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L'illusion de l'égo

Par Matthieu Ricard le 9 octobre 2018

Dés ma première rencontre avec des sages de la tradition du Bouddhisme tibétain, j’ai été frappé par
le fait qu’ils manifestaient d’une part une grande force intérieure, une bienveillance sans faille et
une sagesse à toute épreuve, et d’autre part une complète absence du sentiment de l’importance de
soi. J’ai moi-même observé à quel point l’identification à un « moi » qui siégerait au cœur de mon
être est une source de vulnérabilité constante, et que la liberté intérieure qui naît d’un amenuisement
de cette identification est une source de plénitude et de confiance sans égale.

Comprendre la nature de l’ego et son mode de fonctionnement est donc d’une importance vitale si
l’on souhaite se libérer des causes intérieures du mal-être et de la souffrance. L’idée de se dégager
de l’emprise de l’ego peut nous laisser perplexe, sans doute parce que nous touchons à ce que nous
croyons être notre identité fondamentale.

Nous imaginons qu’au plus profond de nous-mêmes siège une entité durable qui confère une
identité et une continuité à notre personne. Cela nous semble si évident que nous ne jugeons pas
nécessaire d'examiner plus attentivement cette intuition. Pourtant, dès que l’on analyse sérieusement
la nature du « moi », l’on s’aperçoit qu’il est impossible d’identifier une entité distincte qui puisse y
correspondre. En fin de compte, il s’avère que l’ego n’est qu’un concept que nous associons au
continuum d’expériences qu’est notre conscience.

Nous pourrions penser qu'en consacrant la majeure partie de notre temps à satisfaire et à renforcer
cet ego, nous adoptons la meilleure stratégie pour atteindre le bonheur. Mais c’est faire ainsi un
mauvais pari, car c'est tout le contraire qui se produit. L’ego ne peut procurer qu’une confiance
factice, construite sur des attributs précaires – le pouvoir, le succès, la beauté et la force physiques,
le brio intellectuel et l’opinion d’autrui – et sur tout ce qui constitue notre image.

Une confiance en soi digne de ce nom est tout autre. C’est paradoxalement une qualité naturelle de
l’absence d’ego. La confiance en soi qui ne repose pas sur l’ego est une liberté fondamentale qui
n’est plus soumise aux contingences émotionnelles, une invulnérabilité face aux jugements d’autrui,
une profonde acceptation intérieure des circonstances, quelles qu’elles soient.

Cette liberté se traduit par un sentiment d’ouverture à tout ce qui se présente. Il ne s’agit pas d’une
distante froideur ni d’un détachement sec, comme on l’imagine parfois lorsque l’on parle du
détachement bouddhiste, mais d’un rayonnement altruiste qui s’étend à tous les êtres.
Lorsque l’ego ne se repaît pas de ses triomphes, il se nourrit de ses échecs en s’érigeant en victime.
Entretenu par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son
euphorie. Qu’il se sente porté au pinacle, diminué, offensé, ou ignoré, l’ego se consolide en
n’accordant d’attention qu’à lui-même.

L’attachement à l'existence de l'ego considéré comme une entité unique et autonome est
fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-à-faux avec la réalité. Fondé sur une erreur, il
est constamment menacé par la réalité, ce qui entretient en nous un profond sentiment d’insécurité.
Conscient de sa vulnérabilité, l’ego tente par tous les moyens de se protéger et de se renforcer,
éprouvant de l’aversion pour tout ce qui le menace et de l’attirance pour tout ce qui le sustente. De
ces pulsions d’attraction et de répulsion naissent une foule d’émotions conflictuelles.

En vérité, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colère, nous ne sommes pas ce
désespoir. Notre niveau d’expérience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette
qualité première de la conscience et qui est le fondement de toute expérience, de toute émotion, de
tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, l’ego y compris.

Pour démasquer l’imposture du moi, il faut ainsi mener l’enquête jusqu’au bout. Quelqu’un qui
soupçonne la présence d’un voleur dans sa maison doit inspecter chaque pièce, chaque recoin,
chaque cachette possible, jusqu’à être sûr qu’il n’y a vraiment personne. Alors seulement peut-il
avoir l’esprit en paix.

Si l’ego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiétude à l’idée de
s’en débarrasser. Mais s’il n’est qu’une illusion, s’en affranchir ne revient pas à extirper le cœur de
notre être, mais simplement à ouvrir les yeux, à dissiper une erreur. L’erreur n’offre aucune
résistance à la connaissance, comme l’obscurité n’offre aucune résistance à la lumière. Des millions
d’années de ténèbres peuvent être dissipées instantanément lorsqu’une lumière est allumée.

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