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L'Homme et la société

La philosophie de la praxis comme nouvelle pratique de la


philosophie
Adolfo Sanchez Vasquez, K. Nair

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Sanchez Vasquez Adolfo, Nair K. La philosophie de la praxis comme nouvelle pratique de la philosophie. In: L'Homme et la
société, N. 43-44, 1977. Inédits de Lukács et textes de Lukács. pp. 141-149.

doi : 10.3406/homso.1977.1899

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1977_num_43_1_1899

Document généré le 25/09/2015


Adoifo Sanchez Vasquez est sans doute l'un des plus remarquables
philosophes marxistes aujourd'hui en Amérique Latine. Son oeuvre, encore
méconnue en France bien que traduite en plusieurs langues, comporte des
ouvrages essentiels. Auteur très lu en Amérique Latine, Sanchez Vasquez a
écrit, entre autres, une Filosofia de la praxis (édit. Grijalbo) ; Las ideas
esteticas de Marx (édit. Eva) ; une Etica (Grijalbo) célèbre quinzième
édition à raison d'un très fort tirage et, tout récemment, Del socialismo
cientifico al socialismo utopico (édit. Eva).
Penseur profondément original, Sanchez Vasquez inscrit sa réflexion
dans le champ d'une philosophie de la praxis ouverte et critique, digne de la
plus authentique tradition marxiste. Apport substantiel et essentiel à la
théorie révolutionnaire, la pensée de Sanchez Vasquez mérite d'être connue
et discutée en France ; elle ne le sera réellement que par la traduction
espérons-le, prochaine de quelques-uns de ses ouvrages fondamentaux.
K.N.

la philosophie de la praxis

comme nouvelle pratique

de la philosophie

ADOLFO SANCHEZ -VASQUEZ

Dans la philosophie, le marxisme représente une innovation radicale. Sa


^ nouveauté prend appui sur une nouvelle pratique de la philosophie, mais ceci
justement pour être une philosophie de la praxis.
Telle est la thèse que nous voudrions soutenir.

(*) Conférence prononcée par Adoifo Sanchez Vazquez, (professeur à l'Université Nationale
Autonome de Mexico), en juin 1977 au IXème Congrès Interaméricain de philosophie, à
r Caracas (N.D.T).
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Mais pour éviter ambiguïtés et malentendus, il est nécessaire de préciser


préalablement les concepts fondamentaux que nous avons à utiliser, à savoir :
« philosophie de la praxis », « praxis », « pratique », « théorie » et « unité et
distinction de la théorie et de la praxis ».
Voyons, donc, ces concepts.

Philosophie de la praxis

Le marxisme, en tant qu'il fait de la praxis sa catégorie centrale. Ainsi


entendu, il rejette les interprétations :
a) ontologisante (selon laquelle le problème philosophique fondamental
est celui des relations entre l'esprit et la matière) ;
b) épistémologique (selon laquelle le marxisme se réduit à une nouvelle
pratique théorique) ;
c) anthropologie o-humaniste (selon laquelle le marxisme, en tant que
projet d'émancipation, s'enracine dans un concept abstrait de l'homme).
A la différence de ces interprétations, la philosophie de la praxis
considère dans une unité indissoluble le projet d'émancipation, la critique de
l'existant (1) et la connaissance de la réalité à transformer. Le lieu où
s'articulent ces trois moments, c'est la praxis en tant qu'activité réelle
orientée vers une fin. Il s'agit de transformer le monde (projet ou fin) sur la
base de la critique et de la connaissance de l'existant. C'est pourquoi le
problème théorique (philosophique) fondamental est le problème pratique de
la transformation du monde humain, social, soit : celui de l'auto-production
ou de l'accomplissement de l'homme dans un contexte historico-social donné,
dans et par la praxis. ,

Praxis
Dans le sens de la Thèse I sur Feuerbach (de Marx) : « activité humaine
en tant qu'activité objective », c'est-à-dire, réelle ; « activité révolutionnaire...
critico-pratique ». Activité, donc orientée vers la transformation d'un objet
(nature ou société) en tant que fin tracée par la subjectivité consciente et
agissante des hommes et, par conséquent, activité dans une unité
indissoluble objective et subjective à la fois.
Ce qui est déterminant dans ce processus pratique, ce n'est pas la
transformation objective (séparée de l'objectivité) mais l'unité de ces deux
moments. Ce concept de praxis se donne comme il se doit dans la forme
exemplaire du travail humain, tel que Marx le définit dans Le Capital, et ne
peut s'identifier avec le concept althussérien de « pratique », pour lequel
n'est déterminant que le processus de transformation même, faisant ainsi
abstraction du moment subjectif.

Pratique
Si sa signification s'étend au point d'inclure tout processus de
transformation, quel que soit le matériel, les instruments de transformation et le
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produit, on peut alors parler de « pratique théorique » ou également de


« pratique onirique » ou encore « hallucinatoire », mais dans ce cas le
concept de pratique déborde (ou mieux encore falsifie) le sens originaire de
« praxis » (dans la thèse de Marx citée plus haut). A être convertie en une
forme de praxis, la théorie perd sa spécificité et la distinction entre théorie
et pratique s'efface.
Dans le présent travail, « pratique » a le sens d'activité ou d'exercice et,
en accord avec cette définition, nous parlons de « pratique philosophique »
(en tant que forme de la « pratique théorique ») avec le sens de mode de
faire, cultiver ou exercer la philosophie. Mais il s'agit d'une pratique qui, par
elle-même, n'est pas praxis.

Théorie
Dans son sens originaire et large, elle est vision, contemplation ou
découverte ; théorie d'un objet qui, en tant que tel, la laisse intacte. Même
dans une théorie comme celle de Marx qui permet de découvrir dans une
réalité présente ses contradictions et le sens de ses forces potentielles,
contribuant ainsi à transformer cette réalité, cette définition de la théorie
laisse intacte la réalité. Quand nous voyons, ou quand nous théorisons, nous
ne transformons pas.
En jouant avec les deux concepts antérieurs (de « pratique » comme
exercice ou activité et « praxis » comme transformation pratique, effective,
réelle) on peut dire que « la pratique de la théorie n'est pas en soi
pratique ». Mais, sans laisser d'être contemplation, elle peut être qualifiée de
pratique dans le sens où elle contribue à la transformation pratique,
effective, de la réalité.
Dans cette acception, ce n'est pas une pratique parce qu'elle s'abolit
elle-même, mais par le mode spécifique de se faire ou de s'exercer, en
somme, de se pratiquer en tant que théorie. Ainsi, donc, de la thèse que la
théorie pour soi n'est pas action réelle, transformation effective ou praxis, il
n'en découle pas qu'elle est pure spéculation ; autrement dit, qu'elle est
détachée de l'action réelle.

Théorie et praxis

Il y a une distinction ontologique entre théorie et praxis, au sens où la


théorie pour soi n'est pas pratique. Cependant, cette distinction, ou
hétérogénéité ontologique, ne signifie pas que la théorie n'a rien à voir avec la
praxis. Mais sa relation dépendra, en fait, tant du type de théorie que du
type de praxis. Ce n'est pas un hasard, mais plutôt une nécessité pour la
théorie spéculative, de tourner le dos à la praxis (ce qui ne Teut pas dire
qu'elle n'a aucune conséquence pratique) ; en revanche, une théorie
révolutionnaire ne pourra l'être que dans la mesure où elle est consciemment reliée
à la praxis. Si la praxis réformiste alimente et requiert une théorie
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objectiviste séparée de l'action réelle, la praxis révolutionnaire, elle, requiert


et nourrit une théorie liée à l'action réelle.
La distinction entre théorie et praxis n'est jamais absolue, même dans
les théories spéculatives qui, par leur propre nature, tournent le dos à la
praxis. Le fait que la théorie soit contemplation et non action réelle, ne
signifie point qu'elle ne maintient pas certaines relations avec la praxis,
encore que celles-ci aient seulement pour but de contribuer à maintenir le
monde en tant que tel. D'un autre côté celui de la praxis l'élément
théorique au sens large ne laisse pas d'être présent. Il est certain que dans
notre faire, il y a toujours à voir ou à prévoir ce que nous faisons que ce
soit l'objet de notre transformation ou le but de notre faire. C'est pourquoi,
faire implique un « savoir faire ». En conséquence, la distinction du faire et
du voir, de théorie et praxis, non seulement n'exclut pas mais suppose
certaines relations mutuelles en vertu desquelles la praxis fonde la théorie, la
nourrit et l'impulse de manière à ce que cette théorie s'intègre comme un
moment nécessaire de la praxis.
En partant de ces concepts préalables, nous pouvons reprendre notre
thèse : la philosophie de la praxis comme nouvelle pratique de la philosophie.
La philosophie de la praxis, avons-nous dit, est celle qui fait de la praxis
sa catégorie centrale ; c'est pourquoi son objet n'est pas l'être en soi mais
l'être constitué par l'activité humaine réelle. Son objet propre, c'est la praxis
même en tant qu'objet. Il y a ainsi déjà une nouveauté radicale au niveau
même de son objet, de sa problématique, du champ de sa vision car elle
opère un déplacement de la réalité comme objet de contemplation à la
réalité, comme activité humaine, sensible, réelle (Thèse I sur Feuerbach, de
Marx). C'est la structure même de l'être comme objet de contemplation
(l'être devant le nous) qui est ainsi délaissé afin d'être capté comme être se
constituant dans et par la praxis.
Cependant, si la philosophie de la praxis devait se réduire seulement à
un changement d'objet sans changer radicalement sa pratique, elle ne serait
rien de plus qu'une de ces philosophies qui « se sont limitées à interpréter le
monde de manières différentes » (Thèse XI sur Feuerbach), et sa révolution
supposée n'en sera pas une, pour importante qu'elle aura été dans le champ
de la théorie (de la philosophie comme interprétation du monde).
Mais une telle situation ne peut se donner à voir dans une véritable
philosophie de la praxis qui, en tant que telle réclame nécessairement
une nouvelle pratique de la philosophie. .
Ainsi donc, c'est justement dans la pratique (dans le mode de la faire)
que réside le lieu de la nouveauté (ou de la révolution) dans la philosophie.
Mais si on considère cette pratique séparément de la praxis même, la
philosophie de la praxis demeurera réduite à un changement d'objet et on en
éliminera ce qui est proprement nouvelle pratique de la philosophie. Et ceci,
c'est précisément ce que fait Althusser. En effet, une fois installé sur ce
terrain, il ne lui reste plus que la possibilité de considérer ces deux aspects
comme exclusifs l'un de l'autre : « Le marxisme n'est pas une (nouvelle)
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philosophie de la praxis, mais une pratique (nouvelle) de la philosophie »


(Lénine et la philosophie).
Il n'y a pas de raison d'assumer une telle exclusion, car s'il est certain
que le destin du marxisme comme philosophie se joue dans son mode de
faire, dans sa pratique, cela ne signifie pas qu'il faille ignorer le nouvel objet
de cette nouvelle philosophie. Mais réduite seulement à un changement
d'objet, elle ne serait pas, en toute rigueur, une nouvelle philosophie, elle
serait tout au plus une variante de la philosophie qui prend le monde comme
objet (bien que celui-ci soit la praxis). Changer l'objet de la philosophie, mais
ne pas altérer substantiellement sa pratique, revient à continuer de confiner
la philosophie dans un terrain strictement théorique. Autrement dit : la
fonction fondamentale de cette philosophie (qui se limite à interpréter) ne
cesse point d'être théorique et, malgré le changement d'objet, elle demeure
du côté de la philosophie traditionnelle selon la division que Marx établit
dans la Thèse XI sur Feuerbach.
Cela ne signifie pas que le problème du changement d'objet (de l'être en
soi à l'être constitué dans la praxis) soit dépourvu d'importance. Il en a.
Seulement encore faut-il que la révolution théorique aille plus loin, que la
philosophie cesse de se mouvoir exclusivement dans le terrain théorique et
qu'elle soit, bien entendu, ce qu'elle n'a jamais été : une philosophie de la
praxis. Où donc rencontrer un changement aussi radical point dans lequel
une véritable philosophie de la praxis se sépare de, et rompt avec, toute la
philosophie traditionnelle ? La Thèse XI, tant de- fois citée et plus encore
mal assimilée, fixe clairement ce point en distinguant entre les philosophies
qui jusqu'à maintenant se sont limitées à interpréter le monde et la
philosophie qui se voit elle-même dans une relation de transformation avec
lui. C'est bien cela une philosophie qui voit le monde (nous insistons : en
tant que théorie, elle est toujours un voir) non seulement comme objet à
contempler, ni comme objet en transformation (lequel ne changerait pas la
relation contemplative avec l'objet) mais comme objet dans lequel la
transformation insère, en tant que moment nécessaire, la philosophie elle-
même.
Toutes les philosophies antérieures tombent sous la caractérisation de la
première partie de la Thèse XI, et ceci indépendamment de la conscience
qu'elles ont d'elles-mêmes : philosophies contemplatives, désintéressées ou
encore philosophies intéressées par la transformation du monde. Cependant,
de même que la philosophie qui, bien qu'elle se donne aseptiquement comme
simple interprétation du monde, se trouve également dans une certaine
relation avec la praxis encore que, dans ce cas, c'est seulement parce
qu'elle contribue à laisser le monde tel quel de même, il ne suffit pas de
s'en remettre aux effets pratiques de la théorie pour soutenir que la pratique
de la philosophie correspond à ce qui est indiqué dans la seconde partie de la
Thèse XI : « ce qu'il faut, c'est le transformer » (le monde).
Le problème ne réside pas, ici, dans les effets pratiques, car chaque
philosophie en a, de façon plus ou moins importante ; non plus que dans le
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maintien d'une relation consciente avec la praxis afin de le convertir en objet


de la philosophie le problème se trouve plutôt, et avant tout, dans le mode
de pratiquer cette philosophie précisément quand ce dont il s'agit, c'est de
transformer le monde. Le problème affecte essentiellement le mode de faire
la philosophie et c'est là où réside la nouveauté introduite par le marxisme
en tant que « philosophie de la praxis ».
Afin de comprendre cette nouveauté, il faut savoir que le moteur de
cette pratique ou ce qui la porte à exercer la philosophie selon une
modalité spécifique en rupture avec toute la pratique philosophique
antérieure, se trouve en dehors de la théorie elle-même : dans la praxis et, plus
spécifiquement, dans la lutte des classes. La prémisse fondamentale de la
véritable philosophie de la praxis est de se voir elle-même non seulement
comme réflexion sur la praxis mais encore comme un moment de celle-
ci donc avec la conscience qu'en tant que théorie, elle n'existe seulement
que par et pour la praxis. Ou encore : avec la conscience que son plein
épanouissement en tant que théorie se trouve hors (ou plus loin) de la
théorie elle-même.
Sa spécificité ne se trouve pas, en conséquence, dans une nouvelle
relation théorique déterminée par un changement d'objet (la praxis comme
son objet propre) mais dans une relation avec la praxis réelle, c'est-à-dire
pratique et non purement théorique. Il ne s'agit donc pas simplement de la
conscience de la relation théorie-praxis en fonction des effets pratiques
produits, mais bien de l'insertion de la théorie elle-même dans la
transformation du monde.
Proposer une semblable pratique de la philosophie, représente
indéniablement une option idéologique clairement exprimée dans la seconde partie
de la Thèse XI sur Feuerbach. On opte ainsi pour la philosophie de la praxis
comme nouvelle pratique de la philosophie justement parce que « ce dont il
s'agit, c'est de le transformer » (le monde). Cela dit, l'option idéologique
n'est pas exclusive à cette philosophie. On a constaté et on constatera
d'autres options idéologiques qui déterminent d'autres pratiques
philosophiques quand « ce dont il s'agit », c'est de conserver le monde, ou encore
de le transformer de façon limitée selon les intérêts particuliers d'une classe
sociale. En qualifiant la philosophie idéaliste allemande de théorie de la
Révolution française, Marx avait présente à l'esprit une option idéologique
similaire. Cependant, la transformation à laquelle s'attache la « philosophie
de la praxis », c'est une transformation radicale du monde social, humain, et
qui réponde aux intérêts d'une classe intéressée par une transformation
totale : le prolétariat.
Ainsi donc, la « philosophie de la praxis » suppose une option
idéologique, un point de vue de classe. Et en accord avec cette option, elle ne se
limite pas à contempler ni à interpréter le monde, mais à contribuer à sa
transformation. Partant de cette option de la pratique elle-même la
théorie (la philosophie) accomplit une fonction pratique et, par cette
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insertion consciente, recherchée, change radicalement, en tant que


philosophie, sa pratique.
Dans cette pratique se conjuguent diverses fonctions, à savoir :
a) Fonction critique. La « philosophie de la praxis » est critique en un
double-sens : premièrement en tant que théorie d'une réalité négative dont
l'explication entraîne sa négation (« critique et révolutionnaire par essence,
elle envisage toutes les forces actuelles, sans omettre ce qui dépérit, dans leur
mouvement et sans se laisser intimider par rien », et, deuxièmement, comme
critique des idéologies qui tiennent à concilier la pensée avec l'état de choses
existant.
b) Fonction politique (dérive des limitations de la fonction critique
antérieure). La philosophie de la praxis, en tant que critique de l'idéologie
dominante, est consciente de ses limites. Puisque les idées qui se combattent
ont leur racine dans les conditions et les intérêts de classe réels, la
philosophie de la praxis ne peut pas se laisser enfermer dans un simple débat
idéologique. Elle doit percevoir consciemment les racines sociales, de classe,
de ces idées, ainsi que des conditions qui les ont engendrées et des solutions
pratiques qui permettront de les dominer. De cette façon, la philosophie de
la praxis se coordonne avec l'action réelle, concrète (avec la lutte de classes).
Et c'est en cela que consiste sa fonction politique propre laquelle ne
saurait impliquer, pour autant, la subordination de la philosophie aux
exigences immédiates de la politique.
c) Fonction gnoséologique. Fonction d'élaboration et de développement
des concepts et catégories qui permettent les « analyses concrètes de
situations concrètes » (Lénine) indispensables pour définir et appliquer une
ligne juste dans la transformation effective de la réalité politique et sociale.

d) Fonction de conscience de la praxis. La philosophie de la praxis n'est


pas philosophie sur la praxis (comme si celle-ci était un objet extérieur), mais
plutôt la praxis elle-même prenant conscience d'elle-même. Mais la praxis
n'existe que dans l'unité avec la théorie ; c'est pourquoi une telle conscience
est conscience de l'unité de la théorie et de la praxis (de la fusion de la
connaissance de la réalité et de l'expérience du mouvement ouvrier, de la
lutte des classes). Ainsi entendue, en tant que conscience, de la praxis, elle
contribue à intégrer à un niveau supérieur l'unité de la pensée et de l'action,
ou encore : à élever la rationalité de la praxis.
e) Fonction autocritique. La conscience de la praxis doit déboucher sur
une critique incessante d'elle-même, de sa capacité de saisir la praxis et de s'y
insérer. Cette fonction autocritique lui permet d'éviter sa propre dénatura-
tion, ainsi que cela se produit lorsqu'elle se réduit à une théorie de l'objet
(théoricisme), lorsqu'elle cesse de voir la praxis comme un procès ouvert
(dogmatisme) ou de la soustraire (dans ses finalités et son fondement) à la
rationalité (idéalisme et volontarisme).
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Toutes ces fonctions sont fondamentalement déterminées par la


fonction pratique de la philosophie qui, en tant que théorie, s'insère
nécessairement dans la praxis. Cette fonction est déterminante et en elle
s'enracinent, en définitive, toutes les autres. C'est justement la nécessité pour la
philosophie de la praxis de s'intégrer dans la praxis elle-même (de remplir la
fonction pratique qui lui correspond) qui détermine l'accomplissement des
fonctions antérieures : comme critique de la réalité existante et des
idéologies ; comme liées aux forces sociales qui exercent la critique réelle ; comme
laboratoire des concepts et catégories indispensables visant à définir et
appliquer une ligne d'action comme conscience de soi-même pour élever la
rationalité de la praxis et finalement comme autocritique lui évitant de
s'éloigner de l'action réelle, de se paralyser ou de se lancer dans l'utopie ou
l'aventure.
Qui ne voit pas cette fonction pratique radicale ne peut comprendre la
rupture radicale du marxisme avec la philosophie antérieure. Le marxisme est
philosophie de la praxis non seulement parce qu'il voit tout en procès de
transformation, mais aussi parce qu'il théorise en fonction de la praxis,
essayant de contribuer ainsi à la transformation du monde.
La praxis est centrale sur un double plan, intimement relié.
Théoriquement : comme objet de la théorie ; pratiquement : en tant qu'elle
détermine la théorie.
Mais la praxis ne se limite pas à se montrer elle-même comme objet de
la théorie, elle détermine celle-ci au point de la faire sienne, de se
l'incorporer. Or, ce dépassement de la philosophie comme théorie de l'objet
provoque un changement radical de la philosophie : le passage de la
philosophie comme simple théorie à la philosophie comme élément de la
praxis, c'est-à-dire, à une philosophie qui remplit la fonction pratique de
contribuer à la transformation du monde. Mais ce changement radical dans la
nature de la philosophie (dépassement de sa fonction traditionnelle purement
théorique pour accomplir une fonction pratique) s'opère sans que la
philosophie cesse d'être théorique et, pour autant, sans qu'elle puisse remplir par
elle-même la dite fonction pratique. Il n'y a pas de théorie philosophie de
la praxis incluse qui puisse sauter par elle-même d'un plan à un autre. Ce
que Marx dit dans La Sainte famille : que les idées par elles-mêmes ne
transforment rien, est parfaitement applicable à cet ensemble d'idées qu'est la
philosophie.
La philosophie de la praxis pour soi ne transforme rien ; ce n'est pas
une action réelle, pratique, bien qu'elle puisse contribuer à la praxis. Bien
sûr, comme nous l'avons soutenu, elle ne se réduit pas à la version théori ciste
de celle-ci : une simple philosophie proche de l'objet praxis, mais elle est
plutôt un élément de la praxis même.
En somme, il n'y a pas à se laisser acculer au dilemme où l'on prétend
l'enfermer : ou bien c'est une théorie et dans ce cas elle ne transforme rien ;
ou bien elle est transformation, mais alors elle demeure hors de la théorie.
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Faux dilemme, car il ne s'agit pas de choisir entre interprétation et


transformation, ou entre théorie et praxis, mais à opter pour la théorie
adéquate « quand ce dont il s'agit, c'est de transformer le monde ». Dans ce
cas : la théorie qui sert à cette transformation. La transformation du monde,
de la réalité humaine et sociale se présente donc comme une fin ou comme
un objectif ultime auquel doivent s'ajuster aussi bien la pensée que l'action.
Cette fin est, en définitive, l'expression des intérêts d'une classe sociale le
prolétariat qui peut seul s'émanciper et avec lui toute l'humanité
transformant ainsi la réalité. Il s'agit d'une fin qui naît de la praxis
historique même et qui peut seule se réaliser pratiquement par le biais
d'une action pratique qui requiert une certaine théorie. La rationalité de
cette praxis ne réside pas seulement dans la connaissance de l'objet mais aussi
dans son ajustement à cette fin ultime au travers de son insertion dans la
praxis qui le réalise. N'importe quelle action réelle (n'importe quel
mouvement ouvrier n'aboutit pas à la rationalité ; il lui faut s'ajuster à l'intérêt de
classe fondamental qui s'exprime dans cette fin ultime. Et pour cela, la
praxis nécessite la théorie. Mais non n'importe quelle théorie, sinon celle qui
implique une transformation radicale dans la philosophie même : non
seulement par l'objet qu'elle capte (la praxis, ou l'être qui se constitue dans la
praxis), ou par le mode de la capter (objectif, scientifique), mais plus
spécialement par le mode d'exercer cette philosophie : en tant que théorie
qui s'insère dans la praxis même. Réduire la philosophie de la praxis à une
philosophie de l'objet (sur la praxis), c'est continuer à l'enfermer dans le
champ d'une philosophie de l'interprétation du monde. Dans les deux cas on
oublie ce qui définit, en dernière instance, sa nouveauté comme nouvelle
pratique de la philosophie : sa relation nécessaire et rationnelle avec la praxis
afin de s'insérer dans celle-ci et d'accomplir la fonction pratique qui fait de
la philosophie de la praxis la philosophie de la révolution.
Traduit de l'espagnol par K. Nair.

NOTE
(1) San chez-Vazquez n'utilise pas le concept d'existant au sens de Heidegger mais au sens marxiste,
c'est-à-dire en tant qu'ensemble des conditions d'existence (NDT).