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,
LA PRATIQUE

DE LA m

VRAYE THEOLOGIE ,

MYSTIQJUE.

/ TOME II.

Arrege' du Château de l'Ame.


Traite' de la Communion et de ses
EFFETS.
Traite' des Croix ou des souffrances
exterieures et interieures.
Maximes et Avis sur la Vie
spirituelle.
Exclamations sur la Vie de la grâce.

A LIEGE,
Chez HENRY STEINER, 1709.
Avec Approbation, .
3*1

A B R E G E

DU TRAITE'

du CHATEAU de L'AME,

PE SAINTE THERESE.
AVIS
383

AVIS.

Oici/ VAbregé du Château de


Tarne de S,e. Therése , que Von
a entrepris four suivre en
queique maniére le dejjein de
VAutheur de l'íntroduction à cet égard.
L'on y a travailléavec toutes lespré
cautions que peut inspirer la veneration
singulière qu'on doit aux écrits de cette
grande Sainte , qui avoit des lumiéres
dans les voies de la piété'j que toute VE*
glise revére. ^Aujsi fe flatte-fon que
ceux qui voudront'% se donner la peine
d'examiner ce traitéavec quelque exac
titude , sentiront aisément que Von s'est
fait un scrupule religieux de n'y omet
tre absolument rien qui pût avoir le
moindre rapport au dessein principal G>
à Vejsence de VOuvrage de la Sainte ,
qui est sans doute le plus achevé de tous
ceux qu'elle nous a laijjés fur cette ma
tiére.
Cependant , comme d'un côté elle étoit
reduite à composer tous ses écrits par-
Bb mi
Ht v A I "S
tut spuuaqtudj dun(p dlnoj sduiajsa(p -tut
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spuos ddudjsdj untp 3?au(inQ iffnv -X3
ludlps U3 tnl snhatudui isàj ptnps '
AVIS, 38*
qui ne diminuent rien de son prix dans
Vestime des personnes sages & d'un ju
gement solide. CMais des personnes de
ce caractére n,auront garde d'improu-
ver les foins que l'on s'est donné là des
sus , puis qu'on n'a eu en vûe que l'uti-
lité du publics à qui on ne saurdit ja
mais parler avec trop de clarté & de
briéveté.
II y a seulement deux endroits dans
le traité de la Sainte qui ont tenu quel
que tems en Jti/pens l'Auteur de' cet
jibregé. L'un est au chapitre septième de
la Jisïéme 'Demeure 3 où là Sainte agite
une question touchant la Contemplation
des mystéres de la Sacrée humanité dé
Nôtre Seigneur Jejûs-Cbrist, & où il
semble dès Vabord qu'elle soit dans uH
sentiment opposé à celui que nomvoions
dans LMalaval'fur le même sujet. L'on
avoit dessein de retrancher cette question
des traités de la Sainte è> de Malaval
qui paroisent ici , comme étant affes
inutile. <JMais aprés y avoir penséplus
meurement , on s'est determiné à l'y
laisser , afin de ne rien ôter au LecJeúr
Bb z de
3U AVI S:
de ce qu'ily a de tant soit peu conside
rable dans leurs ouvrages , (0 de lui
donner lieu en même tems de juger fi
fon a eu raison de faire un crime à
Malaval d'un sentiment que la Sainte
attribue ouvertement à plusieurs per
sonnes très-éclairées & très-avancées
(*) dans les voies spirituelles , & lequel
elle n'ose pas même condamner après
l'avoir envisagé de tous côtés , Ë> com
battu de toutesses forces. Lon trouve
ra ici un fort grand changement dans
Fordre des idées ïê des raisonnements
de la Sainte : mais il a été necessaire
d'en user ainsipour les mettre dans un
ordre plus naturel.
L'on pourrait dire la même chosèsur
ce qu'elle écrit au chapitre troisième de
la quatrième ^Demeure, touchant la ques
tion celébre parmi les Mystiques , S'il
faut retenir Pentendement dans Pinac
tion, ou plutôt, dans l 'attention à ce
que 'Dieu opére dans nous pendant PO-
raifôn; ou bien lui laisser la liberté d'a
gir
(*) Volez., La vie interieure , Vialog. VIII. num. IV.
&V. dam k U. Partie de U Theologie du Cœur.
AVIS. 387
gir de discourir ; étant certain que
CMalaval ne dit rien au fonds fur ce
sujet , qui ne s'accorde avec les senti
ments de la Sainte & avec ceux du
bien-heureux 'Pére Pierre d?Alcantara.
II fèroit trop long de faire ici un de
tail de tout ce qui fe rencontre dans les
écrits de la Sainte de parfaitement con
forme aux autres sentiments de Mala
val , que certains esprits vetilleux £f>
envenimés ont fris à tâche de critiquer,
dans la vue de rendre fujpecl un excel
lent Ouvrage , qui a eu Papprobation de
tant de personnes d'un rare savoir &
d'une pieté exemplaire , ou dans le des
sein d'en prendre occasion d'inquieter
ce Serviteur de 'Dieu de cette maniére
impitoyable qui lui a enfin attiré les
disgraces dont on s'étoitflatté desacca
bler , mais dont la Providence s'efìfervy
four exercer & pour couronner fa pa
tience \ê fa vertu fur lafin de sesjours.
Le second endroit du traité de S".
Therése qu'on étoit dans l}irresolution
d'omettre ou de laisser , est au dernier
Chapitre de la septième ^Demeure , à
Bb 3 eau*
388 AVI S.
cause que Varticle de P Abregé qui re
fond à cet endroit , est en quelque ma
niére hors du dejsein de la Sainte. Ce
pendant , comme Pon y leve une difficulté
qu'elle touche en passant , & qu'on y
donne de plus des lumiéres utiles fur
quelques points principaux de la vie spi
rituelle, l'on a crû le devoir laijfer tel
qu'il étoit déja conçu. L'on pourraju
ger de fexactitude avec laquelle on a
travaillé à cet Ouvrage,par les scrupu
les que l'on a eus de faire ce change
ment j qu'on ne pouvoit pourtant pai se
dispenser d'y mettre , en prenant lepar-
ty d'y toucher cet endroit de la Sainte.
Ghelques personnes qui s'interessent
à cet Ouvrage auroient souhaitté qu'on
y eût pû joindre un t^Abregé exact &
fidéle des traités de S.Denis , deTaule-
re,têdu bien-heureux Jean de la Croix,
pour ne laijfer ici rien à desirer au
Lecteur sur cette matiére ; mais l'Au-
theur ne sauroit s'y appliquer , du moins
à present , pour des raisons qu'il n'est
pas necessaire de marquer ici. Que fi
Dieu, qui pourvois avec tant de bonté
AVIS. 389
aux moindres de nos besoins , Juge que ce
soit une chose utile à quelques-uns de
ses enfans , il ne manquera pas de mettre
ce dessein au cœur des personnes qui au
ront non-feulement le discernement &
Vexperience qu'ilfaut dans les voies /pi-
rituelles,pour bien entrer dans lessenti
ments de ces Saints Ecrivains j qui font
les plus approuvés 65 les plus sublimes
de tous les Mystiques; mais qui auront
encore ajjez deprobité t$ de couragepour
les donner aupublic , avec une sincerité
exempte de tous ces déguisements que
Pinterêt S> la complaisance n'inspirent
que trop souvent à " la plûpart de ceux
qui entrepenent de travailler sur cette
sorte d'écrits.
Tlaise à ce Dieu de bonté'& de misé'
ricorde de repandresasainte benediction
fur celui-ci3 lui qui estseuldigne de vivre
& de regner dans le cœur de ceux qui de
firent sincérement de marcher dans fa
crainte , G) qui ne se proposent d'autre
ynotisdans leur conduite que celui de lui
plaire & d'être fidéles à leurs lumiéres
e!
Bb4 TA
39°

T ABLE

DES CHAPITRES

DU CHATEAU DE L'AME.

AVANT-PROPOS.
Les Raisons qui ont engagé la Sainte à écrire
ce Traité.

PREMIERE DEMEURE.
Chapitres.
I. Ce qui a porté la Sainte à conjìderer VAme com
me un Chateau & à faire de cette idée le
fondement de ce Traité. Que le scandale que
les personnes faibles peuvent prendre desgrâ
ces extraordinaires dont Dieu favorise quel
ques Saintes Ames ne doit point empêcher
de les raconter. Que laporte pour entrer dans
ce Chateau , c'est l'Oraison.
II. Le deplorable état d'une ame qui vit dans le
peché. Que l'Oraisen où l'ame s'occupe à la
connoìjsance de fòy-même est la premiere De^
meure de ce Chateau. Que la connaissance
de Dieu est un excellent moyen pour s'avan
cer dans la connoistance de sey-même. Qu'il
y a plu/ìeurs Demeures dans ce Chateau. Que
Dieu habite dans celle du milieu. Que les
autres qui en sont éloignées ,sont peu éclairées
Table des Chap. du Chat, de VAme. 391
Chapitres.
de la lumiere qui sort de celle-cy , à cause
de nos passions, de nos habitudes & de nos
occupations inutiles qui les obscurcissent.

SECONDE DEMEURE.

I. Que l'ante commence dans cette Demeure à en


tendre la voix de Dieu, qui la sollicite en
diverses manieres à fuir les occasions du pe
ché. Les efforts que le Demon fatt pour l'em
pêcher d'y obéir. Avis sur les distractions &
les secheresses qui arrivent a l'ame durant
l'Oraison.

TROISIEME DEMEURE.

I. Qu'il faut avoir'évité les occasions du pechépour


pouvoir entrer dans cette Demeure. Que ceux
qui y Jònt entrés ont sans cesse devant les
yeux la crainte de retomber dans leurs pre
miers déreglements. Que ce n'est que ceux
qui sent penetrés de cetie crainte qu'on peut
assurer être entrés dans le chemin du salut.
Explication de divers caracteres de cette
crainte. Que pour s'avancer dans la pieté, il
est avantageux de choisir quelque personne
pieuse à qui l'on obeisse.

QUATRIEME DEMEURE.
I. Que les choses qui se passent dans cette Demeu
re & dans les suivantes , sont surnaturelles.
Bb 5 La
392" Table des Chapitres
Chapitres.
La difference qu'il y a entre les contente
ments & les goûts , lesquels goûts la Sainte
nomme aussi Oraison de quietude. Que c'est
principalement par les effets que l'on connoit
si l'ame est veritablement dans cette sainte
quietude.
II. Ce que c'est quel'Oraison de recueillement sur
naturel. Que cette Oraison precede ordinai
rement l'Oraison de quietude. Quels Jònt les
égarements de l'imagination qui arrivent
quelque fois durant l'Oraison de quietude.
Deux importans avis de la Sainte à ceux
qui Jònt entrés dans cette Demeure. Si une
ame adionnée à la Contemplation doit rete
nir l'entendement dans l'inailion , ou plûtot
dans l'attention à ce que Dieu opere dans el
le, ou luj laisser la liberté d'agir & de dis
courir.

CINQUIEME DEMEURE.

I. Enquoy consiste l'Oraison d'union. Deux mar


ques infaillibles auxquelles l'on connoit que
l'ame est veritablement dans cette sainte
union , ì.la certitude que Dieu luy en donne ;
2. les vertus admirables que la vraye union
produit necessairement dans elle.
H. La Sainte ,pour expliquerplusparticulierement
la nature de l'Oraison d'union , se sert de la
comparaison de deux personnes qu'on engage
à diverses entrevues, avant qu'elles prenent
la
du Château de PAme. 393
Chapitres.
la derniere resolution de se marier ensem
ble. Que quelque élevé que soit sétat de cette
Demeure , l'ame n'y est pourtant pas dans
une entiere assurance. Divers avis pour s'y
conserver.
III. Qu'outre Vunion de l'ame avec Dieu , dont il
s'agit dans cette Demeure , il y en a une
autre que Dieu exige generalement de tous
les Chrétiens; & comme cette union est non-
feulement le fondement &la perfection de la
premiere, mais encore de toute la Religion
Chrétienne , la Sainte explique quels en sont
les carotteres , afin de tacher de detruire les
illusions qu'un chaqu'unse fait ordinairement
là dessus.

SISIEME DEMEURE.

I. Que l'ame dans cette VI. Demeure endure un


très-grand nombre de peines qni servent à la
purifier ; & que Dieu l'y favorise de diver
ses manieres d'Oraison. Que les plus petites
de ces peines sont les jugements desavanta
geux que tout le monde fait d'une ame à qui
Dieu fait ces faveurs extraordinaires. Que
lorsque l'ame s'ejì formée à la patience , a cet
égard , Dieu Véprouve ordinairement par
des maladies tris-aiguës. Qu'il Véprouve de
plus par des seines interieures , telles que
sent celles qu'elle seufsre de la part d'un Con
fesseur à qui toutes les faveurs extraordinai
394 Table des Chapitres
Chapitres.
res que l'ame reçoit de Dieu , deviennent
suspeUes. Que ces seines sont augmentées par
Vobscurcissement extreme où l'ame se trouve
elle-même par sa propre imagination. Avis
pour les ames qui sont dans cette sorte de
peines.
II. Que souvent pendant l'Oraifòn Dieu excite
luy-même subitement dans l'ame certains de-
Jïrs de le posseder fi violents, que le corps en
demeure dans un extrême abattement. Que
souvent aujf Dieu y reveille l'ame par des
paroles ou interieures ou exterieures, uivis
pour les ames fotbles qui se flattent fausse
ment de les avoir entendues. Deux marques
auxquelles nous pouvons connoitre fi ces pa
roles viennent de Dieu, ou de notre imagi
nation, ou du Demon, D'une maniere dont
Dieu parle à l'ame fi interieure , qu'elle est
exempte de toute illufion.
III. Des ravijsemens ou visons en generai. Que
quoy que les choses qu'ony a veues soient mer
veilleuses ,& qu'elles n'ayent quelque fois au-,
cune image dijiiníle , on ne laijfe p/u d'en
pouvoir raconter une partie. Que le ravisse
ment dans lequel l'ame ne vott ou n'entend
point de ces merveilles , n'est pas veritable.
Que l'extase étant pajsée , l ame demeure
le reste dujour extraordinairement attentive
à Dieu, & toute occupée de sen amour. Sen
timent de la Sainte sur la peine où l'amefi
trouve lors que ces ravissements arrivent en
pre.
du Château de rAme. 395*
Chapitres.
presence de quelques personnes.
IV. D'une efpece de ravissement que la Sainte nom
me Vol de l'esprit. Rapidité surprenante de
ce ravissement. Que l'amey est instruite d'une
maniere admirable de plujìeurs merveilles
qu'elle y voit ou par des visions representati
ves ; ou par des vijìons intelleSiuelles. Trois
effets entr'autres que ce ravissement opere
dans l'ame. Deux avis de la Sainte sur le
dernier de ces effets.
V. D'unejoye extraordinaire que Dieu donne quel
que fois à l'âme dans l'Oraison. Que cette
joye n empeche pas l'ame de pleurer ses pe
chés. Erreur de quelques ames qui commen
çant à goûter les consolations qu'on reçoit
dans l'Oraison de quietude, s'imaginent qu'il
est avantageux d'enjouir toujours , & negli
gent de penser & de compatir aux souffran
ces de J E s u s - C H R 1 s T. Sentiment de
la Sainte au sujet de l'ame élevée à la par
faite Contemplation. Si elle doit toujours de
meurer fans s'occuper davantage d'aucun ob
jet corporel , non pas même des Aíyfleres qui
regardent la très-sainte humanité de notre
Seigneur.
VI. Vision representative de la très-sainte humani
té de Nôtre Seigneur Jfsus-Christ. Que ce
sacré Objet a tant d'éclat , que toutes les
puissances de l'ame & tonssessens ensontfrâ
pés d'une maniere merveilleuse, jivis de la
Sainte aux Confesseurs fur ce sujet , & aux
urnes
3 96 Table des Chapitres
Chapitbes.
antes qui ont trop de penchant pour cette (òr~
te de visions.
VII. Explication d'une sorte de vision intellebluel-
le par laquelle Notre Seigneur fe rend pre
sent à. Came. Que les visions representatives
passent très-promptement , au lieu que celles-cy
durent très-long temps, & quelque foisplus
d'un an. Que ce n est que par les effets dont
elles sont suivies , que l'on peutjuger (ì elles
sont fausses , ouventables.
VIII. De deux autres sortes de visions intelleíluel-
les dans lesquelles l'ame connoit les choses en
'Dieu avec une clarté merveilleuse. Que l'on
ne doit pointjuger de la Vertu des personnes
par ces graces extraordinaires , mais pari'hu
milité & l'abnegation ; quoy que le plus feur
fòit de remettre ce jugement au souverain
Juge du monde, qui luy seul cannois la pu
rete' de nos cœurs.
IX. La Sainte traite d'un certain ravissement oà
l'amesiuffre une peine merveilleuse dese voir
dans l'extl de ce monde separée de Dieu. Que
cette peine cejse d'ordinaire par quelque au
tre sorte de ravissement , ou par quelque vi
sion ; & quelle produit dans l'ame un deta
chement des créatures, & un attachement à
Dieu plus grand quejamais.

SEPTIEME DEMEURE.
I. Que c'est dans cette VII. Demeure que Dieu
comrable' le saint & spirituel mariage 'avec
l'a-
du Château de FAme. 397
Chapitres.
l'ame. La difference qu'il y a de VOraison
d'union , dont il est parlé dans la K Demeu
re, avec l'union dont Dieu favorise l'ame
dans celle-cy. D'une vision intellectuelle, dans
laquelle le Pere, le Fils & le St. Esprit fi
decouvrent à l'ame, & luyfont comprendre
d'une maniere sublime le sens de ces paroles
de Notre Seigneur Jesus-Christ rapportées
dans l'Evangile selon St. Jean , qu'Us éta
blissent leur Demeure dans les amesqui l'ai
ment & qui gardent ses commandements; &
qu'ils se font connoitre à elles. Que l'ame ,
toute indivisible qu'elle est, parait pourtant
comme divisée, ou distincìe enphsieursparties.
H. Que Dieu se communique à l'ame dans cette
VII. Demeure d'une maniereJt intime &fi
sublime, qu'elle est au' dessus de tout goût spi
rituel; outre que sen union avec elle est icy
permanente , & non pastagere , comme dans
les Demeuresprecedentes. Que rien n estplus
capable de troubler icy la paix de l'ame. Que
c'est de cette sainte union, dont Jesus-Chrift
parle dans sa priere sacerdotale rapportée au
17. Chapitre de l'Evangile de St. Jean. La
Sainte repond à deux difficultés considerables
qui viennent naturellement dans l'esprit sur
cette matiere.
III. L'admirable changement de l'ame dans cette
Demeure, jujques-làque le desir de mourir,
qu'elle se sentoit auparavant pourjouir plus
parfaitement de fin Epoux, est icy changé en
39S Table des Chap. du Chat, de VAme.
Chapitrfs.
un defir de vivre pour Vamour de luy. Que
l'ame connoit clairement dans cette sublime
Oraison, le soin que Dieu prend de Vexciter à
son devoir,pourpeu quelle se relâche. Que les
extases &les ravissements sont icy fort rares.
Que les grandes faveurs quelley reçoit de
Dieujuyfont mieuxsentirjès mdignites,& lui
inspirent une extreme defiance d'elle-même.
IV. Que Dieu laijfe ici quelquefois rentrer l'ame
dans fòn naturel pour réprouver ; mais que
cela ne sert qu'à l'afermir dans l'humilité &
dans sa reconnaissance envers lui , qui a la
bonté de la faire triompher de ces épreuves.
Que le dessein de Dieu dans les goûts , dans
les ravijsemens & les autresgraces extraordi
naires de cette nature., dont Dieu a favorisé
l'ame, n a pas étéde la combler dejoie , mais
de lui donner quelque repit, & de la rendre
plus forte &plus capable de soutenir les tra
vaux & les peines de cette vie. Que le solide
de la Religion neconjìstepassimplement à fai
re Oraison ; puis que le but de l'Oraison est d'y
. demander à Dieu la force de le servir avec
une abnegation de nous mêmes plus pleine &
plus entiere quejamais. Reponse à deux Ob
jectons que les faux Contemplatifs font sur ce
sujet , la premiere leve encore unscrupule que
la Sainte a crupouvoir venir dans l'esprit de
certainespersonnes,dans lesentiment de l'inca
pacité où elles se voient d'être utiles a leur
prochain.
ABRE
399

AB R E G E

DU TRAITE'

du CHATEAU de L AME ,

DE SAINTE THERESE.

AVANT-PROPOS DE LA SAINTE.
L$s raisons qui ont engagé la Sainte à éerire ce
Traité,

jp§JE toutes les choses que l'obéísiànce m'o-


\^T\ Sf ^j§e defaire, il y en a peuquim'ayent
î*!îèffl Paru ^ dissiciles que d'êcrire sur le su-
íSs^s^is jet de l'Oraison, tant parle peu de ca
pacité & le peu d'inclination que je me sens pour
cela, qu'à cause d'un bruit continuel que j'entens
depuis trois mois dans ma tête , accompagné d'une
fl grande foiblesse qu'à peine puis-je êcrire pour
les affaires les plus importantes & les plus pres
sees. Mais comme je sçay que l'obéïsiànce peut ren
dre possible ce qui paroit impossible , je m'y enga
ge aveejoye, malgré la resistance de ma nature,
que j'avoue s'y opposer très-fortement; n'ayant pas
aíles de vertu pour souffrir sans peine des maladies
continuelle? , cV me trouver en même temps char
gée d'une foule de diverses occupations; Ainsi
c'est de la feule bonté de Dieu que j'attens dans
Cc ««e
400 Château de VAme ,
cette rencontre la même assistance qu'il me donne
en d'autres occasions encore plus dissiciles.
Au reste je compose ce Traité pour les Religieu
ses de nôtre Ordre , & nullement dans la vûë de
le rendre public : ce qui feroit en moy une pre
somption pleine d'extravagance. C'est donc uni
quement pour elles que je l'écris : ceux qui m'ont
commandé d'y travailler m'ayant asiuré qu'elles
ont besoin d'être êclaircies de divers doutes tou
chant l'Oraison ; & êtant d'ailleurs persuadées qu'el
les entendront mieux le langage simple d'une
femme , qui fera plus, de la portée de notre Sexe,
que celuy des Docteurs , qui est d'ordinaire trop
élevé & trop sublime pour nous. Outre qu'ils
jugent que l'affection que ces bonnes filles ont
pour moy, les portera à lire avec plus d'ardeur un
ouvrage de ma façon, & à en tirer plus de profit.
Dieu me fera une grande grace s'il sert à quel
qu'une d'elles pour les exciter à le mieux louer.
Luy,qui connoit mon cœur, sçait quec'est-là le
grand but de tous mes desirs. Mais quand je ne
recevrois point cette grace , & qu'aprés m'être tour
mentée inutilement à êcrire des choses qui ne pour-
roient profiter à personne, je n'aurois fait qu'aug
menter mon mal de tête , je ne laisiërois pas d'en
retirer un grand avantage , puisque j^urois satis
fait à l'obéïslànce.
Je vais donc commencer en ce jour de la très-
sainte Trinité del'année IJ77. dans le Monastere
de Saint Joseph de Tolede , où je me trouve main
tenant : soumettant tout ce que je diray au juge
ment de ceux qui m'ont commandé d'êcrire, qui
I. Demeure. Chap.x. 401
lont des personnes pieuses Sc êclairées ,8c les priant
instamment de corriger ce qu'ils y trouveront de
defectueux , ou de le supprimer entierement s'ils
le jugent indigne de paroître.

PREMIERE DEMEURE.

CHAPITRE I.
Ce qui a pOrté la Sainte à considerer l'u4me comme
un Chateau, & À faire de cette idée le fonde
ment de ce Tratté. Que le scandale que les
personnes foibles peuvent prendre des graces ex
traordinaires dont Dieu favorise quelques-sain
tes Ámës , ne doit joint empêcher de les racon
ter. Que laporte pour entrer dans ce Chateau,
c'est I'Oraison. .

l./~tOmme je ne sçavois par où commencer


pour obéir au commandement que j'ay re
çu dJêcrire sur ce sujet, j'ay prié très-particuliere-
ment Nôtre Seigneur de mel'inspirer,&dem'as-
fistcr de fa grace. Or un jour que je luy faisois
cette priere, il m'estvehu dansl'esprit que ce que
je vais dire doit être le fondement de ce traité ;
c'est de considérer nôtre Ame comme un grand
Chateau , formé neanmoins d'un seul Diamant ,
ou d'un Cristal admirable , Sc dans lequel il y a
diverses demeures. En effet , mes Sœurs , l'Ame
juste est un veritable paradis, où Dieu trouve ses
delices en regnant dans elle. Quelle doit done être
Cc a k
^01 Château de VAme ,
la beauté de cette Ame , puilqu'un Monarque li
sage & si magnifique veut la choisir pour là De
meure , & qu'il nous assure de fa propre bouche
qu'il l'a créée à son image , & imprimé en elle sa
ressemblance ? Mais quelle douleur , & quelle con
fusion ne devons-nous point avoir, de nôtre côté,
si nous contentant de sçavoir en generai que nous
avons une ame , nous y pensons rarement, Sc
negligeons par nôtre propre stupidité de nous ins
truire de ses qualités, de son prix, de sa valeur;
pendant que d'ailleurs nous prenons tant de soin
de ce corps,, qui n'est que comme la clôture &
l'enceinte de ce magnifique Chateau !
* 2. Nous devons considerer icy qu'il enferme
diverses demeures ; les unes en haut , les autres en
bas, les autres aux côtés; & une dans le milieu,
qui est la principale & comme le centre de toutes ,
dans, laquelle se passe ce qu'il y a de plus secret
entre Dieu Sc l'ame. Prenés bien garde, je vous
prie , mes filles , à cette comparaison : Nôtre Sei
gneur aura peut-être agreable qu'elle vous serve à
comprendre quelles sont les graces qu'il fait aux
ames , Sc la difference qui s'y rencontre : ce que
je tâcheray de vous expliquer autant que j'en seray
capable ; quoy qu'à dire vray elles sont en si grand
nombre, qu'il est impossible, surtout à une per
sonne aussi ignorante que je suis, de les connoitre
toutes. Je me flatte neanmoins que même le peu
que j'en diray pourra être d'une grande consola
tion pour celles de vous à qui Dieu . donnera lu
miere sur ce lùjet , de voir que dans l'exil où
, ' nous vivons , cette éternelle Majesté daigne se
com
I. Demeure. Chap. t . 403
communiquer & manifester sa grandeur à des vers
de terre. Pour ce qui regarde celles à qui Dieu
ne trouvera point à propos de faire ces graces,
c'est leur devoir d'admirer dans les autres les effets
de fa bonté & de son bon plaisir , en se tenant hum
blement dans leur êtat , & y vivant contentes avec
implicite, jusqu'à ce qu'i] plaiíe à son adorable
sàgeííè de les élever à un êtat plus haut, s'il le juge
necesiàire pour leur salur.
3. Quelqu'un pourra dire, qu'il n'y a du tout
point d'apparençe que Dieu fasiè de si grandes fa
veurs aux ames durant cette vie de pelerinage &
d'infirmités; & que quand cela seroit, ilvaudroit
toujours mieux de ne pas êcrire ces choses indiff*.
remment pour toute forte de personnes, que de
se mettre en danger de scandaliser les foibles en
les êcrivant. A quoy je rêpons, que si ces foibles
n'y ajoûtent point de foy , ce n'est que par leur
propre faute, & que cela ne nous doit point em
pêcher de tâcher d'être utiles à ceux qui sont ap
pelles à de semblables graces , ni de porter les au
tres à s'en rejouir, Sc à s'avancer de plus-en-plus
dans l'amour de Dieu , qui fait êclatter fa bonté
dans nos ames par de si grandes misericordes. A
dire vray je crains fort que ceux qui manquent de
foy à cet êgard , ne manquent aussi en même
temps d'humilité, Sc d'amour pour le prochain,
ne pouvant voir qu'avec peine qu'il y ait des
personnes à qui Dieu communique d es graces qu'il
ne daigne pas leur communiquer à eux-mêmes.
J'ose même asiùrer qu'ils n'en recevront jamais de
Pareilles ; parce que Dieu ne prend plaisir à les
Cc 3 ver
404 Château de PAme ,
verser que dans des cœurs veritablement simples
& charitables, &qui ne preícrivent point des bor
nes ni à fa puissance ni à sa sagesiè. Qu'il ne vous
arrive donc jamais , mes filles , de tomber dans
un doute de cette nature , encore que Nôtre Sei
gneur ne vous conduise pas par ce chemin.
4. Pour revenir à ce Chateau fl magnifique &
si agréable , il faut voir de quelle forte nous pour
rons nous en procurer l'entrée , je veux dire,
quels font les moyens dont une ame doit se servir
pour entrer en elle-même : car la plus-part des
ames sortent comme d'elles-mêmes en se repan
dant Sc se dissipant dans divers objets exterieurs,
vivant ainsi avec les bêtes & les reptiles qui font
au dehors de ce Chateau ; ou se contentant de fai
re la ronde tout à l'entour , comme des gardes ,
fans fe mettre en peine de ce qui se passe au de
dans, ni desçavoir qui est le maître qui l'habite,
ni quelles en font les demeures.
5. Selon que je le puis comprendre , le vray
moyen ou la porte pour y entrer, c'est \'Oraìsent
tant vocale que mentale , accompagnée d'atten
tion, fans laquelle attention on ne prie gueres,
qudyque l'on remuë beaucoup les levres. En ef
fet, une personne qui s'accoûtumeroit de parler
à Dieu comme l'on parle quelque fois à ses do
mestiques, en leur disant sans reflexion tout ce qui
nous vient dans l'esprit , feroit , sans doute , des
prieres peu essicaces. Je prieDien que nul Chrê
tien n'en use d'une maniere si peu reípectueuse âz
si negligée.
<5, Pour çe qui regarde les amcs qui ne font
point
1. 'Demeure. Chap. t. 405*
point Oraison , elles reísemblent à ces paralitiques,
qui quoy qu'ils ayent des pieds Sc des mains , ne
sçauroient les remuer. Il y en a même de si ma
lades , & qui font si accoutumées à ne s'occuper
que des choses exterieures , qu'il est impossible de
les faire entrer au dedans d'elles-mêmes pour y
converser avec Dieu
que pour une si noble fin. Mais leur maladie est fi
deplorable, qu'on ne sçauroit les en guerir. Elles
ne veulent ni connoître leur misere , ni tâcher de
s'en delivrer, & deviennent, ainsi que la femme
de Lot , comme des statues de sel ; parce qu'au
lieu de tourner la tête vers Dieu , elles la tournent
vers des créatures immondes , de même qu'elle la
tourna vers Sodome. Ce n'est point à ces ames
percluses que je parle. Il faudroit à leur égard un
miracle tout-à-fait singulier de la misericorde de
Dieu , semblable à celuy que Nôtre Seigneur fit
en saveur de ce paralitique qui avoit pasie trente-
huict ans sur le bord de la piscine. Je parle seule
ment auxames qui entrent enfin en elles-mêmes ,
quoy qu'elles soient encore remplies des occupa
tions du siecle. Neanmoins comme elles ont de
bons desirs, elles travaillent quelquefois à se de
tacher de leurs engagemens , faisant de temps-à-
autre reflexion fur leur êtat & representant à Dieu
leurs besoins. Or quand cela n'arriveroit que de
mois-en-mois , cette connoisiance d'elles-mêmes
leur est si utile, qu'elle leur sert enfin de moyen
pour entrer dans ce Chateau. Mais ce n'est pour
tant que dans la plus basie demeure; à cause que
le grand nombre d'imperfections qui leur restent,
Cc 4
406 Château de PAme ,
font comme autant de reptiles qui y entrent avec
elles, & qui les rendent incapables de remarquer
la beauté de cet excellent édifice , & d'y jouir d'u
ne entiere satisfaction.
7. Vous serés peut-être surprises , mes Sœurs , de
ce discours , puisque par la misericorde de Dieu ,
vous n'êtes pas du nombre de ces personnes. Mais
il se rencontre dans l'Qraison des choses si inte
rieures & si élevées, que je ne sçaurois faire enten
dre d'une autre sorte la maniere dont je les com
prens. Dieu veuille même que j'aye bien reussi en
quelques-unes, dans un sujet qu'il est fort dissicile
que vous entendiés , si vous n'en avés l'experience :
que si vous l'avés, vous connoitrés que je ne pou
vois agir autrement, & qu'il falloit toucher en pas
sant ce qui ne nous touche plus par la misericorde
de Nôtre Seigneur.
CHAPITRE IL
Le deplorable état d'une ame qui vit dans le pe
che. Que l'Orai/òn où l'ante s'occupe à la con
naissance de soymême efi la premiere Demeure
de ce Chateau. Que la connoijsance de Dieu efi
un excellent moyen pour s'avancer dans lacon-
voijfnnce de fiy-mcme. Qu'il y a plusieurs De*
meures dans ce Chateau. Que Dieu habite dans
celle du milieu. Que les autres qui en sont éloi
gnées sontpeu éclairées de la lumiere qui fìrt de
cellc-cy,à cause de nospaJfions,de nos habitudes &
de nos occupations inutiles qui les obscurcissent,
l . A Vant que de pasièr outre , je vous prie , mes
J\ Sœurs, de considerer quel malheur c'est
I. 'Demeure. Cbap.%. 407
à une ame , (qui est comme un magnifique Cha
teau tout resplendiísant de lumiere , & comme un
arbre de vie planté au milieu des eaux vives de la
vie , qui est Dieu ,) lors qu'elle se ferme la sour
ce & les influences de la lumiere &dela vie, lbit
par la violence de ses passions, soit par une habi
tude obstinée. Car encore que ce même Soleil ,
qui la rendoit toute éclatante de lumiere, demeu
re toû/ours au milieu d'elle, & qu'elle soit de sa
nature comme un Cristal capable d'être penetré &
êclairé de ses rayons; ce Soleil se trouve alors
êclipse pour elle. Ainsi elle devient toute tene
bres ; & ces tenebres se repandent dans toutes ses
actions , à cause qu'elles viennent de l'amour pro
pre, qui n'aluy-même d'autre principe que le De
mon &l'esprit de tenebres. En effet, comme les
ruisièaux qui partent d'une source vive & très-clai
re en retiennent les qualités , toutes les actions
d'une ame qui vit dans la grace sont agreables aux
yeux de Dieu: au contraire, toutes celles d'une
ame qui vit dans le peché sont necesiàirement
mauvaises, &Dieu les a en horreur. Jesus mon
Sauveur ! qui peut aísés déplorer le malheur de ces
ames ? Quel trouble ne voit-on point à l'entrée de
ce Chateau ? Quelle, émotion dans les sens, &
dans les puissances , qui en sont comme les Ossi
ciers ? Enfin quel fruit peut-on attendre d'un arbre
qui ne tire fa nourriture que du Demon ?
2. Un homme fort spirituel m'a dit autrefois
qu'il ne s'êtonnoit pas du mal que font ceux qui
font hors de l'êtat de grace; mais qu'il nepouvoit
asies s'êtonner de ce qu'ils n'en font pas beaucoup
Cc 5 àar
408 Château de VAme ,
davantage. Dieu veuille, s'il luy plait, nous dé
livrer d'une misere si êtrange , qui n'est à com
parer à aucune autre, puis qu'elle attire apréselle
des maux éternels. Cette même personne me di~
soit, qu'elle avoit tiré deux grands avantages de
la faveur que Dieu luy avoit fait de luy donner
cette connoisiance. L'un, d'avoir conçeu une si
grande apprehension de l'offenser par l'horreur
que luy donnoient les terribles chûtes de ces ames
malheureuses , qu'il luy demandoit sans cesie de
ne l'abandonner point ; & l'autre , que ce luy étoit
comme un miroir qui l'instruisoit dans l'humilité ,
en voyant que tout le bien que nous faisons pro
cede uniquement de cette source , dans laquelle
nôtre ame, telle qu'un arbre abondant en fruits,
se trouve plantée; & de ce Soleil, dont la chaleur
douce & vivifiante luy fait produire des bonnes
œuvres. A quoy cette personne ajoûtoit , qu'il en
étoit si persuadé, que lors qu'il faisoit ou voyoit
faire à un autre quelque bonne action, il la rap-
portoit aussi-tôt à Dieu comme à son principe , en
luy en rendant graces: parce qu'il connoifìoit
clairement que nous ne pouvons rien fans son se
cours : ce qui étoit même cause que d'ordinaire il
ne se voyoit pas luy-même dans le bien qu'il faisoit,
3. Vous ne devéspas, mes Sœurs, vous plain
dre du temps que vous donnés à lire cette digres
sion, ni moi regretter celuy que j'ay employé à
l'êcrire, si nous gravons bien ces choses dans nôtre
cœur. Mais , pour revenir à l'Oraison , je sçay
combien il vous importe que je vous explique cer
taines choses interieures qui vous fasient connoî-
tre
I. 'Demeure. Chap. x. 409
tre & ce que nous y pouvons contribuer , & quels
font les moyens dont Dieu se sert pour nous y fai
re avancer d'une maniere surnaturelle. Veritable
ment j'ay autrefois êcrit sur ce même sujet : mai»
l'intelligence que Nôtre Seigneur a eu la bonté de
me donner alors de ces choses , étoit beaucoup
moindre que celle dont il m'a fait la í^race de me
favoriser depuis. Ce qui me met pourtant encore
à present en peine est que mon esprit grossier ne
trouve que des expressions baíses & peu propres
pour me faire entendre.
4. Je dis donc , que l'Oraison où l'ame s'occu
pe à la connoissance de soi-même , est la premiere
Demeure de ce Chateau , dans lequel j'ay déja
dit qu'il y a plusieurs autres demeures. Or chacu
ne de ces demeures a comme divers appartements
au dessus , au dessous & à l'entour d'elle, accom
pagnés de beaux jardins, de vives fontaines, d'a
gréables labirintes, & d'autres objets si merveil
leux, que l'ame a un grand sujet de louer ce grand
Dieu qui en est l'auteur. Enfin comme les choses
qui regardent l'ame vont au delà de ce que nous
pouvons nous imaginer , nous ne sçaurions nous
representer avec trop d'étendue ce magnifique pa
lais de Dieu, qui en habite le centre, quoy qu'il
ne laisse pas d'en éclairer aussi tout le reste, &de
le remplir de fa lumiere & de fa grace.
5. Au reste, soit qu'une ame s'exerce beau
coup ou peu à l'Oraifon , il importe extrêmement
de ne la pas trop contraindre. Il faut la laisser en
pleine liberté dans ces diverses demeures, fansl'o-
bliger à s'arrêter long-tema dans une seule; quand

410 Château de VAme ,
même ce seroit celle de la connoissance d'elle-mê
me. Il est vray que rien n'est plus necessaire que
de se connoître soy-même ; car, mes Sœurs, nous
serions perdues (remarqués biens ces paroles) fi
le sentiment de nôtre néant nóus abandonnoit.
Mais, plus les ames avancent vers le centre de ce
Chateau, plus elles s'avancent dansl'humilité, &
par consequent dans la connoissance d'elles-mêmes.
6. Un des plus excellens moyens, à mon avis,
ou peut-être même le seul , de parvenir à une
haute connoissance de nous-mêmes, c'est de nous
appliquer à bien connoître Dieu. Nous tirons de-
' là deux avantages très-considerables : l'un , de com
prendre beaucoup mieux quel est nôtre néant, en
considerant cette supreme Majesté : son tout &fa
plenitude nous faiíant mieux voir nôtre vuide, sa
grandeur & sa sainteté nos imperfections & nôtre
misere: l'autre est, que notre entendement & no
tre volonté s'ennoblissent par la connoissance de
cet Etre adorable, & deviennent plus capables de
pratiquer les grandes vertus. Car si nous demeu
rons toujours dans la consideration de nôtre mise,
re, nous ferons environnés de mille craintes qui
nous rendront timides & lâches , en nous faiíant
penser, sanscesiè,si nous ne nous êgarons point
lors que nous marchons par ce chemin ; £i n'y
aura point de présomption d'oser entreprendre ce
bon œuvre ; s'il ne vaudroit pas mieux se conten
ter de marcher dans la voie commune, puis que
les extremités font vicieuses, même en ce qui re
garde la vertu ; si êtant si imparfaites , ce ne se
roit point se mettre au hazard de tomber de trop
1. Demeure. Chap.x. '41X
haut , en voulant nous êlever ; & de nuire aux
autres, au lieu de les servir, en affectant mal à
propos ces singularités. De combien d'ames le De
mon n'a-t-il pas causé la perte , en leursaisant pren
dre pour humilité ce que je viens de dire, & tant
d'autres choses semblables que j'y pourrois ajoûter,
abusant ainsi de la connoisiànce que ces person
nes ont d'elles-mêmes , afin de les empêcher d'en
sortir pour passer à la connoisiànce de Dieu, la
quelle augmenteroit leur humilité, au lieu de la
diminuer f
7. Entre plusieurs choses que je sçay par ex
perience de cette premiere Demeure , je vous di-
ray, mes filles, quelle contient un nombre in
nombrable de logemens à cause de la grande mul
titude d'ames qui y entrent en diverses manieres.
Et vous devés remarquer, que ces premieres De
meures font peu éclairées de la lumiere qui sort de
celle du centre où Dieu habite ; à cause qu'elles
sont obseurcies en quelque sorte par les reptiles ve
nimeux qui s'y sont glissés, & qui empêchent l'a-
me d'en voir toute la clarté, en l'engageant à n'at
tacher ses regards que sur eux. Par ces reptiles
j'entens nos passions , nos inclinations , nos habi
tudes, avec tous les objets qui les excitent. C'est
là, ce me semble, la diíposition d'une ame, qui
non-obstant ses bons desirs , est encore occupée
des affaires du monde, & de ce qui regarde ses
biens & ses honneurs. Il faut donc qu'un chacun
de nous s'efforce de renoncer à toutes les occu
pations qui ne sont pas necesiàires. Sans cela je
croy qu'il est impossible d'arriver jamais à la prin
41 1 Château de PÂme ,
cipale demeure , qui est celle du centre ; ni que
l'on soit en asiùrance dans les premieres , au mi
lieu de tant de bêtes si dangereuses, & de tant de
tentations qui nous sollicitent. Car comme l'Enfer
veille sans cesie pour nous nuire, ces logemens
font pleins de Demons toujours occupés à nous
tendre des pieges , afin de nous empêcher de passer
d'une demeure dans une autre. Ils ne réûssisiènt
pas à la verité contre les ames qui font les plus
proches de la demeure où habite ce grand Roy :
mais il surmonte sans peine celles qui en font plus
êloignées ; parce qu'êtant encore passionnées pour
le monde, elles n'ont1 pas le courage de se servir
de leur entendement, de leur memoire, de leur
volonté, de leurs sens, enfin de toutes les facul-
cultés que Dieu leur a données, pour se defendre
de leurs attaques. Ainsi nous avons toujours un
extrême besoin de la vigilance & de la priere , pour
nous guarentir de leurs artifices, & pour les de
couvrir, puisque se transformant, comme ils font,
en Anges de lumieres , ils nous ont souvent fait
beaucoup de mal , avant même que nous nous en
appercevions.
8. Nôtre condition, mes Sœurs, nous met à
couvert des perils exterieurs : Dieu veuille qu'elle
nous delivre aussi des interieurs. Te vous ay dit au
trefois que la malice du Diable est comme une lime
sourde , dont il faut se defier de bonne heure. Cet
esprit mal-heureux inspirera à une Sœur un si vio
lent desir pour les mortifications, qu'elle ne trou
vera du repos que dans celles qui font extrêmes.
Mais si la Superieure lui defend de rien faire en cela
ISDemeure. Chap.%. 413
sans sa permission , Sc qu'au lieu de lui obéir, cet
te Sœur les continue sccrettement , vous voyés à
quoy se termine cette devotion déreglée. Ce mê
me ennemi de nôtre salut mettra dans l'esprit d'u
ne autre qui aípirera à une grande perfection , d'ê
tre attentive à observer les moindres petites sautes
de ses Sœurs pour en avertir la Prieure ; fans s'ap-
percevoir souvent elle-même de ses propres defauts.
Le dellèin du Demon dans le zele indiícret de cet
te Sœur, va à refroidir la charité, Sc à relâcher ce lien
d'amour , qui doit unir si êtroitement des personnes
qui se sont jointes ensemble pour servir un même
Seigneur , & un même Maître : ce qui seroit l'un
des plus grands mal-heurs qui leurpourroit arriver;
puisque la veritable perfection consiste dans l'a-
mour de Dieu & du prochain. Or c'est à ces deux
importans commandemens que tendent toutes nos
Constitutions Sc toute nôtre Regle. U faut nean
moins agir en ceci avec une grande discretion ; car
si c'êtoient des choses manifestement contraires à
nôtre Regle Sià nos Constitutions , Sc d'autres fau
tes importantes , la charité obligeroit alors d'en
^vertir la Prieure ; Sc si la Prieure n'y mettoit or
dre, d'en informer le Superieur. Cependant pour
éviter les tromperies du Diable , il faudroit bien se
garder de s'entretenir de ces sujets les unes avec les
autres ; parce qu'il s'en serviroit pour commencer
à exciter du murmure , Sc pour troubler enfin toú-
te la Communauté. C'est pourquoy l'on n'en de-
vroit absolument parler qu'aux personnes qui peu
vent y apporter du remede.
SE
414 Château de PAme ,

SECONDE DEMEURE.

CHAPITRE I.

Que l'ame commence dans cette Demeure à en


tendre la voix de Dieu , qui la sollicite en
diverses manieres à fuir les occasions du se
ché. Les efforts que le Demon fait Jour l'em-
pécher d'y obéir. Avis sur les difiratlions &
les secheresses qui arrivent à l'ame durant l'O-
raisen.

1. iX s'agit ici de ceux qui ayant commencé de


M, s'appliquer à l'Oraison,connoifIèntl'impor-
tance qu'il y a de ne se pas arrêter dans la premie
re Demeure ; mais qui ne font pas encore bien re
solus d'en sortir , puiíqu'ils ne se separent point
absolument des occasions qui les mettent si sou
vent en peril depecher, & qui les retiennent dans
kurs imperfections. C'est neanmoins une grande
grace que Dieu leur fait, de connoître combien*
ces bêtes venimeuses sont à craindre , & de ce qu'ils
tâchent par intervalles de les fuir. Il y a sojet d'es-
perer qu'ils entreront enfin dans cette demeure ;
& que connoisiànt le danger où les occasions &
leurs déplorables attachemens les engagent , ils se
ront enfin quelque effort genereux pour les aban
donner tout-à-fait. I,es autres, qui n'entendent
pas
II. Demeure. Chap.i. 41^
pas comme eux la voix de Dieu , qui les appelle ,
íbnt semblables à des sourds & muets, qui endu
rent plus patiemment la peine de leur êtat : ceux-
ci refTèmblent à des personnes qui font veritable
ment muettes , mais qui ont l'ouie bonne, & sen
tent par consequent davantage le déplaisir de ne
pouvoir parler. Car bien qu'ils s'occupent encore
des affaires du monde, qu'ils participent à sesdi-
vertisièmens &à ses plaisirs, & qu'ainsi ils retom
bent souvent dans le peché, à cause qu'il est im
possible qu'ils évitent les morsures de ces bêtes ve
nimeuses en la compagnie desquelles ils continuent
de vivre ; neanmoins la misericorde de Dieu est
si grande , qu'il continue de son côté de les ap-
peller & dé les inviter à l'aimer& à s'approcher de
lui. Or ses invitations font si douces, que ce leur
est une peine insuportable de ne pouvoir executer
à l'heure même ce qu'il leur commande. Ce
n'est pas que cette voix, par laquelle Dieu les ap
pelle , soit aussi forte que celle dont je parleray
dans la suitte. Il fe sert seulement, pour se faire
entendre , des discours des gens de bien , de la
lecture des bons livres, des maladies, de la perte
des biens ckdel'honneur, des verités dont il nous
donne la connoisiance dans l'Oraison. Quand ce
la vous arrive. Ames Chrétiennes, ayés beaucoup
d'estime pour cette grace; & que' ce que vous
n'y repondés pas à l'heure même ne vous fasie
point perdre courage : la patience de Dieu est si
grande , qu'elle ne s'êtend pas seulement à plusieurs
jours , mais à' plusieurs années ; lorsqu'il voit que
nous perseverons dans nos bons dcsirs.
Dd 2. C'est
4i<> Château de VAme,
2. C'est une chose terrible de voir les efforts que
le Demon fait en mille manieres pour attaquer l'a-
me qui est entrée dans cette seconde Demeure.
Aussi souffre-t-elle beaucoup plus que lors qu'elle
n'étoit encore que dans la premiere, où étant
sourde & muette, ou au moins entendant très-
peu , elle étoit comme ceux qui ayant perdu l'es-
perance de vaincre se ralentrJsent dans leur resis
tance : au lieu qu'icy l'entendement est plus vis*
les.puisiânces plus éclairées ,Sc le combat si échauf
fé , qu'il est impossible que l'ame n'en entende pas
le bruit. Le Diable s'y sert alors des bêtes veni
meuses , dont j'ay parlé , pour l'empoisonner de
leur venin. Je veux dire qu'il luy represente les
plaisirs du monde avec de nouveaux attraits, l'es-
time que ses parents & ses amis y faisoient d'elle ,
& mille choses semblables. D'autre côté la raison
represente à cette bonne ame les ruses dont le De
mon se sert pour la seduire. Elle luy dit, que le
monde n'est que vanité , que ses honneurs Sc ses
plaisirs sont faux, & finisient avec cette vie, qui
est très-courte, & très-incertaine; qu'il n'est rien
sur la terre qui puiste entrer en comparaison du
bonheur qu'une ame reçoit ens'approchant de son
Dieu, pour s'attacher uniquement à luy ; que
comme il est la source de tout le vray bien qu'il y
a dans l' Univers , ce scroit vouloir se reduire , com
me l'ensant prodigue , à manger du gland avec les
pourceaux, que de quitter unPere si puissant, fï
sage & si bon , pour aller chercher son bonheur
parmi les creatures. Ces raisons devroient , fins
doute, sussire à cette ame pour la porter à son de
voir:
ÎI.Tfemeure. Chap. i. 417
Voir : mais nos habitudes font si profondement en
racinées , & les coutumes que la vanité a établies
sont si generalement reçues , Sc ont tant de force ,
que l'ame ne sçauroit y resister ni s'en dégager
fans une grace toute particuliere. Quel besotn , mon
Divin Sauveur, n'avons-nous sas en cet ttat de
,votre ajfiftance; puisque sans elle nom ne pouvons
rien ? Ne souffres pas , s'il vous plait , que cette
pauvre ame abandonne son entreprise , & quelle
demeure plus long-tems engagée dans les filets de
l'ennemi.
3 . Il faut que l'ame fe separe absolument des
compagnies mondaines, pour n'avoir plus de liai
son qu'avec ceux qui se trouvent dans la même
demeure, ou qui font passés plus avant, afin que
les uns &les autres l'aidentde leurs conseils & de
leurs prieres. De plus lame ne doit point dans ces
premieres Demeures se proposer des plaisirs ou du
repos : il faut au contraire qu'elle se prepare à
souffrir des peines & des tentations. En effet, se-
roit-il raisonnable que nos vertus ne faisant que de
naître , & étant encore mêlées de mille imperfec
tions, nous osions pretendre des douceurs dans
l'Oraison , & nous plaindre de nos secheresses ?
Nous batirions ainsi surie fable une maison qui se-
roit bien- tôt renversée. Embrasies , mes Sœurs,
avec courage la croix que vôtre Epoux a luy-mê-
me portée : n'oubliés jamais que c'est à quoi vous
vous êtes si solemnellement engagées ; & que cel
les d'entre vous qui pourront souffrir davantage
pour l'amourdeluy, s'estiment les plus heureuses.
Cest-là le principal: tout le reste ne doit être con-
Dd a sl
418 Château de VAme ,
sideré que comme un accessoire, dont vous luy
rendres pourtant de grandes actions de graces , s'il
vous en favorise. Vous vous imaginerés peut-être
qu'il n'est point de peines exterieures que vous ne
iòyés resolues à souffrir , . pourveu qu'il plaise à
Dieu de vous donner des douceurs interieures.
Mais qui sommes-nous pour entreprendre de re
gler la conduitte de ses sages desseins sur nous ?
Qui connoit mieux que luy ce qui rious est pro
pre ? Ne sçavés-vous pas que la plus grande per
fection de l'ame consiste à conformer fa volonté à
celle de Dieu ? Pensons donc seulement à faire ce
qui depend de nous, en tâchant de nous defen
dre de ces bêtes venimeuses , qui nous donnent
tant de peine par de mauvaises pensées , par des
secheresses , & quelque fois même par leurs mor
sures. Dieu le permet ainsi afin de nous rendre
plus vigilantes , & pour éprouver si nous sommes
vivement touchées de l'avoir offensé.
4. Bien loin donc de perdre courage Sc de re
tourner en arriere pour toutes ces tentations,
qu'elles vous portent plutôt à faire de nouveaux
efforts pour vous avancer. Dieu ne manquera pas
alors de les faire servir à vôtre bien , de même
qu'un Medecin tire une excellente Teriaque des vi
peres. Desiés-vous de vous mêmes: mettés toute
vôtre confiance en fa misericorde : il vous condui
ra 'comme par la main d'une demeure à l'autre ,
<.n vous faiíant enfin arriver à la derniere , où vous
aurés la joye de voirque les bêtes venimeuses vous
seront soumises , & où vous vous mocquerés de
leurs efforts : cequust, sans doute, le plus grand
II.DetneUre. Chap.x. 419
de tous les bon-heurs dont l'ame puisse jouir en
cette vie.
5. Comme j'ay écrit ailleurs de quelle forte on
se doit conduire dans les tentations que le Diable
suscite pour nous troubler & pour nous dissiper,
durant l'Oraison, je me contenteray de dire ici,
que ce n'est pas avec violence qu'il faut travailler
à ïe recueillir ; mais qu'il faut ramener doucement
son esprit de la distraction , sans quitter l'Oraison
comme font quelques personnes , fous pretexte
d'aller chercher ailleurs du repos & de la consola
tion. Croyés-moy, mes Sœurs, si nous ne trou
vons pas la paix en nous-mêmes, nous travaille
rons en vain à la chercher hors de nous. Au res
te , ne vous étonnés pas de ce que nôtre imagina
tion &nos propres puissances nous font la guerre.
Elles se vangentparlà en quelque façon, du tort
que nous leur avons fait de nous servir d'elles
pour pecher Sc pour satisfaire nos passions dére
glées. Je croy pourtant devoir ajoûter icy pour
vôtre consolation, que les secheresses , les diítrac
tions , les troubles & les peines interieures ne vien
nent pas toujours de nôtre faute : ce peuvent être
des effets de nôtre melancolie , ou de nos autres
infirmités. Il arrive même quelque fois que Dieu
les produit immediatement dans nous, fbit dans le
dessein de nous rendre humbles, soit p» d autres
secrets jugemens de fa sagesse qui sont impene
trables. Il est très-avantageux de communiquer li
brement de vôtre êtat avec des personnes d'expe
rience, Sc si vous n'en trouviés point qui fqssent
propres pour cela, j'ose vous assurer que Dieuau-
./ " Dd 3 r°ic
4io Château de V'Ame ,
roit la bonté de vous servir luy-même de guide ,
pourveu que vous ne quittiés point i'Oraifbn. Que
ii vous l'aviés déja abandonnée , il n'y auroit point
d'autre remede que de rentrer dans ce saint exer
cice, pour empêcher que peu-à-peu vos chûtes ne
se multipliassent. Dieu veuille imprimer fortement
dans vôtre esprit une verité si importante!
6. Pour vous encourager de nouveau, mes fil
les , à abandonner entierement les occasions , vos
vains amusemens, vos liaisons inutiles , & de plus
à veiller & à tenir ferme contre les tentations que
vous aurés à combattre dans cette seconde De
meure , je la finis par ces sentences qui font ren
fermées , à ce que je croy , en autant de termes ,
dans la Sainte Ecriture ; Que celuy qui cherche le
peril , y rencontrera sa perte : que Von ne peut sans
beaucoup de travaux arriver à la gloire : que le
serviteur nef pas par dessus sen maître : quen-
sn l'on ne scauroit que par la vigilance & par la
priere , éviter de succomber à chaque instant à la
tentation.

TROISIEME DEMEURE.

CHAPITRE I.

Qu'il faut avoir évité les occajtons du pechépour


pouvoir entrer dans cette Demeure. Que ceux
qui y sont entrés ont sans cesse devant les yeux
la crainte de retomber dans leurs premiers dé
reglements. Que ce n'est que ceux qui sent pe
ne-
»
III.Tìemeure. Chap. t. 411
tietrés de cette crainte qu'on feut assurer être
entrés dans le chemin du salut. Explication
de divers caraEleres de cette crainte. Queponr
s'avancer dans la pieté, il est avantageux de
choijìr quelque personne pieuse à qui l'on obéijse.

ï . /""Œux qui sont demeurés victorieux dans ces


combats par la perseverance qu'il a plu à
Dieu de leur donner, &qui sentant dans le fond
de leur cœur une douleur profonde de leurs pe
chés , ont une très-grande crainte d*y retomber à
l'avenir; ceux-là, dis-je, sont arrivés jusqu'à cet
te troisiéme Demeure. Mais l'êtat de cette crain
te de Dieu n'estbien connu que desames qui en
ont l'experience. L'on peut dire de celles qui en
font pénetrées, qu'elles ont le bon-heur d'être ve
ritablement entrées dans le chemin du salut ; $C
que c'est d'elles dont parle le Saint Prophete,
quand il dit , O que bien-beureux est l'homme qui
craint le Seigneur ! C'est une sentence que mon
esprit grossier n'avoit pû jusqu'ici bien compren
dre ; & je ne sçaurois jamais rendre à Dieu les
actions de graces que je luy dois de m'en avoir
donné l'intelligence. Remettés-vous devant les
yeux, mes filles, les exemples de David, de Sa
lomon, & de tant de personnes pieuses, qui font
tombées dans de grands pechés , ou qui sont en
tierement retournées à leur premier tram de vie.
Cette pensée ne se presente jamais à mon esprit
que je n'entre dans une extrême frayeur. Car
quelle aííurance puis-je trouver dans une vie aussi
mal employée que la mienne ? Te vous avoue
Dd 4 »al
^zz . Château de VAme ,
naïvement que je tremble en écrivant ceci , St je
ne comprens pas , ni comment je le puis écrire , ni
comment même je puis vivre lorsque j'y pense.
2. Que cette vie est miserable, d'être ainsi obli
gés , comme ceux qui ont toujours les ennemis à
leurs portes, d'avoir les armes à la main pour se
guarantir de surprise ! Mon Dieu , au milieu de
tant de sujets de craindre , quel plut grand con
tentement sent avoir une ame cfue celui de mar
cher avec crainte & avec tremblement dans les
saintes voyes de vos commandemens & de la pie
tés de peur qu'il ne luy arrive , faute de v;gilan
ce & de circonspection , de manquer au respeEl
quelle vous doit , & d'y faire quelque faux pas
qui vous soit desagreable ! Ne vous fiés point ,
mes Filles, je vous en conjure, en vôtre retrait-
te, en vos mortifications , en vôtre separation des
choses du monde , en vos continuels exercices d'O
raison , en vos communications avec Dieu. Tout
cela est bon : mais ij ne sussit pas pour vous ôter
tout sujet de crainte. Gravés dans vôtre mémoi
re , & medités souvent cette importante senten
ce , que je ne puis m'empêcher de repeter encore
un coup: Heureux celuy qui craint le Seigneur!
Que si nous nous persuadons qu'il ne nous reste
plus rien à faire , parce qu'en nous rendant Reli
gieuses , nous avons renoncé de nôtre plein gré
non seulement à ce que nous possedions en parti
culier, mais en generai à tous les avantages du
monde, &même àl'afTection de les posseder ; &
que tout cela nous porte à nous flatter qu'étant
fort avancées dans la perfection, nous avons sujet
777. Demeure. Chap. i . 42 3
de pretendre que Dieu nous introduise enfin dans
son Palais royal , nous nous trompons alors fort
mal-heureusement. Ayons plûtôt lbin de conside
rer sans cesse ce precepte de Jesus-Christ que nom
sommes des serviteurs inutiles, quoy que nouspuis
sions faire. Car quelle proportion y peut-il jamais
avoir de nos œuvres à la grandeur d'un Dieu , Sc
de nôtre reconnoissance aux bienfaits dont nous
luy sommes redevables ; puis même que nos bon
nes œuvres, & nôtre gratitude sont de purs effets
de fa grace & de fa misericorde sur nous ?
3 . Musieurs trompés par le zele d'une devotion
superficielle , s'imaginent qu'ils sont dans une dis
position à faire des merveilles, s'il s'agisioit de don
ner à Dieu des preuves de leur amour : mais lors
qu'on leur montre ce qu'ils doivent pratiquer pour
devenir parfaits , ils se retirent tout tristes , com
me le jeune homme de l'Evangile à qui nôtre
Seigneur dit de quitter ses biens pour le suivre. Cer
tainement pour porter l'ame à s'abandonner since
rement à Dieu, &à le faire regner dans elle avec
une souveraine puissance, il ne lussit pas d'en avoir
quelque desir vague , où de le dire de bouche ; iì
faut que ce sentiment soit réellement dans le fond
du cœur, &que les effets en fassent connoître la
sincerité. Sans cela, nos desirs & nos paroles sont
illusoires , & ne servent qu'à nous entretenir dans
la securité & dans la bonne opinion de nous-mê
mes. Examinons si nous trouvons en nous cette
circonspection & cette assiduité avec laquelle les
Saints ont travaillé àl'ouvrage de leur salut, cette
ferveur d'amour qu'ils onteuë pour Dieu, ce pr°-
Dd 5 f°nd
414 Château de FAme,
fond respect:, cette crainte de luy deplaire, qui à
été telle dans eux, qu'il a souvent fallu un mira
cle tout particulier de la grace pour les empêcher
d'en mourir. C'est dans cette troisiéme Demeure
que l'ame est toute penetrée de ces sentiments.
Ceux qui n'ont jamais senti en eux rien d'appro
chant ne doivent point se flatter d'y être parvenus.
Seigneur , à qui nulle verité n'efi cachée ; êj>row
vés-nous, afin de nous donner par cette épreuve la
connoijsance de notu-mêmes !
4. Dans quelles foiblesies ne voit-on point tom
ber certaines personnes qui admirent pourtant leur
propre disposition , & qui sont bien aises qu'on
l'admire comme elles ! Cependant si ces person
nes souffrent quelque perte de bien , quoy qu'il
leur en reste encore plus qu'il n'en faut pour en
tretenir honnêtement leur famille, elles ne laissent
pas de s'en inquieter autant, que si cela les redui-
soit à manquer de pain. Dans quelle disposition
peut-on croire qu'elles seroient , si Dieu leur or-
donnoitde quitter tout pourl'amourde luy? El
les disentassés ordinairement , que leur affliction
vient de ce qu'elles ne peuvent plus faire tant de
liberalités aux pauvres. Mais on devroit sçavoir
que le dessein de Dieu dans ces épreuves , est
d'affermir la paix dans nos ames par la soûmission
de nôtre volonté à la sienne , au lieu de cette pre
tendue charité pour les pauvres , aux besoins des
quels Dieu sçaura bien pourvoir par d'autres voyes
que par les nôtres. Si ces personnes ne sont point
encore assés parfaites pour se soumettre tranquille
ment à Dieu dans cette rencontre, qu'elles recon
III. 'Demeure. Chap. i .
noisiènt au moins qu'elles ne sont point arrivées à
cette liberté des enfans de Dieu , qui maintient
l'eíprit dans le calme : qu'elles la luy demandent ;
Sc qu'elles se disposent par leurs soupirs à la rece
voir de sa bonté.
5. Quel jugement peut-on faire encore de ces
personnes devotes , qui profitent avec tant de soin
de toutes les occasions d'acquerir du bien , quoy
qu'ils en ayent déja sussisamment pour subsilter ?
Si c'est un don qui leur vient d'un parent , ou
d'un ami , sans qu'ils l'ayent recherché en aucune
maniere , à la bonne heure. Mais de travailler pour
cela, on peut lesasiurer qu'ils n'arriveront jamais
par ce moyen au Palais de ce grand Roy , quelque
ípecieux que soient tous les pretextes de bonne
intention dont ils se servent pour couvrir leur avi
dité. Us ne sont pas moins sensibles à la moindre
atteinte qu'on puifîe donner à leur honneur. Car
on les voit alors dans des inquietudes , dont ils
ont peine à revenir. Us sont cependant du nom
bre de ceux qui meditent depuis long-tems, ou
qui se mêlent de raisonner en maitres sur la pau
vreté volontaire de nôtre Seigneur Jefus-Christ,
sur les mépris & les outrages qu'il a bien voulu
endurer pour 'l'amour de nous , fur les grands
avantages qu'on retire de la souffrance, & d'être
rendus en cela conformes à nôtre Divin Redemp
teur* Mais qu'il y a loin entre discourir ou mediter
fur les devoirs du Christianisme , Sc les pratiquer !
J'ay rapporté icy , mes Sœurs , quelques exem
ples, qui vous paroitront dèsl'abord ne nous con*
venir du tout point. Mais croyés moy , il s'offre
áf%6 Château de l'Ame
aíles de petites occasions de l'éprouver : ainsi je
suis persuadée que vous en pourrés tirer des conse
quences utiles pourconnoitresi vous êtes entiere
ment détachées de l'affection des choses auxquel
les vous ayés renoncé en quittant le monde , Sc
voir si vous êtes maitresses de vos passions. Ces
personnes , dont je viens de parler , ont une cer
taine prudence qui compasse toutes leurs actions.
Leur raison prend soin de regler leurs austerités,
de peur qu'elles ne nuisent à leur' santé , & ne
passent les bornes d'une diícretion purement hu
maine. Mais je vous conjure, mes Sœurs , par vô
tre amour pour Nôtre Seigneur , de remettre entre
ses mains & vôtre raison &vos craintes; afin de
vous êlever au dessus des inclinations Sc des arti
fices de l'amour propre : parce que tandis que nous
ne serons pas depouillées de nous-mêmes, nous
serons sans cesse chargées du poids de nôtre miíere.
6. Je ne sçaurois m'empêcher de dire ici un
mot d'une infirmité quej'ay remarquée dans quel
ques bonnes ames , qui aprés être effectivement
arrivées à l'heureux êtat de cette troisiéme Demeu
re, Sc même aprés y avoit passé plusieurs années
d'une maniere si parfaite qu'il y avoit sujet de croi
re qu'elles étoient entierement détachées du mon
de ; neânmoins lorsque Dieu a voulu les éprou
ver en des choses assés legéres, elles sont tombées
dans de si grandes inquiétudes, Sc dans un tel
abattement, que j'en étois étonnée, Sc craignois
fceaucoup pour elles : car comme il y avoit très-
iong-tems qu'elles faisoient profession de vertu ,
Sc qu'elles se croyoknt capables d'en faire des le-
, ., çons
HISDemeure. ChapX. 4x7
icons aux autres, tous les conseils qu'on leurdon-
noit étoient inutiles. Je ne voy point d'autre re
mede pour les consoler, que de leur témoigner
une grande compassionde leur peine, comme en
effet , elles ont un très-grand belbin qu'on en use
ainíî à leur égard. Il faut donc se bien garder de
contredire leurs sentimens; parce qu'étant persua
dées qu'elles endurent pour i'amour de Dieu [la
peine de leur êtat] , elles ne peuvent s'imaginer
qu'il y ait de l'imperfection. Il n'y a pas sujet de
s'étonner qu'elles y tombent ; mais il y en a, ce
me semble, de voir qu'elles y demeurent si long-
tems. .Dieu retire souvent pour un peu de tems
ses faveurs de ces ames choisies , pour leur faire
reconnoitre quelle est leur misere, & qu'elles ne
font rien par elles-mêmes. Il arrive aussi quelque
fois que leur déplaisir de voir qu'elles ne peuvent
s'empêcher d'être touchées des choses de la terre,
leur est un surcroit de douleur. O que c'est une
grande misericorde de Dieu pour ces pauvres ames,
qu'il daigne faire servir cette imperfection de leur
êtat d'un remede essicace pour les rendre encore
plus humbles qu'elles ne font !
7. Humilions nous , mes Sœurs , si nous ne som
mes pas encore arrivées à ce degré de vertu, je
veux dire, à cette soâmission & tranquillité d'es
prit dont j'entens parler ici. L'humilité est un re~
mede infaillible pour la guerison de nos playes: Sc
quoyque nôtre Seigneur, qui est nôtre Divin Me
decin tarde à venir, ne doutés point qu'il ne viení
ne & ne nous guerisse. Ce fera un moyen d'en-
eaeer son infinie miséricorde à nous introduire
6 & ' - - - dans
4i8 Château de V^Ame ,
dans la quatriéme Demeure , & à nous faire mê
me éprouver d'avance dans cdle-cy, nonobstant
nos imperfections , des contentemens interieurs
qui surpasseront de beaucoup tous ceux dont nous
jouissons fur la terre. Mais je ne crois pas qu'ils
soient accompagnés de beaucoup de goûts extra
ordinaires pendant que nous serons encore dans
cet état d'imperfection ; fl ce n'est quelque fois>
pour nous exciter par la connoissance du bon-heur
qui se rencontre dans ces Demeures superieures,
à souhaitter avec ardeur d'y arriver. Je mets de la
difference entre les contentemens oc les goûts ,
êtant persuadée qu'il y en a une fort grande. Je
m'en expliqueray dans la Demeure qui fuit celle-
cy, à cause que je fèray obligée de dire quelque
chose des goûts que nôtre Seigneur fait qu'on y
trouve. Il est vray que la perfection ne consiste
pas dans les goûts , mais dans la crainte Sc l'amour
de Dieu. Cependant , mes filles , ne vous imagi
nés pas que cela doive refroidir la sainte ardeur
que nous pourrions avoir pour ces consolations ex
traordinaires , puis qu'elles font accompagnées
d'une force merveilleuse pour nous faire marcher
fàns peine dans le chemin de la vertu. Que si nous
n'en sommes point gratifiés aprés avoir fait tout ce
qui dépend de nous , Dieu , dont les secrets font
impenetrables, Sc qui connoit ce qui nous est le '
plus utile, aura la bonté de nous donner par d'au
tres voyes ce qui nous manque dans celle-cy.
8. Ceux à qui Dieu fait la grace d'être dans
cette disposition , font , sans doute , en êtat de
s'élever encore plus haut. Ainsi il me paroit im-
por-
ffl.'Demeure. Chap. i .
portant qu'ils s'accoutument à ne faire en quoy
que ce soit leur propre volonté. Que s'ils ne sont
ni Religieux ni Religieuses , il leur fera très-avan
tageux de s'adresier , comme font plusieurs , à
quelqu'un, à qui ils obéïsient avec promptitude,
en renonçant exactement en tout à leurs inclina
tions. Or s'ils sont veritablement dans ce desiein,
ils doivent bien prendre garde de ne point cher
cher des personnes de leur humeur, ou qui les flat
tent; mais qui soient desinteresiees , avancées dans p
la pieté, & qui connoisiànt par leur propre expe
rience la vanité des choses du monde , travaillent
sincerement à les en detromper. Je sçay par ex
perience que les actions de vertu que nous
voyons faire à ceux que nous frequentons , nous
animent à les imiter ; de même que les petits oi
seaux s'enhardissent à voler en voyant voler leurs
peres; en quoi bien que d'abord ils ne puisiènt al
ler guere loin à cause deleursoibleffe,ils se forti
fient pourtant peu-à-peu , & deviennent avec le
tems aísés forts pour les suivre par tout. Enfin
comme les ames dont j'entens parler ici , sont fort
imparfaites ; & qu'étant encore proche des plus
baffes Demeures , elles ne sont pas fondées sur la
terre ferme , telle qu'est celle des personnes qui
font formées aux humiliations & à la souffrance,
& qui ne recherchent plus ni les contentemens ,
. ni les aises de la nature , elles doivent se defier
d'elles-mêmes , jusqu'à éviter les occasions de pro
fiter à leur prochain , soit par leurs instructions ,
soit parleurs exemples; de peur qu'en le voulant
retirer du peché par un zele indiscret, elles ne
tom-
43o Château de PAme]
tombent avec luy dans les filets du Demon. Qu'el
les laissent donc à Nôtre Seigneur le foin des ames
qu'il a créées, & se contentent de prier pour el
les avec ferveur. Ces prieres ne demeureront pas
fans essicace auprés d'un Dieu qui desire leur salut
bien plus ardemment que nous-mêmes. Qu'il soit
beni aux siecles des siecles !

QUATRIEME DEMEURE.

CHAPITRE L
Que les choses qui se pajsent dans cette Demeure
& dans les suivantes, sont surnaturelles. La
difference qu'il y a entre les contentements &
les goûts , lesquels goûts la Sainte nomme auffi
Oraison de quietude. Que c'estprincipalement
par les effets que l'on connoitsi l'ame est veri
tablement dans cette sainte quietude,

I. /^Omme les choses qui se passent dans cette


V> quatriéme Demeure & dans celles qui sui
vent sont surnaturelles , j'ay grand besoin d'implo
rer l'assistance du St. Esprit , afin qu'il m'inspire
ce que j'ay à dire pour en donner les plus justes Sc
les plus claires idées qu'il me sera possible , à ceux
qui n'en ont point encore d'experience. Quant à
ceux qui l'ont déja , ils m'entendront fans nulle
peine, principalement si leur experience est gran
de. Jesus mon Divin Sauveur, faites s'il vous
piait que je puijfe m expliquer en cecy d'une ma
niera
IV. 'Demeure. Chap. t. 431
Htére propre à me bien faire entendre âmes Soeurs»
Jì vous jugés quelles en puijsent recevoir quelque
utilité l
2. L'on s'imaginera peut-être que pour parve
nir à ces dernieres Demeures il faut avoir été
long-tems dans les autres : mais il n'y a point de
regle certaine là deflùs ; parce que Dieu , qui est
libre dans la distribution de ses faveurs , les don
ne à qui il lui plait , quand il lui plait, & erì la
maniere qu'il lui plait , & qu'il le juge necessaire
pour nôtre bien dans les conseils impenetrables
de sa sagesse. Neânmoins on voit ordinairement,
sur tout dans les trois premieres Demeures , que
les ames ne passent de Vune à l'autre qu'aprés
qu'elles y font disposées parleur ferveur , par leur
assiduité, &par leur fidelité aux graces qu'elles y
reçoivent.
3. Les bêtes venimeuses , dont j'ay parlé* je
veux dire, les tentations, entrent rarement dans
ces dernieres Demeures. Je crois pourtant qu'il
nous est avantageux qu'elles s'y glissent de tems-
en-tems , à cause que , sans cela , le Diable pour-
roit mêler de fausses douceurs aux consolations
qu'on reçoit de Dieu dans eet êtat d'Oraison, .&
nous laisser dans une même assiete d'esprit , & tou
jours égale; laquelle je ne sçaurois croire être feu-
re , ni m'imaginer que ce soit là la maniere dont
Dieu agit envers nous durant nôtre exil sur la terre.
4. Mais pour venir enfin à la difference qu'il y a ,
comme j'ay dit , entre les contentemens & les goûts
que l'on reçoit dans l'Oraison;il me semble qu'on
peut appeller contentemens les sentimens de joye
Ee où
' 43*3" .Chat'eâu d&itoíÊúiè,7 1
où nous. entrons parnotre meditation ,&tjo$ prie*"
res.v .11 eftvray que ces sentimens ne.nous vien
nent que par 1 assistance de Dieu, sans láquelle.
nous ne pouvons abiôlument rien; (ce;qù!il faut
toujours poser comme un principe constant & as-'
suré:). neanmoins nous pouvons les xonsìderer
comme uníûuit , dontálj a' plu à Dieu ?de couron
ner ;hôtre ,travail quand;il est entrepris & conti
nué' avec le secours; de; fa grace. Or .ces íenti-
mens . font :de mêrae 'natòre ?que ceux dont nous
sommes touchés dahs'ksxhoses purement tempo-,
relies , jœmráejilárriviecà l'accasion d'un bori-heur
extraordinaire auquel on ne .s'attendoitpas^quoy
que pourtant céux que: rious recevonsdans FQrai
son ioient plus nobles j,': parce qu'ils fetterrniné'nt à
Dieu! jl^isales ;stndrnensdoht il is'agityìdahs cette,
quatriéme Demeure, auxquels je donne ie nom:
de go'ûts^ & que j'ay nommé ailleurs' Oraìfon, de
ejutemde i'íorn certaines douceurs queDieu repand
dans l'ame par une 'grâce, toute surnaturelle.,' qui
&' remplit d'une paix & d'une tranquillité qui sur
monte, doute lalcâpácitédë l'entendementhumain,
qui ne peut comprendre eh quelle mánierècela se
6k » htm 'qu'elle ne' laisièr pás;dë 'le convaincre for
tement qu'une telle grace ne luy íeauroit venir que
de la .hberalité surabondante du souverain Maître
de la nature. Ceux qui auront souvent éprouvé'
ces conteritemens&ces goûts, n'auront nulle pei
ne à' comprendre la difference qu'il y?» dcs ûns
aux autres : ceux qui n'en ont point d'expefieriC©
ne peuvent que s'enformèr ides idées obscures Sc
6c très-imparraites. vx.wàv ,v . » ., ï. 4
al 5, Pour
IVSDemèure. Chap.i. 433
'. 5s. Pour mieux faire entendre cecy , je crois que
l'on peut comparer les contentemens que l'on re
çoit dans l'Oraison parla meditation, & les goûts
ou consolations surnaturelles que donne TOraison
de quietude, à deux sortes d'eau qui rempliraient
un bassin en deux differentes manieres. Les con
tentemens que l'ame reçoit par la meditation ,sont
comme une eau commune qui luy: viendroit de
fort loin par l'artifice des Aqueducts, ou qu'elle
seroit obligée de tirer d'un puits profond par le
moyen des instrumens qu'on employe àcetusage.
Au lieu que les consolations surnaturelles qui inon
dent l'ame dans l'Oraison de quietude , sortent
immediatement de la^source même, qui étant fort
grande, luy fournit avec abondance une eau ex
traordinaire & admirable , qui coule fans cellè,
lans qu'elle ait besoin pour ce sujet de se donner
nulle peine ni d'user d'aucune industrie. .
." .6. Quoy que nôtre cœur ne reísente pas d'a
bord ce plaisir comme il ressent les. plaisirs de ce
monde terrestre , il eft est enfúitte tout penetré.
Et cette eau celeste ne remplit pas seulement tou
tes les puisiànce de nôtre ame , elle se repand aussi
sur le corps; de sorte que Dieu en êtantla soiir-
ee;vi'homme tout entier, c'est à dire tant inte
rieur qu'exterieur j est comme un bassin dans le
quel elle, se décharge par une effusion non. moins
douce Sc tranquille qu'inconcevable.j 'avoue que ce
que jeconnois de ces secrets cachés au dedans de
nous, me donne un extreme étonnement ; Sc com
bien doit-il y en avoir d'autres qui nous sont in
connus! ' 1 ': '
Ee z 7'Ce£-
434 Château de tAme \ .
7. Cette eau Divine ne me paroitpas fbrtîr du
cœur , comme font les contentemens ; mais du
fonds & du centre de l'ame ; & lorsqu'elle com
mence à en sortir, elle exale comme une odeur ad
mirable, de même que s'il y avoit en ellcd'excel-
lens parfums qui s'éleveroient d'un brasier , les
quels remplissent l'ame d'une douceur ravinante ,
& dont l'efiêt sensible passe quelque fois jusqu'au
corps. Ce n'est pas, mes Sœurs, qu'il faille s'ima
giner icy qu'on fente réellement ni de la chaleur
ni de l'odeur: c'est une chose purement spirituel
le, que je tâche de faire comprendre le mieux
qu'il m'est possible par des images empruntées des
choses materielles. Celles de vous, mes Sœurs,
qui ne l'auront point éprouvé, peuvent croire sur
ma parole que cela se passe de la sorte, & que du
moins je rapporte sincerement les choses comme
je les comprens ; car, parla misericorde de Dieu,
j'aimerois mieux mourir mille fois que de mentir.
Or bien que l'ame quial'experiencede ces goûts,
les fente plus réellement Sc les connoisse plus clai
rement que je ne suis capable de l'exprimer , elle
n'auroit jamais sçeu auparavant en avoir aucune
idée tant soit peu approchante de ce qu'elle en con-
noit, quelques efforts qu'elle eût fait pour se l'i-
maginer : ce qui montre que ces goûts ne peu
vent venir de nous ; mais de cette pure & éternel
le source de la misericorde Divine. Seigneur mon
Dieu, vôtre grandeur infime est unabyme impe
netrable. Cependant quoy que nous soyons comme
des enfans encore imbeciìles ,nous osons nous ima
giner d'en connoìtre quelque chose , nont qui ne
con
JV.Demenre. Chap\t. 435'
connoijsons pas feulement la moindre sortie de ce
qui se passe dans nom , & que l'on peut dire être
moins que rien en comparaison des merveilles qui
font en vous. Aíais tela n'empêche pas que nous
ne voiyons avec admiration dans vos créatures des
effets de votre puijjance infinie. Si je dis icy quel
que chose que l'on juge ne s'accorder pas entiere
ment avec ce ^ue j'ay écrit en d'autres traités/il y
a déja prés de quinze ans, il ne s'en faut pas êton
ner ; à cause que Nôtre Seigneur me donne peut-
«tre maintenant là deflùs plus de lumiere que je
n'en avois alors.
8. Au reste, il ne me semble pas que nospuis-
lànces soient unies dans cet état d'Ò raison, ex
cepté seulement nôtre volonté , qui m'y paroit unie
«n quelque sorte à celle de Dieu. Mais c'est par
les effets & par les œuvres que l'on connoit si l'a-
me est veritablement dans cette sainte quietude ,
n'y ayant point de meilleur creuset pour êprouver
jusqu'où va la pureté de cet or celeste. En écri
vant cecy, il me revient dans l'espritce verset du
Livre des Psaumes, Vous avés dilaté mon coeur.
En effet, la veritable Oraison de quietude pro
duit comme une dilatation & un êlargisièment
dans l'ame, qui la rend capable de contenir un
très-grand nombre de graces , dont Dieu la com
ble ; de même qu'une source s'étendroit & s'élar-
giroit à proportion de l'abondance d'eau qu'ejle
produiroit. Au lieu donc qu'auparavant l'ame étoit
renfermée dans certaines bornes à l'êgard de ses
devoirs envers Dieu , elle y agit avec une beau
coup plus grande étendue. Les travaux , les aufte-
Ee 3 rites»
436 . 'Château de FAme* T.
lités , lès afflictions ne l'étonnent plus ; parce que
fa foy étant plus vive , elle les souffre non seule^
ment avec patience , mais encore avec joye dans
la persuasion où elle est qu'elle les souffre pour
l'amour de Dieu. Les douceurs celestes qu'elle a
goûté lui donnent du dêgoût pour les vains plai
sirs du monde, & la dégagent peu-à-peu de Rat
tachement qu'elle y avoit. Enfin elle le trouve en
toutes choses changée en mieux ,Sc se sent croître
de plus en plus en vertu , craignant plus que ja
mais de deplaire à son Dieu, . qui daigne la favo
riser de marques si precieuses de sa bonté , & s'a-
neantisiànt davantage dans la vûë de son indigni
té Se de fa propre misere par les nouvelles connoiC
sances, que cet êtat d'Oraison lui donne des gran
deurs adorables & incomprehensibles desonCrea-
tCUr" CHAPITRE II

Ce que c'est cjite l'Oraison de recueillement surna


turel. . Que cette Oraison}recede ordinairement
l'Oraison de quietude. Quels font les égare
ments de l'imagination qui arrivent quelque
fois durant l'Oraison de quietude. Deux im-
j)ortans avis de la Sainte à ceux qui fant en
trés dans cette Demeure. Si une ame addon-
née à la Contemplation doit' retenir l'entende-
ment dans l'inaílion , ou plutôt dans Vatten
tion à ce que Dieu opere dans elle , ou luy lais
ser la liberté d'agir & de discourir.
1. ¥ 'Oraison de quietude eft presque toûjows
. X> P^cedée d'une autre sorte d'Oraison qu'on
IV,. 'DerrteuYei Chap.W 437
nomme Oraison de recueillement fhrnatureLhoïÇ-
que par la grace de Dieu nous le cherchons dans
nous, nous l'y trouvons jdûtôt, sans doute, que
dans les creatures , comme S. Augustin dit l'avoir
êprouvé-. Mai? ne vous imaginés pas , mes Sœurs ,
que nous nous trouvions recueillies en Dieu ', de
la maniere que je l'entens ici , par industrie de
nôtre entendement, én pensant ou en nous re
presentant que Dieu est en nous. Veritablement
c'est une fort bonne maniere de mediter,. & cha
cun peut avec le secours de la grace en retirer de '
fort grands profits , principalement si l'on a foin de
faire cesser de tems-en-tems l'action de l'entende-
ment pour donner lieu à la volonté de produire
quelques douces affections d'humilité , de respect
oc d'amour pour Dieuj puisque l'efìènriel de ces
saintes demeures est de beaucoup aimer, & non
pas de beaucoup penser. Mais le recueillement
surnaturel est tout autre chose : caravant que nous
pensions à élever nôtre eiprit à Dieu, nous nous
' sentons déja recueillis d'une maniere si sorte, Sc
' en même temps si douce & si agreable , quel'ame
en est toute; surprise j ainsi que le peuvent têmoig-.
ner ceux qui en ont l'experience. ' Je crois que
Dieu ne fait cette grace qu'à des personnes qui ont
renoncé aumonde , si ce n'est pas en effet , à cau
se que leur-êtatne le' leur permet pas, au moins
' de volonté , & d'un desir qui les porte à faire une
attention particuliere aux choses interieures.
2. Cette Oraison de recueillement est , sans
doute, inferieure à celle de quietude', ou de
goûts Divins;, mais cest une disposition à y Par-
Ee 4 ve
438 Château de PAme ,
venir. Or comme l'entendementceflè d'agir dans
TO raison de quietude, & qu'il n'y comprend rien
du tout, il se trouve si êtonné, qu'il va quelque
fois errant de toutfts parts fans s'arrêter, pendant
que la volonté demeure si unie à Dieu , qu'elle ne
peut voir fans peine cet êgarement. Elle doit pour
tant dans cette conjoncture le mêpriser; parce
qu'elle ne pourroit s'y rendre attentive fans trou
bler l'operation de Dieu dans elle , & sans perdre
en même temps une partie du bon-heur dont elle
jouit, d'être toute penetrée de son amour. Il n'y
a pas plus de quatrç ans que je connus par expe
rience que l'imagination ci. l'entendement ne sont
pas la même chose. Je le dis à un sçavant homme,
qui me confirma dans ce sentiment. Cela me mit
depuis dans un grand repos de conscience; car il
m'arrivoit asies souvent que dans le tems même
que toutes mes puissances me paroifîoient occu
pées de Dieu & recueillies enluy, je voyois mon
imagination si troublée & si égarée, que j'en êtois
dans un êtonnement extreme & dans une trés-
grande affliction : au lieu qu'à present je consi
dere cet êgarement plûtôt comme un bien que
comme un mal. Il ne saut donc point nous trou
bler, ni abandonner l'Oraison, quelques grands
que puisient être lesêgaremens de nôtre imagina
tion , ^pourveu qu'il n'y ait point de nôtre faute ,
ainsi que je le suppose ici. Si c'est le Demon qui
les cause, il nous laiflèra bien-tôt en repos lors
qu'il verra que nous ne nous en inquiettons point :
que s'ils procedent de quelque infirmité qu'il peut
y avoir dan§ nôtre temperament ou dans l'êtatde
IV.'Demeurt. Cbap.r. 439
nôtre santé , nous devons les souffrir comme tant
d'autres choses dans lesquelles il est bien juste que
nous prenions patience. Nous pouvons aussi peu
les éviter quand nôtre imagination les presente à
l'ame, que nous pourrions nous empêcher d'en
tendre un son éclattant qui parviendroit à nos
oreilles, où d'être touchés des autres sensations
que produisent en nous les objets exterieurs qui
frappent vivement nos sens. Je confesse nean
moins , mes Sœurs , que tout ce que je viens de
dire vous servira peu li Dieu ne daigne vous con
soler par une grace particuliere, & mettre vôtre
esprit en repos dans cette forte de peines, où il
nous semble que nous n'avons pas de plus grand
ennemi que nous-mêmes. Mais mon principal des
sein en l'écrivant est de vous porter à implorer
humblement son secours, qu'il ne vous refusera
pas lorsqu'il jugera qu'il en sera tems, & qu'il sera
utile pour vôtre bien.
3. J'ay deux avis importans à donner à celles
d'entre vous qui seront arrivées à cette quatriéme
Demeure. Le premier est , de fuir avec un extre
me soin les occasions qui peuvent vous porter à
offenser Dieu. Car comme le spirituel y est fort
mêlé avec le naturel , on y est plus exposé aux ar
tifices du Demon que dans les demeures suivantes;
Ainst l'ame qui commence à goûter ces graces ex
traordinaires, ressemble à un enfant qui tette en
core , qui ne sçauroit quitter la mamelle de sa
mere sans courir risque de la vie. Il saut donc y
être plus assidues à l'Oraison que jamais, & tâcher
de vous affermir dans l'humilité ; puisque l'enne-
Ee j mi
440 Château de PAme , 7
jni de nôtre salut n'oublie rien de' son côté pour
seduire les ames que Dieu favorise de ces graces.
Je sçay le sujet qu'il y a de craindre, parla con-
noissance quej'ay de quelques personnes qui sont
tombées, faute de s'être tenues sur leurs gardes avec
assés de foin , & qui ont enfin abandonné l'Orair
son, en se retirant ainsi de Dieu, quivouloit les
honorer de son amitié , & la leur têmoigner par
de si grands bien-faits. La veritable disposition où
nous devons être pour recevoir de telles faveurs
est de nous en croire indignes , & de n'oser nous
promettre d'en être jamais favorisées. J'ay connu
des personnes, qui marchant dans cette voye de
l'humilité , & de l'amour qui n'a pour objet que
Jesus-Christ crucifié, non seulement ne desiroient
point ces consolations &ces goûts, mais prioient
Nôtre Seigneur de ne leur en point donner en
cette vie. En effet, la perfection ne consiste point
à avoir beaucoup degoûts, mais beaucoup d'hu»
milité & de pur amour. Putre que tous nos desirs,
toutes nos larmes , toutes nos meditations , enfin
tous les efforts que nous pouvons faire pour cela,
font inutiles; Dieu seul donne cette eau celeste à
qui il luy plait , & ne lá donne souvent que quand
on y pense le moins. Nous sommes à lui , mes
Sœurs ; qu'il dispose de nous comme il voudra.
Je suis pourtant persuadée qu'il nous accordera ces
gi aces , & plusieurs autres que nous n'oserions de
sirer, pourvu que nous nous humiliyons, cVnous
abandonnions entierement à son bon plaisir par un
principe de pur amour qui nous detache verita
blement de^ toutes choses & de nous-mêmes, pour
IV.:T>emeure. Chap. z. 441
le servir en la maniere qui luy sera la plus agrea
ble. Je dis veritablement , Sc non seulement de
pensée : à cause qu'il arrive souvent que l'on se
flatte d'être .libre & détaché, pendant que l'on efl
encore sous le joug de ses secrettes inclinations , &
de l'amour propre.
4. Le second avis , mes Sœurs , que j'ay à vous
donner, est au sujet d'un très-grand peril où j'ay
veu tomber quelques personnes , & particuliere
ment des femmes , qui y font plus exposées, à
cause del'infirmité de nôtre sexe. Oest que com
me quelques-unes font nonfeulement d'une com
plexion foible , mais encore d'un naturel leger &
credule, s'il leur arrive aprés de grandes austeri
tes, de grandes veilles, & de longues Oraisons,
qu'elles ressentent quelque contentement interieur
joint à' quel que defaillance exterieure , elles s'ima
ginent que c'est une veritable quiétude, ou un
veritable ravissement, quoy que ce ne soit qu'u
ne pure illusion, Sc la ruine de leur santé. Dieu
ne permette pas, s'il luy plait, mes Sœurs, que
le Demon trompe fi mal-heureufèment qui que
ce soit d'entre nous. Je connois une personne qui
demeurait huict jours en cet êtat fans sentiment,
&", je crois, fans en avoir aussi aucun veritable de
Dieu. Son Confesieur & plusieurs Docteurs de
grand nom y êtoient trompés, & elle-même l'é-
toit, car 'je ne orois pas qu'elle eût defíein d'im
poser. Cependant le Demon commençoit à pro
fiter de ses artifices sur eM Mais la chose ayant
été communiquée à un Directeur experimenté Sc
très-éclairé dans ces matieres , on obligea par sort
con
44* Château de VAme",
conseil cette personne à cesièr de pratiquer ces dé
votions indiícretes, à dormir , & à manger da
vantage, & ensuitte cela ceflà. Surquoy il faut
remarquer que lorsque c'est veritablement Dieu
qui agit, encore que l'on tombe dans une defail
lance interieure & exterieure , l'ame ne se sent
point affoiblie , ni le corps abattu ; de maniere que
l'on n'en souffre rien, du moins quantàl'exterieur.
De-plus , l'on ne demeure que fort peu en cet êtat
de defaillance, bien loin d'y demeurer fort long-
tems : Sc quoy que l'on rentre dans cette Oraison ,
Sc que l'on retombe dans la defaillance , l'on ne
perd rien de ses forces , Sc l'ame n'a pas des scnti-
mens moins vifs du bon-heur que ce luy est de se
voir fi proche de Dieu: Outre qu'il est facile de
connoître l'illusion de la fausse Oraison par les ef
fets qu'elle produit en nous, comme sont, Ratta
chement & la complaisance que l'on a en ces dou
ceurs , l'estime que l'on en fait Sc qu'on veut que
les autres en fassent , la negligence Sc le relâche
ment dans les devoirs de la vie active, & plusieurs
autres méchants effets de cette nature, contraires
à ceux que j'ay touchés cy-dessus. Toutes ces im
perfections marquent assés que la source d'où elles
procedent ne sçauroit être bonne. Je serois donc
d'avis que celles de nos Sœurs à qui ces choses ar
riveront, en parlent à la Superieure, qui doit, au
Leu de tant d'heures d'Oraison, leur ordonner
d'en faire peu , Sc les faire dormir Sc manger plus
q u'àl'ordinaire, jusqu'à ce qu'elles soient revenues
de leur infirmité. Que si leur complexion est telle
que cela ne suffise pas , je les prie de croire que
Dieu
IVSDemeure. Cbap.x. 443
Dieu ne se veut servir d'elles que pour la vie acti
ve, à laquelle il faut les employer, & les reduire
à une Oraison plus commune , en leur faisant com
prendre que Dieu veut peut-être éprouver l'amour
qu'elles luy portent , par la maniere resignée & re
noncée avec laquelle elles sopporteront cette pri
vation du plaisir qu'elles prenoient à leur êtat
d'Oraison.
5 . Quelques Contemplatifs ont accoutumé d'à -
gîter ici cette question , sçavoir, si une ame qui
s'adonne à la Contemplation, doit faire violence à
son entendement pour l'empêcher absolument d'a-
g'r, &l'obliger à être seulement attentif à ce que
ieu fait en nous ? J'avoue que je ne puis com
prendre comment on peut retenir ses pensées en
forte que cela ne nuise plus qu'il ne prosite. On
m'allegua sur ce sujet un traité du bien-heureux
Pere Pierre d'Alcantara. Comme je sçay qu'il avoit
une grande experience des choses interieures , je
le lus dans la diíposition de me rendre à fes fenti-
mcns ; mais aprés l'avoir examiné , je trouvay , si
je ne me trompe, qu'il disoit en substance la mê
me chose que moy , qui est, que puiíque celuy
qui se confie le moins en ses propres forces avan
ce le plus dans les choses purement spirituelles, le
mieux que nous puiflions faire est de nous mettre
en la presence de Dieu comme des pauvres, dont
la necessité parle pour eux ; & baisier ensuite les
yeux pour attendre avec humilité qu'il daigne
nous secourir dans nôtre misere. Que si par des
voyes qui ne se peuvent exprimer , il nous sem
ble avoir sujet de croire que ce souverain Maître
444 Château de l'Antevâ
de l'Univers nous a ecoutés, il est bon de demeu
rer encore dans le silence , & de tâcher à; empê
cher nôtre entendement d'agir. Mais il au con
traire il ne nous paroit point qu'il ait jette les yeux
fur nous, il ne faut point alors inquietter nôtre
entendement par de nouvelles contraintes, en
Kempêchant absolument d'agir , sur: tout dans ra
battement où l'ame se trouve dans cette rencon^
tre : 'mais luy laisser la liberté d'implorer le secours
de Dieu , en nous abandonnant neanmoins entie
rement à son adorable conduitte , & avec le plus
grand détachement de nos interêts qu'il nous se
ra possible. Qu'en effet , nous pouvons alors avec
le même effort que nous faisons; pounne. penser à
rien », penser à des choses fort utiles. Quand donc
il plait à cette suprême Majesté que. nôtre enten
dement se repose, c'est à nous à. soivre. tranquil
lement cet attrait Divin a qui nous découvre des .
secrets que l'eíprit humain est incapable, de pene
trer j &qui nous, éleve à des connoisiànces fî fort
au dessus de ce. que nous pouvons nous imagi
ner i que nous en demeurons comme abymés dans
un saint transport. Mais quand Dieu trouve bon
de ppus laisser dans la bassesse de nôtre propre ac
tion , alors au lieu d'enchainer nôtre entendement*
nôtre memoire , Sc nôtre volonté , il faut leur lais
ser faire leur ossice, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu
de les perfectionner encore davantage '> êtant cer
tain qu'il nuit plus qu'il ne sert d'agir avec la moin
dre contrainte dans ces choses interieures , où il
tie doit y avoir rien que.de doux & de tranquille.

c; CIN-
VfDemeure. 'Cbap. ì . 44^

CINQUIEME DEMEURE. '

CHAPIÏRE I.

En quoy consiste l'Oraisorï d'union. Deux marques


infaillibles auxquelles l'on connoìt que l'ame
ejl veritablement dans cette sainte union, i. là
certitude que Dieu luy en donne ; i. les vertus
admirables que la vraye union produit necejsai''
rement dans elle.

I. 'TpOutes les choses de la terre, mes Sœurs,


. JL soní fi fort au dessous de ce qui se passe
dans cette cinquiéme Demeure , & dans les deux
autres dont if me reste à parler , qu'il n'est rien
dans ce bas monde qui puisse nous fournir des
idées &'des comparaisons asses élevées pour nous
les faire comprendre. Mais , mon Dieu , puis que
par vôtre bonté;infinie vous faites la grace à vos
ferVatttes dégoûter souvent quelques-unes de ces
douceurs ineffables ; & quel'obctssance que je dois
à mes Superieurs m'impofè' mdîsoensablement le*
devoir 'de mettre suf le papier le peu quej'en cCttVf
nois, pour ^instruction de mes Sœurs , écïairés'i
moy, s'il vous plait de vôtre divine lumiere; afïrì
que je puisse leur en donner les connoissances qui
leur seront necessaires pour éviter les illusions de
cet esprit mal-heureux qui ïé:: 'transforme en Ange
de lumiere pour nous feduiré. '' ' '
2. Il est peu d'ames qur arrivent jusqu'à cetté
, cin-
446 Château de l'Amel .
, cinquiéme Demeure ; Sc il en est bien peu de cel
les qui y arrivent, qui ayent assés de constance Sc
de fidelité pour voir tous les tresors qu'elle renfer
me. C'est pourquoy , mes Sœurs , redoublons nos
travaux, nôtre ferveur, nôtre vigilance , & prions
le Seigneur de nous assister de fá grace, & de for
tifier nôtre ame jusqu'à ce que nous ayons décou
vert l'ímmensité de ce divin tresor qu'il a daigné
cacher au dedans de nous-mêmes. J'ay dit qu'il
est besoin pour cela qu'il fortifie nôtre ame ; afin
de vous faire connoitre que les forces du corps nc
sont pas neceflàlres à ceux à qui il ne les donne
pas. Enfin sa liberalité toute divine n'exige de
nous en échange de ces richeflès immenses , que
ce qui est en notre pouvoir. Qu'il soit beni à jamais !
3 ' 11 s'agit dans cette Demeure d'une sorte
d'Oraison que les personnes spirituelles nomment
d'un commun accord Oraisen d'union. La meil
leure disposition pour y arriver, c'est, mes filles,
de nous donner à Dieu fans reserve ; étant certain
que sa Majesté Divine nous fait de plus grandes
ou de moindres graces à proportion du plus ou du
moins d'empire que nous luy donnons sur fcios
cœurs. Dans l'Oraison de quietude l'ame paroit
assoupie, n'êtant ni bien endormie ni bien éveil
lée : au lieu que dans l'Oraison d'union elle est
très-éveillée au regard de Dieu, à qui feulement
elle vit; quoi qu'elle y soit endormie, ou plutôt
absolument morte aux choses de la terre , au re
gard desquelles elle n'a pas aussi besoin de se faire,
la moindre violence pour suspendre son entende
ment, puisqu'elle ne sçauroit y penser en aucune
o nu
V.TDemeure. Chap.i. 447
manière quand même elle le voudroit. Qu'une
telle mort est agréable , mes Sœurs ! C'est une
mort ; parce qu'elle détache l'ame de toutes les
actions qu'elle peut produire pour les choses cadu
ques de ce monde : elle est agréable , parce que
bien qu'en effet l'ame ne soit pas encore separée de
la prison du corps , il semble qu'elle s'en separe pour
se mieux unir à Dieu. Je ne sçay si en cet êtat il
luy reste assés de vie pour pouvoir même reípirer :
il me paroit que non ; ou que du moins , si elle
respire , elle ne s'en apperçoit pas. Son entende
ment voudroit s'occuper à comprendre quelque
chose de ce qui se passe en elle ; mais s'en trou
vant incapable , il demeure dans un tel êtonne
ment, qu'il ne luy reste aucune force pour agir de
quelque maniere que ce puisse être ; de même
qu'une personne qui tombe dans une grande defail
lance , devient comme morte Sc entierement hors
d'êtat de faire aucune des fonctions de la vie.
4. Jusqu'à ce que l'ame ait une grande expé
rience de ce qui se passe dans la quatriéme Demeu
re, elle ne sçait si elle dort ou si elle veille, ni lî
ce qu'elle sent vient de Dieu, ou du Demon, à
cause qu'il se transforme souvent en Ange de lu
miere ; Sc c'est ce qui la tient en sospens. Et il
est bon qu'elle soit ainsi retenue dansl'incertitude;
parce qu'étant encore foible Sc fans experience,
elle pourroit sc tromper elle-même , Sc tomber dans
les pieges du Tentateur. Il est vray que l'ame n'y
a pas autant de sujet de craindre les tentations
qu'elle l'avoit dans les trois premieres Demeures ;
neanmoins elle s'y trouve encore exposée à cer-
Ff ' tai
448 Château de FAme,
taines pensées, qui bien qu'elles ne luyfasièntpas
beaucoup de mal , ne laissent pourtant pas d'être
fort importunes , Sc de luy faire beaucoup de pei
ne. Mais pour ce qui regarde l'Oraison d'union,
dont il s'agit dans cette cinquiéme Demeure , l'i-
magination , la memoire ,. Sc l'entendement y font
tellement liés , que même les pensées n'y sçauroient
entrer pour troubler le bon-heur dont l'ame jouit
fl son union est veritable. Le Demon ne peut non
plus y trouver place pendant que la Majesté de
notre Dieu est unie à notre ame , parce qu'asors
cet eíprit mal-heureux n'oseroit s'en approcher ,
Sc ne fçauroit rien entendre des secrets qui se pas
sent entre son Seigneur & elle. Qu'un tel êtat est
heureux, où Dieu nous favorise de tant de gra
ces sans que le Demon Sc nous mêmes y puiffions
mettre des obstacles ! Et quels effets ne reçoit
point alors une ame de la liberalité de ce supreme
Monarque, qui prend tant de plaisir à donner, Sc
qui peut donner tout ce qu'il veut?
5. Veritablement lorsque nous aimons avec pas
sion les choses vaines, notre ame s'unit en quel
que sorte avec elles , Sc ressent dans cette sorte
d'union quelque plaisir ou quelque paix : mais
dans son union avec Dieu , efle éprouve des joyes
ausfi élevées au dessus de celles que l'on peut goû
ter sur la terre, qu'il y a de la difference entre les
diverses causes d'où elles tirent leur origine, ainsi
que le sçaventceux qui en ont l'experience. J'ay
dit quelque part ailleurs qu'il en est de-même que
si les contentements terrestres ne touchoient que
nôtre peau, Sc que ceux-cy au contraire pene-
.: . ", *. trassent
V. 'Demeure. Cbap.i. 44^
trassent julques dans la moelle des as. Je ne
sçaurois mieux nfexpliquer. Mais comme je crains»
mes Sœurs , que vous n'en soyés pas satisfaites , dans
l'apprehension que vous pourries avoir de vous
tromper dans des choses si interieures 8c de l'im-
portance de celles-cy , }e veux vous donner une
marque certaine qu'il a plu à Dieu de me faire
connoître aujourd'huy, à laquelle vous difcerneré»
manifestement si vôtre union est veritablement
Divine , ou non. Voicy donc cette marque , qui
me paroit très-certaine Sc très-manifeste. C'est
qu'aprés que Dieu a tiré l'ame comme hors d'el
le-même , Sc l'a privée de toutes ses fonstions ,
pour mieux imprimer en elle k connoisiance de
fbn infini pouvoir, en forte qu'elle ne voit, ni
n'entend , ni ne comprend rien durant le tems de
fbn union avec luy (qui est toujours très-court,
8c qui paroit encore plus court à l'ame qu'il ne
Pest en effet,) ce Roy de gloire entre de telle sor
te dans l'interieur de cette ame , Sc Phonore si plei
nement de fâ Divine presence , qu'elle est tont-à-
fait aflùrée, lorsqu'elle revient à elle-même, d'a
voir receu cette faveur. Et elle luy est toujours
presente, encore qu'il se passat beaucoup d'années
Jans qu'il luy en accordat de semblables : de sorte
qu'il luy en reste une certitude indubitable , qu'el-,
le sent bien ne pouvoir luy venir que de Dieu seul.
Comment, medira-t-on, pouvons-nous avoir
une fï grande certitude de ce que nous ne voyons
point ? A cela je ne sçay que repondre. Ce sont
des secrets de la toute-puisiànce de Dieu, qu'il
ne m'appartient point de penetrer. Je suis neân-
Ff z moins
4jT° Château de?Ame>
moins fort aíííurée que je dis la verité : & je ne
croiray jamais qu'une ame qui n'aura pas cettecer-
titude , ait été entiérement unie à Dieu. Elle ne
l'aura été, iâns doute, que par quelqu'une de ses
puiísiances , ou par quelqu'autre de tant de diffe
rentes faveurs qu'il fait aux ames. Ne cherchons
donc point des raisons pour sçavoir de quelle forte
ces choses se paísent, puiíque nôtre esprit n'êtant
pas capable de les comprendre , nous nous tour
menterions inutilement. Qu'il nous sussise de con-
conslderer que la puiíìânce de celuy qui opere ces
merveilles est infinie. Je me souviens sur ce sujet
de ce que dit l'Epouse dans le Cantique , le Roy
ma menée dans ses celliers. Or je considere le
centre de nôtre ame comme un cellier, dans lequel
Dieu nous fait entrer quand il luy plait& comme
il luy plait par cette admirable union, afin de nous
y enyvrer saintement de ce vin delicieux de sa
grace , sans que nous y puissions rien contribuer
que par l'entiere soumission de nôtre volonté à la
sienne ; nos autres puiflànces & tous nos sens de
meurant à la porte comme endormis , lorsque
Dieu entre dans le centre de nôtre ame. Vous
verrés dans la septiéme Demeure , mes Sœurs , avec
l'assistance de Dieu , que cette supreme Majesté
veut que l'ame entre dans luy-même comme dans
son centre, pour y goûter un bon-heur encore
plus grand que celuy dont elle jouit en celle-cy.
O mes filles, que nous verrions, de grandes cho
ses si nous ne voulions voir que nôtre basiesse &
nôtre misere ! Qu'il soit loue à jamais ! Ainsi
soit-il! . . .
6. Une
V. demeure. Chap.i. 45'1
6. Une autre marque infaillible pour connoître
íì nous avons été veritablement unis à Dieu dans
cette Oraison , ce sont les admirables effets que
cette sainte union produit necesiàirementdansl'a-
me. Eh , qui pourroit exprimer l'êtat où se trou
ve une ame aprés avoir été unie d'une maniere si
intime à cette source adorable & incomprehensi
ble de sainteté &de toute sorte de vertus, quoy
que le tems de son union n'ait duré qu'une demi-
heure, ne croyant pas qu'il aille jamais à davanta
ge ! Je puis dire avec verité que cette ame ne se
connoit plus elle-même , tant elle se trouve diffe
rente de ce qu'elle étoit auparavant. Elle se sent
un continuel desir de louer Dieu , & une sainte
disposition de souffrir toute sorte de travaux Sc
mille morts , si cela est neceffàire , pour luy té
moigner son amour. Elle ne s'étonne plus des ac
tions merveilleuses des Saints ; parce qu'elle sçait
par experience que Dieu assiste Sc transforme de
telle sorte les ames, qu'elles ne paroisiènt plus être
les mêmes , tant leur foiblesiè est changée en for
ce. Elle a un amour incroyable pour la retraite Sc
la solitude : car comme elle a éprouvé que Dieu
seul est capable de la mettre dans le veritable re
pos, qu'elle ne peut attendre des creatures; tout
ce qu'elle voit desormais sor la terre lalasiè, la dé
goûte , luy deplait , principalement quand Dieu l'a
favorisée diverses fois de semblables graces. Elle
souhaitte avec tant d'ardeur le salut de tous les
hommes , qu'elle ne peut voir fins une extreme
peine l'obstination qu'ils ont à mépriser les sacrés
desseins de sa misericorde sur eux. Mais je parle^
Ff 3 »y
4s* Château de fi^ftne ,
ray plus particulierement de ces mêmes effets dans
la demeure suivante , où Dieu les opere dans lV
me d'une maniere encore plus merveilleuse , lors
que de son côté elle s'efforce de passer plus avant.
7. Ce dégout que l'ame conçoit pour les cho*
ses du monde , luy inspire un si grand defir d'en
sortir , qu'elle ne trouve du soulagement qu'en
pensant que Dieu veut que nous vivions dans cet
exil: & même cette penseene sussit pas pour con
soler cette ame , parce qu'elle n'est pas encore en
tierement soumise à la volonté de Dieu, comme
on le verra dans la suitte. Elle ne laisse pas nean
moins de s'y conformer, quoy qu'avec peine, Sc
fans pouvoir s'empêcher de répandre quantité da
larmes toutes lesfois qu'ellefait Oraison; nonscu-
lement dans la veuëde fa propre imperfection 8c
du peril où nous sommes dans cette miserable vie
de tomber dans le peché, mais encore par le dé
plaisir qu'elle a de voir tant de personnes offenser
Dieu, Sc courir à leur perte en suivant le funeste
penchant de la cupidité & de l'amour propre. O
merveilleux effet de la puissance de Dieu J Il n'y
avoit que peu d'années, Sc peut-être peu de jours,
que cette ame ne pensoit qu'à elle-même ! Qui
luy a donné ces scntimens si grands & si vifs , que
l'on ne sçauroit acquerir durant plusieurs années
de meditation? Il est certain qu'il y a une gran
de difference entre la peine que souffrent ici les
ames, & celle qui ne nous vient que de la medi
tation , quelque application que l'on y apporte :
car encore que nous puifïìons avec l'assistance de
Dieu nous beaucoup occuper de ces pensées, el
V^Oemeure. Chap.t\ 45*3
lés ne nous penetrent pas de douleur jusqu'au fond
da cœur , ainsi que le font ces ames , sans y con
tribuer rien par elles-mêmes, & quelque fois sans
le vouloir. Quelle peut être, mes Sœurs , la cause
de ces admirables effets dans cette ame ? C'est
que Dieu la scéele alors de son seeau , lans qu'el
le sçache de quelle sorte cela serait. Tout ce qu'el
le y contribue de son côté, c'est de recevoir cette
impression sans y resister. O bonté merveilleuse de
mon Dieu, de vouloir ainsi tout prendre sor luy,
& de se contenter que cette cire , qui est nôtre
volonté, n'y apporte point de resistance! Vous
voyés , mes Sœurs , que par cette maniere d'agir
de Dieu envers l'ame, son grand & adorable des
sein sur elle est de luy donner à connoître qu'il
l'aime & qu'elle est à luy ; non seulement pour
l'encourager à poursuivre sa course avec joye,
mais pour l'animerà redoubler son ardeur par les
sentimens de gratitude que doit exciter en elle un
têmoignage si singulier de son Divin amour. . . \
8. Lorsque je considere sur ce sujet que le tour
ment qu'une personne que je connois souffrait de
voir offenser Dieu , lui étoit si insuportable, qu'el
le auroit donné fa vie avec joye pour s'en déli
vrer ; je pense en moy-même que si une ame ,
dont l'amour pour Dieu & pour son prochain se
peut dire n'être rien en comparaison de celuy de
Jesus-Christ , souffre une si grande peine , quelle
devoit être celle de ce Divin Redempteur , à qui la
perte de tant de personnes & tpute la multitude
des pechés commis contre l'honneur de son Pere,
étoient presentes? Je sois persuadée qu'une si vive
Ff 4 don
4? 4 Château de l'tyítne,
douleur lc touchoit beaucoup davantage que cel
les qu'il a endurées jsur la croix de la part de ses
bourreaux : parce que le plaisir de nous racheter
par sa mort, & de témoigner en soumettant sa
resignation à la volonté de son Pere , les adoucis-
soit j de même que nous voyons qu'une ame vive
ment touchée de l'amour de Dieu ne sent presque
point la rigueur des plus rudes austerités , ou des
tourmens les plus cruels. Je ne doute même point
que nonobstant la joye que Jesus-Christ avoit d'ac
complir si parfaitement la volonté de son Pere , sa
douleur de le voir tant offensé, &tant d'ames se
precipiter dans l'enfer , ne fut si extreme , qu'une
feule journée de la peine qu'il en souffroit , n'eût été
capable de luy faire perdre plusieurs vies, si la
Divinité n'avoit operé en luy à cet égard un mira
cle continuel & special pour l'empêcher de mourir.

CHAPITRE II.
La Sainte, pour expliquer plus particulierement
la nature de l'Oraifòn d union , se sert de la
comparaison de deux personnes qu'on engage à
diverses entrevîtes , avant qu'elles prenent la
derniere resolution de se marier ensemble. Que
quelque élevé que soit l'état de cette Demeure ,
l'ame n'yest pourtant pas dans une entiere a/fu-
rance. Divers avis pour s'y conserver.

i. 1)Our tâcher de vous mieux faire entendre,


X mes Sœurs , ce que c'est que la sainte union
dont il s'agit dans cette cinquiéme Demeure, je
vais me servir dune comparaison, qui, quoyque
gros
F.7)emeure. Chap. r. 4 5' 5'
grossiere, pourra vous en donner une idée un peu
plus nette & plus distincte que celle que vous en
avés jusqu'icy. Vous m'avés oui dire diverses-fois
que Dieu contracte un mariage spirituel entre luy
& les ames ; & nous ne sçaurions trop le remer
cier de vouloir par un tel excés desa bonté fetant
humilier pour l'amour de nous. C'est de la com
paraison du mariage dont fay desiêindeme servir,
n'en ayant point qui exprime mieux ce que j'ay à
dire. Veritablement il y a cette grande difference
entre le mariage dont j'entens icy parler, Sc le
mariage ordinaire, que l'un est tout spirituel, au
lieu que l'autre est corporel : mais ils ont cela de
commun , que l'amour en est le lien. Il me sem
ble donc que cette union-cy n'accomplit pas en
tierement ce mariage spirituel : mais qu'ainsi que
lorsque dans le monde on veut faire un mariage,
les personnes qui doivent le contracter s'informent
reciproquement de leurs humeurs Sc de leurs in
clinations , Sc en viennent même jusqu'à se voir
pour être plus assurés' s'ils seront satisfaits l'un de
l'autre: Demîme lorsque l'ame & son Divin E-
poux en sont en ces termes , cette supreme Ma
jesté la voyant dans la disposition &dans la sainte
resolution de soumettre entierement sa volonté à
la sienne , veut bien en venir avec elle à une en-
trevûë, pour luy faire connoître jusqu'à quel point
va l'excés de l'honneur qu'il est resolu de luy faire.
Or c'est dans cette Divine entreveuë que consiste
proprement l'Oraison d'union. Et quoy que cette
Oraison , ou cette admirable entreveuë , dure très-
peu, l'ame y reçoit
V dansFf5 ces momens des connois-
r fan
456 Château de VAme, ;
fances fl hautes de son Divin Epoux que tous les
hommes ensemble ne luy tn sçauroient donner de
pareilles en mille années de rems. Ajoutés à cela,
que les perfections infinies de cet incomparable
Époux font une telle impression dans cette ame ,
qu'elle devient plus digne qu'auparavant de luy
être unie par un si fâint mariage ; parce qu'elles
augmentent de telle forte son amour & son reípect;
pour luy, qu'il n'est rien qu'elle ne desire defaire
dans la vûe de luy plaire, & de posièder un tel
honneur.
2. Mes cheres Soeurs , je m'adresië icy à celles
d'entre vous qui par la grace de Nôtre Seigneur
êtes arrivées à cet état , & vous conjure par luy-mê-
uie de veiller fans cefìe sur vôtre conduitte ^cau
se que l'ame n'y est pas encore asies forte pour
avoir lieu de mépriser les artifices & les efforts da
Demon , qui de son côté met tout en œuvre pour
traverser ce saint mariage. Mais lorsqu'il est accom
pli, ce qui arrive dans la septiéme Demeure, où
l'Epousc n'a plus d'autre volonté que celle de son
saint Epoux, il n'ose entreprendre d'ébranler fa
fidelité , sçachant bien qu'il ne le pourroit faire qu'à
sa confusion, &quel'Epouse en tireroit même de
l'avantage. Il vous viendra peut-être cette dissicul
té dans l'esprit ; comment une ame qui est ausfi
detachée du monde & aussi soumise à la volonté
de Dieu que l'est celle qui est parvenue à cette
cinquiéme Demeure , & qui de plus est soûtenuë
de tant de bons exemples , de tant de pratiques de
pieté , & de tant d'autres puisiànts secours que nous
trouvons par la misericorde de Dieu dans la re-
. . traitte
V.'Demeure. Chap. r. 45'7
traîtte de nos Monasteres, est pourtant capable d'ê
tre trompée par le Demon? Je demeure d'accord
que ces graces , dont on efl redevable à la bonté
de Dieu , sont si grandes , qu'il n'y a pas sujet de
s'étonner que vous ayés cette pensée. Mais je ne
vois pas, quelque avantageux que soit l'état que
je viens de décrire , qu'on doive neânmoins se flat
ter d'y être en asiurance , lorsque je considere la
chute de cet Apôtre infidéle qui avoit l'honneur
d'êtreà la compagnie de Jesus-Christ , & d'enten
dre presque à tous momens ses divines paroles.
Que si vous desirés que je reponde plus directe
ment à la dissiculté , je diray , qu'il est certain
que si l'ame demeuroit toûjours attachée à la vo
lonté de Dieu , elle ne courrait jamais risque de
se perdre. Mais aussi-tôt qu'elle cesse de veiller sur
«lle, le Diable l'engage par ses artifices, souvent
memesous pretexte de bien ou de neceflîté, dans
des manquemens qui paroissent legers ; lesquels
obscurcissant peu à peu l'entendement, & refroi-
diflànt la volonté, font enfin que l'amour propre
fè rechausse de telle sorte , qu'elle s'éloigne entie
rement de la volonté de Dieu pour se porter à la
sienne. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que lors
qu'il a plu à Nôtre Seigneur d'élever une ame à
rneùreux êtat dòntj'ay parlé, il l'abandonne aisé
ment , & qu'il soit facile au Demon de réùssirdans
son entreprise. Ce Divin Sauveur s'intereflè de
telle fbrte à son salut , & luy donne tant de senti-
mens interieurs pour l'empecher de se perdre,qu'el -
le ne sçauroit ne point voir le peril où elle se met , ni
ne pas appcrcevoir les douces invitations de sa grâce.
3. Le
45" 8 Château de PAme,
3. Le meilleur remede, à mon avis* dont l'a-'
me puisse user pour se conserver dans son êtat, est
de se representer toujours dans l'Oraison , que
nous ne sçaurions fans folie nous confier dans nos
propres forces , & que si Dieu ne nous soutient
par fa main toute puisiante, nous tombons aullì-tôt
dans le precipice.Élle doit de plus examiner avec un
extreme soin si elle avance ou recule, pour peu
que ce soit, dans les vertus, principalement dans
l'humilité & l'amour du prochain. Si nous ne tâ
chons sans ceííe de nous y avancer, tenons pour
assuré que le Demon nous a déja dans ses piéges.
Car puisque le vray amour agit sans relâche, il sc-
roit impossible que le nôtre pour Dieu, étant arri
vé à un tel point, n'augmentât encore; & qu'u
ne ame qui ne pretend à rien moins qu'à devenir
l'Epousc d'un Dieu, & à qui il a déja fait l'hon-
neur de se communiquer par de si grandes faveurs,
demeurât sans action & comme endormie.
CHAPITRE III.
Qu'outre Vunion de Vame avec Dieu, dom il s'a
git dans cette Demeure , il y en a une autre
que Dieu exige generalement de tous les Chré
tiens ; & comme cette union ejì nonseulement le
fondement & la perfeèlion de lapremiere , mais
encore de toute la Religion Chrétienne , la Sain
te explique quels en Jòntles caracieres, afin de
tâcher de detruire les illusions qu'un chaqu'un
se fait ordinairement là' dejsus.
I. A Vant que de finir cette Demeure, il me
^"Vparoit très-utile, mes Sœurs, de vous faire
re-

\
V. Demeure. Chap.-$. 45'9
remarquer la difference qu'il y a de l'unbn dont
fy ay parlé jusqu'icy, à une autre sorte d'union
qui consiste simplement à unir & à conformer nô
tre volonté à celle de Dieu. Celle là est veritable
ment une grace signalée que Dieu fait à quelques
ames dans le dessein de les at'tirer entierement à
luy : Mais celle dont je veux vous entretenir main
tenant, est non seulement le fondement Sc laper-
section de l'autre, elle est encore & le fondement
& la perfection de toute la Religion Chrétienne.
De sorte que tout ce que j'ay dit des graces ordi
naires & extraordinaires de Dieu dans les Demeu
res precedentes & dans celle-cy, & tout ce qui me
reste à dire dans les Demeures qui suivent, ne
tend qu'à nous affermir , & à nous perfectionner
dans cette union-cy. Vous voyés donc , mes Sœurs,
combien il nous importe de travailler à l'acquerir.
' 2. En effet, Dieu n'exige pas de tous les Chré
tiens ni des recueïllemens ou des goûts surnatu
rels, ni des unions ou des suspensions extatiques;
mais il exige de tous qu'ils soumettent leur volon
té à la sienne , en luy consacrant toutes leurs fa
cultés par un homage respectueux & sincere , afin
qu'il en dispose selon son bon plaisir. Et c'est ce qui
est absolument ordonné à tous les hommes par ce
commandement que Jesus-Christ appelle le pre
mier & le plus grand de tous les commandemens
de la Loy : Vouí aimerés le Seigneur votre Diea
de tout vôtre cœur, de toute votre ame, de tout
votre extendement , de toutes vos forces. C'est
aussi l'union à laquelle ont aspiré tous les Saints ,
fans se mettre en peine des dons extraordinaires
460 Château de fAme s
Sc surnaturels ', qu'une grande partie cPentr'euX
n'a jamais seulement connu. De mon côté, par
la misericorde de Dieu, je la luy ay toujours de
mandée, comme êtant Punion solide de l'ame,&la
feule necessaire.
3 . Mais , mon Dieu , de combien de ruses l'en-
nemi de nôtre salut ne se sert-il pas pour nous per
suader que nous y sommes déja parvenues, pen
dant que nous en sommes effectivement encore
très-éloignées ! Pour moy , je tremble toutes le»
fois que je fais reflexion sur ce que PEcriture Sain
te nous marque des veritables caracteres de l'union
de nôtre volonté à celle de Dieu; que pour pou
voir s'assurer d'y être arrivé , il ne sufHt pas ni de
parler des choscs spirituelles comme des Anges ,
ni de connoître & de penetrer tous les mysteres
de la pieté, ni de faire des miracles jusqu'à trans
porter les montagnes , ni de distribuer tout son
bien pour la nourriture des pauvres, ni de livreí
même son corps pour être brulé. Que manque-t-
il aprés tout cela , me dirés-vous lans doute , mes
Sœurs , à une ame qui aspire à la pureté de l'a-
mour & à une sincere union avec luy ? C'est que
d'un côté la vue de notre neant, de notre in
dignité, de nos miseres, & d'autre côté celle de la
grandeur infinie de Dieu, detruisent en nous tout
ientiment de propre interêt , de propre desir Sc
de complaríànce, pour y laisser regner souveraine
ment le bon plaisir & la sage & adorable volonté
de cet Etre supreme. De plus, le caractere de
l'amour qui nous unit purement & sincerement
avec Dieu, est qu'il soit accompagné d'un amour
pur
VSDemeure. Chap. 3.
pur & sincere envers le prochain ; plein de patien
ce & de douceur pour íuy ; animé d'un zele veri
table qui nous porte à le servir sans envie, fans
temerité, fans orgueil ; à chercher ses interêts plu
tôt que les nôtres , à compatir à ses maux , à se
rejouir de ses biens ; qui ne se picque & ne s'ai-
grisiè de rien; qui tolere tout, qui eípere tout,
qui souffre tout; en un mot qui nous inspire à le
regarder en tout non seulement comme l'ouvragc
& l'image du Createur , mais comme l'objet de son
infinie misericorde, qui dans les conseils adora
bles de sa sagesse à daigné livrer son Fils unique à
la mort pour l'amour de luy.
4. Puis donc, mes Sœurs, que toutes ces Sain
tes dispositions que je viens de marquer , sont d'u
ne si grande importance , prenons y garde , je
vous en conjure , làns nous arrêter à ces grandes
pensées qui nous viennent en foule à l'Oraison ,
de ce que nous voudrions faire pour l'amour de
Dieu & pour nôtre prochain : à quoy si nos ac
tions ne repondent pas , quel jugement voulés-
vous qu'on fasiè de ces pensées , si ce n'est que ce
sont de belles imaginations dont le Demon se sert
pour nous persuader faussement que nous sommes
vertueuses? Helas ! combien n'y a-t-il pas de ces
sortes de vers semblables à celuy qui rongea le
lierre sous lequel Jonas êtoit à l'ombre , dont on
ne s'apperçoit point jusqu'à ce qu'ils ayent rongé
nos vertus par des sentimens d'amour propre, par
l'estime de nous-mêmes > par des jugemens teme
raires de nôtre prochain , & par d'autres manque-
mens de charité à son égard, en ne l'aimant pas
com
4<í^ Château de fAme ,
comme nous-mêmes ! N'est-ce pas une chose affB-
geante , de voir des personnes qui aprés s'être ima-
finé dans l'Oraison qu'elles feroient ravies d'être
umilie'es pour l'amourdeDieu, font au sortir de
là tout ce qu'elles peuvent pour cacher jusqu'à
leurs moindres fautes, soit qu'elles les ayent com
mises , ou qu'on les en accuse sans sujet ? Je dis
la même chose de celles qui se flattent d'être en
êtat de tout souffrir & de tout entreprendre pour
l'amour du prochain ; mais qui à la moindre pa
role rude ou inconsiderée s'aigrisient contre luy, ou
qui l'abandonnent dès qu'il y va de leur interêt,
de leur honneur, ou du repos de leur vie. Ceux
qui tombent dans de pareils defauts doivent bien
se garder de faire quelque fondement sur ces vai
nes resolutions, que les effets font connoître ne
proceder pas d'une volonté veritablement pieuse
& sanctifiée , mais de l'artifice du Demon , qui
trompe aisément les ignorants &sor tout les fem
mes , par la complaiíance & la bonne opinion de
soy-même.
5. Lorsque je voy d'autres personnes si atta
chées à leur Oraison , qu'elles n'oseroient se re
muer, ni tant soit peu en detourner leurs pen
sées, de crainte de perdre quelque chose de la de
votion qu'elles y ont & du plaisir qu'elles y pren
nent, je n'ay pas peine à juger qu'elles ne sçavent
gueres par quelles voyes on arrive à l'union;puis
qu'elles croyent que tout consiste en ces conten-
temens & en cette sorte de devotion. Non non ,
mes Sœurs , ce n'en est pas le chemin. Si vous
voyés une personne infirme qui ait besoin de vô
tre
V.'Denìeure* Chap.ï. 46J
hx fècours , quittés hardiment vôtre Oraison pour
l'assister : privés vous avec joye des consolations
dont vous y jouissés , non seulement pour l'amour
d'elle , mais pour l'amour de Dieu qui vous le
commande. C'est-là la veritable union, puisque
c'est n'avoir point d'autre volonté que la sienne.
Examinés vous, pour voir si vous vous rejouisses
d'entendre publier les vertus de vos Sœurs , si vous
ressemés autant de déplaisir de leurs fautes que
des vôtres propres ; Sc si vous faites tout vôtre pos
sible pour les couvrir. Dieu ne se contente pas de
paroles & de pensées : il veut des effets. Si vous
ne scntés point en Vous dans les occasions cet
amour réel de vôtre prochain, tenés poúrsuspec-
te la devotion Sc les douceurs que vous fentes dans
l'O raison, quand elles iroient jusqu'à vous faire
accroire que vous soyés arrivées à quelque petite
suspension de l'Oraison de quietude > ainsi, que
quelques-unes ne se l'imaginent que trop aisé
ment: assurément vous êtes encore bien loin de
cette union sainte que Dieu exige de vous. De-
mandons-luy donc du fond du cœur qu'il nous
donne avec plenitude cet amour du prochain :
aprés cela, laissons-4e faire : fa bonté est si gran
de , qu'il nous accordera plus que nous ne sçaurions
ni desirer ni comprendre , pourvu que nous ou-
.bliyons nos interêts pour ne penser qu'à lúy plaire
& à faire sa volonté en toutes choses avec un re
noncement entier & absolu de nous-mêmes , Se
que nous n'apprehendions aucun travail ni quoy
que ce puisse être lors qu'il nous fera naître les oc
casions de soulager nôtre prochain. Áh , mes
" Gg Sœurs y
464 Château de PÂme,
Sœurs , quels perils , quelles peines peuvent être
capables de refroidir nôtre zele pour ce Divin
Epoux , qui veut de son côté se communiquer
avec tant de bonté à des vers de terre tels que
nous sommes ! Implorons son assistance , afin que
par la vertu toute-puisiànte de sa grace il nous
mette en êtat de faire quelque chose où nous puis
sions marquer nôtre respect: & nôtre amour pour
luy , & qu'il daigne enfin nous rendre de dignes
Epouses de son Eternelle Majesté.

SISIEME DEMEURE.

chapitre r.
Que Vante dans cette VI. Demeure endure un
très-grand nombre de seines qui servent à la
purifier ; & que Dieu l'y favorise de diverses
manieres d'Oraison. Que les plus petites de ces
seines sont les jugemens desavantageux que
tout le monde fait d'une ame à qui Dieu fait
ees' faveurs extraordinaires. Que lorsque Va
ine s'ejì formée à la patience , à cet égard , Dieu
Véprouve ordinairement par des maladies très-
aigu'és. Qu'il Véprouve de plus par des peines
interieures , telles que sont celles quelle fòuf- .
fre de la part d'un Confesseur à qui toutes les
faveurs extraordinaires que Vame reçoit de
Dieu, deviennent fhfpeSles. Que ces peines sont
augmentées par Vobscurcissement extrême où
Vame fè trouve elle-même par fa propre ima
VI. 'Demeure. Chap. r. 465
ginatìon. Avis pour les ames qui sont dans
cette sorte de peines.

I. T 'Ame endure des peines exterieures pref


ix que sans nombre avant que d'entrer dans
cette sixiéme Demeure, & lors même qu'elle y
est entrée ; lesquelles servent merveilleusement à
la purifier. De plus , Dieu l'y favorise de diverses
manieres d'Oraison qui contribuent aussi àl'orner
de ;our-en-jour de toute forte de vertus , & à la
diíposer ainsi à devenir enfin une digne Epouse
d'un si saint & divin Epoux. Je commenceray
par traiter de quelques-unes de ces peines : car de
les rapporter toutes , il seroit impoflible: ensuitte
de quoy je passeray aux Oraisons.
2. Les premiéres de ces peines qui se presen
tent à ma memoire, & qui sont en même temps
les plus petites, sont celles qui viennent des ju-
gemens que prelque tout le monde fait de cette
forte de vie. L'on dit que ce n'est qu'illusion ,
qu'hypocrisie , que pures grimaces ; qu'on veut se
distinguer & paroître meilleures que les autres,
qui cependant sont plus solidement vertueuses ;
que 'la veritable perfection consiste à vivre selon
son êtat, fans s'engager dans toutes ces singulari
tés ; qu'il est visible que ces ames font trompées
par le Demon , ainsi que telles & telles l'ont été.
Leurs meilleurs amis se retirent en les blâmant ou
vertement , & n'òubliant même rien de ce qui peut
donner aux Confesseurs de la défiance sor leur
conduitte. Je connoisune de ces personnes d'O
raison, qu'on avoit rendue si suspecte, qu'elle se
Gg 2 vit
466 Château de VAme , .
vit reduitte à apprehender de n'en trouver auci n
qui la voulut confesser. Il est vray qu'il y a quel
ques bonnes ames qui approuvent leur êtat, &
qui les consolent : mais le nombre en est bien petit
en comparaison de ceux qui le desaprouvent.
3 . Ce qui rend ces murmures beaucoup plus
sensibles à l'ame , principalement dans les com-
mencemens , c'est de voir que l'on condamne en
elle de purs effets de la misericorde & de la toute-
puissance de son Dieu, par lesquels il a daigné la
retirer du peché & de la vie animale où elle êtoit
auparavant si miserablement plongée. Mais son
déplaisir s'adoucit ensuitte par la grace que Dieu
luy fait de ne mettre aucun prix ni sur les blâmes
ni sur les louanges des hommes , qui fe portent
avec la même legereté à dire le bien que le mal ,
& le mal que le bien de ceux dont ils parlent;
de considerer le mal qu'on dit d'elle comme un
moyen dont Dieu se sert pour la purifier; Sc de
regarder ce qu'elle a de bort , non seulement com
me luy venant uniquement de Dieu , mais com
me si elle le voyoit dans un autre, fans qu'elle y
eût aucune part. Âinsi cV les mepris qu'on luy té
moigne , & les diícours deíavantageux qu'on en
fait, la rejouissent &la fortifient au lieu de la fâ
cher & de l'affliger ;"jusques-là qu'elle conçoit
,même une tendresse particuliere pour ceux qui la
décrient* .' - : :
4. Lorsque l'ame est établie dans cet êtat , Dieu
luy envoye d'ordinaire de grandes maladies , ac
compagnées de douleurs si aiguës, qu'un prompt
martyre me paroit moins rude que des maladies
de
VI.Tícmeure. Chap. t. 467
de cette nature. Mais Dieu ou adoucit ou fait ces.
ler ces douleurs pour donner quelque rêpit à l'a-
me , ou il luy inspire une patience toute extraor
dinaire pour les supporter. Je connois une person
ne , qui depuis quarante ans qu'il a plu à fa Divi
ne Majesté de la favoriser des graces dont j'ay
parlé , n'a pas passé un seul jour sans souffrir d'une
maniere ou d'autre par son peu de santé ; outre
plusieurs grands travaux qu'elle a été obligée d'es-
suyer, en s'acquittant de divers devoirs où elle
s'est trouvée engagée. Elle comptoit neanmoins
tout cela pour fort peu de chose quand elle pen-
soit aux peines que ses pechés lui avoient merité.
Dieu ne conduit peut-être pas toujours par ce
chemin, les amessur tout qui l'ont moins offensé.
Je doute neanmoins qu'il y en ait aucune qu'il
n'éprouve ainsi d'une maniere ou d'autre ; Sc j'a
voue naïvement que je çhoisirois la vaye de la
souffrance, à cause des grands avantages que je
sçay qu'il y a : outre que c'est çelle que Jesus-Christ,
qui est nôtre vpye & nôtre exemplaire , a choisie
luy-même.
j. Je viens aux peines interieures, qui font
fans comparaison plus pesantes & plus accablantes
que les exterieures. Quel tourment, par exem
ple, n'est-ce pas pour une bonne ame, d'avoir
un Confesieur qui bien que sage & prudent n'a
point d'experience de semblables choses ? Comme
elles sont extraordinaires , il doute de tout , il ap-'
prehende tout , principalement s'il remarque quel
que imperfection dans les personnes à qui elles
arrivent , s'imaginant que celles à qui Dieu fait de
Gg 3 telles
46 8 , Château de VAme ,
telles graces doivent être des Anges , (fans consi
derer que cela est impossible tandis que nous vi
vons dans un corps mortel ,) il attribue ou à ten
tation, ou à melancolie tout ce qui leur arrive
d'extraordinaire. Et certainement les Confesseurs
ont raison de fe defier , & d'y prendre garde de
bien prés , à cause que le monde est plein de pa
reilles illusions, & des effets de cette humeur me
lancolique qui remplit l'esprit de tant de vaines
images. Cependant ces pauvres ames, qui font
assés craintives par elles-mêmes , voyant que leur
Confesseur les condamne ,. souffrent une peine
qu'on ne peut comprendre à moins que de l'avoir
éprouvée, sur tout si elles ont été fort imparfaites.
Car bien que Dieu leur fasse la grace d'être assu
rées que ces faveurs viennent de lui , elles s'ima
ginent aussi-tôt qu'elles se voyent tomber dans ces
imperfections qui font inévitables dans cette vie,
que Dieu permet pour punition de leurs pechés
que le Demon les trompe. Cette inquiétude s'aug
mente en elles par les secheresses qui leur arri
vent , leíquelles leur font tellement perdre le sou
venir de Dieu , qu'il semble qu'elles n'en ayent
jamais oui parler. Elles entrent même dans la pen
sée qu'elles trompent leur Confesseur, en l'infor-
mant mal de leur êtat, quoy que pourtant elles
lui declarent jusqu'à leurs premiers mouvemens.
Mais leur entendement est si obscurci , & si peu
susceptible de la verité à cet égard, qu'elles se lais
sent persuader tout ce que leur represente leur
imagination,qui est alors la maîtresse ; & tout ce que
leur suggere leDemon,qui leur fait accroire qu'elles
VI.'Demçure. Çhap.i. 469
sont reprouvées ; ce que Dieu permet ainsi pour
éprouver leur fidelité Sc pour les purifier. Toutes
ces choses jointes ensemble causent à ces bonnes
ames un tourment interieur si insuportable, que
je ne sçaurois le comparer qu'à celuy que souffrent
les damnés.
6. Ne vous imaginés-pas , mes Sœurs, si vous
vous trouvés en cet êtat , que tous les avantages
du monde puisient vous donner le moindre soula
gement. Ce seroit comme si on les offroit aux
damnés , dont ils ne feroient qu'augmenter les pei
nes , au lieu de les diminuer. Que fera donc une
ame qui se trouvera reduitte à cette extremité ?
Si elle lit , ou si elle prie , elle ne comprend rien
ni à ses lectures ni à ses prieres , même vocales ;
quant aux mentales , ce n'en est pas alors le temps,
les puisiànces en êtant incapables. La solitude luy
nuit au lieu de luy servir : la compagnie est pour
elle un nouveau tourment, parce qu'elle ne peut
parler, ni souffrir qu'on luy parle: quoy qu'elle
fasse elle est dans un tel chagrin , pour ce qui est
de l'exterieur , qu'il est facile de le remarquer. Ce
n'est pas qu'elle n'aimât mieux mourir mille fois
que d'offenser Dieu : mais elle est dans un tel obs
curcissement , qu'elle ne s'apperçoit pas de cet
te bonne diíposition de son cœur , & qu'il ne luy
reste pas le moindre souvenir d'avoir jamais eu de
l'amour pour Dieu, ni qu'il en ait eu pour elle.
Enfin l'on ne sçauroit exprimer ce qu'elle souffre ;
parce que ce sont des peines spirituelles , aux
quelles on ne peut donner de nom qui leur soit
propre. Je ne sçay point de remede durant une si
Gg4 g»n
47<> Château de P Ame ,
grande tempête que de s'occuper à des œuvres ex-'
terieures de charité , & d'esperer en la misericorr
de de Dieu , qui à l'heure qu'on y pense le moins
la calme en un instant par une de ses paroles de
telle forte, qu'il ne reste pas dans l'ame le moin
dre nuage. C'est alors que cette pauvre ame entre
dans la connoissance de son néant , & qu'elle voit
clairement que c'est de Dieu seul qu'elle doit at
tendre du secours : & cette verité se presente à elle
avec d'autant plus de clarté & de force, qu'elle
la connoit non par reflexions, mais par l'experien-
ce , qu'elle a faite. Que son Saint Nom soit beni
à jamais ! Amen !
CHAPITRE IL
Que (bavent pendant VOraison Dieu excite luy-
même subitement dans l'ame certains desirs de
le posseder st violents, que le corps en demeure
dans un extrême abattement. Que fòuvent auffi
Dieu y reveille l'ame par des paroles ou inte
rieures ou exterieures. Avis pour les ames
foibles qui se stattent faussement de les avoir
entendues. Deux marques auxquelles nous pou
vons connoitre st ces paroles viennent de Dieu,
ou de nôtre imagination , ou du Demon. D'u
ne maniere dont Dieu parle à l'ame fi inte
rieure, qu'elle est exempte de toute illusion.
ï. ¥L y a une autre sorte de peines interieures
Jl que Dieu excite luy-même immediatement
> dans l'ame durant l'Oraison qui sont extrêmement
violentes, ainsi qu'il est facile de le juger par l'ê-
íat où elles laissent le corps; mais qui ne meritent
poiuv
VI. Demeure. Chap.i. 471
pourtant pas le nom de peines, à cause que l'ame
en les souffrant connoit que ce sont de grandes
faveurs de son Dieu envers elle. Il arrive done
souvent que quand l'ame y pense le moins , elle
se trouve saifie tout d'un coup de certains senti-
mens dont Dieu se sert pour se faire desirer d'el
le, &pour la reveiller comme par un éclair, ou
par un coup de tonnerre. Ces sentimens-cy sont
fort differents de ceux que j'ay nommés goûts
dans la quatriéme Demeure. L'ame n'entend au
cun bruit : elle sçait seulement que Dieu rappel
le , mais d'une voix si forte , qu'elle en tremble ,
fur tout dans les commencemens, Comme elle
connoit que son divin Epoux est present, elle fè'
plaint à lui avec des paroles toutes pleines d'a
mour , même exterieures : cependant quelque
grande que soit fa peine, elle ne voudroit pas s'en
delivrer. Toute petite qu'est cette grace en com
paraison de tant d'autres que Dieu opere dans les
âmes, elle produit un si grand effet, qu'elle dé
tache l'ame de tout desir , ne sçachant plus que
souhaitter lors qu'elle se croit assurée que son Dieu
est avec elle.
2. Vous me dirés peut-être , mes Sœurs, si l'a
me est dans cette ferme creance , quelle peine
peut-elle ayoir ? Je ne sçay que vous répondre,
sinon que je suis très-asTurée qu'elle souffre une
peine qui la penetre jusques dans le fond de ses
entrailles , & qu'il semble qu'on les luy arrache ,
lorsque son Divin Epoux veut en retirer le dard
dont il l'a blessée , tant est grand le sentiment de
J'amour qu'elle luy porte. En écrivant cecy', 8
Gg 5 me
47* Chdteau de FAme,
me vient dans l'esprit que c'est , peut-être , com
me une étincelle qui sort de ce grand brasier d'a
mour , qui est Dieu même , laquelle rejalit sur l'a-
me pour luy faire sentir quelle est l'ardeur de ce
feu : mais qui n'étant pas capable de l'embraser en
tierement , & venant à s'éteindre , laisse l'ame
dans un desir extreme de souffrir de nouveau la
douleur que cette operation lui faisoit sentir ; par
ce qu'étant une douleur toute d'amour, elle luy
paroît douce & agreable. C'est à mon avis la meil
leure comparaison qu'on puisse donner sur ce sujet.
Cette peine de l'ame dure tantôt long-tems, tan
tôt peu , selon qu'il plait à Nôtre Seigneur de se
communiquer à elle ; sans qu'elle y contribue ja
mais rien , à cause que cette operation est toute
divine. Mais encore qu'elle dure assés long-tems ,
c'est toujours en augmentant ou diminuant , &
ne demeurant jamais en même êtat.
3. Dans les autres manieres d'Orailbn où les
puilìànces font suspendues , on peut entrer dans
quelque doute d'être trompé par le plaisir que ces
puissances ressentent durant leur suspension. Dans
celle-cy il n'y a rien de tel à craindre , puisque
nos puissances y font libres, & nos sens auffi;
sans qu'ils puissent pourtant detourner l'ame de la
consideration de ce divin Epoux , ni augmenter
ou diminuer Theureufe peine qu'elle souffre. De
dire que ces sentimens peuvent proceder ou d'un
temperament melancolique , ou d'une imagina
tion foible , ou d'une illusion du Démon ; cela ne
se peut en nulle maniere. Car pour ce qui regar
de Pimagination &la melancolie, l'ame sent ma
PrLT>emeure. Chap.i. 473

nifestement que ces mouvemens lui viennent de


Ion interieur, & non des choses ausfi exterieures
que luy font le temperament & l'imagination.
Pour ce qui est du Demon , il peut à la verité mê
ler quelque satisfaction qui paroit spirituelle, à cer
taines peines de l'ame: mais de joindre à des pei
nes si grandes la tranquillité & le plaisir, celasur-
paflè son pouvoir. Ensin quand ces mouvemens
viennent veritablement de Dieu , ils ne se font
pas moins sentir à l'ame , qu'une voix sorte & puis
sante fe fait sentir à nos oreilles : outre qu'ils luy
font ordinairement faire de grands progrés dans la
vertu ; tel qu'est le defír de souffrir p!us que ja
mais pourl'amour de Dieu , la resolution de re
noncer avec une nouvelle exactitude à tous les
contentemens de la terre, aux conversations hu
maines, & autres choses semblables.
4. Dieu employe de plus divers autres moyens
pour reveiller l'ame. Lors , par exemple , qu'on
est occupé à la priere vocale , lâns penser à rien
d'interieur, on sent tout d'un coup comme une
odeur d'un parfum agréable qui se communique à
tous les sens: non que ce soit une veritable odeur ;
mais quelque chose de semblable , qui sait connoî-
tre clairement à l'ame que son Epoux est present:
& la joye qu'elle en reçoit excite en elle un si grand
desir de continuer à le posièder, qu'elle ne trou
ve rien de dissicile pour tâcher de luy plaire. Cet
te grace n'est d'ordinaire accompagnée d'aucuna
peine , non plus que cet ardent desir de continuer
à jouir de la presence de son Dieu. Il me paroit
encore , pour les raisons que j'ay rapportées , qu'il
474 Château de FAme ,
n'y a nul sujet de tenir pour suspecte cette saveur.
Que rame tâche donc seulement de la recevoir
avec action de graces.
5. Ce Divin Epoux se sertaussi fort souvent de
paroles très-interieures pour la reveiller, &même
quelque fois de paroles tellement exterieures,
qu'on les entend de ses oreilles comme l'on en
tend une voix articulée. Il est vray que ces der
nieres peuvent souvent venir de la seule imagina
tion , principalement si les personnes qui croyent
les entendre ont l'esprit foible , ou s'ils font fort
melancoliques. En ce cas , il me semble que la
Prieure & le Confesseur à qui ces personnes-cy
rendront compte deçe qui se passe en elles, doi
vent se contenter de leur dire que ce n'est pas en
ces choses que consiste la solide pieté ; que le De
mon a trompé plusieurs ames en cette maniere ;
qu'on espere de la misericorde de Dieu qu'elles ne
feront pas de ee nombre ; qu'elles n'ont qu'à avoir
leur recours à lui avec un cœur veritablement hum
ble , renoncé , & depouillé du desir de ces cho^
ses extraordinaires, Enfin il faut les traiter com
me des malades , fans se mettre beaucoup en pei
ne de leur faire comprendre que ce qu'elles ont
veu ou entendu est une illusion & un effet de
leur melancolie. Cela ne serviroit qu'à les inquie
ter & à les troubler, étant si persuadées qu'elles
ont veu & entendu ce qu'elles rapportent qu'elles
en jureroient. J'en ay connu qui étant dans l'O-
raison de quietude ou dans le sommeil spirituel,
leurs sens étoient tellement endormis , qu'elles ne
scntoient rien à l'exterieur, & qu'il leur sembloif
qu'on
VI.Tìemeure. Chap. t. 475s
qu'on leur parloit comme dans un songe ;& peut-
être dormoient eiles effectivement. Aussi tout ce
qu'elles se persuadoient de voir ou d'ouir dans
oet êtat , ne produisoit point en elles d'autres ef
fets qu'auroit fait un songe , & les laissoit comme
auparavant dans toutes leurs imperfections , au
lieu de detruire l'amour secret d'elles-mêmes, qui
les portoit souvent à souhaitter & à demander à
Dieu avec ardeur des choses conformes à leurs in
clinations , en se persuadant fortement qu'il les
leur accordoit : cé qui étoit la principale cause de
toutes leurs illusions. Au relte > comme il y a
toujours sujet de craindre , en de semblables occa
sions , jusqu'à ce que l'on soit bien assuré que le
tout procede de Dieu , on doit ordonner à ces per
sonnes de diícontinuer l'Oraison , & faire tout ce
qu'on peut pour les empêcher de s'attacher à ces
sortes de dispositions. Car si c'est Dieu qui agit,
& qu'elles de leur côté obéissent à leurs Superieurs
avec simplicité , en reconnoissant devant Dieu
leur indignité , & luy remettant humblement leur
êtat, ce sera le moyen d'attirer sur elles encore
de plus grandes graces.
6. Je vais donner icy , avec l'assistance de Dieu,
les marques auxquelles on pourra connoître si ces
paroles viennent de Dieu , ou de nôtre imagina
tion & du Demon.
La premiere & la plus certaine est , que les pa
roles qui viennent de Dieu , portent toujours avec
elles un pouvoir & une autorité à qui rien ne re
siste. Une ame , par exemple , se trouve dans la
secheresse, dans le trouble, Si dans cet obfcur
47 <> Château de PAme ,
cifsement dont j'ay parlé cy-desiùs ; & ce peu de
paroles qu'elle entend , Ne vous affligés p oint ,
ou celles-cy , c'est moy, n'apprehendés rien , la
mettent dans le calme oc diiiipent toutes ses pei
nes , dont il ne luy paroisioit pas possible d'être ja
mais delivrée par toutes les consolations des plus
pieux Sc des plus sçavants hommes du monde ; el
le peut s'affurer , <x elle est effectivement afîurée,
que ces paroles portent avec elles des caracteres
manifestes du pouvoir absolu de celui qui s'est re
servé l'empire souverain sur nos cœurs. O mon
Seigneur &mon Maître, fi une seule des paroles
que vous jattes entendre , soit par vous-même , ou
par quelque Ange , aux ames qui sont fi heureuses
que d'être arrivées à cette fixieme Demeure, a
tant de pouvoir & de force; de quel bon-heur ne
comblerés-vous point celles qui fe trouveront en
tierement unies à vous & vous à elles par le lien
intime de vôtre Divin amour !
7. La seconde marque est , que les paroles qui
viennent de Dieu demeurent très-long-tems gra
vées dans la memoire, & que même quelques-
unes ne s'en effacent jamais , comme font celles
que nous entendons des hommes less plus ver
tueux &les plus sçavants. Que si elles regardent
l'avenir, principalement en ce qui concerne le
service de Dieu & le bien des ames, nous y ajou
tons une telle foy, que rien n'est capable de l'ê-
teindre entierement , ni les scntimens contraires
des Confesseurs à qui on les communique, ni les
obstacles qui semblent s'opposer à leur accomplis
sement. L'ame voyant ces paroles accomplies aprés
Vl/Demeure. Chap. z. 477
mille dissicultés, en reçoit une joye qu'on ne sçau-
roit exprimer ; & je suis persuadée qu'elle seroit
sans comparaison moins touchée d'être elle-même
surprise en mensonge, que si ces paroles ne se
trouvoient pas veritables. Te connois une person
ne qui se souvenoit sur ce sujet du Prophete Jonas
lorsqu'il apprehendoit que Ninive ne fut pas de-
truite. En effet, comme l'ame est assurée que c'eft
l'Esprit de Dieu qui a parlé, il est bien juste que
son amour &son respect pour luy, luy fassent dé
sirer qu'êtant la suprême verité , on ne puisse dou
ter de l'effet de ses paroles. /
8. Nonobstant toutes les marques dont je viens
de parler , & quelque persuadées que vous soyez
que ces paroles viennent de Dieu , il faut bien se
garder, mes Sœurs, de faire ce qu'elles ordon
nent fans l'avis d'un Confesseur prudent & hom
me de bien, principalement en des choses impor
tantes. Une si sage maniere d'agir nous encoura
ge & nous aide à surmonter les dissicultés qui se
rencontrent dans l'execution de ce que ces paro
les exigent de nous ; & Dieu disposera le Con
fesseur à croire que ce que nous lui rapporterons
Vient de lui : Sinon , il faut prendre patience &
nous tenir humblement en repos fans rien entre
prendre , en considerant que Dieu êprouve alors
nôtre renoncement Sc nôtre soûmiltìon par l'o-
béïssance qu'il veut que nous rendions au Confes
seur , qui tient sa place à nôtre êgard.
9. L'autre maniere dont Dieu parle à l'ame est
si interieure , que ces paroles se trouvant de plus
jointes aux effets qu'elles produisent, l'on est dans
une
478. Château de l'tAme ,
une entiere asiurance qu'elles ne peuvent venir ni
du Demon , nì de l'imagination. en voyci les rai
sons principales.
' Premierement, encore que ces paroles n'ayent
qu'un même sens avec celles que nôtre imagina
tion a formées, elles l'expriment d'une maniere si
claire & si vive, qu'elles demeurent ineffaçable-
ment imprimées dans nôtre memoire, fans en ou»;
blier la moindre sillabe.
. Secondement , ces paroles intérieures se font
souvent entendre, lorsque nous ne pensons point
aux choses qu'elles expriment, & en expriment
d'autres qui ne nous sont jamais venues dans lá
pensée : ce qui montre que nôtre imagination n'a
pû se. les figurer pour nous flatter dans nos desirs^
En troisiéme lieu , une feule de ces paroles di
vines comprend ce que le langage humain ne
Í>eut exprimer qu'en plusieurs: outre qu'elles ren-
èrment beaucoup d'autres sens differents de ce-
luy qu'elles expriment, & cela fans les marquer
par aucun son : ce qui est une maniere de parler
si interieure & si admirable , que l'on ne sçauroit
trop remercier Dieu d'une si grande grace.
Enfin, les merveilleux effets que ces divines
paroles operent dans l'ame font cònnoitre encore
l'extreme difference qu'il y a d'elles avec celles
que le Demon, ou l'imagination nous peuvent
suggerer. Car celles-là nous rempliísent de lumie^
re Sc de paix , & celles-ci nous jettent dans l'im
quietude & dans le trouble. Mais, mes Sœurs,
cette inquietude & ce trouble ne peuvent nous
nuire si nous demeurons dans l'humilité, &si ne
r ,
VISDemeure. Cbap.%. 479
saisànt rien par nous-mêmes ensuitte de ce que
nous avons entendu , nous suivons humblement
le conseil d'un Directeur sage & êclairé , ainsi que
je l'ay dit cy-dessus. Que l'ame donc ne se flatte
pas que ces paroles viennent de Dieu si elles ne la
remplisiènt de confusion, en se jugeant indigne
de telles graces ; si elle ne se sent plus detachée
que jamais de son propre interêt , & de toute vaine
complaiíance, en un mot, dans une nouvelle ar
deur de se renoncer exactement en tout pour obéir
à'Dieu avec plus de circonspection, plus de crain
te, & plus de pureté qu'elle nel'a fait jusqu'alors.
10. Il paroîtra peut-être à ceux que Dieu ne
conduit pas par ce chemin , que pour éviter tout
peril , on feroit mieux de n'écouter point ces paro
les si elles sont exterieures ; & de n'y donner
aucune attention si elles sont interieures, afin de
ne les pas entendre. Aquoy je repons, que cela
feroit aussi impossible, qu'il leseroit à une personne
qui a l'oùie excellente de n'entendre pas ce qu'on
luy diroit à haute voix. Comme ce sont les oreil
les de l'ame qui entendent dans l'occasion dont
il s'agit, onnesçauroït les boucher ainsi que l'on
bouche celles du corps , ni penser à autre chose
qu'à ce que Dieu nous dit ; parce que de même
qu'il fît arrêter le Soleil à la priere de Josué, il ar
rête de telle sorte les puisiances de l'ame , qu'elle
n'a point de peine à connoître que celui qui lui
parle est le Souverain Maître de l'Univers , qui
regne dans elle. Et il lui imprime en même tems
un si grand respect pour sa supreme Majesté, &
une vûé' si profonde de son propre néant, qu'el-
tih le
480 Çhateau de l'Ame ,
le ne peut avoir d'autre volonté que la Henneh
Je souhaitte que ce Dieu tout puisiànt & adora-:
ble en ses jugemens m'ait fait la grace de donner
icy des avis utiles , non-seulemerit aux ames qu'il
honorera d'une aussi grande faveur qu'est celle de
leur parler en la maniere que fay dit; rriais àfieK
les encore qu'il permettra être éprouvées par le De
mon ) ou par leur imagination.

CHAPITRE lit
Des raviffemens ou visons en generai. Que quoy
que les choses qu'on y aveu'ës soient merveilleux
ses ,& quelles n'ayent quelque fois aucune ima
ge dìstintle , on ne laisse pat d'en pouvoir ra'
conter une partie. Que le ravissement dans le'
quel l'ame ne voit ou n'entend point de ces
merveilles, n'est pas veritable. Que l'-extast
étant passée , l'ame demeure le reste dujour
txiraordinairement attentive à Dieu, & toute
occupée de sòn amour. Sentiment de la Sainte
sur la peine où l'ame se trouve lors que ces ra
viffemens arrivent en presence de quelques
personnes. J

I. /^VUtre toutes les graces:, dofit j'ay traité jus-


V-/qu'icy dans cette sixiéme Demeure , Dieu
met l'ame dans des ravisièmens qui la degagent de
tous ses sens , & lui donnent la hardiefîè de s'ap
procher de lui en surmontant par ce moyen la
frayeur dont elle seroit retenue par l'êclat de fk Ma
jesté & desa gloire. L'une de ces sortes de ravisiè
mens arsive même hors de l'Oraison, si l'ame se
"* ' trou
VI. Demeure. Chap^i. 481
trouvé touchée de quelques paroles qu'elle se sou
vient que Dieu luy a dites autrefois. Car c'est alors
que ce divin Epoux ayant compassion de ce qu'el
le; souffre depuis si long-tems par le desir de le
posseder, fait . croître dans elle cette Divine étirti
celle dont nous avons parlé, qui l'embrafè Sc la
consume de telle sorte qu'elle sort de ce feu de
son amour toute renouvellée. Et quand l'arsle est
en cet état, Dieu l'unit à lui d'une maniere si in-
explicable,qu'eile nesçauroitla faire entendre,quoy
qu'elle la íonnoisse par un sentiment interieur.
-Cesque j'ay remarqué en cette sorte de ra-
visièmens, c'est que Mame n'a jamais plus de lumie
re qu'alors , pour comprendre les choses de Dieu*
soit qu'il lui dorine cette lumiere par des visions
representatives qu'elle peut rapporter , soit par des
visions intellectuelles. Mais elle ne peut faire en-
tendre les chose
en ayant même de si sublimes, qu'elles rie doivent
point entrer dans le commerce des creatures qui
vivent encore sor la terre, quoy qu'on pourroit ert
rapporter une grande partie aprés que l'on est're1-
venu de ee ravissement. Je parleray plus particu
lierement en son lieu de ces visions intellectuelles,
puisque celuyqui a le pouvoir de me commander
me l'a ordonné, dans l 'esperance que cela pourra
être utile à quelques ames. Si vous me demandési
mes Sœurs, comment nous pouvons nous souve
nir de :ces 'faveurs de Dieu si extraordinaires & si
élevées, puis qu'elles,n'ont aucune image distincte
\
48 z . Château de VAme % v
l'ame uneconnoissance de la grandeur de Dieu fí
claire, si vive,& qui y est si fortement imprimée,
que quand nous n'aurions jamais rien oui aupara
vant de son esiènce infinie, &de l'obligation où
nous sommes de le reconnoitre pour nôtre Dieu,
nous commencerions dès ce moment de l'adorer
en cette qualité , comme fit Jacob dans la vision
qu'il eut de l'êchelle mysterieuse par laquelle les
Anges montoient Sc descetfdoient , & Moïse dans
la vision du buisiòn brûlant. Ils ne purent dire ni
l'un ni l'autre tout ce qu'ils avoient veu dans leur
vision , quoy que Dieu leur y eût , sans doute ,
declaré des secrets , & lait voir des choses mer
veilleuses qu'il ne leur permit point de rapporter;
ainsi que St. Paul ledit de ce ravalement dans le
quel il fut élevé jusqu'au troisiéme ciel. En effet ,
des vers de terre tels que nous sommes ne doivent
pas prétendre de connoitre les infinies grandeurs
de Dieu : contentons nous de lui rendre des ac-
ctions de graces de ce qu'il luî plait nous donner
la connoiflance de quelques-unes.
3. Je voudrois trouver une comparaison qui fut
propre à faire comprendre en quelque maniere ce
que je viens de dire; mais je ne crois point qu'il y
en ait qui le puisse bien exprimer. Je me serviray
de celle-cy faute d'autre. Imaginés-vous , mes
Sœurs , que vous entrés dans le cabinet d'un puis
sant Roy, rempli d'un très' grand nombre de cho«
ses precieuses & éclatantes, où il y a quantité de
glaces de miroir , disposées de telle sorte qu'elles
. les font voir tout d'une viìe, ainsi que cela m'est
autrefois arrivé chés la Duchesse d'Albe, où je vis
un
VISDemeure. Chap.i. 483
un nombre prodigieux de choses d'une beauté Sc
d'une varieté surprenante. Or quoy que j'eusse de
meuré quelque tems dans ce cabinet, cette gran
de multitude de differents objets fut cause que je
ne m'en suis formé aucune idée distincte , non plus ,
que si je ne les avois jamais veus, bien qu'il m'en
reste en generai une idée ailés vive. De même
dans cette sixiéme Demeure , & dans la septiéme ,
Dieu s'unit quelque fois tellement à l'ame , qu'el
le tombe en ravisièment , Sc dans une si grande
joye de le posièder, qu'elle est incapable de com
prendre les secrets qu'il y expose à fa veuë. Et
lors qu'il luy plait de la reveiller de cette extase
pour lui faire voir comme en un clin d'oeil les mer
veilles de ce cabinet celeste , elle se souvient fort
bien de les avoir veuës après qu'elle est tout à fait
revenue à elle même ; mais elle ne sçauroit rien
dire en particulier de chacune d'elles; parce qu'el
le est incapable par fa nature de rien comprendre
au delà de ce que Dieu a voulu lui faire voir de
surnaturel. Mon ignorance & mon peu d'eíprit
m'empechent de pouvoir rien ajouter à ce que je
viens dedire de ces ravisiemens representatifs; &
je vois clairement que si j'ay bien rencontré en
quelque chose, Dieu seul mel'a mis dans l'eíprit,
fans que j'y aye aucune part.
4.. Au reste, si l'ame ne voit ou n'entend point
de ces secrets & de ces merveilles , je fuis persua
dée qu'elle n'est point dans un veritable ravine
ment, mais dans une simple defaillance, qui sus
pend l'usage des scnsaprés quelque effort d'esprit
extraordinaire, surtout dans les personnes de nô-
Hh 3 tre
484 Château de FAme ,
tre sexe qui sont d'une complexion foible éc deh'-î
cate, ainliqueje l'ay dit en traitant de l'Oraison
de quietude. Car je tiens pour certain que lorsque
l'âme est en ravissement, Dieu l'attire toute àtli»
pour lui donner quelque avant-goût & lui faire
voir quelque portion de ce Royaume éternel qu'il
a preparé pour les ames qui lui seront fidelles.
Comme donc il ne veut point alors que rien dê
tourne l'ame de jouir de ce bon-heur, il ferme les
portes de ses sens & de ses puissances , pour nc
laisièr ouverte que celle par où elle est entrée pour,
aller à lui ; de maniere que l'ame ne peut même
respirer. Et encore que quelque fois les sentimens
ne paraissent pas tout-à-fait éteints, on ne sçau-
roit du tout parler. Mais d'ordinaire tous les sen
timens s'éteignent ou sont suspendus dès-le pre
mier instant du ravissement ; & les mains devien
nent fî froides , & tout le reste du corps ausïì ,
qu'il semble que l'on soit mort. Cela dure peu de
la sorte: cependant lorsque cette gránde suspen
sion cesse, le corps ne paroit se r'animer que pour
mourir de nouveau, & rendre l'ame plus vivante
& plus capable de jouir de la presence de Dieu.
5. Quoy que cette grande extase passe toûjours
fort vite, il arrive neanmoins qu'aprés qu'elle est
cessée la volonté & l'enténdément ne laissent pas,
d'être si occupés le reste du jour, & quelque fois
durant plusieurs jours, que l'ame semble incapa
ble de s'appliquer à autre chose qu'à aimer Dieu,
tant elle y est attentive, & endormie pour tout ce
qui regarde les creatures. Mais lors qu'elle est en
tièrement revenue à elle, quelle confusion ne luy
VI. Demeure. Chap.}. 485"
est-ce point de se voir si indigne des faveurs qu'el
le a reçues ? quel desir n'a-t-elle pas de s'employer
à toutes les choses où la Divine Providence l'ap-
pelle, pour luy témoigner son zele, son respect,
dc sa soumission ? Car si les Oraisons dont j'ay par
lé produisent dans l'ame les effets que j'ay mar-
2ués, quels effets ne produira point en elle une
>raison aussi intime & aussi sublime que l'est celle-
cy ? Cette ame voudroit que toutes les creatures
fusiênt changées en autant de langues, quiluyai-
dasiènt à louer son Dieu : elle sounaitteroit d'avoir
mille vies pour pouvoir les lui sacrifier toutes : elle
aime les austerités les plus grandes ; & comme el
le voit clairement que les Martyrs recevoient dans
leur tourmens une assistance extraordinaire de ce
lui pour l'amour duquel il les enduroient , elle fê
plaint de ce que son divin Epoux ne lui presente
pas des occasions de souffrir &deluy marquer son
amour. Elle considere comme une seconde grace
la bonté qu'il a de la faire entrer en secret dans le
raviísement : à cause que lors qu'il lui arrive en
presence de quelques personnes , la confusion
qu'elle en a l'interrompt en partie , & trouble le
bon-heur dont elle jouit ; la connoisiance qu'elle
a de la corruption du monde luy donnant lieu de
craindre que ceux qui l'ont vûë en cet êtat n'en
fasiènt desjugemens temeraires & desavantageux,
au lieu de s'en faire un sujet de louer Dieu. J'ay
quelque penchant à craindre que cette peine que
cesames ne sçauroient s'empecher d'avoir dans ces
occasions , ne procede dans la plus-part d'elles
d'un défaut d'humilité , & d'une apprehension
Hh 4 sc
486 Château de PÂme ,
secrette d'être blamées & méprisées. Ne vous af*
fiigés point , dit Dieu , un jour, à une personne qui
se trouvoit dans cette peine , car ceux qui vous
ont vue en cet état, me donneront des louanges ,
ou ils en parleront à vôtre désavantage: ainsiseit
d'une maniere ou d'autre , vous y gagnerés. J'ay
lieu depuis que ces paroles consolerent Sc encou
ragerent extrêmement cette personne ; Sc je les
rapporte icy, mes Sœurs, afin que s'il arrive la
même chose à quelqu'une de vous , elle en faste
son profit. Il semble que Nôtre Seigneur veuille
faire connoître par ces paroles toutes d'amour, que
nul autre que luy n'a droit de rien prétendre à ces
ames d'élite , qu'il considere comme ses Epouses ;
& que pourveu qu'elles nel'abandonnent pas par
une ingratitude criminelle , il les protegera en qua
lité de leur Epoux contre toutes les puisiàncesdu
monde & toutes les forces de l'Enfer.
6. Ah, mes Sœurs ! s'il nous est permis d'es-
perer , même dès cette vie , de jouir d'aufli grandes
faveurs que celles que je viens de toucher , que
faisons-nous ? A quoy nous arrêtons-nous ? Qui
nous empeche d'aller fans cesse de rue en rue &
de place en place chercher nôtre Divin Epoux,
comme nous lisons dans les Cantiques que faisoit
la sainte Epouse? O que tout ce qui est sur later-
ye est inutile s'il ne nous sert à acquerir un si
grand bien! Qu'il soit loué à jamais d'un si grand
«xcés de bonté, de daigner ainsi se communiquer,
à nous encore que nous ne soyons que des vers de
terre! Et combien sont mal-heureux ceux qui par
leur negligence rendent inutile l'affeftion qu'un
VI. 'Demeure. Chap.%. 487
si bon Maître leur témoigne! C'est pourquoy ,
mes Sœurs, n'oublions rien, je vous en conjure,
de ce qui peut nous rendre agreables à fa Majesté
Divine. Faisons servir jusqu'à nos propres fautes &
nos propres imperfections , non-feulement ^our
fortifier nôtre vue par la connoissance de nôtre
misere , de même que Nôtre Seigneur employa la
boue pour la rendre à un aveugle ; mâis encore
pour nous engager par le motif de nos besoins Sc
le sentiment de nos imperfections , à redoubler
l'ardeur de nos prieres envers sa Divine misericor-
. de; afin qu'il veuille nous secourir de l'essicace de
sa grace , lui qui n'abandonne jamais ceux qui s'im
plorent avec un cœur humble & sincere.
7. Comme je fçay que c'est une chose impossi
ble de' donner une intelligence parfaite des ravif-
semens, je ne croiray pas avoir mal employé mon
. tems si le peu que j'en ay dit peut du moins ser-
I vir à faireconnoître en quelque sorte combien les
effets des veritables raviflèmens sont differens de
ceux qui sont faux. Je disfaux,&non pas feints,
parce que je presuppose que celles d'entre nous
qui pourroient en avoir de faux, y sont seulement
trompées , mais fans aucun dessein de tromper : ce
qui scroit une hypocrisie , une profanation , $Ç
une impieté détestable.

CHAPITRE IV.
D'une espece de ravissement que la Sainte nomme
Vol de l'esorit. Rapiditésurprenante de ce ra~
vijsement. Que Çame y est instruite d'une ma-
Hh j nier*
488 Château de Pt^4me9
niera admirable de plusieurs merveilles qu'el
le y voit ou par des visions representatives , ou
par des visions intelleóluelles. Trois effets en-
tr autres que ce ravissement opere dans l'ame,
Deux avis de la Sainte sur le dernier de ces
.effets.

i. YL y a une autre sorte de rayissement, au^


M. quel je donne le nom de vol de l'e/frit.
Dans ce ravissement-cy l'ame se sent emportée par
un mouvement fi prompt * qu'elle a besoin de
beaucoupvde courage, de foy & de resignation,
pour s'y abandonner. Car le moyen qu'une per
sonne qui est dans une entiere liberté d'esprit puis
se ne se point troubler de sentir ainsi enlever Ion
ame , & quelque fois son corps avec elle , comme
nous le lisons de quelques Saints, (ans sçavoir d'où
ni comment luy viennent ces transports ; parce
que lorsqu'ils commencent d'une maniere si sou
daine, on n'aencoçe aucune certitude qu'ils pro
cèdent de Dieu, Or comme c'est luy qui enleve
l'csprit avec une rapidité plus grande que ne l'est
celle des Globes celestes, l'ame à qui il fait une
telle grace ne sçauroit resister à un mouvement si
violent: & elle feroit même très-mal des'efìorcer
d'y resister, ainsi que je l'ay appris d'une certaine
personne , qui m'a dit , qu'il semble que Dieu
veuille alors faire connoître à l'ame , qu'aprés s'être
donnée tant de fois à luy avec une volonté pleine
& entiere de s'abandonner à fa conduitte, elle ne
peut plus en nulle maniere disposer d'elle-même,
& moins en cette occasion qu'en toute autre.
a.J'ay
VISDemeure. Chap. 4. 48 ^
* if J'ay discerne semble dans la quatriéme De
meure, que l'ame dans l'Oraison, dont j'y par-
Jois, est comme un bafsin de fontaine qui £é rem
plit d'eau d'une maniére si douce & si tranquille,
que l'on n'y remarque aucun mouvement. Mais
ici» ce même Dieu qui donne un frein aux eaux,
& qui defend à la mer de passer les bornes qu'il
lùy a marquées , ouvrant les sources de l'eau de
sa grace inonde l'ame tout d'un coup, & la pouf
fe en un clin-d'œil où bon luy semble par cette
sainte & subite inondation. Il paroit à l'ame du
rant ce transport , qu'elle est dans une autre re
gion entierement differente de celle où nous som
mes. Elle y voit une lumiere incomparablement
plus brillante que toutes celles d'icy bas ; & elle s'y
trouve instruite en un instant de tant de choses
merveilleuses , qu'elle n'auroit pû avec tous ses
efforts s'en imaginer en plusieurs années la moin
dre partie: ce qui lui arrive par une vision repre
sentative, dans laquelle les yeux de l'ame voyent
ces objets bien plus clairement que les yeux du
corps ne voyent le leur. Quelque fois l'ame y voit
auflì plusieurs autres merveilles par une vision pu
rement intellectuelle , comme, par exemple» une
grande multitude d'Anges qui accompagnent le
Seigneur, & je nesçay combien d'autres choses,
qui lui sont toutes representées d'une maniere ad
mirable, à laquelle les yeux du corps n'ont aucu
ne part.
' 3. Je n'oserois assurer si en cet êtat l'ame est
unie au corps, ou si elle en est separée. J'ay sou -
yens pensé si de même que le Soleil fàns sortir
du
490 Château de l'Atne, '
du ciel lance ses rayons far la terre, l'ame Sc Pef-
prit, qui, ainsi que le Soleil &ses rayons, ne sont
qu'une même chose , ne sont point , en demeu
rant toujours dans le corps , poussés comme un
rayon au delà d'eux-mêmes par la force de la cha
leur de ce Soleil de justice qui est nôtre Dieu. Je
ne sçay peut-être ce que je dis ; mais je sçay au
moins que le mouvement qui se fait alors dans le
fond de l'ame est si rapide, &se fait sentir de tel
le sorte , que ce ne peut être une imagination.
Outre qu'il n'y a nulle apparence de devoir attri
buer à nôtre imagination ni tant de connoissan-
ces merveilleuses, ni tant de saintes diípositions,
ni une paix &une tranquillité si profonde, que ce
ravisièment, qui d'ailleurs dure très- peu, produit
neanmoins dans nos ames. Ces mêmes raisons font
encore voir manifestement que ce ne sçauroit être
non plus une illusion du Demon.
4. U y a trois de ces effets entr'autres , que ce
ravinement y opere dans un souverain degré. Le
premier est,la connoisiance de la grandeur de Dieu;
qui à mesure qu'elle croît en nous , augmente nô
tre respect & nôtre admiration pour son pouvoir
infini , êc son inconcevable sagesse. Le second
est la connoisiance de nous-mêmes, qui nous hu
milie detelle sorte, que nous avons peine à com
prendre que n'êtant que basseíse Sc qu'indignité ,
nous ayons été assés hardis pour oser offenser cette
Majesté supremeXe troisiéme est un si grand mépris
de toutes les choses de la terre, que nous ne vou
lons plus en user à l'avenir que lors qu'une neces
sité bien reconnue nous y engagera , Sc dans la
VI. Demeure. Chap. 4. 491
seule vue d'obéir à Dieu , qui nous ordonne en
ce cas de nous en servir modérément pour pour
voir à nos besoins pendant que nous serons dans
cette vie de misere. En effet , ceux à qui Dieu fait
la grace de les conduire par une voie si sublime ,
quelle obligation n'ont-ils pas de marcher avec
une" circonspection toute nouvelle pour tâcher de
luy plaire , Sc de reconnoître que ces faveurs êtant
si grandes , que tout ce qu'ils peuvent y contri
buer de leur côté c'est de les recevoir, ils en sont
d'autant plus redevables à la bonté de Dieu ; puis
que celuy qui a plus reçu , doit davantage. O ,
mes Sœurs! nous ne fçaurions trop considerer
combien Dieu a agréable que nous travaillions à
connoître la grandeur de nôtre pauvreté, qui est
si extrême, que nous n'avons rien que nous ne te
nions de luy.
5. Ce saint ravisiement produit encore dans Pâ
me un si grand desir de posièder Dieu , qu'elle ne
regarde plus la vie que comme un tourment , quoy
que mêlé de douceur ; & ne peut s'empecher de
le prier avec larmes de la tirer de cet exil, où elle
ne voit de soulagement que lors qu'elle y est seu
le avec son Seigneur. Mais la peine que lui cause
le desir de le posièder pleinement , vient aussi-tôt
troubler sa joye. Ainsi elle n'est jamais en repos ;
& ce desir de s'unir à luy parfaitement , la rend si
disposée à s'enflammer encore davantage , qu'elle
n'en rencontre point d'occasion qu'elle n'y vole.
De sorte qu'il ne faut pas s'êtonner si les ravisse-
mens sont fort frequens dans cette sixiéme De
meure, fans que l'on puiûe y resilier, lors même
qu'ils arrivent en public. I*
49i Château de TÀmt i
Il s'êleveaussi-tôt tant de murmures contre eefi
te pauvre ame, qu'elle ne sçauroit n'en pas êtra
émeuë ; principalement quand ces murmures vien
nent de son Confesseur, qui la blame comme s'H
y avoit de fa faute. Et sur ce que tout le monde
luy dit que le chemin qu'elle tient est dangereux^
elle démande des prieres à tous ceux qui lui en
parlent, & conjure Nôtre Seigneur de la condui-í
re par un autre. Neanmoins remarquant qu'elle
fait de grands progrès dans le renoncement d'elles
même oc dans l'obscrvation des fkints commande*
mens de son Dieu par cette voye , elle ne fçauroitj
quelques efforts qu'elle fasse , ne pas desirer de
continuer d'y marcher toujours. Comme èes amcí
tìe voudroient pour rien du monde se laisser aller
au moindre peché &à la moindre imperfection de
propos deliberé , afin de ne deplaire ert qùoy que
ce soit à leur divin Epoux , elles s'affligent extré-4
mement de ne pouvoir s'empecher de tomber dans
plusieurs j fans s'en appercevoir. Ainsi cette seule
raison les porte à fuir la compagnie des creatures *
& à envier le bon-heur desSaintsAnaeoret.es, qui
passoient leur vie dans les deserts; quoy que d'au-»
tre côté, elles voudroient être au milieu des per
sonnes do siecle pour tâcher de les gagner à Dieuj
quand elles ne pourroient procurer ce Ison-heur
qu'à une seule ame. Et ce ne sorit pas des desirs
passagers: ils subsistent continuellement; dans l'a-
me, ainsi qu'on le reconnoit dans toutes' les occa
sions qui se presentent. Il est vray qu'elle se sent
quelque fois si peu de courage dans les moindres
choses, qu'elle se eroit absolument incapable de
VlfDevtéure. Chap. 4. 493
tout : mais il est bon que nous soyons ainsi quel
que sois abandonnés à nous-mêmes ; afin que
voyant alors clairement par le sentiment de nôtre
propre experience que nôtre courage Sc nôtre for
ce nous viennent uniquement de Dieu, nous nous
aneantissions , & admirions plus que jamais la gran
deur de la misericorde qu'il exerce envers des
creatures aussi viles & aussi mépriíables que nous
sommes.
6. Il fauticy prendre garde, mes Sœurs, que
dans cet ardent desir que l'ame a d'être entiere
ment unie à son Dieu , & dont elle se trouve
quelque fois extraordinairement pressée , elle ne
doit pas s'y laisser aller, s'il se peut; mais en di
vertir la penfëe , en considerant que comme ce
desir ne se trouve que dans des personnes fort
avancées dans l'amour de Dieu & favorisées de ses
I graces , le Demon pourroh nous l'inípirer pour
! nous porter à nous flatter que nous sommes de ce
nombre. J'ay dit s'il se peut; parce que vousver-
' rés dans la siirtte qu'il y a des desirs aufquels on
ne sçauroit resister.
7. Il est encore important de remarquer , que
les peines & les larmes qui accompagnent ces de-
sirs , n'ont souvent d'autre principe que la fòibles-
fè de la complexion de certaines personnes d'un
naturel si tendre que la moindre chose les fait
pleurer. Comme les : larmes leur viennent en abon
dance à chaque pensée qu'elles ont de Dieu, el
les s'imaginent legerement qu'elles coulent pour
Dieu : qùoy que dans le fond , elles ne procedent
pas tant delcur amour pour luy, que de leur dif
494 Château de PAme,
position naturelle, à laquelle disposition ces per
sonnes contribuent de tout leur pouvoir par la
complaiíance qu'elles y ont : Sc le Demon ne man
que pas de les y exciter encore de son côté, pour
les reduire en tel êtat , qu'elles deviennent inca
pables de s'occuper à l'Oraison, & aux fonctions
ordinaires de leur vocation.
8. Vous me demanderés , làns doute, mes
Sœurs , ce que vous pouvés donc faire , puis qu'il
n'y a rien, où je ne trouve du peril, & même
dans une chose aussi bonne que sont les larmes
qu'on repand en pensant à Dieu ? Mais croyés
que ce n'est pas fans avoir experimenté en quel
ques personnes l'abus qu'elles en faisoient , que je
me suis determinée à vous donner cet avis. Quand
vos larmes viendront veritablement del'amourde
Dieu , qui embrazant vôtre cœur , le fera distiller
comme un alambic, elles affoibliront rarement vô
tre santé, & ne vous causeront jamais ni inquie
tude , ni trouble. Au contraire , elles vous don
neront de la force , Sc vous laisseront dans une
grande tranquillité, & dans une ferveur admira
ble de vous acquitter exactement de tous vos de
voirs. Car de s'imaginer que tout est fait quand
, on pleure beaucoup, c'est se tromper. Il saut met
tre la main à l'œuvre , & travailler serieusement à
s'avancer dans les vertus. Si après cela Dieu nous
favorise du don des larmes , nous pouvons les re
cevoir avec joye, pourvu que nous ne contribuyons
pas à les attirer. Enfin , mes Sœurs , le meilleur
que nous puissions faire , c'est de nous mettre en
la presence de Dieu , en considerant quelle est fa
gran
VI.'Demeure. Chap. s. 49?
grandeur & nôtre ha/Teste. Qu'il nous donne apres
cela ou de la secheresse , ou de l'eau : il sçait mieux
que nous ce qui nous est propre. Par ce moyen nous
nous mettrons l'esprit er^ repos , Sc il fera plua
dissicile au Demon de nous surprendre.

, , CHAPITRE V. .
D'unejoye extraordinaire que Die» donne quelque
fois à l'ame dans l'Oraison. Que cette joye
n empeche pas l'ame de pleurerses pechés. Er
reur de quelques ames qui commençant à goû
ter les consolations qu'on reçoit dans l'Oraisen
de quietude , s'imaginent qu'il est avantageux
d'en jouir toujours , & negligent de penser &
de compatir aux souffrances de Jesus-Christ.
Sentiment de la Sainte au sujet de l'ame éle
vée à la parfaite Contemplation. Si elle doit
toujours demeurer fans s'occuper davantage
d'aucun objet corporel , non pas même des Mys
teres qui regardent la très-sainte humanité de
notre Seigneur. '

ì. T"\Ieu donne encore quelquefois àl'amecer-'


\J taines joyes si extraordinaires , qu'elle n'y
comprend rien. Il me semble que l'ame est alors
dans une grande union de toutes les puissances ;
mais qui ne leur ôte pas, non plus qu'aux sens,
la liberté de connoître qu'elles jouisiènt d'un très-
grand bon-heur , fans comprendre neanmoins
quel il est , ni la maniere dont elles en joûissent.
Cette joye que l'ame restent icy , est si excessive ,
qu'elle a beaucoup de peine à garder le silence &
49<S Chatèau de PAmt 1
à Te contenir, tarit est grande l'ardeur qu'elle a de
la publier & d'en foire part à tout le rrioride , afin
que tout le monde l'aide à en louer, &en remer
cier Dieu , qui est tout ce qu'elle desire. Cette
Oraison dure quelque fois un jour tout entier , Sl
l'ame par un effet del'excés de fa joye oublie tout
le reste , & s'oublie elle-même , en sorte qu'elle
ne peut ni penser, ni parler d'autre chose que des
louanges de Dieu. Ornes Sœurs, qu'une fi iainte
occupation est digne d'une ame qui est touchée
des grandeurs infinies de la Majesté supreme ,, &
penetrée de ses misericordes ! Je luy demande sou-
yent qu'il plaise à sa Divine bonté de vous favori
ser d'une Oraison si élevée , & si seure ; puis qu'ou-

ne très-grande paix , elle ne tend qu'à louer nô


tre Dieu : ce qui doit être le grand office des bien
heureux dans tous les siecles. Ainsi soit-il !
2. Ce seroit une grande erreur, mes Sœurs,
de croire que lesames queDiêu a favorisées de la
grace dont je viens de parler, n'ont plus sujet de
rien craindre , ni de pleurer leurs pechés. Au con
traire > plus élites sorit obligées à Dieu , plus èlles
doivent être vivement touchées d'avoir manqué
de resoeA à une Majesté si bien-foisante , si mife-
ricordieuse, si redoutable 5 Sc de luy avoir preferé
des choses si mepri&bïes. Il est vray que l'on sent
plus ou moins la douleur de ses foutes seton les
tems & l'êtat où l'on se trouve : mais enfin , jé
fuis persuadée que l'on n'est delivré entierement
de cette peine que dans le sejour des bien-heu
reux, où rien n'est capable d'en donner. Four ce
qui
Vl.'Demeure. Chap. 5. 497
qui regarde la crainte, j'avoue que l'ame n'en a
point par rapport aux peines que ses pechés ont
meritées ; à quoy elle ne pense même pas : elle
apprehende pourtant de perdre Dieu , & qu'êtant
abandonnée à elle même elle n'ait le mal-heur de
retomber dans ses premiers êgaremens. Cela me
paroit peut-être ainsi à cause que j'ay été si mau
vaise > que mes pechés me font fans cesiè prescris :
mais je ne doute pas que la même chose n'arrive
à ceux qui, comme moy , auront mêné aupara
vant une vie fort imparfaite.
3. U y a des personnes, qui êtant arrivées à
l'Ôraisoh de quietude , St commençant à y goû
ter les consolations qu'on y reçoit , s'imaginent
qu'il est très-avantageux d'en jouir toujours. Je les
conjure de ne se mettre point cela dans l'efprit:
car cette vie est longue; & dans les travaux qui
<tfy rencontrent, nous avons besoin pour les souf-
írir d'une maniere parfaite, de considerer en quel
le sorte Tesùs-Christ, qui est nôtre modelle , a
enduré les siens, St comment les Saints ont agi
pour l'iffliter. Ce Divin Sauveur voit avec plaisir
que nous renoncions quelque fois à nos contente
rriens pour compatir a ses souffrances: à plus for
te raison devons-nous donc le faire lorsque nous
sommes privés de ces joyes durant nôtre Oraison,
où elles ne sont pas si ordinaires , qu'il n'y ait du
tems pour tout. Que si une personne me difoit
qu'elle en jouit toôjòUrs, & qu'ainsi il ne luy reste
point de loisir pour considerer ces mysteres de
nôtre salut, sa devotion me seroit fort suspectr.
Cestpòurquoy, me* Sœurs, je prie instamment
Ii a cel-
498 Château de Vt^Ame ,
celles de vous qui pourroient être dans une persua
sion si pernicieuse, de travailler de tout leur pouvoir
à s'en guerir. Et si elles se sentent de la difficulte'
à en venir à bout , qu'elles en parlent à la Supe
rieure , afin qu'elle les employe à quelque ossice
du Monastere qui les occupe , & les tire de ce
peril , dans lequel elles ne pourroient demeurer
long-tems , sans en recevoir de très-grands do-
mages.
4. Il a été un tems que j'ay moy-même arrêté
mon esprit dans cette forte de suspension , durant
mon Oraison, en attendant d'y être favorisée de
ces graces extraordinaires , qui m'étoient très-
agréables , & ausquelles j'avois plus de penchant
qu'à mediter sur les mysteres de la vie & de la mort
de Nôtre Seigneur. Mais je connus clairement
qu'une telle conduittem'étoit très-desavantageu-
fe ; à cause que ne recevant pas toujours ces goûts ,
mon esprit erroit deçà Sc delà comme un oiseau
qui voltige de tous côtés sans sçavoiroù s'arrêter.
Ainsi je perdois beaucoupde tems, nefaisant nul
progrés dans l'Oraison & nul avancement dans les
vertus. Je n'en penetrois pas la cause; & je pense
que je nel'aurois jamais sçûe, tant j'étois persua
dée de ne pas mal faire , si une personne d'une
très-grande piété ne mel'avoit fait clairement con-
noître. Je vis depuis combien grande étoit mon
erreur; &jene sçaurois penser sans en être vive
ment touchée, que j'aye ignoré durant ce tems-là
qu'il n'yavoit qu'à perdre & rien à gagner par cet
te voye. Mais quand on pourroit en tirer de l'a-
vantage, je n'en desireray jamais aucun s'il ne me
-. . "ì vient
VI.'Demeure. Chap. 5. 499
vient par le moyen de ce Divin Sauveur, qui est
la source de tous biens.
y. Je connois encore plusieurs personnes qui*
aprés que Dieu les a élevées à une Contemplation
parfaite , voudroient y demeurer toujours fans
s'occuper davantage d'aucun objet corporel, non
pas même des Mysteres qui regardent la vie & la
Passion de Jesus-Christ. Pour moy, je confesse
qu'il meparoit impossible que l'amesc maintienne
toujours dans cet êtat. Et il arrive d'ordinaire que
celles qui s'obstinent à s'y maintenir , deviennent
enfin incapables de mediter comme elles faisoient
auparavant ; soit que cette maniere d'agir engour
disse peu à peu l'entendement ; ou bien que l'a-
me ayant une fois trouvé Dieu (cc qui est le grand
but qu'elle se propose dans la meditation , )_ soit
bien aise de ne le plus chercher que par l'opera-
tìon de la volonté; qui étant la plus genereuse, &
la maitreíse de toutes les facultés , arrête l'activité
de l'entendement , Sc le fait demeurer fans action ,
afin de se mettre par ce moyen en êtat d'agir elle-
même avec plus de perfection & de liberté, Sc
d'aimer avec plus de serveur. Quoy qu'il en soit ,
je ne sçaurois comprendre que la volonté se puisse
passer du secours de l'entendement , au moins jus
qu'à ce qu'elle soit arrivée à ces dernieres Demeu
res; parce qu'êtant encore tropfoible, elle a sou
vent besoin de luy pour s'enflammer. Cependant
divers Docteurs avec qui j'ay conferé touchant les
voyes de la vie Mystique , voudroient me faire,
croire , qu'aprés qu'une ame el^ fort avancée , de
qu'elle est élevée à des graces auffi sublimes que
Ii 3 c4~
£oo Château de fAme,
celles dont fay déja parlé , il luy est plus avanta-
feux de ne s'occuper que de ce qui regarde U
>fvinité, lans plus penser à rien de corporel , n'en
exceptant pas même la très-sacrée humanité du
Sauveur du monde. J'avoue franchement qu'on ne
me persuadera jamais de marcher par ce chemin.
Il se peut fâireque je me trompe, & que ce n'est
que faute de nous bien entendre que nous ne som
mes pas d'accord. Mais je puis du moins assurer
que le Diable m'a voulu seduire par cette voye; &
l'experience que j'en ay , m'oblige à repeter icy ce
que j'ay dit tant de fois , que l'on doit en cela se
tenir extremement for ses gardes. Quoy, soutenir
qu'il ne faut point penser aux actions des Saints, ni
même à la vie &à laPassion de Nôtre Seigneur?
En verité c'est se mettre en peril de beaucoup se
nuire à soy-même & aux autres. Ces personnes
s'imaginent peut-être que nous sommes des Anges
toujours embrasés d'amour: au lieu de considerer
que nous sommes des créatures engagées dans un
corps infirme, qui ont besoin d'être souvent exci
tées & soutenues par la meditation des actions he
roïques des grands Saints , & principalement de
ces divines vertus que Nôtre Seigneur a fait pa-
roitre dans sa vie & dans fa mort pour nous servir
d'exemple Sc de modelle. Comment peut-on es
perer de pouvoir marcher dans la voye de la perfec
tion , pour nous unir à Dieu ûns ce divin Redemp
teur; puis qu'il nous assure luy. même de sa bouche
sacrée, qu'il est le chemin, la lumiere & la vie\
que nul ne peut a§er au Pere que par luy, & que
(tluy qui le <mtt voit le Pereì Si l'on répond
que
VI.Demure. Chas'. s. 501
que ces paroles ne doivent pas s'entendre de la
forte , je repliqueray , que pour moy je n'y ay jamais
' compris d'autre sens, «que je me luis bien trouvée
de savoir suivi.
6. Il estvray que comme ceux qui ont le bon
heur d'entrer dans la septiéme Demeure , mar
chent preíque toujours en compagnie de Jesus-
Christ d'une maniere admirable, sa Divinité Sc là
fàinte humanité n'y étant jamais separées, ils n'ont
besoin que très-rarement de faire des reflexions
furies circonstances de sa vie Sc de sa mort. De
plus , je demeure d'accord que les ames élevées $
une Contemplation parfaite ne sçauroient s'arrêter
à cet état d'Oraison qu'on nomme meditation. Je
conviens, en troisiéme lieu, qu'il leur est quelr
que fois même impossible de mediter absolument
lurqupy que ccsojt, Sg. je n'ensçay pas la raison,
sais on ne me persuadera jamais peânmoins , qu'à
quelque êtat d'Oraison qu?on soit parvenu , l?ox>
ne puisiè souvent mediter, &que l'on ne soit mê
me souvent dansl'obligation de le faire. Enestet,
il est certain qu'il se passe quelque fois des somair
nes, des mois, des années entieres, & même plu_-
sieurs, durant leíquelles Dieu ne fait point ces gra
ces extraordinaires à des personnes très-avancée$
dans lesvoyes de la vie Mystique. Or lorsque l'a-r
me se trouve reduite à son êtat naturel ; & que ne
sentant point la presence de Dieu , elle s'apper-
çoitque le feu du divin amour n'est point fervent
& allumé dans sa volonté, ne fera-t-elle pas mieux
de le chercher, comme nous voyons que l'Epou-
se lc çj^rehf dans ses Cantiques, & Saint Auguf-
Ii ^ tin
jox Château de VAme,
tin dans ses Confessions, en interrogeant les créa
tures ; au lieu de demeurer comme stupide , Sc
perdre le temps à attendre qu'il descende du ciel
un feu extraordinaire pour r'allumer sa ferveur ?
Dieu favorisera cette ame d'une grace fî signalée
quand il luy plaira : cependant , c'est de son côté
son devoir de s'en croire indigne , & de demeurer
jusqu'à la mort dans l'humilité, quelque élevée que
soit son Oraison.
'7. De même lorsque l'Eglise celebre les sacrés
Mysteres ou de Nôtre Seigneur Jesus-Christ ou de
ses Saints dans le Divin Ossice, il ne me paroit pas
possible qu'une bonne amene pense alors à ces fa
veurs extraordinaires de Dieu envers le genre hu
main , lesquelles font comme autant de vives étin
celles qui augmentent en elle l'ardeur du saint
amour qu'elle luy porte : Si ce n'est peut-être qu'é
tant déja toute penetrée de ces Mysteres , & les
comprenant d'une manière sublime Sc avec beau
coup de perfection, elle n'ait presque pas besoin
de faire de nouvelles reflexions ; puisqu'ils sont
tellement gravés dans sa memoire & si presens à
son esprit, que la premiere vue qu'elle en a , suffit
pour l'occuper, non-seulement durant une heu
re, mais durant plusieurs jours. Ainsi l'ame voyant
alors d'un seul regard combien grand & adorable
est ce Divin Sauveur qui a tant fait & tant souffert
pour nous , & quelle est nôtre ingratitude de re-
connoitre si mal tant de témoignages de son amour;
la volonté, qui commence aussi-tôt , (quoy que
fans une tendresse sensible) à desirer de souffrir
quelque chose pour l'amour de luy, fait que l'en-
ten
Vl.^emeure. Chap. 6. 5*03
tendement & la memoire s'occupent de ces senti-
mens & d'autres semblables , avec facilité & fans
aucun effort. Voila, à mon avis, ce qui est cau
se que ces personnes ne meditent point, ou leur
ïàit croire qu'elles ne peuvent mediter fur les Mys
teres de la passion.
8. J'avoue neanmoins que lorsque Nôtre Sei
gneur, mettant l'ame dans la suspension Sc dans
l'extafe , l'arrache comme par force d'une . ap
plication si sainte , elle retire plus d'avantage du
sacré silence auquel elle est alors appellée , que
de tous les efforts qu'elle pourroit faire pour
continuer de diícourir avec l'entendement : &
je fuis même persuadée qu'elle ne pourroit dis
courir quand elle le voudroit. Enfin , com
me Dieu conduit les ames par diverses voyes , je
pourrois me tromperen improuvant le sentiment
des personnes que je viens de contredire sur cette
matiere. Je me contenteray donc dedire, qu'on
ne doit pas non plus condamner la voye que j'éta
blis à cet égard, ni aflùrer qu'elle est incapable de
faire jouir les ames des grands avantages qui se
rencontrent dans la meditation des Mysteres de la
Passion de Jesus-Christ. Et nul , quelque spirituel
qu'il soit, ne me persuadera jamais le contraire.

CHAPITRE VI.

Vijton representative de la très-sainte humanité de


Notre Seigneur Jfsus-Christ. Que ce sacré
Objet a tant d'éclat , que toutes les puijfan-
eetde l'Ame&tom sessens ensontfrayés d'une
Ii 5 wmr.
s°4 Château de VAme ,
maniere merveilleuse. Avis de la Sainte ante
Confesseurs sur ce sujet* & aux Ames qui ont
trof de penchant pour cette forte de visions.

I. /^E que je viens de dire dans le Chapitre


V-rfpreçedent au sujet de la sacrée humanité de
Nôtre Seigneur , me donne occasion de parler icy
d'une sorte de vision representative ou imaginative,

£ér d'une maniere extraordinaire. C'est de luy fai-»


re voir clairement cette très-sainte humanité ou
telle qu'elle était quand ce Divin Redempteur
conversoit dans le monde , ou tel qu'il est depui$
fà resurrection. Quoy que cette visiW'cy passe si
vite qu'on la peut comparer à un éelair , la glo
rieuse image de Nôtre Seigneur , quand il se fait
voir à l'ame tel qu'il est dans l'êtat de sa gloire ?
demeure si vivement imprimée dans l'imaginationj

de la vie. En usant icy du terme d'image , mon.


dessein n'est pas de donner à entendre que l'on y
voit le Sauveur comme dans un tableau: c'est une
chose vivante que l'on voit, qui quelque foispar„
le à l'ame , & luy montre de grands secrets. Or de
sçavoir si l'ame le voit exterieurement des yeux
du corps , c'est ce que j'ignore. La splendeur qui
en rejaillit , est semblable à celle d'un Soleil qui se-
roit couvert d'un voile aussi transparent que le dia
mant. Son vêtement est comme d'une toile très^
fine. Et lorsque l'ame reçoit cette faveur , elle
tombe presque toujours dans le ravistèment , sa
bassesse ne pouvant soutenir l'êcjat d'«n íçi objet ,
tant
VISDemeure. Chas 6. foy
tant elle est surprise de ses ineffables perfections.
Il n'est pas neceísaire de demander que l'on nous
dise quelle est cette adorable Majesté qui nous
étonne , puis qu'elle se fait assés çonnoitre par elle
même, au lieu que les Rois d'ici bas ne se fontre»
verer que par la pompe exterieure qui les environ
ne. Je puis dire aveç verité que toute imparfaits
3ue je suis, j'ay toûjours regardé çomme peu re,
outables les tourmens même de l'Enfer en com-
paraisonde la peine que souffriront les damnés da
voir que les yeux de Nôtre Seigneur, maintenant
si doux , seront pour jamais allumés de colere
contr'eux. Que si mon cœur n'a jamais été à l'é-
Îireuve d'une frayeur si terrible , quoy que je ne
'aye point veu dans cet êtat d'indignation , de quel
le inconcevable frayeur ne fë trouvera pas saisi le
cœur de çes ames reprouvées , qui seront si mal
heureuses de l'y voir , & d'entendre prononcer con-
tr'elles avec une voix tonnante cette terrible sen
tence , Allés maudits de mon Fere , & le reste.
2. Quand uneame à qui le Seigneur fait la gra
ce de se montrer en son amour de la maniere que
je l'ay dit , se sent neanmoins agitée de semblables
terreurs , il suspend alors toutes ses puissances par
la compassion qu'il a de fa foiblesse; afin de l'unir
à luy plus parfaitement, & de rendre sa basseslè
heureusement abymée dans fa grandeur par une
communication toute Divine. Au reste si une per
sonne demeurait capable de considerer long-tems
Nôtre Seigneur , je fois persuadée que ce ne seroit
pas une vision veritable , mais seulement un efièç
de i'imagin.aòon ; tellement que Cette figure qu'el
506 Château de PAme]
le croira voir, sera comme inanimée Sc morte en
comparaison de celle que l'ame voit veritablement
dans ces heureux momens que je viens de décrire.
Aussi ces' personnes abusees retirent-elles ordinai
rement moins d'utilité de leurs pretendues visions ,
qu'elles n'en retireroient d'une simple peinture de
quelque Mystere de nôtre Religion: outre qu'el
les disparaissent & s'effacent comme un songe de
leur esprit, sans y faire ni y laisier aucune impres
sion extraordinaire. Au contraire, lorsque ces vi
sions sont veritables, l'objet adorable qui s'y mon-
tre,remue merveilleusement tous les sens êc toutes
les puisiànces de l'ame; de même à peu prés qu'il
arriva à Saint Paul sur le chemin de Damas, quand
il y fut jetté parterre parce furieux coup de ton
nerre, dont il est parlé dans le Livre de Actes des
Apôtres. Mais aprés que l'ame a été ainsi agitée
d'étonnement &de crainte, elle se sent jouir d'u
ne heureuse paix, &se trouve si instruite des plus
grandes verités, qu'elle comprend aisément que
celuyqui est la verité & la sageíse éternelle, a dissi
pé par sa lumiere les tenebres de son esprit.
3. Cependant comme les Confesieurs ne sçau-
roient voir ce qui se passe dans le fond des ames
qui leur rapportent ces visions , ils ont sans doute
fùjet de marcher avec une grande retenue dans
ces occasions , jusqu'à ce qu'ils ayent meurement
examiné Sc observé ces personnes , pour voir si el
les s'avancent dans l'humilité & dans les autres
vertus. Car enfin, il en fout toûjours revenir à ce
grand principe si souvent repeté, que c'est princi
palement parles effets que ces visions produisent
dans

1
VISDemeure. Chap. 6. jro^
dans nous, qu'on peut juger solidement si c'est
l'ouvrage de Dieu , ou une pure chimere de l'ima-
gination , ou un artifice du Demon. Mais d'autre
côté, encore qu'il y ai£ unasies grand nombre de
personnes qui se flattent faufìement d'être hono
rées de cette forte de visions (comme en eflset j'en
connois plusieurs qui ont l'imagination si vive Sc
l'esprit si foible , qu'elles croyent avoir veu claire
ment ce qu'elles n'ont fait que penser;) l'on fait
pourtant très-mal d'en conclurre que toutes ces vi
sions sont faullès , & qu'on doit les rejetter avec
un extreme mépris. C'est un conseil qu'on a une
fois donné à une personne de ma connoissance ;
qui ne sçauroit servir qu'à tourmenter une pauvre
ame à qui un Confesseur auroit l'imprudence de
le donner. Si cela arrive, on doit lui representer
les raisons qui peuvent le porter à agir avec plus
de circonspection : & s'il s'obstine dans son sentie
ment, je crois qu'on ne doit point luy obéir à cet
égard.
. 4. Lorsque vous apprendrés , mes Sœurs, que
Dieu accorde ces saveurs à quelques ames , gar
dés-vous bien de desirer ou de prier Nôtre Seig
neur de vous conduire par la même voye. Premie
rement ce n'est que par un défaut d'humilité que
nous desirons ce que nous ne meritons pas. En
effet, tout ainsi qu'un paysanne sçauroit sans un
très-grand orgueil desirer serieusement d'être Roy,
nous n'aurions garde non plus de pretendre à de
semblables graces si nous êtions veritablement hum
bles. Aussi Nôtre Seigneur ne les accorde-t-il , à
mon avis qu'à ceux qui sont affermis dans la vertu
jo8 Château de l*Ame >
de l'humilité parla connoisiànce qu'il leur â doit*
née de leur indignité & de leur néant. En second
lieu , dès-le moment que l'on ose faire de tels sou*
hàits, il est certain que l'on est déja trompé, ou
en grand danger de l'être; à cause que la moindre
ouverture sussit au Demon pour nous tendre seí
pieges. Outre que ce desir s'augmente insensible
ment en nous fi nous n'avons un extreme soin dé
le reprimer. Et quand il est devenu Violent, il en
traine l'imagination avec lui » laquelle se remplis
sant de mille fantômes, vient enfin jusqu'à noug
faire accroire que nous voyons Sc entendons et
que nous ne voyons & n'entendons point ; d*
fnême que les songes se forment la nuit de ce què
l'on s'eîtmis fortement dans l'esprit durant le jour»
En troisiéme lieu , comme il y a d'autres voyes
que celles-là pour arriver au salut , c'est une gran
de temerité de vouloir choisir nous-mêmes cellei
que nous devons suivre ; au lieu de nous eh re'"'
mettre au jugement de Dieu. Abandonnons-nous*
mes Sœurs , entierement à fa sage & divine con
duite : c'est l*urtique moyen de nous avancer dahs
la' perfection , Se de nous rendre agreables aux
yeux de nâtre Epoux, qui ne manquera pas de
nous donner ce qu'il verra nous être le plusavafl4-
tageux.
5. Je connois deux persotines de divers sexes
quefríotre Seigneur favorisoit de ces graces * qui
se plaighoient à lui de ce qu'il les leur accordoit ;
& qui ne les auroient pas receués si cela avóit dé
pendu de leur choix, tant elles êtoient pénétrée»
du sentiment de leur indignité. Ea rapportant ce
ci

,
VI.'Demeure. Chas. f.
cl je ne pretera point blamer le desir qu'on pour-
roit avoir pour certaines visions qui sont , fans dou
te , desirables par les grands avantages qu'on erí
tire : mais Stces visions, &ces desirs lusnaturels
ne se rencontrent que dans des ames qui ont pour
Dieu un amour pur & desinteressé. Or comme
un amour si grand Scíi lublime est dans une acti
vité' perpetuelle, il n'est point de moyens que ceS
personnes rfenployent pour tâcher de l'augmen,-
terde plus en plus, jusques-là qu'elles souflriroienfc
avec joye d'être pour jamais anéanties, si là des-
traction de leur être pouvoit contribuer à les con
sumer entierement dans le feu qui les brâle , St
servir à la gloire de cet immortel Epoux , qui seul
'remplit tous leurs desirs, & fait toute leur felici
té. Qu'il soit loué durant l'éternité de ce que ífc-
baissant jusqu'à se communiquer à nous , il luy
plait de faire connoitre fa grandeur à de misera^
4>les creatures ! Ainsi soit-il ]

CHAPITRE VIL
ÍExpïicaiibn d'une forte de vision intelleÛùelle par
íaquelk Notre Seigneur se rend present à l'n-
me. "Que les Visions représentativespassent ìrès»
jiïompteïKeìit , au hein que celtes-cy durent très-
long tetnps, W Quelque fois plus d'un an. Que
ce n'efi que par lès effets dont elles font suivies,
ifue l'on peut jtíger fi'eìlès font fausses , ou ve-
rhables.

A. ,TE viens énfm , mes Séeurs, àuX visions in-


J tellectueUes ddntfavois promis de vous par
ler,
51o Château de PAme ,
ler, lesquelles Dieu donne aux ames qui ont le
bon^heur d'être dans cette sixiéme Demeure , Sc
d'y avancer dans la pieté & dans l'Oraison. Il arri
ve donc quelque fois que l'ame êtant dans une
grande disposition d'humilité , qui la porte à se
croire indigne de recevoir aucune grace extraor
dinaire, ou quil'empêche même d'y penser seule
ment , Jesus-Christ se trouve auprés d'elle , fans
neânmoins qu'elle le voye ni des yeux du corps »
ni de ceux de l'ame : Sc c'est ce que l'on appelle
une vision intelleftuelle. Je connois une personne
à qui cette sorte de vision donna au commence
ment beaucoup de peine ; parce que comme ses
yeux nevoyoient rien, elle ne pouvoit comprens
dre ce que cela signifioit, bien qu'elle fût d'ail
leurs assurée que c'étoit Nôtre Seigneur qui se
montroit à elle en la maniere que j'ay dit. Elle
fut confirmée dans cette persuasion aprés avoir oui
parler des visions intellectuelles; comprenant dès-
lors clairement que Nôtre Seigneur luy parloit
souvent en cette sorte. Ces visions-cy sont très-
differentes des visions representatives , qui passent
fort promptement , au lieu que celles-cy durent
plusieurs jours , & quelque fois plus d'un an.
2. Le Confesseur à qui cette personne ne man
qua pas de s'en ouvrir, tâcha de les luy rendre sus
pectes, Sc de la mettre dans le doute que ce ne
fût un pur effet de son imagination , ou quelque
artifice du Demon. Neânmoins elle ne laissa pas
de demeurer toujours ferme à croire que c'étoit
Nôtre Seigneur qui étoit ainsi extraordinairement
auprés d'elle, principalement lorsqu'il luy disoit,
* N'aytt
VI. Demeure. Chap. y. 5*11
N"ayés'foint de peur : c'est moy. Car ces paroles
rie luydonnoient pas seulement de la force, elles
produisoient encore en elle une très-grande joye ,
de se voir en la compagnie de Jesus-Christ , qui
l'aidoit à marcher avec plus d'integrité & de per
fection dans les voyesde la pieté par l'extreme de
sir qu'elle se sentoitde ne rien faire en sa presence
qui pût luy deplaire , luy semblant qu'il avoit lè?
yeux continuellement sur elle , & qu'il étoit si
proche d'elle , qu'il ne pouvoit ne la pas entendre
lorsqu'elle vouloit lui parler ; quoy qu'il ne lui
parlât pas toutes les fois qu'elle l'auroit desiré, mais
seulement selon les besoins qu'elle en avoit , Sc
lors qu'elle y penfoit le moins. Elle sentoit qu'il
étoit à son côté droit , non par un sentiment tel
qu'est celui qui nous fait connoître qu'une person
ne est proche de nous ; mais d'une maniere si sub
tile, qu'on ne le sçauroit exprimer, & pourtant
beaucoup plus certaine : car on se peut tromper
dans la croyance qu'une personne est à côté de
nous ; au lieu qu'icy la certitude est entiere par
les effets interieurs que l'ame en ressent. Outre
qu'elle se trouve dans une grande paix , dans un
desir continuel de se rendre agreable à son Sau
veur, & dans un souverain mêpris de tout ce qui
ne l'approche pas de luy : ce qui luy fait claire
ment connoître que le Demon n'y a nulle part.
Cependant cette personne ne laissoit pas d'être
quelque fois dans la crainte, ne pouvant compren
dre d'où luy venoit un si grand bon-heur;& d'au
tres fois dans la confusion , de ce que nonobstant
ses indignités, Nôtre Seigneur daignoit s'abaisser
Kk jus-
51x Château de l'i_Ame ,
jusqu'à la favoriser d'une grace ÍI singuliere. ,
4. Quoy qu'il semble qu'entre les autres faveurs,
dont j'ay parlé, il y en ait quelques-unes qui sur
passent celle-cy , elle a cet avantage , que le bon
heur de se sentir continuellement en la compagnie
de Nôtre Seigneur Jesus-Christ,ajoûteune extre
me tendresse à l'amour que nous lui portons , &
rend l'ame si attentive à luy plaire , qu'elle se main
tient dans une grande pureté de conscience. Car
encore que nous sçachions que Dieu est present à
toutes nos actions , cette connoisiance est d'ordi
naire si foible , qu'à peine fait-elle quelque im
pression sur nous : Au lieu qu'icy Nôtre Seigneur,
qui nous est si proche , reveille notre ame pour
luy faire considerer avec une attention extraordi
naire cette importante verité , Sc. luy inspire ainsi
presque continuellement un amour actuel pour
luy. Lorsqu'il se retire , l'ame se trouve dans une
extreme solitude , sans que , quelques efforts qu'el
le fasse , elle puille recouvrer cette adorable com
pagnie , dont il ne la favorise que quand il lui plait.
5. Il arrive aussi quelque foisque l'ame se sent
en la compagnie de quelques Saints , & elle en
profite beaucoup. Si vous me demandés , mes
Sœurs , comment on peut sçavoir que c'est Jesus-
Christ, ou sa glorieuse Mere, ou quelqu'un des
Saints , en la compagnie de qui l'on se trouve ;
puiíque l'on ne voit personne ? J'avoue que je ne
comprens point de quelle maniere on le sçait;
quoy que pourtant je sois assurée qu'on le sçait
très-certainement. Quand c'est Dieu luy-même
qui nous parle, cela ne me paroit pas difficile à
com
VL^Denìeure. Chap.j. 5'1 3
Comprendre ; la Souveraine Majesté portant toû-
jours avec elle des caracteres aísés visibles de ce
qu'elle est pour une ame accoutumée à marcher
dans fa crainte. Mais deconnoître un Saint qui ne
se nomme point, & qu'il semble que Nôtre Seig
neur ne nous ayt rendu present que pour nous
assister, cela me paroit merveilleux. Il y a d'au
tres choses spirituelles qui servent comme celle-cy
à nous faire sentir combien nôtre foiblesiè nous
rend incapables de comprendre les grandeurs de
Dieu. Ainsi, ceux qui en reçoivent ces graces ne
sçauroient trop les admirer , ni le trop remercier
de ce qu'il a eu la bonté de les preferer à tant
d'autres. Et c'est ce qui fait que l'ame , au lieu de
s'enorgueillir, entre dans les fentimens d'une hui.
milité profonde, qui luy fait croire que nul autre
ne s'acquitte plus mal qu'elle de ses devoirs envers
Dieu, qui l'a comblée de tant de faveurs. De for
te qu'ellb ne sçauroit tomber dans aucune faute,
quelque legere qu'elle puistè être, qui ne luy perce
le cœur de douleur. Or cette grande humilité ,
cette adherence continuelle de l'ame à son divin
Redempteur , cette vive douleur qu'elle a de faire
la moindre chose qui lui deplaise , cette profonde
paix où elle se trouve ; tous ces saints effets , dis-
je, que cette grace produit dans l'ame, sont au
tant de marques 'certaines, qu'elle luy vient de
Dieu* & que ce ne peut-être un effet de nôtre
imagination , & moins encore un artifice du De
mon ; car cet ennemi de nôtre salut n'a garde de
travailler à nous procurer de tels avantages. Ce
pendant il est toujours bon de craindre , Sc de
Kk a veil-
y 14 Château de VAme >
veiller sur nôtre conduite ; puisque dès le moment
que nous nous imaginons qu'étant favorisés de
Dieu nous n'avons plus rien à apprehender , nous
tombons dans la securité , qui elt un des pièges les
plus dangereux que le Demon nous puisie ten
dre ; Sí devenons le jouet & la proye de cet esprit'
de tenebres.
6. C'est pourquoi il est bon dans les commen-
cemens d'en communiquer avec quelque homme
sage & sçavant qui soit capable de nous êclaircir
de nos doutes. Que s'il assure que ce n'est qu'une
imagination , il faut se mettre l'esprit en repos;
puiíque l'imagination ne peut faire grand mal à l'a-
me : & s'il dit que c'est une tentation (ce que je
ne pense pas qu'on puisse dire d'une vision qui eft
luivie des effets dont j'ay parlé ,) je suis persuadée
que Nôtre Seigneur , qui honore l'ame d'une fa
veur si singuliere, aura foin lui-même de la rassu
rer, & de dissiper ses craintes. Enfin, l'ame n'a
qu'à fe recommander à Dieu & demeurer dans
l'humilité en quelque êtat qu'elle se trouve, se
confiant en ce Dieu d'amour & de bonté, qui
n'aura garde de permettre qu'elle soit trompée, ou
qu'elle demeure dans l'illusion.

CHAPITRE VIII.

De deux autres senes devsionsìntellecluellesdant


lesquelles l'ame connoit les choses en Dieu avec
tine clarté merveilleuse. Que l'on ne doit point
juger de la Vertu des personnes par ces graces
extraordinaire* ,mats par ïhumilité & ïabne-
g"'
VISDemeure. Chap. Z. jij
gation ; quoy que le plus fenr soit de remettre
ce jugement au souverain Juge du monde , qui
luy seul connoit la pureté de nos cœurs.

I. T 7 Ne autre sorte de vifion intellectuelle dont


' Dieu favorise l'ame est , lors qu'étant en
Oraison avec une entiere liberté de ses sens , Dieu
la fait entrer soudain en une suspension , durant la
quelle il luy découvre des secrets qu'elle croit voir
en luy-même. Bien que je me serve icy du terme
de voir, l'ame ne voit pourtant rien; parce que
ce n'est pas icy une vision representative: elle con
noit feulement rie quelle maniére les choses sont
en Dieu & s'y montrent aux ames. Encore que
cette vision passe en un moment, elle demeure
profondement gravée dans l'esprit, & donne une
très-grande confusion à l'ame par la clarté extraor
dinaire avec laquelle elle fait voir l'énormité du
peché ; puis qu'étans en Dieu , ainsi que nous y
sommes, ce n'est pas seulement en sa presence,
mais comme dans luy-même que nous le commet
tons. Certainement l'on ne sçauroit aíles deplorer
l'étrange aveuglement & l'audaçe étonnante du
pecheur , qui ose offenser cette supreme Majesté ,
par la vertu de laquelle il sobsiste& il vit, dans le
tems même qu'il a l'insolence de mépriser & de
fouler aux pieds ses divins ordres. Ah que nous
sommes redevables à sa patience Sc à sa misericor
de, non seulement de ce qu'il ne nous abyme pas
dans le moment que nous l'offensons , mais de ce
qu'il nous comble de mille bien-faits ! Rendons
]ay en de très-grandes actions de graces , mes
Kk 3 Sœurs;
5* 1 6 Château de VAmê ,
Sœurs ; & rougissons deformais d'être si sensibles
à quelques paroles dites contre nous. Disposons-
nous donc , je vous prie , à endurer avec joye les
injures, &à aimer ceux de qui nous les recevons;
puisque nôtre Dieu ne laisie pas de nous aimer
quoy que nous l'ayons tant offensé. N'a-t-il pas
en effet raison de vouloir que nous pardonnions
comme il nous pardonne.
2. Dieu montre encore en d'autres tems à l'a-
me d'une maniere que je ne puis exprimer, certai
nes verités, qui obscurcissent de telle sorte toutes
les verités qui se remarquent dans les creatures,
que l'ame connoit clairement que Dieu est la ve
rité même , Sc incapable de mentir. C'est alors que
Fon comprend d'une maniere admirable le grand
sens & l'infaillibilité de cette sentence du Psaume
CXV. Tout homme est menteur. Efforçons-nous
fans cesse, mes Sœurs, de marcher selon la verité
en la presence de nôtre divin Epoux, & en celle
du monde, non feulement dans nos paroles, mais
dans nos actions, fans desirer de paroitre meilleu
res que nous ne sommes, nous rendant justice à
nous-mêmes dans la vue continuelle de la verité,
qui nous inspirera le mépris du monde, qui n'est
en effet que fausseté Sc mensonge. Pensant un jour
en moy-même pour quelle raison Nôtre Seigneur
nous recommande la vertu del'humilité avec tant
de soin, il me vint en l'esprit, que comme Dieu
est la supreme verité , Sc que l'humilité n'est au
tre chose que marcher selon la verité , c'est une
grande vertu que d'être humble ; puisque celui qui
tâche de vivre humblement dans la connoissance de
son
VI. Demeure. Chap. 8. 517
son néant Sc de sà misere , tâche de vivre selon
Dieu qui est la souveraine verité Sc de se rendre
par ce moyen agréable à luy.
3. Je nem'étendray pas davantage sur le sujet
des visions qui arrivent dans cette Demeure-cy ,
ce que j'en ay dit me paroisiant sussire pour ins
truire celles d'entre vous , mes Sœurs , qui en au
ront besoin. J'ajoûteray seulement icy , quequoy
que le Diable puisse se mêler beaucoup plus dans
les visions representatives que dans les intellectuel
les ; cependant lorsque celles-là procedent de
Dieu , il me semble que nous pouvons en retirer
de plus grands avantages ; à cause qu'elles sont
plus conformes à nôtre nature. J'en excepte nean
moins celles dont Dieu favorise í'ame dans la septié
me Sc derniere Demeure , auxquelles nulle autre
sorte de visions n'est comparable.
4. Au reste, je ne sçaurois trop exhorter les
Prieures de ne pas juger de la vertu d'une Sœur
par ces graces extraordinaires. Il est vray qu'elles
peuvent porter les personnes qui en sont favori
sées, à une grande perfection : mais comme Dieu
conduit chaque ame selon le besoin qu'elle en a ,
Sc que les plus foibles ont quelque fois besoin d'ê
tre conduites par cette voye, c'est principalement
Phumilité, l'abnegation de soy-même , & la pu
reté de cœur qu'il faut considerer dans nos Sœurs.
Quoy qu'aprés tout, nous ne fçaurions porter un
jugement assuré de qui que ce soit. Quand le juste
Sc souverain luge du monde viendra dans fa Ma
jesté rendre a chaqu'un selon les œuvres , nous
verrons alors avec êtonnement combien ses juge-
Kk 4 mens
f18 Château de PAme ,
mens font impenetrables & differens des nôtres.
Qu'il soit loùé aux siecles des siecles ! Ainsi soit-il !

CHAPITRE IX.
La Sainte traite d'un certain ravijsement où Va
nte souffre une peine merveilleuse dese voir dans
l'exil de ce monde separée de Dieu. Que cette
seine cesse d'ordinaire par quelque autre sorte
de ravissement , ou par quelque vision ; & quel
le produit dans l'ameun detachement des crea
tures , & un attachement à Dieu plus grand
que jamais.

j. T?Ncore que l'ame jouisiè de ces faveurs de-


S-j puis plusieurs années , la peine où elle est
de se voir dans ce monde d'exil éloignée de Dieu,
ne laide pas de s'augmenter & de la faire gemir ;
parce que plus elle connoit la grandeur & les per
fections de son Dieu, plus son amour & son desir
s'enflamme pour lui. Mais bien que cette peine
fasse repandre une très-grande quantité de larmes,
pousièr un très-grand nombre de soupirs, & en
trer dans des sentimens si vifs , qu'ils passent quel
que fois à de grands transports ; tout cela est peu
considerable en comparaison d'une autre peine
qu'il plait à Dieu de faire souffrir à l'ame dans un
certain ravissement où il la met , & dont je vais
parler maintenant.
2. L'ame se trouve ici tellement embrasée d'a
mour, que la moindre pensée qui luy vient du re
tardement de la mort (qui peut seule la delivrer de
la prison de ce corps, & la laisser dans la liberté de
"u
VISDemeure. Chap. 9. 519
s'unir plus parfaitement à son Divin Epoux,) la
penetre jusques dans son centre , & renverse en
un moment tout ce qu'elle y rencontre de terres
tre , & qui tient encore de l'infirmité de la natu
re. Cette pensée est comme un trait enflammé qui
perce l'ame , ou comme un coup de foudre , sans
être pourtant rien de tout cela ; parce que c'est
beaucoup plus que tout ce que l'on sçauroit s'ima
giner. Et il ne luy est pas moins impoflìble de resis
ter à l'impetuosité d'un tel mouvement, qu'il se-
roit impossible à une personne de ne point brûler
au milieu d'un grand feu. Dans cet êtat , l'ame ne
se souvient plus de rien de mortel & de periííable ,
fa memoire & son entendement êtant tellement
liés à l'égard de toutes les choses du monde , qu'ils
n'ont la liberté d'agir que pour augmenter la dou
leur qu'elle a d'être plus long-tems separée de l'ob-
jet éternel pour lequel elle sent croître son admi
ration &son amour d'une maniere qu'on ne sçau
roit exprimer. En un mot, c'est ici un raviffèment
de tous les sens & de toutes les puisiànces , qui les
rend incapables de toute autre chose que de ce
qui fait seulement cette peine à l'ame : car d'ail-
leurs l'entendement est très-ouvert pour compren
dre nettement le sujet de la douleur que c'est à
l'ame de se voir privée de Dieu par cette vie mor
telle. Lorsqu'une personne que je connois se trou-
voit dans ce ravissement , elle ne pouvoit s'empe-
cher de jetter de hauts cris par la violence de la
douleur qui la preflbit dans le plus interieur de
son ame , bien qu'elle fût accoutumée à souffrir
de vives douleurs durant ses maladies & ses in-
Kk 5 dis
j zo . Château de tAme ,
dispositions corporelles , qui étoient frequentes ,
sans pourtant se plaindre que très-peu & fort ra
rement. Il faut bien en effet que ces sentimens
de Fame soient perçans , puisqu'encore qu'ils du
rent peu , toutes les parties du corps en demeu
rent comme détachées les unes des autres, que
la chaleur naturelle y cesse, & que le pouls s'y
altere & s'y affoiblit comme dans une person
ne qui est sur le point de rendre l'esprit. On ne
sent neânmoins aucune douleur dans le corps
pendant que l'ame est en cet êtat ; quoy qu'ensuitte
l'on en souffre de très-grandes durant deux ou
trois jours: &l'on se trouve si foible, & si abattu
pendant ce tems , que l'on n'a pas feulement la for
ce de tenir une plume.
' 3. Vous me dires peut-être, mes Sœurs, qu'il
y a de l'im perfection dans cette forte de ravisse-
ment; puisque l'ame, que je suppose y être si em
brasée d'amour pour son Dieu , s'y abandonne à
des desirs si peu conformes & si peu soumis à sa
Divine volonté ; étant certain que Dieu ne la re
tient dans cette vie que pour executer en elle Sc
par elle les desseins de son adorable sagesse , tant
pour l'édification Sc pour futilité de ses prochains ,
que pour la purifier elle-même de plus en plus.
Je répons, que dans cet êtat, l'ame n'étant plus
maitresse de fa raison , ni capable de penser à quoi
que ce soit qu'aux perfections infinies de son
Dieu , & aux obstacles qui la tiennent separée de
luy durant cette vie, elle ne sçauroit ne pas desi
rer de mourir , pour s'aller unir à son Divin Epoux;
& qu'elle répond très-bien à la disoosition, oùií
VI. 'Demeure. Chap. 9 . 5' z 1
plait à Dieu de la mettre dans cette rencontre.
C'est ainsi que Saint Paul ayant uniquement pre
sente à l'esprit la perte d'un si grand nombre de
personnes de fa nation , en est touché de cette ma
niere admirable , qui l'a porté à assurer avec ser
ment qu'il desirait d'être fait anatheme Sc separé
de Jesus-Christ pour leur salut ; quoy que ce desir
parût contraire à la volonté de Dieu : Mais dans
le fonds, le sentiment d'une charité si extraordi
naire ne pouvoit que l'unir plus étroitement à Nô
tre Seigneur bien loin de l'en separer , & répon-
doit saintement à la disposition où Dieu mettoit
alors ce grand Apôtre, je veux dire, à cette idée
de compassion & de charité qui y faisoit l'unique
occupation de son esprit.
4. La personne, dont j'ay parlé connoisioit tel
lement le prix de la peine causée à l'ame dans cet
êtet , qu'elle se jugeoit indigne d'en être favorisée.
Ainsi elle la souffroit très-volontiers sçachantque
c'était la volonté de son Dieu ; quoy que cette
connoifïànce ne la soulageat en aucune sorte. On
n'y peutnon-plus tirer aucun secours des creatu
res ; parce qu'elles n'y paraissent à l'ame que com
me des ombres. L'on s'y trouve dans une fi gran
de solitude, que toutes les compagnies du mon
de, ni mène tous les Saints qui font dans le Ciel ,
ne fçauroient nous en retirer , n'y ayant que le .
Saint des Saints qui puisse remplir nos desirs. L'on
y brûle de soif, & cette soif est d'une telle natu
re, qu'il n'y a point d'eau qui soit capable de l'é-
reindre, ni dont l'ame voulût se servir quand mê
me il y enauroit. La seule eau qu'elle souhaitte est
cel-
jii Château de tf^/fme ,
celle dont Teíùs-Christ parloit à la Samaritaine:
mais Dieu ne trouve pas bon de la luy donner en
core. Mon Seigneur & mon Dieu , à quelle ex.
tr entité reduisis vous ceux qui vous aiment veri
tablement}. Mais qu'est-ce en comparaison de la
maniere dont vous les recompensés ? Et qu'y a-t-il
qui approche du bon-heur d'une ame que vous
daignes purifier , pour la preparer à entrer enfin
dans les glorieux avantages de la septième De
meure í
5. Cette peine cesse d'ordinaire par quelque
grand ravissement, ou par quelque vision, dont
ce veritable Consolateur console l'ame, en la for
tifiant & la disposant en même tems à souffrir tant
qu'il lui plaira la prolongation de sa vie. Elle n'ap
prehende plus ensuite les travaux ; parce qu'il n'y
en a point, qui ne luy paraissent legers, en com
paraison de ceux qu'elle a éprouvés. Son amour
pour Dieu s'augmente de telle sorte , qu'elle est
toute dispofee a les souffrir de nouveau avec
joye. Mais il ne dcpend non plus d'elle de rentrer
dans cette heureuse peine , que de l'éviter lors qu'il
plaitàDieude la luy* donner. Elle se détache plus
que jamais des creatures, parl'experience qu'elle
a faite de leur vuide&de leur incapacité à contri
buer quoy que ce soit à la consolation d'une ame
affligée : Sc au contraire , sa confiance & son atta
chement pour son Createur s'augmentent , en con
siderant qu'il est la source unique de tout bien Sc
Je distributeur des recompenses & des chatimens.
Qu'il soit beni à jamais de toutes ses creatures !

SEP
VII.'Demeure. Chajt.x. 543

SEPTIEME DEMEURE.

CHAPITRE I.
Que c'est dans cette septième Demeure que Dieu
contracte le saint & spirituel mariage avec fa-
me. La difference qu'il y a de l Oraison d'u
nion, dont il est parlé dans la V. Demeure ,
avec l'union dont Dieu favori/e l'ame dans
celle-cy. D'une vision intelleElueIle dans laquelle
le Pere , le Fils & le St. EJprit se decouvrent
à l'ame, & luyfont comprendre d'une manie
re sublime le sens de ces paroles de Notre
Seigneur Jesus-Chrtst rapportées dans l'Evan
gile selon St. Jean, qu'ils établissent leur De
meure dans les ames qui l'aiment & qui gar
dent ses commandemens ; & qu'ils se font con-
noitre à elles. Que l'ame , toute indivisible
qu'elle est, paroit pourtant comme divisée, ou
distintle en plusieursparties.

I. TWTOus voici arrivées , mes Sœurs , à la


-L\ septiéme Demeure, où Dieu contracte le
Saint & spirituel mariage avec l'ame. Plaise à ce
Souverain Maître de l' Univers de conduire ma
plume, Sc de me mettre dans l'eíprit quelques-
unes de tant de choses qu'il y decouvre à ceux à
qui il daigne faire la faveur d'en accorder l'entrée.
Mais , mon Seigneur & mon Dieu , une creature
aufli miserable que je suis, peut-elle entreprendre
f Z4 . ' Château de VAme:t
de traiter un sujet aussi élevé ? J'en ay tant de
confusion , que j'agitay en moy-même s'il ne va-
loit pas mieux n'en rien dire du tout, ou au moins
n'en dire que très-peu de chose, de peur qu'on ne
s'imagine que je sçache par ma propre experience
ce qui s'y passe. Mais aprés y avoir pensé meure-
ment , j'ay jugé que cette crainte ne m'étoit inspi
rée que par une feu sse humilité, &quec'étoitune
tentation que de temoigner en cela delafoibleííèj
puisque quelque jugement que l'on en puisiè por
ter, je nedois pas m'en mettre en peine pourvû
que Dieu soit loué davantage <3cplus connu. Ou
tre que je seray peut-être morte lorsque cet êcrit
paroitra. Qu'il soitbeni à jamais, luyqui est toû-
jours vivant, &qui le fera éternellement!
2. Nous ne devons pas, mes Sœurs , conside
rer nôtre ame comme resserrée dans d'étroites bor
nes: il faut la regarder comme un vaste palais in
terieur , dans lequel se trouvent toutes les demeu
res dont j'ay parlé, A où daigne habiter le Crea
teur du Ciel & de la terre. Car le Ciel n'est pas
Ton seul sejour; il enaaussiuntrès-particulierdans
l'ame. Or quand Dieu a resolu de prendre l'ame
pòuf son Epouse, avant que d'achever avec elle
ce mariage spirituel , il la fait entrer dans cette
septiéme Demeure , qu'il a choisie pour luy-mê-
mc; &il l'y unit à lui d'une union bien differente
de celle dont j'ay parlé dans la V. Demeure. Car
dans cette OraLson-là, que j'y ay nommée d'u
nion, l'ame s'y trouve , comme S. Paul au tems
desa conversion, tellement privée de sentiment,
qu'ellenevoit, ni n'entend, ni ne comprend rien
VII.'Dëmeure. Cbap.i. 5'15'
à la faveur qu'elle reçoit , parce que l'extreme
plaisir dont elle jouit en se sentant si proche de
Dieu , y suspend toutes ses puissances, ícy il n'en
est pas de même : Dieu fait comme tomber les écail
les de dessus les yeux de l'ame , afin qu'elle voye ,
& comprenne quelque chose de la grace qu'il luy
fait. D'ailleurs dans l'Oraison de la V. Demeure
Dieu s'unit à l'ame d'une maniere , si l'on peut
ainsi dire , superficielle ; au lieu qu'icy , il la fait
entrer dans luy-même comme dans son centre.
3. L'ame se trouvant introduite dans cette der
niere Demeure , Dieu luy decouvre plus nette
ment que jamais la verité des choses par des visions
intellectuelles. Il luy montre, par exemple, le sacré
& incomprehensible mystere de la très-sainte Trt-
nité d'une maniere admirable , & fans comparaison
plus claire & plus sublime que tout ce qu'elle en
avoit jamais auparavant conceu. Ce qui commen
ce par une espece de nuée toute éclatante de lu
miere qui se presente à l'esprit , dans laquelle le
Pere , le Fils , & le S. Esprit luy paroisiènt diftincts ;
en forte neânmoins qu'elle comprend en même
tems avec une entiere certitude qu'ils ne font qu'u
ne même substance, une même puissance, &un
seul Dieu. Or cette connoissance est si claire , que
l'on peut dire que l'ame connoit alors & voit avec
ses yeux , ce que nous ne connoissons d'ordinai
re pendant cette vie que fort obscurément par la
foy ; quoy que ce ne fòit pas avec des yeux cor
porels que l'ame le voit, ni par aucunes idées ou
espece! >tées de l'imagination , puisque
cette vision n'est pas representative. Comme le
Pe
çi6 Château de PAme,
Pere, le Fils, &le S. Esprit daignent icy second
muniquer à l'ame d'une maniere toute extraordi
naire , elle y comprend excellemment le sens de
ces paroles de Nôtre Seigneur rapportées dans
l'Evangile selon St. Jean, chap. 14. vs. 1 5, 16, 17.
& 23 . Que luy , le Pere , & le S. E/prit établiront
leur demeure dans les ames qui l'aiment & qui
gardent ses commandemens. Mon Dieu , qu'il y
a de la difference entre ouir & croire ces paroles
d'une maniere commune , Sc les comprendre en
la maniere que je viens de le rapporter ! L'ame
voyant clairement de plus en plus que le Pere , lc
Fils , & le S. Esprit sont dans elle , & qu'ils ne se
separent point d'elle , son étonnement va toujours
en augmentant. Enfin , comme ce sentiment Sc
cette veuë sont dans le plus interieur de l'ame ,
Íiui est elle-même un abyme très-profond , je ne
çaurois bien representer tout cecy , sur tout êtant
aussi ignorante que je le suis.
Pendant que l'ame est en cet êtat, elle est beau
coup plus appliquée que jamais aux exercices de
pieté, ou à ce qui regarde les devoirs de fa voca
tion. Mais lors qu'on ne luy donne point d'autres
occupations, elle demeure tranquille dans cette
heureuse compagnie, quoy qu'elle soit neanmoins
toujours soigneuse de veiller sur elle-même pour
tâcher de contenter ses Divins Hôtes , & s'efforcer
de leur plaire avec plus d'ardeur qu'auparavant.
4. Il est bonde remarquer, que cette presence
de Dieu ne paroit pas toujours si clairement à l'a
me comme la premiere fois, ou dans d'autres occa
sions où il lui plait de l'en favoriser d'une maniere
plus
VlI.'Demeure. Cbap.i. 5'17
plus évidente ; parce que si cela étoit , elle rte
pourroit s'occuper à autre chose, ni communiquer
avec personne. Mais bien qu'elle ne connoisse pas
toujours avec une égale lumiere que la très-sainte
Trinité luy est presente , elle sent pourtant, toutes
les fois qu'elle y pense, qu'elle est en sa compa
gnie ; de même qu'une personne qui seroit avec
d'autres dans une chambre très-claire, nelaisièroit
pas d'être très-assurée qu'elles y font encore avec
elle, si l'onvenoit tout d'un coup à en fermer les
fenêtres. Or quand il plait à Dieu de fermer ainsi
les fenêtres de l'ame , il n'appartient qu'à luy seul
de les r'ouvrir. Cependant il luy fait une assés gran
de grace que de ne s'éloigner point d'elle , & de
luy donner une assurance certaine de fa compagnie.
J. Ensuitte de cette faveur singuliere, il scm-
bloit à la personne, dont j'ay parle, que son ame
êtoit comme divisée ; une partie se trouvant dans
de très-grandes peines, pendant que l'autre joûis-
sojt d'une pleine tranquillité & d'une joye parfaite.
Cecy vous paroitra peut-être, mes Sœurs, une
extravagance , puisque l'ame est indivisible. Je puis
pourtant vous assurer que ce que je dis n'est nulle
ment une imagination , & que cela arrive même
ainsi d'ordinaire. Encore donc que l'ame & l'esprit
soient une même chose, l'on y remarque nean
moins en cette rencontre une certaine difference ,
qui bien qu'elle soit presque imperceptible, fait
connoitre qu'ils agissent diversement , comme le
sçavent ceux qu'il plait à Dieu de mettre dans cet
etat. Il me semble qu'il y a aussi quelque differen
ce entre l'ame & ses facultés. Mais l'on entrevoit
Ll tant
518 . Château de PAme ,
tant de differences dans l'interieur de l'ame, 8c
elles font d'ailleurs si dissiciles à diícerner , que je
ne pourrois fans presomption entreprendre de les
expliquer. S'il plait à Nôtre Seigneur de nous fa
voriser de ces graces , ce fera alors que nous au
rons l'intelligence de ces secrets,

CHAPITRE II.
Que Dieu se communique à l'ame dans cette
VII. Demeure d'une maniere fi intime & fi
sublime, quelle est au- dessus de tout goût spiri
tuel; outre que sen unton avec elle est icy per
manente , & non pastagere , comme dans les
Demeuresprecedentes. Que rien n'est plus ca
pable de troubler icy la paix de l'ame. Que
c'est de cette sainte union , dont Jefìts-Christ
parle dans sa priere sacerdotale rapportée au
ì 7. Chapitre de VEvangile de St. jean. La
Sainte repond à deux difficultés considerables
qui viennent naturellement dans l'esprit sur
cette matiere.

1 . TE vay parler maintenant de ce Mariage tout


J spirituel & tout Divin que Dieu contracte
avec l'ame. Lorsque Dieu fit cette insigne faveur
à la personne dont j'ay parlé, Nôtre Seigneur se
presenta à elle comme elle venoit de communier.
Il luy apparut avec cette Majesté dont il êclattoit
à son Ascension, êtanttout resplendiíííant de lu
miere , & luy dit ; // est tems que vous ne pensiés
plus qu'à moy : à l'avenirje prendray soin de vous,
Sc autres paroles semblables, qui penetrent beau^
coup
Pli. 'Demeure. Chap. t. 519
coup plus l'eíprit que la langue ne le peut expri
mer. J'ay bien dit ailleurs que Nôtre Seigneur s'é-
toit representé à cette ame en cette même manie
re : mais il y a une très-grande difference entre
les visions des precedentes Demeures , & celles
qui arrivent dans cette derniere, celles-cy pene
trant l'ame jusques dans le fond de son interieur.
Dans les graces dont Dieu favorise l'ame dans les
autres Demeures, les sens & les puissances font
comme les portes par lesquelles il se communique '
à elle ; ce qui est même arrivé lors de l'apparition
de l'humanité sacrée de Nôtre Seigneur : au lieu
que dans l'accomplissement de ce mariage spirituel,
il se manifeste en un instant dans le centre de l'a
me ; non par une vision representative , mais in
tellectuelle , & encore beaucoup plus subtile que
«elles dont j'ay parlé dans la VI. Demeure. En un
mot , ce que j'en comprens est , que ce que j'ay
appellé l'esprit de l'ame devient une même chose
avec Dieu , qui êtant cet Esprit supreme veut par
cette grace sans égale montrer jusqu'où va son
amour pour les hommes , en daignant s'unir à eux
d'une maniere si intime , & si fort au dessus de «
toute vision , & de tout goût spirituel.
2. Il y a encore cette difference entre ce que
j'ay nommé les fiançailles de l'ame avec Dieu,
Sc ce mariage tout Divin , que quoy-que Dieu se
communique à l'ame d'une maniere très-intime
darts ces fiançailles spirituelles, cette communica
tion passe très-vîte, & l'ame se sent bien-tôt n'ê-

Icy au contraire, l'union êtant fixe &permanen-


Ll 2
530 Château de PAme,
te, l'ame necesse plus d'être avec luy. L'on peut
comparer l'union qui se rencontre dans ces fian
çailles à celle de deux flambeaux , qui ne faisant
de leurs lumieres qu'une feule , quand ils font
joints , peuvent pourtant être separés ; & le ma
riage de l'ame avec Dieu à une pluye qui tombe
dans une fontaine , & s'y mêle tellement , que l'on
ne sçauroit plus ni distinguer ni separer ces diver
ses eaux. Ainsi lorlque St. Paul asiùre (a) que ce-
iuy qui s'attache à Dteu est un même Esprit avec
luy , peut-être entendoit-il parler de cet admira
ble mariage, par lequel l'ame se trouve insepara
blement unie à Dieu. Et lorsque ce grand Apôtre
ajoute , (£) Jesus-Christ est ma vie , il me sem
ble que cette heureuse amepeut se servir des mê
mes paroles, puisqu'elle ne vit phis qu'en Jesus-
Christ : ce qu'elle connoit clairement par les mer
veilleux effets que l'Esprit de Nôtre Seigneur pro
duit dans elle , puis qu'il y est en quelque manie
re la vie de sa vie , & comme une source seconde de
lumiere & de sainteté qui se répand fur toutes ses
puissances interieures. Car de même que si de
l'eau tomboit en abondance sur une personne , el
le ne pourroit ne la pas sentir, l'ame sent& con
noit encore avec plus de certitude qu'elle reçoit
ces graces de Dieu , qui est dans elle comme un
bouillon d'eau qui l'inonde. De sorte qu'elle ne
peut s'empecher quelque fois de s'écrier , ô vie
de ma vie ! & d'éclatter en d'autres pareilles ex
clamations.
3. Quand l'ame est introduitte dans cette septié
me
(*) i.Çor. 6.^.17. (b) Phil.i.^.zt.
VII.'Demeure. Chap. t. 5'31
me Demeure, qui est le centre d'elle-même, rien
n'est plus capable de troubler sa paix ; à cause
qu'elle y perd tout le mouvement que ses facultés
Sc son imagination avoient accoutumé de luy don
ner , pour n'en recevoir à l'avenir que de Dieu '
seul , qui y devient l'unique principe de ses de
sirs & de ses actions. Et je ne doute point que ces
paroles dont Nôtre Seigneur usa envers ses Apô
tres , Je vous donne mapaix , Sc ces autres qu'il
dit à la pecheresse repentante, Allés enpaix, ne
renferment un sens beaucoup plus grand & plus
élevé qu'on ne se l'imagine ordinairement ; puis-
qut les paroles qui sortent de la bouche du Verbe
incarné ne peuvent qu'être d'une essicace mer
veilleuse , & operer dans les ames en faveur de
qui elles sont prononcées , & qui sont diíposées à
les recevoir , un renoncement entier à toutes les
creatures , & la diíposition qu'il faut pour pou
voir s'unir purement & d'une maniere admirable
à cet Esprit incréé. Qui pourroit donc dignement
ou exprimer ou comprendre les excellences de
cette union toute d'amour que Jesus- Christ de
manda au Pere Eternel en faveur de ses Apôtres ,
en le priant qu'ils ne fujsent tous qu'une même
chose ; & que comme sen Pere est en luy , & luy
en son Pere , ils fujsent aujsi une même chose en
son Pere & en luy ? Pour ce qui nous regarde,
mes Sœurs , qu'est-ce qui nous peut empecher,
que nôtre feule negligence , de participer nous-
mêmes à cette même grace toute grande qu'elle
est ; puis que nôtre divin Sauveur ajoûte , Je ne
VOttt frie pas feulement pur eux , mais encore
Ll 3 pour
5T 3 * Château de l'Ame ,
pour ceux qui croiront en moj par leur parole?
4. Au reste, mes Sœurs, je serois fort fachée
que quelqu'une d'entre vous s'aviíât de conclurre
de ce que je viens de dire des avantages de cette
septiéme Demeure , que l'ame qui y est une fois
arrivée , ne sçauroit plus offenser Dieu , ni de-
cheoir de sa grace. Je declare, au contraire, que
cela ne se doit entendre que durant le tems qu'el
le fera attentive & obéissante à la direction de son
S. Esprit. Je sçay même certainement qu'encore
que la personne dont j'ay parlé soit depuis quelques
années entrée dans cette heureuse Demeure , elle
y marche avec plus de circonspection que jamais,
dans la crainte qu'elle a de faire la moindre chose
qui puisiè deplaire à sa Divine Majesté : Se fa con
fusion est si grande de repondre si mal aux obli
gations infinies dont elle luy est redevable , que
ce luy est une très-pefante croix. Aussi au lieu d'é
viter les mortifications & les travaux, elle les em
brasse avec joye Sc avec avidité , en considerant
que ce sont autant de moyens qu'elle a des'afermir
dans son devoir , Sc de donner de tems en tems des
marques de son amour & de fa reconnoisiance à son
Divin Epoux ; de forte que sa plus grande mortifi
cation est de s'en voir privée.
y. On n'en doit pas non plus conclurre que les
puissances , les sens , Sc les passions de l'ame soient
toujours tranquilles. L'ame ne conserve sa tran-
quilité que par rapport à ce que j'ay nommé le
centre & l'ejfprit de iame , 8c que l'on pourroit ap-
peller partie superieure si elle étoit divisible.
Car par rapport à ce qui peut être designé par sa
par
VII.TDemeure. Chap. s. 533
partie inferieure, elle n'est pas exempte de pei
nes qui luy font la guerre ; mais neanmoins sans
que sa paix en soit troublée que très-rarement. Il
semble qu'il y ait de la contrarieté à dire que l'a-
me souffre des peines dans le même tems qu'elle
est en paix : cependant je suis affùrée de n'avoir
rien avancé à cet égard qui ne soit très -veritable.
Je me serviray, mes Sœurs, d'une ou de deux
comparaisons pour tâcher de vous le faire com
prendre. Imaginés vous que l'ame est comme un
Roy, qui encore que son Etat souffre des trou
bles qui l'afBigent luy-même , ne laisse pas de de
meurer en paix dans son Palais : De-même l'ame
dans cette septiéme Demeure voit & entend Le
bruit de diverses émotions qui s'élevent dans les
autres Demeures , & elle en souffre de la peine ,
sans que ses pallions osent plus s'approcher de ce
Palais où Dieu a établi son trône , Sc dans lequel
elle est sous le sacré asyle de sa Divine presence.
Ou bien representés vous que l'ame dans son cen
tre & dans cette Demeure est comme la mer ,
qui dans son fond demeure tranquille pendant
que la surface de ses eaux se trouve agitée de di
verses tempêtes. J'avoue que ces comparaisons ne
me satisfont pas: mais je n'ensçay point de meil
leures: Je vous en laisiè juger, mecontentant de
vous assurer de nouveau que ce que j'ay dessein de
vous faire comprendre ici est très-vray.

CHAPITRE III.
&admirable changement de l'sîme dans cette De
meure , jufques-là que le dejìr de mourir,
Ll 4 quelle
534 Château de VAme ,
qu'elle se sentait auparavantpourjouir plus par
faitement de son Lpoux, est tcy changé en un
desir de vivre pour l'amour de luy. Que l'a-
me connott clairement dans cette sublime Orai
son, le soin que Dieu prend de l'exciter à sen de
voir,pourpeu qu'elle se relâche. Que les extases
& les ravissements font icy fort rares. Que les
grandes faveurs quelle y reçoit de Dieu , luy
font mieux sentir ses indignités , & lui inspirent
une extrême defiance d'elle-même.

i. T 'Ame se trouve tellement changée dans


1—< cette Demeure, qu'elle ne se connoitplus.
Xe Ciel, la Terre, la vie, l'honneur, enfin tous
les objets du monde s'effacent de son eíprit & de sa
memoire ; parce qu'elle n'est plus occupée que de
Dieu seul. Ces paroles qu'il luy a dites , de ne
penser plus qu'à ses interêts , & qu'il auroit soin
des siens, se trouvent converties en des effets: de
sorte qu'elle n'a uniquement de l'attention qu'à
sa divine volonté , pour tâcher de la suivre ponc
tuellement dans toutes les occurrences de sa vie.,
de quelque nature qu'elles puisicnt être. Ainsi
tout ce qui luy arrive luy est devenu absolument
indifferent , ne regardant plus ni les manieres ni
les choses exterieurement Sc par elles-mêmes , mais
interieurement, c'est-à-dire, l'ordre & le dessein
de Dieu dans elles , à l'execution duquel elle sçait
que toutes les creatures concourent necessaire
ment, sans en excepter les mechans Sc les De-
mons-mêmes , quoy que malgré eux & contre leur
intention ; puisque leur malice & leurs artifices fer
vent
yiI.Demeure. Chap. 3. 5'35' ,
vent entre les mains de son adorable sagesse & de
matiere & de moyens , non seulement pour exer
cer & pour purifier, mais souvent encore pòur
faire êclater la vertu «5c la fidelité de ceux qui le
craignent veritablement.
2. Elle ne laisse pas de se sentir un grand desir
de souffrir, afin que sa vie soit en quelque sorte
semblable à celle de Nôtre Seigneur, qui a passé
toute la sienne dons une continuelle souffrance.
Mais ce desir n'est plus mêlé d'aucune inquietude,
à cause qu'il est entierement soumis à la volonté
de Dieu. Ce qui m'étonne encore davantage ,
c'est que le desir qu'elle avoit de mourir pour
jouir plus parfaitement de lui , est ici changé en un
desir de vivre, dans la vue de pouvoir contribuer
quelque chose à l'utilité de son prochain, pour
l'amour duquel Nôtre Seigneur a bien voulu s'as
sujettir aux miséres de cette vie. Les persecutions
même qu'elle souffre de la part de ses ennemis
luy inspirent un nouveau degré d'amour pour eux;
ensorte qu'elle les recommande à Dieu avec plus
d'ardeur que jamais.
3. Dans la joye qu'elle a de connoître que c'est "
Jesus-Christ qui vit maintenant en elle, elle ne
recherche plus de saveurs, plus de consolations,
plus de goûts. Il luy sussit d'être avec son Seigneur,
qui luy tient lieu de tout.
Cette ame n'a plus ici de secheresses ni de tra
vaux interieurs ; parce qu'elle est toute occupée^
de son Divin Epoux. Que s'il arrive qu'elle se re
lâche tant soit peu de cette attention , il la reveil
le par un mouvement agréable , qu'elle connoit
Ll j très
5" 3 6 Château de PAme ,
très-clairement ne proceder ni de fa memoire, ni"
de son entendement, ni de ses sens, ni d'aucune
autre chose à quoy elle contribue ; mais que c'est
effectivement luy qui a la bonté de l'exciter dans le
plus interieur d'elle-même. Et cela arrive si sou
vent, qu'il luy est facile de le remarquer.
4. Quand l'ame ne trouveroit point d'autre
avantage dans cette sublime Oraison que de con-
noître le soin que Dieu prend de se communiquer
à elle en la conviant de demeurer avec luy , il n'est
point de travaux qui ne soient très-bien recom
pensés par cette preuve si touchante de l'extre-
me amour qu'il luy porte. Celles de vous, mes
Sœurs , qui se sentiront en cet êtat , peuvent s'as
surer qu'elles sont arrivées à cette derniere Der
meure, où Dieu reside dans le centre de l'ame.
Elles doivent luy en rendre de grandes actions de
graces, & s'efforcer de répondre à ce témoigna
ge extraordinaire de l'affection de nôtre divin
Époux avec une ardeur égale, soit que cela arrive
dans le particulier , ou en compagnie, puiíque
rien ne sçauroit alors vous empecher de luy dire
à l'exemple de S. Paul par un acte interieur d'a
mour, Seigneur, que voules-vous que je fajse?
cu de produire quelques, autres affections sembla
bles dans le fond de vôtre cœur. Ce tems , mes
Sœurs , est un tems favorable , dans lequel il
semble que Dieu prend plaisir à nous écouter, &
à nous rendre capables de faire avec une volonté
pleine & determinée ce que j'ay dit qu'il desire de
nous, qui est, d'oublier nos interêts, pour nepen
ser uniquement qu'auxsiens.
5. Ces
VII. Demeure. Chap. 3. 537
5. Ces faveurs que Dieu fait ici à l'ame, Sc les
lumieres dont il l'éclaire , se pasiênt sans bruit &
dans une si grande tranquilité , que cela me fait
souvenir de la construction du Temple, bâti par
Salomon sans que l'on y entendît un seul coup de
marteau. Ausfi peut-on nommer cette supreme
Demeure le Temple de Dieu, où l'ame jouit avec
luy dans un profond silence d'une pleine paix.
Ses puisiances ne me paroissent pourtant pas étein
tes ; mais seulement étonnées, & fans operer ; l'ac-
tivité de l'entendement même n'êtant suspendue
que tout autant qu'il le faut pour ne pas troubler
le calme qui est dans l'ame : car du reste , il ne
laiffè pas de considerer & de voir comme par une
fente les merveilles qui se paísent dans elle,fans qu'il
en soit empeché que très-rarement. Ainsi les ex
tases , les ravissemens , Sc ce vol d'esprit dont
j'ay parlé ailleurs, sont fort rares dans cette septié
me Demeure, soit que l'ame après avoir déja veu
tant de choses surprenantes s'accoutume ànes'ê'*
tonner plus de rien , soit que son Divin Epoux
l'ait rendue plus forte qu'elle n'étoit, ou par quel-
qu'autre raison que j'ignore. O mon doux Jesus !
qui Jçavés combien il nous importe deposseder cette
paix de l'ame , faites que les Chretiens la cher
chent par lès voyes que vous leur enseignés , qui
fònt , l'abnegation de l'amour propre , & l'aban
don Jìncere de leur cœur & de leur volonté à la
dìreHion de votre Esprit Saint ! Conservés la à
ceux à qui vous l'avés donnée : car helas ! nous
avons toujours sujet de craindre jusqu'à ce que
voftf mm ayés mis dans le Ciel en possession de
cette
538 Château de Pt^Sne ,
cette veritable paix , que nulssiecles ne verront
finir.
6. Ce que je donne icy le nom de veritable à
la paix dont jouissent les Saints dans le Ciel, n'est
pas pour marquer que celle dont je viens de par
ler ne le soit ; mais c'est à cause que nous pouvons
la perdre en nous éloignant de Dieu. Quel sen
timent croyés-vous , mes Sœurs , que doit être
celui de ces ames choisies lorsqu'elles pensent qu'el
les peuvent être privées d'un si grand bqn-heur ? Il
est tel , qu'il les excite à une vigilance continuel
le, & à se defier d'elles-mêmes à mesure qu'elles
v se sentent favorisées ; parce que la connoisiànce
que leur inspire la grandeur infinie de leur Bien
faiteur , augmente celle qu'elles ont deleurpropre
misere. De sorte qu'il leur arrive souvent comme au
Publicain, de n'oser lever leurs yeux vers le Ciel,
& de souhaitter la fin de leur vie pour se voir en
seureté. Mais leur amour & leursoûmifSon pour
leur immortel Epoux les faitr'entreraussi-tôtdans
ce desir dont j'ay parlé , qui est , de vivre puiA
que c'est son bon plaisir ; ce qui fait qu'elles s'a
bandonnent ainsi entierement à fa volonté & à fa
misericorde. D'autres fois se trouvant accablées
sous le poids des faveurs qu'elles reçoivent, elles
apprehendent d'être comme un vaiflèau que la
peíanteur de fà charge fait couler à fond. Elles
sont encore quelque fois dans une très grande peine
de voir tant d'ames qui se perdent; & bien qu'elles,
esperent de n'être pas de ce nombre, elles ne sçau-
roient s'empecher de craindre lorsqu'elles font re
flexion sur ces chutes effrayantes d'un David,
d'un
VlI.T^emeure. Chap. 4. 5*3 9
d'un Salomon , & de quelques autres marquées
dans la Sainte Ecriture , dont une bonne ame ne
sçauroit lire ou entendre reciter les circonstances
fans en être penetrée d'effroy Sc de douleur. En
fin je vous allure , mes Sœurs , que ces ames ne
manquent pas de croix ; mais qui ne troublent
point leur tranquillité ; parce qu'elles pasiènt
comme un flot, ou une legere tempête, que la
presence de leur Seigneur calme tout aussi-tôt.
Qu'il soit beni & loué dans tous les siecles des sie
cles!
CHAPITRE IV.
Que "Dieu laisse ici quelquefois r'entrer l'ame dant
sen naturel pour l'éprouver ; mais que cela ne
sert qu'à l'afermir dans l'humilité & dans fa
reconnaissance envers lui , qui a la bonté de
la faire triompher de ces épreuves. Que le
dessein de Die» dans les goûts , dans les ravijse-
mens & les autres graces extraordinaires de
cette nature, dont Dieu a favorisé l'ame, n'a
pas été de la combler dejoie , mais de lui donner
quelque rêpit , & de la rendre plus forte &
plus capable de soutenir les travaux & les pei
nes de cette vie. Que le solide de la Religion ne
consistepassimplement à faire Oraison ; puis que
le' but de l'Oraison est d'y demander à Dieu la
force de le servir avec une abnegation de nous-
mêmes plus pleine & plus entiere que jamais.
Reponse à, deuxObjetlions que lesfaux Contem
platifs font sur ce sujet, la premiere levé enco
re un scrupnleque la Sainte a cri*pouvoir venir
dans
540 Château de PAme]
dans Vesprit de certaines J>wsonnes ,datis le sefi'í
timent de l'tncapacité oh elles se voient d'étrë
utiles à leur prochain.

I, T Es effets de cette Oraison * toute sublime


'L qu'elle est , ne continuent pas toujours
dans l'ame avec la même égalité. Dieu la laillè
quelque fois rentrer dans son naturel ; Sc alors il
semble que les bêtes venimeuses du dedans Sc du
dehors du chateau, c'est-à-dire, le monde , le
Diable , Sc les passions même de cette ame , conípir
rent ensemble contre elle , & redoublent leurs ef
forts , pour se vanger de l'impossibilité de luy nui
re où ils se font vus depuis quelque tems. Mais
ce trouble , qui a été excité par quelque occalìon
impreveuë, ne dure gueres plus d'un jour : outre
,que Dieu fortifie tellement l'ame pendant cette
épreuve , qu'elle ne s'y trouve du tout point ébran
lée , non pas même par un premier mouvement.
Au contraire , sa ferveur pour la pieté y augmen
te, bien loin d'y diminuer, de maniere que tous
ces grands efforts contr'elle ne servent enfin que
pour luy faire connoître l'avantage qu'elle reçoit
d'être en la compagnie de son Dieu, Sc pour s'af
fermir d'autre côté dans l'humilité , en conside
rant ce qu'elle auroit à craindre s'il l'abandonnoit
à elle-même.
2. Au reste , mes Sœurs , je veux croire que
vous aurés remarqué par ce que j'ay dit jusqu'ìcy
des graces extraordinaires, dont Dieu fàvorisel'a-
me, que son principal dessein en cela n'est pas de
la combler de consolation Sí de joye ; mais de la
for
Vll.Demeure. Chap. 4. 5'41
fortifier dans sa soiblesiè, afin de la rendre plus ca
pable de souffrir pour l'amour de lui ; Sc par ce
moyen plus conforme à son cher Fils ,' que les Sain
tes Ecritures appellent un homme de douleurs &
de souffrances. C'est pour cette raison que les plus
grands Saints & les plus cheris de Dieu font aussi
ceux qui ont le plus souffert , comme nous le
voyons dans les Apôtres de nôtre Divin Redemp
teur. Considerés , je vous prie , les travaux du
grand St. Paul , qui loin de s'aller cacher pour jouir
en repos des consolations que luy donnoient ses
visions & ses ravisièmens , ne passoit pas seulement
les jours entiers dans les occupations penibles de
son ministere , mais travailloit durant la nuit pour
gagner dequoi fournir aux besoins de fà propre sub
sistance & de celle des pauvres.
3 . Ce que je veux donc dire , mes Sœurs , est
que vous ne devés-pas vous imaginer que le solide
de la Religion Sc de la pieté Chrétienne consiste
íimplement à prier, à mediter, à contempler. Le
grand dessein de la vraye Oraison est d'y demander
à Dieu les graces qui nous sont necessaires pour la
pratique des vertus. Ainsi comme vous n'ignorés
pas que celui qui n'avance point dans cette sainte
carriere recule necessairement , puis qu'il est im
possible que l'amour demeure toujours en même
êtat; tenés aussi pour certain, que le zele infatiga
ble que nous nous sentirons en sortant de l'O raison
à travailler à nous avances dans l'humilité , à nous
entr'aimer de plus en plus les unes les autres , à
nous renoncer, enfin à oublier tout ce qui regarde
nôtre repos, nôtre honneur, nos avantages temr
porels.
5*41 Château de VAmej
porels , afin de ne nous occuper d'autre chose que
de chercher les moyens de têmoigner nôtre fideli-1
té 6c nôtre amour à ce Divin Epoux de nos ames s
fera la grande preuve de la bonté de nôtre Oraison,
Sc la feule qui nous feraconnoître que nos visions,
nos extases , nos goûts , nos consolations , nos quie
tudes , viennent veritablement de Dieu , Sc non
de lafoiblesse destôtre imagination, oudel'artifi-
ce du Demon.
4. Mais, dira t-on, que deviendra ce grand re
pos & cette grande tranquillité où j'ay allure que
l'ame est établie dans cette derniere Demeure, si
elle y doit toujours travailler sans relâche à s'avan
cer dans la pratique des vertus ? Je répons , que
le repos dont j'y parle n'est qu'interieur; Sc que
pour ce qui regarde l'exterieur, elle en a moins
qu'auparavant. Car l'ame connoisiànt que les tra
vaux font les moiens dont Dieu s'est servi autres fois
pour l'attirer à lui, & qu'il s'en sert encore pour la
tenir unie à son adorable Majesté, n'envoye ses ins
pirations , ou pour mieux dire , les aspirations de
cette septiéme Demeure dans toutes les autres De
meures de ce chateau spirituel , c'est-à-dire , dans
tous ses sens , toutes ses puissances , Sc tout ce qui
regarde le corps, que pour les asiùjetir à Dieu d'u
ne maniere plus parfaite, maintenant qu'elle a le
bonheur de jouir de la compagnie & d'être assiliée
plus que jamais de fa Divine presence. Cette sain
te ame communique donc la force qu'elle reçoit
comme dans le fond de son centre , de la liberalité
de son Divin Epoux , non-seulement à ses propres
puissances, mais auffi au corps, qui fans cela tom
beroit
VII. demeure. Chapìf. ^43
fceroìt souvent dans la defaillance ; de même que
l'aliment que reçoit l'estomac se repand ensuitte
dans toutes les parties du corps pour fe nourrir Sc
le fortifier.
y. De-là est venue cette magnanimité decoura
ge que les Martirs ont têmoignée dans leurs tour-
mens , Sc cette ferveur admirable que tant de
grands Saints ont fait paroître dans des austerités
surprenantes. Je vous conjure donc , mes Sœurs ,
de bien prendre garde que vos Oraisons n'ayent
point pour but les consolations qui s'y rencontrent :
mais d'y acquerir la force de servir Dieu avec une.
abnegation de vous-mêmes plus pleine Sc plus pu
re que jamais , quelque pénibles Sc quelque re
pugnantes à la nature que puissent être les circons
tances i où il plaira à fa sage Providence de vous
mettre. Certainement l'aveugJement d'une ame
íeroit êtrange, qui pretendroit y recevoir des fa
veurs de Notre Seigneur , pour tenir un autre che
min que celuy par lequel luy-même Sc tous ses
Saints ont marché.
6. Au moins, dira-t-on encore, il est toujours
^certain que l'Oraison êtant le plus excellent exer
cice de la vie Chrêtienne , une ame choisie fait très-
bien de quitter tous les autres pour ne plus s'oc
cuper que de l'Oraison ; Sc que c'est-là ce que Nô
tre Seigneur a eu dessein de nous enseigner Sc par
la censure qu'il fit à Sainte Marthe, lorsqu'elle se
plaignit que sà Sœur ne l'aidoit pas dans les occu
pations du menage, Sc par la louange au contrai
re qu'il donna à Sainte Marie de ce qu'elle s'êtoit
arrêtée auprés de lui pour êcouter ses divines inf-
Mm truc
744 Château de l'Ame l
trustions. Je répons à cecy, que c'est manifeste
ment abuser des paroles du Sauveur du monde, que
de vouloir en authoriser un sentiment fl êtrange.
La censure de nôtre divin Redempteur ne regar
de que l'excés, l'empressement, le trouble qu'il y
avoitdans l'astion de Sainte Marthe, & nullement
le desiein qu'elle avoit de servir Jesus-Christ ; puis
que ce desiein êtoit très-loúable en luy-même.
Pour ce qui concerne Sainte Marie , personne ne
doute que cette Sainte n'ait fait ce que Nôtre Sei
gneur exigeoit d'elle , en écoutant attentivement
ses divines instructions : mais il ne s'ensuit pas de
là qu'elle n'ait jamais fait autre chose que d'êcou
ter parler le Seigneur Jesos. Elle s'est fans doute
employée à son tour aux devoirs du menage aussi
bien que sa Sœur, & à toutes les autres fonctions
de la vie active qui étoient de fa vocation. La Pro
vidence Divine a même tellement reglé les cho
ses à nôtre égard , que la vie contemplative nous
dispose à vacquer dignement aux occupations de
la vie active, & que pareillement dans celle-ci
nous prenons du repit & de nouvelles forces pout
mieux vacquer à la Contemplation. Outre que ce
nous est un grand sujet de louer Dieu de ce que
nous pouvons nous recueillir saintement au milieu
des plus grands embarras de la vie active, &nous
y unir à luy par un humble & continuel hommage
de nôtre volonté à la sienne. Et c'est par ce moien
qu'une fàinte ame trouve le secret de joindre ce
qu'il y a de bon dans le zele de Marthe à ce que
Nôtre Seigneur a loué dans Marie.
7. Enfin, mes Sœurs, il ne fera peut-être pas
inu-
VILDemeure. Chap. 4.
inutile que je touche ici un scrupule qui peut vous
venir dans l'efprit parmi les bons desseins que je
vois que vous avés de gagner des ames à Dieu ,
qui est d'être affligées de ce que vôtre condition
Sc vôtre sexe vous rendent incapables d'enseigner
Sc de precher comme faisoient les Apôtres. Pour
vous satisfaire sur cette derniere difficulté , je vous
diray en peu de mots, que jesouhaittequela vue
de cette impuiísance serve à vous retenir dans
l'humilité , au lieu de vous inquieter. D'ailleurs
considerés, je vous prie, que le Demon nous
inspire souvent des deíseins qui font au dessus de
nos forces , afin de nous faire abandonner ceux que
nous pourrions facilement executer. Tâchés de
vous rendre utiles aux personnes en la compagnie
deíquelles vous vivés, par vôtre douceur, par vô
tre charité , par vôtre mortification , Sc par tant
d'autres vertus, dont une solide pieté estneceslài-
rement accompagnée. Pour ce qui est du reste des
hommes avec qui vous n'avés nul Commerce ex
terieur , contentés-vous de les recommander à
Dieu avec un cœur plein de ferveur Sc de ten
dreíííe. Comme il n'a pas besoin de vous pour les
instruire &les exciter de vive voix à leur devoir,
il sçaurabien employer à cette sainte fonction les
personnes qu'il y a destinées. L'Apôtre S. Paul
compare l'Eglise de Dieu au corps humain, dans
une occasion à peu près semblable à celle-ci ; nous
y enseignant , que chacun des membres qui la
composent doit & se contenter de la fonction que
Dieu luy assigne , Sc se rejouir en même tems de
ce que cette destination ne l'empechepas decon-
Mm 1 tri-
54^ Château de VAme ]
tribuër sa portion à l'édification de tout ce corps
mystique. En effet, s'il estvray que l'œil conduit
le pied & la main , il est aussi vray que ceux-cy
pareillement ne font pas inutiles à l'œil. En un
mot, pour peu de reflexion qu'on fasse, l'on re-
connoit aisément qu'encore que chaque membre
du corps humain ait fa fonction particuliere , ils
conspirent rieânmoins tous à s'entretenir mutuel
lement , & à se rendre des services reciproques.
Il faut dire la même chose d'une bonne ame quel
que inutile qu'elle vous ait paru jufqu'icy dans une
vie obscure & dans la retraite. Combien de fois
Dieu ne se laisiè-t-il point flechir par les soupirs &
par les larmes d'une telle ame qui le prie en secret
en faveur de son prochain ? Combien de fois ses
gemisièmens ne l'ont-ils pas porté à donner de
l'efEcace à la parole , quoy qu'elle soit souvent pre
chée par des Docteurs mondains ? Mais comme
les travaux & les prieres d'une bonne ame , quel
que cachée & quelque inconnue qu'elle soit, se
communiquent à l'Eglise , il est sans doute que cet
te ame participe de son côté elle-même aux graces
de toute l'Eglise, de même que les membres du
corps humain qui font sains Sc bien disposés parti
cipent à la nourriture & à la vigueur de tout le
corps. Enfin, mes Sœurs, ayons seulement foin
d'offrir sans reserve nos corps & nos ames à nô
tre divin Epoux; il ne manquera pas de joindre
ce sacrifice au sien pour le rendre agréable aux
yeux de son Pere , qui n'y considere pas tant non
plus que luy, la petiteflè ou la grandeur de nos
œuvres, que l'amour avec lequel nous les fai
VII.'Demeure. Chap. 4. 5'47
ïôns , & la proportion qu'elles ont avec nôtre pou
voir.
Conclusion.
Il est tems, mes Sœurs, ce me semble, que je
mette fin à ce Traité. Je crois pourtant vous de
voir avertir encore icy de ne pas vous imaginer
qu'aprés avoir tant parlé de ces voyes spirituelles,
il ne m'en reste plus rien à dire. Car puisque la
grandeur de Dieu n'a point de bornes , qui oseroit
en donner aux actions qui partent de sa toute
puisiànce , ou entreprendre de raconter ses infi
nies misericordes sur nous ? Ce que j'en ay donc
dit, & ce que j'en pourrois dire, n'est rien en
comparaison des merveilles que cette supreme
Majesté a la bonté d'operer dans ceux qui le craig
nent veritablement.Cependant il ne permet que ses
misericordes & fes faveurs êclattent dans quelques-
uns de ses Fidelles , qu'afin de nous inspirer l'esti
me que nous devons faire de nos ames, dans les
quelles il a daigné tracer son image ; & que nous
admirions les grands secrets qu'il y renferme.
Plaise à ce Souverain Maître de nos ames , que
je puisse fàire voir dans mes actions quelques ef
fets de ce que vous lirésdans mes êcrits ; & qu'a
prés cette vie de miseres & d'infirmités , nous nous
trouvions un jour dans cette éternelle demeure
où l'on ne ceííè jamais de le louer. C'est ce dont
je le prie de tout mon cœur par les merites de son
cher Fils.
Au reste , mes Sœurs , j'ay une 11 grande con
fusion de mes imperfections , que je ne sçaurois
trop vous conjurer en son nom de ne pas oublier
Mm 3 dans
£48 Château de l Ame , &c.
dans vos prieres cette pauvre pechereste qui a oie
entreprendre de vous donner des instructions. Si
vous trouvés quelque chose de bon en la maniere
dont j'ay tâché d'éclaircir les sujets que j'ay traités,
croyés très-certainement que c'est Nôtre Seigneur
qui me l'a inspiré pour vôtre édification. Quant
aux erreurs & aux autres défauts qui peuvent s'y
rencontrer , il est seur qu'ils viennent absolument
de moy & de mon peu d'intelligence dans ces
matieres. Mais je soumets entierement le tout à
la foy de la Sainte Eglise Catholique & Romaine ,
dans laquelle je proteste de vouloir vivre & mourir.
J'ay achevé d'écrire ce Traité dans le Monaste
re d'Avila,la veille de S. André, de l'année 1577.
Je souhaite qu'il réùssisse à la gloire de Dieu, qui
vit & rtgne éternellement.

F I N,

TRAs*
TRAITE

DELA

COMMUNION

ET DE SES EFFETS.
SOMMAIRE

DES

CHAPITRES.
Chapitres.
I. Ce que la Parois de Dieu nous marque enprecU
ausujet de l'auguste Sacrement de ï Eucaristie.
La chair & te sang de Jefùs-Christ est une ve
ritable nourriture pour le Fidele qui y participe
àson Esprit & à sa vie. Que toute la prepa
ration que Dieu exige de nom conjìste dans un
repentirsincere de nos peches, &un desir ar
dent de l' Esprit & de la vie de Jefùs-Christ.
II. La vie de l'Amefidelle , qui communie souvent
dans les saintes dispositions que Dieu exige
d'elle, n est qu'une continuation d'allions sain
tes & surnaturelles , très-éloignée de la vie .
commune & mondaine. Comme Jesits-Christ
veut bien prendre ses délices avec les hommes
.nonobstant leurs miseres & leurs indignités, il
est bien juste que les hommes prennent recipro-
quement leurs delices en lui, & en ses étatspau
vres & abjets.
III. Qu'il fautprendre en s'approchant de l'auguste
Sacrement de VEucaristie les principales dispo
sitions que Jesus y prit en íinstituant , l'humi-
lité & la charité. Que la vie de la grace est
pauvre & bajfe au dehors ; mais quelle ren
ferme interieurement des tresors & des gran-
Mm 5 deurt.
jjx Sommaire des Chapitres.
Chapitres.
deurs qui ravisent l'Ame fide/le, quelque me
prisée quelle soit des mondains parce quelle
leur est inconnue. Recevoir l'Eucaristie dans
une foi nue &simple , accompagnée de refpeEl
& d'amour.
IV. Diverfet graces que Dieu produit dans les
ames seit durantseit aprés la Sainte Communion.
V Ame passive à Jesus ,& nç vivant que de la
foi. Elle considere l'harmonie de Jesus durant
lesjours de sa chair. Elle a soin de la vie de la
grace. Elle se perd dans le refpetì four Jesus
habitant dans elle.
V. L'Ame unie à Jesus passivement. Unie en agis
sant. Entretien tnterieurdejesus avec l'Ame.
Vue generale des mysteres du Sacrement de la
Communiont produisant dans l'Ame un grand,
amour.
VI. L'Amour estplus fort que la mort. Correspon
dre aux recherches de Dieu. L'Union avec Dieu
est le repos de l'Ame. Sacrifier lajouissance de
Dieu à la volonté & au service de Dieu.
VII. Divers effets de la Sainte Communion. Vttes
de l'Ame dans la transformation. La grace de
la Communion ne tend qu'à aneantir dans nous
les effets de Vamour propre. Changemens très-
grands produits par la Communion fur quelques
Serviteurs de Dieu; maisfort petits fur le corn-'
mun des Chrétiens.
VIII. Un autre effet de l'Eucaristie est Vunion de
l'Ame fidelle avec Jésus. Cette union produit
dans elle les dispositions du Verbe incarné. Cet
te
Sommaire des Chapitres. y 5'3
Chapitres.
te union representée par la Divinité & l'huma
nité unies en Jesus-Christ , & faisantune unité
entre Dieu , jfe/ûs, & elle, que la grace tra
vaille à.perfetìionner durant cette vie; mais
laquelle ne se consomme que dans le Ciel.
IX. Un troisième effet d'une bonne Communion
est un grand amour pour Dieu. Cet amour ac
compagné de toutes les perfeblions quipeuvent
lui donner plus d'éclat ; caché dans la plusart
des Fideles , mais paroiffant dans quelques-uns
d'une maniere merveilleuse. Illusion de certai
nes gens qui s'engagent dans les allions exte
rieures de la piété plus par les mouvemens de
leur naturel que par ceux de la grace. Quels
sont les vrais caratìeres de la Charité. II n'y
a que les Ames mortes à elles mêmes & vivan
tes en Dieu quisoient bien disposées à connoitre
les mysteres & à executer les desseins dupur
amour & de la Charité.
X. Un quatrième effet d'une bonne Communion est
la force & la perseverance dans la vie spiri
tuelle. Lajoutffance du Souverain bien donne
une grande paix à l'Ame , quoi que pourtant
cette paix ne soit parfaite que dans le Ciel:
mais le pur amour lui inspire la dependance
absolue aux volontés de Dieu. L'Ame regar
dant Jesus comme son tout, rfaspire qu'à lapu-
reté de l'amour divin.
XI. Un cinquième effet d'une bonne Communion
est l'amour des croix , qui sont les moyens dont
Dieu se sert pour purifier ses élus. Que l'on ne
f 5" 4 Sommaire des Chapitres.
Chapitres.
reconnoit pas les fruits d'une bonne Communion
par les douceurs du cœur &par les lumieres de
l'efprit; mais par l'avancement d'une amedans
l'amour des croix, & dans la mort aux crea
tures & à elle même.
XII. Comme Jesus a reçu dans l'union hypostatù
que la plenitude des lumieres, il en fait part
àses Fideles dans l'union sacramentelle ,& leur
impose l'obligation de vivre dans le monde com
me il y a vécu: d'où s'ensuivent auatre verités
importantes pour la conduite de l' Ame fidelle.

TRAI-
sfs

TRAITE'

DELA

COMMUNION,

ET DE SES EFFETS.

CHAPITRE I.
Ce que la Parole de Dieu nous marque en precis
au sujet de l'auguste Sacrement de l'Eucartstie.
La chair & le sang de Jesus-Christ est une ve
ritable nourriturepour le Fidele , qui y participe
à son Esprit & à sa vie. Que toute la prepara
tion que Dieu exige de nous, consiste dans un
repentirsincere de nos pechés, & un desir ardent
de l'Esprit & de la vie de Jesus-Christ.

J ' |ll§l§Ì!||Endant que le Seigneur Jesus étoic


» encore à table avec ses douze Dis-
„ ciples , la nuit même qu'il devoit
,, être livré à la mort , il prit du pain ,
„ & l'ayant beni , il le rompit & le donna à ses Dis
ciples en disant, prenez, mangez; Ceci est mon
corps rompu pour vous. De même prenant le
„ calice il rendit graces, &il le leur donna en di-
„ sant , distribuez-le entre vous , Sc beuvez en tous :
„ car ce calice est mon sang , le sang de la nouvel
le alliance, repandu pour plufieurs: faites ceci
„en raemoise dç moi toutes les fois que vous le
boi
5f<> *De la Communion *
„ boirez. Ces paroles sont prises (a) des trois pre^
miers Evangelistes , S. Matthieu , S. Marc Sc S. Lue>
& de la premiere Epitre de S. Faul aux Corin
thiens. La celebration du Sacrement de l'Eucaris-
tie est donc une celebration de la mort que Jesus-
Christ a souferte pour nous , c'est-à-dire , pour
obtenir de son Pere la remission de ftos pechez,
& pour nous faire entrer dans une sainte alliance
avec Dieu; & ainsi, d'ennemis que nous étions ,
nous faire devenir ses amis, les objets & les sujets
de son amour infini, jusqu'à nous unir à lui-mê
me Sc nous nourrir de sa chair & de son sàng pour
nous rendre participans de sa propre vie.
2. Or puis que ce sage & divin Redemteur
nous invite à recevoir toutes ces precieuses graces
dans le Sacrement de l'Eucaristie , en nous or
donnant d'y manger fa chair &d'y boire son sang,
ce seroit un crime que de s'imaginer qu'il parle en
vain lorsqu'il nous y exorte& qu'il nous le com
mande si souvent , avec des protestations si fortes
de la sincerité de ses exortations & de ses com-
mandemens, & de la verité de ses promesses.
3 . Cependant il faut bien prendre garde que
Nôtre Seigneur nous avertit que la chair est inu
tile toute feule , & que ses exortations & scs paro
les tendent à nous faire participer à son Esprit Sc
à sa vie. Ainsi ce n'est qu'en participant à cet
Esprit &à cette vie qu'on est veritablement nour
ri du Corps de Jesus, & veritablement desalteré
par son sang. Mais c'est aussi alors quesà chair est.
une:
(;?) Matth. i(f. v. ìg, 17, 18. Marc 14. v. 11,13,14.
Luc 2i. v. 17-10. x. Cor. 11. y. f.
& de ses effets. Ch. i. 557
une veritable viande, & son sang un veritable
breuvage, ou plûtôt, c'est la seule viande & le
seul breuvage qui puisiènt nous empecher de mou
rir, ÔC nous communiquer une vie éternelle Sz
divine. Voila en précis ce que la Parole de Dieu
nous marque sur le sujet de l'auguste Sacrement de
la Communion.
4. L'Apôtre S. Paul dans l'onziéme chapitre de
sa premiere Epître aux Corinthiens nous exorte
fort soigneusement à nous examiner avant que de
nous engager à la participation de ce Sacrement»
de peur qu'en y participant indignement , nous
ne nous rendions coupables du corps & du sang
du Seigneur Jesus , & n'y beuvions & mangions
nôtre condamnation , au lieu d'y recevoir son Es
prit &sà vie. Or cet examen, & la dignité que
Dieu exige de nous , consiste , non dans un grand
nombre de recherches scrupuleuses & fatiguan
tes ; mais seulement dans deux choses qui sont
très-faciles & de la portée de tout le monde. La
premiere est , de voir si nôtre cœur est penetré
d'une vive douleur de nos offenses contre Dieu ;
& en second lieu , si nous sommes affamés & al
terés de la nourriture spirituelle du Sacrement de
la Communion ; c'est-à-dire , si nous avons un
ardent desir de l'Esorit de Jesus , qui soit desor
mais dans nous un germe & un principe de vie,
y détruiíant nos habitudes & nos inclinations char
nelles, & y formant les habitudes de la sainteté &
d'un amour purement divin.
5. Ainsi les sçavans & les ignorans, les sages
5c les simples, sont à peu prés également capables
de
5 5" 8 De la Communion ,
de ce double examen ; puisque les uns Sc les autre*
peuvent facilement sentir dans eux-mêmes s'ils onÉ
un repentir sincere , Sc s'ils desirent ardemment
d'être animés & gouvernés par l'Eíprit de Jesus.
Et c'est-là certainement le , plus court Sc le plus
seur moyen de mettre nos consciences en repos
dans nos préparations pour la Sainte Communion :
car Jesus-Christ appelle à luytous ceux qui soûpi-
rent sous le fardeau de leurs pechés Sc de leurs mi
séres ; (a) venés à moy , dit-il , vous tous qui êtes
fatigués & quiètes chargés ..,&je vous soulageray :
Sc il assure de plus que ceux qui sont affamés de la
justice , Sc alterés de son Esprit seront effective
ment rassasiés , Sc le recevront dans leur Cœur com
me une source d'eau vive qui les rafraichira dans
leurs besoins.
O divin Redemteur du monde , que vos invita
tions sont douces Sc consolantes pour les pauvres
pecheurs, pour les ames qui se sentent accablées
sous le nombre Sc sous la grandeur de leurs miíseres,
pour les cœurs qui tombent en defaillance faute de
vôtre nourriture , pour les consoíences arides , qui
attendent la pluye de vos graces ! Vous renvoyés
vuides les riches quicroyent n'avoirbesoinderien;
mais vous comblés de vos biens les pauvres qui ont
faim de vous. J'ai , par vôtre grace , quelque idée
de ma pauvreté Sc de mes miseres : j'ai quelque sen
timent de cette faim Sc de cette soif sacrée qui ame
ne à vous le pecheur repentant. Recevés moy avec
les mouvemens de cet amour infini , qui vous a por
té à vous livrer pour moy à la mort , & à la mort de
la croix. CHA-
(a) Matth.it.^.zí.
de ses effets. Ch. z: 5'5*9

CHAPITRE II.
La vie de l'Ame fidelle , qui communie seuvent
dans les Saintes difyojìtions que Dieu exige d'el
le , n'est qu'une continuation d'aílions saintes
& surnaturelles, très-éloignée de la vie com
mune & mondaine. Comme Jesus-Chrìft veut
bien prendre ses delices avec les hommes non
obstant leurs miseres & "leurs indignités, il est
tienjuste que les hommes prennent reciproque^
ment leurs delices en lui & en ses êtats pau
vres & abjets.

1. /"^Eluy qui aura communié souvent dans les


saintes dispositions, marquées dans l'exa-
men dont je viens deparier, sentira en luy deux
puisiànts penchants, l'un de communier frequem
ment, pour se nourrir Sc se fortifier par cette di
vine nourriture dans la vie spirituelle , Sc dans son
union avec Dieu ; l'autre , de se préparer de tout
son pouvoir à se presenter dignement à cet au
guste Sacrement. En effet, une personne qui re
çoit souvent son Sauveur dans la Sainte Commu
nion , doit faire de toutes les actions de sa vie des
preparations à la Communion : Sc comme les ac
tions par lesquelles on s'y prepare doivent être
pleines de saints desirs , Sc de graces ; il faut par
consequent que toute la vie de celuy qui veut com
munier souvent, soit une continuation d'actions
saintes Sc surnaturelles , qui repondent à ces saints
desirs Sc à ces graces. Nous devons vivre d'une
vie conforme au pain divin qui nous est donné
Nn dans
560 De la Communion l
dans ce Sacrement. Un pain commun & terres
tre , fait vivre d'une vie commune Sc animale :
mais celuy qui est le pain celeste Sc spirituel , doit
donner une vie celeste & spirituelle ; vie toute
sainte Sc divine , Sc fort êlevée au-desiùs de la
vie humaine, animale, & terrestre. Aussi est-elle
peu connue Sc peu recherchée par ceux qui me
nent une vie commune & mondaine, parce qu'ils
ne veulent pas sortir d'eux-mêmes Sc de leurs in
clinations charnelles, pour vivre à Jesus-Christ Sc
pour Jesus-Christ, qui de loncôté desire ardem
ment de se donner à eux pour être leur vie.
2. O mon Dieu , que j'ay été jusqu'icy gros
sier Sc terrestre ! je n'ay preíque point vêcu de
cette vie surhumaine ; mais vous me donnés au-
jourd'huy par vôtre misericorde les sentimens Sc
le desir de commencer à vivre de cette vie. Car
je voy qu'une ame bien êtablie dans l'êtat de la
grace doit mener une vie de grace , Sc non une
vie commune Sc animale. Les mouvemens , les ma
ximes, les desseins de la vie spirituelle prenant leur
source de la grace, ont un goût bien different de
celuy des hommes qui vivent charnellement. Une
ame qui vit de la grace aime les mêpris, les souf
frances , les contradictions , les abjections ; ses de-
lices font d'être anéantie dans l'estime Sc dans l'a-
mour des creatures, qu'elle regarde comme de
l'ordure, bien loin de s'empresier à les rechercher.
Vivre de cette vie,c'est vivre de la vie de Jesus, c'est
être un autre luy-même : Sc celuy qui le prend pour
nourriture dans cette excellente di(position,sent ve
ritablement enjuy l'efficace de cette parole de Te
& ,de ses effets. Ch. z. $6t
sus , Celuy qui me mange ne vitplus que par moy.
3. Vos (t) delices, Seigneur, sont d'être avee
les enfans des hommes, mais les delices doivent
être reciproques. Les ames doivent prendre leurs
delices en vous , & en vos êtats pauvres , & abjets,
afin que vous prenniés vos delices avec elles.
Quelle hauteur , quel abyme de bonté, Seigneur,
qu'êtant si grand & si plein de gloire, vous daig-
niés vous humilier jusqu'à descendre dans uneame
si criminelle, & si inndelle ! Il est vray que les
abjections êtoient convenables à l'êtat de vôtre vie
mortelle: mais il semble que maintenant vous de-
vriés en être exempt , puisque vous êtes assis tout
rayonnant de gloire à la droite de vôtre Pere, re
cevant les applaudiííèmens des Saints & des An
ges, qui sont si legitimement dûs à vos humilia
tions. Ainsi les sentimens que j'ay & de vôtre
grandeur & de mes indignités , me porteroient à
me retirer de vôtre communion , si je ne sçavois
que vos delices sont d'être avec les ames qui veu
lent ausS prendre leurs delices en vous , Sc que
si nous ne mangeons point vôtre chair, nous n'au-,
rons point la vie en nous.
4. En effet, lorsque je considere mon indigni
té , & que jeTne presente à la Communion avec
une ame qui est une source intarissable de vices &
de pechés, j'aurois' beaucoup d'afíiiction de voir
Jesus-Christ si mal sogé au milieu de mes imper
fections , ne sçachant en quelle partie de mon
ame je le pourrois placer , où il nevoye des cho
ses très-indignes de fa presence. Cette vue me
Nn 2 se-
(*) Jean 6. ^, 7 7. (i)JProv.8.#. 31.
$6z . De la Communions
feroit me fort grande peine si une autre vfle nè
m'encourageoit. Je considere que le Soleil entrant
dans un cachot puant y est plus reçu dans son
propre êclat & dans ses lumieres , que dans le ca
chot même. Dans cette consideration je dis à mon
Sauveur; il est vray, Seigneur, que vous entrés (
dans moy tout miserable que jc sois ; mais il est
vray ausfi que vous êtes encore plus dans vous-
même, dans vôtre gloire, & dans vos lumieres.
Soyés y donc reçu dans vous-même, ô divin Je
sus, dans vôtre beauté , & dans vos grandeurs!
Je me rejouis de ce que la puanteur & la peti
tesse de mon cachot ne peut donner aucune at
teinte à vos beautés, & à vos grandeurs. Entrés-
donc dans moy, fans sortir de vous-même , beau
Soleil , Soleil de justice ! Vivés éternellement au mi
lieu de vos splendeurs & de vos magnitìcences !
mais comme vous êtes la lumiere, le salut, & h
vie du Monde, entrés dans moy pour me delivrer
de mes miseres , pour y dissiper les ténebres de
mon entendement , l'éclairant de vos rayons ûn-
tifìans & de la connoisiànce de vôtre volonté &
de vos desseins fur moy. Venés consumer entie
rement toutes les affections terrestres de mon
cœur, animer desormais uniquement de vôtre vie
divine toutes les puissances de mon ame & de
mon corps, & les convertir toutes à vous entiere
ment & sans aucune reserve.
chapitre nr.
Qu'il faut prendre en s'approchant de l'auguste
-v; Sacrement de l'Encarifiie les principales difpo-
, .. , Jitions
& de ses effets. Ch. 3. 563
jttions que Jefùs y prit en l'instituant , l'humi-
lité & la charité. Que la vie de la grace est
pauvre & bajfe au dehors; mais quelle renfer
me interieurement des tresors & des grandeurs
qui ravissent l'Ame fidelle, quelque méprisée
qu'elle soit des mondains parce quelle leur est
inconnue. Recevoir l'Eucaristie dans une foi
nue &Jìmple, accompagnée de respect & d'a-
moun

1. A U tems de la Sainte Communion, je tà-


./Yche de me mettre dans des dispofltions
conformes aux dispositions & aux actions de Je
sus lors qu'il institua & qu'il celebra ce divin Sa
crement. Il lave les pieds à ses disciples , leurdi-
sant qu'il leur donne cet exemple d'humilité afin
qu'ils l'imitent, & pour leur inspirer fortement
cette vertu. Quel seroit donc mon orgueil si nie
presentant à la Communion, je n'entrois dans les
sentimens de la plus grande humilité où je puisse
entrer dans aucune action de ma vie ?
2. Il s'y presente à nous dans tout l'éclat de
son amour , & dans toute l'ardeur de son zele 3c
envers son Pere , & envers les hommes , Sc même
envers ses ennemis. Veritablement quand il entre
au monde , son amour est comme un Soleil dans
son aurore ; mais lorsqu'il sort du monde dans
l'excès de la charité qu'il nous montre en mou
rant pour nous , c'est un Soleil dans la ferveur
de son midy. O amour, que vous êtes admira
ble! O amour, que vous êtes invincible! L'a-
bondance des eaux n'a pû êteindre vos ardeurs.
Hn 3 Mon
5'64 *De la Communion j
Mon ame, seras-tu tiéde & insensible pendant
même que tu t'approches d'un si grand feu ? Quand
tu aurois toute l'ardeur des Seraphins , tu ne se-
rois pas encore allés embrasée pour repondre à
celle que ton Sauveur te fait paroître lorsqu'il se
vient donner à toy.
3. Jesus se donne à nous en cet auguste mys
tere dans un êtat de mort , & plein de miseres
aux yeux de la chair, perdant là gloire dans les
mépris , les calomnies , & les execrations du mon
de ; ses aises & ses plaisirs dans les tristeíses & les
angoisses mortelles, dàns les douleurs & dans les
contradictions , dans les aridités , les obscurités ,
& les delaiffemens de son Pere, au milieu de lá
fureur brutale & des insultes de ses ennemis Sc
de ses bourreaux. Mais il s'y donne aux yeux de
l'esprit comme dans un triomphe magnifique, où
toutes ses vertus paroissent dans toute leur beau
té. Il s'y donne comme une source de vie , vie
vrayment divine, vie de grace, pleine de benedic
tions pour les pauvres pecheurs : vie de con
templation & d'application continuelle à la justi
ce, à la misericorde, & aux autres grandeurs de
Dieu son Pere : vie pauvre Sc aneantie exterieu
rement, mais toute êclatante de Majesté, & in
finiment riche fous le voile de la croix qui la ca
che. O vie sublime de la grace , que vous êtes
élevée ! Que vous êtes admirable ! Que vous êtes
ineffable ! Qu'heureux est celuy qui vous posse-
de! Vous êlevés l'homme de la terre au Ciel, SC
vous le faites vivre en Dieu Sc de Dieu même,
le diíposant à vivre sur la terre du même pain Sc
de
S> de ses effets. Ch. 3. 565
de la même substance dont vivent les Anges éc
les Bien-heureux dans le Ciel. O grande vie de
la grace ! Il est vray que vous êtes pauvre 3ans
l'exterieur ; mais vous êtes très-riche interieure
ment : vous paroisses basse ; mais vous êtes effec
tivement très-sublime : vous m'avés ravi par vôtre
beauté. Je ne puis plus vivre un instant sans vous,
fàns vous qui faites vivre d'une vie divine , qui
placés l'homme dans le cœur de Dieu , Scie dispo
sés à voir Dieu placé dans son cœur pourl'animer
.Sc pour le conduire.
4. Certainement dès-le moment que la beauté
de cette vie s'est manifestée à l'ame , elle quitte
tout pour l'embrasser , tout le reste ne luy paroít
que mort & que pourriture. L'on abandonne le
monde, les honneurs, &les richesses pour vivre
de cette vie divine. L'on sent une sacrée faim des
croix &du denuement de toutes choses, comme
d'une admirable nourriture qui l'entretient dans
l'ame. O que je la connoisse tous les jours de plus
en plus , mon Dieu ! & que je la suive , cette
vie divine si peu connue au monde , & pratiquée
de si peu de monde : & c'est pourquoy aussi le
monde ne se trouve point alteré des eaux de vos
fontaines éternelles. O Jesus , tirés-moy aprés
vous dans les actions de cette vie de grace, la
quelle est en son plein exercice dans les abjections
& dans les miseres, (a) Ttrés-moy , Seigneur', &
je cottrray aprés vous à i'odeur de vos parfums.
Quelle joye ne goûteras-tu point , mon ame , de
te voir aller à grands pas dans les voyes de la
Nn 4 ' gra-
{a) Cantiq, 1.^.3.4.
$66 De la Communion ,
grace , nourrie & fortifiée dans ta course par le
pain de la grace. Marche, &va soutenue (a)par
la vertu de ce sain ,jusqu'à la montagne de ton
Dieu.
5. Vivre dans sa propre mort, comme Jesus-
Christ se presente à nous dans ce Saint Sacrement,
perdre fa gloire dans les'mépris, être ravidejoye
quand on est dénué de tout, sacrifié , aneanti,
c'est là le propre caractere de la vie de la grace.
Cette vie divine faisant tout mourir exterieure
ment, fait veritablement vivre d'une vie interieu
re , quoy que cachée. Elle donne à l'ame l'esprit
d'Oraison, & l'entretient dans ce saint exercice,
l'appliquant & aux effets incomprehensibles de
l'amour infini de Dieu , qui a livré son Fils uni
que aux humiliations surprenantes de sa chair &
de sa vie mortelle pour ses ennemis ; & aux effets
de l'amour immense du Fils, qui a daigné se sou
mettre à ces humiliations d'une maniere si admi
rable. De sorte que l'ame êtonnée & confuse de
toutes ces merveilles operées en fa faveur , les ado
re ne les pouvant comprendre , & s'anéantit de
vant son Createur & son Sauveur, ne pouvant
assés admirer ses grandeurs divines comme anean
ties fur la croix , que l'auguste Sacrement de la
Communion peint vivement devant ses yeux.
6. O mon Ame, quelle pauvreté , quel néant
ne sens-jepas dans toy! quelle grandeur, quelle
Majesté n'aperçois-je pas dans ton Dieu ! (£) Qu'est
ce que l'homme , que vous vwiUés bien voussou-
venir de luy , Seigneur ? que vous veiiilles le vu
J!terì
(*) 3 . Rois j9. ». 8, (b) Psal. g. jr.;
Ç£ de ses effets. Ch. 3. 567
fiter, & prendre vos delices à venir demeurer
dans luy ? Son ame est tirée du néant , son corps
n'est qu'un peu de boue, & vous daignes arrê
ter vos yeux sur luy ! Comment cette creature si
sale , si grossiere , si vile , peut-elle recevoir la
Majesté infinie de Dieu ? Confesse ton indignité ,
mon ame, humilie toy jusqu'au centre de tes mi
seres: baisse les yeux, ctreconnois que tu és in
digne de les tourner seulement vers cette gran
deur formidable : mais fois encore plus touchée
d'admiration, de gratitude, & d'amour pour une
si grande bonté du Createur de l'Univers , qui
daigne descendre jusques dans ton néant pour ve
nir se donner à toy dans cet incomprehensible
mystere. Mon Seigneur & mon Dieu ! agréés que
fe me donne reciproquement à vous avec tout ce
que j'ay. Prenés dès ce moment un empire ab
solu sur mes desirs, mes inclinations, Sc mes pen
sées , les emmenant sous le divin joug de vôtre
obéissance, afin que je ne vive plus qu'en vous &
pour vous. Captivés si fortement mon cœur qu'il
ne fentre jamais plus dans fa propre liberté ; mais
que tout detruit & aneanti , il entre veritable
ment pour toujours dans la liberté de vos enfans !
que le monde nous regarde comme des esclaves
miserables, & comme de la balieure: qu'il nous
traite même avec tout l'emportement & toute la
fureur de l'amour-propre interessé & aveugle:
malgré son aveuglement & fa rage nous sommes
les objets de vôtre amour ; & fes mauvais traite-
mens & ses mepris ne serviront même qu'à nous
< rendre plus agreables à vous , <5c à relever en
Nn j nous
5"68 ' De la Communion y
nous l'éclat Sc la dignité de la qualité glorieuse de
vos enfans.
7. Comme Jesus-Christ se donne tout entier
à nous toutes les fois que nous communions ,
ce font pour nous autant de nouvelles obli
gations de vivre entierement pour luy , Sc de
rendre divines toutes nos actions. Il ne faut donc
pas dire qu'on n'a pas eu ailes de tems pour se
preparer à la Communion. Ce seroit là le langa
ge d'une personne qui auroit très-peu de goût Sc
de ce saint mystere & de la vie spirituelle. Car
toutes les actions de nôtre vie ne doivent tendre
à autre chose qu'à recevoir ce pain celeste , afin
de ne vivre plus que de la vie de Jesus, Sc de se
conserver ainsi perpetuellement dans les diíposi
tions , où il faut que nous soyons en nous appro
chant de ce saint Sc auguste Sacrement.
8. Au moment que je vais à la Communion ,
je prepare mon ame à recevoir ces divins myste
res par l'Oraison la plus pure Sc la plus parfaite
dont je me trouve capable, félon que Dieu m'en
donne la lumiere Sc l'attrait. Je crois devoir dire
icy cependant, que le plus seurest de s'appliquer
à Dieu par une simple veuë de la foy accompag
née de respect Sc d'amour ; de le considerer plein
de misericordes Sc de benedictions dans cet au
guste mystere , où il se donne à nous avec tous
ses biens fans nulle reserve ; Sc ainsi , se rendre
passif pour tous les desseins qu'il desire executer
dans nous , puis qu'il y vient luy-même pour y
operer les merveilles de son amour. Cette feule
veué de la foy dans fa simplicité r'enferme toute
Ç£ de ses effets. Ch. 4. 5' 69
la perfection des autres Oraisons. Il sussit d'avoir
Dieu en veuë avec respect & avec amour. C'est
arriver à la fin dans laquelle le Fidele se repose.
Tous les autres exercices de méditation & de pra
tique des vertus interieures, ne font que des moy. ns
de parvenir à Dieu. Quand Dieu est trouvé , if
faut se contenter de luy , & s'y reposer.

CHAPITRE IV.
Diverses graces que Dieuproduit dans les jimes
soit durant sott aprés la Sainte Communion.
UAme passive à sesus, & ne vivant que de la
foi. Elle considere l'harmonie de l'interieur de
Jefits durant lesjours de sa chair. Elle a soin
de la vie de la grace. Elle se perd dans le res-
pecl pour Jefits habitant dans elle.

1 . T E vais rapporter icy,&dans quelques chapi-


J tressuivans, quelques-uns des mouvemens
qu'il a plu à Dieu de me donner aprés la Com
munion , ou dans le tems même de cette sainte
action ; afin que ceux qui craignent Dieu , entre
les mains de qui la Providence fera tomber cet
êcrit , soient encouragés & excités à avoir recours
à ses misericordes, qui font infinies Sc certaines
pour ceux qui cherchent à s'unir à luy d'un cœur
pur, simple, & sincere.
2. Il m'est quelque fois arrivé dans la sainte
Communion que mon cœur recevoit simplement
Sc amoureusement Jesus , se liant <Ss adherant pas
sivement à toutes ses divines operations tant en
vers le Pere éternel, auquel il s'offre entierement
57o De la Communion ,
& sans aucune reserve & luy & ses êlûs d'une ma
niere pleine de respect , d'amour Sc de zele ; qu'à
l'égard des hommes, à qui il distribuëses milèri-
cordes. Il me scmbloit qu'il s'appliquoit premiere
ment à honorer son divin Pere , & à s'anéantir de
vant fa grandeur, à aimer fa bonté ëc ses divvnes
perfections : qu'ensuite il s'occupoit à secourir mes
foiblesies, &àme faire quelque misericorde, me
donnant de's vues de ce qu'il est, ëc de l'union
êtroite que je dois avoir avec luy, en sorte que je
ne dois pas être un moment sans vivre de fa vie,que
son Esprit doit animer mon ame , être la source de
tous ses mouvemens de même que mon aine
meut mon corps & est le principe de toutes ses
operations ; que je ne dois , par exemple , ni man
ger, ni boire, ni marcher, ni parler, ni faire en-
nn aucune action de la vie , quelque indifferente
& quelque naturelle qu'elle soit, sans une vue
déterminée de plaire à Dieu ; que vivre d'une vie
animale & purement humaine est un êtat auquel
une ame ne lyy plait pas. Or c'est une chose insu-
portable à l'amour, qui ne peut souffrir qu'une
ame ou il regne , cesscun moment de plaire à son
Bien-aimé. O mon divin Jesus, entrés fi ab
solument en possession de mon ame , qu'elle soit
toute à vous , & qu'elle n'ait jamais de mouve
ment que celuy que vôtre grace luy donnera !'
C'est-là le grand desir de mon ame , qui ne veut
plus vivre une partie pour vous & une partie
pour les creatures ; mais que tous les mouvemens
de ma vie soient absolument consacrés à vôtre
amour. J'ay besoin d'une puisiante grace, mon
de ses effets. Ch.4; 57*
divin Jesus , pour demeurer ainsi élevé au deflùs
de moy-même dans toutes sortes d'occasions : mais
magnifiés vôtre vertu & vôtre toute-puissance
dans mes foiblelses, &vos misericordes dans mes
miseres.
3. D'autrefois aprés la Communion je fuis en
tré dans les vues de l'interieur de Jesus Christ
durant sa vie mortelle ; comment il glorifíoit alors
très-dignement son Pere éternel, toutes ses puis
sances & ses facultés êtant occupées à ce digne
employ ; ses facultés intellectuelles par une jouis
sance béatifique ; celles des sens , & de son corps
par une très-pure souffrance. Je voyois l'admira-
ble liaison qu'il y avoit entre ces deux êtats si
differens,& leur accord à glorifier le Pere éternel;
Sc l'harmonie merveilleuse de cet interieur sacré
me raviilbit. J'entrois dans ces diípositions sain
tes du milieu de mes tracas , unisiant mes souf
frances aux siennes , Sc mes actions à ses divines
actions. Toutes les fois que j'ay cette disposition
à la Communion , elle demeure fortement im
primée dans mon cœur , Sc me sert même à me
fortifier dans les occasions des mepris , des contra
dictions, des douleurs, & de toute autre souffrance. /
4. J'ay eu quelque fois cet entretien interieur
durant le tems de ma Communion , que les hom
mes n'ont que deux foins qui les occupent dans
cette 'vie, le foin d'entretenir leur vie naturelle
Sc animale , Sc le foin d'entretenir la vie de la
grace afin de parvenir à celle de la gloire. L'on ne
pense communément qu'à la premiere , qui n'est
de nulle importance , n'êtant que d'un moment ,
en-
ffv *De la Communion ,
encore est-il plein de miseres ; & l'on oublie la
seconde , qui est éternelle Sc d'une importance in
finie. II ne se trouve preíque personne qui ait
soin decelle-cy; mais le gros &la foule des hom
mes court avec empressement aprés l'autre , Sc vit
dans les tenebres de l'imperfection , Sc dans l'a-
veuglement des sens. O que ces hommes de chair
8c de sang sont mal-heureux ! Sc au contraire ,
qu'heureux sont les Fideles Sc les veritables Chrê
tiens qui ne font êtat de quoy que ce soit que de
la vie de la grace , qui n'aiment dans ce monde
que les exercices qui la nourrissent Sc la perfec
tionnent dans eux , comme sont les afflictions , la
vie austere , les jeûnes , l'Orailbn , la Commu
nion frequente ! O que je vois bien clairement
que je dois me debarasser des affaires temporelles
pour vacquer pleinement aux exercices de la vie
de la grace , & à la pure Oraison !
5. J'ay sait quelques fois mon action de graces
en cette maniere : L'idée de la grandeur de Dieu
qui devoit venir dans mon cœur, m'avoit impri
mé avant la Communion , un grand respect pour
cette auguste Majesté devant laquelle les Sera
phins les plus purs tremblent. Ce même sentiment
continua aprés la Communion. Mon ame êtoit
toute en respect se voyant devenue le Temple de
l'Esprit divin dejesus, Sc l'hôtesse de son adora
ble Sauveur. Sa presence augmentoit mon respect,
la considerant comme la source de toutes les gra
ces Sc de toutes les bonnes dispositions. Je le
voyois quelques fois luy-même dans un profond
reípect pour Dieu sonPere, &jem'abymoisdans
ce
& de ses effets. Ch. 5*. " 573
ce' respect divin, me perdant là sans en vouloir
sortir : de sorte qu'êtant même de retour chés moi
aprés la Communion , j'avois soin de me cacher,
de crainte d'être interrompu par les visites de mes
amis, n'ayant rien tant à cœur que de demeurer
ainsi tout plongé dans ce sentiment de reverence
qui parfumoit mon ame. (

CHAPITRE V.
JJAme unie à Jesus passivement. Unie en agis
sant. Entretien interieur de Jesus avec l'Ame.
Vue generaie des mysteres du Sacrement de la
Communion , produisant dans l'Ame un grand
amour.

JL. T Es diípositions suivantes me sont asies or-


JL> dinaires aprés la Sainte Communion , en
recevant le Sacrement : je sens l'Esorit de Jesus
«jui entre dans moy, & je luy sacrifie tout mon
être, mes puissances, & mes operations , en ren
dant hommage à fa grandeur. Aprés cet acte , je
demeure tout aneanti & passis à Jesus , qui opere
envers son Pere celeste, amour, respect, louange;
envers moy , mort , aneantissement , <Sc alliance à
là vie divine!
2. Il m'arrive souvent encore aprés la Sainte
Communion , que l'Esprit de Jesus entrant dans
moy y opere d'abord une êtroite union avec luy ,
non en aneantissant mes operations Sc les ren
dant purement passives, comme je viensde le di
re ; mais en me laissant agir. Il m'unit premiere
ment à ses états humains, pauvres, & abjets, à
574 2)* Communion
ses mepris , à ses travaux , & aux souffrances de
sa vie mortelle : Ensuitte, m'ayant ainsi purifié,
il m'attireà l'union de ses êtats divins, c'est-à-di
re, à rendre à son Pere éternel, de l'amour,des
louanges , & des complaiíances à ses grandeurs.
3. Ailés souvent aulfi aprés la Communion ces
grandes paroles de Nôtre Seigneur Jesus, Je vous
prie, mon Pere , qu'ils soient consommés dans l'u-
nité, se presentent à mon eíprit pour luy servir
d'entretien. Ces divines paroles me font connoî-
tre la parfaite unité , ou l'union consommée ,
qui doit être entre Jelùs & nous. Son amour de
mande que nos ames s'établissent dans cette union
divine par l'usage frequent de la Sainte Commu
nion , & par les autres exercices de la pieté ; afin
que nos ames agissent toujours dans cet êtat d'u
nion , d'où la moindre infidelité les fait décheoir,
& les rend coupables d'une ingratitude qui de
plait à Dieu: Car elles attristent alors son Esprit,
l'Esprit dejesos,qui les appelle si amoureusement
à l'union parfaite & consommée ; & qui venant
exprés dans elles pour l'operer , se voit indigne
ment negligé, & presque méprisé, & les creatu
res préferées à lui. Or la parfaite union veut que
nôtre cœur tende incesiàmment à l'unité d'amour
avec Jesus , unité de volonté , d'inclinations , &
de desirs, & à une grande conformité avec les êtats
de fa vie mortelle, qui est le chemin dans lequel
nous devons marcher durant la vie presente, si
_nous desirons arriver à la joùisiance de fa vie di
vine.
4. J'ay eu quelques fois cette vûe-cy aprés la
Com
& de ses effets. Ch. 5. 57 ?
Communion , sçavoir , que Jesus se donnant à
moy sembloit me parler d'une maniere qui est
pourtant sans parole : car la feule manifestation
de son amour qu'il donne à l'ame luy tient lieu
d'un parler qui est au desius de toute parole ; 8c
l'ame repond par des acquielcemens Sc des admi
rations qui ne se peuvent exprimer. Ainíî la seule
representation vive 8c claire qui se fait dans mon
ajne de l'êtat où Jesus se trouve dans l'auguste
mystere de la Communion luy tenant lieu de pa
role, il me semble que Nôtre Seigneur luy dit;
(a) Ecoutet,,ma fille, & voyez*; oubliez, nôtre peu
ple & la maison de votre Pere pour entrer dam
mon imitation. Mon áme acquiesce, pour répon-
.dre à cette parole , sans faire du bruit dans son in
terieur , se contentant d'un consentement très-
doux , mais très-essicace S par lequel elle forme
une resolution ferme de quitter tous les engage-
mens Sc toutes les liaisons qui peuvent tant soit
peu ['éloigner de Jesus. Mon ame écoute alors en
voyant , oc Jesus parle en se manifestant.
' j. J'ay eu aussi quelques fois dans ma Com
munion une vue generale des grandes merveilles
que Jesus opere dans ces mysteres de la íoy en fa
veur des hommes avec lesquels il daigne prendre
.ses delices.- Cette yûe, generale me portoit à une
grande admiration , mais qui se terminoit à un
sentiment vif d'une profonde reconnoisiànce ,
voyant que toutes ces merveilles ne tendent qu'à
nous manifester la grandeur de son amour envers
nous, & qu'il attend de nous amour pour amour.
O0 Tout
$y6 *De la Communion ,
Tout penetré de ce sentiment de gratitude ; ^
m'écriois du fonds de mon ame : c'est vôtre des»
sein, monbonjesus, en me donnant cette divine
viande & ce pain de vie , de me donner la vie de l'a-
mour pour vous & pour tout ce que vous aimés;mais
cette vie pourroit bien me faire mourir , ô amour !
amour! amour! C'est tout ce que je pouvois dire.

CHAPITRE VI.
VAmour est plus fort que la mort. Correfpon*
dre aux recherches de Dieu. L'Union avec Dieu
est le repos de l'Ame, Sacrifier lajouìjsance de
Dieu à la volonté & au service de Dieu.

I. TE trouve un grand goût à ces paroles du Sa-


J ge appliquées à la Communion , («) L'a-
mour efl aujsifort que la mort. En effet, c'est la
force infinie de Tamourdu Pere Eternel pour les
hommes , qui l'a porté à livrer son Fils unique
pour eux à la mort , quoy que même ils fusièntses
ennemis ; Sí c'est ce raême amour qui a porté le
Fils à suivre les desseins de fbn Pere & à dostner
volontairement sa vie pour leur salut , l'abandon-
nant à toutes les douleurs & à toutes les ignomi
nies de la croix. Mais l'on peut bien encherir icy
fur l'expression du Sage , & admirer avec l'Apô-
tre la force infinie de l'amour divin Sc l'abyme in
sondable des miísericordes de Dieu , qui a (b) en
glouti la mort en viíloire, ôté sen éguillon qui est
le peché , & triomphé du sepulcre Sc de fa cor
ruption. Jefus-Christ paroit donc dans l'augusre
Sa-
(-0 Cant.8.#.<í. (b) i;Cbr.if.jf.f4.yj.
t§ de ses effets. Ch. 6. 577
Sacrement de l'Eucaristie èomme la victime glo
rieuse , qui a operé par ses souffrances Sc par se
mort tous les miracles de ce divin amour. O mon
Dieu, que cet amour qui a produit tant de mer
veilles dans la nature Sc dans vous-même , pro
duise dans mon cœur une horreur extremes éter
nelle pour le peché, une gratitude profonde, &
ineffaçable de toutes vos bontés pour moy, un
amour reciproque Sc tout brûlant de zele pour
vôtre gloire ! ô charité immense du Pere Sc du
Fils, consumés, detruisés entierement dans moy
toutes mes inclinations charnelles , Sc tous les liens
qui m'attachent à toute autre chose qu'à vous !
Vous avés triomphé de la corruption du sepulcre
Sc de la force de la mort , triomphez de mon
amour propre ; aneantifsés dans moy le peché , qui
est le germe de la corruption Sc í'éguillon de la
mort. Vousj divin amour, qui êtes le germe Sc
la source de la vie, rendés-vous le Maitre absolu
de toutes les puisiànces de mon ame , de mon corps
& de mon cœur, afin que deformais vous ysoyés
l'unique principe de mes desirs, de mes actions , Sí
de mes mouvemensí
2í Une autre merveille dont j'ay eu quelques
fois la vûe , Sc qui m'a beaucoup animé, c'est le
defir infini que Dieu a de se communiquer , Sc de
nous élever à la pleine participation de se Divini
té. Cette vûe bien penetrée decoUvre tant de mer
veilles de l'airiour que Dieu porte aux hommes»
de la felicité à laquelle ils font appellés aprés les
miseres de ce monde , de la dignité de leur créa
tion, puis qu'ils ne sont faits que pour poflèder
O û 2! . Ditu,
£78 De la Communion ,
Dieu , de l'ardeur infinie que Dieu a de s'unir à
eux, & de la parfaite correspondance à laquelle
on est obligé ; qu'aprés tout cela , il n'est pas pos
sible qu'une bonne ame fuye les recherches si
preísantes d'un Dieu. Elle desire ardemment de
son côté de mourir à tout pour être diíposée à un
si grand ouvrage d'amour. Pour ce qui te regar
de , mon ame , tu és extraordinairement appelléc
à la solitude, & à te dégager de l'embanas des
affaires du monde. Aye attention à la grace qui
te sollicite , Sc répons de ton côté à l'amour de
Dieu , qui t'est si clairement connu à cet égard.
Tu n'as que cela à faire. Ainsi tu ne dois jamais
te por;er aux autres emplois que par les ordres ex
prés que tu en recevras de Dieu.
j. Une pratique encore fort utile pour bien
faire son action de graces aprés la Communion ,
est de s'abandonner absolument & lans reserve au
pouvoir Sc à la dependance de Jesus-Christ, qui
entrant chés nous, "y doit être le Maître , Sc y
commander comme Souverain. Son divin Esprit
retient quelques fois une ame auprés de luy , se
plaisant à l'entretenir Sc à l'unir à luy par un sen
timent très-doux de fa presence. Il ne faut pas
que nous nous imaginions de ne rien faire en de
meurant ainsi simplement unis : car c'eít faire ce
que Dieu desire, & operer avec luy le très-grand
ouvrage de sa grace , qui est, l'union de l'ame
avec fa Divinité. Cette union est un repos de
l'ame , lequel se trouve dans elle en differentes
manieres; tantôt il est dans toute l'ame , tantôt
dans ce qu'on appelle partiesuperieure, quelques
de fis effets. Ch. 6. 579
fois même il se retire dans la partie là plus élevée
de la volonté: ce que nous remarquons être quel
ques fois arrivé à Jesus-Christ luy-même, & prin
cipalement sur la croix, & dans fa priere de Geth-
femané,un peu avant qu'il fût saisi par les Juiss.
Si l'ame est ridelle, elle aura un très-grand foin de
ne pas interrompre son union ; Car le trouble de
ce qu'on appelle partie inferieure & senfitive de
l'ame, ou les distractions de ^imagination , peu
vent bien luy ôter quelque chose de sa tranquil
lité , mais non pas la détruire : mais elle est beau
coup affoiblie & preíque entierement êtouffée par
les passions violentes, par les inquiétudes Sc les
soucis rongeants, par les plaisirs des sens. C'est
pourquoy il faut être mort à tout cela, & travailler
incesiàmment à y mourir.
4. Il arrive aussi quelques fois que Jesus en,
trant dans l'ame ne luy donne point cette union
si agreable ; mais qu'il l'en prive , soit pour la
chatier à cause de ses imperfections , soit qu'il l'ap-
plique à d'autres choses, desirant d'elle des servi
ces exterieurs pour le prochain. Il faut alors que
l'ame demeure en paix , & qu'elle sacrifie de bon
cœur ce qu'il y a de plus excellent au monde , je
veux dire, la jouisiance de Dieu, à Dieu luy-
même, lequel prend son bon plaisir à se voir ainsi
honoré par sa creature. Dieu se plait souvent à ,
être glorifié de la sorte par les ames pures : & les
ames se trouvent elles-même êlevées à une très-
grande pureté par ces sacrifices, dans lesquels el
les renoncent aux plus cheres caresses de Dieu ,
pour s'abandonner plus purement à Dieu , & ne
Oo 3 s'at-
5'80 *De la Communion ,
s'attacher qu'à luy seul. Or les lumieres d'une
bonne ame augmentent à mesure que son cœur se
purifie & se detache des creatures : son union avec
Dieu devient plus intime , & même les delices d«
sa jouissance plus parfaites , quand il plait à Dieu
de les luy feire goûter. O qu'il est vray que c'est
dans le fonds d'une ame pure & d'un cœur desin-
teresié,qui ne cherche que le bon-plaisir de Dieu,
que se passent les plus nobles operations de l'a-
mour Sc de la grace, cachées à tout le monde &
connues à Dieu seul IL'ame mêmenereconnoit les
communications interieures de Dieu qu'aprés plu
sieurs experiences qui la rendent sçavante dans
les secrets de la vie sor-humaine & spirituelle , où
les sens ni la raison ne connoisiènt rien , Sc qui
luy font voir clairement la verité de cette parole
de l'Apôtre, que (*)/''homme animal & terrestre
est bien éloigné de pouvoir comprendre les choses
de Dieu, ni avec tous les efforts de ses medita
tions Sc de ses êtudes , ni avec toutes les lumieres
de fa sagesse Sc toute l'étendue de son Esprit. II
se flatte veritablement de voir clair dans les cho
ses de Dieu : mais sa vue se terminant toute à
leur écorce , il ne se repait que des vaines idées de
son imagination , Sc s'applaudit mal-heureusement
des illusions de ses rêveries. Mon Dieu ! Vous ne
faites vôtre demeure que dans une ame pure Sc
dayis un cœur sincerement & absolument devoué
à vôtre service. Vous n'éclairés des lumieres de
vôtre grace qu'un œil simple, dégagé de la dupli^
cité de l'amour propre Sc de tout autre attache-

(') i.Cor.z.?.i4v
® de ses effets. Ch.7. j8i
ment qu'à vous seul. Donnés-moy , dans vos mi
sericordes cette pureté d'ame, ce devouement sin
cere , cette simplicité d'attachement à vôtre seul
service, afin que je connoisiè vôtre volonté pour
y obéir purement , & que je ibis éclairé dans les
voyes de vos desseins sur moy pour y courir de
toutes mes forces. Soyés vous seul mon Docteur.
Dissipés toutes les tenebres de mon cœur & de
mon esprit, & empechés moy de courir après les
égaremens des Docteurs de chair & de sang , &
des Sages du monde.

CHAPITRE VIL
Divers effets de la Sainte Communion. Vues
de l'Ame dans la transformation. La grace de
la Communion ne tend qu'à aneantir dans nous
les effets de Vamourpropre. Changemens très-
grands produits par laCommunion sur quelques
Serviteurs de Dieu ; matsfort petits fur le com
mun des Chrétiens.

I. TEus un jour cette pensée, qui m'occupafort


J aprés la Sainte Communion durant quelques
heures , sçavoir , que le principal effet de la Com
munion est de produire dans le veritable Chré
tien une union intime avec Jesus-Christ. Cette
union consiste dans une association parfaite avec
ses êtats & ses mysteres; & cette association est ce
qu'on nomme transformation en Dieu , laquelle
transformation rend une personne toute divine,
la met toute dans les inclinations & les interêts de
Dieu; de lòrte que devenant divine par grace,
Oo 4 ellp
581 *De la Communion ,
elle n'a point d'autres inclinations que les inclina
tions d'un Dieu : elle ne respire que l'amour & la
gloire de Dieu: elle ne vit que de la vie de Dieu.
Dans cette vue , qui me paroiflbit très-claire , je
voyois la bassesse& l'imperfection des sentimens,
Sc des actions purement naturelles ; je veux dire ,
qui n'ont que les purs motifs de la vie animale &
humaine. Je m'êtonnois de l'aveuglement des
hommes , qui font tant d'êtat d'un mouvement
animal Sc purement humain , dont cependant la
bassesse est infinie, Il me semble que je n'avois ja
mais fi bien connu le miserable êtat d'une ame im
parfaite , & l'importance de s'avancer de toutes
ses forces dans la perfection. Cette lumiere m'ê-
loignoit merveilleusement de l'imperfection, m'ins-
pirant encore à present autant d'horreur pour el
le , que j'en avois auparavant pour le peché mê
me, Il me scmbloit que Jesus , qui par un mira
cle d'amour, de misericorde, & de benignité ad
mirable , s'abaissoit fi prodigieusement dans le Sa
crement de la Communion pour venir vivre dans
moy & m'animer de son Esprit , me sollicitoit
d'une maniere extraordinaire, à m'êlever des bas-
sellès de la vie animale Sc humaine à la vie de la
grace Sc sur-humaine : à quoy je sentois de fi for
tes inclinations , & de fi puissantes obligations par
mes Communions frequentes , que j'aurois mieux
aimé, mourir que de relâcher &de donner un seul
moment de ma vie à un mouvement purement
animal ôc humain , Sc qui n'auroit point eu pour
principe la soy Sc le dessein determiné de le faire
dans l'ordre de Dieu,
, j a.»
Ç£ de ses effets. Ch 7. 583
2. Il fout que nous tendions incesiàmment à
la pureté de la vertu de Jesus ; & si pour y en
trer plus promtement & plus parfaitement il faut
quitter mes emplois , mes biens, mes amis, quit
tons les, mon ame, & prenons en leur place les
pauvretés , les mepris , les douleurs , Sc tout ce
que le monde appelle miseres de la vie. La pui
reté de la vertu de Jesus me ravit Sc m'anime
à sa poursuite : il n'est point de creature que je
n'abandonne avec joye , ni de dissiculté que je ne
surmonte aisément dans l'ardeur que je me sens
pour y arriver. O mon bon Jesus, éloignés moy
par vôtre sainte grace de tout ce qui met opposi
tion à cette divine transformation , & faites que
je ceíîè d'être ce que je suis selon l'homme Sc selon
la chair, pour être selon la grace ce que vous
êtes! Quand est-ce que je seray tout uni & trans
formé en vous ? Quand me seray-je entierement
oublié Sc renoncé moy-même, pour ne penser plus
qu'à vous êc n'operer plus que par vous ; afin
qu'ainsi absorbé je demeure veritablement dans
vous , 6c que vous demeuriés dans moy tous les
jours Sc tous les momens de ma vie ? Etant de
cette maniere uni avec vous je connoîtray vos se
crets, je sçauray vos desseins , je verray avec vous
Sc par vos lumieres les voyes que vous tenés, Sc
que vous voulés que vos membres tiennent pour
glorifier vôtre Pere. Vous êtes (*) la lumiere du
monde. Celuy qui vous suivra ne marchera pmm
dans les tenebres. Eh ! qui est-ce qui peut être
mieux instruit des secrets du Pere, de ses desseins'
. . ' Oo y . êc
(*) JeanS.^.n.
584 De la Communion,
Sc de ses pensées que son Fils bien-aimé ; que la
Sagefle Etemelle ; que celuy qui étant unaveçle
Pere , entre dans le sacré conseil de la Divinité ?
Ce divin Fils, qui estl'unique & le veritable doc
teur de notre ame, daigne nous les enseigner par
ia parole , & nous les montrer dans les exemples
de sa vie. Il éclaire interieurement nos esprits : il
purifie nos cœurs : il nous soutient dans nos foi-
blesies. Etant si liberalement favorisés de tous ces
iecours, regardons, approuvons , imitons. Voila
la vraye transformation.
3. La grace qui nous est donnée dans la Sainte
Communion ne tend qu'à aneantir dans nous
toutes nos inclinations charnelles, au lieu deíquel
les elle nous en donne d'autres toutes conformes
à celle» de Jesus Chriít : & une ame ne devient
capable des communications de la Divinité qu'à
mesure qu'elle se purifie , & qu'elle devient con
forme à Jesus-Christ. Or l'ame n'a de pureté Sc
de conformité avec Jesus, qu'autant qu'elle a de
part à l'Esprit du Verbe incarné ; & cet Esprit n'a
d'autre but que celuy de nous crucifier & nous
faire mourir à toutes les inclinations de l'amour
propre. Le premier pas même que doivent faire
les Chrétiens pour entrer dans l'Ecole de Jesos ,
est de prendre la resolution de renoncer à l'amour
propre &de se crucifier; Tefos aísurant luy-même
qu'on ne peut être son disciple , ni être par con
séquent éclairé & conduit par son Esprit, fâns cet
te resolution sincere. Que le discernement des Fi
deles est different de celuy des hommes du mon
de ! & que les penfies d'un homme éclairé par
& de ses effets. Ch.7. 585"
l'Esprit de Dieu , sont éloignées d'un homme qui
vit dans les seules lumieres de la sagesiè humaine J
4. Il y a des ames dans lesquelles l'Esprit de
Jesos fait de fi merveilleuses impressions dans la
Sainte Communion , que le changement qui s'y
fait en elles n'est pas moins grand que l'est celuy
de la terre & du fumier changés par le Soleil en
quelque belle fleur , ou en quelque beau & ex
cellent fruit: ce qui nous fait voir, qu'il y a sous
les simples & foibles apparences de ce Sacrement ,
une vertu secrete qui peut changer les Chrêtiens
les plus imparfaits en de grands serviteurs de Dieu,
Mais une des choses du monde qui me donne le
plus d'étonnement , est que Jesus fasiè d'ordinai
re si peu de changement en nous dans nos Com
munions. D'où vient qu'il n'y opere point des
merveilles , luy qui durant les jours de fa chair a
donné lavûe aux aveugles, gueri les maladies les
plus incurables , resiùscité les morts , & fait tant
q autres miracles surprenans? Son Esprit entrant
& habitant dans nous comme un grain dp semen
ce divine , qui ne fait que des productions gran
des & admirables , n'en devroit-il pas faire dans
nous de pareilles ? Jesus devroit former en nous
Jesus, & y produire par sa grace tous ses senti-
mens , remplir nôtre vie de tous les êtats de la sien
ne. Cependant il ne fait presque rien dans moy ! *
il ne me dépouille point de mes humanités & de
mesfoiblefles pour vivre de fa vie. Cela me don
ne de grandes frayeurs: &dans la crainte que j'ai
de n'apporter pas aísés de preparation à mes Com
munions , j'implore aveç instance les misericor
des
6 *De la Communions
des infinies de Dieu , dans lesquelles seules jé
mets toute mon esperance,
CHAPITRE VIII.
Un autre effet de l'Eucaristie est l'union de l'A-
me fidelle avec Jésus. Cette union produit
dans elle les dispositions du Verbe incarné. Cet
te union representée parla Divinité & Ïhuma
nité unies en Jesùs-Christ , & faisant une unité
entre Dieu, Jesus, & elle , que la grace tra
vaille à perfeèìionner durant cette vie ; mais
laquelle ne se consomme que dans le Ciel.

i.T E Seigneur Jesus nous fait manifestement


J-* connoître les desseins qu'il a dans l'Euca
ristie par la priere qu'il fit à Dieu son Pere dans
le tems de l'institution de ce Sacrement, (a) Je vous
prie, dit-il , mon Pere, qu'ils soient participons
de l'union qui efl entre nous. Ainsi l'union de Je
sus avec Dieu son Pere est lo modelle de l'union
qu'il veut que les Fideles ayent avec luy ; Sc l'u
nion de l'ame avec Jesus est un effet necessaire du
Sacrement de l'Eucaristie dans ceux qui y partici
pent comme il faut & dans les desseins du Seig
neur Jesus.
2. Mais cette union parfaite Sc consommée de
l'ame en JeCus-Christ ne se sait que lorsque par
les attraits de la grace toutes les inclinations de
l'amour propre font aneanties , & les inclinations
spirituelles êtablies à leur place , n'y ayant plus
dans l'ame que les pures diípositions du Verbe

(w) Jean 17.jf.11.


& de ses effets. Ch. 8. 587
incarné. Une ame qui se sent dans cet êtat à la
Sainte Communion doit demeurer simplement
unie à Jesus present , & recevoir en quietude les
effets de la grace qu'il opere dans elle , qui sont ,
de ne la laiíser plus vivre à elle-même ni en elle ;
mais de la faire entrer dans les êtats pauvres &ab-
jets de Jesus , pour vivre à l'avenir comme luy
& par son Esprit non plus comme le Monde
ni par l'esprit du Monde : de maniere qu'on puisse
dire d'elle à l'égard de Jesus ce que Jesos dit de
luy-même à l'égard de son Pere , (a) Celuy cjni
me voit, voit mon Pere , , qu'ainlì on n'ait qu'à
jetter la vûe sur cette ame & sur fa conduite,
pour voir en elle Jesus-Christ & la conduite de
fa vie.
3 . La divinité & l'humanité sainte unies en Je-
sus-Christ sont encore une vive image de l'union
qu'il veut que nous ayons avec luy dans la sainte
Communion. Mais parce que l'humanité sainte
est comme absorbée dans la Divinité d'une manie
re ineffable , & qu'il n'est point d'union entre les
choses créées qui puisse bien faire comprendre ni
l'union de l'humanité sainte avec la divinité , ni
même l'union de l'ame avec Jesus-Christ , à cau
se de la distance infinie qu'il y a des choses divi
nes aux creatures ; l'ame fe contente de conside
rer ces divines unions dans la lumiere de Dieu ,
& d'entrer dans l'admiration , le respect: & l'a-
mour. Et comme elle voit que le dessein de Je
fus-Christ, qui l'unit à elle est de la consommer
en luy-même , elle y acquiesoe , & s'y abandonne
ab-
t<0 Jean 14. f.$.
y88 *De la Communion ,
absolument, souhaitant de pouvoir dire avecI'A-
pôtre S. Paul («) , je ne suis plus , je ne vis situ , je
n'ay plus ni être ni vie que l'être&lavie de Jesus-
Christ , qui me consomme dans luy. Mais il elt cer*
tain que cette haute consommation est l'efFet d'un
parfait amour , Sc qu'elle ne se peut operer que par
la destruction de tout ce qui n'est point Dieu : ca
qui par consequent coute bien cher à la nature *
Sc demande une ame bien genereuse & fort fidele
aux inspirations de la grace. C'est peu de chose
que d'en avoir certaines lumieres superficielles St
paflàgeres : on ne doit pas même faire grand fonds
sur des lumieres plus profondes Sc plus solides , fi
on ne les employe à une pratique exacte des pu
res vertus dans toutes les occasions qui se presen
tent, Sc dans toute l'étenduè delagracequi nous
v est donnée.
4. Rien ne touche davantage une ame qui con-
noit Sc sent cette haute consommation dans elle
que les inventions amoureuses de la sageíse âc de
la misericorde de Dieu , qui luy sait Voir avec
quelle plenitude il communique sa divinité aux
Fideles dans la Communion en les y unisiant avec
son Fils. O que la dignité des ames pures est
grande quand elles communient ! O que toutesi
les grandeurs de la terre sont basses $ Sc qu'elles
paroifsenr clairement de purs néants en comparai
son. Car quelle gloire est comparable à Celle d'u
ne ame qui sc voit si intimement unie avec la di
vinité ? Mon Seigneur Sc mon Dieu , que la vue
des merveilles & des profonds secrete qui sont BfstJ
ser
(*) Cal.i.jf.io.
de ses effets. Ch.8. 589
fermés «lans vos mysteres, est douce , claire, &
penetrante , poHr uneame à qui vous daignes les
manifester !
5. Comme lePere &le Fils ne font qu'un, &
que le Verbe* & l'humanité sainte ne font qu'un }
de même l'ame doit entrer en unité avec Jesus ,
de maniere que Jesus soit tout en elle , & elle tou
te en Jesus ; que Jésus opere dans elle , qu'il y
prie, qu'il y adore, qu'il y aime, qu'il y travail
le, qu'il y souffre ; & qu'elle de son côté faffè
toutes choses en Jesus : de forte que cette parfaite
union fait une unité entre Dieu, Jesus, & l'arue*
& entre toutes leurs operations i & êtablit entr'eùx
une communauté de biens ; toutes lesquelles cho
ses sont beaucoup au dessus de nos expressions.
Enfin cette union sublime rend l'ame toute divi
ne» puisque Dieu est demeurant & operant en
elle , & elle en Dieu , selon cette parole de Jesus
luy-même,'(/ï) 11 demeure dansmoy, &je de
meure dans luy. La grace est toujours occupée à
perfectionner cette unité durant la vie du Fidele
fiir la terre : ce ne fera que dans le Ciel qu'elle
aura sa consommation parfaite. O aimable Jesus ,
avec quelle bonté traités-vous nos amesdans le di
vin Sacrement de l'Eucaristie ! Vous vous y cachés
fous des apparences simples & viles pour donner
de l'exercice à nôtre foy , qui vous y voit nean
moins fort clairement. Vous vous y manifestés pâ*r
les effets de vôtre grace , & par les sentimens di
vins que vous imprimés dans les ames qui vous
reçoivent , pour donner de l'exercice à nôtre
amour.
[a) Jean iy.y.4. j.
S 9° 'De la Communion ,
amour. Qu'est-ce que le Fidele peut fairese voyant
si prevenu , si convaincu , si presie par ^expe
rience de vos bontés ? que peut-il làire , si ce
n'est aimer , aimer , aimer ? O mon Dieu ! com
bien une bonne ame n'a-t-elle pas à cet égard de
fèntimens de vos divines misericordes sur elle,
qu'elle ne peut exprimer ?

CHAPITRE IX.
Un troisième effet d'une bonne Communion est
un grand amour pour Dieu. Cet amour ac
compagné de toutes les perfeBions cjui peuvent
lui donner plus d'éclat; caché dans la plupart
des Fideles tmais paroijsant dans quelques-uns
d'une maniere merveilleuse. Illusion de certai
nes gens qui s'engagent dans les allions exte
rieures de la piété plus par les mouvemens de
leur naturel que par ceux de la grace. Quels
sont les vrais caraBeres de la Charité. II n'y
a que les Ames mortes à elles mêmes & vivan~
tes en Dieu qui soiem bien disposées à connoitre
les mysteres & à executer les desseins du pur
amour & de la Charité.

i . ï A Communion receuè" dignement produit


1—« encore dans le cœur du Fidele un grand
amour pour Dieu & pour le prochain: Car c'est
ky proprement le Sacrement dcl'amour, où tout
nous parle d'amour, tout ne respire qu'amour,
tout nous porte à l'amour. Je fus un jour fort oc
cupé de cette pensée devant & aprés la Sainte
Communion, que toutes les perfections de Dieu
... netant
& de ses effets. Ch, 9] 5:91
n'êtant qu'une même chose , quand l'une veut
paroître dans tout son éclat, toutes les autres se
donnent à elle & luy cedent toute leur excellen
ce, comme pour augmenter son lustre. Il mesem-
bloit donc que l'Amour divin , voulant foire voir
sa magnificence dans le S. Sacrement de l'Euca-
ristie, l'Eternité,l'Immensité,la Sagesse, laTou-
te-puissance , la Justice , la Misericorde , & tou
tes les autres perfections divines , contribuoient à
fbn dessein tout ce qu'elles avoient de plus rare ;
afin que FAmour parût dans ce mystere comme
dans son triomphe, un Amour éternel, immen
se, sage, tout-puissant, juste , misericordieux ; en
un mot , comme l'amour d'un Dieu adorable , où
éclatent toutes les perfections divines. De-plus,
chaqu'une de ces perfections épousant les inclina
tions de l'amour, qui est liberal & magnifique,
me sembloit agir magnifiquement & liberalement
dans une ame où elles font reçues avec l'amour
lorsqu'il y fait son entrée triomphante au moment
de la Communion. Car l'Amour divin produisant
dans l'ame un amour reciproque , l'Eternité luy
donne la durée & la perseverance ; l'Immensité
luy inspire une étendue d'affections & de bons de
sirs qui n'a point de limites ; la Sagesse la met en
possession d'un monde de lumieres divines ; h
Toute-puissance luy communique une force in
vincible, qui surmonte toutes les dissicultés quel
que grandes qu'elles soient. Ainsi la sainte Com
munion ne produit pas simplement dans l'ame les
sentimens d'un amour divin , mais d'un amour ac
compagné de toutes les perfections qui luy peu-
Pp vent
fi)% De la Communion ,
vent donner plus de lustre Sc plus d'excellence.
2. O que le commerce qui se fait entre Jesus-
Christ& les Ames pures dans ce divin Sacrement
est admirable pour les Fideles qui en ont les lu
mieres , Sc qui en sentent l'essicace ! Mais lemon-
de est trop grossier pour le découvrir , ne voyant
que ce que les sens & les yeux de la chair luy pre
sentent.
5, La plupart des ames pures , degagée* des
honneurs , des richesses , des plaisirs , & de tout
attachement à la terre, pour ne vivre plus que pour
Dieu, paroissent veritablement au dehors steriles,
de demeurent cachées sous une vie simple , reti
rée, obseure, miserable: mais elles sont pleines au
dedans d'un feu sacré qui les embrase de zelepour
h gloire de Dieu , & d'amour pour le salut du pro
chain : & c'est au milieu de leur retraite , de leur
obseurité , de leurs miseres , qu'elles forment des
prieres ardentes, qui font une partie de ce feu &
de ce sel de la terre, dont il est parlé (a) dans
l'Evangile, qu'il plait à Dieu d'employer pour
empecher la corruption &la destruction des hom
mes, pour les purifier & pour les sauver. Il y en,
a cependant d'autres qui , se sentant animées par
ce divin feu , qui s'est augmenté en elles par le
frequent usage de la Communion, paroisient au
dehors si puissantes en exemples Sc en paroles ,
que tous leurs mouvemenssont preíque autant de
miracles. C'est ce qui a fait les conversions de
plusieurs grands pecheurs, & même quelquefois
les changemens des Etats entiers , operés par un
seul
(a) Matth.y.tf.rj. Marc u.f.49.
Ç£ de fis effets. Ch. 9. 59 j
seul ou par un petit nombre de semblables servi
teurs de Dieu.
4. En effet , cet auguste Sacrement est plein
de grandes Sc prenantes circonstances qui nous
inspirent la charité d'une maniere toute particulie
re , ^Ecriture en employant même les moins con
siderables , comme est l'idée du pain dont on s'y
sert, composé de plusieurs grains unis ensemble ,
pour nous en faire un motif d'amour Sc d'union
entre nous, &afin d'établir dans nos cœurs cette
Divine diíposition qui fait un des principaux ca
ractéres de la Religion Chrêtienne , qui a mêmtì
porté le Seigneur jefus à s'asiujettir à toutes les in
firmités , & à toutes les miseres de la nature hu
maine , jusqu'à vouloir mourir pour nous sur un
bois mfeme. Mais quoy qu'il se trouve , pat
la grace de Dieu , quelques bonnes ames dans
le Christianiíme, pénetrées & embraféesde charité ;
neânmoms il faut avouer que cette excellente ver
tu, qui est l'ame de toutes les autres, y est très
fare & très-peu connue'. Combien n'y voit-onpaa
même de ces Chrêtiens zelés , qui se mêlent de
travailler à la conversion des pecheurs , des he'r
rctiques , des infideles , pendant qu'ils vivent enco
re eux-mêmes dans h diísolution &les égaremens
du peché ! Eh que peut-on attendre de tels ze
lateurs ! Comme ils n'ont pas mis en pratique la
leçon que le Seigneur Jefùs donnoit à S. Pierre,
de fè convertir & de s'affermir luy-même dans
la foy avant que d'entreprendre de convertir &
d'affermir ses frères ; ils fc laiffèrtt aller à tous les
excéî d'un' cœur transporté par les pafBons les
Pp i Flus
594 25* la Communion ,
pltis effrenées d'un zele aveugle & furieux.
5. Il y en a un grand nombre d'autres que la
Providence retient dans quelques bornes de mo
deration à cet égard-cy : neanmoins comme ils
reconnoisiènt peu aussi la necessité d'un interieur
'bien établi, &qui fasfè attention auxmouvemens
de l'Esprit de Dieu dans nos cœurs , ils font tou
jours hors d'eux-mêmes , courant les maisons &
les assemblées, s'engagejmt par tout dans les affai
res de la charité Sc dans les exercices exterieurs
de la pieté , sous le pretexte specieux du zele pour
la gloire de Dieu & le service du prochain ', quoy
qu'ils ne se donnent dans le fonds tous ces mou-
vçmens que pour satisfaire principalement leur
naturel remuant, ou leur genie curieux &leger,
lans y être appliqués par la conduite de la grace.
Aussi voit-on que tout ce qu'ils font est presque
lâns fruit & pour eux & pour autruy; Djeu ne benis-
íânt pas des desseins qui viennent plûtôt de i'hom-
me, que de l'inspiration de son Esprit. Et s'ils
veulent s'examiner serieusement , ils trouveront
qu'ils ne font que s'affermir de jour en jour avec
ce zele mal-conceu dans les inclinations de l'a-
mour propre: gens inconstans , inquiets, sembla
bles à ces feux folets, qui, agités par le moindre
mouvement de l'air , voltigent de toutes parts
dans les tenebres de la nuit lans êclairer & fans
rien brûler, & conduisent enfin ceux qui les sui
vent , dans des marais embarrasiànts , ou dans
de dangereux precipices.
6. L'Ecriture nous enseigne (a) qu'on peut
sous.
de ses effets. Ch.9. 5'95"
souffrir le martyre , £}ns aimer véritablement Dieu ;
diltribuer tous ses biens aux pauvres, sans avoir
une veritable charité pour eux.; faire des miracles
jusqu'à transporter les montagnes , courir les mers
Sc les terres pour Jfoire des proselytes , jeuner Sc
prier frequemment , en un mot s'employer à tous
les exercices corporels de la Religion , fans en
posseder l'ame Sc le pur amour. S. Paul , qui avoit
reconnu que l'amour propre dominant, soutenu
du temperament, de l'éducation , St d'un certain
faux sentiment d'amour de Dieu , peut pratiquer
à sa façon les œuvres de la pieté ; & d'ailleurs
&ant touché de l'illusion deplorable de tant dè
Chrêtiens sur ce sujet, a jugé à propos de nous
faire une énumeration exacte des qualités essen
tielles qui composent le pur amour , ou la vraye
charité.
7. La charité, nous dit ce S. Apôtre , [à] est
pattente, Sc douce , nous portant à souffrir avec
une entiere resignation à la volonté de Dieu St
une 'extreme douceur envers nôtre prochain , les
injustices qu'il nous fait , quelque grandes Sc quel
que frequentes qu'elles soient, nous rendant d'un
facile accés à toute sorte de personnes ; prompts
à leur rendre tous les services qui dependent de
nous; circonspects à éviter toute occasion de que
relle , de division , de froideur avec elles ; hum
bles Sc dociles pour nous laisser instruire Sc rame
ner à nôtre devoir toutes les fois qu'il en est be
soin; unis d'affection non avec les sages St les
Pp 3 grands
(a) X. Cor. 13. jfr. 4,&c, Charitas patìense/l , btnign*
ç<)6 ^De la Communion ,
grands du monde, mais avec les petits, lesquels
sentant leurs foiblesses & leur neant , travaillent
dans la crainte de Dieu 8c à leur salut Sc au salut
du prochain.
Cette sainte charité fait que nous (a) s'aidons
par nos prieres , par nôtre debonnaireté , par nôtre
constance à suporter ses defauts , au lieu de l'affli-
ger, de le scandaliser, de le rebuter, del'aigrir,
soit par les manieres orgueilleuses d'une science
enflée, en nous applaudisiànt de nos dons, Sc y
cherchant nôtre propre gloire ; soit par l'abus de
nôtre pouvoir Sc de nôtre credit , en entrepren-
' nant audacieusement tout ce que nos pflions nous
peuvent suggerer dans la veuë de nous venger de
fés mepris , ou de le soumettre à nos (èntimens.
La chant* ne souffre point qu'il y ait (£) ni le
gereté, ni empressement , ni trouble dans nôtre con
duite envers le prochain : elle conserve toujours
en nous la bienseance , la tranquillité d'ame , le
' recueillement interieur: elle tient en bride Pacti-
vité de nôtre naturel, qui ne cherche qu'à s'écha-
per, pour nous occuper hors de nous-mêmes ;&
ne nous laisse engager dans les exercices exterieurs
que dans les occasions où la grace Sc la providen
ce nous appelle bien clairement.
La charité (c) n'est ni envieuse , ni interessée :
elle a un attachement sincere 8c une affection
ve-
(a) Non tmulatur non infiatur nm agit tndecorì.
(b) Non agit perperapi (alii, non efl prseceps , garni-
la, levis, inconstans ); nonprocax, injolens , ttmeraria ,
(c) Non qutrit a#t. su» fitnt , (non invidet) ntn pri«
tutur, (vél exacerbamr,) non cogitât maint».
de ses effets. Ch. 9. 5'97
veritable pour le prochain : elle nous porte à nous
rejouir des biens qui luy arrivent comme s'ils nous
arrivoient à nous-mêmes , & à être sensibles à ses
maux comme à nos maux propres. De plus com
me la charité n'est ni colère pour se laisser empor
ter à des actions ou à des affections dereglées ; ni
soupconneuse , pour croire facilement que les irre
gularités qui nous frapent d'abord dans la condui
te de nôtre prochain soient effectivement telles
qu'elles nous paroissent : elle nous, met dans une
excuser , autant que la
faine raison & la justice le peuvent souffrir : Sc
bien loin de permettre de penser seulement aux
moyens de luy nuire, elle nous oblige à chercher
toutes les voyes dont nous pourrons nous aviser
pour tâcher de surmonter le mal par le bien : de
sorte que c'est à tous ces égards qu'on peut dire
ávec S.Pierre, que (a) la charitécouvre unegran
de multitude de pechés.
Neanmoins la charité qui (£) ne se rejouitpoint
de l'iniquité de son prochain , mais qui se rejouit
de decouvrir en luy la verité & la justice , n'a
garde de l'entretenir dans ses vices par une flate-
rie lâche , ou par une indulgence basse & timide :
Elle tâche de le gagner à Dieu par une douceur
sage, par une ardeur circonspecte, constante, &
magnanime, (c) passant par dessus tout , croyant
tout , esperant tout , supportant tout ; n'y ayant ni
dissicultés, ni travaux , ni peines , ni genre de
mort
(a) I.Petr.4.^. 8.
(b) Nongaudet super imquititte,cc)iga:idet itutem verh
(c) Owninsnfftrtjmni* çrtdit,omniafierat}omniasujl
jy8 *De la Communion ,
mort qu'elle ne subisse courageusement lors qu'fj
s'agit de le secourir. Et c'est à ceci qu'on doit en
core rapporter cette parole du Diíciple bien- aimé
de Jesus, (a) que nous devons donner notre vie
pour nos freres de même que Jesus-Christ a donné
sa vie pour nous.
8. Ce sont-là les caracteres que l'Apôtre S.
Paul marque être neceííaires à une veritable cha
rité : mais il n'y a qu'une ame tout-à-fait morte à
elle-même , bien attentive & soumise à la grace ,
qui soit disposée comme il fout pour connoitre les
mysteres , Sc pour executer lesdesieins de la cha
rité ou du pur amour envers Dieu & envers le
prochain. Cependant la plupart des Chrêtiens
s'endorment tranquillement , comme les vierges
folles de l'Evangile, dans la vaine esperance de
suivre l'Epoux divin; quoy qu'ils êtouffent ou dis
sipent leur grace dans la multiplicité & l'embarras
des occupations où ils s'engagent sans son ordre;-
ou qu'ils la perdent par leur negligence, ou la
corrompent par leur aigreur, par leur sensualité,
par leur interêt , par leur orgueil, Neanmoins
c'est cette huile sainte, cette onction sacrée, que
le Fidelle sage doit avoir soin de conserver chere
ment dans son interieur, pour ne recevoir ni dç
lumiere , ni de mouvement que d'elle seule dans
toute sa conduite ; puiíque c'est par elle feule que
mourant à tout pour vivre veritablement & uni
quement à Dieu, il est enfin introduit & reçu fa
vorablement aux nôces mystiques de l'Agneau.

(o) i.Jc«n;.#.i£
Ç£ de ses effets. Ch.io. 5'99

CHAPITRE X.
Un quatrième effet d'une bonne Communion est
la force & la perseverance dans la vie spiri
tuelle. Lajouiffance du Souverain bien donne
une grande paix à ÍAme , quoi que pourtant .
çette paix ne soit parfaite que dans le Ciel:
mais le pur amour lui inspire la dependance
. absolue aux volontés de Dieu : L'Ame regar
dant Jesus çomme son tout, riaspire qu'à lapu-
reté de íamour divin.

I. T?N entrant dans l'Eglise à dessein d'y aller


X_rfà la Sainte Communion , j'y entendis chan
ter ces paroles prises du Psalmiste, (à) Ils mar*
chent de force en force pour se rendre sur la mon
tagne de Sion & s'y presenter devant Dieu i j'en
fus très-vivement touché, Se elles me firent es
perer que je reeevrois aílés de forces du pain di
vin de l'Eucaristie , pour m'êlever au dessus des in
clinations de la chair, & qu'êtant ainsi fortifié &
revêtu de l'Esprit de Jesus, je pourrois enfin mon',
ter sur la Montagne de Dieu, je veux dire, ar
river à la perfection' de la vie sur-humaine, où
personne ne sçauroit arriver par ses propres forces.
2. Le Seigneur Jesus nous ayant donné ce Sa
crement fous la forme d'une nourriture , nous
marque' clairement par là qu'il nous l'a donné
comme un principe de force & de vie. Il nous pro
teste de plus formellement luy-même , que c'est
une vie toute celeste, far qui la mort n'a aucun
Pp 5 pou-
(a) Psal. 83.(84.) f. 9.
6oo *De la Communion ,
pouvoir; (a) Celuy, dit-il, qui mange ce pain 't
vivra éternellement. En effet , que devons-nous
penser du pain celeste , du pain vivant., & qui
contient en luy les sources intarisiâbles de la vie,
si nous en usons souvent dans les diípositions où
nous devons être pour le bien recevoir ? O assu
rément il ne manquera pas de nous donner la per
severance & la perpetuité de la -vie spirituelle de
la grace !
3. Il est vrayque la perseverance de la vie de
la grace est la plus excellente & la plus rare de
toutes les graces : mais , mon ame , ne desespe
rons pas de l'obtenir du Pere des misericordes,
quelque excellente & quelque rare qu'elle soit,
puis qu'il daigne nous donner son Fils unique,
qui est infiniment plus que la grace de \z perse-
verance. Les Fideles puisent icy dans la même
source où les Bien-heureux puisent dans le Ciel,
Se les Bien-heureux puisent dans cette source une
vie éternelle de .gloire ; ainsi , mon ame , tu y
puiseras , si tu és fidele , une vie perpetuelle de
grace; qui est une assurance & les premices d'une
vie éternelle de gloire. Pense serieusement , que
comme ce seroit une chose plus que monstrueuse
qu'un Bien-heureux se dégoutât de cette source de
toutes les joyes , dont il joùit dans le Ciel , qu'il
voulut la quitter, & cesser de vivre de la vie di
vine & bien-heureuse ; ce seroit en toy une cho
se plus qu'horrible si tu ne perseverois constam
ment dans la vie de la grace, & dans l'union avec
ton Dieu. Lorsque le Sauveur du Monde daigne
ve-
(4) Jean cf. fi.
^ de ses effets. Ch. 10. (Soi
venir te visiter , & faire même sa residence dans
le milieu de ton cœur , garde toy bien de suivre
l'exemple des Gadareniens , qui le presserent de
sortir de chès eux : entre plûtôt dans les sentimens
del'Epousc, disant avec elle, {a) II s'est donnéà
moy ; je le pojsede ; je ne í'abandonner ay plusja
mais.
4. Quelle satieté & quelle profonde paix nc
donne point à l'ame la jouísiànce du souverain
bien ! Mais il est cependant vray que cette paix
profonde ou cette satieté , n'est parfaite que dans
le Ciel. La plus grande jouissance que nôtre ame
puisse avoir sur la terre ne fait que î'alterer : plus
elle goûte Dieu , plus elle le desire : comme elle
ne voit point de moyen de contenter pleinement
son desir qu'après cette vie , elle souffre un mar
tyre qui la fait mourir & vivre tout ensemble : sa
douleur est pleine de douceur, & sa douceur de
vient une langueur, qui luy donnant une forte
pente vers son Dieu , la dégoûte de toutes les
creatures , & l'en retire enfin entierement. Rien
ne luy plaît dans cet êtat , que ce qui augmente
fa flamme ; elle n'entend rien avec plaisir si on
ne luy parle de son Dieu : elle ne peut lire avec
goût si elle ne lit quelque chose qui l'attache à
luy : les conversations luy deplaisent si l'on ne s'y
entretient de son amour. Mon Dieu ! vous voyés
le fond de mon cœur. J'y sens ce que je ne puis
exprimer : je n'ay pas même d'idée bien distincte de
ce que j'y sens. Helas,que ne souffré-je pas ! Cepen
dant je ne voudrois pas ne point souffrir : mon
cœur
(a) Cant^.^.*.
6o^ *De la Communion , .
cœur est si agité & si alteré, qu'il ne peut & no
veut rien faire qu'aspirer après une plus amplç
possession de vôtre intìnie Bonté.
5. C'est beaucoup , ô Jesus, divin Redemteur
du Monde, c'est beaucoup que vous daigniésvous
donner à moy dans vôtre Sacrement avec tant
d'amour: mais helas! en vous y donnant à moy,
vous m'y donnés un tresor caché. Je vous pos
sede, & je ne jouis pas de cette chere possession
comme je souhaiterois d'en jouir. Je fuis à peu
près dans l'état du bon vieillard Simeon, quibrû-
loit du desir de vous voir , pendant qu'il vous te-
noit entre ses bras. Il est tems, mon Seigneur,
laiffés aller mon ame en paix : faites moy sortir
de cette vie mortelle , puisque j'ay vû entrer dans
moy l'Auteur du salut & le principe de la vie im
mortelle. U est vray que je trouverois l'accomplisse-
ment de tous mes desirs dans le sejour des Bien
heureux : neanmoins je ne desire pas d'y être éle
vé, jusqu'à ce que ce soit vôtre bon-plaisir. Oui,
mon Dieu , l'amour que je me sens pour vous
me fait bien tendre à l'union beatifique : mais ce
même amour m'en retire aussi , & m'inspire une
entiere indifference , & une dependance absolue
de vos divines volontés.
6. Mon doux Sauveur , que vos providences
sont admirables ! Vous me dpnnés la vfìe pre
cieuse de la force &de la pureté de l'amour, qui
doit resider dans une ame que vous daignés unir
à vous. Je m'abandonne plus que jamais à vôtre
divine volonté. Conduisés-moy où il vous plaira :
je ne puis vòus demander rien davantage. Puis
que
de ses effets. Ch. 10. 603
que vos miísericordes sur moy vont au delà de
mes esperances , & que vous jugés à propos de
vous donner à moy d'une maniere si pleine dans
ce divin mystere , je me donne tout entier à
vous, ne me reservant rien que la seule fonction
de demeurer aneanti en vôtre presence, afin que
vous operiés vous seul en moy , selon vos des
seins, qui font grands, & cachés à ma connois-
lânce: car qui peut comprendre, Seigneur, les
desièins d'un Dieu, qui vient loger dans la basseilè
de mon êtat !
7. L'arrivée de l'Esprit, & du Règne de Dieu
dans un cœur paroit douce ; mais cependant il
faut que ce cœur se resolve à souffrir l'ardeur du
feu que ce regne y apporte : car Jesus-Christ est
(a) venu apporter sur la terre un feu merveilleu
sement actit, qui doit non seulement devorer ses
ennemis ; mais encore consumer dans ses Fideles
tout ce qu'il y rencontre de charnel & de terres
tre. Ainsi il n'y a plus de vie animale , mondai
ne , & humaine pour un cœur où Dieu regne
absolument ; plus de plaisirs . plus de consolations,
même divines ; plus d'appuy dans les creatures ,
même les plus saintes ; plus de pente pour aucu
ne disposition, si ce n'est à la supreme indifferen
ce. On n'y trouve plus rien que les abjections,
les aneantisièmens , les pauvretés, les abandon-
nemens : on n'y remarque plus d'autre science
que celle de Jesus crucifié , ni d'autre sagesse que
ía folie.
8. C'est à ce coup, ô bon Jesus 1 que je dois
uni-
(«) tue 11.
604 2)* /á Communion *
uniquement dependre de vôtre grace , n'ayant
plus de recours qu'à vous seul. Vous êtes mort
Pere , qui daignes me nourrir même de vôtre
propre substance. Vous êtes la feule force qui me
soutient dans mes foiblelles. Vous êtes le seul cen
tre qui me donne le repos dans mes inquietu
des , vous êtes la feule fin où se terminent tous
mes desirs. Je n'y pas de grandes vues de vô
tre amour : j'en sens seulement de grands ins
tincts dans mon cœur , qui me font desirer cet
amour dans sa pureté, Sc qui me font écrier con
tinuellement , ô pur amour ! ô pureté d'amour
pour mon Dieu ! heureux est celuy qui vous
cherche ! plus heureux encore celuy qui vous pos
sède! mais parfaitement heureux celuy qui perse
vere &qui meurt dans vôtre joùisianceî
g. Frape , mon ame , à la porte des misericor
des infinies de ton Dieu , & le prie de te don
ner cette pureté d'amour : il a promis de l'ouvrir
avec joye à ceux qui y frapent ; de se laisier trou
ver benignement par ceux qui le cherchent ; de
donner avec la liberalité d'un Dieu à ceux qui
luy demandent dans la simplicité de leur cœur.
AlFure toy dans ses promesses. U est la fidélité
même. Il ne manquera pas d'achever dans toy
les desieins de fa grace , de se former en toy une
Epouse chaste , fans reproche , fans tache , áf
qui l'aime enfin avec la pureté de Famour qu'ii
exige de ses Fideles, & aprés laquelle t& aspires.

CHA
& de ses effets. Ch.n. 60?

CHAPITRE XI.

Un cinquième effet d'une bonne Communion efl


l'amour des croix, qui sent les moyens dont
Dieu se sert pour purifier ses élus. Que l'on ne
reconnoit pas les fruits d'une bonne Communion
par les douceurs du cœur &par les lumieres de
l'esprit ; mais par l'avancement d'une amedans
l'amour des croix, & dans la mort aux crea
tures & à elle même.

I . T TN cinquiéme effet d'une bonne Commu


nion, qui est operé fortement Sc essicace
ment dans le cœur du Fidèle , c'est l'amour des
croix Sc des humiliations. Le mal-heureux Adam
voulut se soustraire à l'obéïssance de son Souve
rain , en devenant rebelle à ses ordres , Sc atten
ter à la felicité Sc à la gloire de son Createur, en
satisfaiíant les desirs de son amour propre Sc de
son ambition , qui le porterent à souhaiter de de
venir semblable à luy. Le Fils de Dieu pressé de
compassion pour ce mal-heureux, & plein de zele
pour reparer l'offense faite à son Pere , a trouvé
à propos de prendre le contrepied de la rebel
lion Sc de l'attentat d'Adam, qui est, de renon
cer à fa volonté , & de se soumettre aux mépris
Sc aux souffrances. Ce sont auflî les deux con
ditions absolues qu'il impose à tous ses Diíciples,
en termes exprés , sçavoir , en premier lieu le
renoncement à leur volonté 'tSc en second lieu, la
soumission à la croix des mépris Sc des souffran
ces.
6o6 De la Communion l
ces. (a) Si quelqu'un , dit-il, me veut suivre &
être de-mes disciples, il faut qu'il se renonce fòy-
même, & qu'il porte sa croix. S.Paul est entré
fi avant dans ces sentimens de son divin Maître ,
qu'il nous affùre que (s) le monde étoit crucifiéà
sen égard , & luy à l'égard du monde : c'est- à-
dire, que ce que le monde regarde comme son
souverain bien, comme sont l'independance. les.
honneurs , les richesses , les plaisirs , il le regar-
doit avec aversion & avec horreur ; & qu'au con-
contraire , il regardoit comme des biens excellens
ce que le monde fuit Sc. abhorre le plus , comme
sont l'abnegation de soy-même , les contradictions,
les foiblesses, les mépris, & les souffrances.
2. En effet, les croix & les humiliations sont
des moyens admirables pour faire réussir les des
seins de Dieu sur ses élus. C'est par elles (c) qu'il
accomplit dans eux les souffrances du corps de sen
Fils. C'est par elles qu'il (d) les rend conformes
à l:'image de sen Christ. C'est d'elles dont il prend
la matiere du creuset & du feu dont sa providen
ce se sert pour les épurer & pour les santifier.
Puis donc qu'il est vray que la Sainte Commu
nion sert à unir plus êtroitement les Fideles avec
Jesus , & à les faire entrer plus intimement dans
son esprit & dans ses desseins; il faut neceflaire-
ment, si elle est frequente & bien faite, qu'elle
nous inspire enfin l'amour des croix , des humi
liations, des contradictions, & des souffrances.
3. De
{a) Matth. 16. tf.14. (b) Gal.tf.tf. 14.
(c) Coloss. 1.^.z4. (d) Rom. 8.^. »8.
1
& deses effets. Ch. î i . 6of
3. De-plus , si nos ames sont veritablement af
famées & alterées de Jesus dans la Sainte Com
munion , qui est le Sacrement de nôtre nourritu
re spirituelle , il est certain que Jesos y vient dans
elles pour les nourrir effectivement de son Esprit
&de fa vie, Sc leur communiquer par conscquent
ses desirs & ses inclinations , de même que la vian
de communique au corps ses qualités. Ce qui fait
que plus on communie souvent, plus on doit être
penetré des desirs & des inclinations de Jesus. Et
l'on en doit être d'autant plus fortement penetré,
que le caractere propre de ce pain celeste n'est
pas d'être changé en nous comme un pain mort,
mais de nous changer en luy comme un pain de
vie, qui a même la source delavieresidentedans
luy. De sorte qu'une Communion bonne & ve
ritable, élevant l'homme au deffùs de luy-même
en luy communiquant l'Esprit de Jesus, scssenti-
mens, & sa vie , luy inspire le pur amour de
Dieu , & l'union parfaite à ses volontés. Or l'a-
me n'est disposée à vivre par l'Esprit de Jesos au
pur amour de Dieu & à la parfaite union à ses vo
lontés , qu'à proportion qu'elle est dépouillée des
creatures & d'elle-même : & il est de-plus vray
que les diígraces & les croix sont les moyens les
plus essicaces que la Providence employe pour
nous dépouiller de tout , & nous faire mourir à
nous-mêmes. Ainsi il faut conclurre, que l'Esprit
de Jesus, qui est abondamment communiqué au
Fidele dans une bonne Communion, luy doit ne-
cesiàirement faire regarder les croix & les disgra
ces comme de veritables beatitudes. Croix, pu-
ret*
608 'De la Communion,
reté d'amour , union , Dieu seul , voila les degres
par lesquels la grace nous fait monter à la perfec
tion de la vie spirituelle , & à quoy nous appelle
nôtre fidelité.
4. Cette doctrine , qui enseigne au Fidele de
mettre sa joye & sa felicité dans les croix, est ve
ritablement repugnante aux Maximes du Monde
Sc aux inclinations de la chair. Cependant elle
regne constamment par tout dans les êcrits de l'Al
liance nouvelle. S. Pierre & S. Jacques veulent
(rf) que nous considerions comme le sujet d'une
grandejoye les diverses épreuves, ou les diverses
afflictions que Dieu nous envoye. S. Paul con
gratule les Thessaloniciens [b) des afflictions Sc
des persecutions qu'ils avoient souffertes en em-
brasiànt l'Evangile ; il se rejouit avec eux de ce
qu'ils les avoient souffertes avec la joye que le
St. Esprit inspire aux Fideles au milieu de leurs
maux ; & les avertit que c'étoit par ces afflictions
qu'ils êtoient devenus ses imitateurs & les imita
teurs du Seigneur Jesus. Le Seigneur Jesus luy-
même (c) met au nombre des beatitudes la pau
vreté, les persecutions , les calomnies , les ou
trages ; nous apprenant en termes exprés d'en fai
re la matiere de nôtre joye Sc. de l'épanouissement
de nos cœurs ; nous assurant enfin que cette dis
position de nos ames est comme le premier pas
qu'il faut faire pour entrer dans son école, puis
qu'on ne peut être son Disciple à moins que d'ê
tre serieusement resolu à se renoncer soy-même ,
&
(a) Jaq.r.jfc*. i.PJer. 1.^.6. (b) i.Thess.i.^tf.
(c) Matth. y.jMo.&c.
fëî de ses effets. Ch. 1 1. 609
& à porter sa croix. O que les premiers ruaV
mens de la science dejesus sont sublimes! O que
c'est avec raison que l'Apôtre avance hardiment
cette sentence dans fa premiere Epître aux Co
rinthiens , que (a) la foiblejse de Dieu ejïplits for
te, & sa folie plus sage , que la sagesse & la force
de tous les hommes ! que ce qu'il y a de plus bas ,
de plus simple, de plus foible dans la science de
Jesus, a plus d'élevation , plus de lumieres, plus
de grandeur, qu'il n'y en a dans toute la sageflè
Sc toute la prudence mondaine réunie ensemble.
y. Il est donc neceflàire d'être serieusement
averti que le fruit que nous recueillons d'une
bonne & Sainte Communion ne se reconnoit ni
par l'abondance des douceurs sensibles de nôtre
cœur , ni par l'augmentation des lumieres de nô
tre entendement ; mais par une determination
forte & resolue de nôtre volonté à mourir à soy-
même. Plus on avance dans cette mort, plus on
croît dans la pureté de l'amour de Dieu. L'Esorit
de Jesus , qui doit être la nourriture de nôtre
amour dans le Ciel, où il fera parfaitement pur,
est aussi* dans le Sacrement de l'Eucaristie la nour
riture de nôtre amour sur la terre , lequel doit
être très,pur , c'est-à-dire , fans mêlange de tout
ce qui n'est pas Dieu. Or cela ne se peut faire
que par la mort à toutes les creatures & à nous-
mêmes: & cette mort n'est produite que par la
mortification & par la souffrance de tout ce qui
crucifie la chair.
6. Mais , mon ame , où en somrnes-nous ? Tu
Q£ z as
, («0 i.Çor{
61o <De la Communion ,
as déja communié si souvent, &tu as cependant
encore tant de repugnance à souffrir ! Le Verbe,
qui vient dans le Fidele, & qui s'incarne , s'il
faut ainfi dire , de nouveau dans luy , lorsque le Fi
dele participe comme il faut à l'auguste Sacrement
de la Communion, ne produiroit-il pas danstoy
la grace signalée de l'amour des croix , s'il te
trouvoit bien disposée pour l'y recevoir? Certai
nement celuy qui communie souvent , Sc a de
l'averlîon pour les croix , communie imparfaite
ment: Car il ne reçoit point les principaux effets
de l'union divine , qui font de nous faire aimer
dans ce Monde ce que Jesus y a le plus aimé ?
O mon Dieu , jusques à quand vivrons-nous dans
les bas sentimens de la chair? Aye honte, mon
ame , de vivre fans souffrances ; puis qu'elles
augmentent & épurent l'amour dans les enfans de
Dieu. Grave cette devise an milieu de ton cœur
en caractéres vifs & ineffaçables, OÙ SOUF
FRIR, OU MOURIR: parce que le Fidele qui
vit lans souffrances dans cette vie, craind d'y vi
vre sans amour. J?
CHAPITRE XIL
Comme Jesus a reçu dans l'union hypojiàtìque la
plenitude des lumieres , il en fait part à ses
Fideles dans l'union sacramentelle , Ó" leur
impose l'obligation de vivre dans le monde com
me il y a vêcu: d'où s'ensuivent quatre veritét
importantes pour la conduite de l'Û4me fidelle.
i.T'Eus un jour cette vûe-cy après la Sainte
J Communion, sçavoir, que comme Jesus a
te
têdefes effets. Ch.n. 611
reçu de son Pere dans l'union hypostatique la pleni
tude des lumieres & du vray amour ; de même il en
faisoit part aux ames ses Epouses dans l'union sa
cramentelle : qu'ensuitte il leur imposoit une obli
gation très êtroite de vivre de fa même vie, de
se conduire par ses mêmes lumieres, d'entrer dans
la conformité à ses êtats. Cette lumiere me de
couvrit plusieurs verités importantes pourmacon-
duitte; premierement, que l'efprit du Christia
nisme est un esprit de croix ; que les graces qui
nourrissent & entretiennent cet esprit , sont un
fruit de la croix ; qu'ainsi le pain qui fait ses deli
ces , ne luy inspire que des sentimens de croix.
2. Que Jefosnous ayant fait paroitre la pureté de
son amour en mourant pour nous , nous ne pou
vons reciproquement donner à Jesus de plus
grandes preuves de nôtre amour durant cette vie,
qu'en mourant à nous-mêmes pour l'amour de
luy , & en aimant la croix qu'il veut que nous
portions aprés luy. 3. En troisiéme lieu, qu'il faut
que nous ayons une trés-grande attention à l'Es-
prit de Jesus residant en nous , lequel nous four
nit souvent des croix de Providence ; que nous
devons avoir un fort grand soin de les embrasier
toutes cherement & amoureusement lorsqu'il daig
ne nous les envoyer. 4. Qu'il n'y a , enhn , que
les ames amoureuses des croix , qui goûtent les
joyes de l'eforit & les suavités divines : Car Dieu,
qui repand l'absynte & le fiel dans les plaisirs mon
dains, repand souvent dans nos souffrances des
joyes ineffables, & qui nous ravisient en admi
ration.
3 î.J'ay
6i v ^De la Communion ,
2. J'ay encore reçu cette lumiere dans la Sain
te Communion , que Jesus a été comme un So
leil éclipsé durant les jours de sa chair : mais qu'il
est maintenant dans le Ciel tout plein & tout
rayonnant de lumiere & de gloire ; qu'à mesure
que les ames communiquent à son éclipse & à ses
tenebres , elles ont part à ses lumieres & s'élèvent
à sa gloire. Cette verité se rapporte à celle de
l'Apotre , quand il dit , (a) que si nous souffrons
avec Jesus , nous regnerons avec luy. Pourquoy
donc fuyons-nous les mépris & les souffrances de
la croix, puiíque ces souffrances êc les tenebres
où nos ames sont plongées avec Jesus, sont une
semence abondante de lumieres , d'amour , de
santification , de consolation ; & un divin germe
de la parfaite beatitude. Car(£)/« affiliions de ce
monde , qui même dans le fond sont très-legeres , &
passent bien-tôt, produisent en nous le poids d'une
gloire éternelle & d'une souveraine excellence.
Enfin, pour entrer dans la pensée du pieux Tho
mas à Kempis, qui est certainement celle de tous
les autres serviteurs de Dieu qui ont une idée
distincte desvoyes du salut, ,, qu'on aille dans le
s, Ciel, qu'on parcoure la terre, qu'on se tourne
s, de tous côtés pour chercher les meilleures, on
,,n'en trouvera nulle part ni de plus agréables à
„ Dieu , ni de plus seures , de plus santifiantes ,
„de plus glorieuses pour leFidelle,que les voyes
„ de la croix.
3. Mon Dieu, quand commenceray-je la pra
tique d'une vie toute crucifiée ? C'est-là la vie
vraye-
{*) í.Tím.i.^.n. (b) î.Cor.4,#.i7.
^ de ses effets. Ch. iz. 613
vrayement Chrêtienne , la vraye vie spirituelle,
la vie de la grace Sc toute sur-humaine. Quand
aimeray-je les mépris, les contradictions, les in
justices , les affronts , les humiliations ? Mon
Dieu, que je commence dés ce moment à écou
ter vôtre voix, à vous obéir effectivement, paf-
sant par desiùs tous les sentimensde l'amour pro
pre ; qui vous doit être continuellement sacrifié.
O mon ame , ne t'afflige plus des choies qui m'hu-
milient, Sc qui me detruisent. PJus je feray hu
milié & detruit, plus je seray mort au monde. Je
dois donc tendre incesiàmment vers les choses
que le monde abhorre , Sc m'éloigner de celles
qu'il recherche avec fa prudence charnelle : mais
je le dois faire promptement , rachetant le tems
perdu de ma vie passée, puis que je suis déja avan
cé en âge , Sc que je n'ay pas encore bien com
mencé. Devenant abject selon le monde, je ré-
pondray à la grace de ma vocation , qui m'appel-
le extraordinairement à l'humiliation , à la retrai
te , Sc à une vie obscure : mais c'est par ces mê
mes moyens que j'arriveray à la paix interieure
de mon ame , Sc que je deviendray un homme
d'Oraison. Assistés-moy de vos puissantes graces,
mon Dieu, afin que je persevere dans les desseins
de vôtre divine vocation.
4. Suivons Jésus, mon ame: renonçons à nos
aises Sc à nos inclinations, Sc portons la croix
aprés luy. Il a marché à grand pas dans les voyes
de l'humiliation & de la souffrance où son pere le
mettoit, tout son soin êtant de cooperer à ses
desseins éternels sur luy. Suivons le courageufe-
Qcj 4 ment
6i4 'De la Communion , &c.
ment fi nous voulons cooperer à ses deflèins éter
nels sur nous. Marchons hardiment dans les ru
des & saintes voyes de nôtre divin Chef. Ne
craignons point nôtre foiblesiè naturelle , puisque
nous y sommes invités par ses exortations, animés
par son exemple, conduits par ses lumieres, sou
tenus par son Esprit. Tenons pour folie tout ce
qui est contraire à fa sagesiè. Enfin , quittons
pour une bonne fois toutes les vanités de la terre
pour ne nous attacher qu'à luy seul.

FIN,

TRAI-
TRAITE

DES CROIX,

o u

DES SOUFFRANCES

extérieures & intérieures.


6i6
SOMMAIRE
DES
CHAPITRES.
Chapitres.
I. L'amefidelle a une très-grande estime pour les
croix.
II. L'ame fidelle aime & reçoit les croix comme
des faveurssingulieres.
III. L'ame fidelle desire les croix avec ardeur.
IV. Les croix font la couronne d'un vrai & d'un
grand martyre pour l'amefidelle.
V. Sentimens de l'ame fidelle en jouiflànce dans
la perte des biens.
VI. Sentimens de l'ame fidelle en joùisiànce du
rant une maladie.
VII. Sentimens de l'ame fidelle dont l'efprìt &
le corps sont en croix & en souffrance dans
une autre maladie.
VIII. L'ame fidelle en croix & en souffrance
interieure.
IX. Pesanteur des croix interieures. Plas les croix
sont 'pesantes , plus ellespurifient l'ame fidel
le & l'unissent à Dieu.
X. Plaintes de l'ame fidelle dans la vue de son
neant , de ses foiblejfes & deses miserespen
dant une suspension extraordinaire de lagrâ
ce sensible sur elle. Les fruits quelle retire
de cette croix.
XI. Recueil d'un entretien sur le sujet de la pa
tience qu'on doit avoir pour ses impersellions
& pour ses defauts.
TRAI-
6ij

TRAITE'

DES CROIX,
o u

DES SOUFFRANCES

extérieures & intérieures.

CHAPITRE I.
JJAme fidelle a une très-grande eftime jour
les Croix.

'Ay de si grandes idées des avantages


que les Croix apportent aux veritables
Fideles , qu'outre ce que j'en ay dit au
sujet de la Communion, je crois de
voir marquer encore icy avec un peu plus d'éten
due mes sentimens fur cette madere. Je prie
Dieu , par la providence de qui je me trouve en
gagé dans ce deffein, de me faire la grace que je
puisiè l'executer fous la conduite de son S. Esprit.
I. Je commenceray donc par dire, qu'il n'y a
rien fur la terre en quoy le Fidele têmoigne plus pu
rement son amour pour Dieu que dans les souffran
ces, & que c'est dans cet êtat qu'il luy fait fes
plus excellens sacrifices; puis qu'il ne peut rien
faire d'avantage que de se détruire pour l'amour
de luy, âí de s'anéantir pour le faire regner ab
solu
618 'Des Croix exterieures
solument dans son cœur. C'est pourquoy je fais
bien plus d'êtat de S. Paul chargé de fers dans un
cachot avec Silas , & couvert des meurtrissures
des coups de foijet qu'on luy avoit donnés , que
de ce même Apôtre ravi jusqu'au troisiéme Ciel;
ik. je ne trouve nulle part Jesus plus grand du
rant les jours de fa chair, que lorsque je le con
sidère attaché à la Croix , insulté , & outragé par
les hommes, & abandonné par son Pere.
2. Oui certainement, ce divin Sauveur n'a rien
fait de plus noble ni de plus illustre for la terre
que de mourir dans les douleurs & les opprobres
de la Croix. C'est ce qui a procuré un honneur
infini à Dieu son Pere, &luy a fait rendre à luy-
même tant d'hommages par toutes les ames qui
ont bien connu la gloire de cette Croix, oùêtant
(a) élevé, il a attiré toutes choses à luy. Un Tu
dele qui le voit sur ce Throne de ses ignominies
aime à le posseder dans cet êtat durant cette vie,
comme les Bien-heureux aiment à le posseder
dans la gloire. Il dit dans le secret de son cœur,
cu même publiquement de bouche dans les occa
sions ; il est vray que je ne puis jouir pleinement
sur la terre de mon souverain bien ; mais par fa
grace je puis souffrir pour luy , & c'est-là ma gran
de consolation. La jouissance est veritablement
plus douce à la Creature ; mais la souffrance est
plus agreable au Createur : ainsi je trouve ma
joúisiànce dans les miseres de mon exil.
f 3. Puisque cela est , mon ame , console toy
dans les differens êtats de souffrance où il plaira
à
(a) Jean 11. 3a.
-tê interieures. On. t . 619
s Dieu de te mettre : pourvu que tu souffres tu dois
être contente; car tu ne sçaurois delirer un êtat
meilleur pour toy que celuy de la souffrance. Si
tu n'as point le don d'Oraison , & que tu sois dans
les secheresses d'esprit , souffre & sois contente :
car souffrir vaut mieux que d'être dans la Con
templation, quand tu serois même ravie jusqu'au
troisiéme Ciel. Si tu es malade , arrêtée dans ton
lit, & privée ainsi de la Communion & des au
tres exercices publics de la pieté , souffre & sois
contente: caf il váut mieux être dans les rigueurs '
de la pure Croix , que d'être dans les douceurs
des exercices spirituels. Si tu ne peus rien faire
pour le service de ton prochain , souffre & sois
contente: car c'est moins d'agir que de souffrir' Si
tu rencontres des obstacles qui fassent échouer
toutes tes entreprises de devotion , souffre Sc sois
contente ; car souffrir vaut mieux que reussir. Si
tu as le corps mal fait &l'eíprit petit, capable de
très-peu dechose; pourvu que tu sçaches souffrir
avec patience, ton Esprit est grand, &tu es une
personne sort bien faite : car ton esprit Sc ton
corps plaisent beaucoup à Dieu. Enfin , sois per-
soadée que la plus belle science de ce Monde est
de sçavoir souffrir; que la plus grande adresse est '
de sçavoir souffrir; que la plus grande fortune est
de souffrir.
4. Quand une ame ne veut point souffrir dans
ce Monde , elle ne veut point être à Dieu. Car
puis qu'elle ne luy peut être rien ou fort peu par
la jouissance , qui n'est pas pour le tems de ce
pelerinage, & qu'elle ne veut pas auffi luy apparte
nir
6io Des Croix exterieures
nir par la souffrance , elle ne le peut posseder.
Or ii elle ne le possede pas , elle se laisse necef
sairement entraîner par l'amour propre dans fa
jouissance des créatures, & de-là dans l'erreur &
dans le desordre. Pour ce qui te regarde, mon ame,
n'oublie jamais ta devise favorite ,ou souffrir,
ou mourir; puis qu'une vie sans Croix est une
vie fans amour , & que Dieu ne se trouve point où
l'amour n'est pas ; car (a) Dieu est amour.

CHAPITRE n.
X' Ame fidelie aime & reçoit les Croix comme des
faveursJìngulieres.

t. f^Es paroles qui se disent si souvent & par


tant de personnes, il faut gaffer sa vie
doucement, font indignes d'un Chretien : car c'est
dire, qu'il faut vivre charnellement, & fiiivreles
basses inclinations de l'amour propre. Il n'y a rien
de grand ni de beau , aprés la divinité , que la
Croix deJesus-Christ; il faut ou jouir avec la di
vinité, ou souffrir avec l'humanité. Plus nous souf
frirons avec l'une , plus nous jouirons avec l'au
tre: car lesames qui font conduites par la jouissan
ce, font necellàirement éprouvées par de gran
des souffrances ; à cause que les souffrances la pro
duisent & l'augmentent : & l'experience fait bien
voir que la moindre jouissance de la Creature di
minue de la jouisiànce de Dieu. C'est pourquoy
les Fideles qui ont travaillé serieusement à leur sa
lut, (b) l'operant avec crainte & avec frayeur,
ont
[a] i. Jean 4. f. S. (£) Phil. 2, f, ni
të interieures. C)\.i'. 6zt
ont eu soin de vivre d'une manière austere, & de
reduire leur corps fous la servitude sage & pru
dente de la simple necessité. Mais nous étendons
presque toujours cette necessité à trop de viandes,
à trop de recréations , à trop de commodités. La
nature vit de peu. Les crieries vaines & tumul
tueuses du monde, & la crainte de perdre nos lan
tés nous entretiennent dans la molesse.
2. O que l'on peut bien dire avec raison , qu'il
est peu de vraye & de solide vertu ; puis qu'il est
peu de personnes qui aiment à souffrir ! Cepen
dant on ne s'avance dans la perfection de cette
vertu , que tant de gens estiment fans la connoî-
tre , qu'à mesure qu'on souffre : Car cette parole
de l'Ecriture est certaine , (a) que ceux qui veu
lent vivre avec pet é en Jesus-Christ , souffriront
des croix & des persécutions ; non seulement de
la part du Monde, de leur chair, & de leur esprit;
mais encore de la part de Dieu-même. Enfin,
c'est-là la grande voye pour aller à la perfection
de l'amourdans ce monde-cy; &il est assuré que
les lâches & les timides n'y arriveront jamais.
3. Une marque que nous marchons assés bien
dans la voye des souffrances, est quand nous pos
sedons la paix intellectuelle , qui n'empeche pas
dans nous les sentimens que l'amertume de la
Croix donne à la nature ; mais qui nous inspire
une douce inclination à les embrasser & à les che
rir , les recevant comme des saveurs singulieres que
Dieu nous fait,quoy que la nature les voye à regret,
& les regarde comme des infortunes. Le Fidele
peut neanmoins chercher à adoucir l'amertume de
(«) z.Tim.3.jf.:z. ses
'Des Croix exterìeufùs
ses Croix au milieu des repugnances naturelles ,eri
les considerant fous differentes vues, tantôt en les
acceptant comme de justes & salutaires chatimens
de ses pechés; tantôt en les recevant par un esprit de
sacrifice aux interêts de Dieu & de fa gloire ; tantôt
dans le dessein de former en luy l'image de Jesus
souffrant & aneanti ; tantôt dans la simple vûe de se
soumettre aux ordres de la divine Providence. Lors
que Dieu a de grands desseins sur l'ame,c'est-à-dire,
lors qu'il la destine à se faire beaucoup aimer par
elle , il luy fournit de grandes occasions de souf
frances ; Sc alors il faut qu'elle ait un très-grand
foin d'être fidelle à la grace qui l'appelleàlacroix,
considerant que c'est une des plus précieuses fa
veurs qu'elle puisse recevoir íur la terre.
4. Cependant ce que Jesus assure, (a) qu'il y
en a plusieurs d'appellés , mais peu d'elus, est
une des verités les plus sensibles de l'Evangile
pour ceux qui font reflexion sur les devoirs du
Christianisme , & fur la conduite generale des hom
mes. Les lumieres, lesfehtimens, les motions , &
tous les autres secours de la grace , ne leur man
quent pas de la part de Dieu, qui employe toute
sorte de moyens pour tâcher de les amener à la
perfection : (car (é) quel soin y a-t-il à prendre
pour sa vigne que le Seigneur ne prenne dans la
vûe d'en recueillir sesfruits?) mais mal-heureu
sement les hommes manquent de fidelité de leur
côté, & negligent les invitations de la grace pour
suivre leur legereté & les desirs de leur chair. Ils
ont trop de tendresse pour leur sensualité ; trop
d'e-
(a) Matth.ió.J. 16. (I) Isa. $.^.4.
Ç£ interieures. Ch. %. 613
d'êgards humains , trop d'attachement à leurs
biens , à leurs parens , à leurs amis. Il y a même
des gens qui font une profession très-particuliere
de la pieté, parce qu'ils s'imaginent d'y trouver une
vie pleine de paix & exempte de croix : mais ce
font au fond des gens charnels , & pleins d'eux-
mêmes , revestus seulement de l'écorce de la pie
té, sans en avoir ni l'essencenil'esprit. Le chemin
de la veritable pieté est tout herissé de croix: ainsi
on n'y doit entrer qu'avec une resolution bien fer
me de porter indifferemment tous les êtats où il
plaira à Dieu de nous mettre , pour y être cruci
fiés à la maniere de Dieu , Sc non pas à la nôtre :
à cause que les croix qui viennent de nôtre choix,
ou que nous nous attirons par nôtre vanité, par
nôtre attachement aux choses du monde, & par
nôtre sensibilité, font ordinairement inutiles, Sc
ne servent même que d'empêchemens ànôtreame;
au lieu que celles que la Providence divine nous
donne, ont un pouvoir tout particulier de nous
fantifier.
ç. Est-il possible qu'il soit aussi rare qu'il Test
effectivement, de trouver des ames vrayemenc
amoureuses de la croix ? Il est certain neânmoins
que le peu d'amour que nous avons pour elle, est
cause du peu de progrés que nous faisons dans les
voyes de la grace; & que ces voyes sont toutes
parsemées de crpix d'un bout à l'autre. Prenons y
bien garde, & nous le verrons très-assurément.
Il est vray que le joug de tant de croix est rude
& accablant pour la chair, qui ne peut en nulle
maniere ni le porter , ni s'y soumettre : mais la
624 Croix exterieures
grace rend (a) et joug doux & léger: ' Deman
dons la donc continuellement à Dieu , afin que
nous embrassions de bon cœur & genereusement
toutes les humiliations & les contradictions qui
nous arrivent soit de la part du prochain , soit de
nos propres imperfections, soit par les ordres se
crets de la Providence. Il y a toujours de quoy
souftxir pour le corps & pour l'esprit : le grand
secret, c'est d'user fídellement & sagement de nos
souffrances.

CHAPITRE m.
L'Amefidelle desire les Croix avec ardeur.

I. TL faut que le Chrêtien ait toûjours une gran


it de soif de souffrir toute sorte de croix dans
quelque êtat qu'il se trouve. C'est là le propre ca
ractere des vrais Fideles , Se la marque certaine
que Jesus-Cbrist est en nous. D'un côté la jouis-
lance & les consolations s'augmentent par cette
soif; & d'autre côté plus le Fidele jouit , plus il
devient altéré non seulement d'une union plus sa
voureuse , mais encore d'une plus rude croix.
Ainsi quand il est dit, auè nous devons avoir em-
j>rainte dans notre ame l'image de Jefits-Christ
crucifié, cela veut dire, qu'il faut que nous ayons
ses sentimens, & que nous desirions de souffrir,
Sc de nous aneantir à son exemple. La joûisiànce
est à la verité le grand desir des Bien-heureux
qui sont dans le Ciel ; mais les souffrances doivent
être le grand desir des Fideles qui combatent en-
' : - . . ' . core
(a) Matth. u.f. 30. '
' & interieures. Ch. f? 615'
eore sur la terre contre kur corruption ; piiís-que
ks souffrances depouillent l'homme du vieil Adam
par une sainte violence, qu'elles rompent toutes
nos attaches aux creatures , separent de nous touí
ce qui est terrestre & impur , comme le feu separe
Por de ses impuretés dans la fournaise; & qu'ope-
rantdansnous la très-grande pureté, elles y pro
duisent enfin le très-pur amour, qui est l'uniquô
fin de nos ames, qui ne font créées que pour ai-
tner Dieu. ; ,'
- 1. 0Jque le calice des souffrances semble bofl
à une ame alterée d'amour pour son Dieu , Sc de
soumission à ses saintes volontés ? Quand la Pro
vidence luy envoie quelque bonne croix, elle fê
trouve desalterée cV soulagée , de même que ce-
luy qui a beu un grand verre d'eau fe ttouve ra-*
fraichi de l'ardeur qui k brûle. Mais que cette di
vine soif est peu cormuë des mondains ! qu'elle
est cachée aux yeux de l'homme sensuel ! Mon
Dieu , que vous êtes peu connu ! Que vous êtes
peu aimé ! O procedé de Jesus , que vous êtes
peu suivi , que vous êtes ignoré de ceux qui ne
suivent que ks lumieres de leurs sens & de leur
raison charnelle ! Envoyés ks rayons de vôtre di
vine lumière fur vos êlus : quand ils la decouvrent,
rien ne leur est plus doux que de souffrir.
X ' 3. Dieu, 'dont la providence est infiniment sa
ge , a trouvé bon de me replonger si avant dans
l'embarras des affaires, qu'il ne me reste que très-
peu de temps pour vajquer à l'O raison , & aux
autres semblables exercices de pieté, dansksjuels
il me faisoit la grace de me donner une joúisiànce
'. Rt î : ' , " abon
5*1 6 23es Croix exterieures
abondante des delices spirituelles de sa presence di
vine : de forte que je me trouve comme un en
fant sevré par sa mere , tout triste Sc tout êperdu
de la grande perte que j'ay faite de tous les avan
tages cc de toutes les joyes de ma solitude. Ce
pendant je ne laisse pas, par fa sainte grace, d'ê
tre au fond très-content , & de me plaire dans
l'êtat present de mon affliction , puis qu'il est très-
propre pour former enmoy Jesus-Christ, Sc me
conduire à la perfection du Christianiíme , ce qui
est leches d'oeuvre, la grande fortune, Sc la bea
titude souveraine de cette vie.
4. Je puis même dire avec verité, que dans cet
éloignement de Dieu , où il me semble que le
tracas me va mettre, mon cœur est plus en repos
Sc plus en joye que dans l'êtat de la jouissance où
j'ay été jusqu'à present: parce que mon exil me
charge d'une pesante croix , Sc que la jouissance
ne me faisoit goûter que des douceurs. Je ne sçay
ce que c'est: mais je vois plus de pureté d'amour,
plus d'abandon , plus de perfection dans ma dis
position presente , crucifiée comme elle est , que
dans celle où je joúissois de l'union de Dieu : ce
qui fait que je demeure en repos, Sc que je vis
lans souci parmi les divers soins des aflàires où je
me trouve engagé. C'est à present que je puis
dire plus veritablement que jamais avec le Psal-
miste , vous sçavés , mon Dieu , que (a) je ne
souhaite rien que vous ni dans le Ciel, ni sar la
terre , puis que vous êtes Sc serés éternellement
mon unique portion Sc mdrí unique heritage. Il
me
(a) Psal.7». (7i.J#.*J.$íïjr.
^interieures. Ch. 3. 627
me semble que ma solitude interieure croît à me
sure que l'exterieure diminué , & que je suis obligé
de vacquer aux affaires. O que les mystéres du
divin amour sont admirables ! Je suis plus mort
que jamais à toutes choses dans ce depouillement
de mon interêt spirituel , ma vie y êtant toute cru
cifiée avec Jesus-Christ , & cachée aveç luy dans
le bon plaiíir de Dieu.
j. Un des plus aimables effets de la bonté de
Dieu est celuy par lequel il daigne nous mettre
en croix, & établir en nous l'esprit de la croix.
Comme il s'aime infiniment, il desire aussi d'être
aimé de ses creatures qu'il a faites capables de son
amour. Pour les y disposer , il leur donne des
croix, qui ruinent en elles ce que le pechéyavoit
produit de contraire à sa grace , êc y produit par
ces diípositions crucifiantes les impressions du pur
amour. O bonté infinie ! je vous remercie de
tout mon cœur de ce que vous me faites souffrir
afin de me faire aimer. Depouillemens , mépris ,
pauvretés, contradictions, calomnies , souffran
ces , venés , je vous ouvre sincerement mòn cœur ;
vous y serés reçues à bras ouverts , puisque IV
mour est à vôtre suite.
• CHAPITRE rw

Les Croix font la couronne d'un vray & d'un


grand martyrepour l'ame fidelle.

I. TE trouve beaucoup de goût à cette pensée de


J S. Clement d'Alexandrie , que les martyrs
ont repandu leur sang pour la foy, &que les Fi-
Rr 3 deles
618 Des Croix exterieures
deles repandent leur foy dans toutes leurs actions
pour faire paroître leur amour envers Dieu. Mais
si les actions des Fjdeles rendent à Dieu un tê
moignage certain de leur amour pour luy , ce té
moignage a fans doute bien plus de poids , quand
jl est fcéelé par leurs souffrances. Les souffrances,
soit interieures oil exterieures , font autant d'im-
preiîìons de la sainteté de Dieu sur nous , lequel
separe luy-même non simplement le corps d'avec
l'ame , (ce que la malice des tyrans execute dans
les martyrs ;) mais l'ame d'avec toutes les creatu
res , pour l'appliquer toute entiere à luy feu!.
Ainsi cette souveraine sainteté ayant une horreur
infinie de tout ce qui n'est point saint & pur,
employe les tribulations copime les moyens les
plus propres dans cette vie pour puriHer ses élus.
2. Quand donc l'ame fe sent comme attachée
à la Croix dans le delaissement , le dégoût, les
détresses d'esprit ; qu'elle ne fasse aucun effort
pour s'en detacher ; mais qu'elle y demeure ainsi
denuée, pauvre, & souffrante tant qu'il plaira à
Dieu, se contentant de cet êtat qui glorifie Dieu
en elle , & la purifie. O que nos ignorances font
à plaindre ', de fuir la Croix ! puis qu'il est certain
qu'elle est la source des graces Se de la pureté ; &
que la derniere des diípositions au pur amour est
4e mourir tout nud en Croix.
3. Lorsque je fuis en Oraison , j'ay une grande
confusion devant Dieu de ce que je souffre si peu,
Sc que je souffre même si mal & d'une maniere
si éloignée des Saints, ces afflictions legeres que
la Providence m'envoye. Ma confusion en est fi
gran
-'Cf| interieures. Ch. 4. 6x9
grande , que je ne puis presque point m'arrêter
en fa presence : de sorte que dans la vue de ma
nudité & des mes miseres , je le prie instamment
qu'il daigne me couvrir des souffrances , des pau
vretés , & des abjections de son Fils Jesus. Ensui
te je fais de fortes resolutions d'embrasier , avec
le secours de son Esprit , toutes les Croix de sa
divine Providence, avec toute la fidelité que la
grace demande.
4. Une aine ne peut être contente qu'en souf
frant. J'ay bien connu par experience cette verité
dans un orage de Croix qu'il a plu à Dieu de
faire tomber furmoy, & qui est déja passé. Je suis
même persuadé qu'on ne sçauroit avoir de verita
ble repos en bornant ses souffrances, mais feule
ment en en desirant de plus grandes : Car il n'y 2
de veritable repos qu'en aimant : Or l'amour,
qu'on a pour Dieu , quand il est sincere , tend
incesiàmment à la pureté , & il ne se purifie ja
mais mieux dans cette vie que par les souffrances ,
comme l'orne se purifie mieux par aucun moyen
que par le feu. ,
5. Je comprens par ces paroles du Seigneur
Jesus; (a) Si quelqu'un veut venir aprés moy ,
qu'il porte sa Croix tous les jours de sa vie , &
qu'il me suive ; je comprens , dis-je , que l'êtat
present de cette vie demande que l'on soit dans
une mort continuelle à toutes choies : à cause qus
la jouissance des creatures a tant de pouvoir fur
npus , qui sommes foibles , qu'elle nous détache
de Dieu. Et comme nôtre amour propre, & la
. Rr 4. lon.
(a) Luc
630 'Des Croix exterieures
longue habitude que nous avons à chercher 8c à
prendre nos plaiiirs Sc nos delassemens dans les
choses créées , nous rendent cette mort penible
8c rude , elle est pour nous une croix fâcheuse &
un martyre long & ennuyant. Ainsi il faut avouer
que la souffrance est grande pour ceux qui veulent
posseder Dieu comme il faut.
6. Sur tout quelle pesante croix n'est-ce pas
pour les pauvres Fideles lors qu'il plait à Dieu de
se cacher &de se rendre insensible, ne leur don
nant aucune consolation ni divine , ni humaine ?
Certainement le simple martyre est beaucoup
moins rude. Aussi Dieu ne laisse-t-il pas long-
tems une ame dans cet êtat-là , & il vient bien-tôt
à son secours par une surabondance de ses graces
Sc de ses joyes divines, qui la recompensent abon
damment de toutes ses peines : car Dieu goûté
un seul moment donne plus de joye au Fidele,
que les Croix les plus sensibles Sc les plus longues
ne peuvent luy donner d'amertume.
7. Dieu juge à propos quelque fois dans le
conseil de son infinie sagesse de permettre que ses
plus fideles serviteurs soient tentés en plusieurs
manieres , tantôt contre la chasteté , tantôt contre
la charité , tantôt leur foy est attaquée , tantôt
leur humilité. Veritablement ce sont des croix
très-pesantes Sc des persecutions très-cruelles : mais
si elles font endurées , avec amour , c'est un mar
tyre très-agreable à Dieu. Les Tyrans tentent les
Chrêtiens surie sujet de leur foi; Sc les tentations
éprouvent la fidelité des Chrêtiens. O que l'on
est heureux de combattre pour la foy , ou pour
Ç# interieures. Ch. 4. 63 1
la fidelité qu'on doit à son Dieu ! & que ce mar
tyre a d'attraits pour ceux qui en découvrent tou
tes les beautés! S.Paul avoit grande raison de ne
se faire aucun sujet de gloire & de joye que de ses
infirmités & de ses miseres : Car c'est alors que
la joye spirituelle de Dieu abondoit en luy , Sç
que sa force divine s'y perfectionnoit & y parois-
soit avec plus d'éclat ; elle triomphoit également
par tout, comme noas l'asiùre («) ce S. Apôtre,
& de l'Ange de Satan qui le mal-traitoit , & des
foiblesses de cette bonne ame, &des perils, des
persecutions, des detreíses, par lesquelles Dieu
féprouvoit,
8. Les Saintes ames qui font pleines d'amour
pour Dieu, & soûtenuë's par son Esprit, n'ont
d'attention qu'à se rendre fidelles à leurs graces
pour agir ou pour souffrir très-purement dans l'ê-
tat où il plait à Dieu de les mettre. Elles se tien
nent fi fermes dans leurs voyes , qu'il n'y a rien
qui soit capablede les en arracher, (è) ni mort,
ni vie, ni Anges, ni dominations ,ni puiffances ,
ni les choses de ce monde , ni celles du monde À
venir, ni les hauteurs , ni les profondeurs, ni ex-
fin aucune creature de l'Univers. Elles tiennenç
toujours la même conduite , en suivant constam
ment les ordres de la Providence sur elles, & fe
consacrant absolument à la volonté divine soit
pour la vie, soit pour la mort. Mais lors qu'il plait
à Dieu de suspendre le sentiment de la force de
son bras dans ces ames , c'est alors qu'elles con.
noisiènt, non d'une connoisiànce theorique & fu-
R r. 5 per-
(«) 2.Cor. n.#.p,io. (í) Rom. 8.^.37,3*' / '
6 3 2' 'Des Croix exterieures
perficielle, mais d'une connoifíance sensible Sc
experimentale la profondeur de leur neant, Sc la
grandeur de leur foiblesiè,
o. Je vais donner dans quelques Chapitres sui-
vans des exemples de çes deux disserens êtats dans
moy ; à quoy je me trouve obligé Sc par les sol
licitations serieuses de mon Directeur , Sc par le
desir que j'ay d'ençourager les bonnes ames qui
pourront voir cet êcrit. Le Seigneur, le Dieu de
misericorde , de la bonté infinie duquel j'ay reçu
tout ce qu'il y a eu de bon en moy dans ces êtats-
là, veuille conduire ma plume par son Esprit de
verité & de sagesse à la seule gloire de son Saint
Nom , Sc pour la santification & le salut de nos
ames rachetées par le précieux sang de son Fils !
Amen J

CHAPITRE V.
Sentimens de l' Ame fideile en joijisiànce dam U
perte des biens.

\. f JN jour que j'étois à la maison d'un vray


Serviteur de Dieu de mes amis, on m'y ap
porta la nouvelle que les Hocquetons du Roy
avoient tout saisi chés nous. J'en sus très-peu tou»
ché, graces à Dieu : au contraire, j'en ressentois
de la joye dans le fond de mon cccty , m'aban-
donnant entierement au bon plaisir de la fige
Providence sur moy, Sc me preparant à un plus
grand depouillement des biens temporels Sc des
creatures. Ma joye étoit si pleine à mon retour
au logis, de ce que la divine Providence me con
fé> interieures, Ch. 5*. 63 3
duisoit à la pauvreté & à l'abjection , qu'elle pa-
roisioit très-sensiblement sur mon visage Sc dans
toutes mes manieres. Je difois en moy-mìme ; cou
rage, mon ame, le Seigneur continue ses miseri
cordes sur toy. La pauvreté & l'abjection font des
ailes pour voler à la perfection. Voyci le tems pro
pre pour y faire des progrés considerables. Soyons
fideles à la graçe que Dieu nous fait de nous
éprouver.
Z. Tout le monde trouvoit nôtre affliction ex
traordinaire ; mais il me sembloit que peu de per
sonnes en étoient touchées de compaffion. On fe
çontentoit de me blâmer de certaines procedures :
enfin , je me trouvois abject Sc méprisé. Tout ce
la ne servoit qu'à augmenter ma tranquillité & ma
joye , Sc à me foire d'autant mieux goûter inte
rieurement l'amour de la pauvreté & de l'aban-
donnement des creatures. Quelques personnes me
conseillerent de faire le colere où le mécontent,
dans la vûe au moins d'inspirer quelque retenue
à la rigueur Sc à l'indiscretion des exploiteurs :
mais je ne jugeay pas me devoir écarter de la dou
ceur Sc de l'humilité Chrêtienne pour la perte des
biens temporels.
3 . Te considerois combien ces petites peines
font éloignées de celles que souffrent les person
nes qui sonjt abyméesdans les angoisses del'esorit,
ou des peines des Chrêtiens qui se trouvent escla
ves au milieu des Infideles, qui traînent leur vie
sous la pesanteur des chaînes Sc dans toutes les ri
gueurs d'une captivité impitoyable, Sc la finissent
souvent par des tourmens cruels Sc inouis. Ainsi
ce
^34 *Des Croix exterieures
ce que je (buffrois me paroisibit très-peu de cho
se en comparaison; &au lieu d'être affligé de mes
peines, j'en avoisde la joye, sentant même dans
mon ame une certaine soif de souffrir davantage.
Quelqu'un me dit là-desiùs , que Dieu me don-
noit des Croix fleuries, qui ne laisioient pourtant
, pas d'être pesantes. Il est vray en effet que ces
fleurs me fortifìoient, & me recréoient beaucoup
par leur odeur.
4. Quoy que cette persecution continuât avec
beaucoup de dureté, Dieu me fit toujours la gra
ce de la souffrir avec une grande paix interieure, ne
laisiànt aller mon ame à aucun sentiment d'aigreur
contre ceux qui contribuoient à m'appauvrir ; mais
les saluant d'un cœur sincére & plein d'un amour
sans feinte ; Sc regardant non comme un mal
heur, mais comme une faveur singuliere de Dieu,
la dechéance de nôtre famille, l'abandonnement
de nos amis , Sc les mauvais traitemens des parti
culiers. De sorte que par un effet misericordieux
de la grace, je sentois dans moy cette grandejoye
que l'Apôtre S.Jacques (a) veut que les Fideles
sentent dans les épreuves que Dieu leur envoye.
Et en verité , les souffrances Sc les croix sont d'u
ne bonté exquise Sc d'un goût admirable pour
ceux qui aiment Dieu , Sc qui ne desirent rien
tant que l'aççompliílèment de sa sainte volonté
íur eux. ,

(a) Jacq. l.f.ti

CHA-
6) interieures. Ch. 6. 6}$

CHAPITRE VI.
Serítimens de ÍAme fidelle en joûissance durant
ttnt maladie.
.
)
I. T"\Ieu a daigné encore me faire jouir d'une
jLJ profonde paix durant une fievre continue
que j'ay eue , accompagnée d'un grand mal de
tête & de vives douleurs par tout le corps. Cette
paix êtoit si pleine, que j'en êtois tout êtonné,
sur tout lorsque je faisois reflexion sur mes mise
res , fur mes indignités , & sur mes pechés pasiés.
Car mon ame êtoit dans un calme parfait de tou
tes ses passions, ne reísentant qu'une pure& en
tiere union au bon plaisir de Dieu, & un abandon
absolu à la conduite de son divin amour. Comme
je sentois mon ame toute enflamée du feu sacré
de cet amour divin , je m'êcriois fans cesse , ô
amour ! ô amour ! ô amour ! fans pouvoir pro
noncer autre chose. ,
2. Me voyant proche de la mort, & remar
quant que mes amis craignoient de me perdre à
cause de l'excés de mon mal , je regardois avec
indifference & le peril de ma vie ,' & la crainte
qu'ils enavoient, n'êtant touché d'aucun regret,
ni d'aucune tendresse reciproque pour eux, par
ce que mon ame n'avoit d'autre sentiment que
celuy de l'amour , qui la plongeoit & l'abymoit
entierement dans le bon plaisir de Dieu , auquel
il luy sembloit qu'elle êtoit unie si purement & si
intimement, qu'elle-ne s'en pouvoit separer pour
s'attacher à quelqu'autre chose que ce pût être.
3.L'ex-
63 6 *Des Croix extérieure*
3 ; L'extreme foiblesie de mon corps ne luy fai-
soit nulle peine. Elle sourioit 1 au contraire, de
ses douleurs &de son abbatement. Et c'est, sans
doute, un effet extraordinaire de Famour, que
mon ame soit demeurée forte dans cet accable
ment du corps , & que mon grand mal de tête
n'ait donné aucun empechement aux occupations
interieures de mon esprit.
4. Mon ame a été invariablement pendant tou
te ma maladie dans cette disposition d'amour. J'en
entretenois mes amis avec une liberté qui me fai-
soit craindre de tems en tems de faire tropparoî-
tre le feu qui me brûloit, & qu'il nefe mêlât un
peu de babil Sí un peu d'amour propre dans mes
entretiens* Mais Famour êtoit si fort le maître de
mon cœur* que je me trouvois quelques fois obli
gé de direj que je ressemblois à un homme yvre,
qui occupé de son yvresie , ne pense plus à ses
miseres ni à sa pauvreté. Je ne laifsois pas de fai
re une exacte revue de ma conseience pour me
mettre en état de comparoître devant la Majesté
& la sainteté redoutable du souverain Juge de
l' Univers : mais Famour qui regnoit absolument
dans mon cœur » n'y laisioit aucune impreísion de
la vue demes pechés&de mon extreme pauvreté
interieure : de sorte que je me jettois entre les
bras de l'amour divin avec les mêmes transports &
le même abandonnement qu'un enfant se jette
entre les bras d'une mere caressante qui les luy
ouvre pour le recevoir ; quoy que peut-être mes
transports fuflènt un peu trop libres & trop peu
respectueux pour une creature auflì miserable,
,. aufsi
Ç# interieures. Ch. 6. 637
auffi indigne , & aussi pecheresse que je le suis.
5. En faisant mon Oraison, la veille du jour
que mon mal me prit, le Seigneur me mit dans
l'esprit ces paroles de S. Paul , (a) Je suis crucifié
avec Jefks-Christ , m'inspirant un ardent desir de
ne passer plus à l'avenir un seul moment de ma
vie sans être à cet égard dans les sentimens de
son Saint Apôtre. Ainsi comme ma maladie com
mença par un grand mal de tête, &que la dou
leur se répandit par tout le corps , je me rejouïf-
sois de ce qu'il avoit plu à Dieu de me preparer
à cette maladie, & de ce qu'il daignoit m'y faire
un peu participer aux souffrances du corps de son
Fils. Je fus sur-tout fort penetré , dans le cours
de cette maladie , d'amour Sc de respect: pour la,
pauvreté & les abjections que le Seigneur Jesus
avoit endurées durant les jours de fa chair : & je
disois fouvertt en moy-même, faut-il donc que je
meure, mon doux Jesus, fans être entré dans les
aimables êtats de vôtre vie voyagere autrement
que par de pures idées ? Helas , mon Seigneur !
agréés du moins l'extreme humiliation que j'en
ay. Je meurs dans l'amour & le respect que je
leur dois porter. Acceptés le desir que je me sens
« cette sainte conformité, puisque ce desir est un
effet de vôtre grace & de vos misericordes sur moi.
6. Ces sentimens font peut-être un peu trop
avantageusement expliqués icy ; mais j'ay au moins
tâché de les y expliquer dans la sincerité de mort
cœur. Au reste, je le repete encore , je ne me
fuis porté à les mettre sur ce papier que parladé-
'' ference
(«) Gai. x.jf. 20.
6$% *Des Croix exterieures
ference quej'ay crû devoir à mon Directeur, êc
par l'espérance que j'ay euë que quelques bonnes
ames en pourroient être édifiées & excitées à louer
les miferiaordes de Dieu sur moy, au milieu de
toutes mes miseres Sc de mes ingratitudes. Vous
les êlus de Dieu , qui craignés veritablement son
saint Nom , encouragés vous par mon exemple :
venés Sc voyés les merveilles qu'il a operées dans
mon ame.

CHAPITRE VII.
Sentimens del''Ame fidelle dont l'ejprit & le corps
sont en croix & en souffrance dans une
autre maladie.

I. 'pNsuite de la maladie dont je viens de par


ler , j'en ay eu une d'une nature bien diffe
rente pour l'êtat demon ame. Elle s'est trouvée,
cette pauvre ame , si fort appesantie , Sc si ex
traordinairement affbiblie dans cette maladie-cy,
par l'accablement de mon corps , qu'elle êtoit com
me abymée dans une extreme impuisiànce de con-
noitre Sc d'aimer son Dieu , n'en ayant point d'au
tre idée que celle qui me faisoit sentir le manque
de cette connoisiànce Sc de cet amour en moy.
Comme je me voyois dans ce triste êtat d'incapa
cité, j'y demeurois fans autre vue que celle de
mon neant & de la profondeur de ma misere, ad
mirant l'impuisiànce d'une ame que Dieu a aban
donnée à elle-même Sc à ses foiblefTès.
2. Ce seul sentiment m'occupoit; & il me sem
ble que mon neant m'êtoit connu par une certai
& interieures, Ch.7. 639
ne experience , plíìtôt que par abondance de lu
miere. Certainement jusqu'à ce que Dieu reduise
l'ame à ce point-là , elle ne connoit pas bien son
infirmité : mais lors qu'elle y est reduittc , elle y
découvre mille opinions fausses , & mille estimes
vaines qu'elle avoit d'elle-même , de ses lumieres,
de ses sentimens , de ses ferveurs. Elle voit sensi
blement qu'elle y avoit toujours eú un appuy se
cret. La privation de ces choses luy fait sentir for
tement, & experimentalement le veritable prix
de chaqu'une , & leur dependance absolue & ne
cessaire du bon plaisir de Dieu , qui en est le sou-
, verain Maître, & qui les dispense quand il veut,
& à ceux qu'il veut. ';
3 . Ces surprenans effets de la maladie sur mon
ame, qui ont duré déja plus de cinq semaines,
m'ont veritablement beaucoup humilié : car j'ay
' été effectivement dans des oublis de Dieu si
grands, que j'ensuis tout étonné, n'ayant pas crû
qu'une personne qui connoit Dieu, Sc qui a reçu
de luy tant de têmoignages sensibles de son amour,
pût entrer dans une si grande privation d'amìour
actuel par son infidelité. Il me semble que je n'a-
vois durant tout ce tems-là que des sentimens
d'impatience, & qu'un grand penchant au cha
grin. Par la grace de Dieu, je n'y consentois pas
toujours : mais je n'êtois plein que de ces mouve-
mens inquiets.
4. Quelle difference de ma derniere maladie à
ma maladie presente ! Mon ame êtoit dans celle-
là toute enflamée , lumineuse , vigoureuse , so-
perieure à son corps : & dans celle-cy elle a été
Ss froi
6 4° 'Des Croix exterieures
froide , obscure , l'obscurité même , infirme , anean
tie, accablée de son corps. Veritablement l'on en
trevoir, son neant Sc son infirmité dans l'Oraison ;
mais les lumieres, & les douceurs qu'on y reçoit
font comme une espece de voile qui empêche que
ce neant & cette infirmité ne paroissent asies dis
tinctement & à decouvert.
y. Je fus un peu encouragé par le recit qu'on
me fit de deux Peres Jesuites qui venoient de fi
nir leur vie avec joye dans des exercices de chari
té , pleins de fatigues , & de perils qu'ils avoient
courageusement essuyés pour l'amour de leur pro
chain. Helas ! je considere cette grande & bril
lante nuée de têmoins courant dans la carriere du
lâlut, & y scéelant de leur sang leur foy & leur
amour pour Jesus. L'un a été exposé aux bêtes ,
l'autre rompu sur le chevalet , un autre brûlé ,
un autre tenaillé , & tous enfin ont signalé leur pie
té par des effet admirables de zele & de patience.
Quelle confusion pour moy, de sentir tant de re
pugnance à endurer mes petites souffrances ! Je
les vois , ces genereux martirs , aller tous gaye-
ment par les croix ? à la perfection de vôtre
amour, monbonjefûs; Sc je demeure icy comme
un mal-heureux abandonné,, indigne de souffrir
pour vous. Cependant , Seigneur , vous nous
commandés de porter la croix aprés vous si nous
vous voulons suivre & être du nombre de vos
Disciples. O divin amour venés à mon secours !
animés mon ame Sc mon cœur de vôtre feu sacré :
Crucifiés vous-même, brûlés, consumés , anean
tisses dans moy tout ce qui fait opposition aux sa
ge*
Ç£ interieures. Ch.8. 64 î
ges desseins de mon Redemteur ! Que le veri
table desir de souffrir Sc de porter sa croix me
fasse souffrir un martyre aussi long que toute la vie.

CHAPITRE Vin.
UAmefdelie en croix, & en souffrance interieure.

I.lLn'ya rien qui fasse de la peine à l'amedans


JL Pêtat de jouissance, rien qui la tire de son
repos : car l'ame se trouvant alors toute remplie
de douceurs; &ce que l'on appelle sa partie in*
ferieure étant en même tems , avec toutes ses re.
pugnances aux croix , comme perdue & abymée
dans les plaisirs ; elle ne goûte que les sentimens
d'une paix Sc d'une tranquillite profonde. Au
contraire , dans l'êtat de souffrance cette aine' se
trouve si differente d'elle-même , qu'elle ne se
connoit presqueplus. Toute sa joye lu y est ôtée:
ses lumieres sont si cache'es qu'elles n'êclairent plus
l'esprit : elle est comme perdue & abymée dans les
repugnances &les deplaisirs de ce que l'on appel
le sa partie inferieure. Dans ce dernier êtat, quoi
que l'ame soit fort resignée à la volonté de Dieu ,
elle s'imagine ne l'être pas; parce que fa confor
mité intellectuelle avec la volonté divine ne luy
est point montrée, & qu'elle a toujours seulement
devant les yeux les repugnances de la nature , Sc
les sentimens des revoltes & des contradictions de
la chair au bon plaisir de Dieu. Ainsi elle entre
dans des doutes de son êtat qui achevent de la
crucifier , 3c la plongent dans une mer de tristesses ,
se sentant sur- tout accablée des frayeurs qu'elle a
Ss 2 a être
641 SDftf CVw'.v exterieures
d'être desagreable à son Dieu. Qu'on demands
pourtant à cette ame fî elle veut bien se soumet
tre à sa sainte volonté , elle répond promtement ,
qu'oui; & qu'elle aimeroit mieux souffrir tous les
maux du monde , que de ne pas vouloir tout ce
que Dieu veut d'elle. Mais cet acte de resigna
tion ne la tire pas de ses peines, à cause que Dieu,
qui dans les deíseins admirables de fa Providence
veut faire souffrir l'ame , & la purifier d'une ma
niere sublime , empeche que cet acte de resigna
tion, qu'elle produit, rie fafle aucune impression
sur elle pour fa consolation: de sorte qu'elle de
meure toujours perdue en elle-même, & abymée
dans ses peines.
2. Heureuses les ames qui sont conduites par
cette voye! Qu'elles ne se plaignent point de leur
privation, puisqu'elles y témoignent à Dieu leur
fidelité d'une maniere très-humble & très-resignée.
Mon ame , beni le Seigneur dans la lumiere &
dans les tenebres: mais s'il plait à sa divine provi
dence de te plonger dans les tenebres , fois asiù-
rée que c'est-là un excellent partage pour toy.
Fay reflexion que ces vives & sacrées obscurités
ménent à la perfection du Christianisme , lequel
consiste à vivre dans l'abnegation de foy-même &
sous le joug des croix Sí des souffrances , en un
mot., dans la privation de toutes choses , Sc dans
l'entiere & absolue dependance de Dieu.
3 . J'aime à vivre dans la vie spirituelle comme
un aveugle vit dans la vie corporelle. Un aveu
gle marche, mange, boit, se couche, se leve,
parle à ses amis, fait ses petites affaires, sansvoir
& interieures. Ch. 9. 643
ni le chemin paf où il marche , ni la nourriture
qu'il prend , ni les habits gui le couvrent, ni ses
amis , ni les maisons , ni le ciel , ni la terre : feu
lement il s'abandonne à la conduite de quelqu'un
qui luy sert de guide dans son aveuglement. Il
est vray que faire de la sorte toutes les actions de
la vie civile , c'est les faire peu agreablement:
mais c'est neanmoins les faire veritablement. Ainsi
une ame qui vit dans la privation des lumieres de
la jouisiànce, fait avec peu de plaisir les actions
de la vie spirituelle; mais elle les fait pourtant ve
ritablement: elle les fait même d'autant plus par
faitement qu'elle agit dans l'aneantisiement des
lumieres &de fa propre satisfaction, ayant pour
guide la foy dans ses tenebres facrées , de même
que le camp des Israelites avoit la nuée flam
boyante dans l'obscurité de la. nuit.

CHAPITRE IX.
Pesanteur des Croix interieures. Plus les Croix

I . T"\Ieu traite quelque fois un cœur avec une


JL/ rigueur qui paroit extrême & étonnante,
exilant ce cœur , & le privant de fa joûisiance au
tant de tems qu'il luy plait ; mais ce n'est que l'é
prouver , pour le guerir de toutes les confiances
secretes qu'il a encore dans ses propres forces, Sc
pour luy faire vivement sentir l'abyme de son
neant & de ses miseres , & le besoin extreme qu'il
a du secours de son bras tout-puissant , dont la
Ss 3 ver
644 &es Croix exterieures
vertu éclate avec plus de perfection dans les foî-
blesses dq ses êlus.
2. C'est pratiquer une vertu bien pure que de
conserver dans cet êtat de délaissement une par
faite resignation au bon plaisir de Dieu. Il n'y a
que les ames. bien ridelles qui en soient capables.
Dans la jouissance , l'ame est en quelque maniere
comme dans le sejour de la gloire , ne sentant
point de passions qui l'attaquent ni qui l'obscur-
cissent , parce qu'elle jouit de Factuelle lumiere
qui luy elt presque toujours presente : elle ne
souffre point la faim , à cause qu'elle est rassasiée
de Dieu même. Les creatures la portent à son
Createur, au lieu de l'en éloigner; &les efforts,
qu'elles semblent faire quelque fois pour l'arreter
dans fa carriere , ne servent qu'à augmenter son
ardeur & à l'animer davantage pour luy faire dou
bler le pas & courir plus vîte après son Dieu, qui
l'attire fortement parl'odeurdeses parfums. Mais
cette pauvre ame devient une miserable captive
dans l'êtat de souffrance. Elle est si fort chargée
de chaines qu de pensées extravagantes , & de
passions revoltées , qu'elle ne se peut remuer pour
s'approcher de Dieu, demeurant comme une mal
heureuse criminelle dans les tenebres d'une basse-
fosse, couchée sur la terre froide, je veux dire,
delaisiee à elle-même fans aucune aide sensible.
Elle croupit ainsi dans la pourriture & les incom
modités de cette miserable prison. Elle y est souf-
flettée de diverses tentations. Le dégoût & les
repugnances l'accablent. Enfin étant abandonnée
du secours des consolations divines, &n'en
interieures. Ch. 9. 6^?
vant goûter aucune de la part des hommes , ni
des creatures, de peur de s'éloigner de son divin
centre, qui seul la doit satisfaire, &luy donner du
repos, elle demeure comme crucifiée entre le Ciel
& la terre.
3. L'2me dans cet êtat de Croix interieure
craint continuellement d'offenser Dieu , & de
déchoir de l'exercice de la vie sur-humaine. Ce
pendant elle luy est très-agreable, & fa Croix fait
homage au delaiísement de l'ame du Fils de Dieu
dans les tourmens de fâ Passion. Je connois une
ame qui souffre des maux & des peines extraordi
naires de toutes façons , & elle les souffre en se-
cherellè, par le seul principe de la soy & par le
pur motif de la resignation qu'elle doit à la volon
té de son Dieu, sans voir la beauté de ses souffran
ces si ce n'est quand elles la quittent: Dieu ne
voulant pas qu'elle soit consolée par cette vue, qui
diminueroit beaucoup de la pureté de son amour.
4. L'eminente vie sur-humaine se pratique dans
toute sorte de souffrances ; mais elle ne se pratique
jamais d'une maniere plus élevée que dans les pei
nes interieures, soit qu'elles viennent de Dieu im
mediatement, ou des creatures. Il ne nous impor
te pas qui fasse nôtre croix, nos ennemis, ou nos
amis , ou nous-mêmes , ou Dieu seul , pourveu
que nous y soyons attachés dans les diípositions
qu'il faut. Or tandis que nous demeurons dans
ce lieu de bannissement , nous trouvons des croix
par tout & incessamment. Une ame qui a biert
goûté Dieu , est crucifiée quand elle se sent en
gagée dans les affaires de la terre j quand il faut
Ss 4 qu'el»
646 'Des Croix exterieures
Qu'elle prenne les necessités du corps ; quand elle
est obligée à appailer la sedition des passions;
quand elle se trouve obscurcie par ses chûtes &
par ses imperfections ; quand elle est accablée par
la pesanteur du corps, qui tend à la corruption.
Toutes ces miseres la crucifient, en la tirant de la
jouisiànce de Dieu ! mais si elle est bien fidele ,
ces mêmes miseres l'attachent plus fortement à la
resignation , & à l'accomplissement des desieins de
Dieu sur- elle.
5. Ceci demande une lumiere, & une force
particuliere de la grace : & jusqu'à ce que l'esprit
de Jesus nous ait donné la vrayeconnoiifance d'ai
mer en souffrant, nous ne faisons que nous plain
dre des miseres de cette vie , & de la rigueur de
nôtre bannissement , ne decouvrant pas la force
secrete qui reside dans les privations & dans les
croix, pour nous unir à Dieu. Mais elle est gran
de, cette force, quoy qu'elle soit peu connue, &
encore moins recherchée, à cause qu'elle n'est pas
si douce ni si sensible que la force qui est enfer
mée dans les lumieres de la joúisiànce.
6. Pour ce qui me regarde, mon Dieu, il me
sussit que je sois tout uni à vous. Je ne desire pas
dans cette vie d'exil les sentimens agreables de
cette union , puiíque la pureté n'y est pas si émi
nente. Il y a des personnes qui defirent la disso
lution de leur corps sous pretexte de voir claire
ment Dieu, & de s'unir plus parfaitement à luy.
Pour parler nettement, je crains que ces desirs ne
soient pas toujours si purs qu'on se l'imagine , Sc »
qu'on ne se plaigne secretement de la privation
des
Ç£ interieures. Ch. 9. 6tf
des lumieres Sc des douceurs de la jouissance;
qu'enfin ce ne soit bien plus nôtre satisfaction qui
nous touche , que le bon plaisir de Dieu.
7. La misericorde de Dieu se manifeste dans
Fêtat de lumieres Sc de douceurs: Sc c'est alois
le tems de la glorifier. La toute-puissance paroic
avec éclat dans le tems d'obscurité Sc de peines ; Sc
c'est alors qu'il faut la magnifier. Que c'est un
grand contentement à rame d esçavoir qu'en quel
que êtat qu'elle soit , les perfections divines peu
vent être glorifiées dans elle ! Ainsi , pour être dans
une continuelle union, l'ame n'a besoin que d'une
extreme indiffeience à tout êtat, Sc d'une forte
volonté d'être toute à Dieu. Les lumieres font
bien que le Fidele luy est plus attentif; mais non
pas plus uni : car une volonté qui aime dans les
souffrances , aime bien plus fortement que dans
les douceurs Sc les clartés de l'Oraison. Ne mcJ
surons donc pas l'union à la jouiilànce, mais à la
souffrance. Plus une ame souffrira parfaitement,
plus elle fera unie étroitement: Sc c'est une des
excellences de la vie sur-humaine, Sc la feule cho
se qui peut faire que plus' les croix seront pelàntes*
plus elles seront agreables.
8. Il est des momens où Dieu nous abandon
nant, ce semble, à nous-mêmes, nôtre foiblesse
nous paroit si grande, que le moindre eoup d'ad
versité nou§atterre : d'autrefois , quand Dieu nous
soutient , une armée entiere rangée en bataille
ne seroit point capable de nous faire la moindre
peur. Laissons nous conduire à la grace : lors
qu'elle nous fait faire des reflexions sur de pareil-
Ss J les
648 2)w Croix exterieures
les dispositions , l'ame y connoit la dependance
extreme qu'elle a de lbn Createur, Sc là fragilité
presque infinie : sa confiance envers Dieu le re
double : la defiance envers elle-même s'augmen
te : elle connoit enfin par sa propre experience que
Dieu mortifie Sc vivifie quand il luy plait, &
qu'il est luy seul nôtre unique appuy.

CHAPITRE X.
Plaintes de l*Ame jidelie dans la vûe de sen
neant , de ses faiblesses & de ses miseres pen
dant ttne fitjpenjìon extraordinaire de la grâ
ce sensible sar elle. Les fruits quelle retire de
cette croix.

1. T'Avois esperé que Dieu me seroit la grace de


J rn'embraser d'amour pour luy dans ce jour,
dettiné extraordinairement à ma devotion parti
culiere; mais j'ay été dans des distractions prefque
continuelles durant mon Oraison, quoy quej'aye
eu le livre à la main pour tâcher de fixer mon
esprit. Helas ! je ne me trouve plus propre pour
les occupations interieures. J'ay bien changé de
voyes depuis le tems de mon pelerinage : mais
comme je n'ay pas fait un bon usage de la voye
des lumieres & des douceurs, Dieu m'a mis avec
beaucoup de justice dans la voye des obscurités &
des amertumes. Que son saint Nom en soit éter
nellement beni! /
2. Ce qui augmente mon déplaisir, c'est que
je manque de fidelité dans beaucoup d'occasions
que la divine Providence me fournit pourm'exer-
ecr
Ê> interieures. Ch.io] 649
cer dans les devoirs de la pieté & de la charité
Chrêtienne. La tentation m'attaque souvent ; &
elle m'est quelques fois si presente , que j'appre-
hende de faire de grosiès fautes en m'amusant
peut-être trop à la regarder. Tout me portoit au
trefois à Dieu ; à pretent tout m'en détourne. Au
trefois j'estois comme insensible à tout ; à present
la moindre chose me touche si vivement, que je
suis prelt à me chagriner en toute rencontre. La
feule imagination de la pauvreté me donne des
frayeurs veritables qui me tourmentent fort. Je
crains d'être méprisé , de souffrir des douleurs , de
tomber dans la moindre incommodité. Je ne fais
plus d'Oraison, je veux dire, que je ne fais pres
que plus rien à l'Oraison, Je communie tout rem
pli de distractions. Par un surcroit d'amertume,
les Serviteurs de Dieu ne me consolent plus com
me ils faisoient autrefois ; & monabandonnement
est si grand , qu'il me semble que je n'ay jamais
joui d'aucune consolation. Enfin , je ne suis plus
dans l'amour actuel , mais dans la tentation actuel
le ; & mon êtat est si abject , que je suis sensible
à la privation des choses de la terre. Si je ne Tê
tois qu'à la privation de Dieu & de ses graces , il
me semble que je serois consolé. Certainement je
suis prêt à faire de lourdes chûtes , si je ne suis

3. Dieu m'a fait la grace de me donner pour


tant aujourdhuy quelques bpns intervalles, pen
dant lesquels j'ay été fort occupé des vues qui
fuivent.
Qu'est-ce que l'homme , mon Dieu , quand
vous
6$o *Des Croix exterieures
vous ne le visités point ? Combien est extreme
son indigence & sa misere ? Je ne l'aurois jamais
crû li l'experiencene me l'avoit appris d'une ma
niere sensible & forte pendant ce peu detemsque
vous avés trouvé bon de me laisser tant soit peu à
moy-même. O mon ame , que ta foiblesie est
grande! que ton incapacité efî profonde, & in
croyable ! Reconnois la bien , & ne l'oublie jamais.
Que puis-je fans vous , mon Dieu ? Mon esprit
est un cachot tenebreux , & mon cœur la retraite
de toutes sortes de mauvais sentimens , & de pen
sées extravagantes. Bien loin d'avoir de l'inclina-
tion au bien , il a au contraire une pente furieuse
au mal. Helas ! c'est à present que je vois & que
je sens l'abfoluë dependance quej'ay de Dieu, de
qui je depens plus necessairement que l'ombre ne
depend du corps. Je ne fus jamais si aneanti ni si
abymé dans mon neant. Je conçois très-claire
ment qu'il n'y a ni force ni Habilité dans moy ni
dans aucune creature , <k qu'elles ne peuvent tou
tes ensemble soûtenir un seul instant celuy de qui
la main de Dieu se retire. O que la consolation
des creatures est vaine quand celle du Createur
nous manque ! O que le Prophete avoit grande
raiíon de s'écrier! («) Aíaudit soit l'homme ejui
met fa confiance sur l'homme, & qut s'appuyefar
le bras de la chair !
« 4. Ofêrois-je deformais m'estimer digne du
moindre sentiment de la grace, après l'experiencc
que j'ay de mes excessives miseres ? Veritable
ment quand Dieu m'abymeroit dans les enfers ,
jc
(a) Jerera. 17.J?. f.
& interieures. Ch. 10. 651
je ne m'en étonnerais pas ; j'admirerois au con
traire ses misericordes infinies & toutes divines,
qui ont arrêté li long-tems le cours de sa justice
en faveur d'une creature aussi indigne Sc ausìî in
grate que je le suis. Je ne m'étonne pas non-plus
à present de mes chûtes : car , helas ! y a-t-il
dequoy s'étonner que la fragilité même soit fragi
le ? Ma grande humiliation, vient sur-tout de ce
que je sens tant de repugnances à souffrir peu de
chose. Que deviendrois-je si j'ètois chargé de ce
grand poids de peines exterieures & interieures,
que tant de Saints ont porté avec resignation &
avec gayeté? O que je suis êloigné de leur pa
tience, &de l'amour qu'ils ont eu pour les gran
des Croix ! Humilie toy , mon ame , humilie toy
jusqu'au centre de ton neant.
5. Bien-heureux est l'homme qui travaille à son
làlut avec crainte. Dieu permet affés souvent que
de bonnes ames tombent à cet égard dans de
grands doutes de leur disposition interieure, &
que ceux de qui elles prennent avis ou n'osent ou
ne peuvent leur donner aucune assurance. La
croix de l'incertitude dans une affaire de cette im
portance, est une des plus pesantes croix de la
vie spirituelle : mais par la vertu toute-puissante
de ce même Dieu qui fait resplendir la lumiere du
sein des tenebres en faveur de ses êlus , & qui fait
servir misericordieusèment toutes choses à leur
salut , c'est aussi une des croix les plus propres à
faire mourir l'ame à tous ses interêts , & à la puri
fier. Une pauvre ame qui se sent agitée decrain»
{es fi affligeantes & si penibles , s'attache d'au
6$ z Des Croix exterieures
tant plus fortement à Dieu, que ses agitations font
violentes , s'écriant avec Job du milieu de ses trou
bles & des obscurités de fa foy : («) J'efpereray
en vos divines misericordes , mon Dieu , du cen
tre de la mort & de l'abyme de mon neant & de
mes miscres. Traités-moy comme il vous plaira:
je m'abandonne uniquement & absolument entre
vos mains.
CHAPITRE XT.
Recueil d'un entretien sur le sujet de la patience
qu'on doit avoir pour ses imperseblions & pour
ses defauts.
i . "T) A'ns l'entretien que j'ay eu avec quelques
Serviteurs de Dieu surie sujet de la patien
ce, nous disions qu'elle ne doit pas s'étendre seu
lement à souffrir les imperfections des autres, mais
à souffrir encore les nôtres: de forte qu'après nos
chûtes, il nc faut pas que nous y rêvions avec
empressement & avec inquietude , ni que nous
prennionsdansla ferveur de nôtre repentir des re
solutions d'employer tels & tels moyens pour
nous guerir de nos défauts, lesquels nous deplai
sent souvent plûtôt par un motif d'amour propre,
que par un principe dezelepourl'interêtdeDieu:
mais il faut en premier lieu que nous ayons une
contrition & une douleur sincere d'avoir peché*
contre fa sainte Majesté: ensuite nous devons en
trer dans les dispositions de la patience , pour por
ter avec tranquillité la vûe de nôtre misere, &
agréer
(a) Job 13. t.lH
t§ interieures. Ch. ir. 653
agréer nôtre abjection , au lieu d'en être tristes Sc
inquiets : car celuy qui fera content de son ab
jection n'aura jamais d'inquietude ; au contraire ,
il jouira d'une profonde paix dans les plus grandes
humiliations. U ne faut donc point perdre le sems
inutilement après nos chûtes comme nous faisons
ordinairement : mais en demeurant tranquilles Sc
humiliés , nous serons propres au retour de l'union
avec Dieu. Disons en cet êtat comme le Roy-
Prophete avec confiance dans les misericordes in
finies de Dieu ; (a) Seigneur , vous ne méprisés
jjos le cœur contrit & humilié, j'entends la con
trition pour Dieu , Sc Phumiliation pour nous
mêmes.
2. Cette pratique bien entendue Sc fidellement
observée laisie l'ame dans une grande paix, & la
rend humble Sc compatiísante aux défauts des au
tres, contre lesquels elle n'a garde de s'indigner,
puis qu'elle est elle-même dans la pratique de la
patience à l'égarddeses propres défauts. Deplus,
bien loin d'inspirer l'oisiveté au Fidele, elle redou
ble au contraire dans lui la vigilance Sc l'attention à
son devoir, &le porte à implorer le secours de la
grace de Dieu avec plus de ferveur que jamais.
Ainsi il ne retire fa vue des choses qui sont der
riere luy , que pour la tourner toute entiere , à
l'exemple del'Apôtre, (6) vers celles qui sont de
vant luy., Sc pour s'avancer à l'avenir avec plus de
circonspection & de toutes ses forces vers le but de
la vocation de Dieu en Jesus-Christ.
3. Un des effets du pur amour est, de pene
trer
, {a) Psal. f ©. (*) WLi't'iii
6 5" 4 Des Cm* exterieures
trer l'ame d'une vive douleur de ses imperfections
fans que cette aine soit inquietée de l'humiliation
que ses imperfections luy causent. Nous devons
veritablement être très-affligés de l'imperfection
qui offense Dieu : mais nous devons aussi nous re
jouir de la confusion qui nous vient de nos pro
pres fautes: car la confusion nous humilie, châ-
\ tie nôtre orgueil , & donne à Dieu la gloire
qui luy est si legitimement dûë. Cependant nous
nous efforçons mal-heureufement de cacher ces
fautes & ces imperfections, ou de les extenuer,
parce qu'elles font autant de. preuves sensibles &
d'experiences convainquantes de nôtre pauvreté
& de nôtre corruption.
4. Je suis obligé d'avouer que j'ay souvent des
faillies de colere ; mais je tâche aussi-tôt aprés de
m'en humilier. C'est une grande misere que de
languir toujours dans ses imperfections , fans en
pouvoir sortir. Ilfaut pourtant mettre en pratique
la patience dans les maladies spirituelles , aussi bien
que dans les corporelles. Je me sens un certain de-
fìr de nommer mon hermitage , l'hôpital des in
curables, & de n'y loger avec moy que des pau
vres spirituels, qui souhaitant ardemment d'être
delivrés de leurs imperfections , y demeurent nean
moins toujours engagés. Il y a dans quelques
grandes villes un hôpital des incurables pour les
maladies du corps ; le nôtre seroit pour les mala
dies de l'ame.
5. Nous avons absolument besoin de la patien
ce pour nous tranquilliser dans les voyes de Dieu;
9 cause que la perfection Chrêtienne n'est pas
l'ou
& intérieures. Ch. n. 6$ç
l'ouvrage d'un jour , Sc que nous avons à souffrir
de nos fbiblesses Sc de nos défauts pendant beau
coup d'années. C'est une grande imperfection
causée par l'amour propre que de vouloir marcher
plus vîte dans les voyes de la grace , que Dieu ne
nous en veut faire la grace : & de là vient que
nous, nous occupons moins de Dieu que de
nous-mêmes. Nous sommes remplis de pensées
affligeantes que nôtre êtat est plein d'imperfections
&de miseres, qu'enfin tout est gâté dans l'ouvra
ge de nôtre salut. Il faut nous desacoutumer de
feire tant de reflexions sur nous , Sc nous jetter
tout tels que nous sommes entre les bras de Jesus,
ne regardant que luy seul , & ne nous appuyant
que fur luy.
6. Ne nous imaginons pas que nous oublions
nos défauts en prenant la resolution de ne point y
reflechir avec inquietude Sc d'en detourner nôtre
pensée pour ne nous occuper que de Dieu : Car
lorsque nous nous déchargeons sur luy de tous nos
foins avec une confiance respectueuse , Sc atten
tive à ses graces , il nous decouvre luy-même ces
defauts d'une maniere incomparablement plus clai
re que tout ce que nous en pourrions connoître
avec tous nos empreflèmens ; Sc nous trouvons
en luy des aides que nous n'avons pas lorsque
nous nous efforçons de nous avancer de nous-
mêmes. En effet , qu'avons-nous à attendre de
nôtre fonds , si ce n'eff qu'il y croîtra toujours des
ronces & des épines, Sc mille defauts , quelque
diligence que nous apportions à le cultiver î Pen
dant donc que nous demeurerons en nous-mê-
Tt . - mes,
6$ 6 T)es Croix exterieures &c.
mes , nous croupirons toujours dans les imperfec
tions. Ainsi, faisons une ferme resolution de nous
quitter le plutôt que nous pourrons. Quand nous
aurons appris à penser plus à Dieu qu'à nous-mê
mes, nous marcherons dans ses voyes avec une
ferveur toute-autre, & une toute-autre disposition
que nous n'avons fait auparavant, Sc nous trou
verons bien-tôt la region de la paix. Le vray se
cret de la vie interieure est de se laisiër posseder à
la grace , & de s'abandonner entierement à fk
conduite. Tantôt elle nous engage dans les com
bats de nos paillons ; tantôt dans les souffrances
exterieures Sc interieures : tantôt elle nous laisse
dans la meditation , ensuite elle nous êíeve en dif
ferentes manieres jusqu'aux sublimités de la Con
templation ; quelque fois elle semble nous porter
dans la carriere du salut sans nous y laisier éprou
ver ni travail ni dissicultés ; quelque fois elle nous
fait sentir la lassitude & les fatigues qu'il faut y
esiùyer. Parmi tout cela , l'ame qui est abandon
née au bon plaisir de Dieu , demeure paisible ,
contente , & indifferente dans l'êtat où il la met ,
n'ayant d'attache à aucune chose qu'à l'accomplif-
sement de fâ diviqe volonté sur elle.

F I N4

DIVER-
DIVERSES

MAXIMES,
E T
PLUSIEURS AVIS lMPORTANS>
pour se conduire
dans
k VIE SPIRITUELLE.
SOMMAIRE
DES

CHAPITRES.
Chapitres.
I. Bien menager les deux principaux mouve-
jxens de la volonté , l'amour & la haine.
Combien est grande l'horreur du peché dans
une ame qui aime purement Dieu.
II. Avis à une persenne chargée de la conduitte
des ames.
III. En quoi consiste tout lesecret de la vie spiri
tuelle.
IV. Qu'U faut s'abandonner entierement à la con
duitte de Dieu.
V. Les voies de la pieté, tarit àilives que passi
ves , sont pleines de mortifications. Que nous
ne semmes avancés dans la perfetlion qu'au
tant que nous le semmes dans notre mort &
dans Vabnegation de nous-mêmes , qui ne s'o
perent que par les souffrances.
VI. Combattre ses propres inclinations &se renon
cer en tout pour ne vivre qu'en Dieu & pat
les mouvemens de sa grace.
VII. Que l'entier denuement des creatures meine
au pur amour , où l'ame trouve fa vraie li
berté & la paix de l'esprit.

DI-
6w
DIVERSES

MAXIMES,
ET
PLUSIEURS AVIS IMPORTANS,

pour se conduire
dans la VIE SPIRITUELLE.

CHAPITRE I.
Bien menager les deux principaux mouvemens de
la volonte', l'amour &. la haine. Combien ejl
grande l 'horreur du peché dans une Ame qui
aime purement Dieu.

I. jJ^j^Out le devoir du Chrêtien dans cç


monde consiste à y bien menager
les deux principaux mouvemens
de sa volonté, l'amour & la haine,
Tout son amour doit être pour Dieu , qui est le
bien infini; & toute sa haine pour le peché, qui
est le mal-heur supreme de l'ame. Tout est facile
à l'amour : tout y est grand ,. quand l'amour est
grand : en un mot , c'est dans l'amour qu'est ren^
fermée toute la perfection des Saints : de forte que
lors qu'ils sçavent veritablement aimer , ils sça-
vent faire tout ce que Dieu exige d'eux. De mê
me, tout est facile à la haine : tout y est grand
Tt 3 quand
66o LMaximes
quand la haine est grande: tellement que ceux
qui sçavent veritablement haïr le souverain mal ,
qui est le peché , ils le suyent avec tant d'horreur,
qu'ils seroient diíposés à se jetter plutôt tout-vifs
dans les tourmens de l'enfer , que d'entrer dans le
mal-heureux dessein de commettre un seul peché !
2. Une ame donc qui voit clairement que le
peché attaque directement la Divinité dans ses
grandeurs, conçoit aisément une pure haine con
tre luy : elle l'abhorre de toute l'étenduë de sa vor
lonté , & devient son ennemie irreconciliable ;
puisque c'est luy seul qui la peut rendre ennemie
de Dieu. L'ame se doit remplir toute entiere de
cette pure haine d'une maniéré permanente , in
finie, qui la sépare non seulement du peçhë;mais
des paflîons, des òccasions , & de toutes les cho
ses qui l'y peuvent engager , gemisiànt interieu
rement fur le mal-heur de nôtre condition mor
telle, dans laquelle nous pechons si souvent, &
sommes en danger de devenir éternejlement les
ennemis de Dieu.
3. J'ay connu une personne qui avoit conçu
une aversion si grande pour le peché, que toutes
les peines de l'enfer luy paroissoient quelque cho
se de moins affreux que l'énormité d'un seul pe
ché. Elle disoit, que le peché est un mal qui s'en
prend à Dieu ; & q"ue toutes les peines de l'éter-
nité ne sont que le mal de la creature , qui n'est
qu'un neant en comparaison de la grandeur de la
Majesté divine. Enfin son aversion pour le peché
la porta à demander ardemment à Dieu dans ses
prieres , durant un fort long-tems , qu'il daignât luy
& Avis imfortans. Ch. i. 661
faire plutôt souffrir toutes les peines du monde ,
que de permettre qu'elle l'offen fit une feule sois:
cc c'est dans ce sens-ci qu'elle avoit accoutumé de
faire fa priere : Seigneur , vous puniíses avec
«justice les pecheurs , parce qu'ils vous ont offen
sé: puniííes moy par misericorde, de peur que
' „ je ne vous offense. Faites* moy la grace que la
' „ peine previenne en moy tous mes pechés , en
forte que celle que j'aurois meritée pour les avoir
„ commis , je la souffre par avance afin que je ne
j, les commette point. Par ce moyen , mon Dieu ,
„vous ne recevrés point d'injure. Il n'y aura
„ qu'une chetive creature qui endurera quelque
„ chose. Hé, qu'est ce que l'interêt de la creature
», en comparaison du vôtre ?
4. On n'examine point icy tous les caracteres
de cette priere , où il y a veritablement quelque
chose de singulier & d'extraordinaire. On ne peut
cependant nier qu'un sentiment si noble ne vien
ne d'un très-grand amour pour Dieu , & d'une
très-grande haine contre le peché. Aussi croid-on
que Dieu accorda à cette bonne ame des effets
extraordinaires de sa miísericorde.
5. Au reste, l'Ecriture en nous enseignant que
Dieu ne nous accorde le pardon de nos pechés
qu'en vertu de la mort de Jesus-Christ, elle nous
marque bien fortement par là combien doit être
grande l'idée que nous devons nous former de la
haine qu'il a contre le peché ; puisque sa miseri
corde ne paroit envers les pecheurs qu'avec l'ap-
pareil terrible d'un Dieu appaisé & reconcilié avec
eux par le sacrifice de son Fils unique. Ce qui
Tt 4 ' nous
66% CHaximes
nous doit inspirer serieusement dans toute la con
duite de nôtre vie la crainte & le tremblement
f» dont parle l'Apôtre , de peur de fouler aux
pieds un sang fi precieux ,, & d'irriter par nos of
fenses un Dieu si severe , & dont la sainteté fait
l'admiration & la frayeur, même des Cherubins
dans le Ciel.

CHAPITRE II.
Avis à une personne chargée de la conduite
des Ames.

i . T A conduite des ames dont vous êtes chargé


Lest devenue pour vous un fardeau facheux &
insuportable. Vouscroyés être un obstacle à l'avan*
cement de leur salut & de la gloire de Dieu dans
elles ; & vous pensés qu'une autre personne plus
capable & plus unie à Dieu s'acquitteroit mieux
que vous de cet important employ. Ces raisons
font belles & specieuses: neanmoins connoisiânt,
comme je fais , vôtre vertu & vôtre sussisance , je
suis persuadé que l'amour propre a beaucoup de
part à tous vos raisonnemens là dessus. Implorés
avec moy , je vous en conjure , les lumieres du
S. Esprit ; & je ne doute pas que vous ne voyiés
enfin clairement que je ne suis que trop bien fon
dé dans le reproche que je me sens obligé de vous
faire dans cette occurrence.
2. Toutes nos inquietudes viennent du peu de
soumission que nous avons aux ordres de Dieu,
íl n'exige de nous que certains degiés de gloire;
&
Phil.î.tf.jî, . ...
6Î Avis import"ans. Ch. 663
Sc nous voulons luy en rendre plus qu'il n'en exi
ge. Il veut que nous entrions dans la voye des
souffrances; &nous nous efforçons d'entrer dans
celle de l'action : nous voulons donner l'aumône
plûtôt que la recevoir. Encore une fois , nôtre mal
ne vient que de ce que nous ne nous assujettissons
pas aux dispositions de Dieu dans la maniere de
le glorifier; ou, pourparler plus simplement, de
ce que nous ne voulons pas asies purement ce qu'il
veut.
3 . Cependant que sommes nous pour presu
mer que nos soins Sc nos industries puisiènt aug
menter la gloire de Dieu ? Ne sçavons nous pas
qu'il est sussisant à luy-même , Sc que (a) nôtre
bien ne parvient point jusqu'à luy? O que les plus
grands Saints peuvent bien dire avec verité qu'ils
font (£) des serviteurs inutiles ! C'est , fans dou
te , le devoir des créatures d'obéir à leur Createur :
mais il ne luy revient aucun avantage de leur
obéissance: tellement que dans les services qu'il
exige de nous, il n'a en vue que nôtre propre
felicité, ou nôtre union avec luy, en quoy con
siste toute nôtre felicité. Ce n'est que dans ce des
sein vrayement digne du Dieu de misericorde,
qu'il nous donne tant de differais fl'cours, les ins
tructions , les promesiès , les menaces de fa paro
le; l'institution de ses Sacremens, le ministere de
ses Docteurs & de ses Pasteurs, les inspirations
Sc les directions de son Esprit , la sagesse de sa pro
vidence dans le menagement de toutes les cir
constances de nôtre vie ; enfin , son Fils unique ,
Tt 5 Se
\a) Psal. if. (\S.) f. 2. (i,) Luc 17.^.10,.
6 64 ^Maximes
& toutes les glorieuses dependances de sa vie , de
fa mort , de sa resurrection , & de sa séance à la
droite de son Pere. A luy seul bon & seul sage ,
au Seigneur Dieu de misericorde , soit tout hon
neur & gloire dans tous les siecles des siecles !
Amen.
4. Or comme Dieu ne tire aucun avantage de
nos services , de même nos pechés ne sçauroient
. alterer sa felicité. Ainsi lors qu'il m'arriveroit de
tomber dans quelque manquement , ou de n'em
pecher pas , faute de capacité & de zele , tous les
défauts que je desirerois empecher dans ceux qui
seroient soumis à ma conduite ; au lieu de me dé
courager dans la vûe de mes imperfections & de
mon insussisance } je chercherois à me consoler
dans la vûe de l'infinie sussisance de Dieu & de
ses immuables perfections , luy disant avec une
amoureuse humilité; Vivés heureux en vous-mê
me , E tre infiniment parfait , Bonté inalterable ! Je
me réjouis au moins de ce que nos rebellions ne
peuvent non plus alterer vôtre grandeur , vôtre
fjloire , vôtre felicité , qu'un crachat jetté contre
e Soleil par un insensé n'altereroit le corps de ce
bel astre.
J. De plus, lorsque nous nous inquietons à
cause des imperfections de ceux avec qui nous vi
vons , ou qui font sous nôtre conduite , nous ne
considerons pas asies que ce sont des hommes
mortels & infirmes , & non des Anges parfaite
ment êtablis dans l'état d'impeccabilité. De sorte
qu'il nous arrive souvent , qu'en voulant qu'ils ne
commettent point de foutes, nous flattons nôtre
fë? Avis importans. Ch. z. 665
impatience , qui ne peut rien souffrir qui luy de- .
plaise ; Sc nous nous affligeons de la perte de nô
tre propre excellence , qui ne fera point reconnu?
dans un petit succés ou une mauvaise conduite.
Cependant l'illusion , que nous nous faisons là des
sus , va si loin , que nous serions tout prets de
jurer que nos inquietudes n'ont d'autre principe
que le zele que nous avons pour la gloire de Dieu,
& pour la perfection de nôtre prochain.
6. Certainement nous ne sommes jamais mieux
anéantis à nos yeux Sc à ceux d'autruy que par le
moyen de nos chûtes. Une bonne action peut
quelques fois nous rendre vils aux yeux des autres ;
mais elle ne nous rend pas vils à nous-mêmes: au
fieu que lorsque nous tombons dans de grandes
imperfections , il ne se presente rjen ni à nos yeux
ni aux yeux des autres qui ne nous donne de la
confusion , & qui ne contribue à faire mourir nô
tre propre excellence: car alors la nature toute
étonnée de l'experience de ses foiblesies , & ne
sçachant où se prendre pour soutenir son ambi
tion, nous laisie une plus grande liberté d'entrer
dans une humiliation veritable , & de tirer le bien
de nos propres maux. ,
7. Admirons aussi quelques fois à l'occasion de
nos manquemens&des manquemens d'autruy les
profonds abymes de l'adorable Sagesiè de Dieu ,
dont les voyes Sc les pensées font infiniment au
desiùs des nôtres , Sc par laquelle il tire quand il
veut , d'une maniere si glorieuse la lumiere du
sein des tenebres, &la sainteté de la corruption.
Considérons que comme c'est elle qui a fait de
Paul
666 ^Maximes
Paul un vaisseau d'election , plein de douceur &
de charité au milieu de ses emportemens pleins de
fureur Sc de rage contre ses freres ; elle peut de
même faire un jour servir les chûtes de nos pro
chains à leur relevement , Sc au redoublement de
leur zele dans la pieté.
8. Outre ces considerations , vous sçavés que
DituJupplée aux foiblesses de ses ministres par la
surabondance de ses graces , quoy que l'essicace
n'en paroisie pas toujours dès-le commencement ;
Sc c'est pour reprimer leur impatience, Sc pour
les exorter à attendre tranquillement les fruits de
leurs lòins dans les fonctions de leur charge, que
le Seigneur Jesus nous a laisie (a) la parabole
du levain qui se repand imperceptiblement dans
toute la masiè de la farine ; Sc celle du grain de se
nevé, qui, tout petit qu'il est, devient aussi in
sensiblement un assés grand arbre , pour servir mê^
me de retraite aux oiseaux du Ciel. Il veut dire
par là , que menant peu à peu à leur but les plus
grands desseinsde ses misericordes surnous, ilote
a nôtre orgueil le pretexte de s'applaudir du suc
cés de notre industrie , Sc nous donne Je loisir de
nous exercer dans l'humilité , afin que la vertu di
vine paroisse pure Sc dans tout son éclat.
p. Tout cela n'empêche pourtant pas que nous
ne devions être veritablement affligés de nos dé
fauts, Sc des pechés commis contre un Dieu si saint
Sc si juste, lequel, dans le dessein de nous affran
chir de nôtre corruption &de nous unir à luy, a
employé des moyens qui nous marquent d'une
rna-
[a) Matth. rj.
& Avis ìmpor'tans. Ch. 3. 667
maniere si forte quelle est la pureté que nous de
vons avoir , pour subsister devant sa divine Ma
jesté j dont la sainteté est si pure &si redoutable:
mais nôtre affliction doit être douce, discrete, .
pleine d'onction } contribuant à la paix de nôtre
ame, au lieu de nous jetter dans le découragement
ou dans le trouble.
10. Prenés donc seulement bien garde d'em
ployer tous vos dons à la direction des ames qui
vous font commises > veillant diligemment sur elles
comme sur l'heritage du Seigneur qu'il s'est acquis
au prix de son sang , les (a) exortant à tems &
à contre-tems , de peur qu'elles né viennent à mé
priser un si grand salut , si considerable par tant
de caracteres si glorieux & si divins. Au reste,
remettés à Dieu le succés de tous vos travaux,
possedant cependant vôtre ame en paix : & n'ap
prehendés pas que ce même Dieu , qui donne
abondamment à fes serviteurs la portion de son
Esprit qu'il juge leur être necesiairc selon l'impor-
tance des charges qu'il leur impose , vous aban
donne vous seul, je joindray de tout mon cœur
mes vœux aux vôtres à cet égard, en priant la
Seigneur Jesus qu'il soit vôtre lumiere êc vôtre
conduitte. Amen.

CHAPITRE in.
En quoy con/iste tout le seeret de laviefpirituelle.

1. y Es deux grands foins qui doivent occuper


I „ le Chrêtien dans la carriere de la vie spi-
ri-
(4) z.Tîm.4.^, x.'
668 CMax'mes
rituelle , consistent en ce que d'un côté il soit fr»
dele à répondre à toute l'étenduë de sa grace , Si
d'autre côté en ce qu'il soit content des talents
que Dieu luy donne. Il nous arrive souvent de
manquer au premier de ces devoirs par nôtre le
gereté ou par les repugnances de nôtre nature:
souvent au contraire nous nous laisions emporter
par la fougue d'une ferveur étourdie ou présomp
tueuse , au delà des bornes de la grace que Dieu
nous donne. Ce n'est pas qu'il ne faille toujours
desirer l'augmentation de l'amour divin dans nous*
& avoir faim de la justice , de la sainteté , de la
pureté : mais cette faim & ce desir doivent être
subordonnés à la volonté de Dieu , & par conse
quent être humbles , paisibles , fans inquietude :
outre que nous devons être bien persuadés que
tous nos efforts naturels ne sçauroient nous avan
cer d'un seul pas dans les voyes de Dieu.
2. Cependant on se sent quelque fois da zele
à imiter certains Chrêtiens dont on apperçoit les
progrés merveilleux dans la charité envers le pro
chain & dans la perfection : mais ce zele nous est
souvent inspiré plutôt par un motif de nôtre pro
pre excellence , que par un mouvement de la
grace de Dieu & par un pur desir de luy plaire.
Ainsi nous nous êgarons & reculons , au lieu d'a
vancer , en suivant la voye des autres , Ôc non
celle où la grace nous veut. Il est vray que les
graces qui éclaftent dans quelques bonnes ames,
leurs vertus, leur bon exemple, nous doivent ani
mer , & exciter dans nous une sainte émulation :
mais c'est dans la vue de nous rendre plus fideles
Avis mportans: Ch. 3. 669
à marcher ponctuellement dans nôtre voye, Sc
non pas dans le dessein d'entrer dans les voyes des
autres , où Dieu ne nous appelle point. Que cha-
qu'undonc soit attentif à reconnoître son attrait,
& à le suivre avec fidelité.
3 . Ce qui nous empêche de marcher dans nô
tre voye aussi vîte que la grace Texige de nous,
font nos attaohemens secrets , Sc nos affections en
core peu épurées: mais quand la grace agit sur une
ame bien pure &bien dégagée, elle l'entraine Sc
la fait tendre vers Dieu avec plus de violence que
les êtres materiels ne tendent naturellement vers
leur centre: car Dieu, qui est le centre de l'ame ,
Sc un centre infini , a de bien plus puissants at
traits que n'en a le centre naturel des choses de cet
Univers. Or il arrive à nôtre ame ce que nous
voyons arriver aux êtres materiels en s'approchant
de leur centre : son mouvement redouble, & son
union devient plus forte Sc plus intime à meíure
qu'elle s'approche de son Dieu, Sc qu'elle se per
fectionne par le détachement & l'éloignement de
toutes les creatures.
4. Ce n'est pas dans les œuvres éclatantes Sc
exterieures de la charité Sc de la pieté qu'est ren
fermée l'essence Sc le grand ornement du Christia
nisme. Le veritable Chrêtien ressemble le plus sou
vent à son divin Maître , à ce (a)surjon dont par
le le Prophete, qui sort d'une terreseche , faible ,
fans forme , sans apparence. C'est donc dans son
interieur qu'est fa principale beauté: c'est dans le
fonds de son cœur que la grâce produit ses effets
/ les
(a) Isa. yj.^.z:
6yo (JWaximes
les plus admirables , luy inspirant l'amour des mé
pris, des pauvretés, des maladies , des douleurs,
des peines interieures , de toutes lesquelles choses
la Providence se sert pour épurer son abnegation ,
sa foy, son zele, sa pieté; afin qu'il en faste une
excellente image de Jesus pauvre, méprisé, souf
frant , abandonné sur la croix ; & qu'il forme enfin
un digne ouvrage de sa grace, dans lequel il pren
ne ses complaisances. Or tout le devoir du Chrê
tien consiste en ce que son cœur se laisse manier ,
& obéisse à toutes les impressions de la grace com
me une boule de cire molle , suivant en tout sa di
rection avec une fidelité très-exacte. Fidelité, fi
delité, fidelité à la grace. C'est en cela seul que
consiste tout le secret de la vie spirituelle.

CHAPITRE IV.
Qu'il faut s'abandonner entierement à ia
conduitte de Dieu.

i. A Ttachons nous uniquement à la conduite


Xxde Dieu sur nous, & renonçons à la nôtre,
qui ne fait proprement que gâter en nous son di
vin ouvrage. Que nous importe-t-il de sçavoir ce
que deviendra la creature , pourveu que le Crea
teur fasse en elle son bon plaisir ? Inattention à ce
que nous sommes , & à ce que nous serons , si tel-
ìc & telle chose arrivoit , ne peut compatir avec
le parfait abandon à la volonté divine , lequefrend
l'ame simple, en sorte que Dieu l'oecupe toute
entiere, Sc qifelle ne s'occupe que de luy seul.
2. Les reflexions sont quelques fois des effets
& Avis importans^Ch.^. 6ji
ée la grace, puis qu'elle nous les fait faire pour
nôtre avancement dans les commencemens de la
vie spirituellë : mais dans le progrés , elles font
souvent des obstacles au parfait abandon , Sc à"
l'unique simplicité , qui bannit la crainte , la tris-
tesse, le decouragement, & toute autre vue qui
nous separe de Dieu. Travaillons à aneantir en
nous toutes ces choses, pour n'avoir en vue &en
amour que Dieu seul Sí son bon plaisir , recevant
de luy avec simplicité pour l'exterieur Sc pour l'in-
terieur ce qu'il luy plaira de nous donner.
3 . Cet êtat d'abandon Sc d'indifference n'em
pêche pas l'ame de cooperer avec Dieu , soit dans
l'Oraison , soit dans les affaires de la vie active :
au contraire , l'ame agit avec d'autant plus de soin,
d'application, Sc d'exactitude , que la volonté de
Dieu qu'elle a en vue , est le grand mobile de son
cœur, Sc le principe de son abandon. Dieu met
donc en elle telle disposition qu'il luy plait , de
jouisiance ou de souffrance, d'action ou de con
templation , de tenebres ou de lumieres ; de ma
niere que tout son desir se reduit à ne rien faire,
lie rien entreprendre , ne rien vouloir par elle-
même , mais à suivre purement en tout les attraits
Sc les mouvemens de son Dieu. ';
4.. En effet, tout ce que l'ame fait , tout ce
qu'elle pense d'elle-même, fans attendre l'ordre de '
Dieu en son interieur , ne peut être qu'erreur ,
extravagance , folie : car elle se soustrait alors à
la dependance de Dieu , voulant, par maniere
de dire , conduire Dieu ; au lieu que toute sa con
duite doit être de Dieu seul. O qu'il seroit à sou-
Vv haiter
671 .' ' Maximes '
haiter que nous pussions bien connoître la cran*
deur de nôtre misere à cet égard ! Quel desordre
ne verrions-nous point dans finterieur Sc l'exte*
rieur de nôtre propre conduite? Helas! la plus^
part de ceux qu'on croid les plus avancés dans le
Christianisme , ne s'accordent avec Dieu que dans
certaines actions capitales de la journée, dans les.
quelles ils tâchent de s'accommoder d'une manies
re même affés litterale & asies grossiere à fa divine
volonté revelée dans l'Ecritùre. Tout le reste n'est
plein que d'eux-mêmes, de leurs inclinations na
turelles, de leur amour propre. > t
j. Mais lorsque nous nous abandonnons com
me il faut à la conduite de Dieu , nous recevons
de luy intérieurement une certaine lumiére qui
nous éclaire dans toutes nos voyes., & qui nous
fait voir nettement tout ce qu'il demande de nous.
Pendant que l'ame conserve la puretédè cet aban
don , elje conserve cette lumiere qur la conduit
toujours : dans l'ordre de Dieu ; saris ïpi,étìe: airbe
soin de se fatiguer par des recherches inquietes
de fa volonté sur ellet Cést' cette ltìmieiS èc ce
flambeau dont il est si souvent parlé élans lB Sainte
Ecriture, 'par lequel le Fidele est éclairé' ácscufe-
ment conduit dans toutes ses démarches. Quand
ce divin Soleil ne luit pas dans nos cœUrs , nous
martíhoris' riecessairementf daìis' les teriebfcls , Se
nôtre vie n'est qu'une fuite d'actioná fáites fans
foy &àl'étourdie.' Or U cesled'y luirePífôS ìëWa-
ment que nous le negligeons, & que tìoUs man
quons d'attention à fa clarté par nôtre legereté
'& nosattachemens aux choses de ce Monde. O
qu'U
ïêAvis importun?. Ch. $. 671
'qu'il n'est que trop vray de dire que la vie com
mune des Chrêtiens jri'eit pas une vie de grace Se
d'esprit ; mais une vie de nature & de chair ! Ce
pendant il est certain que (a) ceux qui vivent se
lon la chair , Sí qui marchent dans les tenebres
ne fçauroient plaire, à Dieu , m avoir d'union
avec luj.

CHAPITRE V.
Les voies de la piete', tant atìives que p/ijfíves ,
sont pleines de mortification. Que nous ne sem-
mes avancés dans lav jierfeEtion qu'autant que
nous lesommes dans notre mort dr dans l'abne
gation de nous-mêmes , qui ne s'operent que par
. les souffrances. ",

1. T E Fidele nesçauroit suivre les voyes de la


. J-<vertu danscette terre d'exil , {àns y rencon
trer des mortifications presqu'à chaque pas,\quel?. ,
que viejqù'iLymepë, fois active ou coqtqmpjati-
ve. La voye atlive, en est toute pleine ; pa ne
peut vácquer au service du prochain qu'on nesoir,
animé dHin esprit de patience Sc de sacrifice : fan*
cela ón s'engage sans çeife.dans fégarement y oh
tombe dans plusieurs imperfections dangereuses ,
& on se nuit souvent & à soy-même, & aux au
tres eh vouknt leut être dequelqué utilité. Pour
ce qui est dé lá voyc de la Contemplation , on doit
y être dans une abnegation , & dans une mort
continuelle de ses inclinations Sc de ses sentimehs :
Et certainement le sacrifice que le Fidele fait de
. , '., .": Vv x ' „u ':: . foó
. . (a) Rom. 8. #.8. &i.]can i.jM.
674 Maximes
son amour propre dans les plus douces jouissancesí
mêmes de la Contemplation, est ce qu'il y a de
plus pur & de plus agréable à Dieu. Enfin , l'union
à Jesus sacrifié est la plus parfaite union qui se puis
se poflêder en ce monde.
2. Le Seigneur Jesus ébauche ses Saints fur le
Thabor ; mais il les acheve sur le Calvaire. En
effet , il eít necessaire que l'ame voye les clartés Sc
les beautés de Jcsus avant qu'elle voye & qu'elle
fente les horreurs de la croix : autrement elle fe-
roit scandalisée de ce dernier êtat. Sc fa foibleílè
n'en pourroit goûter les amertumes. L'enfance
spirituelle a donc besoin de lait auffi bien que la
corporelle -, & le Pere celeste ne févre ses enfans
que lorsqu'il les juge capables d'une nourriture
plus forte & plus solide. Ainsi c'est dans les dou
ceurs de hjomjsance que Dieu met les premieres
dispositions à son ouvrage dans une ame : mais
'C'est dans les amertumes de la souffrance qu'il me
ne ce même ouvrage à perfection , & qu'il luy
donne les derniers traits. Or plus les croix font
grandes, plus elles nous font de parfaits Chrêtiens
quand nous les portons par l'esprit de la grace.
3. Bien loin donc de craindre les croix, il faut
que nous les regardions avec paix & avec amour,
êtant bien persuadés de cette importante maxime,
que nous ne sommes avancés dans la voye de nô
tre perfection qu'autant que nous le sommes dans
la voye de nôtre mort & de nôtre aneantissement,
qui ne s'opere que par les souffrances.
4. Il ne faut pas que le Fidele s'étonne de voir
la vie des justes traversée de mille afflictions dans
' ; ce
& Avis import ans. Ch. 6. 675
ce Monde, & celle des méchants comblée de biens.
Outre les sages vues que Dieu a de porter les uns
& les autres à leur devoir , tantôt par les cordeaux
& les attraits de fa misericorde , tantôt par les
verges & les rigueurs de sa severité, il daigne re
compenser de quelque douceur durant cette vie ,
qui est si courte , le peu de bien que les méchants
y ont fait, Sc y purifier par quelques afflictions
legerps les ames des justes des défauts qui se glis
sent parmi leurs vertus. Heureux font ceux qui
par les souffrances de quelques momcns de la vie
presente , ont lieu d'eíperer qu'ils ne souffriront
pas les supplices de l'éternité, Sc qu'ils ne feront
pas du nombre de ceux à qui il fera dit, (a) Mon
fils seuvenés-vous que vous avés déja reçu vôtre
' portion de biens dans l'autre vie , cr que Lazare
n'y a eu que des maux : quainfi il est juste e/u*
dans celle-cy vous y seuffriés les maux à votre
tour , & que Lazare y joiiijse des biens reservés
pour ceux qui doivent être recueillis dans le sem
d'Abraham, ou plutôt, dans le sein du Seigneur
Jesus , dont ils ont suivi les traces en portant leur
croix après luy.

CHAPITRE VI.
Combattre ses propres inclinations , &se renoncer
en tout, pour ne vivre qu'en Dieu & par les
mouvemens de sa grace.

j. [JN Fidele qui forme la resolution d'être tout


à Dieu , forme en même tems celle de re-
1 Vv 3 tran-
{«) Luc tf.f.tf.
6y6 s Maxitoies
trancher en luy jusqu'au moindre mouvement de
ses sens interieurs & exterieurs qui n'est point
conduit par lagrace ; il renonce à tous les desirs,
à toutes les affections, à toutes les pensées que la
grace ne produit pas , principalement pendant
qu'il est en Oraison, où il s'approche de Dieu&
sy met dàns fà dependance d'une maniere toute
particuliere. Mais il prend bien garde sur toutes
choses qu'il ne forte de luy aucun desir qui ne
soit parfaitement soumis à la volonté divine qu'il
a choisie pour l'unique Regle de ses volontés &
de ses intentions.
2. Cette parfaite abnegation de l'amour propre
dans le Fidele , & cette grande dependance où il
est de la grace, font qu'il cherche à servir Dieu,,
non à sa maniere, mais à la maniere deDieuluy-
même, & dans la feule vue de ses desseins. Car
il est entierement mort à tout', pour ne vivre que
dans le bon plaisir de son Dieu , qui est Pame de
son ame , & dans qui seul sont renfermées toutes
ses richesiès, toute sa perfection, cxtoúte fabea
titude.
5 . Je trouve qu'un bon moyen pour nous íàire
mourir peu à peu à nôtre prqpre volonté,est de nous
accoutumer à cedeíaux antres par Pestime que nous
pourrons justement avoir de leurs lumieres , dé
leur industrie , de leur capacité, à ftire certains
ouvrages que nous aurons entrepris avec eux. Il
est bon encore de nous accoutumer à être bien-
aises que nos défauts soient decouverts. Ceux que
nous cachons avec tant de soin ne peuvent pro
duire que beaucoup deitnal en nous; au lieu que
.,' \ .1 5t. * ceux
Ç£ Avis importans. Ch. 6. 6jj
ceux qui sont manifestés , n'y peuvent produire
que beaucoup de bien si nous sçavons user com
me il faut des humiliations qu'ils nous causent.
4. Mais un des plus grands moyens de parve
nir à la perfection , c'est de renoncer à tous les
moyens de nôtre propre industrie, quelque ex
cellents qu'ils nous paroissent , pour nous aban
donner aux purs desseins , & aux pures disposi
tions divines fur nous; recevant avec un cœur éga
lement content, ou du moins également soumis,
les graces que Dieu daigne nous faire, soit qu'el
les soient grandes ou petites. Une ame qui en re
çoit d'excellentes , ne doit pas s'applaudir ni se
rejouir de l'avantage qui luy en revient. Tous les
fêntimens qu'elle en a se doivent rapporter uni
quement à Dieu » qui prend plaisir à répandre
fès liberalités sur ses creatures même les plus in
dignes.'
5. Mal-heur à ceux qui ont moins de foin de
leur ame que de leur corps ! qui preferent les mou-
vemens & les inclinations de la nature aux mou-
vemens & aux sollicitations de la grace ! Mal
heur à ceux qui sont pleins d'empressement &
d'ardeur pour avoir de bons chiens , de bons che
vaux, 'de bonnes armes, de bons domestiques,
de bons habits , de bons'meubles , de bonnes mai
sons; & qui sont froids & tiedes dans ce qui
concerne l'excellence de leur ame qu'ils negli
gent pour suivre leurs appetits , & deviennent
par cette negligence la piece la plus méprisable,
& le plus mechant des meubles qu'ils ayent chés
e«xí 'Certainement leurs chevaux & leurs chiens
678 Maximes
sont plus estimés devant Dieu Sc devant les An
ges que des creatures raisonnables aussi ingrates
& aussi abruties qu'ils le font. Helas ! (a) le bœuf
& Tâne connoifient leur maître; ils ont quelque
ressentiment du soin qu'il a de les nourrir , Sc luy
rendent les services qu'il exige d'eux : mais ces
gens , plus abbrutis que les brutes mêmes , ne re-
connoissent point leur Createur : ils ne pensent aux
bien-faits dont il les comble , que pour en jouir à
leur aise: ils sont ou sourds à fa voix, ou rebel
les à ses ordres , ou revêches sous son joug. Mal
heur, encore une fois, à ces enfans de perdition,
qui negligent les voyes de Dieu pour courir dans
leurs propres voyes !
G. Lorsque la conscience se reveille dans les
voluptueux Sc les pecheurs, quels qu'ils soient,
c'est un êtrange suplice que d'avoir à souffrir ses
remors , d'êrre inquieté par les frayeurs de la mort
qui est assurée, Sc du jugement d'un Dieu terri
ble qu'ils ne sçauroient éviter de subir un jour. On
peut veritablement dire alors, qu'ils souffrent dès
cette vie un enfer de tems , avant que de souffrir
dans l'autre l'enfer de J'Eternité. On n'éprouve
tien de semblable dans la voye du Ciel. Le joug
du Seigneur Jesus y est plein de douceur, sesvo-
' lontés pleines d'amour Sc d'agreemens , ses aides
puissantes, fes consolations abondantes , ses promes
ses certaines, ses esperances glorieuses. O qu'il est
bien plus facile de marcher,dans le chemin du sa
lut que dans celuy de la perdition ; Sc de com
mander à ses passions Sc de les vaincre , que de
Jes satisfaire Sc de leur obéir, i s ; CHA^
(/f) Isa. x. f. j. /
Ç£ Avis importans. Ch. 7. 679

CHAPITRE VIL
Que l'entier denuement des créatures mét'e au
J>ur amour, oúl'ame trouve sa vraye liberté
& la paix de l'esprit.
I. T 'Ame qui aime Dieu d'un amour tout-à-fait
desinterellé & très-pur, agrée tous les des
seins de fa Providence sur elle , quels qu'ils puis-
lênt être , pour cette vie & pour la vie à venir :
tellement que tous ses desirs n'ont d'autre source
ni d'autre centre que le bon-plaisir de Dieu, à la
gloire duquel elle est entierement devouée, pour
luy être sacrifiée de la maniére qui luy sera la plus
agreable.
2. Etant ainsi dans une mort parfaite d'elle-
même, elle demeure humblement dans le. rang
Sc la disposition où Dieu la met ; recevant avec
gratitude de fa bonté infinie la portion de grace
dont il la daigne favoriser; & n'ayant d'attention
qu'à ce que Dieu demande d'elle, afin de l'execu-
ter avec fidelité dans toute l'étenduë de fa grace :
ce qui la fait enfin entrer dans une vraye liberté
& une paix intellectuelle.
3 . Car comme l'ame ne veut que Dieu seul ,
elle s'affranchit & se détache des creatures ; &
c'est en s'en dêpouillant entierement qu'elle par
vient à la pauvreté supreme , & ensuite à la pu
reté d'amour. Or c'est dans le pur Amour que.
l'ame trouve fa vraye liberté & la paix de l'esprit.
Craignons donc que quelqu'une des creatures ,
dont nous sommes environnés ne nous arrête Sc
Vv 5 ne
680 CWaximes & Avis importans.
ne nous sasse perdre non seulement ces glorieux
avantages, mais encore la pure & parfaite posiès-
£onfd^f Dieu tay-même , qui est auflì Je partage
du pur & du parfait Amour. , .
4. Que c'est une grande grace que d'être ap- .
pelle aux êtats pauvres & abjets du Seigneur Je
sus! C'en est encore une bien grande d'y être
conduit par une heureuse necessité à petit bruit,
obscurément, & avec abjection. Que l'ame con
sente alors avec joye à tous les évenements de la
divine Providence fur elle. C'est dans cet esprit
que l'Apôtre Saint Jacques (a) exorte les petits:
ef, les pauvres à se glorifier de leur . grandeur 8c
de leur richesse, & les grands &Jes rjches à se
glorifier de leur petitesie & de leur pauvreté, j

(a) Jacq.

F I N.

. . . '
EXGLA-
68 1

EXCLAMATIONS
d'un Cœur penetre des Excellences

de la, VIE DE LA GRACE.

|Eigneur mon Dieu , que les Enfans d'A


dam sont peu propres pour vôtre
Royaume! Qu'ils connoissent peu le
h merite de vôtre grace ! Qu'ils sont peu
soigneux de conserver un fi précieux tresor ! Qu'ils
traittent indignement une chose fl noble & fl ex
cellente! Qu'ils sont indignes des grands & divin*
deflèins de vôtre misericorde sur eux ! Ils se dis
sipent & se repandent mal-heureusement dans
..cette multiplicité d'objets que vous avés créés dans
la nature pour les ramener à vous. Mais comme
ils portent vôtre image, Sc que vous ne les avés
formé que pour vous, rien que vous n,'est capa
ble de les remplir. C'est pourquoy leurs cœurs ne
sont jamais en paix jusqu'à ce qu'ils se reposent en
vous. Vôtre grace, Seigneur , n'est pas comme
celle des hommes. Celle^cy n'est autre chose qu'u-
flô certaine bienveillance qui ne met rien, d'inte
rieur & d'essentiel dans le sujet aimé pour en re
lever la nature ; & qui est même le plus souvent
impuisiânte pour luy procurer aucun bien exte
rieur. Mais vôtre grace anoblit le fond des ames
ûúi én font favoriíees. C'est un rayon de vôtre
aiykté lumiére f qui dissipe leurs tenebres, qui les
comble de toutes sortesde consolations. C'est un
:i *— seeau
68 % Exclamations
sceau qui imprime en elles les glorieux traits de
vôtre reísemblance , qui les dispose à devenir la
demeure sacrée &le saint temple de vôtre Majesté
adorable , l'heureux objet de vos tendreíses & de
vos precieuses benedictions.
I. O vie de grace! Semence de la vie de gloi
re, gage de l'immortalité , premices íc avant-goût
de la beatitude éternelle ! Vie de reformation &
de sainteté ! Vie de penitence & de mortification !
Vie qui faites mourir l'ame à la vie des sens, au
desirs & aux attraits des richeíses , des plaisirs Sc
des honneurs de ce monde ! Vie dont le repos est
dans les travaux, la victoire & le triomphe dans
les humiliations & dans les mépris, la joye & la
suavité dans l'indigence & dans les douleurs ! Vie
de sacrifice &d'homage à la volonté divine, qui
avés pour but & pour principe l'ordre & les des
seins adorables du Createur del'Universsurnous!
II. O vie de grace , sans laquelle rien n'est
grand & d'aucun prix devant Dieu ! ni les jeûnes,
ni les aumônes , ni les austerités , ni les autres
œuvres les plus éclatantes de la pieté : ni le don
des miracles , des langues , des propheties : ni les
extases , ni les ravisiemens quand ils nous éleve-
roient jusqu'au troisiéme Ciel: ni le Sacerdoce
Royal, ni l'excellence de la nature Angelique:
non pas même la dignité sureminente de Mere
du Verbe incarné, si ellen'êtoit inseparable de la
vie de grace ! O vie sans laquelle la vie est pire
que la mort, & se va fondre dans l'abyme d'une
mort éternelle!Vie avec laquelle l'homme est relevé
au plus haut point d'honneur qu'il puiíse desirer sur
sur la Vie de la Grâce. 683
fa terre ! Vie sans laquelle il est ravalé à la plus
basiè &la plus infame condition où il puiííè tom-
ter : Condition plus mal-heureuse que celle de
l'Enfer ; puisque le peché est l'Enfer de l'Enfer
même, c'est-à-dire, la cause principale, la cause
neceflàire immediate Sc interieure de l'Enfer.
III. O vie de grace ! Vie excellente en prix;
puisque vous aves coûté le sang Sc la vie du Fils
de Dieu , qui a employé toutes ses actions Sc pas
sions adorables pour nous l'acquerir ! Excellente
en dignité ; puisque vous êtes la filiation adoptive
de Dieu ! Excellente eh vôtre exemplaire ; puis
que c'est le Verbe incarné! Excellente en suavité ;
puisque vous n'êtes qu'une vie d'amour, Sc d'un
amour tout occupé d'un objet infiniment aimable !
Excellente en vôtre source ; puisque vous n'en
avés point d'autre que la Divinité! Excellente en
vôtre fin ; puisque vous allés vous rendre dans le
sein de la gloire Sc de l'éternité ! Excellente, en
vos effets ; puiíque vousrendés les hommes divins
par participation Sc par imitation, Sc que vous ac-
querés à ceux qui vous posiedent la jouissance
de Dieu ! Excellente en vôtre propre fond Sc en
vôtre nature ; puisque vous êtes une gloire com
mencée, Sc que la gloire n'est qu'une grace con
sommée. t:Á r.: y
IV. O vie de grace ! Vie surnaturelle Sc divi
ne! Vie que lePere éternel inspira dans la crea
tion au premier! des vivans pour être la vraye vie
de son cœur, Sc l'ame de son ame ! Vie que le
Fils de Dieu est venu reparer dans la redemption,
& la donner plus abondamment , comme êtant
684 * Exclamations
l'orneméiït & la beauté du Monde ! Vié que !è
S. Esprit est venu retablir Sc perfectionner, cont'
me êtant sa gloire Sc le terme de sa fecondité!
Vie quiètes le plus éminenrdes dons de ia Trini
té Sainte , Sc le principal sujet de ses desseins & de
lès œuvres dans la nature ! . L' 1, '. :
: V, O vie de grace ! Vie qui êtes le triomphe .
de l'amour éternel , le siege de la sagesse increée,
les delices du Pere des lumieres! Vie pr*idente&
lumineuse, qui cherchés Dieu par tout, quife
trouvés en tout ! Vie à qui leOel seçoit un En
fer si Dieu ne s'y tronvoit point , Si l'Enfer un
Paradis si Dieu y diltilloitune goûte de ïòn'Divin
amour? < -'?. , ,itrv ' - ;
VI. O vie degracef Vie d'équité &de pure
té! Vie «^intimícé 'Sc de cordialité l Vie de sim
plicité Sc de fránchifeis Vie qui vous repaissés de
la paròle de Dieu;, mais d'une parole interieure,
que vous trouvés plus douce" que léTuíel Sc là
soccre! Vie qui n'avés point de mets plus deli
cieux que fa sainte volonté ! Vie de jubilation &
de joye ! Vie de ' sussifance Sc de plenitude , qui
ne craignés rien ni au ciel ni en la terre ni aux
Enfers; puis qu'êtant" une participation de la vie
s divine, vous pofièdésnecesiàirement en votre di
vin Auteur tous les tresors de l'Univers í O vie
cependant très-aiséë àácqùerir ; puisoue^vSus Vous
donnés I pour un verre d'eau froide , ou plu tôt gra-^
tuitement; puiíqu'il ne faut que vouloir sincere
ment, Sc ouvrir sans feinte la bouche du cœur
pour vous recevoir! Vie aisée à conserver;' puis
qu'il ne faut qu'aimer ce qu'on ne peut haïr fans
fur la Vie de Grace. 68 £
íè rendre sensuel, brutal & dénaturé ! Vie aisée
à augmenter ; puiíqu'il ne faut qu'exercer un acte
d'abnégation ou de vertu ! Vie qui prend sa nais
sance par un libre vouloir, & que rien ne peut
alterer ni ravir qu'un consentement infidèle.
VII. O vie de grace ! Vie qui n'enuyés ja
mais ! qui ne vieillilsés jamais ! qui êtes toujours
dans lá vigueur d'une floriílante jeunesse ! Vie .
qui ne trouvés point d'age ni de condition qui
vous soit incommode í Vie de force' invincible,
que rieri ne peut vaincre rii aflbiblir ! Vie munie
de la protection du ciel , entourée d'une armée
de vertus , & suivie de tous les dons du S. Esprit
& des habitudes infuses ! Vie qui toute cachée &
meprisée que vous êtes aux yeux des hommes
êtes estimée Sc cherie de Dieu , redoutée des De
mons, reverée <3î servie des Anges !
VIII. O "vie de grace f Vie de saintS Sc divins
attraits, qui gagnés tout / qui portés tout à Dieu !
Vie qui par une Alchymie admirable changé* la
boue 'et» or , les cailloux en pierres précieuses , les
épines est roses , les amertumes eh douceurs , les
tourrriens les plus cruels en sujets de louanges &
de bertedictiohs ! Vie qui transformés les pierres
en enfárís d'Abraham, les lions en agneaux, les
naturels les plus feroces en colombes dociles &
privées !' Vie qui dans le vuioe 8( le manque dè
toutés choses 5 renfermés tous les tresors du ciel
& dé la terres
IX. O vie de grace! Vie ingenieuse & essica
ce! Vie qui combattes enfuyant, &qui surmon
tés en patisiant, qui en vous taiíant prechés par
le
686 Exclamations
le bon exemple., qui en mangeant jeûnez par
l'abstinence &par la sobrieté; qui faites penitence
en vous épargnant , par la peine que vous souffres
à vous retenir ! Vie qui vous affermisses dans les
tribulations ; qui vous nourrissés dans l'indigence ;
qui vous fortifiés dans les foiblesiès !
X. O vie de grace ! qui n'êtes ni lâche ni teme
raire ! Vie qui ne vous decouragés point pour les
infirmités humaines ; mais qui en prenés sujet de
devenir plus humble & d'aller à Dieu ! Vie qui
faites bon usage de tout, jusqu'aux pechésmême,
sçachant que toutes choses cooperent' en bien à
ceux qui craignent Dieu , & qui desirent d'être unis
à luy ! Vie qui ne vous épuisés point en ces avor
tons de desirs, en ces velleités ou volontés im
parfaites, qui ne font bonnes qu'à entretenir Ja
paresse , la tiedeur , la securité ; mais qui formés
d'entieres & de constantes resolutions qui portent
leurs effets avec elles ! Vie qui ne vous contentés
pas de dire , je vaudrais bien , mais^V veux essi
cacement , & la chose sera avec l'aide de Dieu ,
qui .ne manque jamais à une volonté sincere. Vie
qui ne mesurant pas vos desseins à la petitesse de
la force & de l'industrie humaine; mais au secours
du Ciel, qui vous rend tout facile, entreprenés
meurement, poursuives vigoureusement , ache
vés glorieusement! Vie qui ne vous rebutés point
par les dissicultés qui s'oposentàvos saintes entre
prises ; mais qui attendés dans une humble &
constante patience lc salut de Dieu ! k\
XI. O vie de grace! Vie d'activité, qui com
blés de benedictions les jours , les heures , les
1 ' &&•
sur la Vie de la Grace. 68 7
moments ! Vie qui en marchant incesiamment
vers la perfection de toutes les vertus par les pas
de la devotion Sc de la ferveur, croiflés Sc vous
avancés toujours comme une belle aurore jusqu'à
ce qu'elle soit arrivée à son plein midy ! O vie qui
vous communiqués & portés vos influences sacrées
par tous les membres du grand Sc sacré Corps de
í'Eglise , en vous interessant Sc en prenant part
fans émulations fans envie à tous les biens qu'il
posièdedans le ciel Sc sur la terre ! .Vie qui vous
rejoúisies de voir l'objet de vôtre amour assis dans
le trône de la gloire comme dans un abyme de
clarté , admiré Sc adoré fans intermission de toutes
les Puiííances celestes, de tous les saints bienheu
reux, & de toutes les ames d'élite! Vie qui desi
rés que tous les entendemens soient remplis de fa
connoisiance , toutes les memoires de ses bienfaits,
Sc toutes les volontés de son amour ! Vie qui pe
netrée de zele pour ce Souverain Objet , Sc de
compassion pour le prochain errant , vous affligés
inconfolablement de ce que l'Amour n'est pas ai
mé comme il devroit l'être !
XII. O vie de grace ! Vie de force Sc de ge
nerosité, qui negligés vos propres peines pour
compatir à celles du prochain! Vie de serveur Sc
d'exactitude , qui avés une attention singuliere à
tout ce qui peut servir pour vôtre avancement !
Vie qui voudriés avoir mille cœurs pour recon-
noitre les graces continuelles que vous recevés de
vôtre souverain Bien-saiteur ! Qui voudriés être
dans toutes les Chaires pour précher les grandeurs
de vôtre Dieu , dans tous les Confessionaux pour
Xx luy
688 » , , . Exclamations -
luy gagner tous les cœurs, dans toutes les regions
du monde pour y répandre la bonne odeur du
Redempteur du genre humain ! Vie qui n'épargnés
ni biens, ni honneurs, ni.ptines, ni travaux, ni
vie, quand il s'agit de contribuer à la conversion
d'une ame! Vie qui, comme vous l'asés haute
ment temoigné en ' la personne du grand Saint
Pául , porteriés volontiers tous les anathèmes du
ciel Sc de la terre pour en.delivrer les pecheurs, &
pour rendre gloire à Dieu !
XIII. O vie de grace ! Vie de mansuetude Sc
de concorde! Vie de complaiíance Sc d'amour!
Qui secourés fans reproche Sc fans delay ; qui don
nés fans interêt St fans esperance ; qui corrigés sans
vangeance Sc fans emportement ; qui reprenés
avec humilité Sc avec amour ! Vie qui tolerés tout,
qui fouffrés tout ! Vie qui n'êtes point vaincue
par le mal, mais qui surmontés le mal par le bien!
Vie tranquille Sc dilcrete , qui agilTés fans empres
sement, qui ordonnés sans confusion , qui proce
dés sans duplicité, qui conseillés fans passion, qui
faites les œuvres de Dieu dans l'Esprit de Dieu ,
envoyant toutes choses en luy, & luy en toutes
choses.
XIV. O vie de grace ! Vie d'amitié ; mais d'u
ne amitié noble Sc desinterreflee ! Vie qui priés Sc
faites penitence pour les pechés de ceux qui ne sça-
vent rien de ce que vous faites pour eux ! Vie qui
priés Dieu Sc luy rendés graces pour les bienfaits
qu'en reçoivent ceux qui ne pensent pas à vous ,
ou qui ne vous connoifìènt même pas ! O vie ,
qui ne vous arrêtés point aux consolations, mais
au
JUr la Vie de la Grace. 689
au Dieu des consolations ! Vie qui . n'aioi& que ;
pour aimer ; qui ne souffres que pour souffrir, cih
core davantage pour TQbjetr de vôtre dilection]
Vie qui né ! connoissés d'autre loy que l'amour,
d'autre salaire que vôtre obligation & vôtre devoir,!
d'autre temoignage que le temoignage interieur ,
de vôtre fidefítéi . . .', .-.;
XV. O vie de grace ! Vie de soumission & de
docilité ! qui vous abandonnant humblement aux;
desseins de la Providence Divine, ne cherches que
de plaireà Dieu Scae vousétablif dans la creatu^í
re! Vie? qui ne donnés point lieu. à la mauvaises
honte; qui acquiescez aveejoye à la verité qu'on,
vous fait connoitre , sans suivre les souplesses &'
les ruses de l'amour propre & de l'orgueil;,qui tâ-,
chent de se maintenir &;de se faire valoir à quel-,
que prix que cé soit ! Vie qui nfallegués point
d'excuse pour vous justifier; qui ne redoutés pasj
les scntimens & les reprehensions des hommes ;
qui nfaprehendés que les reproches de Dieu !' Vies
qui. honorés singulierement sa presence & celle de,
ses bons Anges, &'en. faites plus d'êtat que de las
presençe décent mille têmoins ! Vie de courage &
de magnanimité; quine vousrendés jamais esela^
ve des. passions d'autruy ni des maximes du mons
de! Quine tenés pointa des-honneur nia basiellè
de porter les marques de vôtre servitude envers
Dieu; Qui n'avésen vue que de le contenterluy.
seul , sçachant que c'est regnçr & jouir delavraye
liberté que de le servir &devous soumettre à luy-
XVI. O vie de grace ! Vie de science & de
sagesse J Qui. laites vôtre cours & vos études dans
6 Xxa', l'é-"
690 Exclamations
l'école divine du Calvaire ! Qui n'y avés pour prin
cipaux exercices que les prieres, les douleurs , les
contradictions, les humiliations! Qui n'avés pour
livre que Jesus-Christ crucifié ; pour Maitre que
l'Esprit de Dieu , qui seul peut aulsi faire compren
dre à ses disciples humbles & renoncés la hauteur,
» la profondeur, la longueur &la largeur des mer-
.veilles de la croix & del'immense charité de Dieu
pour nous! Vie d'onction , toute pleine de fer
veur & raionnante de lumiere ; qui decouvrés clai
rement à l'ame qui vous cherche avec sincerité,
que ce n'est que par cette forte d'étude que les.
Peres & les Docteurs de l'Eglise, les Martyrs,
les Confesseurs , les Vierges , en un mot tous les
enfans de Dieu parviennent à la sublime science
des saints & à la solide vertu.
XVII. O vie de grace ! Vie de saveurs & de
privileges! Vie d'extases & de ravissemens! Vie
de delaissemens & d'abandon ! Vie de confiance
& de privauté ! Vie de changement êc de trans
formation ! Qui faites que l'ame ne se cherche
plus , ne suit plus ses inclinations ! Vie qui n'ètant
plus sensible aux interêts de l'amour propre , pour
ne penser qu'à contenter Dieu , faites que Dieu
se charge entierement du soin de tout ce qui vous
touche , selon sa parole à Sainte Therese & à Sain
te Catherine de Sienne , Ne penses plus qu'à mes
interêts, &jaurayfoin des vôtres.
XVIII. O vie de grace ! Vive source de vie, qui
humectant sans cesse la terre de nos cœurs , y lai
tes germer &meurir toutes sortes de vertus, pour
produire immanquablement en leur saison des
fruits
sur la Vie de la Grace. 691
fruits admirables! Vie qui venant de Dieu, vous
terminés en Dieu, ne respirés que Dieu, n'efpe-
rés que pour Dieu ! Vie glorieuse , durant même
Le triste exil de ce monde , en donnant par ànti-.
cipation à l'ame Sc au corps les douaires de la bea
titude, la joye&!a tranquillité del'esprit, l'agili-
té Se la disposition merveilleuse du cœur au servi
ce de Dieu, l'impafsi bilité dans les afflictions par
la patience, la clarté dans la conversation par la
modestie & le bon exemple, l'inteiligçnçç des
mysteres divins en nous saisant comprendre qu'ils
n'ont d'autre but que l'humilité & la pureté de
l'amour de l'ame fidelle.
XIX. O vie de grace ! qui établiííes sur la ter
re le Royaume de Dieu ; car c'est par vous que
Dieu regne veritablement au milieu de nous ! Vie
qui rendés nôtre esclavage une sainte Royauté ;
çar c'est par vôtre moyen que nous nous assuje
tissons toutes les creatures & que nous en diípo-
sons à nôtre volonté, qui n'est autre que celle du
souverain Maitre de l'Univers ! Vie qui engagés
Dieu à faire la volonté de ceux qui ont le bon
heur de vous posseder ; puis qu'en vous possedant
ils vivent eux-mêmes étroitement unis à sa sainte
volonté, après laquelle ils aípirent fans relache
avec un zele saintement assorti d'une reverence
amoureuse & filiale pour lùy! Vie qui tenés con
tinuellement en homage nos sens . nôtre entende
ment, toutes les facultés de nos ames & de nos
corps en la presence de Dieu , pour les oflrir en
sacrifice perpetuel à sa divine Majesté ! Vie qui
laites que nous devenons par ce moyen un Sacer-
Xx 3 doce
6$ì> ,'*',' .Ëxclakatïimi, 'A.
doee" Rayai, ûne nation &nte, un peuple' acquis ,
tíne race choisie , consacrée & mise àpart poUr ser
tir atix grands & admirables desseins de sa' miséri
corde' fur nous , & pour publier les grandeurs de
DietfJ qui nous a appelles" du Royaume des tene
bres à cduyde son admirable lumiere. p .
.XX.í O Vitì de grace! Vie qui êtes un abyme
degfahdéur, un Ocean immense de délices spiri
tuelles ! Vie qui relevés éminemment en tòutes cho
ses h créature quecVous animés & que Vous con
duises! Vie qui êtes une manne cachée &celeste,
que personne ne connoit à moins qu'il ne vous
coûte , & que personne ne goûte fans qu'il soit aus-
si-tôt dégoûté des fades consolations de la terre!
Vie quiètes Je vraypain desforts, le paínverita-
blement deseendu du' Ciel qui doïme force"& vi
gueur à l'anîe, qtìì l'établit dans 'les bonnes hábi-
tudes, qui"rafraichit sa memoire , qui rectifie fa
volonté, qui regle ses passions, qui sentiíse ftisi-
ge des sens , qui purifie le cœur , &«n'ôte le ban
deau Sc' le voila del'arflour propre pour luy laisser
voir son Dieu & se reposer en luy ! Vie'qúi tendés
de tòUres vos forces à la vie éternelle ! O combien
èst insensible & mal-heureuse l'amequi se'resoutà
Vous charígcr pour de pure:- vanités , pour quel
ques plaisirs paflagers,quï sont infailliblement sui
vis dâns l'éternité d'une infinité de remors , de
tortures ,&" de suplices!"' " ' ;''
XXI. O Vie'de grace ! Vie pour laquelle Dieu
a fait la nature êí k' gloire, l'une pour vous ser
vir de fondement, & l'autre de couronne ! Vie
pour lacjuelle seule les Cieux roulent & versent
leurs
ce; puisque le peché les prive de toute forte de
droits, & les állùjettit à trois sortes de morts , à la
mort corporelle, à la spirituelle, & à l'éternelle!
O vie de
sisterdans íe Monde! Vie qui êtes vous même un
Monde admirable , renfermant plus de secrets,
plus de varietés , plus de raretés & de perfections,
que le Monde sensible & naturel ; & qui avés un
plus excellent rapport que luy au Monde Arche-
type, c'est-à-dire, à celuy qui dans le Createur est
l'idée primitive & originaire de tout ce qui subsiste
hors de la divine essence.
XXIs. O vie de grace ! Qu'est sans vous la crea
ture raisonnable Sc intelligente ?' Qu'est-elle si elle
est privée de vôtre conduite, de vôtre soutien, &
de vôtre benediction ? O vie d'une si grande im
portance , que les esprits bien-heureux choifïroient
plûtôt d'être précipités dans les Enfers pour y souf
frir des peines éternelles , que de se voir privés de
l'excellente & imcomparable poííession de vôtre
sainteté ! O mon Dieu ! c?est vous seul qui pouvés
nous bien faire comprendre dans cette vie d'exil,
quel est le funeste êtat d'une ame qui par son pro
pre choix se separe de vous pour vivre sous la ser
vitude du peçhé Sc de la puissance des tenebres !
Etat dans lequel l'ame êtant privée de la vie de vô
tre grace, abandonne le droit à la vie de gloire
Xx 4 que
694 Exclamations .. ;
que vous luyoffrés avec tant de bonté, O Dieu de
misericorde & de jultice ! Dieu adorable dans vos
conseils! Comment est-il possible qu'une aine rai
sonnable, qu'une ame capable de vous, & faite
pour vous , se precipite volontairement dans un êtat
si mal-heureux? Ou comment peut-elle s'y voir
tombée fans mourir de douleur , ou fans faire au
moins tous les efforts imaginables pour essayer d'en
sortir ?
Cependant l'on voit par-tout 'en foule de ces
ames dénaturées , qui font gloire de leurs oppro
bres , & qui se plaisent dans cet Enfer comme dans
un lit de rôles & de violettes , negligeant bruta
lement les offres de la grace divine , qui les solli
cite sans cesse à s'en delivrer , & qui ne fe lasse
point de leur en presenter les moyens. O aveu
glement infiniment deplorable , qui les empêche
de voir qu'il ny a qu'un moment decisif de leur
fort pour toute l'éternité ; & que si ce moment
leuréchape il ne reviendra jamais! Que durant ie
délay qu'ils prennent pour se convertir , l'ame s'en
durcit de jour en jour & d'heure en heure dans les
habitudes du vice, lesquelles deviennent enfin si
opiniatres,& si dissiciles à surmonter, qu'il n'est plus
en son pouvoir de s'en défaire ! C'est ce qui a por
té un Prophete à s'écrier au sujet de ces pecheurs
infortunés, (a) L'Ethiopien peut-il quitter la noir
ceur de sapeau, &le Leopard la bigarrure de ses
couleurs? jiinjì , seriés-vous en êtat de faire le
bien, vous qui êtes fifort habitués k faire le mal?
Ne devroit-on pas de plus considerer que celuy
qui
(a) Jcrem. 13.ji.ij.
sur la Vie de la Grace. 695
qui a promis le pardon au pecheur à condition qu'il
se repente, ne luy a pas promis le tems de se repen
tir , Sc d'acquerir les vertus quisont absolument ne-
cessaires à une vraye repentance ? Que repondront
ici ceux qui renvoient leur conversion jusqu'à
l'heure de la mort ? Car puis qu'il est vray que nous
n'agissons que par l'habitude , Sc par les inclinations
que les habitudes ont formées dans nous , lésâmes
qui auront suivi le peché avec tant de penchant, 3c
qui l'auront aimé depuis si long-tems,seront-elles en
êtat de le detester comme il faut dans cesmomens
d'angoisses Sc d'étonnement ? Pourront-elles dans
cet êtat defoiblesse,detransses 8c d'agonie, se dé
gager tout d'un coup & comme en un instant des
inclinations du propre amour , 8c fe revetir de tou
tes les vertus d'un repentir veritable 8c sincere ,
fans un effort extraordinaire 8c tout-à-fait merveil
leux de la grace divine ? Mais quel sujet ont ces
ingrats d'eso; sainte grace, qu'ils au-
ront si souvent Sc si obstinément meprisée, fasse en
leur faveur un miracle? Helas! quelque fortes &
quelque pressantes que soient toutes ces raisons , le
Demon, cet esprit d'ensorcellement Sc d'erreur , ce
pere du mensonge Sc de l'illusion, a ncânmoins
trouvé le moyen d'endormir dans une fausse paix
la plus grande partie des pecheurs, en leur per
suadant qu'ils aiment Dieu pendant qu'ils ne s'ai
ment qu'eux-mêmes ; Sc qu'ils sont dépouillés
des inclinations de l'amour propre, pendant que
l'aftivité en est seulement suspendue en eux parla
grandeur de la maladie qui les accable, Sc qui les
met dans un certain dégoût generai, &uneesoe-
Xx 5 ce
-6<)6 Exclamations
ce d'insensibilité ou d'indolence pour les choses
de cette vie, où ils croient n'avoir plus de part.
En effet, si par une grace de la bonté infinie de
Dieu il arrive que ces mal-heureux rejevent de
leur maladie , l'on voit bien que leur inclination
aux vices se fortifie à mesure que leur santé se
retablit , & qu'ils reprennent enfin leur premier
train de vie: de forte qu'il est aife de juger que
leur detachement du monde n'êtoit en. eux qu'u
ne pure hnpuiffance , & une pure defaillance de
la chaleur dans leur sang & dans leurs esprits; &
non une extirpation réelle du victf , dont la ra
cine le tenoit cachée dans le fond de leur cœur
&delcurame. Ainsi l'amour propre, toujours
adroit & artificieux à se maintenir, se voyant ar
raché aux choses de la vie presente , n'avoit fait
que changer d'objet pour s'efforcer de s'attacher
aux biens de la vie à venir, mais.'lans pourtant
changer ni de motif ni de principe. O pecheurs
obstinés! Ne voyés-vous pas que par . vos délais
funestes (a) vous accumulés sur vous , selon les
termes de St. Paul, le tresor de la colere & de la
vangeance du Dieu dont vous méprisés la Ma
jesté ; & qu'il viendra un tems auquel vous vous
repentirés inutilement d'avoir perdu par .vôtre
propre faute le tems de' la grace divine , qui fera
changée en malediction éternelle pour vous?
C'est-là que; le ver qui ronge sans cesiè, & un
continuel remors , devorera vôtre conscience , re
veillée alors de l'aflbupissement où vos passions &
vôtre sensualité l'ont reduitte ; & que le caracte
re
(a) Rom. ì.f. f.
sur la Vie de la Grace. 69 7
re de l'image deDieu, imprimée inefìâçablement
lur vos fronts reprouvés , n'y paroitra plus que
pour vous couvrir de honte & de confusion. C'efl
là proprement que (a) perira le dejìr decesames
damnées, ainsi que s'en exprime un Prophete;
puis qu'il ne fera plus tems de travailler pour Pa
ternité d'une vie bien-heureufe ; mais bien de
sentir inconsolablement la grandeur de sa perte.

(a) Psal. ïïz.f.io.

F I N.

TA
6o»

T
 A B L E

DES MATIERES

PRINCIPALES.

Bandonnement à Dieu & à son ordre. 6ji.


672. 679.
,X jL Abnegation de soi même en tout.
Elle est necessaire pour être à Dieu. 676
C'est un des plus grands moyens de la perfection.
677
Acquiescement & fidelité.
Tout le secret de la vie spirituelle y est compris.
668.670
AOe.
11 y a deux sortes d'impuissance de fai're des
actes , l'une mauvaise , & l'autre bonne. 272. 273
Acte Universel & pur de la Contemplation.
j 80. 247.25'0. 25'7. &c. 3 ;o
L'Acte Universel ne fait rien perdre des actes
particuliers de pieté. 264
11 est imperceptible quand il est le plus pur.
273
Aílion de graces après la Ste. Communion. 572.
577' f78
Formule d'action de graces. 602
Aéíivite' épurée. 365"
Adversaires de la Contemplation. 238. 339
de la Theologie Mystique^ leur injustice , leur
ignorance, leur fureur. 97. &c. 239
Affeclíens. '
. 'Comment le Contemplatif en doit user. 27s
les
Table des matières. 699
ks Affections sensibles , & les expressions pathe
tiques, ne font pas l'Oraison. 80. &c.
Affection Universel le de l'ame. 206
isjffliélii/ns. Voiez Croix. Mortifications. Perles.
Souffrance. Tentations.
Ame , Ames.
. C'est la demeure de Dieu. 401
Elles sont enseignées de Dieu cn trois manières.
Fiançailles de l'ame avec Dieu' 45' y
Mariage de l'ame avec Dieu. yiS.&c.
Malheurs d'une ame qui se neglige. 677
Lesames fans oraison sont incurables , & inca
pables d'ouïr les choses divines. 40s
Ames parfaites : leurs épreuves. 5'40
Sceau de Dieu fur l'ame. 453
Quand c'est que l'ame est mûe de Dieu. 53 1
Les ames simples & de bonne volonté, ont Dieu
même pour Docteur. 1 f. &c. 31.62.65'. 190.
&C.239. 340. 5'80. 581
Sommet de l'ame. 204. &c.
Voiez fur les mots àtCentre , Conduite des ames ,
Dieu, Demon, Esprit, Paix , Tranquillité de
fame.
Amour. (Charité.)
11 s'augmente par l'Eucaristie. 5'92
Ses caracteres , selon l'Apôtre. 59SS9%
Amour & Communication reciproque des per
fections divines dans Dieu même. 591 . &c.
l'Amour est inseparable de la Contemplation ,
& comment. 199. &c.
. Amour de Dieu envers l'homme , manifesté
dans l'Eucaristie. 5'77
Amour effectif du prochain, c'est la marque
solide d'un bon état. 463
l'Amour des croix , est le fruit d'une bonne
Communion. . 606. &c. 611
lAmour
7<>o TAU LE DES MA TlER E S.
Amvur. '
Atnour & desirs des croix, caracteres des vrais
fideles. .' : . 624. &c.
Amour pur & desinteressé, ses effets. c'eíHa plus
parfaite voie. . 679
Amour propre, source d'erreur & d'égarement
perpetuel. 69. &c.
/ÌKantfjj'em,nt , (denuement, vuide.)
11 n'est point le terme de la Contemplation. 249
Apparence. Le peu d'apparence en.tout , fàit mieux
le Chrétien que tout ce qui éclatte. 669.680
Attributs de Dieu. Voyez Dieu toutpur.
AverJioti.Qmnác aversion qu'il faut avoir du peché.
,: " ' . 66c
Aveugle. Comment on doit vivre en aveugle dans
la vie spirituelle. 642
Avis.
Onze Avis pour la conduite des Contemplatifs.
.',,"'> .' , ' p . , . 280 -290
, Avis principaux que donnent les Mystiques à
leurs disciples. 86—96
Avis pour une personne chargée de la conduite
desames.. . ' . . ; ." ' 666
Pour bien lire. 269.27s
—— Pour bien raisonner. 269

B.
M. de"V\ Ernieres. Son caractere. 107
, ' JJ Blâmes & moqueries qu'on fait ordinai
rement desames les plus avancées, 46s. 492
Brieveté: marque de bonne prière. fci.&c.

CEne. Voiet Communion. Eucaristie.


Centre de l'ame. 4^0. 535 .5-3 2. f3 6.
... Cèa'
7AB LE DES MATIERE £ 701
Charité, si elle juge toujours favorablement du
prochain. jo' 5'9
Voiez Amour. Humilité& Charité.
Chrétien.
Deux dispositions qui font le vrai Chrétien.
7Ó.&C.
L'amour & la haine bien menagés , font tout
son devoir. 6^9
l'Union de conformité de leur volonté à celle
de Dieu est necessaire à tous les Chrétiens.4j'9.
ad 463
Le peu d'apparence en tout , fait mieux le Chré
tien que tout ce qui éclatte. . 669.680
Christianisme.
Corruption de ses Sectes & de ses Docteurs.4-6.
60. 104
Voiez Pieté, Religion Chrétiene,
Chûtes.
Usage de nos chûtes. 66f
Voiez Imperfections.
Cœur. Etat d'un cœur où regne l'Esprit de Dieu,
603
Colere. Les saillies de colere dans les meilleures
ames, font matiere d'humiliation. 6^4
Commerce de J e s u s & de l'ame dans l'Eucaristie.
Voiez Union de Came avec J. Christ.
Communier dignement & souvent porte l'amc à vi
vre de la vie de J e s u s. f5'9
Ste. Communion , Preparation à la Communion.
Action de graces après la Ste. Communion. .572.
S77' 578
Dispositions diverses d'une sainte ame après, la
Communion. S7IS73"S7^
Ses effets , de diverses fortes. f8i. j'86. S9°'S99'
/ 605-
Ste.
70» TABLE DES MATIERES.
Ste. Communion.
Le Fruit d'une bonne Communion , c'est IV
mour des croix. 6o6.&c6n.
la Communion oblige à vivre de la vie de J.
Christ, & comment? 6u
Pourquoi elle fait de grands changemens dans
les uns, & de petits dans les autres. 5%
Voiez Disposition. Eucarifìie. Grâces. y.CHRlST.
Conduite des ames. Avis pour une personne qui en
est chargée. 666
Confesseurs. Ceux qui sont inexperimentés , tour
mentent les ames. 467. 49a
Ccnnoiffance.
La connoissance par étude, & la connoissance
par experience, different beaucoup. 5'7. 5'8. 299
Connoiíiance de Dieu, par elle on vient à se
connoitre soi même. 410
Les raisonnemens & les idées ne sont pas ne
cessaires à la solide connoissance de Dieu.
217. &c.
seConnoîtresoimême. C'est la premiere occupation
de la vie spirituelle. 400
Consolations. v
II ne faut pas les avoir pour but. Í43
Quand inutiles ? 276
Contemplatif.
Onze avis pour la conduite des Contemplatifs.
280--290
le Contemplatif substitue par la foi lesactes de
Dieu en la place des siens fur toutes sortes
de sujets. 161.&C
. La prelence amoureuse & sensible de J.Christ
à l'ame contemplative. 147. &c.
le Contemplatif exerce quelqucsfois son enten
dement. 499
. Comment il doit user des affections ? 27s
' Comment il doit user des lectures ? 145'. 146.
2JJ--2J4. 27^.277. p Cou-
TABLE DES MATIERES. 703
Contemplation.
Son premier estai. 117.&C.
Ce qu'elle n'est pas , & ce qu'elle est. 166. &c. 1 79.
25'6--2Ó3
Inintelligence de l'ame en est le siege. 204. &c.
L'acte universel & pur de laContempIation.i 80.
247. 2yo.2f7.&C. 330
L'inaction, ou la pure oisiveté , n'est pas dans
la Contemplation. 180.247
Comment la suspension est ou n'est pas dans la
Contemplation, 207--210
L'Aneantissement , (ledenuement, levuide, )
n'est point le terme de la Contemplation.
249
L'Intention virtuelle ne suffit pas pour la per
petuer: il faut l'eminente. 132—135'
L'amour est inseparable de la Contemplation ,
& comment. 199. &c.
Dieu tout pur est l'objet de la plus solide Con
templation. 219--224
Saint oubli dans la Contemplation. 170. 274.
3°s
S'il faut quitter ou non la consideration de Phu-
manité de J. Christ, de ses mysteres, de
ses paroles, de ses actions, dans la Contem
plation? I5'0--IÓ3. 290
Comment changer ces matieres de la Meditation
en préparation & en matieres de la Contem
plation? 120.127
Deux principales Maximes dans la Contempla
tion. 170
Ses differences, la Contemplation surnaturelle &
l'acquife. 212-214
lapaslìvc, l'active, la mixte. 79
Comment la passive differe de la Meditation.
300. &c.
Comment on est diversement passif& actifdans
Yy la
704 TABLE DES MA TIER ES.
Contemplation.
la Contemplation. 211.&C.
Les avantages de la Contemplation fur la Medi
tation. 80
les Utilités tres - insignes & tres - salutaires de U
Contemplation. 171— 173. 179. jusqu'à 184.
266.
Elle est l'abrcgé de la mortification: 13s
Ellecst le chemin leplus court, le plusassuré,&
le plus parfait pour le salut. 1 81—184
Gouft de Dieu dans elle. 1 94—198
Disposition , preparation , à la Contemplation.
245'. 249. 267. &c.
La bonne vie est necessaire à la Contemplation.
' .287
Usage des' oraisons jaculatoires dans la Con
templation. 146.270
les Signes de la vocation à la Contemplation.
178.272
U faut la quitter pour faction quand Dieu y apel-
le.. 88
elle est quelques fois discontinuée. 21 s
Les tentations & les sc cheresles ne doivent pas
faire quitter la Contemplation. 229-233
Les Obstacles à la Contemplation. 169. 31 1
Quels font ceux d'entre les Savans, les Predi
cateurs , les Auteurs & les Devots qui font
impropres à la Contemplation. 174-177
Les adversaires de la Contemplation. 238. 239
Voicz/w.
Convertir le prochain. Voiei Zele de convertir le
prochain.
Crainte de Dieu, ses effets, fa necessité. 421. &c.
3'32.538.
Croix.
Les Croix font des faveurs. 622
un doux joug. 623.627.
Croix.
TAB L E DES MA TlE R ES. yos
Croix.
. /"les Croix sont matiere de joie. 608.632
Avantages des Croix. 61 2' &c. 617. &c. 620.&C.
628. &c.
Elles font preferables à lajouiflànce durant cet-
. te vie 296. &c. 41 7. 5'41
Point de vrai repos hors de la Croix. 629
C'eít la grande voie pour aller à la perfection,
Ó21.&C.
Croix de delaissement de Dieu. 630
Croix interieure & de privation. 641 . 643.&C.
L'csprit & le corps en Croix dans une maladie de
Mr. Bernieres. 638
Croix de perte de biens. 632
Croix de diverses tentations. , 630
Croix de choix. Elles font inutiles. 623
Voicz Affliéîions. Tentations.
Culte exterieur. Le plus touchant , est souvent illu
sion. 485-5'4. f9. 60
', , D.
DEfauts. Le vrai patient doit souffrir ses pro
pres defauts. 625\ &c.
& n'y point faire de reflexions inquiettes. 6s$
Delaifiement de Dieu. ' , 630
Demons, jusqu'où ils ont accès dans l'ame. 412.
416. 431.448
Desir.
celui de souffrir, est le desir le plus parfait.53 s
desir des Croix. Voiez Amour des Croix.
Devotion. La vraie devotion ne renverse pas l'or-
dre politique ou (Economique. 284
D I E O.
Amour & Communication reciproque des per
fections divines dans Dieu même. 591. &c.
H est lui même le Docteur des am.es simples &
Yy a de
7o6 TABLE DES MATIERES.
Dieu.
de bonne volonté, if. &c. 31. 62. 6f. 190. .
&C.239. 340. 780.581
II enseigne lésames en trois manieres. 193
Ecouter Dieu. 371
Manifestations differentes de Dieu dans les amcs
d'Oraison. 371
Sa residence & ses operations differentes dans les
ames bien disposées. 371
Dieu tout pur, comme il est , ce qu'il est ; c'est
l'Objet de la plus solide Contemplation & de
la foy ; & il est mieux connu de cette sorte,
que par ses Attributs en detail. 219 -224
Voix de Dieu. 417.471
Voici. Amour de Dieu ; Connoissance de Dieu;
Crainte, Goust, Jouissance, Lumieres, Misé
ricorde, Parole , Plenitude, Presence , Ressouve-
nir habituel, Sentiments , simple Vue d* Dieu.
Difference des Oraisons.
D'où elle vient ? 374
Si tous font capables de toutes? 376
Voiez Oraison.
Directeur interieur & Maître principal ; c'est /.
Christ. 289
Discours des Saints , ils ont plusieurs sens. 203
Disposition, Preparation,
À la Communion. fs}
Les principales pour communier, ce sontl'hu-
milité & la charité. 563
Di verses dispositions d'une ame sainte après la
Communion. fji. 773--576
A la Contemplation, 247. 249. 267. &c.
A l'Oraifon. Cinq des principales. 317
Docleur des ames simples & de bonne volonté. Vo
iez Dieu.
Douleurs de J. C H 8. i s t à l'Occasioa des pechés.
, 4f3
Ecole
TABLE DES MATIERES. 707

E,
ECole de la Verité. . 64-66
Ecouter Dieu. 37$"
Enseigner. Zele pour enseigner , inquiet & illusoi-
re. " stf
ttntenaement.
Son inaction & son repos. 443
Il faut l'exerccr quelques fois quoi-qu'on íbit
Contemplatif. 499
Epreuves.
Celles des ames parfaites. f40
Les epreuves legeres, font quelques fois un su
jet de chute à des ames de choix ; & pourquoi?
426
Esprit Je Pâme. po. f32
Etat.
de jouissance & de lumieres parfaites, il n'y en
a point en cette vie. 378.601
Etat d'un cœur où regne l'Esprit de Dieu. (603
Etat d'une ame qui est dans le peché. 407
Etude. Conseil de Taulere là dessus. 64.65'
Voieï Connaissance, Sçavans. Universités.
Essence de Dieu. Voiez Dieu toutpur- \
Eucaristie.
L'Amour de Dieu envers l'homme y est mani
festé. 577
H faut recevoir l'Eucaristie dans une foi nuc&
lìmplc , accompagnée de respect & d'amour.
j68, &c.
Par elle s'augmente dans l'ame l'amour & la
charité. j'9a
Commerce deJ.CHRiST & de l'ame dans l'Euca
ristie. \
Unipn de l'ame avec l. C h r i s t parl'Eucarif-
Yy 3 tie.
7o8 fABLE DES MATIERES.
Eucaristie.
tie. 5'78. 5"8i.&c.
Voiez Ste. Communion.
Expressions pathetiques & affections sensibles. El
les ne font pas l'Oraifon. 80. &c.
Exftafes. 484
Voiez Ravisfemens.

FAcuités spirituelles.
Mourir à leurs operations. 3^8
Fiançailles de l'ame avec Dieu. 45'5'
Fidelité à la grace. 302. 308. 309. 668
Voiez Acquiescement,
ha Foi.
Sa nature & ses effets. ' 261. 331. &c.
L'Objct de la plus pure foi , c'est Dieu tout pur.
219--224
Dans la Contemplation elle comprend toutes
les vertus. 1^-1^%. 261
Elle y dit plus que toutes les exprefïìons,& toutes
les idées de Dieu & des choses divines. 13S—

son usage dans l'Eucaristie. 568


Foiblesse. Voiez Impuissance.
Fondions basses, leurs prerogatives. 87

G Oût de Dieu dans la Contemplation. 194-


198
Goûts divins dans l'Oraifon de quietude. 347.
432. &c.
Grace. Graces.
Ce qu'elle est. ses proprietés & ses effets admi-
. rables, 681. &c.
%' '. Gra
Table des matières. 709'
Grâce. Grâces.
Fidelité à la Grace. 302. 308. 309. 668.
I/incredulité des hommes nc doit empecher de
raconter les graces & les merveilles de Dieu.
403
Graces que Dieu produit dans les ames durant
& après la Communion. 570. 5'73, 5'74. &c
f84. s8y.s86
Graces extraordinaires, on ne doit pas les desirer.
Graces sensibles & extraordinaires , Visions ,
Revelations, les vrais Mystiques en detachent
lesames. 90. &c,
Voiez Vie de Grâce.

H.
Umiliatìom. Voici Croix.
H Humilité.
C'est un remede universel à tous les maux spiri
tuels. 427.440
L'humilité & la Charité font les principales dis
positions pour communier. 563

I.
IDe'es. Voiel Ratfonnemcns.
Jean de la Croix. les marques qu'il donne pour
decouvrir les fausses Revelations. 92. &c.
Jésus Christ.
Ses douleurs à l'occasiondes pechés. 453
Il est le Maître principal & Directeur interieur
des ames. 289
Presence amoureuse & sensible de J. Ch. àl'ame
Contemplative. 147.&C.
S'il faut quitter ou non la consideration de Thu-
manité de J.Ch. de ses mysteres,dc ses paroles,
Yy 4 Jr
7to TABLE DES MATIERES.
Jésus Christ.
ses actions dans la Contemplation, i f0-163.
250
Comment J.Ch. est reçu dignement dans nous,
quoiqu' indignes & miserables. j6i
Imagination. Elle diffère de l'entendement. 43S
Imitation. Voiez Zelc d'imitation.
Imperfeílions, v
Leur vûe & leur sentiment ne nous doivent pas
decourager. 6yj'. 664. &c.
trop y penser , est un grand defaut. 6$f. 66s
Imputffance.
Deux sortes d'impuislanec defaire des actes : u-
ne mauvaise, & une bonne. 272.273
Impuissance de l'homme. son sentiment. 6p.
&c.
Inaàlion, & repos de l'entendement. 443
l'Inaction , (la pure oisiveté) n'est pas dans la
Contemplation. 180.247
Incredulité des hommes ; elle ne doit pas empecher *
de raconter les graces & les merveilles de Dieu.
403
Indifference.
Nc la pas confondre avec {'insensibilité. 9s. &c.
A quelle ame toutes choses font indifferentes.
Intelligence, ou sommet de fame. Est distinguée
de la faculté de raisonner j & c'est le siege de la
Contemplation. ' " 204. &c.
Intention. La virtuelle ne sufEtpas pour perpetuer
la Contemplation: ilfautl'cminente. 132--13J
Interieur. Nótrc interieur doit être cultivé : c'est le
siege de la Contemplation. 306. 310
^oie. les Croix & les humiliations sont matiere de
joie. 608. 632. &c.
V pigz Paix.
TABLE DES MATIERES. 711
Jou'tjfance.
Les Croix sont preferables à la jouissance durant
cette vie. 296.&C.417 541
Les privations sont preferables aux jouissances!
87
Jouissance de Dieu fur la terre. Elle est impar
faite. 601
II n'y a point d'état de jouissance & de lumieres
parfaites en cette vie. 378. 6qï

K.
A Emfiis. (Limitation de J. Christ) cité &
JN^, recommandé. 62 .63 .6 1 2,

L.
LArmes d'illusion. 493. 494
Leótures.
' Comment lc Contemplatif doit user des lectu
res. 14j'.146.2fi—2y4.275'.277
Avis pour bien Ure. 269.275"
Lumieres de Dieu.
Pour qui elles sont. 17.28. 35'.43.44.62
Elles different en degrés & en authorité. 36
U n'y a point d'état de lumieres parfaites en cette
vie. 378.601

M.
MAI. source de nos maux. 663
Maladie où l'cfprit & le corps sont en croix.
638
Malaval, son caractere, son eloge. 106.1n.3S7
Manifestations differentes de Dieu dans les aines
d'Oraison. 371
Mariagespirituel
1 ' 6 r de l'ameYy avec5' Dieu. 5'28.Ma-
&c.
7i2 TABLE DES MAT/ERES.
Maximes, deux principales Maximes dans la Con
templation : Ne vouloir que Dieu ; & ne re
garder que Dieu, en toutes choses. 170
Meditation.
Comment la Meditation differe de la Contem
plation passive. 300. &c.
Les avantages de la Contemplation fur la Medi
tation. 80
Comment on peut changer les matieres de la
Meditation en preparation & en matieres de
Contemplation. ; 120—127
Meditations'des Peres , des Saints , de la Loi de
Dieu, elles ne font point en opposition avec
la Contemplation. 241—244
Misericorde de Dieu. On s'en flatte trop, & mal à
propos. ffS7
Moqueries & blames qu'on fait ordinairement des
ames les plus avancées. 46s . 492
Mortification.
La Contemplation en est l'abrcgé. 2}J
Tout en est neceísairement & heureusement
plein dans la vie du Chrétien. 673. &c.
Celle du corps , & celle de l'Efprit , leur impor
tance. 236. 237
Mourir.
aux operations des facultés spirituelles. 3^8
Mystiques.
Vrais Mystiques. Inconnus au monde. 101
Leurs vraies qualités. 102. &c.
Persecutés injustement. 99.&C
Avis principaux qu'ils donnent à leurs dis
ciples. 86--ç6
Matieres Mystiques. En parler peu, & à pcu.280
Faux Mystiques. 99.&C
Voiez Contemplation. Theologie Mystique, Oraison.
Vie.
Table des matières. 713

N.
Egligence , PAme qui sc neglige est pire qu'u-
né bête. 678
ses malheurs. 677

OBJlacles.
A la Contemplation. 1 69. 3 1 1
Al'Oraison. 311--316
Occasions de pecher. Necessité de les fuir. 414.439
Oeuvres éclatantes." Elles ne font lii l'cslence, ni
l'ornement du Christianisme. ' 669
Oisiveté. II faut la fuir. 282
Voiez Inaéiion.
Ordre politique & œcouomique. La vraie devotion
ne les renverse pas. 284
Oraison.
des Mystiques. ' 78. &c.
C'est la clef de l'ame ou de l'interieur. 404
Elle ne se peut bien connoitre que par l'expcrien-
ce. 299
le But & le grand deísein de la vraie Oraison.
Dispositions à l'Oraison. Cinq des principales.
. 3»7
Regles pour l'Oraison actuelle. 320. &c.
Il ne faut pas borner l'Oraison à quelques heu
res : mais la faire pasièr en Contemplation
continuelle. 96. 379
Deux extremités à eviter dans l'Oraisort. 30^
Chacun doit demeurer dans son Oraison fans
affecter celle des autres. 374
Resignation où l'on doit estre dans l'Oraison!
304. &c. 309
Orai
714 TABLE DES MATIERES.
Oraison.
Preuve de la bonté de toute sorte d'Oraison.
f41. w
Six ou sept avis importans fur les secheresses de
rOrailòn , fur ses privations , jouissances,
illusions , & fur fa pratique &c. 86—9Ó
Differentes fortes d'Oraisons , y leurs degrés.
Oraisons jaculatoires , leur usage pour la
Contemplation. 146. 270
Oraison passive. 324
deuxchosesàyevitcr. 326
Oraison passive , pure & parfaite. 362
Oraison de pure foi. ^17—334
Ténebres lumineuses dans cette Oraison. 328.

Oraison infuse. 339


Tout y eft à couvert des illusions du Demon.
ibii.
Oraison de faim de Dieu. 343
elle est ordinairement suivie d'un rassasiement
de Dieu , qui redonde jusques fur le corps mê
me. 34s
Oraison de joie. 49/
Oraison de quiétude & ses effets. 347. &c. 432.&c.
49Í
Precautions à y observer. 497
Oraison d'Unité d'Amour. Ce qu'elle est: ses ad.
mirables proprietés & ses effets. 3si"3f7
Oraison d'Union. 446
Expliquée par similitude. 4ff
ses marques , & ses effets admirables. 449. &c.
Oraison d'Union centrale. f2f
Oraison de Recueillement surnaturel. 437
Orailon de silence. 35'8--3<5o
Elle exige un triple aneantissement. 35'8. &c.
Oraison de Ravissement. Voki Ravissement.
Jcs Obstacles à l'Oraison. 311-316
Q&Ai"
TABLE DES MATIERES. 71s
Oraison.
les Ames fans Oraison fbût incurables , & entiè
rement incapables des choses divines. 40s
la Vie fans Oraison est pure vanité. 306. &c.
313.&C.
Voiez Affeílions sensibles. Difference des Orai
sons. Orgueil. Quitter Oraison. Silence. U-
nion.
Orgueil, faussement objecté aux gens d'Oraison.
214—228
Ottbly. saint oubly dans la Contemplation. 170.
274' 3°f
P.
PAix de l'ame.
Inalterable. f3*4%%
Quoiqu' imparfaite. 601
Paix & joie , dans rembarras des affaires. 626
dans la perte des biens. 632
dans une grande maladie. 63 s
Parler peu , & à peu , des matieres Mystiques.
280
Parole de Dieu.
A qui elle est incomprehensible. 32. 33
Paroles exterieures de Dieu , & leurs marques.
^ ', 474"47'7
. interieures de Dieu , & leurs marques.
477-479
Parole interieure de Dieu. Quatre de ses pro
prietés. 118.&C
Passif. Comment on est diversement passif & ac
tif dans la Contemplation!* 211.&C.
Vo\e%Acle.
Patience,. Par elle on souffre les imperfections
d'autrui & les siennes propres. 652

Pechi
7i<5 TABLE DES MATIERES.
Peché.
Grande aversion qu'il en faut avoir. 660
Douleurs de J. Christ à l'occasion des pechés.
Etat d'une ame qui est dans le peché. 407
Necessité de fuir les occasions de pecher. 414.
.... ' , 439
Peines spirituelles , indicibles. 469
Penser trop à soi & à ses imperfections , est un
grand defaut. 65'5'. 66j
Perfeclion.
L'interieur est le siege de la perfection. 306
310
Un des plus grands moyens de la perfection,
c'est l'abnegation de foi même en toutes cho
ses. 677
; La grande voie pour aller à la perfection , ce
font les croix. 621. &c.
Perseverance dans la vie spirituelle : d'où elle vient?
600
Perte des biens, soufferte avec joie. 632.&c.
PietéChrétienne, son solide. 5'41
Plenitude de Dieu. 27/
Preparation, disposition.
A la Communion. $57
A la Contemplation. 24s. 249. 267. &c.
Presence de Dieu.
elle est ou legere, ou vive. 163
Comment on doit s'y mettre & s'y conserver
sans aucuns efforts reiterés. 128-132
Il faut s'y occuper quelques heures par jour.
167
La fortifier. ..; 168
Nepoint s'inquieter lors-qu'el le n'est pas sensible
167
Les utilités de la presence de Dieu. 168. 179.&c.
I95'.&c.
' .'» Prt-
TABLE DES MATIERES. 717
Presence de Dieu.
Ëlle est d'un usage universel & suffisant à
tout. 73. &c.
Voici Contemplation.
Presence.de J. Christ à l'ame Contemplative»
* Ì47.&C.
Voiez Jésus Christ.
Preuve de la bonté de toute Oraison. Í41 . 542
Privations*
elles sont preferables aux jouissances durant cette
vie. 87
Voiez Croix, souffrances.
la Privation de l'union divine, est quelques fois
dispensée de Dieu. 579
Procedé ordinaire de Dieu envers les ames. 215"
Prophetes. Faux-Prophetes des derniers tems , &
de plusieurs sortes. 8-1 1
Purification des ames les plus avancées, par les pei
nes exterieures & interieures. 466-469

QUietude. Voiez Oraison.


Fausse Quictudc & faux Ravissement. 442.
483497
Quitter.
La Contemplation, il ne le faut pas faire pour
des tentations & des secheresles. 229-233
Quitter l'Oraison.
On ne doit pas la quitter à cause des ten
tations & des secheresses. 418.&C
On doit la quitter pour des occupations ex
terieures quand Dieu y appelle. 368

Rai
718 TABLE DES MATIERES.

R.
RAison humaine.
son arrogance a perdu la Religion. 67. &c.
son impuissance à tonnoître les choses divines.
29.34. 5'8.67.35'0. 5-80
ses pretextes specieux , & leur refutation. 38.&C
son usage legitime dans les choses divines. 61.
67
Raifonnemens.
Avis pour bien raisonner. 2Í9
les Raisonnemcns & les idées , ne font point ne
cessaires à la solide connoislance de Dieu.
217.&C.
Ravijfemens.
Les faux & les vrais ravissemens. 89
Faux Ravissement & fausse Quietude. 441.483.
497
En quoi consistent les vrais ravîssemens ; & leurs
effets &c. 481-487
11 en vient quelqucsfois hors de l'Oraison actuel
le. 480
Ravissement nommé Vol de PEsprit.
Ce que c'est , & ses admirables effets. 488--
490
Ravissement douloureux du desir de mourir
suivi d'un autre, qui fait consentir à vi
vre & à souffris. J12
Recueillement. 72
Reflexions inquiettes fur nos defauts.
Oa doit s'en defaire. 657
Regard universel de Dieu. 257.&C
Voiez Aile. Dieu tout pur.
Régies.
Regle infaillible pour connoître la voie du sa
lut.
TABLE DES MATIERES. 719
lut. « 12-16
Regles pour l'Oraifon actuelle. 320. &a
Relachement spirituel , combien il est dangereux.
278
Religion Chrétienne.
Perdue par l'arrogancc de la Raison. 67. etc.
Son solide. f4t
Renoncement à soi , & recueillement en Dieu : cc
sont la clef generale & facile de la vie spi
rituelle. 72
Repos.
Point de repos hors de la croix. 629
Repos & inaction de l'cntendcment. 443
Resignation. Son grand usage dans l'oraison. 304.
&c. 309.
Resolutions. Ily cn a de bonnes en apparence ;
mais qui font vaincs & qui viennent du De
mon. 462
Ressouvenir habituel de Dieu , subtil & tranquil-
le. 133.134.274,
Revelations. , .
Fausses revelations, & leurs marques. 92. &c.
Voici Grâces sensibles.

SAlut.
Règle infaillible pour connoitre la voie du
salut. 12-16
La contemplation est le chemin le plus court,
1e plus assuré & le plus parfait pour le salut.
181-184
Sfavans.
Leur eloignement de Dieu. 18-20. 218
Vanité & illusion de leurs études. 21-28. 32.
&c. 34.
1% Quels
?20 TABLE DES MATIERES.
Quels Sçavans , soit Predicateurs , soit Au
teurs, soit devots, sont impropres à la Con
templation. 174-177
— & en sont les adversaires. 239
Les Sçavans qui sont humbles & de bonne vo
lonté, sont éclairés de Dieu. 191
Sceau d: Dieu fur l'ame. 45'3
Secheresses , troubles &c.
Elles ont diverses causes. 419
Quelle ame est au dessus des secheresses. 53s
Voiez Tentations.
Sentimens de Dieu. II y en a qui sont delicieux
& penibles tout ensemble. 471
Silence.
C'est un caractère de la bonne Oraison. 84.
&c.
Les grands biens de cette Oraison-là. ibid.-%6
Simple yûe de Dieu & de ses attributs par la foi
dans la contemplation. Elle est preferable
à tous nos details. 164. &c. 261.
Voiez Foi.
Snufftir.
Sçavoir souffrir est la plus grande de toutes
les sciences. , 619
Souffrir vaut mieux ici que contempler, ibid.
Le desir de souffrir est le desir le plus parfait.
SIS
La marque qu'on souffre bien, est la. paix in
tellectuelle. .621
On doit souffrir ses propres defauts. 6y2.
< ' &c-
Suspension. Comment elle est ou n'est pas dans la
contemplation. 207--210
Systemes de Theologie, leurs defauts. 7.&C.

.' . T. Tan
TABLE DES MATIERES. 721

T.
T Aulere. Son conseil sur l'étude de la Theo
logie. 4 64. &c.
Tentations. p
Comment il faut se comporter dans les ten
tations. 284-287.417418
Croix de diverses tentations. 630
. les Tentations & les Secherefses , ne doivent
pas faire quitter la contemplation. 229--233
—— ni l'Oraison. 418.419
Theologie.
Systemes de Theologie, lenrs defauts. 7. &c.
Theologie Mystique. Injustice , ignorance &
fureur de ses adversaires. 97. &c. 239
Voiez Vie Mystique.
Tranquillité inalterable de l'ame & de tout ce
qui s'y passe.
Elle n'est que pour l'interieur. 542
Voiez Paix.
Transformation en Dieu. 5.8 1 — 584
Ste. Trinité'. Sa decouverte à l'ame. fis
Troubles. Voiez Secheresses.

V.
VErbe incarné. Son esprit & son but. Ses
effets. 584
Verité.
Ecole de la verité. 64-66
Verités & Vertus , se considerent plus utile
ment comme étant en Dieu & en J' Christ,
qu'en elles mémes. .335', ác;
Vertu solide. Elle est très rare. 621
Vie.
Deux vies à entretenir, les hommes n'ont foin
Zz a que
7ii TABLE DES MATIERES.
Vie.
que de la naturelle. J71
La bonne vie est necessaire à la contempla,-
tion. 187
Passer sa vif doucement : chose indigne d'ua
Chrétien. 620
Vie Chrétienne.
Tout y est necessairement & heureusement
plein de mortifications. 673- &c.
Vie Chrétienne & vie Mystique. Leur conve
nance & leur difference. 7f. 78. ioj
Vie de Grace.
Elle est pauvre & riche, basse & grande. J64
Ses excellences divines , ses proprietés &
ses effets admirables. 681. &c.
Vie Mystique.
Deux dispositions à elle. 77
Vie d'Oraison. Elle n'exclud point la vie acti
ve, m m'
Vie fans Oraison : c'est pure vanité. 306. &c.
3*3' &c«
Vie Spirituelle.
Se connoître soi même, est la premiere oc
cupation de la Vie Spirituelle. 409
* Sa clef generalc & facile , c'est le renonce-
cement à soi , & le recueillement en
Dieu. 7*
le Grand secret de la vie spirituelle. 302
Y vivre en aveugle. 6di
Vie Surhumaine. 5*60. yoo
Vie unitive, pratique &souffrante: Elleestpre-
fcrable à la Vie unitive Mystique & jouis
sante. 205'-299. 5'41
Vigilante. Elle est neceslâirc aux plus avancés.
4y6.4i8.j38
Vtsions. voiez Grâces sensibles.
Visions divines.
Les
TABLE D ES MATIERES. 723
Visions.
Les representatives (ou figuratives) de la
Sacrée Humanité de J. Christ. 5'04
—— Leurs marques & effets , qui les dis
tinguent des fausses. joó. foj.
Les tntelleéíuelles de l'humanité de J. Christ,
ou des Saiuts. 5*10
—— des secrets qu'on decouvre en Dieu
SIS
—— des ventés. fi6. fis.
—:— de là Très-sainte Trinité'. 5'25'. &c.
Visions intellectuelles , centrales , & d'u
nion permanente. f29
Vocation à la Contemplation. Ses signes. 178'171
Voie du Salut, voiez Salut.
Voix de Dieu qui appelle l'ame. 415*
Autre forte de voix de Dieu- 471
Voiez Parole.
Volonté.
C'est le principal fíege de Dieu & de ses ope-
rations. 370
Ses deux mouvemens , l'amour & la haine ,
bien menagés, font tout le devoir du Chré
tien. 6s9
Viie. Simple vûe de Dieu. 164.261
Vuiàe. voiez Aneantissement.
Union.
Diverses unions de Dieu à l'ame dans l'Orai-
fon. 369
Union de l'ame avec Jesus Christ par l'Euca-
riftie. 5'78. í8i.&c. 5'86-- 589
l'Union de conformité de nôtre volonté à
celle de Dieu , est necessaire à tous les Chré
tien*. 4Í9'-463
la Privation de l'union est quelquesfois de dis
pense divine. 5'79
Voiez Oraison.
Zz 3 Uni
724 TABLE DES MATIERES.
Universités St études. Leur grand defaut. 46.
&c.
Utilités tres insignes & tres salutaires de laCon-
templation. 171—173. 170—184. 266

Z.
Ele.
le Zelc de convertir & de secourir le pro
chain , n'est bien des fois qu'une paflìon
aveugle de l'amour propre. Í93'Í94
Zele illusoire & inquiet d'enseigner hors de
saison. 54s
Zele d'imitation , il est quelquesfois impur.
668
Zele trompeur d'une devotion superficielle.
42 j. &c.
t
F I N.

ÊRRA-
ERRATA.

Cet Ouvrage , qui n'a pâ s'imprimer fous l'œ'tl de


PAutheur , a passe'par les maintde tavtt de Copis
tes Çs' de Censeurs trop hardis , qu'il n'est pas
étonnant de le voir alteré en quelques peu d'en
droits , tels que font ceux qui paroiffent dans cet
ERRATA ; outre peut-élre quelques peu d'autres
qui pourraient nous être échapés , que le Lec
teur, s'il en remarque , corrigera facilement de
lui meme.

Page, ligne. faute. etrriges..


54 '14 qu'il y a peu qu'il est peu
9fi 9 de son S. Esprit à la direction^de son S.
Esprit
128 I presence Dieu presence de Dieu,
141 21 considerer le considerer
153 »7 côte côté
T63 6 beaucoup tout beaucoup toutes '
J65 2 que ce qu'il en qu'autant qu'il le
191 7 vaine fastueuse vaine & fastueuse
2.17 7 de ses à ses
221 S s'explique l'explique
235 8 au dessus au dessous
»7 d'attendre que d'attendre
3 14 30 demander demander à Dieu
3 24 penult. pour elle meme par elle meme
333 18 les magnificences fa magnificence;
354 11 pour par
400 la persuadées persuadés
402 27 je fuis je le fuis
4° 3 14 mieux de ne pas mieux ne pas
429 18 en quoi bienque & bienque
44 1 24 huit jours huit heures
4Sí 16 il les ils les
493 8 nous sommes nous le sommes
49S 16 elle doit elle y doit
SOI 6 en compagnie en la compagnie
5'5
ERRA T A.
p*g$. llgn. faute. corrigés.
5'5 18 qu'étans qu'étant
535 9 dons dans
54° 17 s'y trouve se trouve
19 pieté y augmente pieté augmente
20 de
541 2i dy de
j6o 1 1 pour Jesus par Jesus
576 antep. óîé lui a ôté
604 8 jè n'y je n'ay
625 4 separent qu'elles separent'
649 16 , ?ar . Pour
680 3 Dieu lui merae Dieu meme
689 11 & de vous & non de vous
691 2 n'esperés n'operés

F I N.
!