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DARIO Si\BBATUCCI

La perspective
historico-religieuse
Foi, religion et culture
traduit de l'italien par Philipp e Baillet

Préface de SILVIA l\L\NCINI


Postface d' ANTOINE F.A IVRE

Ozmrage publié az1ec ie concour.r


du Centre N ationai dti Livn

EDIDIT
PARIS
2002
Titre de l'édition originale: Historicisme absolu
et Histoire des religions ·
La prospettiva storico-religiosa. l'reuvre de Dario Sabbatucci
I1 Saggiatore/Mondadori, :Nlilano 1990.

Il peut paraitre, certes, paradoxal de choisir d'inaugurer par


La perspective historico-religieuse, de Dario Sabbatucci, une collec-
tion destinée à présenter un panorama actue! des différentes
écoles d'histoire des religions.
En effet, ce livre développe un propos critique à !'encontre
d'autres approches de l'objet religieux, propos qu'accompagne
une mise en cause de l'autonomie et de la spécificité de cet objet,
pour déboucher sur une déconstruction de la notion même de
"religion". De fait, Sabbatucci ne semble pas considérer celle-ci
comme une catégorie opératoire pertinente en ce domaine de
recherche, des lors qu'il entend le considérer comme véritable-
ment "historico-religieux" (ct non pas "philosophico-religieux"
ou « phénoménologico-religieux »). Quel est clone lc sens de ce
paradoxe dont la formulation frôle le sophisme ?
Une précision s'impose au préalable. Cette "histoire des reli-
gions" telle que l'auteur la conçoit, et qui vise la déconstruction
© 2001 EDIDIT S.i\.R.L.
de la notion de religion, ne repose pas sur une attitude de
ISBJ\" 2-912770-02-5
" r.enoncement " , 1aquelle aurait été inspirée à Sabbatucci par cer-
Compos1tion PC.\
tams courants philosophiques contemporains tels que le nomi-
Diffusion: Edidit, 76, rue Quincampoix - 75003 Paris nalisme, le relativisme ou l'agnosticisme. Ce déconstruction-
Imprimé en Italie - I~ GR.\F s.r.l. - .\Iilano msme apparait plutôt comme la conséquence inévitablc de
8 La perspectil'e hisrorico-religieuse Préface 9

l'application, à l'hiqoirc dcs rcligions, de la di:marche propre à dans la mouvance d'inspiration romanrico-naturalis~e (repré-
l'"hi storicismc absolu " Jont ii se réclamc. Issu de la tradition .
~cnrce,
pat·
. • e'"t:n1plc
-' , par F.. ~ fax .\füll cr, L.. hobe111us,
,. .
philosophiquc italicnnc qui Ya de Vico à Gramsci, cn passam ?\f. Fliade), en passam par ks ccolcs anthr~pologKJUCS d ms~J-
par Crocc er Gcntik, cet historicisme radical esr sous-tendu par . Jc rkh,,imienne fonctionnah:;re (atnsJ, R. Radchfte-
nnton u 1 " ·
un immancnti sme foncier, qui s'cxe rce à dcux ni,·eaux : cclui de Brown, B. ?\Jalinowski) ou é\·olutionniste (Tylor ct Frazer). La
l'interprétarion eles faits rcligieux, ct celui des insrruments cogni- carétrorie de "rcligion", comprisc comme auto-évidenre, semble
tifs ccmés apprL' hender ccs mêmcs faits et en rcndre compre. en ;:)mmc constituer l'inéluctablc a priori de l'his toire des reli-
o-ions. L'objct religicux apparaít des lors commc cclui d'unc
~cience analogiyue : l'anthropologue, ou l'bi storien dcs relig:tons,
L 'hi.itoire rle.r relú.;ions att rléji de l'bistonâs1JJe abJo!tt se mettent, implicitcmcnr ou explicitemenr, en quête de ce qui,
C - -

dans Jes autrcs culrures, ressemble 1c plus à ce gu'cst, pour nous


L'historicisme absolu présuppose que « tour est histoire », et Occidentaux, la "religion " 1• Commenr clone éviter ce risque ?
que tant celle-ci que ses manifestations culturelles som les pro- La stratégic méthodologiyue de Sabbamcci consiste 9~~?o:d ·~
duits de l'cffort créatif de l'homme. Cela implique, du même en une prise de conscience du « conrex tc d'émergence, d'usage
coup, l'impossibilité de considérer le "sacré" et la "religion" et de développement des catégori es interprétatives », voire de
com me des réalités ontologiyues a pn·ori, irréductibles à la raison rous les conccpts mobilisés dans la pratique de la recherche.
hisrorique, ou comme eles strucrures anthropologigues perma- Cerre prise de conscience es r de type "hisroric1ue". E lle po rte
nentes du type "bomo rel~[!,iOJ!I.r", dont la nature scrait foncit're - sur la genése et les implicarions cul mrelles de cet outillage
ment an-hisroriyuc. Cela impJjque égalemenr que l'on considere conccptuel. Elle seule pcrmet que nous nous tournions ,·ers
comme culrurellement relatiYe et circonscrite (et clone problé- d'autres époqucs, d'a utres culrurcs, en étanr munis d'une ,gamntit
matiyue d,ms ses applications) la nature de l'appareil conccpmel métbodique (et non pas scul ement de bonnes inrentions) contre
du chercheur en sciences relig{el.lses, dés lors que cet appareil les risques de l'ethnocentrisme spontané, non médiatisé par ce
est lui-même compris comme un produit hisrorique. travai! d'objectiYation critique. En somme, sculc certe démarche
L'argumentation de Sabbatucci repose, en somm e, sur la d'historicisation simultanée du sujet de la connaissance (compris
these suiYante: fruits de l'histoire culturelle de l'Occident, mar- comme le détcnteur d'un cnsemblc de catég:ories interprétatives
quécs par l' e:xpérience gréco-romaine d'abord, chrétienn-e> ~ultureiJemenr oriemées) ct de l'objet à connaitrc peur nous
cnsuite, les catégori es intcrprétativcs de l'histoirc des rcligions evner de projeter chez les autres nos cxpéri ences et nos valeurs
culturelles.
(mythe, ritc, croyancc, dieu, foi , théocratie, polythéismc, mono-
théi sme, magie, etc.) som le résultat de circonstanccs culrurelles 1\;ous a\·ons donc affaire ici à une doubk opération de mise
en perspective historiquc. Ellc porte, d'une part, sur les formes
uniques, non exportablcs hors de I'O ccident. Bien évidemment,
relig1euses
. · -' con · · com me autant d e torm
. 1pnses - ·
anons 111stonques
· ·
cerre thése va à !'enco ntre de la plupart des études compararives
dom 11
.. _ -
s'ao-ir
b
d
> , • 1 - · 1
t rcnacer, cas par cas, ranr a tonctton cu turellc
en matiére de rcligion, lesquelles, en effet, tendem à poser la
spentJcjue d·1n · · · · d onne,
, s un contcxtc · que 1cs processus clc tor-
-
"religion" comme une carégoric obj ective et auronom e. Sem-
blablc tendance va de rra\'aux qui s'inscrivent dans certains cou-
rants marqués par la théologie protestante (ain si, la phénomé- 1. Sur ce rre quc,ti<>n cf D~nid Dubuis son. L'Oüidm! e1 la rrl1.éon , Bru'Cclk, .
C:ompk'Cc. 1'J%. . ' .
nologic de R. Otto et G. Van der Lceuw) , à ceux qui se situem
La percspective historico-religieuse Préface 11
10

mation et de développcment. Elle po rte, d'autrc part, sur les ·fc s solutions culturelles que les civilisa-
ontraster les d 1 lerente - . :, . bl bl
o utils conceptuels destinés au découpage, à la saisie, à la concep- c . d )ptées tace a des problemes sem a es.
tions ont rour a rour a < , .
tualisation et au déchiffrement de ccs memes formes. On • 1• b ombre d'enquetes qUl, pour ponctuelles
II en est resu te on n -
comprend qu'une telle opération puisse amencr Sabbatucci à ·
u'elles sotent, ne a l· issent pas
· d 'être en meme
. .temps des . travaux
.
faire exploser, cn fin de parcours, h catégorie meme du "reli- qde ande envergure - la problématique ,generale . , qUI '-gUJde ses
gieux". Aboutisscment quelque peu déroutant, certes, au point gr h te rapport allant bien au-dela d une approch e
recherc es sur . - . . . . d ..
qu'on peut se demander si le présent livre n 'aurait pas mieux . to rt'co-philologtquc. On peut ctter, a •cet egar ., son
purement h ts ,o •
tiguré en clôrure de collection, en maniere de défi provocateur rsticisme o-rec- · celle des phenomenes de demy-
ana1vse d u m.\ ~ .' . . . .
lancé au lecteur de sciences humaines, pour l'inciter à ne jamais ·· t de ritualisation stmultanees, pro pres a la religton de
hi
t satton e · bli 1''
cesser d 'interroger et de problématis er ses objcts d'intérêt. la Rome ancienne 3 ; la recherche _sur le ra~port eta avec ms-
Une bonne raison légitime toutefoi s le choix de La per.rpective - · ro.vale (et le príncipe 'génestque qut la sous-tend)
ttrunon -- . . par4 les
historico-re!igietm comme texte inaugural de la présente collection. · ·Li ti. ns me' diterranéennes et du Proche-Onent anCJen , et
ctvt sa o , .
C'est que l'esprit de celle-ci se trouve comme incarné par la celles qui portent sur l~s po~ythéisme\ d~ ~a Meso potamte
position de l'auteur. Co nçue moins, en effet, comme un réper- jusqu'au Japon, à la Coree et a la Chme am s_1 que, enfin, sur
toire hétéroclite des diverses approches qui émaillent ce secteur les monothéismes 6 • Cet élargissement de la methode compara-
d'études, que comme un outil de travail destiné à stimuler la tive à plusieurs aires culturelles, à partir d'~n probléme p~écis,
confrontation systématique et le débat chez les spécialistes et présente des difficultés que seules peuvent resoudre une me th~­
les no n-spécialistes, la collection entend mettre l'accent sur les dologie et une épistémologie "fortes", c'est-à-dire "constructl-
aspects problématiques de ce domaine de la recherche. Accepter vistes" et conscientes d'elles-mêm es . C'est seulement dans le
de soumettre l'histoire des religions à des éclairages multiples, cadre de cette méthodologie différentielle et d'une probléma-
en vue d'une problématisation systématique, implique toutefois tique historique précise, que les théses exposées dans La perspec-
l'acceptation de deux conditions préalables. tive historico-re!igieuse prennent tout leur sens.
Il s'agit d 'abo rd de reconnaitre, du moins au plan du príncipe, Divers fils s'entrelacent dans cet ouvrage : des faits culr:urels
la nécessité de ne pas limiter les sciences des religions au seul localisés dans le temps et dans l'espace ; leur interprétation
champ des spécialisations poussées (celles qui peuvent can- contextuelle ; la réflexion sur les méthodes les plus adéquates à
tonner le sinologue, l'indianiste, l'égyptologue, l'helléniste, etc., leur décryptage ; l'interrogation sur les concepts destinés à réa-
chacun dans son secteur d'études exclusivement), mais de res- liser celui-ci ; la révision critique de constructions de l'histoire
tituer à l'approche comparative la centralité que ces mêmes des religions et de l'ethnologie religieuse dont souvent les
sciences religieuses avaient entrepris de lui conférer depuis le modeles théoriques res tem plus o u moins implicites. En somme,
XJX" siécle. E nsuite, il s'agit d'assumer, par la mise au point de chez Sabbatucci l'on trouve ' actualisée , une orientation qui .

modéles théoriques adéquats, la complexité des problémes his-


toriques et épistémologiques soulevés par la confrontation entre
les religions, ainsi qu'entre les cultures respectives dans les- 2. Essai sur /e mysticúme .~rer 11%5), Pari s, Flammarion, 1982.
3. L? .\'talo come conquista m lturale, Romc, Bulzo ni , 19 75.
quelles ces religions s'inscrivent. O r, ces deux co nditions sem- ~- II mito, i/ rito e la storia, Romc, Bulzoni, 1978.
blcnt bel et bien rem plies par les travaux de Dario Sabbarucci. ( ..
:>. Politeísmo
..
·· \'ol · 1 (.~ I [eso,./h
.n ,rliJJia,
· 1"-0JJJa,
u C ·reatl. · · , \ ' O.1 _7 (!, nao-tranto,
· f :.:f.!l!o) .1 · · · c··d TJJUIIÚ.
Pour ce qui est de la premiére, tout au long de son cruvre on _1/Ja, G~appone, Corra), Romc, Bulzoni, 1998.
6. i\lonoteismo, Romc, Bulzoni, 200 1 _
le voit convoquer le comparatisme historique en vue de
12 Lét perspectÍ1'e historico-religieuse Préfáce 13

désormais s 'cst imposéc dans les scicnces de l'hommc contem- _ o , o ( ~e ,rardant bien d'cmpiéter sur !c terrain
tort CJrconscnt e 0 · ::---' o , _ , o ,
poraineso Elle consiste en un traYail de mise en perspective, non - · · lotOs) a tini ainst par 1 emportcr. Ce chotx s est
d'aurres speCJa 1 e. ' ' ' o o . c
sculement eles productions humaines en tant que telles (ici, lcs . · 1 , t ccompao-né de l'abandon de toute theonc genc-
<Tenera ctnen a ~c- .
productions dites magico-rcligieuses), mais également eles prati- ~c- I' bo t Or c'est 1
J_ , ousremenr !e proprc de la clemarche
rale u e o 1e o - ' , o o. .
ques, eles discours, eles représentations propres aux savoirs o -, CJUC de forcer les spectalltes a se poscr des pro-
compara ti\ e, oo o _. .
savants qui étudient ces productionso Certes, cctte attitude b!emes fédérareurs, de solltcttcr la mtse au pomt de modeles
« rétlexive », qui incite lc chercheur en sciences religieuses à · o
t l1eonques - ' 'su~ccpnbles
de plus· en plus . - de rendreocompre de la
porter son regard tout à la fois sur l'objet de sa connaissance et variété et de la complexité eles cultureso II nc s'agtt clone pas de
sur son propre regard en traio de connaitre, a encorc du mal à construire une histoire universclle, qui réduirait les différents
s'imposer en France, et ce pour quatre raisons, qu'il connent univers historiques à un modele unique et ethnocentrique, mais
d'évoquer brievement icio bien plutôt de faire ressortir la variété différentiel_le eles mondes
La premiere raison est liée à une forte emprise scientisteo culturels connuso Et dans cettc perspecnve, la demarche htsto-
Souvcnt, cctte emprise a amené les historiens des religions tran- rico-contrastive, attentive tant aux différences qu'aux conver-
çais à la conviction que la légitimité scientifique de la discipline gences eles formes et eles processus, offrc eles ressources iné-
ne saurait être assurée que par une neutralité et une objecti- puisableso
vité rigoureuses, reposant sur l'élimination de toute interférence Une troisieme raison eles résistanccs opposées à la relati\·isa-
entre données empiriques et positionnemem subjectif du cher- tion méthodique du regard de l'historien eles religions, promue
cheur. {dais ce positionnemem se trouve rarement thématisé ; sa par le comparatisme ainsi compris, vient de ce que les cher-
problématisation et celle, simultanée, de l'objer de la recherche, cheurs opérant dans ce domaine d'études se trouvent souvent
menacent en effet, sekm ces historiens, le dualisme cognitif sur personnellement engagés dans une confession rcligieuse parti-
lequel repose une tradition savame à forte connotation philolo- culiere (ou dans eles positions philosophiques, métaphvsiques,
gicjuC et positivistco :Méfiants à l'égard eles interrogations épisté- reposant sur une conception ontologiquc du sacré)o Réfractaires
mologiques et généralisames, réticents à admettre ouvertement à une pratique de l'histoirc des religions qui scrait relativistc et
le statut tlottant eles savoirs bâtis par les sciences humaines, ils différentielle- c'est-à-dirc à um: histoire qui prend les religions
redourem notamment, sur le plan théorique, lcs dérives agnos- comme eles systemes de choix et de valeurs originaux, créés en
tiques et rclativistes propres à notre époqueo réponse à eles problémes historiques spécifiqu~s -, les porte-
La deuxieme raison est qu'une fois refermée la phase om·erte pa~ole de cette mouvance entretienncnt avec la méthode compa-
par eles auteurs tels que Pinard de la Boullave, ~fauss, Dumézil, r~ttve u~e relation symétrique et opposéc à celle eles histori-
clstes. S'!ls n'hésitent p as a, prattquer
o 1a comparatson,
o ce ll e-Clo est
Eliade, Lévi-Strauss, etc., les études historico-rcligicuses fran- A •

plutot
o emplovéc
oo . a., l'o o d .
\ ec tntcnt1on e rechcrchcr eles m\·anantso de
çaises ont affiché, et ce depuis quelques années, une vi\'e réti-
la Vle rehg1euse et d -, I'_ _ o o
ccnce à l'égarcl cl'un comparatisme élargi, idemifié som,ent aux . · e cxpcncnce humaine du sacréo
crreurs eles théories évolutionnistes et diffusionnistes, et tenu
pour inconciliablc avec la recherche historiquc proprement ratismc historiquc, cf. ~la reei D ,_ . . _ , _
nombrcuscs . - . . urcnnc, (&wfHill"r Pans, ~cU!L 1C) C)<) oLcs
dite ~o Le choix de se spécialiser exclusivement dans un domaine , cnuqucs qUI <>nr cri .,• ci rcsscc,
des sorcié!~r p. , _ G lli.
.. -·, . , 1' ,.
a <>U\T:lgc ck C:arlo lTinzburo, 1.1' sa/J/;a!
., anso ah mard
rappons entre I . ,
19Sf, . . · "
- ~ ( ll.l\ rag~.._ ljlll aborde ou\ crt_cn1cnt la c1ucsrjon de~
manifcstécs morp
I .I.
o "f-'IC cult ·11
.
. . . . -
. urc c cr hlst<nrc, tcmoJgncm Lf..':akmcm dcs ri'scn·cs
'
par cs llSt< >ncns tr'-l . -- : I',
-. \urour dcs rési5tancc~ de<.; n1ilicux uniYcrsitaircs français \-is-Ú-\·is du con1pa- · nçaJs ,J <nconrrc de la pranc1uc comparati\-Lo
14 La perspective historico-religieuse Préface 15

La quatrieme raison réside dans I'existence d'un programme ·· d ·1 fe"~ par l'histoirc des religions (en se distan-
situé aux antipodes du précédent (ses tenants se réclament en maruere ont 1 ne. '." . . . . .' . ,. ·, A ,.

. 1' d s posinons nvales), sont hees a l1c.ke meme qu 11


Ciant par a e. . . . h .
effet d'une pensée rigoureusement la'ique), mais qui tout comme - · d, cteur d'étudcs. Parm1 Ies sCJences umames
se talt c ce se . . . . ,
celui-ci reflete une réticcnce marquée à l'égard de l'idée d'his- , · . l'histoire des relig1ons consntue, selon lll1, l un des
compara ti\ es, . . , .. , . . ... .. ,
toire comparée des religions. Les savants français en question , n a le moms thematJses problematlses, mls cn pers-
champs qu o . . ' .
n'ont guere manifesté d'intérêt pour Ies recherches historico- · itique pour cc qu1 releve tant du statut de son objet
religieuses en tant que telles (pas davantage, d'ailleurs, que pour pecnve cr , T d' d
. · ) quedes mérhodes d'approche. , . l:ne . . sorte accor
(les re 11g1ons , . .
les problématiques, tant théoriques qu'épistémologiques, que ces ·1mp.1c1te
1· · se mble en effet postuler que 1 objet rchg1eux sermt dote
. . . ,
recherches soulevent). La tendance consiste plutôt, ici, à d'une incontestable auto-ev1dence, laquelle a_ssureral: du mem~
absorber l'étude des faits historico-religieux dans des perspec- coup aux études qui s'y rapportent une ce~tame umtc: Certes, 11
tives tour à tour sociologique, anthropologico-structurale, phi- ne manque pas de spécialistes pour s~uh~ne~ ~es ,~1ve~,g?nces
losophique, linguistique, psychologique ou psychanalytique, fondamentales qui séparent l'approche 'objeCtlvlste et reduc-
lesquelles raménent le religieux au social, ou aux structures logi- tionniste" des faits religieux, de I'approche "subjectiviste" et
ques de l'esprit, ou à la fausse conscience dissimulam les réalités "sémantique-affective". La premiére est pratiquée par ceux qui
de classe, ou encore à un ensemble de puisions refoulées x. voient dans la religion un détour par rapport à un ordre insti-
tuam, détour dissimulé sous les formes religieuses, lesquelles
constitueraient alors un ensemble d'institutions, de pratiques et
L 'école italienne d'histoire des religions de conceptions remplissant une fonction précise, et cc dans la
vie tant sociale et collective, que psychique et individuelle. La
Selon quelles procédures L.a perspective historico-religieuse prend- seconde approche, notamment de type phénoménologique
elle ses distances vis-à-vis des quatre positions qui viennent et/ ou herméneutique, aborde la religion à partir du probléme
d'être énumérées, c'est-à-dire à la fois du philologisme scientiste, du sens que celle-ci revêt dans la conscience immédiate du sujet
du parti-pris anti-comparatiste, de l'irrationalisme phénoméno- religieux. Malgré Ies différences évidentes des deux types
logique, et enfin du réductionnisme laicisant ? Pour répondre à d'approche, il reste qu'avec l'une et I'autre naus sommes en
cette question, tentons de résumer les principales théses de PEésence de théories générales de la religion, théories censées
l'auteur. Des les premieres pages, avant même de fournir au permettre de ramener les données documentaires à des cadres
lecteur une définition précise de l'objet religieux (et une délimi- généraux et universels.
tation du champ disciplinaire qu'on appelle "histoire des reli- , Or, ce n'est nullement ainsi que procede Sabbatucci, dont la
demarche . est, Pourralt-on
· d.1re, presque symetnquement. .
gions"), Sabbatucci se lance sur le terrain du débat théorique et
opposee aux deu · ·d I . · . .
de la controverse méthodologique. Il nous donne à entendre . , x prece entes. ~e caractere essennellement cn-
ttque. de louvrage . , l'ab d d'fi . . , . 1
sence e e 1111t1ons genera es qm ao - . f .li
que son empressement à annoncer sa couleur et à se démarquer
tera1ent la tâche d I l' '
de ses prédécesseurs, ainsi que son insistance à exposer la . u ecteur, usage qu'il fait de la méthode
comparattve - usag · b . ,
ultt. d , A e qm a oum a naus priver de tout repêre
me ans 1 enquete _ .01·1· . .
g ent a, regar d er de plu ' \ · Ia autant ..
de facteurs qu1 nous obh-
, _
8. Cj." notammcnt E. De Martino. « ;\fnhc, scicnccs rcligicuscs ct ci\"Jlisation
l'h" · d . . s pres a maruere qu a cet auteur de "taire
modcrnc >>, in htrettr. Srmbo!e. I "almr, Pans, Coll. Lcs Empcchcurs de pcnser en rond, lStOire es religJon " C .,
Scuil, à paraitrc (urre italicn: ";\lito, scienzc rcli).,>iosc c ci\·iltà moderna", in htrore chet II . s · ette maruere se révéle comme par rico-
, car e e se dega d I
siillbolo l'CI!ore, Milan, ll Sag)..>iatorc, 1962). ge e a confrontation dialectique avec des
16 La perspective historico-religieuse Préfáce 17

approches autre~ que la sienne. "-\ cerre fin, ii com·iem de suivre · 1 S bl ·1tucci nous explique que l'approche de
Dans cet arnce, ,a J, ,. '·- ,· ,., . :l~
la démarchc que Sabbatucci lui-même nous incite à adopter tout . zont c a JOrt·,,.
· 'll c ,lLLx 'alentours
· de:; annecs \tngt, ' ~ltalt . cts.
au long de son line, et qui consiste à situer sa pcnsée dans un Pettaz ·. . . n1 e. destinéc à exercer une foncnon cn-
début pre~entcc com · . . . . . ,.
caclt·e culrurel plus \·astc, à la mettre en perspective historique, !e . ·· d d - r1·er1 r·1tions histonco-rchgtcuscs de 1epogue,
i ue a l egar es o ' . . ' . . . '
bref, à l'"historiciscr''. tq ' . , 1 e temps une solunon hlstonCJste (c est-
et proposaJt en men . . , ~ ,- ·, , .
On a vu en !ui l'un eles plus originam;: représentants de l'école . · t ·r· ]icnnc n1 lc 1Jo1ds que dans lcs annees
à-dJre tYp1LJUCl11en 1 '1 ' .
italienne d'histoire eles religions. Comme nous l'a\·ons nené plus .
vtngt 1a pensee
· · de B · Croce
o
~
excrçait sur la culturc de ce pays)
. .
haut, il est d'abord un porte-parole de l'historicisme italien, revi- ,. · J1·écs à l'essence. aux buts et aux mcthodcs eles
aux quesnons · . . . . -~ . . , . o

sité à la lumiére des apports de l'anthropologie sociale 9 et du ·


sCJences re.J 1·crieuses· • '
alors· cn \"O!e de tormanon. .
L apptoche. ,
pet-
0

structuralisme de Claude Lévi-Strauss. Cctte triple ascendance .


tazzonJenn ~ · o e ce sin9Ularise ,
selon SabbatUCCI, .
cn ceCJ
. . .
gu clle
.
est
.
fournit à clle seule le gage d'une conception constructiviste (et -h.~ · f.at..qJtf et CO!JJharatire. O r ces tro1s caracten~tJques lmpl!-
tstorzque, · r ' . . . . , .
nem pas déconstructionniste) de la discipline, car Sabbatucci est quent d eu.,,. 1nre'·sL · 1pposés
· · · · Le prcmter
· consiste
. a n1er . 1cxlstence
. ,
persuadé que sa méthode peut comribuer à une véritable d'une "essence religieusc" en tant que telle. Le second, a retuser
avancéc dcs sCJences de l'homme. Demandons-nous clone l'idée qu'un sens rhilosophigue quelconque serait inserir déjà
dans l'histoire. La méthodologie de Pettazzonl reposaJt sur ces
d'abord d'ou viem, au juste, cc chercheur qu'est Dario Sabba-
deux présupposés, tout en s'étam constituée à travers un dia-
tuco.
logue inimerrompu avec les autres écoles, clone en sui\·am un
Dés 1953, dans un article consacré à son maitre Raffaele
11 processus en quelquc sorte dialectique - et non pas en partam
Pettazzoni ', ii temait de brosser les contours de l'histoire des
d'une position programmatique a priori. ·
religions proposée par ce fondateur de l'école italicnne. Il déga-
Ce dialogue a\·ec d'autres courams a\·ait peu à peu amené
geait ainsi une série de poims, susceptibles de résumer la piare- Pettazzoni à prendre position sur un cenains nombre de poims
forme théoriquc et méthodologique du maitre, poims qu'il importams, et principalcmem sur les cing que voici. 1) En
mettait ouvertcmcm en rapport avec la tradition de l'histori- reconnaissam à la phénoménologie religieuse le mérite d'avoir
cisme italien issu de la pensée de Gianbattista Vico ct de Bene- réagi au philologisme qui étouffait l'hisroire eles religions alors
dctto Croce. Quoiquc déjà ancien, cet article peut nous servir que celle-ci était encore dans l'a:uf, Pcttazzoni a adopté la thése
de guide trés utilc pour comprendre la démarche de notre ph~~oménologigue relatin à l'autonomie et à la spécitlcité du
autcur, leguei a non sculcmem donné un prolongemem aux religteux, d'un religieux cnraciné dans un type de conscience
cxigences fondamcntales de la méthodc pettazzonienne, mais a culturell e ..ruz· l!,enenJ.
d' · "· '"otons, en passant, que· sur ce potnt · 11· se
tini aussi par dépasser, en lcs radicalisant, les présupposés ema~quaJt de Croce, leguel, en situam la religion dans le
méthodologic]ues et théoriques du maitre. domatne. . d e l"et h.1que, lw· contcstaJt . cettc autonomJc . et cette
speclf'icité
. . · -?) Fn ~ accor d aYec l'h,ernagc . h.IstonCJste . . c:l ont 1.1 se
reclaman et , l d. --· . ~. . . . .
p '. a _a . ttterer:ce de la phenomenolog1e rebg1euse,
'J. Cc n'cst pas un hasard si une fone affinHé· (i<tmais dé-chréc par aillcurs) existe ettazzom a rctus c t oure t o1s . 1'.tel'ee que cettc specütCJte . . - .. et auto-
cnrrc l'approchc ú la fois ho!Jsrc ct difkrcnticllc de· S:Jbhatucci. cr l'approchc dcs
.
culrurc·s pratic!uéc par un aurcur rei guc Louis Dumont cr ses éli:vcs. Dumont au;;sl
nomle
d . .reposeraie·
, nt sur une o J)CCtl\'ltC onto ogtque que 1conque
. l . . . . 1 .
comprc·nd lcs ci\ ilisatiom com me dcs Sl·srémcs de ,.,dcurs hicrarchJsécs, dom sculc
u religicux et d . T , . . . . .
un . ·. u sacre. out phcnomcne rebg1cux est, pour lw,
une pcrspccm~c holisrc cr dilfé-rc·nocllc pcur mcrtrc cn L'\~Jdcncc rant la cohércncc
rnent d'« fan » et non pa
. d · ·1
· s un ~< onne » ; 1 est e potnt a outtsse- I · d' b ·
inrcrnc c1uc la singularité'.
](1. "Raft<Jclc Pcttazzoni", in .\111mn, X, 1, 1953, pp. 1-41.
un processus de tormation et de dé\·doppcment anté-
18 La perspective historico-religieuse Préface 19

rieur, ainsi que le point de départ d'un développement ultérieur . . · · · -erait définissable en soi, mais d'une attirude
, el!g!OS!te qui S
processus dont l'historicn des religions se doit de retracer 1~
. .
d une r , d· · ·" résultat d'un rcnversemcnr dialecnquc,
. . use " seco n aue , , . .
genése, la stmcture et la fonction hisroriques particuliéres (« tout rellg!e · . . , n quelque sorte ; ams1, les contours de certe
, '·reYO 1unon e ,
phaiizomenon est un ,génomenon », disait-il). 3) Pettazzoni a procédé d une . ~ -e dé<Taaeraient, en somme, que par rapport a des
à la synthese de deux courams des sciences religieuses, l'un et rel!gJOS!te nc
L . · s . , - ""preextsrames
"". . .
onentees . - d
ans un sens " po. li -
formes re 1tgteuse~ - , . . . .
l'aurre caractérisés par le recours à la méthode comparative : traste avec elles. Dans -II nnto, zl nto e la stona
0
· " et L
en con , ..
celui, philologique, rcprésenté par l'héritagc de F. Max Müllet,
et celui, anthropologique, représemé par l'héritage de E. B. 1 8
(.
~e )', les ciYilisarions _égyptienne, grecque, ~omaine, babylo-
· di e chmotse etc. sont comparees les unes aux
ruenne, Jn enn ' .', , , . .
Tylor et de Frazer. 4) La comparaison, toutefois, doit pour Pet- · d'e~ es à la lum1ere d'une double problematJque, hls-
aurres et etu I , . ' .
tazzoni s'exercer non pas entre des formes rel{gieu.res statiques · lrurelle -\ savo1r d une part la quest1on des tap-
ronque et cu ·• ' . . . .
(comparaison typologique ou phénoménologique, nécessaire le ouvoir politique et l'orgamsat!on patnctenne de
ports entre P '-·
quoique insuffisante), mais entre des processu.r d._ynamique.r de déve- la société ; d'autre part, le probleme des r_apporrs e~tre une fonc-
loppement. 5) La vocation universelle de l'histoire des religions ne tion mythique jondatrice de l'hist~rici_té (et -~1se a_u servtce, dans ces
devrait pas reposer, selo~l~Csür l'emploi de la notion de "reli- mondes anciens, d'une orgamsat1on hereditaJre du pouv01r) , et
gion" liée à une religion déterminée, adoptée comme modele une jonction rituelle tran.iformatrice d,e certe hi stori~ité. La compa-
absolu, mais sur l' univmalité_de l'enquête hi.rtorico-religieu.re, laquelle . raison historique singulansante a egalement porte ses frutts dans
doit posruler un conc-ept suffisamment ,;aste poúr comprendre le travai! que Sabbatucci a consacré à la divination dans la Rome
toutes les formes particulieres. Or, il se trouve que certe univer- ancienne et en Chine (Diz,inazione e msmolo,gia, 1989), ainsi que
salité est justemem susceptible d'être assurée par l'emploi d'une dans La religione di Roma antica (1988) et Lo Stato come conqui.rta
méthode, celle du comparatisme hisrorique singularisant. Ce cultura/e (1975), consacrés respecrivement au calendrier festif
compararisme ne reposc pas tant sur la mise au jour des conver- romáín et à l'analyse de la religion de la Rome républicaine,
gences entre formes similaires, que sur la mise au jour des diver- interprétée à Ia lumiere du processus de démythisation qui la
gences et des originalités des processus historiques à !'origine caractérise et qui la différencie de la religion grecque. Sabbatucci
des différentes formations historico-religieuses. « L'histoire ne explore ce proc~ssus de démythisarion à rravers la double figure,
peut être faite qu'en distinguant, c'est-à-dire en singularisant », adoptée à Rome, de l'historicisation des mvthes fondateurs des
disait-il. De là découle la rendance de Pettazzoni, et dont héri- ~aleur~_Eépublicaines, d'une part, et de l'élargissementde lafonc~
tera Sabbatucci, à construire l'histoire religieuse sur des anti- tlon tltue~e (exprimée notammenr dans une conception juri-
theses conceptuelles, en faisant apparaitre les ruptures et les dique du sacre') , d' autre parr. Un aurre volet de la product1on ·
révolurions culturelles qui ponctuem l'histoire des civilisa- de. Sabbatuccl· est · , 1 · · ·
consacre a a rev1s1on cnnque es constmc- · · d
tions. tlons, conceptuell es d e l'h'IStOJre · d es rc lig10ns. · · · d ans 1es
A.JnsJ,
annees quatre-vingr. .1
, I entreprcn d d . . d
e revtsJter es matenaux ..
De cette continuiré mérhodologique, dans le sillage des rra- d ocumenta!res d e I' er h no Iog1e . relig1euse - . classique ce qui !ui
vaux du maitre, nombre des travaux de Dario Sabbatucci por- permet de mo · '
tem le témoignage . •\insi, dans Saggio .rui mistici.rmo greco (1963), d ntrer commenr et pourquoi ont pu voir le jour
~oncepts tels
ii s'attache à mettrc en perspective historique la notion de "mys- dem d.- -- que " d ema " (I I dema dez. Marmd-Anlltl, . . 1982 ; II
a t 1ensen 1983 . D O . . .. .
ticisme" et/ ou de " mysrique". Il relati,·ise certe notion, en la Prot.agomstz . . .' ' a smde a Oumno 1984) "tnckster" (.Sui
dt miti 1981) " '""';-. ,; '. .
situam par rapport au comexte religieux de la Grece ancienne 1998) " :. , polythe1sme (II polztez.rmo, 1989 et
' - monothetsme" (·"\ 11onotez.rmo, . ·
2001), qUJ. caractensenr . .
du 111" au I"' siecle, ou le "mystique" prend la forme non pas
20 La pe rspecti1 'e h isto rico- religieuse Préf'ace 21

cncore aujourd'hui le nxabulaire de l'histoire des rdigions et . . . . . · Jn J't:m-is <H!l' commc lc produ ir eles comro-
. arotrc~ 101 ~qu ' ' . . .
de l'ctb nologic rdigi euse. oper, · . pposé d'abord \c monde chretlen au mond e
,·erses qut ont o . . . . . . ·. . , J . • • ·, ', ,

Voil ú clone dans que] sens on peut dire que Sabbatucci pro- ·· ,
·r ·, r ·,,t r··ment , la reiil!:t<Hl
cr, pos e 1'- 1 '- , .
chrcttenne, .
constdercc .
longe la leçon de Pettazzoni, lequcl s'était serYi, dans lcs années I ,....paten, \· . , \e " reliaion" à ]'um,·ers public1ue de la \ ' IC
con1me cl se u . "' . , . ,
\'Íngt, de l'hi stoire comparéc eles religions pour procédcr à l'his- . . , a· ]· n a,rt e er a la sctence.
"CJYtque , ' '1 1 '.-_ _ . , . . . _, , _ , . . . ., _ ,
roricisation du concept occidcntal ele "dieu" et ele ''mc)UQ- D e ;\fartino a,·an tan de 1 histoite dc s religtons un prctexte
théis:ne': • •Mais ii prolongc également la lc~~l11 de A. ~reli~
11
·ttrt' en l')erspecti\'C les comtruct!o m culturell es de
pour reme . . , , .. . _ ._
- qm gracc a la comparatson avaJt mt s en lumterc les protondes J'Occid en t. Sabbarucct falt de n:eme, ~at s sans roureto1s par-
rnétamorphoses subies par les " rires de passage" en Gr(:ce rager J'hypoth és<:: psvcholo~iquc to~mulce par D <:: ::Yfartmo, sclon
ancienne 12 - ai nsi que la leçon de D e Martino, qui !ui aussi fit laquelle ]'auronomt e du rehgteux -~ cnracmeralt dans une forme
du comparatisme hisrorico-religi eux l'occasion d'une probléma- de conscience culrurelle partJcuhcre, reposant sur un e « tech-
tisation méthod ique de certaines catégories culrurelles occiden- nique de déshísroricisation » mise en pl ace par le di sposirif
tales. Certe entreprise conrrasrive a co ncluir, comme o n sait, De mvthíco- riruel 11' . Sabbatucci reprend bien la réfl exion propre à
iviartino à hisroriciser successivern ent les catégorics de "subjec- D~ .Martino sur ]e caractére relationne l et différcntiel de
ti,-ité", d"'objectivité", de "nature", de " personne", de "réalité", la connaissance historico-religi cuse, mais en procédant à sa
de "magic" 1' . "dé-subjectivisation". En effet, pour lui, il n'existe pas un "reli-
De ces trois collégues issus d'unc même écolc, Sabbarucci se gieux" spécifique, s'enracinant dans eles états psvchiques et
démarque toute foi s sur plusieurs po inrs 1 ~. A la différence de affectifs particuliers communs à l'humanité, et dont la cons-
Pettazzoni, de De Martino et de 1\ il n'accord e pas à la notion cience subjective fera it l'expérience. II n'y a que dcs culrurcs,
de "religion" une Yaleur de catégorie véritablement opératoire. d_ont chacune se trouve confrontée à des problémes hisroriques
La prr.rpi'Ctite bistorico-re!ig,irwe vise jus temem à monrrer comment, et culrurels spécifiques . Seule la confrontation entre di,·erses
grâce à la co mparaison inrerculturclle, une tell e réalité catégo- solutions fourni es à de reis problémes culturels devrait dé s lors
rielle n 'a pas en soi de Yaleur explicarive mais demande elle- permettre de dégager les logiques concreres mises en branl e par
même à être expliquée. E lle révéle, notamm cnr, ses limites chacune d'enrre elles. Ce carac térc contrastif et relarionnel de la
connaissance historico-rcligi euse ne s'enracinerait clone pas dans
q~e~que príncipe logique abstrai r - comme se mble !e suggérer
1 1. R. Purazzoni, " Di o , form azio nc c svil uppo dcl mnnotci ~ mo" , in Sa,~~~ di storia LévJ-Strauss l<>rsgt ,.1 t- · li · d vnamtques
· · ·
. - 1 t at t a uston aux mconsc tcntes
dd!t n·í(~ioni e di 111ilolr<~ia , Romc, 1946, pp. 3-2 8, L ·~nnúâcn;:c1 di Diú, Turin, F in aucli
1955; L 'c.>m-r .wprw1o ndk nli;~io lliplimitit·i·, Turin , F inaucii. 19)".
qm sous-tendenr la constru ction de l'idem ité et de l'altérité. 11
~ en réal· ~ ·. · . . .
12 . .\n ~clo B rclich. Pmdfs e l 'ill"ltlloi; Rom<: , :\tcnco, 1969. ame .- , . Jte apput sur les ctrconstances h1stonques qu1 ont
13. Cf. I/ IJ/OIIilo JiJt(~im (19-f t\ ), tr. : i.J m o11dt JJJ<(~iqm. P aris. Lc:s F mpêchcurs de 1
et d'ne Occtdent (ct ]ut· seu \'J a· se contronrcr - a· d' autrcs re 1IgJOns
. ·
pense r cn rond / Scu il, 1999; . \ la~lo r nliltri, .\Iibn, Ga rzan n. 1962 ; La /Ím dtl mondo. aurres culture . ,. - . . - .
St(~~io sul/c t~porr:li.r.ri ml!l!ra!i, T urin , F inaucli, 19-:- .
cham d' , s, . JUS~JU a taue de cerre controntanon un
1-f. Sur lcs ra pports cntr(; la produc ri o n de Sab barucci c r cclk dcs autrcs rcpré-
p enguere
ciser la . sp
· · c"ctt tqu c. P o ur erre
, cn mes ure u.l'h. . tston- .
scn ranr s el e r0colc iralicnnc, ain si CJUC ~ur lc ~ con\·L· rgcnccs ct di\'cr~Lnccs par rapport toire gene s_e de cerre confrontation inrerc ulrurelle dont l'his-

--
à Lé\i-Srrau ss, cf. 1c rrés hd arricle de \:i cola c;as harro, "La n: rza Yia tracCiata da comparee des rcligiuns n'est qu'un eles aYa tars, ii est tou-
Pcttazzoni", in .\tudi i Jla!mali d1 .\tona dr/Ir K.d(~ir,lli, n 'iCJ. I 'J 9LI, pp. 'J :;-2llll. ,
l .'i. Su r lc s pos iri ons de ccs rr<>JS au rc urs, t!.' \ !arccll o \!:t s;;c n zio, SmFo e idmtita
f!llitcl, .\ !i lan. \nl.(c li. I <) <) I (t r. fr. : Sau"i d ido! ti/r dbnicf"'· (. r"'jÍn.< d ordrt d11 monde, 16· CJ. ma " P ·
{> ~ rta c l
.. a u \J 1
Paris, FI IFSS - - \ laiso n dcs sci c nccs de l'homm c·, 19')9). - (JJ/at-- llh~:.f/fjltt, ''/'· ri!. cr .:'\ l arcd lo ~la s scnzÚ>, op. a/.
22 La perspective lzistorico-religieuse Préface 23

tefois nécessaire, selon Sabbatucci, d'élucidcr ]c systéme de réfé- . ...,e'tL'Jode svstématique (le comparatisme
n de certe 1"
rences dans leque! cette confrontation s'origine, c'est-à-dire de J'applicatJO .. nt\ Jaquell~ ,-ise à affiner les insrruments
ue slngu 1an:,;,l I ' ' •
reconsuuire sa formatio n et son développement, afin d'en h.tstonq d' _ ,-oir conçu non pas sur un modele natura-
. . ques un sa . .
dégager la spéciticité et Ia cohérence interne. Voilà pour- heunsn .f . ·ur un obj'et qu1 se donne prealablcment
lisre-ob)ecu ' mais s
quoi, comme le souligne dans son étude éclairante Nicola
comrne rei. 1 conçoit Sabbaruccl,· 1'h.lStOlre · d es re li gtons,·
1
G asbarro -, à la différence d'aurres hisroriens des religions pour- en
Telle que a . . .
tant proches de lui, Sabbatucci ne cherche pas à privilégier eles ·et scientifique, se presente comme un savo1r mobile
éléments particuliers du systéme (la "vie religieuse", la "déshis- cant. que pro) ' ptible de réinterroganons · · Iut1ons.
ct d e revo · "'
1 .... on
rou)ours susce _< • • • •
toris ation mythico-riruelle", l'opposition sacré/profane, etc.) -, ·1 · volue avec son ob)et, mais son ventable enJCU est
seulernent 1 e . . ,
c'est-à-dire des éléments susceptibles d'être rirés du systéme · J'érude des « relig10ns » supposees des autres, que la pro-
cult11rel particulier o u ils apparaissent, pour être transportés d~s ~~~tns
b emansa · 0·0 n de l'Occident lui-même, dont ii_s'agi c
t d'historiciser
d'autres com extes. En effct, si des récurrences existent bien · es culrurels et Jes· \·aleurs en les controntant . aux \·aleurs
les reper . .
dans les culrures, elles demandem à être expliquées moins par d'autres culrures. Objet et sujet de connrussance s1multanement,
le biais de l'absolurisation, ou de la généralisation anthrops:>_~o­ se trouvent convoqués et remis en question. On co mprend
gique, qu'en faisant appel à leur nature de faits culturels spéci- q~'une celle orientation méthodologiqu~, quo ique si_ruée dans
tiques, historiquement déterminés. Ainsi, po ur Sabbarucci- la une perspective comparanve, about1sse a une conna1ssan~e de
notion de religion ne peut être utilisée qu'à co ndition de ne pas rype "historique" à vocation singularisante, et non pas a une
oublier sa double ascendance : celle de la religion-institution, "anthropologie religieuse" à vocation généralisante. Pour Sab-
telle que le christianismc l'a conçue, et celle de Ia religion- batucci, en effet, ce n'est pas l'ho mme en général et sa condition
expérience, issue du mysricisme grec. Dans cet aspect de sa que l'historien des religions a pour vocation d'étudier, mais bien
démarche, à y regarder de prés, Sabbarucci ne fait en so mme plutôt les cultures appréhendées dans leur singularité, et dom
que radicaliser les concepts pettazzoniens de "formation" ~-t-de l'intelligibilité interne repose sur l'emploi d'une démarche
"développement". - contrastive et différenticlle, dom il s'agit de faire ressortir les
écarts et les originalités. Voi]à pourquo i, enfin, au lieu d'aborder
~e~ cultures par le biais de la "religion" , qui en constituerait un
Re/ativisme et constructivisme en histoire des re/igions ~lement particulier, i! procede - suivant en cela Lévi-Strauss -
a une approche des svstémes culturels en les considérant dans
Tout ce travai! de mise en perspective, de relativisarion des un ensemble, en tent~nt de dégager et de comparer entre elles
kslog~ques qui les sous-tcndent. ' ·
notions mo bilisées dans l'enquête concre:te, n'est clone nulle-
ment le fruir d'un choix théorique en faveur du relativisme, choix C?mme i] a été souligné dans une étude mcttant en paralléle
l a demarche d s bb - · , . , lo
qui conduirait à renoncer à toute prétention cognitive de la . . e a atucCJ et celle de Lev1-Strauss , alors que
ce1Ut-Cl se met en quere , d e srructures logico-formelles, dépour-
discipline. Ce travai! ne découle pas non plus d'un parti-pris qui VUes de tour · ·-
cons1sterait à souligner l'incommensurabilité fo nciére des .
tucct. 1UI 5 ' f~
conrenu et qUJ sous-tendraient les cultures Sabba-

--
'
cultures et des religions entre elles. Il est la co ns équence de ' ' e orce plutôt d' appréhender la structure historique

18. q : \: G b
· · as arro,
.
arr. caé, pp. 186-199.
17 . . \rr. cité, pp. 182- 199.
24 La perspective historico-re/igieuse Préface 25

indi~sociable de ses co ntenus particulitrs cr qui tst propre , . . . . -,remenr hisroritjues. ct non pas d'une concep-
blém<HIL]UO pt O 1. . , ·. . . ,
cl:aquc.: culrure sin,L.'Ltlicrc. Tandis Cjue LéYi-Srraus s cherche : rion anrhropologiC]Ue _gcnc ~ a!Jsante. . , - .· . . . . , ., . _· -
dcgager les lois logigues suscepribles ele réduire l'arbirrairc des .. , ·c dcm <mde Sabbarucci, le chnsnamsme esr !I par
( ommcnt. s . , . . , -
traJtS culturds eles ciYilisations à de~ relarions logigues récur- - . -. ·. . le LI '' foi" J'ékmcnt central de son Idcnme ~
\·enu a L111 c c _ . .
re_nres (car ii refuse cl'admettrc lc relati,·isme absolu), Sabbatuccj , rclia-ion a-t-elk pu se constituer en OcCJdent cn
Comment I,1 :--.... .. : ' , . . . .
degage non pas eles loi s générales, mais eles rendances culturclles , 1 . p d ttercncie I-.,ar rapport a cl aurrcs clomames de
tant guc c,,1111 .. 1 . . .
au sein desquclles les sociétés operem lcurs choix. C'est que lturc ? Force ]ui cst de consrarer que, chcz nous, la rehg1on
1a cu
pour lui, une culture demcure roujours un « systéme de ya]eur~ . . _ )"tt'LIJ.re en op. postnon · · a· ]a sp here · uu J
civiquc " d' abord ,
" · ·
s·esr co1 ~ . , . . , .
ou de choix )) à l'inrérieur d'un nombre ele possibilites non défini __ ..... )sirion à la mag1e et a la sCJence, cnsu1tc. D ou toute une
en oppc · ~ . . . , .
à l'ayancc ..-\_insi, à travers l'érude eles mvthes, des svstémes de , ...,.. de consé·nuences d'1mportance ma]Cure. E~t Sabbatt1CCI
serte · · -, ' · , . . .
parcmé ct eles taxinomies indigénes L~vi-Strauss dégage eles d'hisrorici::;er non seulemem les caregones phllosoph1gues elas-
homologics organisatriccs de comenus concrets, der~~ie.re les- siques Oogique, religion , éthique, politique, e tc.), .~ais égale-
quclles on décou\Te une logigue combinatoire abstraire. alors ment. en les siruant dam lcur contexte hlstonque d emergence.
que Sabbatucci fait apparaitre eles diffé rcnces cult~relles les institutions culturdlcs que l'anthropologie et la sociologie
concrétcs qui se préscntent comme autam de solutions à des ont souvent tendance à universaliser.
probkmes internes propres à chague civilisation, ou eles Ce travai] d'historicisarion des formes culturelles revient, dans
conquêtes culrurellcs spécifiques (c e qui compre pour !ui, l'école italienne, a dégager la genese, la structure et la fonction
comme le souligne Gasbarro, ce n'est pas ]e logíquemmt nlceJJaire, historiques de ces formes. Son caractere exemplaire est
mais 1'bi.rtoriquement néceHaire) '". aujourd'hui plus CJUC jamais d'actu alité. Il fournit les movens de
On pourrait dire ainsi qu'une ab.•olu!Úation p!Jilo.wpbique des dissoudre les concrétions essemialistes que la philosophie, la
rclat1om permet à Claude Lévi-Strauss de découvrir la pensée psychologie er l'antl1ropo logie, quand clles abordem certaines
réalités comme des ''données" plutôt que comme des "faits'',
tout court, comme systéme de combinaisons vides de comenus.
ont tendance à perpétucr. Par exemple, rcYisi rés à lumiére de la
Et Cju 'en rcvanche, une ab.rolllti.ration méthodolop,ique des relations
question de leur origine:, srrucrure et foncrion, le mythe et rite
et contrastes entre les cultures permet à D ario Sabbatucci de
se rév~leront tres peu '' rcligieux", em·isagés gu'ils som par Sab-
découYrir le caractére arbitraire, voire la non-néces~ité. de la
baruccJ non pas comme des structures de la ,-ie religieuse, mais
culrure occidentale comprise comme un s\·srême de choix his-
c?.mme _des cocles culturels qui permettent d'objectiYer ct
t~riques _ unic1ue. On voit ici la différen~e fondamemale qui d ll1terpreter une réaliré roujours historiquement détcrminée.
separe l'approcbc de Sabbatucci d e celle de Lé\·i-Strauss. La Mnhe
. • er rJ.te·
. n ' 1·ncarnent . pas cl cs tonctlons
- · . ·
re 11gJeuses en so1· ;
qucstion de la genesc eles formes culturclles et des logiques qui 1
J s sen·ent. a pe· nser . . ct a, operer . , clans 1e monclc cn d.Jstmguant .
les gom·ernenr remplace, chez le premier, la conception univer- dans celuJ-ci le "p .. bl ·" l ,, 'bl , 1'. .
h . ass1 e et e non passJ e c Inten·entJon
salisé~nte qu e le second se fair de l'esprit, et le naturalisme qui umame \'fle mYtl1 ., . b' ]'. bl ,
. e auran pour o )et :mmua e. ce qu une
en decoule. La reconstruction de la structure d'unc culrure c'est- culrure ne \-e
. u ou nc pcur pas ch angcr, alors que lc ·rne
r . concer-
à-dire l'~~semble des rapport s ~ynchronigues ct diachro~iques nerait le mu li
ll ,
. . , ,
a) e, ce LJU une culturc n :ut et pcut chanc•cr). lne
.
qu1 la det1mssent et l'idemifiem, est mise ici au sen·ice de pro- te e dem arcbc: ii _· d l . - ::-.
les . . . '. coo' Itnt e e soullgncr a\·ec C:rasbarro, exclut
>

donn n sgues . . mhcrent s· au rc ]atJYlsme,· · des · lors que l'on yeut b1en ·
er a ce n1ot un "cn. ~ s non pas '1 eo og1gue , n1a1s "re1a-
' .cl , ·I . " .
! 9. .\n. cirl:, pp. 18') - l'Jl.
26 La perspective historico-religieuse

tionnel" - chaquc termc de la rclation étant considéré comme


!c carrcfour d'un réscau d'interrclations constituam un svstémc,
ct chaque systéme possédant sa proprc spéciticité. « ",limi, le.r
l'aleun, .rem et .r~gntficatiom;aillú.ren! localement de !elle.r interadiom mire
JJ'J/etm.r, le.rque!r ne pml'ent lt:l'tiir !iii caradere a/Jsolu qu 'à mndition d'être
a;)_.,rait.r du mnteâe, ou lot:rqu'on en <gnore l'ori,gine et !e dél'eloppement
(leu r hútoricité). » 211

La comparaison historique pratiquée par Sabbatucci passe, Avant-propos


certes, par une analogic entre dcs phénoménes culturds diffé-
rcnts. Mais c'est à titrc provisoire, afin de rechercher ensuitc
différences ct relations, car ce comparatisme historique n'a pas
pour fonction d'entretenir la nostalgie dcs idées substantielles. \u début d'un article intitulé "Religione e civiltà: F. 0-Iax
Aussi les perspectives qu'il ouvre sont-elles bien de nature à ;\[üllcr et E. B. Tdor" (in Stmia, antropologia e .rcienze de! lit~guaJ!gia,
nous inciter à formuler autrement des questions plus actuelles III, 1988, p. 126), ).;icola Gasbarro écrit: « Seule culture au
que jamais, à stimuler nos rét1cxions. Et ainsi se trouve pleine- monde à se concevoir en termes de civilisation et de rellgton,
ment justifiée l'insertion de La pmpectil'e bistorico-rel~gieu.re dans et ~1 construire son histoire puis celle du monde dans une per-
certe collection. manente oscillation entre lcs deux termes, aprés la religion natu-
rellc et Je droit naturcl l'Occident invente la civilisation et la
Silvia M.\:\CI:\1 religion comme constructions culturelles, à savoir l'anthropo-
(Cniversité de Bordeaux II) 1
logic ct l'histoire des religions • » . .
Ccst une rhése que certains, même aprés l'av01r corr:pnse,
jugeront inacceptablc, ct qui pour d'a~tres ser~. carrement
incompréhensible. En effet, c'est une these que 1(:n ne ~eut
comprendre et accepter que depuis une perspect:ve qu1 ne
connait pas une grande diffu.sion dans la culture domman_t~, tant
uni\·ersitaire que de massc : la perspective historico-rehg1eus~.
La thése a été énoncée par un chcrcheur encore jeune, qu1 prc-
cisémem a adopté fermement cette perspective et qui 1' a ~tilisée,
dans cc cas précis, pour "rn·isiter" F ~fax 0-füllcr et Edward
Burnen Tdor, les peres fondateurs de l'histoire des rdigions et
de l'amhropologie.

2ll. Cf. notammcnt //J/d., p. I')~.


--
. 1. ( · ltll!11c dans l'éd.irlon (>riL,rinak, toutes lcs référcnccs dcs citaüons ont cté
1

In~éL:rLc" au c1 >rps du rcxtc, ct n( >n indiquécs s< >us la f< >rn1c <ic n< ncs de bas de pagc
l'\.d.Tj
28 La perspective historico-religieuse

Or j'ai écrit le préscnt ounagc a\'CC le souci d'aider ccux qui


nmdraiem cssaycr de regardcr les choses dam la perspective
hisrorico-religieuse. Je dis "historico-religicuse'' au scns propre:
ii s'agit ele la perspecti,-e ouverte par une écolc authentiquement
historique, une école qui depuis sa fondation (depuis Raffaele
Pettazzoni) s'est donn(· comme objet de recherche historique la
religion ou bien, d'une façon ou d'une autre, ce qui, dans lcs I
modes de classement de notrc culture, est reçu commc religion.
II est nécessaire de lc préciser parce qu'il existe aussi- peut-être
denais-je dire surtout- une histoire des religions qui s'exerce
La foi en la foi
cn tant que discipJjnc plus ''religicuse" qu"'historique". Ce que
s'attachera précisément à démontrer lc présent ouvrage.
\
1. L'histoire eles religions a problématisé lcs objets de foi,
mais nem la foi el1e-même. Je veux dire par là: elle n'en a pas
fait un probléme d'orclre historique. Elle a laissé la psychologie,
la pbilosophie, l'anthropologie s'en occuper: à savoir les disci-
plines qui s'intéressem à la nature et non à l'histoire de l'homme,
comme si la foi était une qualité génériquement humaine, innée
chez l'homme, à ]'instar du langage, de la station debout et ainsi
de suite. La foi en quelque chose - peu importe en quoi -
semblcrait êue !e noyau de toute religion, et comme l'on sup-
pose qu'il n'y a et n'y a jamais eu de peuple sans religion, on
considere la foi à la façon d'une donnée et non d'un fait. La
donnée serait le besoin humain de croire en eles entités (êtres
ou forces) cxtra-humaines. Dans quels buts? Cela est sans
tmponance, puisque précisément il n'y a pas accord sur les buts
et gue cc:ux-ci ne som clone pas du ressort de la donnée, ou de
ce que l'on acccpte comme donnée.
Or c'est un fait que la foi en elle-même caractérise la religion
chréticnnc et conditionne notre concept de religion. C'cst pour
certe raison que nous sommes habirués à concevoir la religion
el!e-m··L me, n ' tmporte. que 11 e re 1.tgton,
. . .
comme un comportement
fondé sur la foi. ~Iais est-il scientifiqucment corr<:ct de parler
des r•-li.
--· ~ .l!:Ions d es autres en tgnorant
· cc con d.ltlonnement
· 'r T el
esr
t ,
le P ·]l' h. . ]' . (''
ro) eme tstonco-rc tgteux. "est un pro eme qw appa- bl' -
an CJLPrl" oJ on , 'tom b e " sur certatnes . -
taçons d c s ' expnmer
. qut-
30 La perspective historico-religieuse La foi en la foi 31

anéantisscnt, avec la désinvolture propre au lieu commun, des e.mcnt de la langue iralienne, mais de la culture européenne
<;CLI I L

siecles d'histoire. Je vais donner un petit échamillon de ces ~t ··chrétienne") en général _; en an~lais également, par exemple,
faço ns de s'exprimer. pcut dire auss1 bten to be!tere m G_od que to /;e/m·e zn tbe w ejulne.rJ
00
« Un des themes les plus courants des croyances religieuses o/ di.rt~ rmament confer:nces; et de meme dans _les au:res tangues
des peuplcs primirifs est la foi en ... » Peu importe de savoir en ~ uropécnnes. Dernere tout cela, ti y a des steclcs d h1stoue.
quoi, étant donné que notre problCme est constirué par la foi Esr-ce de l'histoire chrérienne ? Ou bien esr-ce une hisroire
en elle-même et non par les objets de foi. Cette phrase est d'un ui dépasse le christianisme et, si oui, dans quellc mesure ? II
ethnologue qui, dans un célebre manuel d' histoire des religions, ;sr cerrain que le fidéisme chrétien a imprégné toure la culture
érudie les religions des peuples primitifs. Je laisse dans l'ano- occidentale ; !e premier pas vers une hisroricisation de la foi
nymat l'ethnologue aussi bien que le manuel, car je ne désire devrait clone consister à vérifier et érablir la contingence histo-
pas emrer dans le vif du sujet de l'étude, mais seulement illustrer rique et la nécessité théorique qui ont rendu fond amemale, pour
une approche historico-religieuse três répandue, pour laquelle 1e christianisme, la profession de foi:_
religion, foi et croyance som quasi synonymes. Je poursuis avec II n'est ni hasardeux ni arbitraite de parler d'histoire chré-
le même ethnologue auteur du même manuel, pour insister sur tienne pour vérifier l'unité linguistique européenne. II suffit de
la rerminologie liée à notre probleme : « C'est une question dis- penser, par exemple, à l'emploi courant du terme talent (en fran-
putée que de savoir si la suprême réaliré sacrée qui est objet de çais, en anglais et en allemand) au sens d'"inventivité". Le talem
lafoi de certaines tribus (désormais éteintes) de l'Australie sud- était, comme on sair, une piéce de monnaie antique ; mais à
oriemale ... » ; « Les Bochimans Kung [... J croient en un Être travers !e latin d'Église, le terme finit par désigner la richesse
suprême céleste. [... J Pour la joi des Kung cetre figure n'est to u- narurelle, les qualités personnelles (l'invemivité, jusrement) que
tefois pas seule ... » ; « Dans la variéré des croyances des peuples chacun devrair faire fructifier comme de l'argent reçu en dépôt,
illettrés ... » ; « Dans la variété de la joi religieuse des peuples du moins si l'on s'en rient à l'enseignement d'une célebre para-
primitifs ... » ; « La Joi dans les esprits de la nature ... » ; « Les peu- bole évangélique.
ples de l'Océanie croient en une foule d'esprits de la mer » ; « La
crqyance rotémique peut êrre génériquement décrite comme la joi 2. La profession de foi est si importante pour le christia-
en ... » ; « Les croyances rotémiques représentent !'une des nisme que les Églises indépendames de l'Église romaine, qui se
expressions les plus vives de la foi dans !e lien entre l'homme et ?a_rtagem aujourd'hui avec elle le corps chrétien occidental, ont
le milieu qui l'entoure. » ete appelées "Confcssions". Confession est synonyme de pro-
Ce qui neva pas ici, c'est l'emploi acritique des termes "foi", fesslon
-- de 101,
c ·
et son usage pour d.1srm,guer
· une communaute·
"croyance", "croire en". Cela ne convient pas du moins dans de ~royanrs d'unc autre communauré r~monte à 1530. Cette
une étude historico-religieuse, ou la critique historique devrait ~nnee-là se t!nt à Augsbourg, en Baviere, une diéte voulue par
aller de soi et ou l'interprétation des faits religieux ne devrair e?:pereur Charles Quint pour résoudre la question religicuse
pas être subordonnée à certains modes d'cxpression. Certes, la ~eee par la _naissance et la diffusion du lurhéranisme. Les théo-
langue nous accorde le droit de dire aussi bien " croire en Dieu" . luthene· ns e'l ab orerent
s glens · c
une ptolesston · d e to1
- · qu ,.11 s prc-
·
enrerent off . 11 . .. . -'
que "croire à l'utilité des conférences sur le désarmement", en . _ ICle em_em a certe d1ete. Le texte qut tut en grande
Pante redi - - , . ,_ .
conférant à certe dcrniére espéce de " croyants" un peu de ce Luther ge par Mclanchthon, 1e grand humamste am1 de
feu sacré qui alimente la foi en Dieu (ou est alimenté par elle). ceUe-cj, est .connu_ comme "C o ntess10n - . d' "\ ugs b ourg , . ,-\ pres .
·Mais pourquoi nous l'accorde-t-elle ? II ne s'agit d'ailleurs pas ' 1es C-ontessJ· ons se mu 1np
. li erent,
. - , ,
contormement a to rga- ,:,
32 La perspective historico-religieuse La .fói en la foi 33

msat1on ecclésiale des différemes communautés protestantes , rir ]c 5cm d'unc action religieuse (d'un acre ele foi) de nivcau
nationales : Confessions Belgc, Heh-éti(]Ue, Gallicane, Bohé- c[
hcro
r ·ltjlll' (jUi conférait aUX sujets la condition de saints.
, . ,. .
micnne, etc. En "\nglcterre, on eut la Confcssion ,-\nglicanc en Cc 11 ·c~t pas le lieu de s'arretcr sur la nonon thcologiquc de
39 articlcs (dite aussi, pour cette raison, les "Trcnte-~cuf Arti- . t ·rc Il suffit de rappcler que lcs prcmicrs saints Yénérés
~aln l . -
cles") qui, sous !'égide de la reine Elisabcth, fixa la profession ·_urcnt précisément lcs martyrs, donc que le concept meme est
de foi_ déri,·éc du schismc de Henri \Tlll, a\-ant de dcyenir une t (juclquc façon lié à leur fidéisme héro.ique : la foi en un
en . h' . . , .
loi d'Etat cn 1571. u-dcb pour leque! on pouvan renonccr sans esJter a 1 exis-
Présentcr comme une confession, c'est-à-dire comme une :encc mondaine. Ce n'était pas le mar~Te cn soi qui faisait d'eux
profession de foi, certains textes théologiques destinés à provo- eles saints, mais la foi ; !e martuc donnait sculemcnt la mesure
quer des tournams politiques d'une extrême imponance, c'était de certe foi. Cela est si vrai qu'à partir du f\" siecle on commcnça
reproduirc le modele d'action attribué aux saints fondateurs de à honorcr du titre de saints, outre les martyrs qui aYaient
la chrétienté. Cne situation paradigmatique s'offrait: celle de témoignL· de leur foi par leur mort, ceux qui en a\·aient témoigné
l'Empirc ~omain q~i, au nom de sa fausse religion, opprimait et par ]cur ,-ic .: une ~-ic héro.Jquc_ enti~rement vou~e à la réali~é
persccutalt les chrenens porteurs de la naie religion. "\ préscnt, supramondame objct de certe to1. Ccs dcrmers turent appelcs
dans la vision protestante, la Curie romaine avait pris la place "saints confesseurs" pour les distinguer des ''saints martyrs" ;
de l'Empire romain; le pape, commc l'empereur antiquc, sem- mais pour lcs uns commc pour lcs autres, c'était la même
blait opprimer la chrétiemé ; le christianisme romain était faux démonsrration de foi, qu'clle fút témoignage ou profession, qui
comme le paganisme amigue, et à lui s'opposait le vrai christia- faisait d'cux des saints. Pour dire la même chose, une sainteté
nisme eles protestants. Mais la vérité, comme on dit, t!nit tou- uniquc produite par la foi, mais en mêmc temps pour distingucr
jours par triompher. Il suffisait donc de la défendre avec la deux modalités hisroriquement différenciées, le mot latin conjénio
même fermeté que les anciens martvrs et, tôt ou tard, les struc- vint s'ajoutcr au mot grec martvrion.
tures politiques asscrvies à la Curie romaine finiraient par J\'aturellcment, entre lc modele paléochrétien et sa reproduc-
s'écrouler, comme s'était écroulée en son temps la structure tion protestante, il y a une analogie conceptuclle, mais non une
politique p;úenne. Il suHi.sait d'aYoir la foi et la capacité de la analogie hisroriquc. Auparavant, on confessait la foi dans lc
professer. Dés lors, telle allait être la nounlle voie de salut, qui Christ contrc l'absence de foi ; maimenant, on confessait une
était simultanément : salut nationaliste, c'est-à-dire indépcn- maniére de pratiqucr la foi dans le Christ opposée à une autre
dance absolue par rapport à Rome ; salut hors du péché, c'est- ~niére' réputée erronée. Il va de soi que r erreur attribuée par
à-dirc saimeté. les Ré:formés à l'F·:glisc romaine était yue comme lc produit
d' L

La relation entre profcssion de foi et saintcté avait déjà été une carcnce de foi ; mais, objectiYemcnt, on ne pcut pas dire
fixée par la tradition chrétienne. Les premiers saims furem pré- que c'é:rait la foi qui faisait la différcnce.
cisément ceux qui furem tués pour avoir conjeHé leur foi. Dans
la procédure judiciaire instruire comrc cu~, ils étaient eux- 3. Jai parlé dcs saims mart\'fs, des saints confcsseurs et des
mêmes les témoins à chargc, commc il arri\T dans les procés Confes~ions protestantes dans !e seu] but de dénoncer l'usage
pénaux lorS(JUC l'accusé anmc sa propre faute. Cest pourguoi acnti(]Ue du tcrmc-concept de "foi" dans un comcxte historico-
ils furent appclés "martyrs", tcrme qui veut dire "témoins". Leur ~e_Lgltu:\. /\Yant de parler de "la foi des Bochimans Kung" pour
"martyre", à saYoir leur témoignagc-confession, dépassa l'action ,ecnrc leur rcligion, il serait bon de se rendrc compre de
1
judiciairc qui décrétait l'cxécution légale eles chréticns avoues, lf11pr >\sibilité de leur attribucr certaincs productions historiques
La foi en la foi 35
34 La per,\pectil·e historico-religieuse

fondamentalcs de la chréticnté, comme lcs saints martyrs, les l•<lic. r~n·aient désigné et a\'aicnt espéré en lui. La ,·ision
saints confcsseurs et lcs Confcssions protestantes. Et ceei ne P'1r · ·, 1uc d 'un salut roval \-enait de la comparatson entre la
op 11t:fl, · ·, , .
dépcnd pas de la di,·ersité de la ''foi" bochimane par rapport à pr lcs rov·mmes hebreux et la mcnaçante grandeur des
ocksrtl' L ' • < • ' •• • oL .
111 . ·cs mésopotamtens, l'emptre assvnen tout d abord puts
la foi chréticnne, mais dépcnd de l'impossibilité de décounir
ernpll ·.L.· ch~tldécn (ou néo-babvlonten). ·. · mtscra)
· · 11 cs d u
parmi ks réalités culturcllcs bochimanes ce que nous appcl<;~s 11
Ces rots
J'el11P · ·
, k d'lsrad nc pou\'atcnt pas erre des omts , " · " d
u Setgneur,
· ·
foi, à savoir aussi bien la confiancc en un salut cxtramondain
qu 'un credo à professcr dans cc monde afin de faire son salut. ~,~~Pl'~l\~úent été, Dieu Ieur aurait accordé un grand, royaume:
11 n'cst pas question des seuls l3ochimans, mais de toure rcligion . ,,rand yue lcs emptrcs mcsopotamtens ; Israel eut conquts
plus ~ . · · , 1''
non chrétienne reçue acririquement comme une foi. Le p~>int la B' )1I \·1<>t1 ie et non le contratre cc contratre qut a epoque
• ' ·
de départ d'une interprétation critique, c'est ljUC cc n'est pas une d'Isak (\'[][' siécle) était perçu comme une men~ce et qut. se
foi qui fait une rcligion, mais que c'est, évenruellement, une concrc··rt·s·-. ,1 ensuite
, ' . . , à l'Emptre
dans la suborclination . sargontde
' _ _
religion qui fait une foi ; certe é\·entualité se rencontre histori- (néo-,1ssnien) et enfin dans la capnvtte babylontenne (62::-J-)38
quement dans lc christianisme, cn tant que rcligion qui a inclus a~J.-C). . ..
la foi dans ses acres institutionnels. i L'acrio.n prophétique fut .assurément de caractere r:eltg;~ux et
La foi en soi, à sa\·oir la foi dés-historicisée, ne fait pas la n politique, mats tl est tout aussl certar~ que ~~ tut 1 actton
religion. Angelo Brclich écrit dans son IntmdH;;ione alia stotia dei/e politiyue qui la prm·oqua et qut lut fourn!t les ele:nents p~ur
rel{çioni (Rome, 1966, p. 6) : « La croyance est un concept géné- une srructure messianique de salut à venir.J,a condttton de, tat-
rique et n'est pas du tout spécifiqucment religieuse. » distingue blesse d'lsrad, comparée à la condition-tie force des ancetrcs
éventuellement entre « une croyance spontanée et sans alterna- qui a,·aicnt autrefois conquis la Palcstine, était interpréré_e par
tives » et la « croyance avec choix entre plusieurs possibilités » ; les prophétes comme un signe : Dieu avatt abandonne son
mais il ajoute : « Ces deux formes du croire pem·ent être soit peuple parce que son peuple n'était plus digne de Lui. L'oppres-
profanes, soit religieuses. » Acceptons ces postulats et tentons sion yue lcs juifs denient subir de la part des emptres mesopo-
d'y mesurer le fidéisme historique chrétien. tamiens était le châtiment de Dieu. On nc pouvait espérer le
Les chrétiens s'affirmérent comme reis en raison de leur rachar lJUC de 1\n·énement d'un grand roi, d'un vrai "oint" du
"croyance avec une alternative". Des circonstances histo~iq~es Seigneur, d'un nai "messie". Son nom? lsa'ie (7,14) a proposé
données les a\·aicnt placés de,·ant un choix : pour devenir chré- Emmanucl, l]UÍ en hébreu signifie "Dicu avec nous". ~aturel­
tien, il fallait choúir de l'être e r donner acre de son choix à tra\·ers lement, il ne nmlait pas désigner un nom proprc pcrsonnel,
une profession de foi. Il en fut ainsi au début lorsqu'il s'agit de .mais bien une fonction : ramener Dieu à Israel. Quoi qu'il cn
choisir entre deux possibilités: Jésus était ou n'était pas le fút, lsate mis à part, on préféra le laisser sans nom : il était le
mcssie attendu par le pcuple juif. Les juifs qui choisircnt le ~Iessie er cela suffisait.
prcmier terme de l'altcrnati\·c cessérent d'être juifs pour devenir Le \fcssie, ou le Roi sacré, rel était cclui appelé à rendre à
chrétiens. Israel <;()n Dieu ct sa grandcur. La structure salvatricc élaborée
Du mcssie on attendait le salut du peuple juif; c'était un salut P~r les prophétes érait inévitablcment conditionnée par la seule
terrestre : l'instauration d'un royaumc de justice ct de bonhcur. ~tucture politique réputée valable à l'époquc et en ce licu: le
Lc mcssic même avait été em,isagé commc un roi consacré par royaunw. l' n Grand Roi \'icndra, enYoyé par le Dieu d'Israel,
Dieu, donc ''oint", ma.dúzb en hébrcu (d'oú notre "mcssic") puis ~tl fera l'Empire d'Israd. L'uniwrsalité du Dicu, qui aupara-
dJJÚ!oJ en grec. Cest ainsi que certatns prophétcs, à commencer Vant était seulcment cclui d'Israd, commencc à apparaítrc avcc
36 La pcrspecti1·e hi.1torico-re!igieusc La foi en la foi 37

Is:úc pré'Ci<·mcnt, ou a\TC lc DcuréTo-ls:úc, commc est appclé Ji'L rllt l'ott tombait dans l'ilkgaliré· si l'on ne ··crmair" pas
l"aurcur de~ chapitrc~ -J.( I-6C1 du IJnc d'b:úc, dans b \·ision d'un cnlr ·· · 1· ·
1 ]' 1 , 11 crr l\·:ut de nl<ll11LTL· crronec. ·.ran-ce cncorc une
rachar l]Ui n'esr plus limiré :i la simpk rL·srauration d'un m\·aume ou _ ' . . " - P I
c·L ,l\L'C une alrcrn:lt!YL· :' ro 1:1' li L'I11L'I1t. mais
. I' a Ircrna-
""ct ( )\. 111
hé·brcu en Pakstinc, mais CJUi r('Clame la diffu~ion dans tout . _. ·. ]'lurr->t danQcreusc ct de tourc façon illl-gale.
(1\Ll·1 111 ' '
l'cecumé·ne de la loi du Dieu d'lsracl comme condition prL·miére
de l'insrauLttion ck la prospériré· et de la jusricL· dans lc monde.
4 . 11 l't ccruin que la foi a urw hisroirc; ccpcndant, on pcut
Puis Yint _k~us le Chrisr, :i '<n·oir lc \fcssic . . \n'C !ui. ](::_ cn p: 1rkr L't rm cn parle comme si cc n'l·rait pas k cas. Tcllc cst
royaunw rerres rre de Di eu conçu par les prophércs hébrcux h foi L'll l:1 foi, CJUI en fait une qualiré humaine sans histoirc. On
de\·inr claircnwnt k R r1\ aumc dcs C: icu~. une ré·alir(· exrramon- (!Y!il s;lllS alternatiYe l) l]UC la foi doir i:·trc constatL"C, é·\·en-
dal!1c, transcendam. cr 1111111e Dicu même, l'exisrcnce terrestre. ruelknlL!H mc~urr:·e :i ses cffcts et diffé-rcncié-c sclon ses objcrs .
. \cccpter certe nom-clk pcr,pcctiYe, cela implicjuair une profcs- mais nr>tl historicisé·c. File est carrémcnt dc.Tenuc une n-rtu,
sion de foi en la fonction mcssianicJUe ck _f(-sus, mais cumportait indicc Ll'un comportcment \Trrucu~.
surtour un choix entre salur monclain cr salur ultramondain. 11 Indqx-ndamment dcs objct~ de foi hisroric1ues, au~ ycux du
s'cnsuiYait L]Ue si l'on était juif p:u la nai~sance, rm de\·cnait bon chr(·ricn cfaujourd'hui mêmc !c p:úen (pour nc pas dirc lc
chrétien par l'é·lcction au mm-cn d'un acre de foi. L'acte de foi
non-chrr:·ricn cn général) lJlli se montrc.· attach(· à sa proprc "foi",
en une réaliré ultramondainc ckpass:llt lc conclitionncment mon-
est, à sa façon, un êtrc ,-crrucux. II n'cn a pas touiuurs été ainsi,
dain dc la nationalit(· ou, gén(-riqucment, de la naissancc : on
mais ~llli< 1urd'hui c'est lc cas, non seulcment dans l'opinion
pom·ait nairre juif, grec ou romain, riche ou paune, et toutefois
communc mais bicn au ni\-eau scientificJue, hisrurico-rcligieux.
dC\·enir de façon égale chréticn, sujet du Royaumc des Cicux
Pour l'opinion commune, l'athée, l'agnostique, !e sceptiquc,
om-cn :i cks gens de toutes les conditions cr de toutes lcs races.
en sommc.· quiconc1ue "a perdu la foi'- est rcgardé· commc une
II suffisait d'un actc de foi dam 1c Ro~·aume des Cicux, CjUi du
personnc peu Ycrtucuse. On dit d'aillcurs '·pcrdre la foi" au lieu
reste, tant que l'on était cn \-ic, ne pom·ait L]U 'être espéré· e r non
de "nL· pas croirc", commc si k fait d'ayoir la foi (·tait une qualité
expérimenté. C:e qui érait expérimenrable, c'était l'Lmpire
naturclkmcnr bumaine CJUC cenaines pcrsonnes, pour n'ayuir
romain, seu! modr:·lc hiqoriquc de la réalité méta-hisrorique
pas su h \ inc com·cnablcment, ont fini par perdrc. ( )n a qua-
cm·isagée par lcs chrétiem dam une perspective uniH~rselle,
SJmenr l'imprL·ssion CJUC l'on parle de l':nrophic d'un organe,
étant donnr:· qm· dam son c1s k comlitionnemcnt ethnit]Ue était
surmonté par l'artriburion de la áril11.r Ko!!!cllla ú des hommes de pour CH1se de nem utili~ation. l.a mam·aisc réputation qui
n'imponc CjUCllc race. accomp~l!.',lle ic 111CCfl":lnt s'expJiC.JUC Cl1 rcg]e gcncra]e (ou socio-
Jai dit que cela '"suffisait'". mais cc· n'l·rair pas une mince psycho]ll,!_l_iljliLJ par la méfiancc que l'on éproun· habirucllcment
aff.lirc: dn-cnir sujcr du Rr1\aunw des Cieu\ signifiait subYcrtir pour CU!\ lJUi som '"différcnrs". Dans lc c1s pré·cis qui nous
occur. . . . l.
t·L'. c est-a-c tre en ramenant
I' cnscm li>c a. norrc propos,
idé·alcmenr lcs n11 aumcs tcrrcqrcs. f listrJril]UemL·nt, cela signifia
noton"· L]Uc cc l]Ul. talt - . Ia '"l l.1ttcrence
-.. " , c ,est prcchcment
. . . Ic
subn'rtir 1'1-:mpirc romain, lc mockk mémc de l'uni\-crsalité, et
contre lcs r:·k-mcnrs ··sul)\·crsif<. sujcrs du Rm,wmc Jcs Cieux, rnafll]uc ,~c t~ 11 : :tutrL prnt\T du dccrr(· de l]Ll<llit1cuion culturcllc
yu'il f . . - .. ·"' . . .
l'l :mpire rr 1111:1in rr:·:1gir par l'applicnion dcs lois. 1.a subYcrsion . .tur .lttnhuc-r au tidcismc· dan~ nutre culture. \Lus au !11\·eau
re l1 ·
de\·inr martne, témoignage: un témoignagc !ui aussi au sens CathgJcu\ Jnsrirutir mncl, on \'a bien plus loin: pour la thé·ologic
juridiquc, au point que la foi professéc dn·inr loi à son rour . c' 'L 1L 'te mancjL!L" c!c to1
Par ()h - · est une tau
- te au scn~ stncr,
· et cc
quand 1'1 .mpirc rumam se transforma en cmp1rc chré·rien, un cc lJliL h t~ 'l 11;- -'' jJcrr/f'a.i (h théologie cmploic elle aussi cette

I
/
La foi en la foi 39
38 La perspective historico-reliJ.iieuse

cxpression !) pour dcs circonstanccs donnécs, mais uniquement L., ur l'ethnologie postérieurc, tant la.iquc que confes-
onltll 10 '- .. ,. . ... 'l ·j

par la faute de celui ú qui elk vient ú manqucr. c ·li. Pour certe derntere -1 ccole du pere \\ tlhelm Se 1m1ut
·ionnL L. . .- R' '1
Réc~.:mment, ccrtains théologiens se sont montrés moins ~. 1<) ;~\ - la eh os e se JUSttttc dans les termes de la c\T a-
( u
Is l<"'
' I ' .
rigourt.:ux à ce sujet. Ct.:rtains ont introduit des circonstances 1. ' ii ~-rait plausiblc, naiscmblablc même, lJUC parmt lcs popu-
.
no!1·
. . jlrimtttvcs ·· - a· sanltr
· celles que ]' on esnmatt
· · cu lture 11,e-
atténuantcs: l'é\·entuel conditionncment du milint social sur la ~anon~ .. . . , ..
volonté pcrsonnelle. Ccrtains ont proposé de considérer l'exis- nr 1e~ plus proches dcs condmons ongmelles de 1humamtc -
me · · '· · · 'I' · \ l 'f ·
tcnce d'un "athéisme nominal", c'est-ú-dire d'un rapport per- 011 rro ll vít, une trace du. Dteu _qut s etatt reve c a . L am. ,v ats
sonnel avec la "transcendance" niant la formulation chrétienne ue dirc de l'cthnologte la.ique :' .
de Dieu. <\u nombre de ces "athées nominaux", expression dési- q - ,· JL.·c de Dieu est une composante essenttclle de la culntre
1~ 1l -
gnant ceux qui croient être athées mais qui ne !e sont pas, doi- occidcntale. En fonction de cela, nous dir_ons q~e. cet Etre
vem être comptés ceux qui, bien que ne pratiquant pas le rêmc qui était attribué aux cultures pnmmves etatt le Dteu
Sll P · b .
christianisme ni aucune autre reli<~ion europécn opporntnément dés-historicisé ou du, moms, a stratt
,._, ' affirment toutefois croire
en un indéfinissable (ou non autrement définissable) "Être de son conrcxte historique chrétien. C'était une réalité philoso-
suprême". C'est une façon comme une autre de rendre '\·er- phiquc (non nécessairement théologique) dont l'~':uropéen,. à ce
tueux", en tant que partiellement mêlés au fidéisme et clone qu'il scmble, nc pcut pas se passer sans rcnoncer a tant de ptlters
récupérables, également les négateurs de la foi chrétienne. de sa propre culturc, de Platon à ~ant, ne seratt-ce que pour
~\u niveau de la science historico-reli<rieuse citer dcux noms irremplaçables, placés aux deux extrémités d'un
,... ;:--, ' la foi hique en
un Erre suprême a été objectivée dans une notion attribuée flux temporel et spéculatif qui a commencé peu avant Platon et
a\TC une désinvolture excessin:, aux cultures les plus primiti\·es: qui n'a gul:Tc dépassé ~ant. C'est ainsi que l'Européen, même
les rendant ainsi plus aisément récupérables pour notre foi, à quand il a rejeté la foi chrétienne au nom de la libre raison, a
!'instar des "athées nominaux". ,\ cc sujet, donnons la fin de la consen·é lc dieu chrétien sans être conscicnt qu'il était tel, mais
phrase citée en commençant pour illustrer l'usage acritiquc du ;;; le considérant comme une réalité uni\·crselle (préchrétienne
terme-concept "foi" : « L'un des thémes les plus courants des ou achréticnne), objet, précisément, de la recherche philoso-
croyances religieuscs des peuples primitifs est la foi cn un Être phique et non uniqucment historique. On a un excmple reten-
suprême. » tissam de ce phénoménc a\TC l'Êtrc suprême adopté par la
La "foi en un .Êtrc suprêmc" chcz les primitifs a été décou- ~évolurion française pour remplacer le dieu chrétien rcnié. Cet
YCrte au siécle dernicr par l'Écossais . \ndrew Lang. La décou- Etre suprême, tout en étant une conccption que l'on voulait
\Trte d'alors, quand on la soumct à un approfondissement cri- rationnellc et non religieuse, n'en a\·ait pas moins besoin d'un
tique, se révéle être une bclle imTntion pri\·ée de fondcment culte, exactcmcnt comme le dieu chrétien renié. Le pcintre Louis
réel; mais lc fait cst que l'ethnologie a tranillé a\TC enthou- Da~id s'cn chargea, ljlli en 179~ (an II de l'ére nouvelle) institua
la tete'lc c 1' 1.·.tre
· suprcmc,
· · etre
censee · ce'1'1 · c h aque annee
c nec · Ic
siasme sur l'invention de Lang, rccueillant partout des indices
20 prairial (?-\ juin). \'oib cc qu'était l'l~trc suprêmc attribué par
susceptibles de la conforter. Par là, l'ethnologie rcligieusc a fait
la prcm·e de sa réel~t.: foi en la "foi en un Lrre suprême" des . eth f1< >1ogues aux populanons
les · · ··
pnmtttves : 1a mcme
· c h ose,
cultures primiti\TS. E,·idemment, clle y était toute disposéc. ]usque J~ms la dénomination, que l'Ltrc suprême philosophique
:\:ous pouvons parler de prédisposition - culturelle, namrel- er paraphllosophic1ue accueilli ct Yénéré par lcs librcs penseurs,
et prop< . I . I . d. h . . . .
lement, et non caractérielle- à in\·enter un f.:rre suprêmt.: de\"ant II , Jsc comme t<.:. a a I-·rance ec nsttamsc~.. ·.
11 csr donc pas etonnant que l'on dtse "tot cn un Ltrc
être attribué aux populations primiti\·es. Ct.:ci \·aut pour Lang
40 La perspective historico-religieuse La foi en la foi 41

suprême'' comme si l'on disait "foi en Dicu". :\fais c'est préci- LL' chriqi,misn:e, p_our révolutioonaire qu'il fút, nc prétendit
sémem de certe absence d'étonncmem que dépend l'inc~p~1C1té . ~ fL'll' cr:;er grace a ses propres \-ertus celles qu1, pour lcs
à poser une problématicjue historiquc de la foi. La foi pri,~e pa .. 1 ~ fúsaient lc "bon paien". Le "bon chrétien" !ui aussi
\OCIL'l · • ' ' . . . , . _ . .
d'histoire de,-icnt alors une vertu humaine ct il est indifférent · ·r t:·rre au même 111\-cau: !l devalt erre sense, tort, modere
dC'"~1l . . ' '
que l'un parle de "foi en un Être suprême", de ''foi dans les - ·JU~·re . Cest
et . . .
ams1
,
que . trouverem .placc . .
dans lc nom-cau svs-
esprits de la nature" ou évemuellcment de "foi en un idéal" ·. . de \'<1lcurs elabore par le chnst1amsme les quatre \Trtus
tCD1l . . - ,
comme on dit en transféram au niveau d'un comportemen~ réchrL·tiennes : prudence, JUStiCe, torce, tempcrance. Elles
la"!que la rchgiosité congénitale au fidéisme. furent <tdmises comme disposition de l'àme (ha/Jitus) au bien ; 1
:\fais la foi n'est pas une vertu humaine, dirait ou denait dite du 1110 im est-ce ainsi que les détinit saint Thomas d'/\.quin. :\!ais
un chrétien. En cffct, dans le systéme élaboré par la théologie on Jeur ajoura trois autres vertus praprement chrétienncs qui ne
chréticnne on distingue entre vertus humaines uu naturelles et déri,·aienr pas d'une disposition naturelle de l'âme, mais étaicm
vertus supra-humaines ou surnaturelles ; or la foi fait précisé- dircctement infuscs par Dieu : foi, espérance et charité. Ces
ment partie de ces dernieres. Il y a plus : avam le chrisrianisme, vertus furem dites surnaturclles ou théologaks, pour les distin-
la foi n'était pas même une venu, ni naturelle ni surnaturclle. guer des quatre autres comme le supra-humain se distingue de
l'humain.
5. ,\vant le christianisme, les vertus définies par la culture Elles furent dites aussi surnaturelles en tant qu'elles excedem
classique étaicnt au nombre de quatre : sagessc, courage, tem- la nature humaine. Elles n'étaient de,·enues susceptiblcs d'être
pérancc et justice. Les trais prcmieres concernem l'édification acquises par l'homme que gràce à la venue du Christ, donc par
personncllc, la justice concerne les rapports interpersonnels. La une imervcntion directe de Dieu. Sans cette inten-ention,
personne vertueuse, selem le modele classique, c' était la per- l'homme nc serait pas parvenu à lcs pratiquer, ni même à les
sonne qui se sen-ait correctement dcs trois "âmes" que Platon conce\-oir ; d'ailleurs, les philosophes préchrétiens ne les avaient
attribuait à l'hommc : I'âme intcllective, l'âme passionnelle et pas conçues, eux yui étaicnt pourtant les plus sagcs parmi les
l'âme végétative. Vertueux était celui qui utilisait de façon juste hommes. I "cur plus grand effort les avait conduits à définir les
sa propre imelligence pour parvenir à la sagesse ; vertueux était quatre vertus humaines que !c christianisme, loin de les renier,
celui qui ordonnait à de justes fins ses passions, tiram d'elles appelait cardinales, en faisant la base ou le pivot de la morale
force et courage ; venueux était enfin celui qui satisfaisait dans chrétiennc cllc-même. J\1ais bien que nécessaires, ces verrus
une juste mesure ses appétits, afin de dépasser la simple satis- n'étaiem pas suffisames pour le salut au scns chrétien : la phi-
faction des sens qui ne distingucrait pas l'hommc de !'animal. losophic amigue ne suffisait pas pour comprendre ce salut, seu!
A.u nin~au personncl également, du moins dans la construcrion DJeu pou\'ait le révéler et scule la nouvellc philosophie gui était
platonicienne, la justice était présenre comme la vcrru eles vcrtus, la :·science de Dieu", la théologie, pom-ait comprendre la révé-
c'est-à-dire comme la capacite' de modérer, de tempérer les trais latJon di,·ine. D'ou l'adjectif "théologales" attribué aux rrois
autrec,. \Iais c'était surtout au ni\'eau imerpersonncl, social ou venus chréríennes. c

á,-i] que la justice s'excrçait. Comme disaient les Rornains, plus Les Cjuatrc vertus cardinalcs constituaiem un svstéme complcr
iméressés par la nature ci,-iyue que par la nature humaine : la et so!1.(l·1
· · 'Ire, · rct1·etant 1cs trens
· ames
- p 1atomCJennes
· · . coord onnecs
·
selem
f
l·t . . . 11 l.d
. ' IUSte mesure ; mms yue e so 1 ante ou svstemancne
. . . ...
justice comistait à \-ine honnêtement (bone.r!r: J'in:re), c'est-à-dire
à respecter lcs droits d'autrui et à donner à chacun son dú aut-J] a'"r··l . . h" 1 I -
' ' t1 )Ucr aux troJs \'ertus t co oga es ~

(a/tem;;; 11017 laeden:, .rmttl! miqut trilmere). II cxisr<: une étroitc relation entre la, foi et l'espérance. Dans
42 La perspective historico-religieuse La foi en la f oi 43

son f.pFtre ate,: F--Iélmu.Y (11,1), saint Paul dit: « O rla foi est la wx ycux d'un Occidental chréticn, doit son caractere
garantie des biens que l'on espere, la preuve des réalités qu'on
1
qu~··. , c)~t~able au se u! fait qu'elle n'est pas vraie. ]\ [ais certe " foi "
JOU trll
ne voit pas • » C'est une fo rmule ou nous trouYons la définition
en l lt.·s choses no
.
n. vraies peur-elle être, considérée
,
comme
de la foi comme d'une croyance supposant une alternative; mais une n:rtu ? Objecnvement, elle apparatt plutot comme un
l'alternative n'est pas une croyance différeme, c'es r une autre J éf<l LIL
façon de croire, celle que nous dirions philosophique pour rester
à l'époque dd saint Paul, et scientifique pour nous référer à no tre
temps, en somme un e croya nce sous-tendue par la démo nstra-
tion, que celle-ci soit de l'ordre de la spéculation ou bíen de
l'ordre de l'expérimentation. I\u contraíre, les choses auxquelles
les chrétiens croient n'ont pas besoin de démonstratío n, mais
de foi. La foi paulinienne (ou génériquement chrétienne) est
elle-même crovance et démonstration tout ensemble.
Que démontre-t-elle ? La vérité des choses espérécs. C'est
ainsi que l'espérance est étroitcment liée à la foi ; quant à_!~
charité, elle doit être adoptée surrout s;lans une perspective prag-
matique, à savoír comme un modus tJive~dt'dérermíné par certe
foi et par cette espérance ; c'cst une charíté qui rt:gle les rclatío ns
imerpersonnelles et qui tiem donc la place que l'ancien systeme
de valeurs (ou systeme " humain" par opposition au systeme
"divin") attribuait à la justice. Sans 1'espérance, la foi nc serait
que crédulité excessive ; sans la foi, l'espérance ne serait qu'illu-
sion. Mais sortons de l'abstraction : on ne parle pas ici de la
capacité d'espérer associée à la capacité de croire, on parle ici
du Royaume des Cieux promis par le Christ. L'unique obj et de
l'espérance et de la foi esr le salut ultramondain, la vie éternelle.
C'est une réalité que l'on peut espérer, en laquelle on peut croire,
mais que l'on ne peut pas démontrer. Si l'on s'en riem au carac-
tere indémomrable de l'objet de foi, en oubliant qu'il s'agit d 'une
réalité post mortem, on peut aussi parler de foi dans les esprits de
la nature, dans les animaux totémiques, dans les dieux pai'ens
" faux ct menteurs", ou encore en une quelconque autre chose

I. Toutes k s cirarjons bibliLJUCS sonr rirécs de la Bib!e de J rrt{ja/m;, rraduitc cn


t'ran çais sous la dirccóon de I'Fcolc h ibliLJUC de Jérusalcm, Dc scléc de Brouwcr, Paris,
19'""'5 1?-\.d.Tl.
II

La parole et la foi

1. I .'enscmble des lemes de saint Paul com mence par l'Épirre


au~ Rom ains er tinir par l'Épitre aux H ébreux. C'est surtout
dans ccs deux lemes qu'il se soucie d e définir la foi au sens
chrétien et les effets de certe foi.
_\ux Hébreux, saint P aul entendai r démontrer que rous les
héros de la tradirion biblique, exaltés pour leur fid élité à Dieu,
toutcfois « ne bénéficiérent pas de la pro messe » (11 ,39) . Non
que Di eu eut m anqué à sa parole envers eux, m ais « c'est que
Dieu préYoyait pour nous [les juifs vivant aprés la venue du
Chrisrj un sort m eilleur, et ils ne devaient pas pan·enir sans nous
à la perfecrion >> (11,40). 1\1aniére de dire: la vraie promesse de
!2ieu, c'était le Royaume des Cieux qui aurait éré instauré avec
l~ vcnuc du Chrisr Oe Roi) ; avant cerre insraurarion, les h éros
bibliques n'avaient pas la possibilité de jouir de la reco mpense
ultramondaine, ni d'y prê ter foi ; néanmoins, une fois le
Ronntmc insrauré, il s v seront admis en n ·rtu de leu r tidélité à
Dieu ; mais aux juifs de maintenant, la fidélité à Dieu ne suffit
plus à assurer le . salut, à présem il faut la foi. C'est la foi en le
Ronume eles Cieux, et non la fidélité à Dieu (c'es t-à-d ire la pure
et 51 mpk: obscrvance de la lo i de Dieu), qui détinit les chrétiens .
.\u x Romains, saint Paul entcndait clémontrer qu'ils n'étaient
~as dé~<1Yantagés par rapport aux juifs dans la perspective du
'- -:rne·1 . I ~es ·JUI·rs ava1ent
dalut ,.t,· . l' avantage d''erre les d'eposltaltes
. .
e la p<t r(Jle de Dieu, J'a,·antage d e la fidélité au dicu unique de
La J)(l rol e e t Ia .fói 47
46 La perspectil'l:' historico-religieuse

. 1c :;ujcr le plus fort, !e dieu, doir fournir son aidc au sujct


la reilgion monorhéisrc. \fais ;1 pré·senr que la foi remplaçait ·cncc. ·
cette t!délité ou insrituair une nou\·clle especc de fidélité. les r t" ihle l'bomme.
] c ]1'1: ' ' 1 .
Romains. comme lcs autres nations. étaicnt :1 écralité a\·ec les
juifs ou l'éuient pournt qu'ils cussent foi dan;.... la parole du z. ]\ ,ur les Romains, la ildcJ était la ''lovauté" en cc scns
Christ. Lr samr Paul annoncc qu'il ,·ienelra ;l Rome précisément , ·11 . ksJc'nair le rcspect des cngagemenrs, des scrmcnrs ; ti
jll L l 1 . ,._, ' '
~\: , 1111 que l'infidelú ou imidtt.r nc désignait pas le mé·créant (à
pour portcr la parole du Christ ct non pour circoncire, donc 11
~a,nll 1'111/ide/i.r des auteurs cbréticns), mais celui sur <.]Ui l'on ne
non pour '"juda!scr" lcs Romains. La foi en ]ésus-Christ étant
!c seu! cntérc de discrimination. lcs Romai~s ne seront p:~ peur j•:ts comprer, l'hommc faux, déloval, parjure, inconsrant.
'"judatsc's", ni ne pourraienr d'aillcurs l'être du fait du caractére {:r:uH donnc certe tmportance de la lovaurc dans les rapports
cthniquc de la rcligion jui\T ; cn re\·anche, les Romains scront hu 111 , 1111 s, il n'cst pas étonnant que les Romains aient cu une
''christianisés", comme l'ont eléjà été ccrtains juifs a\ant la foi déessc nommé'c !'ides.
mais non tous lcs juifs, auxyucls la nationalité jui\·~ nc scrt ã Ix remplc ele certe déesse se dressait sur le Capitule ct sa fêtc
rien pour ce yui concerne !c Royaume eles Cicux. érait cekbréc 1e 1cr octobre. I"a;idi'J était donc une gw1lité ci,·iyue
Les Romains n'anicnt jamais. emph>\é le terme "foi'' (jides) et une déesse, !'une et l'aurrc néccssaires au maintien de l'ordre
pour d1rc ce que saint Paul entcndait, à savoir cc que nous de ]up1rcr. Lllcs agissaient de concert sous le signe ele Jupitcr
appelons - aprés saint Paul et tant de littératurc chréticnne - gar;lllí des accords entre les peuples. hdc.r etjoedw (pacte) déri-
"religion". Le latin jide.r nc commença à signifier "reli<>ion" et \'aient d'une même racinc :f(elo;id. L'autrc façon de dire "pactc"
~
, . , c
preClscment la religion chrétiennc, yu'à partir du II' siécle de
'
étan ''paix" ; à partir de la racinc pac- se sont formés les
notre erc. \prés lJUOi, par cxcmplc, Termllien put dire jidem mots p:n lesqucls on désignait l'accord (pactum, la chose
ll!sredt pour _"de\·enir chrétien", ou de jide eiare pour ''expulser comenue, padio, l'action ele com·enir) et les cffets de l'accord,
du chnsttamsme". L'exprcssion !atine jidr:J dei ellc-mêmc a un à sa\ <>I r précisément la pa"\:, la paix. Les Romains conce,-aicnt
sens différcnt sel(m L]UC nous la troun)ns chez C:icéron ou chez aussi un pacte a\TC lcs dicux, la pti.>: deomm, et ceei nc dc\-rait
saint . \ugustin ; chcz . c! !c signitle ''aide d'un di eu", chez saint pas n< Jus étonner pu isque dans notrc tradition religieuse égalc-
_\ugustin ''foi en Dieu''. Des siecles d'histoire chrétiennc font mem <>n parle d'une alliance ou d'un pacte entre Dieu ct les
<.ju'il nous cst difficilc de saisir le scns de l'expression cicéro- hommes : ii suffit de penser à 1'. \rche de 1'.\lliancc, fondamcn-
mennc, alors que nous comprcnons trés bien l'expression aul2;US- tale ]'our !e cultc juif, ou aux exprcssions ".\ncien Testament"
tinicnne, L]Ui cst d'usagc courant chez nous. Dcs siécles d~his­ et '''\., Jll\Cau Tcsrament" adoptécs pour désigncr dcux rapports
toirc nous onr fair oublicr <.]UC les Romains raisonnaicnt cn (ou "p:tctes ") différcnrs entre Di eu et lcs hommes.
termcs de salut rebrif (cn ce monde), tandis que les cbrétiens Lt l''lix romaine se fondait sur la contiancc (jide.>) réciproyue
et sur k rcspecr des limites: lc dieu-frontiére Tcrminus agissair
raisonnaient cn rcrmes de salut absolu (transcendam au monde).
de C< ll1Ccrt a\TC la décssc rides sous Ie sil2;ne de j upiter. D'oú
Pour les Romains, la jldc.r cxprimait un rapport de réciprocit~ 1 . . .
qut tn<ll1<.jUL' assurémcnt à la '"foi" chréticnne, cn tant qu'cll~ a tr:tditlon rapportéc par Plutar<.]UC (,'\ull!a. 16) : !\uma Pompi-
hus
, - • 1.L c1cu:.:icme
· roi d c R< >me,« cn premtcr · 1·teu engea
· · un temp Ie
concerne l'attitude ele l'homme cmTrs Dicu mais non cclle de
a Fi,kc. ct ;Í Tcrminus >>. (~uand :\:uma institue le cultc de la
Dicu cmTrs l'hommc. Pour les Romains, la jide.i étatr surtout la
dce. ''L· 1··1c l es, Romc acyuten,. cI ans I a conste
. I'cratton
. cI es peup Ics
''](~\ auté" entre deux sujcrs (d'oú la réciprociré dont je parlais),
\"(J]S] I ' d' . ' , .
j· . ! l', L' Caractcre - une Cite .. '- OUS trOU\"OrlS CCttC ll "l'c e C I1CZ
gracc a laquellc chacun dcs deu:.::, même si l'un cst humain et
ltc lt\L' 11, 21, 2), qui souligne le « rcspect » (rereo111rlia) que les
l'aurrc di,·in. a ccnaincs obli_gations cm·ers l'autrc : en l'occur-
La parole et la foi 49
48 La perspective historico-religieuse

peuplcs \·oisim, qui << ju~que-là avaient comidéré Rome comme • 1 r on chrl~tienne cnrcnclait transcender précisémcnr lc plan
·
. '\. ( ) ll 1 .
te. ri:alité d(:rerminé par la distinction entre cc qui est et cc
un campement de soldats plus CJUC comme une cité », commcn- 1
dc , · ~'on nmdrait n>ir être. dans 1c but d'édificr une réalité qui
Ct'rent à aw)ir pour la Rome de :\:uma gomTrnée par la jidc.r.
:~es Romaim a\·aicnt aussi une ckesse Spes, I'Espéra;1ce ..\
q: . 1
1
1
~. " de ce. monde ~ et CJUi dcnait clone êrre L.•ouyernéc par
l L'" I ,,1 - t

. 1 c•ic]ue diffén:nte de cclle nui régie lcs choses de cc monde.


pt-csent. en ratson du rapporr étroit existam entre les dcux verrus tllll ( )~ J t_ • '

théologaks que som la foi et l'espérance, il devient interessam rY, ,11 !c paradoxe paulinien de la << foi cn les btcns que 1on
de se pencher sur les rapports qu'il pouvait y an)ir, pour les c<;pcrc >>.
Romams, entre la d(:esse Fides et la déessc Spes. C:elle-Cl eut un
3. \ ritrc d'orientation généralc, nous dirons clone que la foi
temple au Forum Olitorium pendam la premiére cruerre
punique : la fête célébrant la fondation de cc tcmple av~it lieu n JJn:úne fondait la cité dcs hommes, tandis que la foi chrt·tienne
cl:acjue 1 aoút. _,\]ors que pour Fides, quellc qu 'ait été ]' époque
LI
fondc la "cité de Dieu". Ou bicn, en rcnonçant à l'image augus-
etfecnve de son mstauration, la tradition nJlllut la faire rcmonter tin1cnne d'une ci?'ila.r Dei: la foi chréticnne fonde la "croyance"
dans ]c Rmaume des Cieux. D'ailleurs, pour les Romains éga-
aux origines de la ciré, pour Spes on n'en demanda pas rant:
]cnK·nt jirle.; pom·ait renvoyer à une croyance : quand il s'agis~ait
on ne vtt pas l'intérêt de la placer parmi les valcurs fondamen-
tales (c'est-à-dirc contemporaines de la fondarion mémc de la de c ucÍque chose qui était dit et qui réclamait la conviction de
1
cité) de la re.r pNMca. Ceci, en soi, est déjà signiticatif. ~Iais en J'audireur, on pm1\·ait dire jidem babere au licu de crcdere. Dam ce
cas. la jir/e.r-lcwauté ne se transformait pas simplcment en fide.r-
cherchan~ btcn, on tromT mieux : on trouve une opposition
crmancc, mai.s restait c e qu' elle était et, cn restant telle précisé-
entre la jtde.r et la .rpe.r comme entre dcux façons differentcs et
irréconciliables de se poser face à l'action : soit en sefiant à son mc;1t, fixait un rapport de "lovauté'' entre le locuteur et
bon droJt, sott en e.rpéran! dans la bonne fonune. On rnm\·e en l'audireur : l'un ne dirait pas eles choses fausses et l'autrc n'cntcn-
drair pas de mauvaise foi ce qui lui serait dit. Tout ceei est
somme une opposition, en lieu et place de la solidarité établie
imporrant pour saisir la relation érroite cnrr: "foi" et "p~role'':
par le cl:ristianisme e~tre la vcrtu de la foi et la venu de l'espé-
rance. I\ous devons a Angelo Bre]jch une recherche dans cette par con~équent pour saisir !c passage de lafzdts romatn_e -~ lafm
direction : je songc aux pages de ses Tre l'aritJ'{Úmi rommze .w! tema chrnienne qui dérivait de l'apprcnnssage ''de bonne to1 de la
dei/e Ol~í!,ilzi (Rome, 195.5), qui rcléYent comment le svstéme de "b<>nne parole", à savoir de l'Evangile. .
1,a rclation entre foi et parole transcende certamement la
valeurs romain a opposé dcux champs d'action di~·ine: l'un
culture romaine. le ne \·eux pas en faire un ''universcl", mais je
commun à Jupiter ct à Fides, l'autre commun à Fortuna et à
Spes. d(>lrc faire comprcndre que, par excmple, on la saisit plus dans
la grccc ue que dam lafidf.r romaine. Pistis corres~ond exac-
_ "\u fond, on nc peut pas dire que les Romains pemaicnt d'une 1
tcmcnr à jides, tant en grcc classique qu'en grec eccles1asnque:
t'açon trés dift~ér_eme de la nôtre en fait de foi et d'espérance, si
I o~ met de cote lc cas eles deux vertus théologalcs sousrraites
c\~,r b ''foi" au sens courant, c'est la traduction grecque de la
cléL'-c.c romaine Fides (chez eles auteurs com me Plutarque,
a. l usagc courant et intégrées aux préceptes religieux. Je Yeux
Dn11~ d'Halicarnasse, etc.), c'esr la \Trtu thé·ologalc de la foi.
cltre ~uc lc ~~ractére inconciliable de la foi an:c I'espérance a
( lr est énmologiquement li(· au vcrbe peithein, qui a d'ail-
resiste jusqu a nos JOurs malgré la rén)lunon chréricnne. En
kr.ir' la ml:me ~acine que lides v"Jixilh- qui en grcc a donné pei!h-
effet, pour nous commc pour ks Rumains, de deux choses
Ct c.n latin túd-). ,\rrêtom-nuus maimenant sur ce verbe qut, à
l\me : ou bien la foi, qui est certitude et non déstr, ou bien
Lt ! '>r me médialc. \'eu r dire "se fie r à" ct, à la voix active, "per-
l'espérance, qui est mue par un désir sans cenitude. \[ais la
50 La perspective historico-religieuse
La parole et la foi 51 li

suader", "faire croire". Le lien premier avec la parole, avec la


.! r (1 72 3) : « Quand Thésée eut réuni dans une
communication verbale, est clair: ii s'agit de foi en la parole . \thl·ncs, 1 c lt ,- , h·, . , . . il institua pour elle le cu!I.te
J . .. . lcs vtllao·cs at entens, ,
donnée et de foi en la parole dite. En tout état de cause, l'objet •· •• t< ,us , .;:, . d p .h ()n voit que chacun rene 1t.
de la foi -pútú est un "dire". clcc !'te Pandemtc ct e eJt o. » . . . . . .
J'.\p]irml ratne . d e la cLonu,Jation de sa propre ctte la dnnrute .l qut
0:ous anms fait allusion à la pi.rtú grecque parce qu'elle révde contLrnpo , . l . , .. Fides pour le Romain et Pett lO pour
\·cn·ut e mtcux . . . . . h llé
]ui C< J!l. ' I r~ de Peitho avec ;\phrodite etalt pan-_ : -
peut-être mieux que la jide.r romaine la relation avec la parole.
Mais il faut noter que les Grecs n'eurent jamais une déesse Pistis 1'.\rhcn!cn.
. ·ertains ~e rangeatcnt
ten . P ett
. h o par mi les. Charites,. les (Traces
.
correspondam à la déesse romaine Fides. Les auteurs qui appe-
niquL . c_ ' ; h d. L (9 35 5) A J\Iégare, on trouvatt une
rge d \p ro tte , , · .)l ·
. ~ dans 1e tcmp le d' "Aphrodite
laient Pistis la déesse romaine Fides traduisaient simplement et c. •
du cot l,e, Pettho . (1 ,43 ' 6) ; a ( ympte, . .
n 'entendaient pas dire que la Fides romaine correspondait à une
statucI . c eiédestal de la statue c h 11' se'léphantine . ' de. Zeus , . etalt
déesse grecque Pistis, comme lorsqu'ils disaient, par exemple,
sur c ,P . entre aurres c1·1\,·mttes, · · ".\phrodtte ' qut etalt . cou- ,
Zeus ou Héra pour parler du Jupiter romain, de la Junon reprc~cntee,
. p · h 0 (5 11 0 .
1 o) L e rap p o rt Pet.tho -"Aphrodtte paratt
.
romaine, etc. Les Grecs eurent une déesse Peitho (dont le nom 1cc par ett ' ' · 1r de
ronr . 1 définir briévement en un pouvo
dérivait plus directement de la racine commune à pi.rtis et àjides) ; clair. : nous pournons e . d e 1a paro le "n1agique"
. . . mane ausst '- , de la parole
mais ils ne songêrent jamais à traduire Fides par Peitho. Certe fascmanon qm e . ~ , l beauté dans les relations
Peitho n'eut d'ailleurs pas en Grêce l'importance que les . cnchante et sedutt, comme a .
quJ . . d ns l'a ora précisément se dressalt un
Romains attribuaient à Fides. De toute façon, Peitho ne signi- sexuclles. A Connthe, a g_ ple il v avait un édit1ce
fiait pas proprement "foi", mais "persuasion", à savoir l'effet I d p ·th (2 "'~ 7) · annexe au tem . , . .
du peithein. temp e e e.t . o '; '. ' , ui à I' é oque de Paus amas,
ou a\'ait habtte le tyran Cleon et q , P . . (7 8 1).
Hésiode nomme Peitho dans la Thé~gonie (vers 349) : il la avait ete mts a a :
.
· · 1 dtspostnon .· d e l'empereur roma1n -, ,
. _ . . , Rome maintenant enten-
range parmi les Océanides, mais elle n'est qu'un nom. II en parle C. me pour dire : Cleon autretots et l
encore dans Les Traz;aux et le.r]our.• (vers 73), ou nous la trouvons om . h ar la persuasion plus que par a
daicnt gouverner Connt e. P . . , , la persuasion et
pr~pos
en train d'agir: « Autour de son cou [de Pandore] les Grâces \. d la domtnatton exercee p.u ' .
force. , .e 1 ,· , de rappeler une anecdote rap-
divines, l'auguste Persuasion mettent des colliers d'or » [tr. Paul non p·u la torce, 11 vaut a pemc . . de
Mazon, Belles Lettres, Paris, 1928 - N.d.T.J. Dans le récit ' , d (8 111) ou Peitho est classee parmt
poncc par Hero ote ' ' . 1 d'épaisseur que
d'Hésiode, Pandore avait été créée par Zeus pour tromper les ". . d' " et n'a clone guere pus ,.
tausses cesses ' ·. , .. Thémistocle
hommes, et l'on ne s'étonne pas de voir la persuasion (Peitho) .
celks-ci, du moms a en cro . ire les
. · . protagomstes .
·b · Athénes ·
mise au sen·ice de la tromperie (Pandore). Résumons : alors que men·1ce les Andrio1 pour lcs obltger a payer un tn ut(PL h ) et
Fides protégeait contre les tromperies et tàvorisait la loyauté, '. . , . h. deux déesses Persuaston elt o
Peitho, qui favorisait la persuasion, rendait possible la trom- (et, <llt . qu At\ enes a · . .. ,' . d,
. k· . ) . les ;\ndnm repon ent qu ,
'ils ne peuvent
.
.ontratnte (Hnan ata ' . ' . d' ·c , . . Pauvrete
perie. En somme, ii n'est pas dit que la "belle parole" soit aussi pa' payer parce qu ,.1· 1 s ont .d eu.x deesses therentes .
et toujours la "bonne parole" ; par ailleurs, si grande était (PcTlia) ct Besoin (Amekama).
l'cstime pour la force persuasive de l'éloquence dans le monde
grec qu'on ne put pas ne pas la considérer comme un don di,·in , . .
4. Pour generaliser , ..
au m,lxtmum la catégorie
, de la foi, .sans
I .
ou en faire, en quelque façon, une déesse. res
pr nJ r aurant tranchtr lcs tronne .
L • • de
, •notre
• culture,
• , nous ul
Pausanias nous livre une \'ue générale du statut de Peitho
dans !e monde grec. A.u sujet de l'institution du culte de Peitho
Se . , , . , p.trnc.
dit d'unc sculpturc dont ccrutn" , · ·s sont d'or ct d'i\·oirc j'\.d.T.J.
La pcr.lpccti\·e lzisrorico-rcligicu.\c Lo JWrofc et /o foi

t( >urniron: une climcn:-;ion C] ui Ya de la /'!'ti/Jo grc'CC]Ue à la jide.r rL'\<·Lnions tnitiariqucs s< nH cumparablcs st nous lcs
l'\ l
··i"'l'lks
romatnc, a ~a\·otr de la pcr:-;ua:-;ion à la t(Ji proprenwnr dite. \!ais .
I

.._\l il·n >11~


comnw eles pn >duirs de b '·parole" cr non sous
l ( 111
. . -
:-;i ]'( >!1 Yeut franchir CL'S fronril-re~. dans ]'icke d'accedcr ;1 U~ . ,,],_ ,k kur~ contenus respccnts.
1 :ll 1 -: . c-k L".ilenwnr L'q une "rc·\·élation". Toute forme de di\'1-
Utll\Tr:-;el humain prin:· de conditionnement:-; culturel~. il ne reste 1 ( ll. 1 .-

lju'ú prendrL· acre d\mc réaliré· fondanwnrak: l'ohiu de t(>i csr ··r L·ssentiL·llcment une réYébtion. L r i! s'agir t< Jujour~
Ti< 1\ 1 L- . ' '

un "dire". non un "dire" e:-;clustYcmem rcli.L'icu:-;, mais pas non n:l r ·\c·hrion c1ui cktnmine un comporremcnr furur. mênw
d Li\ll L ' .
. - , • '· 1 p·ls né·ccssatrement et l;arrout recours :w dcYII1 pour
plus un "dirc" Cjuotidicn. II s'agit d'un ''dirc" capablc de détcr- '1 1 {)jl 1 I ' '' ' '

~n
mtnL·r un componemcnt dans la mcsurL· OLJ l'on accorck cr(·dit 11111 i 1 rc l'an·ntr. .\u c()nrrairc, la réponsc diYinarotrL· concerne
:Í cc qui a é·ré dir. Ln rant qu'ohjcr de la reclwrchc historico- ·. .1- 1kmenr une situarion en cour~ (clone passee par rapport
~,rL1ll ,
"" L· 1t Llt: h con,ultation) ct tourcfoi~ inconnuc de celut
rcligicusc, cc ''cl!re" e:-;t rctrom·ablc som diff(·rcntes formes. au 11 1' 111 1 > ' • · • , • ,

r(·\-é·latiom, oraclcs, prophé·rie~. sermems, t<>rmules rirucllcs e~ qui 11 ncrn>gc juStju-au momenr oú elk !ui ~era rcYekc; apre:-;
magiques, priércs, etc., partout oú l'on se scrt de la parole. qw 1j j] .li/!llrl que faire ou ce t]Ui l'atrcnd com me con~cquencc:
. I .a Rt·\·elation (aYcc la majusculc) cst une composame csscn- de ]. 1 ~ 1 ru:mon connuc au mmcn du proccssus dt\·m:noJrc. L"n
nellc du chrisrianisme. Elle cst comprise dans lcs rcrmc:s cfune sommL· l'oracle. én·mologKJUCmcnt lié au '·parler'', csr la
imcn-cnrion ntraordinaire de Dicu, lccjucl parle au:-.: hommes :.p:lr( >!c" cp.1i d(:rcrminc un futur salut (mondain) de cclui qui a
en lcur manifestam des Yeriré·s L]Ui, aurrcnwm, seraicm mccm- écourl: cerre parole cr cn a ckduit lc juste cumportcmcnt. de
naissablcs. Ccs n:Tirés ne sont pas dcs fim en clks-mêmcs, mais mê·mc que la RéYélation cst la "parole'' qui déterminc le futur
som ks \·erités indispcnsables au ~alur au sem chrétien. Si l'on salut (ulrramondain) de cclui t]Ui a eu foi cn elle.
garde cela présu1t <l l'csprit, on comprem! pourc1uoi l'mstrument \.(JUS cbom '"propht:te", mais nous pourrions dirc simplc-
absolu du salut chré·ticn. k Christ, csr représenté comme l'incar- mcnr '"dc\·in" ct rédullT la prophérie au niYcau de l'oraclc.
nation de la Parole (nrlJ/1!11 1am }1d!lll! tJ!). Sans prend~ QuLILJUe chose pourLlnt nous en cmpêche: lc modé·lc hébrcu
cunsuu1ec du condirionncment chr(·ric:n, la phénuménologie du pn Jphétc:. C'cst un obsraclc de pcu de poids, a condmon
hlstonco-rel!pcuse a cru pouYoir réduire la "ré·n:Jarion" à une qu'( 111 nc c;e Lussc pas ahuser par lcs mots ct qu'on ne confonde
composantc religieuse prcSt]Ue unin::rscllc, cTenruellcment pas k nmdék en quc:stion a\TC 1e tcrmc par leque! nous lc
rctrouyablc dans des cunrexrcs culnll-cls rrés différents, par dl:'il'11< 1m. I x grcc jJmplwkJ. aYant de traduire l'hébrcu na/Ji, dési-
c:-.:empk dans lcs rires d'initiarion .. \u moH·n de ces rires, dit-em, gnai: pré·cisémcnt k dcYin qui prononçait ou interprérait l'oracle,
s'érahlirair une solidariré· enrrc iniriés fondi:e sur la '"rc·\élation" la I'Ljl( llbl' du dieu consulté. (_Juant :1 l'hé·brcu nai1i, ayant ou l·n
faire :1 cu:-: d'tmc cerraine marié-re ré·sL·rYé'l' ú l'inrl-rieur clu su' ,lc c ualitler ks prophetL'S hibliques_ il ckstgnair gé·nt·rit]UL'-
1
111u1t c<.:lui qui c'\erç:úr la di\·ination. !1 nc <agissait pas d'une
groupe: ct Cl·ci \·:wdrait rant pour ks iniri:1tions tribalcs dcs
Instl' utH m proptTmL·nt hé·brai<.jUe, mais d'une instirunon
peuplcs primirifs Ljlle pour lcs miri:niom :'l dcs sociéré·s secré·res,
C()!' <:!Hllll' :1 routL'S lcs culrurcs du Proche-( hicnt antil]UC. 1'.n
,1 eles ndres à 111\stt:rcs, ú eles secrcs, l'tC. (soir dit en passam:
dans ccr mdrc d'idc'es, k Chrisr lui-mC·me a part(Jis é·ré considéré rc\ dt1cl1l', précisément hé·hrcu - hiL·n que, peut-êrrc_ non pn >-
C< Jmmc un '"grand inirié .. l r inltlarcur :1 la fois). Pour la suite de
]'rclitcm in-;ritutionncl -, est lc "prophl-re biblttjue'' dont ks
norre propus, ii n\·q pas nécessain· de s'cnfoncn dans une ]':11·, ,]c, ckpassL·nt Li conringence d'une consulrarion oraculain:

discussion sur la \·alidiré· de la cumpar.lisun entre initiation cr ct ,· :líc!,.':rent :1la mémoire hist(JriL]Ut' cl'Jqat:·l, ;'!la faç(m cfum:
··rl\ c·i:mon'' faitc par Yalwé à son pcuplc . .Je parle de "pro-
ré·\·l-Lnion au 111\·cau phé·noménologit]UC : ii nous suftlt de
cr >nstarn tjlle lcs effL·ts de la Ré·Yébti(Jll chrérienne er ceu:-; des phL rc~ hiblit]UL·s" et J1( >n simplcmcnr de "pn Jphé·res", en rant
54 La perspective historico-religieuse La parole et la foi 55

qu'il s'agit des auteurs ou des protagonistes de livres de la Bible .. c t.ur ~i justc titre remarquer que la chose ne s'explique
intitules, justement, les "livres prophétiques", que l'on cn.Jl' r . . 1' c d . . . - I .
c- _ • i l- 1 , 11 dmon u une pro1on e parnopatJon popu a1re » aux
commença à rédiger dcs le Vlll' siécle av. J .-C. Mais nous pour- << qu ·.·c dcs (~,·an8;iles (ainsi PagLiaro-Belardi, Ljnee di .rtm·ia /in-
)ectllll• . , ' .. . . .
rions aussi appeler "orateurs" ou "démagogues" ces hommes . _.. _ kii'T :urona, Rome, 1963, p. 123). Mms J! v a auss1 une
oJilJ1;,o ' r . . . . .
exceptionnels qui, dans les moments de crise, se chargérent de .~ rc c< >ndition : les lectures n·angehques elles-memes, pour
fournir une direction spirituelle au peuple d'Israel. S'ils furent allt JL 111 -c le o·lisscment de sens en qucstion, ont privilégié les
~w b . . • ~
appelés nabi, c'est parce qu'on voulut leur attribuer l'autorité araboles sur d'autres contenus tout auss1, vmre plus edJttants.
même d'un nabi. Mais les qualifier d'orateurs ou de démagogues ~e qu 1 peur êtrc expliqué de différentes üçons, par référence
restitue mieux leur fonction historique, qui fut de déterminer le soit ~i un auditoire plus disposé à écouter des fables que des
comportement de tout un peuple en envisageant un salut à venir, sermons, soit au lectcur-officiant, désireux de reproduire !e
d'une portée si grande (nous en avons parlé au chapitre précé- magisrác adopté par le Christ à l'égard d'une foule non pré-
dent à propos du "messie") que, tout en étant contenu en ce parée ú recevoir son message. J\fais je suis tenté de dire que la
monde dans son énoncé originei, il allait être interprété par le cause prcmiére réside dans lc message lui-même. En cffet, les
christianisme comme une préfiguration du salut ultramondain. paraboles traitent toutes d'un seul et même théme : le Royaume
:Nous nous sommes arrêté sur la parole qui détermine l'action des Cieux, qui est défini par J ésus au moyen de comparaisons
fumre au moyen d'une "révélation" ; maintenant, nous nous (parabolê en grec signifie précisément "comparaison"). A c e sujet,
pencherons briévement sur la parole qui la détermine au mo~n il faut souligner que presque toutes som introduites par la phrase
d'une "contrainte". Je parle du serment, ou l'on prête foi à la « Le Royaume des Cieux est semblable à... » C'est donc ici que
parole donnée: ii ne s'agit pas ici de la foi au sens chrétien, m~is l'on peut commencer à saisir la relation chrétienne entre
bien de lajide.r au sens romain. Et je parle aussi de la formule' "parole" 0a parabole, la parole de Dieu) et "foi" (en le Royaume
rimelle (dans laquelle j'inclus les priéres, exorcismes, paro~ ·aes Cieux).
magiques, etc.), qui "contraint" non celui qui la prononce, mais La premiére parabole est celle qui fournit la clé pour
bien l'être surhumain ou extra-humain (impersonnel également, comprendre le rapport institué par !c Christ entre parole et foi.
si l'on veut) à laquelle elle est adressée. Dans ce cas, la foi engage Pour ce faire, sa raison d'être est elle-même et non le Royaume
simplement l'efficacité de la parole. des Cieux, c'est la parabole de la parabole. Je veux dite qu'elle
Nous avons peut-être généralisé plus qu'il n'est permis, nous explique que la parabolc est parole efficace (en vue du salut),
avons de toute façon franchi les frontiéres marquées par la peitho mais aussi que son efficacité dépend de la foi de qui écoute.
grecque et par la jide.r romaine, déjà plutôt éloignées l'une de C'est la parabole du semeur, dom !e grain ne fructifie que s'il
l'autre, nous avons fait abstraction le plus possible de l'histoire tombe en terre fertile ; elle s'achéve par ces mots : « Que celui
au risque d'un aplatissement à la limite de la banalité. Le qu1 a dcs oreille entende» (Mt 13).
moment est venu de procéder en sens inverse: de revenir de la . La premiére parabole suscite quelque perplexité parmi lcs dis-
parole génériquement efficace à la parole étroitement liée à la ctples de Jésus. Ils se demandem pourquoi !e maitre, au lieu de
foi dans !e contexte chrétien, c'est-à-dire à la seule parole qui ~re au peuplc ce qu'il leur avait dit et disait, parle par para-
soit objet de la \Trtu théologale de la foi. ~les comparaisons. Et Jésus répond: « C'est que [... ] à \'ous il
a eté donné de connaitre lcs mvstéres du Rovaume des Cicux,
5. Les langucs romanes ont tiré !e mot "parole" (parola, ~~~dis c1u'à ces gens-là celan'a p.as é:é d~nné >; 0\h 13,11). J~sus
pala/mi) de "parabole", donc de la parabole évangélique. Lc lin- In,~ue donc entre ses chsoplcs, cest-a-dm.: ceux que la to1 a
56 La pcrspt'ctiH' historico-rt'ligieusc La parole t'f la foi 57

fait tcls. et ceux qui ne sont pas cncore eles disciplcs, mats gui . ,l.tns la parabolc cst "la parole du Royaume'' ct que cctte
pourraient lc dcn:nir si les parabolcs rcnconrraient cn eux la foi ti' J!l I·. K fructi fie CjUC chez ccux qui sont prêts à l'accueillir.
-, ~ 11 < 1
' I . . . , .
néccssairc ;1 la conn:rsion. Dans lc contc'\te qui distingue parrnj 1 T< ,, 11 cela, Jésus allait le rcdire, mats cc JOUr-la spectalemcm,
lcs audircurs de la parole du Christ lcs disciplcs du reste de la lc ·J< >li t. < 1C1 il fournit la clé pour

accéder
-
à la doctri11e du R<n-aume
• •
foulc, comme lcs initiés au'\ rires dcs m\·stcres se disringuent ck~ ( icux. cela, « Jésus !e dtt aux toules en parabolcs. et tl 11e
des nun-tmtit'S, on comprcnd l'c~"pression « mystcrcs du . j ·,. ir ric11 sans parabolc » (-:\ft 13,34). L'éYa11géliste 11e I
lcut ' 1. ,1
Royaume des Cicux ». \Tais il nc s'agit pas d'une docrrine éso- · >Il 11 c· P'""
"•ct< ' , c1u'un theme aussi impurtant nu ., e le Rcn, a um e eles
térigue, réscrYée à une élite rcstreintc d'iniriés, ii s'agit au C~iLLI" soir trair(· cn paraboles, fl'n-ce pour ramener toutes ch:)ses I
contraíre de prédisposirion à comprcndre, ou plus précisément au ntH·au d'auditeurs 11011 préparés à prêter foi au mcssagc d1~·m.
à croirc, il s'agit donc de foi : on l'a ou on ne l'a pas. « Car celui Il \, ,jr plutôt cn cela l'accomplisscmcnt d'une ,-ieillc prophene,
qui a, on lui donnera ct il aura du surplus »(\Ir 13,12), dit Jésus donc une prem-e de plus que Jésus cst le messic a1111oncé par
à ce sujet. 11 csr conscicnt du manque de foi c11vers sa perso11ne les prophctes ; il attcint so11 but e11 interprér_anr comme ~11e
ct sa mission, si bicn qu'il s'adresse aux i11crédules, ceux qui prc 1phéric quelques vcrsets du Psaume_ 78, ou t1 est quesnon
« voicnt sans ,-oir et c11te11dent sans entc11dre 11i compre11dre » d'unc ré\~é]ation eles choses occulres en tonct1o11 de cc pn11C1pe :
(\ít 13, 13), leur parlam en paraboles, « pour que s'accomplit la « 1·, >uYre la bouche cn paraboles. >>
prophétie [d'Isai"e] », qui dit : « Yous enrcndrez ave c Yos oreilles . 1"ndocrrincr au moven de parabolcs, à savoir de comparai-
er vous ne comprendrez pas, vous regarderez avec vos veux et sons, était typique du monde antique ct 11on u11iquemcnt
vous 11e Yerrez pas. » prochc-oriemal. \!ais chez les juifs, plus que rypic1ue, c'était
Le recours de Jésus à Isai·e nc répond pas à la simple cxigence in~murio11ncl, puisqu'ils inclurent dans leur liYrc saint eles
d'un rémoignage faisa11t autorité, mais va bien au-dclà. Pour rccueils de comparaisons ou paraboles ou pnlYerbcs, selo11 la
Jésus, c'cst comme si la prophétic d'Isa·tc 11e s'l'tait jamais façon do11t 011 Yeut traduire cc qu'ils appelaient l!!es/Jalim. Les
accomplie, mêmc si ellc peut sembler l'être, et comme si elle Pn >\crbcs de Salomon abondent, si11o11 en para boles, du moins
s'accomplissait maimcnant seulement, a\·ec sa vcnue. La diffé- en sujets d'i11spiration pour des récits sur lc modele de la para-
rcnce entre apparcnce et réalité, dans l'inrerprétatio11 d'Isa!e b< >k c\·angélique. I .orsqu'il fut adopté pour traduire !e terme ~ui
fournic par J ésus, est cellc-là même qui existe entre les événe- cktlnissait lcs apologues de Jésus, !e mot grec parabolf s1gmtta1t
mcms mondains dom ls~úe scmblait parler et !c salut ultramon- "Llpprochen1ent", "con1paraison", ''proverbe", "fable", "apo-
dai11 dont lui, Jésus, parle. Il cst supertlu d'ajoutcr c1u'en Yérité l<>c_:uc", sclon !e contcxte. En latin, on aurait pu dire prorcrbium
ls<úe se réfc:.rait à ce monde : aux ach·ersirés hisroriques par les- P< >ur rraduire pam/;o/ê ct cela a aussi été fait dans la \'ulgatc (d'oú
quelles Dicu aurait puni son pcuple. C'esr précisément en vue Jc, Proyerbes de Salomon). \fais ensuite pan7bo!ê, qui en latin 11c
de cctte punitio11 anno11céc que Dieu imposc à lsa"le de parler
si~:nifiait rien et qui ne p01.1\·ait clone pas faire naitre des confu~
au pcuple d'lsrael en le rendam a\ceugle et sourd au message
si, •ns, fut cmployé· pour désigner 11011 un yuclconque pmrcr/Jillll!,
di,~in. « Jusqucs à quand, Sei~rncur ? », demande Is ale. Et le Sei-
D1o~J-. la Parole rclatiYe au Rmaume eles Cieux. Cc fut ainsi qu'dk
p:11eur de ré·pom1re : « Jusqu'a ce c1ue les vilks soicnt détruires
dl \ int la "parole" /olll mm1~ dans les langucs romanes.
et dépcuplées, etc. » (Is (J, 11 sq.).
"\pres quoi J ésus c'\plique à ses disciplcs, clone à ceux qui ont
foi et qui pem-cnt lc compre11dre, que lc grai11 dom il cst ques-
58 La perspective lzistorico-religieuse La parole et la foi 59

6. Dans l'Évangile de Jean, les me.1halim ne prennent jamais \·nctloir d'homme, mais de Dieu » Qn 1,12-13). Voici la subli-
la forme de l'apologue, mais restem dans lcs limites de la sen- J11;lílt >Il de l'Homme (1', \nthropos) au moyen de la Parole (le

tence-comparaison. La relation instituée dans lcs évangiles Lt ,,:t ; mais la Parole nc suffit pas à sublimer-sau-<;er ; en cffet,
synoptiques entre parabole-parole et foi, devient, dans lc qua- .l,,1~ l'cu\·ent devenir "enfants de Dieu" ceux qui "croicnt":
.... ,IJ

trieme E vangile, relation entre la Parole pcrsonnifiée et Di eu. cl"t ,1·1 ]e rapport posé par Jcan entre la parole et la foi.
Le même saut qualitatif différencie la "comparaison" synoptique 1.<1 ·'parole" sublimée par Jean est le l({í!,OJ que la spéculation
et la "comparaison" johannique, y compris à partir d'un prétexte zrcn 1uc (particuliércmcnt avec Héraclite au début et les sto'i-
commun, par exemple la viticulture. Dans les évangiles synop- ~icns ;'t la fin) a posé comme príncipe ordonnateur de toute la
tiques, nous trouvons la parabole des mauvais vignerons ré:diré. Il est intéressant, et peut-être utile, de rappcler que l'his-
G\ft 21,33; Me 12,1 ; Lc 20,9), ou le maitre de la vigne repré- roirc du mot logos procede exactement à l'inverse de l'histoire
sente Dieu et ou le fils du maitre tué par les mauvais vignerons du mot "parabole": celle-ci va du "quotidien" au "festif'',
représente Jésus; Dieu punira ceux qui tueront Jésus, comme celui-là va du "festif'' au "quotidien". Je m'cxplique: en Gréce,
ce pére punira les assassins de son fils. En Jean (15), au ~~~o.r désignait le parler quotidien, par opposition à mythoJ, qui
contraíre, le vigneron est Dieu et la vigne, Jésus : Dieu émon- désignait un style soutenu, poétique ; ensuite, une fois employé
dera Jésus, éliminera les sarments stériles de certe vigne. En comme príncipe philosophique, I({I!,OJ devint le signe d'une vérité
toute rigueur, Dieu devrait émonder l'humanité et non Jésus, et supra-ordonnée, transcendant les sens et donc le "quotidien",
il en est ainsi dans la cohérente perspective johannique : si la si bien que le n!ytbos, qui jusque-là avait rempli une telle fonction,
Parole s'est incarnée, elle est devenue Homme; aprés l'incarna- fut relégué au niveau de la fausseté, capable de satisfaire (ou de
ticm, Jésus est encore Divinité mais il est aussi Humanité. C'est tromper) les gens du commun, mais assurément pas les philo-
un discours qui dépasse la comparaison, qui se développe dans sophes, lcsquels s'en tenaient uniquement au l({goJ. Pour la para-
les termes d'une identification entre deux "émanations" divines bole, c'est le contraíre qui se vérifie : elle désigne d'abord la
-la Parole et l'Homme -, identification qu'on retrouve dans les "parole de Dieu", puis, dans les langues romanes, la parole
doctrines de type "gnostique" qui précisémcnt subliment humaine, quotidienne.
l'Anthropos en l'élevar;t au même niveau que le Logos. :\ous pourrions prolonger la comparaison, à commencer par
Dans le quatriemc Evangile, et dans le contexte même ou il le rl'fus de la parabole-apologue chez Jean en v'Ue du plus édi-
I
a fait la comparaison du vigneron et de la vigne, à un moment fiant l({gos, comme si la parabole était en quelque sorte assimi-
donné Jésus dit à ses disciples : « L'heure vient ou je ne vous labk au "mythe" (le mythoJ rejeté par lc l({gos). Le contenu
parlerai plus en figures [mesbalim, pczrabolai en grec et pr01·erbia en fabuiateur commun tant au mythe qu'à la parabole, permet en
latin], mais je vous entretiendrai du Pere en toute clarté » Qn ljUl'kjue tàçon l'assimilation. Mais l:1 gifférenciati()n, elle aussi,
16,25). C' est de l' enseignement « en toute clarté » que Je;{~ a ti ré esr nécessaire : la parabole évangélique pcut être un mythe
son prologue : « I\u commencement était le V erbe et le V erbe eschatologique, à savoir un récit dont la perspective est ren-
était avec Dieu et le Verbe était Dieu. [... ] Tout fut par lui, et Ver\(T par rapport à celle des mythes classiques. Ceux-ci procé-
sans lui rien ne fut. [...] Et le Verbe s'est tàit chair et il a habité ~~nt d'un "avant l'histoire" à l'actualité historique par eux
par mi nous. » C e V erbe est J ésus, dom va parler 1' évangéliste : tondée", tandis que la parabole procede de l'actualité histo-
«Mais à tous ccux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de nqu, <Í un "apre:s l'histoire", fondé par son enseignement. C'est
devenir cnfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, lui qui Pourljuoi il n'est pas surprenant de trouvcr dans les paraboles
ne fut cngcndré ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un de, é\·énements et personnagcs vraisemblables bien que portés
60 La perspecti1·e historico-religieuse La parole et la fói 61

à l'c\trêmc, alors C] LIC ]e<; é\·éncmcnts ct pcr~onnagcs mythiques , , , , 111


1
c thé:ologiquc auÉ--'liStinien,. ct fut pour cela accusc
som toralcmcm II1\Ta!scmblablcs. lei. naiscmblance et in,·rai- ·1·. ll- I ,'- .,. 1c·. ·' son cnscJC>ncn1cnt sublt plus1eurs condamnanons
1 ~ .. '- ;:-. . . .
scmblance ne dépendenr pas de I'arbitraire du narrateur, mais c. cic ,L1sriqucs: la dcrniérc remonte au :'lll siéclc, c\·st-à-d1re
lc , c cents ans apres . la mort cl c S
, cor l.-.ngcne.
. .
du fait que la parabolc doit se placer dans I'actualité historiqu~ ,
quJ. 1 . . . . . .
et lc mnhe dans une dimension temporellc tnut à t~'lit différent~' < ln a beaucoup ecrlt sur la conccpnon johanmque du Logos
de la dimcnsion actue li e, à sanJir dans un temps anrérieur âU . ']lj)Ort ayec l'émanatismc postérieur, mais !e rapport que
cn 1 ·'
temps, ou dans un '·irréel" anrérieur au ·'récl". Cepcnda~t, étant u, cherchons ici est autre : ce n'est pas I'émanatismc qui nous
110
donné que !e temps chrétien commence à être calculé à partir .,. ·sse mais !c Iien de la parole aYec la foi dans !e cadre du
JDtL L · , . • . _, ,
de la naissancc du Chrisr, !c moment de la parabole est, lui aussi qL~<llri(·me Evangile, oú la parole csr ~ersonmtJce par Jesus-
rclativemenr "en dehors du temps'', et, toujours rclatiYcment' Logos. Pourguoi Jean a-t-il eu recours a la nonon grccque de
~n peut reconnaítre à Ia parabolc Ia fonction "mytbique" d~ · _ qui, bien que "diYinisée" par lcs stoi'ciens, n'a aucun
tonder !c temps chrétien. II y a plus : ccs événemcnts ct per- rapport aYec la foi - pour exprimer la diYinité de Jésus ? Ce qui
sonnagcs Cjui étaiem \Taisemblables au momenr de Ia prédica- nc s'cxplique pas si l'on isole Jean, s'cxplique lorsqu'on !'associe
tion de Jésus, ne sont plus aussi naisemblablcs aujourd'hui: ils au c< >urant exégétiquc juif que nous connaissons à travers son
som devenus inactucb (et clone innaisemblablcsl comme s'il
1
pluõ granel représentant, Philon d'Ale_x_andrie. L'association,
s'agissait d'événements er personnages mnhiques, du moins au aYan t rout, est aussi suggérée par !e tmt que Ph!lon fut un
niveau ou pour lc jugement eles gcns ordinaires ..\u fond, tout contcmoorain de lean.
ceei nous permet de dirc que, même si elle n'cst pas originei!; J .c p;oblémc d~ Philon fut essentiellement !c prob!emc de la
ment un mythe, la para bole s 'apprêtc à !c deYcnir selon un foi ct de la parole : la foi juive en la parole révélée par Dicu.
proccssus qu'un scientitiquc nommcrait né:anmoins asympto- Pour résoudre cc problCme, Philon chercha à démontrer la "cré-
nque, dans la mesure ou, que] que soit lc degré d'approximation, dibilité" de la réYélation divine contenue dans le Pentarcuque,
il n'y aura jamais coi'ncidence, cn raison eles deux orientations fournissant une cxégese à la grecque eles cinq !ines bibliques :
fondamemales opposécs : cschatologique l'une, cosmologique il se servir des instruments heurisriques dérivés de la spéculation
(ou cosmc>gonique) I'autrc. grLu1uc (Pythagorc, Platon, Aristote. Ies sto'iciens). Nous pour-
riom dire également que Philon chercha à divulguer la foi juive
7. II n'est pas facilc de concilier !e prolo<rue du quatriéme dans !c mo~de culturel romain-helknistiquc en la rendam cré-
Ji,~angilc a\TC la doctrine chréticnne acruclle.;:-.On dirait que ce dibk dans Ies termes d'une tradition philosophique qui respec-
prologue est un produit du couranr philosophico-théologique tair u ,-énérait ce monde, tant ct si bicn que, par retlet, les juifs
de la période romaine-hellénisticjuc qu'on appelle émanatisme CJUI pratiquaient certe foi en dehors de Icur patric aura~cm_ joui
ou émanarionnisme. dam. Ia mesure oú il considere la réalité cu\ aussi d'un ccrtain respect. ~ous avançons cela contorte par
comme déri,·ée d'émanations successiYes de l'ctre absolu qui est la "ndc informarion súrc relati\-e à la vie ele Philon : en l'an 39
D1eu. Jean donne I'impression d'être un émanatiste, donc un (JU ~~ l il se rendi r à Romc, à la tête d'une commission chargéc

ti-anc-tircur par rappon à la norme créationniste fixée par saint Lk défendre la communauté juive (f. \lexandric qui, en 38, a vai r
.\ug:usrin et roujours en ,~igueur. Au sujer de ce caractére irré- suh1 une violente persécmion, et ii rencontra Caligula. \fais en
gulier, mais qui n'était pas encore tel a\·am sainr Augustin, je \L nré il n 'e sr pas facile (ou rrop facile !) de rcnfermer dans ces
rappellerai lc cas de Scot f~rigéne. C:clui-ci, CJUatrc sié~les aprés liniltes l'ceunc de Philon, dom la portéc ne s'exphqueralt pas:
.\ugustin, tenu de concilicr l'émanatisme néoplatonicien ayec le r >r c·llc v a bicn au-dclà de la contingence et im-estit toute la
La perspective historico-religieuse La parole et la foi 63

culture romainc-hellénistique jusqu'à Plotin, qui doit beaucoup d 1111 ccllc-ci claire pour chacun jusqu'à l'approbation person-
à _Philon et pourtant ne le cite jamais, et jusqu'aux Peres de '·lk ]a J)'nkatathesú des sto"icicns. L'approbation était pour les
: r~ 11 c;cns un acte subjecrif et volontairc rclié à une réception des
1
l'Eglise, qui souvent raisonnent sur Dieu dans un langage
emprunté à Philon. :crr·. yui rend vrai cc qui a été reçu. Dans le cas de Philon, le
"" L'importance de Philon d'Alexandrie - ou, si nous voulons, :cn~ qui reçoit est l'ou"ic; cc qui est reçu et soumis à l'éprem'e
du courant juif hellénisant dont il figure comme le principal de ]'. 1pprobation est la parole-révélation; il s'ensuit yue l'appro-
représer;tant, et auquel on peut rattacher aussi l'auteur du qua- batJ( >n même devient un acte de foi. Dans cet ordrc d'idécs, on
trieme Evangile- tient à ce que nous appellerons l'invention de pcur parler de foi au s_ens propre, c'est-à-dire s~n~ _le r.isqu~ de
la foi. Je veux dire que Philon n'écrit pas pour justifier face à dél.'.uiser avec des categones 1mpropres une reahte h1stonque
d'autres nations la "foi" juive, puisque celle-ci n'est pas objec- pré·cisc.
tivement une foi, mais simplemem l'observance (sans alterna- Philon s'est chargé de fournir une oriemation au peuple
tives) de la torah, de la loi qui fait que l'on est juif et qui rég~e d'lsrad lors de la crise d'identité produite par l'irrésistible pro-
le peuple juif. L'alternative serait le renoncement, non à la reli- cc~sus d'acculturation au monde romain-hellénistique. C'est une
gion juive mais à la nationalité juive. Et c'est de cet éventuel râche qui, en d'autres temps et conditions, avait été assumée par
renoncement que s'est soucié Philon, qui a notamment indiqué les prophétes. Nous pourrions dirc aussi que Philon fut un nou-
aux juifs dispersés dans le monde la possibilité de prendre une veau "prophétc", quant à la fonction, mais avec une différence
nationalité nouvelle et de conserver en même temps la religion formelle : les prophétes tiraient leur autorité de Dieu, Philon
juive, qui dans les termes philoniens peut commencer à être entendait tirer la sienne du !OJ!,OJ. Il fallait faire un pas de plus
qualifiée proprement de foi. En substance, Philon a écrit pour pour combler la distance, et cela fut fait : le !~go.r devim, sinon
justifier .ra propre foi - et celle des juifs qui comme lui om un "dieu", du moins une émanation de Dieu ; il devim Logos,
renoncé à la nationalité juive et qui, pour ne pas renoncer éga- nom propre d'une personne métaphysique agissam comme un
lement à la religion de leurs péres, doivem accomplir un acte "Jieu".
de foi personnel -, c'est-à-dire la foi de quelqu'un qui a appris Dans ce contexte, la traditionnelle attente messianique pou-
à penser à la grecque, à "logiciser" toutes choses, à réduire au vait conduirc les juifs à recevoir aussi Logos comme messie. Le +··
!ogo.r toute réalité et toute vérité. Son effort consista à créer un proces d'anthropomorphisation ne soulevait aucune difficulté.
systéme ou !ogo.r et foi se completem tour à tour. Lcs prophétes l'avaiem prévu, puisque Daniel (7,13 sq.) avait
La révélation avait été pour les juifs une communication de déTrit le Sauveur « comme un Fils d'homme » : « Voici, venant
Dieu à l'homme ; l'homme - !e juif observam la torah -, pour sur lcs nuées du ciel, comme un Pils d'homme. Il s'avança
sa part, disposait du culte pour communiquer avec Dieu. Philon, iu'yu'à l'Ancien [Dieuj et fut conduit en sa présence. A lui fut
!ui, trouva dans le !~r.;o.r une nouvelle façon de communiquer u mféré em pire, honneur et royaume, et tous les peuples, nations
avec Dieu, une façon personnelle, individuelle, dépassant er lan,~es le servirem. Son empire est un empire éternel qui ne
l'observance de la torah commune à tous les juifs. Le lr<gOJ phi- P~hsera point, et son royaume ne sera point détruit. >> Logos est
lonien deviem médiateur entre Dieu et l'homme comme, préci- ''I ils de Dieu" semblable à ''Fils d'homme", Logos cst Jésus !e
sément, la révélation; !'une est "parole", mais l'autre aussi. Dans D•c·ssie : voici ce que J can entend établir dans son prologue, voici
les deux cas, c'est la "parole" qui rh·ele Dieu. En tant qu'il est Ct l!u'il veut éclaircir pour qu'on sache cc que signifie exacte-
comparable à la révélation, le logo.r ne peut pas la contredire, n1cnt Jésus qui, tout en étant Fils de Dieu, a voulu se définir
mais doit au contraíre en confoner l'efficacité ct la vérité, ren- '·I Iis Je l'homme". Certe clé que Jean fournit dans son prologue
1
1
1
La parole et la fói 65 I
64 La perspective historico-religieuse

. t-, 11 ~ 011 de participcr au divin, au moycn de l'écoute de


est absente des LTangik~ synoptic]ues, et l'cxpression "Fils de -.;1
1.
llll 1i 'r

l'homme" apparaít commc une formule pri,-ée d'un horizon :lu~ .. ]c me rappellc à cc sujet l'anccdote concernant un cer~
conceptuel spé·cifique, ce qui est aussi !c c1s de la traduction ··,:nl" . , licius
' !11 ( .ll ( '
plébéicn, à qui une voix "divine" <n-ait annoncc
. . . ~ ' . '
r,l ·lcs G·mlo 1s mats dont l'avcrnssement ne tut pas pns
!atine du Logos johannique par Y crbum. C'est une rraduction r· 1ffi \ ...
Ll ~ , ' ' . . . ' .
qui integre !e sens de /(~zo.i-parole, mais CJtÚ exclut !e sens de ' -- . mcnt au sérieux parles mag1strats patnctens. Je 1at ana-
~utti'JI 11 . . ' rR. , 1l)~-
n livre Lo ,\/L7/0 come m!lalf!Jia m!turme ~ ome,
/o,goJ-raison que lc terme latin z·r·r/Jm;; n'a jamais eu. 1- -~l'l
· . ( l·ll1"
' ' 1110
. . 1 . . .
1 :>,
\- dans un com ex te ou je soulignais en quot lc dtscours ~e
8. Parabolc, IC<!!,O.r ou l'er!mm, une chose est súre : la parole, f,Í
1
iq• ,'rien-annalistc exprimait la dialectique patricicns/ pk-
comme pendam de la foi, a une importance fondamentale dans bt·tcn~.
le christianisme. Certes, indépcndamment du chrisrianis111e -~;
peut affirmer que l'objet de foi (de la fideJ romainc également)
est toujours quelque chose qui est dit, clone la parole. ?\fais la
différence demcure entre la possibilité d'une telle aft]rmarion et
son historicité réelle : or celle-ci est effective dans le cadre de
l'élaboration du christianisme. Voici ce que dit saint Paul à ce
propos : << Ainsi la foi naít de la prédicarion et la prédication se
fait par la parole du Christ » (Rm 10,17).
La foi salvatrice chréticnne naí't de ce qui est entendu, non
de ce qui est ,-u. « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont
cru», a dit Jésus Qn 20,19). D'aillcurs, aprés la disparition de
Jésus, la foi que réclamcnt les évangélistes nc peut naí'tre qu'à
l'écoute du récit de cc que Jésus a fait et a dit. :\Iais peut-être y
a-t-il quclque chose de plus dans les paroles de saim Paul ; peut-
être n'cst-ce pas un hasard s'il a parlé ainsi aux Romains préci-
sément, leur proposant comme novatrice en fait de religion la
crédibilité de l'"entendre '', évcntuellement par opposition à la
crédibilité qu'avait !e "voir" dans la culture romaine.
i\ Romc la communication divine, du moins au niYeau offi-
ciel du culte public, était "visible" et non "audible". Elle adve-
nait au moyen de signes qui dn·aient être vus cr interprétés :
au.rpiria, e.Yti.rpiria, autant de termes tcchniques formés à partir de
_~picerc, "voir". Dans la dialectique patriciens/plébéiens, telle
qu'cllc cst attcstée chez Titc-Li,·e, l'opposition entre !e fait de
'\-oir" et !e fait d'"entcndrc" les manifestations divincs joua un
rôle trés importam sur !e plan religieux. Les patriciem estimaient
que l'cxercice eles ampiáa était leur prérogative ; les plébétens
vmdaicnt accéder à cc privilége et, en arrendam, proposaient
III

La béatitude espérée

1. La parole de Dieu, qui fait que l'on est chrétien lorsqu'on


croit en elle, n'a qu'un objet : la vie éternelle, la "béatitude
cspérée". Cette expression est de saint Thomas, qui l'utilise pré-
cisément pour définir le seul objet de la foi, et ce en glosant
l'affirmation de saint Paul : « Or la foi est la garantie des biens
que l'on espere, la preuve des réalités qu'on ne voit pas. »
Thomas d'Aquin distingue entre une quelconque croyance et
la vertu chrétienne de la foi, qui n'est une vertu qu'en tant qu'elle
est « ordonnée à la béatitude espérée ». Lvfutatis mutandis, on
pourrait répéter au sujet de saint Thomas ce qui a été dit au
chapitre précédent sur Philon d'Alexandrie, dans la mesure ou
l'un et l'autre se sont efforcés de concilier leur foi philosophique
en !e /ogos-raison avec leur foi religieuse en la révélation divine.
Ce qui fait la différence entre les deux, au-delà naturellement de
la solution proposée par chacun, c'est la révélation objet de foi:
pour Philon, il s'agit de celle faite par Dieu au peuple juif, pour
saim Thomas c'est le Royaume des Cieux révélé et promis par
Jesus. La solution de saint Thomas - totalement différente de
h solution émanatiste de Philon -, c'est que la foi est une vertu
n non le produit d'un raisonnement. Pour autant, la foi n'est
pas inconciliable avec la raison, car la secunde n'a pas les moyens
de nier la premiére; en d'autres termes : ce qui est vrai pour la
t< Ji, pour la raison est possible.
La philosophie scolastique s'en est tenue à la définition de la
68 Lu perspective historico-religieuse La héutitude espérée 69

foi élaborée par saint Thomas, faY(>risant ainsi la doctrine Cjl.Ú ,r( >ducrif dans notre svsrémc de \·aleurs qu 'ii a transcendê l'objet
1
rclic non foi et raison, mais bien foi et espérance au niveau de ; 11 ~· me de la foi clwétienne ct qu'il en a fait le fondement de
vakurs surnaturelles, ou de \Trtus nécessaires pour attcindre !e , ,urc religion hisroriquc, com me si toute rcligion hi<;torique érait
salut supramondain. ~\ux deux vertus thé·oriques la doctrine il produit d\m engagement fidéisre, pcu importe en guoi, ni de
,. -oir s'il est indiYiducl ou collectif. L'idée d'unc \·érité qui n'esr
ajouta une troisieme Yertu pratique, la charité, comme guidc yers 11

1c comportement méritoirc de la recompense éterncllc, obict de rl·lk que pour CJui v croit - idée qui chez Duns Scot donnair
l'espérance ct de la foi. :\!ais lcs dernicrs dévcloppcments de la f, ,1-ce ct \-aleur ;1 la vertu de la foi en lc Royaumc des Cieux -,
L''t dcscendue, dans le meilleur des cas, au ni\-eau d'un relati-
scolastique commcncércnt à souligner aussi une dimcnsion pra-
1 ~me culturel acritic1ue qui attribue à chague peuple une foi, et
tique de la foi théoric1ue. On la doit esscntiellement à Duns Scot 1
l lcnruellement que! que chose de semblable au Royaumc des
qui, d'aillcurs, attribuc une valeur pratique à route la théologie
cn tant qu'instrumcnt pour enscigner non les vérirés théorigues ( ieu:-;, puisqu'il cst impossiblc de dissocicr cclui-ci de celle-là
de la philosophie, mais pour cnseigner les vérités non néces- 1
mais c'cst une impossibilité dom ce relati\·isme nc prend pas
saires à la raison humainc, donc non démontrablcs par elle, et consciencc, raison pour laguelle jc !c dis acritique). Dans !e pire
toutefois indispensables pour oricnter le comportement humain dcs cas, cette idée est deYcnue l'exprcssion d'un scepticismc qui
en \cue du salut éternel. rL·duir la foi au rang de produit de la "crédulir("' humainc.
Duns Scot pose lc problt:me dans les tct·mes gui ont fait que, .\lctrons de côté les théologiens auxquels on a cu rccours
depuis lors, la foi est de\·enue, dans notre culture, un choix de simplement pour historiciser notre notion de foi, ct faisons lc
\·ie plus qu\me cronmce a\·ec altcrnative, chose gui déjà diffé- point : si l'objet de la recherchc hisrorico-rcligicusc est la foi, il
rcncie la foi d'une croyance sans alternati\T. Duns Scot associe csr nécessairc que cclle-ci soit ddinie ou comprise commc "foi
la foi à la liberté entre lc fait de croire ou de ne pas croirc en en une réalité ultramondaine à yenir". Cela pcut sembler une
la vie éternelle. Sem raisonnement est lc sui\·am : la connaissance détlnition limirée, étroitc pour le christianisme lui-même ainsi
rationnellc que nous avons de l'homme n'implique pas la néces- que, à plus forte raison, pour une recherche historico-religieuse
sité qu'il sun:ive à la mort terrestre et que, à la différencc des de grande amplcur. :\Iais iln'est pas dit que ce qui semblc limité
autres êtres qui naissent, vivent et mcurent, il ait la possibilité so1 r effectiYement limité.
d'acct'der à la félicité ultramondaine ; ce qui fait de ccs notions
autant de vérités, ce n'est pas la nécessiré rationnelle, mais exclu- 2. II est incontestablc que toute construcnon fidéistc chré-
siYemcnt la foi, à savoir une adhésion libre, volontaire et per- riume est fondée sur le salut érernel. On répondra qu'au centre
sonncllc à la rb·élation de Jésus. 11 s'agit de \-érités gui, parce de la foi chrétienne il \' a Dieu. Cerres, mais i1 faut observcr que
qu'cllcs som inaccessiblcs à la raison naturelle communc à rous lc Dieu chrétien e.x:i.rk en fonction du Rmaume dcs Cicux, c'est-
les hommes, ne som pas uniYerscllement nécessaires, mais n'ont à-dirc en fonction clu salut érernel. En sommc, on cst chrétien
de \·alcur que pour ceux qui croicnt cn elles. n( )n parcc que l'on croir que Di cu existe ct a créé !c monde,
La formularion de Duns Scot cwait pour but de différencier m~lh parce que l'on croit à l'immortaliré de l'àme et à sa destinée
lc chrbicn du nem chrétien en opposant celui qui croit au salut ()Utrc-tombc comprise C0111111e recompense OU châtiment de la
étcrncl à cclui qui n'y croit pas; cllc n'aYait cenainement pa_s Pan de a Dieu.
pour bur de différcncicr la foi chrétienne d'autres fois, puisg~e l.c théolocricn cbrétien établit à l'aide de différents arguments
pour Duns Scot tout dépendair de la présence ou de l'absence l\\htcncc d~ Dieu; cnsuitc, des sources de la révélati~m il tire
de foi. :\fais !e lien de la foi aYcc la Yolonré libre s'cst ré\·élé si Lt dl:finition de Dieu, fúr-cc aYcc la réserYc consciente de pou-
70 La perspective historico-religieuse La héatitude espérée 71

voir le définir non dans son essencc, qui est infinic, mais dans dÍLil, on a forgé pout ]ui l'cxpr~ssion_ "diCU Oisif' (ou P!UtÔt
son action. Dieu devient alors, et a\·am tout, le Créateur du j\·\pression latme, moms ~lasp~emat01re : deus ot10sus). ~atf~elc
monde. :\!ais le Dieu créatcur n'est pas pour autant "chrétien"; pcrr:vzo~i a aussi exphque ~~- tonct1c~n de cet~e· ~1s1vete : c est
11 est plutôt "juif' car, en fonction de la création du monde, la \:l :_:.tranne contre le nsque qu ü mtervle~ne ultencurement dans
théologie ne peut parler que du Dieu vétéro-testamentaire. Mais k 1110 nde, opérant sur celui-ci dcs transtormatJons macceptables
l'action de Dieu ne se limite pas à la création du monde : il a p< ,11 r J'humanité. . . . ,. . . ·
aussi donné la loi aux hommes et pcut clone être défini égal<:- l.a conception d'un d1cu qm protege s Ü rcço1t un culte regu-
ment en fonction du juste comportemcnt humain. ür le Dieu licr et qui punir si l'on refuse de le vénérer, d'un dicu que l'on
législateur n'est pas nem plus spécifiquement chrétien, au point
que le christianisme n'a pas jugé bem de s'adapter à la loi vétéro- :i
Jr1C pour en obtenir les fayeurs et à qui l'on demande pardon

on estime l'ayoir offensé, n'est pas non plus nécessairement


Jlll\T ou chrétienne. Tous les ~ieux des _religions polythéistes r
testamentaire Oa torah). Il faut ajouter que la différencc entre
juifs et chrétiens, à ce sujet, ne tient pas à la façon d'être "juste" som ainsi. Le fait que notre D1eu est umque et que les autres
devam Dieu, mais surtout aux conséquences : le Dieu vétéro- som nombreux, ne suffit pas, de ce point de vue, à fonder la
testamentaire récompensait le juste et punissait l'injuste seulement différence. Le Dieu juif, lui aussi, était unique et pourtant ne
en ce monde, clone sans la perspective cschatologique ou verse - différait guére, quant au culte qu'il réclamait en échange de sa
la foi chrétienne. La solution de continuité entre le Dieu juif et bienveillance, des dieux des polythéismes antiques. II ne différait
le Dieu chrétien est exprimée dans les termes d'un nouveau que par son rapport particulier et exclusif aYec le peuple d'Isra~l
"pacte" (Nouveau Testament) entre Dieu et l'homme; c'est pré- (d'oú l'unicité), alors que les dieux polythéistes étaient rapportes
cisément le nouveau pacte qui permet à l'homme de gagner le aux différents aspects de la réalité (d'ou la multiplicité).
Royaume des Cieux, et c'est justement en fonction de ce pacte Toute nécessité de la conception chrétienne de Dieu est
que le Dieu chrétien existe ou, si nous youlons, c'est seulemcnt cc mtenue dans la perspective d'un salut ultramondain. Cette
cette "action" divine qui définit Dieu au sens chrétien. Mais on perspective est lc seul élément qui distingue fondamentalement
peut encore mieux établir la particularité du Dieu chrétien exis- le christianisme des autres religions et qui, dans le même temps,
tant en vue de la "béatitude espérée" si l'on étend la compa- assurc l'existence d'un "corps" chrétien malgré sa subdivision
raison au-delà des limites d'un rapprochement entre le Dieu en plusieurs Églises et Confessions.
Yétéro-testamentaire et le Dieu néo-testamentaire.
Un dieu créateur du monde, à sayoir un dieu qui existe en 3. L'altcrnative à notre définition, qui parait trop étroite pour
fonction de la création du monde, n'est pas de nécessité juif ou une rccherche de grande ampleur, c'est l'extension de la notion
chrétien. Le "créateur" est attesté comme une notion religicuse de foi à tout type de croyance. Mais la notion étendue devient
(ou précisément mythique) chcz de nombreux peuples, et il inutilisable pour la recherche elle-même, dans la mesure ou elle
s'agit généralement d'une notion clairement mise en rapport rcnd impossible de distinguer les croyances religieus~s des_ a_utres
aYec le moment de la création, comme le prouve le fait que, !e crovances. Rappelons, à ce sujet, les mots de Brelich Cltcs en
monde étant créé, le créateur cesse d'agir. Ce type de créateur C< >~mcnçant (p. 34) : «La croyance est un concept génériqu~

a été considéré par les historiens des religions comme un dieu ' lt n'est pas du tout spécitlquement religieuse: on peut cro1rc a
'--

Yoire carrément comme Dieu. Mais son inacti\·ité, une fois la choscs tout à fait profanes.» Le moment cst venu de
création achevée, a fait naitrc quelques doures sur sa divinité C()mpléter la pcnséc de sur la question, en rapportant lcs phrases
effectiYe, en sorte que, pour ne pas renoncer à voir en !ui un Cjui suivent le passage cité plus haut : « La croyance religieuse
La héatitude espérée
72 La perspective historico-religieuse
Srimtf o/ Re!i;r_ion, Londres, 1R73, p. 90). Concrctement,
ne se distingue pas de la croyance profane exclusi\Tment par
chaLJue recherche historico-religicuse a remis en cause la caté-
son objet : sur un plan profane également on peut estimer ,-rai-
'~orie du "religieux". Dam la lin(·rature hisrorico-religieuse, eles
semblable (à sanlir croirc) que Di cu existe, qu 'i] y a l'immorta-
, ,ri<>incs à nos jours, elle a été maticre à dispute : cc qui était
lité, etc. II faudra chercher à voir cc qui distingue la croyance
, ki~ religion ou bien ne l'était pas <:ncore, si la magie de,·ait êtrc
religicuse d'autres croyances. >>
~' >nsidérée comme releYant de la religion, si !e mytl1e était ou
En fait, Brelich ne fournira aucun critére théoriquc pour pro-
n un produit religieux, comment distinguer !c myrhc de la
céder à certe distinction, mais se contentera de passer cn revue 110

lcs ''cnmmces" objectivées comme religieuses par la rechcrche : Llhle de la légende, etc.
R::pportantc !c discours gén(·ral sur la religion à notre pro-
1c créateur, !e fri(kJ!Pr, le "premier homme" (!'Adam eles autres
bll·me, nous en arriYons donc à nous clemander: qu'est-ce qui
culrures), le héros culturcl ou civilisateur, l'ancêtre myrhiquc, !e
permct de distinguer entre foi religieuse et foi non religieuse, si
dcm<l, l'Etrc suprêmc, !e Seigm:ur des animaux, la Tcrre mére
les esprits, les ancêtrcs, les fétichcs, les divinités, !e dieu uniqu~
nous renonçons à l'historicisation du conccpt dans les termes
chrétiens de la foi en la "béatitude espérée" ? Seul un emploi
des religions monothéistes. Autrement dit: ce n'cst pas la foi
, rbirraire de la catégorie du religieux nous le permettrait, étant
qui détermine une religion, mais c'est une rcligion qui détermine 1
donné que pour certe catégorie, non seulement nous ne possé-
la foi ; ou bien : la carégorie du "religicux" transforme une foi
dons pas une ddinition objective, mais elle cst elle-même l'objct
quelconque en foi religieuse. [\Jais alors lc problcme ne concer~~
fondamental de la recherche. Par ailleurs, une hisroricisation
plus la foi et regarde la notion même de religion.
poussée de la notion de rcligion nous révélerait combien certe
1\:ous a\·ons commcncé par nous demand~r : "qu'est-ce que
notion dépend de notre religion historique, donc précisément
la foi ?" Nous avons cherché à répondre en produisant une
cfun christianisme caractérisé par la foi en le Royaume des
définition historique et non phénoménologique de la foi,
Ciettx. Ce qui serait une façon de fermer !e cercle : mais cette
comme confiance dans le salut éternel é]é,·ée au rano- de ,-ertu
chrétienne. La définition historique a' paru trop réc~ctrice et
fcrmeture serait salutaire en ceei qu'elle aurait !e mérite d'empê-
cher la fuite de l'histoire, tentation de toute construction phé-
nous avons essayé de l'étendre, mais, ainsi faisant, nous nous
sommes retrom-é devam la question rédhibitoire: "qu'esr-ce que noménologique.
la religion ?" Cela ne signifie pas une comparaison entre "foi"
4. Apparemment, Brelich choisit au hasard quand ii allégue,
et ''religion" propre à autoriser l'usage acritique des deux termes
comme deux possibles objets d'une foi profane, la croyance en
comme s'ils étaient synonymes, mais signifie quelque chose de
Dicu et en l'immortalité de l'áme. \fais en réalité ii propose
trés différent. Cela rem•oie au but ultime de la recherche histo-
pré·cisément les deux concepts clés du christianisme : Dieu et la
rico-rcligieuse, dont !e Yéritable obiet est, somme toute, la défi-
,ur,·ie de l'áme. II s'agit des éléments fondamentaux de la doc-
nition de ce que notre culture reçoit mb .rpeáe rel~!!irmi.l.
rnne chrétienne, qui, reliés entre eux, rennJient, on !'a vu, au
L'histoire des religions est née de la catégori-;arion acritique
'cu! objet récl de la foi : !e salut étcrnel ou la damnation éter-
ele la religion, donc de quelquc chose dont !e sens était éYident;
ncllc, m Dicu ou horr de Dieu, admission au Royaume des Cieux
mais, à peine née, elle a commencé à se dé,·elopper surtout en
~épome à la question "qu'est-ce que la religion ?" L'un des péres 'lU rejct.
Quancl on y regardc de prés, ce conditionnemem, retr,om·able
tondareurs de l'histoire des rcligions, F. \lax \hiller, a précisé-
mémc dans l'extrême abstraction tentée par Brclich, demontre
ment dit que lcs spécialistes de la scicnce des religions sonr ceux
(Iuc notrc définition de la foi ("foi en une réalité u!tramondaine
qui cherchent à décounir « cc qu'esr la religion ~> (ln!rodudion to
74 La perspective historico-religieuse La béatitude espérée 75

à venir"), non seulement n'est pas étroite pour le christianisme, I" ,pulaire, non institutionnalisée, non officielle, non "consa-
mais ne l'est pas non plus dans le cache d'un discours général ctn:", et une religion édifiée par l'action et la spéculation ecclé-
sur la religion, au point méme qu'elle apparait comme un ,u~riques.
exemple typique de croyance. (2uant à la distinction entre théologie et philosophic, elle ne
Quam à l'éventuel "plan purement profane" ou, pour Brelich, ]'L·ur pas setTir à distinguer un niveau profane de la croyance
on pourrait croire "que Di eu existe" et "qu'il v a l'immortalité", cn Dicu et en l'immortalité de l'âme. Tout discours philoso-
je pose la question : peut-on qualifier de vraiment profane un J'hique fondateur d'une métaphysique se déroule en effet à un
discours qui aft!rme l'existence de Dieu ct l'immortalité de nÍ\Tau supérieur au quotidien-profane (le "physique", précisé-
l'âme? Je le qualifierais plutôt de "la"ique", s'il n'est pas fait mcnt). Pour parler de l'immortalité de l'âme- c'est-à-dire d'une
institutionncllement par le clergé ; ou bien je le dirais "philoso- sorte de "béatitude espérée" qui le conduit à affronter sereine-
phique", par opposition à un discours "théologique" ecclésias- mcnt la mort - Socrate cherche dans le Phédon à attribuer au
tique. Mais le probléme est le suivant: ce qui est génériquement lr<~oJ, au discours philosophique, une réalité supérieure à la réalité
"religieux" est-il réductible à nos catégories de "clérical" et de LJUOtidienne, de toute façon propre à le rendre capable
"théologique", clairement conditionnées par l'histoire du chris- d'assumer la fonction religieuse que le discours mythique rem-
tianisme et non par une quelconque autre religion ? La dialec- plissait dans la culture grecque. "\joutons qu'est théologien, de
tique clérical/la·ique, assurément opératoire dans notre culrur~, par la définition même de la théologie, tout philosophe qui parle
est improductive et même déviame lorsqu'on la projette dans de Dieu, méme s'il ne porte pas des vêtements ecclésiastiques
d'autres cultures. J'en donnerai un exemplc, en rappelant un cas ct même s'il nie l'existence de Di eu. J e veux dire par là que la
dom j'ai traité dans un de mes livres (.Sui protagonúti di miti, Rome, théologie est, dés sa naissance, une branche de la philosophie.
1981, pp. 156 sq.). :VIanibozho (ou Manabozho ou encare
Michabo) est un personnage récurrent dans la mythologie des S. La possibilite de rapporter 1t_Qj_chotomie clérical/la"ique à
.\lgonquins. Cn auteur du siécle dernier, Daniel G. Brinton, l'a une distinction entre croyance religieuse et croyance profane,
interprété et présemé comme un "dieu", bien que les récits le doit clone être exclue pour cette simple considération : cette
concernant le représentent comme « mi-sorcier et mi-simplet [... ] dichotomie est opératoire au niveau politique, non au niveau
pour tàire bref, guére plus qu'un bouffon malin qui se régale de ' rdil!;ieux. Le'la"icisme est une oriemation politique dérivée des
plaisanteries grossiéres et abuse de ses pouvoirs surhumains à Lumiéres et qui s'est aftlrmée au siécle dernier comme soutien
des tlns égo"istes et ignobles ». Or ce qui n'a pas empêché de théses telles que le caractére non confessionnel de l'État, son
Brinton de ranger cet étrange personnage parmi « les dieux, indépendance par rapport à l'Église, la séparation des champs
suprêmes de la race rouge », c'est la thése selon laquclle les récits rcspectifs d'action religieuse et d'action civique. Le cléricalisme,
algonquins sur ~Ianibozho seraient autant de versions corrom- plus qu'une orientation proprement dite, est constitué par plu-
pues d'une tlgure divine authemique et originelle ; selon Brinton, 'Jcurs expressions d'une résistance à l'action la"iciste. C'est à
les versions corrompues seraient à la conception originelle ce I'lt:;ard de cette résistance que le "la"ic" devi em "anticlérical", et
que les figures du Sauveur et des "\pôtres représentées dans les :t la lutte amicléricale répond une comre-offensive cléricale :

mystéres médiévaux som aux figures originelles qui nous ont \ IlC\ cliques pontitlcales (de 1832 à 1925), lettrcs pastorales, nais-

été transmises par les É vangiles. Ave c cctte imerprétation, 'Mlcc de partis confessionnels, c'est-à-dire destinés à mener une
Brimon a inconsciemment utilisé notre dichotomie clérical/ P( >li tique religieusement engagée.
la.ique dans les termes d'une opposition entre une religiosité Le la"icisme ne met pas en discussion l'existence de Dieu et
76 La perspectil'e historico-religieuse La héatitude espérée 77

rimmnrtalité de l'âmc, il mer cn cause l'ingérence eccksiastiqpe . llu~t()t1 ú la h)I1_l,'11C et vainc querelle des Im·estitures. La réap-
dans k gml\·erncmem des J\rats. D'autre part, lc cléricali~me ne ·~r< , 11 ri~ 1 non des élémcnts spécifiquemenr ro;11a_ins commence
t~1H)tisc pas la foi cn !c Rm·aume des Cieux ; on pnurrait dire I~~ \ ... 1'1 rcdécouverte bumaniste de la romanne rcpub!Jcame, qUJ
l l '
au contraíre qu'il se déploie cn plcine indépcndance de certe foi, -
1 111 c la fin du Mcwen Ag.e et le commencement des temps
tll~tl . ~
puisqu'il n'a de scns et ne rccueillc !e consentemcnt que dans , 1dcrnes, qui ouvre clone en substancc la voie qui tinira par
111
les étroitcs limites des choses de cc monde. Cela peut sembler c< n1dutrc, des siécles plus tard, à la transition excmplairc et apo-
un paradoxe, mais, d'un certain poinr de nte Oe poinr de n1e clhpriquc du Royaume de France à la Républiquc française.
historico-religieux) c 'est précisément !e lakisme qui repropose '\ous pouvons définir aussi une autre transmon au I1l\'eau
en quclque façon - à sa façon, certes, et pro domo mo - la sépa- iLkc ,]ogique. Le contlit médiénl entre papauté et em pire, qui
ration du mondain et de l'ultramondain à laquelle remontem les ~ 1 \·:1Jt di\~isé le monde chréticn cn guelfes et en gibelins, prend
origines mêmes du christianisme. Le lakisme se meut assuré- ]a forme d'un contlit entre cléricalisme et lakisme, du moins
ment dans l'ordre d'un systéme de valeurs, notrc culturc, oú l'on dans lcs pays catholiyues. Ceux-ci se caractérisent en effet par
distingue Ie "religieux" du "civique", sans que !e "religieux" soit racceptation de l'autorité religieuse du pape en tant que facteur
anricivique et !e "civique" antireligieux. La preuyc la plus claire · de polarisation eles exigences politiques de l'ancien r-,ruelfisme
en est notre calcndrier, qui comprend à la fois des fêtes reli- (cn Italie, nous avons connu précisémem un néo-guelfisme, agis-
gieuses et des fêtes civiles. sant d'abord comme mou\·cment culturel, puis comme mouve-
On dira que la dialectiquc (non l'opposition, de grâce l) entre mcnt politique également) ; et par la distinction du peuplc
le "civiquc" et lc "religieux" ne dépend pas tant de notre culrure chréticn dans les deux catégories traditionnclles, !e clergé et lc
globalcment emenduc que de l'oriemation rationalistc relative- l:úcat. C'est ainsi qu'on a vu le laicat, au fur et à mesure qu'il
ment récente et C]ui a eu besoin de la Révolution française pour conc1uérait eles prérogarives civiqucs, imposer eles limites à
trouver un débouché prati<-Jue et prendre l'importancc qu'elle a l'acrion mondaine du clewé .-., : tel est le lakisme, te! est l'anticlé-
prise ensuite, et qu'elle a roujours dans !c débat politique. Penser ricalisme des pays catholiyues.
cela, c'est ne pas v allcr de main morte avcc !c rôle joué par la La distinction originelle entre "lak" et "clerc" ne correspond
Révolution française dans l'affaire, commc pour démontrer que pas à la distinction entre ce qui est en dehors de la religion
l'a\·énemenr de la dialcctique doit être considéré comme une chrétienne et cc CjUi cst dedans, mais distingue une classe (ensei-
subversion de valeurs traditionnelles et non comme l'adaptation c::née) chrétienne d'unc autre classe (enseignante) chrétienne. Le
à un systéme de valeurs consolidé par une longue traclition. i\his grec jaiko.r, auquel remonte le terme "la"ic", dérive de !oo.r, pcuple,
les choses ne se présentem pas ainsi. La dialectique civique/ plebe. K!eriko.r (clerc) dérive de k!êro.r, le sort, le sort échu, la part
religicux plonge ses racines dans la culture de la Rome amiqu~, assignée, la tâche, ]' oflicúm;; il suit de !à que !e "clerc" peut aussi
oú pour la premiére fois on a clistingué un cbamp d'action désigner l'"officier" qui a pour tâchc de commander la tr(mpe
civi<-jue, réalisé au moyen de la dialectique public/ pri\·é, d'un (/ao.1). D'autre part, l'ofliciNm, l'oftlce, est la priere liturgique quo-
cbamp d'action rcligieuse, réalisé au moven de la dialectiyue tidicnne aue doi\'ent réciter les membres du clergé ; et "officier"
sacré/ profane. Cette distinction est restée agissante aprés Rome ~ignitle ~élébrer les fonctions religiemes. Le, laic émancipé
ct la christianisation de la romanité (ou la romanisation du chris- \_c,mlut réduire la classe cléricale à ce~ o[!iáa, plutôt qu'à ceux de
tianisme ?), fut-ce en des termes non proprement romains et l]Ui commande une trempe. ,
sans avoir en vue, certes, l'éclification d'une re.ijJN/J!ita incompa- La distinction entre Eglise cnseignante et Eglise enseignée
tiblc a\·ec l'ordre monarchique médié\·al. Je fais naturellemcnt dans !e corps chrc'tien fut établie Yers le lll siéclc (elle est déjà
III
78 La perspective historico-religieuse La béatitude espérée 79

attestée par Tcrtullien) ; elle fut officicllement reconnue dans le rcléc à la notion de sacré et clone uniquement cl~l!'l~ un contexte
l?ecretum Gratiani (1152). Mais ellc n'cst pas reconnuc par lcs ,kjà religicux.
Eglises é\-angéliques, qui affirment l'universalité du sacerdoce. Quant à la phase non religieuse, il n'est pas nécessaire de
Ce refus égalemcnt peut être \'U comme de l'anticléricalisme ;L·momer à la nuit dcs temps, il suffit de s'arrêter au momcnt
(contre l'ordre catholique) ; mais l'anticléricalisme évangélique , >Ú, dans notre culturc, se formule !c concept d'une religion
vise la diffusion des privileges rcligieux, tandis que l'amiclérica- r~·alisée par la dialectique sacré/ profane. Prétcndre allcr plus loin
lisme politique vise leur limitation. ~ 1 gnitie prendre contact avec des réalités culturclles différcntes
que nous défigurons, que nous nous interdisons donc de
6. La foi en Dieu et en l'immortalité de l'âme, qui d'ailleurs connaitre alors même que nous avons l'intention de les mieux
';
est toujours et uniquement foi en des "béatitudes espérées", est comprendrc. En fait, clles ne sont pas micux comprises, mais
religieuse même quand elle est professée par un la1c et en des plus facilement, et ce parce qu'on les adapte aux catégories opé-
--~rmes laiques, clone indépendamment de l'enseignement du ratoircs dans notre culture. L'histoire de la recherche est pleine
clergé. Elle ne peut pas être une foi profane. La dialectique de ces déformations qui, souvem exprimées sous une forme
sacré/ profane, comme la dialectique clérical/la'ic, ne sort pas du hautement suggestive grâce à des procédés analogiques convain-
cadrc de la religion. "Profane" ne signifie quelque chose que cants, ont trouvé une crédibilité parascientifique qu'il est
d'un point de vue religieux ; c'est la religion qui détermine ce aujourd'hui tres difficile de renverser.
qui est sacré en le distinguant de ce quine l'est pas, précisément Dans notre cas, si nous donnons raison à Durkheim quand
le profane. Celui-ci n'est dane qu'un attribut négatif, un attribut i! parle de la "pensée religieuse" qui crée le sacré mais aussi le
qui indique non une qualité, mais bien le manque d'une qualité profane, naus émettons des doures sur la possibilité de projetcr
(dans l'usage couram également, être profane signifie être la dialectique sacré/ profane sur des cultures différcntes de la
incompétent, manquer des qualités qui rendem possible l'action nôtre. Nous voudrions plutôt souligner combien le chercheur
dans un domaine donné). occidemal qui s'accorde une telle projection sans la nécessaire
Ceci est vrai aussi bien pour naus qui cherchons à rapporter critique historique, est religieusement conditionné, même s'il
certains concepts à la réalité historique, que pour le sociologue, s'agit d'un Durkheim, qui assurément n'était pas religieusement
qui opere par concepts absolus. Par exemple, Émile Durkheim cngagé. En effet, lorsqu'il semble parler dans l'absolu de la
écrit : « La division du monde en dcux domaines comprcnant, "pensée religieuse", il parle d'une "pensée religieuse" que notre
l'un tout cc qui est sacré, l'autre tout ce qui est profane, tel est culture a en propre et en exclusivité.
!e trair distinctif de la pensée religieuse » (Le.r forme.r élémentaire.r
de la Z'ie rel~gieu.re, Paris, 1912; 5" éd. : PUF, Paris, 1968,
pp. 50-51). Ce qui rcviem à dire: c'est la pcnsée religieuse qui,
outre le sacré, créc aussi le profane. Aussi bien une phrase qui,
prenam le profane comme le "non religicux", dirait: la pensée
profane crée le "sacré", n'aurait-elle aucun sens, même si d'un
point de vuc strictement historique on doit estimer que la pro-
duction religieuse présupposc une phase amérieure non reli-
gieuse ..Mais ce qui est en cause ici, c'est l'usage incorrect de la
notion de "profane", qui ne fonctionne correctement que cor-
IV

De l'eau dans le vin

1. "\u termc du cbapitre précédent j'ai parlé de déformations


lJUi ont été imposées par les études historico-religieuses comme
des faits objectifs dont toute recl1ercl1e comparative doit tenir
compre. Pourquoi a-t-on déformé lcs choses ? Pourquoi les
défurmations ont-elles été jugées crédibles ? 11 serait probable-
ment correct de répondre cas par cas, en traitant séparément les
présumés "faits objcctifs" dont nous parlons, et qui sont nom-
breux : le tabou, ]e mana, le totem, 1e dema, l'f:rre · suprême
(dont il a déjà été question), etc. Or une opération en ce sens a
ckjà commcncé : il s'agit d'une oricntation de la recherche que
i'ai eu plusicurs fois l'occasion de ddinir comme "réduction à
néant de l'objet rcligicux". C'est une définition pro\·ocatrice.
Pourtant, traduite de façon juste, elle exprime une provocation
l]Ui ne va pas au-delà de l'cncouragcment à exercer la critique
historigue sur l'objectivation phénoménologique ou anthropo-
log:igue de la religion.
C'est une proYocation qui n'offense personne, ni celui qui
pratique une rclig:ion, ni cclui qui pratique une discipline appelée
h1stoire eles religions ; c'est une réduction à néant qui ne prétend
pas ôter à l'un son objet de foi et à l'autre son objet cl'étude ;
clle n'entend ni sousrraire, ni diminuer, ni avilir. La rt'duction à
néant n 'est pas non plus une fin en soi, mais seulement l' effet
sccondaire d'une recherche sur la foncrion culturelle 01isrorique)
de fairs ct productions de culturcs différentes de la nôtre, faits
' i
82 La perspectil·e historico-religieuse De {'eau dans !e \'III 83
i i

et productions qui ont été reçus acritiquement m/; .rperic rcl{2,ionis. li'- est rei qu'il ne permet pas l'approchc de certains faits si~on i I

Je parle de fairs et de productions auXlJUe!s on a arbitrairement C:i't Ll\·ers une participation sentimemalc capable de lcs Lme
.i.. ., 1\... , c]1ercheur , ou I
attrihué la fonction lJUe la religion rcmplit dans notre culture, tl ,lU · ' en mcttant lcs choses au m1cux, . . stnon
sauf à lcs taxer de magisme - reprenant ainsi l'opposition occi- ll · . 1 ·s sentimcms moteurs attribuablcs (et attnbues !I aux
:i p.irrtt uc. . · . . ,, . . ,. ...
dentale entre religion et magie - yuand ils ont paru décidément ... ·nres expériences reltg1euses. (. est une reductlon ,1 nunt \
,]1 \\ Lfl • · • . . . ., . ,
irréductibles aux sublimités yue nous attribuons <l une ''naie" <re· ses r· cines dans l'onematton eles etudes hlstonco-
ut p lo n :-, · · '1 • . . .
religion. qn·l!.!:JCl· , ses soutenue par Raffaele Pettazzonl, ma1s l]UI trouve
1. . · __ .
1
La finalité n\·st donc pas l'é\Tntuelle réduction :1 néant, mais: une cor respondance
·. . , C\Tntuellcment comme . cttet seconda1rc,
a) la misc en relief de l'arbitraire dans des catégorisations concer- · 1en1e nt llans l'<)rient'ltion
cc'_;i ' amhropolog1<1ue'- -:1 soutcnue par
nam des formes de religion ou des composames religieuses dont (bude Lévi-Strauss, dont nous rappellcrons comme exer:nplc k
parle et discute l'hisroire des rcligions depuis plus d'un siécle ; plus approprié Le toté!lli.rme a!l;om~'lwi (Pans, 1962). (~o:nme
/;) la recherche eles conditions hisroriques (et donc des condi- c:-: cm pies de l' école de Pettazzom, JC rappellera1 mes ln ~es ~S m
tionnemems) yui ont produit ces catégorisations en fonction , ·ctz· dt. ",11·~-,.,1· (Rome ' 198 }\) ct .\Ii.rtica a~rar;a
I vr), {l'llit11·' "
e detm.rtijzm:;zom
-
d'une science historico-religieuse. ~gdcrniérc analyse, la tlnalité (Ro~e, 1986), et, de Danila Visca, L1 sropett~z de! tabú (Rome,
cst d'historiciser la catégorie même du "religieux", en tant que 1'Jt\6 ; c'est précisément de mon imroducnon a cet ounage que
celle-ci se ré\·ele de plus en plus génératrice d'erreurs, et de toute
j',li riré l'essentiel des lignes qui précédem). . . .
f'lçon inutile, pour l'l·tude de cultures différentes de la ni)tre, et !c parJeraÍ des risques ct des equivoques d'une objCCtl\·anon
dans leSljUCl!es la différence se rraduit aussi, ou surtout, par :ic~itique dans une optique religieuse, et cc en partant_ d'un cas
l'absence du "ci\·ique" à opposer au "religieux". Je me souYiens,
dont jc me suis occupé dans .\Iútim CIJ!,I'ill7a i' deJJJt.r!tj;ca:;;on,e. Il
à propos de cctte différencc, d'une imervcntion sig;nificativc au ~ 'acrit de la connotation culturellc d'un aliment, !c sagou, ct d une
prcmier (et dcrnier) Colloquc international d'anthropologie his- l' uatt,· consomn1es
· ·, p·1r de la ~om·ellc-
c-.
h< >lsson, , les- .\I·1r1·nd-anim
,
toril]Ue (Rume, 1983), consacré à la discussion de la validité
( ;uinéc, c'est-à-dire par une population chez laquelle, comme
historique et instrumcntale de certaines catégories dans la façon
chcz les Hopi memionnés plus haut et c;l~nme panout en ~chors
de poser et de résoudre des problémes concernam !c rapport
de notre culture, il est impossible de dettmr un champ d acnon
de la culmre occidemale a\·ec lc reste du monde. L'un des par-
rcligieu:<; par opposition à un champ d'acrion cÍ\'ique.
ticipants, . \. Ortiz, fit remarquer qu'il est impossible de parler
de rcligion à propos des Hopi (nord-est de I' \rizona) - dom il
2. Le sagou est une fécu Ie que l ,on exmu·r d· c la sn·e , de
traitait en sa doublc l]ualité d'anthropologue et de ressortissant
cL·rtains palmiers (surtout ceux eles genres ~\fetiRYt!on~ CvaJ et
de la nationalité hopi- parce yue chez eux la notion de ''la'icité"
(mais Ortiz eút miem fait de dire : la catégorie du ''ci\·ique") à Jl/Jr1e1fi.'>..). ,:\vec cette fécule, on faitune especc de pam, o~ de
t< >utc numere h, hçon
· · un a1·1ment u tl·l·tse'
. de , dont nous-memcs
1\:eune dans la culture occiclemale en n1e d'une délimiration du
''religieux", n' existe pas. urllisons le pain. L'uati est une plante (Pipfr Jl!dli)J!iam;) dont lcs
· ·
1ie"cs masnquces J'b-
1 erent, au n1o\ · ·cr· 1 l lc !·1, s·lh\·e
·' , un alcalo1de
. _ .;
La réduction ~1 né:mt de l'objer religieux peut donc signifier
aussi !e refus du ''spécitll]Uement rcligieux", leque! a conduit l.t salive n'était pas a\·alée, on la recueillait dans de pems _reei-
]'lcnrs et pu1s. on la ])UYalt
· l·l' un tr<llt,
· o 1Jten,l· · nt ,'ll.r1si
· une !co-ere
o
dans la lirrérature scicntitll]Ue à des constmctions irrationalisres
'
1\resse. Entre !c sagou, que I on mange pour se '· ·, · , .· · rass·1sier ct l'uati •
ou "psychologistcs" (psychologie de la vic affcctive), consrruc-
rions justitlées par la thése selem laquelle !e spécitlquemem reli- <JUc l'on ne boit pas pour épancher sa soif, lcs \[arind-amm ont
'I]
84 La penpective historico-religieuse

fix(' un rapport assimilablc au rapporr CJUC nous awms fix(· entre


le pain quotidien-nécessaire ct le \~in fcstif-supertlu.
O r ii arrive que certe analogie, jusqu 'i c i contenue dans les
' ll '- - . .
De I' eau dans le vin

r"}(.]Ltires par l'analcwismc


h
lincruisticjue)'
. ;----- . .
~'>ti~ k conchttonncmenr cllrect ou mdJrect de notre rehg10n.
.

. 1 .c fait est que je n'ai ricn trom-é de religicux dans l'tta!i et


85

de marériaux déià' classés

. LJ<;'l<~e même si celui-ci apparaít, en plus d'un scns, rirualisé.


I i

limites d'unc oricntation genérale à eles fim de connaissance ~( lt 1 • (h ' '-

indircctc (et donc imparfaite) de certaines réalités eles l\farii~d­ P. \\.irz, l'auteur de la monographic sur les ,\Iarind-anim, n\ a
anim, puisse suggérer une transgression eles limites dans l'inten- t'll 11 rrm.tYé non plus. Si je m 'en suis occupé, et amplemcnt, en

tion de perfectionner la connaissance elle-même. C'est ainsi que J qualité d'historien des rdigions, je ne !'ai pas fait clans l'idée
111
nous sommes portés, sans nous en apercenJir, à spiritualiser le tk confé:rcr de la sacralité à 1'11ati, éventuellement en recourant
"caractére festif'' de !'uati, en !ui conféram une sacralité à ~~ une phénoménologie religieusc eles subsrances eniYrames et
opposer à la "profanité" du sagou, é\-entuellcment en compre- cn m 'appuvant sur les cffets psycho-stimulams et "évasion-
nant celui-ci comme une nourriture du corps par opposition à nistes" de la boisson, effets dom j'ai d'ailleurs largement tenu
celui-là, compris comme une nourriturc de l'âme. Si l'on compre dans mon analyse. l'vfon intérêt a été éveillé par la fonc-
emprume cette voie, on interprétera l'opposition sagou/ uati non "cosmicisame" que les 7\Iarind-anim attribuaicnt à l'oppo-
dans les termes de l' opposition esprit! matiére sur laquelle se sition uati/ sagou. Je dis "cosmicisantc" pour dire : normatif en
fundem aussi bien notre philosophic que, en derniére analyse, \ uc de la constitution d'un systéme de valeurs. Des valeurs reli-
notre religion chrétienne. Il peut y ;woir pire : si nous nous ,'-',ieuses ? Cette spécit!cation, é,,idemment nécessaire pour notre
fixons sur les propriétés psycho-stimulantes de ]' uati, nous arri- culrure, ne l'est pas pour d'autres cultures, du moins jusqu'à
\-ons à identifier l'altérité, que cette boissson signifie par rapport preuve du comraire ; er ce nc som certes pas les 7\farind-anim
à la "quotidienneté" sie:nifiée par le sacrou
(__) ~ ' à notre idée d'un ljui fournissem la prem-e du comraire.
extramonde salvateur accessible par voie exratiquc, à la façon En bref: lcs 7\Iarind-anim plaçaient l'uati dans un champ
des mystiques chrétiens. d'action masculin et ]e sagou dans un champ d'action féminin
Dans cc cas spécifique, la transgression de l'analogic à l'iden- (entre autres choses, les femmes ne dcvaicnt pas boire d' ttati;
tification, esr un risque c}ue peut courir quiconque, cn tant ou bicn elles cn buvaient pour avorter, c'est-à-dire pour
Cju'habitué à recevoir certaines choses dans la perspective de la renoncer à la tâche assignée à la condition féminine) ; et chez
religion, mais gue ne denait pas courir l'hisrorien eles relie:ions. cux la dialectique masculin/ féminin "cosmicisait", à la façon
1\;on parce que celui-ci n'est pas, !ui aussi, conditionné,' mais dom, chcz nous, la dialectique sacré/profane ''cosmicise". II y
parce qu'il se rend compre du conditionnement et évite métho- a clone analogie, mais non identité. I\falgré l'analogie, il est
dologiquement d'cxpliquer eles faits culturels autres dans les 1mpossible de ~e tromper cn identifiant !c masculin/ féminin des
termcs de notre religion, ou, comme c'est parfois 1e cas, d'expli- \farind-anim à notre sacré/profane, parce que celui-ci n'existe
qucr notrc religion en en cherchant les racines dans eles élé- tju'en fonction de la seule religion, alors que celui-là exisrait en
ments culturels exotiques (cn effet, une fois Cju'cm a om-ert la t~mction de toute la culrure marind. ?\ous distinguons, égale-
porte de l'idemification, il de\-iem licite de se mouvoir dans les 11lnlt pour les productions hisroriques respecti\-es, une "cosmi-

deux sens : l'emréc ct la sortic). L'historien des religions e\'ite u-,arion" religieuse d'une "cosmicisation" civique ; la premiérc
aussi de chercher des cxplications dans les termes d'une phéno- c:;t celle qui 'a produit l'tglise (ou les ~:glises), la seconde est
ménologic religieuse que notre culture a produite comme une cclle qui a produir rl~tat (ou les ~:rats). Pour les 7\larind-anim
espéce ele "grammaire du sacré", qui serait d'aillcurs !e classe- ente clistinction nc subsiste pas : pour eux, nous denms parler
mem sur eles bases analogiques (à la maniére des grammaires de "cosmicisation", un poim c'esr tout. Si l'historien des reli-
l!
86 La perspective historico-religieuse

gions doit s'en occuper, mais avec la conscience de ne pas pou-


voir y trouver quoi que ce soit de spécifiquement religieux, cela
tient au fait que l'histoire des religions a ouvert une perspective
' De l 'eau dans !e vin

nconnue ; le symbolisme du pain ct du vin le devient dans le


r1 r c eucharis tique chréticn.
87

Oans l'eucharistie, pain et vin pem-ent signifier la double


I

qui fait de la "cosmicisation", bien que a-religieuse, un objet de 1


urure du Christ : la nature humaine-physique 0e pain) et la
sa recherche (au point qu'elle a forgé pour celle-ci un terme 1
urure divine-spirituelle 0e vin). Dans ce cas, ce qui est généri-
nouveau, spécifique, qui n'est pas enregistré dans les diction- quement "quotidien" et "nécessai_re" se rap~orterait _,1 la natu~e
naires et que l'on est contraint de mettre entre guillemets). humaine, à l'homme qui pour v1vre a besozn du pam quotzdten
;comme le dit la priére chrétienne). :Mais Jésus a dit: « Ce n'est
3. Il doit être clair, de toute façon, qu'en indiquant occasion- ]~'ls de pain seul que vivra l'homme » (:Mt 4,4) ; avec ces mots
nellement un objet de recherche historico-religieuse je n'entends d a ouvert à l'homme une nouvelle dimension, celle ou l'on vit
pas faire de l'épistémologie, ni définir les príncipes d'une s<ien~ spirituellement, nourri par la parole de Dieu. Le vin, en tant
abstraite appelée histoire des religions. J'entends, au contraíre, qu 'i] est "festif' et "superflu" par rapport au pain "quotidien"
parler d'une recherche historique libre et concréte, simplement ct "nécessaire", fut adopté pour désigner la nouvelle dimension
et seulement historique, sans príncipes ni finalités, sans même ct la différencier de la dimension connotée par le pain. La nou-
une méthododogie préconstruite, mais répondant à une exÍ- \-elle dimension est "festive" parce qu'elle permet la communi-
gence historiographique comprise comme composante fonda- cation même avec le divin qui se réalise dans la fête religieuse,
mentale de notre culture, par conséquent irréductible à des et elle est toujours "superflue", naturellement non au sens
définitions absolues, à savoir non culturellement conditionnées. d'« inutile », mais bien au sens étymologique de "surabondant",
Nous saisirons mieux dans la suite et dans un chapitre expfeS.: "transcendant". C'est la dimensionou ceuvre Jésus, non en tant
sément consacré à ce point le sens de cette affirmation. Pour le qu'homme, mais en tant que Dieu.
moment, nous en établirons la validité pratique en reprenant la Jusqu'ici tout va bien, mais c'est maintenant qu'il faut faire
quadruple proportion analogique fixée au paragraphe précé- une constatation: quelques gouttes d'eau se mêlent au vin
dent: le sagou est à l'uati ce que chez nous le pain est au vin, eucharistique. Dans que! but ? La recherche d'un but est néces- 1 _
ce que le quoridien est au festif, ce que le nécessaire est au saire tant qu'on parle de symboles ; mais dans notre cas, si nous
superflu. faisons abstraction de certains faits historiques, nous ne réussis-
Il est certain que la proportion analogique ne fonctionne qu'à sons pas à saisir un but différent de celui que nous avons saisi
condition de réduire tous ses éléments à un même plan de réa- dans le svmbolisme du pain et du vin: l'eau dans lc vin, dirons-
lité : abstraite ou concréte. Il est clair également qu'on ne pe:_yt nous, es~ une simple répétition de l'idée de la double nature du
pas transformer en noms concrets des qualités abstraíres (quo- Christ, en tant que l'eau "nécessaire" comme le pain signifierait,
tidien, festif, nécessaire, supert1u), et il devient donc nécessaire comme le pain, la nature humaine du Christ, alors que le vin en
de transformer les éléments concrets en abstractions : le sag~~' signifie la nature divine. Les faits historiques dont nous ne
l' uati, le pain, le vin. C'est ainsi que ceux-ci sont reçus comme devrons pas faire abstraction sont : le processus de vinification
autant de symboles. L'histoire des religions doit assurément dcs Anciens et le Concile de Florence (1439-1443).
s'occuper du systcme symbolique d'une culture donnée, mais La vinification amigue obtenait un produit à boire par
sans que le symbolisme soit, en tant que tcl, déjà caractérisable l'adjonction d'eau. C'est en effet ainsi que Grecs et Romains
com me religieux : le symbolisme du sagou et de ]' uati ne l'est sen-aient habituellement le vin, au point que le verbe miscere
pas, malgré la fonction "cosmicisante;, que nous lui a\-ons (l'eau ct le vin) finit par prendre le sens absolu passé dans le

1
88 La perspective historico-religieuse De l'eau dans !e vm 89

\Trbe italien 11!1'.\tCI"'t Isen~ courant = "\-erser" ; sens dérivé -L Ln rattachant !e svsteme antique de \-initlcation et de
=. ''mélanger"- ~.d.T.]. II faut donc admettre a jJiiori la possi- c• ,11 , 0 mmation du vin au Concile de Florencc qui s'om-r1t en
b!lttc que l'adjonction cl'eau au vin eucharistique nc soit pas un .\ ~t). 011 rend possible l'utilisarion, dans la recherche histonquc,
1
actc symbolique, mais clépenck exchtsi\-cment d'une coutume ,k Lt distinction théoriquc entre le caractérc arbitraire du signi-
que !c rire a reprise sans la rendre particuli(·rement significative tí.1nr et la nécessité du signifié, toujours à condition que l'on ne
tout cn la cons~rvan:, comme c'est toujours le cas pour ce qui ,· réresse pas tant au signifié en soi que, plutôr, à sa conformité
111
est ntua!Jse, meme la oú une vinification différemc aurait fait ;lU:\ btm pour lesquels !e Concile mê·mc a\-ait été convoqué. De

d.ispm:altre l'adjonction cl'cau de l'usage courant. Cesr une pos- 110


rre point de yue, lc nai problemc historico-religicux est ~leme
sibilne que l'historien des religions ne doit pas négliger, car pour C< >11tcnu dans l'intention de ce Cuncile, qui a choisi cettr: taçon

arn\-cr au \-In-svmbole il doit partir du vin-boisson (en s'inté- ,]c boire lc vin pour l'exécurion du rire cucbaristiquc. ":\fais cer-
res~ant clone aux façons de lc procluire, de le boire, etc.), pré- rains ne pensem pas de la sorte. Certaim identificnt signifiant
Cisement pour saisir le '·saut qualitatif", quancl celui-ci est pré- cr signifié, et attribuent par inad\·ertance au premier toutc la
sem. Le "caractére arbitraire du signe" cber à Saussure nous \ aleur du second, instituam ainsi une manicre équivoque ele faire
impose. de clistin,l,'l.Jer entre signifiant et signifié, de façon à ne de l'histoire des religions. Je no mm e "symboliste" une micnta-
pas attnbuer au premicr la nécessité clu second ; mais il ne nous rion de ce gcnre.
commande pas ele négliger le signifiant. Lévi-Strauss lui-même Le "svmbolistc", aftlchant une sensibilité particuliere pour ce
qui a introduit en anthropologie le structuralisme linguisrique: qui est . "spécitlquement religieux" (pour les "hiér~pl~anies",
cons~I~e de bien connaí'tre les signitlants avant ele parler des dirait Eliade), se pince le ncz en entendant parler de vi!11tiCanon
sigmtJes. Pour sa part, ii a toujours procé~dé ainsi : « Voi\à des (Cjuelle platitude ele positiviste !). L'incom-énient c'est ~u·~n pro-
années - écrit-il -que jc m'entoure pour tranillcr de globes et cé·dant ainsi on commence par tourner lc dos à la vmlticanon
de cartes célestes permettant de repérer la position d~s étoilcs et qu'on finit par tourner le dos aussi au C~ncile_de, 1439 ~cf.
et eles :_;mstellations [mcntionnées dans les tcxres indigénes] .mpra). Le fait historique, que] qu'il soit, est redult a ncant grace
sous dlttcrentes lattrucles et à di\-crses saisons, de traités ele o-éo- à ce procédé totalement opposé à celui que nous ado~tons et
logic, de géographie et de météorologie, d'ouvrages ele b~)ta­ qui, \ui, réduit à néant certaines objecrintions phéno~1enol,ogJ­
mquc, de livres sur les mammifc~res ct sur lcs oiscaux ... » ques (et symbolistcs: !e svmbolisme releve de ~a phenomen<~~
("Structuralismc et écologie", in J_j n;gard ilozi!,né, Plon, Paris, logie) equivoques. Le fait étant réduit à néant, 1l ne reste, qu ~
1983, p. 145). . combler lc vide par le 5\'mbole, auqucl on confere une reallte
. ;\fais ~] nous faut maintcnant constatcr que la possibilite d\me propre (naturcllement "sacréc") transccndant le comexte hlsto-
111-signJtJance religieme de l'acljonction cfeau au vin cucharis- nque qui cn attesre la fonction ou, carrément, l'mstitunon : on
tique neva pas au-delà de 1443, terme du Concilc ele Florence a quasiment l'impression que cc n'cst pas le contexte qui cree
mcmionn~ pl~1s haut commc deuxiéme fait historic1ue à prenclre 1e sYmbolc, mais lc symbole C]ui crée lc contexte. .
~n _consideranon. Ellc neva pas au-dclà parce que, prt·cisémem, IÍ arriYc ensuite que le symboliste doive quand même t,em~
II tut -'<gnijicaii!'el!!r:lli prescrit lors de ce Concik de \·erser quel- compre de J'importance que notre culrure attrib~e à la vente
ques gouttcs d'eau clans lc \·in que le rire dC\air transformcr en d'orclre historique. D'oú il suit que son probleme ~e;-Ient: ;;-
sang du Christ. comment fournir une vérité historique au symbole prccedem-
ment dés-hisroricisé ;.. A.pparemment, c'est un probléme inso-
luble. mais notre bra\·e symbolistc pan'icnt à lc résoudre : ii fait
90 La perspective historico-religieuse De l 'eau dans le vin 9l

l'histoire du symbole lui-mêmc, comme d'unc réalité dotée d'une 11() tr ,, culture (urbaine et supérieurement organisée) ; on cn
\...- ...._

dimension propre spatio-temporelle. En cc qui concerne le svm- C<Jnclut que toute route menant à la recherche de l'origincl
bole de l"'eau dans le \~in", cette solution a été adoptée pa~ un , >nduit inévitablement à la l\[ésopotamic. Le fait est qu'en
chcrcheur, E. S. Drmver, qui a publié en 1956 à Londres un ~lé·sopotamie nous trouvons la fête du nouvel an (fête dite de
livre intitulé fr'ater into fr,.ine. Cne belle histoire en est sortie une !'ilkitu), qui est le rite le plus connu et le plus étudié de cett_e
histoire qui va bien au-delà du Concile de 1439. C'est un; his- culrure, si bien qu'il a t!ni par de\'enir le réceptacle ou l'ex~li~
toire qui raconte commcnt l'"eau dans le vin" est une "Sai~te urion ultime de tout fait religieux, chague fois que cela a ete
Cnion" (titre du cinquiéme chapitre), symbole d'une union possible (fut-ce au prix d'exagérations patentes). Quant à la hié-
sexuelle rituelle, et qui raconte comment un rite de ce genre rogamie, je dirai qu'elle était un théme récurrent à l'époque ou
remonte aux noces sacrées (hiérogamie) d'un dieu et d'une éc~ivait Drower. C'était même plus qu'un théme, c'était désor-
déesse, caractérisant la fête du nouvel an en Babvlonie. Certes mais un terme technique du langage historico-religieux, à savoir
si les péres conciliaires de 1439 avaient su cela, ils ~uraient hésit~ un terme à employer sans qu'il fUt besoin de procéder à des
à adopter un symbole compromis par le paganisme babvlonien approfondissements critiques. Et on _l'utilisait, comme sa.ns y
amigue, de surcroit de nature vaguement orgiaque. Ón dira pcnser, pour classer toutes sortes d'umon _sexu~lle, en conferant
qu'ils ne le savaient pas. Précisément : raisonner à la façon d'un une valeur exégétique arbitraire à la classlficatlon. Je veux dtr_e
s~mboliste, signifie soutenir la thése qui veut qu'un symbole par là : tout ce qu'on classait sous la rubrique "hiérogamie" étalt
s'tmpose par lui-même, à l'insu de celui qui !'adopte. Il s'ensult réputé déjà expliqué par cette définition, et _géné_ralement
que le symbole est élevé au rang des "hiérophanies", manifes- expliqué dans l'optique de la représentation mythtco-ntuelle de
tations (et même irruptions) du sacré, que Mircea Eliade a théo- la fécondité-fertilité (qui est d'ailleurs la clé interprétative
risé, catalogué et analysé dans son fameux Traité d'hiJtoire des adoptée par Drower).
religiom, ou il affirme du reste: « Ce n'est pas seulement parce
qu'il prolonge une hiérophanie ou qu'il s'y sub.1titue, que le symbo~e S. Je ne méconnais pas la valeur d'orientation d'une clas~itl­
est tmportant; c'est [... ] surtout parce que, à l'occasion, i! est cation, mais je la restreins précisément aux limites d'une onen-
lui-même une hiérophanie » [éd. utilisée : 2" éd. revue et corrigée, tation générale, qui devra être suivie d'une vraie recherche hts-
Payot, Paris, 1964, pp. 374-375 - N.d.T.]. torico-religieuse. Dans !e cas qui nous occupe, j'estime clone
Le passage du symbole à la hiérophanie, ou plus précisément licite d'employer !e terme technique "hiérogamie" pour désig~er
de Drower à Eliade, a ici pour seu! but de rapporter l'ensemble sommairement une réalité qui pcut se présenter, dans !e domame
à un moment historiquement situé des études historico-reli- sexuel, comme union d'un homme et d'une femme, et, dans le
gieuses. En l'occurrence, remonter à ce moment justifie !e fait domaine de la potabilité, comme mélange de vin et d'eau. Mais
que, pour expliquer l'"eau dans le vin", Drower a fait appel au je me demande ensuite : quel rapport avait cette "~iérogami~"
nouvel an babylonien et à la hiérogamie. En ce qui concerne !e avec le Concile qui a prescrit d'ajouter de l'eau au vm euchans-
nouvel an babylonien, Drower est partie dans la direction que tique? . . .
l'histoire des religions de l'époque lui indiquait : chercher les Voulu par le pape Martin V, ce Concile projetatt de reumtler
origines reculées de la réalité religieuse actuelle. Plus ces origines les catholiques romains avec les chrétiens arméniens, syriens,
étaiem reculées, plus elles devenaient signitlcativement impor- maronitcs, chaldéens et jacobites. Cette réunitlcation ne pouvatt
tantes ; or, une thése historiquement acceptable veur que la être obtenue qu'cn mettant fin aux désaccords christologiques
culturc mésopotamienne constitue le moment le plus reculé de qui déchiraient !e corps chrétien. Le probléme historico-reli-
92 La perspective historico-religieuse De l'eau dans !c vin 93

g1cux (et non ~\ m bolic]UC) concerne dunc lc possiblc rappon tl,·n. entre les noces, le \·in ct l'eau. l\e serait-cc que pour la
entre l'union sexucllc (t~\Tntucllcment représcntée par l"'cau r.ll~' 111 ~uivante : quand lc Christ manifesta pour la premiérc fois
dans lc vin") et la nature du C:hrist (le thémc chri~tologique ~, ~ pnuvoirs di,·ins, i] !c tlt à l'occasion de norc.1 ct cn changeam
discurt' lors de cc Concile). Les choses ainsi posécs, il dcvienr I' cn !'ill. Il s'a2;it d'unc contigütté qui se précise en un couple
inréressant de rappcler que mille ans avant le Concile de Flo- ,r, 1ppusés : mas~ulin/ féminin pour les noces, \·i n/ eau pour la
rencc l'union sexuclle, cerres sanctifiée par !e rire nuptial chré- h< 11 sson. En conscrYant cet ordre pour les couplcs d'opposés,
rien, aYair éré adoptée commc figure propre à représcnter une 11 , 1us trcmvons d'un côté le vin ct la masculinité, de l'aurre l'cau
thêsc christologique. Théodore, éYêque de ~Iopsuesria (acruelle cr la féminiré. Cet orclre idéal a une bonne base hisrorico-compa-
Misis, cn Turquie) l'a fait: pour lui, il v a dans !e Chrisr une r:ttin·. Nous en avons fourni un cxcmple au paragraphe 2, à
union (.r)'nàpbeia) du divin ct de l'humain, union comparablc à propos eles 1\farind-anim de la :t\:ouvellc-Guinée, chez qui l'uati,
celle de l'homme er de la femme qui par le maria<>e clevicnnent Jcur boisson enivrante (fcstive er supedlue, comme le vin chez
selem l'Í~criture (Mt 19,5-6) <<une s'eule chair ».~[,ais c'est ici, nom), était réservée aux seuls hommes. Plus prés de nous (dans
pour nc pas risquer de raconter eles histoires à la maniêre de !'espace et non dans !c remps), ii faut rappeler lc cas de la Romc
DrO\ver, au lieu de faire de l'hisroirc, qu'il faut s'accorder un amigue, ou une d1sposition attribuéc à Numa inrcrdisait aux
instant de réflexion. femmcs de boirc du vin. On pourrait multiplier les exemples à
Si !e mariage aussi bien que !e Yin coupé d'eau pcuvent plaisir, mais avec que] résultat ?
donner l'idée de ce qu'un symbolistc appellerair la coincidentia Le fait rcligieux ne doir pas être cherché dans l'union sexuelle
oppo.ritomm, à condition qu 'ii ait déjà résisté à la tentation d'une ou le mariage, ni dans l'cau mêlée au \·in, ni dans l'attriburion
explicarion en rcrmcs de fécondiré-fcrtiliré, ii n'est pas dit que de la féminiré à l'cau et de la masculiniré au \·in; il doit êrre
l"'eau dans !e Yin" signific la "hiérogamie". Si nous adoprons chcrché dans les termes srricrs du Concile de Florence, ou l'on
l'une et l'aurre pour lcur foncrion symbolique, nous ne pouvons a cru pouvoir réglementer lc rire eucharistique que le Concile
pas prérendre pour autant qu'elles sonr toralement interchan- Vatican II a appclé "source et apogée de toute l'énngélisarion".
geables, qu'un symbole signifie l'autre symbole, même quand
tous deux renvoient à une mêmc réaliré. D'aillcurs la "hiéro- 6. Au Concile de Florcnce, en cctte occasion spécifique,
gamie", une fois transféréc d'un contextc culrurel non chrétien l"'cau dans lc Yin" de,·ient un symbole religieux (chrétien), mais
à un rite chrétien, n'est rien d'autre qu'un srmbole, qui plus est non à jamais. ,\vant cc Concile, cc n'était qu'une façon de
pas même un svmbolc agissant dans le contexte chréricn, mais déguster !e vin, aprés ce Concile cc sera un élémenr rituel de
uniqucment dans la constmcrion de Drmvcr, qui a transformé l'cucharistie, une norme liturgique et rien de plus. Ce Concile
en svmbole l'évcntucl rire mésopotamien (étant admis qu'il ait Youlait réunir toure la chrérienté sous lc signe de la nature simul-
cxisté sous certe forme ; mais ceei est une autre question). tanémcnt humainc et divine du Christ. Or ce "signe" dcvait
Je ne dis pas que la réduction dcs "noces sacrécs" à un svm- <cxprimer dans !e rire, plus que dans un acre de foi individuei.
bole est un actc arbitraire, je dis que l'arbirraire de Dro~ver II dcYait s'exprimcr dans une acrion collccti\·e, clans une "assem-
commcnce et tlnit quand le symbolc même esr pris comme blée" : la messe, précisémcnt.
sú.:nifié et non comme si!!nifiant ' cc qui a concluir cet aurcur à
(._} (._-:' .\u sujet de la possibiliré de rraduire !e mélange d'humain et
aftlrmer de t~tçon crrunéc que le rire cucharistiquc signifie !e rire de diYin au mown du mélange d'eau et de \·in, nous nous
. '
hiérogamique mésopotamien. Cela éranr dit, j'admers bien sommcs dcmandé plm haut que] bur a\·air le fait de répétcr, en
volonticrs une ccrraine conriguúé, au niveau symbolique er chré- coupant !c vin d'eau, cc qui était déjà cxprimé par l'association
De l'eau dans !e vm 95
94 La perspective historico-religieuse

. pour la proclamation de laquellc il avair été com"OljUC.


du pain et du vin dans lc rire cuchari~tiyuc. A préscnt nous ~1l jl IL . . ~" .
rcpondons : le Concilc de I ;lorcncc nmlait confirmcr une thêse , \ ,rL·s lJUOl l'cau dans lc \'10 cesse d ctrc un symbolc et de\·tent
l
1 "111\Stcrc
' ,, , c ' cst-a-utre,
' ]' se lon 1e scns <.jue 1cs "\ nc1ens
. 1
uon-
c~1ri.st:llogiyue, ct po.ur la contirmcr il jugca opponun qu'on la 111
'1 cnt ;Í cc terme, un rite initiatique capable de réaliscr une
rcpetat dans la consccration du vin. Le détail de la représema- 11
;l, rncip;ttion mystique ú l'altérité divinc. Ccst pourquoi l'offi-
non ntuelle pourra pcut-êtrc nous donncr une idée des inten- 1

tior:s ct de la façon de procédcr de cc~ péres conciliaircs.


c~:ttlt dit: « _\u mm-en de ce !!l)'Jifrium de l'eau et du \'10, accordc-
. \la différencc de la transsubstantiation de l"'cau dans lc \"Ín" n< >US de participer de la di,·inité de Jésus-Christ, lui qui a daigné
la transsubstantiation du pain cr du ,-in aLh-ient séparémcnt, a~ ,L f;tirc participam de notrc humaniré. »

\\·ant le Concile de Florence, le \'Ín coupé d'cau n'était


moyen de deux acres différcnts de consécration. Cette sépara-
tton pom"ait idéologiLjuemcnt rcm·m-cr à la nécessité de distin- qu\me boisson, non un symbole; l'adjonction d'eau ne dépen-
guer Jans lc Christ une nature hL;maine, représentée par le Lbit que d'une maniêrc traditionnclle de boire lc vin. De toutc
pam~corps, de la nature di,·ine, représentée par le vin-sang, à
façon, rcl deHait être lc point de départ quand on se lance à la
sa\·otr Jans les termes J'unc ph,·siologie traditionnelle qui faisait rccherche historique d'un '\n·ant" qui n'est pas néccssairement
r··originel" .. \insi oricntée, ce serait une recherche positivistc,
du sang le sicge de la force vitalc ou de l'âme (par exemple de
car clle concerncrait lcs systémes de ,-inification, les différences
la nejf.<:b des Hébreux). C ne tclle interprétation aurait donné
raison à ceux qui soutenaient qu'il fallait distinguer dans !e Christ régionales et temporelles entre ccs Jifférents systémes, et, par
conséyuent, entre les Jifférentes façons de boirc le Yin. ~fais cc
une nature charnelle humaine et une nature spirituelle di\"Íne,
nc serait pas une recherche positiviste à la maniére anciennc,
comme si celle-ci a\"ait pris en lui la place yuc le sang-âme a
<.juand on réduisait chayue production culturelle à cerrains realia
ch~z 1~ commun des mortcls. Or une idée de ce genre aft1eure
,Kloptés comme cause non causée (et peu importe la qualité de
preoser_ne~t, ~e plusieurs façons, dans la christologie monophY-
la cause: psvchique-spirituelle ou physiquc-matérielle). Ce nc
s't~~ .qut reurussatt les diverses communautés orientales que
semit pas une rechcrche à l'ancienne, parce qu'clle ne serYirait
1 Eglise romame entendalt ramener à ellc (et à sa propre chris-
pas à relier un apres à un a\·ant, dans un rapport d'efferl cause,
tologte) par le biais du Concile de Florcnce, conçu dans lc but
de rétablir l'unité du corps chréticn. C:e fut ainsi que ce Concile, mais bien à Jistinguer entre un a\·ant et un aprés le Concile de
mettant pour ainsi dire de côté la christologie théori<.lue, quasi- 1;lurence.
.\nnt cclui-ci, l'usagc liturgique d'une façon profane de boirc
m~nt abando.nnée à une activité théologique extraconciliairc,
lc ,-in cn y ajoutant de l'eau pom·ait nc réclamer aucune justifi-
prctcndtt att.emdre son but par une christologie pratique, acti,·e
cati(m ou.bicn être justifié de n'irnporte quelle façon, mais indé-
ct non pensec: quelques gouttcs d'eau dans le \"in eucharistique
pendamment de la thésc chrisrologil]ue que !e Concilc a insérée
expnmcratent mteux que des mots la nature indissolublcmcnt
humaine et divine du Sam-eur. dans la liturgic catholique. Par exemplc : lc vin cucharistiljue est
En prescrivant le mélangc d'cau et de ,-in, lc Concile de Flo- lc sanl!; du Christ; mais quand au Christ crucifié « l'un des sol-
rcncc a éliminé l'opposition entre néccssaire-immancnt --et dats, ~!c sa lance. J ... J pcrça le dJté », il « sortir aussittlt du sang
supertlu-transcendant, entre humain ct di,·in, entre l'hommc et ct de l'cau >> (ln 19,34), et non du sang uniyuement. Par consé-
Dieu. II s'est orienté dans le sens de la quêtc chréticnne du llucnt, pour rcproduire dans lc rire sacrificiel de la messe lc
supertlu-transcendant (la "soif" chrériennc de Dieu), en impo- sacrifice du Crucifié. i! est justitiablc qu'on ajoute un peu d'cau
sant dans le nte cucharisti<.Jue, Li sunour oú certe quêtc trom·ait au ,-in-sang du Christ.
donc son objet (et la "soif' sa "boisson"), la these christolo-
v
Christologie et salut

1. "\:ous avon s dit en commençant et nous redisons volon-


tiers que toute "consrruction" chrérienne repose sur lc salut
éterncl. ~f a intt:nant cependant, à la suite de la thése dé\·cloppée
au chapitre précédent, il com·ient de s'intcrroger sur le rappon À -

de la chrisrologie avec le salut érernel ainsi que, en second lieu,


sur ]e rapport des concilcs avec la christologie et la foi .
Jc n 'en tcnds pas parler de la chri srologic dans !'abstrair, c'csr-· -
à-dire en tant yu'elk participe de la théologie dogmatigue.
Comme hi sroricn des rcligions, je consiclt~re plutôt un fait his-
toriquc susceptiblc d'être daré : la christologic qui nait au
! \ '' siécle. qui se prolonge pendam deux siécles et <-JUi s'arrêre
là. E lle s'arréte, pourri o m-nous dirc , pour avoir exploré à fond
toutes lcs possibles solutions du problCme concernant la nature
du Christ. Ou bien l'on pcut dirc qu'elle prcnd fin a\·cc la vic-
toire histori<-jue d'unc solutio n maj oritain:, celle qui ne niait ni
n\ménuait la di\·iniré du SaU\·eur. ~lêmc si les cfft:ts de la crist:
christologique de cette époque se firent encore sentir longtemps
aprcs, lc fait est <-JUC la chréticnré se coul a dans une forme hi s-
torique ou l'uniré ecclésiastique et docrrinale fut touiours de
ca r:1crerc majoritaire, clone roujours suiette à eles fracrionne-
nwnrs minoritaires (hérésies, schismes).
Le modele, peut-on dire, se srructura en fonction des éYéne-
mems du I\'' siécle: hérésie d'.\rius, crise christologigue,
C mcilc de ~icéc cn 325, premier concile cecuménique, qui ayait
I

_1._ .J
98 La perspective historico-religieuse Christo/ogie et salut 99

pour but de fixer lc dogme christologique et qui le fixa à la ,k ce qui, po ur !ui, devait être un point ferm e ct inc:iscurablc:
ma;orité ; schisme subséquent de la minorité arienne. Pour ,, csr chréticn précisément et un.iquemcnt parce qu on rccon-
11
comprendre lc modde dont nous parlons, il fa ut éclaircir plu- un seu! Dieu et son essence, et non en fonction de la
t \.ti r

sicurs points. Premit~ rcmcnt : je distingue entre hérésie d'"\rius rnkmption et du salut éternel. On voit bien que c'était un point
et crise christologique, et ce parce que Arius n'entcndait pas 1
,:rme qui dénarurait le christianisme. II n'est do nc pas étonnant
fai re de la christologie ; je ,·eux dire que sa préoccupati on cen- que le chri stianisme ait défendu son i~enti té, pour tini~ par
trale n'était pas tant la définition du Christ que la définition de c< )ndamner la these arienne, po urtant theologJquement :rrepro-
Dieu ; la crise christo logique qui sui,·it, et qui l'impliqua, doit ( hable et solidement fondée sur des passages de l'Ecriture
être regardée comme la recherche d 'une identité chrétienne au s ,únte .
travers de l'identité du Rédempteur, qui avait été remise en cause La conception abstraite d'un Dieu "essentiel" et non "fonc-
par la formule arienne visam à démo ntrer la transcendance et ri onnel" co nduisait à faire abstraction également de la perspec-
l'unicité absolues de Dieu. D e uxit~mem e nt : il y avait déjà eu des tive de la rédemption, donc aussi du Rédempteur lui-même.
schismes, mais ils n'avaient pas eu un réel fondement doctrinal; Cest en effet ce que fit Arius en niant la divinité du Christ, sans
ii s'était agi plutôt de rébellions contre l'auto rité ecclésiastique, !!;Uére se soucier de sa définitio n, pourvu qu'on nele considérât
de dissidences locales avec un rayon d'action limité. Troisieme- point comme consubstantiel à Dieu. J\lais ce qui i.mportait à
ment : les sens origineis d"'hérésie" et de "dogme" étaient .\rius ne co"incidait pas avec ce qui importait au chnsnamsme;
presque équivalents, l'un désignant !e " choix" (entre des opi- en ce sens, j'estime éclairante l'opposition entre l'intérêt "cos-
nions différentes) et l'autre l"'opinion" Oe choix) ; ensui te, les mologique" d'Arius et l'intérêt " so tériologique" de la religi on
auteurs chrétiens commencerent à entendre par hérésie l'expres- chrétienne, opposition plusieurs fois formulée par les cher-
sion d'une opinion doctrinale personnelle en opposition à la cheurs. La définitio n arienne de Dieu ne co nstituait un pro-
doctrine commune accréditée; mais ce fut avec le Concilc de bleme qu'en raison d'une corrélative définiti on du Sauveur. __ç'est
='Jicée que l'hérésie acquit sa signification actuelle par oppositio~ ainsi que naouit la christologie comme répons e au défi théolo -
au dogme, lorsqu'on voulut définir l'identité chrétiennc avec, gique d'Ariu; ; et sur le ter~ain christologique, ou il fut obligé
précisémem, le dogme, donc avec l"'opinion" exprimée par la el e livrer bataille, l'arianisme succomba.
communauté des croyants au moyen des évêques qui les repré-
sentaient. 2. Tout commencerait clo ne au IV' siécle? Je ne dis pas cela,
Pour ramener au theme de l'identité chrétienne les faits déter- étant donné que de tout fait historique on peut touj ours trouve r
minants du IV" sieclc, il faut se référer à ce que nous avons dit les prémices ; or, dans le cas qui nous occupe, nous n'avons que
plus haut (chapitre III, paragraphe 2) : o n est chrétien no n parce !'embarras du cho ix pour tro uver les prémices de la fo rmul e
qu'on croit que Dieu existe et a créé le monde, on l'est parce <lrienne et de la christologie. Mais l'attention excessi,·e aux pré-
qu'on croit en l'immo rtalité de l'âme et en sa destinée outre- miccs risque de nous faire perdre de vue que c'est préciséme.nt
tombe, interprétée comme récompense ou châtiment de la part au IV'. siecle, avec l'édit de Constanti n, que nait un nouz,.eau chns-
de ce Dieu. J'admets aisément que cette formul e, bien que cor- rianisme, qui organi se dans une strucrure nouzdle les. prémices
recte d'un point de vue historico-religieux, ne pourra jamais être préconstantiniennes. C'est au IV' siecle qu e le chnsnamsme
acceptée par un th éologien . .Mais Arius no n plus ne l'a pas ~le\·ient une re/ioio lecita et pose sa candidature au statut de reli-
acceptée . .\rius n'a pas accepté passi,·ement la réauté chrétienne gion impériale. 'c) r ceei exigeait une transition difficile du régime
détinissable par notre formul e. II l'a du moins discutée, à partir des églises Jocales, qui avait été jusque-là celui du chris tianisme,
100 La perspective historico-rc/igieuse Christologie et salut 101

au régimc d'une l~glise qui dc\~ait être universellc ("catholic1uc") c• ,111 mw1C), leque] pom~ait toutefois trouver crédit, ou du moins
ct romamc, commc uni,-crsel ct romain était I'Empire. :c\fais cet IC
. t.LI"C
- •
dans une autre églisc
c
jlareillcmcnt chrétiennc cn droit et
Fmpire était-il encorc naiment univcrscl ct romain ? De fait, i! ,
11
Cela était arri,-é à ( )rigcnc, !e prcmier thé·ologicn chré·-
t:,1it.
ne l'était plus : il s'était divis(· cn deux tronçons dont l'un seu- 11, 11 , c ui, cxpulsé de l'église d'~\le'>;andric, fut accucilli par l'ég!Jse
1
lement était romain, tandis que l'autrc érait grcc ; te! est !e ,k c:t.-sarée; et cela étair arri,,é à ~\rius lui-mi:,mc, égalcmcnt
modele dichotomiquc (la tini ré/ grécité) que l'organisation ecclé- n cré· par .\lexanclrie ct accepté à Césaréc. ~Iais aprt.'s lc Concile
1

siastique patTint au micux à incarner dans sa tentative de mani- tk '\; icéc, ce passage d'une église à l'autre ne fut plus admis, car
fcstcr un corps chrétien unitaire. Mais en dehors de la carence ii ~ '< lpposait à l'unité doctrinale et disciplinairc wmlue par
clu mode-le impérial, lcs facteurs qui faisaient obstacle à l'édifi- ( ~< Jmtantin. En cffet, lc dispositif conciliairc nc se contentai r
cation d'une Eglise ''romaine" et "universelle" étaient surtour pa~ de condamner l'arianisme, mais, grâcc à des canons disci-
des facteurs inhérents au christianisme lui-même. plinaires appropriés, interdisait que la condamnation d'unc église
.\u début du IV' siéclc, les régions lcs plus christianisées fút rendue inopérante par une autrc église.
étaient les anciens royaumcs hellénistiques. donc dcs territoires Le passagc de l'échelle régionale à l'échelle cecuménique, donc
grecs par la langue et la culture. Le christianisme était zrec : le dcs conciles ou svnodcs locaux au Concile de Nicée, fit faire
l\:ouveau Testament a été écrit en 0crrec '::-. . PTecque fut la r'remiére également à l'hérésie, quelle qu'elle fut, un grand "saut quali-
traduction de 1'/\.ncien Testament ; et /\1exandrie et Antioche ratif'. l\:ous pourrions qualifier cc saut de négatif, l'hérésie pas-
les capitales hellénistiques, furem les premiers grands foyers
' sam du statut d'"opinion pcrsonncJle" à cclui d'"opinion anti-
culturels de la chrétienté. l\fême l'adjectif qui denit désigner chrc'tiennc" ; mais il fut aussi positif si nous songeons à la
l'unin~rsalité, à savoir katbo!iko.r, est grec ; on faisait de la théo- notoriété que lui conférait une assembléc mondiale. C'est ce
logie en employant le langage hérité de la philosopbie grecque ; '"saur qualitatif" qui, en un certain sens, fit d'un simple prêtrc,
on parlai r d' o11.ria, d' brpo.r!o.ri.r, etc., quand en latin les termes cor- \rius, le vrai protagoniste de l'histoire chrétienne du IV' siecle;
respondants manquaient et que, pour ou.rio et bypo.rta.riJ, on ou bien qui en fir le héros négatif, l'antagoniste, toutefois néces-
employait un seu] et mêmc terme : mbJ!antia (!e rerme rHentia saire pour que le héros positif, le protagoniste, à savoir
pour traduire ONJia ne fut forgé que plus tard). C:onstantin, put manifester sa juridiction dans le domaine de la
Quant à l'universaliré, c'était une exigence de Constantin plus chrétienté alors qu'il n'était ni évê'que, ni prêtre, ni théologien,
qu'une aspiration du régm1e ecclésiastique chréticn ; or ni même baptisé. Les rapports personnels du protagoniste avec
Constantin n'était même pas chrétien (ii ne fut baptisé qu'à Ll!ltagoniste révClent d'ailleurs une surprenante absence d'hos-
l'article de la morr). Dans la pratique, tout siége épiscopal impor- riliré : Constantin respectait la pcrsonnalité cL\rius, bicn que son
tam érait une église à part, méme si, pour dcs questions de Concilc l'cút condamné; il en favorisa de plusieurs façons (y
caractere doctrinal et jusqu'à l'époquc constantimennc, cet orga- C<Jmpris en frappant dcs anti-aricns insignes) la réhabilitation,
nisation put s'avérer satisfaisante. Il existait des controverses l't à la tin ordonna à l'évéque de Constantinople dele réadmettre

aussi bien théologiques que tcrritoriales, mais cllcs étaient géné- '< Jlcnncllcment dans la communauté ecclésiastique. Ce fut nai-
ralemcnt résolues sans clamcurs excessives ; pour arrang~r les nwm le dernier acre : .\rius mourut <1 la n:ille de la cérémonie
choses, un concile régional suftisait : en ce qui concernait la u Consrantin l'annéc suivante, en 33...,.
doctrine, ii acccptait ou rejetair une these théologique, pour J'ai comparé .\rius et Origéne, mais non dans !e bur de décou-
ensuite expulser évcntuellement lc porteur d'unc these jugée \ rir, comme on fait d'habitude, dans la théologie d'Origene les
bérétique (c'est-à-dire "pcrsonnellc" et contraíre à l'opinion prémices de la théologie d'~\rius. Je voulais sculement souligner
102 La perspective historico-re!igieuse ~
I Christologie ct salttt 103

cc lJUC l'instirurion du concilc cecumeniquc s1gnitla dans l'his- L']'L·rccs", pour lcsqucllcs la philosophic nc dispusait pas dcs
roire du christianisme .. \une ép<Kjue oú cerre institution n'avait ,, 1rumcnts logicJucs adequars. 1-.n sommc, lcs ··beatitudes cspe-
11
pas cncorc ett' imroduite, ( )rigéne pu r exercer sa théologie rLL~ .. echappaient ~1 la rcchcrchc speculati\·c; ii y a\·air plus:
pourram declart-e hérériquc par l.'église d'.\lcxandrie, cn se rra~s~ L11L ~ rlcr!lmil \. eduppcr, du moins si l'on s 'cn rcnair à l'aftlrma-
feram simplcmcm cl'(~g,·prc cn Pakstine (ii mourut d'ailkurs cn ,11 de sainr Paul, sclon latjw:lk, rclati\Tmcnt aux "choscs espe-
martvr, non cn hérésiarquc), tam ct s1 bicn qu'on pcut lc consi- re L~··, Lt foi dn·ait prendre la placc de la demonsrrarion.
dercr commc lc fondatcur de la rhéologic grccquc, non cn oppo- l.c Dicu repondant parfaitcmcnt à la tlnalite du salut eternei,
Sltion Ú cc qui sera cnsuite I'Eglisc grecquc schismatiquc, mais c·Lsr lésus-C:hrist. Ccst pour<.juoi l'affirmation de la divinite du
c\·entucllcment par opposition au fondatcur de la theologie :-:..lll\·~·ur ctait Ct dcmcurc un point fcrmc, ina!ienablc, de Ja pro-
!atine, saint . \ugustin, l)LÚ consritucra lc fondement de ]'f~glise fLs~ion de foi chreticnnc. \fais, cn tant que Dicu, Jesus-Christ
catholique romaine. Cependant, une fois l'institution du co~cile ckH·nair objct de theolugic : d'oú la naissancc de la christologic.
cecuménique adoptéc, ( )rigéne nc fut pas non plus eparp:né, 1.llc n~l<.Juit commc une philosophie incertaine, contradictoirc,
puisqu'il cut I'honneur d'une condamnarion posrhumc: ses .unbiguc, à mi-chcmin entre théologie et anthropologic. C'etait
théses furem condamnées par !e Ilc Concile de Constaminople une philosophic qui rdletait la doublc nature (et la contradiction
l]Lti se rim en .J.J3, soit pas moins de deux siécles aprés sa mort. , 1u plan spéculatif) du Christ, lccjucl denit être Dieu ct homme
Bien é\·idemment, la solurion pour un christianisme <.jui voulait •1 la fo1s. Cétait une philosophie incapable de démontrer la
être ''grec" ct non ''latin" passair par l'abolition de l'institution d< >uble nature du Christ que la foi posait commc une realité
conc1liaire cecumeni<.jue : cc qui se produisit preosémcnt Iorsque l!ldispensablc au salut éterncl ; une philosophie qui, pour rcstcr
l'Eglisc orthodoxe _L,>recque se sépara de l'~~glise catholique cn accord avcc les axiomcs qui la gouvcrnaient, était contrainte
roma1nc. de nier soit la réalite humainc, soit la réalité divine du Christ,
s~tuf ú rccourir à dcs compromis oú lc dilemmc s'estompait dans
3. Des contrm·erses théolog1ques - celles améneures au Lt formule arbirraire d'unc bumanite supra-humainc du Cbrist
I\' siecle, la comrovcrse fondamemale du IV' sit·clc, cellcs pos- <>li bien de sa scmi-divinite par rapporr ú cclle, imégrale, de Di eu.
térieures -, l'historicn des religions retire une impression de Dcs !c I" sicclc on commença ú discuter sur la nature du
malaise : une impression prm·oquee par une culture qui, pour ( hrist, mais plus pour défcndre !c monothéismc hébreu qu'cn
dc\Tnir chretiennc, doit renoncer ú une oricmation philoso- Llh<>!1 d'cxigenccs de caractcrc philosophique: c'etait une qucs-
phiquc cn vigueur ct adoptcr une attitudc fideistc, clk aussi cn tH m <.jui conccrnait plus la composantc juivc du christianisme
,·i.L,'Ltcur clepuis dcs sicclcs desormais cr pourrant encorc appa- 'Jue sa composante grecque ou hcllenisee. La naic chnsrolog1:,
rcmmcnt irreclucriblc ú la pure speculation. Banalcmcnt, nous Lt christologie theologiquc ou philosophitjucmcnt grccque, natt
pourrions parkr du malaisc produit par l'affrontement de la .tu III sicclc aYcc Origcnc, cr cc n'cst qu'au siéclc sui,·ant qu'clle
raison ct de la foi. \fais les choses sonr plus compkxcs. 'c presente comme un elémenr d'unc importance ,·italc pour le
Dans notrc cas, !c malaisc ,·icnr de l'opposition entre la 'hnstianismc. Cclui-ci cn cffet, pour êtrc acccpte par I'Lmp1:e,
conccption de Dicu ú laquclk la philosophic traditionncllc pou- dl'\ ait se donncr une idenrite officicllc ct non contro\Trsec.
\·ait donncr son accorcl, et la conccpnon chreticnne d'un Dicu '\< >us pounms a\·oir l'imprcssion que lcs subtilcs disputes chris-
répondant ú la tlnalite dcs "beatitudes esperécs". Ce c1ui recla- r' )]( >t2)LJUCS ne dc\·aicnt pas ctrc si "\·i tales" que cela pour, un
mait lc rcnonccmenr it une onenrarion philosophique, ce n'etait ,-hnsrianlsmc cnrcndu cumme phenomcnc de masse (qUI eralt
pas la foi dans !'abstrair, c'etait la foi concrctc cn lcs "beatitudes 'i'aiiicurs !e seu! christianismc imércssanr I' I :mpirc). Ccrtains hls-
104 La per.lpcctÍl'e lzistorico-rcligieuse Christologie ct salut 105

tuncns se sonr d'ailleurs cxprimés dans ce scns, c'est-:1-dire ,


11
re: « ... et en un seu! Scigncur .Jésus-Christ, lc hls de Dieu,
plutôt supcrficicllement, se cunrcnrant clu naisemblablc, sans !li ,lu PL·rc comme Fils uniquc, c'cst-à-dirc n(· de Dieu, Lumiére
approfondir les r(·alités cl'une époquc si éloignée cr si différeme !1l'l' \._·lc· !·1
~ • l umiére , nai
' Dieu né du nai Dicu,' cngcndré non pas
<.'

de la nôtre. Opposéc cst l'opinion de \f. Simonctti, qui soutiem I I l


.l·.
.
consub5tanticl
'
au Pêrc ». Par là, si lc Sn11bolc
.
de ~icée
qu 'à cettc époquc « les qucstions de caracrére doctrinal étaicm ,, lll\ ~út laisser planer un clout<.:: sur lc monothéisme chrétien (aux

resscnries, et méme cxcessivemcnt, au ni\·eau populairc aussi » ~L li~ dcs juifs et eles philosophes : mais les premiers ne comp-
(Lü rriJi emana mi lf .rcmlú, Rome, 107=), p. 354). Pour le démon- 1 11 ent pas et lcs seconcb dn-aient précisémcnt être mis hors jeu

trer, il allégue un passagc des Smmm.r de Grégoire de ?\ysse (PG ]W ]c Concile), ii ne laissait planer aucun dou~e, en _1-cv~nc9e,
46, 537, ''Sur la diviniré du I~ils er de l'Esprit Saint") : « Tous ~ur la di\·inité du Rédempteur. Cest pourquo1ll exphqualt'hls-
lcs licux de la ville som remplis de tels propus, lcs ruelles, les roriqucmcnt (et non philmophiquement) lcs termcs de la
carrcfours, les places, lcs avenues. Ce sont ceux eles marchands R(·clcmption : « ... pour nous lcs hommcs et notre salut, [Il] est
de \·(·tements, eles changeurs, eles épiciers. Si tu demandes au dcsccndu aux enfers et a pris chair, s'est fait homme, a soutien
changeur lc cours d'une monnaie, il répond par une dissertation cr csr ressuscité le troisiêmc jour, est momé aux cicux, d'ou ii
sur l'cngendré et l'inengenclré. Si tu te rcnseigncs sur la qualité \·ic:ndra juger lcs vivants et lcs morts ». Aux vérités philosophi-
et le prix du pain, le boulangcr répond : "L<.:: Pêre est plus granel ques, qui a\·aient donné naissance à la comroverse christolo-
et le Fils lui cst soumis." Quancl tu demandes aux therme~ si !e 2:ique, s'opposcrent eles vérités d'ordrc historicjue. L'historicité
bain est prêt, le gérant cléclare que lc Fils est issu du néant. Je du Christ, aussi bien célestc (celle qui le faisait ''cngcndré par
ne sais de que] nom il faut nommer ce mal, de la frénésie ~m ]c Pérc") que terrestre ("Il <.::st desccndu aux enfers et a pris
de la ragc, ou cncorc une forme d'épickmie qui boulenTse lcs chair, etc.") pom-ait constituer une valcur négativc sek)l1 le juge-
esprits >> [cité in Jean Delumeau, De.r rd(i!/on.r ct dc.r !wmme.r, Des- ment du pl1ilosophc. Quand cela se produisait, le philosophe
ckc de Brouwcr, Paris, 1907, p. CJB - :\; .d.T.l. érait condamné par l'É~glise catholique et apostolique, comme le
La christologic connut une naissance difficilc : toute réponse prénmlit le Symbole de 1\:icéc.
philosophique au m:·stérc de la nature du Christ s<.:: révélait ines- Cclui-ci prévoyait la condamnation de « ceux qui affirme~t ,:
senticlle, ou carrément nocive à la foi cn lcs "béatirucles espé- il \' a cu un temps ou II n'existait pas, ct : a\-ant d'ayoir ete
rées". D'autrc part, il fallait bien tromTr un licn entre la nature u1~cndré II n'existait pas ». II lcs condamnait non pour la pro-
clu Sam·eur et la nature du salut. Si l'on n'y parvcnait pas avec pc;sition en soi, mais parce qu'ils s'en sen·aient pour démo~trer
la spéculation, on lc trom·erait par une décision, l'action philo- que Jésus n'était pas Dicu, puisque !ui faisait défaut cette "eter-
sophic]ue cédant la place à une action politique. C'était à cela nit(:" qui dét1nissait, pour la théologi<.:: grccquc, l'esscn~c (01m~!,
que denit sen·ir, ct que scn·ir, le Concilc de l\:icee. II décrét; de Dicu. Lc concept philosuphique traditionnd d"·crermtc
une nature du Christ ct affirma Cju'clle n'était plus discutable. Il e~primair une altérité absolue par rapport au temps histonque
lc t1r dans les tcrmcs qui parurent lcs plus appropriés pour sou- íau fond, c'était l'"étre" que Parménide anit emcigné à opposer
hgncr le rapport entre un Rt"demptcur transcendam le temps au ''dcn~nir"). \!ais s'il pouvait sen·ir à fair<.:: de la théolog1e, 1l
comme !e transcende lc Dieu d<.::s théologi<.::ns, et la Rédemption ne scn'air ~rc1ére à faire de la sotériologi<.:: : à cctt<.:: tln, ce qu1 etan
qu1 permettalt de transcender la condition humaine. ni:ccssairc,c'était un Dieu desc<.::ndu dam l'histoir<.:: pour, préci-
« "\:ous crmons en un seu] Dieu, le Pére tout-puissant, créa- sémcnr. sam·er de l'histoire, en conférant ]"'éternité" (sans t1n et
teur de toutes choses », dit le Svmbol<.:: de ?\:ict·c, réaffirmant pourtam a\·<.::c un commcncement) au salut. Ou bien k philo-
ainsi que le christianismc est un~ re!igion munothéistc. \!ais il sophe s'aclaptait à ccttc "ércrnité", ou bien il s<.:: mettait hors ele
106 La perspective historico-religieuse Christologie et salut 107

l'f,~glise en insistam sur une norion abstraíre de l"'éternité" qui, ,1· \dam a\·ait eu des conséquenccs pour ,\dam lui-mêmc, non
pnur être tdle, ne de\'a it :n,oir ni commencement ni fin .
I" >Ur l'humanitt' posréricure ; par consC::qucm, sa ~s péché <l
"\prcs tout, si la chute dam la condirion humaine, ou dans ·tchercr il n\·. avait pas cu de rcdempti o n, donc tl n y a\·:ut pas
I.
l'histoire, anit pour origine un é\'énemenr (k péché d'. \dam, L'Ll d'action divine de pardon gratit!am. Lc salut pélagicn est un
chassé à cause de cela de l' l·:dcn), la rédcmpriun, elle aussi, de\'::tit ~ , tlur t]ui sam·e de l'histoirc ; ct c'esr un salut que l'on obtienr
a\'oir une dimcnsion historique et, a\'CC la rédemptio~, lc cn imitam l'cxcmple de J~sus ct en suivant son enseigncment.
Rédempteur égalcmcnt de\'ait en an>ir une.
[)icu tún·ait p,as c~idans l'hisroire, mais a\'ait indiqué ;1l'hommc
un modele d'acrion. L'homme cst contrainr d 'agir dans l'his-
4. ,\ fême si la christologie était née pour remplir une fonc- roire, mais pcur se sam·er cn se réfugi ant dans !'ascese (tlui de
tion théologique, son rapport au salut nc pom'ait êtrc ignoré : fait csr une inaction, ou un rcnoncemcnr à routc action qui n'est
c'esr pourquoi l'on tenta de dé,-clo pper, de conccrr a\TC une pas une méditarion). Cc n 'c sr pas pour ricn que Pélage était un
christologie hérétique, une sotériologie tout aussi hérétique. Je moine, même s 'i] étair un moine apprécié dans le "monde". En
dis "hérétique", mais je pourrais dire tout aussi bien spéculative, rt:sumé, :\rius aurait n)Ulu un peuple chr~tien composé de phi-
intellectuellc, théorique, de toute façon étrangáe au Royaume losophes ; Pélagc, lui, l'aurait \'<mlu composé d'ascétes. Spécu-
des Cicux promis par .J ésus et attendu par la ~hrétienré. i"e fait lation ou bicn méditation : les hérésics finissaient par êtrc telles
est que la chrétienté dcm andait que toute spéculation parte du non par elles-mêmes, mais parce qu'elles heurtaient une réalité
Rovaume des Cieux pour arri\Tr à la nanm: du Christ et cnfin t]ui faisait du christianisme la religion de l'Empire et non un
à Dieu, alors que la philosophie Je,·ait nécessaircment procéder s\·sréme philosophique, encore moins une pratique ascérique.
cn sens inverse : Dieu tout d'abord, Príncipe suprême, puis le II ne s'agir pas d'une réalité, que nous dirions ''mondaine",
Christ qui connalt Dicu comme un fils connair son pére, enfin <lpparue au [\" siécle à la suite d'une ordonnance impériale ; il
ou évenruellement un salur susceptible d'être réduit à l'enseio·ne- <agir d'une réalité qui est apparue peu à peu de concert a\·ec le
;,
mcnt du Christ. l\[éconnaltre la divinité de Jésus, pour en fain: développemenr d'une organisation ecclésiastique. Or cellc-CI
un homme en qui non Dicu mais lc Logos se serait incarné, préci sément, alors même qu 'elle érait encore régio nale, prm·in-
cela re\·enait à dire: II ne nous a pas sam·és - n'étant pas Dieu, cialc, non encÕre impériale, a\·air en son temps rcjeté ce mélange
il ne !e pouvait pas -, mais il nous a enseigné à nous sam-cr. $a de philosophie cr d'ascétisme auquel nous donnons le nom plus
Passion n'a sen'i à ricn, elle a éré un é\~énement qu'on peur c>u moins comTntionnel de "gnose". Ellc l'avait rejcté en tant
<lttribuer à la méchanccté des hommcs et rien de plus ; cc qui ljue la gnose clle-même rejetait l'organisation ecclésiastiquc
doit sen·ir, c'est son cnseigncmcnt.
cc>mmc on rejette une réalité '"mondainc" obstruam la \'oie du
L'inutilité de la Passion, en rant tjue pur én~nement histo- salut cxtramondain. ~Tais peut-ctre faut-il préciser cn que! sens
rique, correspond exacrcment à la dé,·aluarion dcs tl_:!,a, des faits, h '~'.r.n(>Se pcut être rctrardée commc un mélangc de philosophic
~
par rapport au ~~~0.1, que des siccles de philosophie grecque
( ' l

cr d'ascétismc.
a\·aient produite dans la cultun: amit]ue. Par ailleurs, le refus Plus qu 'une ,·éritable philosophic, la gnose fut, en un certain
intdlectuel ou "logique" du " fait " comportait non sculemcm la scns, l'extrême tribur populairc paYé à la grande philosophie
d~\'aluarion de la Passion, mais aussi cellc de 1'~\,énement ori- !!;recc1ue d'époque classiquc: une cspccc de ,·énération de la
ginei auquel la Passion du Chrisr aurait du rcmédier : lc péché philosophie de la part de ccux qui n'étaient pas philosophes er
d' ,\dam. C'est cc que tirem Pélage ct les pélagiens un siécle lJUi perce\·aient les philosophes comme dcs m ages, lcs posses-
aprés . \rius. Le pélagianismc sourcnait en cffct que Ie péché scurs dcs secrets de l'uni\-crs (de la co nnaissance, de la .~nôJiJ

l
108 La perspective historico-religieuse Christologie et salut 109

précisément), donc capables d'indiquer la juste voie du salut. resprit. Les rcgles de cette ascese étaient dictées par des "mai-
.\pres tout, Socrate avait affirmé que celui qui "connait" ne peut rres" qui "savaient" et "révélaient", de même que le Christ-
pas "pécher" et fait, par conséquent, son salut. Logos, "maítre" prototypi(pe, "savait" et "avait révélé".
La gnose répartit le bien (salvateur) et !e mal (ce dont ii fallait
se sauver) en un svsteme dualiste (esprirlmatiere, Dieu/ monde) 5. ).;ous pouvons parlcr d'un christianisme qui devient tout
tiré de la spéculation t,rrecque (dualisme platonicien). Plus que d'abord''religion", puis "la religion de l'Empire", en s'affirmant
d'une dérÍ\'ation directe, on pourrait peut-être parler d'une déri- contre des mouYements et tendances de type philosophico-
vation indirecte, par la médiation du dualisme mazdéen, dom ascétigue, ou "mystériosophique" comme on dit parfois, parmi
les textes les plus tardifs, ou ii est question d'un monde spirituel lesquels et par analogie avec lesquels !e christianisme a fait ses
(menok) opposé à un monde matériel (~ele), se ressentem, selon premiers pas. Si la gnose désit,'ne suffisammcnt bien le pôle dont
de nombreux spécialistes, de l'influence platonicienne (monde le christianisme se détacha, saint Irénée, le granel antignostique,
des idées opposé au monde de la matiere). La gnose théorisait indique tout aussi bien le pôle vers leguei le christianisme
un processus de dégradation de Dieu au monde, mais aussi le s'orienta. Irénée conçoit "théologiquement" ce que nous avons
processus inverse, qui était d'ailleurs la voie du salut : du monde appelé "org~rus~tic;n ecclésiastique" par opposition à la gnose.
à Dieu. Se sauver, c'était suivre la voie de la remontée. Dans La définition d'lrénée confere une valeur absolue, méta-histo-
cet ordre d'idées, !c Christ de,,ient l'intermédiaire, l'un des inter- rique, à ce qui pour nous fut une production historique (et pour
médiaires (dits "éons") disposés hiérarchiquement entre Dieu et les gnostiques une reddition de l"'esprit" à la "matiére") :
!e monde. "Eon" est un mot grec (aion) qui veut dire : temps, l'Église · est conçue de façon unitaire (précisément comme la
période de temps, âge ; il a été tiré de l'usage qu'on en faisait youdra, deux siêcles plus tard, Constantin), comme un corps
en astrologie. On !'a empnmté pour désigner les "émanations" mystigue dont le Christ est la tête; c'est elle qui abrite et garantir
de Dieu agissant dans le "temps", à sa\'Oir celles qui déterminent toutes les vérités auxquelles il faut prêter foi Qes dogmes) ; tout
le temps, Dieu étant en dehors du temps. En astrologie, il s'agit ce qui est en dehors d'elle est hérésie (Irénée est l'auteur de
du temps déterminé par les astres ; dans la gnose, on distingue l'Adz·enm Haere.res, référence constante de tous les hérésiologues
le temps (négatif) du créateur-démiurge (celui du Dieu vétéro- postérieurs) ; les dogmes de foi inaliénables som: la Trinité, la
testamentaire) et le temps (positif) du Christ Sauveur. Dans la création, la chute de l'homme, l'Incarnation et la Rédemption.
spéculation néoplatonicienne (Plotin), la premiêre émanation de Par référence aux deux pôles que nous avons qualifiés par lc
Dieu est le Logos et la derniêre, le Démiurge ; pour les bo-nosti-
~.. J
signe "gnose" et par 1e signe "Irénée", nous dirons : au chris-
qucs, le dernier acre du processus est constimé par l'incarnation tianisme naissant !e milieu culturel ambiant proposait l'alterna-
du Logos (sa descente dans le monde créé par le Démiurge) ti,,e sui\'ante : ou bien la foi dans la prédication d'un maitre
pour rapprocher l'homme de Dieu. (objet: la connaissance, lagnóú.r), ou bien la foi dans la "conven-
C'est à ce modele théorique - ici exposé comme un modCle, tion" d'une classe enseignante (objet: le dogme). Le dogme est ,
une opinion, ~.<:_.0~<::?tpas une connaissance :c'est un choix entre
1
justement, sans la prétention d'approfondir une réalité histo-
rigue complcxe sur laquellc on a beaucoup écrit et l'on continue plusieurs opinions, mais un choix non indi,,iduel, un choix fait
à écrire beaucoup - que se conforma la pratique gnostigue, qui nar une assemblée. Le christianisme a emprunté la seconde vo1e.
fut de type ascétique (autre modele !), en ce sens gu'elle emen- IYou la réponse aux questions concernant le rapport entre
dait traduire un rejet du monde matéricl en vue du destin ultra- conciles et christologie, entre conciles et foi, que nous avons "
mondain réscn'é à l'homme capable de vaincre la matiére par posees au début de ~e chapitre. La foi réside dans le salut ; le

_1
1
Christologie et salta 111
110 La perspective historico-religieuse
, !'homme et le salut, la fonction et l'essence du Christ Sau-
salut dépend de la réalité du Christ ; les conciles décretent Q_~ 11011
\ cur, l'F~glise et le Royaume des Cieux. Ainsi seulement, cn les
dogme est aussi "décret", en tant qu'opinion fixée par une
rl:unissant sous le titre de patres, on donnait une orientation
assemblée autorisée) la réalité du Christ, la réalité du salut, la
t( lrmcllement univoque à des auteurs qui aYaient en réalité pro-
façon dom !e Christ nous a sauvés, la façon par laquelle nous
lluit des spéculations nriées. Ils furem appelés "Peres de
naus sauverons.
ri:glise", comme si dans lcur cns~mble ils constituaient un
La vaie des conciles et des dogmes est typiquement romaine.
( :oncile-Sénat idéal (précisément : l'Eglise comme "assemblée"
Et ce n'est pas pour rien que la chrétienté qui voulut rester
de la classe enseignante), avant que le Concile lui-même (cecu-
grecque abolit l'institution conciliaire et, avec elle, la possibilité
ménique) et I'Église (catholique) deviennent des réalités histori-
de produire de nouveaux dogmes de foi (la possibilité d'une
ques. Leur action fut dite "patristique", et !e modele "patris-
évolution historique chrétienne). En substance, la culture
tique" resta en vigueur jusqu'à l'avenement de la "scolastique",
romaine (et non la culture grecque) fournit à l'Église universelle
donc jusqu'à ce que la spéculation reprít son autonomie par
(ou catholique) envisagée par Irénée sem modele d'organisation.
rapport à l'institution conciliaire, fut-ce dans le respect formel
Irénée était grec et écrivit en grec, mais il pensa "politiquement"
comme un Romain et fut actif dans une partie du monde des "décrets" que l'institution promulguait.
completement romanisée, la Gaule. Sa "Réfutation de la fausse
gnose" (communément citée sous le titre Ad1:enus Haereses) fut
traduite en latin et c'est dans cette langue qu'elle fut diffusée et
trouva crédit (]'original en grec a été perdu). Au troisieme livre
de la "Réfutation", l'auteur indiqua même la dimension histo-
rique de son Église méta-historique : il voulut en effet produire
une liste des évêques s'étant succédé à Rome, reconnaissant ainsi
au siege romain la direction temporelle d'une réalité spirituelle.
On pourrait dire encare bien des choses sur la forme romaine
de l'orientati~m conciliaire et dogmatique qui a mené à la consti-
tution de I'Eglise catholique et, précisément, romaine. Nous
ajouterons quelques remarques. A Rome, les sénateurs étaient
appelés patres. Or, durant les premiers conciles !e titre de patres
fut donné aux évêques qui y participaient, tels, dirions-nous, des
"sénateurs" participam à un "sénat". Les décisions conciliaires
étaient appelées, à la grecque, des "dogmes", mais n'oublions
pas que les auteurs grecs qui avaient parlé de choses romaines,
comme Denys d'Halicarnasse, traduisaient précisément par
d~gma le terme latin senatuscomultum, à savoir le décret sénatorial.
Il y a plus : a\TC l'affirmation de l'autorité conciliaire, le titre de
patres fut égalemem accordé aux auteurs qui avaient écrit précé-
demment et dont on estima qu'ils pouvaient être des pierres de
la construction dogmatique ayant pour objets : Dieu et la créa-
l I
I

VI

Religion et science

1. l'ne grande partie de la matiere traitée au chapitre précé-


dent est traditionnellement l'objet d'une discipline, l'histoire du
christianisme, qui, en ce qui concerne la problématique et la
méthodologie, n'a rien à voir avec J'histoire dcs rcligions. Cette
~éparation entre des disciplines que lc profane, habituellement,
réunit et confond, est une réalité de fait, du moins en ltalie, et
cl'ailkurs solidement fondée. Je rcspecte ces fondements et puis
assurer que je n'ai pas temé de les sapcr quand j'ai fourni une
perspective historico-religieuse à des problémes typiques de
l'histoire du cl1ristianisme - la christologie, les concilcs, les
clogmes et les hérésies -, comme si j'a,,ais envahi le dornaine
d\mtrui. D'autre part, si imTasion (intentionnelle) il v avait eu,
111 ms ne pourrions pas non plus la limiter au domaine de l'his-

tlJÍre clu christianisme. Dans ce cas, ellc eut touché aussi le


domaine de la théologie, qui n'a rien à voir avcc la recherche
historique, ainsi que le domainc de la philosophie (précisémcnt :
de l'histoire de la philosophie) en raison des quek1ues allusions
:t la sp('culation gn:cque qu'il m'a paru indispensable de faire.
llcureusemcnt, la mention de l'astrologie ne comporte pas le
~~ >upçon d'intcrfércnce ; en effet, jusqu'à maimenant du moins,
]'l_· ni,·ersité ne reconnalt pas une discipline astrologigue.
:\éanmoins, il y aurait toujours matiére à redire sur la possi-
hilité de s'occuper d'astrologie en tam qu'historien des religiom
(cela m'cst arrin:· en plus d\me occasion). Par cxemple ceei:

l
114 La perspective his'torico-religieuse Religion et science 115

l'astrologie n'est pas une religion, donc l'histoire des religions k c2uérison qui lui sont étrangéres ; elle peut et doit traiter !'une
L . . . - .
nc devralt pas s'cn occuper; é\'Cntucllemcnt, ellc devrait er k~ ~llltres comme des producttons htstonques et en tatre, par
s'occupcr de l'astrolâtrie, qui n'a ricn à voir a\'eC l'astrologie. On . des objets d'histoire. Je veux dire: notrc culture n'impose
I,L.
admettra que l'astrolâtric, le culte des astres, est tout autre chose u~ \mais au contraíre interdit) à l'astronome d'étudier !'astro-
que l'astrologie. :\Iais il seta plus difficile d'admettre que l'astro- ], "~te, de même qu'elle n'impose pas (mais au contraíre interdit)
logte ne peut pas être considérée commc une religion : en effet , ; médecin d'étudier des rires de guérison de type chamanique,
elle est. une pratiq~~ di,,inatoire et, à c c titre, une pratitrue reli~
11
alors qu'elle impose à l'historien d'étudier la premiére et les
greusc a .tem~ lcs ettets ; ensuite, on peut dire qu'un comporte- ~cconds comme on étudie toute production culturelle. Elle lui
mem oncm~ par l'horoscope cst typiquement religieux (quasi impose de traiter l'astrologie et le "chamanisme'' comme on
c~l~u~l) ; enhn., rl n'est pas dit que ce soit le culte qui doive rraite, par exemplc, les hérésies, les dogmes, les conciles, la chris-
dehmr une rehgton. De toute maniete, si l'astrologie n'est pas
rologie, dont on a parlé (en historien, non en théologien !) au
une relrg10n., .qu'est-elle clone? .Nous pourrions dire que c'est
chapitrc précédent. Il nous faut maintenant voir comment les
une supersnnon, du moins dans les termes de notre culture
historiens ont répondu à cette obligation.
dom la religion, le christianisme, n'admet pas les théories e~
L'historiographie traditionnelle a opéré en se montrant atten-
pratiques astr?logiques, et les tient précisémem pour eles prati-
tiYe au "fait", c'cst-à-dire à l'événement en diachronie, plutôt
ques superstltlcuses. Pour lcs astrologues, au contraíre, c'est une
scrence. qu'au "produit", c'est-à-dire à la substance culturelle synchroni-
qucment entendue. C'est ainsi que le besoin d'attention à
En réalit~, l~astrologie put être une science à l'époque de
l'aspcct culturcl a fini par engendrer une historiographie aty- ~
Claude Ptolemec 0e fondateur du systéme qui porte son nom),
ou, plus récemmem, à l'époque de Roger Bacon (qui distinguait pique, dom fait partie aussi, et même surtout, l'histoire des reli-
entre une astrologie légitime et une astrologie illégitimc), ou gions. Je dis "surtout" peut-être parce que ma perspective est
encore, st nous voulons, à la Renaissance : clone toujours à des précisément historico-religieuse, mais il y a quelque chose
epoques ou l'on ne distinguait pas entre science et philosophie. d'objectivement vrai : la religion, de fait, a été le premier terme
~[ars aujourd'hui ? Aujourd'hui, au micux, nous rangeons de comparaison entre les différentes cultures, et a donné nais-
1astrologte parmr les "scicnces alternatives", c'est-à-dire parmi sance au comparatisme amhropologique, ethnologique, sociolo-
celles auxquelles notre culture n'accorde officiellemem aucun gique, etc., à savoir à des disciplines qui ont comblé le vide laissé
crédit sciemifique. lei, une question se pose : qui donc devrait par l'historiographie traditionnclle. -~'inconvénient, c' est que des
s'occuper Jàentij!quement des "sciences alternatives" (parmi les- disciplines comme l'anthropologie, la sociologie, en partie l'eth-
quelles on trouve la médccine alternative, dom les fondemems nologie et aussi l'histoire des religions (pour la circonstance
théoriques som incompatibles avec la conception médicale occi- développée sous la forme de la phénoménologie religicuse ou
de~tale) ? science des religions) ont généralement pris une direction
Eram donné qu'on ne leur reconnaít pas une réalité sciemi- ami-historique. Elles ont opéré contrc l'historiographie tradi-
fique, il ~e reste d'clles que la pure réalité historique. Notre nonnelle au lieu de la compléter. D'ailleurs, certe derniére a
culture n unltse pas l'astrologie au niveau ou elle urilise l'astro- rcfusé leur collaboration, du moins jusqu'à la "nouvelle histoire"
nomie, de même qu'ellc n'utilise pas la médecine institutionna- dérivée de la publication eles Anna!eJ d'histoire émnomique et Jociale,
liséc ( ~cll~ enseignée à l'C niversité et exercée par des médecins qui suscite de nouvellcs formes d'intérêt parmi la jeune généra-
habilnes a la profession) au nÍ\'eau ou elle utilise des pratiques tion.
Religimz et science 117
116 La perspective historico-religieuse

2. La discipline historico-religieuse cllc-méme est née au ,lu~ :i cLwtres) à son propre domainc, mais sans enrichir certe
sic·clc dernier comme science et non comme histoire eles reli- ;,r, ,!Jkmatiquc par de nom·elles mises en perspectiYc, si bien
giom : .rrimce oj rd~gions, c'est ainsi que l'a appelée \fax \füller ,,uc 1'h1qo1re des rel!g10ns, comme dJsc1phne autunome, ne
son fondateur, ou, alternati\Tment, compara/ire Jr!~gion. La pre~ L:.t.l.'.nc rien à de telles entreprises. File nc progresse pas, mais,
miere dénomination serYait à distinguer la nouvelle discipline, à c'\ cnrucllement, ré1--,'1·esse.
peine introduitc à l'université d'Oxford, de l'historiographie tra- L'orienrarion historico-culturelle prcnd la forme ele l'cthno-
dirionncllc ; la seconde exprimait la modalité de la diffé·rcncia- ], >\!i c , quand une discipline ethnologique (germanique) se sépare
ticm : la comparaison de religions différentcs cn \'Ue d'une réalité !'' 1ur ainsi dire de l'anthropologie (britannique). La séparanon
outrcpassant les limites tcmporelles et régionales assignées par csr visible dans les objets corresponclants : l'anthropolog1e a
l'hisroriographic traditionnelle. Ensuite, on adopta officielle- pour objet l'homme, alors que l'erhnologie a pour objet les
ment la dénomination "histoire des rcligions" ; mais elle fut culrures, soit l'objet même de l'histoire. La troisiême orientation
généralement acceptée comme conventionnellc et nem program-- clk aussi - celle que son fondatéur, Pettazzoni, a appclée
matique, à savoir sans implications méthodologiques censées "cumparatisme hisrorique"- naí't par séparation de l'orientation
ramener la matiérc traitée dans le cadre de l'historio6rraphie, et anrhropologique, se proposant de réduire route la matiêre reli-
ce à l'cxception de trois orientations : l'oiientation historico- gieusc à l'histoire culturelle. On pourrait clone penser qu'elle est
philologiquc, l'orientation historico-culturelle et le compara- ~lu méme côté que l'orientation historico-culrurelle. En fait, elle
tisme historique. a acquis une physionomie proprc en raison de la position cri-
::Nous pouvons considérer la premiere orientation comme une tique qu'elle a prise envers les deux courants de l'école histo-
espéce de réappropriation de la matiére religieuse par l'historio- rico-culturclle, lc courant la'ique de Francfort et !e courant
graphie traditionnelle. Cette réappropriation n'a donné lieu à catholique de Vienne, qui ont paru incapables de réduire chaque
aucune production théorique ; sa seule production fut de carac- chose à la raison historiquc, et ce à cause de concessions à
tére pratique : la publication de "manuels d'histoire eles reli- l'''irrationnel'', plus précisément: à cause de concessions, chez
gions" (à commencer par cclui, protorypique, de P.-D. Chan- lcs uns, aux "arcbétypes" psychologiques et, chez les autres, au
tepie de la Saussaye, en 1 H87 -1889), dans l'intention de recueillir tldéisme chrétien. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans lc détail de
lcs religions de tous les peuples possibles, chacune éranr traitée ces critiques ni d'en discuter le bien-fondé. En tout état de cause,
par l'hisrorien-philologue de chague peuple (le sinologue pour lc criticisme de l'écolc de Pettazzoni (confortée par des auteurs
la religion chinoise, l'ég\-ptologue pour la rcligion égyptienne, comme Ernesto De \Iartino et ~\ngelo Brelich) n'attesterait par
l'hellénisre pour la rcligion grecque, etc.). Ainsi, chaque spécia- Li que sa tldélité à la raison historique. \Iais il est plus intéressant
liste fait l"'hisroire eles religions" de sa compétcnce, restam net- de voir comment cette tldélité a su se rraduire sans éluder les
tement à l'intérieur des limites temporelles et régionales posées, problêmes posés par la comparaison.
comme nous disions plus haut, par l'historiographie tradition- Pour réduire chague point à l'essentiel, je dirai ceei : la pro-
nelle. i\Iais il ne fait pas de l'hisroirc des religions tout court : il hlématic.luc comparatiYe naít de l'attcntion à l'analogique et ins-
tente de répondre à des qucstiom hisroriographiques et philo- titue donc une espéce de 111\-ellement entre les cultures
logilJUCS traditionnelles, il ne tente pas d'apporter une réponse C<'mparécs ; la probkmatique hisroriquc naít de l'attenticm au
à la problématique historico-religieuse dériYée de la compa- fait incomparablc ct institue donc un processus de détlnition
raison. L'historien-philologue, même s'il est au courant ele cette (non de classitlcarion !) ; le comparatisme historique fonde son
problémariquc, tinir inéYitablemcnt par en appliquer les résultats atrcntion sur J'éyentucllc amJi--,-,,llie (ou difformité) relcvée ou
118 La perspective historico-religieuse Religion et science 119

relevable au moyen de la comparaison analogique, et la reçoit jlour commencer, du point de vue historico-religieux on ne
comme "fait incomparable", à sa\'oir comme fait historique. Le , r, !ir pas une grande différencc entre le s;woir religieux et le
1
comparatisme historique accepte pn>\"isoircment l'analogie , t\ntr scientifique,_étam ~onné que l'un et l'autre ont pour c~bjet \
culturelle, comme oriemation de recherchc ou comme h~'l?-9=­ :. --\<:rité". Quam a la speotlcanon (et donc la distmcnon) d une
thcse de tra\'ail, mais s'en sert ensuite non pour expliquer un \ crité'' religicuse et d'une "vérité" scicmifique, il s'agit d'une
fait analogique par un autre, mais bien pour relever, grâce à Iâ , , )duction culturelle, non d'une réalité namrelle. Cctte distinc-
1
1
compara1son, la particularité de chague fait, à savoir sa réell~ 11, )n rentre dans l'histoire de notre culture (et non de toutes les

"historiei té". culrures !), ct même dans l'histoire plutôt réceme: à l'époque de
( ;alilée, on pouvait encore être pcrsécuté "religieusemem" pour
3. La fidélité à la raison historique a imposé un renvoi inces- ;tnJir exprimé des croyances "scientitlques". On dira que le
·.r sam au rapport entre religion et culture. Ceci a conduit l'école recours à Galilée cst un licu commun. Mais s'il l'est devenu,
de Pettazzoni à l'acquisition d'une méthode d'analyse dépassam c'cst en ra1son de son caractére emblématique, comme signe de
nécessairement c e qui est spécifiquement religieux. C' est une ]a naissance d'un savoir scientifique séparable (sinon incompatible

méthode permettant d'étudier toute production culturelle à la ~nTc) de la pensée religieuse. L'éventuelle compatibilité était, et
tàçon d'une production religieuse, c'est-à-dire en faisam abstrac- est roujours, contlée au jugemem subjectif du théologien ou du
tion de la catégorie (évemuellement non religieuse) dans laquelle savant, tant et si bien qu'il y eut, et qu'il y a toujours, parmi les
nous sommes habitués à la classer. Nous pourrions dire aussi : théologiens et les savants, ceux qui estiment compatibles les
c'est une méthode qui a enseigné à traiter comme religion éga- \'érités de foi ct les vérités sciemifiques, et ceux qui les estimem
lement ce qui n'est pas religion. Ce sera une distorsion, une incompatibles. Galilée lui-même, dans sa célebre lcttre à Bene-
exagération, une erreur si l'on veut, mais une erreur qui a ses detto Castelli (en réalité une "lettre ouverte") affirmait que ce
avantages. yui parait rendre discordams foi et science, ce n'est qu'une dif-
Quand nous parlons d'une religion - pourvu que ce ne soit férence de langage, et non une double vérité.
pas la nôtre! -, nous sommes conscients que sa validité n'est Le fait est que la science, ou bien ce que nous appelons
pas absolue, mais relative à ceux qui la pratiquem. Par exemple, aujourd'hui science, nait d'un détachement de la religion, et que
nous ne croyons certainemem pas utile de sacritler à Jupiter, à c'est la cosmologie qui a opéré cet éloignement. La pomme de
Junon ou à Minerve, etc., mais nous nc doutons pas que pour discorde fut précisémem la cosmologie copernicienne reprise
les anciens Romains ces dieux et d'autres dieux étaicm des par Galilée un sicclc apres Copernic. Celui-ci faisait partie du
emités réelles avec lesquellcs on devait établir un rapport de clcrgé canonial de la cathédrale de Frauenburg (actuelle From-
culte. De mêmc, tout produit, élémem ou tàcteur culturel devrait hork), une petite ville simée sur la baie de Gdansk. Pour publi~r
ou pourrait être traité en rapportam sa validité à la culmre ou son De rez;o/utionibus orbim;z cae!estiw;z (1 543), Copernic dut obtemr
nous le décom"rons. A commencer par les productions, élé- l'imprimatur. 11 l'obtim grâce à un avant-propos du théologien
mems ou facteurs de notre propre culture, qu'en fait nous abso- luthérien Andreas Hosemann (= Osiander), qui préscntait le
lutisons plus ou moins inconsciemmem. Prenons le cas de la l1ne comme une sorte de jeu mathématique sans aucune cor-
science, que notre sysréme de valeurs distingue de la reli_L,rion, respondance dans la réalité objective. En d'autres termes : la
quand il ne l'oppose pas carrémem à elle. La science égalemem, religion rcspectait la logique mathématique, mais refusait la
comme phénoméne historique, pourrait être analvsée dans une sctence.
perspective historico-rcligieuse. --- . Pour nous cn tenir à l'cxpéricnce historique de la chrétienté,
Rcfigion er scicncc 121
120 Lo pcrspecti1·e hisrorico-refigicusc

nou~ dmm~ LJUC ri ·:~li~c \-()\;tir- 11< ll1 Zl tort - dan~ certe nou-
L\.]'lTSSI<>tb d\me mcmc suhst:1ncc, 1\·spnt; or 1\·sprit csr
YClle ~cience quclquc cho~L· de plm pmche de la .'!JIÚJÍJ que de ··cnL·r~Jc".
( ;ràcL· au ~cicmi~mL L'\-,Jluti\lnnisrc. l'opposirion de Lku:-; s\·s-
cc qm· ks Latim appelaicnr .r<'iu;!ir! ct k~ CrL·cs rpi.i/r:;;;(. Si nous
tL·mc~ ~lob:tlisant~ (t-cli~I<J!1 ct sciL·nc-e) dn-Jcnt co1ncidcncc de
dn·ions C< >lllparcr llOtJT SCil'l1Cl' ;1 r -11/t Ct :1 la .itÍiii!Ítl, qui
dLLI\ S\Sténws ~lobalisa!H~: philosophic L't scicncc. DL· cc point
Lksi~n;tienr e~senriclknwnr une c~pntisc f<>urnic p;tr l'l·rudltion,
Lk \ uc. Lt rclit.':ion ,turait déi:t L'tl' sapt'l par la philosophic. ct la
nou~ !l< JUS dcmamkrions si pour nous k s;tYallt cq simpkmem
~c 1 L·ncc Jc·yJ:a!r dcn·nir la philosophic ck norrc tcmps. ( xttc
un c:-;pL·rt dans un domainL· dunné, ou non pas plutt>t celui qui
sCIL'IlCC scran une philosophic l]Ui se dLTcloppc dans trols ditTC-
op(Tc, dans ch.1L1uc domainc, sclon dL''- principL·s ~é·ntTaux Llu\m
n< >m: morphol< ·~i c. chimic ct ph\·sic]lll'. Son ohier unic]UC sc·rait
\ncicn aurait dit "~nosric1ucs'', :'t saY<>ir "co~nirifs'· (par L'~cmpk
b rL·alitL' \·c·rifiahle sou~ ~cs troi~ a~pccts: la forme, l:t mati(:rc,
PLnon, d:tm k Pr~lili~lll<, 2.=i!-l, parle d\nw .:~no.rlikc rJ!i.,kwr~.
la t< >rcc.
'\( •u~ pml\·on~ con~idércr 1e ~cicntismc C< >mmc un produir
4. I .a scicnCL' é·~akmcnr pcur dcYcnlr objct Lk la rL·chcrclw ahLTLlllt de la ~ciencc. \!ai~ pourquoi aberram? Certes pas cn
historico-rcligicusc, ct non pa~ ~L·ukmenr pour ses rappons his- unr ljllC si~ne d\m a~pcct pararcli,L':ieu:-; de la science; t'\-entuel-
toriqucs :1\TC la rl'ligiun, mai~ cn raJ~<>n Lk sa propre conforma_- kmcnr, parce C]u'ii porte cet aspect, précisément. à ses consé·-
ti<m. ( )n dira que la scicncc n'eq pas ~lobal1sanre comme une l]UC11CC~ exrrêmes. Par ailleurs. on nc saurait nicr la concurrcncc
rL·ligion ; mais c'cst fau~. I .c ~cienrismc du :\!:\ sieck esr une c1uc la ~cicncc fait ú la rcli~ion cn prétendant ;1 une obiccti\-ité
retenrissanrc c:-;prcssion historiLlUe de certe tendance globali- ljlll falt c;ans doure défaut au '·san)ir religieu:-;". \!ai~ ~ur quoi
sanrc attribuablc à la sciencc commc ~11a reli~ion. Je \TUX parkr t-cnosc certe objccti\·iré ~i Yanrée :.-
du scicnrismc Llui raméne !c s.l\ oir humain i,\ compris reli~icux) , On a cummcncé par propo~cr deu~ critércs d'obiccti\-ité : un
:1 dt:s luis plwsico-chimicp.1cs et biops\chiqucs, :1\-l'C la prt:ten- crirérc logicu-iormcl ct un critére cmpirique. Pour 1e premier,
tion de runpbcer h philmophlc aussi bicn CJUC la reli~ion, et ce cq scJcnrit!quc l'cnscmble des é·noncés non contradictoircs l]Ul
cn fourmssant en t·change lJUCk]ue chosL· CJUi apparair bicn plus put\Tnt êtrc ckduit~ de certaim principcs; en subsrancl'. il s'agit
jlr<lChL de la gnose :l11tiLjllC. si ron f1it :tbstraction des COntt::DUS ele rubjccti\-ité llllt' J10U~ attribuons :lUX nutht·matiljUCS; CC n'est
sr"Jl-cifillULS conditJOI1!ll'S par Jcs époqucs rcspectives ct si ron pa~ une nouYGmté· : la lo~iquc formelle aristotélicicnnne. ellc
csr atrcnrif à la f<J!lCti<m culturL·llc inconditionné't (ou condi- .tussi. n'csr que la traduction de la lo~ique mathematiquc cn
LI<mnéL· p:tr k scui christiani~mc auLluci se confronrercnt lcs u Jnc,:pts. Pour 1e cnté-rc empirique, lcs é·noncé·s logico-formels
ancicns ~nostiLJUCS ct <,c C< mfn n1tu1t ks scicntistes de nutre .lCLlui(:rcnt um· réal1ré "tuturclk" qu;wd ib apparaisscnt Yérifia-
tu11J'SJ. Jc prcndrai !c cts d\m :tUtL·ur c~cmpLurc: l·.rnst l !ein- hks dans lc~ donnt:cs ohscn-lTs dircctemcnt ou au m< J\ en Ll'ins-
rich llacckel \lo3-t-J<JJ<J;. rrunwnrs. \Lu~ on a C<>nstaté· cn~uitc qu'a\TC ccs deu~ critéres
Hacckcl écri\-it um ''hisroirc naturclk de la créati<m" (.\ a!tlr- <>11 p< •u\-ait arri\Tr "sctcntitlclucmcnt'' à affirmcr 1c fau~; k S\'S-
/;dw \ tf,iljJ/III~~·';~r.rd,id,k, 1!-l(J(J),
<Jll 1c fL'Cit bihlll1uc ck la cré·ation r,mc pt< JkmLTll, u1 ctfl·t, ré·ponLhit parfancmcnr au~ deu:\ cri-
L·sr rL·mplacé par l'c· \-<Jiuti()!111i~nlc, d<Jnr on propose l'cnsci~nc­ tnc~ nuis n'cn L·uir pas moins fau:-;. Ln pasqnt. rcleY<>nS ici
mcnr dans ks é·coks ;1la pbcc de Lt Bihk. I :r Dicu;., l'hommc ~ .lll~Si J'importal1CL' de ]a cosmolo~ic dans ]c c1drc de rc·dit!cation
r:'mw ~ Pour llacckel, CC S<Jnt dcs "énJgnws du monde'' or·e/1- lll la ~cJu1cc mmlnnc \parcilk ,1 cclle ljU.clk rn êt cLtm l'é·dit!-
liil.\1/, rirrc d\111 aurre de ses li\·rcs, paru u1 I o00), au~LJLH:lle~ on c.tti< >!1 d'un l]Ucic< mquc S\sténw reli~icux).
p, >ur rcmé·dicr :\ la ~nuarion, on a alors ajouté· un troJsiémc
pcur toutl·fois apponcr une solution scll'!!tifiquc: cc sont dcs

.,
122 La perspectit'e historico-religieuse Religion et sc1ence 123

critcre: la \·~t!idiré relarin~ (non plus ~thsoluc: adieu objecti\·iré '). i\·ditlcation du christi~misme, pourrait trou\-cr preClsémenr un
( ~ràcc ~~ cc rroisiémc cri tere, !e s\stéme prc >léméen dn·ienr récu- , >11t dans !c fait qu'i] \. a .. ccm\cntion" dans .. con\cntl<mna-
11
pérable: bien qu'ohjecti\cment crroné', ii reste \·alide cLms !e :1smc". "Con\cnrion'' csr quasimenr sn1ommc de "concilc";
hut d\me descriprion et d'une normalisarion des momcments , !I e l'cst cbns lcs rermes la rins d'originc (<mn·cii/f(), m11cililfm) ct
des asrres pris en comickration. C'est ~linsi c1ue l'on passe au clle rcst quand ()[1 parle d\me .. com·ention" au scns de .. réu-
"comcntionnalismc", C]Ui mct de cc'Jté la pré:tcntion d'unc objcc- illOrl ' comrrcs''. ,\ussi hicn CSt-iJJicite de rétléchir Sllr Ja fonction
,~

ti\·iré ~~ oppmcr au "sanm rcligieu;,;" et qui étahlit LI différcncc ,lcs .. congrés" scicntirlqucs, qui, aprcs une discussion appro-
a\TC n'importc queiJe religion dans lcs tcrmes sui\·ants: tjuand pnée, établissent cerraincs '\,érités majuriraircs" comparables
II s'agn de sciencc il n'csr pas t]ucstion de "\·érité" ou de "faus- .tu\: .. \·érités majoritaires" sorties des Concilcs ecclésiasticJUCS.
seté" (comme lorsqu'on traite de religion), ii est Cjuesrion de
··\·alidité"-"urilité" d \me quelconque réduction eles phénoménes S. Toutc croyancc, en résumé, équi\·aut ,1 exprimer un juge-
~~ des modC::Ics \·isant ~~ fixer un ordrc entre eux et ,i permettre mcnt de \·ériré/ fausscté, pour cnsuitc se comporter de façon
lcur prévision. conforme au jugemcnt lui-mêmc. En déri\·c une vérité, jamais
.\!ais ül faut rclcver que la conception "com·cntionnalistc" de :~bsoluc, qui se rapporte roujours au jugement. On a l'illusion
la scicnce n'est opératoirc qu'au nivcau spéculatif ct que l'opi- d'unc objccti\'ité (et donc d'unc '·absoluiré") quand c'est toutc
nion commune rejcttc ncttcmenr lc rclati\·isme et l\ttilitarisme une culmre qui exprime lc jugcment cn question. Essayons de
qui la fondcnt ct la souticnnent : en cffet, comment mettre en rapporter ~~ notre culrurc la '\·érité" qui, pour être telle, devrait
doure que la recherchc scientitlquc soit rccherchc de "\·érité·"? repondre ,1 deux critcres (roujours sclon notre culrure) : l'objec-
D'autrc part, mcme une science rapportée ú l'urile au plus haut m·iré et l'adhérence ú la réalité. ·
dcgré (je \cux dire : non seulement pour lcs modeles théoriques ~ous a\·ons dcs \·érités lugiques d'ordre mathématique : elles
dont on \·icnt de parlcr, mais aussi pour lcs applicariom prati- sont objectiYes, mais irréellcs (ni lcs nombres ni lcs formes géo-
ljues) ne ccsserait pas pour autant de concurrcncer la rehgion ; métriques pures ne pcuvcnr être rangés parmi lcs realia). 0-.:ous
cn effct, aucun praric]L!ant ne cl!ra que la religion est inutilc, :t\ ons des \·érirés philmophiques, mais cllcs sunt considérées
mêmc abstraction faite du béndice extramondain Cju'elle est commc des opinions, donc commc dcs réalités subjectives.
ccnsée apporter. En t~lit, !c pratiquant défendra, plus c1ue la "'>us a\·ons dcs \·érités scientifiques ljLÚ sont: soit de type .. pto-
\·érité des contenus métaph\·siques de sa religion, son utilité kmécn", donc objecti\·cs pour ce qui concerne la logique mathé-
pour améliorer la qualité de la \·ie, tant sociale Cju'individuclle. nunctue, mais irréellc~ (com me les Yérités mathématiques) ; soit
~ous ferons une dcrnicTc remarque, concernant certe fois !c de npe "scientiste", qui sont subjecti\TS comme les \'érités phi-
"comcntlonnalisme" scientitlc\uc dans sa réalité et non dans ses ], >~ophiques (au poinr que !e scientisme prétcnd remplaccr la /
possiblcs mésintcrprérations .. \ son sujet, on pourrai r di r e que J'h ilosophie) ; soit de n·pe .. conYentionnalistc", mais alors
lcs énoncés scicntifiques sont pour lui, de fait, des allégorics. Si l'()bjccti\·ité ne \·a pas au-delú de l'utilité dcs énoncés. Somme
rem songc ~~ l'interprération alkgoriquc de ranr de données reli- 1< >ure. nous pourrions dire que dans notrc culture on n'attribue

gieuscs, due à l'intcnrion de les ramencr ú la raison (logic]ue et 'dnecti\·iré et adhércncc à la réalité c1u\wx \·érités d'ordrc histo-
non hisroric]UC 1), on dira ljlll' l'allégoric constitue un ponr entre ~"llJLW. C'csr si nai qu'il ne reste au scicntismc, c:-;:plicitc ou impli-
!c "sanJir scienritlque" cr !c '·sanJir religicux". De façon plus ' Jtc- dans l'attitude de l'arisrocratic scicnrit1c]UC, Lju\mc sculc
malicicusc (ou plus pénérranre · !c lccteur ljui se rappc·lle cc i'' >'>sihlliré d'échapper au subjccti\·isme philusophiquc: s\mur- -
c1ue nous anms dit au suier de la fonction des Concilcs dans r,-r t( >rmellcment ~~ l'hisroirc cn exprimam ses proprcs énoncés
124 La perspecti\'e historico-religieuse l Religion ct science 125

, ·. urrcs culrures qu'cllc n'cst pas pan-enue à réduire dans les


comme des \'énté·~ d'ordre l1i~torique. En cc qui concerne le 1 1
, rn c, de la \-érité au sens occidcntal; elle a de fait opéré ana-
scicnrisme explicite, c\~st préci~ément cc qu'a fait }laeckel guand 1 1
i• lc'.lljUClllent en utilisant pour d'autrcs culturcs l'opposition occi-
ii a cxprimé ses Yérités sous la forme d'unc "histoirc de la créa-
' kn r:tk entre '·yérité historil]Uc" et "croyancc religieuse". C e
tion" (Sdliipjillz~-~!!_e.libirbtc). \!ais c'est cc guc font implirilnmnt tous
tJJS:tnr. l·llc a opéré une comparaison mconscientc, acritil]Ue,
lcs scienrifiLJUCS quand ils cherchent à dt:crire la réaliré objective
m:tis a crU: l"espacc pour une comparai~on crinque, consciente :
au mmcn ele mocklcs historico,(Tolutifs ("événements'' cosmo-
rhi,ru 1rc comparée des religiom comme hisroire comparée eles
logigm·s, géologiques, astrophvsiqucs, biologiques, crc.) ; ou
cn l\·ances, ;1 laquelle un espace autonomc a été accordé sur la
bien quand, clam la technique cxpérimentale, ils clécrivent la
bas~· du principe que la \-érité historiquc est incomparabk. alors
réalit(: objecti\T en décrivant l'cxpérience même de sem elérou-
que ks croyances religieuses ~ont comparables. L'histoire des
lement "hisroricluc". I ,c phénoméne est compris et cxpliqué par
rclil!:ions a ckbuté en di~tinguant bten clanement son objet de
une succe~sion d'actiom. ct c'c~t précisémem ct uniguement
rccl1ercbc, en se tenant rigourcusemcnt dans lcs limites assi-
certe sé·quence qui deYicnt ce qui cst scientifiquement nai.
gnécs par l'historiographie rraditionnelle. 1\lais Yoici maintenant
Dans notre culture, par conséc1uent, le \Tai par exccllencc, lc
c ue la rechercbe historico-religicme déborde cet espace étroit :
nai paraeligmatique pour l'objectivité et l'adhérence à la réalite, 1
clle ]c fair cn incluam la Yérité historique lui-même (concept de
c'est la vérité hisrorique. 1\:otrc religion chrérienne clle-même
base ele l'historiographie) parmi les príncipes méta-historiques à
est naie parcc que le Christ cst cru hi~toriquemcm vrai. La
comparer en tant qu'ils som "religieux" (sans réscrves pour l'his-
particularité de la Yérité historique, tel qu'ellc caractérise notre
toriographie traditionnelle, mais entre guillemets pour nous),
culturc, ressort de la comparaison avec les "\·érités" d'autres
c 'est-à-dire opératoire~ cúJmm .r 'i/.r étaienl nlz~irH'\·. Je fais all~1sion
cultures. Cettc comparaison doit être l'objet ~pécifique de la
aux principes méta-historiques du type ele cclui que Jes Egyp-
recherche hisrorico-religieuse, ne scrait-cc qu'à cau~e clu refus
ricns ont désigné par le mot maat, l'Inde Yéeliquc par le mot rta,
de l'historiographie traditionnellc de rapporter la vérité histo-
lcs Iranicns par le mot a.d}{/. De ces principes, nous parlcrons
riquc à notre culture, en 1e mettant, en matiére de jugement, sur
le même plan c1ue les ''vérités" d'autres cultures. Je ne Yeux pas plus en dérail au chapitre suiYant.
dire qu'une "vérité" en yaut une autre ; notre '\-é·rité'' (histo-
6. A titre d'illustration de la ya]eur méta-historique. et même
riquc) est inalié~nablc, ou bien c'est à toute nutre culturc que
carré·ment rcligieuse (sam résen·es ct sans guillemets), que notre
nous elenions rcnoncer (ainsi qu'à nous poscr les probkmes
culture attrib~e à la ,-érité historiquc, je soumets au lectcur cet
que nous nous posons, lcsquels sont d'orelre rigoureusement
historiquc). Je ,-cux dire cn fait: si l'historiographie occiclentale exrratt :
rcnonçait à appl!quer notre critére de ,-érité à dcs cultures dif- « Ix~ affirmatiom rcligicuses du christianismc som bicn des
ferentes de la nótre, clle nc considérerait pas certaines autres asscrrions ps\·chiqucs !et ~lcnaient lc dncnir de plus en plus ,chez
"\·érités'' comme de~ crm·ances reLigieuses uniquemcnt parce tout chréticn), nuis se fondcnt sur l'affirmation rchg~euse de I cxls-
qu'elles sont ''naies" de façon différcnte de la Yérité historiquc; tencc histuricn-ph\·silJUC cffcctiYc du C:hrist et sur celk du temoJ-
cc qui signifie qu'clle ne s'aelresscrait pas à l'historicn des reli- gnage /;i.r!Dri!jltOIJtlil n11 ck sa resurnctinn d'cntrc lcs mort~. car sans
cllc '\ide [cst] aussi \·otrc foi"!) Co 10,14:. Ll ,-it: du Chnst, par
gJOns.
comélJUCnt, de conccrt a\cc sa rt·~tlité Yalidc ct archér;pique, cst
L'historiographie traditionnclle - ct par lá nous sommes
aussi ct a\'ant tout une ré·alittc hisrorique. l xs réú·lations contenues
pa~sés des scicnces plwsiques naturclles aux sciences histori-
lLms L\ncicn et dans le 0:uu\T<H1 Tcstamcnt sont ,1 la disposition
ques - a reçu commc des crm,,mces religKuscs lcs vérirés
126 La perspecti1·e historico-religieuse Religion et sCience 127

de la rcchncbc p~1 chologicjUC . .\Lus ii nc t:wr pas ouhlicr leu r "..d.T.]. Ce qui re\·ienr ~~ dire: an'C lui, on tcnd \·ers un
ClLlcrerl· pre1111cr de \·cri te~ hJq, JriljllCS. ,,
., 1 , 1,!11l' unitaire comprenanr ps1chologie normale ct ps\cho-

C c passagc figure au:-.: pages 1-J.(J ct 1-J.- de 1\imltrapia c reli- , >c',IL' rutholo,l!:iljlle; C0!11!11e Si :!Ctuelkn1l'l1t 110US l'tiO!lS tOUS

_'!,iolle. Pm/Jic!!!i de/la /J'Holo:;ia 1M pmjo11do I' dcl!'e.IJHrimzt~ j!Jitdlldi!ir!l "· 1]. 1ckspqchiquement, mais gué·rissahlcs. Dans !e linc de
(Turin, ]l)(Jí-j; trad. italienne d'un IJU\Tage r~lru en ]l)(J( 1). Son ]Ll''hi cite' plus haur,Jungdir [pp. lC>-1~ de l'éd. citée-:\.d.T.]:
auteur esr Joseph Rudin, rhéologien catholique et de surcroit ,, k su1s con1 ;uncu ljUC l'c..:ploration de l':'iml' cst la scicncc lk
"ps\·chologisre", c'est<i.-dire conditionné par un renoncement ]' 11 -cnJr. 1.. 1 ps\-cholol!_JC c;t cncorc :w ckhut de son dC:·1cloppemcnr.
programmatique ~~ l'histoire en fan:ur de la psvchologie. C'esr 1 !!c l'St l·n qul·k1ue sortl· la plus jcunc de:; scienccs narurcllcs, mais
en outrc un psychothérapeute, comme l'inclicjue le ritre de son cclk donr nous ;!\ ons !c plus IK~oin. li dc1·icnt cn cffct toujour:;
li\-re. :\ous pou\·ons prendre J. Rudin comme comrepartie d'un plus c\ icknt llllc ni la faminc, ni lcs St'ismcs, ni lcs rnicrohcs, ni !c

Haeckcl: le scientisme du crmam opposé au scientisme du ~-: 1 nccr nl· constituem !c plus grand péril pour l'hommc, mais ljUC
,.·l·q l'bommc lui-ml:·mc. l.t pourc]UUI: P:trcc yu'il n\ a pas de
mécréant. \!ais ii s'agit toujours de scientisme, ~~ san)ir d\me
j•n>tl-ction suffis:mtl' contrc lc:; c::pidemies ps1chiquc:::;, infinimcnt
ar~-,rumentation scientifi.que (certe fois, la science c'est la psycho-
j•lus dc\·a-;rarrices qe~c les pires catastrophes de la nature. II taudrait
logie normalc et pathologicjue) dans un but religieu:-.:. Or, nous donc que les connaissances ps1·chologiques se propagent à td point
constatons que malgré tout (théologie, psvcbologie, psychothé- que ll'~ hornmes puissent n>ir d'uú vient la plus grande menacc. »
rapie), l'ancrage dans l'histoire, dans la ''\·érité bistoricjuc", est ICe passage cst cn f:1it une citation d\m line de .Jung, L'/Jr;!JJI!Jf ,i
décisif, tout comme parait le prétendre la culture occidentale. d(,r,;m·Jk de.\()!! â!lle, Ccnt·1e, 1944, p. 4().2- '\.d.T.J.
Rudin réduit la foi chrétienne dans ses jusres termes de salut
()o dirait c1ue la psychologie jungicnne est une espéce de
futur; non fui en l'e:-.:istence de Dieu, mais en l'existence d'un
rclil';ion de ~alut en concurrence a\TC le chrisrianisme. C'est pré-
Dieu qui nous sam-era ; en résumé, il parle de la foi en la résur-
cisément certe concurrence c1ui, dans le cas qui nous occupe, a
recrion. :\fais pour rendre crédiblc tout cela, il ne peut que lc
concluir Rudin à chercher un poim de rencontre entre soin des
soumettre au npic1ue crirére de \·érité de notre culture, la réalité :u11c~ et ps\chothérapie, ct ce en acceptant lc systcrne jungien
théologique ou psychologic1ue se rctrom·anr subordonnée ~i. la dans ks rcrmes suiYants : l'homme cst psychiqucment malade
réalité d'ordre historique : cela est nai parce que lc Christ a ll1 raison de la "chute"; !e C:hrist l'a racheté du péché originei
naimem \·écu et a naimem agi dans l'histoire. cn Iui donnam la possibilité de guérir; Jung aide :1 guérir. Rudin
Le line de Rudin, ou plutôt la thése conte:-.:tudle du passage e<Jmmunicjue tout cela :I Jung et cclui-ci lui répond dans um:
cité, se penche sur la psychothérapie comme sur le ''soin des lntrc du _)(I anil 19(J() ljLli est citée à la p. 14 de PJirolerapia e
:!mes" (den>ir institutionnel de l'auteur, c1ui est un prêtre), puis Sur le fond, Jung parait être :i son aise dans la formu~e
sur la sanré psychique comme sur le "salut" (chrétien). II suir ':thatrice de Rudin, même s'il gardc une résetTc bien compre-
l'é,·olurion de la ps\chothérapie, depuis heud (ps\chanahsc) :1Lnsibk: <<:\os points de ckpart différents, nos clientélcs dif-
juscju\1 Jung (psYchologic eles profondcurs). \fais c'cst surtour 'crlntcs, présupposent une diYersité extéricurc de nos objec-
lc magisrére de Jung c1ui inspire !c linc de Rudin, car a\eC Jung lt

« il ne s'agit pas de ps\chopathologie, mais d'une psychologie


générale », cornmc l'affirme Jung lui-même dans lc line de
_lolande Jacobr, La p.qd.;(J/r<~ie de C C. Jm~:; [trad. fr.: Lditions du
\font-Blanc, nom-cllc éd. ren1e er augmemée, CenéYe, I <J(J..J.

l
VII

Des vérités cosmiques

1. ::\ous aHm~ attribué à la cosmologie la fonction hi ~ toriquc


d'op ércr dans notre culrurc un éloig nement du "saYoir scienti-
ttljut'" par rapport au ''saYoir rcligieu :-; ". \bis nous avons aussi
rck\·é (]UC, toujours Jans notrc cu lrure, l'un ct l'aurrc savoir,
pour trom·er crédibibté, ont du cn quclquc sorte s'accrocher à
la '\·érité hi storiquc" (qu'il s'agisse J'histoirc sai me ou d'hisroire
n;lturellc). P ar réciprocité, nous d enions fo urnir une dimcnsion
cnsn1ologiquc (~g:tlemenr à la '\·ériré hi storiquc '' : or, ceei cs t .
faisa ble du point de ,·ue hi srorico-religicm. La perspecti ve hi s-
ruri co -religieuse permct cn cffct de nom rcpréscmer un modele
d' h1 storiographie cosmicisamc ; pui s cllc permct d'utiliser le
mockk mé.mc dans la définition de notrc culturc, soit grâce à
c-e~ propres 1Ignes de d(:yeJoppcment, soit par comparaison de (C

tH Jt1T "y(·ri ré h is toriquc", dc,·enuc " ,·éri tt: cosm ique '', aYec les

'·n:· rirés cosmiqu es'' d'autrc-, cu!tures.


11 Y a p lus ic urs an néc s, j'ai eu l'occas ion d e donn er une form e
:tu mockk cn (jUcsrion, qu i, par souci d't::-.: h:w sti\·iré , uni ssai r :·\
l'h i,roire la géographi<.:, dont J'hi sto ri o):!:raphie ne pcur f:o~ire ab s·
rracrion, ni rh~oriqucmcnt ni prmiqucmcnc. Jc !'ai fai r dans un
;Jniclc intiru lé "La cosmologia Jell'Occidenrc", paru clan~ la
rc n .1<.: f>mi!HII'o (l, 4, déc<.:mbr<.: 191-\3, pp. 1-\6-9:1). L' arr ie \e
C< >mnwnça it ainsi :

« Hi :;rnirc cr gé·ographic n L· funt pas partic ck' di sCJpli nt:~ qui,

' qus l::t ddlnirion gluhak cl '"art~ li hL:rau:-:" , onr C<H1 sriruc pend am
130 La perspective historico-religieuse Des vérités cosmiques 131

si longtemps l'emeignement non professionncl ele l't:cole occiden- , ,


1
partie, sur !e plan sémamique. Nous ferons également allu-
tale. La notion el'''arts libéraux" se forma à l'épocp.1e romaine pour .1, 111 ;Í la notion égyptienne de mcwt.
détinir !e sa,·oir étranger à la ,·ie pratique, par opposition aux tech-
niques apprises à des fins utilitaires. La répartition eles "arts libé- 2. Si nous faisons abstraction des réalités historiques spéci-
raux" dans les deux groupes du trititwl (grammaire, clialectique et ,·1qucs (qui som cependant lcs seules sur lesquelles nous clispo-
rhétoric1ue) et elu quadrilium ((arithmétique, géométrie, music1uc et ,, 1ns d'une documentation) de la religion védique en Incle et du

astronomie), remonte au rhéteur ~Iartianus Capella siécle). Au 111 azdéisme en Iran, nous pouvons concevoir une culture indo-
moven d'une corrélation institutionnellc entre les dcux groupes, il 1ranienne fondée sur l'opposition de rta-as!Ja à ce qui était appelé
entendait "faire s'épouser" ;.Iercure et la Philologie, c'est-à-dire les )m!J en Inde et dmj en Iran. L'opposition est vaguemem intel-
abstractions de type mathématique et les abstractions de tvpe lin- li"ible dans les termes d'une réalité signit!ée par l'opposition. de
~ .

guistico-littéraire. La musique était rangée parmi les abstractions deux champs d'action: l'un, cclui indiqué par rta-as!Ja, expnme
mathématiques, dans la mesure ou clle était considérée à la façon ]'action correcte ou positive, en accord avec l'ordre cosmique,
de Pvthagore. Il est importam de rclever ici l'absence de l'histoire fournie de "vérité", de "bonté", etc.; l'autre, celui indiqué par
et de la géographie. Ces deux disciplines, en effet, ne pouvaient dmh-druj, exprime l'action incorrecte ou négative, chaotique,
pas être considérées nem plus comme des techniques, ou "arts mensongére, mauvaise, etc. Nous pourrions ajouter, mais tou-
mécaniques", à la différence d'autres "arts" qui n'appartenaient pas jours en restam dans le vague : la structure 11a-asha/ druh-dm;
alors aux enseignements libéraux et qui sont aujourd'hui des déterminait le comportement social et individuei. Le tlou,
matiéres de cours scolaires. Histoire et géographie renvoient clone
l'imprécision que nous devons acccpter en parlam de ces
à une carence classitlcatoire que nous faisons devenir un problt:me
notions indo-iraniennes, riem au fait que les mots qui les expri-
en proposant deux solutions : restrictive !'une, extensive l'autre. La
mem som intraduisiblcs.
solurion restrictive nous renvoie à ;.Ianianus Capella : à son nivcau,
La possibilité de traduire rta-a.fha par "ordre cosmique" dans
l'histoire était présente sous la forme d'un produit littéraire, ct donc
certains contextes et par "vérité" dans d'autres contextes, nous
pour ce par quoi elle iméressait la rhétorique ; la géographie était
conduirait à conclure qu'il s'agit d'un ordre cosmique fondé sur
préscnte sous la fórme de la géométrie (mesure de la Tcrre) et sous
la \'érité ; ou que la vérité, certe vérité-là, doit être tirée de l'ordre
la forme de l'astronomie (reconnaissance des latitudes rapportées
cosmique ; ou encore que la notion indo-iranicnne correspond
aux astres, climat, orientation, etc.). La solution extensive concerne
;l notre notion de réalité, dans la mesure ou le "réel" est cos-
tome la culture occidentale : histoire et géographie sont irréducti-
mologiquemem !e monde, la nature, etc., et ou on le pose
bles à deux branches du savoir universitaire, en tant qu'elles sont
fondamentalement deux façons de cosmiciser !e temps et !'espace, comme objcctivemem vrai (par opposition à l'imaginaire) . .\[ais,
et capables, par leur particularité, ele qualitler toute notre culture. » de quclque façon que je traduise, je ne fais rien d'autre que
prêter des concepts occidemaux à une autre culture, la culture
Précisémem pour souligner cette particularité, nous parlerons :ndo-iranienne. Or nous n'avons pas de celle-ci une connais-
de certains príncipes cosmiques d'autres cultures, d'autres ,ancc directe, mais une connaissance conjecturalc, selon nos
'\·érités cosmiques" qui, dans des cultures différemes de la categories, à partir de deux culrures historiquemem distincrcs,
nôtre, remplissem la fonction cosmicisame que rcmplit pour i'indienne et l'iranicnne. En nous tenam dans les limites d'une
nous la "vérité historiquc". 1'\ous parlerons de la notion \"édique rnéthodologie correcte, nous pouvons dire tout au plus : que]
de r/a ainsi que de la notion mazdéenne de aJha (déri,·é de arta), lju'il fCn, t1a-a.dJa remplissait la fonction cosmicisame que rcmplit
proche de la notion \"édique sur le plan étvmologiqm: et aussi, dans notrc culture la '\·érité historique". Cette position, déjà

I
...L__
132 La perspectÍl'e historic·o-religieuse Des \'érités cosnuques 133

imprudente mêmc si clk scmblc prudente, pcur ê·trc utilisée •1rion n'a pas l-te contenue à l'intéTicur du S\sré·mc de \-alcurs

cumme h\·porhé·se de tLlYail i! dcs fins de comparaison histo- , , " nuus dinons :n·cstilJUC ou iranicn ancicn, en C'tcndant son
rico-rcli,l!icusc ou. si l'on pr(·ftTc. hisrorico-culturelle. Jc Yeux , 1urnp d'action. ou é·n:nruelkmenr cncore indo-iranien, en \'crtu
dirc : en n1e d'une comparaison Cjui n 'egalise pas, cn aplatissant ,k 1.1 c< Jmparabiliré a\'cc 1c \-édiyue 11a. . \u contraíre- au nom
toutes choses, mais qui caractérise, distingue, rele\·e les diffe- 1,1l n súr d\mc unÍYcrsalité religieuse, la "religiosité" yui denair
rcnces fondamcntalcs entre lcs objcts compares (et rendus rlunir ks hommL'S de toutes les culrures et de toutes lcs épo-
comparablcs par une hypothé·tique analogie fonctionndle). ,1ucs -, on n'a pas hésité· ;i adopter eles critéres herméncutiques
Quant :1la différcnciation, clk doit ê·rrc farte par référcnce exclu- <·unditiunnés par lc chrisriamsme, et precisemcnt par une ccr~
sive à l"'historique", et non à la "yérite'' qui assimile er ne r; 1im: problématique typicjucmcnt chrétienne que, pour fairc
diffé:rcncic pas. Le probkme posé selem la méthodc historico- hrcf, nous ré,duirons à la question : suffit-il d'être "furmelle-
religieuse concerne l'adaptabiliré ou l'inadaptabilite de la notion mcnr" chréticn pour faire son salut ? ou bien est~il surtout
indo-iranienne à certe ,-aleur qui est appelée hisroirc dans le néccssaire d'avoir la "foi" ? Cc qui a donné na1ssance au sieck
systéme occidcntal. Fn d'aurrcs ten11es : qucl rapport y a-t-il llcrnier à une stérile polemique entre ceux qui interprétaient a.rba
entre r!a-a.rba et l'histoire ~ - commc \Trtu formelle, rigueur liturgique, instrumcnt sacrificiel,
Pour rendre significatif le problémc du rapport entre r!a-a.rba er ceux qui l'cntendaient commc piéré, sainteté, foi. La stérilité
et histoire (cr donc si,L;nificatin: également la solution éven- ct ~urtout la futilné de la polémique ont conduit ensuite lcs
tuelle), ii est nécessaire d'acceptcr un relativisme méthodique. iranisants à faire marche arriére, c'est-á-dire à éliminer de l'inter-
En prcmier li eu, nous den>ns rclativiser la notion de "verité I'·; rrc'tation de a.dwlc surplus déri,-é d'une oriemation tbéologique,
historic1ue", en la reconnaissant ,-alablc pour notre culture, mais ct à réduire cluque chose à un concept élémentaire et, comme
non néccssaJrcmcnt pour toute autre culrure, c'cst-à-dire en rei, apparemment neurre : la "pureté'', que le terme a.r!w aurait
admcttant qu'il pourrair \' aYoir de~ svstemcs de ,-aleurs ou ce polariséc dans une dialcctique "primiti,-e" et nem néccssaire-
qui est historiyue n'cst pas pour autant nai. Ensuite, nous mcm chrétiennc entre pur ct impur. Cérait faire marche arrierc
deYom également rapporter à notre culture la catégorie du "reli- rarce que AH. Anquetii-Duperron (1723~ 1806), le découncur
gieux", ce yui pcrmet de ne pas attribuer a pn-OJi de la rcligiosité cr lc traducteur de plusieurs parties de L-itc.rta, avait précisément
à l'indo~iran1cn r!a-a.rha, pour ensuitc opposer, au lieu de proposé d'idenri t]er a.dw à la purcré. Cettc imcrprétation fut
comparcr, cettc notion à la "vérite historique", de même que cnsuite consolidée par Eugéne Burnouf (180 1-1852), fondatcur
l'on oppose (et ne compare pas) le sacré· au profane, ou la vérité de l'etude "scientifique" de I'Arc.rla ct 1\m des peres fondareurs
de foi à la ,-érité hisroriquc. de la "scicncc de~ rcligiuns". IJ est à peinc nécessairc de souli-
En cc qui concerne la sccondc rdatiYisarion, jc rappelkrai !e L:ncr que même la '·pureré" en question, bicn que nem exclusi-
cas de mha, adopte comme termc rcligieux cn depit du falt que \~cment chréricnne, est un concepr que nous summcs de toute
eles 1Ki3 (dans ses ~-lJ'fJia S!udlm) k linguiste ali emanei Hcinrich f;~çc J!1 habirués à ranger parmi lcs conccpts rcligieux, et cc: non
Hübschmann l'a\':lÍt traduit par "ordrc cosmique" (ffel!urdmo~'!.). p( Jur caractériser hisroriquemem eles religiom particulieres sur
D'autrc part, attribuer un sens rcligicu:-:: :i a.r!}(l C'tair pleinemcnt la base de leurs représentariom rcspectiYes du pur/impur. mais
justifie par le fait que le mot aYait été~ rrouyé non dans un rexre p:uttlt dans l'idiT de rL·monter ps\chologi(]Uement à une rcligio-
profane, mais dans L irt.rla, le lin-c saint du mazcléisme, ct l]u'il Sité lmmaine uni1·erselle.
den1it donc e:-::primcr un cunccpt ou une ,-alcur :1 intcrprétcr en
fonction de cerre rclig10n. L'incom·éniL'nt., c'cst lJUC certe inrer-
134 La perspective historico- religieuse Des vérités cos1niques 135

3. Rendre intelligíble la di\usité culturelle de peuplcs éloi- , , ~r ce qu'un peuplc a produit pour raconter sa propre histoire.
gnés de nous dans lc temps er/ou dans !'espace, signific assÜ~ 1 , ··récit" en questio n a consisté à !'origine : a) dans la compi-
rément établir un rapporr entre leurs ct nos systémes de valcurs: : 111 ,H1 de listes de rois (et de dvnasties) proprcs à scandcr la
ou, d'un autre point de nte, enrre lcurs et nos abstrac tions caté- , 1ccession clu temps ; f,) dans l'enregistremem (sou\-ent sur la
gorielles. \[ais cela nc signific pas traduirc dans nos tcrm es }~ .,I ,erre o u sur un autre matériau non périssable) d'actes "datés",
.
terminologic d'autrui , cumme s'il s'agissait simplemcnt d'une
,_ ,L'~t- à - dire opporrunément rattachés au nom du roi contempo-
question de Lmgue (d'ailleurs, les premiers indi anistes et irani-
uin. L'état de la documcntation se présentant sous ccttc forme,
sants étaient précisément des linguistes) . Et si je dis "simple-
11ous en concluons que l'histoire de l'humanité commcnce avec
mem", c'est urriquement en relation avec l'ímelligibilité donr je
l':n·éncment de l'institution royalc. C'cst assurémcm une conclu-
parle, car la traduction d'une langue à l'autre (y compris même
~ion d'inspiration "historicistc", mais qui a sa part d'objectivité,
à l'imérieur de notre culture occiden tale) est elle auss i rien mo ins
:lll point gue mêmc lc phénoménologuc, leque! est "anti-histo-
que simple et soule:re des prob.lémes non né?ligeables, co~rp·e____\ \
riciste" par définition, s'accorde avcc clle. Voici cc gu'écrit
le savent b1en les speCJalisres. Pour en reverur a notre probleme : ~
\fircea Eliade à ce su jet:
il consiste, redisons-lc, à fixer un rapport entre l'indo-iranien
rta-aJtia et l'histoirc, à partir de la fonction que l'un et l'autre ont « La renof!atio effec tuée à l'occasion de la consécration d'un roi a
en commun, tout en l'exprimant divcrsement : en vue de l'édi- eu eles conséqucnces importantes dans l'his roire postérieure de
fication d'un univers (culturel), ou de la cosmicisation du monde l'humanité. D'une part, les cérémonics de rénm·ation eleviennent
(narurel). A.u sujet de la fonction cosmicisame de rta-a.rha, nous mobiles, se détachent elu caelre rigiele du calenelrier ; d'autre part,
dirons que personne ne l'a jamais mise en doure ; quam à la lc roi elevient d'une certainc façon n:sponsablc de la stabilité, de la
fonction cosmicisantc de l'histoire, nous la tirons de la crédibi- '"' fécondité et ele la prospérité ele tout le cosmos. E t ceei signifie que
lité quasi exclusÍ\T que notrc culrure réserve à la "vérité histo- le renouveUement universel se rattachc non plus à eles rythmes
nque". cos miqucs, mais à des pcrsonncs ct à des é,-énements historiques »
(A[J't!J and Reality, i'\ew York-E,·ansron, 1963 ; trad. ir. :Mito e rra/tà),
,_ La recherche d 'un rapport de rta-asha avec l'histoi re doit partir
Turin, 1966, p. 67 - ouvrage non traduit en français - 1\'.d.T.).
d'une constatation : la phase commune indo-iranienne, à laquell~
nous devri ons rapporter la notion originelle que lcs Indiens ont
ensuite appelée rta et les lraniens miJa, est complctement en II y a bien súr certaines différences entre notrc maniére d'en-
dchors de l'hisroirc ; c'es t une phase susccptible d'êrre conjec- tcndre tout cela et la marriere du phénoménologuc : quand il
turée, mais qu'on ne peut pas documenter historiquemcnt. C'cs t songe à la rénovation rituelle du monde, no us songeons plutôt
ici qu 'est peut-être nécessairc une breve digre ssion pour expli- :t l'acquisition d'une temporalité constimée par l'accumulation
quer ce gue j'entends par documemation historique. d'époques repérablcs avcc lcs noms eles rois en succession
La documentation historique differe de la documemation ()tdonnéc : chague roi inaugure une nouvelle épogue - ceei est
ardícologiq ue et, pour les pcuples possédam une écriture, de la pour nous la renomtio dom parle E liacle - et la définir par so n
Jocumentation que nous diríons littéraire. Elle n'cst pas simple- nom. De la part du roi, il ne s'agit clone pas de ''ra jeunir" (reno-
ment lc témoignage qu'à une époguc donnée (évemuellemem 111ft) !e remps cn l'annulant et en recommençant depuis lc début,
susceptiblc d'être datée au radi ocarbonc), sur un certain terri- 11 s'agit de l"'accroitre" en ajoutam, au moycn de chague suc-
toire, a ,-écu ct agi un certain pcuple, en laissant des tr<Kes ccssion sur le rrô ne, de nom-elles époq ucs aux époqucs précé-
consistantes de sa propre culturc. C'est quelque chose de plus : dcnrcs, toutes liécs entre elles par le mêmc licn qui lie le roi
IJ6 1~11 J>crSJ)('cfil·c historicn-rdigietl\1' 137

pré·dcCL·~,lllr ,pé-rl·, .tu n>l ~uccc-;:-.u;r b C.c l:L·n L't ente ~uc­ t~ ll" Llll~( )rl' p~tr lll"flLL I .ú 11

cc·-;~i< >11 ·.dL ]XTl' lll til-.; -;< >nr u1 cfiL't n· ljlll dJ~flll!..'LlL l'msriru- 1ur111. 1'>~-. !'!'· 1>-1 'Li
ri< nl n J\-;tk <k n 'im]~< >rtL· ljllL'l ;turrc n pc lLtut< >rltL' -,upré·nw. rl-;llliL I LinlJ()n d'P· (,_::.,''I· ilJu,trc k LlJ~l'<JrL L'lltTL rtJ\:turé·
l_'inc.rirutl<>11 n>l:tlc n:tir l'11 1..!.21]'tc. :Í p;trrir :\u mo1n<- du , 1 Par L"-:L'll1j'IL · \nlLnh< >[L']' 111 (\.\ \.\I 'IL'Ck a\·. I.-(:.,
'\\.1\. sJLck ;\1._1. C .. oC1 1'<>11 -;Jllll'.L!l <c11 tl'tl:\IH :t une d:ttation . , 1'r' >]'<>'L' de,, rL·ndn· lc Pa1 o tl< ms-,,tnt u >1l11llL' d.tll' ks tL·mp-;
b;ts~c·. la tln 1,11< >n k <khut 1i de Lt pn·mllTL' d1n:1-;tiL·. \n-c l'lk :•lli1l< >nÍLttl'-: Lll rL·,tiJs;uH ks Lks-,c·in-; ck \l:ur "· l\u· tc·mps pri-
C<JtllllllllCL'nt k '>L'11S ele l'hi~t<JÍrc, L! chr<>!l<>i<>,!.21c, c'cc,t-;í-dirc la 1.,>rJuw,. 11t>us j'<JUY<>tl'- L't11L'Illlrc k tl·mps 1111th](.]UL ;tlltl'riL'Ur
C< >smici~:-tti< >ll du tl·mps au lll< >I l'!l ck ]i <;te<; de n >I' l't de eh na<;~ 111 tL'l11J" hJ-;t<Jriquc; par "ck"uns tk \l:~;tt", ll<JU<; p<JU\'<>ns
ttl'"· l:t c1 ,n,lckctn< l!l L·mph;ltll]UL' du tl'111!'' li11l':tirc . .tu Lkrnment C<lll'l]'rLndtT lcs nthmc·s C<>'ll1lljliL''- :\<Jll-; '-<>mmcs clone
de la cotNckran(Jn du tL'111ps Clclic]UC U>lus préusé·mcnr: urili- CIIIlfr«IltL'-; a un rol ljllÍ promd ck rL-Sjll'l'fLT ks n rhmc~ cosmi
<;,ltÍo11 cks c1cks tcmp<>rL·b, Jc, :tilllLLliiré·~. e<>mnw uniré·, de qms. C<JllSCJcnt llliL' s:1 pré·su1cc· 1 <Jll r(mcri< mê·mc trouhk la
nwsurc du tl,mps linc·:lÍrL· indiL]lll' par ks succc~~Jons nl\alc,i. 1 r.,diri()nmlk <Jriu1r:nion c\clic]UC, scamkc par k~ rnhnw~ cos-

l .11 pre<;cnce de cc·nL· sin1:Hion culturL·lk, 11<>us din>ns Ljlle lc li!ILJLIC~ ct n< >n par b duréL· d'un ré)!.nc. ( )n peur f:lirc la compa-
C< n1ccpr indo iraniu1 de rlchi.íllci rctlé·rc, Iui, une considé-ration r:li~< >11 ;\YL'C BahLl oli chac]Ul' annc'l' <>!l procl:dait :1 la mi~c ú
cmphatÍL]Ul' clu tcmps C\ cliciUL' <lU de cc <]Lll' I !Jack :tppcllc lcs llll >rt riwL·lk du r< >I pr Jlll' lc c,uhc >Hl< mtwr au rnhmc co~mÍljUC

'·nrhmc·s e<>smiquc<': manié·rc de dire gu\·-;r ·•nai" (r!a-ü.dJa) ele Lmnu:tliré·. Toujour~ cn f~g1ptc, on !ir dam lc:s Tc:-.:rcs dcs
cc <]Ui csr rL·contlrmé· anné·c ;lprés :tllllLL' par la ~é:cjUCnce saison- 1\ r.1midc~ O~n du III milll-nairc aY. J.-C.) : ,, Lc ciel cst sari~fa1r
nié·rc mui< >urs L''-!::tk ;\ cllc-mêmc, c:r non CL' qui ~uccc·dc hi~rori-
Lt b tcrre 'L' réj<>uit qu:1nd ils :tpj>rcnncm <JUC lc roi Pcpi II a
. '
nll' \la:n ,1 la piacL· de la faussctê (ou du désordrc) »;cc-qui est
ljUcmcnr ou de f:tçon 11< >n ~u~ccpriblc d'C:rrc répé·ré·c. La récur-
J11tLTprL·ré c(JJ11111L' suit par Frankfort: '' Lcs acres du souYc:rain
rcncc (plus Cjlll' k caracr(Tc s;liS<Jmlin, <JUÍ au fond n\·q Llu\m
~ui\-L'!lt k cours de l:t narure "; <>r k cours de 1:t nature c-;;-
m< JClék Lk rêpéritJon, c>u au-dd:t de I c-;r d:ms Cl' cas un crirérc
i'rLcisL·mcm sc111dé par 1c~ n thmcs e< Jsmiqucs.
de Yc:rité·, CJLLt~imem de la fa(on dom clk l'csr cLms la scicncc
li f.tut s()uligncr C]LlL n<JtiT JrHnpré·tatJt>n n'cq pas ré·duction-
c:-.:pé-rinwnt.tk (nous l'anms dit u1 s< >11 tcmps;, LJlli rire dcs lot5
'll~tL. COllllllL' si J1(Jl!S \'(JU]i<Jf1S dirL·: 11/tid/ L'S[ 1\·c]UiJibrc CC>S-
immuabk~ (cJ<>llC \Ltics.' cJ'L''-:]'l'riL'llCL'S J'<lll\'~1llt llTL' fL]'l'[LTS Cll
1\llljlll'. ~ous a\on' sculcmL·nr clllrchL· <Í nll'trrc· au jour k
dcs rc·mps diffcTL'Ilt' (mais d:m-; ]c-; mê·mcs cond1rions I) du
Ltppon de llltilil :t\cc la dJalccti<JUL nrhmL·s C<Jsmi<JLIL·s/nrbmcs
remps ;k lcur prL·micTL ré·al1s~tri< >n hisroric]UC.
rr>l:tu:-.:.
I .n I ).':1 prc, <>LI l'.li<'I1L'll1L1H de l:t r< >I ~tlltL :1 pr()\ mjué· l:t rup-
turc a1·L·c I'< JfiL·nr:1ri1 111 C\ cll<Jlll' rradiri< >Jllll'lic. <m :1 chcrché un 4. I .L'S p<Jpul:ttJ<Jils de l'lmk L'L de l'lr:m n·,·nrrcm clks aussi
rL'IllL'Lk ,\Li', f'< JS-;i!Jks C< J!l-;l'ljLIL'IlCL'S ;t\ ec J.t C< JllCL'j>ti< lll d'unc d:tll' l'h1~t< Jlrc LJLI ·,tprC·s LlC<JUI<;](Í< n1 ck l'institmion ro\ ale.
··\ eriré", 1l<Jl11111L'l' iliilti/, l]lll ré·ul>lir:tir u11 é·cjuilihrc LlltlT cantc- iJt:.md ceh se pwduit, ii n\ :1 plus ck culrurc imlo iranil'l111L'
rnc ClcllcjuL· ct linc·;lr:té·. J I. l·r:tnkt-<>n écrn :í pr'>j~<>~ ck 11111ril: C< >'l1!11ll!lL', m:11-; Lkll'\ culrurc-; attc<;tLT~ tLtns kur' tu-rit<JII'l'' h1s

•• !I ,·,lcelf d\ill C<>liL'LJ)l (Jlll ,lJ>j'.lrfllllf .I J.t C<J•!l\<.J<l.!.2IL .lll"j !JIL'f1 t< ,,.,,JLIL'~ rLspn:nfs, I' I ndc L't !'I r.tn. ~<r;trL·m<:rH. l't ch:1cur1L' Ú s:t
<jll .. l l'érhicJlll. [... 1 '.<>trc l:lnceut lll]''>"tdc !':1' de \llC:lhiL- Lllll air t-.1\'< 1!1, Ja 11< >ti< J[1 intlJUllll' ck r/c! L't ];t ll< >[I< J! I iL\111L'llllC LÍc
C< >llllllL llit!t!i un oc ns :lll"l h ic n , thlcjliL LJLIL :llL upln 'icJUL. P.trf< >1'. ''- U>nt'r<JIHUH :'t l'hi<ot<>in.:. ú Lt ll<lll\-L'lk Llimcn~i<>11 du reei Lllll
ll"ll' d, \ "il' rr:ldU!rc p;tr ""nlr, ... !':lrf"l' [>:tr .. \ LTltL',.: d'aurrL'S .\ ]'LllL·trL· d:tns ccs culrure-; ck C<>nccrt an·c la r<>lauré·.
La perspecri1·e lzisrorico-religieuse De.\ 1·érirés coslllllfltes 139

Le \·édique t1rl- !c concept ~~ 1\eune dans la culture attestée · • 11111 :tllll' comme histoire de gucrres ainsi ljlle de success1ons
par lcs \\:das - tinira par succ(>mber dane- cettc confrontation ,1 .tiLs : plu:; préci:;émcnt: b documcntation hisroricJUC est lc
~l\TC l'histoirc. 11 ~era pcu ~~ pcu rcmpbcé par Lt notion de , 1w >IL':ll~tL':C c( mtcmp( JLlln d'cntrcprisl'S (génér:tlcment gucr-
r//;rlrlllti, qui, nous lc HTruns, répond micu:;, au:;, e:;,iL':ences de la r:lrL~' Kcomplics p~n ks différenrs mis. Or, si du poinr de ntc
nouYcllc situarton, '"·n constituam une cspécc de compromis ,r 1hm:micJUL ccs cntrcpriscs pou\·~ticnt êtrc rcL'::trdéTs commc
entre l'oricntation anhisruricjuc ct l'oricmation hisroricjuc. Et il , lLS prmluits d\mc l!lâ),,; nég:HI\T, du point de HIL' rm·al, dcsriné
f:tudra un compromiS car cn lndc, comme aillcurs du reste . 1 tnL'trrc cn \·akur les c·ntrcpnscs ml:·mes, une altcrnati\·c se

(comme partout, pcut-êtrcl, r(Jticntation anhistori<iue n'cst 1, JS:!Ir : ou hicn refuscr la notion de lll!i)'á ou bicn !ui donner
1
Jamais complCtemcnr él1minéc par l'orienr:mon historic1ue. urll' connoLHJon poslti\·c.
I .'Indc semblc marc1uer une difféTence parcc Cjue, dans sa li\. a pour !c moins un contlit d'idées entre la castc dcs prêtres
culturc, l'anhistoricjue dc\·icnt e:;,plicitement ~llHi-histonque, en cr ccllc dcs gucrncrs (ou dcs rois) déri\·anr de l'opposabilité des
\·enu d'un jugement nég~ttif :;ur l'hi:;roirc, réputée produit illu- ch~tmps d'acrion respecrifs: !c méra-historicjUC et l'historicjue.
soire et mensonger d'un facrcur appelé mcirá. Dans une célebre l.cs brahmancs ~l,gissaicnt en dehors de l'histoirc et cn Yue de
comparaison entre la pensée romainc histonqucmcnt orienrée I''"L:;:;cnce'"(/m;/wJilll) dcs choses, ks kshatrip agissaicnt dans
ct la pemée indiennc, Dumbil a écrit: « I.'Inde n'a <.J'égard que l'histoire et cn nte de la "puissance" (k.r!Ja!ra). Les brahmanes
pour l'immuablc ; lc changemem cst pour clle, sui\·ant lcs 'liiYaiem le ria, alors ljUC lcs gunriers sui,-aient la mc/rá. Suinc
maticrcs, illusion, imperfcction ou sacrilege >> (Sm·im fi la For- k 11r1 \Tut dire agir "rituellcment", comme il conviem précisé-
/une, ( ;al!imard, Paris, 19~), p. 191). m'"·m au sacerdocc ; t1a a d'ailkurs la mêmc racine que le latin
I1 faut cependant obserYer c1ue la perspecti\c soulignée par ril;u. Suine la llliÍJ'rÍ \eut dirc agir "historiquement", en étant

Dumézil est étroitemcnt liée ~í la spéculation sacerdotalc: c'est conditionné sculement par lcs circonstancl's et sa propre capa-
la perspecti\T de la caste de:; brahm~mes . .\fais faisons attention : cn(: de lcs affromcr. !.a négari,·iré rhéoricJUC de la má)'â ,·eut
cctte obscrYation ne doit pas nous amener ;Í assimilcr !e produit rL-contlrmer lc rôlc de prenm:.Tc caste que les brahmanes s'attri-
de la spéculation brahmanic1ue ;Í celui de la spéculation chré- bucnt. \fais :1 la n(:gati\·iré rhéorictue répond une positi,·iré pra-
ticnne, en tant Cju'cllc ,·iserait une réalité l':\.tramondainc posiri- riclue : la I!Járá scra illusion, mais non vaine, au conrraire
\·emcnt opposéc à la réalité mondaine ou historique. :\ous JlL·ccssaire ct fntctueuse pour les membres de la deu:;,:ié·mc c1ste,
ferions erreur en pensam :Únsi : cc SL'rair ouhlier ljLIC la réalité LJUi, rois ct gucrncrs, ,·oicnt en ellc la source de la "puissancc",
C'\tramondaine que ic christianisme propose C0111!11e recom- '>li du pouYoir que les rois cxerccnt sur la communauté ct au
pense (ou châtiml'nt) est méritéc p~tr chacun sur la base dl' son hén(:t!cc ck la commurLwré·. D'oCt la production d'un svsteme
comportement historiyuc, ct mémc carrément à partir d'unc éJ Ul' nous pourrions di r c ahsolu, cn tant qu 'étranger au relati-
suresrimation de l'hisroirc, lJUi dc\·icnt hisroire du salut ou de la \ 1sme de casre: Lt substancc (lmdw;all) cst ércrncllcmcnt immo-
pcrdition. En lndc, c'est tout autre chosc. La pcrspccti\·c illil'. mais pour '"nisrer" ii cst néccssaire qu'cllc paraissc cn
anti-historique (ct non eschatol< >gicJue !) dcs hrahm;tnes cst une :11< >u\·crncnt: la ll!tÍlá esr !c mouYemcnt ljlli crée cerre ~1pparence,

'>\(. d'un aurre point de ,·uc. qui confere c:;,istcnce au monde.


pcrspccti\T de caste ct do!t par C<l11SCl]Uent erre comprise cn
relation a\TC la perspccti\C d\me ~wrre c1ste, ccllc des k.r!wlril'a, I - est force purc, :;ans nutierc-substance; mais san:; la !!Ú)Ú,
.1 m:mérc-suhsunce n'auLllt pas de forme. La forme de !'uni-
dl's guerricrs, la caqc d'oú étaicnt tirés lcs rol".
Le fait ljlle lcs ro1s cUient cxtr:ms de la castc guerriere n'a \ ns csr une créarH m ohrenuc au mo\cn de llltÍJ'ci par ks . \sura,
rien d'éronnam. L'histollT fa:r son cntré·c dans la culrurc 'c~ diut:;, lJUi possédcnr la 'llr/rci. I :n t(mcrion de cela, on pcut

l
1-1-0 Lo eenJWCti\'C historico-re!igieusc 1-1-1

d1rc· an'C .J. ( ;,,nda: "\h\~\ eq une· clp:tciré·, ~upL·rieure :lU\ 'icCI'L'I11L'I1t :Í 1\·I:Jhr >r:Jtion ct l'c\L'CUtÍ• >!1 dcs rltL'S tll'CL'SS~urcs :t
C< >llCL']'t" hum:lÍll', d'< >pl-rer '>u de C:lU~cT de~ prr >di,!..'.e~, cn p:u·- . , q,]r\_· pn >il-gé-c iriruclk1 h \'I L de cL·Iul LJUÍ ~1gn dans l'hisroirL-:
riculicr c\·q une force crL·arncc L]Lli se m:miksrc· d:m' lc~ mer- , , n·dune :1 h Sj'L'CUL!tll>l1 desnnéT :1 r.Jrtacher k de·\·L-nlr hrsto-
\cilks de l\111in·p, ,, (in .\irJ;'iil de!/ n!i;.:iril/1, ''>LI~ b cllr. de 1.,1uL· ~1 L! ré·alitc s<>ustr.lltL ,lll dn cnir. Par b, Il<>U~ saisi~s<ms k
(;_ CJqdJani_ (l é·d., Y<>i. \', ·Iunn, llJ-1, p. 2')_)1. t.ti'I" >rt llUL' k "sré·mc \-ldiljlll' é·uhli~s:ur entre k roi 1 cr
I .a po,iti\-Jté· de h ll!tlrri rL·\<·k un C< >mprumis ~l\ ec l'hi,t<>lre. [
1
!Jr:Jhll1~llll llUi Jui SLT\-:lit Lk Ch~lj>L·Jain (jJ!IriJ/Jt/!1.
Dans L1 11< >ti< >11 mi:· me de lit1 tr:m-;paraír lc u >mpn >mi~ :l\TC l'hi,- )), 111 , i':Jcnun lirurgiLJUL', k liljti/1 figurai r C< >mmc k comm:m-

t< >ire·, ljll:l!ld lia csr lntnprl-tL' C<>l11111<: l!Ill' csp\:cc de tlu:-; co'- ,]1r.urL· du "acrittc\.- l't é·r:1it dit ''s:Jcritlam": k hrahmanc-chapc-
íllÍLiliC c1u1 n 'l·q plus toukmuH oppo~ahk :lu tlu\ dL·tnminé :_1111 tll.'llLlit cumnll' r, >fllciant l't l't:lit di r ";;:Jcrit!carcur". Ce
p~tr la lllri)',Í. \Lt1~ l'achu·l·mcnr du c< >mpromi' aeh icnr :l\TC la 1
n, "1\:k fut g(·né-r:llis(:: ch:tl]Uc chá ck familk, com me un "roi"
suh:,rirution de r/ti p~n d!itlllllti, I X d/luT!!Iti d0,i,!..'.I1l' k rrlk assign(' ,1_ 111 , ~.t mai"<>l1I1LT, pur :JCCJuérir k rang de '"sacritlant"

:Í chacun. \f:tj, L1crion hjq,>rÍL]lll' n'cq-cllc pas puremcnr illu- sou:-; cc·namc~ condition:-;, ct charger un "~acritlcarcur"
soirc::. Bic·n ,úr, nui' l'acnon clk-mêmc, une foi' ''dé,-bi,tori- d":tecomplir puur lui le;; ~acrit!cc~ c1pable~ de lui garantir k jusrc
ci<·\_'', 'uustr:lite· à l'histOIJT, a une ré·alir0 eJUI cll-passt· l'illusion. r:q>pon a1cc l'unJH'r5. Cc rypc de rirucl, distinct du ritucl domc'--
Lc r//Jarl!ltl esr comme une loi C]Ui, dcpuis un ''licu" cn dchors tlljLIC pour kqucl il n'étair pas bcsoin de hrahmancs, 0clit appclé
de racrion hi~ronquc, fa\'(Jrise ou lim1tc roure action. ( )n pcut •Fti!tltl.

é·galcmcnt 0tcndre la comparaison au:-; lois scienrificpJc,, qui


"d0s-hisroricisent'' :Í kur façon le:; phénoméne,. 5. I .:1 rcligion JLl!llcnne commcncc a êrrc histonqucmcnr
Du point de HlL' brahmanic]UC - c\·st-:í-dire cn fonction de .mcsree· par ks in;;criprion;; aclwm(:nide,, 5oit à partir ck
la con,crYation d \111 r:1ppon opri nul cn rr c humme~ ct ehcux, D~mus I'' (_=i21---1-t-\6 aY. J-C.). Cc ~ont de' in-;cripriuns yui rap-
ou entre l'homme ct k monde donr lc~ dieu:--: constituem les pc!km !c~ cntrepri;;e, dcs roi5 pcrc;es, unt de gucrrc (Yicroircs
formes adapré·es :Í b C< >mmunicnion -, k dc,·u1ir hisrm·ie]ue cst '-LI r ks cnncmi,, c\tcnsion du royaumc) que de pai:-; (t( >mlations,
n0ganf c\.'tr\.' n(:ga ti\·n0 J'l'Lil ~ \·xprimcr de plusicurs façuns : e<H1:lli,arions), mai;; qui attcsrcnt au5si, indirccrcment, l'horizon
d0ré-ri< >ranon du rcmp' ct de l'csp:1cc humams, chute· d:1ns rL·ii!..'.icux <>Ú <in;;crc l'acn<m rmalc. ]"'cnrcgistrcmcnt mêmc ck
l'impurL'tc·, chute· dans k s:1crill-ge. \bis t:llH qu'on \·ir d:ms !-:tlh r,mané·re pé-ri~sablcj ;;ur un mar0riau lmpérissabk, ,l\·air une

l'hisroirc, ii f~wr que quckju\tn courc, pour rous lcs :tutres, cc I< >11crion que nous dirion~ rirucllc, cr donc rcligicuc;c. '\ous l'uti-
risc]UC. Ln Indc, cL· rt">k rn·icnt :lll mi. C:'l·rair aussi k cas ú IJs< >11'> ]>< >ur notrL· hist< >nogr:1phic, mais pour Jc, Pcr;;cs ii <~Jgis­
Romc : k n'lk rc\Tnair au rc.\ .l!ilml!it!l, LjLusi prêrrL· de lanus, lc '~tlt de "d0~-hisronciscr" l'acrion r<J\ak: t>l1 \"<>uLiit la suusrrairL
dicu préposé· au dc\T111L Le IY\ _ídi!'OI!il!l c:-;crçair unL· foncrion muclicmu1t; :w cknnir, :1 l'0phémcrc, Lt la rcndre t!:-;c, subk,
rm ak dont ks Romams 11L' puruH pas se p:lS~\.'f, mé·nw apr0s ciur:thk C<Jl11111C Li pi erre·. Par:td< >C.::tlcnwnr, CC npc de ''dés-
:tY< >Ir eh as sé· lcs roh. i,[<>rJCIS~HI<>I1", pr0--un p:nrour <>lt s\·st :1ftlrmé-c l'in~rirurion
I .c roi :1gn d:uls l'hrsroric pour k C< >mpt\.· ck ~, >ll pcupk. C'csr r' >I .llc, u >nqJtLtL' pour n< >U~ la h:t"L' d\mc "hisrorici:-;ation'', qui
lu1 LJUi ftíll //r;_í/1;11)' :el'oCt l'hist<>n<>guphre par '"rL-!..'.11l's" 1;, mais ii L''l L'll -;uhstancc urw "ré-hJq<>ricis:ltÍ<>n", :'t sa\·otr k proccsSLI"
e·st pn >t0gé- e< >ntre ics rJSLJUL-s de l'hisr< >lrL p.tlTL c1u'il mé·nc unl· 1111 LTSL : Jc~ PcrsL·~ r(,duis:ucnt Jc, fans L'll monun1cnr, nous
\·ie spé·átlc, difr-0ruHe de celk de l'humaniré· C<>llLll1tL : une \·ic rulu1"<>ns k m<munwnr :Í dcs fan:-; Cjlll' nous rcstiru<>ns :-1 nutre
~rricrcmcnt nrua!J,é·c. I -:n Indc, cl'ttc riruali~:ltion é·rair u >!1lléc llrt-m< >irL· hist< >nquc.
au:-; hr:1hmarws. I .a f, meti< >!1 hrahm:l!llLjlle peur donc i:·rrc r0duite I .'uuLk de Li reli!.'_ion pcrsL· commcnCL' dunc ~!\TC cellc dcs

l
142 La perspective historico-religieuse Des vérités cosnziques 143

inscriptions achi:ménidcs. Cest une rcligion que nous appclons • _11 ncu; ils ont vaincu quand les trois a.mra les plus importams,
mazdéismc à partir du nom du dicu suprêmc ou "uniquc" t\hura .1 runa, Agni et Soma, som passés de leur côté. En réalité, ce
\fazda. J'ai emplové dcs guillcmets car il s'agit d'une unicité l'cmporta, ce fut la \'ision sacerdotale sur la \'ision royale ;
incompatible avec notrc conccption du monorhéismc. C'est en , imdJ!lj[/t/ vainquit la márá. Toutefois, bien que façon différentc
fait une unicité qui dn,ient compréhcnsiblc et caractérisantc si k~ rois-guerriers qui, fonctionnellement, agissem dans l'histoire
on la compare à la pluralité que l'on peut clécomTir dans la k produit de la mâra), lcs brahmanes, eux aussi, doivent agir.
religion indiennc. Le terme de comparaison est fourni par le \fais sans la mq)'â il n'y a pas d'action possible, ou, en d'autres
nom même du dieu qui le désignc comme abura. L'iranien afmra rcrmcs, sans a.rura (les possesseurs de la máya) les brahmanes
corrcspond à l'indicn tHtmz ; mais alors que les Indiens ont une mêmcs pcrdraient toute fonction. Les brahmanes doivent exé-
plura!ité d' amra, les Iraniens n'ont qu'un scul a!mra, précisémcnt cuter des sacrifices qui réclament l'usage du feu: c'cst pourquoi
Ah ura l\Iazda. \gni, le dieu-feu, bien qu'étant un aJ!Ira, clone "négatif" dans le
En Inde, les asura som les dieux qui possédent et utilisent la s\stéme de valeurs brahmanique, doit passer du côté des del'a
mâyâ. « Cn asura se caractérise spécialement par la possession "'positifs". Quant à la préparation et consommation de la
de la mqyâ », affirme J. Gonda dans l'ouvrage cité plus haut. boisson appelée soma, elles constituaient une liturgie brahma-
D'Ahura l\Iazcla aussi, en tant qu'"asura", nous pouvons clire nique importante : voilà aussi pourquoi 1' amra no mm é Soma se
qu'il posséde la mâyâ; dans son cas cepcndant, elle n'est pas range du côté des dez'a. Globalement entendue, l'action brahma-
"illusion", mais "force de la penséc". Le second élément de son nique est action rituelle, action guidéc par le rta, ct c'est pour-
nom, l\fazda, signific précisément "penséc" ou "penser". l\Iais quoi il est nécessaire de récupérer, c'est-à-dire de faire passer
la mâyâ indienne n'cst pas non plus totalement étrangére à la du côté des dez'a, aussi et surtout 1' a.rttra Varuna qui tlgure comme
"force de la pensée". C'est ainsi qu'un auteur français, :\lain "maitre et gardien du rta" 0· Gonda).
Daniélou - avec un o:il sur la spéculation indicnne et l'autre, Dans l'Iran historique subsiste l'opposition entre les asura, qui
probablement, sur Berkeley (XVIII' siécle) - a écrit que la ma)â som appelés là-bas a/Jura, et les dez1a, qui som appelés daet'a. Mais
« peut être comparée à une délibération mentale introspcctive cn Iran la victoirc revient à un a!mra, qui devient le seul a/Jura,
(l'imarsba) qui penserait le plan de l'univers. On peut la repré-
.\hura :\Iazda, tandis que les daet'a sont relégués au rang de
senter comme la "pensée de l'Etre cosmique" dom l'univers
démons négatifs. En Iran, la vision royale l'emporte sur la vision
serait la matérialisation apparente » (Le pofrtbéi.rme bindou, Buchet-
'<Lcerdotale. Et de même que 1e roi est unique et seu!, unique et
Chastel, Paris, 1960 et 1975, p. 60).
~cul doi r être l' almra vainqueur, Ahura Mazela. Sur les inscrip-
L' étymologie d' a.rura et d' a!mra renvoie à une culture indo-
tions des Achéménides, ~\hura :Mazela est le dieu du roi, la
iranienne commune. La comparaison, cllc, sert à nous ramener
'' Jurce de la souveraincté. II aide le roi dans l'édification de
franchement aux religions historiques de l'Inde et de l'Iran, en
!"•mire (asba, correspondam au rta védique), contre la drmga (de
laissant derriérc nous la périodc indo-iranienne située irrémédia-
,/m;, l'opposé de mba). La drcztya est la délovauté à l'i:gard du
blement en dehors de l'histoire.
'' JU\Train; a.rba si~-,rnitlerait donc aussi la "loyauté" (la "vérité"
:Nous trouvons dans l'Inde historique une opposition, qui est
,.<Jmme "sincérité", et clone comme loyauté). Le mazdéisme,
même contlicruclle, entre les mura et une autre communauté
'<Jmmc toute, existe cn fonction de la royauté: c'est là une these
cli\-ine, celle des dem (ce terme corrcspond au latin dew). Je dis
''contlictuelle" parcc que l'opposition a ete exprimée, dans le '!ui a été soutenue par un iranisant prématurément disparu,
mnhe, comme une \'éritable gucrrc. Pour tinir, les dem ont \f. \fok (L'lran anàm, Paris, 1965, posthume).
144 La perspective historico-religieuse
l Des ,·érités cosmiques 145

6. La thcsl' d\mc religion indicnnc (\-cdicjuc) d'impiration , , 1, 111 clinarion naturellc de l'csprir humain Yers une rL·alir(· rrans-
~acerdotalc est communémenr acceptél' ; au conrraire, la thêse ', 1 ,i.tt1t lcs choses de cc monde, pour c\·itl'r de ks rnerrrc en
d'un mazdéisml' d'inspmltion rm-alc a (·r(· accueillie a\-cc eles I'
>n cLmrérioriré (ou de prioritl') an'C tourc autre forme
rcSl'f\TS, Yoirl' rejetl't'. En général, on préfé·re coniecturer gue 1 urclk. absrraction fairc de n 'importe que! probléme d'ordrc
J'a,·cnemcnt de la rovauté achém(·nidc a poliri~é, pour ne pas 1 1., 1 , ,nque. Ln rés um é, nous sommes toujours prêrs ;1 admettre

du-c instrumentalisé, une religion mazckcnne antérieure. même ,, i l n·rrains sYstémes politiques et sociaux onr utilisé certe incli-

si la documentation, à sanJir l'antüioriré des inscriptions royales 1;.tll<Jl1 ;[ lcurs tins propres, mms nous n'acceptons pas Etcile-

par rapport à 1'.1rc.r!a, conduirair plutót à suiue la Yoie opposée. :m·rH l'h\pothése que ces systémes, et non J'esprit humain, aient
Pour ma part, j'ai justement sui,·i cerre Yoie opposée dans un j'll prodUJre ce que cenains appellent lc "sp(·cificjuement reli-
tra\·ail CJUÍ remonte à une dizaine cl'années cr même plus (II mito, .:_>_icux". 11 reste l]UC si les habitudes sonr justit1ées au niYeau de
i! rito e la .rtoria, Rome, 197B, pp. 38'7 SCj.), oú je prenais en compre l'homme de la rue, ellcs ne devraient pas l'être au niveau de
la réa]jré documentaire. l'lmrorien eles religions. Quand cclui-ci, au lieu de faire de l'his-
Le point de départ, c\:st gue lc mazdéismc sun·ir à la chute rc l]re, de\·iem chercheur du "spécit1quement rcligieux", ii peut
de l'Empire achéménide et clone que, priY(~ de la fonction royale ,lrrin'f (c'est arrivé !) Cju'il rcjette du domaine d'une discipline
attestée par les inscriptions achéménides, il se libérc de tout historico-rcligieme toute approche scmblable à cellc que nous
conditionnement politique ou mondain : tel est le mazdéisme ~l\·ons proposée pour lc mazdéisme, et qu'il invente c\·enrudle-
attesté par lcs rextes lirurgiques ct législatifs qui composcnt menr, pour justifier ce rejet, une nouYelle discipline, par
l'Are.rta, rédig(· aprés la période achéménidc, à l'exception de la c·xcmplc : l"·anthropologie politique" (cela aussi est arri\cé !).
partic la plus archa!que de cerrains "hymncs" (ga!lw), partie qui, En cc qui me concerne, même si ma façon de faire de l'his-
de route façon, est au mieux contemporaine eles inscriptions roire eles religions a été étic]uerée ''anthropologie politique'', je
rovales. C ne fois séparées de la fonction cfaider 1e roi dans nc crois pas faire autre chose que suiYrc l'enscignemcnt de Pet-
l'édification de J'a.d1a, la liturgie er la législation mazdéennes razzoni, lc fonclateur de l'écolc italienne cl'histoire eles rcligions :
s'absolutisent et présentent une fonction salYatrice uniYerselle. « La rcligion est une forme de la culrure et, historiquement, ne
De religion ethnique (persc) gu'il était, le mazdéisme se trans- 'c comprcnd que dans le cadre de la culrurc particuliére dont
forme en religion tmiYerselle ; une fois abstrair de sem contexte clk fair partic. » Commcnt pourrais-je disposer du ca(he globai
politico-social disparu, il de\cient abstrair ou susceptiblc d'être d\ml' culture en évirant d'en caractériser la structure politique
abstrair de 11 'illlpor!~: q111.f conrexte politico-social, ou, en d'autres u sociale de base ?
ru·mes, de n'impone CJuellc ''monclanité". ll cleYiem une rcligion Faire de l'hisroire eles religions sclon la lcçon de Pcnazzoni,
de salut /;on d11 ;;;onde, nom·eau salut par rappon à l'ancien qui 'lgnifie accepter sa problématique et la méthodc de résolution
était salut d!f roi et dmz.r la pn:ronnc clu roi, salur désormais géné- dcs problémes qui en déri,·e, pour lcsquelles hisroirc religieuse
ricjucment humain et absolu. 11 de,·ient même une "foi", l l lJ!stoire politique sont tour un; cllcs sont de l'histoirc culru-
puisqu'il se postra cumme alrernatin· à la foi chrétienne d'abord, rcllc. L'altcrnatin· rtTicnt à abstraíre des religions hisruriques
à la foi islamicjue ensuitl' (sur la relation entre "foi" et "salut", 'li1l '·religion absoluc", cc qur fair C]u'on accomplit plus ou

je lTnYoie au premier chapitre du présent ounage). 'l'r;;n, cunsciemment une alrération conceptuclle: la ''religion'',
IJ est clair CJUe SOUtenir la thése d'unc telle cYo]ution du maz-
I cn âfct, deYicnt '·reli,l!iosiré'". 1\lais c'est à Lmthropologie, nem
ckisme heurte nos habitudes menrales. :'\ous sommes rrop habi- I d i'hi:-,tuire, de s 'occuper de ia rcligiosité com me qualiré· humaine

tués à consickrer les forn1l'~ de rcligiun commc produites par CJLll s'nprime dans la pruduction de religions. Dans le champ

l
146 La pl:'rspecri\·e hisrorico-religieusc

d'action anthropo[ogiljlle, iJ est probablcment pcrmis de uistin-


guer une anrhwpologie rcligieuse d'une anthwpologie poli-
tll]Ue; dans !c champ d'action historique, l'objet de la recherchc
ne peut êrre scinde en ''religion'' et "politique".
l.'amhropologie rcligicuse opere essemicllcmcnt ,i partir de
l'hyporhese de 1'/Jomo n)(';,io.m.i. l.'histoire des reli,c;ions n'exclut
pas certe hyporhése; simplemem, ellc ne s'en sert pas pour sa VIII
recherche. S'en serYent, en rn·anche, la psychologie et Lmrhro-
p<~logie religieuses, en tant que disciplines repondant à une pro- L' homo religiosus
blcmangue anthrop< J!ogique.

1. Giorgio í'.unini, un prêtrc qui a emeigne la psychologie à


]'\ ni\·ersite catholique de \lilan (puis aux uni\·ersites publiques
ele Ct,c:liari. Florcnce et Bari ; enfin de nom·ew à l'l' ni\·ersité
cttbolique), a rassemblé son enseigncrncnt de psvchologie rcli-
gieuse dam un ouvrage intitule Homo re!~~ioJ!tJ (~lilan, 1966). 1\u
chapirrc precédem, nous anms admis la possibilite que l'hypo-
rhése ele !'homo n:!(~irJJIIJ, parfaiternent inutilc pour la recberche
hhtorique, \·oire noci\·e <l certe recherche, soit au contraire urilc
<1 Ll recherche psychologique . .\lais dans l'ounage de Zunini,
l'/1r);;;o rcl~~ioJNJ n'est pas une h\·pothése de tra\·aiL c'est l'objet
même de la recherche : la rcligiosite humaine est post'l' cornrne
··c\·idente", si bicn que la recherche pretend seulernent la definir.
<ln dira que quelque chose d'"é\·iclent" est dejà "defini". De
Ltit, c'est ainsi que lcs choses, .~mJJO modo, se préscntent : dans
ce line ii s'agit, plus que d'une definition, d'une dernonstration
de l'cxistence de la religiosite comme réalite anthropologique
Jrrecusablc. Je m'cxpliquerai en citam quclques passages de la
l<>nciusion (p. 321), intirulée ellc aussi F-lo111o n:!i~io.i!l.i, de Zunini.
( xlui-ci ecnt: "A la tln du prcmicr chapitrc, les caracréristi-
'iue-., de la rcligiosiré·, sdon la ps\·chologie moderne, ont ete
t1nics, ct certames qucstions ont ete formulecs. >> I :n realiré,
.dJsolumenr rien n'a ere det1ni "selon la psychologie moderne".
\u umrrairc, aprés <1\T>ir cherche dans ccllc-ci une réponse ~1
"'m prohlémc, et cc en passam en rente les principalcs écoles
14~ Lo per.1pe(1i1·e historico-rc!igieuse L 'homo rcli~iosus 149

(p;;\cluna h ~c, ]''\ cholo~ic dcs pmfondcurs, ps\cholo~ic ele la , L]'ll sont donc uniYcrsclknwnr humaincs (cr carrémcnt per-
forme, C< >mp< wcmcntalismc. fonctiunrulismt:. sociul< >~isme). ,,,1hks dans dcs pr(lductions culrurcllcs diff(Tcntcs de la pro-
/:unini csr ohli~~ d'admcttrc lluL· lcs pqcholo~ut:s ont éré· réti- crl<>ll rcli~wuse).Jc n'ai ricn <1 obicctcr <1U prcmil't· présupposé,
cents ,1 p<ukr de religiosité (p. 4(>). Ceci dcnait démomrer c1ue, !11< >111S cn tanr qu'bisrorien des religiuns: si un psYchologuc
roujours sclon la ps\cholo~ic mOLkrnc. b rc·li~iosité· n ·c5t pas , mm c. ii aura cc minimum de crédibilné que cclui qui pratiCJUC
une composantc psychiquc di~nc d'imé·rér. Sdon /:unini. cela ;ll!trc· cbciplinc n·a pas lc droit de contcstcr ni de cunfirmcr.
prou\T l l l fait l]UC la rcli~iosiré csr un facrcur si importam l]U'cllc \I tio c\·q sur lc sce<md présupposé CJUC l'historien dcs religiom
implilJUC lcs ps\choiogues cu:-;-mé·mes, cn cc scns que ces dn- pcut pas se dispcnscr d'inrcrYenir, soit cn niant au psYcho-
nicrs. cu~-mêmc.; pé·nétrés de rcli~iosité, nc pc:un·m pas en faire 'cclll' k droit de se prunonccr a\TC amarcurismc sur lcs faits
l'obiet de lcur rcchcrchc. Citom /:unini : " Lc psychologuc qui , lll]Ul'tt·s cumme rcligicu~ ; soit aussi cn souli~nant son condi-
s'occupc de rcligiosité. ou qui affirmc ne pas Youloir s'cn ' 1, •1111Cll1cnt culrurcl, qui !ui fait apparaítre commc "uni\·crscl"
occuper, ou encore qui la combat OU\Trtemcnt, risque de , L qui cst sculemcnt ''cbrétien". D'autre part /:unini chercbait
dcYcnir l'adcpre d'unc ''religiosité psycholo~icp.1e" (dunt lcs pro- ct qui pcut l'cn cmpéchcr ? - C]uclquc chose qui transccn-
fanes égalcmcnt sonr on nc pcut plus aYidcs), car, sous le balo ,lrair lcs rcligions historiques (ct lc christiamsme lui-mêmc), ct
ele la scicnce, ii parait fournir une cxplication au~ probkmcs l.;t prtTisémcnt trouvé· dans la rcligiosité. ~fais nous pouYons à
que tout homme ttomT ckTant lui, ct le libérer de leur poicls. » I)( >n droir l'cmpêcher de clire "rcli~ion" et cfcntcndrc "rcligio-
Ln sommc, c'e~t lc prucéck bicn connu : mêmc l'arhée scrait snc· .
'·rcli~icu~" à sa f1çon, pourn1 qu'on dilate la norion ele "rcli- C:c n'cst pas une qucstion de terminologie. Dans lc cas pré~
~ion" jusqu'à ce qu'ellc englobe "mssi l'athéismc. Par ailleurs, on 'Lnt, l'éc]uinxlue terminologiquc n 'cst pas cluc à une méprisc,
ne pcm pas nicr L]u'un cenain "psYcholugismc" (spécialemenr mais à une \·olonté précisc ck soustraire à l'histoire cc qui appar-
cclui d'inspiration jungicnnc) fassc concurrcnce à la théorie et à !ll'11t ;\ l'histoire, ou, d'un autre poinr de n1e, d'introduire dans
la pr:nique reli~icmcs : au chapitrc \TI, nous anms parlé de certe rcchcrcht: bistorico~rcligJcusc des motiYations irréductibles à
concurrcncc, qu1 n'cst pas seulcmcnt er spécifiqucmcnt "psy~ í,, raison historilJUC. Et cc cn tant que la religiosité est irréduc-
chologiste", mais amsi er gé·n(·ricJuemenr scienristc. .\u fond, r<hic à la raison historique, alors que la rdigion cst partout et
c'cst précisémem en son~cant à certe concurrcnce uue 7.unini
c '
IJ<>Ltrs rt:ductiblc à la raison historique. Par coméqucnt, C]ui~
pose sa probkmatiquc ("ccrtaincs questions" au:-;cjucllcs sa >illJUC nmdrair suusrrairc la religion à la rechcrche historiogra~
rccherchc dcna répondrc), qui, apparcmment aniculéc en plu- :··i11l)UC, n'aurait rien cl'autre à faire qu'à é\·irer de distin~uer,
sicurs intcrrogarions, se raménc ú une seulc imerrogarion : <' La '' >tlltnc a fait précisément 7.unini, la religion de la rehgiosiré, ou
scicncc: pcut~elle dnTnir rcligion? >> (p. 47). 7.unini Yeur dire en '•mmc /:unini fait aussi, nous allons le Yoir), n'aurait qu';i
fait : une scicncc ps\chulogic]UC CJUi r(·pondrait au:-; ni~cnccs 1!1-;idé·rcr la rcligion non comme une production histo~
au:\qucllcs la religion ré·poncl, nc pourrair-cllc donc pas L1 rem- '>-culturcllc, mais commc la pruduction d\mc rcligiosité méta-
placcr ~ ~ 'r r mquc inhéTcntc à l'hommc.
l'nc Ljucstiun de cc gcnrc nc pntr \cnir à l'csprit CJUC de cell'; <Juc. ks choscs soient claircs: nous 1ún·ons fait appcl ,1
L]Ui prL·supposcm deu~ choses: J.; la pqchologJc n'cst pas une / 1nini <-JUC parcc lJU'il a intitulé llumo rcl~~io.rm sa rccherchc ck
scicncc solidemenr fonckc er ii cst doureu~ qu'cllc puisse se >locric rclicricusc \fai'-' nous cnrcndons dénoncer tout un
transformcr cn ljuclcjue chosc de différcnt; 2) la rcli~10n. c'cst- (j/Jf"~711di q~i, a~s~l;t:ment, n'a pas cu en /:unini son maírrc
:·t-clirc tuurt: rcligion, répond <i ccnaincs cx1gcnccs fondamen- Jnitiarcur, ct qui a polluL· de façon ck\-astatrice lcs étudcs

I
L
!50 La perspective historico-religieuse
, L 'homo religiosus 151

historico-religieuses en les tournant \Trs des abstractions phé- ,I


,.
tl 11
dc c;énc'ralc face à un \fvstére ». II écrit \[vstcre a\-cc la
,

noménologiques qui n'ont pas grand-chose ou rien à voir avec ,, i, 11 :;cule et ce \[ystere est Dieu.
1 .n :;ubstance, prouver l'existence de la religiosiré sJgnltJe
les réalités historiques d'ou elles som censées - pure illusion - .

être tirées. Si nous devions remonter à la source, nous laisse- , 11 n~r l'existence de Dieu. \fais la prem·e psychologique ne
. rir pas dans notrc culture, pour laquelle, comme on !'a vu au
rions de côté un Zunini, qui, à sa façon, tente de cacher la 1

théologie dans les replis de la psychologie religieuse. l\;ous par- , .qwre VI (paragraphes S et 6), c'est la vérité historiqu_e y:ti
lerions plus volontiers d'un Rudolf Otto (auquel Zunini a , , ,mpte. ll faut donc que la prem-e psycholog1que so1t contorrec
]a prem-e historique. Ceci explique que Zumm, au chapme
recours une bonne douzaine de fois), lc théologien luthérien et
ql!\-ant, ait tcnté d'ébaucher une "histoire'' de la rcligiosité. II
philosophe kantien qui, avec son petit livre DaJ Hei!~ge (Le Sacré)
í'.tppellc "histoire nantrelle" et fait ainsi concurrence au_ scien~
paru en 1917, a orienté vers la phénoménologie de la religiosité
tbte du \.IX' siécle Ernst H. Haeckcl, que nous avons evoque
une grande partie de la production historico-religieuse du
!.PP· 120, 124) comme auteur d'une "histoire naturelle" de la
XX' siécle, conférant de la crédibilité à toute "historiographie"
Création. En effct, il n'y a pas de différence d'époque: l'action
qui introduirait dans la recherche quelque chose d'irréductible
de Zunini, comme celle de Haeckel, traduit également une men-
à la raison historique. J\fais notre propos est d'illustrer !e modus
ralité du XIX' siécle ; elle aussi est ''scientiste". ~\u fond, Zunini,
operandi, sans remonter à la source, et pour ce faire Zunini est
]ui aussi, a tenté de remplacer la foi par la science, même si
plus que suffisant. Nous poursuivrons clone !e discours en sa
c 'était dans !c but de trouver dans la science une contlrmation
compagrue.
de _ra foi.
Le tvpc d'opération tenté par Zunini réclame une abstraction
2. Zunini écrit dans sa conclusion : « Le fait religieux, au méthodique de l'hisroire, bien que l'opération clle-même soit
deuxiéme et au troisiéme chapitres, apparait comme authenti- censée apportcr un soutien historique à l'orientation psycholo-
quement humain, irréductible et constant en dépit de sa variété l2.lque. En résumé, Zunini produit des opinions au lieu de faits,
d'expressions. » ct, de surcroit, des opinions absolutisées, c'est-à-dire abstraites
L'authenticité rem-oie au chapitre intitulé "Religiosité authen- dcs contextes ou elles ont été exprimées. C'est ainsi que dans
tique ct rcligiosité mêlée", ou Zunini conteste la comparaison k cadre de l'opération sont utilisés des noms fameux (selon la
faite au niveau psychologique entre religiosité et névrose rcchniquc de !'ip.1e dixit), mais en faisam complétement abstrac-
(laquelle scrait éventuellement une rcligiosité "mêlée") ; en der- t 1< m dcs problématiques spécifiques yui diversitient écoles et
niére instance, il a recours aux brillants énoncés (ou paradoxes) '], muines de recherche : des philosophes com me Henri Bergson
par lesquels on cherche habitucllcmcnt à franchir la barriére que 't I -:rnst Cassirer, des spécialistes de l' :\ntiquité comme Károly
notre culture a élevée entre psychologie normale et psychologie kcrénvi, eles égyprologues comme Henry Frankforr, des histo-
pathologique. De toute maniére, ce que Zunini ne parvient pas ncns eles religions comme O.J. James (mais non comme Raf-
à tirer de la psychologie, i! lc tire de la philosophie ou de la !.tL·lc Pettazzoni!) ou comme Gerardus Van der Leeuw et
littérature: par excmple quand ii cite l'écrinin ct cssa\·iste \ltrcca Eliade (q~i sont plus proprement des phénoménolo-
C. S. Lewis sur la religiosité des psaumes bibliques. Ou bien des erhnologues ou anthropologues aux orientations dis-
quand il fait lui-même de la littérature en concluam que, tant ]'ararcs : R. R. :\[arrctt (évolutionniste), Leo Frobenius et
dans la rcligiosité ''plus claire" (normale ?) que dans la religiosité \. L. Jensen (diffusionnistes), Bronislavv .\falinmvski (fonction-
"plus trouble" (pathologique ?), « ii n'y a que l'indication d'une nalist~J, Louis Lén-Bmhl ("mcntaliste"), f~mile Durkheim
!52 Lo f){:T\fiCCiil·c lzistorico-rc!igieusc 15~

('<lCi<>i<>giqc, er ml'·me k qrucrur:dl~tl· c:Ltttlk l.(·,·i-Str:tuss. I ~n rLsistlT :i b tl·nt:ltl<lll Lk tr:tnsf<>rlllLT ccttc rhé·sl· en \cTité·
ch~tcun de cc<; ~llltl·~trs 1l't d',wtrl·s tjlll' Jl n·~ll p:l:- tl<>mmé·c.;, -\l!J,,],,_!!1ljlll, phLil<>llllll<>i<)L'_illue <>U arlthr<>p<>iog1ljlll'. \ Lt
/un1ni a tn>m-l· lllllkjuc ch<>q· ck pn>prl ~~ dém<llltrn L]Ue la 11 >tl. qu'il k f:tssc. si ]', >n n·ut, nu1s Llu'il nc chnche p~ts ,·t

rl·ligJ<>~itl:· l''f irml:·L' chu l'hommL. \ll-111L clw; Lé·yr Stuuss ~ .til' I-, >rnll'r s~t rhl.·sl en n ·nré· htst< >rlljlll. ~~ la f~tçon de /unini
\li:·nw chLI lui. "corn!!l:" l·t Lllllcnl:· sur l:t h<>nlll' \'()Je. II \·aur :rm~tnr Ljlll ,, lcs prl·lllÍLTl''- tr:lcl·~ de religrosÍtl' (< Jbiets de
l:t peltlc de <arri:·rn ~ur Li "'rl:cupcLlfi<Jl1 .. Lk LL'\1-:'lrrauss. , , 1ltL. 'culpturL·~. pc1r1turcs. \T~rrgc~ dL· sl:pulturl·~) rL·montent ~\

/unini Cite llll ra<;S:l!!e du li\TC I_) /lu'• 11/i.u;;; Oll \'Lrt<>ck Lt plu~ réccllfl de L-t.c:c de ptnrc" (p. :--;~,. '\.om
Lc\'J-Srraus<; dir ljlll' ((si r()n ~trrribuc au:\ idl:Ts reli~IUI\l'S la , i1,nttcn >11' p]u, l< >in la\ ~1kur LÍ< >Cllllll'llLtÍrc ele Cl'~ n·~ti,!!cs prl:-
ml'·mc \·akur c1u·~~ n'importL ljlll'l ~llltrl· S\ sré·nw C<Jnn·prucl. ljL!Í 1-,1,1, >r!Ljlll'~- p, >ttr k !ll< >llll'lll, rL·ln·< 'll' L] LIC /unrn1 ne ks dJ~cutl·
est de dormcr :lCCl'S au l1JL'Cl11isr11l' de la pensl:e, l'anthn >pologic 1'~1' nuis ks pr(·scrHl 11111< >CCillllll'nt com me ck' preU\TS irr.:·-
rL·Ii.!!1UI'l' ser:1 \-~tlicke dans ses dL·m~trches, mais l·lk pcrdra S<>n '>.it.thks Lk rcli.!!iosÍtL. Puisc1u'il l'St un p\\chologm. 11011 un
aut<>ll<JmiL· cr sa spl:-cificiré ,, (PLT, Paris. 1%2. pp. 14K-14lJ). l'·lk" crhnologuc, il !ui suffir de rapporrcr l'opinion dcs paléo-
(L Ljlll. Lc·\'1-Strau:-,s e:\clur de L1 nan1rl· humainc. c'cq clone lc hrJol<>guL·s. L]UI. ohli!!l:~ ck f1irl· ele l'hi~t"ire C<Jnjccrurak, unt
"spé·cifiqucmcnr rcligieu:-;.", :1 sa\'<JÍr la reli.!!iosiré·. \Ltis í'.unini .thusL des 1nterprl:utions d'inspiration rcligicusc, lcsljllcllcs sont
ne se s< >uciL· pas de l'c:\clu-;1< >11 : ii insiqc au conrrairc sur l'inciu- "'111illl' t<lutc ks plus factlcs ct. t:ll1t qu'cllc~ restem dans k
s1on des "idcTs rcligieuscs'' dans la f, >nction conceprucllc. c1ui, , .l!!lll'. lcs moins rd-utables. /unini peur donc prendrc it sa
fais~tnt pamL· du proprL· ck l'hommc, fnan aussi rcmrcr dans ce Liur,!!L. ks fmtL·s LÍl'S ~lutrc~: lui n'irwente ricn, c'cst cn fait une
propn· L1 rL·Iigi< >sité. Cl'fLtine rdl:o-nhno!ogie lllli a t<Jllt inn:ml:. II !ÚJU\'re pas !10!1
plus de nmtYelks pisres cn s'appuyam sur lcs 1m·emions paléo-
3. I .a rccherclw ck /unini cst une c1ui:·rc de Dieu. donc une l thnolo!!Íl]UCS. La \·uit" n J\-,lk ,l en cffl·t l:té ou\Trre c1uand
reclwrchc plausihlc dans k cadrc de notre culwrc chr.:·nenrw ct ( Jl'Ltrdus \'an ckr i .ccuw :t sourenu que «!'origine de la ci\·ili-
~urwut c1uand k chncheur est n1Qagé· ~ur k pl:m rcliglnl:\ . .\!ai~ ,,tt1< >n eq rcli!!ll'USl' ,, (ct /unini le cite pré:cisément p. 111 L
c'csr aussi une rL·chcrchc qui se pnmct d'inacceprablcs franchis- ( :, >tWlll'IH discurcr une aft!rmation de cc gcnrc;, On peut
C'L'I1ll'IH~ dcs limites culturclks ~1insi Ljlll', au sl·Jn de notrl· culture, 11 <cit ~tu plus Lt corrt,C'l·r en dis~mt: "l :origine de la ci\·ili~:nion
dcs limites c1u'imposc l'c·ng~tgcmc11t rcligicu:\ .. \u dcmcuranr. ce::s l ' ! rL·ligicu~e, ou pcut-C:'ttT pas. '' Ou hicn l'on peut opposcr :i

cmpiL·tcmL·ms :;om iné·,·iuhlcs liLLlnd un -:appuic sur l'h\p()- \ ,LJl der I xeU\\ ~cm comp:nnote ct C<Jntcmpor:t1n _johan 1-lui-

thé·sc de l'!lli!!!O ltl(::,io.r;t.r, c'est-:i-dire l]Uand <!11 parle cl'unc rcli- /lll:..'~l. qui. dans son cé·ll-hrc li\'IT I lo111o 11/[lm.c. a sourcnu que
_!!I<J~iré· Jnllll chu l'h<;1111lll·, L'll prL'tLmLlnt é·!JminLT t<>ute h:u·- ·,JrJc:Jnc de la ci\ilis~u1on l''f ludil]lll. \Ltis m~·mc Llu:md <>11 a
ril.·rc culrurellc cr t< >Ut condi ti< >lllll'llll'IH hi<;ruriLILIC. l·.n ré·alité. ,.!lll]'rl·s~ion d'a\·oir p<>sé· une altl'fll~tti\-l' entre· /!IJ!!J(! rr/;[J_io.c;u cr
h~trn.:-rcs L't C<Jnclin< >nnl'l11L'Ilt' ~<>I H sudcnwnr i!-!.n< >rc·s. 11011 di- - ,lll J'OIIH ljlll' ~<Jllfl'l1ir J'un <JLI J'autTl' cJl-pe11d. 11011

ll1111L·'· C\·st pn >h~thkmenr une 1.0.11< >Ltncc dl:·kcrahlc: mais i L· nc <k ,, >I dJs~tllt nLTL·ssitl:·s , >h]L·ctiH·, mars d'tlll tré·s 11ct choi:\ sub-
Lt C< >n,L·ilkr:us p~t' C< >lllml· mé·rh< >ck Lk rL-chnclw, p~ts mé·mc, cC:JI -. \()JLi cptlk thL'()I<)QJcn trou\·l· cnC<lfL' JlJ()\Tll de ~c nrcr
pcut êtrc. :1 un rh.:-, >lt >!!tcn. ,]',mlurr~ts. I! f"urnit tout d':lh<Jrclurll' \·nsion :tdouciL· de !'/1r;;;;r;
l' íl rhu ,], >QÍl'll, hilll enrcndu, lll rwut p~ts t'~tirl' de la rh é< J]< >,L':il' : "(~ul· LI rL·il.!!i< >11 1n~p1rl· lc Jl'll ct k ritl·, L't ljll.~l\ L'C cu:\
u1 'L' pa:;~~trH ck D1cu. nuis ii ]'< ntrrait du Ill'>in~ f:11rc ahsrr:tc- L11 L l \j'r!llll' n d< >1111l' un ~u1s ~tu n1< >r1lk. c'csr c c l]LII ~lp]'~lLtlt
ti< m de Lt rL·Iig1< JSitc. (~uand :tu conrrairc i! a rccours a cL·Ik-ci ' t<JLI[L' l'h!Sf<Jll'l' hum:llnl·, C()J111lll' Hlll/111!!:1 rallU,:.!;l1Ítlljlll'-
p< >ur L'11 fmL· une preu\ c ck l'e:\l'tL·ncL de D1nt. i! lu1 csr dift!cik ÍLII; duJJ< >11TrL , 211::;. Ptw. dl cr:tinrL· p~ur-i:·tn· d'ê·trl alk
154 La perspective lzistorico-religieuse L 'homo religiosus 155

trop loin (nem à l'égard de Huizinga, mais à l'égard de la reli- i ;," 11•t!lf primitil e/ la rel~gion (tr. fr. : Presses uni\-crsitaircs de
giosité inspiratrice de jeux), Zunini cherche secours auprés d'un ] 1111 ,c, Paris, 1940, p. 194 -1\:.d.T.) et utilisé par Zunini:
importam théologien: « L\m des chapitres lcs plu:;; profonds du
, j ... ] l'hommc, c'cst-à-dirc lc Úomo rel{gio.rJ/.1', s'cst é\·eillé, ii est
line de Romano Guardini, L 'e.rpril de la litm,r,ie, est précisémem
\ 1 ,11, du sommcil de la Yic embryonnairc, indifférenciée, mais cela
consacré à la liturgie comme jeu, comme expression institution-
,,,dcment pour Y être ramcné sans cesse. I ,'a!Tién-plan de fo11te reli-
nalisée de la liberté et de la jubilation de l'homme denm Dieu »
~1r11; e.rt l'mzité dtt mjet e! de !'ob;et. de Dim d de 1'/wm!llt. !'idmtité primor-
(ibid.).
d;l;/e e.'\·~gée ~ga!emen! comme idmtitéfinale ».
En conclusion, I' homo luden.r n' enleve rien à l' !Jomo rcl~fz,io.rN.r; il
l'enrichit même, puisque le second apparalt commc la condition La religiosiré, veut dirc Van der Leemv, est le trair qui dis-
du premier. li s'agit !à de manipulations toujours possibles tant tingue l'homme des animaux; c'est une autre façon d'affirmer
qu'on parle de maniére acritique (je me référe à la critique his- que (( l'origin~ de la civilisation est religieuse ». ~fais qu'est-cc
torique) de l'humanité (I' homo que! qu'il soit), de la religiosité, qui Jéfinit cette autre façon? Assurément, ce n'est pas une quel-
de la civilisation. Sur !e plan d'une dés-historicisarion métho- mnqm autre façon. Il cst en effet significatif que !e devcnir-
dique, ii n'est guére importam que l'humanité, la religiosité et la hommc soit envisagé dans les termes d'un éveil, d'une sortie du
civilisation qui reviennem dans le discours théologique ne cor- sommeil embryonnaire ; tout aussi significatif est l'accem mis
respondem pas cxactement aux objectivations respectives for- sur la vie embryonnaire "indifférenciée", en tant que commune
mulées en psychologie ou cn anthropologie. Le cas échéant, c'est à toutes les espéces animales. Ce langage dérive de la loi biogé-
!e théologien lui-même qui se change en psychologuc et en nétique fondamentale, qui considere le développement au stade
amhropologu_e : ce qu'a fait exemplairement Van der Leeuw, cmbyronnaire (ontogenése) comme une récapitulation du pro-
pastcur de l'Eglise réformée hollandaise, quand avcc sa Phá'no- cessus évolutif de l'espéce (phylogenése). Chez Van der Lceuw,
mànologie der Rel{_!!,ion (Tübingen, 1933 ; [trad. fr. : La Re!zgion dam la comparaison entre ontogenése et phylogenése n'a probablc-
.ron eJJenre et .re.r IJJanife.rtation.r: phénoméno!r{gie de la relz!!,ion, Payot, ment qu'un sens tlguré, comme pour dire: l'homme deviem tcl
Paris, 1955 - Kd.T.l), ii a voulu définir et ordonner l'objet en se différenciant d'une animalité primordiale, c'est-à-dire d'un
religieux en le sauvam de la documentation fragmentaire et en état de nature qui, comme l'état embryonnairc, est commun à
le soustrayant aux interprétations psychologiques et anthropo- r( >us les animaux. Mais le fait est que pour dire cela il a privilégié
logiques non religieusemem engagées. L'ouvrage eut un énorme h loi biogénétique énoncée (comme par hasard) par ce Ernst
succés : traduit dans toutes les langues, il devim la référence H. Haeckel dont il nous faut mentionner lc nom pour la troi-
indispensable pour tous ceux qui ~ntendaient traiter de faits 'il:me fois. Les théologiens - soit le "contournablc" Zunini, soit
religieux. Quant à l'auteur, il suffira de rappeler qu'il présida en !'''incontournable" Van der Leeuw - qui cherchent dans la
1950 le premier congrés d'histoire des religions de l'aprés- 'C!ence un soutien de leur foi, tinissem donc par buter sur
guerre; et qu'à certe occasion fut fondée l'Association imerna- ! heckel comme cncombrant compagnon de route. Apparem-
tionale pour l'histoire des religions (L\1-IR), dom Van der Leeuw 1l1ent, ce n'est qu'une rencontre fugace, comme si la même routc
de\·im le présidem. nait parcourue en des sens opposés par les théologiens et par
k sciemiste ; en réalité, les uns et l'autre vont dans le même
4. Pour donner une idée de la façon dom l'hvpothésc de 'ens : depuis la foi vers la science, ct ii importe peu qu 'i Is le
1' IJomo rel<;z,iom.r a oriemé l'histoirc des religions, je soumettrai à t tssent à des fins différemes (les uns pour confirmer la foi,
l'attemion du lectcur un passage de Van der Leeuw tiré de ~'aurre pour la remplaccr par la science).
156 La JWrspectii'C lzisrorico-religieusc L 'homo rclig1osus 157

\'an der Lccuw fair ~uinc le cummencement ''biogénétiyue" 1.n ré·sumé. l"'opé·ration" /Jomo rcli!!,iOJI!J sert a sau\-cg<uder
par une formularion <.púm pourrait qualit1er de ''hiérogéné- ,,kc de 1\miciré· ct de la spécitlcité de l'expéricncc rcligieusc
ti<.Jue'': ii explique commcnr l'lw!!!o. dn-cnu rei. c~t cn mê·me , 11 cq au fondcment de la thé·ologic libé·ralc. File scrt ,1 cmpê-

tcmpc.; nli::io.r!tJ. Ln substance, ii dit ctci: 1'/Jol!lo est nl(!!,io.rliJ, clone il r lJllC cerre unicité et certe spé'Cit1ciré· se dissoh-cnr clans cc

productcur de rcligion, à cause de l'anirancc qu'exerce sur !ui , 1H s'occupc la rcchcrche histori<.JUC: cc yui est "culrurcl", au

sa précé·dcnte cundition cmbrnmnaire. \fais certe conditiun, cil' gé·né·riquc ct multiforme. Cela rn·icnr <Í dirc: la rcligion,

une fois que la rcrminologie biogénérique a été· abandonnée au ,·h,Iqut· rcligion, arreste l'cxisrcnce d\mc altéTiré tram;cendanr
profit de la rermmologil' hié·rogénéti<-lue, changc de nom : elle l'hi~toire (sous-enrendu: la rransccndancc de Dieu). l'.n pré-
dcYÍent ''idcntité primordiak". Plus <-]UC d'un changement, ii 'Lncc ele ccttc . \lrériré (géntTalcmcnt a\·cc la majuscule, étant
s'agit d\mc adaptatlon ,1]a situarion spécit1que de l'hommc <-]ui, d< >t111é· que !e mot cache Dieu), l'hommc cesse de faire de l'his-
à la différcncc des aurres animaux, s'est détaché de la nature en roirc et f,lit de la religion. II exprime donc, fúr-ce sous eles
passam de la \·i e embrnmnaire à la \'Íe post-naralc. II s 'ensuit f, >nTles historiyues, son scnriment méra-historique de dépen- 1-
qu'on supposc pour !ui une double idcnrité, celle ("primor- d,tncc de Dieu. Cela a éré dit claircment par Schlcicrmacher, l'un
dialc") anrérieure au détachement et cclle, posrérieure, ou ii eles péres fondateurs de la théologie libéralc, dans la premiere
prcnd consciencc du détachcmenr ct se pose comme sujet dans moitié, du XIX siecle ; cent ans plus tard, cela est répété par\' an
un proccssus d'objectiYation de la nature. La reconnaissance et der I ,ccuw, fondatcur de la phénoménologie religieuse, aycc eles
la réappropriation de l'"ielenriré primordiale" réclamenr l'expé- mots moins clairs (moins théologiqucs et plns psychologiques),
riencc d'une ''uniré entre sujct ct objet", laquellc cst posée par (]Uand il parle de l'attirance pour l'"identité primordiale" C]Ue
Van der Leeuw au "fondement de toute religion" ; mais dans l'homme subit indépcndamment de sa Yolonté de sujct histo-
les religions eschatologi<-JUCS, la réappropriation est projetée dans rt<.]Ue.
un avenir cxtramondain, ou l'"idcnrité primordialc" fera rctour Or, pour libérer l'histoire eles religions de la "dépendance de
comme "idcntité finalc''. Di cu", ii a sufí1 de réfutcr Schleicrmachcr, qui était claircment
\Iême si l'on admet le saut qualitatif effectué aYec le passage un thé·ologicn, non un historicn. i\Iais la libércr aussi eles
de la biogcnese à la hiérogencse, on dirait le discours d\m posi- "d(:pcnda.lccs" ambigues, anhistoriques et parathéologiques,
ri,·isre, ou de toute façon d\m naturalistc, plus que d'un théo- 'm cntécs par \' an der Lccuw et, en général, par le phénomé-
logicn. \fais ii n'cn est pas ainsi: c'cst toujours le théolc1gien 11< >iogismc, s 'est aYéré une emrcprise rien moins que simplc. En

qui parle. Van der Leeuw et sa phénoménologie som en effct t-ait, clam les études historico-religicuses, non seulcmcnt ces
eles produits de la théologic libérale protestante, celle cn quêre "d(,pendanccs" n'ont pas été· éliminécs. mais om carrément pris
d'un Dieu dom on peut faire l'cxpéricncc dam la nature k ckssm à l'échclle mondiale et om marginalisé, Y compris en
humainc, d'abord, plurôr yu'au rraYcrs des I~,crirurcs. Ricn l ulic, l'oricntation rigourcuscment historic]UC lléritée du magis-
d'éwnnam, clone, ,1 ce <-JUC le thé·ologien lTYête la tcnuc du lcrL· de Raffacle Pettazzoni. Dam un chapitrc, le sepriemc, de
naruralistc, puisquc l'en<.]uêtc natura]iqc (pcu importe qu'elle '' >n linc .\!oria dei/c rel(~ioni : perrhf? ("aplcs, 19'""9), .\ngelo
soir biologique ou psychologic]Ue) concluir à la ckcom·crte l'lrelich a retracé l'bisrcmc de cew: marginalisation, en mémc
"scicnritl<.]Uc" de 1'/loll!li nl(::,io.m.r. C ne fo1s que 1'/Jr;!!H; IL!1lps qu'il a hisroricisé lc phénomt:nologismc YaliK]UCLH, er cc
commc réalité bio-psychique a été dét1ni ou imposé. on peut lcs tcrmcs suJ\'ants (p. 20H) :
parlcr de rcligion er ele rcligions sans dc,·oir soumctrrc cerre
matié·rc à la criric1ue h1srorique.
158 La perspective historico-religieuse L 'homo religiosus 159

« D'une part, ii se présentait comme théoric1uement indépendant ,-.,_2'\-l <)00), ]ui donnant ainsi sa premiére dénomination acadé-
1
ele conclitionnements rcligieux, de l'autre ii reconnaissait explicite- \ • 1 J'Cni,·ersité d'Oxford; Sáence.r reli~ieu.re.r, telle est la
!11llll 1L ~,_ . . ., . '',~ .
ment une latitude importante aux facteurs historiques, ne faisant dl. 11 nmination de la cmqtueme scctton de l Ecole prattque eles
rcmonter à la commune et universelle nature de !'!Jomo trl<giosm que h.tttres études de Paris, lorsqu'elle fut instituée en 1H86 pour
lcs racines ultimes (ct les plus génériques) de tout phénoméne reli- rLlllplaccr la Faculté de théologie de la Sorbonne, abolie certe
gieux; mais l'apparcnte orientation la.ique (quand c'était lc cas)
n'était que le dégmsement commode d'une théologic sous-jacente 111 ~·me année. Ceci Yeut dire en substance : l'histoire eles reli-
,,1( ll1S est une discipline née pour répondre à des exigences
et la reconnaissance de l'historicité des différentes productions reli-
~~cicntistes" et non "historicistes". Il n'est donc pas étonnant
gieuscs n'était qu'une concession, dans !e but précis de soustraire
à l'histoire ces "racines ultimes'': 1'/wmo rel<giosus était là, éternel qu 'aujourd'hui, fút-ce sous le nom conventionnel d"'histoire des
- varié dans ses manifestations historiquement conditionnées, mais rclicrions" elle continue à être mondialement pratiquée et reçue
identique et immuable créature de Dieu dans sa constance. » ess~tiell:ment comme "science des religions ", donc pour
répondre aux mêmes exigences qui en ont favorisé et condi-
5. La question de l' homo relzgiosus est apparue dans le discours tionné la création. La situation actuelle est bien illustrée par le
quand j'ai dú constater que ma façon de faire de l'histoire des cas de Mircea Eliade.
rcligions pouvait être, sinon rejetée, du moins isolée avec l'éti- Celui-ci, dispam il y a quelques années, a été le plus connu,
quette discriminatoire d"'anthropologie politique" (cf. .rupra, le plus lu et le plus cité eles historiens eles religions de ces der-
p. 145). Discriminatoire par rapport à quoi? Par rapport à niers temps. Il est l'auteur d'un célebre traité de phénoméno-
l'orientation dominante, fondée sur la conviction de l'unicité et logie religieuse, auquel il a cependant donné le titre de Traité
de la spécificité de l'expérience religieuse, donc de son caractére d'hi.rtoire de.1 relzgiom. A l'Université de Chicago, il a fondé une
irréductible à la raison historique. revue qui, ainsi qu'il le dit lui-même dans le premier numéro,
Mais si l'on peut admettre que la discrimination se justifie fait de la "science" et non de l'"histoire" des religions ; toute-
pour distinguer mon "historicisme" de leur "phénoménolo- fois, certe revue s'appelle Hútory of Rel~gion.r. 1\ssurément, pour
gisme", on peut se demander pourquoi mon "historicisme" est Eliade l'expression "histoire eles religions" est purement
étiqueté "anthropologie politique", alors que leur "phénoméno- conventionnelle. Mais comment est-on arrivé à certe convemion
logisme" devrait passer pour de l'histoire des religions. Tout cela qu'un Eliade se croit obligé de respecter en raison de son carac-
dépend d'une situation de fait (sinon de droit) que nous devons tére ofticicl ? Somme toute, je suis tenté de dire qu'on y est
nous contenter de relever sans la prétention de la juger, encore arrivé fortuitement, de toute façon sans la perspective de trans-
moins de la transformer. Si cette situation existe, c'est qu'elle former la "science des religions" en une discipline historique,
est déjà historiquement justifiée. Il ne reste clone à l'historien, étant donné qu'une telle transformation, de fait, ne s'est pas
pour ne pas courir le risque de devenir théologien, qu'à la définir produite.
dans ses termes exacts afin qu'on en ait conscience et qu'on Cela est arrivé à Paris en 1900. Cette année-là se tint !e pre-
évite d'être "vécu" par la situation au lieu de la vine. mier congrés des spécialistes de la nouvelle discipline, et les
Premier point : l'histoire des religions est une discipline qui organisateurs l'appelérent Congrés d'histoire des religions. Ils
s'est appclée et qui s'appelle ainsi par pure convention et sans préférérent simplement certe expression, peut-être parce qu'elle
implications méthodologiques d'ordre historique. Cela est si nai était foro-ée h
sur le modele de l'"histoire eles arts", une concep-
qu'elle est née comme "science "et non comme "histoire" des riem à l'ceuvre dans la culture française depuis l'E'mydopédie de
religions : Sàence oj Rel<~ion l'a appelée F. :\fax Müller Diderot et d' Alembert. Depuis lors, chague congrés a été un
160 La pcrspcctil•e historico-rcligicusc L 'homo rcligiosus 161

congré·~ cl'"hi~toirc eles rcligions", \ cumpris lc Congrcs cL-\ms- 1, ,r 111 ubtions forgées sur lc mtKlc·lc du naruraliste Li11né, e1ui a
rcrdam (1 <J.=iO), dcj;1 mcntionL' cr pr(·~ick par lc phénoménologuc ,, 1 L·ntitlejuemem fixt· la positio11 de l'homme da11s la nature:
\'an dl'r Lc'Cm\·, congr(·s cl'oú csr 11L' l'organismc intcrnational , ,rdre des Primates, famillc des F-lominillac, gc11re Holllo, espécc
LJUC l'"histoirc eles rcligions'' a appclé ];;!cma!irmal .~Lr.r(Jrialio;; fór f /MJ!u .iii/JiCIIJ (la seule cspc'cc pour Linné, à laejucllc s'en som
!/11 f-Ji.r!on o( kel(!!/om (L\1-!R). , 11 , ,urccs d'autrcs, lcs formes humaines postérieures au tvpe
Pui~qu'il c11 cst ai11si, infomke scrait la prétemion d'cmpêchl'r m;lndnralic11 (·ram réservées à respéce Hoi!IO .rapim.r).
lc phénoménologuc de fairc de la phénomé11ologie rcligicuse I :n écunomie, 1'/JoJJJo oem;;o1Jiim.r a fait so11 apparino11. Il s'agit
sous l'étiquette d'hisroire eles rcligions. En rcva11che, la préten- ,J'une absrractiu11 co11cepruellc imroduitc pour étlldier l'éco-
tio11 clu phL·11oménologue - cn l'occurrencc, u11 disciplc 11, )mie c11 !'isolam de factcurs no11 étroitcment économicjues,
d'Eliadc- d'écarter de l'histoirc dcs rcligions officicllcs ccux qui commc lcs facteurs politiques, rcligieux, muraux, etc. L'/Jomo
trm·ailleraicnr pour réduire la matiére religieusc à la matiére his- r1 1m;;r;;;;;á;.r serait lc type idéal du suiet qui ne poursuit que la
toriquc sans re11ir compre de la dimensio11 méta-historique sarisfactio11 de ses imáêts propres, selem lc príncipe du profit
(qu'elle soit psychologique ou métaphysiquc, peu importe) Cjue indi\'iduel avec leque! a tnlvaillé Adam Smith, 11é seize a11s seu-
le phénomé11ologisme leur attribue a priori - certe prétc11tion kment a\·a11t Linné.
11'est pas i11fo11dée. Elle n'est pas info11dée, parcc c1ue cet aprio- 1\:aturellcment, le zôon politikon aristotélicie11 (que 110US
risme 11e caractérise pas aujourd'hui une oricmatio11 particuliére deYrio11s correctement imerpréter comme hoJJ!o .roriali.r) est
eles études, mais oriente statisticjucment route la discipline his- l'hn)(>thése de trcl\'ail c1ui gouvernc la sociologie, assurément pas
torico-reiigieuse telle qu'elle est pratiquée ct reçue. l'hi::;toriographie. 011 peut hentuellcment attribuer à la science
La question reste ouverte de san)ir s'il est currect de définir hi~toriquc l'hypothése d'u11 autre homo: l'!JOll!o{aber. Remarquons
"amhropologie politique" ma façon aberrante de faire de l'his- cepc11dant que da11s ce cas il ne s'agit pas d'u11e expressio11
toire eles rcligio11s. Passe encore pour lc "politique", comme je :;cientifique moderne, mais d'une locution proverbiale latine (par
l'ai dit plus haut (p. 145), mais 11011, naiment 11011, pour c\.emple dam la semence attribuée à ;\ppius Claudim Caccus
l'"anthropologique", même si c'est trcs à la mode. Certe erreur (l' hcugle) : faber e.r! mae qNi.rqm fm1zmae), pour sig11ificr que
de jugement \'ient du fait que, du point de vuc de ceux qui l'homme est l'anisa11 de son propre desri11. Justifiable est le
travaillent ave c l'hypothcse de I' bomo relz~io.rm, 011 présume que passage de l'histoire indivicluelle (mon propre desti11) à l'histoire
l'historien tr<1\'aille, lui, avec l'hypothcse de !'homo polilim.r (!e zôon t< >ut court, d'uú ii suit que l'homme de,,ient ]e seul "artisan" de
politikon arisrorélicie11). Ceci est faux, car 11otre hisroire des reli- l'histoire.
gions, cellc qui se réclamc de Raffaele Pettazzoni, 11'a pas pour L'bistoric11 doit en effct partir de J'hyporhése que toute sa
but la recherche de e1ualités humai11es u11inTselles, ,1 sa\'Oir de matié:re est ré·ductiblc à des causes humaines ; mais il 11e lu1 cst
I'!JOmo que! qu'il soit, objet, e11 rc\·anche, de la recherche anthro~ ras PL'rmis ele comidcrer commc une qualité humai11e le fait que
pologique. ,,., l'homme fasse l'histoire. La qualité humai11e, en cc cas, 11 'est pas
ia capacité de fairc l'histcme, mais bie11 la capacité de produirc ~
6. Tmnc hypothése prcnant pour objct 1'/loll!o fo11ction11e de la culture, à savoir d'imrituer u11 S\'stéme de valcurs par leque!
dans le champ des scicnces naturelles, 11011 dam celui eles une poniun dun11éc du temps ct de J'cspacc eq rcndue ordo1111cT
scie11ces hisroriques. Elle est toujours sig11e d'anrhropologie, u YÍ\ ablc. Qu 'e11suite la cu!ture soit J'objet de la rccherche his-
même qua11d 11om la trounms e11 philosophie, en psvchologic. torieluc eq u11 autre cbcours : cela nc dépend pas de so11
e11 soCiologie ou e11 éco11omie. Il s 'agn de ruure maniérc de cssence, cela dépe11d de 11otre façu11 occidc11talc d'ordo1111er k
l62 La perspective historico-religieuse

temps ct ~'cspa~e dans lcs tcrmcs d'une histoirc et d'une géo-


1
graphle. Certe taçon semble, pour nous CJUÍ la ,-ivons, absol~e
et irrcmplaçablc (ou universclle) ; ellc est en réalité relative et
remplaçablc (ou spécifiguc) : on pcut démontrcr quand et
commem elle cst apparuc, et par quels chemins ellc est arrivée
i:1squ'à nous. Or cc qui nous intéresse ici, c'est uniquement Ie
tan que certaines cultures (apparcntécs) ont urilisé cc que nous IX
recc~:)n~ com~e document historiographiquc (toutc inscription
conhee a la memmrc) pour "cosmiciscr" le temps, en en fixam
des momems "mémorables", capables d'orienter au-delà des Le monothéisme primordial
t~rmes des. annualités récurrentes et des durées des générations
(Je parle d'mscriptions contemporaincs de l'événement, non de
tradirions, qu'elles soient orales ou écrites, lesquelles n'attestent
qu' elles-mêmes ). 1. II existe trois procédés pour "récupérer" une religion pré-
L'historien peut donc aussi reconnaítre !e "sens de l'histoirc" historique, tous trois fondés sur un postular propre: a) on pré-
comme une qualité: non cependant comme une qualité généri- sente comme aliam de soi l'hypothése de 1' homo rel{2,io.ru.r; /J) on
quem:nt humaine, mais comme une qualité dcs cultures qui ont présuppose une continuité, dans ccrtaines régions, entre pro-
donne un "sens", c'est-à-dire une valeur, au devenir historique. duction préhistorique ct production historique ; 1) on prétend
En dehors de ces limites, on peut entendre, et on a cntendu qu'il existe une affinité culturelle entre les "primitifs" toujours
par homo faber la créativité comme qualité humaine attestée pa; \·ivants et les peuples de la préhistoire.
des productions matérielles et spirituelles. C'est par exemple le j\;"ous avons parlé au chapitre précédent de l'homo relz!!/o.ru.r:
p~mt de vue, plus naturaliste qu'historique, de G. Kraft (Der '\'ous ajoutons maintenam que lorsqu'on est convaincu que la
Lrmen.rch a!.r Schópfer, Berlin, 1942), qui déduisait la spiritualité de religiosité est une qualité inhérente à l'homme, ii n'y a plus qu'un
l'homme préhistorique des ourils que celui-ci s'est donnés. pas à franchir pour imerpréter des vestiges préhistoriques non
II est problé~~tique de vouloir parler de spiritualité à partir manifestement utilitaires comme des signes d'une religion pri-
des vesnges prehlstonques : on risque de lcur attribuer notre mordiale, des preuves concretes de la religiosité de l'homme de
":piritual.ité". Pl~s. pro~Jlématiq~e encore est le fait de parler la préhistoire. Dans cet ordre d'idées religicuscment condition-
d une relig10n preh1stonque, ma1s cela n'a pas empêché certains nées, tout peut arriYer: y compris que le paléo-ethnologue, se
de soutenir cette thése. Au chapitre suivant, nous illustrerons et fiam à 1' homo relzgio.rtl.r défini par l'anthropologue, interprete dans
jugerons ce rype de tentatives. une perspective religieuse certains vestiges préhistoriques, et
puis que, pour sa part, l'anthropologue produise ces interpréta-
nuns comme des preuves d'une religiosité humaine perpétuelle.
La possibilité de postuler pour certaines régions une comi-
nuiré entre production préhistorique ct production historique
cst vaguement tributaire de la théorie des ·'cycles culturels", les
f.:.!ilturkrei.re gráce auxguels B. é\nkermann (1859-191 S) et
I·. Gr;ibner (1887 -1934) ont proposé de elas ser les cultures eth-
164 La J>cr.\fWClil't' hiswrico-religieu\e Lc nwnorhéismc erimordial 165

11< >logicjuc~ en k~ rc_~.':r< >upam dan~ ck .:.2:rande~ uni ré·~ formellc~, i hlique. \l:uingL·r. nous k \·crr<ms. tinir ]l:tr tr<>UHT Dieu dan~
<lll liL·u ele k~ ranger dan~ de~ ~rade~ c·\olurif~ ú la f<H;<>l1 de 1,, \ Lsnges pré·hist<>riL]Ues; cela aussi csr npic]uc d'un cliscipk
Lunhn >pol< '.:!i c hriranntcllil. !I v; r imp< ,~~ihlc de donncr en Ljucl- ,_ 1 ,,·rc Schmidr : si la premiLTL' f< >rnll' de rcli.L>:J< >11 pr:ttil]UL'l' p:tr
1
'luc~ li,L>:ne~ une iL!l-c mênK ~ommairL· de la rhé·<>ric· de~ "C\ck~ :'h 111 1 J:tnllL' fur monorhcis te, k pako-nhnologuc doi! rroll\cr dcs
culrurL·I<' u de~ :tcc1ui~ c1u 'c·lk <t f< >urni~ <Í l'crhnolo.:.!:IL' . II nou~ , r.:c', du "dint unic]UC" dans lcs culrurcs prê·hisruriques. \Llls
~uft]ra icÍ Lk rcJncr J'u~agc \C< JlTCCl <JU ÍllCOffCCl, j'l'Ll importe) l" .ur nKrtrc en pranc1uc cc'ttL' néccssirc rht·oriquc imposce par
Llui u1 :t êré· fair u1 p<tlêo-erhnol< >,:.ri e Ljuand. c< >mm e Lhn~ lc cas ;.[ ~"'i!I,J!r;//,,·i.i;;;;u, \!aringcr- nous \'UTons aussi cL·t aspcct- a
de Johanncs \faringn l]Ui 11< >Us 'cn·ira Lfe"cmpk. on cn a dé·duir ,iC1 tlL' pa~ ob"T\Tr une normc du \lairrc au ~uicr de la posst-
une C< >minuiré· culrurc·lk cmrc Jc, chasscurs clu pab >iithKJUC u ]11]1tl d\ttiliscr cn paléu-crhnologic k~ :lCCJUÍ~ cthnologic]ues: il
lc~ cha~~cur~ acrueb de la rê·gion ~ub-arcric]ue, c·r cc ~ur la b:tsc l't 1mcrdir de" se su,·ir ú discrction de donnccs crhnologiques
du trancmenr de~ o~ longs de l'ours. ,k 11 'importe cluclk é·poquc, pour Illustrcr et inrégrcr un \·esnge
II \. :1 en rn·anche une tcntatin:- qui esr cffecti\·ement et non préhisroric]ue, comme lc fa1sait l'ethnolope L'\Olurionnistc
Yagucment tribu tairc de J'anthrupologic L'YO]utiunn I~ te bri tan- •1ujourd'hui dép:tsséc >>. Ccs mots - CJUC ~Iaringer cite p. 20 de

niCJUC: Ll tentarin· de coniecturn la culrurc, ct clone au,si b '< >!l l!nc I J n~li'!,ir;;;i de!l'dá de/la pidra i11 F:11mpa (Turin. 196( i :
rcligion, de l'hommc prêhisroriquc cn se scn·anr de donnc'Cs et trad. italicnne d'un oun-age de 19=i2) -, le pl-rc Schmidt lcs a
facteur' propres dcs pcupks dits '·primirif<' (pri~ C<>mmc un pron< >ncé·s lo r~ d\me contercncc de 1 9-+ 1 inri ruléc "La cullabu-
u1scmblc), commc si ccs dnnicrs êtaicnt en Cjuclque ~c>rtc de~ r:tti< >11 de l'cthnologic cr de la préhistoirc pour la clarification de
fo,~ik,. Le rcrmc mê·mc de ''primirifs", c1ui remplaça dans k l'lmt<Jirc la plus anciennc ck l'humanirc". \[aringcr n'a pas
l:tngage technicjuc anthropologÍ<.jue celui de "~all\· agcs", dêri\·a , >bscn é· ccs paroles, puisquc, pour dcduirc la rcligiosité de
de la rhc~c :tffirmant Lju'ib rcprê·scnctienr h façon de \·inc de i'h<>mmc prchistoricjue, il s'csr st.T\·i amsi du proci·dé· indic]ué· au
l'h<>mmc primordial, de l'hommL· de la préhi~roirc. C'cst une ]'< >tllt (. \[ais ii aurait de toutc façon pu lcs obscr\-cr. _!!râcc Ú
tlwsc ljUC l.dward Burncrr '_I'ylor, lc chcf de tlk de l'anrhropo- une pré·cision c1ui, de façon inrcnrionnclle, a remiu la normc
logie hrirannÍcjuc. formula ~cicnritlqucmenr cr c"posa lors cfun mr >Ins intlc;;iblc. l :n cffct. k pcre Schmidr n'a pas parlé de
congré·s d'archéologic préhistoric]UC qui se dé·roula ú :\:on,·ich "donnéc~ cthnologi<.jucs". un point c'est tout, mais a ajouté ''de
en lo(JM : sa communicnion érair inritukc '] /Je Cr,ndi//()1/J r,i Pn~- !l.llllportc Cjucllc épm]uc", cc c1ui qm]air dirc: à 1\·"ceprion de
/Ji.r!oric kacc.r. a.r /;;j!';Ted /mm 0/J.rm·,ltionJ olj\fodm; Trilwr. . Lt d< mnéc l 'm;o;;o!/Jci.rll!lt.r lJUÍ caractériscrait lcs cultures rcmon-
:\:om fcrons quclque~ lT111<1rCJUC5 sur la rL·cupéTation dcs reli- '.lllt, sclun !ui. :1la périodc la plus rcculéc de l'histOirc humaine.

giom préhisroric1ucs duc à _lohannes \laringcr, un pako-erhno-


loguc hollandais l]UÍ pour p:tnTnir à ses fins s'csr serYi cks trois 2. Pour donncr une idce de la façon dom la rc·chcrche ou,
pwcccks énonccs au débur de cc chapirrc. II c~sr supertlu de ''llut". l'inrcrprétation p~lléo-uhn<>l<>gic]UC de J \[aring:cr cst
S<JLdigncr
(_
CJU.il <a:.rit
'
d\m chncheur rcli<>icu;.emcnt
0
crw;lot·
,"-.. :-..'
plu' • •nLtlttT par la ccnirudc aprioriste d\mc rcligiusiré· uni\crscllc-
c1uc condirionné: ~on rec<JLtrs :1 1'/ir!;;;r; nli~:oJ!t.•' comme insrru- :tlliH humainc, ic cirer:ti deu" passage~ signitlcarifs. <Ju'il soa

nwnr de rcchcrche suftlr :1 lc prouH·r. \faj.., \laringcr se dtt cn ci:m Lllll' jc me ser' de \fanngcr. commc jc me suis scrYi au
outrc di~cipk du pL-rc· \\.ilhclm Sclm11llt, l'erhnologuc l]Ul a é·la- l h:'j'ltl"L" pré·cê·dcnr de /.unini, pour illusrrcr rour un !!!r;dll.i opc-

h< >ré· l:t rhé·sc du mon< >théismc primordial (I ·m;o;;o/llci.illl!t.r) : une rn;di rré·s rcp<tndu d:m~ lcs (·rudes hisr< >rico-religieuscs. et non
rhé·sc· l]Ui adhL·rc parfaircnwnr à la rl:·\'l-Lui< >11 de Dieu ú .\dam, ]'< >ur c"crccr une cririquL· sur k~ rra\·:w" de ces deu" <tureurs,
l'hommc primordial dans l'abs<>lu si l'un <cn ricnr au récir ctuc ll' n ·ai mi~ en c1u~c· CJUC de f:tçon :tccidenrcllc ; cn cffcr,
166

i'aura!~
La perspective historico-religieuse

pu rccourir à d'autrcs autcurs tout aussi et memc plus


r Le monothéisme primordial

Objecm-cmem, lcs sépulturcs n'attcstem rien d'autre que le


l67

rcpréscntatifs. 1
r,útemcm d'un cada\Te. ~ous ne sanms rien et nous ne sau-
\faringcr écrit p. 2:) de son line I 1 reli~irmi dcll'e!tÍ de/la pit'lm: riJns jamais rien sur l'élaboration conccptuelle de ce traitcmem;
<< Jusqu'~1 présent, la préhistoire a assurément insisté de façon chacun e~t relati\Tmem librc de se la configurer commc il pré-
prépondérante sur l'étude de la ci\·ilisation matéricllc. Lcs férc. c'est~à-dirc en foncrion de ses propres certitudes ou de ses
sources, ii est Yrai, ne changent pas ; nnis la recherche contem- propres doures cn fait de dcstin outrc-tombe. Jc parle d'une
poraine éprmt\·e !c plus grand intérêt pour lcs ljUCstions sociales Jiberté relati\T, car il faut tenir compre dans chaque cas du
et spirituellcs, et notamment pour les problémes religieux. » ( )n conditionncment fourni par LJne ''représemation collecti,·e" de
notera la gradation qui fait passer du "social", ncutre - aujour- Lt mortaliré humaine à rceunc dans une culture donnée, un
d'hui présent dans toutes sortes d'études et réunissant croyants ~vstéme de valcurs donné, et non partout avcc les mêmes cffets.
et incroyams - au ''spirituel", qui pri\·ilégie, dans lc cadre du . En fonction de cela, il nc reste au paléo-cthnologue gu'à
"social", l'orientation antimatérialistc, pu is au "religieux", qui, broder sur des détails comme les évenntcls objets funéraires ct,
dans le cadre du "spiritucl", distingue !e croyant de l'incroyant. surtout, sur la position du cadavre. Yoici commem \laringer
\fais que veut dire parler de problêmes religicux gue l'étude des brode (op. cit., p. S.S) : << Les postures dans lesquelles les cadavres
YCstigcs préhistorigues devrait résoudre ? Cela vcut dirc se rrouvent som~ent, à san)ir la position habitucllcmem adoptée
répondre au probkme de l'cxistence de Dicu, en en chcrchant pendam lc sommeil, font pcnser qu'on ,~oyait dans la mort une
les prem-es partout ou c'est possible ; dans lc cas précis, jusque espêce de sommeil. Il est diffi.cile d'établir si ce sommeil était
dans la préhistoire. conçu sculement commc une phasc transitoire apres laquellc on
Dans l'ouvrage collectif Storia dei/e rel(gioni (6' éd., l'TET, :mendait un réveil dans un autre monde.» C'est "difficile", mais
Turin, 1970, t. I, p. 175), \faringcr écrit: « L'existencc d'une \'ie .\[aringer ]'insinue quand même.
religieuse à l'épogue préhistorique cst incontestable. l\:ous dis- Les insinuations servem à empêcher de tircr dcs conclusions
posons désormais d'un trés granel nombre de \·estigcs cn tout du fait que, comme ;\[aringer est obligé de le reconnaitrc (ihid.),
genre [.... ] qui témoigncnt de l'existence d'un monde rcligicux. '' ,1 partir dcs découvertes on nc peut en, aucune façon affirmer
.\ travcrs les millénaires, la religiosité préhistorique nous a laissé Lju'il y avait aussi une croyance en un Etre divin, en un juge-
cn eux sa marque.» Qu'est-ce qui donne à \faringcr une rclle menr, une rémunération du bien ct du mal». En d'autres
certitudc? Nous serions rcnté de dirc : la foi. \fais lui prétcnd termes : si ccs vestiges sont muets, ils lc sont pour cc qui
tircr certe ccrtitudc de l'objct même de la recherche palé·o- concerne aussi bicn l'absencc que la présence d'une e\-emuellc
cthnologique, en tant qu'cllc est menéc sclon la méthode scicn- cschatologic liée à la croyance en Dieu (cc qu'est l'cschatologie
tifique (une fois de plus, la "sciencc" remplace la ·'foi"). chréticnne) ; cette eschatologie, ii est impossiblc de l'admettre,
En fair, la méthode scientifiquc adopréc par \faringer consiste mars ii est égalcment impossible de la nier.
cn une opération plurôr élémcntaire qui nc réclame pas de titres Puisqu'il est impossiblc de retrouHr lc Dieu des pcuples pré-
uni\Trsitaires : il se proposc de décounir dans cc monde disparu hrstoriques à partirdes \Tstiges funéraires humains, .\faringer se
quelque chose qui est lié, dans notre monde, à la religion. II le soucic de !e rctrom'Cr - chose cssenticllc pour une recherche
tromT par exemple, a\TC une certainc désinvolture, dans les '>ricnr•:e par la thése du ''monothéisme primordial" - cn recou-
nombrcux n·stiges funéraires, en préscncc desqueb ii se scnt ranr aux \Tstiges "funéraircs" animaux (dépt')tS d'os eles animam;
autorisé à affirmer : « II cst cenain que les primitifs croYaiem en chassés). C'est un joli saut qualitatif, mais que :\laringer cxécutc
une sun~ie des morts >> (Le rel~~ioni dell'etá de/la pil'lra, op. cit., p. 54). .t\ ec une cxtrêmc facilité ; i] dit que « lcs chasscurs de l'ours des
168 La perspecti1·e lzistorico-religicuse Le monothéisme primordial 169

cn-crncs de la dcrnicre pcriodc glaciairc arrestem leur crO\·ance chasscurs actueis et les \Tstiges des Cl\Ttncs alpines. Ln ourrc,
en Dieu au mmTn du sacrifice clu cráne ct dcs os longs de lcur tidC:·lc ;1 l'cmeignement du pere Schmidt, il a remédié au fait que
principal objct de chasse >> (pp. 7 9 sc1.). Ft ceei csr nai, pour cL·s chasseurs offraienr éYcnruellemcnt lcs os clu gibier à un
lui, parcc que les acrucb chasseurs arctiC]UCS de l'uurs r(·serYcnt ~ci,e2,ncur eles animaux en affirmam que certe figure est plus
un rraircmcnt scmblablc au" os longs ct aLE cr:u1es de cet rccL·ntc LJUe celle de l'Êtrc suprê·me, dom elle se serait détacht'C
animal, et croiem cn mê·mc rcmps cn un "Dicu suprêmc", du c< ll11111e la parti c d\111 tout ; d'oú la tbésc que le Seigneur eles
moins selon l'ethnologie de l'L-m;o;wt/Jei.I!!!W. Soulignons que la ;~nimaux nc scrait que l'attestation panielle d'un (~rre suprêmc
relarion entre cc rraircmcnr eles os de l'ours (ct aussi d'autres originei, cet f~tre suprême que les peuplcs préhistoric]ucs actifs
aninuu") et l'é\·entuclle crmance cn un "Dieu suprêmc'', e"iste ,n ant de s'cn ''détacher'' connaissaient dans sa plénitude, réali-
rout emiérc chns l'esprir de ~Iaringer, non dans les faits. Du sant ainsi le monothéisme primordial coniecturé par lc pere
reste, la possibiliré· d'imcrpréter le traitement eles os dcs animaux Schmidt.
chassés daw; lcs tcrmes d\m sacrifice, de même CJUC le caractére C )n nc doit pas s'étonner de pareilles élucubrations : elles som
primordial de l'idée de Dicu clans les culrures de la zonc sub- la tare origincllc de la discipline hisrorico-religieuse. En effet,
arctique, n'existcnt pas non plus dans lcs faits. l'histoirc eles rcligions s'est exercée, dcpuis sa naissance jusc1u'à
nos jours, en classam eles figures '\li,·ines" ou "mythiques",
3. Toute la construction de ~faringer exige que la déposition pour con]ecturer ensuite eles déYeloppements, rapports,
des os eles animau" chassés soit interprétée comme un sacrifice, intlucnccs, etc., dam l'idée de fournir une dimension historique
dans le sens cl'une dé\·olution ou d'un rcnoncement de cette aux classifications phénoménologiques. Quam au matériel à
partic du gibier au profit du Dieu primordial. A ceux qui objec- classer, il a (~té fourni par la recherche sur lc terrain, qu'il s'agisse
tcraient c1u'ainsi faisant on offrirait C]uclque chuse d'imman- ele la rechcrchc occasionnellc de Yoyageurs et missionnaires, ou
geable, ~Iaringer répond : l'objet de la v(·ritablc "oblation" est de la recherche institutionnelle des ethnologues : une recherche
quclque chosc de mangeable, ú saYoir la moelle eles os et le ,l'.L:nérakment conditionnée par notre idée de la religion, clone
cerveau contenu dans !c crànc ; par conséquent, « lcs os jouent portée à attribuer à d'aurres cultures eles crovances semblablcs
seulement le rfllc de contenants, nous sommes tenté de dire de a cclles qui som actiYes dans notre culture. Pour dire les choses
vases, du sacrifice » (p. 74). ,\u dcmeurant, I\faringer ~·en tient d\TC Cno llat>;a: << Jl est probable que l'intcrrogateur retrouve

stricrcmem Ú l'enseignement du pére Scl1midt, qui «a affirmé sur lcs lévres de ses inrerlocuteurs l'écho de ses propres opi-
maintcs fois que l'offrande de la tê-te, du cránc et eles os longs lllons. >> Cno HarYa a écrit ceei à propos, justemcnt, du traite-
comtirue, dans la culturc arctique primitiYe, un sacrifice à l'}~rre mcnr eles os de l'ours, p. _)()_) de son line I11 trjm;.rentation.l
suprêmc » (p. 7S). &.rpcupkr altaiqmJ (Paris, 1959), mettanr en garde contrc
Quand ce n'esr pas lc pére Schmidt qui conforte \Iaringer l:t tcndance à imerpréter le tout comme un sacrifice au ''g(~nie
dans sem emreprise, c'cst im'ariablcment quelquc schmidtien ck la forêr'' (celui que la tcrminologie hisrorico-rcligieuse a classé
conYaincu, par exemplc . \. Gahs, qui a écrit sur "lc sacrifice du '< >us lc num ele Seigneur eles animaux). Commc ext:mplc de certe
cràne ct des os lungs chez les peuplcs de la cueillette" ("Sclüdel- >cnd:mcc, il rapporrc !c cas de R. \faak, un aureur russe du siecle
und Langcknochenopfer be1 Renticrúilker'') clans un recuei! clcrnicr, CJUÍ par;int à exrorquer aux Toungouses, « aprés des
d'hommages au perc Schmidr (FeJ/.Ic/wijt p rr··. Sd)))lidt, \'iennc, ,Jc.mandes rcpétées ct imistanres >>, qu'il s'agissait d'offrandes au
1928). a précisément omTrt la voie à \!aringer cn n:leYant eles .c.:é·ni<: de la forêt. Quand lcs Toungouscs comprircnt quclk genre
concordances entre le trairemcnt eles os eles <Hll111<lll:\ chez lcs ck réponse on attendait d'eux, ils la fournircnt pro /Juno paci.l et
170 La perspective historico-religieuse Le monothéisme primordial 171

en signe de courtoisie, comme fair en général l'indigene soumis '· . ,111 pte de lcur acculturation. \u fil des millénaires, ces peuples
à la pression des questions orientées de l'Européen. 11 r en effet subi toutes sortes d'int1uences culturelles. Indé-
Re\Tnons à ;..[aringer. 11 aurait pu se contenter de la solurion : 1.1hk est la diffusion du monothéisme chez les ;\fongols, qui
la plus simple et la plus reçue du probkme posé par lc traite- , l!lt emprunré à des manichéens, nestoriens et musulmans.
ment des os longs (mais parfois de tous les os) du gibier, et non 1, lllt aussi indéniable est le fait que l'on a donné au dieu de ce
pas seulcmenr de l'ours. Il s'agirait d'un rire de chasse, à sa,-oir ·· monothéisme", en plusieurs régions, un nom déri,-é du perse
d'une des nombreuses pratiques qui ont été instituées pour ( Jrmuzd ("\hura \hzda), qui est devenu Khurmusta ou Khor-
garantir le succes de la chasse; en l'occurrence, !e but consiste- 111uzda chez les \[ongols, les Kalmouks et les Bouriates, et Kur-
rait à établir un rapport optimal entre le chasseur et !'animal hustan chez les Tatars de l'Altai. Puisqu'il en est ainsi, il est
chassé, ou, si l'on préfere, entre la "culture" de chasse et la permis de douter du caractere originellement sibérien de la
"nature" représentée par le gibier. Pour atteindre ce but, le choix notion de Dieu, n'en déplaise aux chercheurs du monothéisme
de l'ours ou d'os particuliers est typiquement culturel; c'est une primordial, y compris dans les cas ou l'on peut parler de tout,
"figure de l'imagination", une synecdoque, dirons-nous, au ~auf, précisément, de "primordialité".
moyen de laquelle le rire de chasse se donne comme obiet une "\u nombre eles témoignages de cette notion de Dieu, on
partie représentant lc tout : les os longs pour tour !'animal, l'ours rrouve le récit du "péché originel" circulant parmi des popula-
pour tour le gibier. :\fais ceei ne pouvait pas suffire à :\:Iaringer, tions du sud de la Sibérie, tel qu'il a été recueilli par le Russe
car son probleme n'était pas le traitement des os du gibier, mais \'\. Radloff à la fin du siécle dernier et reproduit dans le livre
bien l'interprétation de ce traitement comme preuve de l'exis- d T no Harva (p. 88) précédemment cité. Di eu crée un arbre à
tence de Dieu. C'est ainsi que le rire de chasse devient pour lui neuf branches, puis crée l'homme et la femme. Il leur donne la
un sacritlce ; le sacritlce suppose un destinataire et, pour le rôle permission de manger lcs fruits des cinq branches tournées vers
du destinataire, il est possible de faire appel à Dieu. l'ne fois l'orient, mais leur interdit de manger ceux des quatre branches
cette possibilité construire avec diligence, il ne restait plus à rournées \'ers l'occident. Il fait garder l'arbre par un chien et un
\faringer qu'à attribuer la notion de Dieu aux chasseurs préhis- -;erpent, auxquels il ordonne de tenir éloignés les hommes des
toriques, bien qu'elle soit objectivement privée de relation avec branches interdites et de chasser à coups de morsures le diable
le traitement des os de l'ours des cavernes. Ce traitement ne lui au cas ou il s'approcherait de l'arbre. Or le diable s'approche,
sert qu'à affirmer qu'il y a une cominuité entre la culture des mais il est invisible et échappe ainsi à la vigilance du chien. Il
chasseurs préhistoriques et les cultures historiques de la région pénétre dans le corps du scrpent, grimpe à l'arbre et cueille un
sibérienne ; puis, au nom de cette soi-disant continuité cultu- fruir des branches interdites. Puis ii incite la femme et, à travers
relle, ;\faringer se croit autorisé à attribuer aux chasseurs du dle, l'homme à le mangcr. Ce fut à cause de cette transgression
paléolithique la notion de Dieu attestée chez les populations lJUe lc couplc primitif perdit les poils qui, avant, poussaient drus
actuelles de la Sibérie. Pour la logique du monothéisme primor- sur le corps de l'homme et de la femme. Voici pourquoi
dial, ce discours ne fait pas un pli; mais si l'on soumet à la l'homme, à la différence des animaux, n'a plus de fourrure pour
critique historique la notion de Dieu chez les Sibériens, les se défendre conrre le froid et les maladies.
choses changent considérablement. 11 ne fait pas de doure qu'il s'agit d'une libre élaboration du
recit biblique ; mais, loin d'attester une notion originelle de
4. Exercer la critique historique sur les témoignages de la Dieu, elle est lc signe d'une acculturation religieuse superficielle.
notion de Dieu chez lcs peuples sibériens, cela \'eut dire tenir :\aturellement, '"superficiellc" de notre point de \-ue, dans la
172 La perspecti1·e historico-religicuse Lc monothéisme primordial 173
me~ure ou la \Trsion sibb·ienne parle de la perte des poils et
, ·.lj'j'lllt' SllfJ'arbrc pJus COI1Crctemenr CJUC nos e:xcgetes et ljUi
non de ce que les théologicns appdlcnt lcs ''dons pracrernaru- I:!:l plus ''éthiquement" l'inrcrdiction de Dicu : ccrraim fruits
reb" (l'immortalité. la liberte p<H rapport à la concupisccnce ct t >Ilf du bien, d'autres font du mal. Quand Dicu a intcrdit les
1

ú la souffrance, etc.). 1,e fait cst ccpcndant que l'abscnce de poils ' l e< 1nds, il I' a fair pour protégcr l'homme, ct non pour se pro-
a été· intcrpré·réc dans toutc r \si c scptcntrionalc commc un iL,c.':cr lui-ml:·me comme l'cxpliquc la Biblc. r:ram donné ljUe !e
signe forremc.::nt cxprcssif de la condition humainc, c< >mpar(·e a JlLll1:!:Cablc ct l'immangcable .v sont contenus dans un mêmc
~ \..

la condition des animaux ú fuurrure non exposés commc.:: .trhrc, cctte intcrprt·tation se passe dcs autrcs arbres aux fruits
l'hommc aux rigucurs du froid sub-arctic1ue ct, cn général, conti- c< msommables dont la Bible a bcsoin pour la cumparaison avec
nental. Du reste, le récit biblique, loin de l'exclure. fan>risc au l'"arbrc de la connaissancc". Seulc une enquête spécifiquc pour-
contraire l'interprétation sibéric.::nnc sous lc signc du poil ; en rair nous informer du nombrc global eles branches de l'arbrc
effet, .\dam er F~Yc, aprés avoir mangé le fruir interdit, « connu- sihéricn ct de l'opposition entre le bien, représent(· par le cinq
rem qu'ils étaiem nus >> (Gn 3,7), et Dieu, aprés les avoir punis cr par l'cst, et le mal, rcprésenté par lc quatre et par l'ouest.
ct apres an>ir fi:xé sur cu:x la condition humaine, « fit à l'homme Toutefois, la né-cessité d'une pareille rcchcrchc détailléc ne
et à sa femme eles tuniqucs de peau et les en vétit >> (Gn 3,21). dcnait pas détourncr l'attcnrion d'un acquis historique limi-
La Yariante du diablc qui entre dans le corps du serpcnt n'est naire : de même que nous chcrchons à réduire eles faits d'autres
pas imputable au:x Sibériens; c'cst une interprétation théolo- culturcs à nos propres catégories, ainsi les Sibériens ont réduit
gique du récit bibliquc, oú l'on ne parle que du serpent et oú il ú ]'une de leurs catégories l'arbre édénique de notre culture ; par
n 'y a pas trace du diable ; mais c' est précisément la Yersion de c:xemple à la catégorie eles arbres cosmiques qui mcrrent en
ceux qui ont chcrché ú christianiscr (ou à islamiser) les peuples communication cicl, terre, et "sous-sol". Toujours à titre
de la Sibéric. Sibérien est en reYanche l'ajour du chien au ser- d'e:xcmple et sans la prétention d'expliquer la transformation de
pent. C'est un ajout qui se justifie sous le "signe du poil"; en l':ubre édénique en un arbre à neuf branches, je rappellcrai
eHer, !e chien est lc protagoniste de certains mythes étiologiques c1u'une légendc sibériennc parle d'un méleze à neuf branches
sur la perte du poil par l'homme. Par c:xemple, les Bouriates qui se dresse dans l'autrc monde ct qui a été créé quand le ciel
racontaient que lc chicn (privé de poils) avait éré chargé· par cr la tcrre furent créés (C. I-larYa, op. àt., p. 53).
Dieu (mais un Dieu appclé Burkhan, à savoir lc Bouddha) de
veiller sur J'hommc (pourn1 de poils); mais lc diable était S. L'illusion de trouver eles traces d\me rcligion originelle de
ensuire parvenu à cracher sur le chien et sur l'homme, faisant l'humanité chez les chasseurs sub-arctiqucs Yiem de l'idée pré-
ainsi pousscr eles poiJs sur lc peau du chien ct faisant perdre à construire que ccux-ci, isolés du reste du monde, ont conservé
l'homme sa fourrure (l'. !larva, op. á!., pp. H4 sq.). ia culrurc du paléolithique. "\jouter à cc préjugé celui de l'!IO!Jto
L'arbre à ncuf branches csr une inrerprt,tation sib(Tienne du n"l(:;io.rttJ et cclui du monothéismc primordial, c'est rcnoncer à
biblique "arbre de la connaissancc du b1cn et du mal''. Le bien une recherche scicmit1quc séTieuse pour s'abandonncr à une
er !e mal ont éré ubjectiYés respcctiYement dans cinq branches ~1mple classification fonclé~c surdes critercs tout à fair arbirraires.
rournées nTs l'est et dans CJUatre branches rournécs vers l'ouest. \Tais hcurcuscmcnt, il \ a aussi ccu:x qui nc se sont pas laissé
L'objecti\·arion répond à la difficulté - du reste plus que jusri- cnrraíner par les préju,gé~ ct classit1carions arbitraires ; pour le
t1ée - d'admenre qu 'une connaissance "éthique" de ce qui est sujcr qui nous occupc, c'est lc cas de l'illusrrc cthnologue ,\]fred
bicn et de ce qui cst mal puissc êrrc acquise cn mangcant les I-. kroeber.
fruits d'un arbrc donné. D'oú l'intcrprétation sibéncnne, qui Dans un article sur « J,a culture des chasscurs indiens nord-
174 La perspective historico-religieuse Le monothéisme primordial 175

onentaux de 1'.\mérique septentrionale », pam dans l'omTage :i-dire d.u te~l!,rz) le Grand Khan et que l'on comprenait son
collectif 1\Ian in "\'orthea.rtern Sotth _1mnica (sous la dir. de pom-oir (!!,ia;cz,ga) comme un "mandat céleste", on n'im-entait rien
F. Johnson, Andcwer, 1946), j.:\L Cooper, un éléve de Kroeber, de nom-eau, mais l'on se référait au modele idéologique et ter-
a vu dans le traitement des os de l'ours et dans la scapulomancie minologique chinois, qui \'oyait dans l'empereur !e "fils d.u Ciel"
deux traits culturels qui réunissent les populations arctiques et ct qui se figurait son pom-oir comme un "mandat céleste" (t'ien-
sub-arctiques, depuis l'Amérique septentrionale jusc1u'à la ta.iga 1111 ;~i).

eurasiatique. On donne le nom de "scapulomancie" à une pra- L'idéc de "mandat céleste" ne rcnvoie pas à l' homo relz~o.rus,
tique divinatoire qui consiste à !ire, comme s'il s'agissait d'une c'est-à-dire à une religiosité vague et méta-historique, elle ren-
écriture, les fentes qui se forment sur un os plat (l'omoplate, \Oie à l'histoire de la Chine: c'est une prod.uction historique
précisémcnt) d'animal exposé au feu. Kroeber, à bon droit, a susccptible d.'être datée et bien définie pour ce qui concerne sa
aHirmé que la scapulomancie n'est pas née chez les chasseurs fonction historiqucment conditionnée. L'id.ée de t'ien-minu ó
a été
sub-arctiques, mais leur est arrivée par la Chine, ou la pratique formulée sous la d.ynastie Chou (I'' millénaire av. J .-C) ; on la
est apparue sous la dynastie Shang (Anthropolqg;·, 2' éd., New rencontre dans le "Livre historique des Chou", ou elle sert à
York, 1948, p. 477). Je dis à bon droit, et ce pour trois raisons justitl.er le changement d.ynastique, à savoir le passage d.u régne
au moins : 1) l'idée de pouvoir lire des signes provoques par le de la dynastic Shang à la dynastie Chou. Tout se passa comme
feu ne peut naitre que là oú l'on connait déjà l'écriture ; 2) la si le dernier souverain Shang s'était révélé "incapable de
plus ancienne trace de scapulomancie est celle de Chine et consen-er le t'ien-ming" : "alors T'ien se mit à la recherche de
remonte à au moins 3 SOO ans ; la pratique a donc eu le temps quclqu'un qui obéirait à ses ordres" ; il l'aurait trouvé précisé-
de se répandre jusqu'aux lointaines régions arctiques et sub- mem dans le fondateur de la d.ynastie Chou. Quant aux Mon-
arctiques ; 3) de nombreux éléments attestent la diffusion de la gols, je rappelle qu'on lit dans une de leurs chroniques que
culture chinoise d.ans la zone sibérienne, dont un élément par- Gengis Khan est apparu sur la terre en vertu d'un "mandat
ticuliérement signitl.catif pour notre propos : dans la plupart eles célcste".
langues alta"iques, le terme employé pour dire "d.ieu" (!e~gti chez Chez nous aussi les rois régnent ou régnaient en raison d'un
les :\Iongols et les Kalmouks, te~r!pi chez les Bouriates, tangara mandat d.ivin ; tant et si bien qu'il nous est facile de découvrir
chez les Y akoutes, etc) d.érive d.u nom du d.ieu-ciel chinois, derriére T'ien, Tengri ou Khormuzda notre Dieu omnipotent
T'ien. lJUl délégue aux rois une partie de sa puissance. Au niveau de

S'il n'était question que d'étymologie, la dérivation de tengti l'analogie facile et acritique, un roi de France et un khan mongol
et de ses variantes à partir du T'ien chinois serait insignifiante. pom-aient formcllemem s'entendre, comme s'ils parlaient une
Comme du reste est insignifiam le fait que le Dieu chrétien est même langue religieuse (celle du "monothéisme primordial" !) ;
appelé Dieu, Dio, Dios dans les langues romancs qui ont fait m réalité, ils ne s'emendaiem pas et, de fait, ne s'entendirent
dériver le terme du latin deus, alors qu'il est appelé Gott en umais, en dépit des efforts qu'ils tirem. Reportons-nous au
allemand et God en anglais, à partir d'une autre dérivation (la lllilieu du XIII' siécle: Móngka-Khan adresse à Louis IX, le saint
racine *,guda-). En réalité, dans notrc cas cela va bicn au-delà du r< li. une lettre qui commence par un discours que, dans l'oppor-
renvoi étymologique à la Chine: l'effet é\-idcnt de l'acculturation tune traduction française, on d.irait "clair" pour un Européen
mongole n'est que le signe de la réception de l'idéologie chinoise 'Urtout de certe époque) : « Tel est l'ordrc du Dieu éternel : au
qui mettait en relation !c dieu-ciel T'ien a\'CC l'exercice de la ue] ii n\· a qu'un seu! Dieu éternel ct il n'v aura qu'un maitre
souveraincté. Quand on appelait "fils de Khormuzda" (c'est- 'Ur terre, C~engis-K.han, fils de Dieu » [cité par :\L Eliade, Traité
176 La perspectin> historico-religieuse Le nwnothéisme primordial 177

d'/JiJ!oire de.1 1d(!!,iow. op. á!., p. 6.=i - ~.d.T.J. 11 s'agit toutct01s ~ 1 cux. a guiclé lcs deux péres, celui du \:I II :;i(~clc: apparrenam à
d'un discours codé : le Dieu dont parle le k/lan des \Iongols est !'( >rdrc franciscain n celui du :--;:.;.· siéclc appartenant à l'Ordre

T'ien ; son "commandement" csr k !'icll-!!Ú!~!!,, le "mandar , I u \ · crhe DiYin.


cé·ksre" ; son ''unicité'' n 'cst pas monorhéisre au sens oú nous Jj est insrructif ele \·oir commcnt k missionnairc-cthnologc1e
l'entcndons, elle est fonction de l"'unicité·" du ,r,nzr,iJ-k!Ja/1 (tirre \\. Schmiclt a utilisé l'infmmation du mi:;sionnaire (quasi eth-
lJUi signifie probablcment '\omTrain unigue''); la gualification 11( >lo_L,rtle) GioYanni da Pian dcl Carpine, information d'ailleur:;

de "fib de Dicu" sert à reproduire dans lc klw11le modélc cl'auto- L( >nfirmée plus rard par d'autres yoyagcurs. dom .\!arco Pulo

rité consrirué par lc somTrain chinois "fils du Ciel''. une trcnraine cLmnécs aprcs. C:ettc information (ou, plutf>t, cctte
Pour décoder lc langage de \Wngka-Khan, il eúr faliu inrcrprétarion) a été· adoptée comme prcmT du monothéisme
connaitre l'hisroire culturelle de la Chine, encore ignorée par d\ll1e culrurc primordialc (Crkultm] de la zone sub-arctique, gue
l'Europé~cn du XITI' siecle. lcs chasscurs sibériens auraicnt consen·é sous une forme plm
procl1e de la forme "originelle" ct lcs .\Iongols sous une forme
6. En 1245, lc franciscain Giovanni da Pian del Carpine fut plus proche du dieu-ciel chinois (é,-idemment, lc pere Schmidt
chargé par !e pape Innocent IV d'une mission auprés du Granel ne pom·ait pas passer sous silencc lc rappon entre lengri et T'ien).
Khan eles Tartars, à Karakorum. ,\yant séjourné là-bas deux ans, Toutefois, l'élaboration est réputée clécouler de I'L-rkultur sub-
il revint en Europc: et écrivit une Hi.rtmia ,\Io!zr,olorum, oú il arctique et non de la culture chinoise.
affirme : « Ils croient en un seu] dieu » (éd. G. Pullé, Florence, Le pére Schmidt a obtenu cette dérivation en recourant à un
1913, p. 57). Voici un modélc: typigue de réduction du non- ~chéma évolutif gui se tient à mi-chemin entre l'économie ct la
européen à la culture c:uropéenne : a) le non-européen est reçu psychologie. C'est un schéma gui attribue aux chasseurs installés
en tant gu"'histoire", conformémem au critére de la ",·érité his- dans la forêt sibérienne, réputés plus procl1es de l'Crkultm~ la
toricJue", dom on a souligné c:n sem remps le caractére propre- notion d'un "dieu du cicl" (ou CJUi résicle au ciel) conçu sous
ment occidental ; /?) on lui anribue une "foi" à comparer à la une forme pcrsonnelle, rranscendant le "ciel" commc élément
foi chrétienne ; et ele ceb aussi nous avons déjà parlé ; c) eles nature] ; ct gui classe ensuite comme postérieure une période
gue possible, on cherche à formukr cette "foi" elans les termes (ocunomigucment fondéc sur l'éJeyage, à celle-ci étant attribuée
du monothéismc chré~tien ("croire en un seu! dieu") ; si ce n'est la norion d'un dieu-ciel non plus transcendam mais immanem
pas possiblc, on cherche et l'un trou\'e d'autres "crovances", en au cicl comme élément naturcl. Tout cela serait dú au fait gue
les extrayant de notre propre bagage culrurcl religic:ux et para- les bergc:rs nomades, suivant les pérégrinations du bérail en
rcligieux. lJuêrc de páturages, se scraient éloignés de la forêt et de la
J'ai parlé de modéle parce que les chose:; n'ont pas beaucoup "culture primordialc'', et se seraiem a\-enturés dans la steppe
changé depuis. Certes, entre le pere GioYanni da Pian dei Car- 1mmense, un espace limité par k cicl uniguement; or ce ciel
pine et k pcre \'\'ilhelm Schmidt, il ,. a toutc la différence for- mcnaçam ct immanent aurait excrcé une fascination telle
mclle due au progrés eles étudcs au cours de scpt siécles ; mais (mélange cl'attraction er de crainte) gu'il aurait été "clivinisé" :
le modele, à saYoir l'attitude quasi imtitutionnali:;é"C, clemeure. on 1ui aurait conféré lcs attributs, lcs caractéres, les pom~oirs de
C'est de ce modele c1ue <est inspiré, en subsrance, lc pére i' mcil·n di eu personnel et transcendam. Les choses une fois
Schmidt quand il a thé:orisé lc "monothéismc primordial" à présentées de la sorte, la relation entre le!(!!_ri et T'ien de,cient
partir eles mat(Tiaux ethnologiguc:s. 11 c:st éYidem l]Ue le même dLTisoire; on fait déri,·er l'un Lt l'autre du dieu-cicl des bcrgers
condirionncmcnt, gé·nériquement culturel et spécitlquemc:nt reli- nomades ; et, commc par hasard, on fait dériYcr lc T'ien chinois
178 La penpective historico-religieuse Le monothéisme primordial 179

du ter~gri mongol, quant à l'essence et non à la dénomination, rcrme-concept de théocratie, est-ce la tâche de l'historien des
parce que la culturc mongolc, à la différcnce de la culture chi- rcligions .e:r, s'il s'y livre, ne risque-t-il pas de tomber dans
noise, peut être rangéc parmi les cultures dcs bergers nomades. \'"anthropologie politique" ?
Dans de telles constructions, la conjecture prend la place du C'cst une question de points de vue. Si l'on part de !'homo
document historiquc ; ce qui serait, je ne dis pas justifiable mais rel~~iosus avec la thése connexe du monothéisme primordial, la
du moins compréhensible, si le document historiquc faisait rhéocratie deviem un simple incidem de parcours et ii nc vaut
défaut. En fait, il ne manque pas, mais il est simplemem ignoré donc pas la peine de s'en occuper, sinon, précisément, de façon
ou mis de côté car irréductible à la thése du monothéisme pri- incidente. ~his ceux qui tom l'histoire des idées politiques
mordial. La donnée historique dom je parle est le t'ien-ming, devraiem, eux, s'en occuper, en tant qu'il s'agirait de l'utilisation
conception dominante dans la culture chinoise à partir de la ú des fins politiques d'un produit de la "religiosité humaine" (ou
dynascie Chou, et passée ensuite, par acculturation, chez les carrémem de la Révélation). On voit par !à que !c poim de vue
Mongols, avam de parvenir, par la médiation mongole et fút-ce de celui qui est rcligieusemem engagé peut concluíre à des
comme un pâle ret1et, aux loimaines populations de la zone conclusions assez prochcs de celles de l'incroyam, qui considere
sub-arccique. Le "mandar du ciel" n'est pas une expression lit- la religion comme un imtrumentum r~gni, même si l'un le fait pour
téraire, mais une formule que nous dirions juridique, sur laquelle sauvegarder !e "spécifiquemem religieux" et l'autre pour le nier.
se fondait la légitimité du pouvoir exercé par !e souverain chi- ~[ais si la recherche est historique et non phénoménologique
nois. La formule ne qualifie pas le "ciel", de quelque tàçon qu'il ou classificatoire, on doit se demander s'il existe des cultures
puisse être imerprété ou soit imerprété ; elle qualifie, en religieuses qui ne som pas "théocratiques" ; ainsi, la théocratie, --r
revanche, le "mandar", quine laisse pas de place à des interpré- d'incident de parcours qu'elle était, peut devenir un important
tations différentes de celle qui confere au souverain le caractére objet d'étude historico-religieux.
d'un kosmokrator, ordonnateur du monde ; clle qualifie, en
résumé, la souveraineté telle qu'elle a été conçue par la dynastie
Ch ou.
La singularité, et clone la réalité historique, du t'ien-ming nous
échappe parce que, dans les termes de notre culture, nous avons
tendance à le percevoir comme une forme quelconque de théo-
cratie. Si nécessairc, parlons clone de théocratie, mais en nous
demandam s'il est permis de décomposer ce mot en théo- et
cratie, clone de distinguer dans un systéme théocratique la subs-
tance religieuse de la substance politique. Dans le cas qui nous
occupe : est-il permis de distinguer dans la structure définic par
le t'ien-ming la conception d'un dieu-ciel séparée de la conception
de la souveraineté au sens chino is puis mongol (dans le seu! but
de pouvoir adopter ce même dieu-ciel "déstructuré" - le pâle
ret1et dom je parlais plus haut - comme témoignage du mono-
théisme primordial dans les cultures sub-arctiques) ? En régie
générale : répondre aux problémcs historiques que pose le
X

La théocratie

1. Lc ren11c "th t·ocratie" a été forgé par FlaYius Joséph e au


premi<:r siécle de notrc érc. Joséphc érait un juif spéciali ste de
la Loi, qui c.xcrça k sacerdoce et acl héra à la secrc dc: s Pharisiens.
[] fut aussi un combattant: il prit part à la gu err<: contre lcs
Romains cn 6Cí ; fair prisonnier, il fut cmmené à Rom e, à la cour
de Vespasien. Il deYint l'ami de Titus, fils de Vespasien, et !c
~uiYit dans son cxpédirion en Palesrine, ou, cettc fois du côté
lks Romains, il as sista au siége dl' Jéru salern et à la dcstruction
du T cmplc. Vespasicn lc récompcnsa en lui accordant la ciroyen-
ncté· romaine et une pension à \'ie ; de\·enu citoyen rom ai n, il
prir le nom de Flavius, à san>Ír lc prénom nobiliaire de Vespa-
Sien.
II fut un bistoricn ct un apo logistc du peuple juif. Ce fut
précisém cnt dans un petit ounage apolog:érique en deu:x
,·olum cs, connu sous le ritre (non original) de Co11lrt _·'Íf!ion, gu'il
ddinit par le rerme "rhé·ocra tie" l'organisation politique et
~o cJa lc du pcuple juif. Fla\·ius Joséphe emendai r fourn_j_r: .1::~~­
ldcnrité culrurelle à la nation juiYc c1ui, dam le cadrc de l'Empire
n >main, a\·air jus remem perdu son caractérc de narion pour
prcnclrc celui d'un pcuplc dispersé parmi les aurres nations er
incapablc de s'y inrégrer, pas plu s qu'il n'était capable de s'imé-
grcr à l'urdre ci,-i<-Jue énunam de Rom<.:. Lcs Juifs éraiem consi-
dé rés comm e "incivils" (= non bom ciroYcns), de route maniére
comm<.: des s e meur~ de discordes. 1.e nommé .\piem que Fla\·ius
182 La perspective historico-relif!,ieuse 1 La tlzéocratie 183

Joscphe entendait réfuter était un grammairien (spécialiste , ·" ct ú son svstcme politique et social. Ce fut précisément pour
1

d'Homere) d'.\lexandrie (]Ui anit ,·écu sous Tibére et Caligula. ,!, tinir ce systéme politique et social, à son avis sans équi,·alent
Il avait exprimé certe opinion dans un écrit amijuif qui avait , kz les autres peuples, que fJa,·ius Joséphe forgea le terme de
connu une bonne diffusion en raison de la notoriété de l'aureur • 11 é·ocratie".

particuliérement à ~\lexandrie, théátre de cont1its incessant~ l)Ien qu'historien et non philosophe comme Philon, il n'en
entre la population locale et la communauté juive. Il n'est pas r pas moins obligé, lui aussi, de prendre en compte la philo-
11
inutile de rappeler que cette situation de contlictualité était ._, ,phie grecque, plus précisément la classification aristotélicienne
complexe : l'opinion qui s'exprimait au niveau administratif ne , ks formes de gouvernement: monarchie, aristocratie, démo-
distinguait pas lcs juifs des chrétiens, ni la conflictualité entre ( r;ltie ..\ucune de ces trois formes ne pouvait convenir à Israel,
eux de la contlictualité ethnique entre F>rvntiens et étrangers . -.,clon Flavius Joséphe, qui en proposa donc une quatriéme
h. t'
La réalité juive que Flavius Joséphe entendait proposer ou ,, )mrne spécifique à ce peuple : le "gouvernement de Dieu" ou,
,t la façon grecque, la "théocratie". Certe proposition n'était pas
imposer à la considération officielle de Rome n'était pas celle
de son époque, représentée surtout par le juda'isme alexandrin. dénuée de fondement, puisque lc plus importam signe, sinon
,\u point qu'il se permet même d'ignorer le philosophe Philon J'unique, d'une unité culturelle juiYe était désormais l'obsen·ance
d'Alexandrie (contemporain d'Apion), le plus grand représen- de la Loi (Torab), comme expression permanente et inéluctable
tant de la culture judéo-hellénistique, qui lui aussi, d'ailleurs, de la volonté que Dieu exerçait sur son peuple, à la maniete
avait voulu faire reconnaitre la culture juive sur un plan officiel, dont un roi !'exerce sur ses sujets.
fút-ce d'une autre façon et à un autre niveau. La différence entre
Philon et Joséphe réside en ceei que le premier regardait le 2. En 1987 a paru le troisiéme tome d'un ouYrage collectif
présent (la diaspora) et le second le passé (Israel). ~ur la théocratie, qui a été publié par l'éditeur Ferdinand Scho-
D'un côté, Philon cherchait à expliquer et à s'expliquer le nm•rh (Paderborn-:Munich-Vienne-Zurich). II est intitulé Tbeo-
~

Pentateuque, en s'aidant des instruments logiques de la philo- l:ralie. Rt:l~giomtheorie zmd politi.rcbe Theol~gie. Dans ce troisicme
sophie grecque (Pythagore, Platon, Aristote et les sto1ciens) ; de tome, Hubert Cancik s'est occupé (pp. 65-77) de la "théocratie"
l'autre, il cherchait à fournir à la "pensée juive", mais aussi aux de Flavius Joséphe, ayec une contribution intitulée "Theokratie
juifs de la diaspora une nationalité hellénique qui n'eút pas und Priesterherrschaft. Di e mosaische V erfassung bei FlaYius
comporté le renoncement à la nationalité jui,·e (tout comme loscphus, c. Apionem 2, 157-19~".
l'acquisition des conccpts philosophiqucs grecs ne devait pas C:ancik affirme que FlaYius Joséphe a formulé comme "théo-
comporter le renoncement aux vérités religieuscs contenues cratie" la constitution de ::vioise, et ce en agissam dans lc cadre
dans le Pentateuque). Philon formula donc la these de la double · k ia "mystique impériale flayienne" et comre les tendances
nationalité de tout juif de la diaspora : sa patrie "mondaine" n1cssianico-monarchiques du judai·sme, donc en accord avec le
11< )uveau juda.isme des rabbins ct interpretes des f~critures. En
devait être la ville ou il vivait et dont il parlait la langue, mais
sa patrie "spirituellc" devait être et rester krusalcm. rcsumé, c'est comme si f]a,·ius Josephe avait wmlu rassurer les
Plus attemif à l'"hisroire" qu'à la "phil;sophie" d'Israd, Fla- 1\omains sur le compre dcs Juifs: ccux-ci, en tant que tcls, c'est-
,·ius Josephe, lui, cherchait la réaliré culturclle juive dans un ' dirc en tant que porteurs de la culture juive "théocratique",
lointain passé, à savoir dans le contexte historique qui ,·ir un Il·:n·aicm pas de raisons de se rebeller comre l'Empire ; si rebel-
seu! peuple, sur un seu! territoire, ayec un seu] dieu : un peuple 1~<ms il \ a\·ait, elles de,·aicnt êrre considérées comme des actions
reconnaissable parmi lcs autres à sa langue, à ses mceurs, à ses cl'cxtré~1istes fourvm·és . et déwn·és
.
non seulement contre ]'auto-

L
IR4 La f)('r.\fi<:'Ctin' historico-rcligieusc

me roma1m· (1'1 :mpirl·). ma1~ au~si c<mrrc Llllroriré d1,·inc (la llLlCCh~tbl.· k.tn llnclll. (:c fur une upp< Jsiti< Jl1 diftlcik, c1ue ks
"Ihé·ocraric"i :h dcsrruction de _]érusakm, commc consé·cjuence Ph.trisiens ll1l'11LTl'llt C< lULl_l!l'LISl'lllcnr l't ~~t!ls comprom1s C< llltrc
Lk L1 r(·yo]tc Lk Llll (J(J, dn·~1ir l'·rrc· IntL·q,r(·ré-c C<Jmmc 1\·ffct de l.t (h rusril· asm< lllLTnne. <.]Ui lcs pnsé·cuu durcnwnt. Sous
l\:;.2:aremcnt et de b pene de la pr< Jtcction dJ\'InC l]lll u1 é·rait \k~anclrc lannl.T, h pcr<·cunon dc·\·mr une ,-(·ritahlc gucrre
ckriYéc. <.'I\ ik. Llui dur:1 cimJ :u1s ('n-~:-; ~t\. _1.-C:.) l't dom lcs Ph~trisiem

Cerre \'Ision ]uin· de l'acwaliré· poliric]ue a\·~lit guidé FLJ,·ius ..,.,rt IITI1t cn piteu~ cLtL mais non resignes pour Cl' lllll conccr-
j<1séphe dam la r(·daction d\me hisroirc de la ré,·olre de M1. la n:IIt kur idé·ologic.
C!foTe dn }lllf.r. Lt certe ,-ision. ii cntendair la fairc connairrc à I .'iLkol< lf:':Je c1ui :t,·air surn~Tll :\!'(.rar asmonl.-cn surú·cur auss1
Lnnoriré· romainc cn écri\·anr Con!rc lj!io;; ; ;n-cc la C!fcrre rkr :Í h dJsrarition de tour (.rat juif. Cc fut ainsi CJUt' lcs Pharisiens
JmjJ, en rcYanche. il :n·ait nmlu l'imposer à la cl:1s~c· dingcantc c< JnstJtucTent la seu !c f< >rce intclkctuclk capablc de faire
juin·. D'aillcurs. ii :n·an écrir cct ou\T<Tl!L' cn aramécn cr non cn :1h-.urber au pcuplc d'l sr:1i:l les consé·qucnccs de cttte dispari-
p_tTC (plus rarcl, l'ounagc fur aussi traduit cn grcc et c'esr certe non. Concrétement. ils créérem dcs ccnttT5 de culture juiYe,
\Trsion qui nous cst pan-cm1e). En un ccnain scns. c'érair un \L-riublcs unin·rsirés, qui donnercnt na1ssancc au rabbinisme
point de n1c clul juqifiait son componemenr d'antiromain Jnspicncur du imLúsmc moderne.
rcpcnri: ''cknn'l·". ii aYait combarru lcs Romains. mais une fois (~uand ii forgea clone le rermc "rhéocratic" pour fairc
rn-enu cbm !c droir chemin il é·wir passe· dans lcur camp. Tclll- cumprendre au'\ Cenrils l'obéissancc juiYc à la loi mosak]ue,
tcfois, au-dcl:1 de ~on e'\péricnce pcrsonncllc, !c ''droit chemin", 1 h\·ius _losL·phe, comme !c soulignc C:ancik, s'accordait parfai-
pour HaYius _loséphc, cn L1nt c1uc pharisicn, était celui tradinon- remcnr avec la prédicarion rabbinique. ~!ais ii resre à san1ir si
nellcmenr prêché et praticjué par lcs Pharisicns : un irénisme cettl· ubscryancc ne <opposait pas ~~ l'allégeancc ~1 1\:mpercur
fondamenral er une rclatin· indiffé·rcnce :1 l'égard du poli\ oir rom:lin. Cancik rl.·sour la quesrion en disringuant deu~ aspecrs
politique, puurn1 c1u'il fCn en mesure de conjurcr la guerre. de certe ''rh(:ocratic'': l'aspect religieu'\ ct cclui l]UC nous dirions
I .'indiff(:rcncc p<JUY~lÍt donc se traduirc en une Inclination \Trs politJCu-adminisrratif. L'"idl.T rcligicusc'', :1 sa\·oir k mono-
la p(;.\· Ro!Jitll!a, dans lcs circonstanccs acrucllcs. Dans la pré·face rhé·isme juif. ne s'accordait assurémcnt pas a\TC la "mystique
:i la CN<m dn-jmj.;-, rlaYius Joséphe justifie certe l.Tentuclk incli- rmpériale tla,·iennc": un juif prariquant ne poU\·ait pas Yénércr
narion en opposant la \i e au-deL\ de la fronriére romame. dans l'empcrcur comme si cclui-ci éuir un dieu. \!ais la "construction
l'empirc des Panhes, à ce::lle en-deçà de la fronric-re: Ll-bas. la ]'< Jliti(IUc"' dit Cancik. répondait bicn :lU'\ c~igences de rf.:rat
gucrre ; ici, la pai'\. 1111périal romain : « Les suprêmes \Trtus du poU\"oir sacerdotal
II est bon de rappelcr que l'iré·nismL' des Pharisiem a une - dc·\·orion et obéissancc - garantissem ;1 l'adminisrration
lon_L'lJC hisroire : c'est un éll-nwnr inalié·nabk de kur ickolopc. nn11a111c une prm·incl' rram1uillc: cr un tlu'\ régulicr de ta~cs >>
Ceci doir i:·rrc rappdl.· pour que l'cm ne tire pas de trop rapides (p. :-> l.
conclusi<ms de lcur (cclk de Fla\·ius Jos(:phc comprisc) accep-
tatJon de l'aurorirl.· romainc. commc s'il s'ag1ssa1t d\m 3. Dans !c but ck pré·cJslT h position de ]·Jayiu<-; Josêphe
compromis dicrl.· par la CClntin;.2:encc, d'unc ftÇ<Jl1 ele p<lctiscr lllttT l'aut<ll'ltc· dcs (·.cnrurcs ct celk ck l'l.mpirc romain- posi-

aYcc !c Yaim1ucur pour sau\·cr cc ljlll jll'Ut I'L·rt·e. 1.es Phansicns llon llll 'il su.~trcTait <l tous ks juifs de la d1aspora -, i] est ce_r~~~--

firL·nt lcur apparirion comme facnon iLkolotrllllll' dans la 11Lllll:nt jWrmis de disnngucr LLms sa "t héocraric·" h dimcnsion
SL'C<lfllk moirié· du II sié·clc a\·. J-C: .. lors<.lu'ils s'opposc-rcm au~ i'' >iitiLJUC de la dimens1on rehl!ieusc. Toutcfois. il faut étrc
,l!LllTrcs tk conljlll'tC u1tn.:pnse~ par k th I LiSte asmonl.·u1 (ou C• ll1SCiu1t lJUC k fair de relc\·L·r cc CJUC I'Lmpirc romain pou\"ait
186 La perspective historico-religieuse La théocratie 187

accepter sans risque et, le cas échéant, à son profit ("une pro- r.úns, juifs et f~gyptiens perdent égalcment toute caractérisrique
,-ince tranquille et un t1ux régulier de taxes") dans l'idéologie ethnique, pour dn-enir simplement lcs peuplcs "conquis". A un
juive, sert plus à définir I'Empire lui-même que l'idéologie juive. rei ni,-eau d'absttaction, la théocratie ellc-même est pri,-ée de
J e veux dite ceei : en mettant de côté le monothéisme, la "théo- route climension religeuse et ttansformée en une modalité
crarie" de Flavius Joséphe devient de fait une ··hiérocratie", un d 'ordre administratif utile à la fois aux ''conquérants" et aux
gouvernement de prêtres de n "impotte que! culte (monothéiste, "conquis", afin que s'instaure un rapport stable entre les uns ct
polythéiste, ou autre), à savoir une forme politique quine denait les autrcs. \X'eber affirmc que cela s'est produit au Tibet, en
plus intéresser l'historien des religions, leque! n'aurait plus qu'à Paiestine et en Égypte ; et il ajoute : cela se serait probablement
passer le relais au sociologue. C'est précisément ce qu'a fait procluit en Grcce également si les Perses avaicnt vaincu. Cc n'est
Cancik, qui, en conclusion de son article, cite le sociologue ::\fax pcut-êtrc pas une loi sociologique, mais on n'en est pas loin
Weber pour expliquer la fonction politique eles hiérocraties. quancl on arrive à une extrapolation de cc gcnre.
ll s'agit d'un passage de l'ouvrage posthume rFirt.rdJaft und En ce qui concerne la Gréce, \X' eber se fonde plus sur des
Ge.re!!schaft (1922- [tracl. française : F:conomie e! société, Plon, Paris, "indices historiques" que sur la formule sociologique tiréc dcs
1971- N.d.T.]), ou Max \X'ebcr formule une espéce de loi socio- hiérocraties considérées. Il utilise mêmc les indices pour
logique à partir de certains faits historiques. En l'occurrence, le's confortcr la formule (en réalité, illes interprete à la lumicre de
faits historiques som les hiérocraties tibétaine, juive et égyp- la formule). Mais ce qu'il appelle "índices historiques", ce n'est
tienne tardive, appuyées ou carrément promues par la domina- pas grand-chose : tout se raméne à l'attitudc philo-pcrse que la
tion étrangére. La loi supposée serait la suivante : les conqué- tradition grecquc attribue à l'oracle de Delphes. Que cettc atti-
rants d'une nation remplacent sa fc>rme (politique) de gom-er- rudc ait été bien réclle ou non, elle n'est pas tirée de faits mais
nement par un gouvernement de prêtres, au moyen duque! une de certains oracles qui suggéraicm aux cités grecques de pactiscr
certaine autonomie, non une véritablc indépendance, est cn-ec les Perses. Seule une extrême sollicitation des données reli-
accordée à la nation conquise. En somme, la hiérocratie serait geuscs permet d'interpréter cela comme une disposition des prê-
une forme d'asservissement ou, comme dit ::\fax \X'eber, « un tres de Delphes à gouverner la Gréce sous une domination
instrument de domestication du peuple assujetti ». perse, ou, comme dit \X'eber, «à jouer un rôle analogue »à celui
Il est peut-être excessif de parler de loi sociologique, même des prêtres tibétains, juifs et égyptiens.
en se référant à cette thése de ::\fax \\' eber. On est cependant ~\ vec un autre regard sur l'histoire religieuse et politique de
tenté de le faire pour opposer un excés à un autte excés. 11 nc la Gréce, voici ce que Raffaele Pettazzoni a écrit sur le supposé
fait pas de doute que Weber a exagéré quand, ayant défini philo-médisme de l'oracle de Delphes : « Le ccrur de Delphes
comme une hiérocratie les systémes de gouvernement tibétain ne battit pas alors pour la Gréce. Mais Delphes n'était pas une
(suite à la domination mongole), juif et égyptien tarclif (suite à cité, n'était pas une patrie. Les cités s'unirent (non pas toutes)
la domination perse), il clés-historicise toutes choses en procé- comre l'ennemi » (La relzrz,ione de!!a Grecia anticajino ad "~1!e.r.randro,
dant à la recherche d'un commun dénominatcur pouvant justi- Turin, 1953, p. 151). Il est ici importam de souligner que seules
fier cette commune dénomination. cerraincs cités grecques tlrent front commun comre l'envahis-
C'est une procédure qui fait systématiquement abstraction de seur; cc n'est pas un fait à mettre entre parenthéses, puisqu'il
toutes les réalités historiques susceptiblcs de faire obstacle à démontre que la disponibilité em-ers la Perse n'était pas limitée
l'homologation. ::\[ongols et Perses cessem d'être tels pour rece- au milieu sacerdotal, comme le voudrait M. \X'cber. En réalité,
voir l'identité générique et anonvme de "conquérants". Tibé- la résistance contrc les Perscs fut mcnée par .\thcncs ct Sparte ;
188 La perspective historh·o-religieuse La théocratie 189

Thebes, l'autre grande cité que la tradition a~!'ocie pourtant a leque! rcposait le gom·ernement tibétain. L'insurrcction fut rapi-
Delphes en matiére de philo-médisme, n'y prit pas part. dement matée et le dahú-lama dut s'enfuir cn lnde.
l'ne derni(·re remarque: le~ Perses avaient dépuis longtemps Tout cela coule de source au niYeau phénoménologique, au
conquis lcs cités de l'Asie \fineure, qui constituaient la satrapie ni\·eau d'une hiérocratie dés-historicisée. Tout coule de source
ionienne. \fais on n'a pas connaissance que dans ces cités une tant que les Tibétains, quelle que soit leur idcntité culturelle,
hiérocratie, ou c1uclque chose de ce genre. ait été instaurée. sont cantonnés dans le rôle de peuple "conquis" et que, conco-
mitamment, on fait jouer le rôle de "conquérants" indifférem-
4. Si la recherche historique ne remonte pas au-delà du mcnt à des ~Iongols, eles Chinois de I'Empire, eles "\nglais, des
:\VII siéclc, la hiérocratie tibétaine peut effectivement donner Chinois communistes (du moim ceux de l'accord de 1951). \Iais
l'impression d'une organisation du pavs wmlue par la domina- sur le plan historico-rcligieux, quelques difficultés se présentent.
riem étrangêre. Au :\\'II' siéclc, les Mongols de Gushri Khan Quand on reconsidere toute l'histoire du lama'isme tibétain,
envahirent le Tibet et imposcrent comme autorité suprême le clone quand on ne s'arrête pas au segmcnt qui va du .'\\'U siecle
cinquiémc dah!-lama, chef d\mc école monastique appelée les à nos jours, on découvre que : a) la hiérocratie tibétaine, comme
Bonnets Jaunes. Le lama'isme, c'est-à-dire la forme d'autogou- gom-crnement de moines, est née bien avant l'im·asion mongole
,·ernement fondée sur une autonomie religicuse et nem poL- (elle existe dcpuis le .'\IIJ' siecle au moins) ; b) qu'en un certain
tique, s'est maintenue jusgu'à nos jours. Cette continuité, du sens les Mongols en question furent plus "conquis" que
point de vue de Max \\'cber, s'cxpliquerait par le fait c1ue le "conquérants" ; c) que la fonction du dalai·-lama ne confondait
Tibet fut privé d'indépcndance politique, clone que la hiérocratie pas complétement pouvoir temporel et pouvoir spiritucl,
se serait rhéléc utile à toutes lcs dominations étrangeres qu1 puisque ce dcrnier revenait plus au panchen-lama qu'au dala'i-
succédérent à cclle eles \fongols. lama (quand le dalai·-lama fut obligé de s'enfuir en 1959, le pan-
chen-lama, lui, put rester à son poste).
Au XYlll' siécle, le Tibet de\·int une pnwince de l'Empire
L'histoire du lama'isme commcnce aYec l'introduction du
chinois. Deux légats (amban) de l'empereur furent chargés du
bouddhisme, encouragée par les rois tibétains du VII' siécle. Il
contrôle de la pnn·ince, dont l'administration interne, toutefois,
s'agit d'un processus d'acculturation, depuis l'Inde et la Chine,
resta confiée au dala'!-lama. Dans le cacire des interventions
qui transforma les conditiom politiques et sociales du Tibet :
armées des pays occidcntaux à la suite de la révolte des Boxers,
les monastéres, centres de culture bouddhique, jouirent de pri-
L\nc:leterre mit une premiére fois la main sur le Tibct ' y_,
(_)
\·iléges spéciaux et les moines, les lamas, furent irwestis d'une
envoyant depuis l'lnde un corps expéditionnaire (1904). Cette autorité sur la population; le roi lui-même prit le titre de c'o.r
occupation deYint définitive aYec la disparirion de l'Empire chi- '.?,)'ai, << roi de la Loi, protecteur ct défenseur de la parole du
nois (1911) : lc Tibet dn·int un protcctorat briranniquc gou- Bouddha, obtenant de la sorte une investiture, pour ainsi dire,
verné à l'intérieur par le dalai'-lama, comme par le passé. Avcc dom la résonance charismatique, étant donné le temps et le lieu,
l'~n-énement de la Républiquc populaire, le Tibet rctomba sous est facilc à imaginer » (Corrado Pensa, in Storia dei/e re!~rz,ioni,
la coupe chinoise ; cepcndant, un accord signé en 19 51 lu i 1'TET, vol. Y, Turin, 1971, pp. 715 sg.). C'était un systéme que
accorda une autonomie administrati\·e sous !'égide, une fois nous pourriom appelcr déjà hiérocratique, en partie du moins.
cncore, du dalai'-lama. En 1959, cclui-ci favorisa une insurrec- Ln rcvanche, l'organisation CjUC le granel lama de la secte Sa-skva
ticm contre les autorités communistcs, qui, conformément à imposa à une yaste zone du pavs au XIII siécle fut, elle, assu-
l'idéologic marxisre, tcndaient à dé,·aluer !c contenu religieux sur rément biérocratique. Elle dunna lieu à une \~éritablc dynastie,
190 La perspective historico-religieuse La théocratie 191

qui gom·ernait par droit héréditaire fondé sur la conviction que, , >LI moms appropriés a la définition d'une mêmc chose: c'est
chague fois, le bodhisattva ~Ianjusri s'incarnait dans !e sou\·e- précisément qu'il s'agit de deux choses différenrcs. Po ur réunir
rain. La transmission du pouvoir se faisait d'oncle à neTu et juifs et Tibérains, Max \'X/eber n'aurait pas pu utiliser lc néolo-
non de pêre en fils. Ceci permettait au grand lama cn fonction ,:. ; ismc de Flavius Josêphe, qui impliquait la notion de dieu, de
de respecter la régie monastique du célibat (toujours à condirion ~urcrolt le dicu unique d'une religi~:m monothéiste. En effet, !e
qu 'il le wmlut, car on a connaissancc de retcntissames infrac- Llmaisme ne connait pas de dieux. li pratique lc culte des bod-
rions à la rcgle, d'ailleurs admises par le tanrrisme, c'cst-à-dire hisartvas, mais ceux-ci ne som pas des dieux ; ce sont au
par la forme de bouddhisme qui int1uença surrour !c lamaisme contraíre des hommes qui, ayanr rejoint la "bouddhéité", à
tibétain). sa\·oir la perfection au sens bouddhique, avant d'entrer dans le
Au XVI' siccle, !e regne de la secte Sa-skya céda !e pas à dernier áat, le nin'âna, la cessation de toure forme d'existence,
l'autorité d'une nouvelle sccte, celle dite des Bonnets Jaunes, onr choisi d'agir pour le salut des hommes en continuam à
née de l'ceuvre réformatrice (au sens d'un retour à l'orthodoxic exister dans une dimension ultramondaine. Cn bodhisattva, en
bouddhique) de T song-kha-pa, grand lama d'un monastere sirué tant que Bouddha, n'est donc plus sujet à la renaissance, car on
prt~s de Lhassa. Les Mongols som alors conquis par la religion devient un Bouddha en menant une vie qui ne produit pas de
des Bonnets Jaunes. Altan Khan, !e chef des ;\longols Tumed, karma, cette force qui, surmontant la mort, contraint à la réin-
invite le chef des Bonners J aunes et lui confere le titre de da/ai; carnation; mais en tant qu"'existant", le bodhisattva peut choisir
qui signifie "océan" en mongol. Au siecle suivant le dalai-lama de se réincarner.
- troisiéme à porter ce titre, mais classé cinquieme du nom, le Lc lama n'est pas un moine quelconque; c'est un abbé,
titre étant conféré rérro-activemenr à ceux qui avaiem précédé dirions-nous dans les termes de notre monachisme. II ne pense
le premie r titulaire à la tête des Bonncts Jaunes - consolide le plus à son salut, qu'il est censé avoir déjà fait, mais à celui des
pouvoir de certe école, en se servam des ivfongols devenus une autres : aussi bien des moines de son monastére que de la popu-
espéce de bras séculier de l"'Église" de Lhassa. Ainsi s'instaurc larion rattachée à ce monastére. C'est une espéce de bodhisattva
certe théocratie ou hiérocratie tibétaine sons la forme ou elle a \'Ívant, parfois considéré comme la réincarnation d'un bodhi-
survécu jusqu'à nos jours. La succession au trône n'est plus sattva. Chague t,rrand lama des Sa-skya - redisons-le - étair la
dynastique, mais l'élu est chague fois un enfant né en relation réincarnation du bodhisattva Manjusri ; !e dalai-lama, lui, est la
(précisément 49 jours apres) avec la mort du dala'i-lama en fonc- réincarnation du bodhisattva Avalokiteshnra. Si nous prenons
tion : les indications de celui-ci, d'une part, des signes divina- comme référence le "roi" sa-skya et le dala'i-lama qui gouvernait
toires, d'autre part, orientem le choix parmi les enfants nés à comme un roi (mais sans l'êtrc, car sa charge n'était pas héré-
certe date. L'enfant choisi est considéré comme l'incarnation du ditaire), nous pouvons parler aussi d'une roya uté douée de pou-
dalai-lama défunr ou, d 'un autre point de \-ue, co mme l'incar- H>irs surhumains, ou bien d'une personnalité surhumaine
nation du bodhisattva ,-\ valokireshvara, qui a vou lu s 'incarner ~lttribuée au souverain. ~Iais en sui\'ant cette piste nous quittons
dans le premier chef des Bonnets J aunes. J usqu' à ce que I' enfant !c Tibet et nous arrivons tout droit au roi-dieu conçu par les
devienne adulte et puisse remplir ses fonctions royales, !e gou- I ~gypriens : un roi d'origine divine, un dicu sur la Terre.
\'ernement est confié à un régenr. .\;otre "fuite en f~gypte" semblerait nous ramener à Max
\\.eber, à sa comparaison entre Tibétains et Égypticns, mai s ce
5. Fla\·ius Joséphe a parlé de "théocratie" et Max \'\'eber de n'est pas !e cas. ~otre comparaison é\'entuclle, et de toute L1çon
''hiérocratie". Ce qui est en jeu, ce ne som pas des rermcs plus pronsoire, ne reposc pas sur la hiérocratie, mais sur la concep-
192 La perspective lzistorico-re/ igieusc La théocrarie 19.3

riem d'unc tO\~auté que nous sommcs tenté d'appclcr divine dans ,_ rtie.
1 1
II s'agit d'une théucratie et non d\me hiérocratie, même
lcs deux cas, <l condition de ne pas accorder trop d'importance ,, 1 f, >rmellcment, au niYeau humain et par référence au caractérc
au fait qu\m bodhisattYa n'cst pas un dicu. \Iettons même de ,cmi-<;acerdotal de Samuel, le sociologue pourrait y décounir
côré ce point cpi, fundamental pour un historien des religions, 1111 c organisation hiérocratique. Soulignons-lc cependant: \lax
ne préoccupe guêre le sociologue. Restons justement au niveau \\cber nc prcncl pas cn consickration cerre é,-cnruelle hiéro-
sociologiquc : si l'on fait référence <lU gouvernement d'un roi- c~Lttie, car antérieure à la domination perse, clone inapte à
dieu, le mot juste est "tbéocratie", non "hi(·rocratie". Orla tbéo- c< >nforter sa thêse. Tout cn s 'occupanr de la "constitution"
cratie égyptienne, comme la hiérocratie tibétaine, ne s'explique , !'Israel, Fla,-ius Josêphc, pour sa part, ne fait pas de la socio-
pas par une é~pisodique inv:1sion étrangêre. j, ><ri c mais de l'ickologie : il cherche à rendre compréhensible à
C' '
La th(·ocratic égyptienne est une réalité qui coune toute l'his- la culrure romainc -hellénistique l'idéologie juive qu'il estime tra-
toire rcligieuse de l'I~:gypte ct investir de nombreuses cultures ditionnclle, ou fondamentale : quclque chose qui dépasse les
dont nous pounJns dire que, sons ccnains aspects, elles sont formes contingentes de gom-erncment Youlues ou subics par le
tributaires de l'Égypte. Sans doure cst-ce le cas de la culture peuple juif dans sa longue hisroire.
jui,-e, culturc pour laquelle Flavius Joséphe a forgé le termc de En deuxiéme lieu, Dicu affirmc que l'institution d'un roi équi-
"théocratie". Il ne l'a pas forgé en songeant à la hiérocratie yaut à J'institution d\111 cultc à d'autres dieux, faute dont les
instaurée sous la domination perse, et, encore moins, en pensam j uifs se sont rendus coupables plus d'une fois depuis l'Exode :
à celle réalisée par la dynastie sacerdotale asmonéenne. Sa réfé- ." ... depuis 1e jour oú je les ai fait monter d'tgypre jusqu'à main-
rence fut la Bible, et précisémcnt le passagc ou c'est Dieu lui- tcnam- ils m'ont abandonné et ont servi eles clieux étrangers ».
!nêrne qui cxplíque ce qu'est une théocratie et cc que sont ses .Je crois que l'on ne peut pas mieux exprimer la conception de
avantages par rapport à l'instirution royale : en 1 Samuel 8. la royauté qui existait dans les milieux culturels du peuple juif:
un roi est un clieu sur la Terre ; l'adoption d'un roi pmtYait être
6. A~ cerre époque, Samuel exerçait la fonction de juge. C'était sans conséquences dans une religion polyrhéiste, mais eut été
un juge itinérant : une fois par an, il faisait le rour eles cités paniculiêrcment risquée dans une religion monothéiste.
(Béthcl, Gilgal, \fiçpa), puis revenait à Rama, « car c'est là qu'il I :nfin, Dieu ordonnc à Samuel de rcspectcr la décision du
avait sa maison et qu'il jugeait Israel». Devenu vieux, il confia pL·uple, mais seulement aprés ]ui aYoir dit ce qu'entraíne l'adop-
sa charge à ses fils, qui toutefois « ne suivirent pas son excmple >> rion d'un roi. Le propos, ici, dcYient concret : un roi arrachc
ct '' tl.rent tléchir le droit ». Alors lcs anciens d'J srael se réunirent au:\ familles les enfants mâles et en fait JeJ soldats pour JeJ
et décidêrent de demander à Samuel J'institution d'un roi, ~uerres, ou les met à « labourer son labour, moissonner sa
« comme toutes les nations ». La demande d'un roi déplut à moisson, fabriquer ses armes de guerre ». II n'épargne pas non
Samuel qui, néanmoins, soumit la qucstion à Dieu. plus ks filies, dont il fait ses « parfumeuses, cuisinieres et bcm-
1.a réponse de Di eu est bien construire et claire. Pour langêres >>. II ne respccte pas la propriété, mais séquestre lcs
commencer, il nie Cjue Samuel ait l'autorité pour repousser la 11Willeurs champs pour en faire cadeau à ceux qui le servem; il
demande du peuple, car cette demande n 'a pa<; pour but de k prérend préle\·er la díme sur tout produit dcs champs er des
remplacer, lui Samuel ; clle a pour but de remplacer Dieu cn tn 1upeaux. En un mot : il rend tout le monde escla\T.
rant que roi (« pour que je ne régne plus sur eux »). \' oici clone Claire est la comparaison entre le systéme théocratique et le
la théocratic dont parle Fla,-ius Joséphe: un nai pom-oir rc)~:al ',I stêmc monarchique; mais clair est aussi le fondcment doc-

exercê par Dieu, qui ne permet mémc pa~ à Samuel d'en fa1re rnnal de la théocratic dont parle Fhwius Josêphe, et cn général
194 La penpective historico-religieuse

de l'antimonarchisme et de l'irénisme qui caractérisent les Pha-


risiens dés les origines. On peut dire que les Pharis iens ont repris
le discours de Samuel, l'adaptant aux circonstances du II' siécle
av. J.-C. ; et qu'à soo tour le pharisien Flavius Joséphe l'a rcpris,
l'adaptant aux circonstances de soo tem ps.

XI

La crypto-théocratie

1. .Au chapitre précédent nous avons historicisé la notion de


rhéocratie dans le but de la soustraire à l'usage sociologique de
~fax \v'eber, qui la réduisait à un banal et vague gouvernement
de prêtres. Ce n'est pas seulement une question de points de
vue. Sans doure, le point de vue sociologique différe du poim
de vue historico-religieux : les problématiques res pectives ne
sont pas les mêmes. Mais dans le cas de Max Weber il y a
quelque chose de plus : sa perspective se ressent de l'expérience
gcrmanique en matiére de religion et de gouvernement de prê-
rres. C'est une expérience qui va de la querelle des Investitures
<l la protestation de Martin Luther.
L'expérience dont je parle conduit à envisager l'aspect hiéro-
cratique d'une théocratie, plutôt que soo fondement religieux
(ou théologique). Elle se forme dans un cadre culturel qui fait,
des christianisés les sujets d'un pouvoir émanant de Rome. II
n'importe pas d'établir ici le caractére objectif, ou non, de cerre
sujétion : ce qui est indéniablc - et cela suffit à l'historien des
religions - , c'est la représentation du rapport avec Rome
répandue dans les pays germaoiques. On pcut la coosidérer
comme un élémeot nécessaire à la formation d'uoe conscieoce
nationale germanique; mais il s'agit précisément d'une coos-
cicnce qui se forme cn se confrontam à la latinité .
.\u niveau religieux, la confrontation ne pouvait pas opposer
k chris tianisme à une é\·entuelle rcligio o germanique. i\:c
196 La perspecti\'e historico-religieuse La crypto-théocratie 197

~crair-cc que parcc qu\mc rcligion de cc gcnrc, ú sa\-oir pangcr- '.l' commc relk, c'csr-<1-dire a\TC la clarti, cfun Flavius .Jos(·phc:
manicluc, n 'a jamais e;-;isré ; on cn a imTntt' une cn blande, ú ·cr.1ir une crYpto-thé·ocratic.
l'c;-;rrê·mc péTiphéric du monde gcrmanic]uc, nTs lc .\III sieclc, Pour accjuérir cet ékment de jugcmcnt, ii cc;r nécessaire de
prC:Tisé,mcnt clam l'idéc de fournir une réponsc nationalc à , ,n< >ncer ,\ l'idée que la théocratic est une forme historique de
l'invasion chréTicnnc; mais ce fut une réTHmsc lirtéraire, un ,, )un.-rncment; ,\fax \\-ebcr lui aussi, du reste, v a rcnoncé, mais
recuei] de 111\thcs (l'l:dda), sam cuntrepartic sur lc plan cultuel. tli. c1ui chcrchair précisément des formes de gou\-crnement en-
Par aillcurs, de tuute façon, la pnspcctiYe chréticnne du salut .kç;1 de la construction religieuse rhéocraricjue, a cru bon de
n'a\-ait ricn qui pút b remplaccr dans la culture gcrmaniCJUC; au 1 ,·mplacer k tcrme théocratie par le tcrme hiérocratie. Cest

contraíre, an:c l'invention islandaise lcs diL·ux n'baienr pas non (•rcsque un e;-;orcisme : on chasse l'ombre de la tbéocratie ; lc
plus sauvés, puisque destinés à une carastrophe finalc (le \ 1dc qu'ellc lai~sc cst comblé par la hiérocratie, qui cst moins
;u_gnariJk, qui a inspiré· la wagnérienne Cii!lerda;mmno~i) : c 'était ,·ncombrante, qui est historiqucment limitée ct qui de toute
une cschatologic qui projerait clans l'a\Tnir la fin eles dicux fJçon ne scmblc pas touchcr la culture occidemalc, bien qu'elle
"paiens'', déjà dé·crétée par l'avcnement du christianisme. F:n cc •,(JJt imprégnée ele christianismc à tous lcs niveaux.
scns, nous clirons que IT:,dda, tour cn nmlant présen-cr une
tradition germanique, prcnait acre de la fin iné\-itablc à Llljuclle 2. Si ellc n'est pa~ une forme hisrorique de gom-ernement, la
lc proccssus d'acculturation la destin<Üt. rhé,ocratie est un terme convcntionncl que nous employons pour
Sur k plan de la rcligion, la conti·ontation avec la latinité ne c:-;primer un jugement, pour classer. La classification est essen-
pmn-air donc se produire que dans lcs termes du christianismc. ricllcment un jugement formulé à la suite d'une comparaison.
Flavius Joséphc a dit "théocratie" en comparam l'idéologie
II fallait opposer un christianismc germanique à un christianisme
iudaique, Cjui étair la sicnne, à la rhéorie politicjue des philoso-
btin, ce dcrnicr érant représemé par l'Í~:glise carholiquc romaine,
phcs grecs. ~ous disons "théocratie'' en comparam cl'autres
P<lf l'autorité du pontife romain et de ses évêques. \u ni\-cau
'' stémes, ou d'un autre temps, à norrc sy~teme fondé sur la
pratique, avant même que fúr formulée dans la lointaine Islande
dbtincriun, au moins théorique, entre autoriré religicuse er auto-
une résistance "littéraire" au christianisme, l'empereur germa-
nré, ciYilc. :-fais ii n'est pas dit Cjue la classificarion permette
nicjue ayait imposé une résistancc, égalcment "militaire", à
,j'(,ludcr lcs problémes hisroric1ues. Elle dc,-rait au contraíre en
l'autorité du pape. Cerre résisrance échoua et c'est alors que prit
P' lSCr de nom-eaux : pourquoi distinguons-nous entre religieux
forme l'interprération d'un pouvoir romain qui temait de o·ou-
<r ci\-il? depuis quand ? cst-ce une distinction spi,cifique à norre
\Trner k monde au moyen des prêtres, à sa\'oir d'instaurer~ne culrure ou bien la retrom-e-t-on ailleurs :; ~ ~
hiéTocratie.
Cc som dcs problémcs auxc1uels nous <l\'Ons fait allusion en
1l cst clair que !'cm ne mettait pas en discmsion le « gom-er- i>.trlanr de la dialectiquc clérical/Lúquc. ~ous disons maintenant
nement de Dieu », mais k « gum-ernement eles prérres »; d'oú lJUC Jon l1C peut pas 110l1 pJus poscr CeS probJCmes Si ron nc
la possibilite de se rén>lter comre une hiéTocratie sans pour r'.C'ardc CJUe l'un eles dcux pôlcs, soit lc pôlc religieux. soit le
autant se rén>ltcr contrc Dieu. L'aspcct incomcstablement théo- [)<-de ci,,-il, parcc que tous deux s'intlucnccnt réciproqucment.
cr:nicJUC de la culturc médié\-ale passa ainsi au second plan dans \.,JU~ s()mnws cnclins à trou,-er dans chac1ue culturc une reli-
Lt comidáarion des spécialisres ; rapparence d'une hiérocrarie ·. _,_)( n1 : mais ce que nous trounms, est-cc bicn la rclig1on reli e
(susceprible d'hre éliminée) a caché la substancc d\me rbéo- '-Jlic nous l'entenclcms? ~on, si nous admettons qu\111 champ
cratic (impossiblc à éliminer), CJUi cepcndam ne se manifestair <Llction religieux se définit par opposition à un champ d'action
198 La perspecti1·e historico-religieuse La cnpto-théocratie 199

ci,·il, ct st nous consid(:mns que \c ci,·il recoune une realité .rrll]Ue 1c svstême :1uc1uel tendait le combat imperial pour les
hiq< 1riquc c1uc l'on nc retrou\T pas dans dcs cultures ~lutrc; que i '\ l~rirures.
la n<->rre (roujours ~1 condirion ljUe l'on ne confondc pas b dia- 1 11 rn·~mcbe, nerrement antitheocratique e5t lc sens que nous
lccticlue rcligicu:d ci,·il a\TC la diak~cttquc rcligicusc sacre/ pro- ,, \ rrons :ntribuer :!la Réforme protestante, même si, apparem-
f~mc). illlt, elle reduit toutes choses au "religieux". File se dressc
l'rilisec de rnaniL·rc acriticjuc, la catL·goric du "ci,·il" est cxten- , :·. 11 \kurs contre la bierarchie ecclesiastique <.1ui, conduite par eles

sibk jusqu\1 la pene de sens; mais si ellc est urilisee de façon ".lj1L' ou par eles empcreurs, reste toujours la structure portante
critic1ue, donc depuis b conception romaine du tiri.i et de la ::·une rhé·ocrarie. Puis, cn proclamam l'autonomie du sujet reli-
ârilcu JUSL]u'à notrc notion de citm·en (non de sujet !), on ne \, son dwit au ''libre examen'', mêmc si furmellcmcnt elle
coun pas le risljue d'aplatissements, de confusions, de chutes t.l \ ( 1ri se une conscience ljUC nous dirions religieuse et nem ci,·ilc,
dans l'in-signifiance. Le "ci,·il" n'é·qui\·aut ni au "politique" ni llk rramforme de fait le sujet chrétien (du pape ou de l'empc-
au "'temporel", mêrne si nous parlons parfois d'aurorite poli- rlur, pcu importe) en .. citoyen" chretien, fut-ce en cito\Tll de
tique (il vaudrair mieu-x dirc ci,·ilc) pour la distinguer de l'auto- ]':IUl':llStinienne árita.r Dei.•,
rité rdigieuse, et de pouYoir ternporcl pour lc distinguer du 1.es thL·ologiens de la Réforme étaient des humanistes ou bai-
pom·oir spirituel, ú saYoir d'ordre religieu-x. Derriêrc chacun de c:n.uent de route façon dans la culture humaniste qui, en rede-
ccs termcs il \' a une histoire qui ne peut pas être ignorée quand c( Junant lcs auteurs classiques, redecm.I\'taient aussi la condirion
nous les utilisons sciennfiquernent en matiêrc de critic1ue histo- l\lstenticlle du citoyen . .\:on que je \·euille faire passer Luther
rique. D'aillcurs, l'usage courant egalcmcnt n'aurorise pas dcs pour un humaniste; mais je ne dis rien de nomTau quand je
confusions : pcrsonne ne parlera de ""fêtes politiques" ou de run~trque qu 'un Erasme ele Rotterdam a prepare le terrain pour
"teres temporelles" pour parlcr des fêres ci,·iles qui som distin- h rlTOlte luthérienne ; on ne peur pas non plus parler de I .uther
guées, dans notre calendrier (mais non dans les calendriers fes- m <>ubliant l'humanistc \Ielanchthon, son ami et successeur à
rifs cl'autrcs cultures), des fêrcs religieuses. h ri:·rc des Réformés. D'autrc part, lcs .rtudia !Jull}{lllilali.i n'e-xpli-
Par référence à une realite historique, le natiunalisme germa- LjllL!lt pas la Réforme : ellcs en som seulement la moclalité et

nique, non susceptiblc d'être interprete dans les rermes de la 11< li\ la cause ; la cause (ou la t1n) doit être cherchee dans ce
dialcctique ci,·il/ religieux, nous anms associé la querelle des .:.>:nmanisme antiromain qui nous permet de rapprocher la quc-
lnvestitures et la Reforme protestante. l\ous n'aurions pas pu rclk médie\'alc dcs lm-estirurcs et la moderne Réforme luthe-
k faire si nous a\·ions adopte les categories du ci,·il et clu reli- l'ILI111l'.

gieu-x. Si l'empereur germanique avait obtenu (ou plutôt l.'hununisme a produit. par lui-même, un rerHJmTllement, ou
conserve) la faculte de t1xer la hiérarcbie ecclésiastiquc en nom- ~~~ rcndance ~1 un renou\-ellcment : dans lcs pays de culture ger-
mant des e\'êques et même lc pape, il :turair de fait realisé une n:.t'liLjlll',il a renou\·elé le germanismc en le proposanr comme
parfaite théocratie. ( )n n'aurair pas eu affaire :Í une prédomi- 1
lill reforme rcligicuse; en Iralie, il a renom·ele les lcttres et les
nancc du ''ci,·il" sur le "'relic;ieux", mais bicn à l'l·liminarion de Lr'' ln lcs tournan r ,-crs la Renaissance. Réforme ct Rcnais-

la dialectique ci,·il/ religieux ; or, cn fonction ce ljlll' l'on a dit ':11 'c L, tour en désiu:nanr I' une et l'autre un rcnou\-eau en rern1es

plus haut au sujet de la classitlcation comparati\·e ljUi nous ' !li:Lnhtes, se fonr face comme germanisme cr latinire. Ln tant
condu ir ú appelcr rhéocraties les s\ qémes l]ui nc séparent pas, u ·, 'T>rcssion rcligieuse, b Reforme considere la Renaissance
contr:urement :1 nous (au moins theonc1uement), autorité ci,·ile ' ' ' 11111K une c\pression de paganisme, :i sa\'oir la juge selon son

er autonte reliu:icusc, nen ne nous empêchcrait d'appelcr theo- crc propre, b rcligion, c< Jmmc s 'ii s'agissan d \111 rerour ~lu
200 La penpectiw' lzistorico-religiPuse La crypto-théocratie 201

p;1.ganismc antique. ;\fais si l'homme réformé juge selon ce cri- religicu'\:, nous ne nous poscms pas de~ questions de droit consti-
térc, comment cst-il possible de lui conférer une dimension tutionncl. De nutre point ele n1c, par exemplc, nous n'hésiton~
ci,·ile ? pas à qualit1cr de théocratiquc la monarchic anglaise, bien qu'ellc
En théorie, c'est impossible. C'est si nai que l'homme nou- soit constitutionnelle de longue date (bicn qu'elle soit le modele
\Tau envisagé par Luther ne correspond pas cxactement à même de la monarchic constiturionncllc), du seu] fait que le roi
l'hommc envisagé par Erasme : ce qui fair la différence, c'est la cL \ngleterre cst aussi lc chcf de rf_:.glisc anglicanc. Ceux qui
qucstion du libre arbitre, c1ue Luther n'accordait pas à l'homme hésitent à nous suinc sur ce terrain lc font parce que notre
réform(-, libéré de la sujétion au pape (ou à un souverain régnant culture, depuis un certain temps, a cru dcvoir refouler de sa
qui en eút assumé les fonctions), mais non de la sujétion à Dieu, propre logiquc toute présence théocratique, en la rejetant clans
certe sujétion qui était cela même que Flavius Joséphe avait ) l'exotique : par cxemple, on l'a \u, au Tibct, ou le "roi'', à sa\·oir
appelé, en son temps, "théocratic". A ceei prés qu'il s'agit_c]~ . le dalai·-lama, est aussi le chef de l"'f:glisc" bouddhiste. j,
!lo!rr théorie, celle orientée par la dialcctique ci,-i]/ religieux ; or En ramenant tout à l'opposition significativc entre condition .
les choscs changcnt quand on se référe à la théoric évangélique de sujet et citoyenneté, donc entre monarchie et rt'publique,
qui dit que le "royaume de Dicu" n'cst pas de cc monde ..\u nous relevons Cjue chague monarchie est fondamentalcment
fo~d,la théocratic de Flavius Joséphe était proposée pour que théocratiquc et que cluque théocratie se configure dans les
TC juif obsen:ant pút vine aussi la citoyenncté romaine. Or la termes de l'institution monarchique. Faisons desccndrc ce juge-
théocratie implicite dans la ,-ision de Luther proposait au chré- ment dans l'histoire, cn passam de l'indéterminé au déterminé :
ticn observam quelque chose de semblable : elle lui fournissait à la place de "chaque monarchie" nous plaçons l'institution
]'espace pour une pratique civiquc définie par la pratiqu~--~~U­ monarchique égyptienne, la plus ancienne que nous connais-
gieuse. Ce fut en définiti,-e le "citoyen" Luther, nem le moine, sions ct probablcment l'institution originelle, le modele culturel
qui soutint à la Diéte de \\ orms, à savoir dans une institution de la royauté ; à la placc de "chaque théocratie", plaçons la
plus proche d'un parlcment civil que d'un svnodc religieux, ses théocratie formulée par FJa,·ius Josephe pour représcnter lc
théses contre la Curie romainc en 1521. ée fut le ~'citoven" statut idéal du peuplc juif. Les f~gyptiens eurent un roi dil Úl et;,
1

Luther qui, en 1525, abandonna la coulc monastique pour lcs juifs eurent un di eu roya!. Je souligne le "divin" et le "royal",
revêtir des vétemcnts civils. Cc fut lc "cirm·en" Luther qui, ne car le roi égyptien était effectivement un dieu et le dieu juif
se sentant plus lié parle VU'u de chasteté, épousa l'ex-moniale effcctivement un roi ; non un roi eles dieux au sens polythéiste,
(et désormais "citoyenne" clle aussi) Catherine de Bors. ni un roi du ciel à notre sens, mais le roi d'Israel, comme on l'a
Ces façons de défroquer semblent préfigurcr celles de la Révo- vu au paragraphc 6 du chapitre précédent. Lc mono-théisme
lution françaisc, qui transformera en "cit(Wens" les sujcts de juif prcncl forme graduellcment à partir de la mon-archie égyp-
Louis XVI. tienne. De mêmc que le roi-dieu égyptien represente et dét1nit
la nation égypticnne, ainsi le dieu-roi d'Israel ~eprésente ct!
3. 1\;ous disons "sujet" ct "citoYen" pour désigner la condi- definir la nation juivc. La différence, c'est que les Egypticns ont<'"
tion dérerminéc par un régimc re~pecti\·ement monarchique ou divinisé un roi, tandis que les juifs ont fait d'un dieu un roi.
républicain. Laissons de côté les modcrnes monarchies consti- \fais c'cst une différencc que noll.' posons, cn ramcnant à notre
tutionncllcs, ou l'cm cst à la fois sujct et citcwen, : clles sont une ~\·srémc de valcurs des réalités culturclles d'autres systémes, on
cspcce de compromis qui nc touche pas la st;bsrancc des choses ~ nc peut plus reculés. ]\; ous di sons "ils ont diYinisé un roi", pare e
dont nous parlons. Nous parlons cl'un point de vue historic~c)- g! que nous .rm·on.r qu'un roi n'cst pas un dieu ; nous disons "ils
1)
J
202 Lu perspective lzistorico-religieuse La cr_vpto-théocratie 203

ont fait d'un dieu un roi", parce que nous .ratom que Dieu trans- p;trtir du moment oú l'},~gyprc fut dans l'impossibilité d'a,·o ir un
cende toutes choses, clone aussi la royauté mondaine. E n roi, et non quand ellc pcrdit son indépcndance : en fonctio n de
som mc, nous parlons ainsi parcc que nous pensons gue les Lt narionalité égyprienne, même la dvnastie érrangere des
í~:gypriens ont arbitrairement attribué à un homme les gualités l .:u~ides, LJUÍ régna su r lc pays pendam em·iron trois siécles,
d'un dieu, et que lcs iuifs ont arbitrairement attri bué à Dieu les t:úsait l'affaire. La narion juivc nc disparaitra, si elle disparaít un
Llualirés d'un homme, fut-il un roi. ~fais à peine commençons- jour, que lorsque disparaitra la foi dans le Dieu d'Israd (je parle
nous à douter de notre savoir que ces jugemems présumés arbi- LTidemment de "nation" juiYe et non d'''État" juif).
/traires cessem d'être incontestablement arbitraires. 'wec k chrisrianisme, la royauté passe de Dicu lc Pére à Dieu
Dans le cas qui nous occupe, douter de notre sa\·oir conduit lc Fils, lequcl mcurt en croix a\·ec le tirre de "roi des juifs". La
à ne pas prétendre que les anciens Égyp tiens et les anciens formule du Ie.ru.r Nazarenus Rex Iudeorum renvoie à au moins trois
Hébreux partageaicnt nos catégories du "divin" ct du "royal". ni\-eaux d'imerprétation. Le premier est le niveau objectif de la
Cela conduit surrout à se demand er quelle était pour eux J.~ royauré, en tant que forme d'autorité qui se transmet de pére
fonction de la "divinité" et de la "royauté". Le roi "cosmicisait" m tlls ; chez les juifs, seul le Fils de Dieu pouvait prendre la
le temps et l'espace dans les limites à l'imérieur desquelles une place du Dieu-roi. Le deuxiéme est le niveau subjectif de la
nation donnée se reconnaissait ; nous dirions qu'il insufflait la rhéocratie jui ve (au sens de Flavius Joséphe): Jésus est mis à
vie à une nation, plus qu'il ne la représentai t symboliquement mort car coupable d'avoir tenté d'usurper la royauté de Dieu.
comme les rois de nos jours (les termes de cetre fonction cos- Le troisiéme, égalemenr subjectif, est le niveau que nous dirons,
mique scront précisés au chapitre XIII). Le dieu représentait ,, po.rteriori, chrérien. ll réclame d'autres conceptions en vue d'un
une immortalité impérissable non susceprible d'être expéri- passage de ce qui est spécifiquement juif à l'universalité romaine
mentée au niveau humain, et toutefois essencielle aux cultures (de la " nationalité" à la "citoyenneté" supranationale). La
amigues en raison du fait qu'elles reposaient sur une stabilité conception fondamemale est celle d'un'''royaume des cieux",
réputée supérieure aux vicissitudes humaines. Réunir divinité et pendam du royaume terrestre de Juda: la royauté céleste et
royauté - avec la formule égyptienne du roi~dieu ou avec la éternclle est celle du Pére, qui renonce à la royauté terrestre en
formule juive du dieu-roi, peu importe - signifia attribuer fawur du Fils. La mort du Fils, qui a succédé au Pére dans le
l'immortalité impérissable à une nacion, malgré la mortaliré et le nmmme de Juda, implique aussi la tin de ce royaume et la
caractére péris sable de ses composantes ; cela signifia lui séparation de ses sujets (le peuple juit) du reste de l'humanité.
conférer une réaliré méta-historique dépassam toute contin- Iésus meurt comme re.Y Iudeorum er ressuscite comme roi de
gence hisrorique. 0;ous pouvons dire auss i que ce fut leur façon roure l'humanité.
d'acquérir une conscience nacionale ; er nous ajouterons que ce
fut une façon digne du plus grand respect, éram donné les résul- 4. La rhéocr~tie porte les signes de la royauté : elle se~~i~ ·\
tats : la narion égyprienne dura plusieurs millénaires, la nation 11lconcc\'able sans la notion de royauté ; sans certe notion, nous
iuive dure toujours et, théoriquement, peur durer à l'infini. aunons la hiérocratie dom parle \X "eber, et non la rhéocratie
La différence de durée entre nation égyptienne et nation juive . · !()nt parlai r Fla\·ius Joséphe. E r réciproquement: la royauré
s'explique par la différence entre le roi -dieu des uns et le dieu-roi Jl( >rtc les signes de la théocratie. Ce qui revi em à dire : là ou
il
des autres, différencc que mainrenant, libérés que nous somme ~­ \ a monarchie il v a théocratie, fut-ce cr~·pro-théocratie en tant
de notre condirionnemcnt culturel, nous pouYons aussi LJU\:lk esr refoulée par nutre consci<:nce civique.
comprendre. La nation égyprienne disparut progressi,·ement à 1.cs cu ltures grccque (athénienne précisément) et romamc,
204 La pcrspectil'e historico-re/igieuse La cnpto-théocratie 205

apparues avcc 1\·limination de rinstirution rmale, onr fourni norion de religion, que nous a\~ons attribut'C de maniére scule-
deu:\ altcrnatives \-alabks à la théocratic : la rkmokmfi{/ et la JYJ- mcnt analogiquc à des culturcs non orientécs par la diakctique
pli/Jiica. La sccondc - désignanr l'ickc m(·mc d'L~tat, alors que la cÍ\~íl/ religieu:\. D'<1utrc part, lcs C'tucles historico-poliriqucs nc
pruniére est idéalcment rcçue comnK un n·pc d'f.:rat- doit l'trc suin·m pas non plus cette dialectilJUe ; cc c1ui les guide tradi-
comiJc'-ré·c commc parriculiercment efficace ,1 cet égard : elk rionncllcment quand c:lles tombem sur la mati(-rc religicusc, c'esr
l'esr dans les tcrmcs de la compar<lÍson du théocrariquc a\TC le un succéclané cxprimé par l'opposition entre pouYoir tcmporel
munarchicpJe, dam la mesure ou la républiquc constitue l'altcr- er pouYoir spiritucl. "
narivc absolue à la munarchie. En somme, si nous pouvons 1"c succédané en question réduit c baque chose à la logiquc
parkr de mcmarchics clémocratiques (aujourd'hui, elles le som clu pmn~oir, nun à la logicJUC religicusc chréticnnc, cncorc moins
toutes en Lurupe), nous ne poun>ns certaincmenr pas parlcr de ~1 la logigue du droit cn \·igucur au traYcrs ele la dialectiquc
monarchies républicames . public/ pri\~é, à laquellc lcs Romains ~n~aicnt rapporté leur reli-
.\ cc stade de nos considérations, i] nous faut maimenant gion. D'aillcurs, la nom-ellc rdigion, la rcLgion chrétiennc, nc
commencer à tcnir compre eles deux millénaires et dcmi qui, à paraissait pas réductible à la logiquc du droit. Or elle le fut :
en croirc la datation tr<lditionnclle, se som écoulés depuis que dans un certain scns aYcc aussi la qucrelle eles lm'cstitures, tra-
lcs rois om éré chassés de Rome. La royauté n'est pas éliminée ditionncllement imcrprétée comme luttc entre poun>ir spirituel
une fois pour toutes par cet acre, ni à Romc ni dans lc monde ct pouvoir temporel ; dans tous les sens aYcc la constitution
romanisé ; et lc>rsc1ue la royauté se réaffirme, avec clle se réaf- d'un droir canoniquc ct aYec la Réforme protestante, même si
firme la théocratic '·congénitalc". Cela se produit d'abord avcc certe dernicrc, en accord avcc le germanisme qui l'ayait
lcs dirii impériaux, puis avec les monarchies médiévales inspirées cxpriméc, opposa sa théologie au droit canonique.
tam par l'institurion royale romainc que, et peut-être surtout
étam donné les fondcments chrétiens, par le modele bibliquc 5. Tclk qu'clle nous csr préseméc par une ccrtainc historio-
de la royauté (cclui eles "oims" du Scigneur). \fais l'expéricnce graphic, la qucreUe eles lm-estitures scmblerait duc à une crise
républicaine avait marqué de maniére indélébile la culrure occi- é·pisodique du monde christianisé, prcsque à une \'ague de folie
dcmale, et c'est à elle que l'on doit lc refoulement par nos impérialc, à la brutalc ccssation de la capaciré rationncllc - na!u-
conscienccs d'une pré·sence théocratiquc, bien que celle-ci soit rcllumnt rationnelle, c'est-à-dire dépenclant de la ''raison natu-
attestée par mille índices. rcllc" - de distinguer entre poun>ir spiritucl ct pouYoir tem-
Le refoulcment a renclu la théocratie insignifiante dans les porcl. \fais cn réalité il n'y a ricn d'épisodiquc et encore moins
éruclcs hisrorico-rciigieuscs ; c'cst une matit·re qui nc concerne de fou. I1 s'agit de l'issuc d'unc én>lution pluriséculairc, issuc
au mieu:\ CJUC lcs étudcs hisrorico-poliriqucs. ,\\~ec la substancc lJUÍ a concluir à ses cxtrêmcs consé'lJUCnccs l'élévation du chris-
tbéocratique, c'cst aussi la subsunce antithéocratiyue qui pcrd rianisme au rang de religion cl'J·~:rat. De cc poim de nlC, on peut
de son imponancc. Je \~eux dire ceei : on ne se sc>Ucie pas de aussi parkr de crise, mais au sens d\me ré\-ision qui a produir
clonncr une connotation à l'attitude culturelle qui cmpêche la Lt disrinerion entre pounlir temporel cr poun>ir spirirucl, ct mm
manifestation déclaréc d'unc thé·ocratie ct que, sous son aspect d\mc crise de la disnncrion cllc-mêmc.
posirif, nuus anms emren1e dans l'acquisition d\mc conscicncc Commençons par l'unité· administrative de l'Empire romain
ci\~iquc, dans le passage de la condinon de sujct à cellc de dite, à la grccclue, "diocese". Chac1ue diocese cut un é\~éque
cito\Tn. La conscicnce ci\-iquc nic la théocrarie sans nicr la reli- aurrc tcrmc grec). Sous le régimc féodal, le diocese dn~ient !e
gJon; au comrauc, c'est m(·me grâce à clle que se forme la u'mté. L'é\~c·c1uc pou\~ait dcvenir con1te. La figure de l'é\~êcjue-
206 La perspective historico-religieuse La crypto-théocratie 207

comte fut institutionnalisée dans la seconde moitié du X' siécle, cn 962, fit élire le pape Léon VIII - élu en 963, déposé en 964
en fonction de l'interprétation de l'cmpire - le Saint Empire et réintégré par Otton dans sa charge certe même année. A
romain restauré - due à Otton I"' de Saxe et à ses successeurs po.rteriori, cette élection fut jugée illégale, au point que Léon VIII
Otton II et Otton III. nc t!gure pas dans la liste des papes "légaux"; mais à l'époque
Il ne faisait aucun doute que l'évêque-comte, en tam que elle présenta le plus haut degré de légalité, à savoir l'assentiment
feudataire, devait être nommé par l'empereur. :Mais si l'empire de l'empereur, prince de la chrétienté. Par aillcurs, aucun
était "saint", de cette "sainteté" devait aussi participer l'empe- soupçon d'illégalité, même posthume - c'est-à-dire à la lumiére
reur. Il ne pouvait clone pas y avoir de doutes de nature reli- de la distinction postérieure entre pouvoir spirituel et pouvoir
gieuse ; tout était religion, à savoir chrétienté, empereurs et temporel -, clone aucun déclassement ne frappérent plus tard le
papes, comtes et évêques. :Mais quand tout est religion, rien n'est pape Grégoire V. Celui-ci, Brunon de Carinthie dans !e siécle,
religion, comme nous dirions en nous en tenant à une définition cousin d'Otton II, fut élu grâce à Otton III, leguei n'avait alors
du "religieux" dialectiquement opposé au "civil". que seize ans, était à peine sorti de la régence et n'avait pas
L'opposition, à l'époque, fut entre chrétien et pa1en (= non encore été sacré empereur. Ce fut Grégoire V lui-même, pape
chrétien). L'empereur était chrétien, il était même le plus grand de 996 à 999, qui accomplit la cérémonie du couronnement en
représentant de la chrétienté ; par conséquent, la nomination par 999. Dans le cas de Grégoire V, l'illégalité fut perpétrée contre
lui d'évêques ne pouvait pas être interprétée comme une usur- lui et non en sa faveur. Elle fut commise par le patricien romain
pation de priviléges papaux. En fait de chrétienté, les pouvoirs Jean Crescentius qui, en s'opposant à l'autorité impériale, obligea
de l'empereur étaient supérieurs à ceux du pape. La norme vou- Grégoire V à fuir Rome et fit élire à sa place un certain Jean
lait que l'empereur fUt couronné parle pape: ainsi d'Otton Icr, XVI, rangé ensuite parmi les antipapes. Otton III fit élire pape
le restaurateur du Saint Empire romain ; couronné, certes, mais son ami et conseiller Gerbert d'Aurillac, qui prit le nom de
non pas élu. Le pape exécutait simplement le rite de passage Sylvestre II (999-1 003) ; ce pape également, bien que nommé
que nous appelons couronnement, sans aucun exercice de par l'empereur, obtint un favorable jugement posthume de léga-
volonté de sa part. Dans cette fonction, le pape remplissait son lité et fut réguliérement inscrit dans la liste officielle.
sacerdoce et non une quelconque autorité ; il était et restait un La légalité du pontificar, à cette époque, était mesurée par
"exécuteur" de rites, un prêtre précisément. On peut dire tout l'autorité impériale. Lorsque celle-ci venait à manquer, on tom-
au plus que le caractére exceptionnel du rite réclamait non un bait dans l'illégalité, voire dans le délit sacrilége. Par opposition
prêtre quelconque, mais le "grand prêtre", le "souverain pon- à l'autorité impériale exercée par la dynastie saxonne, nous pour-
tife".
rions indiquer pour Rome, le siége pontitlcal, le pouvoir exercê
Quand il créait ses évêques-comtes, l'empereur n'usurpait cer- par la famille des Crescentius. Grâce à ce pouvoir, ceux-ci obtin-
tainement pas les pouvoirs sacerdotaux du pape ; aucun empe- rent la papauté pour un membre de leur famille : Jean XIII.
reur ne n'est jamais arrogé le droit de célébrer la messe. Il Contre lui - à savoir contre les Crescentius - la noblesse
exerçait en fait l'autorité de chef de la chrétienté : en défendant romaine se rassembla, le déposa et l'emprisonna au château
l'empire il défendait la chrétienté, en l'agrandissant il agrandis- Saint-Ange. L'empereur Otton I'r intervim et rendit au pape
sait la chrétienté. En tam que prince de la chrétienté il était Jean le trône pontitlcal. 1\ous dirons que Jean XIII était "illégal"
consacré (et non élu !) parle pape, alors que c'était lui qui élisait et par conséquem exposé à l'arbitraire de la noblesse romaine
les papes, ou qui les faisait élire, au travers d'une délégation, par tant qu'il resta une créature des Crescentius ; mais qu'il devim
le peuple et par le clergé de Rome. Otton I'', consacré empereur "légal" quand il obtint le soutien de l'empereur. Ceci arrivait
208 La pcrspectÍ\'C lzistorico-rcligieuse La cnpro-théocratic 209

quand l'autorité imp(Tiale ~ 'nerçait pleinl'nwnt ct c1ue ks Crc~­ j\·kction du pape : ii interdit aux ecclésiasriqucs de tTCCYoir un
ccntius faisaicnt appcl à clk pour aYoir la primauté à Romc. diocc~sc de la pan d'un húque, ljucl CJu'il fut; i! limita au coll(·ge
\Tais eles qul' l'auroriré impérialc faiblissait, lcs Cresccntius sai- eles carcltnaux lc clroit d'élire lc pape, qui jmque-L1 était exercê
sis~aient l'occasion dl' prinT l'cmpereur de son papc-fcudataire par la compnsante cll-ricalc ct laiquc clu pcuple romain. au tra-
ct d'impmer le lcur, sam render pour cc fairc de\'ant k délit. \Trs d'une ckkgation impériale. Pour se proté·gcr d\m coup de
Benoít VJ fut un pape nommé par l'cmpereur (9~2), mais force de l'empneur contre l'autonomie à peine proclamée - et
l'empire érait alors en crise : Otton II, mobilisé par une dispute qui dans !c contcxte impérial se présentait comme une rébcl-
a\-ec son comin Henri 1I de Baviére, nc pom·ait pas s'occuper lion - . .\:icolas 11 attribua au 0;ormand Robert le Guiscard la
dcs questions romaines. C:resccntius dit de T!1éodora (du prénom s( >UYcraineté sur 1'1 ta!ic méridionale. Ce fut une nom-ellc usur-
de sa m(Tc) prit la têtc d\me rén>ltl' romaine contrc l'empercur, pation des prérogarives impérialcs, car, pour la logique du Samt
qui s'achen par l'élimination du pape impérial : Benoit VI fut Lmpire romain. il n'était assurémem pas de la compétence du
emprisonné au châtcau Saim-Angc et y fut étranglé sur ordre pape d'assigner eles terriroires à CJui que cc fut.
de Crescentius. Celui-ci lc remplaça par un pape à lui, Boni- J:autonomie de I'tglisc se rcnforça de plus en plus, pour finir
face VII, qui cst é,,idemment rang(· parmi les antipapes. Pcut- par s'cxprimcr avec une clarté absolue dans les termes d'une
(·tre lcs Crescentius estimérent-ils être allés trop loin. Lcur action primauté, et ce sous 1e pontificar de Grégoire VII (1 073-1 08S) :
fut de toutl' façon condamnée parle messager imp(·rial, le comte suprématie du pontifc romain, à qui était réservé le clroit ele
Sicco. Jls abandonnérent Bonifacc à son dcstin : il fut chassé de nommer les évêques dans chaque cliocése du monde chrétien,
Rome et se réfugia à Comtantinople. Otton II reprit lc contrôle queiJe Cjue fut la souveraineté territoriale.
des affaires romaines et fit élire le nouveau pape (en 983), Jean Cela prcwoqua la réaction de l'empereur en titrc, Henri IY
XIV. ~!ais cette même année Otton Tl mourut ; les Crescentius de la ~faiscm de Franconie. La dynastie n'était plus la dvnastie
récupérérent alors Boniface VI L rendam vacant le s1ege pontJ- ononienne (~Iaison de Saxc), mais l'empire était toujours le
fical par le mcurrre de Jean XI\'. ml-mc, "~aint" et "romain", ct il revenait à l'empereur de
ré-primer toute rébellion, y compris celle du pape. I-!enri IY
6. II ne faut pas cherchcr !'origine de la querelle eles Inves- réT>rima précisément les rébellions eles feudaraircs, commc
titures dans l'ingérencc de la ch-nasric saxonne dans les affaires
' l· •
Ln·aicnt fait sem pére ct son grand-pérc ; ii !ui fallut en outrc
de l'Eglisc, puisque ses interventions, tant dans l'élection du ré·primer la rébellion papale. II le fit en deux temps : avant er
pape que dans l'im'estiture des é\'êCJues, étaient parfaitcment aprê:s Cmossa.
appropri(:cs à la fonction impérialc "sacrée". Elle doit en fait La premiére façon fut théocrarique: l'empereur déclara déchu
être cherchée dans une prise de position de rtglisc contre ic pape Grégoire VII ; celui-ci répondir tom aussi théocratique-
l'empercur, plus préCJsément dans lc dessein papal d'''usurper" mcm cn déclarant déchu l'cmpereur Henri IY. L'empercur avair
lc titre de princc de la chrc'tienté. Ce clessein se réahsa un demi- .t~i cbns les tcrmes dcs prérogati\TS impériales ; lc pape, qui
siécle aprés la mon d'Otton III, a\TC !e pape bourguignon 1: ·~\\a ir pas le pouvoir de déclarcr la déchéance d'un empereur,
.\:i colas I I, qui bénéficia eles conseils clu furur Grégoire VII (et ]', >hrim de fait au mm-cn de l'e'\.communication, laquclle déliait
furur saint). dtt liL"n de ficklité les s~tjets de Henri I\' .. \prés Canossa, la façon
\'oulu par .\:icolas II, le concile du Latran de 1()_::;9 rendit I ur milirairc, cr non plus seulcmcnt théocratique. Henri lY se
1'1\glisc complércmem auronomc par rapport à l'l·~mpire en ]>rc JCura un autre pape, C:lément 111, at!n ck se mcttrc à !'abri
fournissant une noun:llc régle pour l'im·estiture eles c\·êqucs ct <i'un<: dcu'\.icme ct in(Titable e'\.communiCanon, cr ass1egl'a
210 La perspective historico-religieuse

Rome. Mais de même que l'empereur s'était procuré un anti-


pape, ainsi le pape s'était procuré un anti-empereur: Robert le
Guiscard. Cclui-ci brisa !e siége, libéra Grégoire VII, mais, par
precaunon, l'emmcna a\·ec lui à Salerne.
Les hauts et les bas de la querelle des Investitures se pour-
suivirent jusqu'à la signature, par lassitude, du concordar de
Worms (1122) entre le pape Callixte II et l'empereur Henri V. XII
Le con_cordat fixa la distinction dcs deux pouvoirs : le spirituel,
attnbuc. au pape, et le temporel, attribué à l'empereur, distinc-
non qm semblait interdite la possibilité d'une théocratie. Mais
Moines et chevaliers
le pape avait toujours la faculté d'empiéter sur !e champ d'action
temporel en se servant de l'arme de l'excommunication. Inno-
cent III l'utilisa contre l'empereur Otton de Brunswick en 1211
1. La logique religicuse qui ressort de toutes les formes théo-
p~u~ l'empêcher d'étendre son pouvoir (temporel !) à l'Italie
mendionale. Le même pape, artisan de la quatriéme croisade (et cratiques ou crypto-théocratiqucs relevées au chapitre précédent
d:autres crois.ades intérieures : contre les Albigeois), frappa aussi - auxquelles on pourrait ajouter bien d'autres formes, y compris
d_ exco_mmumcatlon Jean sans Terre, allié d'Otton; puis il Ie ,lCtuclles -, traduit un passage du "Dieu qui sauvc" au "Dieu
readm!t dans la communauré chrétienne et !ui donna le trône LjUi gouvcrne". Ce n'cst pas rien, si l'on en juge par ce que l'on
anglais comme si celui-ci avait été un fief papal. :1 déjà dit afin de définir le christianisme au scin des religions

La matiêre du contentieux ne disparut pas avec l'acquisition religion juive inclusc) : n'est pas nécessairement chréticn le dieu
conceptuell~ qui_ distin~ait un pouvoir spirituel d'un pouvoir ljualifié par l'unicité (comme dans le monothéisme juif), par la
temporcl. Ce qu1, de falt, nc disparut pas, ce fut le fondement cr(:ation et par la domination exercée en récompensam et en
théo~r~tiqu~ qui_ ~éduisait !e "spirituel" à un pouvoir et qui ch~itiant les hommes (en ce monde) ; mais cst chrétien !e dieu
condinonnatt relig1eusemem la "temporalité" en chacune de ses LjiÚ CXÍSte CQ fonction d'une eschatoJogie. Ü~ jJ est CCrtain que
expressions publiques. Hésiterons-nous à parler de "théo- toutc forme théocratique fait exister un dicu non nécessairement
cratie" ? Disons alors : crypto-théocratie. Il ne serait pas non chrétien ; du reste, elle faisait précisémcnt exister le dieu juif
plus correct ~e restreindre l'histoire de la théocratie occidentale dans l'interprétation pharisa1que de Flavius Joséphe, qui a forgé
à celle des Etats pontificaux dirigés par un pape-roi. On ne r( lllr lui le terme de théocratie.
pourrait le faire qu'en oubliant la théorie de l'investiture di\·ine l.a théocratie, qu'clle soit manifeste ou cachée, fait fairc un
qui fut formulée juridiquement (ou philosophiquement ?) P " l:n arriere. Et l'on peut en dire autam de la "foi" dans le
1

aux XVI' et XVII' siécles pour justifier le pom•oir absolu des d;, u théocratique. On a parlé de l'énJlution chrétienne d'unc
monarques. . ljui signifiait '·loyauté" à une fides qui signifie "confiance"
'l:ub lc salut. O r dans le comcxte théocrarique la fides redeviem
[, •í ~tuté. D'ou le probléme religicux qui se posa à une certaine

ll1'lljuc: lovauté em:ers lc pape ou bicn envcrs l'empereur?


\ l!jourd'hui, CC pourrait ctrc : [ovauté envers l't:glise OU bien
\ll\<:rs I'Ltat?
212 La perspcctin' historico-rcligieusc A1oincs ct che\'(IIicrs 213

II e~t clair que pour k:-; chcrchcurs de 1'/Jol!lo rcli~io.rm une sculc
1 ~, ,li tiquect autorJt(· ccclésiastic]UC. Ceci nc ,-aut pas sculcment
"foi" cst importante, er C]Ue certe "foi" n'esr pas "]oyauté"; c'cst , ur lcs régimcs monarchiques ct "pmcrnalistes", mais aussi
10
au conrraire une qualitt' que l'on Yomlrait innéc chez l'homme i'' ,ur lcs ré·gimes ckmocrariquc~, pour lcscjucls conYiendrait la
et qui le pousscrait à s'cxprimcr rcligieusement. Ccst un poim '-'Lntcncc J'o.,· popu!i I'OX Dei.
de n1c qui, à sem niYcau, contribue au rcfoukmcnt du "théo- ( )n peut d'ailleurs s 'appuver sur saint Paul : << Que chacun se
cratique" de la consciencc h is to ri que ct, consé·quemment, '-]Ui ,, llll11Cttc aux autorités cn charge. C:ar il n'v a point cLmturit(·
permcr à la phénoménologic hisrorico-rcligicusc de nc pas cn L]Ui nc ,-Jenne de Dicu, cr cclles qui existem som constituéTs
temr compre. par Dieu >l (Rm 13,1).
La 1/dt.r-lm·autc' s'cxercc au mm-cn de l'obéissancc. L'inyo]u-
tion dont nom parlons comporte la sublimation de l'obéissance 2. :\ous a\-ons dit que l'obéissancc cst une ,-cnu morale, mais
cn vcrtu chréticnne. C'est une Yertu morale qui dans certains non pour l'cxtraire du contcxtc chréticn afin d'cn faire une
contextes historiques prend la place de la vertu rhéolugale "foi", cxpression éthique universellc, comme pour sous-entenclre que
en suinmt une route qui concluir de la rcsponsabilité pcrsonnelle rour svstême moral repose sur l'obéissance à ses rcgles. ~\u
O'acte de foi) à la dé-rcsponsabilisation de cclui qui se comente contraire, nous ne l'anms définic vertu morale que par référence
d'exécuter les ordres d'autrui. ú la terminologie canonique, car lorsqu'on raisonne a\-ec la
Formellcment, l'ohéissance est une vcrtu morale qui fait que logique du droit plutôt qu 'avec la logique clu devoir associée à
l'on accepte la volonté de Dieu médiatisée par cclui qui lc repre- la lugique du pouvoir, l'obéissance en soi pourrait méme appa-
sente ~ur la Terre: elle ,-a de la "piété filiale" à l"'observance". raítre immorale : ainsi d'une obéissance qui obligerait un hommc
En cc qui concerne la premiére, remarqu(>nS qu'il s'agit de la a agu contre sa consc1ence.
restauration de l'autorité du chef de la LP,f!J.\, du paierlamilim, qui Dans l'acception chréticnne, mêrne la pauneté cst une vertu
a\-ait été partidlement dépassée par la conception romaine morale. Du reste, l'l~~\-angile fait plusieurs fois allusion aux clif-
oppo<'e du âár. Quant à l'obscn-ance, c'est !c termc technique ficulrés c1ue rencontrem lcs riches pour entrer dans le Royaume
qui a cté choisi pour désigner l'obéissance due aux supérieurs eles Cieux, comme si la richcssc était un vice ; mais si la richesse
ecclésilstiques. C'est un choix sans équivoque : on a voulu assi- cst un \"ice, la pam-rcté de,·iem forcL~mem une \-crtu. Par consé-
milcr cctte obéissance à un acre de culte normal, à san)ir à l'un qucnt : obéissance et pauneté sont des vertus au sens cbrétien ;
de ces acres dom l'exécution réguliére fait d'un chrétien baptisé on lcur associe une rroisieme v c nu, la chasteté. T rois vertus
un chré'tien ob.rm·ani. moralcs, qui sont ainsi dénommées pour les clistinguer des
Ent~e lcs deux obéissances, la filiak et l'ecclésiastique, nous l]Ltatre vertus cardinalcs et eles trois vertus théologalcs. La
pourri<ms t'n insércr une troisiémc que nous dirions civile, mais C< mstruction chrétienne oppose à la positiYité eles trois vertus
a\-cc cuekjue résen-e, étanr donné que l'on parle d'une vertu n1orales la négativité de cc que nous pourrions appeler les '\-ices
acti,-c dans le champ du religieux et non du civil. Peut-étre moraux" : désobéissance, enrichisscmenr, luxure. C'cst pour-
\-audr::út-il micux dire ''obéissance politique", une obéissance ljuoi le diablc, qui concrétisc l'opposition maximale à Dieu, est
parfair:mcnt compatiblc a\'ec l'idéologic théocratiquc. Cela est traditionnclkment décnt comme un angc déchu pour an>H
si nai que certaines théorics juridiques et philosophiques orien- rcfusé d'obé,ir à Dieu, commc dé'tcmeur de richesses et commc
récs pala logique du pom-oir, s'accordent an:c la théoric théo- luxuricux par exccllencc.
logiquL ct théocrariquc qui fait ckriver de Dieu routc forme I :obéissancc a été thé·orisée et c las séc par !c droit canonique,
d'aurorité, sans distincnon entre autorité patcrnelle, autoriré lJLÚ <1 distingué entre ''obéissance canonic1ue" ct "obéissancc reli-

l
214 La perspective lzistorico-religieuse Moines et chevaliers 215

gieuse''. La premiere déri\·e d'une promesse personnellc du clerc 1nudele du "fils" nem émancipé. Faire de nécessité \·enu et faire

à l'évêque et de l'évêque au pape. C'est une obéissance trcs , k \·erru nécessité som les modalités qui distinguem, la prcmiérc
proche de la "loyauté" féodale ; c'est pour cela que nous a\·ons iL '"tlls", la seconde le "moine", tous deux gouvernés par l'obéis-
pu parler d'un rccul de la ji&.r comme vertu théologale à la ,;lt1Ce, la pauneté et la chasteté. Les obligations du tlls dcvien-
jide.r-loyauté amérieure à l'avénement du christianisme. L'obéis- !lem des vcrtus morales ; les vertus morales dcviennent lcs
sance religieuse dérive des va:ux (autre tvpe de promesse) de , >hligations du moine ; !e prcmicr est comraim, le second le fait
celui qui entre dans l'état rcligieux; c'est !'une des trois pro- par libre choix, par vceu (il prend lcs neux).
messes-vceux qui rcglent lcs ordres reEgieux, les deux m1tres La psychologie du choix monastique pourrait parler d'une
étant la pauneré et la chasteté. Promesses-vceux ou vertus régression à l'enfance, d'une espece de retour à la condition
morales, elles deviennent les regles d'une vic chrétienne forte- t11iale comme à un paradis perdu. Du point de vue historico-
ment rirualisée. rcligieux, nous parlerons plutot de renoncemem à la personna-
En toute rigueur de termes, la vie de quiconque, pour être lité juridique, comme si celle-ci était le principal obstacle pour
chrétienne, devrait elle aussi être fortement rirualisée, toujours qui aurait l'imention de renoncer au monde. De ['Üt, elle l'est,
dans la perspective du salut futur: au fond, c'est en cette vie du moins dans les termes de la culture occidentale.
que l'on mérite ou que l'on perd le paradis. ~fais dans le cas de
celui qui est entré dans un ordre religieux, sa vie est rirualisée 3. Qu'on ne vienne pas nous dire que nos considérations sur
autrement que pour celui qui est resté à l'extérieur. Cette diver- lcs trais vertus morales donnent une image déformée du chris-
sité donne l'impression d'être quantitative plus que qualitative, tianisme. L'image déformée est plutôt produite par la négligence
comme s'il s'agissait d'une vie plus intensément chrétienne; des institutions chrétiennes historiques, ainsi que par le fait de
mais peut-être serait-il plus juste de parler d'une vie dijféremment parler d'un christianisme essentiel, transcendam l'histoire, ou
chrétienne, étant donné qu'elle réclame le renoncement à l'exer- bien qui ne se rattacherait à l'histoire que par des personnalités
cice des autres vertus cardinales qui, même si on les posséde, exceptionneiles de saints, papes ct réformateurs (ce qui, par ail-
sont rendues inutilisables par l'exercice des trois vertus morales. leurs, s'accorderait trés bien avec l'historiographie traditionnelle,
Comment peut-on être sage et juste si l'on est contraint d'obéir laqueile ne parle que de héros, rois et chefs de gucrre). Certes,
de toute façon? 11 se peut que l'on doive se comporter coura- rm peut parler de christianisme essemiel en parlam de saint
geusement, en homme fort, mais non par un libre choix (à savoir François ; mais peut-on parler de saint François sans historiciser
pour exercer la fermeté d'âme), mais bien par obligation (à la \·enu morale chrétienne appelée pauneté ?
sa\·oir pour exercer l'obéissance). Quant à la pauvreté et à la Les trois \rertus morales som essentielles pour comprendre
chasteté, il est certain qu'elles empêchent l'exercice, à tous les historiquement le christianisme, tout comme est essentiel lc
niveaux, de la tempérancc. droit canonique qui les a institutionnalisées. C'est une institu-
On a dit plus haut que l'obéissance élevée au rang de vertu ilonnalisation qui cherche à réduire à la logique du droit quelque
morale chrétienne est aussi celle du fils à l'égard de son pere. < hose qui a été produit par la logique du pouvoir. ~fais ii n'v a

"\joutons maintenant que les deux autrcs \·enus morales égale- pas là contradiction, il v a là histoire et uniquement histoire. Il
ment som npiquement tlliales : dans le cadre de la famille sou- a l'histoire d'une religion appelée christianisme ; il y a norre
mise à l'autorité paternelle, un fils est "pam-re" et "chaste" par histoire, que nous distinguerons de maniére puremcnt artit!cielle
définition, puisque seu! le pere dispose de rc\-cnus et exerce la c.:n histoire religieuse et histoire ci\·ile, étant donné que les deux
sexualité. ?\:ous pourrions dirc que la condition religicuse suit le carégories se dét!nissent réciproquement et simultanémem.

4
'l
216 La fJCrspective historico-religieuse I
Moines ct chemliers 217

l .e droir canonique n\:sr pas une supersrrucrure du chrisria- rcli•'icuse chréricnne. Cela c'-:iL;cait
~ . de fournir à la rhé·oric reli-
nisme, mais esr du christianisme. Son présupposé' est !c droit ~:wusc chréricnnc une base juridiquc scmblahlc ~1 cclk qui sou-
romam. ll a donc eles racincs préThr(·ricnnes, mais cela nc \·eut IL'll:Úr la thc·orie religicuse romai11c, car la base thL·ologique
rien dirt. Lc chrisrianismc n'cst pas né· en même tcmps quc-le philosophique, grecquc et 11011 romainc) n 'aurait éYidcmmcnt
monde csr n(· ; il esr nê chm une région de l'Lmpirc romain ct ]l.b suffi ú atteindrc l'objcctif.
il cst dn-enu la rcligion officiellc de la romaniré, une rcligion J.a théoric religieusc chréticnnc exprim(T par !c droit cano-
qui parlait latin er no11 l'aramécn dans leque] k Chrisr aYait parlé. !lÍ(]Ue procéde de la distinction entre un im !llllllaJlllll! ct un iNJ
Le droir canoniquc csr dcYenu aurn11omc par rapport au clroit dirimm;. II s'cnsuit, d\m côté la réduction au im !mJ!üJ!IIIIJJ de tout
romain cn fonction de l'organisation ccclésiasriquc, qui acqué- cc t]ui dériYc directemcnt, dans l'organisation de la société chr(·-
rair cllc-mêmc so11 autonomie par rapport à la strucrure é~tatique, ticnnc, du droit romain; de l'autrc, qu'cst encouragée la
dont elle tendait à répéter le modele en l'aclaptam plus ou moins rccherchc d\m droir pouvant êtrc riré soir de la Ré\·élarion (iw
bien aux cxigences de la chrérienté. La tcndance consista ,1 im- dil'illJill! jJOJilil'tl!!!), soit de la nature de l'hommc cn tant que créa-
taurer une structurc étaticjue-ecclésiastiquc C]Ui n'est pas à pro- rure de Di eu et portem de I' cmprcinte du Créateur (útJ dii'Íizm;;
premem parler une religion cl'},:rar, mais qui est une autre L1.çon ;;a!Nralc). i\:e nous laissons pas égarcr par la terminologie ]atine :
- notre façon à nous Occidentaux- de dire "théocratie". pour ncms, "humain" et "nature!" sont eles termes prcsquc syno-
I .e droit canoniquc lui aussi cst une exprcssion religicuse. nymcs quand nous les rapponons aux "droits de l'hommc" ;
D'ailleurs, !c clroit romain lui-même peut être comidéré comme mais ii n'en érait pas ainsi pour le droir canonic]ue, qui entendait
une expression religieusc : nem en raison de son origine par ''humain" ce qui a été "fait par l'homme" ; si bicn que nous
"magique", comme l'ont affirmé lcs anthropologues qui ont fait cleYrions traduirc !c latin !mma!ltll!! par ''culturcl", cc qui rcndraír
dériYer le rite judiciairc du rire magique, mais cn ce sem que la cbirc sem opposition à cc qui est "naturcl" (iNJ dil'imm; llatura!e).
rcligion romaine s'cxprimait et s'édifiait à la façon d'unc rhéorie On objcctera que la fc,rmulation dcs trois iura (l' bumamltl!, !e
juridíc1ue. Jc me rcncls compre que la rhêse d'une é\·olution du dirinum po.;itil'!i!i! et lc dil'imm; nal!!ralc) n'est qu'apparemment de
"magique" au "juridiquc" est pi us aisément m;;;prillemi/Jie que la la marierc juridique, qu'clle cst cn réalité un produit de la théo-
these d'unc rcligion fondéc juridiqucmcnt. \lais ii nc s'agit pas loo-ie do,_rmatiL]Ue
~ h
et morale,' et non du droit. Ceci est \Tai, mais
ici de cboisir la rhése la plus comprébensible, à saYoir la plm dn point de vue ''grec" ct non "romain'', à san>ir philosophique
naisemblable; ce n'cst pas une Cjuestion de vraiscmblance, c'cst ct 11011 juridique. La philosophic peut réduire à cllc-mêmc toutes
une qucstion de réalité historique, une réalitt, documentée et choscs, v compris !c droit (du reste, dans nos uniYersirés on
ancsréc, non conjcctur(T plus ou moins vraiscmblablcmcnt. cnscignc précist"ment une "philosophie du droit"). ~lais la ques-
C'est à la redécouvcrte de cerre réaliré concernant le rapport tion cst ailleurs : pourquoi la philosophic, de surcroít une phi-
entre !c juridiquc et le religicux dam la culturc de la Rome losophie religicuse, c'est-;1-dire une théologie, cút-clle dú
anrique c1ue j'ai consacré cn sun remps un lin-c, I fl S!a!o ru;;;c ::;'occupcr de iura? La r(·pomc rcm·oie dircctcment à la 11écessiré
mll!J!tÚic7 mli!llr1/e (Rome, 19...,5), dom un chapitrc, !e scpriémc, a dom on a parle plus haut: substirucr à la religion romaine un
précisémcm pour titre: "La théorie religicuse commc théune chrisrianisme doré d\mc égale épaisscur juridiqu<.::. Au sujet du
juridique". rappurt entre philosophie ct droit, jc dirais ceei : !e droir fur la
Du poinr de n1c dégagé dans cc livre, la formation d'un droir philosophie eles Romains, ce fur leur ''sagesse", une sagcsse que
canoniquc commc s:·srcme juridJcjuc cbréti<.::n se jusrifie par l'un nomme Jop/Jia en grec er pmdmtia cn latin.
l'objcctif de subsriruer i~ la rhéorie rcligicuse romaine une théoric L'oppositiun Crêce/Rome, pour ce LJLÚ concerne la conno-
218 La perspective historico-religieuse Moines et chevaliers 219

tation religieuse du droit canonique, re\'ient aussi dans !c pro- c.tr si celui-ci fut le modele de l'onction, celui-là fut le modele
cessus de dé-romanisation instauré par la Réforme protestante, k la bonne royauté.
à savoir par la réyo]te chrétienne contre l'I~glise romaine, et ce Transformé en roi par un sacrement, Charlemagne accomplit
dans la mesure ou elle a mis la théologie à la place du droit . 1 son tour un rite Cjue l'on pourrait dire sacramentei : le rire de

canonique. J'ai parlé de rén)lte, mais j'aurais pu dire désobéis- l.( mcession d'un fief. Le serment de fidélité de la part du feu-

sance. ,\vec la Réforme, la notion d'obéissance institutionnalisée daraire devait être fait à l'église sur les religues d'un saint. Violer
par le droit canonique est subordonnée à la foi : elle de\·ient cc serment, c'était se metrre du côté eles ''infidéles" ; trahir la
''obéissance à la foi" (et non au pape); et c'est ainsi qu'est rejetée t!délité à Charlemagne, c'était comme trahir la foi chrétienne,
l'institution juriclico-sacramentelle de l'Église romaine reposant comme se úüre musulman et passer dans le camp eles i\Iaures.
sur l'"obéissance canonique". C'était plus une abjuration qu'un parjure.
Le rite sacramentei est fondamental pour le christianisme
4. :Nous avons assimilé l"'obéissance canonique" au lien de interprété par Charlemagne ; on a pu clire qu'avec !ui lc chris-
loyauté-fidélité qui éditlait le systeme féodal. L'organisation poli- tianisme devim la religion du sacrement. La législation de Char-
tico-sociale carolingienne, sur laquelle reposait lc Saint Empire lemagne identitlait délit et péché, du reste comme notre
romain, doit elle aussi faire l'objet d'une recherche réellcment législation en ce qui concerne certains péchés ; cela se produit
roujours lorsqu'on ne distingue pas entre civil et religieux. Mais
historico-religieuse sur le christianisme .. \pres tout, l'adjectif
avec Charlemagne on allait plus loin ; ses lois empiétaient aussi
"saint" aura, ici aussi, signifié quelque chose.
sur le domaine religieux en raison de leur effet normatif, et non
La figure même de Charlemagne doit être considérée dans sa
pas seulement répressif: elles réglaient les exécutions rituelles
dimcnsion religieuse, en tant qu'interprete du christianisme, à
et de nombreuses normes concernaient la pratique des sacre-
l'égal de tant de héros de la chrétienté que l'Église a proclamés
ments.
saints. Ce n'est pas un rapprochemem hasardeux, encore moins
Charlemagne était le chef de l'Église franque, comme
arbitraire : la sanctifi.cation de Charlemagne est une réalité his-
aujourd'hui le roi d'Angleterre est le chef de l'Église anglicane.
torique, non une hypothése commode. Aprés sa mort, il fit C' était lui qui choisissait les évêques et qui les investissait a_insi
l'objet d'une espece de culte en France et en ,\llemagne. L'empe- d'une autorité politique, et non pas uniquement religieuse. Evi-
reur Frédéric Barberousse le fit sanctifier par l'antipape demment, le probteme religieux des im·estitures ne se posait pas
Pascal III (ca. 1160) ; le pape Benoít XIV lc béatifi.a en 17 40. <l propos de Charlemagne. Dans le monde qui était en train de
Charlemagne est sacré roi au moyen d'une onction impartie se constituer alors, pouvoir temporel et pouYoir spirituel co'in-
parle pape Etienne II dans l'abbayc de Saim-Denis. La royauté cidaient ; leur séparation même eút semblé sacrilege, au point
lui est clone conférée comme un sacrement ; et au moyen de que ce monde, à qui l'on donna le nom d'Empire romain pour
l'onction, comme dans le sacrement de confirmation. La parole en légitimer la naissance, se devait d'être aussi, et surtout,
biblique venait d'ailleurs à l'appui de cette interprétation sacra- ·'saint". Cest de !à que dérive le fondcment juridique de la
mentelle de la rovauté : les rois d'Israel étaient les ''oints du faculté de nommer les évêques et, é\-cntuellement, le pape lui-
Seigneur", à commencer par le premier roi Saül, sacré par même. en tant qu'évêque de Rome, que les successeurs de Char-
Samuel. C'est précisément à un roi d'Israel que Charlemagnc cst lemagne exercerem sans pour cela usurper des pom·oirs qui ne
comparé : il est appclé DaYid dans lcs écrits de Paul lc Diacre leur appartenaient pas, des pom·oirs nem impériaux. Si usurpa-
et d' :\lcuin. David, !e deuxiéme roi, et non Saül, lc premier roi, tion il \. eut, à condition bien súr de rester dans les termes du
220 La per.1pecti1·c !Jistorico-rcligicusc Moines et c/zei'(J/iers 221

monde tondê par Charlcmagnc, clk fut d'<n·iginc papalc cr non , krrui r Jérusalem) et lc Di eu \·erl-ro-tcstamentaire, a saYoir lc
impêriale. :-rar~ dan~ cc ca~, ii \·audrair miem; parlcr de la contes- 1) 1cu cl'l sracl qui avair oinr Da\·id, é·rair remplacé par lc Di cu
tation de cc monde duc <I une nouyclJt· intt'rprétation du cbri~­ : 1L·o-testamentatre (unin·rsel !) qui couronnait Charlemagne
tianismc, cLlillcurs plus apprupriée ;) la sitwltion qui \'<)\ai r dans ussagc ele la nationaliré· juiYe à la supranationalité· romainc).
1
le Saint Lmpirc romain une unin:r~alité désormai~ puremcnr 1x tcrmc m~g11.r/u.r, comme 1( Jl'SC]U 'i] fut conféTc' à ( kt<l\·ien, ren-
nominalc, de toutc taçon clésormais incapablc de désigncr glo- ,L!ir l'"augmentation" de pcrsonnalité, d'humainc à surhumainc;
b,llcmenr la chré·tienté. C:ettc fonctiun passa eles r;1ains' de l'"augmcntation" obrenue en cerre occasion donnait à Charles
J'empereur à celles clu pape, dom la suprême autorité spirituelle une "<rrandcur" per~onnellc capable de forger un num propre :
aurait dú unitier le curps cbré·tien au-del<i de sa tragmentation ( :harl~ deYint Charlemagne. ll était aussi ,~;,n!liJ.rimliJ, car il agis-
en ro\·aumcs nanonaux. ~air sur un plan qui ne pouYait pas ê·tre attcint par lcs troublcs
Tout cela ne <explique assuré·ment pas par le comenu spm- du monde ; il étair enfin un impera!or (nJici la parole magique !) :
tuel, thécJlogique ou thé·orique du cbristianisme. Cela s'cxplicjue non un chef de guerre, mais un paàflm.r imprratm~ détenteur de
plutôt par la fin de lT·:mpire romain et la romanisation eles ce que Dumb:il a appelé la "souveraineté magique", l'attribuant
peuplcs germanicpJCs, laquelle a conduit à la reformularion caro- ~1 Jupiter, en fonction cl'une stabiliré (pa.\.) que 1':\ ugustus pro-
lingienne du premier, comme s'il s'agissait d'une réalité mêta- totypicjue a\·ait instaurée en son temps.
historique, ''saintc" précisémem, capabk de s'imposer à la
maniére d'une religion. Quant au pape, k chef ele l'a!!IIY' religion, 5. La che\·aleric esr ellc aussi un produit de l'organisarion que
il de\·ait s'estimer lui-même suborclonné à cerre réalité méta- C:harlemagne anit donnée au monde. Elle aussi a bénéficié de
historique. La parole magique qui deYait donner corps à certe la "sacraÚré" que la culturc carolingiennne m·ait r(·pandue à
situation érait lllljJtTÍlfJI!; elle avait derriére elle une longuc hi:;- foison sur ce monde. Formellement, elle fur un sacrement : on
toire, l'histoire même de Rome, son expansion miraculcuse étan consacré chcTalier par un rite accompli dans une église.
garantie par cerrains objets mystérieux Ocs P<·gnora ilJ!pm';) qui En tant que rire sacramentei, l'ordination chn-aleresque esr
éraicnt jalousement conscrvés dans lc rempk de Vesta. iméréc dans le Pontitlcal de ;\layencc, récligé entre 9.50 et 962.
F~n fonction de cela, il n'esr pas é·ronnant que Charlcmagne, l"n pontifical cst un recuei] de rires d~lébrés par l'éYêque; il
jusque-là comparablc tout au plus au biblique David, air été <appellc ainsi par référence au recuei] de rires que consriruaient,
adore par les parricipants, pape cumpris, à la cérémonie CJLÚ lc dans la Rome anrique, les ]ines eles pontifes O'ordre cheYale-
proclama empereur lc jour de ::-\oel de l'an 800. Ce qui lc rendait resque a\·ait lui aussi son antécédent à Rome : les equi!e.1). Le
digne de vénération était cxpliqué par le titrc qu'il anit adopté : Pontifical de Àfa\Tnce est le premier du geme, lc proror~·pe.
Strmú.ril!l!f.r 1t~~tt.rlm a Deo mmnatw ;;;c~gmt.r pacijim.r iJ!!prratm~ Cest l'ancêrre du Pontifical Romain en mage depu is 1.596
R.r;;;;anomJJ! ,gu/;cmam impfritmJ. 1 ~'uftlce de ptiNT!ltlll.r, fCtr -c e cn tant ju~qu'au cuncile \'atican II. Àlavencc était un siége épiscopal
que détenteur de l'imperÚtJJ! romain, dans lecjuel on de\·air nJir três ancien (remontam au 1\ siécle) et de grande importancc:
ce qui fut ensuire distingué commc pounJir tcmporel, passait ,Q:ràce :i eles pridégcs carolingiens, l'évêque 1 cxerçait aussi lc
au seconcl plan par rapport à la charge que, corrélatin·ment, pom·oir politique.
nous nommcrons pou\·oir spirituel. Celui-ci étaJt c-;primi: de la J .e monde théocratic]ue m(·diéYal aYait ses "milices'' : le sacrc-
mcillcure façon pussiblc pour la culturc de l'époque : Charle- mcm de confirmation faisait le ''soldar" (du Cbrist), le sacrc-
magne j""lassait du ranQ de Da\·id au rano
L._, .._ ~ 0
cLwo?t.rlu.r '· lc modélc
(~ menr de l'orcire faisait l"'officier" (lc clerc: cf. .wpra p. --,), et
biblique cédait la place au mudélc romain (Rume, du reste, a\·ait rarallélcmcnt unL' autrc ordination, roujours sacramentclk, fai-
222 La perspectú·e historico-religieuse Moines et chevaliers 223

sair k chn-alicr. Le parallélisme entre ordrc rcligieux et ordte 1 produit le templarisme et la nôtre. qui l'a renié . .'\ous devrons
che,-alcresque a permis la conccption d'un ordrc qui participait \ porter attenti(m comme il conviem à une institution haute-
des deux caracteres : l'Ordrc monastico-militaire des Che,-aliers 1ncnt représentati,-e, si représentatiYe meme qu'elle atteignit en
du Templc de Jérmalem (les Templicrs), fondé en 1118 selon !'espace de deux siécles des objectifs fabuleux (ou sur lesquels
la reglc cistcrcienne. , >n a affabulé). Ce fut une plante qui put grandir et se ramifier
Qu'ont cn commun moines et cheYaliers ? A en jugcr par nos parce qu'clle avait trom-é, évidemment, l'humus idéal. ,\[ais une
criteres actueis, rien, assurément. Mais ce que notre mentalité plante qui fur ensuite arrachée.
refuse, c'cst en substance l'indicc d'une culture dom nous avons La question est de savoir si elle fut arrachée comme quelque
pris nos distances ; lc refus même est une façon de prendre ses chose d'illégitime ou bien parce qu'elle était le signe d'une men-
distances. Il s'agit de cette culture que l'on définit chronologi- ralité dont on commençait à s'éloigner. Assurément, Philippe le
quement comme médiévale et qualitativement comme féodale, Gel, roi de France, celui qui dirigea l'action anti-templiere, er le
mais que dans le cas qui nous occupe nous appellerons culture pape Clémcnt V, qui oruonna la dissolution de l'Ordre en 1311,
des moines et des cheYaliers. Cela peut sembler une définition agirem dans l'idée d'éliminer une institurion "éliminable", je
arbitraire, restrictive, inadéquate ; pourtant, ce n'est pas le cas. \-cux dire qui n'était pas nécessaire à l'organisation de lcur
.'\ous pouvons arriver à cerner cette culture en procédant par époque et qui était clone, en ce sens, "illégitime". ~fais certe
étapes. possibilité d'etre éliminé, à savoir la facilité avec laquelle l'ordre
Envisageons séparément les moines et les chenliers. Que la fut détruit en dépit de la puissance qu'il avait conquise, désigne
culture médiévalc ait trouvé dans les monasteres ses centres le crépuscule d'une époque ; c'est l'un des premiers symptômes
d'élaboration et de diffusion, est chose unanimement admise du renouvellement culturel qui devair rendre incompréhensible
aujourd'hui. On attribue aux Cistcrciens - !e modele des Tem- la possibilité d'être rout à la fois moine et chevalier.
pliers -une action culturelle qui va au-delà des .rtttdia bénédictins ll faut souligner que notre jugement peut erre prononcé sans
d'ou ils som partis. Les Cisterciens ont été des maitrcs d'agro- avoir recours à la soif de pouvoir de Philippe lc Bel ou au
nomie et d'architecture, ont bonifié les campagnes et dével~ppé consentement de Clément V, qui som habituellement proposés
les principaux styles architecturaux médiévaux (du roman au comme la cause de la ruine des Templiers. Si la culture qui avait
gothique). Les chevaliers ont eux aussi marqué de leur empreinte produit les Templicrs n'anit pas été alors déjà déclinante, ni les
cette époque, qui, précisément, est appelée époque de la cheva- ,-isées de Philippe le Bel ni la faiblesse de Clément V n'auraient
lerie et qui, comme telle, a été mythifiée par la littérature. Ils obtenu grand-chose. Ceci est d'autant plus vrai que les Tcm-
ont proposé un style de vie caractérisé par l'idéalisme et la géné- pliers étaient innocents des fautes infamantes dom ils furent
rosité, ou que du moins nous regardons ainsi, en en faisant une accusés lors du proces intenté contre eux par l'Inquisirion. En
espece de lieu commun d'inspiration romantique. Ceci étant, résumé, leur naie fautc fut lc mélange entre monachismc et
nous nous apercenJns que notre mentalité ne se soucie guere chevalerie, mélange que routcfois une sacralité généralisée, à
de prendre ses distances ni de l'action cistercienne ni du stvle savoir mdépendante de ce qui est spécitlquement monasrique et
che,-aleresque: au comrairc, l'une est cxalréc et l'autre rcgrett~e. de ce qui est spécifiquement che\-aleresque, justitle pleinement.
Ce qui est dift1cile à admettrc pour notrc mcntalité csr autre : Cela signitle que le monde occidemal commençait à se poser
c'est le mélange entre monachisme ct chevalerie réalisé par plus contrc la sacralité généralisée que contre les Templicrs, qui
l'Ordre du Temple. C'cst clone sur cc point précis qu'il faut tiraient d'elle lcur origine et leur force.
portcr l'attention pour mcsurcr la différence entre la culturc qui En parlam de sacraLité généralisée, je fais référence à ce qui

l
224 La eerspccti1·c hisrorico-rcligicusc Moines ct clzcnt!ier.\ 225

rendi r '\ainr" I'J ·.mpirl· romain restaure·. ~1 cc C] ui "sanctifia" b , 11 ~nrutiunncllcment proréger dcs injustices du monde. lb
Tnt-e oú avait \l'CU Jesus ct lcs gucrrcs faites pour que lcs chré- ; l·ndaicnt aussi. par définition, lcs \TUYcs. dom ils dn-crurcnr
ticns pussenr hé·ndicicr de la '·sainren:··· CjtÚ cn (:m~mait. I .'his- •• 111 aris" morau~. Ils dL·fcnclaienr cncorc lcs "clame >isclks"

toirc des Templiers c<úncidc an·c cclk des croisades: lcs deu~ 1
'Jis nc pou\ a1cnt pas cpouser. érablissant ainsi a\-cc Lmtrc
hisruircs ont L·n commun un commcnccmcnt e~alrant cr une \L' un rapport plaroniquc. idéal, un amour de ·'fianc(:s''. nem
rris re tln. ·.t111:lllb ni d'cpou:-...
<2u~mt it la pauncré, c'était une H'rtu morak lJUi lcur \-enait
6 . .-\u fone!, moines et chn aliers comes raiem l'ordre social < J'cc-;clmion du patrimoine patcrncl ; ib l'excrçaicnt d\mc
féodal qui ks a\-ait produits. Lcur conrcsration n 'était pas théo- 1 Lmié·rc ou d\me autrc. offranr gratuirement lcurs scn·iccs ou
ric]uc, mais bien pr:nic1ue: c'était un modN.r !'irmd; comcstatairc. lL'\Trs:mt à l'orclrc lcs bénétlccs qu'ils a\·aicnr pu en rcrircr; tellc
Les moines se donnaienr une réglc de \-ic inclépcndante de la ,vir aussi la pauvrctt' eles momcs clans son rapport à la ricbcsse
f< mction eccksiasticJUC, sacerdotalc ; par conséqucnr, étant 1 ks Jl10naStCfeS.

donné CJUC dans lc systémc carolingien l'J~glisc était rcnue de l ~n résumé. les trois Yertus morales sctTaient à édificr un
remplir cette fonction presque nclusive, ils \-i\·aiem en ckhors monde, soit monastiquc soit chC\-alercsque, clifférent du systcme
du svstéme. C'érait aussi !c cas eles che\·aliers. dont l'ordre fut. l'L·odal. De ce point de n1c, nous pounms dire aussi lJUe l'Ordre
certes, lc produit de la socié·té fénchlc, mais négarivemcnt : cc cks Templicrs, tout à la fois monastique ct che\-alcresque, s'i]
fut l'cffet du rcfus opposé aux tlls cadcts de íouir des titrcs et r,'ounait pas le passage de l'ordrc féodal à l'ordrc moderne, n'en
eles bicns parcrncls. \fê·me s'il csr difficilc de prom-er statisti- rl·préscntalt pas moins une: altcrnative au féodalisme. En tout
qucmenr CJUC la chc\ alerie érait forméc, cn son fond. de nubles lUt de cause, il , Jn.;anisait cn S\'Stcme de \·ie la rupture eles liens
ckshérités. ii est certain que les tlls cadcts !ui donnerem sem nohiliaircs sur lesq,~ll'ls reposai~ le svstcme féodal. Le fait cst que
emprcinrc nobiliaire, mais aussi son cmpreintc "filialc" ck mimtJ h supprcssion \-iolcntc ele l'ordre peur être vuc de deux façons:
/Jabm!e.r. , m pcut y voir la réaction du "nobiliaire" et du "national" contre
I ~c~ trois vcrtus morales, que nous anms jugées '·fi]iales'', un .corp~ (:rranger à l'un et à l'autre, supranational, inrcr-eth-
guuvcrnaiem aussi bicn la Yie eles che1·alicrs que cclle dcs I11lJUC, inc1épcndant c.lc l'autorité clynastique; on peut v voir la

moines. L'obéissance (au maítrc de l'ordrc) prcnait la place de tLmsition néccssairc pour élimmer une résistancc médiévale à
la ficléliré féodalc, mais aussi de ]'obéissance du fils à son pére; l'a\·éncmem du monde modcrne. ,\u fond, ce que l'on juge cn
lcs che\·alicrs-cadcrs nc dc\·aicm pas pri:·tcr le scrment de tidélJté prcnant commc prétexte I'C )rdrc des Tcmplicrs, Philippe le Bel
auqucl é·rait tcnu l'h(Titicr du ficf ni nc s'csrimaienr liés par eles Lt Clt·mcnt \', c'est pr(:cisémcnt lc monde modcrnc, cr mêmc
licns de sang CJUi nc lcur donnaicnt aucun pri\·ilége. Lcur condi- k monde conrcmporain, jc n·u~ clirc celui qui, pour nous, cst
tion pri\·ilégiéT déri\·ait d'un "sacremcnt" ct non du sang : c'é'tait né ele la Ré\·olution francatse.
Dicu, non son pére, C]Ui faisair cfun cadcr un chn·alicr.·ct c'était I j/;n11:. Jrakmil/: moines ct chcTallcr~ t'taicnt libres de
<1 Dieu qu'il clc\·air obéissancc, lac]ucllc dn cnait cn pratique, la sujérion ccclésiasrrquc ct féodalc, éraienr égau~ entre cux
commc pour ks moines, obsLT\·ancL· dcs ré·glcs de l'urdrL'. C<Jmmc lcs mcmbrcs c1'unc confréric. 11 cxrste une façon d'tntcr-
1.a chasrné, qui cn fLrmcs sociaux se ramcnait au célibat, prucr l'hisroin~ LJUi fair de la franc-maçunncnc 1c fondcmenr
faisait partic de ccs régks. 1.cs chn-alicrs, CJLll dn·aicnr consri- rhéoril]UC L't scntimcnul du mom-cmenr qui a guiclé la Rén>~U­
tuti< mnellcmcnr se di ffé·rcncicr du pr~li'rjal!lilia.r, cxcrçarcnr une tl< m fr<1nçaisc ; ct, com me si cela nc suft!qit pas, CJUI en tan

parcrniré morale sur les orphclin;,, Cju'ils dn·<tJCnt rout aussi ~wssi la cominuariun mnhic]UC de ]'( lrdre du Tcmplc. Par atl-
226 La perspective historico-religieuse

lcurs, certaines associations de tempérance d'origine maçon-


mque, apparues en ,\ngleterre ct aux Etats-t'nis, n'ont pas hésité
a se donner le nom de Bons Templiers ; ii est nai que nous les
trouvons engagées dans dcs "croisades" contrc l'alcoolismc, le
tabagtsme et l'usage de drogues. Quoi qu'il en soit, le fait est
que le Temple de Salomon, d'oú lcs Templiers tiraiem leur nom
a été posé, dans le mvthe maçonnique, aux origines de la franc~ XIII
maço~nerie, laquelle déri\·erait des amiques "m~çons" qui furem
charges de sa construction. Dans ce svstéme idéal !e rôle des Dieu-roi et roi-dieu
"mé.chants" re\cicnt à Philippe le Bel et,à Clément \~, tanois que
le role des "bons" cst tcnu par les Templiers, victimes inno-
ccntcs _d'un abus de pouvoir. Im·erscmcnt, ceux qui ont un sens
marque de l'Etat et qui ont en haine toutc forme d'association 1. Le "dieu qui gouverne", à savoir le dieu-roi, ne caractérise
souterra_ine ou, d_u moins, indépendante de la société étatique, pas plus le christianisme que d'autres religions : des religions
applaudJssent Ph1hppe:: le Bel, comme s'il avait été le précurseur
que, Je ce point de vue, nous appellerons pré-chrétiennes. Le
de la_ moderne i_dée d'Etat, même si celle-ci fut redécouvertc par
christianisme, en fait, procede de la conception originelle d'un
la Revolunon trançaise sous la forme de la re.rpub!ica romaine,
fils-successcur du "dieu qui gouverne", lequel est un dieu lui
clone dans une perspective nettement amimonarchique.
.wssi, mais un "dieu qui sauve". La chrétienté médiévalc a par-
tiellement redécouvert le "di eu qui gouverne", et cettc redécou-
vcrte a produit un systéme que nous avons appelé crypto-
théocratie pour di r e qu'il s 'agit d'une théocratie aux comours
mal définis ou passible de plusieurs interprétations en raison du
caractére multiforme de ses expressions historiques. On n'cst
sorti de !'impasse théocratique que grâce à la dét1nition d'un
pouvoir spirituel à opposer au pouvoir temporel : premier pas
pour arriver à un domaine "rcligieux" non plus généralisé mais
llmité par la présence simultanée du "civil".
L'adoption - ou bien, on !'a vu, la redéc01werte - du "civil"
"'cst faite essentiellement contre l'institution royale, non contrc
Lt religion ; évemuellement contre cc systéme religieux particu-
ltcr que nous appelons théocratie. Du point de \'Ue civil, qui
procede à la transformation des sujets en citoYens, royauté et
rhéocrarie sont deux antithéses equivalentes. Ce qui \·érit1e ce
ljllc nous avons dit en son temps : la théocratie porte les mar-
l[Ucs de la rovauté et la royauté porte les marques de la théo-
cratic. La conception théocratique, qui fait d'un dieu un roi,
228 Lo pcrspccli\·c historico-religieusc Dieu-mi c/ mi-dicu 229

~upp<J~L· l'idLT ele L1 ro\:llltc; la C<Jnnpti<J!1 !1HJ1l:nchlcjlll', CJUI ,·q ,llTI\'l'l' ]ll:;ljU':i 110l!S: k "dicu lllli ll1l'llrt'' Sl'L1lt L\ fL']'rL'Sl'll-
fair d'un roi l!Il dinl, supposc l'ickc ck la d!\-illlré·. (~uand cin : ati< 111 m\thicjue du grain lllll mcurt (moisson), esr cnrerré· (cnsc-
pa~sc Lk l':d)'fLlcti< lll rhé·< JriLJlll (ti j'l()JI< rirm) :lU m:né-riau h 1st< •- :11L'l1Ce·me·nt: l't rc·n,ür ch:lljlll' .lt111l'L'. l.n ré·:li1f(·, k "dicu ljLÚ
ri LI LI L' concrct. commL· n< •us 1':1\·on~ fait :1u p:1ragraphc ) du cha- ·nLurt" cst un produir 111\thic]Ul' up:thlc de jus11fin le fait c1u'tm
pirrc :\J, llOUS !TOC<HHron:;: tí) Cll l·.g\ptc la C<ll1CC]'fl<ll1 origi- r< li, rour cn é·tanr un dtcu, est mortL·!.
nclk d\lll roi-dint, lc m< JdL·k culrurLI m< Jll;trchiLJUe rransmis J.'{:,t!,\ptc a\·:úr con,·u k mi-dieu, cr c\·uir clone ú l'lk cju'il
L·nsulte :1 tous lc~ autres pe·uplcs, d< mt k peuplc juif: /;) 1\·hbo- rncnait de n.'·soudre k probll·me d'un "dieu qui nwurr". Lc
rarion iuin· du mod(:lc é·gypriu1 lJUI :1 conclua :1 la concL·pnon i'whkme \Tnair de l'adoprion dl' l'ickl' ml'sopotamicnne· de
d\m dieu-roi, :1 cerre forme de "comtirurion" c1ue· H:n·ius cll\ ll1iré· (immortclle) L'f ck :;on :ntrihuti< m posréricurc :i un roi
Joscphc a appelce rh(:ocratic. Israd constitue un cas ú parr, cn qui, néccssaircment, mourra. I .:1 :;olurion égyptienne fur pré·ci-
LÚS<>n de son monorhé1sme· ljlli k diffé-rcncie d\m L·m·ironnc- ,émcnr la conceprion d\m modL·lc di\·in mnhic1ue, lc dieu Osiri~
mcnt culrurel polnhé·isrc ; mais h rhéocraric égalcmenr cst un dcsriné :1 la mort, représcnrant la W\'auré· 0a condition du roi)
c1s :1 pan: cllc n'csr pas géné-ralis:1blc commc phénoménc reJ;_ ,w ni\T:lll mé·ra-hisruric1ue, ou l]Ue n<>us nommc:rons rehgieux.
gicu\., ni mênw sociologicJUC comme k HJudrair un \bx \\.ebcr Si lc tlu\. culrurel c1ui a porre depu i~ la \k~< >potamie l'idé'C de
(qui nc k Hllliait pn1t-êrrc pa:-. n:ument, puisqu'il a rcmplacé lc .. di\·inir(·" a pruduit en (g\ ptc la di\·inisation du roi, 1c rctlu\.
rnmc rhé·ocnne par k rermc hié·rocLltic:). Parmi les culrures ljlll depuis l'Lg\ptc a porre· en \fé~opotamie l'idée de ''royauté"
polnhé·istes, l'adoprion de l'instirurion W\ ale a pos(: d'aurres a d< mné· naissancc au processus in\·erse: la "ro\·alisarion" d'un
probkmcs ct ré-clamé cl'autrL·s solutJons. Cc m· furL·m pas des dinl, ;i saYolr J'artribution :t un dieu de Ja qua]ification de roi
probkmc~ érr:mgers :lll C<>ntc\.te rcligiul\.- ih ne pouYaiuH pas dcc dicu:-:. \'o\·om tout cela de plus prcs.
I'C::·rre, étanr domw c]ue· lc modL·k é·g\pticn imposait n<m un
simpk roi, mal~ un roi-cl!eu -, au poinr c1ue· c'c~r pré·cisémcnt :i 2. I .a rechcrche hisrorico-religieu~e ne pcut pas ~c conrentc:r
cc~ probiL·mc:; lJllC lc~ hi~toriu1:-; de:; rl'ligions ont con~acr(· rour de tcrmes \'a,L,'Lll'S comme "diYinit(·", "ro\·auré·", mais a besotn
un collocjue inrcrnariunal (R<>mc, llJS.'1;. d'une dét1nirion imtirutionnelle de !'une commc de l'autre. Je
L'arrentJon hi~torico-religicme <i h roy:lutc' pcrml't cl'e\.pli- p:nk d\me dét1niriun non occidcntale (ú sa\·oir de n·1x classi-
clucr des faits c1ui, :lutrcment, :;om aplaris, hanali:;és, déformés. lictroll-c), mais hien d\mc détlnirion propre ú dcs culrurcs oú
Cela ~c produir ram p<>ur l'hisroirc politic]ue (nom l'n anms <L ljlli nom apparair comme de~ ickes cksignair en fair des ins-
donné· un upidc aperçu l't1 parlam de Cl'rtaincs questions médié·- rttutions: une dét1nition l]Ui doit répondre au "commenr ?",
\·alcs) cpx pour l'hi:;roirc propremcnr rL·ligil'usc, par nemple :1 ~n:ti~ :tussi au ''c1uand :'' u à 1:! question .. oú :.-" Pour la "di\-i-
prop< •s clu drii{é', .c:od de 1 r:uc:r. Illfl .. , k lieu et k remps :;onr 1:! \lésoporamie, nTs lc milieu du

lx troi~i(:me \'Oiumc du Coldc11 13r;;;~/;/ de Fr:ucr a puur rirre III milknairc a\'. J.-C ; pour la "ro\·auré·", ii s'agir de l'Lg\pte
I !)ri;;~ Cúd (lCJll). Sous 1:! f<Jrmuk du "dini lJUI nwun", c 1 ,léhllt du mê·nw milknairc.

I ·r:veT a ré·uni cr cbsimik plusieurs di\·inirés du monde anric1ue: Dans son linl' lii!mdll:;iollt rdlti .r/oria rkllr nli~irmi (Romc, I <Jó6,
. \duni~, Tammu;; (Dumu;;i), ()siris, Diomsos. L':l~similarion i' 2'1 , Ihclich é-cri r: « Dam k langa,C',c C< •ur:tm e·r, malheureu-
c< msisre· d:ms l'c·\.plicHH •n unJLlirc ck cc~ di\·inir(·, ~cl< 111 ks ,, lltUH, lLl!1~ k lan,l.':t,C'.l' scicnri tique· aussi, k tcrnw "chcu" ou

Cln< JI1S d'unc orient:nion hist< 1rico rdiginhc Cjui faisair remontcr "cÍI\111ItL·'' c·q emplmé ck façon rrop é·lasrique.» l·n usage cri-
t< •utcs cht >SL':; :.1 de~ cu ires dL fé-c< •ndiré· cr de fnriliré· <Jri,C'.inck : 1'[LIL Llc Cl'S flTI11l'S dn Lllt Jcs fl'SLT\ cr ;i un t\ pc SJ'LTitlljUe de
!YoCt l'inru·pré·ution dl' narurl' a,!..'.LllrL· LJUi, p:lrtant de 1 r;uer, ''''H e·ption rl·ligil'usc·, celui c1ui nous csr panTnu depu is Ie~ poh-

l
230 La perspective lzistorico-religieuse Dieu-roi et roi-dieu 231

théismes antiques, en y englobant également, pour une nécessité k l'espace, tant cosmique que territorial, ma1s sont des
d'ordre linp;uisti(JUe (toutefois historiquement jmtitléc), son éla- ·tormes'' du monde. Le panthéon, la communauté di\·ine, est
boration monothéiste. Fn somme, au-delà du terme nous il1l' rcprésentation du monde qui englobe et organisc ses cliffé-

denons \·oir le produit culturel '·diYinité'', qui, redisons-le, l·ntes "formes" dans un univers : telle est l'uni\-crsalité poly-
remonte a une période (approximati\·e) rrés reculée et a plu- hciste. Le polythéisme, en effet, n'est pas défini par la croyance
sieurs lieux de naissance. 11 plusicurs dieux (comme nous l'estimons habituellement,

La ''di\·inité" fut conçue par les Sumériens, apparemment , il!Klitionnés que nous sommes par la comparaison terme à
aYec la naissance de la culture d'Ourouk. Certe conception fut i l·rmc a\-cc le monothéisme) ; ii n'est pas non plus la som me de
dénommée di~gir. Les "dieux" (dil{çit] prirent alem la place 1ombreuses entités du rype des en ; il est l'organisation univoque
d'êtres surhumains que les Sumériens appclaicnt en, terme que ,Jc la contrepartie de l'homme (nous pourrions dirc la ''nature"
nous pourrions traduirc par ''seigneurs". Les ''dieux" se diffé- ciont l'homme s'est ''culturellement" détaché), fixée dans les
renciaicnt des "seigneurs" en raison d'une relati\-c transccn- modes de l'"être", donc rendue capable d'orienter l'humanité
dance par rapport au monde terrestre, et ce sur dcux plans, le ;·onditionnée par le "devenir". En résumé, le polythéisme est
plan cosmique et le plan territorial. i me maniére de penser le monde systématiquement, par-delà la
,\u niveau cosmique, le monde terrestre était conçu comme ,·ontingence qui semble échapper à tout systéme. Pour en rester
''terre" (kt) et "cicl météorologique" (li!), à savoir comme le tu:x Mésopotamiens et à leur grand bond culturel qui, par dif-
milieu humain par opposition au distant "ciel astral" (an) qui :usion, a donné une orientation nouvelle à l'histoire de l'huma-
transcendait !'espace cosmique destiné à l'humanité. Les "dicux" :títé, je dirai que: avec les en, le monde n'était pas "pensé", mais
furent conçus comme dotés de cette transccndance astrale, au r<tgrnenté, morcelé, réparti, dans la perspective de son utilisa-
point que leur signe déterminatif était précisément constitué 'lon immédiate comme terre cultivable. On a là une mentalité
d'une étoile à de nombreuses branches. La "terre" (kikz) avait krivée de l'adoption de la culture des céréales, une mentalité
son "seigneur" (en), appelé précisément En-ki ; le ''ciel météo- , ui, au-delà de chague champ cultivé, pouvait considérer au
rologique" avait lui aussi son "scigneur", Enlil ; enfio, le "ciel 1 ileux la totalité des champs, à saYoir la terre-kiki, et le condi-

astral", trop éloigné des choses humaines, du moins dans les li mnement général de la producrion agricole exercé par le ciel

termes du systéme pré-polythéiste, n'avait pas de en objet de ictéorologicjue-/i/; d'ou la nécessité de concevoir un En-ki et
culte (il n'y avait pas un En-an correspondam a un En-ki et à •:1 l':n-lil correspondam aux en des différents champs.

un En-lil). :Y[ais quand le systéme en fut dépassé par le sysú:me \ssurémem, la conception du dir~gir, bien que révolutionnaire,
di~gir, !e "ciel astral" lui-même de\·int un di~çir, et même le pro- · rl.'duisit pas à néant les précédentes conquêtcs culturelles liées
totvpe des di~gir, lc dieu An (je dis protot:vpe car le signe de Lt conception de l'en. ~\u fond, nous parlons de l'évolution
l' étoile pom·ait être lu aussi bien Llll que dit~gir]. iigieuse d'unc même culture, non du heurt de deux cultures
,\u ni\-eau territorial, le sysréme pré-déiste mésopotamien i t{'rentes. Le "dieu" prototypique, lc dieu mésopotamien,
comprenait la définirion d'une communauté et de son espace ·:;]Jtunta à l'en une certaine sectorisation qui, dans !'abstrair,
\'ital au moyen d'un temple destiné <l un m exclusif, donc facteur ·.m mcompatiblc ave c l'uni\·ersalité du ditzçir: chague cité
de différcnciation (il s'agit de la ''cité-templc"). Le ditzçir, le JI:-,it un dieu comme protecteur ou seigneur, donc avec une
''dieu", franchit lcs limites territoriales de l'm, perdit l'exclusi\'ité '!ICtÍon analorrue à celle de l'ancien en (ce sont les di\·inités que
de son temple et proposa une uni\·ersalité, ccllc du polnhéisme. ' ( ~recs, po~~ lcur part, appelcrent pu!icideJ). \his l'idée de la
Les dieux polythéistcs ne sont pas lcs "seigneurs" d'un secteur ' ctorisation se traduit aussi par l'attribution d'un champ

t
232 La perspecti1·c historico-religicuse Dieu-roi et roi-dicu 233

d'action, plu~ ou moins cxclusif ct plu~ ou moins \·as te,;, chaque par H. h·ankfon, La nli:;irJ!Ic dcll'alllim r~_:;itf(J, trad. it., Turin.
dicu particulier. Certes, lc champ d'action n'cst pa~ la même 1l)_'í'"", p. 41). De toute façon, ncn nc nous rend aH:c autant
chose lJUC 1c ''champ cultin:·" (plus tard, lc tcrritoire) dominé· ,l'immédiatl·t(· lc lien originei entre rm·aur(· ct caractêrc hén.",di-
par l'w; mais cc qui dcmeure, c'cst la formule de la distribution raltT C]Ue l'hisroire ct l'cmploi du tcrmc "dvnastie" .. \u sem
de "clomaines". D'aillcurs, tou~ ks m pré--déistes furent trans- -,trJCt, "lhnastic" si,l2:nitie pour nom la succcssion ele souYerains
formés cn di;(gir: Lnki ct Enlil dc\·inrent eux aussi eles dicux, d\me m(·mc famillc ; au scns largc, lc mot cst aussi svnomme
tout en conserYant. dans lcur nom, la qualification cl'e11. de lignée. Fn rennche, le tcrme grec originaire, dma.rtha, signi-
tlait "seigneurie", "elomination", "goun'rnement''. D'ailleurs,
3. Ce que l'on a dit sur l'élasticiré: excessiYe aYec laquelle on pour nous aussi "dn1asrc'' cst synonvme de ''roi" (à san>ir cclui
se scrt communément du mot ''dieu", pourrair (·tre ré·pété pour CJLÚ exerce la seigneurie et lc goun:rnement d'un peuple, comme
!c terme "roi". Paraphrasant la remarc1ue de sur Ies dicux, nous cn grec drná.r!e.r), et n'impliquc pas néccssairemcnt le rapport
dirons clone qu'un usage critique du terme "roi" cknait !e clH'C une dynastie. Pour rt·sumer: lc tcrme n'est pas ~ynonyme
réserver à un type spécifique de conccption po]jrique, cclui qui ele "succcsseur au trône".
cst parvcnu jusqu'à nous depuis les monarchies antiqucs, en y En í~:gypte, lc "seigneur" se transforma en "roi", quand sa
englobam aussi (dans !e cas de la rovauté non pour eles néces- ·'seigneurie" fut rendue transmissibile de pere en fils. Ce fut
sités puremcnt linguistiques, comme c'était le cas de la di\·inité) probablement l'adoption de certe forme spécifique de seigneurie
son élaboration dans un sens comtitutionnel. Laissons de côté qui permit de placcr I'Í,:gypte sous une souvcraineté unique ; ou,
les pouvoirs attribués à un roi, qui é\·entuellcment feraicnt la cl'un autre point de ,-ue, cette adoption fut elle-même le produit
différence entre les monarchies antiques ct les monarchics de l'unitication graduellc de l'Egyptc, cn cc sens que le "sci-
modcrnes, plus que modernes méme, contemporaines, puisque gneur" (non héréditaire) d'une cité-tcrriroirc considéra comme
]--[. Frankfort a cru pouvoir comparer, fút-ce avec quelques s1ennes, outrc sa propre cité, les tcrres concJLÚses à d'autres
resetTes, Louis XI\' - cclui de la célebre formule L'Etat t'esl cités : clone commc dcs biens personncls qui passaient à son fils
moi- au pharaon égyptien de 1'.\ntiquité. Si nous n'cn faisons aprés sa mort. Cc sont là des choses si reculécs que chaque
pas une question de pouYoirs, ii ne reste qu'un seu! élément h\-pothese cst bonne, clone inutile. II est en rcvanche utile ele se
pour distinguer l'institurion royalc, à sa\·oir le caractere hérédi- pcnchcr sur un fait indiscutable : la rovauté fut institutionnalisée
taire : un roi est rei parce qu'il esr le fils du roi précédem. cn Egvptc \'crs le début du 111 millénaire av. J.-C.
:\ujourd'hui, nous ne connaissons pas d'aurre charge hérédi- A cctte époque, le svsteme égypticn était de type mésopota-
taire que la chargc royalc. I I n 'y a pas li eu ele se pencher sur la micn. C'était celui de rout lc Croissant fertile, la région qui,
rransmission des titres nobilia1res ; de nos jours, à ces titres ne partam de l'embouchurc commune du Tigre et ele l'Euphrate,
correspondem pas des charges, et mêmc durant !c T\fm cn .\ge, ~c prolongeait yers le nord lc long clu cours eles deux tleuves,
quand cerre correspondance existait, ii s 'agir roujours d'un pri- puis obliquait à l'oucst le long de la mcr, jusqu'à attcmdrc
yj]égc accorclé par le roi et, comme rei, rén>cablc à tour moment. 1'1-:gYpte. C'était une région oú s'épanouissait une culturc rribu-
D'ailleurs, dans l'tg, ptc ancicnne le roi permettair que certaines rairc eles Suménens et qui, pour cc qui concerne l'aspect poli-
charges fusscnt rransmises de péTc en fils (sorte d'adaptation ric]ue, peur t'tre décrite comme suit: ii cxisrair plus1eurs unités
eles foncrionnaires au modde rm a!), mais ii n 'admcttait pas lc démugraphiques et terriroriales clé:pendant chacune cl'un
caractcTe hérédiraire des charges cllcs-mêmes. Cest pourquoi on rcmpk ; chacunc érait gouvernée par le prétre clu templc,
!ir dans !c PapHu> cL\ni : « Les charges n 'ont pas de fils >> ( ciré n• >mm( w par les Sumériens (!c titulaire surhumain du temple

e
234 La perspective historico-religieuse Dieu-roi et roi-dieu 235

s'a ppelait !ui aussi en). Lcs Sumériens se représentaient c c prêtre dans des textcs sumé ricns). L'm a un territoire délimité,
du templc <l la façon d'un "mérm-er" du tintlaire du temple : ils constinté par les champs qu'il fair culti\-cr; !e bcrgcr, !ui, disposc
concn·aient le territoire du temple comme une ferme c.lont le d \tn territoire tbl:oriquement illimiré, cclui ou ,-a son rroupea u.
propriétairc était l'm surbumain et lc fermier l'm bumain ; lcs 1.'m nc peut pas augm cnter son rcrritoire, sinon en colonisant
proc.lui ts de la fcrme n 'étaient rachetés (c.lonc livrés à la consom- dcs terres incultes, qui n'appartiennent à personnc ; au contraíre,
mation) lju'aprés déwJlution d'une partie d'emre eux au temple. 1e bcrger est obligé de disputer et de conquérir des pàturagcs,
Te! était lc schéma de base, différemmem adapté au fi! du temps qui appartienncnt théoriquement à tous et à personne, puisque
par les cités-tcmplcs du Croissant fertile, à commencer par les nul n'y a travaillé mais que tout y cst produit spontanément. Le
cirés suméricnnes. La modification égyptienne rénJlutionna le luf!,tzl- berger se comporte idéalcmcnt comme un roi qui conquicrt
systéme : la "seigneurie" de l' en (di te en sumérien nam-en) était des territoires ; et luxai signifiera roi au sens plein lorsque l'ins-
élective, en ce scns que le "métayer" était choisi par tirage au titution royale sera adoptée et lorsque la charge deviendra héré-
sort ou par un rire di,•inaroire. Or, en Égypte cllc fut rendue ditaire.
héréditairc : la ''scigneurie" c.lcvint " royauté".
En !'espace de cinq siécles, l'innovation égyptienne se 4. L'invemion égyptienne de la royauté est arrivée jusqu'aux
répandit dans tout le Croissam fertile, imprimam un nouveau Sumériens ; l'inYention sumérienne de la divinité, voyageant en
cours à son histoire. Elle arriva aussi c.lans le lointain tcrritoire sens inverse (et, semble-t-il, à la même époque) est arrivée
eles Sumériens, ou, entrc-temps, une autre transformation fon- jusqu'à l'Égypte. lei aussi, les "seigneurs" surhumains eles diffé-
damemale avait eu lieu, à l'initiative, semble-t-il, de la cité rcmcs cités-temples dC\·iennent eles dieux. ~fais en outre - ceei ··
d'Ourouk : les dingir (les dieux) avaicnt pris la place dcs en sur- est fondamental - le roi, à savoir un être mortel, deviem un
humains ; conséquemment, I' en humain a\·ait !ui aussi été des- dicu. II possédait les titres pour le devenir puisque, régnant sur
titué, et le !t~ga! a\·ait pris sa place à la tête de la cité. l'Égypte uniti ée, il régnait aussi sur les dieux qui se répanissaiem
L -!~f!,al \'eut dire "bomme granel". Son rapport avec les dieux le territoire égyprien ; mais un titre lui faisait défaut : l'immor-
était différent du rapport que I' en humain avait avec l' en surhu- talité. Le probléme fut résolu avec la conception d'un dieu qui,
main : 1' en humain était le "métaver" - clone un servitcur Iui tout en éram tel ct clone impérissable, pouvait mourir : Osiris,
aussi, même s'il s'agissait du chef des scrviteurs- de l'en surhu- ainsi qu'on !'a dit plus haut.
main ; le fuga!, lui, était l'"épom:" de la déessc Inanna. Leurs C'est une conception que l'on peut résumer comme suit dans
rapports respcctifs avec la communauté éraient cux aussi diffé- lcs termes d'aujourd'hui : Osiris pcut personnifier la royauté
rents: l'm était le ''fermicr" et les autres ccux qui, sous sa direc- parce que celle-ci est entcndue comme une forme divine d'exis-
tion, travaillaiem dans la "ferme" ; lc lz.~gal, lui, était le " berger" tence, même si les différcnts rois historiques meurcm à la
(titre som·cm attesté) et le pcuple était son " troupeau". Commc maniére dcs hommes communs. Lc roi qui meurt en laissam
l'en, le ltNf.al était tiré au so rt ou choisi au moven d'un rire divi- \On rróne à son fils ne meurt pas naimem: c'est comme s'il
natoire; mais dans lc cas du !t~f!,al on imaginai r que c'était Inanna ';un-i\·ait dans son fils. Certe sun·ie physiologique fond ait auss i
qui choisissait son "époux", le rite consistam à dcYiner la l'idée qu'un roi, à la différence eles hommcs communs, sun'ivait
volomé de la décsse. dans une autre dimcnsion ou une autre forme d'existcnce. li cs t
L'assimilation du l1~gal à un berger présente d'aurres aspects d'ailleurs importam qu'un roi, en mourant, nc se dissoh·e pas
iméressams si on la compare à l'en assimilé à un métaver (la dans le néant ni nc subisse, d'une manierc ou d'une aurre, le
comparaison entre "méra~·er" ct "bergcr" revient plusieurs fois " Ort débilitant eles mortels ; en etiet, sa non-cxistcnce, o u bien
236 La pcrspectil'e historico-religieusc Dicu-roi et roi-dicu 237

une faible exi~tencc larYairc L'\·emuelkmcnt attribu(·e aux morts, c< li11111Ul11CatJon an mis eles siL·cles pour passcr d\mc c:-;.trémité
<·>rcrait ú son fib-succcsseur la capaciré de régner. Il nc dLTait .'1 ]';wtre du Croissant fertilc. l.c modélc Dumuzi pourrait étre
pas paraírrc impossihlc à celui-ci de c;'imposcr comme un roi .u·m·(· cn 1\g\·pte, oú il aurair (·r(· :1daptc' ~11a ro\'auté· cli\·inc. ,\lais
urw fois LJUV son pé'tT, !c roi préTédcnt, :n·air ccssé d'cxcrcer sa k conrraire aussi pourrait s'érrc produit, é·tant donné Cju'Osiris,
volom(: proprc. l'f non Dumuzi, réso!Yait la contradicrion d\m morte! c'ln·é au

Dans lcs tcrmcs du 111\ thc - mais n'oublions pas qu'il s 'agir r:mg d\m clieu (immoncl) ; alors, Dumuzi nc scrair c1ue l'adap-
d\me ré,dacrion grccque tardin', due pré,cis(·mcnr à Plutarque -, t:!tion cl'Chiris à une culturc qui ne possédait pas encorc l'ins-
la mé:·mc conccption peur être cxpriméc ainsi : Osiris r(·gne avec rirution royale (treme hé·réditairc) et qui de toute façon n'aurait
sa sceur-épousc Isis (dont le nom signifie "trône''); il est tué i:1mais accepté la plcine assimilation d\m roi à un dieu.
par son frérc Seth qui veut régner ;} sa placc ; Isis lc ressuscite Quand dans la cité sumérienne d'Ourouk la chargc de !t~zal
et engendre avec !ui Horus ; Horus tue Seth et monte sur le (lza!l!-l!~!.!a/j dcYint béréditaire, clone quand l'imtitution royale fut
trône de son pére ; Osiris, bien que ressusciré, ne régnc plus sur accueillic et que le terme l!(i!,a/5ignifia "roi", lc probléme ~e posa
les viv;mts, mais sur ]e monde eles mons. I _a cliffé-rence entre d'un détacbemcnt du !?('.!,tll par rapport à lnanna : désormais on
Osiris roi eles \·ivanrs et Osiris roi des morts, est celle-là même t'tai t I!~!!,ai pare e que l' on était le fils du roi précédcnt et non plus
qui existe entre un pharaon vi\·ant et un pharaon mort ; mais parce que l'on anit été choisi commc époux par la déesse. En
du point de vue du pouvoir royal, rien ne change (seu] change fonction du nom-cau l!(i!,al, au niYeau myrhic1ue Dumuzi fut rcm-
son objet). l'n rire funéraire permcttra d'assimiler le roi mort à placé par Gilgamesb. Inanna nmdrait faire de Gilgamesh son
Osiris (''osirification"), donc de !ui attribuer, bien qu'il soit époux, mai5 cclui-ci rejette la déesse ; ill'accable mêmc d'invcc-
défunt, le pouvoir royal. Le rire d'intronisation, au conrraire, ti\·es, !ui rcprochant la fin qu'elle a fait subir à ses précédcnts
parce qu'il devait insister sur le fils succédant au pére mort, époux. Quant au problémc de la mortalité du roi - qui, confor-
assimilait !c furur roi à Horus. mément au modéle égyptien, doit être un dieu sur la Tcrre -,
En :\Jésopotamie, la mortalité du IIzzal ne constituait pas un les ,\1ésopotamiens le résokent par un compromis : Gilgamesh
problémc, puiSCJUC lc l!(ga/ n'l'tait pas un dieu mais seulcment e sr di cu pour deux tiers et homme pour un ticrs. A cela s 'ajoutc
l"'épou-; d'Jnanna": !e cas échéant, il fallait être capablc d'cxpli- !e fair CJUC Gilgamcsh, lors d'un n>yagc périlleux, réussit à
CJUCr !e pom·oir dcspotique d'Inanna, CJUi faisait et défaisait le obtenir l'berbe d'immortalité, mais la perd ensultc aYant de pou-
ltzgal, tantôt l'élcvant au rang cl'époux d'clle-même, ranrôt per- n>ir en profitcr.
mettant qu'il mourút. ,\Iais pour la culturc qui anit im·enté la
"cliYinité·" et nem la "rm·auré", lc poun>ir cl'une déessc comme 5. Le problémc mésopotamicn posréneur ~1 l'adoption de
lnanna importait plm c1ue le pmn·oir d'un /;{zal. D'oú le mnhe l'institurion ro\'ale est tht·ologique ct non eschatologique,
de Dumuzi, qui reproduisait au niYcau di\·in la figure du lt{zal: commc en f.:gyptc ; il naí't d'un intérêt pour la royauté di,·ine
lnanna l'é,pousc d'abord puis le condamnc à mort. .choix d'un dieu-roi), non pour la di\·inité rmale (sun-ic du roi-
Dumuzi égalcment est clone un "dicu qui meun", mais sa dJcuJ.
mon, ;Í la différencc de cc:lle d'( )siris, ré·alisc 111\ thiquement la Jc pense que I' cm pcut di r e que la culture Cf...,l"\ ptienne fut
puissancc cli\·ine, non la pui,sance rmalc. Cela é·ranr, nous pou- cs~entiellcment orientée par la transformation cl\m roi cn un
\·ons aussi admettre une rdation généti<.JUC: emrc Osiris et d1cu ; et donc Cjue fairc d'un dicu un roi scrait l'orientanon
Dumuzi, en tam que ''dinE mourants" de clcux pavs élo1gnés <>ppos(T. Ce n'est pas un automatisme logK]Ue; . c'est au
l'un de l'autrc mais communicams ; i! importe peu CJUC la comn11re une logicJUC que nous tirons eles t~1its : lcs Egyptiens
238 La perspective historico-religieuse Dieu-roi et roi-dieu 239

n'curent jamais un "roi dcs dieux", si, pour nous en tcntr aux différentc de la nôtre, mentalité qui, surtout, avait inventé la
reglcs de l'institution royalc, nous ne parlons pas d'unc ,-ague monarchic héréditaire. Quand ensuitc, avec la circulation des
souveraineté mais de la souveraineté spécifique qui s'exerce idées dans !c Crc~issant fertile, l'image (mésopotamiennc) du
parce que le roi !'a héritée de son pere. Jc núxplique à l'aide dicu-roi arriva en Egypte, à savoir !e licn entre suprématic divine
d'un exemple : les Grecs conçurcnt Zeus comme le "roi des et rovauté, Amon-Ra s'avéra !e plus apte à remplir cc rôle;
dieux", mais, pour !e rcndre tcl, durem lui attribucr un pére, cepcndant, la royauté ne lui fut pas attribuée dircctement mais
Cronos, comme prédécesseur. Rien de tel n'est arrivé cn Égypte. par la médiation d'Osiris ; la fusion fut étendue à ce dieu et l'on
Lcs Égyptiens donnérent des attributs comme la puissancc, eut une nouvelle divinité : "\mon-Ra-Osiris. Encore un mot sur
la souveraineté, la primordialité, etc., à n'importe quel dieu que nos habitudes mentales, qui nous améncnt à déformer les faits
l'on voulait exalter à l'occasion, mais non à la rovauté au sens d'autres culturcs : couramment, on entend cette théocrasie dans
propre. En termes égyptiens, le maximum de l'exaltation !e sens d'unc cxaltation d'Osiris, devenu si importam qu'il est
consista à attribuer à un dieu- tantôt l'un, tantôt l'autre : jamais idcmifié à Amon-Ra. En fait, c'est le contraíre qui est vrai: c'est
un seul dieu pour toujours - la création du monde, maniete de "\mon-Ra qui gagne quclque chose, la "royauté" précisément.
le faire exister ayant l'existence du monde, maniere de dire qu'il D'autre part, Osiris appara:lt aussi importam que Ra dés l'époque
« est né quand le cicl n'était pas encore né, quand la terre n'était des Te.Ytes des I)ramides, bien que lcs deux dieux y soient parfai-
pas encore née ». l'ne formule de ce genre fut adoptée pour tement d~stingués.
différents dieux, mais - détail hautement significatif -, nous la Si les Egyptiens se montrérent réticents à reproduire dans !e
trouYons attestée, aYec ces mots précisément, dans les Textes des monde divin l'ordre "pharaonique" - ainsi que !e prouve aussi
l~yramides Oes plus anciens textes égyptiens) pour un pharaon l'échec de la réforme d'Aménophis IV (Akhénaton) qui insti-
mort dom on voulait affirmer l'essence divine. La primordialité tuait un monothéisme adapté à la monarchie : un seu! roi, un
divine (entendue comme priorité ou primauté parmi les dieux) seu! dieu -, les 1\Iésopotamiens, eux, se montrêrent réticents à
affirmée par cette formule apparait dans les mémes Textes des utiliser lc roi en concurrence avec les dieux pour ce qui concer-
Pyramides comme une prérogative de Ra, le Soleil. nait le gouvernement du cosmos. Contraints de fixer un rapport
. Ra fut le plus grand dieu de toute l'histoire de l'Égypte. C'est entre fonction royale et fonction divine, ils préférérent conférer
si vrai qu'en verm d'un processus typique que nous appelons de la royauté à un dieu plutôt que de la divinité à un roi.
"théocrasie" (= fusion de divinités), les différents dieux qui,
dans pluseurs villes et à plusieurs époques, obtinrcnt la supré- 6. Aprés coup, c'est-à-dire une fois que la royauté a etc
matie furent confondus avec Ra ; ainsi Amon de Thêbes devint, conférée à un dieu, on peut dire aussi que, pour exprimer !e
à partir du II' millénaire av. J.-C. (Nouvel Empire), Amon-Ra. .crouvernement du monde exercé par les dieux, « les anciens
_\mon-Ra fut certainemcnt un dieu "souverain", mais non un Sumériens et Babvloniens ont utilisé l'image du pouvoir qui leur
"roi "au sens propre ; au ni\-eau di\-in, la royauté était repré- était la plus familiêre et la plus parlante : celle de l'autorité
sentée par Osiris, qui d'ailleurs ne "régnait" pas sur les autres ro\·ale » (fean Bottcro). 1\Iais le fait est que lcs 1\lésopotamiens
dieux. Peut-être nous est-il difficile de comprendre pourquoi un n'om pas toujours eu l'institution rovale
.
commc '·imao-e
b
du pou-
"souverain" n'était pas "roi" et pourquoi le dieu de la "royauté" \-oir la plus familierc et la plus parlantc", puisque leur poly-
ne "régnait" pas sur les dieux. J'ai précisément mis ces termes théisme (conccption de figures di\·ines gouvcrnant les différents
entre guillemcts pour les soustraire à l'usage courant (à nos 'ectcurs de la réalité) est amérieur à l'~doption de l'institution
habitudcs mentales) et pour lcs rapporter à une memalité tres rovale. Ce nc fut qu'aprés avoir commencé à se "familiariser"
240 La perspecti1·e historico-religieuse Dicu-roi et roi-dieu 241

a\TC ccttL' 1ns titution, qu 'i Is lTSsl·ntircnt 1c besoin de fa1rc cfun ii1rc de ]',111: ccttc rclation comparati\·L· pur étrL' cmplm-l'c pour
dieu un roi. ()r ceei posair un groc; prohlémc c.l'ordre h1storiquc i'l'' ,rrcr \n ú Lnlil. cumnw 1c p(:re-morr cr roi inacrucl au
1
cr insntutionnel (d'aurre:; diront theologiquc) que nous nc pou- , \ I \ .tnr ct roi ,tctucl i.ct actif ).

\"< >ns pas néglign cn a\ ant rccours à Ll p:;\·chologJt' ordinaire. p, >ur lcs \ksopotamicns cela a l'tL' b solution d'un probkmc .
.'\:ou' ne nous rendons comptL' clu problémc qui :;i nous nous 11 s pour les chcrchcurs c'cst justcmcnt la solution qui est
cn tcnons fcrmemenr ~1 la définirion ele la rmauré commc ms- :, \ Ll1lll' un probkmc . .Jc m 'cxplic1uc: la souvcraincté· inactuclle

tirurion qui pr(,n>it la rrammission du pom·oir de pére en fils. .\n c~t apparuc pour lc moins singuli(:rc, ct alor~ on a chcrché.·
IYuu la neccssiré de 1c poc;cr dans les rermcs sui\·ams : ddinir .! J'L·:-;plicjuer cn avanr recours ;1 une conjecture hisrorique ou à

parmi lcs dicux un couple pére-fils capable de rcproduirc la um cl:1ssific:nion phénomé·nologique. I ,a conjecture hisrorique
succcssion chnastique: artribucr au dicu choisi commc pcTc une L ,r b sui\-ante : .\n (·tait le di cu suprême quand ( )urouk excrçalt

rm·auré inacruclle (commc cclk du roi défunt) cr au dicu choisi '<l ~uprématic sur lcs cirés sumérienncs: mais ii dut cécler la
commc fils une royaute actuellc (comme ccllc du roi \-ivant). Jc ,, )ll\TLlÍlk'té effectiYe :1 Lnlil, dieu de .'\:ippour, quanclla supré-

nc veux pas dire par lá que la façon de poser !e probk~mc et sa matle passa à cerre \'iilc. Pour la classification phénoménolo-
solution mesopotamicnnc ont été !e débuuch(· nécessairc de la '-'.Í<.JUe, An cst un dnt.r otio.rl/.1' et cela suffir. II nc constitue pas un
crise culturclle qui s'était produitc a\·ec l'adopriun de la rovauté. problc·mc concernant la culturc mésopotamienne, mais n'est que
Ccst au conrnme quclquc chosc qui s'cst produit mais qui eút Lt \·crsion mésoporamienne de l"'~:rre suprême oisif' (à savoir
pu nc pas se produire. mactif clans lc préscnt, aprés a\·oir exercê une actÍ\'ité mythiquc)
Dans !e dernicr quart du m· millénairc av. J.-C., lcs \résopo- CjUc l'on retrcJuYerair dans de nombrcuses rdigions ct que de
tamiens choisirenr . \n commc dicu-roi-pere ct Enlil comme t<>utc façon Eliade a "explicjué" au paragraphe 14 (précisement
dieu-roi-fils. Pourquoi . \n ? ).;ous dirom que la conception dcs inriruk ''Deus otiosus") de son célebre Traité d'biJ!oirc de.r rel~~zon.r.
dieux (dilz:!/1) commc eles éroilcs faisait de .\n (la '\-oúre éroiléc") Phé~noménologie misc à parr, nous n'excluons pas lc condi-
Jc plus apre à ré·gncr sur eux. \!ais cncore une fois ii faut se rionncment historique de la formule mésopotamiennc qui pro-
souvcnir qu'il s'agit d'un choix arbirraire ct non néccssairc, bien iCtrc l'institution de la nwauré dam lc monde eles dieux. En
que justifiable: rapp:treme néccssité qui nuus pcrmet de !c jus- arrendam, il y a l'insritution même de la r<A,1uté qui est !Ji.rton-
tifier est fournie par la rcLnion entre "n>Üte étoiléc" ct ''dieux- 'ill!l!Hlll adoptee ct adaptée à une situation qui, à ( )urouk, dési-

éroiles", mais la conceprion eles "dicux-étoiles'' esr rout à fait ~.>:nair en \n la suprê·mc di\'inité er dans sa fillc Inanna l'dectrice
arbitraire et n'a d'autre justification que lc fait cl'ayoir L'tl' forgée. de la charge de Lugal. II y a ensuite une documcmarion suffi-
Ccs résern·s valem aussi CJuand on chcrche à donncr une '-:li1tC relariYc à l'apparition. à l'attestation cr aussi à la transfor-
réponsc à la qucstion : pourquoi Enlil ? , \\TC précisé·mcnt une marion, \-oirc à la dissolution de ia formule, selon les Yicissirudcs
réscn-c mérhudologic]UC fondéc sur ]e caractérc arbirrairc du hisroriqucs de la \Ié·sopotamic . .\!ais une chose c<;t lc condition-
signc (Enlil) par rapport au signifié (rm auté di\·inc), nous lll'l11cnt historique, une aurrc lc but de Lt formule. Précisémcnt
diruns: au fond. l<nlil aussi étalt le "cicl" (lc li!. !e CH.:I mé·teo- p• >ur S( >uligner tour condirionncmcnt, ii cst clone néccssairc de
rologi<.]ue), mémc s'il n 'érait pas !c ''cicl astral" (rlll) : ccttc clis- ''cn rcnir à la formule. Répétuns-b par commodiré ct, cerre fois,
nnction eles dcux "cicux" a\'<lÍt cLtbord pour fonction de n1 nou' scn·anr des mots cl'un autrc : « \falgré sa position trés

souligncr l'imponancc du "scigncur du li!', urK r(,aliré qui était 01n-l'l' (si b1cn qu'il aura !c nombrc 6(1, !c plu' élcvé dans le
cLtutanr plus prochc du monde des hommcs ct plus acti\-c que '' 'ttmc scxagé~imal hah\ lonicn),. \n est un clieu pcu acrif, selon
l'on se rcpréscntait commc plus loinramc ct moins actÍ\T la k tl:l11<>in·na<rc
::-,
::---
des texrcs 111\_ thi<.jUL'S :. ii est jJlurór l'aururiré
242 La perspective historico-religieuse

suprêmc qui surYeille et sanctionnc l'action dcs autrcs dieux. Lc


commandement nai et actif scmblc être en fait entre lcs mains
d'Enlil, sem tils >> (.\. ).
La formule subit dcs adaptations locales. A Lagash par
exemple, qui avait 1\,;ingirsu comme dicu de la cité, la "succes-
sion royale" au niveau divin ajouta cc dicu au couplc An-Enlil;
dans cc cas, 1\n transmct la royauté à son fils Enlil, qui la XIV
transmet à sem tour à son propre fils Ningirsu. En Babylonie,
on arriva carrément à la dissolution de la formule : le dieu de la La souveraineté céleste
clté, \Iardouk, devient roi des dieux, mais non fils d'Enlil ; dans
]'~numa e!isb, !e poéme cosmogonique babylonien, il figure
comme fils d'Enki, à son tour fils de An. Dans ce contexte
également, il n'hérite pas, à travers Enki (qui remplacerait éven- 1. La rccherche historique sur la religion des Sumériens a
tuellement Enlil) la royauté de An, mais la conquiert en défen- établi certains faits irréfutables dont toutefois la phénoméno-
dant les dieux contre Tiamat (entreprise qui ne réussit ni à An logie religieuse ne tient aucun compte : le passage d'un systéme
ni à Enki). t~Jndé sur les en pré-déistes au polythéisme proprement dit
(fondé sur les dinJ!,Ít~, la connotation stellaire des dieux (dinJ!Jr),
cmployée pour leur conférer une transcendancc que les en
tún-aient pas 0a transcendance du ciel astral par rapport au ciel
météorologique, le li!, ainsi que par rapport à la terre, kikz) ; la
pcrsonnification du ciel astral (an), qui devient lui-même un
di;zgir (An) ; la projection de l'institution rovale dans la commu-
nauté divine, obtenue cn attribuant à An le rôle de roi-pére-
prédécesseur et à Enlil celui de roi-fils-successeur.
Ce sont des faits, des événements, des produits d'une action
historique qui s'étendit sur plusieurs siécles. C'est de cette action
'lu'ils dépcndcnt, non d'unc quelconque réalité objective du ciel
· r des étoiles qui se serait imposée aux Sumériens. S'il n'y avait
:>as eu l'apparition historique d'Ourouk vers le milicu du
! li' millénaire :cn-. J.-C:., les en ne seraient pas devcnus dcs dit~r,ir
1 le polythéisme nc serait pas né. Pour s'aHirmer, Ourouk dut
c nir compre d'une situation définic par la primauté d'Eridou,

: cité d'Enki, et de 1\,;ippour, la cité d'Enlil; au niveau idéolo-


''Jlle, elle lc fit en surmontant la dimcnsion kiki et li! définie
!J.tr lcs en qui s'y rapportaicnt, ct cn imposant la dimension an.
Seul e une confiance cxcessi,-e dans 1' !JOJJto rel<gio.rw peut per-
Lu perspecrit·e lziswrico-re/igieusc La sout·eraineté cé/cste 24)

mcrtrc a un a::;~\ rioioguc d'ab ::; rrairc . \n de l'hisroire cr de le :crL· : ::;on sujer. c'cst k ciel ct non Ll \k~opotamic. \:ou 5 nou ~
rraircr cummc un objcr indi:pcndanr de ia cu lrurc sum(·ncnnl'. . 'l 'rimon ~ a\·ec la rcrmin()logJc choi ... ic par L liadc dan s son
C'c·::;r ~ tin ~ i <..Ju'il pcur nou " arrin·r de lirc: « l.a YoÚrc du cíd , '':;i/c rl'bi.iluin · dn rríi~iom. 11 csr in srructif de \·oir commcnr
S<lliS Lt<..luelk se déroulc la \·i c de l'h otTllllL' ~ou-. toutes lcs lati- iwk ~arisfair l'inri·rct phé·nomc·no loglc.Jue.
tude-. cr dans n 'impc 1rtc <..juclk cnndirion, nc pmt\·an pas nc pas
imprc ~~ ionncr lcs habiranrs de la Bassc- \fé·soporamic. II n'esr 2. Lcs 1"11 nc som mcme pas nommés par Eliad e. On
pas L·ronn anr que, là aussi, comme chcz de nombreu" autr<.:::; >:11prcnd pourc.]UOJ : aucun chcrchcur n ·a jamais proposé
peupks, !e cicl air é·n.'· di\·ini sé ct considéré cummc la di,·inité ·.mrihucr au rcrmc m une <-JUClcon<..JUC ,·alcur de luminosiré,
principalc >> (G. Castellino). :-\ous dc,·om ccpendant clonner acre .:ml is C.ju 'il en c"iste au moins un (lc SL:mirisant 1 ritz llom mel)
:1 norrc assHiologuc d'unc ce ru inc pnplc"iré dan ~ laqucllc le '!l l i :1 donnt· á r/i;\gir lc scns d e " lumincLE", "brillam". Cettc

plonge l' hi~toirc de .\n : en, cffcr, malgré l'"imprcssion ., <-JU<: le ··iu m inosi r(·" érait bien commo dc pc)ur Eliadc. puisc1u 'dlc lui
ciel dcvrair an>ir c"crcée sur lcs Suméricns , ccu"-ci onr été :yrmcttait
'
cl 'éra blir un sysr(·me
. de rebrions aliam du dinuir
....., au
plutôt réticents à !c "di,-iniscr" ct à en fai rc lcur "di,·iniré prin- , :l·l, :i sanJ ir depuis l'iclée mésopotamicnne de Ji,·inité jusqu 'à
cipalc". « En réalité - é·crit Casrcllino -, il csr attcsté dans les di\·inité c"tra-mésopotamicnne (phénoménalc) du ciel. C'est
tc"tes archa·l-<..jucs ele Gcmdcr ..'\ asr m ais paraít connaí'trc ensuitc r
;·" ·LirLJUOÍ il écrit : « Lc tcrme sumérien pour di,·inité din oir a\·ait
, ' (._
.., '

une éclipsc [... ] et il faut attcndre Jc rermc de la périod c pré- ]" >ur signification primitive une épi ph anic célestc: "clair, bril-
sargonidc pour lc nJir apparaitre dam les inscriptions de Lugal - i.,•H"' [... ]. L'idéogrammc qui c"primait le mot ''diYinité" (pro-
zaggcsi <..JUÍ le dit "p(·rc d'Enlil", '·roi des pays" et qui se professe ''' •ncé dilz!!,il) érait le même que celui qui e"primair le mor
i.r!Ji/> (prêtrc) d e .-\n. l• , L_ ,: i ~n ;mt ''ciel" (prononcé dan s cc J ernier cas a11a, anu). _-\ l'ori-
Pour notrc p arr , nous Youdrions ajoutcr quei<..Jnes pré·cisions, !-': nc. ce signc graphi<..]ue étair un hi éroglyphe rcprt·senranr une
afin <..Jue l'on nc perde pa~ de , -ue la rclarion entre _·\n et Ourouk, c'' •i! c ,, (p. 66- [certl:' cirarion c t les sui,·ames sont tirées de l'éd.
à la(]Uclle nous donnons une grand e impunance. mais qui pour tr;! !1Ç:tisc, d é jà citée, du T!iÚii - .:\.d.T.[ ).
ccrrains, au contraíre, para!t négligca bl c. Les H:sriges de c;emdet \knons mainrcnant ensemble ccs notions (ju'Eliadc a choi-
..'\asr, <..]U e l'on peur dater de la fin du ]\'' millénairc ct du début 'ic ' . k s jugcam parriculieremcnt significatiYes, er chcrchons-en

du nr, arrestem l'cú;;tencc d\mc cu lrure que lcs archéologues i" ' c :~é· mc.:nr lcs significarions. Si rlil{!!,in·cur dirc "brillanr" et peur
appellenr Ourouk IY (cellc de la quarri emc périodc cl'Ourouk) . L' ' '· l\ primé par une éroile, nous en CCJI1clurons que la brill ance
Lugalzagp;esi cst lc premier ;,~~a/- roi historiquemenr attesté et d: '' i t cm parle c.:sr ccllc cks étoiles. Si le signe de l'étoile est utilis é
son ruyaume n\:st autn.: <..]u'()urouk duram !e prcmicr quart du P• •1 r tJrmJnlc r le ciel-m1, nnus cn conclurons que rlll n'e sr pas le
II I' millénairc. Si même l'ass uiologu l' se pcrmer cenaincs dis- ~- ~\ d!l trn c 1nai s le cicl nocrurne, h: cic l o U apparajs~cnt les
rracrions (ou plu s prt.'·cisémenr : cc rraines :tb5tracrion s de l'his- l !• < v~ . k ciel C.:·roilé. Si lc mêmc sign c srtl b irc pcm êrre lu aussi
toirc). figurons-nous cc qui at-ri\·l· a\·c c le phénoménolu)-'1JC 1 h :,~~ J,J~~ir <.. jlll' iii!, nous cn cuncluron s qu'i l y a cu assim ilation
La phénoménologic rcligieu se ignore rr:lncjuillcmcnr l'effort L. r(·:t lir(· diYinc et réal1té ql:'Jlairc, clu mo1ns cn cc scns que
crt.'·ateur dc s Suméricm : elk ignore l'enrr.::e d'Ourouk dans l'his - '· -l't ral (l-r nocrurnc) puuYair être enrcndu comme dcmeure
h t~ 1i ~ pcrsonnifié·, com me gênérarcur (pé·r( dcs dicu". De
1
toirc (au" ckpcn~ d'Lridou er de \: ippour) ; cllc ignore lc rem- '·

placemcnr dcs m par lcs di!!:z_i1: l . nc <.cuk chose l'intlTCS SC : r , .. \ :1. <Jn 1' ~1 H!, crair functiunncll ernenr .. p(:rc". cr chaqu e dieu,
illusm.:r lcs adaprarions mésoporam it·nr1cs :'tia ''hiérophanie'· du '"' ':t ~,· h chosc cst arrcsrée, aYait une demcure terrestre (lc
cicl , ;\ sa\·uir lcur répon~c ,1 la capacirL: du cicl de manifesrer le ft i'k , d 'ul't ii tir,tit une c \Js rcnc c diurnc ct an thropomorph e
246 La perspectÍ\'e historico-religieuse La souveraineté céleste 247

(au point que son imagc dn,ait êtrc nourric par des rcpas quo- ure, déformant même le matériau disponiblc. IJiade n'a pas
tidicns), ct une maison célcstc, oú il existait la nuit sous la forme .lir autre chose.
d'une éto!lc. Qu 'clles soient justes ou erronécs, nos conclusions ll écrit: << Le même signe ali sert ]... ] à exprimer lc ''cid plu-
insistcnt sur le signe stcllaire au moins autant que lc faisaient 1cux" et, par extension, la pluie » (i/Jid.). Que la pluie tombe du
les Sumériens. Eliade en rc\·anche mct de côté les étoiles - non 1cl, \·oilà qui ne fait pas de doure, mais que ali signifie aussi
\1\uie est une pure supposition d'Fliade. Il n'cst d'ailleurs pas
seulcment dans cc contexte pré·cis, mais dans tout son Traité,
lifficile de comprendre pourquoi Fliade a éprouYé lc besoin de
qui, étrangcment, consacre un chapitrc aux hiérophanies
, vrte supposition. Dans sa constmction, le cicl doit être consi-
célestes, un autrc aux hiérophanics solaires et un autre encore
.Jéré comme une unité "hiérophanique" indissolublc, même si
aux hiérophanies lunaires, mais aucun aux hiérophanies stcllaires
,es manifestations sont \-ariées ; son discours n'aurait clone pas
- et conclut : « Sous la prononciation an (a), an (u), l'hiéroglyphe
pu suivre jusqu'au bout la distinction sumérienne entre "ciel
signifie la transcendance spatiale proprement dite : "éln·é, être
<:toilé" (an) et "ciel météorologique" (li!), que les spécialistes de
élevé" » (ibid.). ')Ltmer, eux aussi d'ailleurs, n'ont jamais soulignée avec clarté.
'\Jous sommes d'accord sur la transcendance, mais transcen- l·:n mettant tout dans lc même sac, Eliade poursuit : « L'intui-
dance par rapport à quoi ? Il n'est pas question d'un "haut" qui 'Jon de la divinité comme telle (dúzgir) était ainsi fondée sur les
transcende lc "bas" : les dieux ont aussi une maison (et une hiérophanies céles tes ("élevé", "clair", "brillant", "ciel",
existence) terrestre, outre l'existence céleste ; Inanna - que la ·pluie") » (ibid.). Pour lui, l'événement historique est clone une
documentation nous présente comme le prototype d'une étoile "inmirion", le moment oú les ~lésopotamiens se sont rendu
qui se transforme en déesse - d'astre qu'elle était 0a planéte compre de la sacralité eles manifestations célestes. Aprés ce
Vénus) de\·icnt déesse à condition de descendre du "granel ciel" rnoment impossible à dater, car placé hors du temps en tant que
(an-Jz,a!) jusqu'à la "grande terre" (ki~ga!). Il est en fait question realité psychologique ou rela tive à l'activité de 1' homo ref~giosu.r, il
de transccndance au sens propre de dépassement de certaines , ~l la production datable et accidentelle de l'homme mésopota-
limites : le dil~gir dépasse les limites sectorielles de 1' az, comme mien. Eliade ne refuse pas de la prendre en considération, mais
l'cm dépasse les limites du Iii, comme la réalité nocturne dépasse t'récisément comme un accident renvoyant chaque nécessité au
!'espace diurne destiné à l'activité humaine. );ious parlons d'un :noment méta-historique origine!.
dépassement concepmel, cclui qui a concluir les Sumériens au « "\ssez tôt- écrit-il - ces hiérophanies se sont détachées de
concept de divinité (passé ensuite eles Sumériens au reste du mmition de la divinité comme telle (dú~gil), et se sont concen-
monde). Mais derricre le dépassement conceptucl il y a un récs autour d'une divinité personnifiée : ~\nu, qui exprime le
dépassement historique : Ourouk, avec c\n, transcende l'ordre cicl" par son propre nom et dont l'apparition dans l'histoire
d'Enki et d'Fnlil, ct s'impose sur Eridou et 1\:ippour. Or, à la · :cut être fixée avant le IV' millénaire » (pp. 66-67). En fait, "\n
différencc du phénoménologue, nous subordonnons le dépas- 'cst attesté qu'à la fin du IV' millénaire ou, plutôt, au début du
sement conceptucl au dépassement historique, nous subordon- I!' ; mais étant donné que la concentration en un être personnel
nons l'histoire eles mots (en, di;~giJ~ an, !i!) à l'histoire eles faits. u concept impersonnel de divinité de\-ait s'être produite "assez
Le phénoménologue, au contraíre, conjecture une histoire eles ·>r", Eliade a choisi, parmi les nombreuses datations proposées,
mots indépendante, \'oire carrément abstraite eles faits histori- '· plus haute possiblc. C'est ainsi qu'il poursuit: << D'origine
ques ; aprcs quoi il adapte la documentation hisrorique à sa tmé·rienne, .\nu est de\·enu lc chcf du panthéon babylonien.
\Lus, comme les aurres dieux célcstes, il a cessé ayec le temps
propre conjecture, choisissant çà et b arbitrairement et, si néces-
Lu JWnpccrin' historico-rc!igicusc 249

de I( >Lll'l" un n->k ck r'rcmié·rL· 1111]'( mancc. \nu_ :\ l'q>nljlll' hi'- :-i< >ns h isr( q·ic]ucs LJUI h tr.tduir.ticnt. D,ms k cku--;iL'111l' chapitrL·
torllJlll' :tu m<>lll~. c<,t un d1cu LJLILkJUL pcu ahqr:llt >> (p. (,-). lei ,]c s<m I lil!li, ii cntcnd <.,(>uh,\.'.ncr ce é]u'il appL·IL.: la "hil-ro-
l'hiq( >in Lk \n, ckj.l p<ntlclkmL·nt :trhnrairc· cn cc L] LII conCLT11l' ph:tnic."' du civl. :t s:l\'( 'ir l.t c1pacné· LJLIL k ciL·l :tur.tit :i manifcstn
L1 d:tLtti< >ll de ~a prumé-rc arrcqati< >ll, dn·tuH t< >Ldcmcnr :trbt- k sacré. I A' cid rc·\-l·lL dlrl'ctl'I11Cnt ~a /iill/.i((!/(!cí//((, sa /l!lil l't
(<

tr:\lrL·. 1\>ur ! .liadc. <ll1 :\ cl':thurd un \n "c(>11Crc·r" chc:r le~ s;l .cc~,n;//k ,, - ccrit-il p. -1-(>. Ccb cst pcur-ê·rrc \Lll nu1s ccb nc
Sum0ncm, put~ u11 \n "ab~tLllt" chu k~ lbb\ l()nicns, CJUi o >nccrnc pas 1\·nclu.:·tl' h1stoncluc· lllll, chnchanr eles signitlés,
Ltur:ticnr (·gakmcnt plac(· :1 Lt r.:·rc ck leur p:tnrh0on. Commcm don procé·dn u >l1111ll si ks signJt!ant'. é·uicnr :trhitr.ures, clone
a pu adYcmr cc· p:tssagc de Lt "concré·rudc" :·t l''":thstraction", dé·p< >urYus d\111e ohjcctJ\ tté· phé·noménak qui rcmplacc cn
c\·q u· 'ltd .liadc L--;p\iLJUC ph(·n( >m0n< >i( >,l!:llJLIL'111Cnt: ii cn csr é]UClLjue mcsurL· b \ <donré· Lks suic'ts historlljlles. I .liadc, au
roujours ainsi pour lcs dicuc-; du cicl. Thé·sc phé·nom(·nol<>gicjuc conrrairc, c--;pliquc: «La simpk contcmplation de la Y<>Útc
mtsc· :i part, lc fan c~ r Ljlll' la sc·LJUL11Cl' csr u >mplé·rcmnH diffé- ,-L·ksrL· pr<>HK]LIC d:111s L e<nbCJl'11Cc prtmltl\·c une c--;pcnence
rcnrc: d'ahord (inscriprions ck c;cmdct ".;asr, culrurc rc]i\.'_Jl'USl' >> (//1/r/. ;.
c!'< )urouk !\.), nous tn>uYons un _\n (·Y:\11c5CL'nt, de pn1 1.'c·:~plicltlon d'l :l~:1dc reposc cl:tltTmnH sur l'h:pothésc
cl'import:lncc; cnsuite (culturc d'( )urouk III), .\n dc\·icnr une :mhisroriLjliC ele J'/;o;;;o reli:;io.cw qui, u1 rant LJUC rei, ne pcut pas
'-l' p:1~ser d'c:-;pértmenrcr "rcligicuscn1l·nt'' k cid Fliade admct
figure de premicr phn; ent!n (:1n·c Lt projcction de l'in:;rirurion
rO\alc d:ms k monde di\·in', \n, s:1ns pndrc la pré·émincncc, LJUC multiplcs sont ks c:-;pé-ricnccs du cicl. mais ks réunir sons
cle.\·icnr '"inacrucl'' en foncrion de son :1ss< >ciatt<H1 aYcC !'"actuei" lc ~1gnc ck la n·ligion. II é-crit: " Lc modc d'êttT célc~rc esr une

Lnlil. hién >phanic inéruisablc » (p. 4~:.


I .n réaliré, pour ch:KJUC c:\pc-riencc d1ffé·rentc lc '·cicl" csr une
3. Fliack park incidemmcnt ck \n dans sun long chapitre ch<>sc diff(·renrc. cu le "ciL·l" rÚ':-;isrc lJUC de la façon dom on
sur « Lc cicl: dicuc-; our:mtcns, ritc~ c·r s\mboks c(·kstes ». II le k fan e:-;isrcr. Par ncmpk, en latin r!le!tt;;; est aussi "climat";
f:11t dans l'un dcs 2"i p:nagraphcs UJ11S:lcrés :i Ll nuriérc. Son m:ti~ cc· L]Ui était nai pour ks Larins nc l'l·r:m pas pour lcs Grecs,

discours s 'ordonnL· sc::lon les cmons de \'é\ ol urionnic;mc· clas- ']UI nous ont transmis lc m<>t '·c]imar" (!dil/lrl): pour CLI'-:, IJ!IhlllúJ
sic]UL': <>11 p<trt de-; pcuplcs primirifs (_\ustr:1licm, h:thicmr~ dcs n·:1 jamais signitlé ··c]imar", ct kll!!ia n':t\air :lucunL· rclation
í'ks \ndam:m, \fricains, L·tc.l ct \'on arri\'e <Í nuus ci\~i]isés, en .tll'C lc cid, ma1s était lié ú la tcrrc í.:tu scns de région terrestre,
p:ls~:l!H par des p~..·upks nw1m primitifs (Ind<mésicns, \fébné- l.,mctdc). :\ous :tH>IlS Yu k c1s cks Suméricns: n<>US dr~ons
siens, aurrcs \fric1ins, nc.) ct par cut'-: de notre \nric1uité· (dont, ·cicl" cr eu--; disaicnr rlll cr /1/. chstinguant lc cicl étoik du ciel
pré'Cisé·ment, ks \ ksop< >Umiem . L"uhjL'Ctif final ~.:sr é·nuncé cn ''tdl'lln>lo.~iLjlll'. l .lude. :trhirraircmcnt, ou, SI nou' \·ottlons,
1 '>t1lltrionné· par n<>tn· culrure, englobe dans l'uniL]Lll' hicro-
<>U\'crturL· du chapirre: « 1.a pri(:re Lt plucc populairc du monde
:;':tdressc· :1 '"'\.otre l\_Tl' Ljlll L'st au--; C:Jeuc-;" » (p. -1-(,i. T(>Ut k i':1:ti11L cé·ksrc k cielL·spacc· ct k ctclm(·r(·(>r<>lo:.c:iL]LIC, JLISLJU,;i cc·
1 : 1iii 1Jrl· Lk la ''hi(·mphanic in(·puJsabk" la pmsihiliré· de ckcrirc
monck s \ rnrou\T : 11< JLIS :t\·ec norrc f>il!!'r liln·fer et k~ a urres
aussi, pri1~1irifs c< H11pri'. parce Ljlll' CL'ttL prié-rc n"esr pas c--;clu- '1L "rhé·ophaniL., C<>mp<>sirc: 11<>11 plus m:mifesranon de •<tcra-
Sl\ c, J1Lll~ est '"]a pius p< >puLtirc du monde". 1'c. llU!s 111:1inren:ltlt manifcstation de p<>UYoirs dJ\·ins (t(Jl1-
' 'TL, r·( >udre, plu1c. L· te. . 1x CJc·l dn 1c·nr d1cu.
<Juand <n1 \·L·ur d< mnL·r un '>nlrc L]uelu >11l]LIL ,·t la u >mpar:úson
'<lll\-,1_gL·, on fim r toujm.lr' par f:urc de 1\·\ olurionnismc. \!ais sl "<Juand cure hi(n ,phanie s"esr-clk pns( >!l!1Jtié'l', L]uand lcs
. 1 lí1ltc·s du cicl se:: S(>llt·clks ré\-L·llL·s cr <Jilt-~..·lks pns la piace
j .Jiade J'a fait, i\ llL' \'a J':lS f:tlt L'"J'fl'S. S( >11 hut c·tait de souJigncf
unL ré:1liré· n li\.'.iL·usc· du ucl tLtnccculdam ks cliffetTntcs l·--;prcs- ', l.t '-:lcr;tliré cé·lcstL· u Jl1111le tL·Ilc, cela est difficilc :i pré-c1scr.
250 La perspective historico-religieuse La souveraineté céleste 251

Cc c1ui cst ccrtain, c'cst que les divinités célestcs ont été Lks le tion de Lang a été favorisée par la négation d'unc négation. Sa
début des divinités suprcmcs >> (i/Jid.). Tellc cst la prcmiére polémique, \-ag:uemem théologique, érait fondamentalcment
approchc éliadienne de la souveraineté céleste. C'est une dirigée contre ceux qui niaient toute notion religieuse aux peu-
approche prudente car, méme si l'on parle de "di\-inités ples primitifs et !l!rJJ!f l'idée d'un Ütre supremc que la philoso-
suprcmcs", on ne saurait dire sur quels dieux ils exercerem la phie laique jugeait inéYitable ou, du moins, équitablement
suprématie (ct encore moins la souveraincté), étant donné que répartie parmi tous les peuplcs du monde, quasiment comme
le ·'début" auquel il est fait allusion ne pounit être polythéiste une réalité narurelle. Elle était dirigée, par exemple, contre un
que de façon potentielle, non encore actuelle. J. F. :..Iann qui, Lluelqucs années plus tôt, a\-ait écrit dans ses
Tous les doures sont en fait clissipés en misam nettcment sur "'0;otes on the Aborigines of Australia" (parues dans les Procee-
les f:tres suprêmes ~la voici, la suprématie !) que fournit à Eliade di~P,J oft!Je Ger{grapbical Societ;' de 1885): «Je n'ai jamais réussi à
l'cthnologie du pére Schmidt et des schmidtiens Schebesta, découvrir chez ces rribus l'existence d'une quelconque forme de
Gusinde, etc. En somme, dans ce cas précis Eliade fonde ses religion, à savoir de croyance en l'existence d'un f~tre suprême. »
assertions phénoménologiques sur un matériau ethnologique qui II n'était pas parvenu à la trouver, mais bien sur il la cherchait.
lui arrive interprété en fonction du "monothéisme primordial". Je dirais que la culture européenne de certe époque, iméressée
J'ai déjà parlé de \X'. Schmidt ct de son [JrmonotheúmuJ; je vou- par les découvertes anthropologiques, posait avec insistancc la
drais maintenant ajouter quelques autres petites choses pour question : «Mais ces sauvages ont-ils au moins l'idée d'un Être
soulit,mer le manque d'objcctivité qui prive de toute valeur la suprême ? » Les réponses négatives, comme celle de Mann,
documentation ethnologique de l'Être suprême. décevaiem les <lttentes, tam dcs bons chrétiens que des Libres
penseurs. La réponse positive de Lang, elle, suscita un emhou-
4. ~\u paragraphe 4 du premier chapitre, nous avons fait allu- siasme te! que, quand on considere aujourd'hui les choses de
sion à Anclrew Lang. II fut le premier, à la tln du XIX' siécle, a certe époque, on est amené à penser que la culture européenne
formuler la thése d'un Être suprême comme tlgure agissame des mulait que les Aborígenes australicns et d'autres peuples sem-
religions de pcuples primitifs (précisémem australiens, étant blables eussem possédé la notion d'un Être suprême.
donné qu'à !'origine il s'agit d'une interprétation de matériaux La these de Lang était "plus verbale que substantielle"
ethnologiques provenam de l' Australie). Lang était un lettré (un (R. Pettazzoni). Ce fut le pere Schmidt, à savoir un ethnologue
poete aussi) et un essayistc, non un amhropologue au sens strict, et non un lertré, qui se chargea de lui conférer de la substance.
même si ses étudcs furem conclitionnées par l'amhropologie \ vec Schmidt et ses disciples, l'Être suprême devim une réalité
britannique naissamc (Tylor, Frazer), à laquelle il opposa sa cthnologique dom il sembla désormais impossiblc ele se passer.
propre "philosophie" en matiere de religion. Quand il signalait Tous, schmidtiens et autres, cherchérem et trouvérent partout
la possibilité de découvrir un Supreme Beúzg dans certaines figures dcs I~tres suprêmes ; nem pas seulement les ethnologues, mais
mvthiques australiennes, Lang faisait de la littérature plutôt que aussi les linguistes. ~fême ceux qui niaient la possibilité de \-oir
de la science. II le reconnut d'ailleurs dans la préface à la 2' édi- dans la notion de l'Être suprême un indice du "monothéisme
tion de son line T!Je Maki~g of RelzP,ion (Londres, 1900), ou il pnmordial" théorisé par le pére Schmidt, ne renoncérent pas
attribue à sem propre tcmpérament littéraire ct polémique ccr- pour aurant à l'b:rre suprême.
taincs façons de solliciter lcs données en VLJe de la configuration En 193H parut un line de l'anthropologue australien
d'un Être suprême excessi\-emem conforme au modéle biblique. \. P. Elkin (trad. it. : C!i aborigmi aJtstraliani, Turin, 1956), qui
Ce qui est étrange, mais non inexplicable, c'est que !'orienta- clét]nissait comme des "héros culturels" lcs figures mvthiques

e
252 La perspcctÍ\'f' historico-religieuse La sou\·eminet(; cê/este

C]Ue Lang a\·air intcrpré:técs commc de~ Lrrc~ ~uprêmcs. Or, !L' I f, 1urnit la caractéri~;;nion eles chcux ljUÍ pcrsonni fiem ses
d\m point de \'UC clas~ificatollT, ii n \ a pa~ de po~sibilitl' de , 11 ,mifcstations, ou l]Ui est lui-mênw pcrsonnifi(· commc clicu-

compromi~ entre (·:rrcs suprêmes cr I kros culturcb, car lcs prc- ' 1el ; ,·) k dicu-cicl dc\·ient souYCLll11 unl\Trscl: '' [... ] tout cn

micrs sonr cntcndus- lail]Uemcnt. c'csr-:1-dirc ;\la nuni(·re cl'un , knYant eles prérog:Hin's cé,lcstes. ii [cc nom-cl ékmcnt lju'cst
Fliadc cr nun :i celle d'un pcrc Schmidt - comme dcs "JxTson- s< JU\TLlÍnet(·j cunsrituc cn lui-mêmc une nomTllc \·alorisation
nificarium" cl\mc r(·aliré naturellc (surtuut !e cic]). alor~ l]UC les IL \ip:icusc de la "puissancc'' ct rene! <1 moditlcr sensiblcmenr !e

~cconds sonr cnrendus commc eles "pcrsonnages" (mnhicjucs


1wot11 de la di\·inité "· é·crit Lliadc (p. (J?.).
ou hisruric1ues, ancêrrcs ou non, pcu importe) ; pour ne pas Sacraliré, cJi,·initL'. soun·raineté: ce sont ià eles mors abstraits,
parlcr cfunc én::muclk inrcrprétation fickistc qui fcrait dcs pre- des conccpts. \[ais les concepts égalcmcnt ont une hisroire ;
miers autanr de rcpréscnrations de Dicu cr eles ~cconds de sim- \',\bstractiun conccptucllc n'es~ pas, ou ne deYrair pas êtrc à son
ples êtrcs humains, bicn CJUC clorés ele qualités cxccptionnelles. rour abstraction de l'llistoirc . . \ moins que certains conccpts nc
,\vec Llkin, !c modele originei de !'Ütre suprêmc était donc soient comidérés commc des catégorics o priori (ou ''concepts
réduit à néant, puisque cc modele ;n·ait été construir à partir purs"), commc nous dirions en nous appropriant la tcrmino-
précisément des matéri,tux ethnologiques \·enus d'Australic. iogic de kant. Ccrtains l'ont fait : !c théologien luthéricn Rudolf
Tourefois, lcs trrcs suprêmcs ;1\·aicnt été si bien objecti\'és (à ( )tro a précisémem aHirmé que le sacré « comtitue une caté-
partir eles marériaux de route culture plus ou moins connuc) que gorie purcmcnt o priori» (!! Saem, tr. italienne, \[ilan, 1966,
la ré'-interprétairon eles conceptions australicnncs n 'ayait plus p. 113). \fcttom de côté· la théologic ct re\-enons à Eliade- qui
d'importance. \~oilà cc qui explique Cjld]iadc nc !ui en attribuc d'ailleurs parle du sacré sam trop <écancr de R. Otto - pour
aucune, bicn lju'il connaissc l'ounagc d'Elkin cr bien qu'il le établir de quelle façon et dans quellc mesure la "séquence hié-
cite dans son Fraité. rolcwinue"
~ J
s 'insére dans 1'histoirc.
« Lorsquc nous passcms eles religiom dcs peuplcs "primitifs"
S. Eliadc nous fournit une ''histoire rcligicuse" clu cicl cn aux rcligions dites polythéisres, la principale difféTence que nous
trois phases. Jc dis "hisroirc religicuse" car jc nc saurais dét!nir rcncontrons vient de leur propre "histoire" >>, affirme Eliade
aurrcmem ccttc sé·quence : cst-clle logique? psychologique? (ii;id.). Cc qui rn·ienr à dirc: la furme archétypique du dieu-cicl
Ellc n'csr assurémcnr pas historicJUC au scns strict, mêmc si elle cq cellc que nous rctrounms parmi lc5 pcuplcs primitifs, randis
t!nit par être sa\·ammcnr inséréc dans l'histoire. Puisquc l'cxpres~ Cjut' dans les polnhéismes des culmrcs supérieures l"'histoire"
sion "hisroire religicusc" rapportéc au ciel nc sonne pas bien ou a transformé l'arcbétype. C'est une perspective sensée que l'on
pcur engendrer dcs é,quiYoqucs, appelons-Ll ''s(·clucncc hiérolo- acccpte facilemcnr ; trop facilcmenr même, cu on nc se rend
giquc'' : !e fond de l'affaire ne changc pas et, cn outrc, puissance pas compre ele tout CC qu'il faut acn::ptcr cn ]'adoptam: J'arbi-
eles mots. on !ui fait crédit de la scicmit!cir(· ljUC scmble assurer rrairc conccption én>lutiunnisrc dcs "primitifs", l'aniticiellc
lc tcrmc ''hiérologic" (science du sacré) propus(· au :\!:\ siéclc h< Jmogéné'ité conférée par l'erhnologie religicusc aux matériaux
par Goblcr d'. \h·iella. documcmaircs. ct même la t!déistc théoric du "monothéisme
La sé·cluence esr la sun·anrc: c1) cicl-hié·rophanic; dans certe pnmordial" quT.liade cherchc à cachcr a\TC son '\uchérypc
phasc. !c c1el s'impusc par sa capaciré de manifcsrcr !c sacré; il célestc''.
s 'agir d'unc sacra Iir(, impcrsc >llncllc, une sacraliré qui ne suppose lmp/i,itcmm!. Eliack reconnaír l'effort ljUC l'ethnologie. reli-
pas la pcrsonnit!carion du cicl mais ljLÚ se limite à sa définirion giL·usc a falt pour déetJU\'fir r·'archén·pc CC'Ieste"' à parnr de
commc "objct sacré"; /J) cid-rhé·ophanie; c'cst la phasc oú !c 1.anc>;, !c ''découncur" de rLrrc suprêmc, cr !c justit!e C.'J!Iiáll-
254 La perspective historico-religieuse La souveraineté céleste 255

lllf!ll en disant: « tvidemment, l'"histoire" a modifié aussi les (,i;!ler Crierbenlandr, Bonn, 1929), qui décrit les dieux grecs
théophanies primiti\TS ; aucun des dieux célestes des popula- cornme des "formes parfaites". \Iais pour Eliade « les ''formes
tions primiti\TS n'est ''pur", ne représente une forme aurorale. di,·ines" [... ] trahissent dans leur structurc d'innombrables
Leurs "formes" se som modifiées, soit sous les intluences exté- composantes » (i/Jid.). Il ajoute : « Par bonheur, la \'ie religieuse,
rieures, soit puremem et simplement parce yu'ils om vécu dans de même que les créations auxquelles clle a donné naissance,
une tradition humaine. Mais dans lcs religions dites polythéistes sont dominées par ce que nous pourrions appeler "la tendance
l'histoire a agi avec une intensité tout autre. Les conceptions \Trs l'archétvpe". Si multiples et si diverses que soient les
rcligieuses, de même yue la ,-ie spirituelle et memale tout entiére composantes qui entrem dans une création religieuse (c'est-
de ces peuples créateurs d'histoire, ont subi des influences, des ;1-dire dans une forme di,·ine, rite, mythe, culte), leur expression
symbioses, des conversions et des éclipses » (ibid.). tend à revenir cominuellement à l'archétype » (ibid.). Cette
Encore une fois, le discours est apparemment sensé mais espéce de loi phénoménologique permet à Eliade d'ouvrir éga-
aussi extrêmemem vague, et si l'on cherche à en préciser les lemem à l"'archétype" la divinité grecque, malgré sa pcrfection
termes on risque d'éliminer, de concert avec le côté \"ague, lc yui devrait en faire une forme fermée et incomparable ; si bien
côté sensé. Fondamentalement : pourquoi ces peuples "créa- qu'il ne vaut pas la peine, pour lui, de remettre en cause l'assi-
teurs d'hisroire" ne devraient-ils pas avoir créé aussi des concep- milation de certains êtres primitifs pré-déistes aux divinités poly-
tions religieuses nouvelles, mais se seraiem-ils contemés de théistes, dés lors que cette assimilation est faite au niveau
transformer de ,-ieilles conceptions ? ll ne serait pas sensé mais archétypique.
simplement facultatif de répondre : parce que les conceptions
religieuses remontem à des archétypes méta-historiques. Le côté 6. Selon Eliade, les facteurs de transformation de l"'arché-
sensé, en ce cas, suggérerait de souligner la nature arbitraire de type céleste" sont au nombre de deux : l'histoire et la souverai-
la réponse, son manque absolu d'objectivité; de souligner aussi neté. L'une aurait agi avec une imensité particuliere sur les
qu'avec des réponses de ce genre on fuit les problémes d'ordre ''peuples créateurs d'histoire", l'autre aurait modifié "sensible-
historique que pose la conception de la divinité (commem? ou? mem le profil de la divinité". Eliade évite à ce sujet des juge-
quand ?). Ces problémes-là n'iméressent pas ceux qui ne distin- ments trop radicaux. Il semble faire des effets de l'histoire une
guent pas entre divinités polythéistes et êtres surhumains ("pré- yuestion d'imensité : ils seraient faibles dans les cultures primi-
déistes" pour dire qu'ils sont étrangers tam à la conception tives et forts dans les cultures supérieures. Toutefois, il voit dans
polythéiste de la divinité qu'à son élaboration monothéiste). ccs derniéres le fruir eles "peuples créateurs d'histoire", comme
Eliade, de fait, ne distingue pas ; au poim que dans son oppo- si précisémem l'histoire commençait avec eux- ce qui, du reste,
sitifm des "religions des peuples primitifs" aux "religions dites cst fondamemalemem vrai. Au sujet de la modification du
polythéistes", ii attribue la notion de dieux ("dieux célestes") ··profil de la divinité" quand som conférés à celle-ci les attributs
aux premiéres également au lieu d'en faire l'exclusi\'ité des de la souveraineté, nous dirons qu'elle n'est pas "sensible" mais
secondes. radicale. Si d'aprés Eliade elle doit être seulement "sensible",
l\:arurellement. Eliade relé\-c la différence existam entre son cela ,-iem du fait qu'il regarde la sOU\'eraineté non pas tant
''dieu-ciel" primitif et la di,·inité polnhéiste propremem dite, cornme une institution culturelle que comme une idée déri,·ée
qui pour !ui comme pour nous tous est familiérc dans le modele des "prérogarives célestes", à savoir des qualités propres à
élaboré par la poésie et l'art grecs. Pour une définition de ce l'archétvpe céleste.
modele esthétiCJUC, ii s'en tiem à la formule de \\'alter Otto (Die lc1. une question se présente : que] licn v a-t-il entre histoire
256 Lo perspecfil'(' historico-religicusc Lo sou\·eruineré cé!este 257

ct ~oun·raincré ) Cc n \:st pa~ une que~tion oi~cusc : Elia de se 11 .1tion dl.ri!iJ/Jie. Jc dis cr soulignc "désirablc" P<llTl' ljUC l'humme

l'c~t poséT l't moi au~s1. I Jiadc ]'a poséc dan:- un passage de , ,r k sujct, non l'objct de l'hisroirc: lcs transformations som
,\ fip/J/,-!ojJ/Jdi;.i i! /',wdn<~mc (Paris, 1C)(l2, pp. 1\) 3 .i(j. rrc1zc am , ,,Jiucs ct non subics par l'hommc, sauf cc t:pc de transforma-
aprés son Trt~itr:. Pour ma part, jc ]',li poséc cr j'ai oricnté \·crs I< >11 qu'csr lc dépérisscmcnt de tourc chosc (:phémác (\cumpris

la r(·ponsc une bonnc panic de mon linc /Imito. ;/ri/r; 1' / ; .r/r;!'ia 'I H >mm c). Cc d(:périsscmenr csr impu ré, de maniére tigur(:e, au
(Romc, 1cnH). Bien que différemnwnr uricntécs, nos conclu- , mps; d'oC1 l'idéc du tcmps Cjui transforme tout: c'cst une
~ions ont é·té lc~ mê·mcs : il \' a un lien, un licn importam, entre mal2,C (·ycntucllcmcnt rcligicusc, mais cc n'csr assuré·mcnt pas

som·craincté ct histoirc. Lliade dit que <<la rmomlio cffectuée à 1t1 pnncipc historicjue \·alable.

l'occasion clu sacrc d'un roi a eu eles con~é·clucnccs considérables I :liadc parle de suu\-craincré· cr jc parle cl'mstitution ro\·alc;
dam l'hisroirc ultéricurc de l'humanité >> (Jltp/Ji.rtojJ/Jékr c/ l'andro- 1! nc s'agir pas de ckux maniéres différcntcs de dirc la même
/}Jilc, op. át., pp. 19.1-1 1l4), cr cc parce qu'cllc a produit une situa- d1ose, il s'agit ele deu" choses différcntcs, qu'il cst crroné cfidcn-
tion ou « k renou\·cllement uni\-crsel de\·ient solidairc non plm ntier. Pour Fliade, l'institution rovalc est un simple accidem.
eles rnhmc~ cosmiqucs, mais eles personncs ct dcs éYénements j'>UiSCjUC Ja substancc est tout Cntiérc C011tenue dans une idéc :
historiques » (ibid., p. 194). Jc dis pour ma parr Cjue l'institution la som-craincté suggérée par lc cicl qui surplombe tout. Pour
ruya]e a produit la premiére documcntation historique partout moi. la som-craincté esr un artribut accidentel qui nc détermine
oú elle a été adoptc'C et j'en explique lc comment ct lc pourquoi, pas la substancc de l'institution royale à laqucllc ii cst rapporté.
sans limitcr la chose au rire d'intronisarion, mais en considérant l x· terme "som·erain'' pour dire ''roi" est d'usage rclativement
les prérogatin~s royales Cjui attribm:m à un homme historique, 1TCCnt : ii a été im·cnté au ;\Ioycn Age par lcs Français (ancien
k roi. la capaciré· de détcrrniner tcmps et espace historiques français .roJ·crain). L'instirution rovalc, clle, a été inYentée par les
(la "dérermination" dnTnant "clocumentation'' d'éyénemems 1~gvpticns il \' a plm de cinq milk ans. Quand d'ailleurs - à
ordonnés chronologiquement et géographiquement). partir de la '\\'111 dmastie (1\ouYCl Em pire, 1580 a v. J.-C) - ils
Ln réduisant à ce qui importe ici l'aftirmation cl'Eliade ct la ,>doptérem lc terme "pharaon" pour di r e "roi", ils le firent cn
micnne, jc dirai : aYec !'aYéncmcnt de la rm·auré· nous disposons rmplic]uant dans lc titre la '"grandeur" et nem la ''hauteur" : "pha-
eles prcmiércs Yéritabks documcmatiom ele l'obiet historico- ra<>n" signitle "grande maiscm''. Les Sumériens égalemcnt,
religieux, tanclis CJUC lc reste cst soit puremenr conjccturable et C]Uand ils adoptércnt l'institution rc>Yalc impliquérent la ''gran-
clone ar/;ifmirc, soit postéricur, mêmc quand ii est tiré de cultures dcur" (et nem la "hauteur") pour dénommer le roi : ils l'appe-
que l'on dit ar/;iJrairr-l!!cn! "primitiYes" comme si cllcs attcstaient lncnt lll~i!,al, qui vcut dire ''hommc-grand". On pourrait conti-
une anré-riorité préhi~roriquc. D'aillcurs, il csr cerrain Cju'Fliade nucr lc passage en lT\'llC, mais il suftir de lc conclure par un
ct moi parlons de l'histoire (rcligieuse) de façon différcntc: ii clcrnicr cxcmplc : k rc.Y romain est lié au (marquer, '·cos-
entcnd l'écuulement clu tcmps qui transforme tout; j'cnrends miciser"; puis gomTrner), mais non au ''surmonter" ou '"sur-
l'acquisition cl'une perspcctin· capablc de rendre rour transfor- ;•lc>mber".
mablc. D'ou lcs dl'ux maniércs différcntcs de parler de la sou- 11 nc nous importe pas d'admettre ou de nier que l'idéc de
nTaincté. Lliade la consickrc comme un concept pou\·anr êrrc '' >UHTaineté est né·c de la cuntemplation rt'\~(Tencieusc cr crain-
rcckcouYcrt malgré roure possihle transform,uion, parce que ses ri\c de la "hautnn·" du cicl. Ce qu'il faur nicr en rcxanche, c'cst
LJUC l'insriturion rm·alc, comme t'\~enrucllcmL·nt la som-craineté,
différcnrcs c:-;prcssions hisronqucs rcm-crraicnt toujours à
l'archénpe céleste; ic b considérc commc une institutic >n cultu- Lst néc ;1 partir ele la suggcsrion c:-;ncée par lc ciel. On peut

rclle, qui a sunout rcndu possiblc l'ou\-crturc à tuutc transfor- ~'J']'ckr celk-ci comme on ,-oudra: c:-;pcTicncc rcligicusc du ciel,
258 Lu perspecti1·e historico-religieuse Lu souveraineté céleste 259

hiérophanie célcste. Cela nc change ricn : cc n'cst pas un élé- Quand les ;\[é~oporamicns compilérmt leur liste dcs rois, ils
mcm \·alable pour l'histoire de l'institution royalc. chcrchérent ,1 rt:momcr le plus loin possible cn arriérc. La limite
de certe rechcrche rétrospective était nécessairemem constituée
7. La liste des rois mésoporamiens, rédigéc <l l'époquc post- par le premier roi attesté, à s;woir le roi qui, le premicr, <n-ait
sumérienne alors que l'institution rovale s'était déjà répanduc et daté le tem ps. :\bis, é\·idemmenr, ce premier roi historiquc
établic depuis longtemps, commcnce par l'affirmation : « La (/t(~tli-Zagg:csi , d'Ourouk) parut trop proche (2380-2370 ca. av.
royauté (na!ll-li{ga!) cst dcsccnduc du ciel (an). » Dans !e comexte _1.-C.) pour satisfaire les exigences de la compilation, si bien
historilJue ou fut rédigée la liste, ceei signifie que qui est roi l'est l]U 'un allongca la liste cn y incluam, en fonction des précédenrs

par la volomé de ~\n ; mais ceei ne signitie pas que .\n cst rois d'Ourouk, certains personnages myrhiques commc Gilga-
détenteur de la sounraineté parce qu'il est le ciel divinisé, mcsh et Dumuzi, précédés par ~~~ai- B anda (le (Jttmier pcrson-
comme le laisse emendre Eliade lorsqu'il dit que la souveraineté nage mythique appelé ~~~~al). Et avant encore ? "\ cette question
dérive des " prérogati\TS célcsres". Il y a plus : la liste des rois - qui agite dcpuis roujours l'historiographe et le pousse souvem
n'cst pas lc fruir d'une fonuite recherche de choses anciennes ; ;1 tomber dans la conjecmre -, les compilateurs de la liste répon-
elle est au contraíre la conséquence nécessaire, je suis temé de dirent de deux façons : 1) avam le premier !""gal ii y avait un en,
dire lc corollaire, de l'adoprion de l'instirution rovale avec la et ce en, à qui fut donné lc nom de en-Merkar et qui fut qualifié
fonction chronologique qui s'y rapporre, comme je l'ai dit plus commc le fondateur d'Ourouk, était !e pére de !t~gai-Banda ; ceei
haut. De ce point de vue, la descente du ciel du nam-!I{gal prend n)Lllait dire : le nam-l""çal a remplacé le nam-en, la rovauté a rem-
une autre signification par rapport à la légitimation du roi en placé la seigneurie du tcmple ; 2) le nam-lt~gal est dcscendu de
fonction : elle de\·iem l'événemem mythique d'ou naít !e temps clll, le ciel ou dieu-ciel An. Les deux façons, comme nous allons

hisrorique, celui qui s'accumule et que l'on mesure. le voir, om une relation logique, vérifiable si no us prenons
Le temps hisrorique n 'cst tcl qu'au travers de la numération ( )urouk comme commun dénominateur.
des annualités. La premiére façon de dater ]e temps dériva de L' en d'Ourouk érait ]e prêtre-seigneur du temple de ~\n ; la
l'adoption de l'institution royale; à partir de cc moment, on transmission de pouvoirs de l' en au lz~~al peut donc être repré -
commcnça à dater le temps avec des formules équivalam à nos senrée tant en référence au prêtre du temple d'Ourouk, qu'en
formules ''sous le régne de X", "en l'an y du régne de X", rd'érence à son dieu An. Dans le premier cas, le dernier en,
c'est-à-dirc en lc mettam en relation a\·ec lc nom du roi en uh\[erkar, deviem pére du prcmier !~çal, /~gal-Banda; dans le
fonction ct, éYemuellcment, cn précisam l'année de son régne. ~ ccond cas, c 'cst c\n lui -mêmc, le dieu-ciel, qui, en tant que
Cest un systéme qui perdura même aprés l'élimination de la •1tulaire du templc d'Ourouk, accorde la transmission de pou-
monarchie, là ou cclle-ci fut éliminée : l'archontc éponyme à '- oirs ct fonde la rovauté, le nam-ltf!!.al. Nous disons ciel pour
. \thcnes et les consuls à Rome furem utilisés à la place du roi · b igner la réalité "a.strale" (plus q~~ "céleste'') que les Sumé-
pour la datation nominale. La succession des rois fur la matiére ncns appelerem An. Certe réalité po uvait aussi être exprimée au
prcrniere de ce que nous appelons hisroire, pour désigncr une !! l<>\Tn de la figure di\·ine d' Inanna, l'astrc Vénus, LJUi a\·ait d'ail-
représcmanon chronologiquemem ordonnée d'événements l·urs à Ourouk sem culte dans Ie temple même de An. ~\ vec
passés ; la forme hisroriographiquc la plus élémenraire fut pré- lnanna, peut-êtrc surtour a\-cc elle, on pouvait donc dire guc
cisémem la compilation d 'une liste de rois (cf. s11pra, p. 110; ·Ja rm·auté etair desccnduc du cicl"; en effet, le rire d'imroni-
frénée donne une dimcnsion historic.1ue à l'Í·~gli se en compilant .ttion. le plus ancien prén)yait qu'Inanna " Jesccndait" du ciel
une liste dt:s papes). ; H >ur pn:ndre com me époux cclui qui ensuite de\'iendrait roi .
260 La perspective historico-religieuse La sou\'Craineté célestc 261

I ~n nou~ en tcnant ;i la mc~urc du rcmp~ dan~ une pcr~pcctive l'"époux'' d'Inanna, qui rcfuse clone la légitimiré de son régnc
cosmologicjue, nous pourrions aus~i panTnir <l une logiquc fournie par une clécsse. Sel(>n une certainc tradition, il cst le fils
transcendam lc~ donné'Cs d'( )urouk, dom on ne saurait cepen- de I "ugalhanda, lc prcmicr (ct mnhicJUC) il(;;_,d d'( )urouk. O r.
dant faire abqraction si l'un ,-eur rcdécounir le rapport entre c\·:;r certe p<ucnré· er rien d'autrc qui légitimc la royauté ele Gil-
ciel er rm·auté e:-:primé par la formule m(·sopotamiennc clu lla!J!- gamesh. Dans l'épopée ele Gilgamesh, 1"ugalbanda fi!-,>clre
/;{fi.til dc~ccndu de l'a11. Le cicl, ;1 sa\'oir lc mouvement eles corps cummc lc di\-in pérc-ancl'·tre qui prorége lc roi-fib-successcur.
célestes, est pcut-étrc la cau~e, assuré·mem l'instrument fonda- Sommc tuute, la premic:re attestation d'un ''cicl" qui légitimc
menral de mesure du temps en beurcs, jours, mois, anné·es. lc régne, c c n 'cst pas en :\fésopotamic que nous la trounms,
Lorsque l'on commcnça <l mcsurer aussi gráce à la durée d\m mais en Chinc, dans l'"Empire céleste'', oú lc roi gouvcrnatt
régnc et à la succession des rois, on ajouta à la "cosmicisation" ''par mandar de T'ien" (!'ien-mii~:J.,).
cvcliquc une ''co~mici~ation" linéaire du temps : aux '·récur- On a úlit allmion au !'im-!JIÍI~r!, au cmquiéme paragraphe du
rences" déterminées par les corps célestes on ajouta l"'histoire" chapitrc IX, dans le cadre de la réfuration du ''monothéi~me
détcrminée par l'institution to\ ale. ll s 'ensuit que, par respcct primordial". 0;ous réfutions cn l'occurrence la these selem
de la prioriré· de la mesure "célesre" sur la mesure ''rcwale", nous laquelle l'autorité rm·alc dériverait de la conception d'un f.:rre
pounms dire nous aussi avec lcs ;\fésopotamiens - invemeurs supréme céleste, dom la forme primitivc pourrait êtrc retrouvée
du calcndrier lunairc qui, divisam l'annéc en douze mois, "cm- chcz les populations de la région sibé·riennc. Pour nous, la déri-
micisait" et "cosmicise" touiours le temps cyclique - que la vatiun dcvait être rem'crsée : lc modélc origine! de cet Erre
rovauté dcsccnd du ciel ; mais nous lc disons dans lcs limites de supri::mc célcstc cst le chinois T'ien, et T'ien cst une conccption
la mesure du rcmps, sans nous laisscr suggestionner par une (une "im·emion") du prcmicr millénaire ~n-. J.-C., rcndue néccs-
présumée '·krarophanic" du cicl à la maniere d'Eliadc (de toute sairc par le passage du pouvoir de la ch·nastic Shang à la dynastic
façon attribuable au ciel météorologiquc ct nem au ciel astral). Chou. C'était une façon de dire que T'ien et le !'ien-tJ!Íil)!, résol-
Quand on parle de clll, il n'est clone pas Cjuestion d'une "krato- vaicnt lc probléme clu changemem dynastique. I _c premicr roi
phanic" célcstc; mais bien plurôt d'unc "chronophanic": non Chou nc pouvait pas légitimer son régnc dans lc cadrc de l'im-
mamtcsranon de force, mais manifcstation d'un cosmos ritmion royak, commc s 'i] l'avait hérité de son pére : sem pré-
ordonné dans la dimcnsion temporelle. Ccst ceei que lc cicl décesseur n'étair pas son pére ct n't'tait mémc pas un Chou,
(mésopotamien : 1' an) cede partiellement au roi. mais lc dernier dcs Shang. , \ussi bicn lcs "historicns" de la
ch,nastie Chou eurent-ils recours à une autrc légitimation : T'ien,
8. .\pres cc que nous anms dit au parac;raphc précédcnt, lc Ciel, a\'ait ôté aux Shang ct confié aux Chou lc "mandar"
nous constatons CJUe la formule d'omTrturc de la liste mésopo- ':!!!il~f!) de régncr sur la Chinc. :\fais avam l'av(·ncmcm des Chou,
tamicnne eles rois percl de son importancc si nous chcrchons à lcs Shang nc connaissaient cn réaliré aucun Ticn, ni, par consé-
la fairc cmrer dans norre conccpr de kgitimité. ?\ous rcnonçons llllcnt, lc (ien-;;;iJzg; ib obéissaicm à Ti, qui ne pcrsonnifiair pas
clone à cem: imerprétation de la nwauté dcscenduc du cicl, k cicl, mais l'idéc même de la fonction héré·ditaire dam la tigurc
cLturant plus que dans lcs rcrmes de l'insritution roYale lc droit 1déalc du "préd(~ccsscur".
à régner est fuurni par lc fait d'étrc fils-hériticr du roi précéclent \u prochain chapitrc, nous \Trrom en dét<lil comment lcs
ct non par l'imcnTntion d\m dicu, qucl qu'il soir. On se rappclle choses se préscment dans l'"J,"mpirc célcsrc".
aussi ce qui a été dit plus haut au sujcr (chap. XIII, para-
graphe 4) de la ro\ aute de Gilgame~h, qui refusc de dcvenir
XV

L'Empire céleste

1. La premicre dynastie historique chinoise est celle des


Shang, qui remonte à la seconde moitié du li' millénaire av. J.-C.
La tradition parle aussi cfune dvnastie précédente, la dynastie
Hsia, mais c1ui est généralement réputée mythique et non histo-
rique. A \Tai dire, dans ce cas précis la distinction entre mythique
et historique est on ne peut plus arbitraire. Mêmc la dynastie
Shang était réputée mythique, jusqu'à la découverte des vestiges
de la nécropole d'Anyang (1929), ou sont écrits les noms des
rois Shang avec la détermination du rapport pére-fils qui a rendu
possiblc de rcconstituer aussi leur succession. Le fait est que
nos connaissances sur l'histoire la plus ancienne de la Chine
som fondées sur la rcchcrchc entreprise par Confucius (VI'-
\ siécles av. J.-C.), leque! déclarait que soo désir de parler des
Hsia était contrecarré par l'absence d'une documcntation; quant
.tux Shang, il en a\·ait érudié les rites qui anient été conscrvés
rar leurs descendants. i\fais le principal, voire le seu] intérêt de
( :onfucius était tourné \Tts les institutions de la dvnastie Chou,
remontam au début du millénaire et qui existait toujours (bico
'lu '(:tant en crise) à soo époque.
Les changements dvnastiques chinois- surtout le passage des
'lhang aux Chou - deviennent objet historico-religieux car <n-ec
les d\·nastics changent aussi les conceptions religieuses fonda-
lllcntales. La substance de ce LJUe nous appelons impropremcnt
'"di\·inité" ou que nous nommons, cspérant trom·cr dans la phé-
264 La perspecti1·e historico-re/igieuse L 'Empire cé/estc 265

noménolog1e cla~~ificaroirc un rcrmc plus approprié, L,tre l'imprécision d'un cultc dcs anc(·trcs. \u micux, on a aclmis l)Ue
suprê·mc cdcsrc, changc '\c:akmcnr. Puur nc pas compromcrtre « Li oú cxi:;re l'instirution d'un chcf ou d\m roi de posirion
la rcchcrchc par Lt plaritude cl'unc classificari_on, nous disons pré·émincntc, i! pcut arri\Tr que les ancétrcs du chcf fassent
"cnrité méta-hisroriCJuc" au lieu de dieu uu d'l :ue suprémc. Lt l'objet d'un cultc public, à saYoir ele toLHe la communauré >>
alors nom clis< ll1S que lcs Shang fondérent leur rcwauré sur (\. Brl'lich). Ln somme, ontÚl pas compris la lll;lPJ.1ik d'un culrc
l'entitt:· m(·ra-hisroriclue dite n; les Chou sur l'entiré méra-his- de l'"ancétre'' du point de \'UC d)·nasticlue. On n'a pas cumpris
toriCJ1.lt' dite Fim. ~ous sanms c1ue T'icn \Tut dire Cicl ; deman- que, pré'clsémcnt, la reconnaissancc (au scns d\m culte) de
dons-nous cc que n'ut clire T1. l'"anci:'trc'' est ce qui confere à une dynasrie le droit de régncr
Jc dis Ti, mais la plupan eles chercheurs disent Shang-Ti. Qui sclon lc modéle de succcssion de pére en fils. De mémc que !e
dit Ti s'en tienr à la documentation d'époque Shang 0cs Yestigcs pérc mort fait devenir roi son propre fils, ainsi l'ancêtre primor-
d'.\nyang), qui dit Shang-ti s'appuie sur la documentation dial mort attribuc la rovauté à une dvnastie. Cc n'est pas une
el'époque Chou. Shang-ti signifie le Ti eles Shang, ct c'est une rovauté qui dt.1mzd du cicl, c'est une royauté C]Ui ll!Oillt depuis la
dénomination aeloptée par les Chou pour différencier lcur tombe.
rm auré, emenclue comme ''mandar de T'ien", de la royauté eles II est certain que si l'on n'apprécie pas correctement !e rap-
Shang, entendue comme expression d'un Ti, dom l'aurorité ne porr institutionncl entre lignage et condition rovalc - qui ne
dépassait pas lc cache de la dynastic Shang. La spécification dérive pas d'un cultc des ancêtres pré-roval, et encore moins
d'époque Chou releYait !e caractére nobiliaire de Ti, auquel clle d'un nguc culte des mons -, i! devienr bien difficile de relever
opposait l'unin·rsahté de T'ien, !c Cicl, CJLÚ est à tout lc monde la réalit(· dynasticjue de Ti. Cette r&alité imposa aux Chou d'éli-
er non à une seulc famillc. Or, si l'on n'a pas la prétention de miner la fonction dynastiC]ue de Ti, lorsqu'ils ,·cmlurent prcndre
pallicr la maigre réalité documemaire de Ti par l'éliadiennc théo- ''légalement" la place dcs Shang dans !e gomTrnement de la
phanie célcste ou par!'[ ·m;uno!/Jfiy;;;u de Schmidt, on pcut tout Chine. Ils l'éliminérem si bien qu'il nous est elifficile, à ncms
au plus conclure que c'était une espécc de "diYinité cthnique modernes, de la redécounir dam sa plénirude. C'est le contraíre
familiale dcs Shang qu'ils auraiem adorée commc leur propre qui clcYicnr facilc : la nier ou la négliger tout à fait, précisément
ancêtre >> (Paolo Bconio Brocchicri). !'-dais lcs choses ne se sont à la façon cfFliade, qui consacre un chapitrc emier de son Trai!/
pas passécs si simplemem : le succédané a préYalu sur lc produit :Í la ''som·eraineté célcstc", mais qui n'accorde que quclques
original. 11 est iméressant, je crois, de se fairc une idée eles lignes au cultc eles ancétres dans un paragraphe inrirulé "Les
circonstances C]Ul ont empéché de rechcrcher en Ti la fonction :\lons ct les Semences", oú !c mot "somTrainetC' n'apparaír pas
nobiliaire (sauf sous une forme ,·ague ou carr(·ment dubitatiYe) mais oCt clnc1ue chosc ,·ise ú démontrer le lien entre mort et
plutôt C]Ue la fonction divinc. fcnilité.
La nctte di5tinction C]Ue l'on fait dans norrc culturc entre Disons é·galcmcnr que les Chou ont renc1u Ti pour !e moins
l'C'aiités ciYiics (ou politiques, COI1111lC diraicnt CeU"X qui ne se prr )blématiquc quand iis ronr pri\'l· de sa fonction dvnastiquc.
rendem pas compre ele la prégnancc du ciYil) et réalités reli- l.c fair est qu'ils nous ont remis ele Ti une inrerprétation pro
gicuses, a cmpéché d'étudicr l'imtiturion rmale dam une pers- ,/IJ;;;r,: un Ti qu'ils ne consickraienr pas comme lmr et qu'ils
pcctiYc hisrurico-rL·Iigieusc, bien Cju'cllc se réalise au tra,·ers du ctppckrcnr donc le ''Ti eles Shang", à Sa\·oir Shang-ti. DeYcnu
rapport constam et nmalisé du roi-pére (mort) aYcc !e roi-tlls Shang-ti, il cunsen~ait ccpcndanr !e somTnir de la ch~nastie
(\·iYant). Cc rapporr, en rant qu'c:-:primé sous la forme d'un Shang ; pour éliminer aussi cc souYcnir, on donna à Shang une
cultc, <l éré sousrrair à la spécitlciré insrirurionnellc ct inclus dans \ ak-ur adjccti,·;dc, cn pnYanr lc rerme de sa capaciré de

t
266 Lu perspective lzistorico-religieuse L· Em pi re c é Ieste 267

dénommer une dynasrie qui, d'ailleurs, était désormais couram- la terre était celui par leque! ils vénéraicnt le Suprême Empe-
menr appclée )'in, du nom de sa derniére capitale. Ces opéra- reur » (II, 133). Le sujet sous-entcndu désig;ne lcs fréres \'(u et
tions '·politiques" connurent une mise en forme "philoso- Chou Kung, dom il est dit qu'ils furem les premiers rois de la
phique" (ou éthique, religieuse, etc.) dans les écrits confucia- d\·nastie Chou. L'cxpression "sacritlces du cicl ct de la tcrre"
nistes destinés à resraurer les fastes de la dvnastie Chou. Or c'est traduit les idéogrammes dJiao et .rhe, qui dés(l,ment deux rires
à partir de la traduction-interprétation de ces écrits par les soins sacritlciels institués ou institutionnalisés à l'époque Chou, vague-
eles missionnaires jésuites que la culture europécnnc s'est fait roem liés, lc premier au ciel, le second à la terre, dans une
une idéc de Shang-ti. Certe idée \·eut que Shang-ti soit une perspective que nous dirons agraire. :Nous le disons en nous
personnification du Ciel et que sem nom signifie ''Dieu (ou) appuyam sur ccrtaines aftlrmations du Lil're des rite.r (chap. 11 ),
Seigneur (ti) en haut", comme l'affirme Sódcrblom dans son oú il est dit que la terre procure les richesses et que lc ciel regle
Kompendium der Re!zgion.\ge.rdJidJte, p. 513 de la S' édition parue à lcs travaux des champs : « Pour cette raison nous honorons le
BerEn en 1920, à une époque oú l'on n'avait pas encore décou- Ciel, nous aimons la Terre et nous enscignons au peuple
vcrt les vestiges d'Anyang. commem les remercier. »
D'autre part, même cette découverte ct celle du nom Ti (non C' est un texte qui semble rct1éter des scrupules religieux face
Shang-ti !) écrit sur les vestiges, n'ont pas fait changer d'opinion aux innovations dcs Chou. De fait, il signifie : le culte du Ciel
la génération des chercheurs influencés par Sódcrblom et quel- et de la Terre imposé par les Chou n'est autre que celui que les
ques autres. On a généralement continué à entendrc Shang dans Shang vouaient à leur Ti (dit, par conséqucnt, Shang-ti). Comme
!e sens de "haut", "suprên1e", "éminent", etc., et non comme si "Ciel et Terre" pouvaient remplacer lc Ti des Shang. Tel est
le nom propre d'une dynastic historique. le sens du remplacemem: Shang-ti est l'ancêtre (méta-histo-
rique) dom les Shang prétendaient desccndre et tirer leur droit
2. i'Jous 'éenons d'évoquer la traduction-imerprétation de de régner; Cid et Terre som maintenant désignés comme les
textes confucianistes parles soins des missionnaires jésuites. J'en \Tais ancêtres de tout être vivam, de l'homme qui a la primauté
donnerai quelques exemples tirés de deux livres du jésuite Pros- sur tout autre être vivam, enfin du roi qui a la primauté sur tous
pero Intorcetta : Sapientia Sinica et Sinarum scientia po!itico-mora!i.r, les hommes. Certe idée est exprimée, à peu pres sous la même
publiés respectivement à J<jenchang en 1662 et à Canton en forme, dans le Lirre bútorique par la bouche de \'\'u, le premicr
1667. Les deux Enes, avec l'ajout d'une rraduction italienne du roi Chou. ::\faniére de dire : on est roi par le mérite et non par
texte latin, ont fait l'objet d'une reproduction anastatique en la naissance, puisque par la naissance nous sommes tous égaux,
deux tomes hors commcrce, due à Paolo Beonio Brocchieri avam tous les mêmes ancêtres, Ciel ct Terre.
(Tipografia Vincenzo Bona, Turin, 1972 et 1973), intitulés Naturellemem, les belles paroles de \'\'u étaiem utilcs tant qu'il
Confucio e i! Cri.rtiane.rimo (je les citerai avec l'indication I ou II s'agissait d'ôter aux Shang le droit de régner et de légitimer la
sui\·ie de la page). Dans Sapientia Sinica, Intorcetta fournit le texte prétemion de Wu de régner, bien que n'étam pas le tlls du roi
chinois et la traduction !atine (interlinéairc) du Ta H.rueh, attri- précédem. Mais une fois le poumir conquis, il était indispen-
bué à Tseng-tseu, le deuxiéme disciple de Confucius ; dans sable de re\·enir aux rcgles de l'institution royale. On restaura
la Sinom;;J .ráentia, le texte chinois a\•ec traduction !atine en clone la norme de la transmission du titre de pcre en fils. La
rcgard est lc Clmr~g Yut~g, attribué à Tseu Sou, lc neveu de C:onfu- régle dvnastique fut reprise par Chou Kung, frére ct successeur
cius. de \X'u ; elle fut reprise au point qu'il crut devoir confércr « le
.'\ous lisons ce passage : « Lc rire des sacrifices du ciel et de mre posthume de roi (wm?t!J à son bisa1eul Tai et à sem granel-
26R Lo perspecti1·e lzistorico-re!igieuse L 'Empire céleste 269

pcrc Chi» (II, 12K). Cc complémenr r(·clamé par l'institurion la démission d'un fo11ctionnaire, l'opportunit(· d\mc <::ntrepnsc
rm ale e5t rappclc par Confucius com me une manifcstation de gucrricrc. L'os avec lcqucl 011 posair b quc:;rion était cxposé au
nTtu: ct c'cq ainsi qu'i] cst app:lru au missionnairc cmholique. fcu ; la chaleur \ produisait des fcntes ; ccs fcmes rcpr(·sentaicnt
ljUi aura cenainement apprécié la "chréticnne" piét(· filialc de la r(:ponse, étaient lucs commc une réponsc. Puis on écri,·ait la
Chou f(ung, lorsCjUC !e rc"te confucianiste ajoutc que cclui-ci réponsc sur l'os, yui (·rair archivé comme on archive un docu-
« .w/c;;múts m(f.!NJ!illsqm sacrifiait aux ,mcêtres défunts selem les mcnt historiquc. L'cntiré· interrogc'e au mow11 de ce ntc di,·ina-
ritcs dcs empcreurs >>. :\fais l'intention éthique a trahi le mot, ou roire était précisément Ti, dam la norion duque] (ou dam lc titrc
plus précisément l'idéogramme. duque]) nous denons cnglob<::r l'ancêtre rm~a], l'enscmblc dcs
Le latin Jolcmnim rll~f.!!IJ!ÚtJ(jtlC traduit l'idéogramme .IÍ!tu~g. Cette ancbrcs royau", le pcrc morr du roi. Si pour nous, je veux dire
façon de sacrificr ''de maniérc solcnnclle et auguste" aurait clone pour notrc logique qui indi,~idualisc, il esr difficik d'englober
été précisément la façon eles Shang. \lors une traduction cor- tant de choscs dans un conccpt uniquc, tant pis. :t\om dirons
recte dirait: Chou Kung n'a pas intcrrompu l'usagc Shang de que c'était une logic]UC différcme : nous pourriom l'appclcr
sacrifier au" ancêrres, mais l'a au contraíre, par son excmple, '·participante" (commc l'a appclée Lévy-Bruhl pour distinguer
imposé au" empereurs à ,·enir. Certe fois, 1c larin imjJerator nc b ''mentalité primitin'" de la nôtre), mais <::n n'oubliant pas que
traduit pas l'idéogramme ti (comme dam Shang-ti traduit ce à quoi l'on parricipait a\TC un termc unique, c'était à la trans-
Suprême Empereur), mais traduit lcs idéogrammcs t'icn (Ciel) et mission de la rovauré à un roi vi,·ant. Si c'était la transmission
tmt (fils) formant 1e titr<:: rm·al "Fils du Ciel" que ks Chou de la royauté qui faisait el'un mort un Ti, alors Ti était tout à la
s'attribucrcnt. Si nom donnons à cc titre l'importance qu'il fois l'ancêtre primordial d<::s Shang, l'cnsemble eles ancêtres
méritc, au licu de lc consid(·rer comme une chinoiseric, nous
Shang, lc pére du roi Shang \'Í\-ant.
pounms relev<::r l'opposition entre un cultc des ancêtres néces-
11 est clair que cette norion de Ti, étroitcment dynastiquc,
sairc à la reconnaissance du droit de régncr et la prétention Chou
créait eles problcmcs aux Chou, qui nc pouYaient pas s'en scn·ir
de tircr ce droit non du pére humain, mais bien du Cicl. -\ussi
pour alléguer leur droit ele régner. Les problémes qui ne pou-
bien la contradicrion d'un "fils du Ciel" qui sacrifie à dcs "pêres"
\~ aient pas êrrc résolus par la logiqu<:: de l'institution royale furem
différents du Cicl, ne pom·anr pas êtrc résolue logiquemcnt,
cncore une fois résolus par une logique mytbique. Le mythe cn
cst-ellc résoluc myrhiquemcnr : il sacrifie parce que Chou Kung,
lJUCstion esr contenu dans un eles classiques confucianistcs, k
un jour, ~acrifia.
LmT !Ji.rtorique (Sim I\.il~r).
11 y est dit qu'au commenccment (dans 1<:: temps mythique
3. Si nous voulons sa,~oir cc que fut Ti, nous ne dcvons pas
dcs origines) ii y avait rrois lmfllzg, mis en rclation chacun aYec
!c demander au" te:xtes confucianisrc~ qui <::n donncnt une inter-
prétation à l'usagc des Chou, cncor<:: moins aux missionnaires un é,lément cosmic1ue, sur l<::quel il e"erçait sa duminarion : le
catholiqucs qui ont lu lcs textcs cunfucianistcs à l'curclpéenne. ciel, la terr<::, l'humanité. "-\u" trois !111m~g t1rcnt suite cinq li, qui
::\ous dcvons inrcrroger lcs ,·<::stiges cL\nyang. l·'\crçaient lcur pounlir dans une dimcnsion moins "cosmique"
l't plus "'anthropologiquc'' ; d'aillcurs le troisiéme /J!Iill~g, celui qui
I1 faut tout d'abord se référcr à la fonction de ccs osscmcnrs :
a\~ec cux, !e roi pus,ür une question ~1 son prédéccsseur mort ou nnçair sa dominarion sur l'bumaniré (clone dans une dim<::n-
bicn à l'cnsemblc de ses pr(xlécesscurs, et cn obtcnait une ~J( >n cki~1 '"amhropologiquc") portai r dans son nom même le
réponsc. li s 'agissait de questions sur 1c cours des sai sons, ou tnrc de li: ii 5'appclait Huang-Ti. Fn passam, je rappelle que
sur 1c cours du gou\·ernemenr, comme lc transfcrt de la capitale, · csr !e titre impérial adopte par la dmastie C:h 'in (221-206
270 La perspective historico-religieuse L'Empire céleste 271

a\·. J.-C.), qui refusa et contesta le titre de Jnll1.1!, (roi) utilisé au mvthe de fondation de la royauté et de la dynastie Hsia. Le
jusque-là. texte dit : « Alors T'ien se mit à la recherche d'un nai seigneur
Les cinq li se succédérem par désignation du ti en fonction pour !e peuplc et accorda son glorieux mandar à Tang », c'est-
et nem de pére en fils. Le dernier ti, Shun-ti, désigna comme à-dire à l'ancêtre primordial de la dynastie Shang .. \yant trouvé
successeur Yu, mais celui-ci ne devim pas ti, il devim u·m~l!,- Ille le mécanisme capable de justifier le changement dvnastique, lcs
devint parce que, au lieu de se choisir un successeur, il laissa !e Chou s'en set-:em aussi pour rendre légal leur avénement en
royaume en héritage à son fils. Ce fut ainsi, d'aprés !c mythe, lieu et place des Shang : le dernier des Shang aurait été "inca-
que fit son emrée l'institution rovale, et avec elle une autre façon pable de consen·er le mandar de T'ien (T'ien-mil~!!) », et T'ien
d'exercer et de transmettre la souveraineté. C'est la façon de la passa clone la souveraineté au fondateur de la dvnastie
premiére dynastie, celle eles Hsia, étam donné que le fils de Yu C h ou.
en est l'ancêtre primordial. Lcs personnages qui précédent l'avé-
nemem des Hsia, ou qui le fondem mythiquemem, som au 4. Dans la construction des Chou, la conception eles mythi-
nombre de sept: les cinq ti plus 1c couple formé de Yu et de ques ti et humzg, non moins que de !'actuei T'ien, sert à créer
son üls, mythiquc ancêtre primordial des Hsia. Leur nombre est une réalité transcendant la théorie et la pratique de la royauté,
le nombre des ancêtres que !e souverain chinois était tenu de dans le but, on l'a dit, de justifier !e changement dynastique,
vénérer. Nous dirons que de même que le roi fonde sa réalité autremem impossible selon la logique de l'institution royale.
au moyen du culte de sept ancêtres, ainsi la dynastie Hsia fonde T'ien sert précisément à bouleverser cette logique. Sa figure
la sienne au moyen de sept personnages mythiques qui déter- céleste ne fournit clone pas un modClc renforçam la souverai-
minem son apparition dans l'actualité. neté terrestre, comme le voudrait Eliade : elle l'appauvrit au
Jusqu'ici, on a l'impression de parler du mythe de fondation contraíre, en limite certains pouvoirs. Le cas échéant, c'est T'ien
de la dynastie Hsia ; mais n'oublions pas que sa rédaction est qui assume certains pouvoirs d'une royauté autonome et
d'époque Chou, et qu'elle devait répondre au probléme des préexistant à son apparition. Assurémcm, il y a au moins un
changemems dynastiques : pourquoi, malgré certe fondation, les pouvoir qu'il posséde : celui de désigner le succcsseur au trône
Hsia om-ils dú céder !e pouvoir aux Shang? Pourquoi les Shang qui, avant T'ien, était exercé dans les termes stricts de l'institu-
ont-ils dú céder le pouvoir aux Chou? Cn appendice tout aussi ticm royale, tout simplement avec l'engendrement d'un fils par
"mythique" fut donc nécessaire. C'est un appendice fondé sur le roi en fonction.
l'obéissance que le roi en fonction doit à ses ancêtres ; dans !e La nouvelle logique, celle des Chou, est la logique qui sous-
cas qui nous occupe, cette obéissance deviem le commande- tcnd l'ordre féodal, à savoir l'ordre qu'ils om donné à leur
ment suivam : les JPatz.g Hsia doivem suivre les ordres de Ti. Il rovaume. Dans chague fief, le pouvoir se transmettait de pére
est inutile de se demander s'il s'agit de Huang-ti, de l'un des en fils, sauf révocation par !c roi ; le feudataire gouvernait par
quatre aurrcs ti, ou encore de Yu, !c ti potentiel qui serait éven- mandar du roi. De même ' la charo- h
. e de roi se transmettait de
tuellemem devenu ti aprés sa disparition. En réalité, seule pêre en tils, sauf révocation par T'ien. La différence résidait en
importe l'idée même d'un "prédécesseur" qui, mort, cesse d'être ceei que, parfois, le roi retirait effecti\·emcnt !e mandar à l'un
um~g et deviem ti. de ses feudataires, presque toujours au prix d'une guerre, alors
Le récit se poursuit en disam que le dernicr Hsia désobéit à que T'ien, bien que conçu comme celui qui a\·ait conféré puis
Ti et qu'unc série de malheurs s'abat sur son rcwaume. C'est retiré lc mandar aux Shang, ne ré\·oquait ricn du tout.
alors qu'apparait T'ien, le C:iel, une emité tout à fait étrangére En conclusion, autant T'icn est érranger à la logique de l'ins-
272 La perspccti\·e historico-religieusc L 'Empire cê/este 273

tltutlon rov·ale, autam Ti cn cst !e fondement. l\:ous pounms .dw;z!!._, donc dans J'cxpression Shang-ti. Cela nc dérange pas
dire trancjuillemcnt, n 'en déplaise aux protestations dcs sinolo- lntorcetta, qui traduit courammcm par l'"empereur" l'expres-
gucs intluencés par lcs imerprétatiom eles missionnaircs : Ti est sion ''T'ien-tseu", qui signifíc en fait ''fils du Cicl" er désignc la
la pcrsonnification du titrc qui pcrmet au 1/W~:!, de régner. ).;ous conception Chou ele la rovauté.
disons "personnification" et nous pourrions !e cas échéam J':1i dit que cluque roi Shang dcvenait Ti en mourant. Jc ne
ajouter "di\·ine", par faiblesse cnvers ccrtaincs de nos habitudes l'ai pas dit seulemem pour rendre cn rcrmes simples, ou de toutc
memales ; mais cn l'occurrence il s 'agirait précisémcm de façon plus adaptés à notre culrure, l'idéologíc royale eles Shang.
l'opposé, à savoir d'unc "dépersonnification". C'étair lc roi mort Je pensais plurôt à la clocumentation gue nous fournissem les
qui érait "dépersonnifié": sa pcrsonnalité· humaine cessait, et de os oraculaires, ccux avec lesyucls 1e roi Shang consultait Ti. Sur
lui il ne restait que la fonction ele légaliscr !e rcgnc de sem propre les os de la période la plus réceme, il nous est en effet donné
fils et successeur. de trouver le nom du roi mort - lc roi gui était consulté par
Lc passage de la personne à la foncrion réclame une abstrac- son fils vi\·ant - augmenté du préfixe ou du suffixc ti; par
ticm eles différemes indivielualités historiques, el'autant plus gue exemple : Ti-Chia, \'(en-\\-u-Ti. Pour comprendre historique-
tous lcs prédécesseurs du roi en fonction som sortis de l'histoirc ment (et non phénoménologiqucment) l'identification du roi
et se retrouvent égaux dans la mort. Pour les distinguer eles mort à Ti, nous denions faire J'histoire de l'institmion royale :
morts courants, mais aussi pour les gualifier comme ensemble, une histoire gui, remontam à reculons elans le temps le long de
ii ne demeure que la fonction d'assurer le rovaume à leur des- la "route de la soie", nous conduirait de la Chine eles Shang à
cendant ; c'est une assurance gue le souverain régnant se pro- l'l~gyptc eles pharaons, oú l'institution est née et d'oú elle
cure de deux façons : cultc eles ancêtres destiné à ritualiser leur s'est répandue. Or, en tgypte, chague roi mort était idemifié
mémoire, consultation oraculaire (ostéomancie) destinée à à Osiris ; ceei nous pcrmer ele dire gue Ti était l'Osiris eles
connaitre lcur \-olonté. Shang.
Si nous appelons "ti" la fonction à laquelle se réduisait toute
la réalité du roi mort, nous nous rapprochons le plus possible 5. Comparons les deux formes ele royauté : celle eles Shang
de l'ieléologie rovale de la dvnastic Shang. En mouram, chague et celle eles Chou. Lcs Shang régnaiem par mandar paternel, les
roi dncnait ti, s'idcntifiait à sa fonction et s'identifiait à tous les Chou par mandar de T'ien. Les Shang se prévalaient de la fiha-
ti précédems ; d'oú la conception d'un Ti transcendam les dif- tion historic.Jue, lcs Chou el'une filiation méta-historique, celle
férentes individualités. Ce Ti donnait la mesure de la royauté, qui faisait d'eux les "t11s de Tien". Les Shang étaiem tenus ele
tellc qu'clle était comprisc et exercéc parles Shang; il représen- ~onsulter leurs pcres morts : ils le faisaiem au mm cn ele l'ostéo-
tait le modele idéal auqucl chaquc roi devait se conformer et se mancie. Les C:hou étaiem cux aussi tenus de consulter lcur "pcrc
comparer. Cest en cc sens que doit être interprété lc texte méta-hisrorique" : ils ne pom·aiem pas !e faire par l'ostéomancie,
confucianiste ainsi traduit par lmorcetta (I, 41): «La ch-nastie lac.]uclle mettait cn communication aYec l'ancêtre royal; ils le
Yin [= Shang] a\·am de perdre l'amour du peuple pom'ait être tirem aYec une autre pratique di\·inatoirc : celle dite eles tiges
comparéc au Suprême Lmpereur » ; naturellcmem, "'Suprême d'acbillée.
Empereur" rend lc terme Shang-ti, à sanlir le Ti eles Shang. T'icn est le cicl, mais il est aurre chosc CJUC le ciel empinque
D'ailleurs, l'imerprétation particllemem confucianistc ct partiel- lJUi était appelé r/;'im. Ccst une réalitc qui transcende le cicl
lement rnissionnairc deforme lc sens de J'idéogramme li, ne lui empiric ue : c'est le cosmos. l'uni\·crs. Si nous deYions nous
1
faisam signifier "ernpereur" que lorsyu'il cst lié à J'idéogramme référer à une tlgure cmpiriquc, nuus dirions que c'est le cerclc
274 La perspective historico-refigieuse L 'Empire céfeste 275

de l'horizon qui unit ciel et tcrre. Du reste, les Romains égale- le roi Shang, la di\·ination à l'aide des tiges d'achillée était pra-
mcm utilisercnt cc cerclc, or/JiJ cn latin, pour désigner le monde ; tiquée par un devin spécialisé, Ú la demande du roi Chou. Le
er les Romains, toujours eux, se setTircnt du terme ''cicl" pour roi Shang communiquait a\·ec son pére ou son ancêtre, alors
désigner l'horizon. Puisque lcs Romains pem·em paraitre trop que le roi Chou communiquait a\·ec l'univers, qui appartiem à
éluignés, spatialcmem ct clualitati\-cment, de la ci,·ilisation chi- tous.
noise, tournons-nous ,-ers les Samovédes, qui ont subi, commc La consultation à l'aide des tiges d'achillée est un procédé
tous les peuples sibéricns (voir notre chapitre IX), des intlucnces complcxe yui donne lieu à la représemation du moment cos-
culturelles de la Chine. Quand Eliade dans son Trai/é passe en mique au moyen d'un duuble trigramme (un hexagramme)
revue les dieux-ciel (ou ce qu'il appelle ainsi), il en vient à parler formé de combinaisons de ya;~~ et dcyin. Dans la tradition chi-
aussi du dieu-ciel des Samoyédes, au sujet duque! il dit : « Les noise, le yarzg et le _yin som les deux príncipes opposés, dom les
Samoyédes adorem Num [... ] dom le nom signifie "ciel" f... ]. différentes combinaisons, dues au príncipe de la mutation (yz),
:Vlais il serait inexact de l'idemifier avec le ciel matériel, car, ainsi constituem la réalité. Dans les hexagrammes, le yazzr; est repré-
que !e remarque W. Schmidt [... ], les Samovedes considerent senté par un trait cominu et le yin par un trair brisé. l'n hexa-
"\Jum comme étam également la mer et la terre, c'est-à-dire gramme est composé de deux trigrammes de base. Il y a 8
l'Uniz•m tout entier » (pp. 62-63). trigrammes de base, le nombre eles combinaisons possibles à
Par conséquem, dire que les Chou consultaiem T'ien signifie trois traits chague fois eles deux \Tariantesymzr; etyin (2 puissance
qu'ils consultaiem l'univers ; ils prenaient des ordres de l'univcrs 3). Les 8 trigrammes de base portem le nom d'autant d'éléments
et non d'un ancêtre, comme lorsque les Shang consultaient Ti. cosmiques : ciel (3 signes _van,g superposés), terre (3 signes yin
Et obéir à T'ien signifiait s'adapter au cosmos et non plus à superposés), feu (unyin entre deuxyarzi), cau de source (unyang
l'idée impériale représemée par Ti. Or la consultation à l'aide entre deux yin), vem (un yin sous deux _yazzi), tonnerre (un _yang
de tiges d'achillée, qui remplace l'ostéomancie dcs Shang, vise sous deux yin), eau stagname (un yin sur deux _yaniJ, montagne
précisémem à une adaptation de l'interrogateur au cosmos. (unyan;g sur deux _yin).
L'idée de base, c'est que le cosmos n'est pas une réalité statique,
mais une réalité dynamique, en perpétuel devenir, sujette à 6. On pourrait penser que j'ai cherché à tirer trop de choses
d'infinies transformations. C'est pour cette raison que, chaque de la relation entre dynasties et systémes divinatoires. Peut-être
fois que l'on doit prendre une décision importante, il est néces- csr-ce en effet "trop" en fonction de notre culture et de nos
saire de connaitre la situation cosmique du momem, pour pou- habitudes mentales, mais ce ne l'est pas en fonction de la ci\·i-
voir agir selem les indications reçues. La théorie de la pratique !Jsation chinoise. Les svstemes en guestion ne som d'ailleurs pas
di,·inatoire à l'aide eles tiges d'achillée est exposée dans un texte 'k simples pratiques divinatoires : !'une, l'ostéomancie, est le
classique chinois gui s'intitule précisémem « Line des muta- rnoyen, pour le roi, de communiyuer avec ses ancêtres ; l'autre,
tions » (Yi KitziJ. La mutation (yz) est le príncipe cosmigue domi- pratique avec les tiges d'achillée, est une maniére de s'adapter
nam dans la culture Chou ; c'était d'ailleurs avec ce príncipe gue 1 1.1 monde, objectif qui, indépendamment du moyen, est louable,

les Chou justifiaiem le changemcm dvnasrique. Sekm la tradi- ''-lon nos critéres également, chez celui qui a pour tâche de
ticm, le Yi Kil~r; avait été écrit par l'ancêtre primordial eles Chou; '(JU\·erner. L'histoire postéricure de la Chine démomre par ail-
toutefois, la consultation à l'aide eles tiges d'achillée n'était pas utr5 CjUC lc changcment dynastique peut avoir rendu conseil-
affaire de famille, comme la consultarion ostéomantiyue par les thlc un changement du svsteme di\·inatoire officiel. L'a,·éne-
Shang. \lors que cerre derniére était pratiquéc directcment par 'Ilcrn de la dynastic Han (Ir siécle a\·. J.-C.) le prmn·e: elle
276 La perspcc!Í\'C hislorico-re!igieusc L 'Empire cé/eslc 277
adopte !c ft;,:~----!llti, une pratique que nous appclun~ com-cntion- LJlll é·garcran, car occidcnralc er non chinoise. k donncrai un
ncllcmcnr ~t·omancic, pcndant tcrrcqrc de ra~tromanclc (ou L"'emplc pour illmrrcr la différcnce entre la culture chmoise er
:l~trolugic) : de m(·mc lJUe celbci !ir le~ ~i~ncs du cicl, aimi l:t nôrrc en mariére d'orientations abqraircs: nous a\·ons park
cclk-L1 lit k~ s1gncs de la terrc. Lk s\~temcs di\·inaroircs cn iicn a\TC tro1s cJynasties diffc·remes;
Lcjl'l{~-.l!llfi a\ ait une foncrion scmhbblc à la pratique augura !c , >r lcs Chinois ont adopte· lc signe "ronuc" pour exprimer cc
romainc: ii ~eJTair à la définition cl'un espace dcsriné ,1 de~ itL·n méme. \'mons de qucllc façun.
tombes, à eles édificcs sacrés ct autrcs choscs de cc ~enre. \bs- Sous les Han, on a donné lc nom de "ronuc'' au signc qui
traitcment, nous dirom Cju'il procécl::tit à la dd!nition ele "cen- dc\·air se trouver au nord du centre à identitlcr : on l'a donné
tres", qui (·raiem rcconnus comme tcls C]Uand ils étaicnt cntourés ,w signe le plus importam, parcc que l'etoile polairc, lc centre
de quatre signes disposés de façon orclonnée comme ks poinrs de" centres, le T'ai-ki, est l'asrre ljui clésignc !c nord. \fais pour-
cardinaux. On dcYair trom·er au nord un signe t-cnvmant à une C]uoi appcler "tortue" lc signe le plus imponant ? La di\·ination
tnrtuc ou à la coukur noire, ;) l'est un si~ne rcm·m·anr au serpenr au mm-cn d'écailles de torrue (chéloniomancie) 1 fut la dcrniére
ou à la coulcur blcue, au sud un signe rennnant à l'oiseau ou manicre de prariquer l'ostéomancie à la t!n de la d\·nastie Sbang,
à la coulcur rouge, à l'ouest un signe renvoyanr au tigre ou à la une façon qui surn:·cut cependant dans la tradition chinoise.
couleur blancbe. Toujours abstraitement, nous dirons qu'une Cerre sun-i\·ance est probablcment due au fait que l'usagc
pratique di\·inatoire au sen·ice de la recherchc de ''centres" d'écailles de rorrue exposées au feu, au lieu eles os plars (scapu-
s'accordait bien a\TC la politique "cenrralisatrice" eles Han, lomancie), marquait déjà un détachcment par rapport au ritc
\·isant à recrécr un Empire chinois au-dclà du fractionnement origine] du sacrit!ce à l'ancê,tre, puisquc la tortue n'a jamais été,
féodal.
cn aucune épmjUC de la Chine, une ,-ictime sacrificielle. ?\lais
.\vec les Han le sYstemc clivinatoire change, ainsi que l'cmité awc les Chou la diYination au mm-cn dcs tiges d'achillée s'était
métaphvsiquc qui garantir lcur n:~gne. Lcs Shan~ a\·aient eu Ti
imposée: commcnr rarracher les deu:-: pratiques? Cn te:xte
dans ce rôle, lcs Chou a\·aient eu T'ien, les Han auront un
cl'époque Han a répondu à cette question : « Sous l'achillée en
T'icn-ti. Ils continucront à comprendre T'icn commc "ciel",
phasc de croissance, il doir forcé~mcnt y avoir une rortue qui la
mais l'inrerprétation de Ti ne poU\·ait plus (·trc l'interpré·tation
prde. » Quant aux Chou, leur "line hisrorique" rapporte que
nobiliaire eles Shang, déjà éliminée par les Chou. Ti fur compris
Yu, le mythique ancê·tre primordial eles Hsia, à savoir lc premier
comme s'il signifiait la Terre, er l'expression T'ien-ti comme
n·a;~ç, rcçut de Ti une tortue prodigicuse qui porrait, inserir sur
'·Ciel-Tcrre". Mais, outre T'ien-ti, lcs Han curem aussi un T'ai-
sa carapace, lc ''plan" de son rovaume.
ki ; peut -étrc serait -i] préférablc de di r c que lc nom ''Ciel-Tcrre"
étair donné à cc qui conceptuellcment était qualifié· de T'ai-ki,
7. L'histoirc de l'Empire céJeqe cn dit plus sur le ciel-di\·iniré
un concept tao'istc pour désigner la primordialiré au scns de
ljUC routc la doCLm1Cntation, à l'échellc uni\-ersclle, procluire par
centre dcs centres, ou de centre aurour duque! tour se meut,
l.liadc dans le chapirrc de son Trai!/ r!'!1i.rluirc deJ · cunsacré·
centre semblablc à l'(·roilc polairc autour de laquelle se mcut
au:-: hiéroph,mies ct rhé,ophanie:-. n'.Jcstes. Yoici quclques points
tout lc firmamcnt. T'ai-ki, d'aillcurs, est aussi lc nom chinois de
Lk cump;lraison emrc norrc perspccti\·c et cellc d'Ll!adc.
l'étoile polaire.
::\ous <l\·ons suivi la furmulation chinoic.e d'un dieu-cicl (appe-
Jai cherché :l. fournir dcs uricntations abstraíres, cc que ymr
en définitÍ\T Ti. T'ien, T'ien-n cr T'ai-h Les appelcr Erres
suprémes serait égal<:mcrn une absrractiun, mais une absrraction
278 La perspective historico-religieuse L 'Empire céleste 279

lons-le commc ça nous aussi) dans sa rclation avec un change- du dieu-ciel chinois. On dira : différencc de méthode ct nem
mem dynastic1uc dans la Chine ancicnne ; ct nous en a\-ons d'objet. En réalité, c'est précisémcnt l'objct qui fait la diffé-
touvé dcs traces parmi les modcrnes populations sibériennes rence: pour nous cet objct est l'histoire, pour Eliadc c'est la
que la culture chinoise a eftleurées. Euadc, !ui, arrive au T'ien méta-histoire.
chinois à partir du dieu-ciel sibérien ; ii est convaincu que chez Le phénoménologue préfercrait en fairc une différcnce de
lcs populations ouralo-alta.iques, « le dieu céleste suprêmc méthode : la siennc serait comparativc, la nôtre ne le serait pas.
conserve mieux que ceux d'autres races ses caracteres primor- C'est faux: la méthode comparative est ellc aussi employée par
diaux » (i!Jid., p. 66) ; ii est com-aincu que te! cst lc modele la recherche historique. Jc donnerai un exemple de compa-
originei, alors que T'ien en serait une élaboration postérieure. ratisme historique : la méthode qui nous a été léguéc par Raf-
La thése qui conditionne Euade, c'cst celle d'une certaine eth- faele Pettazzoni. Je comparerai l'expression chinoise ''fils du
nologie qui continue à chercher (et à trouver !) chez les primitifs ciel" à l'expression grecque "fils du Sort (tyche) » que nous trou-
les éléments des cultures originelles de l'humanité. Raison pour vons au vers 1080 de l'CEdipe roi de Sophocle. Je ne compa-
laquelle ce qui est ouralo-altaique, parce que plus primitif que rerai pas les deux entités Ciel et Sort ; je comparerai les fonc-
ce qui est chinois, est par là même "premier", alors que ce qui nons.
est chinois est "second". Lc premier roi Chou se proclame "fils du Ciel" pour pouvoir
Dans l'optique d'Eliade, le dieu-ciel attesté parmi les popula- régncr bien qu'il ne soit pas le fils du roi précédem. De même
tions ouralo-altaiques est devenu en Chine Shang-ti ou T'ien CEdipe : il se proclame "fils du Sort" pour pouvoir régner bien
(indifféremmem). Il ne prend pas en considération le fait que qu'il ne soit pas le fils du roi précédent; en fait ill'est, mais ne
Ti peut signifier quelque chosc d'autre que le ciel, ni que veut pas le croire pour ne pas avoir à admcttre qu'il a épousé
l'expression Shang-ti exprime une relation nobiliaire entre Ti et sa propre mere. En substance, pour pouvoir régner, aussi bien
les Shang. Il aftlrme en toute tranquillité : « Dans les anciens le premier Chou qu'CEd.ipe doivent méconnaitre la paternité
textes chinois, le Dieu du Ciel avait deux noms : T'ien ("ciel" naturelle. La différence entre le T'ien-tseu et le pai.r tês T)dJe:r tient
et ''dieu du ciel") et Chang-ti ("Seigneur Altesse", "Souverain seulemem aux contextes : monarchique le premier, amimonar-
d'En haut") » (p. 65). On soulignera aussi que Shang-ti est chique le second. Le compilateur du « Livre historique » des
nommé apnú T'ien: cela scrt à donner l'impression que les Chi- Chou voulait légitimer le droit au régne, comme conccssion de
nois ont vénéré d'abord T'ien puis Shang-ti. Chronologie et T'ien ; Sophocle emendait exprimer poétiquement la négativité
changemems dynastiques ne som que dcs accidents que la du pouvoir héréditaire, selon le poim de vue de la démocratie
construction éliadienne éliminc sans probléme. Pour ma part au arhénienne.
contraíre, en tant qu'historien et non phénoménologue, je me L'institutionnalisation du "fils du Ciel" comme titre impe-
fonde précisémem sur ces "accidems" et je répliquc : les noms rial, dépassant l'épisode du changement d.ynastic1ue, fait la paire
Ti et T'ien nc se référem pas à