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Les Soirées-Débats du GREP Midi-Pyrénées

L’art
de la guerre financière

Avec Jean-François GAYRAUD

Commissaire divisionnaire de la police nationale,


docteur en droit pénal, diplômé de Sciences Po Paris
auteur de L'art de la guerre financière, Odile Jacob, 2016

conférence-débat tenue
à Toulouse, le 28 janvier 2017

GREP MP
Observatoire de Toulouse : 1 Avenue Camille Flammarion, 31500 Toulouse
Tel : 05 61 13 60 61
Courriel : contact@grep-mp.fr
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L’art
de la guerre financière
avec Jean-François GAYRAUD
Commissaire divisionnaire de la police nationale,
docteur en droit pénal, diplômé de Sciences Po Paris
auteur de L'art de la guerre financière, Odile Jacob, 2016

C'est la troisième fois ce soir que je viens parler au GREP1, et je vous


remercie de m'avoir invité.
Je vais vous présenter un petit exposé d'une quarantaine de minutes, et
l'attention baissant, ce sera plus intéressant pour vous comme pour moi que nous
poursuivions par des échanges.
Tout d'abord, je vais faire comme les vieux gauchistes, et vous dire d'où je
parle. J'ai deux vies parallèles, et intenses : j'ai une vie professionnelle qui fait
de moi un « chien de garde » du système, comme disent les gauchistes ; et une
vie d'essayiste. Je n'ai pas la prétention d'être un criminologue ; et vous savez
que la matière est très débattue et très controversée en France ; mais
modestement, j'écris des essais pour tenter de renouveler la compréhension des
phénomènes criminels, en utilisant d'autres outils intellectuels d'exploration.
J'essaie aussi, et c'est l'objet de mon dernier livre, de porter le fer d'une lecture
criminologique dans des espaces habituellement immunes par rapport à la
réflexion criminelle : c'est en particulier le cas de la Haute finance.
Alors, en introduction, je vais dire une chose toute simple : je pense que l'une
des causes profondes du malaise démocratique contemporain réside justement
dans l'existence de ce mur de la Haute finance. Je suis convaincu que, comme le
dit Marcel Gauchet, nous entrons dans des sociétés post-démocratiques, des
sociétés dans lesquelles les citoyens ont l'apparence du pouvoir, mais qu'en
réalité une partie du pouvoir contemporain se situe ailleurs, non pas sur la scène,
mais obscène, au double sens des coulisses et de quelque chose de dégoutant.

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Jean-François Gayraud avait présenté «Les maffias, une géopolitique» le 12 mars
2009, et «Crise financière ou hold-up du siècle?» le 13 octobre 2012
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Alors pourquoi s'intéresser à la Haute finance ? Parce que nous vivons un
moment historique absolument inédit. Jamais dans l'histoire humaine la finance
n'a eu un tel pouvoir, une telle position de surplomb par rapport au pouvoir
politique, à la société et à l'économie réelle. Certes, vous me direz que dans
l'histoire, il y a déjà eu des périodes de confrontations entre le politique et le
pouvoir financier, mais c'est toujours le pouvoir politique qui au final a remporté
la partie, et les Templiers, en France, en savent quelque chose. Aujourd'hui,
nous avons un système complexe, opaque, que très peu de gens comprennent,
que je n'ai pas la prétention de maitriser, qui surplombe les États et les sociétés.
Et ça, c'est inédit. Et au cœur de cette très Haute finance internationale, sans
simplification aucune, il existe un groupe de banques qui forment un oligopole,
au sens économique du terme, composé d'une vingtaine de banques
internationalisées qui présentent deux caractéristiques : tout d'abord des tailles
gigantesques (BNP-Paribas a un chiffre d’affaires équivalent au PIB de la
France), et ensuite une interconnexion qui les rend dépendantes les unes des
autres. Donc elles sont, paradoxalement, à la fois en situation de concurrence et
d'interdépendance. Et ce n'est pas leur faire injure que de considérer qu'elles
forment des puissances, au sens où Raymond Aaron utilisait ce terme, c'est-à-
dire qu'elles ont acquis une autonomie et une capacité d'influence, voire
d'ordonnancement du monde.
Depuis ces dernières décennies, on vit une succession de crises financières, ce
qui est un phénomène tout à fait inédit. On a vécu pendant soixante-dix ans dans
un système régulé, keynésien, qui n'avait pratiquement pas connu de crise
financière, ou de crise de dette souveraine. Sans faire de l'angélisme sur la
nature même du système, il était relativement contrôlé, régulé, domestiqué, et à
partir des années quatre-vingt, il s'est produit un phénomène de dérégulation.
Qu'est-ce que la dérégulation ? Ce n'est pas un phénomène naturel, tombé du
ciel, comme on voudrait nous le faire croire : c'est une construction humaine. Ce
sont des lois, c'est une politique publique actionnée en amont par un mouvement
d'idées, relativement ancien, qui remonte aux années soixante ; et cet ensemble
de lois et de politiques publiques de dérégulation a été porté par un effet de
souffle du fantastique développement des technologies de l'information et de la
communication que lesdites lois n'ont pas voulu encadrer. Si vous ajoutez à cela
le phénomène géopolitique de la chute du mur de Berlin qui a provoqué une
ouverture des territoires, vous comprenez pourquoi aujourd'hui nous vivons
dans un système globalement dérégulé.
Cette dérégulation a connu deux grands moments historiques : l'un,
fondamental, est la décision unilatérale prise par le président Nixon, en août
1971, de dissocier la valeur du dollar de celle de l'or. A ce moment-là, la
monnaie américaine a pris sa liberté. Ce qui a permis au système bancaire
américain de pouvoir créer des produits financiers innovants et d'attirer
l'épargne mondiale. Le second est la période Reagan avec toutes ses grandes lois
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de dérégulation, ensuite imitées dans le reste du monde, portées et encouragées
au niveau international.
J'en termine là mon introduction. Je ne suis pas économiste, je ne souhaite pas
l'être, et je ne pense pas que la science économique nous soit d'une grande utilité
pour comprendre ce qui se passe dans le monde moderne : je pense que c'est une
prétention un tout petit peu arrogante (en général, il y a toujours un ou deux
économistes qui se roulent par terre quand je dis ça !). Je sais qu'il y a un livre
sorti ces derniers temps qui nous explique que l'économie est une science, je sais
que je suis à Toulouse au pays du «prix Nobel d'économie». Mais je ne me
laisserai intimider ni par les mathématiques, ni par l'idéologie néolibérale.
Alors, pour entrer dans le vif du sujet, je pense que pour comprendre
différemment ce qui se passe avec la Haute finance contemporaine, il faut
utiliser d'autres outils. Le premier outil est celui de la criminologie, et le second,
que j'ai utilisé dans mon dernier ouvrage L'art de la guerre financière, est celui
de la polémologie. Mon propos consiste donc à décaler le regard.
Pour comprendre la crise financière de 2008, il faut utiliser la criminologie,
c'est-à-dire une clé de lecture qui va relever du droit pénal. Evidemment, quand
on dit cela, on se heurte à plusieurs objections. Tout d'abord, l'objection selon
laquelle le droit pénal, les infractions pénales, relèveraient de catégories
juridiques subjectives et relatives, là où l'économie, en principe, considère les
phénomènes économiques dans une objectivité pure. C'est ce que j'appelle le
syndrome Jean-Baptiste Say qui disait que « le vol d'un portefeuille, c'est un
simple déplacement de valeur », donc un phénomène neutre. C'est là où les
économistes classiques et libéraux, se trompent, parce que ce qu'on comprend
très bien, aujourd'hui que, sur les marché financiers, quand le crime se répète,
qu'il devient systématique, alors il a un impact systémique : tout d'abord il
détruit de la valeur, et ensuite il transforme de fonctionnement des marchés.
Alors, la dérégulation des marchés financiers orchestrée aux États-Unis, à partir
des années 80, en particulier la grande loi Garn-St Germain de 1982, a été
criminogène. Je ne porte pas là un jugement définitif sur le système, je ne dis
pas qu'il est par essence frauduleux, (c'est une option marxiste, que je peux
comprendre mais qui n'est pas la mienne), je dis simplement qu'il est
criminogène, c'est-à-dire qu'à partir du moment où on a desserré la plupart des
contraintes sur les marchés financiers (moins de surveillance, moins de
contrôle), on a créé des incitations (au sens économique du terme), et des
opportunités (au sens sociologique et criminologique du terme) décuplées pour
les acteurs financiers. Je ne porte pas de jugement sur la moralité des acteurs
financiers, je dis simplement qu'à partir de ce moment-là, on a permis à ces
acteurs de descendre une pente fatale.
Je vais faire une parenthèse pour résumer brièvement la crise financière de
2008. Ainsi, quand le système financier américain s'est réorganisé à partir des
années 90, ce n'était pas le fruit d'un hasard, cette réorganisation découlait de la
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précédente tragédie qui était l'effondrement des Caisses d'Epargne américaines,
les Saving and Loans, un effondrement qui était la conséquence d'une crise
financière criminelle. Pour apporter un élément factuel, il faut savoir que là, plus
de mille personnes ont été jugées. A cette époque, si le pouvoir fédéral
américain n'avait pas mis la main à la poche, tout le système financier, déjà,
aurait été précipité dans le gouffre. Donc, sur les décombres des Caisses
d'Epargne, le système financier américain se réorganise alors sur un nouveau
modèle. Il faut rappeler que au cœur de l'économie américaine et du rêve
américain depuis le XIXe siècle, il y a la maison individuelle. C'est le rêve des
démocrates comme des républicains.
A l’origine de la crise financière de 2008, il a y la formation de bulles.
Qu'est-ce qu'une bulle ? C'est quand, sur un marché, il y a un écart entre le prix
et la réalité de ce prix. Les libéraux dogmatiques disaient qu'il ne pouvait pas y
avoir de bulle. Il y a d'abord eu une bulle immobilière qui, ensuite, s'est
transmise au niveau boursier. Et une grande partie de cette bulle immobilière a
été générée et propulsée par des faux, des infractions pénales – abus de
faiblesse, abus de confiance, escroqueries, etc. Pourquoi ? Au cœur de la
formation de cette bulle, qui va se propager à tout le marché hypothécaire
américain, qui lui-même va se propager à tout le marché financier américain, qui
lui-même va se propager à l'ensemble du marché financier international, vous
avez un micro problème, un micro phénomène (un peu comme la théorie du
chaos avec l'aile de papillon), vous avez la question des prêts hypothécaires. A
l'époque, les prêts hypothécaires américains sont générés par des institutions
financières spécialisées qui s'appellent les «prêteurs hypothécaires» (mortgages
lenders) qui sont typiquement un élément du système financier de l'ombre (le
shadow banking). Ce sont des institutions financières qui se comportent comme
des banques, mais qui ne sont pas régulées comme des banques, et elles vont
dériver. Elles vont délivrer par centaines de milliers aux classes moyennes
américaines (les classes supérieures ne s'adressent pas à ces «prêteurs» !), ce que
les financiers américains nomment «des prêts à neutrons», «des prêts Ninja»,
«des prêts prédateurs». Je crois beaucoup au pouvoir des mots, et je crois que
bien nommer les choses c'est en tirer la vérité. Et vous allez voir qu'en réalité,
tout était dans les mots. Pourquoi est-ce que les financiers américains, entre eux,
les appelaient les «prêts à neutrons» ? Parce qu'ils savaient que ces prêts allaient
détruire les personnes et qu'ensuite ils pourraient reprendre les maisons.
Pourquoi «Ninja»? Pas pour «fantôme» mais pour l'acronyme de «No Income,
No Job, No Assets», c'est-à-dire qu'ils octroyaient des prêts à des gens qui
n'étaient pas solvables parce que sans revenu, sans travail et sans capitaux. Et
puis prédateurs parce que dans la chaîne alimentaire, il y a toujours une proie et
un prédateur ; et quand vous ne savez pas qui est le prédateur, en général c'est
que vous êtes la proie ! C'est une réflexion judiciaire, mais c'est aussi comme ça
que les financiers raisonnent. Donc, des centaines de milliers de prêts ont été

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accordés, avec un contrôle extrêmement faible – Paul Jorion raconte très bien
dans son excellent livre sur la crise des subprimes, comment ça se passait,
comment vous pouviez obtenir ce prêt en trente minutes ! Les mortgages
lenders allaient voir des courtiers en prêts hypothécaires, profession totalement
dérégulée, qui ciblaient les classes pauvres, les plus vulnérables de la société
américaine, avec un marketing très segmenté (des femmes seules, des noirs, des
chicanos, des handicapées…). Je dis ça très sérieusement : c'est comme ça que
ça se passait. Et ils refourguaient des prêts en commettant des faux : à la case
«revenus» on mettait «pas de revenu» ou un faux revenu. Je vous laisse
imaginer le nombre d'infraction que ces documents comportaient : escroqueries,
abus de faiblesse, abus de confiance, faux en écriture…
A ce stade-là vous vous demandez quelle est la rationalité économique d'un tel
système, puisqu'un banquier a une responsabilité juridique et financière ? Quel
intérêt a t-il à distribuer des prêts à des gens qui ne sont pas solvables ? Tout ce
système avait été créé autour de la titrisation. La titrisation consiste à
transformer en titre financier quelque chose d'immobile dans le bilan des
banques, c'est-à-dire les fameuses dettes bancaires. C'est là tout le génie et la
perversité de ce système ; et la titrisation existe toujours au cœur du système
financier international. On prenait les prêts et on les transformait en produit
financier complexe, les fameux CDO. Quand vous permettez cette mobilité, qui
est la grande question de Marx dans Le Capital, vous permettez aux banquiers
de se débarrasser de leurs dettes, d'un point de vu juridique et financier, et ils
n'ont plus d'intérêt à distribuer des prêts de manière qualitative, donc honnête.
La distribution quantitative et malhonnête devient alors inéluctable. Et c'est ce
qui c'est produit.
Il y avait des gens qui compactaient tous les prêts avec des valeurs et des
qualités différentes, et là, au milieu du système, on trouvait les trois agences de
notation – Moody's, Fitch (société française détenue alors par Marc Ladret de
Lacharrière), et Standard & Poor's – qui ont eu un rôle frauduleux. Pourquoi ?
Quand vous êtes sur un marché financier et que vous envisagez d'acheter un titre
complexe, comme un CDO présenté dans un document de cinq cent ou mille
pages, pour savoir si ce package est de bonne ou mauvaise qualité, le mieux,
c'est d'y mettre une notation. Donc, le rôle des agences de notation était de dire
si le CDO était «risqué» ou «non risqué». Et finalement, on s'est aperçu en
2007/2008, que 90% des CDO qui se sont effondrés avaient la note de qualité
maximum. Le problème, c'est que ces agences de notation vivaient dans un
système perclus de conflits d'intérêts. Aujourd'hui, «conflit d'intérêt» est le
terme politiquement correct pour parler de la corruption, mais ce n'est pas un
progrès, c'est une régression intellectuelle. Il y a deux types de conflit d'intérêt
pour ces agences. D'abord, il y a le mode de rémunération : ceux qui
demandaient la notation payaient l'agence. Ensuite, les agences de notation ne
faisaient pas que noter les produits structurés, elles participaient, en amont, à
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leur structuration. Alors, on nous disait qu'ils avaient construit un fameux «mur
de Chine» - le chineese wall – entre leurs deux activités ! On y croit ou on n'y
croit pas ! Et je n'y crois pas ! Et les documents qui ont été retrouvés nous ont
montré qu'en réalité il y avait de la collusion. Ces agences avaient une incitation
à bien noter les produits qu'elles avaient concourus à créer. L'être humain est
ainsi fait ! Et puis, tous ces produits structurés ont été vendus à Wall Street.
Wall Street qui s'est présenté, après la crise comme étant la victime de ces
méchants mortgages lenders et méchantes agences de notation. Sauf qu'on
pouvait dire que la plupart des grandes banques de Wall Street étaient elles-
mêmes propriétaires de filiales et de mortgage lenders, et que bien souvent
elles-mêmes finançaient, en amont, le montage des mortgage lenders. En réalité
c'était un système circulaire et de pure connivence. Et là, qu'ont fait les grandes
banques ? Elles ont vendu ces produits en oubliant d'expliquer à leurs clients
que ces produits étaient hautement risqués. Ca relève du droit pénal et du droit
civil de la fraude, lorsqu'il y a un défaut de conseil conscient. J’ai résumé
rapidement la chaîne causale. Je ne dis pas que c'est la seule dimension, la seule
explication, puisque la véritable explication est à l'échelle macro-économique :
c'est la dérégulation. Mais c'est cette dérégulation qui permet des infractions
pénales de très grande ampleur.
A partir de là, on a deux problèmes. D'abord, il n'y a pas eu de formalisation
judiciaire. Mais ce n'est pas parce qu'il n'y a pas eu de procès, qu'il n'y a pas eu
de fraude ! Longtemps, nombre de sociologues et de politologues ont expliqué
que les élites ne commettaient pas d'infraction, la preuve étant qu’il n’y avait pas
de condamnations ! En réalité le système fonctionne un peu différemment. Les
« cols blancs » ont une criminalité spécifique mais peu captée par les processus
judiciaires pour de multiples raisons de visibilité et de connivence. Donc la vraie
question n'est pas de savoir s'il y a eu fraude ou non. Le vrai problème,
complexe, est de comprendre pourquoi le système judiciaire américain n'a pas
voulu ou n'a pas pu se mettre en marche pour réprimer cette haute criminalité.
Le second problème réside, comme vous le savez, dans la nature du sauvetage.
Une fois de plus nous avons eu le vieux scénario de « la privatisation des profits
et de la socialisation des pertes » ; le système financier a été sauvé grâce à de
l'argent public.
Ce que je viens de vous décrire pour la crise de 2008 est en réalité un schéma
de fraude que l'on retrouve dans toutes les crises financières nées de la
dérégulation. Crise japonaise, ou albanaise, irlandaise, espagnole : on y trouve
cette dimension frauduleuse, même si c'est avec des mécanismes différents, une
ampleur différente de la fraude et avec des types de fraudes et d'acteurs
frauduleux différents. La caractéristique de la crise de 2008 aux États-Unis, c'est
qu'elle soit née globalement chez les élites financières. Si vous analysez la crise
des Caisses d’épargne dix ans auparavant, elle mettait en cause, à la fois des
élites bancaires ou financières et un peu de crime organisé américain. Si on
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analyse la crise japonaise, on y voit un système qui fonctionne en symbiose
entre le big business et la haute administration, avec une égale répartition entre
les techniques de fraude et la responsabilité financière des élites légales et des
yakuzas.
La crise financière de 2008 est très intéressante parce que nous vivons
toujours dans son prolongement, et aussi car elle est le fait des banques. Alors la
lecture que j'en fais est une lecture criminologique et keynésienne. C'est
d'ailleurs la lecture qu'en a fait le Congrès des États-Unis à majorité Démocrate
après la crise. Comme après chaque crise, les Américains publient des enquêtes
qui sont toujours très riches à lire, et l'enquête du Congrès – la FCIC - apporte
une lecture purement criminologique de cette crise. Même si elle ne le dit pas
expressément, j'ai compté le nombre de fois où le mot fraude était cité : cent
quarante sept fois ! D'ailleurs, lors de sa première campagne présidentielle,
Barak Obama en fait une lecture tout à fait Rooseveltienne et purement
criminologique.
Alors, pourquoi vivons-nous toujours dans crise ?
Ce qu'il est intéressant de voir, c'est que ce système financier n'a réussi à
surnager que parce qu'il a pu bénéficier de l'argent public ; et la plus grande
partie des dettes souveraines, dans les pays occidentaux, sont le fruit de ce
sauvetage. Dans l'analyse du déficit public, pour la France, les sauvetages
bancaires sont une donnée importante.
C'était donc la première partie de mon propos. La seconde partie va concerner
la polémologie, et je vais vous dire en quoi l'art de la guerre est intéressant pour
comprendre la haute finance contemporaine.
Je sais qu'il y a un abus du concept de guerre aujourd'hui, je l'entends. Si j'ai
voulu utiliser le concept de guerre, ce n'est pas au sens du conflit militaire (on
fait un peu trop l'amalgame entre la notion de guerre et le conflit armé, le conflit
militaire), mais au sens où il faut comprendre la guerre, (et un auteur tel que
Carl Schmidt en a très bien parlé), c'est-à-dire au sens de l’'hostilité. Il y a dans
l'histoire humaine de multiples formes d'hostilité : elle peut être idéologique,
culturelle, économique, et elle peut être financière. Donc, pas plus que tout à
l'heure je n'ai utilisé le mot «crime» au sens métaphorique – je parle bien du vrai
droit pénal et du système judiciaire -, là, j'utilise bien le mot «guerre» dans son
sens réel, concret. D'ailleurs, ce qui caractérise une guerre, c'est la très haute
létalité du conflit. Or, quand on analyse se qui s'est passé à la suite des crises
financières contemporaines, et en particulier, en Grèce, on se rend compte que
ces crises financières tuent et blessent. Il y a un champ de bataille avec des
morts et des blessés. Le seul problème est que le décompte de cette létalité est
très complexe parce qu'entre la cause première et ces morts et ces blessés, il y a
une chaîne causale, une distance intellectuelle et géographique assez importante.
Il faut savoir qu'il y a eu des études épidémiologiques très intéressantes qui ont
été faites aux États-Unis et en Grèce pour essayer de mesurer ce qu'on appelle
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«les suicides économiques». D'ailleurs pour le comprendre, il suffit d'un peu de
bon sens : lorsque vous faites sombrer des millions de personnes dans la
pauvreté et le chômage, elles ont plus de mal à se nourrir, à se vêtir, à se
chauffer, à se soigner ; ce qui génère de nouvelles maladies ou une incapacité à
se soigner. Il faut savoir, qu'au sens matériel du terme, il y a bien des victimes
physiques dans une crise financière.
Pourquoi faut-il analyser la crise grecque sous l'angle de l'hostilité ? Au début
des années 2000, les banques détiennent pour cent quatre vingt dix milliards
d'Euros de dettes, en Grèce. Et les banques qui ont autant d'argent évaporé en
Grèce sont d'abord des banques européennes, françaises et allemandes. La crise
grecque est d'abord une crise franco-allemande. Les banques françaises se sont
engagées pour près de soixante-quinze milliards, dont trente milliards pour le
Crédit Agricole (en principe, une banque mutualiste ancrée dans les territoires
etc.) ; les banques allemandes pour environ quarante cinq milliards ; et les
banques britanniques et hollandaise pour une dizaine de milliards.
Finalement, que s'est-il passé ? Dans cette crise, comme dans la précédente,
s'est mis en branle un récit très particulier : aujourd'hui, on parle de storytelling,
hier, on parlait tout simplement de propagande. C'est-à-dire qu'on nous a
raconté une histoire pour nous faire avaler une situation qui ne correspondait pas
à la réalité. Il fallait absolument que ces banques, percluses de prêts douteux et
non recouvrables, ne déposent pas leur bilan. Il fallait un sauvetage avec
probablement, derrière, une sortie de la zone Euro de la Grèce. Donc, les
banques françaises et allemandes ont tout fait pour que leurs dettes soient
rachetées par l'État grec. Et se sont tous ces mécanismes complexes qui se sont
mis en place avec la BCE et le «mécanisme européen de stabilité», pour
provoquer, comme dans l'affaire des subprimes, une migration des dettes privées
vers les acteurs publics. En l'occurrence, l'acteur public était l'État grec avec les
contribuables européens. C'est toujours la même idée : un transfert des dettes.
Mais pour que le transfert ne soit pas trop visible, il y a, évidemment, des
mécanismes complexes, et surtout la narration d'une belle histoire. Quelle est
cette belle histoire ? On a vécu, quand même, pendant douze ans, dans une
atmosphère de xénophobie absolument incroyable, de mishellénisme. On a dit
du peuple grec, via la presse internationale, qu'il était paresseux, voleur,
menteur. On a repris les vieux clichés qu'on pouvait trouver dans la littérature
des XVIIIe et XIXe siècles à propos des Grecs, pour nous faire comprendre que
les Grecs étaient les seuls responsables de ce qui se passait : le Grec ne paie pas
ses impôts, il est voleur etc. Restent de vraies interrogations : pourquoi la presse
internationale a-t-elle eu ce discours faux et complètement xénophobe.
Qu'aurait-on dit si le même discours avait été porté sur un pays africain ou sur
un pays arabe, musulman ? Et là, on se l'est permis !
L'autre remarque que je voudrais faire à propos de la Grèce, c'est que les
dettes détenues par les banques étaient à 80 % des dettes privées. Donc la
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question que l'on peut se poser, c'est pourquoi les banques françaises,
allemandes, hollandaises, britanniques ont distribué avec autant de légèreté,
autant de prêts à des acteurs privés ? Quelle a été la part d'irresponsabilité,
d'amateurisme et de prêts frauduleux ? La part de prêts frauduleux n'a jamais été
expertisée. C'est dommage… Mais pour avoir discuté directement, et en off,
avec un des auditeurs d'une banque française (que je ne citerai pas!), le prêt
frauduleux représenterait entre un quart et un tiers des prêts.
Quand on s'intéresse à la dette publique grecque, il faut en comprendre la
structuration. La première origine de cette dette grecque, qui a posé tant de
problèmes, est issue des JO de 2004 qui ont beaucoup profité aux entreprises
étrangères et assez peu aux entreprises grecques. La deuxième origine se situe
dans les dépenses militaires. La Grèce, et ce n'est pas lui faire injure, est un petit
pays, certes dans une zone géographique sensible pour l'Otan, face à la
Turquie…mais avec des dépenses militaires qui la plaçaient en tête des pays de
l'Otan ! Etait-ce vraiment justifié ? Je rappelle que la Grèce a acheté
principalement de l'armement allemand, français et américain. Troisième
problème qui explique les difficultés de la Grèce, c'est l'incapacité structurelle et
historique qu'a l'État grec à faire payer les impôts, surtout à ses élites, et c'est un
vrai sujet. Et puis, par la suite, les prêts à taux usuraire qui ont été imposés par
les créanciers internationaux à l'État grec.
Je vais terminer par une dernière remarque. Vous voyez que dans ces deux
phénomènes, on a eu une migration de la dette du privé vers le public. Ce que
j'explique dans mon livre sur L'art de la guerre financière, c'est qu'une des
armes de ces puissances financières consiste justement à faire bouger les dettes
du secteur privé vers le secteur public. Alors, est-ce inéluctable ? Bien sûr que
non, à partir du moment où il y a une capacité de sursaut démocratique, une
capacité à comprendre et à nommer la réalité. A la même période, on a eu un
contre exemple parfait avec l'affaire islandaise. Au début des années 2000, ce
pays, qui vivait traditionnellement de l'économie de la pêche et du tourisme, a
décidé de se transformer en paradis fiscal et bancaire. Il suffisait pour cela
d'attirer les capitaux du monde entier et de permettre à ses banques de distribuer
des prêts à n'importe qui et n'importé comment ; et ainsi trois banques
islandaises ont grossi dans des proportions complètement démentes. Souvenez-
vous, l'Islande avait été alors présentée comme un nouveau modèle, la huitième
merveille du monde, etc. Et puis, évidemment, l'Islande s'est effondrée avec la
crise de 2008. A ce moment-là, pour résoudre la crise financière, les élites
financières, la presse internationale et le FMI avaient décidé d'appliquer la
thérapie habituelle : transfert des dettes, c'est-à-dire leur mutualisation, et
austérité à la clé pour les populations. Et là, dans ce tout petit pays de cent vingt
mille habitants, si je me souviens bien, il s'est passé un phénomène tout à fait
étrange, c'est que la population a manifesté : la fameuse révolte des casseroles.
Je vous passe les détails et la chronologie des événements, mais ils ont fait plier
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le pouvoir exécutif et le Parlement, prêts à se soumettre aux préconisations
libérales orthodoxes, et par deux référendums successifs, le peuple a dit qu'il ne
paierait pas pour les banques et les créanciers internationaux. Tout le monde a
prédit au peuple islandais le bruit, la fureur, le chaos, la pauvreté, et j'en passe ;
et rien de tel ne s'est produit. Il est très intéressant, à ce moment-là, de voir la
réaction du pouvoir islandais : contrôle monétaire, augmentation des impôts sur
les plus riches, mise en faillite des banques, concentration des mauvaises
dettes… Et en quelques années, l'Islande a retrouvé la prospérité. Ce qui prouve
bien que tout cela n'est pas inéluctable. Il y a toujours une alternative...

Débat
Un participant - Merci pour votre exposé. Si le cas de l'Islande est une
réussite, pourquoi les politiques, au sens large du terme, ne s'en sont-ils pas
inspirés ? Alors au contraire, on a l'impression que beaucoup d'États prennent
pour experts la voix néolibérale du monde.
JF Gayraud - Les Islandais ont pu appliquer cette politique originale parce
qu'ils ne subissaient pas la contrainte européenne. S'ils avaient été dans le
système européen, à plus forte raison dans la zone Euro, la situation aurait été
beaucoup plus complexe. Je ne porte pas de jugement sur l'Euro ou l'Europe,
simplement, ils n'avaient pas cette contrainte-là. Souvenez-vous dans l'affaire
grecque, le tournant fut quand Tsipras a annoncé qu'il ne sortirait pas de l'Euro. A
partir de ce moment-là, il se refusait, dans l'art de la guerre, une arme de
dissuasion massive, la menace de la sortie de l'Euro. Pour les Islandais, peuple
Viking, il y a peut-être en plus une raison anthropologique, mais on va m'accuser
d'essentialiser les peuples…

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Un participant - J'ai deux questions très différentes. D'abord, en matière de
délinquance financière, comment se fait-il qu'en France ce problème relève de
Bercy et non du pôle financier du ministère de la justice ? Et en matière de
shadow-banking, que pensez-vous de l'idée qui circule2 que M. De Castries
pourrait être nommé premier ministre de M. Fillon, sachant qu'il a été président
du Bilderberg et accessoirement président d'Axa ?
JF Gayraud - Concernant la première question, nous avons en effet, en France
un verrou juridique sur les infractions fiscales. C'est un très vieux verrou. C'est-à-
dire que le ministère public ne peut pas engager, de sa propre initiative, des
poursuites pour infractions fiscales sans avoir l'autorisation préalable du
ministère de l'économie et des finances. C'est un sujet très technique, ponctuel,
mais qui a été historiquement un frein dans la lutte contre la criminalité, en
l'occurrence, fiscale. Pourquoi est-il maintenu ? Je ne suis pas dans la tête des
politiques.
La seconde question est très politique et ne m'intéresse pas en tant que telle,
mais je vais vous faire une réponse plus large. Je pense qu'il faut éviter les
questions de personnes ; je ne peux pas me le permettre au vu de mes fonctions.
Un auteur que j'aime beaucoup, – il est de la région – Jean-Claude Michéa, dit
souvent que nous vivons sous un régime de parti unique qui est l'idéologie
néolibérale. Chaque époque a sa propre idéologie qui conditionne, qui configure.
Pendant la guerre froide, ce fut le marxisme. Mais c'était une idéologie qui était
très visible, que l'on pouvait aisément identifier. Ce qui caractérise l'idéologie
néolibérale, c'est qu'aujourd'hui, elle est diffuse, que la plupart des acteurs qui
s'en font le porte-voix n'en sont même pas conscients. C'est ce que disent très
bien Michéa et Marcel Gauchet. Il est intéressant de voir deux hommes qui, sur
l'échiquier culturel, sont l'un prétendument à gauche et l'autre prétendument à
droite, faire le même constat. Dans le château libéral, il y a une aile droite et une
aile gauche. C'est ce que pensent à peu près tous nos contemporains, et ce qui
infuse à peu près tous les programmes politiques, qu'ils soient de droite ou de
gauche. Je vais même aller au-delà. Il y a d'excellents auteurs comme Castoriadis,
Christopher Lasch et d’autres qui, dès les années 80, expliquaient que de
raisonner en terme de droite ou de gauche, dans le contexte contemporain, n'avait
plus de sens. Et le non-dit, c'est que déjà, à l'époque, l'idéologie néolibérale
transpirait dans toutes les têtes et tous les programmes. C'est ça la vraie question.

Un participant - J'ai beaucoup apprécié votre exposé et j'ai trois petites


questions qui me viennent à l'esprit. Est-ce que les politiques ne seraient pas
simplement des marionnettes du pouvoir occulte financier ? Deuxièmement, quel
est le rôle du FMI et ses responsabilités ? Et enfin, concernant la guerre des

2
Rappelons que cette conférence a eu lieu avant le premier tour de l'élection
présidentielle 2017 !
13
devises, quel est le rôle des monnaies émergeantes telles les monnaies
numériques ?
JF Gayraud - Sur la dernière question, je n'ai aucune opinion : je ne suis ni
économiste, ni financier. Comprenez bien, j'ai un prisme modeste qui est celui de
l'approche criminologique et polémologique.
Sur la question des pouvoirs, ce qui me frappe beaucoup, c'est qu'un des
phénomènes majeur du monde contemporain, depuis la Libération, c'est la
prolifération des États. Quand l'Organisation des Nations Unies fut créée en
1945, il y avait quarante-cinq États. Aujourd'hui, il y a près de deux cents États
reconnus à l'ONU, auxquels s'ajoutent une quinzaine d'États qui existent de facto.
Cette prolifération d'États peut nous donner l'illusion que l'imperium, le pouvoir,
est toujours étato-centré, alors qu'en réalité c'est exactement le contraire. La
plupart des vrais pouvoirs contemporains sont transnationaux et horizontaux,
légaux ou illégaux, visibles ou invisibles ; on le voit avec la force des pouvoirs
économiques et financiers. Sur ces deux cents États, combien sont viables ?
Combien sont vraiment démocratiques ? Une cinquantaine… pas plus. Les autres
sont des États de papier, des «États Potemkine», vides de puissance, exempts de
capacités ; donc incapables de faire face à la complexité du monde, et surtout,
aujourd'hui, à des puissances horizontales, transnationales, qu'elles soient
économiques, financières ou criminelles, qui les dépassent.
Deuxième réponse. Il est évident qu'à partir du moment où nous avons décidé
de financer nos dettes sur les marchés financiers, et d'abandonner le financement
autonome vertical par l'épargne nationale, comme le font encore les Japonais,
nous nous mettons dans des situations de contraintes extérieures, voire de
soumission, extrêmement fortes. Sans sombrer dans des théories
conspirationnistes, il est évident que, mécaniquement, nous nous sommes mis
dans des situations très compliquées. Là aussi, ce n'était pas inéluctable. Vous
savez, le financement de la dette française sur les marchés financiers a commencé
dans les années 60, puis il y a eu une grande loi en 1973, et tout cela s'est accéléré
dans les années 80 à partir de Pierre Bérégovoy – j'allais dire évidemment, parce
que ce sont les partis de gauche, en Occident, qui ont été les plus dérégulateurs et
les plus libéralisateurs. A partir du moment où on se place en position de
dépendance vis-à-vis d'acteurs financiers internationaux, donc de la variation des
taux d'intérêt, il est évident qu'on se met dans des situations très compliquées.
Je vais faire juste une remarque sur le FMI par rapport à la crise des subprimes.
Après cette crise, j'ai lu régulièrement les articles du FMI pour voir comment
cette institution internationale allait analyser la crise financière. Pendant des
années, la doxa des économistes a été : «c'est un dysfonctionnement» », «les
marchés reviendront à leur équilibre», «c'est une catastrophe», «c'est un
phénomène d'asymétrie d'informations» ; sauf que l'asymétrie d'information, en
droit pénal, ça s'appelle une fraude. Quand on analyse le livre de Jean Tirole (un
succès de librairie !), le chapitre concernant la crise de 2008 est assez irréel :
14
asymétrie d'informations, dysfonctionnement… et le FMI a proposé la même
analyse pendant des années… jusqu'à Christine Lagarde, qui a prononcé un
discours assez intéressant, (même si elle n'a pas franchi le Rubicon), où elle a
expliqué que ce qui s'était passé n'était pas bien et qu'il fallait aller vers un
« capitalisme inclusif ». Après, sans utiliser les mots fraude ou escroquerie qui
sont des gros mots, par tout un tas de périphrases, le FMI a expliqué que les
financiers s'étaient mal comportés. Tout ça a infusé très lentement, et petit à petit.

Une participante - Vous expliquez dans votre discours que l'essentiel de la


crise aujourd'hui résulte d'actes frauduleux. J'entends et j'accepte, mais ce qui me
gène, c'est : qu'est-ce qu'on a fait ensuite contre ces actes frauduleux, en
particulier en France et en Europe ? Je n'ai pas souvenir qu'il y ait eu une réelle
sanction. Et la question que je me pose maintenant est de savoir si on est
vraiment dans un État de droit ? Est-ce que la sanction n'existe pas ou est faible
par rapport à la faute pour une certaine élite ?
JF Gayraud - Vous posez la question centrale : pourquoi ces faits frauduleux,
qui sont une partie de l'explication de la crise 2008, n'ont pas été réprimés ? Il n'y
a pas d'explication simple et unique ; il y a plusieurs causes et elles s'emboîtent.
Tout d'abord, lorsque la crise survient, entre 2007 et 2008, le système fédéral
américain, avec la police fédérale et le Département de la justice, qui sont les
deux entités en charge de la répression, n'a plus les moyens et l'expertise pour
lutter contre la criminalité financière. De manière un peu familière, je dirais qu'ils
étaient nus ! Lors de la crise financière de 2008, le FBI n'avait plus que deux
agents spécialisés par État pour réprimer la criminalité financière ; et la situation
était tout aussi pauvre au niveau du Département de la justice et des parquets.
Pourquoi une telle situation ? Tout d'abord les différentes administrations
américaines, notamment les administrations républicaines, n'avaient pas
beaucoup d'empathie pour la poursuite des crimes financiers. Que ce soit pour les
Républicains ou pour les Démocrates, l'un des plus grands financeur des
campagnes présidentielles américaines, c'est Wall Street, de manière tout à fait
légale. Les trois grand lobbies qui financent sont : les laboratoires, l'armement et
Wall Street. Tout être humain rationnel, toute administration rationnelle ne mord
pas la main qui la nourrit !
La seconde raison, c'est l'Amérique était toujours en guerre : c’était «war on
global terrorism». Vous savez que les Américains adorent faire la guerre contre
des choses abstraites - la guerre à la drogue, la guerre au terrorisme…– et donc,
après le 11 septembre 2001, il n'y a pas eu fondamentalement une augmentation
des moyens dévolus à la lutte contre le terrorisme, mais un déplacement de ces
moyens. Une grande partie des moyens, qui se trouvaient au Département de la
justice ou au FBI, chargés de la lutte contre la criminalité en général - la drogue,
la criminalité financière – sont allés vers la lutte contre le terrorisme. Ces deux
raisons conjuguées ont fait qu'au moment où la crise est arrivée, le système s'est
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trouvé sans vrais moyens d'expertise, alors que la crise des subprimes est d'une
complexe, et que face à une crise financière, vous vous retrouvez avec des mètres
cube de papiers à analyser. Donc, il faut beaucoup de monde et beaucoup
d'expertise, et si vous ne les avez pas, vous ne débusquerez jamais les preuves.
On dit souvent en technique policière que, en matière financière, on connaît les
auteurs mais on a rarement la qualification des infractions, alors qu'en criminalité
de droit commun, s'est exactement l'inverse, on a les infractions mais on chercher
les auteurs !
Donc, la première raison est bureaucratique avec un amont politique, la
deuxième raison relève de la science politique, c'est-à-dire la manière dont New-
York et Washington, le pouvoir politique et le pouvoir financier aux États-Unis
vivent de manière symbiotique par le financement légal des campagnes
électorales (les Américains eux-mêmes disent aujourd'hui que leur système est
corrompu), et par le second mécanisme des «portes-battantes» (passage du privé
au public et du public au privé : vous passez de chasseur à chassé, de chassé à
chasseur…).
Ce sont les deux grandes raisons. Puis, il y en a une troisième, qui découle des
deux premières : lorsqu'il y a eu des velléités de poursuites, la qualification des
infractions a posé problème. C'est un travail très complexe, particulièrement en
matière financière, il y a un problème d'administration de la preuve : comment
trouver des preuves ? Et c'est le véritable obstacle. Aujourd'hui, le système
américain reconnaît officiellement que la non-poursuite des infracteurs
financiers, des criminels et des délinquants, a été une erreur majeure. Je ne sais
pas si vous vous en souvenez, il y a eu une vague de poursuite de délits d'initiés à
Wall Street après 2008. Le Département de la justice et le FBI ont expliqué que,
pour pouvoir, enfin, poursuivre ces financiers, ils ont dû utiliser les mêmes
méthodes qu'en matière de criminalité organisée, celles qu'ils utilisent contre la
mafia à New York : informateurs, surveillance téléphonique, filature, etc. ils ont
pris conscience qu'au vu de la dureté de la cible, il fallait qu'ils passent par
d'autres méthodologies. Ensuite, cette absolue faillite de la poursuite a donné lieu
à de grandes polémiques aux États-Unis. Le ministre de la justice sous Barak
Obama, Eric Older, a été pris à partie par des journalistes, lors d'une conférence
de presse, sur ce sujet. Il n'a pas nié le fait qu'il y avait eu des fraudes de manière
systématique, à effet systémique, et là – était-ce de la naïveté, de l'imprudence ? -
il a avoué que, s'il y avait eu ces poursuites, c'était la stabilité du système
financier et économique qui aurait été mise en cause. C'était un aveu terrible ! Ca
signifie qu'au «too big to fail» (il fallait absolument sauver les banques parce que
si elles tombaient, il y aurait un effet de dominos systémique), s'est ajouté, en
arrière plan, un «too big to jail/ to prosecute», c'est-à-dire qu'on ne peut pas
poursuivre des dirigeants ou des personnes morales parce qu'on a peur de les
déstabiliser. Evidemment, une crainte non fondée, mais c'est un autre sujet.

16
Le système américain en a eu tellement conscience de cette faillite éthique et
pénale, qu'une nouvelle instruction a été prise, du temps de Barak Obama,
modifiant complètement les modalités de poursuite contre les grands acteurs
financiers, tenant compte du fait que le manque de poursuites avait été un
scandale. Il faut savoir qu'en droit pénal, comme en droit civil, dans le système
américain, moins il y a de procès, mieux on se porte. C'est un système purement
pragmatique ; on est dans la négociation, que ce soit avec les particuliers ou avec
les entreprises, et tout est fait pour éviter le procès. C'est très sympathique parce
que dans la négociation l'État fédéral monnaye une grosse amende : il joue le
percepteur. Seulement, la plupart du temps, surtout avec les entreprises, il n'y a
pas d'aveu de culpabilité. Ainsi, symboliquement, politiquement,
médiatiquement, l'entreprise n'avoue pas qu'elle a commis une faute. Donc, c'est
un système qui organise l'impunité, et quand il y a l'impunité - c'est un policier
qui vous parle - vous générez de la récidive de manière mécanique. Alors, il a été
décidé de revenir systématiquement sur l'ancienne politique pénale, tout en
maintenant le «differed prosecution » mais en décidant qu'à l'avenir, la priorité ne
serait plus seulement de poursuivre les entreprises financières à titre de personne
morale, mais aussi les acteurs financiers à titre personnel. Je vais le dire
brutalement : tant que les financiers n'entendront pas le bruit des menottes, ils ne
seront pas incités à bien se comporter. On verra ce que ça donnera lors de la
prochaine crise financière…
La crise des subprimes est une crise née aux États-Unis avec des acteurs qui
ont agit aux États-Unis, (même s'il y avait des acteurs européens puisqu'il y avait
des banques européennes concernées), et il n'y a presque pas eu d'infractions
pénales commises en France par des acteurs français. Donc, la problématique
d'éventuelles poursuites en France ne s'est pas vraiment posée concernant la crise
des subprimes.

Une participante - Merci pour la clarté de vos propos : j'ai enfin compris
l'économie, les finances… (rires). Vous ne dites pas qu'il y a eu une volonté de
nuire de la part de nos dirigeants. A propos de ce qui s'est passé en Grèce, il y a
eu un documentaire «dettocratie.com» qui faisait référence à la situation de la
Grèce et qui citait un autre pays qui lui aussi a refusé de payer les banques,
l'Équateur, où le ministre de l'économie a refusé de payer les prêts bancaires
étatsuniens et canadiens. Puis il est devenu Président de la république de
l'Équateur, et alors les banques sont revenues pour supplier le pays de faire
d'autres emprunts, à d'autres conditions, et il s'est passé que le pays a progressé,
les salaires les plus bas ont augmenté… Et quand ce président, Rafael Correa, est
venu en Europe, il a voulu en parler avec les dirigeants européens… et aucun ne
l'a reçu : il n'a été reçu que par des journalistes. A mon avis, il y a eu une volonté
de cacher qu'il était possible de refuser de rembourser des prêts pour qu'on
continue à parler de la dette.
17
JF Gayraud - Ce qui est important, dans nos systèmes, c'est de comprendre de
quoi nous parle la presse. Pour l'Équateur, vous avez absolument raison.
Concernant la crise islandaise, vous pouvez allez sur Google et regarder le
nombre d'articles de presse qu'il y a eu sur cette affaire, vous pourrez les compter
sur les doigts de la main. La première remarque que je ferais concerne le poids de
l'idéologie. Il n'y a pas de complot, simplement le formatage des esprits.
Deuxièmement, c'est une question qui n'est pas indifférente, un peu marxiste, qui
est celle de la propriété du capital ; c'est-à-dire, savoir et comprendre qui est le
propriétaire d'un magasine, d'un journal, n'est jamais indifférent. C'est tout à fait
compréhensible, même si les propriétaires n'appellent pas les rédacteurs en chef –
ce qui reste à démontrer !, vous avez forcément une idéologie, une vision
commune dans un organe de presse. Or, aujourd'hui, ce qui caractérise les
organes de presse un peu partout dans le monde, (et c'est même caricatural en
France), c'est que les 9/10ème sont la propriété de grands milliardaires : ils
diffusent une idéologie qui est à peu près la même. Je prends un risque : des
Inrockuptibles en passant par Libération et Le Figaro, c'est à peu près la même
idéologie quand vous les avez décortiqués. C'est « libéral-libertarien ». Sur les
matières économiques il n'y a pas de différences majeures. Ca, c'est intéressant à
repérer !
Et ce qui caractérise les questions financières aujourd'hui, c'est pour ça qu'on
peut parler d'hostilité, c'est que nous sommes dans un système de purs rapports de
forces.

Un participant - J'ai dévoré votre bouquin, j'étais aux conférences que vous
avez données au GREP, et malheureusement, je rejoins votre point de vu
pessimiste sur la situation. Néanmoins on est dans un débat, et dans un débat il
faut oser poser des questions contradictoires. Alors, la question que je voudrais
vous poser est liée à un article lu dans la revue Investir de 2015, un entrefilet qui
dit que près de deux cents milliards de dollars de pénalités, dont plus des ¾ aux
États-Unis, ont été infligées aux grandes banques depuis la crise des subprimes.
Dans ce monde noir, pessimiste, n'y a-t-il pas un petit horizon avec Barak Obama
d'un côté, (mais ne parlons pas de ce qui est en tain de se passer aux États-Unis
maintenant).
JF Gayraud - Je ne sais pas si vous vous souvenez de ce que disait Guy
Debord dans la Société du Spectacle : «Dans la société du spectacle, le vrai est un
moment du faux». Cette histoire de pénalités, c'est exactement ça, c'est-à-dire que
ce sont de fausses sanctions. Qu'a fait le système fédéral américain ? Il a mis une
taxe sur la fraude. Est-ce que cela a réellement pénalisé au sens du droit, du
symbole, ces banques ? Absolument pas ! Aucune des banques n'a été mise en
difficulté ! Ce coût est mutualisé : soit par l'actionnaire qui aura un peu moins de
dividendes, soit par le salarié qui ne sera pas augmenté ou d'autres qui seront
licenciés. C'est une fausse sanction ! Je suis désolé, j'ai un biais personnel qui est
18
un biais professionnel : la seule vraie sanction est celle qui à un moment donné
vous touche personnellement. Quand vous n'êtes pas touché dans votre vie
intime, dans votre portefeuille, dans votre liberté, quand la quasi-totalité des
financiers qui ont ou fauté ou fraudé (je fais bien la distinction entre les deux
termes) ont conservé leur emploi ou en ont retrouvé un autre, ont conservé le
même prestige social, le même niveau de vie, où est la sanction ?
Alors, votre question est d'autant plus importante que, vous le savez, en France
on s'achemine aussi vers un système de transactions. Vous disiez, Madame, que
je suis clair : ça ne m'a valu des problèmes dans la vie, la clarté est toujours un
problème. Mais la dernière loi anticorruption, pour faciliter, en principe, la lutte
contre la corruption, va faire, de la transaction avec les entreprises, un outil. C'est
quoi la transaction ? C'est un aveu d'échec.
Je ne pense pas, à titre personnel, qu'on puisse transformer une question qui
relève de l'éthique et de la morale en une question fiscale et de taxation. Et au
moins pour une raison purement utilitaire et pragmatique. Plusieurs études faites
aux États-Unis par des universitaires américains montrent qu'à Wall Street, ce
sont toujours les mêmes fraudeurs que vous voyez revenir, parce que
fondamentalement rien ne les freine.

Un participant - Par vos fonctions, vous vous êtes défini comme étant le
«chien de garde» du système, et tout de suite, vous ajoutez que vous écrivez des
livres qui remettent en cause la finance, donc le système. Aujourd'hui, d'une
façon très brillante, vous venez d'énoncer ce qui ne va pas, toutes les dérives du
monde néolibéral. Alors, sans être marxiste (quelle horreur aujourd'hui!) ne
faudrait-il pas plutôt se pencher sur l'essence même du libéralisme qui permet, et
parfois programme la dérégulation. Au-delà de la sanction, il faudrait qu'il y ait
un encadrement pour éviter les crimes financiers. Je remarque qu'aux États-Unis,
les lois qui encadrent les banques sont plus restrictives qu'en Europe. Je crois
qu'en cherchant toujours à dénoncer ce qui ne va pas, dans un contexte donné, on
oublie ce qui génère ces dérives. Je voudrais qu'on réfléchisse à une nouvelle
façon de vivre en commun, de vivre cette mondialisation.
JF Gayraud - Juste pour répondre à titre personnel, il y a une différence entre
l'État et un système : laissez-moi mes rêves de jeunesse, je crois au service de
l'État, donc à l’intérêt général, et l'État ne s'identifie pas avec le système financier
international. Il y a quand même une différence entre les deux, et à titre
personnel, je pense que Liberté et souveraineté sont synonymes.
Alors, on pourrait discuter à l'infini de ce qu'est le libéralisme :
personnellement, le libéralisme de Tocqueville ou de Raymond Aron ne me pose
pas de problème. Ce qui me gène, c'est quand une doctrine devient un système
fermé, une sorte d'idéologie. Et c'est ce à quoi nous assistons. La deuxième chose
- je vais mettre les pieds dans le plat – c'est que tout le monde pense néolibéral, y
compris l'extrême gauche française. Je fais une parenthèse. Je ne suis pas
19
marxiste, je suis marxien. C'est un très bel auteur, il écrit merveilleusement bien.
Il y a deux Marx : le Marx qui décrit la société capitaliste, et personne ne l'a
mieux décrite que lui, c'est son côté balzacien (Marx admirait Balzac, et ce sont
deux superbes sociologues du capitalisme). Et puis, il y a le Marx qui propose
une société communiste, et ça ce n'est pas mon horizon. Mais c'est autre chose,
peu importe ! Quoiqu’il en soit, ce que nous dit très bien Marx, c'est que ce qui
caractérise le Capital, c'est qu'il est toujours en demande de mobilité. Donc, il
veut toujours plus de liberté pour bouger : mobilité du capital, mobilité des
travailleurs. Marx décrit très bien que, lorsqu'il y avait une grève en Angleterre,
on faisait venir des travailleurs français ou polonais : on brisait ainsi la grève,
puis on pouvait tirer les salaires vers le bas. Alors, aujourd'hui, je suis fasciné de
voir que des partis qui se réclament du marxisme arrivent à faire de la liberté de
circulation et de la disparition des frontières un élément de leur doctrine. Je ne dis
pas si c'est bien ou mal, mais qu'un parti d'extrême gauche oublie à ce point le
marxisme et adopte une position historique du libéralisme depuis le XVIII e
siècle, me fascine. De même, et c'est Jean-Claude Michéa qui le relève (grand
lecteur des auteurs socialistes et marxistes, et du libéralisme), l'obsession pour la
lutte contre les discriminations est le grand sujet qui mobilise les esprits depuis
trente ans ! C'est un très beau sujet, tout ça me convient, mais c'est devenu une
obsession. Or, historiquement, c'est un thème libéral. C'est Hayek, qui l'a porté
pour évacuer la question sociale ! Tous les matins, je ne cesse de m'étonner de la
façon dont les opinions se reconfigurent, comment tout est à front renversé.

Un participant - J'ai deux questions. La première concerne la guerre financière


qui se passe dans nos démocraties : est-ce qu'il y a aussi des guerres financières
qui se passent dans les dictatures, en Russie, en Chine ? Ensuite, comment peut-
on faire pour arriver, un jour, à la paix financière ?
JF Gayraud - Ca ne se passe pas que dans le monde occidental. La vraie
question, aujourd'hui, concerne la Chine. En Chine, il y a à la fois un système
bancaire officiel et un shadow banking. Et ils ont un problème de fragilité du
système par accumulation de créances, au minimum douteuses. Alors, est-ce
qu'on ira vers une guerre financière ? En réalité, on peut discuter la figure, mais
un monde post-guerre froide est un monde chaotique, dans tous les domaines,
dans tous les secteurs. Chaotique, pas seulement au sens de l'instabilité, mais
aussi au sens où toutes les catégories qui étaient assez claires, distinctes,
étanches, que l'on connaissait du temps de la guerre froide, sont devenues, dans
tous les domaines, poreuses et perméables. Et aujourd'hui, nous avons une vraie
difficulté à nommer, à qualifier ce que nous avons en face de nous. En particulier,
tous les sujets comme les acteurs violents de la modernité, sont devenus, de par
leur complexité, leur hybridité, très difficiles à qualifier.

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Un participant - Tout à l'heure, vous nous avez dit qu'il y avait deux acteurs
importants – la pharmacie et l'armement-, secteurs où, pour faciliter les grosses
ventes, il y aurait de la corruption, il y aurait de l'argent sale qui circule. Vous-
même, en tant que policier, est-ce que vous agissez sur ce terrain là ? Est-ce que
vous pouvez nous en dire quelque chose ?
JF Gayraud - Ce qui caractérise les lobbies et les multinationales, dans le
système américain, c'est qu’ils agissent de manière légale et ouverte : on le droit
de financer sans vraie limite les campagnes électorales. Et c'est le fruit de
décisions de la Cour Suprême des États-Unis, avec les premières décisions dans
les années 70, puis vous en avez une majeure dans les années 2000. Donc, la
Cour Suprême a décidé qu'il ne devait plus y avoir de limite au financement des
partis politiques et des hommes politiques pour leur campagne par des personnes
morales, entreprises et syndicats. Donc, de fait, le financement des campagnes
politiques, aux États-Unis, a été dérégulé. Si j'étais facétieux, je ferai une petite
généalogie de la dérégulation. Avec la contre culture, dans les années 1960, les
Américains ont commencé par déréguler les mœurs, (avec des aspects très
positifs) ; ensuite ils ont dérégulé les marchés financiers et, petit à petit, avec la
Cour Suprême, ils ont dérégulé le financement de la vie politique. Donc, c'est un
système dans lequel l'argent fait la loi, l'argent hurle. En avril 2016, dans L'art de
la guerre financière j'ai parlé de Trump (un petit peu), parce que j'étais
convaincu, vu la manière dont la crise financière avait laminé les classes
moyennes de ce pays, qu'il allait gagner. J'espère ne gêner personne en parlant de
Trump (rires). Je rappelais que Donald Trump, avec clarté, avait expliqué un jour
: «mais oui, quand on finance, c'est pour qu'on nous obéisse». Donc, on a là un
système politique soumis, soumis en permanence à des multinationales et des
puissances d’argent.

Un participant - J'ai bien noté que vous n'étiez pas économiste, moi non plus ;
et comme je ne suis ni voleur ni fraudeur, vous allez peut-être m'éclairer. Dans la
crise des subprimes, il y avait un phénomène qui permettait de partir d'un pot
pourri d'emprunts insolvables vers des titres côtés en bourse, la titrisation…
Pouvez-vous m'éclairer un peu plus sur ce processus ?
JF Gayraud - La titrisation est un phénomène complexe économiquement,
mais intellectuellement, simple à comprendre. C'est l'idée que vous allez
transformer en titres financiers –titriser-, c'est-à-dire en valeur boursière, quelque
chose qui en amont était une dette. Ce qui caractérise un banquier, c'est que,
quand il vous accorde un prêt, dans son bilan il enregistre une dette, quelque
chose qui lui pèse, qui le plombe, parce que c'est sous sa responsabilité financière
et juridique. Et là, avec la machine à titrisation, vous transformez les dettes en
titres financiers. En l'occurrence, c'était des "packages", c'est-à-dire qu'ils
agrégeaient des dettes de différentes origines (prêts étudiants, prêts automobiles,
prêts hypothécaires…) par centaines, et certaines de ces dettes étaient risquées et
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d'autres ne l'étaient pas, en fonction de la solvabilité de l'emprunteur. Vous aviez
ça dans des gros paquets, notés : les CDO (obligations adossés à des actifs).
Quand vous achetiez ces packages, vous receviez une rémunération en fonction
du risque encouru. Et c'est ça la titrisation. Ce n'est pas un mécanisme
frauduleux, c'est légal, ça permet à l'économie de se financer. Le seul problème,
c'est que, quand il est hors contrôle, il peut devenir criminogène. Suite à la crise
des subprimes, la titrisation a été gelée au niveau européen. Il y a un an, un
rapport est sorti pour essayer de faire redémarrer la titrisation au niveau
européen. J'ai lu ce rapport, et un point m’a frappé : deux choses étaient
volontairement occultées ou oubliées : un, la référence aux subprimes, précédent
historique pourtant tout frais ; deux, il n'était pas mentionné qu'il y avait un risque
de fraude, comparable à ce qu'on avait connu aux États-Unis, si la machine était
en surrégime.
Ce qu'il y avait de pervers dans ces CDO, c'est que vous pouviez vous assurer :
c'est ce qu'on appelle des CDS (Credit Default Swaps). Le grand pourvoyeur
d'assurance sur les CDO était la grande société américaine AIG (American
International Group) qui a quasiment disparue suite à la crise. Et c'était même
bien plus compliqué que ça : il y avait des CDO de CDO assurés par des CDS…
Une chaîne absolument infernale.
C'est une histoire intéressante, parce que, vous voyez, le cœur du problème
avec la finance, c'est que c'est un univers complexe, mais quand vous prenez un
peu de temps pour lire, quand vous avez des pédagogues pour vous donner des
explications simples, sans que ce soit une simplification abusive, vous pouvez
comprendre l'architecture de tout ça. Mais le problème, c'est l'asymétrie, le
déséquilibre permanent d'informations et de compréhension entre nous (on peut y
inclure les hommes politiques) et les «sachants» du monde de la finance qui sont,
en réalité, très peu nombreux. Et c'est là toute la difficulté. Je pense que le seul
acte de bon sens, en matière financière, est que, quand on ne comprend pas
quelque chose, il ne faut pas l'utiliser. Et je crois, pour l'avoir vu souvent, que
dans ces matières-là, tout le monde fait semblant de comprendre. A un moment,
je me suis intéressé au Trading de haute fréquence. Tout le monde ou presque
fait semblant de comprendre. Les seuls à comprendre vraiment, comme en
matière financière de haute fréquence, ce sont des gens qui ont fait des études très
poussées, spécialistes des mathématiques financières.

le 28 janvier 2017

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Jean-François Gayraud est commissaire divisionnaire, ancien élève
de l'Ecole nationale supérieure de police. Il est docteur en droit, diplômé de
l'Institut d'Études Politiques de Paris (IEP; service public), diplômé de
l'Institut de criminologie de Paris, et du Centre des Hautes Etudes sur
l'Afrique et l'Asie Modernes (CHEAM). Il est aussi auditeur diplômé de
l'INHESJ et du CHEMI.
Il est lauréat du prix Giovanni Falcone qui lui a été décerné en 2014 par
le Conseil de l'Europe et la ville de Strasbourg. Il est fait chevalier dans
l’ordre de la Légion d’honneur le 1er janvier 2016 et est Titulaire des
palmes académiques depuis la même année.

Jean-François Gayraud est l’auteur de


La dénonciation PUF, Paris, 1995.
Le Vol (avec David Sénat), PUF, Paris, 2001.
Le terrorisme (avec David Sénat), PUF, Paris, 2002 et 2006.
Le Monde des mafias, Géopolitique du crime organisé Odile Jacob,
Paris, 2005 (Réédition en format poche en 2008).
Showbiz, People et Corruption Odile Jacob, Paris, 2009.
La Grande Fraude. Crime, Subprimes et crises financières Odile
Jacob, Paris, 2011
Le renseignement criminel (avec François Farcy), CNRS éditions,
2011.
Géostratégie du crime (avec François Thual), Odile Jacob, 2012.
Le Nouveau Capitalisme criminel, Odile Jacob, 2014, 350 p3.
L'art de la guerre financière, Odile Jacob, 2016.

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