Vous êtes sur la page 1sur 6

GRECE : LE SCANDALE NOVARTIS

N'EST QUE LA POINTE DE L'ICEBERG


Première publication en français le 31 juillet 2018

par Dr Antonis Karavas, médecin hospitalier, syndicaliste


de la formation syndicale

META

Traduction : Emmanuel (Manolis) Kosadinos

La Grèce, importante pour les labos pharmaceutique pour son marché, peut aussi
influencer lesprix dans d’autres pays à travers le « prix de référence externe »
(external reference pricing - ERP). Les labos ont donc intérêt que les prix de leurs
produits restent élevés en Grèce. La lutte du mouvement populaire est la seule voie
pour contrer à la fois la corruption et les politiques d’austérité.

Version anglaise
Source : https://rproject.gr/article/skandalo-novartis-i-koryfi-toy-pagovoynoy

Avertissement: La publication sur ce blog de certaines caricatures au contenu provocateur ou


excessif ne vaut, en aucun cas, adhésion aux thèses des sites internet depuis lesquels
elles ont été reproduites. Toute caricature, par définition, force le trait d'une situation afin de
stimuler le débat sur le sujet traité.

Le 22/02/18

Le bal des profits des industriels du médicament se fait sur le dos des couches
populaires modestes.

Le bal des profits engendrés par le médicament est une constante diachronique et il se
passe toujours au détriment des travailleurs et des couches populaires. En dépit de la
réduction des dépenses pharmaceutiques de l'État suite à l'application des
mémorandums, l'effondrement des dépenses publiques a conduit à faire déporter
progressivement le coût des services de santé sur le dos du peuple ; ainsi la part
majoritaire des paiements directs sera dirigée vers les gains de l'industrie
pharmaceutique.

Les restructurations du secteur du médicament à l'ère de la crise capitaliste visent à réduire les
dépenses pharmaceutiques publiques, sans pour autant porter préjudice aux capitalistes de la
branche tout en préservant leurs profits. Ce changement se produit constamment et
nécessairement au détriment de tous les autres acteurs du marché du médicament: par une forte
augmentation des restants à charge payés par les gens, par la réduction de la quantité et de la
qualité des médicaments fournis aux hôpitaux, par des coupes brutales des frais et des
licenciements massifs dans l'industrie pharmaceutique, par une forte réduction du bénéfice des
pharmacies, les fermetures de pharmacies et la perspective de conversion des pharmaciens en
salariés à 600 euros des supermarchés et centres commerciaux.

Le bal des profits des industriels du médicament se fait sur le dos des couches populaires modestes.

Le retrait de l'Etat de la dépense pharmaceutique par la réduction continue de l'indemnisation


couverte par EOPYY (ΕΟΠΥΥ) [1] a conduit à une augmentation spectaculaire de la participation
directe des assurés aux frais des médicaments. Pendant la gouvernance actuelle, qui se prévaut
de l'appellation "Gauche", le taux moyen de paiement direct a grimpé de 12% à 28% pour les
génériques et à plus de 50% pour les médicaments sous licence! Le coût de la dépense
médicamenteuse est devenu insupportable pour les retraités et les couches populaires
modestes. Le résultat est que des milliers de personnes ne sont plus en mesure d'acheter
leurs médicaments, ils les prennent donc de manière irrégulière ou les arrêtent
complètement !

Il est assez largement connu que toutes les compagnies pharmaceutiques ont recherché d’établir
des relations privilégiées avec des personnalités de tous les gouvernements et même qu’elles
maintiennent des services chargés à développer ce genre de relations afin d’occuper la meilleur
place dans le marché du médicament et les prix les plus élevés. Il est significatif que la
compétence pour fixer les prix de médicaments appartienne, jusqu'à récemment en Grèce, au
Ministère du Commerce qui les déterminait en dehors de tout critère scientifique. Le cas d’un
médicament anticancéreux de Novartis est très parlant : il a obtenu l’accord pour un prix multiple à
celui d’un médicament équivalent, contenant une substance active similaire. Par ailleurs, dans la
composition de la Commission officielle qui discute les prix des médicaments les industriels du
médicament (l’Association des entreprises pharmaceutiques de Grèce – ΣΦΕΕ / SFEE) étaient
bien représentés, mais les salariés du secteur ni de la Santé.

Au cours des dernières années cette compétence a été transférée au Ministère grec de la Santé.
Par la mise en œuvre de la dernière « loi-valise » (qui introduit un paquet de mesures néolibérales
d’austérité) se constitue une Commission « Health Technology Assessment – HTA » [2] (la
colonisation du pays, depuis Les mémorandums et après, va jusque dans les termes utilisés par
son administration) dont la fonction sera « l’évaluation et le remboursement des médicaments à
usage humain » ainsi que de faire des propositions au Ministre de la Santé pour l’autorisation de
circulation de nouveaux médicaments et l’évaluation périodique de ceux qui sont déjà en
circulation, sans la mise en jeu de l’Organisme grec National du Médicament (EOF/ ΕΟΦ) qui fut
jusqu’à présent l’instance la plus compétente, au niveau scientifique et sanitaire, sur ces sujets.

La Grèce est importante pour l'industrie pharmaceutique non seulement pour son marché, mais
aussi car, en tant que pays de l’Union Européenne, elle peut influer sur les prix négociés par les
laboratoires sur les autres pays à travers la clause du « prix de référence externe » [3] (external
reference pricing - ERP). Les laboratoires pharmaceutiques ont donc tout intérêt que les prix de
leurs médicaments restent élevés en Grèce. Ceci explique pourquoi la clause de « clawback » [4]
(récupération ou rétrocession) qui dans certains pays impose la récupération par les caisses
d’assurance d’une partie de la marge sur les ventes est comparativement très élevée en Grèce
afin que le prix du médicament sur le marché grec se maintienne élevé. On comprend ainsi
pourquoi cette remise peut atteindre en
Grèce les 25%. Malgré cela les intérêts des labos ne sont pas lésés car leur marge de
profit est immense!

Les intérêts des labos ne sont jamais lésés car leur marge de profit est immense!

Concurrence commerciale

Le scandale Novartis est certainement en rapport aussi avec l'alignement croissant des intérêts du
capitalisme grec avec ceux de l'impérialisme américain. Les multinationales du médicament sont
des empires d'un immense pouvoir qui ne cèdent pas des marchés à leurs concurrents et qui
s'appuient sur leur « mère patrie» pour défendre et développer leurs marchés. Lorsque le Bayer
allemand a menacé de pénétrer sérieusement le marché américain du médicament avec un
médicament antilipidémique concurrent, ses rivaux, par le biais de la « justice » américaine lui ont
attribué la mort de deux patients, l’obligeant ainsi de se retirer de cette classe de médicaments.

Novartis, une firme d’intérêts germano-helvétiques a rapidement gravi les échelons et a attiré
l'attention des multinationales américaines qui lui ont infligé dans le passé une série de tracas
judiciaires, suivis d'amendes. Maintenant, sous la présidence Trump, ils amplifient
leurs attaques en trouvant comme allié le gouvernement ... SYRIZA, qui tente d’instrumentaliser la
participation présumée d’éminents officiels gouvernementaux des partis PASOK (sociaux-
démocrates) et Nouvelle Démocratie (Droite) pour jouer la carte de la lutte contre la corruption,
dans un effort ultime de sauvetage politique alors qu’il sombre progressivement dans
l’impopularité à cause de sa politique austéritaire.

Le gouvernement SYRIZA, depuis qu’il a rejeté l’option de la confrontation avec les capitalistes,
est condamné à errer parmi les influences capitalistes antagoniques, dont le seul dénominateur
commun est le souhait de réduire continuellement les dépenses sociales. A l’opposé de cette
option, la mise en place d'une vaste alliance sociale avec le peuple, les travailleurs et les
scientifiques de la Santé contre les multinationales du médicament est l’indispensable outil pour
œuvrer, en alliance avec un vrai gouvernement de Gauche, dans le sens du contrôle populaire et
riposter aux chantages des capitalistes. C'est dans cette direction que la Gauche Radicale doit se
battre aujourd'hui.

Des mesures proposées


 Le moyen pour faire cela est de développer immédiatement les structures publiques
et sociales sous contrôle ouvrier à tous les niveaux: recherche, production, diffusion,
distribution.
 La mesure-pilier serait la mise en fonctionnement immédiate d’une industrie
pharmaceutique publique moderne sous contrôle, social et la création d'une
Pharmacie de l’Etat qui assurant au début des médicaments de base, à bas prix, se
développant progressivement au détriment du scteur capitaliste privé. Le secteur chimique
et pharmaceutique en Grèce est très développé depuis de nombreuses décennies. Il y a
une main-d'œuvre et un savoir-faire précieux pour passer à une industrie pharmaceutique
nationale moderne avec une nationalisation sans compensation pour les compagnies
pharmaceutiques fermées et endettées. Cette mesure devrait être accompagnée de
mesures anticapitalistes, de contrôle des entreprises du médicament (audit,
remboursement des dettes envers l'Etat et les caisses d’assurance, fin de l'immunité
fiscale, interdiction des exportations parallèles, contrôle des capitaux, etc.). Novartis a par
exemple les médicaments modernes précieux pour la sclérose en plaques. Un vrai
gouvernement de Gauche ne se limiterait pas à la recherche de responsabilités politiques
chez les gouvernements précédents, mais contraindrait Novartis à indemniser l’Etat grec ou
d’accepter une grande baisse du prix de ces médicaments, en cas de non compliance de
cette compagnie il se saisirait de la molécule et produirait le médicament par
l’industrie de l’Etat.

 Du contrôle par des organismes publics et développement de l’Organisme grec National


du Médicament (EOF/ ΕΟΦ) et de Institut de Recherche et Technologie Pharmaceutique
(IFET/ ΙΦΕΤ). Organisation de la recherche et de l'enseignement par des établissements
et des institutions publics. En réalité les critiques qui visent les médecins et les autres
travailleurs de la Santé, dissimulent sciemment que le financement de Congrès par les
labos se fait chaque après accord de l’Organisme grec National du Médicament. Cette
institution, comme toutes les autres publiques, devraient obliger les labos de financer
les programmes scientifiques de formation choisis par des instances de recherche
et d’enseignement public.

 Rétablissement des Droits salariaux pour les salarié-e-s du médicament


(conventions collectives, arrêt des licenciements).

Le gouvernement SYRIZA-ANEL est pris au piège dans des mémorandums et du service des
intérêts du capital, en adoptant totalement la logique du médicament-marchandise, au service des
profits des compagnies pharmaceutiques et du déport des coûts sur les usagers. Ce
gouvernement, incapable de confronter le vrai grand scandale de l’industrie pharmaceutique
capitaliste, ne le sera pas moins pour confronter Novartis et les personnels corrompus de
gouvernements précédents. Le risque serait alors que, dans son impuissance, il choisisse pour
boucs émissaires les médecins, les salariés et les scientifiques, c’est-à-dire les moins coupables
de cette affaire.

L’action de la Gauche, des syndicats et du facteur populaire dans cette affaire pourrait être
primordiale pour que soient dénoncés à la fois la corruption, les coupes budgétaires dans
la Santé et la spéculation de l'industrie pharmaceutique. C’est une lutte pour que le
médicament devienne un bien, pas une marchandise et que la Santé soit publique et
accessible à toutes et tous.

Glossaire:
[1] EOPYY (ΕΟΠΥΥ) : Organisme National d'Offre de Services de Santé, qui correspond, à peu de
différences près, à la branche maladie de la Sécurité Sociale.

[2] Health Technology Assessment (HTA) : Évaluation des technologies de la santé, évaluation
systématique des propriétés, des effets et / ou des impacts des technologies et des interventions
sanitaires. Il couvre à la fois les conséquences directes et prévisibles des technologies et des
interventions et leurs conséquences indirectes non intentionnelles. Dans le domaine des produits
pharmaceutiques, l'HTA est utilisée pour orienter les décisions relatives au remboursement des
produits pharmaceutiques ou les recommandations relatives à leur utilisation. Les sociétés
pharmaceutiques doivent fournir aux autorités nationales une documentation complète basée sur des
critères d'HTA afin d'obtenir l'autorisation de mise sur le marché ou le remboursement de leurs
produits.

[3] External reference pricing (ERP): "Prix de référence externe", la pratique consistant à utiliser le ou
les prix d'un produit pharmaceutique dans un ou plusieurs pays pour obtenir une base ou un prix de
référence aux fins de fixer ou de négocier le prix du produit dans un pays donné.

[4] Clawback : Récupération ou rétrocession, clause contractuelle spéciale par laquelle les sommes
déjà payées doivent être remboursées sous certaines conditions. Dans de nombreux systèmes de
remboursement de médicaments (comme en Grèce), cette clause s’applique aux pharmaciens et aux
grossistes qui sont tenus de rembourser un pourcentage du prix des médicaments vendus aux
caisses d'assurance. Parallèlement à cela, une prime négative des marges d'intérêt est appliquée
proportionnellement aux quantités vendues.

Lire encore:

 "Scandale Novartis Grèce": La normalité scandaleuse de l'industrie


pharmaceutique (par Théodoros Mégaloéconomou)
https://www.uspsy.fr/Scandale-Novartis-Grece-La.html
 Overview of external reference pricing systems in Europe (Cécile Rémuzat et al, in
Journal of market access and Health policy, 2015)
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4802694/

 Evidence summary 4 – Use of external reference pricing - WHO Guideline on


Country Pharmaceutical Pricing Policies,2016
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK258618/

 Greek pharma industry unites against growing burden of clawback (Brendan


Melck, in IHS Markit Internet review, 2016) https://ihsmarkit.com/research-
analysis/greek-pharma-industry-unites-against-growing-burden-of-clawback.html
Pharmaceutical regulation in 15 European countries (Dimitra Panteli, Francis
Arickx, Irina Cleemput et al., in Health Systems in Transition, Vol.18, N° 5, 2016)

 Pharmaceutical Regulation in Central and Eastern European Countries: A


Current Review (Pawel Kawalec, Tomas Tesar et al. in Frontiers in Pharmacology,
December 2017) https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5741607/

 Overview of pharmaceutical pricing and reimbursement regulation in


Europe(Panos Kanavos, LSE Health and Social care, 2001)
http://eprints.lse.ac.uk/21410/
 Emmanuel Kosadinos :Qu'en est-il aujourd'hui de la protection sociale et de la santé
en Grèce? https://fr.scribd.com/document/392496753/Dr-Emmanuel-Kosadinos-Qu-en-
est-il-aujourd-hui-de-la-protection-sociale-et-de-la-Sante-en-Grece

 Novartis bribery claims: Greek MPs vote to investigate top politicians (The
Guardian, 02/22/2018) https://www.theguardian.com/world/2018/feb/22/greece-to-
investigate-top-politicians-over-novartis-bribery-claims

 Greece rocked by claims drug giant bribed former leaders (The Guardian,
02/12/2018) https://www.theguardian.com/world/2018/feb/12/greek-pm-calls-for-
inquiry-into-bribery-claims-against-two-predecessors

 Emmanuel Kosadinos : Grèce 2018 : Le désastre néolibéral de la protection sociale et


sanitaire http://silogora.org/grece-2018-desastre-neoliberal-de-protection-sociale-sanitaire/

Ancienne adresse de l'article :


https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-kosadinos/blog/310718/grece-le-scandale-novartis-nest-que-
la-pointe-de-liceberg