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CHAPITRE 3

LA RUSE ET LES FORMES


CONTEMPORAINES DE LA GUERRE
Jean-Vincent Holeindre

D ans l’histoire de la guerre, les cas de ruses fameuses ne manquent


pas : que l’on pense aux ruses de Thémistocle à Salamine contre les
Perses, aux manœuvres subtiles d’Hannibal contre les Romains pendant
la deuxième guerre punique ou encore aux stratagèmes de Du Guesclin
pendant la Guerre de Cent Ans. Mais si les exemples de ruse nous
viennent spontanément à l’esprit, la ruse n’est pas une notion facile à
manier pour les études stratégiques et plus généralement pour les sciences
sociales. Comment en effet définir la ruse ? Peut-on élever cette notion au
rang de concept ? Le chercheur qui travaille sur la ruse est confronté
d’emblée à un paradoxe : si l’on peut aisément se représenter ce qu’est la
ruse par l’intuition, il est cependant très difficile d’en élaborer une défini-
tion satisfaisante. La ruse n’est-elle pas par essence ce qui échappe au cal-
cul et à la mesure rigoureuse ? La ruse charrie tout un imaginaire très
riche, qui n’est d’ailleurs pas uniquement militaire 1, mais comme pro-
cédé et comme phénomène humain, elle résiste à l’analyse.
À cette première difficulté de méthode s’ajoute le problème, tout aussi
redoutable, du rôle de la ruse dans les guerres d’aujourd’hui. En tant que
moyen militaire, la ruse est-elle encore employée actuellement ? N’est-elle
pas un procédé appartenant aux conflits d’autrefois ? La pensée stratégi-
que contemporaine peut en effet être tentée de considérer la ruse comme
un moyen militaire dépassé par les évolutions technologiques, les progrès
de la science militaire et les transformations de la guerre. On admet à la
rigueur que la ruse a pu être utile et féconde dans les guerres anciennes, qui
opposaient des armées peu nombreuses, assez mal équipées, et où le génie
du stratège jouait un rôle important. Mais, à la suite de Clausewitz, bon
nombre d’auteurs affirment sans ambages que l’évolution du contexte stra-

1. Que serait le commerce sans le marchandage et les trucs pour attirer le chaland ? Que serait
l’amour sans la séduction et les tours qui l’accompagnent ? Que serait le poker sans le bluff ?

Publié dans La fin des guerres majeures ?


F. Ramel et J.-V. Holeindre, Economica, 2010
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tégique a bouleversé la donne : depuis la « grande transformation 1 » opé-


rée au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle par les guerres de la Révolution
et de l’Empire, les conflits armés ont irrémédiablement changé d’échelle,
voire de nature. Les guerres contemporaines ont souvent opposé, jusqu’à
une époque récente, des armées nombreuses, dotées d’armes de destruc-
tion massive. Or, que pèse la ruse face au déchaînement de la violence
armée et à la sophistication toujours plus grande de la technologie
militaire ? Comment la ruse pourrait-elle compter à l’âge des guerres
majeures ? Notion floue et moyen obsolète, la ruse ne serait donc pas un
objet d’étude pertinent pour la pensée stratégique contemporaine, ni un
concept éclairant pour analyser les conflits de notre temps.
Dans ce chapitre, nous voudrions montrer au contraire que la ruse,
aujourd’hui comme hier, est une donnée essentielle de la grammaire stra-
tégique. Que les guerres soient « majeures », « limitées » ou « irréguliè-
res », la ruse peut constituer une ressource féconde pour le chef militaire
qui décide de l’employer. Pour étayer cette hypothèse, nous allons
d’abord proposer quelques éléments de définition, afin de faire ressortir
les relations à la fois étroites et problématiques que la ruse entretient avec
la force. Ensuite, nous tâcherons de voir comment la ruse est employée
dans les formes contemporaines de la guerre. Nous verrons ainsi qu’à cha-
que forme de guerre correspond un type d’emploi spécifique de la ruse.
Au fil des siècles et des transformations de la guerre, les stratèges ont tou-
jours su combiner la ruse et la force dans le but de s’adapter aux circons-
tances et de dissiper autant qu’il est humainement possible le « brouillard
de la guerre ».

1. LA RUSE DANS LA GRAMMAIRE STRATÉGIQUE


1.1. La ruse comme procédé tactique
Dans le langage militaire, la ruse de guerre est considérée, au sens
strict, comme un procédé tactique visant à induire l’ennemi en erreur et
ainsi à le surprendre 2. On parle également de « stratagème ». En tant que

1. Nous empruntons cette expression à l’ouvrage de Karl Polanyi sur les mutations du capitalisme au
xxe siècle (La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps
[1944], Paris, Gallimard, 1983). Selon nous, l’expression est éclairante pour caractériser les mutations
de la guerre dans la période qui commence avec la Révolution française et s’achève avec la fin
l’Empire napoléonien. L’œuvre de Clausewitz est d’abord un témoignage et une analyse de cette
« grande transformation » de la guerre, dont Napoléon est le personnage central. Mais la rupture
majeure a eu lieu avant, avec la Révolution française. On pense alors à la remarque de Goethe à pro-
pos de la bataille de Valmy en 1792 : « Je vous dis que de ce jour date une ère nouvelle dans l’histoire
du monde » (Goethe, Werke, éd. E. Trunz, Hambourg, 1949-1960, rééd. Munich 1988, Vol. 2,
p. 423). Dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, l’enjeu n’est plus seulement la conquête de
territoires, mais l’opposition de deux modèles politiques : la République révolutionnaire puis
l’empire napoléonien en France ; les monarchies d’Ancien Régime sur le reste du continent européen.
2. M. Handel, Military Deception in War and Peace, Jerusalem, Magnes Press, Hebrew University,
1985.
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procédé, la ruse possède ainsi deux composantes qui sont étroitement


liées : la dissimulation et la tromperie (appelée aussi dans le lexique mili-
taire « déception 1 »). Pour tromper l’adversaire, il faut d’abord dissimu-
ler ses choix tactiques, cacher ses plans. Cela passe par exemple par le
camouflage, qui consiste à se fondre dans l’environnement naturel ou
urbain. Mais en tant que telle, la ruse consiste à tromper l’ennemi, par
exemple en recourant à un leurre pour l’attirer dans un piège, le cas typi-
que étant l’embuscade.
Dans l’Ancien Testament, au Livre de Josué, on trouve une ruse qui
illustre bien la complémentarité de la dissimulation et de la tromperie 2.
Les Israélites sont alors engagés dans le siège de la ville d’Aï. Celui-ci
s’éternise, car aucune possibilité d’attaquer ne se présente. Josué, qui
commande l’armée israélite, décide alors de recourir à la ruse : il divise
son armée en deux, dissimule la première moitié dans les fourrés et prend
la fuite avec l’autre moitié. Voyant Josué et ses hommes battre en retraite,
les habitants de la ville d’Aï croient que les Israélites sont en déroute.
Ainsi poursuivent-ils les compagnons de Josué, croyant qu’ils ne vont en
faire qu’une bouchée. Mais c’est un leurre : l’autre partie de l’armée
israélite, postée dans les broussailles, profite du départ des soldats pour
pénétrer dans la ville d’Aï et s’en emparer sans même avoir à combattre.
De cette façon, les Israélites parviennent à remporter le siège grâce à la
ruse de Josué.
Comme on peut le voir, Josué a bien fait usage des deux composantes
de la ruse : la dissimulation (en camouflant une partie de son armée dans
les fourrés) et la tromperie (en faisant croire aux habitants de la ville d’Aï
que les Israélites avaient l’intention de fuir). Pour définir la ruse comme
procédé, il importe de bien de souligner les fonctions respectives de la
dissimulation et de la tromperie : le but de la dissimulation est de protéger
l’information sur le stratagème à venir, alors que la tromperie vise à
intoxiquer l’ennemi en vue de le surprendre. Ainsi, la ruse n’est pas une
fin en soi, c’est avant tout un moyen employé en vue d’un objectif précis :
la surprise. La ruse est efficace dès lors qu’elle provoque la panique et la
discorde dans le camp adverse. Un ennemi surpris n’oppose pas la même
résistance qu’un ennemi qui a su anticiper une attaque et décrypter la stra-
tégie de l’adversaire. La ruse, si elle s’appuie sur un secret bien gardé et
un art consommé de l’intoxication, peut donc faciliter la victoire. Mais

1. Le terme « déception » est repris de l’anglais « deception », qui signifie tromperie. Mais en réalité,
le terme « déception » au sens de tromperie est attesté dans la langue française dès le XVIe siècle. Ce
sens a été cependant assez vite abandonné et en français on utilise le plus souvent le mot « déception »
comme synonyme de « désillusion ». Cela dit, historiquement, c’est la langue anglaise qui a emprunté
le mot « déception » au français et non l’inverse.
2. Josué, 8. L’Ancien Testament – notamment les livres qui concernent la conquête de Canaan par
les Israélites – relate de nombreuses guerres et partant un certain nombre de stratagèmes divers et
variés.
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pour appliquer la ruse, le stratège doit disposer d’une certaine forme


d’intelligence, voire d’un génie propre, ce qui ne va pas de soi. La ruse
n’est pas qu’un procédé, c’est aussi une disposition d’esprit, une manière
d’employer son intelligence.
1.2. La ruse comme forme d’intelligence
Il serait réducteur de considérer la ruse de guerre uniquement sous
l’angle tactique, comme un moyen militaire parmi d’autres. En effet, la
notion de ruse ne désigne pas seulement le procédé tactique, mais égale-
ment le savoir-faire qui, au plan stratégique, préside à l’emploi du procédé.
La langue française ne permet pas de percevoir cette distinction qui
constitue pourtant un élément essentiel de définition. En français, nous
employons le même mot de « ruse » pour caractériser le procédé et l’intel-
ligence rusée. En revanche, la langue anglaise possède deux catégories de
mots : « cunning », « trickery », « guile » désignent le savoir-faire rusé,
tandis que « deception », « trick », « stratagem » caractérisent le procédé
en tant que tel. De même, le grec ancien possède deux catégories séman-
tiques distinctes : « dolos », « mêchanè », « apatè » désignent, avec des
connotations plus ou moins négatives, les procédés de ruse (embuscade,
fuite simulée, attaque-surprise, etc.). Quant au terme « mètis », il définit
l’intelligence rusée que possèdent certaines figures divines ou humaines.
Ainsi, dans le monde grec antique, Mètis est la déesse de l’intelligence
rusée qui vient s’unir à Zeus, roi du Panthéon et dieu de la force, pour
enfanter Athéna, la déesse de la guerre, qui hérite de la force de son père
et de la ruse de sa mère. Mais la mètis comme qualité n’est pas l’apanage
des dieux. Comme l’ont bien montré M. Detienne et J.-P. Vernant dans
un ouvrage fondateur, la ruse est aussi, à l’échelle humaine, une forme
d’intelligence qui « implique un ensemble complexe, mais très cohérent,
d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le
flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la
débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habi-
letés diverses, une expérience longuement acquise 1 ».
Si l’on tient compte de cette définition élargie de la mètis comme
forme d’intelligence, on peut comprendre aisément que la ruse soit un élé-
ment décisif dans la guerre. Toutes les qualités que Detienne et Vernant
associent à la mètis (flair, sagacité, prévision…) sont en effet indispensa-
bles au stratège confronté à l’incertitude de la guerre. L’intelligence rusée,
pour celui qui sait l’utiliser, vient répondre à cette incertitude. En quelque
sorte, la ruse de guerre (stratêgêma en grec, qui a donné « stratagème » en
langue française) constitue l’expression de la mètis appliquée aux problè-

1. M. Detienne et J.-P. Vernant, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion,
1974, p. 10.
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mes militaires. Le stratège rusé, c’est précisément celui qui, dans la


guerre, sait profiter des circonstances en usant de stratagèmes divers qui
auront pour effet de retourner la situation conflictuelle en sa faveur. Pour
les Anciens Grecs, qui sont, rappelons-le, les fondateurs de l’art de la
guerre en Europe, la ruse constitue l’une des qualités essentielles du stra-
tège. Ce que découvrent les anciens Grecs à travers cette notion de mètis,
c’est que la ruse est l’un des fondements de la démarche stratégique, qui
consiste à planifier une action de guerre et à s’adapter à des circonstances
changeantes. Comme procédé tactique, la ruse est le meilleur révélateur
de l’intelligence stratégique du chef de guerre.
Lorsqu’on s’interroge sur la ruse, on ne peut donc pas se contenter de
recueillir et de décrire les stratagèmes pour en faire la typologie. Il faut
s’interroger en amont sur les ressorts profonds qui conduisent les stratè-
ges à employer la ruse. Toute réflexion sur la ruse dans la guerre nous
engage sur la voie d’une philosophie de l’action et du jugement. Tel est
l’apport décisif de Machiavel à la réflexion sur la ruse, le Florentin
s’appuyant sur les auteurs de l’Antiquité pour lier action de guerre et
action politique : dans un monde humain soumis à l’incertitude et au con-
flit, la ruse devient, aux côtés de la force, une composante essentielle de
la virtù du Prince stratège, dans la mesure où elle apparaît comme un
moyen de tirer parti de l’incertitude. L’action militaire est centrale pour
l’homme politique, car toutes les facultés que le stratège développe à la
guerre, il pourra en effet les employer en politique s’il est Prince ou s’il
prétend le devenir. La guerre, en tant que situation extrême, doit être bien
sûr distinguée des situations politiques « normales ». Mais si le Prince,
dans le temps heurté de la guerre, a su faire preuve des qualités nécessai-
res pour commander les troupes et les mener vers la victoire, il aura
d’autant plus de facilités à conduire les affaires de l’État et à gouverner la
communauté politique, qui elle-même est traversée par des conflits civils.
En ce sens, la ruse est une ressource essentielle de l’action militaire
comme de l’action politique 1.

1.3. Ruse et force, une relation complexe

Cette proposition machiavélienne quant à la fécondité de la ruse, dans


la guerre comme en politique, a un parfum de scandale. Elle a d’ailleurs
largement contribué à la réputation sulfureuse de son auteur 2. S’il est en
effet difficile de concevoir que la ruse, même en temps de guerre, puisse

1. P. Manent, Naissances de la politique moderne. Machiavel, Hobbes, Rousseau (1977), Paris,


Gallimard, coll. « Tel », 2007, p. 17-53.
2. Dans son commentaire de Machiavel, Claude Lefort montre bien que l’accusation de machiavé-
lisme est étroitement liée à la condamnation morale de la ruse. C. Lefort, Le travail de l’œuvre
Machiavel, Paris, Gallimard, 1972.
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être vertueuse, c’est parce que la figure du rusé est trouble : d’un côté, le
rusé, tel Ulysse contre le Cyclope ou David contre Goliath, est un person-
nage ingénieux et créatif ; mais d’un autre côté, le rusé, c’est aussi celui
qui emploie le stratagème pour éviter de recourir à la force et pour échap-
per au duel qui constitue l’essence même de la guerre. Comment arbitrer
entre les deux faces de la ruse ? La ruse est-elle l’acte suprême de l’intel-
ligence humaine ou bien un procédé infâme qui consiste à « voler » la vic-
toire à l’ennemi et à violer la morale élémentaire du guerrier, fondée sur
l’honneur ? La ruse est-elle une manière de sublimer la force par l’intel-
ligence ou est-elle, à l’inverse, une façon d’éviter le combat par manque
de courage et par peur de mourir ?
L’antagonisme d’Achille et d’Ulysse dans les épopées homériques
illustre de manière frappante les relations complexes qu’entretiennent la
ruse et la force dans la grammaire stratégique. Homère, dans l’Iliade et
l’Odyssée, met en scène deux figures du guerrier antithétiques, mais
inséparables : Achille, dont la force exprime le courage et l’excellence
(arétè) et Ulysse, dont les ruses dénotent l’habileté et l’intelligence.
Achille, c’est le guerrier qui brave le danger au risque d’une mort forcé-
ment belle puisqu’elle est synonyme de sacrifice. Ulysse, c’est le guerrier
qui devient stratège, mettant sa prudence et son ingéniosité au service de
la victoire (par exemple lors de l’épisode du Cheval de Troie). Achille est
le héros de la force, et Ulysse le héros de la ruse. Ces deux personnages
s’opposent, mais ils sont en même temps complémentaires dans le récit
homérique. Car la ruse peut venir épauler la force lorsque celle-ci est mise
en échec. Ainsi le stratagème du cheval de Troie vient-il mettre fin à une
guerre interminable que les duels et les batailles n’ont pu trancher. Si la
comparaison d’Achille et d’Ulysse est éclairante, c’est donc parce que les
deux personnages reflètent deux visions de la guerre, à la fois distinctes et
étroitement liées, qui se forment dans le monde grec et se perpétuent dans
l’histoire de la guerre et de la pensée stratégique en Europe. Avec Achille,
c’est toute une conception de la guerre comme duel « à la régulière » qui
trouve son origine. À cette guerre considérée comme le jugement de la
force – qu’on retrouve dans l’idée de la bataille décisive opposant deux
armées comparables – s’oppose dès l’origine une guerre de ruse, dont le
personnage d’Ulysse est l’archétype.
Ainsi, la ruse apparaît d’abord comme un moyen de compenser un
déficit de force : dans ce cas de figure, elle est donc l’arme du faible
(Ulysse face au Cyclope, David contre Goliath…). Mais la ruse peut aussi
être un moyen de multiplier les effets de la force lorsque celle-ci ne suffit
pas à faire la différence, comme on l’a vu avec la ruse de Josué ou avec le
cheval de Troie. En ce sens, la ruse n’est pas exclusivement l’arme du
faible : en réalité, elle permet à celui qui en fait usage judicieusement
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d’emporter la décision lorsque les deux armées en présence disposent de


forces comparables et ne parviennent pas à se départager. Si la bataille
rangée et l’embuscade sont deux procédés tactiques différents, ils peuvent
aussi être complémentaires : par exemple, le leurre détourne l’ennemi du
théâtre principal et peut ainsi faciliter la réussite d’une attaque frontale.
La ruse permet ainsi au stratège d’économiser la force dont il dispose.
Nous savons à quel point le principe d’économie des forces est essentiel
en stratégie : en employant la ruse de façon appropriée, le stratège peut
remporter la victoire à moindre frais, en limitant les risques humains et
matériels. La ruse n’est pas seulement le « point fort des faibles 1 » ; c’est
plus largement l’arme du stratège qui, quelle que soit la force dont il dis-
pose, cherche à l’emporter sur l’ennemi sans s’exposer inutilement. Dans
l’histoire de la pensée stratégique comme dans celle des « guerres
réelles » (pour parler comme Clausewitz), ruse et force sont donc distinc-
tes, mais imbriquées. Au plan tactique, la ruse procède indirectement, par
détours et contournements, alors que la force agit sans détour, directe-
ment et au grand jour. Mais au plan stratégique, ruse et force sont
indissociables : le recours à la ruse permet d’optimiser l’usage de la force,
qui vient concrétiser et achever le travail de la ruse.
Dans cette perspective, nous soutenons qu’il est possible de lire l’his-
toire de la pensée stratégique en prenant comme fil conducteur les rela-
tions complexes qu’entretiennent la ruse et la force. Il ne s’agit pas de
réduire la pensée stratégique à une dialectique ruse/force, mais de montrer
que la ruse est un thème central pour les théoriciens de la guerre, qui
s’interrogent sur le bon usage de la force. En Europe, certains auteurs
comme Machiavel vont mettre l’accent sur la complémentarité intrinsè-
que de la ruse sur la force, voire sur la primauté de la ruse. D’autres,
comme Clausewitz, considèrent au contraire que la ruse est au mieux un
auxiliaire de la force. L’opposition de ces deux auteurs montre deux
choses : d’une part que le débat sur les mérites respectifs de la ruse et de
la force (et sur la combinaison des deux) est l’un des plus controversés de
la pensée stratégique ; d’autre part, que la ruse et les stratagèmes ne sont
pas une spécialité « orientale » tandis que la force et la doctrine de la
bataille décisive seraient une spécificité « occidentale ». Contrairement à
ce qu’affirme V. D. Hanson dans Le modèle occidental de la guerre, les
Grecs (puis leurs héritiers européens) n’ont ni plus ni moins de scrupules
que les Chinois, les Japonais ou les Indiens à recourir à la ruse. Au plan
moral comme au plan stratégique, le recours à la ruse peut être plus au
moins valorisé selon les cultures stratégiques, chacune possédant son his-
toire et ses spécificités. Mais en tant que telle, la ruse est une donnée

1. L’expression est de J.-F. Lyotard, Le différend, Paris, Minuit, 1984.


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essentielle de la grammaire stratégique. Toutes les cultures stratégiques


sans exception s’interrogent sur la difficile combinaison de la ruse et la
force. Faire de l’Occident la « civilisation de la force » et l’Orient la
« civilisation de la ruse » est une vue de l’esprit. Si l’on s’attache au cas
de l’Europe, on constate que l’ethos d’Achille a toujours coexisté (plus ou
moins difficilement certes) avec l’ethos d’Ulysse, et il en va de même
dans les autres cultures qui possèdent leurs références propres 1.
Si nous examinons l’histoire de la pensée stratégique européenne sur
la longue durée, nous remarquons ainsi que l’ethos d’Ulysse a été plus ou
moins valorisé selon les époques et selon les penseurs. À l’époque con-
temporaine, l’influence de Clausewitz sur les stratèges européens et amé-
ricains au XIXe et au XXe siècle explique en partie le peu de faveur dont a
bénéficié la ruse dans la pensée militaire. Pour Clausewitz et les clau-
sewitziens, la ruse peut jouer un rôle significatif dans les guerres limitées,
mais pas dans les guerres majeures qui opposent des armées nombreuses,
constituées de soldats peu formés et dotées d’une grande puissance de feu.
Dans le contexte des guerres de masse, le succès des stratagèmes planifiés
dans le calme des cabinets est très aléatoire, et donc extrêmement rare.
Dans les guerres majeures, la ruse est très difficile à réaliser, et c’est la rai-
son pour laquelle le stratège ne doit pas trop compter sur elle. Recourir à
la ruse, c’est compliquer la tâche déjà difficile du stratège, et c’est par
conséquent épaissir encore davantage le brouillard de la guerre. Pour
Clausewitz, il est donc illusoire d’éviter ou de limiter le combat grâce à la
ruse. La guerre se décide avant tout par la bataille décisive et par
l’épreuve de force. Le génie guerrier intervient, mais en tant que procédé
le rôle de la ruse demeure marginal 2.
Toutefois, entre la pensée d’un Clausewitz et l’action des armées sur le
terrain, il existe un certain décalage : ce n’est pas parce que la ruse est
dévalorisée par les théoriciens et absente des doctrines stratégiques
qu’elle n’est pas employée dans les guerres réelles. Napoléon en est la
preuve, qui a su lorsque c’était nécessaire faire usage de la ruse. Si les
arguments de Clausewitz contre la ruse ont du poids, il reste qu’à l’âge
des guerres majeures, la ruse demeure un moyen employé par les stratèges
pour remporter la bataille.

2. LA RUSE DANS LE CONTEXTE STRATÉGIQUE CONTEMPORAIN


Dans les guerres contemporaines, la ruse continue de jouer, au côté de
la force, un rôle non négligeable. Pour illustrer cette idée, nous diviserons

1. E. Wheeler, Stratagem and the Vocabulary of Military Trickery, Leyde, Brill, Mnemosynè sup-
plement n° 108, 1988.
2. Clausewitz, De la guerre, Paris, les Éditions de Minuit, 1955, Livre III, Chapitre 10.
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LA RUSE ET LES FORMES CONTEMPORAINES DE LA GUERRE 55

notre propos trois volets, qui correspondent à trois grandes séquences his-
toriques et à trois formes de guerre. Dans un premier temps, nous verrons
comment la ruse est employée dans le contexte de la guerre totale, en con-
sidérant la période que Raymond Aron a nommé la « seconde guerre de
Trente Ans », qui englobe la Première et la Deuxième Guerre mondiale
(1914-1945). Puis nous verrons comment la ruse est employée par les
deux « blocs » durant la Guerre froide, sur fond de dissuasion nucléaire.
Ces réflexions nous conduiront à des remarques plus générales sur le rôle
de la ruse dans le renseignement. Dans les guerres d’aujourd’hui, l’infor-
mation constitue en effet une ressource stratégique majeure, et c’est la rai-
son pour laquelle les doctrines stratégiques insistent beaucoup sur
l’importance du renseignement humain. Notre ambition ici est limitée : il
s’agit de proposer à partir de quelques cas empiriques un cadre général
pour la réflexion, le but étant de rendre compte de la situation faite à la
ruse dans les guerres contemporaines.

2.1. La ruse dans les guerres totales


On pourrait penser à première vue que la ruse n’a rien à faire dans les
guerres totales, dont le but est d’anéantir l’ennemi. L’imaginaire de la
guerre « boucherie » ne fait pas bon ménage avec le mythe d’Ulysse.
Freud, dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort
(1915), explique cependant qu’il n’en est rien et que la ruse est au con-
traire décuplée dans les guerres majeures : « L’État qui fait la guerre se
permet toutes les injustices, toutes les violences. Il se sert contre l’ennemi
non seulement de la ruse autorisée, mais aussi du mensonge conscient et
de la tromperie délibérée, et le fait, certes, dans des proportions qui sem-
blent dépasser tous les usages des guerres antérieures 1. »
Freud propose ici une définition impressionnante de la période qui
s’ouvre avec la Première Guerre mondiale et de la rupture que celle-ci
introduit dans l’échelle de la violence. Il montre à quel point la Première
Guerre mondiale diffère des guerres antérieures par l’intensité de la mobi-
lisation et des moyens mis en œuvre 2. Pour Freud, la ruse franchit un
palier dans les guerres totales ou plutôt : la distinction est abolie entre la
ruse « de bonne guerre » et la perfidie, bannie par le droit et l’honneur mili-
taire. À la guerre, il est depuis toujours permis de semer de faux indices sur
le chemin de l’adversaire pour le tromper et obtenir un avantage stratégi-
que. Mais il est prohibé de feindre une blessure pour tromper la vigilance
de l’ennemi et le tuer ensuite. Ces limites n’étaient pas toujours respectées,

1. S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), Québec, Classiques des
sciences sociales, 2002, p. 10. Cette édition disponible en ligne reprend la traduction classique de
S. Jankélévitch publiée dans les Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1989. C’est nous qui souli-
gnons.
2. Cf. sur ce point la contribution de Christophe Prochasson à ce volume.
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56 CONCEPTUALISATIONS

loin de là, mais tout combattant savait quand il franchissait la limite, du fait
même de l’existence de ces règles morales et juridiques 1.
C’est cette limite entre ruse autorisée et perfidie prohibée qui n’a plus
de sens dans les guerres totales. Dans les guerres limitées, la ruse est sou-
vent un moyen de réduire l’usage de la force et en ce sens, les raisons stra-
tégiques (économiser les forces) rejoignent les raisons morales (limiter
autant que possible l’effusion de sang). Dans une guerre limitée, le stra-
tège utilise la ruse, car il estime pouvoir obtenir les mêmes résultats sans
sacrifier inutilement des hommes et du matériel. La ruse est au service de
la prudence du stratège ; elle devient instrument de la guerre limitée. Dans
les guerres totales, ces limites sont abolies – c’est précisément ce qui dis-
tingue guerres totales et guerres limitées. Tous les moyens sont bons pour
détruire l’adversaire, y compris la ruse. La ruse n’est pas là pour limiter,
mais pour multiplier les effets de la force, poussée ainsi à son paroxysme.
Dans le contexte de la guerre totale, la ruse ne sert pas à économiser la
force, mais nourrit au contraire la « montée aux extrêmes » et l’usage
hyperbolique de la force.
Mais lorsque la logique de la guerre totale contamine la politique et la
société dans son ensemble, peut-on encore parler de ruse ? C’est la ques-
tion que pose Alexandre Koyré dans ses Réflexions sur le mensonge,
publiées en 1943, en pleine tourmente totalitaire : « On peut, générale-
ment parlant, mentir à l’adversaire, tromper l’ennemi. Presque partout
l’on admet que la déception est permise dans la guerre. […] Mais si la
guerre, d’état exceptionnel, épisodique, passager, devenait un état perpé-
tuel et normal ? Il est clair que le mensonge, de cas exceptionnel, devien-
drait lui aussi, cas normal, et qu’un groupe social qui se verrait et se sen-
tirait entouré d’ennemis, n’hésiterait jamais à employer contre eux le
mensonge 2. » Comme le note Koyré, les belligérants en temps de guerre
utilisent le mensonge et la ruse (qui sont deux formes de tromperie) pour
se défendre contre l’ennemi et pour remporter la victoire. La ruse repré-
sente un moyen exceptionnel pour une situation exceptionnelle. On se
souvent du mot de Churchill : « En temps de guerre, la vérité est tellement
précieuse qu’elle doit être protégée par un rempart de mensonges. » Dans
les circonstances de la guerre, la ruse et le mensonge sont légitimes pour
tromper l’ennemi sur ses intentions réelles. Mais lorsque la guerre devient
totale, la distinction entre situation normale et situation exceptionnelle,
entre paix et guerre, tend à s’effacer. L’état d’urgence est permanent, et

1. On trouve chez Grotius une analyse des procédés autorisés en temps de guerre. Dans certains cas,
la ruse peut être autorisée, lorsqu’elle ne conduit pas les belligérants à rompre leurs engagements. De
manière générale, la ruse est tolérée en temps de guerre car elle fait partie intégrante de la stratégie.
Cf. Grotius, Le droit de la guerre et de la paix [1625], Paris, PUF, 1999, Livre III, chapitre 1. On
retrouve la distinction entre ruse de guerre et perfidie dans les conventions de La Haye et de Genève.
2. A. Koyré, Réflexions sur le mensonge (1943), Paris, Allia, 2001, p. 36.
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LA RUSE ET LES FORMES CONTEMPORAINES DE LA GUERRE 57

justifie l’emploi de tous les procédés. Guerre et paix sont confondues


dans la « mobilisation totale » (Jünger), qui implique une lutte de tous les
instants. Plus rien dès lors ne distingue la ruse du mensonge. Les deux
notions sont confondues, ou plutôt le mensonge enveloppe la ruse. Dans
les guerres totales, la ruse devient une modalité du mensonge et de la
manipulation généralisée.
2.2. Ruse et dissuasion nucléaire
Nous sommes confrontés à une situation tout à fait différente avec
l’apparition de l’arme nucléaire en 1945 et l’émergence d’un nouveau
conflit entre les États-Unis et l’URSS. Pendant la Guerre froide, entre les
deux blocs, le contexte stratégique est dominé par la dissuasion nucléaire.
Or dans la dissuasion, la ruse n’a pas, comme dans les guerres totales,
pour objectif de multiplier les effets de la force et d’alimenter la montée
aux extrêmes. Il s’agit au contraire d’éviter l’apocalypse nucléaire et de
maîtriser la course aux armements. La guerre nucléaire est une non-
guerre, qui implique une stratégie de la « non-bataille 1 ». Dans la dissua-
sion, le calcul stratégique se substitue au combat effectif. Les rapports
entre ruse et force s’en trouvent nécessairement transformés.
Certains théoriciens comme T. Schelling, inspirés par les modèles
mathématiques, ont ainsi comparé la dissuasion nucléaire à un jeu qui
oppose des joueurs rationnels 2. De fait, les responsables politiques à la
tête de puissances nucléaires pèsent rationnellement le pour et le contre
avant de prendre des décisions aussi graves que le déclenchement du feu
atomique. Mais par ailleurs, la dissuasion est comparable à un jeu de
poker, où il y a de la place pour le bluff, dans la mesure où les joueurs ne
détiennent pas toutes les informations. Dans une partie de poker, le joueur
connaît les cartes abattues, mais pas celles qui restent dans la main de
l’adversaire. Ainsi le joueur de poker bluffe pour forcer l’adversaire à
dévoiler sa stratégie tout en dissimulant la sienne. Le bluff est une forme
de ruse destinée à intoxiquer l’adversaire tout en se préservant soi-même.
Comme la ruse, le bluff repose sur la surprise : le bon bluffeur, c’est celui
qui agit contre toute attente, alors que le mauvais bluffeur est comme
Pinocchio : son nez s’allonge à chaque nouveau mensonge.
Dans la dissuasion comme dans le poker, il faut certes dévoiler
d’emblée certaines informations, par exemple montrer qu’on dispose
d’une force nucléaire crédible, et donc qu’on est capable d’utiliser la
bombe. Ainsi, il s’agit par exemple de rendre public les essais nucléaires.
Pour que la dissuasion fonctionne, il faut montrer ce dont on est capable
pour que l’ennemi ait conscience du risque encouru en cas de crise.

1. G. Brossollet, Essai sur la non-bataille, Paris, Belin, 1975.


2. T. Schelling, Stratégie du conflit (1960), Paris, PUF, 1986.
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58 CONCEPTUALISATIONS

Cependant, d’autres informations doivent demeurer absolument secrètes,


comme le code nucléaire ou encore le niveau de menace à partir duquel un
État s’estime suffisamment inquiété pour utiliser la bombe. Ainsi, parce
que certains éléments de la stratégie nucléaire demeurent inconnus des
adversaires, les uns et les autres sont tentés de bluffer. Mais toute la dif-
ficulté dans la dissuasion est d’utiliser le bluff à bon escient pour ne pas
rompre la confiance entre les joueurs. Je peux bluffer et menacer d’avoir
recours à l’arme nucléaire, au point de terroriser l’adversaire. Mais si je
vais trop loin, je risque d’être frappé en retour. À l’inverse, je dois être
suffisamment informé sur l’autre pour ne pas m’estimer menacé par lui, et
suffisamment ignorant pour craindre une attaque : c’est la définition de
« l’équilibre de la terreur » théorisé par A. Wolhstetter 1.
Le bluff contribue par conséquent à l’équilibre s’il nourrit de concert
la confiance et la méfiance entre les belligérants. Si l’autre est rusé au
point de bluffer, c’est qu’il n’est pas fou, et puisqu’il n’est pas fou, il
n’osera pas dépasser certaines limites et déclencher un conflit nucléaire.
Le mensonge est très dangereux, car il peut rompre la confiance et provo-
quer ainsi l’escalade nucléaire. Mais la franchise totale entre les joueurs
n’est pas une solution, car c’est précisément l’absence d’information qui
nourrit la peur et donc le mécanisme de la dissuasion. C’est parce que les
puissances nucléaires ont les unes des autres peur qu’elles se « tiennent »
mutuellement et qu’elles sont liées par la stratégie du non-emploi. Par
conséquent, les États disposant de l’arme nucléaire doivent tantôt ruser,
tantôt jouer franc-jeu. La dissuasion s’apparente ainsi à la diplomatie, où
il s’agit tout à la fois de dévoiler et de dissimuler, dans le cadre de la négo-
ciation. Un diplomate ne peut pas obtenir ce qu’il veut sans « lâcher du
lest » et sans dévoiler au moins en partie ses intentions, mais il peut aussi
dissimuler, voire tromper sur ses intentions réelles afin d’obtenir ce qu’il
n’aurait pas obtenu en jouant franc-jeu.
Comme l’a souligné Basil Liddell Hart, la dissuasion contraint les
puissances nucléaires à l’habileté stratégique et « accélère la reconversion
de la stratégie aux méthodes indirectes qui en sont l’essence, puisqu’elles
dotent l’art de la guerre de propriétés intelligentes qui l’élèvent au-dessus
de l’application brute de la force 2 ». Aussi paradoxal que cela puisse
paraître, c’est à la grande époque du nucléaire que la ruse est revenue en
grâce dans la pensée stratégique à travers une figure comme Liddell Hart.
La menace nucléaire a mis en évidence le danger extrême du recours à la
force et, du même coup, la nécessité de la ruse comme instrument de limi-
tation de la guerre. La ruse n’est plus apparue plus comme un multiplica-
teur de force, mais comme un moyen d’éviter le recours à l’arme absolue.

1. A. Wohlstetter, « The delicate balance of terror », Foreign Affairs, 1959.


2. B. H. Liddell Hart, Stratégie (1966), Paris, Perrin, 1998, p. 59-60.
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LA RUSE ET LES FORMES CONTEMPORAINES DE LA GUERRE 59

Pour autant, cela ne veut pas dire que la force est devenue inutile, puisque,
comme nous l’avons dit, la dissuasion n’est plus crédible sans la force.
Dans la dissuasion, la ruse comme procédé (le bluff) et la force comme
menace se complètent pour produire l’équilibre de la terreur, qui demeure,
par définition extrêmement fragile.
2.3. Ruse et renseignement : de l’opération Fortitude
aux deux guerres d’Irak
Ces quelques développements sur la stratégie nucléaire montrent à
quel point le problème de l’information est fondamental dans tout conflit
armé. Un stratège bien informé en vaut deux. À l’inverse, un stratège qui
ne dispose pas de renseignements fiables a toutes les chances de connaître
la défaite. À la guerre, l’enjeu est de protéger l’information sur sa propre
stratégie et d’obtenir le maximum d’informations sur celle de l’ennemi,
d’où le rôle central du renseignement. Le travail des services de rensei-
gnement comporte en effet deux volets : obtenir des informations sur
l’ennemi (espionnage) et empêcher l’ennemi d’obtenir des informations
(contre-espionnage). La ruse est un moyen souvent employé par les
agents pour réaliser ce double objectif. Ainsi, l’espion emploie la ruse
pour s’infiltrer chez l’ennemi, en se dissimulant sous une fausse identité
(grimage, masque, etc.) ou encore en se faisant passer pour un allié (tech-
nique du transfuge ou de l’agent « retourné »). Dans le cas du contre-
espionnage, la ruse consiste avant tout à intoxiquer l’ennemi : il s’agit par
exemple de protéger les informations clés en diffusant de fausses nouvel-
les de façon à induire l’ennemi en erreur. Dans le langage du renseigne-
ment américain, ces deux formes d’action « rusée » des services secrets
porte un nom : « Denial and Deception 1 ». Ces deux termes ne sont en
réalité qu’une actualisation de la distinction classique présentée plus haut
entre dissimulation et tromperie : Denial désigne l’information
« bloquée », qu’on dissimule, et Deception la fausse information qu’on
diffuse afin d’intoxiquer l’adversaire et l’induire en erreur. Ruse et ren-
seignement sont donc étroitement liés : la ruse est l’une des ressources
employées par les services secrets pour agir. À cet égard, la ruse peut être
considérée comme un sous-ensemble ou un sous-domaine du renseigne-
ment, ainsi que le souligne M. I. Handel 2.
En la matière, l’opération la plus célèbre et la plus étudiée demeure
sans doute, avec Pearl Harbour, l’opération Fortitude 3. Mise en place par

1. R. Godson, J. J. Wirtz, Strategic Denial and Deception. The 21 st Century Challenge, Transaction
Publishers, 2001.
2. M. I. Handel, « Deception, surprise and intelligence », in Masters of War. Classical Strategic
Thought, 3rd ed., Londres, FrankCass., 2002, p. 215-254.
3. Dans les deux cas, il s’agit d’examiner la ruse comme facteur de surprise, favorable (Fortitude) ou
défavorable (Pearl Harbour).
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60 CONCEPTUALISATIONS

les services de renseignement anglais, cette opération a consisté à faire


croire aux Allemands que le débarquement des Alliés aurait lieu dans le
Pas-de-Calais afin de détourner une partie des forces de la Wehrmacht de
Normandie, où le Débarquement se déroula effectivement. Cette opéra-
tion a été réussie car les deux composantes essentielles de la ruse ont été
réunies : d’une part, le secret absolu sur la nature exacte de l’opération
(très peu savaient où aurait lieu le Débarquement) ; d’autre part, le dispo-
sitif d’intoxication et de conditionnement qui a induit les Allemands en
erreur (faux messages radios, fausses manœuvres, etc.). Dans le domaine
du renseignement militaire, la ruse de guerre combine par conséquent
deux facteurs : la protection du secret par le silence radio, le cryptage,
l’embargo sur la diffusion du plan d’attaque ; les opérations de tromperie
en tant que telles (leurres, diversion, intoxication).

Là encore, on pourrait croire qu’une opération comme Fortitude, qui


s’appuie sur des moyens considérables, n’a que peu à voir avec les ruses
d’Hannibal relatées par Polybe et Tite-Live, et reprises plus tard par
Machiavel. Mais n’est-ce pas Machiavel et Mazarin qui disent que le
Prince doit être « grand simulateur et dissimulateur 1 » ? Dissimulateur :
il doit avancer masqué pour ne pas éveiller les soupçons de ses rivaux et
pour ne pas déclencher les humeurs du peuple. Simulateur : le Prince doit
faire croire, parce que les hommes jugent avec leurs yeux, pas avec leurs
mains. Machiavel puis Mazarin ne parlent pas de Denial and Deception,
mais de dissimulation et de simulation 2. Toutefois, les distinctions con-
ceptuelles demeurent fondamentalement les mêmes. Ce qui change, ce
sont les moyens techniques à la disposition des stratèges. Les technolo-
gies électroniques, l’informatique, les progrès des techniques de traite-
ment du signal et enfin la conquête de l’espace offrent de nouvelles pos-
sibilités (mais aussi de nouvelles contraintes) pour la ruse. La technologie
ne peut pas rendre la ruse obsolète, car elle est au service de l’intelligence
du stratège.

Comment duper l’adversaire dans un monde de l’image, gagné par


l’impératif de transparence, sinon par la ruse ? Dans Vers l’armée de
métier, le général de Gaulle explique ainsi qu’à l’époque des médias de
masse (il parle de la radio), il est illusoire de vouloir préserver le secret.
En revanche, dit de Gaulle, il est toujours possible de tromper l’ennemi,

1. Machiavel, Le Prince, chapitre XVIII, et Discours sur la Première Décade de Tite-Live, I, 13, 2 ;
II, 13, 2 ; III, 2, 6. Mazarin, Bréviaire des politiciens (1648), Paris, Arléa, 1997. Voir également Cicé-
ron, De Officiis, III, 15.
2. Cf. J.-P. Cavaillé, Dissimulations. Jules-César Vanini, François La Mothe Le Vayer, Gabriel
Naudé, Louis Machon et Torquato Accetto. Religion, morale et politique au XVIIe s., Paris, Honoré
Champion, 2002.
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LA RUSE ET LES FORMES CONTEMPORAINES DE LA GUERRE 61

de « l’embrouiller » et ainsi de le prendre par surprise 1. Ainsi, à l’âge de


l’information, la ruse ne prend pas la forme du secret mais de l’intoxica-
tion. À défaut de dissimuler ce qui ne peut plus l’être, il s’agit de tromper
l’ennemi, de l’induire en erreur par la diffusion d’informations ambiguës
ou fausses. Dans un monde de l’image et des nouvelles technologies de
l’information et de la communication, la ruse n’est pas disparue, bien au
contraire : elle a simplement changé de forme, elle s’est adaptée. Du
moins, ce sont les stratèges qui se sont adaptés aux contraintes générées
par le nouveau contexte stratégique et médiatique.
Parmi ces nouvelles contraintes, il y a la nécessaire limitation de
l’emploi de la force : les armées occidentales sont en effet plus que jamais
soumises au principe d’économie des forces, au plan matériel comme au
plus humain. Sur le plan matériel, on observe par exemple la compression
des budgets de défense dans bon nombre de pays, les États-Unis étant
l’exception qui confirme la règle prévalant aujourd’hui dans les démocra-
ties occidentales. Sur le plan humain, on s’aperçoit que l’opinion publi-
que se retourne souvent, en cas de pertes substantielles, contre la guerre.
Nous retrouvons ici la problématique de l’image : la guerre projetée sur
les écrans oblige les états-majors non seulement à contrôler autant que
possible ce qui est diffusé, mais surtout à éviter les pertes humaines, qui
sont très mal vécues par des opinions publiques peu favorables à l’usage
de la force.
Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, l’usage de la force est
aujourd’hui sévèrement limité, d’où le retour en grâce de la ruse, dont
l’avantage est qu’elle peut justement permettre d’éviter les pertes inutiles.
Lors de la première guerre d’Irak, le général Schwartzkopf a ainsi utilisé
les médias pour faire croire aux Irakiens qu’une opération amphibie se
déroulerait sur les côtes koweitiennes. Le but était de surprendre l’armée
de Saddam Hussein, mais également d’éviter une attaque frontale néces-
sairement coûteuse en vies humaines. De son côté, l’armée irakienne ne
s’est pas privée d’utiliser la ruse pour compenser son infériorité numéri-
que et technologique. Les Américains pensaient qu’ils pourraient, grâce à
leurs satellites de reconnaissance, percer tous les secrets de l’ennemi en
matière d’armement. Mais c’était sans compter sur le stratagème du
faible : l’Irak est parvenu à tromper la coalition dans les premiers jours du
conflit en utilisant de faux chars en caoutchouc (ballons de baudruche
plus vrais que nature), des avions en bois ou en résine, des missiles facti-
ces, des mannequins soldats… La force de ces leurres, c’est d’avoir été
conçus pour s’adapter aux nouvelles technologies : par exemple, les faux

1. C. de Gaulle, Vers l’armée de métier, Paris, Berger-Levrault, 1944, p. 170-171. Voir sur ce point
l’analyse de V. Desportes et J.-F. Phélizon, Introduction à la stratégie, Paris, Economica, 2007,
p. 87-88.
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62 CONCEPTUALISATIONS

chars étaient de même dimension, de même silhouette et de même couleur


que les vrais ; ils envoyaient à l’ennemi un écho radar identique à celui
d’un véritable char. Équipés d’un groupe électrogène, ils dégageaient les
mêmes sources de chaleur et le même rayonnement que les vrais chars.
Ces faux chars étaient ainsi capables de tromper les systèmes d’informa-
tion et de repérage les plus sensibles. Cependant, les ruses irakiennes
n’ont pas suffi face au déploiement des forces américaines. L’armée ira-
kienne n’a pas résisté très longtemps aux coups de boutoir de l’ennemi.
Dans un conflit qui oppose deux armées régulières, la ruse ne fait pas
longtemps le poids si elle n’est pas appuyée par la force. Il n’en reste pas
moins que dans les guerres contemporaines, la ruse est employée aussi
bien par le faible que par le fort : le premier cherche à compenser ses fai-
blesses par un surcroît d’ingéniosité et le second cherche à remporter la
victoire plus rapidement et à moindre frais.

POUR CONCLURE : RUSE ET TERRORISME


Pour achever ce panorama forcément incomplet, nous voudrions dire
quelques mots de la ruse dans les guerres que l’on nomme « irréguliè-
res », « asymétriques » ou encore « non conventionnelles », en nous foca-
lisant sur le cas du terrorisme. Le déséquilibre qui caractérise l’opposition
entre des armées régulières « fortes » et des groupes armés « faibles »
constitue en effet une situation propice pour l’usage de la ruse. Comme
nous l’avons dit, le combat inégal appelle la ruse. La ruse est souvent
l’arme du faible, et qu’est-ce qu’un terroriste, au plan stratégique, sinon
un combattant qui n’a pas les moyens de combattre avec des armes
conventionnelles ? C’est parce qu’ils ne font pas le poids militairement
que les terroristes emploient la ruse 1. Ainsi les stratèges terroristes
emploient les techniques de leurre et de dissimulation non pas pour rem-
porter des batailles qu’ils ne peuvent de toute façon pas mener, mais pour
déplacer le centre de gravité du conflit au cœur des villes, en provoquant
des attentats. Les plus chevronnés possèdent l’art de se grimer, de se fon-
dre dans la foule, de fabriquer de faux passeports afin de se cacher der-
rière l’identité de quelqu’un d’autre. À cet égard, les attentats du
11 septembre constituent un exemple frappant d’attaque-surprise menée
avec des moyens non conventionnels qui relèvent de la dissimulation et
de la tromperie.
Le terrorisme, comme stratégie du faible au fort, considère la ruse
comme un outil tactique majeur. Et ce type de ruse est peut-être plus
redoutable, à certains égards, que la ruse des Irakiens pendant la Première
guerre d’Irak, qui n’était pas appuyée par la force. Dans le cas du terro-

1. Cf. Les travaux de G. Chaliand, notamment Terrorismes et guérillas, Bruxelles, Complexe, 1988.
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LA RUSE ET LES FORMES CONTEMPORAINES DE LA GUERRE 63

risme, la difficulté consiste en effet à répliquer à l’ennemi : comment


répondre à la ruse lorsque l’ennemi se dissimule et refuse le combat ? La
« Guerre à la terreur » menée par l’administration Bush a rapidement
montré ses limites, car c’était une stratégie qui répondait par des moyens
somme toute conventionnels à des agressions qui n’avaient rien de con-
ventionnel. Dans une guerre de ruse, l’usage de la force ne suffit pas. La
contre-ruse est peut-être le moyen le plus approprié pour vaincre la ruse.
Dans le combat contre le terrorisme, on peut donc supposer que les ruses
d’Ulysse sont au moins aussi utiles que la force et le courage d’Achille.
L’expérience du terrorisme, et plus largement l’expérience des guerres
irrégulières qui dominent le paysage stratégique depuis 1945, nous rap-
pelle une leçon fondamentale et aussi ancienne que l’art de la guerre : la
ruse sans la force est impuissante, mais la force sans la ruse est aveugle.