanslesaccélérateurs departicules,lamatièrenedevraitmêmepasseformer.Eneffet,chaquefois qu’uneparticuleestproduitedunéant,sondoublesymétriquemaisdecharge électriqueopposée,sonantiparticule,faitaussisonapparition,puisl’uneet l’autres’annihilentenuneboufféed’énergie.Notreexistencetientainsiàpeu dechose:letriomphedelamatièresurl’antimatière.

C’esten1928quel’oncommenceàcomprendrecebrasdefer,quandle

physicienPaulDiracpréditl’existencedel’antiparticuledel’électron.Alors qu’ilétudieuneéquationdécrivantunélectron,dechargenégative,iltrouve eneffetuneautresolutionàcetteéquation,maisavecunechargepositive.En 1931, il comprend qu’elle correspond à une particule ayant les mêmes propriétésquel’électronmaisdechargepositive:lepositron,termeinventé

parCarlAndersonquil’observeen1932.C’étaitledébutd’uncasse-tête,car

toutindiquaitquel’Universprimordialdevaitcontenirautantdematièreque d’antimatière.L’ensembleauraitdoncdûs’annihiler.Pourrésoudreenpartie cemystère,laphysiquedesparticulesrecourtàtroissymétriesmathématiques répondantauxnomssibyllinsde«C»,«P»et«T».«DepuisNewton,on s’étaitaperçuqueleséquationsdelaphysiquerestaientinchangéessil’on inversait le temps (T) » , raconte Carlo Rovelli, du Centre de physique théorique de Luminy (Marseille). Autrement dit, que le temps avance ou recule, les équations ne changent pas : elles sont symétriques

mathématiquementparrapportàlui.«Ensuite,il−26−étaitnatureldeles

supposerégalementinvariantesenrenversantlescoordonnéesspatiales(P) commedansunmiroir.Finalement,avecleséquationsdel’électromagnétisme de Faraday et Newton, on a découvert au XIX e siècle que les lois de la physiquerestaientlesmêmesenremplaçantunechargeélectriquepositive parunenégative,etviceversa(C).»Etablirleconceptdesymétriepermetde repérer les cas où il y a rupture dans cette symétrie. Par la suite, des expériencesmenéesdanslesaccélérateursdeparticulesmontrerontqu’àun moment donné dans l’histoire de l’Univers, un événement a déclenché la violationdessymétriesPetT.Cequiafavoriséladisparitiondel’antimatière.

GordonKane,

Supersymétrie,LePommier,2003

BrianGreene,

L’Universélégant,Folio,2005

LesiteduCern:

Surlasymétrie:

Bienaffûté,l’outilmathématiqueaaussipermisdetraquerdenouvelles

particules.En1933,WolfgangPaulisoupçonnel’existenceduneutrinosurla

basedelaloideconservationdel’énergie,quiétablitunfaitintuitif:

l’énergied’unsystèmephysiqueisolédetouteperturbationextérieurenevarie

pasaufildutemps.Or,en1930,Pauliobserveladésintégrationd’unnoyau

atomiqueparfaitementisolé,etdécouvrequel’énergieduprotonetde l’électronquiensontissusestmoindrequecelledunoyauinitial.Pauli postuledoncl’existenced’uneinvisibleparticulequ’ilnommeleneutrino,qui doitemporteravecellel’énergiemanquante.Leneutrinoseradétecté

expérimentalementen1956.

QuatresectionsduLHC(LargeHadronCollider)duCern.Lesexpérienceseffectuéesdansce

QuatresectionsduLHC(LargeHadronCollider)duCern.Lesexpérienceseffectuéesdansce

collisionneurcherchentàdétecterdenouvellesparticules,commelebosondeHiggs.

Un vrai conte de fée, que les physiciens voudraient voir se réaliser de nouveau dans les prochaines années. Leur pari est ambitieux nombre de particulesexistantes,envertud’unethéoriemathématiqueconcoctéedèsles années 1980, la supersymétrie. Les particules sont de vraies toupies. L’équivalentdeleurrotation–lespin–estcaractériséparunnombreentier oudemi-entier.Dequoiéclaterl’ensembledesbriquesélémentairesendeux familles,d’uncôtélesfermionsauspindemi-entier,del’autrelesbosonsau spin entier. La supersymétrie postule que chaque fermion a comme superparticule partenaire un boson. « Cette symétrie, artificielle, n’a pas encoreétéobservée,préciseCarloRovelli.Celafaitdesannéesquel’on attend de la voir dans un accélérateur de particules. Des physiciens commencentàpenserqu’ellenefaitpaspartiedessymétriesdelaNature.»

L’outildesymétriemathématiqueintervientaussiauniveaudesconcepts.Par exemple dans la théorie des cordes, qui s’inscrit dans les tentatives des physiciens pour concilier les lois du monde quantique avec celles qui

régissentlestrèsgrandeséchellesdel’Univers(lireaussipp.16-25).Sa

force est de réduire la description des particules à celle des différentes vibrationspossiblesdeminusculescordes.Seulement,alorsquenousvivons danstroisdimensionsspatiales:longueur,largeuretprofondeur,l’espacede

lathéoriedescordesnécessitepasmoinsde11dimensions!Lesdimensions

supplémentaires seraient invisibles car minuscules et enroulées sur elles-

mêmes,àl’imaged’unefineboucledefilquisortdelatramed’untissu(2D)

etluiconfèreunetroisièmedimensionindiscernabledeloin.

Jusque dans les années 1990, on considérait qu’il existait cinq types de théoriesdescordesetqueseulel’uned’ellesdevaitdécrirenotremonde. Aujourd’hui,dessymétriesqualifiéesdedualespermettentdelesrelierdeuxà deux,etdonctoutesensemble.«Ils’agitdegénéralisationsderelationsqui existentpourdesthéoriesclassiques,expliqueCarloRovelli.Parexemple,la théorie de l’électromagnétisme reste la même si l’on échange dans les équations le champ électrique et le champ magnétique . » Deux théories «duales»décriventainsilesmêmesphénomènesphysiques.Lesthéoriesdes cordespourraientalorsêtredescasàlafrontièred’unethéorieplusgénérale, lathéorieM,encoreinconnue.Uncoupdesymétrie,etvoilànotrevisiondu mondesimplifiéeàl’extrême!

STÉPHANEFAY

LaFondationCartieretlecinéasteRaymondDepardonontdonnélaparoleà

neufmathématiciensdanslecadredel’exposition«Mathématiques,un

dépaysementsoudain»(lirepp.80-82).Vousretrouverezleursportraitstout

aulongdunuméro.IlsontétéphotographiésparJean-FrançoisDars,co-

auteurdulivre«lesDéchiffreurs.Voyageenmathématiques»,Belin,2008

TEXTES:AZARKHALATBARI

PHOTOS:JEAN-FRANÇOISDARS

LAPASSIONPUISSANCEDEUX

GIANCARLOLUCCHINI

1988NaissanceauChili

2008ArrivéeenFrance

2011Entréeenthèse

CAROLINACANALES

1987NaissanceauChili

2010ArrivéeenFrance

2011EntréeenM2

Dansl’espacediscretqu’ilsonttenuàmaintenirentreeux,surlabanquette dececaféparisien,circuleunedouceexcitation.L’airsechargederegards complices,dequelquesmotsmurmurésenespagnoletd’uneindescriptible joiedèsquel’onévoquelaraisondeleurprésenceicietmaintenant:la

pratiquedesmathématiques.GianfrancoetCarolina,moinsde50ansàeux

deux,représententlarelèvedanslagaleriedesmathématiciensquiparticipent àl’expositiondelaFondationCartier.«ParisestlaMecquedesmaths,et nousysommes!»,s’enthousiasment-ils.Luiàl’Ecolenormalesupérieureet àl’universitédeParis-Sud-Orsay,oùilcommenceunethèsedansledomaine de la théorie des nombres, elle en maîtrise à l’université Pierre-et-Marie- Curie.Etcelasuffitaubonheurdujeunecouple,mêmesilavieparisienneest horsdeprix.Leurquêtelestransportebienau-delàduconsumérismed’une jeunessedorée.«Lesmathématiques,celaconsisteàredéfinirsanscessece quiestvraiàpartird’unepremièrevéritéquinousaétédonnée»,explique Giancarlo. Bâtir un monde cohérent où chaque nouveau problème – conjectureouthéorème–,aussieffrayantqu’ilparaisse,finitpars’emboîter danslepuzzledesconcepts.Ilprendalorssenset,subitement,«onestébloui,

carsaplaceparaîtévidente!»

Cesdeux-làn’ontjamaiseul’ombred’undoutesurleuravenir.Dèsl’âgede dixans,GiancarloaparticipéauxOlympiadesdesmathématiquessousles couleurs de son pays : en 2003 au Pérou, 2004 au Paraguay, 2005 en

Colombie,2006enEquateur…MaisreprésenterleChiliau-delàducontinent

nécessitaitunpéculedifficileàrassembler.Cars’adonnerauxmathématiques poursonplaisirnefaitpasl’unanimitéaupieddesAndes.«Larecherche fondamentaleestconsidéréecommeuneactivitégratuiterenchéritGiancarlo, etlesparentsnerêventquedetroismétierspourleursenfants:ingénieur, médecin ou architecte… Le jour où j’ai appris que l’on pouvait être chercheurenmathématiques,j’airessentiunetrèsgrandeliberté!»

Aujourd’hui,ilcoupecourtàlasempiternellequestiondesnéophytes:àquoi sertsonsujetd’étude?«Arien,rétorque-t-il,àmonplaisir!»Touten avouantqu’ilestpresquedéçudesavoirquesondomainepréféré,lathéorie desnombres,trouveuneapplicationdanslasciencedescodessecretsau servicedescartesdecrédit.C’estpourrompreavecl’ingénierieàtoutprix

quelejeunehommeafranchil’Atlantiqueà20ans.Mêmes’ilneréussitpas

leconcoursdelaprestigieuseENS,ilintègresonmagistère.

CeseraplusfacilepourCarolina,quiretrouveGiancarlodeuxansplustard. Elevéeparunemèreprofdemathsquiluiaracontémilleetunehistoires mathématiques…autantdefaçonsd’apprendrecettediscipline.«Soncours était extrêmement novateur, avec des origamis, des jeux… et elle a parfaitement compris mon envie d’abandonner la première année d’architecturepourcontinuerenmaths»,seréjouitCarolina,quimanifeste uncertainpenchantpourlagéométrie.Lecoupleprojettederetournervivre auChilipouryfonderungroupederechercheenmathématiquespures…et fairecirculerunpetitairdeParis.

28 LEBONHEURDEL’ÉCHANGE JEAN-PIERREBOURGUIGNON 1947 NaissanceàLyon 1966 Entréeàl’Ecolepolytechnique 1986

28

LEBONHEURDEL’ÉCHANGE

JEAN-PIERREBOURGUIGNON

1947NaissanceàLyon

1966Entréeàl’Ecolepolytechnique

1986Professeuràl’Ecolepolytechnique

1994Directeurdel’IHES

UnpiedàBures-sur-Yvette,cetécrindeverdureausuddeParisàhaute valeurajoutéescientifique,unpiedàl’étranger,surtoutenAsie:Jean-Pierre Bourguignondispensesonregardbleubienveillant,sapoignéedemainsolide d’unboutàl’autredelaplanète.IcidirecteurduprestigieuxIHES–Institut deshautesétudesscientifiques–,ilanoué,là-bas,desliensprivilégiésavec de grandes universités. Après chaque séjour en Extrême-Orient, il rentre éblouiparlescontactsnouésavecsescollègueslointains,maisunpeuamer lorsqu’il observe l’évolution de la recherche en France, le manque de confiancedanslesscientifiques,ladifficultéd’êtrecompétitif,lepoidsdes tâchesadministratives.

«IlfautmultiplierleséchangesaveclaChine»,necesse-t-ilderépéter.Ses

premierscontactsavecl’empireduMilieudatentde1973:alorsqu’ilesten

visite à l’université de Stanford (Californie), un des plus grands mathématicienschinois,Shiing-ShenChern,lecontacte.Al’époque,ilest

toutjeunechercheur,maisdéjàremarquéparlesplusgrands.Sonsujetde prédilection, la géométrie différentielle, n’est pas très bien considéré en France,lesmathématicienspursetdursyvoyantunebranchetrèscalculatoire de la discipline. Mais la considération de Chern lui donne une nouvelle confiance.Ilestalorsinvitéàunedespremièresconférencesorganiséesen ChineaprèslafindelaRévolutionculturelle.Depuis,ilyretourneplusieurs foisparanetyabâtidesamitiésdurables.

Car,par-delàlesnombres,concepts,formesetsurfacesaveclesquelsiljongle

àlongueurdejournée,c’estl’échangehumainquiestpourluil’essentiel.Ala

sourcedesesbonheurslesplusprofonds,sesprofesseursd’antanàLyon,ses

étudiantsd’aujourd’hui,etsescollèguesdel’IHES–«jesuissouventle

premierconfesseurdeleursrésultats».

Sapassionmathématique,illadoitàunprofesseurdeterminale,exigeant, peupédagogue,maisbrillantscientifique.L’excellentélèveseretrouvealors en quasi-échec. « Ma première note de contrôle en terminale fut 0,5 sur

20…»,sesouvient-il,leregardmalicieux.Illuifallaitcettepiquepour

s’enticherdeladiscipline…etnepluslaquitter.Sanspourtants’yenfermer.

Carl’universdesmathématiquesn’estpashermétique.Lapreuve:c’estpar

elles que Jean-Pierre Bourguignon va entrer en contat avec des artistes.

LorsquelephotographejaponaisSugimotopublieen2004sacollectionde

surfaces remarquables (1), il demande au scientifique de décrire la fonctionnalitédecescourbes…quiprennentcorpsparlesyeuxdel’artiste. Donnercorpsàunconcept,l’idéeafaitsonchemin,jusqu’àsarencontre

aujourd’huiavecHervéChandèsdelaFondationCartier(lireaussipp.80-

82).Jean-PierreBourguignonlesait:d’autresmondesinsoupçonnés,enlien

aveclesmathématiques,l’attendentailleurs.

1.

29

29

Lasuprêmeharmoniedumonde

Depuislesspiralesdescoquillagesjusqu’àl’agencementdesmoléculesdu

vivant,lasymétrieestinscriteaucœurdelanature.

vivant,lasymétrieestinscriteaucœurdelanature. Coupelongitudinaledenautile. 30

Coupelongitudinaledenautile.

30

Encejourdel’an1610,l’astronomeJohannesKeplerprépareuncadeaupour

sonamietprotecteuràlacourdeRodolpheII,WackhervonWackhenfelds.Il

l’accompagned’untexte(1)ainsidédicacé:«Jenesuispassanssavoir

combienvousaimezleRien…Quelquesoitl’objetquivousagréecomme

évocationduRien.Ilfautqu’ilsoitdeminceimportance,depetitetaille,de

prixminime,etqu’ilnesoitguèredurable,c’est-à-direqu’ilsoitpresque

Rien.»

CerienoffertparKeplerestunflocondeneige.APragueoùilréside,ilen tombe alors des milliards, de ces cristaux éphémères voltigeant en bourrasque.Auxyeuxdel’astronome,ceRienestTout.Sasymétriedévoile jusqu’àlastructuredumonde,àl’imagedesorbitesdesplanètesqueKepler voitcommedesfiguresgéométriquesimbriquées,maisaussidesalvéoles d’unerucheouencoredesgrainsdegrenadequis’ordonnentenrangsserrés aucœurdufruit.Lefloconestunobjet«cosmopoétique»,expliqueKepler, littéralement«fabricateurdumonde».Ephémère,maisayantlapermanence

du Cosmos. Pour l’astronome empreint de mysticisme, reconnaître sa régularitéetl’honorer,c’estrendrehommageauCréateurquiaseméçàetlà despreuvesdesagrandeurinfinie.

DecettesymétriequienchanteKepler,lesmathématiquesontfourniauXX e siècleunedéfinitionunificatrice:ils’agitducaractèreinvariantd’unobjet par rapport à certaines opérations géométriques comme la rotation, la translation ou la superposition. Ainsi, flocon ou papillon ne sont

superposablesqu’aprèsunerotationde180°,commenosmainsquinese

recouvrentquepoucecontrepouce.

La notion de symétrie n’est apparue que tardivement dans l’histoire. Les penseurs de l’Antiquité cultivaient plutôt un sens esthétique fondé sur l’harmonie,étymologiquement«lesjustesproportions»:entémoignentla figureducercleassimiléàlatrajectoiredesastres,laformedespyramideset les constructions érigées dans le respect du nombre d’or. Mais à la Renaissance, le concept s’impose. L’humaniste néerlandais Erasme fait

l’élogedu−31−peintreDürerendéclarant:«Lasymétrieestlamanifestation

suprêmedel’harmonie.»Al’instardeLéonarddeVinciquidanssondessin l’Homme de Vitruve souligne le caractère symétrique d’un corps parfait, Dürerpréciselesdimensionsexactesdescanonsdebeauté.

Fild’Arianemathématique

Aujourd’hui,commel’avaitpressentiKepler,cetordrecachéestdevenuune idée«cosmopoétique»pleinementàl’œuvre.Lesphysiciensdesmatériaux l’exploitent pour trouver des propriétés optiques particulières : formes cristallines,conductivitéthermiqueouélectrique.Lesbiologistessuiventsa pistepourdécrypterlacroissancedesplantesetladifférenciationcellulaire. Leschimistesl’utilisentpourinterpréterl’efficacitédesprotéines.Tandisque lesspécialistesdelamatièretraquentsesintimesmanifestations:lasymétrie d’unnoyauatomiqueestgarantdesastabilité,celuid’unélémentradioactif présentant une dissymétrie. Sans compter qu’au Cern, les physiciens recherchentlesparticulessymétriquesentoutpointàcellesdéjàidentifiées

(lirepp.26-27).Cefild’Arianemathématiques’estrévélétrèsfructueux.Une

régularité apparente cache toujours une symétrie par rapport à un axe privilégié.Toutécartàcetterègleapparaîtcommeuneénigme,preuvequ’un événementsingulieraeulieu.

Larégularitédesformesfutd’abordexploréedanslemondeminéral.Pour quelleétrangeraisonlesfacesducalciteouduquartz,maisaussiducristalde pyrite(sulfuredefer)quel’ontrouvedanslesmines,présentent-ellestoujours lemêmeangle?Lesmineursattribuaientàcelui-ciunpouvoirsacréavant quenedébutel’étudemathématiquedescristauxàlafinduXVII e siècle.«

Danssonessaifondateur(2),paruen1784,lecristallographeRenéJust

Haüyracontequ’ungroscristaldecalciteluiauraitéchappédesmains, rapporteBernardMaitte,professeurd’histoiredessciencesàl’universitéde Lille.Ilseseraitbriséenuntrèsgrandnombredemorceauxtoussemblables. Etonné,Haüyl’auraitfragmentéencoreetencoreetobservésouslaloupeles débris,tousdeformerhomboédrique.»Enracontantcettefable,Haüyne tenteraitilpasdemasquerletravaildesonrivalJean-BaptisteRomédel’Isle, père de la cristallographie ? Toujours est-il qu’il détermine le plus petit fragment ayant la forme du cristal de pyrite tout entier, qu’il baptise «moléculeintégrante»,notionaujourd’huidésuète.

En réalité, en observant la symétrie des fragments du cristal, Haüy est parvenuàreconstruireladispositiondesmoléculesdansl’espace.Cequ’ila identifiéestla«mailleélémentaire»ducristal,dontlarépétitionàl’infini forme le minéral. Ses élèves Auguste Bravais et Gabriel Delafosse se douteront que les propriétés physiques des cristaux (dureté, conductivité électrique…) sont en lien avec leur structure dans l’espace, mais ils ne parviendrontguèreàformulercetteintuition.

mais ils ne parviendrontguèreàformulercetteintuition. «LASYMÉTRIEDESÊTRESVIVANTSESTSOUVENTUNEADAPTATIONAUX

«LASYMÉTRIEDESÊTRESVIVANTSESTSOUVENTUNEADAPTATIONAUX

CONDITIONSENVIRONNEMENTALES»BernardMaitte

Pourcela,ilfaudraattendreleXX e siècle:onapprendalorsquelamatièreest composéed’atomesagencéspourformerdesmolécules.Lorsqu’uncorpsest pur – c’est-à-dire fait d’un seul élément chimique, comme le gaz de dioxygènequenousrespirons–,samoléculeestsymétrique:deuxboules identiquesreliéesentreelles,àl’imaged’unhaltère.Maisdèslorsquel’on fabriqueuncomposé,dontlesmoléculessontforméesd’atomesdifférents– donc de tailles variées – , la symétrie est rompue… Ainsi, les grosses moléculesorganiquesàbasedecarbonequiinterviennentdanslaconstitution duvivantprésententunestructurespatialeasymétrique:lecarboneestlogé aucentred’untétraèdredontlessommetssontoccupéspardesassemblages d’atomesdifférents.Cetypedemoléculeaprislenomde«chirale»–de kheir,lamainengrec.Carcommenotremain,ellen’estpassuperposableà sonimagedansunmiroir.

Toutemoléculechiraleprésentedeuxvariétés,ou«énantiomères»dansle

jargon des chimistes, aux propriétés physico-chimiques différentes malgré unemêmecomposition chimique.L’unepeutêtrebactéricide,l’autrepas. L’une capable de former des solvants organiques, l’autre pas. Pour les distinguer,ilfautexaminerleurspropriétésoptiques:l’unedévielalumière polariséeversladroite,l’autreverslagauche.Or,lesmoléculesduvivant sontexclusivementdelavariétégauche,sansqu’onsachepourquoi…

Quantàl’originedel’apparencesymétriquedesêtres,làaussi,l’énigmeest totale.Ainsilespétalesdesfleurssontordonnéssuivantunesymétrieradiale, tandisquelecorpsdesinsectescomporteplusieurssegmentsidentiques.La symétriebilatéralel’emportechezlesvertébrés.Pourquoicetteconstance? «Lasymétriedesêtresvivantsestsouventuneadaptationauxconditions environnementales , répond Bernard Maitte. Elle permet d’optimiser les dépensesenénergieenfonctiondelamasse.Ainsi,elleestbilatéralepourun mammifèresoumisauchampgravitationnel,tandisqu’elleestradialepour une bactérie qui privilégie la capture de l’énergie solaire. » Reste qu’aujourd’hui,poursoncadeau,Keplern’auraitquel’embarrasduchoix:

offrir des coquillages dont le sens de l’enroulement est caractéristique de l’espèce, une fleur à la corolle ordonnée ou une bouffée d’oxygène, tous éphémèresetporteursdesymétrie,visibleouinvisible.

AZARKHALATBARI

1.L’EtrenneoulaneigesexangulairedeJohannesKepler,traductionpar

RobertHalleux,préfacedeRenéTaton,Vrin.

2.Essaid’unethéoriesurlastructuredescristaux.

GillesCohen-Tannoudji,YvesSacquin,

Symétrieetbrisuredesymétrie,EDPSciences,2000

FrédériqueAïtTouati,

ContesdelaLune.Essaisurlafictionetlasciencemoderne,Gallimard,

2011

32

Degaucheàdroiteetdehautenbas:cesfloconsdeneigeoucettefleuréquatorialeprésentent

Degaucheàdroiteetdehautenbas:cesfloconsdeneigeoucettefleuréquatorialeprésentent

unesymétrieradiale,alorsquecelleducoléoptèrePyrrhidiumsanguineumestaxiale.Quantau

sulfuredefer,ilestconstituédestructurescristallinesrégulièresquiserépètent.

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Commentlesrayuresviennentauzèbre

Desbandes,maispasdedamier;desrobestachetéesavecdesqueues

rayées…Lalogiquedesparuresanimalesobéiraitauxéquationsde

Turing.

Rayuresduzèbre,tachesduléopardoudelagirafe,queueanneléedela

genette…Cetteincroyablevariétédeparuresanimalesnedoitrienauhasard:

toutespourraientêtreexpliquéesparlesmêmeséquations!

A l’origine de cette découverte, un véritable génie, Alan Turing (lire l’encadré ci-dessous) . En 1952, le mathématicien anglais commence à s’interrogersurunproblèmedebiologie,fondantdumêmecoupunenouvelle science à l’œuvre aujourd’hui dans nombre de laboratoires : la biologie théorique ou biomathématiques (lire aussi pp. 46-49) . Il cherche à comprendrelesprocessusquipermettentàunorganismededéveloppersa forme, ou morphogénèse. Autrement dit, ce qui fait qu’un œuf bien lisse devientunepouleavecdesplumes!Pourcela,ilconsidèreunembryondont laformeinitialeestcelled’unanneaudecellulesetsupposequedesespèces chimiqueslerecouvrentuniformément:commentleurrépartitionàlasurface del’anneauva-t-elleévolueraufildutempsetbrisersabellesymétrie?

Turing,legénieetlamort

Le mathématicien Alan Turing, né en 1912 à Londres, a grandement influencéledéveloppementdel’informatiqueenformalisantlesconcepts d’algorithmeetdecalculabilité(c’est-à-direcequel’onpeutcalculeravec unalgorithme).PendantlaSecondeGuerremondiale,ilestl’undesacteurs clefsdudéchiffrementducodeEnigmautiliséparlesAllemands.Parla suite,de1945 à1948,iltravailleàlaconceptiondeACE(Automatic ComputingEngine),l’undespremiersordinateursprogrammables.C’est

en1952qu’ilélaborelemodèlebiomathématiquedelamorphogénèsequi

donneranaissanceauxéquationsditesdeTuring.Ilestàcetitrel’undes principaux fondateurs de la biologie théorique moderne. Son homosexualité,malacceptéedanslasociétédel’époque,brisasacarrière.

Ilfutretrouvémorten1954,vraisemblablementaprèss’êtreempoisonné

aucyanure.

Noiraustadefœtal

Turingélaboreunsystèmed’équationsdécrivantdeuxphénomènes.D’une

part, la diffusion des espèces chimiques le long de l’anneau au cours du temps, comme une goutte un verre d’eau non agité. D’autre part, les interactionsentreespècesqu’ellessetransformentlesunesenlesautres,ouse neutralisent.Enconsidérantseulementdeuxsubstances,ildécouvrequedes maximaetdesminimadeconcentrationsseformentàlasurfacedel’anneau etqu’ellesydessinentdesmotifspériodiques,commedestaches.

«Surunesurfacesuffisammentgrande,cestachess’organisentenréseaux hexagonaux ou en bandes parallèles , commente Patrick De Kepper, du centrederecherchePaul-Pascaldel’universitédeBordeaux.C’estpourquoi ce type de mécanisme est souvent proposé pour différents aspects de la morphogénèse des êtres vivants, beaucoup d’animaux présentant soit des taches,soitdesrayures.»

D’unpointdevuepurementbiologique,lesmotifsdécouvertsparTuring peuvent s’interpréter comme des pics de concentration de médiateurs chimiquesquisediffusentàtraverslestissusdurantlestadeembryonnaire. En fonction de la concentration, ils activent ou non des mélanocytes qui produisent la mélanine, l’un des principaux pigments responsables de la colorationdestissus.Ainsi,austadefœtalinitial,lezèbreestcomplètement noir.Sesrayuresn’apparaissentqueplustard.

L’hypothèse de Turing n’est toujours pas totalement prouvée, reconnaît PatrickDeKepper,«maisiln’existepas,nonplus,dedémonstrationentous pointssatisfaisanted’autreshypothèses».Etellerestemathématiquementla plussimple,toutenfournissantdenombreuxélémentsderéponsequantàla formedesmotifs,leurtailleoulesconditionsdeleurapparition.

Lesmotifsquiapparaissentsurlarobed’animauxcommeleszèbresseraientdusàdes

Lesmotifsquiapparaissentsurlarobed’animauxcommeleszèbresseraientdusàdes

concentrationsdemédiateurschimiquessediffusant,austadeembryonnaire,selondeslois

mathématiques.Desmodèlesinformatiquesontétédéveloppéspourétudiercesprocessus.

Ellerésoutainsiunequestionétrangeàpremièrevue:pourquoin’existe-t-il pas d’animaux couverts de motifs en damier ? Il se trouve que, mathématiquement,rayuresparallèlesettachesisoléessontlesmotifslesplus stablesquepeutproduireunmécanismederéactionetdediffusionsurune

structureplanecommecelledel’anneaude−35−Turing.Etsilesparuresdes

animauxsontmoinsrégulièresquecellespréditesmathématiquement,cela

tientaufaitquelapeaud’unembryonn’estpasuniformeetsubitmaintes

transformationsaucoursdudéveloppement.

Lesvibrationsd’untambour

LeséquationsdeTuringpermettentd’allerencoreplusloinsil’oncomparela formationdesmotifsetlesvibrationsd’untambour,commel’afaitJames Murray, professeur émérite des universités de Washington et Oxford. Lorsqu’untambourvibre,lesondesquitraversentsasurfaceladéformenten bossesetcreux:leurrépartitionjouelerôledesmaximaetdesminimade concentrationsd’espèceschimiquesàlasurfaced’unembryon.Cetteanalogie permetdecomprendrepourquoiunequeueestgénéralementtachetéedansle sensdelalongueuretnonsursacirconférence.Lalongueuresteneffetla directionprivilégiéedanslaquelleuneondeasuffisammentd’espacepour enchaînerlespicscorrespondantàdesconcentrationsdemélanine.Dansle même ordre d’idées, seules des bandes pourront se déployer sur la circonférenced’unequeueétroiteaustadeembryonnaire,cariln’yapasde placepourdesalternancesdepicsetdecreux.

L’analogiedutambourpermetégalementdecomprendreladistributionetla

formedesmotifsenfonctiondelatailledel’animalaustadeembryonnaire.

Eneffet,silasurfaced’untambouresttroppetite,sesvibrationsdisparaissent

rapidement.CequiconduitMurrayàconclurequ’unembryontroppetitne

peutvoirsedévelopperdemotifs.Enrevanche,s’ilesttropgrand,lataille

desmotifsdeviendrasifinequelarobedel’animalparaîtrauniforme,comme

chezl’éléphantoulerhinocéros.Saufquelà,lesinterprétationsbiologiques

deséquationsdeTuringatteignentpeut-êtreleurslimites…Car,commelefait

remarquerPatrickDeKepper,«ilexistedessourisdepetitetailleoudes

baleinesplusgrandesqu’unéléphantquisontbicolores»!

Moraledel’histoire:lesmathématiquessontencoreloind’avoirréduitle

mondeduvivantenéquations…

STÉPHANEFAY

Tachesourayures?Laformedesmotifsdépenddelasurfacedepeaudisponibleaustade

Tachesourayures?Laformedesmotifsdépenddelasurfacedepeaudisponibleaustade fœtal,carlesmédiateurschimiquesquiensontresponsablesserépartissentàlamanièred’une onde.Lesvariationsdehauteurdel’ondecorrespondentàdifférentesconcentrationsde

couleur.L’étroitessedelaqueued’unegenette,uneespècedecivette3,oud’unserval2permet

seulementledéveloppementdebandes.Aucontraire,laqueueduléopard4prénatal,conique

etcourte,ouencorelecoudelagirafe1,sontsuffisammentlargespourqu’apparaissentdes

taches.

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L’EXPLORATEURDESLIMITES

MIKHAÏLGROMOV

1943NaissanceenRussie

1982Recrutéàl’IHES

2009PrixAbel

1943 NaissanceenRussie 1982 Recrutéàl’IHES 2009 PrixAbel MikhaïlGromov(àdroite)endialogueavecAlainConnes.

MikhaïlGromov(àdroite)endialogueavecAlainConnes.

Queldrôled’oiseauquecegéniedesmathématiques!Ouplutôtqueldrôle desingeàencroirelaphotoqu’ilachoisiepourlesitewebdel’IHES (Institutdeshautesétudesscientifiques):unclichédeprimateenguisede portrait!«Alalongue,voirsatêteestennuyeux.D’ailleurs,jevaisbientôt changer d’animal », explique le mathématicien à la barbe épaisse et aux sourcilsbroussailleux.Bienqu’enFrancedepuistrenteans,ils’exprimede préférenceenanglais.«J’aiapprislefrançaisdansdeslivres,etilsn’étaient pas bons. Depuis, j’en ai trouvé de meilleurs, mais c’est trop tard », se justifie-t-il.Detoutefaçon,l’anglaisestlalangueusuelledeschercheurs,à l’IHESenparticulier.GromovdécouvrelesmathsenRussie,saterrenatale, lorsqu’enfant,samèreluioffreunlivrepouradultes,LesNombresetles figures . Avant d’entrer à l’université, il participe à une sorte d’atelier scientifiqueoùlejeuestderésoudredesproblèmesmathématiques.«J’étais aussiattiréparlachimie,maisonnepeutpasfairedechimieentravaillant

seuldansleslivres.»A31ans,ilquittel’URSSpourlesEtats-Unis.«C’était

interdit.Alorsjel’aifait»,s’amuse-t-il.Ilnesaitpasdirecequi,aujuste,le

séduitàParis–«j’aimel’atmosphèredecetteville»–qu’ildécouvrelors

d’unevisiteprofessionnelleen1979.Ils’yinstalleen1982.Dixansplustard,

ilprendlanationalitéfrançaiseetretrouveledroitdeserendreenex-URSS.

Maisn’yretourneraquedeuxfois.

Sesimportantstravauxengéométrieluiontvaludeshonneurs,commeles prix Wolf et Balzan, ou encore dernièrement le prix Abel. Les jurys ont souligné ses « contributions révolutionnaires à la géométrie » . « Je ne pourrais pas dire si ce que j’ai découvert est révolutionnaire, glisse-t-il, modeste.Onestmauvaisjugedesesproprestravaux.»Ilsemblequel’undes plus reconnus n’était pas vraiment nouveau pour lui au moment de la publication.Visiblement,pourd’autresmathématiciens,oui.

Songoûtdel’interditseretrouvedanssesrecherches.Cequil’intéresse:

changerlesfaçonsdepenser.L’undesesprochainschantiersestàcetégard ambitieux.Ils’agitriendemoinsquecomprendrelecerveau!«J’aibaptisé ma conjecture “ergobrain”. Le but n’est pas de trouver une nouvelle modélisation du cerveau, mais d’identifier des structures mathématiques cachéesdansnotretête,quiexpliqueraientcertainespropriétésremarquables

denotreencéphale»(lireaussipp.40-44).Etdeciterlafacilitéaveclaquelle

nouspointonsdudoigtlebonobjetetapprenonsàlire.Oucettecapacitéque

nousavonsdesavoirtrèsvitequenousnesavonspas.

VoilàlongtempsquecesquestionstaraudentGromov,maiscen’estquetout récemmentqu’ilacommencéàformalisersadémarche.«J’aidéjàtentédes pistesquinefonctionnentpas,maisj’aid’autresidées»,confiet-il,unelueur dans les yeux. Devant notre perplexité, il propose un exemple inattendu. «J’aitoujoursaimélapoésieetilm’apparaîtmaintenantquec’estpeut-être parce qu’elle recèle des structures cachées qui parlent à mon cerveau. Commecellesquelespeintresparviennentàglisserdansleurstableaux,sans qu’onlesdistingueaupremierregard…»

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LEPENSEURREBELLEDE

L’ESPACE-TEMPS

ALAINCONNES

1947NaissanceàDraguignan

1982MédailleFields

2001PrixCrafoord

2004Médailled’orduCNRS

2004 Médailled’orduCNRS C’est l’un de nos chercheurs les plus réputés . Médaille Fields, prix Crafoord,

C’est l’un de nos chercheurs les plus réputés . Médaille Fields, prix Crafoord, professeur au Collège de France, académicien, il cumule les honneurs.Pourtant,AlainConnessemetavecaisance,etpatience,àvotre niveau.Dispensantlamêmepassionques’iléchangeaitavecunconfrère. Devinantvosquestions.Sesbrasmimentdesespacesinconnusettordus.Sa mainsaisitungobeletenplastiquepourmieuxappuyersespropos.Sesyeux pétillent à l’évocation de ses théories. Et vous avez l’impression de tout

comprendre!

Enquelquesphrases,ilvousdécritsespremiersrésultatspourrésoudrel’un desgrandsmystèresdelascience:quelleestlastructuredel’espace-temps nécessaireàlaréconciliationdesquatreforcesfondamentalesdelanature

(lirepp.6-11)?LedernieràavoirposélaquestionétaitAlbertEinstein:ilen

conçutlathéoriedelarelativitégénérale.AlainConnesn’enestpasàun résultataussiabouti,maisilprogresse.Aupassage,onauraapprisquele temps«jaillit»naturellementdeséquationsetn’estpasunparamètrecomme lesautres.L’unedesconséquencesd’unedisciplinequ’ilacontribuéàlancer,

lagéométrienoncommutative(lireaussipp.16-25).

Avoircesexagénairenousexpliquerensouriantlesmerveillesdel’espace-

tempsdanssonbureaudel’IHES,onapeineàimaginerqu’ilsedéfinit commeun«rebelle»auseindesadiscipline.Dansunbeautémoignageédité

parleCNRSen2004(1),ilexplique:«Iln’yapasd’autoritéenmaths.On

devientsoi-mêmesapropreautorité.»AlainConnesal’espritsanscesse occupéparlesmathématiques.«Cesontparfoisdesheuresdesouffrance, d’anxiététerrible»,confie-t-il,sansqu’onpuissevraimentsaisircommentse matérialisecetétatdeforteintensitéintellectuelle.Difficiledecomprendrele cerveaud’unmathématicien!Soncollègueàl’IHESMikhaïlGromov(lire ci-contre)nousracontaitavoirécritunarticleavecAlainConnes.Chacun avaitrédigésapartiemaisaucundesdeuxnecomprenaitcelledel’autre. « Cependant, aux interfaces entre les deux, nous étions à l’unisson ! », concluaitMikhaïlGromov.

C’estsansdoutepourcreusercesmystèresducerveauqu’AlainConnesa signé un livre avec un neurobiologiste, Jean-Pierre Changeux (2). Mais contrairement à celui-ci, il demeure platonicien : pour lui, les objets mathématiquessontdesobjetsréels,pasdescréationsdel’esprit.«Ilfaut développerunsenspourlestoucher»,assure-t-il.Commesi«toucher»un groupe,unecourbeouunemétriqueallaitdesoi…

TEXTES:DAVIDLAROUSSERIE

PHOTOS:JEAN-FRANÇOISDARS

1.http://videotheque.cnrs.fr,motsclés:alainconnes2004

2.Matièreàpensée,OdileJacob,l2000

39

Lecerveau,machineàprobabilités?

Pournouspermettredereconnaîtreunobjetdèsquenouslevoyons,nos

neuroneseffectueraientdescalculsfondéssurunmodèleprobabiliste.

Grâceàl’imagerie,lesscientifiquespeuventobserverdeplusenplusfinementleszonesdu

cerveauactiveslorsdedifférentessituationsdevision:détailouscènecomplexe,obscurité…

(Ici,chercheursexaminantunscannerdecerveau.)

40

Lesimagesqueperçoitnotrecerveausontrarementd’unequalitéoptimale. L’objet regardé est souvent entaché de reflets, ses contours ou sa texture peuvent être légèrement flous… Pourtant, la plupart du temps, nous le reconnaissons.«Sil’ondevaitprogrammerunereconnaissanceaussifinesur ordinateur,ceseraitextrêmementcompliqué,alorsquenotrecerveaulefait trèsnaturellement»,souligneJacquesDroulez,quidirigel’équipeApproche probabiliste et perception active du Laboratoire de physiologie de la perceptionetdel’actionauCollègedeFrance.L’hypothèsedecetteéquipe,et debiend’autresàtraverslemonde,estquelecerveaueffectuedescalculsde probabilitéspoursurmonterdetellesdifficultés.

Leschercheurss’appuientplusparticulièrementsurlecalculbayésien,ainsi baptisécarsesbasesontétéposéesparleBritanniqueThomasBayesau XVIII e siècle.«Ilpermetd’intégrerlespréférencesouapriorid’unindividu, l’incomplétude et les ambiguïtés des modèles internes du cerveau et les incertitudes liées au “bruit” des capteurs sensoriels », explique Jacques Droulez.Dansl’approchedite«fréquentiste»,uneprobabilitéreprésenteun

pourcentagedechancesqu’unévénementseproduise.Pourcequiestdela météo,parexemple,laprobabilitéqu’ilyaitunorageestcalculéeàpartirdes statistiques sur les orages en fonction du lieu et de la saison. Le calcul bayésien,lui,estsubjectif:ils’agitd’estimerlaprobabilitéqu’ilyaitun orage à partir d’a priori personnels et d’observations sur la couleur des nuagesoulatempérature,parexemple.

sur la couleur des nuagesoulatempérature,parexemple.

LecubedeNecker(unedesesvariantesappeléecubeimpossible)estuneimageambiguëqui

peutêtreinterprétéeparlecerveaudeplusieursmanières.

Or, nous faisons en permanence de telles hypothèses. Dans le cas de la perception visuelle, elles reposent sur la régularité du monde. Nous «savons»quelesobjetsoulesêtresontcertainespropriétés:ilssontplusou moinssymétriques,réguliers,avecunetextureparticulière…Cesapriori existentavanttouteexpériencesensorielled’unobjetdonné.Ilspermettentde leverl’indéterminationfondamentaledesperceptionsenfaisantletriparmi une infinité d’objets, une infinité d’interprétations, dont la plupart sont improbables.

Notrecerveaudisposeaussidemodèlesinternesquifont,parexemple,que nousconnaissonsglobalementetdemanièrequasiinnéelecomportement possibled’unobjet:noussavonscommentilvatombersousl’effetdela gravité,rouler,etc.Mieux:nouspourronsprédiresoncomportementmême lorsquenouscesseronsdelevoir.Maiscesmodèlesrestentincomplets,car lorsquenousobservonsunobjet,lecerveaunepeutenconnaîtretousles détails. Il peut aussi être victime d’ambiguïtés et interpréter de plusieurs façonsuneseuleobservation.C’estcequisepasselorsd’illusionsd’optique, comme celle appelée cube de Necker. Enfin, nos capteurs sensoriels sont «bruités».Danslarétine,parexemple,unemoléculebaptiséerhodopsine changedeconformationlorsqu’elleestfrappéeparunphoton.Ilenrésulteun signalquiseratraité,aveclesautressignaux,parlesneuronesdusystème visuelpourproduire,infine,uneimage.Cechangementdeconformationse faitparfoisspontanément,sansactiond’unphoton.Enconditionsnormales, celan’aguèred’effetsurlavision.Maislorsqu’ilyapeudelumièreoude contraste, comme lors de l’observation d’une étoile très faible et très lointaine,ce«bruit»peutperturberlaperception.

«DANSLESNEURONES,DESPETITSCALCULATEURSPROBABILISTESEN PUISSANCE» JacquesDroulez ConférencedeJacquesDroulez,

«DANSLESNEURONES,DESPETITSCALCULATEURSPROBABILISTESEN

PUISSANCE»JacquesDroulez

ConférencedeJacquesDroulez,

www.dailymotion.com,motsclés:JacquesDroulez

AlSeckel,MastersofDeception:Escher,Daliandtheartistsofoptical

illusion,Sterling,2007(enanglais)

illusion ,Sterling,2007(enanglais) Relativity

Relativity,œuvredel’artistenéerlandaisMauritsCornelisEscherquiabeaucoupjouédes

illusionsd’optique.

Desmilliardsderéférences

Faceàcesinformationsincomplètessurlemonderéel,lecerveau,plutôtque decomparernosobservationsàdesmilliardsderéférencesquenousaurions emmagasinées,calculeraitdonclaprobabilitéqu’unobjetaittelleoutelle propriété(couleur,forme,etc.),enfonctiondenosconnaissancesetmodèles a priori, de l’observation, et en considérant que l’environnement est relativementstable.

«Enlaboratoire,lesmodèlesbayésiensnouspermettentdeprédirefonction desconditionsdel’expérience»,souligneJacquesDroulez.Sionluiprésente deuxouverturescirculairespratiquéesdansducarton,avecdanschacuneun traitquisedéplace,onpeutainsicalculerlaprobabilitéqu’ilperçoivesoit deuxdéplacementsdistincts,soitunecombinaisondesdeuxdéplacements.Et

ce,−42−enfonctiondeparamètrestelsquelecontraste,l’angleentrelestraits

ou leur vitesse. Cependant, si ce modèle décrit bien les résultats expérimentaux,ilresteàprouverauplanbiologiquequelecerveaului-même effectuelescalculsdeprobabilités.Onn’enestpaslà,maisleschercheurs tententdesavoiràquelniveausepassentcesmystérieuxprocessus.

Desrobotsetdespiétons

En2003,lestravauxdedeuxAméricains,TaiSingLeeetDavidMumford,

ontmontréquelecalculbayésienreproduisaitparfaitementlecomportement d’ensemblesdeneuronessituésdanslesairescorticales,desrégionsdela périphérieducerveauspécialiséesdansdifférentesfonctionssensorielleset motrices. D’autres équipes avancent qu’un neurone seul est capable d’effectuercescalculs.

JacquesDroulezetsescollègues,quantàeux,imaginentquelesopérationsse font à une échelle encore plus petite : au niveau des macromolécules contenuesdansleneurone,commecellesquipermettentlepassagedesions responsables de la propagation du signal électrique constituant l’influx nerveux. « Ces molécules ont deux états : ouvert ou fermé. Selon les conditionschimiquesouélectriquesdumilieu,laprobabilitédepassaged’un étatàunautreestdifférente.Chacunedecesmoléculesestdoncunpetit calculateur probabiliste en puissance. Reste à démontrer que tout cela fonctionneàgrandeéchelle»,conclutJacquesDroulez.

Enattendant,lecalculbayésienatrouvédesapplicationsenrobotique,pour

laconceptiondevéhiculesautonomes.Ilpermetdecalculerlaprobabilité

qu’ilyaitunepersonneàunedistancedonnéedurobot,quisedéplacedans

telleoutelledirection.Cesprobabilitéssontrégulièrementmisesàjourà

partirdesinformationsdescapteursetdesconnaissancesapriorifourniesau

robotsurledéplacementdespiétons.Apartirdelà,lerobotpeutdéterminer

lastratégielaplussûrepouréviterlepassant,c’est-à-direcellequidonnela

probabilitédecollisionlaplusfaible!

JEAN-FRANÇOISHAÏT

DesmodélisationscontrelamaladiedeParkinson

L’épilepsieoulamaladiedeParkinsonpourraientunjourêtrevaincues avec la contribution de modèles mathématiques basés sur les systèmes dynamiques et les bifurcations. Etablie notamment par Laplace

(17491827),lathéoriedessystèmesdynamiquesmetenjeudeséquations

différentielles(lirelesdéfintionspp.12-15)dontlessolutionsdépendent

desconditionsinitiales.Lesystèmeapparaîtcommedéterministe.Maisle

FrançaisPoincaré(1854-1912)arévéléque,pourcertainesvaleurs,ces

équationsdonnentunrésultattotalementdifférentdeceluiobtenuavecdes

valeursproches:ils’estproduitune«bifurcation».

Depuis,larecherchealargementexplorédetelsphénomènes.«Cetype d’équation explique bien l’apparition et la disparition des crises d’épilepsie », souligne Olivier Faugeras, directeur de l’équipe NeuroMathCompàl’Inria(Institutnationalderechercheeninformatique etautomatique)deNice-SophiaAntipolis.Leparamètreresponsabledela bifurcation est alors le poids synaptique, qui traduit la force de la connexion entre neurones : lorsqu’un neurone B reçoit un signal d’un neuroneA,ilémet,seloncepoids,unsignalplusoumoinsimportant.En casdecrise,lespoidsaugmententetlesystèmenerveuxestsubmergépar lesinflux.

Le modèle développé par l’équipe d’Olivier Faugeras a permis de

déclencher ou au contraire d’arrêter une crise virtuelle d’épilepsie. Il pourraittrouverdesapplicationspourletestdemédicamentsdestinésà combattrecescrises.Enintégrantl’effetd’unemoléculedanslemodèle,il seraitpossibledediresielleestefficace.Autreapplicationdecetypede modèle:lamaladiedeParkinson,dueàundysfonctionnementdesnoyaux griscentraux,unezonequicommandelecortexmoteur.Résultat:des tremblementsdanslesmembres.Lastimulationdesnoyauxgriscentraux par des courants électriques fait disparaître les tremblements. Pour optimiserlestraitements,desmodèlesdynamiquesàbifurcationdeces populations de neurones, avec pour paramètre la fréquence du courant utilisé,sontàl’étude.«Cesapplicationsnécessitentunerecherchesurde nouvellesbifurcationsquin’ontpasencoreétéétudiées»,souligneOlivier

Faugeras.Eneffet,toutebifurcationdépendd’une«co-dimension»,c’est-

à-diredunombredeparamètresquidoiventvarierpourlafaireapparaître. En mathématiques fondamentales, les codimensions ont été explorées

jusqu’à2.Enneurosciences,ellespeuventêtrede3,voireplus.

jusqu’à2.Enneurosciences,ellespeuventêtrede3,voireplus. Unethéoriecomplexe,celledesbifurcations,pourraitpermettre

Unethéoriecomplexe,celledesbifurcations,pourraitpermettre

d’optimiserdestraitementsdelamaladiedeParkinson(icides

neuronesavec,enrouge,desdépôtsdeprotéinestémoinsdela

maladie).

44

Tousgéomètres!

Pasbesoind’alleràl’écolepourmaîtriserlagéométrie.Cesavoirest

intuitifetuniversel,commelemontreunerécenteétudesuruneethnie

amazonienne.

Labossedelagéométrieexistebeletbien.Elleseraitmêmeprésentechez tous les êtres humains dès l’âge de 6-7 ans. Une sorte de savoir intuitif universel:inutiled’alleràl’écolepoursedoterdeceprécieuxtalentqui permet,aucoursdelavie,deserepérerdansunpaysageouderetrouversa routesansGPS.«Lagéométrie–etprincipalementcellequis’appliqueàun plan,c’est-à-direlagéométrieeuclidiennequinousestfamilière–faitpartie d’unsoclequenouspossédonstousavantmêmel’apprentissageacadémique, confirmePierrePica,linguisteauCNRS.Parlasuite,lesindividusscolarisés développentuniquementcertainsaspects.»Ainsi,lesavoirscolairenese superposeraitpasàce«socleintuitif»,maissélectionneraitquelques-unesde nosaptitudesnaturelles.Unconstatquiapportedesélémentsderéflexion dansl’éterneldébatsurlapartdel’innéetdel’acquis…

Pour arriver à ce résultat, une équipe transdisciplinaire, le Groupe de recherchesurlecalculindigène–quirassemble,outrelelinguistePierrePica, desneurobiologistesetdesspécialistesensciencescognitivesappartenantà

deslaboratoiresderecherchefrançaisetaméricains(1),–aconcoctétoute

une série de tests visuels simples (2). Ils mettent en jeu, d’une part, la géométrieeuclidiennequis’appliqueauplanetcorrespondàlareprésentation denotreenvironnementimmédiat,d’autrepart,lagéométrienoneuclidienne, cellequiestadaptéeàlasurfaced’unesphèreoùtriangle,carréetrectangle sontdéformésparrapportàleurreprésentationsurunefeuille.Cestestsont étéproposésàdesadultesetenfantsfrançais,américainsetmundurucus–une ethnieamazonienneduBrésil,vivantdansunterritoireautonomedel’Etatdu Par, dont l’accès à l’école est encore limité. Les questions élaborées concernentlespropriétésdesdroitesparallèlesetdespointsdansunplanet surunesphère.LaformulationauprèsdesIndiens,adaptéeparPierrePica, quitravailleenterritoiremundurucudepuisplusd’unedécennie,metenjeu uncheminpourdésignerunedroite,ouencoreunvillagepourunpoint.

Jeunegarçonmundurucuréalisantlamesured’unangle. A l’arrivée, les résultats des Américains et Européens ayant

Jeunegarçonmundurucuréalisantlamesured’unangle.

A l’arrivée, les résultats des Américains et Européens ayant reçu un apprentissagescolaireetceuxdesIndiensMundurucussontquasisimilaires pourlagéométrieplane,enparticulierl’estimationdelasommedesangles

d’untriangle(180°).Leschercheursenconcluentquelessavoirsapprisà

l’école n’interviennent pas dans cette intuition universelle. En outre, les enfants de 5 à 6 ans – tous groupes confondus – ont des résultats bien

inférieursauxenfantsde6-7ans.Cequitendraitàmontrerquelesensdela

géométries’acquiertsansdouteauxalentoursdecetâge.

Enfin, un troisième test porte sur la géométrie non euclidienne : les Mundurucus obtiennent un taux de réponses exactes plus élevé que les FrançaisoulesNord-Américains.Commentinterprétercerésultat?L’équipe estime que le savoir scolaire agit tel un filtre : comme la géométrie non euclidiennen’estenseignéequ’auniveauuniversitaireauxétudiantsquifont lechoixdesmatièresscientifiques,l’écoleconforteàoutrancelagéométrie plane, plus familière dans notre type de société. Ainsi l’apprentissage académiquemetenveilleuneaptitudeuniversellequenouspossédionsavant d’alleràl’école.Avisauxchercheursendidactiquedesmathématiques!

AZARKHALATBARI

1.PierrePica,laboratoireStructureformelledulangage(CNRS,Paris8),

VéroniqueIzard,laboratoirePsychologiedelaperception(CNRS,Paris

Descartes),StanislasDehaene,CollègedeFranceetCEA,Unitéde

neuroimageriecognitive,ElizabethSpelke,universitédeHarvard.

2.PubliésdansPNAS(ProceedingsNationalAcademyofScience),23mai

2011.

45

Lesfécondeséquationsduvivant

Longtempsrétivesauxmathématiques,lessciencesdelavieselaissent

séduire.Unecomplicitéquileurpermetd’apprivoiserlehasardetle

chaos.

Maisoùsontdoncpasséeslessciences«molles»?Enpremierlieucellesde laviequi,aunomdelacomplexitédessystèmes,deleurimprévisibilité,de leur évolution permanente, de la variabilité entre les individus, de leur incompatibilitéaveclescourbesexponentielles,ontétélongtempsréfractaires àlamiseenéquations.Durantdeslustres,ellesn’ontguèrerecouruqu’aux statistiquesetàlacourbeencloche!Maisdepuisquelabiologiemoléculaire estdevenueleurhorizonréductionniste,depuisquel’informatiqueaenvahi leslabosdegénétique,depuisquedesmatheuxsesontintéressésauhasard, auchaosdéterministeouàladiversité,lacomplexitéduvivant,apparemment auxantipodesdel’architectureépuréed’unédificemathématique,estapparue désirableauxpraticiensdessciences«dures».

Désormais,labio-informatiqueetlesbiomathématiquessontdesdisciplinesà partentière.Mieux,denombreuxlaboratoiresdegénétique,d’évolutionou d’écologie comptent dans leurs équipes des informaticiens et des mathématiciens qui participent, au même titre que les biologistes, à la résolutiondesproblèmesfondamentauxposésparlevivantetsessystèmes gouvernés à la fois par le déterminisme et l’aléatoire. Non seulement ils forgent des outils nouveaux pour analyser et prévoir l’évolution des phénomènes biologiques, mais d’aucuns, à l’instar du philosophe Gaston Bachelard prêtant une essence mathématique à l’Univers, supputent qu’il pourraitenêtredemêmepourlavie.«Notreregardmathématiquesurlavie esttropjeunepouraffirmerquec’estvraimentlecas.Parfois,onenabien l’impression…Ce qui est sûr, c’est que désormais, il existe de belles mathématiques nouvelles qui viennent de la biologie » , s’aventure prudemment Régis Ferrière, mathématicien de formation et biologiste au Laboratoire d’écologie et d’évolution de l’Ecole normale supérieure, professeurdanscetteinstitutionetàl’Universitéd’Arizona.Unchercheurde hautvol,dontlafiertéestdefairepartieduconseilscientifiqueduParc naturelduMercantourqui,s’enthousiasme-t-il,«estunformidableterrain pouranalyserleseffetsduchangementclimatiquesurlabiodiversité».

«ILEXISTEDEBELLESMATHÉMATIQUESNÉESDELABIOLOGIE» RégisFerrière Le premier exemple de cette intrusion créatrice des

«ILEXISTEDEBELLESMATHÉMATIQUESNÉESDELABIOLOGIE»RégisFerrière

Le premier exemple de cette intrusion créatrice des mathématiques et de l’informatiquedanslessciencesdelavienousemmèneàTrinidad,àquinze kilomètres des côtes du Venezuela. Dans cette île montagneuse, la plus méridionale des Petites Antilles, les rivières ne s’écoulent pas en cours tranquilles.Deleursourceàlamer,ellessontconstituéesd’unesuccessionde cascadesetdebassinsappelés«marmites»oùviventdespopulationsde guppies, petits poissons bien connus des aquariophiles. Ces écosystèmes aquatiquessiprochesmaispourtantsidifférents,etisoléslesunsdesautres, sontauxbiologistesduGuppyProjectdel’UniversitédeCalifornie,auquel collabore Régis Ferrière, ce que les populations de pinsons des îles de l’archipeldesGalápagosfurentàDarwin:unlaboratoirenaturelpermettant d’observerl’évolutionenaction.Uneévolutionqui,contrairementàceque pensaitDarwin,nemènepastoujoursuntraindesénateursurdesmillénaires, maispeutsejouersurquelquesgénérations.Chezleguppy,justement,une générationneprendquetroisàquatremois!

LeGuppyProject

EtienneGhys,LaThéorieduchaos,CD,AcadémiedessciencesDevive

voix,2011.Dixrécitstrèsaccessiblespourexpliquercommentlasciencese

mesureàlapuissancedespetitescausesetauchaos.

Souslaloupedelabio-informatiqueLadiffusiondevirustelsceuxdelagrippeH1N1 1 ,du chikungunya 2 oudelalégionnellose 3

Souslaloupedelabio-informatiqueLadiffusiondevirustelsceuxdelagrippeH1N11,du

chikungunya2oudelalégionnellose3estmodéliséedeplusenplusfinement.Lapremière

utilisationdesprobabilitéscontreunemaladie(lavariole4)dateduXVIII e siècle.

Illustration:danslesmarmitesduhautdescoursd’eaudeTrinidad,pasde pressiondeprédationsurlespoissons,quipeuventgrandiretprendreleur tempspoursereproduire.Enrevanche,danslesbiefsdeplaine,lesprédateurs mènentlaviedureauxguppies,quidoiventêtreplusréactifspour − 47 − survivre. Ils se sont adaptés en se reproduisant plus tôt. Résultat : une populationd’adultesdepetitetaillepondantbeaucoupplusd’œufs.Ajoutons àcelalalumièredusoleiltropical,plusoumoinstamiséeparlacanopéequi

surplombeles«marmites»etlesbiefsdeplaine,lumièrequidéterminela proliférationdesalgues,enbasdelachaînealimentaire,etquiinfluencele menu du guppy. Les prédateurs et la nourriture constituent l’«environnement»despoissons.Unenvironnementsurlequelilsagissentà leurtourselonleurnombreetleurtaille.

DanslesrivièresdeTrinidad,donc,lapressiondesélectionnes’exercepasde lamêmefaçonsurlespopulationsdesdifférentesnichesécologiques.Orà cettepressionrépondunevariationdescomportementsquis’inscritauniveau génétique par le bon vieux jeu darwinien mutation/sélection. Toutes ces donnéesconstituentlematériausurlequeltravaillelemathématicien.Pour comprendrel’importancedechacundecesfacteursetprédirel’évolutionde l’écosystèmeàplusoumoinslongterme,ilvalesintroduireoulesretirerde sonmodèleetobservercommentilévolue.

Rued’Ulm,surlebureaudeRégisFerrière,unpetitlivreenanglais:Matrix PopulationsModels(Modélisationmatricielledespopulations)dubiologiste Hal Caswell. « Ce recueil de belle mathématique est ma bible » ,ditle chercheur, en caressant la couverture usée de l’ouvrage qui regorge de théoriesdesprobabilitésetdesystèmesdynamiques.Surlesétagères,d’autres traitésfontlapartbelleauxmathématiquesdelathéoriedesjeux(années 1930) de John von Neumann et Oskar Morgenstern. Dont le célèbre «dilemmeduprisonnier»danslequelleprisonnierpeut,pours’ensortir, adoptersoituncomportementégoïsteentrahissantsescondisciples,soitun comportementaltruisteencoopérantaveceux.Decesjeuxdel’économie adaptés à la biologie est née, au début des années 1990, la théorie des dynamiques adaptatives, qui offre aujourd’hui un cadre puissant pour modéliserl’évolutiondessystèmesécologiques(lirel’encadré).

Désormais,lespopulationsdeguppiespoursuivent,enparallèle,unedouble aventureévolutive.Dansles«marmites»deTrinidad,ilsagissentsurleur milieunaturelquileleurrendbienenrétroagissantsurleursconditionsde vie. Dans les ordinateurs de la rue d’Ulm, ils vivent, «in silico » et en accéléré,autantd’histoiresévolutivespossiblesselonlesvariablesdontRégis Ferrièrenourritsonmodèlemathématique.

LesguppiesdeTrinidad,uneespèceàlareproductionrapide,idéalepourmodéliserl’évolution d’unécosystème.

LesguppiesdeTrinidad,uneespèceàlareproductionrapide,idéalepourmodéliserl’évolution

d’unécosystème.

Archéologiedel’évolution

Autreexempledelapercéedesmathématiquesdanslessciencesdelavie:

l’épidémiologiedesmaladiesémergentes.Pierre-YvesBoëlle,ingénieurcivil desMinesdeParis,luiaussideformationmathématique,seretrouveinstallé aucœurd’unécosystèmedescience«molle»parexcellence:l’hôpital. Virus H1N1 en 2009, épidémie de chikungunya à la Réunion, infections nosocomiales(contractéesdansleshôpitaux),…ilsesaisitdetoutemaladie susceptibledetourneràl’épidémie,voireàlapandémie,pournourrirses modèlesmathématiques«quiressemblentàdesjeuxvidéodestratégie», s’amuse-t-il.Desmodèlesfondéssurlesmathématiquesprobabilistes(lireles

Définitionspp.12-15)etlesrelationsditesdeMonteCarlo,développéessous

l’impulsiondeJohnvonNeumannetStanislasUlamlorsdelaDeuxième

Guerremondialepourlamiseaupointdelapremièrebombeatomique.

Uneépidémie,c’estavanttoutunvirusouunebactériequisediffusedans une population. Il faut donc connaître parfaitement la biologie de l’agent infectant,soncyclededéveloppementchezsonhôteinvolontaire,sonmode detransmission,leratiodereproductiondelamaladie,c’est-à-direcombien unmaladeinfectieuxpeutcontaminerdepersonnes,maisaussilastructure

despopulationsdanslesquellesilsepropage.Ainsi,en2009,onnepouvait

passavoirquelespersonnesnéesavant1950avaientacquisuneimmunité

naturellecontreleH1N1,soucheviraleressemblantauterribletueurdela

grippeespagnole.Lefaitquelespersonneslesplusâgées,normalementles

plusfragiles,soientimmuniséesaradicalementchangéladonne.Enréduisant

trèsfortementlenombredemaladespouvantsouffrirdecomplications,cette

vaccinationnaturelleacontrecarréladynamiquedel’épidémie,quiafait

pschitt!

Quantàlaconnaissancedespopulations,elleesttoutaussiindispensableaux

épidémiologistespouralimenterleursmodèlesmathématiques.EnFrance,le recensementdel’INSEEenfournitlesbasesavecdesinformationscommele nombred’habitantsparcommune,larépartitionenfoyers,l’âgedechacun, ceux qui travaillent et entrent en contact avec d’autres tranches de population…Desoncôté,leOakRidgeNationalLaboratoryaméricaina constituéunecollectiondedonnéesquilocaliselapopulationmondialeselon descarrésd’unkilomètredecôté.Encombinantphotossatellite,réseauxde communicationsetdonnéesderecensement,cettebaseglobalefournitaux épidémiologistes de précieuses ressources pour leurs modèles quantitatifs d’étudesdespandémiesmondiales.Desmodèlesquis’alimententaussides statistiquesdutransportaérienmondialdel’IATA(InternationalAirTransport Association). « Entre la biologie et la démographie, l’épidémiologie mathématiqueauneexistencepropre»,revendiquelematheuxdel’hôpital Saint-Antoine.

Dans les maladies nosocomiales – par exemple avec la diffusion de Clostridiumdifficilae,agentd’infectionspost-chirurgicalesvenudunordde l’Europe–,l’undesproblèmesclésdel’épidémiologieestdedénombrerles contacts entre les personnes. « Pour les identifier, dans le cadre du programme européen Mosar (Méthode organisée et − 48 − systémique d’analysederisques),nousavonséquipé,àl’hôpitaldeBerck,soignantset patients de capteurs qui enregistrent ces contacts, et nous réalisons un prélèvement hebdomadaire sur les badgés ; mais nous manquons de statistiques sur le transport des patients d’un hôpital à l’autre », précise Pierre-YvesBoëlle.

Bilanetperspectivesdelamodélisationmathématiquedesépidémies:«A posteriori, si nous observons une épidémie et que nous essayons de l’expliqueràpartirdemodèles,ceux-cimarchentassezbien,parexemple

pourlapandémiedegrippede2009.Maisnousnesavonspasencoreprévoir

ledéroulementexactd’uneépidémie.Nousfaisonsplutôtdel’analysede

scénariospouraideràladécisiondesantépublique.Rendrecesmodèlesplus

prédictifs:lafrontièreresteàfranchir,etelleestencoreloin»,confesse

Pierre-YvesBoëlle.

»,confesse Pierre-YvesBoëlle.

«LESMODÈLESMATHÉMATIQUESDESÉPIDÉMIESRESSEMBLENTÀDESJEUX

VIDÉO»Pierre-YvesBoëlle

Lessquatteursdelacicadelle

Dernierexemplede«durcissement»dessciencesdelavie:l’omniprésence de l’informatique en génétique. De plus en plus rapide, de plus en plus automatisé,leséquençagedesgénomes«delabactérieàl’éléphant»,selon l’expression du Pasteurien Jacques Monod, génère une gargantuesque quantitédedonnéesbrutesqu’ils’agitde«faireparler».C’estlatâcheà laquelles’estattelée,àgrandrenfortd’algorithmes,labioinformatiqueen généraletlagénomiquecomparativeenparticulier.Cettedernièreseposeen véritablearchéologiedel’évolution.

Vuesouscetangle,laco-évolutiondespartenairesdanslephénomènedela symbiose qu’étudie à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria) de Lyon Marie-France Sagot, chercheuse franco- brésilienne,estfascinante.D’autantqu’uneplante,unanimalouunhomme, avec leurs foisonnants écosystèmes internes de bactéries symbiotiques, de parasites et de virus, apparaissent comme de véritables superorganismes plutôtquecommedesimplesindividus.Pousséeàl’extrême,lasymbiose aurait – l’hypothèse semble désormais bien acceptée – transformé des bactéries, autrefois parasites, en ces organites désormais permanents des cellulesquesontleschloroplastesetlesmitochondriesquienassurentla fonctionrespiratoire.Voilàpourquoiledécryptagedesdialoguesgénétiqueset métaboliques,etleurévolutiondansletemps,entrehôteetsymbiontesest devenuunenjeumajeurdelabiologiedenotretemps.Labio-informatique jouedanscetteaventureunrôlecentral.

Casd’école:démêlerlefaisceaucomplexedeséchangesmétaboliquesentre l’insecteravageurdesculturesHomalodiscacoagulata,oucicadellepisseuse, originaire de Californie, et deux co-squatters de ses cellules, Baumannia cicadellinicolaetSulciamuelleriqui,pourcompliquerlasymbiose,semblent avoirdeséchangesmétaboliquesentreeux!Afind’explorercettejunglede

biologiemoléculaire,Marie-FranceSagotetsescollaborateurs(1)ontmisau

point une arme secrète : un algorithme basé sur la théorie des graphes, utilisable également pour d’autres phénomènes de réseaux – sociaux, informatiques, télécommunications… (lire aussi pp. 62-64). Ces résultats aiderontpeut-êtrelaPolynésiefrançaiseàluttercontrelacicadellepisseuse, quipompelasèvedenombreusesplantes,dontlescocotiers.Apparuepourla

premièrefoisen1999,elleadepuis,àlafaveurd’unedémographieexplosive,

envahitouteslesîlesdelaSociétéetaétérepéréeauxMarquisesetaux

Australes.

Labiologien’estdécidémentplusunescience«molle»!

HERVÉPONCHELET

1.LudovicCottret(INRA),PauloVieiraMilreu(CNRS),VicenteAcuña

(CNRS),AlbertoMarchetti-Spaccamela(UniversitédeRome),LeenStougie

(Universitéd’Amsterdam),HubertCharles(INSALyon).

Lavarioleéradiquéeparlesprobabilités

LepremierdesbiomathématiciensfutleSuisseDanielBernoulli,auteur entreautresdelathéoriecinétiquedesgaz,auXVIII e siècle.Alorsquela variolefaitdesravagesenEurope,nombredesurvivantsserévèlentavoir étéauparavantaucontactd’unemaladievoisine,lavaccine,transmisepar les vaches. Question : pourrait-on réduire la mortalité en soumettant préventivementlapopulationàcettemaladiebénigne?Autermed’un innovantcalculdeprobabilités,laréponsedumathématicienestpositive. Bernoulliprouveainsilapossibilitédemodélisersousformemathématique les phénomènes biologiques. Bien plus tard, dans les années 1920, les biologistesrecourentauxéquationsdifférentielleslinéairesdeNewtonet Leibnizpourfonderlagénétiquedespopulations.LegènedeMendely remplacesimplementlaforcedeNewton!

Au début des années 1970, la modélisation biologique s’épanouit en s’emparant de la théorie des équations différentielles non linéaires, populariséesouslenomde«théorieduchaos»,dontleporte-drapeauest lephysicienbritanniqueRobertMay.

Lacomplexitédelanatureetl’apparentdésordredessystèmesvivants, comme les fluctuations dans les populations naturelles, sont enfin abordablesparlesmathématiques.LathéoriedescatastrophesdeRené Thometcelledesfractaless’inscriventaussiparmicesapproches.

Depuis vingt ans, la modélisation du vivant, nourrie des besoins de l’écologieaussibienquedelabiologiecellulaireoumoléculaire,dela génomiqueetaujourd’huidelabiologiesynthétique,sedéveloppedans d’innombrablesdirectionsmathématiques.Exempleemblématique,l’étude des systèmes vivants en évolution fait appel à la théorie dite des «dynamiquesadaptatives»,véritablesmathématiquesdelacoopérationet duconflit,dérivéesdelathéoriedesjeux.Desoncôté,l’informatique, avecsapuissancedecalculetdemémoire,estdevenuel’outilprivilégié des algorithmes, qui permettent de décortiquer un phénomène en procédures, suites d’actions, étapes séquentielles, etc., et sont particulièrementefficacesengénétique.

49

LEGÉOMÈTREDÉFRICHEUR

MICHAELATIYAH

1929NaissanceàLondres

1966MédailleFields

2004PrixAbel

AencroireMichaelAtiyah,c’estàsonenfancecosmopolitequ’ildoitsa vocation professionnelle. Né à Londres d’un père libanais et d’une mère écossaise,ilaaccomplisascolaritéàKhartoumpourl’écoleprimaire,au CaireetàAlexandriepourlelycée:«Quandj’étaispetit,jechangeaisdes deviseslocalesendevisesétrangèresàchaquevoyage,etj’aifinipargagner de l’argent. C’est ainsi que mon père a compris que je deviendrais

mathématicien!(1)»

Comme sa vie, son œuvre mathématique se situe à la frontière de deux domaines:lagéométrieetl’analyse.Poursimplifieràl’extrême,Atiyahse

sert de méthodes géométriques afin de résoudre de difficiles problèmes

d’équationsdifférentielles(lirelesDéfinitionspp.12-15).IlafondélaK-

théorie,l’undesprincipauxoutilsdelatopologiealgébrique,disciplinequi

consisteàétudierlesdifférentesmanièresdontunespacepeutêtredéformé.

LaK-théoriedécritdesobjetsdontl’exempleleplussimpleestlerubande

Möbius,cettebandequial’étrangeparticularitéden’avoirqu’uneseuleface.

Atiyahestlauréatdesdeuxplushautesrécompensesdanssadiscipline:ses

recherchessurlaK-théorieluiontvalulamédailleFieldsen1966,etont

connudesprolongementspourlesquelsilapartagéleprixAbelen2004avec

soncollègueIsadoreSinger.

Atiyahs’estaussiintéresséàdesdomainesliésàlaphysiquethéorique.La

célèbrethéoriedescordes(lireaussipp.26-27)reposesurcertainesdesidées

qu’ilaintroduites.Ilrevendiquecemétissageintellectuel:«Lesproblèmes qui,danslepassé,furentrésolusparlaphysique,commelestechniquesqui

ensontissues,ontétélesangneufdesmathématiques(2)»,estime-t-il.

S’ilapprécielesrencontresentredisciplines,ilaimeaussicroisersonregard avec celui d’autres mathématiciens. D’où ses multiples et fécondes collaborations. « Quand vous attaquez un problème mathématique directement,vousarriveztrèssouventàuneimpasse,explique-t-il.Riendece quevousfaitesnesemblemarcher.Maisvoussentezqu’enregardantles chosessousunautreangle,lasolutionseraitévidente.Riendetelalorsque

d’avoirprèsdesoiquelqu’unquiauracetautrepointdevue(2)

MichaelAtiyahn’estpasdecesmathématiciensquiouvrentleurvoieau bulldozer.Ilcherchelechemindetraverse,lepassageinattenduquirésoutle problème avec une grande économie de moyens. D’où son goût pour la géométrie,àlaquelleilfaitunedéclarationd’amour:«L’algèbreestl’offre faiteaumathématicienparlediable.Lediabledit:jevaist’offrircette puissantemachine,ellevarépondreàtouteslesquestionsquetuteposes. Toutcequetuasàfaireestdemedonnertonâme:abandonnelagéométrie

ettuaurascettemerveilleusemachine(3)Cegéomètredansl’âmeestune

grandefiguredesmathématiquescontemporaines.

1.Expressindia.com,8novembre2003.

2.MichaelAtiyah,CollectedWorks,vol.1,Oxford,1988.

3.MichaelAtiyah,CollectedWorks,vol.6,Oxford,2004.

3.MichaelAtiyah, CollectedWorks ,vol.6,Oxford,2004. 50 L’ESTHÈTEDESNOMBRES DONZAGIER 1951

50

L’ESTHÈTEDESNOMBRES

DONZAGIER

1951NaissanceàHeidelberg

1987PrixCole

2001ProfesseurauCollègedeFrance,chairedeThéoriedesnombres

Fils d’un père aux cinq nationalités, Américain né à Heidelberg, Don

BernardZagierapassésesannéesdeformationàsauterlesfrontières:Etats-

Unis, Royaume-Uni, Allemagne… De 15 à 17 ans, il étudie au MIT (Massachusetts)avantd’obtenirundiplômeàOxfordetdesoutenirsathèseà Bonn,puisd’enseigneràl’universitéduMaryland,àKyushuauJapon,età Utrecht (Pays-Bas). De retour à Bonn, il devient l’un des directeurs de l’InstitutMax-Planckdemathématiques,toutenétantnomméprofesseurau CollègedeFrance,àParis.

Point commun avec Michael Atiyah (lire ci-contre) : l’un des principaux collaborateursdecedernier,FriedrichHirzebruch,adirigélathèsedeDon Zagier.Pourtant,lesdeuxhommesn’appartiennentpasàlamêmefamillede mathématiciens.SiAtiyahestgéomètre,Zagierestunamoureuxdelathéorie desnombres,l’undesdomaineslesplusclassiquesdesmathématiques.Les problèmes les plus ardus de cette théorie peuvent se formuler en termes élémentaires,sousformed’équationsditesdiophantiennes(dunomduGrec Diophante,quivécutvers250aprèsJ.-C.).Lapluscélèbre–a n +b n =c n

n’apasdesolutionennombresentierssinestsupérieurà2:c’estlegrand

théorème de Fermat, démontré par Andrew Wiles en 1994, plus de trois sièclesaprèsavoirétéénoncé.LestravauxdeZagierportentsurdesthèmes apparentés.Ilaétudiélesformesmodulaires,outilcrééauXIX e sièclequia jouéunrôlecrucialenthéoriedesnombres.LeprincipalrésultatdeZagierest

unthéorèmequirésoutunequestionposéeparGaussen1801etqu’ila

démontréavecBenedictGross,théorèmequiavaluauxdeuxmathématiciens

leprixColeen1987.Zagieraaussitrouvéunedémonstrationenuneligne

d’unrésultatdeFermatsurlasommededeuxcarrés!

Pourcetesthètedel’arithmétique,l’énigmelaplusémouvanteestcelledes

nombrespremiersqui,tels17ou41,n’ontd’autrediviseurqu’eux-mêmes.En

lesobservant,ditZagier,«onalesentimentd’êtreenprésenced’undes secrets inexplicables de la création (1) ». Un secret qui repose sur une contradiction : « Les nombres premiers font partie des objets les plus arbitraires et contrariants qu’utilisent les mathématiciens : ils poussent commedesmauvaisesherbesparmilesnombresnaturels,nesemblantobéirà aucune autre loi que celle du hasard, et personne ne peut prédire où le prochaind’entreeuxvagermer[…]Encoreplusétonnant:àl’exactopposé, les nombres premiers affichent une régularité frappante, et leur comportementobéitàdesloisauxquellesilssesoumettentavecuneprécision

quasimilitaire(1)

Onnesauraitmieuxdéfinirl’étrangefascinationqu’exercelathéoriedes nombres,belleparceque,aussisurprenantesoit-elle,ellerestemarquéedu sceaudelavérité.PourDonZagier,«labeautéquin’estpasvraien’existe

pas(2)».

TEXTES:MICHELDEPRACONTAL PHOTOS:JEAN-FRANÇOISDARS

1.www.washington.edu,motsclés:thefirst50millionprimenumbers

2.EmissiondelaDeutschlandradio,12mai2008.

51

Robots:l’apprentissagedelacuriosité

Robots:l’apprentissagedelacuriosité D’Aibo,lechienjoueur,àNao,l’anthropoïdemarcheur,unecollectionderobotsdotés

D’Aibo,lechienjoueur,àNao,l’anthropoïdemarcheur,unecollectionderobotsdotés

d’algorithmesquileurpermettentd’apprendreentouteautonomie.

52

ABordeaux,deschercheursinvententdesrobotscurieuxetdouéspourle

langage.CertainsserontprésentsàlaFondationCartier.

C’estunétrangeballetdansépardesrobotsaucreuxd’unœufde4mètresde

diamètre. Cinq bras articulés fleurissant en un cône lumineux qui se balancent, se tournent les uns vers les autres ou vers leurs visiteurs, en

émettantd’étrangesborborygmes.PoétiqueinstallationqueFlowersFields, conçuepardeschercheursdel’Institutnationalderechercheeninformatique etenautomatique(Inria)encollaborationavecl’universitédeBordeaux.Mais

plusencore.«L’expositiondelaFondationCartier(lirepp.80-82)estpour

nousuneexpériencescientifiqueautantqu’uneopportunitédepartagernos

travauxetnotregoûtdessciencesaveclegrandpublic,expliquePierre-Yves

Oudeyer,responsabledel’équipeFlowers.Carnosrobotssontdotésd’un

modèledecuriositéartificiellecoupléàunmodèledenaissancedulangage

quivanouspermettredemieuxcomprendrelesinteractionsentrecesdeux

facultéshumaines.»

Comment un système biologique peut-il parvenir à explorer son environnementpouraugmentersesconnaissances?«Cettequestionestau cœurdesrecherchesdumathématicienMikhaïlGromov(lireleportraitp.

38),soulignePierreYvesOudeyer.Depuisunedizained’années,nousavons

développéàtraversnosrobotsuneséried’algorithmesquifaitéchoàses travaux.»L’équipeFlowerscréeeneffet«desrobotscapablesd’apprendre de nouveaux savoir-faire dans un monde qu’ils ne connaissent pas au départ».

«Lescapacitéscognitivesdelamachineprogressentsansl’interventionde l’ingénieur,précisePierreYvesOudeyer.Lerobotdécouvresonproprecorps etapprendàs’enservirpouragirsursonenvironnement.Notreapproche

s’inspiredesmécanismesSuitepage56

53

Lesitedel’équipe

Flowersàl’Inria:

UnelongueinterviewdeJean-YvesOudeyer:

http://radiofrance.saooti.com/fr/r,motclé:robot

Unevidéomontrantlesprototypesdel’installationFlowersFields:

www.youtube.com,motsclés:inriaflowers

Aladécouvertedumonde 1 Pierre-YvesOudeyerguideunrobotAibodansununiversdejouets.Grâceàdesalgorithmes

Aladécouvertedumonde

1Pierre-YvesOudeyerguideunrobotAibodansununiversdejouets.Grâceàdesalgorithmes

decuriositéartificielle,Aibopourra,àlamanièred’unenfant,continueràlesexplorerseul

afind’apprendreàlesmanipuler.2Al’aided’unpointeurlaser,lechercheurPierreRouanet

enseigneàNaoàreconnaîtredesobjetsetàlesnommer.3L’humanoïdeAcrobanetson

simulateur,utiliséspourl’expérimentationd’algorithmesd’apprentissagedelamarche.4Pro

totypesdel’installationFlowersFieldsquiseraprésentéeàlaFondationCartier.

54

Suitedelapage53d’apprentissagedujeuneenfant.»L’équipetravailleen

étroiterelationavecdespsychologuesdudéveloppementoudeschercheurs enneurosciences.«Nosmodèleslesaidentparfoisàformulerdenouvelles hypothèses », modèles dont la complexité reflète celle des mécanismes cognitifsd’apprentissage.

Motivéparleplaisir

Sicesautomatescommencentàmimerdescomportementshumains,c’estque les algorithmes créés par les chercheurs sont susceptibles de les doter de curiosité artificielle, à la manière du système IAC (Intelligent Adaptive Curiosity). Le robot est ainsi capable de s’intéresser par lui-même à de nouveauxobjetsoudenouvellesactions,dontilseconstruitunschémaaufur etàmesurequ’illesexpérimente.Lorsquesesprédictionss’améliorent,les

algorithmesgénèrentdesrécompensesinternes,nombresréelsentre-1et1,

qu’iltentedemaximiser.Ilacquiertducoupdenouvellesconnaissances.«Le robotestmotivéparle“plaisir”d’apprendre,soulignelechercheur.Maisil faut implanter des algorithmes permettant d’explorer l’environnement de manièreorganiséeetpastropspécifique.»

Pourscénariserl’espace«MikhailGromov-DavidLynch»del’exposition delaFondationCartier,leschercheursontcrééunetribudecinqrobots.Ces machinesconstruisentunelanguequileurpermetdecommuniquerentreeux et avec les visiteurs tout en explorant les interactions possibles avec leur environnement.Ellesparlentdesobjets,delaluminositéoumêmedesgestes

dupublicdansunelanguequipourracomporterjusqu’à10000mots«pour

s’adapteràlacomplexitédumondealentour.Lesyouboudououbaribouémis parlamachinen’obéissentàaucunesyntaxe:c’estunsimplelexique», précise Pierre-Yves Oudeyer. Apriori, les visiteurs ne comprendront pas toutes les subtilités de ce sabir. Mais les dandinements et les bavardages numériques de ces « fleurs » artificiellement vivantes créent une étrange intimité.

REPORTAGE:LEILAROMAN

PHOTOS:YVESGELLIEPOURSCIENCESETAVENIR

56

PHOTOS:YVESGELLIEPOURSCIENCESETAVENIR 56

LerobotNaoregardeunechaisequ’unhumainluiamontréeetnommée,ets’enconstruitune

représentationinternequiluipermettradelareconnaîtreparlasuite.Surl’ordinateur,une

imagedesonchampdevision.

57

Leraisonnementest-ilencorelepropre

del’homme?

Longtempscantonnésàdestâchesrépétitives,lesordinateurssontdotés

d’outilslogiquestoujoursplussophistiqués.Aupointderéfléchirpour

nous?

nous? Hal,lesuperordinateurde 2001,l’Odysséedel’espace

Hal,lesuperordinateurde2001,l’Odysséedel’espacedeStanleyKubrick.Ouquandla

machinetentedeprendrelepouvoirsurl’homme.

Lesordinateurspourraient-ilsbientôtremplacerlesmathématiciensdansleur tâchelaplusnoble,cellededémontrerdesthéorèmesenusantdetouteleur créativité ? Impossible, aurait-on répondu il y a une décennie… Au plus l’ordinateurpeut-ilvérifiersi,parmilesconfigurationspossiblesduthéorème, uncasparticuliern’apasétéoublié.Untravailsystématiquequinécessite ordreetrigueur,maisn’arienàvoiraveclasubtilitéetleraisonnement. Aujourd’hui,pourtant,leschosesontchangé:lesordinateursontfranchiune étape dans la démonstration, où ils se comportent en collaborateurs indispensables.

Qu’est-cequedémontrer?C’estétablirunepropositionens’appuyantsurune déduction.Prenezlethéorèmeditdesquatrecouleurs.Ils’agitd’établirla propositionselonlaquelleilestpossibledecolorierunecarteavecquatre couleurssansquedeuxzonesvoisinesaientlamêmeteinte.Pourcela,onpeut

associertouràtourquatrecouleursetexaminertouslescaspossibles:1478

autotal.Pasfacileàlamain…En1976,lesmathématiciensKennethAppelet

WolfgangHakenutilisent,pourlapremièrefois,unordinateurquiréaliseune

vérificationsystématique.Unedémarchedontlafiabilitéestalorscontestée.

LesiteduprojetCoq(enanglais):

Lethéorèmedes4couleurs:

Aujourd’hui,l’ordinateurpeutallerplusloin.Etnotammentêtreutilisépour contrôlerlalogiquedechacunedesétapesd’unedémonstrationetdeleur enchaînement. Evidemment, cette prouesse nécessite qu’au préalable, ces étapes soient transcrites par l’homme en un langage informatique suffisamment sophistiqué pour exprimer la complexité des mathématiques

conte−58−nuesdansunedémonstration.Unesortedegrammairequipermet

d’éviter toute erreur de logique. Cette opération s’appelle « formaliser la preuve»etlelogicielpermettantderéaliserlaformalisation,«assistantde preuves».

C’est ainsi que la démonstration du théorème des quatre couleurs a été

entièrementformaliséeen2005,cettefoisdefaçonincontestable,parGeorges

GonthieretBenjaminWerneràl’aidedel’assistantdepreuvesCoqconçupar l’Inria, l’École polytechnique, l’université Paris-XI et l’École normale supérieure de Lyon (lire l’encadré ci-dessous). Plus récemment, l’équipe MathComponents du laboratoire commun Microsoft Research/Inria a entreprisdevérifierladémonstrationduthéorèmedel’ordreimpairàl’aide de Coq. Ce théorème permet la classification des groupes finis, qui concernent tous les ensembles finis présentant de fortes symétries, tel l’ensemble des opérations géométriques. « La première démonstration,

effectuéeàlamain,dataitde1960,raconteYvesBertot,del’Inria.Elletenait

alorssurplusde250pages…Sarévisionafaitl’objetdedeuxlivres,publiés

en1994et2004.Nousavonsdéjàeffectuélavalidationcomplètedupremier

livreetnoustravaillonssurledeuxième.»

Commentcelasefait-ilconcrètement?«Leschercheursécriventlesformules logiquesetleurspreuvesdanslelangaged’entréedeCoq,etlesystème vérifie que les preuves sont correctes. Ce travail est long, car les livres omettentparfoisdesdétailscruciaux.Enfait,cen’estpaslesystèmeCoqqui démontrelethéorèmeétudié,c’estl’utilisateurquifaitlegrosdutravail.» De son côté, Pierre Castéran, du Laboratoire bordelais de recherche en informatique,insiste:«Cesoutilsinformatiquesnesontpasautonomes.Ils ont un rôle d’assistants ». La démonstration se bâtit sur une véritable interaction. La construction de certaines parties de la preuve peut être automatisée,alorsquelerestedoitêtreguidéparl’utilisateur.Trouverle

meilleuréquilibreentreutilisateuretassistantestunsujetactifderecherche.

Les assistants de preuves raisonneront-ils un jour seuls, sans aucune interventionhumaine?Onenestencoreloin.Deraresthéorèmesontété démontrésparordinateur,maisilsprésententautantd’intérêtmathématique qu’untableaublancpeintparunemachineadevaleurartistique.Tantqueles machinesn’aurontpasétédotéesd’imagination,leshumainscontinueront d’avoirlemonopoledeladémonstration!

STÉPHANEFAY

COQ,L’ASSISTANTDEPREUVESULTRA

LOGIQUE

Lesmathématiquessurlesquelless’appuientlesassistantsdepreuvessont sophistiquées.«L’outilCoqreposesurlalogiqued’ordresupérieur», expliqueYvesBertot.«Touthommeestmortel»estunephrasedelogique du premier ordre. Mais Coq utilise des phrases comme « Si tous les hommesd’unevilledescendentd’unancêtrecommun,alorstoutepropriété héréditairevraiepourcetancêtreestvraiepourtousleshommesdela ville»,phraselogiqued’ordresupérieur,parcequelapropriétéconsidérée n’estpasconnueàl’avance.Pourdécrirecettelogique,Coqrecourtau

lambda-calcul,inventéparAlonzoChurchdanslesannées1930.L’idéeest

dereprésenterlesélémentsd’unedémonstrationpardesfonctions(lirepp. 12-15). On peut ainsi construire une fonction « multiplication », «addition»,desopérateurslogiquestels«et»,«ou».Cesfonctionssont commedesbriquesdeLegoaveclesquellesbâtirunedémonstration.

Calculerl’évolutiondumonde

DanssafictionLeGuideduvoyageurgalactique,DouglasAdamsmeten scèneunsuperordinateuràquiestposéelaquestiondusensdelavie. Après sept millions d’années de réflexion, Pensée profonde répond…

«42»!L’énigmequetentederésoudreleprojetFuturICTestmoins

ambitieuse,maistoutdemême:ils’agitrienmoinsquedesimulerles relations humaines dans leurs dimensions sociales. Le but ? Prévoir et atténuerlescrisessystémiquesduesàlamondialisationetauxévolutions technologiques et sociétales actuelles. Pour réussir ce pari, 51 écoles,

institutsetindustrielsde16payssesontréunisautourdecet«accélérateur

deconnaissance»,commel’ontbaptisésespromoteursmenésparDirk Helbing, de l’Ecole polytechnique de Zurich, et Steven Bishop, du UniversityCollegedeLondres.Sélectionnéparmilessixfinalistes des

programmespharesdel’Unioneuropéenne,ceprojet,s’ilestfinalement choisi,devraitêtredotéd’unbudgetd’unmilliardd’eurossurdixans.Il n’enfautpasmoinspourparveniràrecueillirlesquantitéscolossalesde données nécessaires pour nourrir ce simulateur. Des données issues d’Internet et des réseaux sociaux (le moteur de recherche Yahoo est notammentpartieprenante),maisaussid’archivesoud’enquêtessurdes comportements collectifs. Des observatoires seront également installés danslessecteursdelafinance,del’économieetdel’environnement.Pour DirkHelbing,c’estcettecombinaisondecollectemassivededonnéesen tempsréel,demodèlesthéoriquesissusdesmathématiques,desimulations numériquesàgrandeéchellequidevraitpermettredemieuxcomprendre lesévolutionssocialesencourssurnotreplanète.

PHILIPPEPAJOT

59

LAPIONNIÈREDUMONDE

ALÉATOIRE

NICOLEELKAROUI

1944NaissanceàParis

1967Agrégation

1971Thèsed’Etat

1973Professeuràl’universitéduMans

1979Professeuràl’EcolenormaledeFontenay-auxRoses

1988SemestresabbatiquedansunebanqueàParis-VI

1990MiseenplaceduDEAdemathématiquesfinancières

1997ProfesseuràPolytechnique

A l’époque du lycée, à Nancy, rien ne destinait cette fille de famille nombreuse à se lancer dans les sciences. Excellente en lettres et en mathématiques,NicoleElKarouioptepourmathssupunpeupardéfaut, suivantlafilièreempruntéeparsesdeuxfrèresaînés.Choixrarepourune fille : elles ne sont que quatre dans la classe. Reçue à l’Ecole normale supérieuredejeunesfillesdeSèvres,ellesepassionnepourlesprobabilités:

«Aveccettesciencequipermetdemodéliserl’incertain,cefutlecoupde

foudre»,confie-t-elle.

En 1979, elle est nommée responsable des études à l’Ecole normale supérieuredeFontenay-aux-Roses,établissementdejeunesfillesquidevient mixte deux ans après son arrivée. Une mixité qu’elle juge néfaste à l’accessiondesfillesauxmétiersscientifiques:«LaFranceétaitlepaysqui comptaitleplusgrandnombredefemmesprofesseursdemathsàlafaculté. Aujourd’hui,iln’yenapresqueplus.Onnemesurerajamaiscequ’ontfait lesécolesdejeunesfillespourleurpromotion.Quandonpensequec’estle ministèredesDroitsdelafemmequilesasupprimées…»,sedésole-t-elle.

Conscientedesdiscriminationsquilespénalisent–elleenavécuquelques-

unesentantquemathématicienne–,ellepoussesesélèvesfemmessurles voies de la recherche ou de l’enseignement supérieur. En 1988, le déménagementdel’EcoleàLyonvaluioffriruneopportunitéinattendue. ChoisissantdedemeureràParis,tiquedansunebanqueavantderéintégrerla fac:«Jevoulaisvoirautrechose,etlelienentrelesmathsetlemonde

économique,quejeconnaissaismal,m’avaittoujoursintéressée.»

Cetteparenthèseprofessionnellemarqueuntournant.«J’aidécouvertqueles banquiersutilisaientlemouvementbrownienetautresphénomènesaléatoires àlabasedemaformation»,confie-t-elle.Conscientedetenirlàundomaine d’applicationimportantdesprobabilités,NicoleElKarouiparvientàcréer une filière finance au sein du DEAde probabilités de l’université Pierre- etMarie-Curie.Lesréticencesdesescollèguess’effacentdevantlesnouveaux débouchésquis’ouvrentauxétudiants.Trèsvite,laformations’imposedans lemilieuprofessionneletlafilièredevientunDEAàpartentière,avecbientôt lesoutiendel’Ecolepolytechnique,oùNicoleElKarouienseigne.Vingtans plustard,elleestfièredecettereconnaissance,mêmesilacrisefinancièrea réduitlesperspectives.Quantàceuxquiaccusentlesmathématiquesd’êtreà l’originedudésastre,elleleurrépondenmettantencauselesbanquesquiont concentré tous les risques, alors que la base de la finance, c’est la

diversification(lireaussipp.68-71).

Danslemodesteappartementdu13 e arrondissementdeParisoùellereçoit, oncomprendqu’ellen’apascédéauxsirènesdelafinance:«Jamaisjen’ai ététentéedetravaillerpourunebanque.J’aimeréfléchirtranquillementà desproblèmes,cequiestfinalementlecontrairedecequ’ondemandedans

unebanque.»A67ans,cettehyperactivenesongepasàlaretraite.Touten

enseignant au master de finance, elle continue la recherche, s’intéressant maintenant au problème de financement à long terme des retraites dû au vieillissementdelapopulation.Commentlesmarchéspourrontilstrouverdes liquiditéspourfairefaceàcesbesoins?Dansquellesociétévivrons-nous

lorsque,en2050,ilyauraunretraitépourunactif?Denouvellesquestions

pourcettechercheusepassionnée,dontleplusgrandbonheurestd’avoirvu

lesprobabilitésdevenir,dedisciplinedesecondezone,undomaineaucœur

delaplupartdesthéoriesmathématiques:«Nousévoluonsaujourd’huidans

lemondedel’incertain.Etilfauts’yhabituer»,conclut-elle.

Ph.PajotapubliéParcoursdemathématiciens,LeCavalierbleu,2011

60 L’AMBASSADEURINSPIRÉ CÉDRICVILLANI 1973 NaissanceàBrive-la-Gaillarde 1992

60

L’AMBASSADEURINSPIRÉ

CÉDRICVILLANI

1973NaissanceàBrive-la-Gaillarde

1992Entréeàl’EcolenormalesupérieuredeParis

1998ThèsesousladirectiondePierre-LouisLions

2000Professeuràl’EcolenormalesupérieuredeParis

2003PrixPeccotVimontdécernéparleCollègedeFrance

2009Directeurdel’institutHenriPoincaré

2010MédailleFields

Commentparvient-ilàtoutfaire?A38ans,CédricVillanijongleentrela

directiondel’InstitutHenri-Poincaré(IHP),àParis,sestravauxderecherche, l’enseignement qu’il donne à l’université de Lyon-I et les multiples

sollicitationsdontilestl’objet.Depuisqu’ilareçu,enaoût2010,lamédaille

Fields, l’une des plus prestigieuses distinctions mathématiques, on le voit danstouslesmédiaspourparlerdemaths.Unrôled’ambassadeuroùson charisme fait merveille. « Je pense que j’y arrive grâce à une bonne organisationetunstrictpartagedestâches»,explique-t-il.

Onsentl’hommecurieuxdetout,insatiable,maissansriensacrifier.Aceux qui craignaient que la direction de l’IHP, haut lieu de rencontre entre mathématiciens et physiciens théoriciens, ne l’accable de tâches administratives,ilaadresséunmotsursapageweb:avecl’aidedupersonnel del’institut,ilcontinueracommeavantsesactivitésderecherche.L’autre élément de l’équation est sans doute sa capacité de travail hors norme :

«Cédricestàlatâche20heuressur24»,confieJorgeKurchan,directeur

adjointdel’IHP.Cenefutpastoujourslecas.Ilentreàl’Ecolenormalesans

vraimentyavoirréfléchi,ets’investitsurtoutdansl’associationdesélèves.

C’estuneadmonestationdesondirecteurdethèse,Pierre-LouisLions,quile

secoue.Cela,etlapromessed’obtenirunposted’assistantàl’issuedesa

thèse.«Lacarotteetlebâton…j’avaissansdoutebesoindesdeuxpourme

remettreautravail»,s’amuse-t-ilaujourd’hui.

Lepostepromisluipermetd’embrasserlacarrièredemathématicien,«le métierquejevoulaisfaireplusquen’importelequel».Iltravaillenotamment surleséquationsdécrivantlecomportementdesgazetdesplasmas,qu’il parvientàmieuxcomprendreenlesreliantàunequestionapparemmentsans rapport, posée par le mathématicien Monge en 1781, concernant l’optimisation du transport des minerais. Cédric Villani écrira un livre de référencesurcesujet.

Aprèsavoircontribuéàenrésoudrequelques-uns,ilresteenthousiasmépar lesproblèmesissusdelaphysiquesurlesquelslesmathématiquesachoppent depuisdesdécennies:équationsdeNavier-Stockesoud’Euler,processus d’ébullitiondel’eau,etc.«Iln’existepasdemodèlerigoureuxquipermette de comprendre la cause profonde de tous ces phénomènes. Une source d’inspirationgigantesquepourlemathématicien»,s’exclamet-il.

Commentvoit-ill’avenir?S’iln’estpaslassédurôled’ambassadeurdes mathsendossédepuissamédailleFields,ilreconnaîtêtreunpeuéprouvé physiquement.«C’estplusfatiguantquelafonctiondedirecteurdel’IHP. Mais cela devrait ralentir. » Au programme de l’année, encore des conférencesetdesinterventionsdansleslycées,enrégionparisienneeten province,histoiredepartagersapassion.Uneéquationdeplusàrésoudre pourparveniràtoutconcilier,ycompriss’occuperdesesdeuxjeunesenfants

auxquelsiltientàconsacrersessoirées.

auxquelsiltientàconsacrersessoirées. 61

61

Lesstructurescachéesdelagalaxie

internet

Quiparleavecqui,dequoi,surleweb?Lathéoriedesgraphespermet

decartographierlescommunautésd’intérêts.Unenjeuscientifiqueet

commercial.

QuelpointcommunentrelavilledeKönigsberg(aujourd’huiKaliningrad,en Russie)auXVIII e siècleetleréseausocialFacebook,vedettecontemporaine du web ? Tous deux, à des échelles très diverses, illustrent une théorie mathématiqueparticulièrequis’estdéveloppéeaucoursduXX e siècle:la théoriedesgraphes.

Surlepapier,riendeplusévidentqu’ungraphe.C’estunensembledepoints (appeléesaussinœuds)connectéspardesliens(ouarêtes).Pourlavillede Königsberg,lespointssontlesquartiersetlesliens,sesseptponts.Pourles réseaux sociaux, les nœuds sont les pages personnelles et les liens, les déclarations«d’amitié».Unréseauélectrique,unarbregénéalogiqueou encoreleparcoursd’unvoyageurdecommercesontd’autresexemplesde graphes.

Apartirdecettedéfinitionsimple,lesmathématiciensontpuformulertoutes

sortesd’interrogations.Quelestlecheminlepluscourtentredeuxpoints?

Quellessonttouteslesmanièresdelesrelier?Yat-ildespointsisolésoudes

régionstrèsdenses?Derrièrelefoisonnementdenœudsetdeliens,peut-on

trouverdesrèglessimples?

UnjeudequestionsquifutlancéaveclespontsdeKönigsbergparLeonhard

Euler:en1759,lemathématiciensuissetentededéterminer–sanscependant

utiliserletermedegraphe–s’ilestpossibledelestraversertousuneseule fois et de revenir à son point de départ. Réponse : non. Aujourd’hui, mathématiciensetinformaticienssefrottentàl’explorationdecesgraphes

géantsgénéréssurlewebparlesFacebook(etses700millionsdenœuds)et

autresréseauxpairàpair.Leurobjectif:identifieret«cartographier»des

«communautés».En2008,uneéquipeduLip6(Laboratoired’informatique

del’universitéParis-VI6)etunpost-doctorantdel’universitédeLouvainont

ainsiproposéunalgorithme,Louvain,considérécommeleplusefficacepour

cegenredecalculs.

Trentemilliardsdepoints

Cen’estlàquel’undesderniersexemplesd’unerelationcomplexeentrele

webetlesgraphes.Oucommentdesobjetsnouveauxinspirentleschercheurs. D’unecertainemanière,onpeutdirequeGoogleestnéainsi.Pourtrouver l’information,sonmoteurderecherche«classe»lespagesweb(quisontles

nœudsdugraphe,soitaubasmotplusde30milliardsdepoints)enfonction

derèglesfondéessurleslienshypertextespointantd’unepageversl’autre.

Unepagequi«reçoit»plusdeliens(autrementditquiestcitéepard’autres

sites)auraunmeilleurscorequ’unepagequepersonnenereprend.

62

62

Représentationduréseauinternetetdesesmillionsd’ordinateurs.Lesnœudssontdes adressesIP(engrosplanàdroite)etlacouleurcorrespondauxnomsdedomaine(.com,.org, .us…).Lalongueurdesliensquirelientcesnœudsdépenddutempsqu’amisl’informationà

passerentreeuxlorsdecetteexplorationduréseauen2005.

63

Au fur et à mesure que ce nouvel objet qu’est le web grandissait, les mathématiciens,lesinformaticiensmaisaussilesphysicienssesontmisà vouloirl’étudiercommen’importequelobjetnaturel–lafascinationvenant sansdoutedel’impressionnantecroissancedubébé,sansquenularchitecte

n’enaitprévulaforme.Alafindesannées1990etaudébutdesannées2000,

ils sont tombés sur d’étonnantes propriétés du réseau… qui n’est pas si

gigantesquequ’onl’imagine!Ilestenfaitpossibled’allerd’unpointàl’autre enmoinsdevingt«clics»ensuivantleslienshypertexte.Onn’estpastrès

loinduconstatquefaisaiten1967lesociologueStanleyMilgramavecdes

courrierspostaux:six«coups»suffisentpourenvoyerunelettreàn’importe

quidontonignorel’adresse.

L’autrecaractéristiqueamusantedeceréseauestquelanotiondemoyenne n’yexistepas.Onnepeutpasdirequ’enmoyenneunsitepossèdeYliens,ou unindividuabonnéàunréseausocialXamis.Ilexisteuneénormequantité desitesayantpeudeliens,etuneminoritéenayanténormément.Autrement dit,laloimathématiquedonnantlenombredeliensetdenœudsn’estpasune loideGauss(oucourbeencloche),maisuneloidepuissance.Lapremière décritparexemplelesnotesd’uneclasse(unemoyenne,peud’élèvesayant

20ou0).Laseconde,larépartitiondesrichessesdansunesociété:20%des

personnesenpossèdent80%.

Lespetitsmondesduweb

Enfin,ultimepropriétéquistimuleleschercheurs,maisaussilesapplications

lucratives : la structure en communautés. Le web est rempli de « petits mondes»,c’est-à-diredezonesdensesdontlespointssonttrèsliésentreeux maispeuavecleresteduréseau.Ledicton«lesamisdemesamissontmes amis»estvalable,maisnesepoursuitpasàl’infini.Toutleproblèmeétantde mettreaupointlesoutilspourrepérercesagrégats,cescommunautésou encore ces cliques. « Les méthodes validées sur les petits graphes ne fonctionnentplusavecdesobjetsdeplusieursmillionsdepoints.Ilfauten outre définir des critères pour dire si tel ou tel groupe est bien une

communauté.C’estcequefaitlaméthodedeLouvain»,expliqueJean-

FrançoisMarcotorchino,professeuràl’universitéParisVI.

Aquoiboncherchercesagrégats?«Poursécuriserlescommunicationsdans un réseau informatique constitué de plusieurs machines, il est utile de

connaître les zones sensibles à isoler en cas d’attaque. Les services de renseignement peuvent aussi être intéressés par l’identification et la

surveillancedegroupesparticuliers,commedesterroristes»,expliqueJean-

François Marcotorchino, qui est également directeur scientifique d’une divisiondeThales.Lespublicitaires,deleurcôté,ontintérêtàidentifierdes communautésd’intérêtspourmieuxciblerleursmessagesouinfluencerleurs «leaders».Desstart-up,commeLinkfluenceouSemiocastenFrance,se montent d’ailleurs pour cartographier et observer les blogs, les réseaux sociaux,lessitesdemicroblogging…àl’usagedessondeursoupublicitaires. Ellespeuventainsisavoirentempsréelquiparledequoi,avecquelregistre (négatifoupositif),etcommentlesmessagessediffusent.

Le défi scientifique est maintenant d’observer comment ces structures évoluent au cours du temps : quelle communauté se crée, se dissout, fusionne?Unethématiqueémerget-elle?«C’estpourl’instantunproblème de laboratoire, car tout bouge, les nœuds et les liens » , constate Jean- FrançoisMarcotorchino.

En attendant, certains s’interrogent déjà sur les risques de ces nouveaux outils.«L’enregistrementsystématiquedetoutesnostracesnumériqueset l’application d’algorithmes sur ces données permettent d’en extraire automatiquement des profils de comportement » , constate Antoinette Rouvroy, chercheuse en droit à l’université de Namur (Belgique). Et la différenceavecBigBrother,c’estqu’ilnes’agitpasd’outilsinvasifsviolant lavieprivée,maisbiendedonnées«publiques»dontdesmachinesextraient dusenssansquenousensoyonsconscients.

DAVIDLAROUSSERIE

dusenssansquenousensoyonsconscients. DAVIDLAROUSSERIE

Graphereprésentant1052blogspolitiquesenFranceen2011.Latailledespointsfigure

l’influencedessites.Lesarcsmontrentleslienslescouleurs,lesfamillespolitiques.Lessites

ayantbeaucoupdeliensencommunsontproches.

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Lesmathsrattrapéesparlestsunamis

Grâceauxéquationsdifférentielles,lesordinateurssontcapablesde

simulertoutessortesd’événementsnaturels.Maislescalculsbutent

encoresurdesphénomènesviolentscommelestsunamis.

encoresurdesphénomènesviolentscommelestsunamis.

Le11marsdernier,untsunamidéferlesurlescôtesduJapon(iciàNatori).

Dans la baie du Mont-SaintMichel, la marée monterait à la vitesse d’un

chevalaugalop…Enréalité,ellenedépassepas10km/h,etunhumainqui

courtpeutladevancersansêtreenglouti.Lorsdutsunamidu11marsau

Japon,lavitesseétaitde500km/haulargeetencorede40à50km/hsurla

côte!Difficiled’yéchapper,d’autantqueleséismequil’adéclenchés’est

produitàmoinsde200kilomètresdurivage.Dansdetellesconditions,une

chaîned’alerterapideestprimordiale.Unechaînenécessitantdessimulations

efficaces.

Commentfonctionnentcessimulations?Lepointdedépartestuneéquation

différentielle(lirelesDéfinitionspp.12-15),dumêmetypequecellesqu’on

apprendàl’école,saufqu’ilnes’agitpasdetrouverunnombrex,maisune fonction.Elles’écritàpartirdesloisdelaphysique,icil’hydrodynamique,et lafonctionquienestissuedonne,parexemple,lavitesseetlahauteurdela vagueenunpointdéterminé.Munidecetoutildebaseetd’ordinateurs,le scientifiquesuitlamodificationdesdonnéesendifférentspoints.Amesure que la capacité de calcul des machines a augmenté, les simulations sont devenuespluscomplexes.Enmétéorologieetenclimatologie,ellesontainsi inclusdeplusenplusdephénomènesetdepointsderecueildesdonnées.

Maislestsunamisetautresphénomènesraresrestentdifficilesàsimuler.Car lesmesuressurleterrain,àpartirnotammentdecapteurssismiques,sontde 100 à 1000 fois moins nombreuses que celles prises pour la météo. De

surcroît, les logiciels météorologiques sont utilisés au quotidien, avec des paramètres changeant en permanence et donc validés très rapidement. A l’inverse,avecunedizainedetsunamischaqueannée,lenombrededonnées réellespermettantdevaliderlessimulationsrestefaible.Cellesquel’onpeut

voirsurlaToile,qu’ils’agissedutsunamideSumatraen2004oubiende

celuiduJaponen2011,ontétéproduitesaprèsl’événement,avecdesdonnées

recueilliesaposteriori.

QuandleséismeaétédétectéauJapon,lecentred’alertenedisposaitpasde simulationsentempsréel.Ilaeurecoursàunebasededonnéesdemilliersde configurations calculées à l’avance, une batterie de scénarios indiquant l’impactdutsunamipourtouteunesériedepositionsd’épicentreetd’autres paramètressismiques.Maisc’estjustementlàqueladifficultéréside:onne connaît pas immédiatement et précisément ces paramètres. L’alerte a été

envoyéeenmoinsde4minutesavecunemagnitudeestiméeà7,9(aulieude

9,1).L’amplitudedutsunamiprévueenborddecôteétait2à4foisinférieure

àcellemesurée.«Ladifficultéestdeconnaîtrelalocalisationexacteetles dimensionsdelazonederuptureduséisme,larépartitionduglissementsur

celleci,etc.C’estuntravaildélicat,carcesméga-séismesdurent5à10

minutes,etl’onnepeutlesévalueravecprécisionavantqu’ilsaientpris

fin»,expliqueFrançoisSchindelé,expertdestsunamisauCEA.

Dansl’avenir,lapuissancedecalculdesordinateursdevraitpermettredes

simulationsentempsréel.Lesalutn’estpourtantpasàattendredececôté.

Maisbiend’unemeilleureconnaissancedesmécanismesintimesàl’œuvre

danscescataclysmesgéants.

PHILIPPEPAJOT

Pourvisualiserdessimulations(enanglais):

LesiteduNationalOceanicandAtmosphericAdministrationdes

65

Lesmécomptesdesstatistiques

Brandiesdanstouteslessphèresdedécision,lesstatistiquessont

pourtant,paressence,lasciencedel’incertain.

Début2011,lepsychologueDarylBem,chercheuràl’universitéCornell(Etat

de New York), publiait dans une revue réputée sérieuse, le Journal of PersonalityandSocialPsychology,unarticlesuggérantquelesexpériences futuresdecertainsindividuspouvaientinfluersurleursréponsesactuelles. Rien de moins que la reconnaissance d’un phénomène paranormal, la prescience. Cette imposante étude s’appuyait en grande partie sur… des procéduresstatistiques!

Grandeuretdécadenced’unedisciplinedontnotreépoqueuseetabuse…«Il yalesmensonges,lessacrésmensongesetlesstatistiques»,écrivaitdéjà MarkTwainauXIX e siècle.Aujourd’hui,ellesreprésententundomainedes mathématiques à part entière, dont la théorie est bien établie. Sont-elles pourtantexemptesdetoutsoupçon?

Souvent, le problème vient moins des statistiques que de leur mauvaise utilisation.Sansprécautions,onenarriveviteàfairedireauxdonnéesautre chosequecequ’ellesindiquent.Prenezlenombred’enfants prénommées

Nathalieentre1950et1970.Leschiffressemblentmontrerqueceprénom

connaîtunevoguesoudaineàpartirde1964,annéeoùGilbertBécaudchante

Nathalie.Endéduireunliendecausalitéesttentant.Maislorsqu’onregarde

lesdonnéesdeplusprès,onconstatequecettepopularitéestplusprécoce.La

chansondeBécaudestsansdoutevenueamplifierunphénomènedemode

déjàexistant.

Quedired’unetribunepubliéepardesingénieursdansLibération,ce5juin,

annonçantuneprobabilitédesurvenued’unaccidentnucléaireenEuropede

plusde100pour100etconcluantàunecertitudestatistique?Ouencoredela

présentationparLeMondedu25décembre2008d’uneenquêteportantsurun

échantillonde19femmeset7hommes,quientenddémontrerquelagarde

alternéedéfavoriselesmères(1)?Detelsexemplesentachésd’absurditésont

multipliablesàl’envi.

«ENSCIENCESSOCIALESETENECONOMIE,ONSECONTENTESOUVENTDESIMPLES COMPARAISONSDEMOYENNES» Jean-MichelMarin Mais surtout, on

«ENSCIENCESSOCIALESETENECONOMIE,ONSECONTENTESOUVENTDESIMPLES

COMPARAISONSDEMOYENNES»Jean-MichelMarin

Mais surtout, on oublie souvent que, par essence, les statistiques sont la sciencedel’incertain.Carbienquel’onpuisseconsidérerquecalculerune moyenne,c’estfairedesstatistiques,ils’agit,leplussouvent,d’opérerdes déductions,detirerdesconclusionsfiablesàpartirdedonnéespartielles.Un processusditd’inférencequelesscientifiquestententd’appliqueràtoutes sortesdedonnées.

Exemple,cetarbregénéalogiquedelafamilledeslanguesindo-européennes qu’ont reconstruit récemment des chercheurs en statistique de l’université Paris-Dauphine. Données de départ : des mots comme « arbre » ou «animal»,présentsdansdenombreuseslanguesproches.Leschercheursont d’aborddéterminéceuxquiavaientlemêmesensetuneoriginecommune, afindetransformercesdonnéeslinguistiquesenobjetspouvantêtretraités statistiquement.Ilsontensuitecalculéunefonctionreprésentantladensitéde probabilitédesdifférentsparamètresduproblème:tauxdediversificationdes langues, âges de la séparation entre deux langues… Résultat : un arbre généalogique donnant, pour la racine de l’ancêtre commun de toutes ces

langues,unâgecomprisentre7100et9800ans,avecuneprobabilitéde95%.

Soit exactement la période − 66 − coïncidant avec le développement de l’agriculture.

Lesméthodesstatistiquesnesontpastoutesaussiélaborées.Maiscomme

ellessontfondéessurlathéoriedesprobabilités,ellespartagentunenotion

d’incertitude.Qu’ellesœuvrentenlinguistiqueouenbiologiemoléculaire,en

épidémiologie,etc.,ellesnedonnentjamaisunrésultatcertain.L’oublierpeut

conduireàdemauvaisesinterprétationsetdeserreurs.

L’absencedeculturedelastatistiquenefavorisepaslatransparence.Car mêmechezlesscientifiques,lasituationestcontrastée.«Suivantleschamps d’application, le degré de sophistication des modèles et procédures d’inférenceutilisésesttrèsdifférent,constateJean-MichelMarin,professeur de statistique à l’université de Montpellier. Dans les sciences du vivant (médecine,pharmacologie,biologie,agronomie),lesstatistiquessontmises enœuvrepardeschercheursoudesingénieursquiessaientd’utiliserles techniqueslesplusenpointe.Enrevanche,dansledomainedessciences

économiquesetsociales,letravaildemodélisationestmoinspoussé.Onse contente souvent d’utiliser des procédures standard s’apparentant à de simplescomparaisonsdemoyennesetdevariances.»

Ladifficultésesitued’aborddanslerecueildesdonnées.Lorsqu’ils’agitdes prénoms déclarés à la naissance, l’échantillon fourni par l’Insee est – en principe–complet.Maisdansd’autrescas,commelessondagesd’opinionou lerecensement,lesstatisticiensutilisentunéchantillonreprésentatif.Etc’est là que commencent les problèmes, avec des risques d’erreurs d’échantillonnage,defaussesdéclarations…Oudetripotage.

Les chiffres de la délinquance ou du chômage varient selon ce que l’on compte et sont susceptibles de manipulation en fonction des intérêts personnels ou politiques. Lorsqu’un ministre de l’Intérieur annonce une baisseglobaledeladélinquancealorsquelesviolencesauxpersonnesetles cambriolagesontaugmenté,onestendroitdes’interroger.WinstonChurchill

disaitensontemps:«Jenecroisauxstatistiquesquelorsquejelesaimoi-

mêmefalsifiées.»

Leséchantillonsditsreprésentatifsdefiabilité. Mêmesilesdonnéesontétécorrectementrecueillies,uneétudestatistique

Leséchantillonsditsreprésentatifsdefiabilité.

Mêmesilesdonnéesontétécorrectementrecueillies,uneétudestatistique malfaitepeutaboutiràdesconclusionserronées.«Ilesttrèsfaciled’obtenir un résultat qui semble significatif, mais il faut ensuite beaucoup de vérificationspours’assurerquecequ’onaffirmeestcorrect,martèleRobin Ryder, maître de conférence à l’université Paris-Dauphine, co-auteur du travailsurl’arbregénéalogiquedeslanguesindo-européennes.Deplus,quand on fait mal les choses, on a plus de chances de tomber sur un résultat exceptionnelquivafaireparlerdelui.»LedestindestravauxdeDarylBern sur la prescience est édifiant. Avant même leur parution, de nombreux statisticienss’étaientinscritsenfauxsurleurméthodologie.Rienn’yafait. Leursconclusionsontétélargementrelayéesdanslapresse.

«Dansunenvironnementincertain,lerôledustatisticienconsisteàévaluer lejusteniveaud’incertitude»,insisteMarcLavielle,statisticienàl’Institut nationalderechercheeninformatiqueetenautomatique(Inria)etmembredu Haut Conseil des biotechnologies, qui poursuit : « Ainsi, ce n’est pas la statistiquequipermetdeconclurequ’unOGMestdangereuxpourlasanté humaine. Elle est seulement là pour aider les toxicologues à évaluer correctementlesrisquesdesetromperenconcluantsurl’absenceounon d’effetsnégatifs.»Conclusion:lastatistiqueestunoutild’aideàladécision, maispasunoutildedécision.

«Ladifficultéestquel’esprithumainn’estpashabituéàréfléchirentermes derisquesoud’événementsrares»,renchéritRobinRyder.Lamétéonedit pas:ilvafairebeaudemain,mais:laprobabilitéqu’ilfassebeauvauttant. Une culture de l’incertain qui va peut-être se diffuser davantage avec un apprentissageplussoutenudesstatistiquesdanslesnouveauxprogrammesde mathématiquesaulycée.

PHILIPPEPAJOT

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Lesfollescroyancesdelafinance

NouvelEldoradodesmathématiciens,lemondedelafinances’appuie

pourtant,entouteirrationalité,surdesmodèlesinadaptésàlaréalitédes

marchés.

Lacrisedessubprimes,laplusgravequiaitaffectél’économiemondiale

depuislaGrandeDépressionde1929,aéclatéenaoût2007commeuncoup

detonnerredansuncielsansnuage.Quelquesmoisavantlekrach,lesexperts du Fonds monétaire international (FMI) estimaient que « la croissance mondiale devrait rester vigoureuse en 2007 et 2008 ». En 2008, Alan

Greenspan,présidentdelaFed,labanquecentraledesEtats-Unis,de1987à

2006,ironiseraàproposdes«élégantsmodèlesdeprévisionquiontunefois

de plus été incapables d’anticiper une crise financière ou le début d’une

récession(1)».

Lesmodèlesn’avaientpasdavantageprévul’explosiondelabulleinterneten 2001, le krach asiatique de 1997 ou celui d’octobre 1987. Paradoxe : la financeestdevenuel’Eldoradodesingénieursmathématiciens,les«quants», génies des salles de marché capables d’inventer les produits les plus sophistiqués;pourtant,cettefinancemathématiséequiestaujourd’huilaclé del’économiemondialeéchappeàtouteprévisibilitémathématique!

Commentexpliquercettesituation?Nedevrait-onpasêtrecapablededécrire l’évolutionfutured’untitrecommeonpeut,enphysique,calculerl’énergie d’une particule ou la probabilité de sa trajectoire ? Pour Jean-Philippe Bouchaud, expert en finance et professeur à l’Ecole polytechnique, l’économieetlafinanceontencoreàfaireleurrévolutionscientifique:«Si l’oncompareaveclaphysique,ilsembleéquitablededirequelesuccès quantitatifdesscienceséconomiquesaétédécevant,écrit-il.Onsaitlancer desfuséessurlaLune,ouextrairedel’énergiedeminusculesvariationsde masseatomique.Maisquelestl’exploitderéférencedel’économie?Son incapacitérécurrenteàprévoiretàéviterlescrises,ycomprisl’effondrement

mondialducrédit[en2008].»Aumoinsquatreraisonsexpliquentpourquoi

larévolutionappeléedesesvœuxparJean-PhilippeBouchaudn’estpaspour

demain.

Jean-PhilippeBouchaud,

«Economicsneedsascientificrevolution»,Nature,455,30octobre2008,

p.1181

BenoîtMandelbrot,

Uneapprochefractaledesmarchés.Risquer,perdreetgagner,OdileJacob,

2009

Premièreexplication:ladémarchedesthéoriciensdelafinancen’estpas vraimentscientifique.JeanPhilippeBouchaud,quiauneformationinitialede physicien,soulignesonétonnementlorsqu’iladécouvertqu’àladifférence dessciencesdelanature,l’économieetlafinancenes’appuientpassurdes principesvalidésparl’expériencemaissurdesaxiomesquitendentàdevenir desdogmes:«Larationalitédesagentséconomiques(chacund’entreeux, qu’ils’agissed’unepersonneoud’unesociété,estcenséagirdemanièreà maximisersesprofits),la“maininvisible”(lesagents,danslapoursuitede leur profit personnel, sont conduits à œuvrer pour le bien de la société entière),etl’efficacitédesmarchés(leprixquelemarchéfixepourunavoir donnéreflètefidèlementtoutel’informationconnuesurcetavoir).»

Aucuneexpériencen’aétémenéepourdémontrerquelesacteursdumarché sont rationnels. Ce n’est pas la rationalité qui a conduit les ménages

américainsàposséderenmoyennetreizecartesdecréditetàs’endetterà127

%deleurrevenu(chiffresde2007),tandisquelesbanquesaccordaientdes

crédits immobiliers à des dizaines de milliers d’emprunteurs insolvables, allantmêmejusqu’àoctroyerdes«prêtsNinja»,pourNoincome,nojob,no assets:sansrevenu,sanstravail,sanscapital…Certes,ilestplusdifficilede modéliserlafoliedeshommesquelemouvementdesplanètes,commele disait en substance Isaac Newton. Mais il est frappant de constater la prégnance, parmi les experts de la finance, de conceptions qui semblent purementidéologiques.

AlanGreenspan,quiaconnuaulongdesacarrièredenombreusescrises financières,estrestéunadeptedelathéoriedelamaininvisibleinventéepar

AdamSmith(1723-1790):«L’immensemajoritédesdécisionséconomiques

d’aujourd’huis’accordeavec[l’idée]quelesindividusagissentplusoumoins danslesensdeleurintérêtrationnel[…],déclaraitGreenspanlorsd’une allocution prononcée en 2005. On peut difficilement imaginer que l’impressionnant déploiement de transactions qui caractérise le marché mondialactuelpourraitproduirelarelativestabilitééconomiquequenous expérimentonschaquejoursicestransactionsn’étaientpasguidéesparune versionplanétairedelamaininvisibledeSmith.»

Imagesdecrise:surlesplacesfinancièresdeLondres,NewYorketFrancfort,destradersen pleinetourmenteaprèslekrachde2007. Cette

Imagesdecrise:surlesplacesfinancièresdeLondres,NewYorketFrancfort,destradersen

pleinetourmenteaprèslekrachde2007.

Cette conception est à l’évidence la meilleure justification de l’ultralibéralismeetdeladérégulation:mêmesilesacteurssontcupides,le marchérois’autoréguledelui-mêmecommes’ilétaitguidéparunemain invisibleverslemeilleurdesétatspossibles.Lafoidesdéfenseursdufree marketdanscettevisionidéalen’aétéentaméequependantlabrèvepériode oùlacrisedessubprimesafaillitoutemporter.Passél’orage,lesystèmeest reparti, sans que soient remises en question ses bases idéologiques et conceptuelles.Enphysique,lorsqu’uneexpériencecontreditunehypothèse, onchanged’hypothèse.Pasdanslemondedelafinance.

onchanged’hypothèse.Pasdanslemondedelafinance.

«QUELESTL’EXPLOITDERÉFÉRENCEDEL’ÉCONOMIE?SONINCAPACITÉ RÉCURRENTEÀPRÉVOIRETÉVITERLESCRISES»Jean-PhilippeBouchaud,Nature,

octobre2008

Hasard«sage»,hasard«sauvage»

Deuxièmeexplication:lesmodèlesenvigueuridéalisentlesmarchés.Même sisabasethéoriqueestchancelante,lafinancepossèdedepuissantsoutils quantitatifs,dontlesmodèlessontlecœur.Letraderquiachèteouvenddes titressesertd’unmodèlepourévaluerleurprix.Or,selonunetraditionqui remonte au XIX e siècle, la majorité des outils mathématiques utilisés en financesontconçuspourdessituationsmoyennes,«normales»,nonpour décrirecesévénementsextrêmesquesontleskrachs.

LafinancemathématiqueaétéfondéeparleFrançaisLouisBachelier(1870-

1946), qui analyse le comportement d’un cours de bourse comme un processusprobabiliste.Seshypothèsesreviennentàdirequel’évolutiond’un coursaufildutempsestsemblableàlatrajectoired’uneparticuleaniméepar un mouvement brownien, analogue à celui d’une particule de pollen en suspensiondansl’eau.Enfait,leséquationsdumouvementbrownienontété

formuléesparEinsteinen1905,aprèslestravauxdeBachelier,maiscelui-cia

utilisé exactement la même loi de probabilité que celle du mouvement brownien.Or,sicedernierestunprocessusaléatoire,ils’agitd’un«hasard

sage»:lesgrainsdepollenvirevoltentautourdeleur−69−