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L'ÉVÉNEMENT

MÉTHODES

Rendre les chantiers


plus performants grâce
au lean .

Dans un contexte économique difficile, certaines entreprises ont pris le taureau par les cornes et repensent
tolite l'organisation de leurs chantiers. Grâce à une méthode importée de l'industrie, le «lean», elles traquent
toutes les formes de gaspillage: de temps, d'énergie humaine, de matériaux...

our GTM Bâtiment, l'aventure du Iean secteur étant alors occupé à gérer la crois­ travail, explique le gérant de Business 21.

P commence en 2008 avec la construc­


tion d'un immeuble de bureaux à
Montrouge. Le Iean (littéralement «maigre»,
sance», salue celui qui l'a accompagné dans
cette démarche, Fabien Font, gérant d'Imma,
un cabinet spécialisé dans le
Iean manage­
Dans le bâtiment, on produit de l'avance­
ment, en partant de zéro pour arriver à 100%
de construction. L'enjeu du Iean est donc
«sans gras», «dégraissé»), c'est une façon de ment. GTM Bâtiment a commencé par appli­ d'améliorer l'écoulement du temps,
rationaliser les opérations de construction. quer la méthode des «SS», sorte de b.a.-ba de réduire les délais d'attente et d'enchaîner
Serge Goepp, directeur de la recherche et du lean qui consiste à trier, ranger, nettoyer, les tâches sans ruptures de charge.»
du développement durable de l'entreprise, maintenir propre et standardiser l'espace de Pierre angulaire du procédé: le planning
préfère parler d'«excellence opérationnelle»: travail. Et ce, en construction neuve comme collaboratif. «On réunit l'ensemble des in­
«Nous cherchions à réconcilier deux notions en réhabilitation. «Nous avons créé une tervenants au début du chantier pour établir
qui semblaient antinomiques: la sécurité et zone de stockage, une zone de circulation le séquencement des travaux,· indique Serge
la productivité.» «A l'époque, ça n'intéres­ piétonne et une zone de production, avec Goepp. L'idéal serait d'y associer l'architecte
sait pas grand monde dans le bâtiment, le un marquage au sol comme dans une usine et le maître d'ouvrage.» Le planning est tout
convertie au Iean, confie le cadre de GTM autant une œuvre collective qu'un processus
Bâtiment. Nous avons introduit les évolutif. «Il faut à la fois anticiper et réagir,
"servantes d'équipe", autrement dit des expose Pierre Bédry. Et surtout associer en
chariots à roulettes qui permettent aux amont les exécutants, car l'expert c'est celui
Où sont les marges compagnons de garder leurs outils à portée qui fait, pas forcément celui qui sait.» Le gé­
de main.» Cela a mis fin au «marathon du rant de Business 21 insiste sur la dimension
de progrès? . balai et de la barre à mine» (sic) observé sur collégiale et solidaire de la planification.
Les spécialistes du lean qui témoignent dans les chantiers traditionnels, et a permis de «Les gens doivent pouvoir dire non si les
notre enquête ont décortiqué de nombreuses «diviser par deux les déplacements». délais ne sont pas fiables pour ceux qui
situations de chantier. Leurs observations, leur succéderont, et ne pas faire l'autruche.
réalisées sur une ou plusieurs opérations, Pierre angulaire, Chacun doit travailler à livre ouvert, faire re­
ne revendiquent bien sûr pas de valeur le planning collaboratif monter les problèmes aussitôt qu'ils se pré­
statistique ou scientifique. En revanche, elles Car l'objectif du
Iean, qu'il soit dit management, sentent et construire les solutions ensemble.
mettent en évidence les marges de progrès. manufacturing ou construction, est bien de Bien sûr qu'il y a des aléas imprévisibles
En voici quelques exemples: réduire le plus possible toutes les formes de sur un chantier! Le Iean ne supprime pas les
• un compagnon marche en moyenne gaspillage, en temps comme en matériaux marges de temps, qui sont l'équivalent des
7 km par jour, soit 20% de son temps; et en énergie humaine. Système inventé par stocks dans l'industrie, mais les surmarges. »
• un conducteur de travaux ou un chef de Toyota et appliqué avec succès dans l'indus­
chantier est interrompu en moyenne trie automobile, le Iean est-il transposable Traquer la non-valeur ajoutée
toutes les 6 minutes par un imprévu; dans le BTP? La recette qui vaut en milieu Concrètement, le Iean s'appuie beaucoup sur
• entre 30 et 50% du temps passé sur un clos, fixe, continu et standardisé (la chaîne des éléments visuels. Le traçage de lignes
chantier ne génèrent pas de valeur ajoutée; de montage) peut-il s'appliquer dans un envi­ au sol, comme décrit plus haut, fait écho au
• on passe 20% du temps à reprendre les ronnement ouvert, éphémère, nomade planning étalé sur un mur dans une salle de
erreurs de la veille; et prototypé (le chantier)? réunion. Pierre Bédry y associe volontiers un
• 10% du chiffre d'affaires d'un chantier Pierre Bédry, autre pape du Iean construction plan en trois dimensions, ·réalisé à l'échelle
passent en reprise qualité. en France, en est convaincu. «Au lieu de en Lego, «car les opérateurs ne savent
gérer un flux physique, on gère un flux de pas forcément lire un plan à plat». ( • .. )

10 LE MONITEUR - 10 mai 2013


«Nous avons géré ensemble
les aléas en ajustant le projet»
Entreprise de travaux publics et de génie civil industriel
à la base, TEGC a découvert le lean construction en pilotant
le chantier de reconversion d'une ancienne fonderie
de 10000 qi2 en usine fabriquant du mobilier métallique.
«Nous sommes partis d'une feuille blanche avec le maître
d'ouvrage, l'architecte et le consultant lean, rapporte le
directeur général de cette PME de Montchanin (Saône-et­
Loire), David Guio. La grande nouveauté, c'est qu'on a
tout partagé, tout fait ensemble, y compris avec les sous­
traitants. Nous n'étions pas dans une logique de gestion
de contrat, mais dans une logique de partenariat gagnant­
gagnant, avec une vision à 360° du projet. Nous n'avons
pas échangé un seul recommandé, mais géré ensemble
les loupés, en ajustant le projet au fur et à mesure.»
Résultat: des délais presque divisés par deux et un plafond
de dépenses qui n'a pas été atteint, le bénéfice final
ayant même été redistribué entre les différentes parties
prenantes! «Ça a été une vraie aventure humaine, une
DAVID GUIO, directeur général de TEGC, entreprise de travaux publics et de génie civil belle histoire d'hommes», conclut David Guio.
basée à Montchanin (Saône-et-Loire).

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...,. Méthodes Rendre les chantiers plus performants grâce au lean

( • • • ). Fabien Font, d'Imma, focalise lui


aussi son attention sur le rôle des compa­
gnons: «La désorganisation du chantier se «Nous avons produit de manière industrielle-»
cumule en grande partie sur eux.» Aussi la
chasse à la «non-valeur ajoutée» est-elle l'un Ekkô Bâtiment a travaillé avec le
des credo du 1ean. Celle-ci revêt de multiples promoteur Nexity sur la construction
aspects, selon Fabien Font: «Outils ou gestes de logements à ossature bois moins
mal adaptés, temps de manutention inutiles, chers pour les primo-accédants. Pour
tâches pas très bien réfléchies, etc. Il est réaliser cet objectif, les dirigeants
donc primordial de maîtriser son cœur de des deux sociétés ont eu l'idée
métier, de faire bien du premier coup pour de transposer la culture 1ean de
supprimer les malfaçons et les reprises, d'or­ l'automobile au bâtiment. Ancien de
ganiser son poste de manière ergonomique Faurecia, Xavier Jaffray, cofondateur
tout en restant mobile, et enfin de pratiquer d'Ekkô, témoigne: «Pour réduire les
l'autocontrôle.» coûts, soit on "tapait" sur les sous­
Des astuces simples permettront d'amélio­ traitants, soit on produisait de manière
rerles choses, comme préparer son maté­ plus industrielle.»
riel pour le travail du lendemain. Ou, par L'essentiel du travail est fait en atelier,
exemple, couper la tige de serrage d'une d'où sortent des caissons prêts à
banche pour éviter les vissages et dévissages monter sur le chantier. Chantier où
à la fois superflus et générateurs de troubles les sous-traitants doivent «faire bien
musculo-squelettiques. Ou bien encore pla­ XAVIER JAFFRAY, cofondateur chargé du premier coup», s'autocontrôler en
cer un repère de couleur sur un mannequin de développement d'Ekkô Bâtiment, entreprise permanence, considérer les problèmes
de fenêtre pour empêcher un montage à de construction bois à Yffiniac (Côtes-d'Armor). «comme source de progrès» et réduire
l'envers. D'où aussi l'importance accordée au minimum les déchets. «C'est
à la formation et à la circulation de l'infor­ beaucoup de préparation en amont pour un gain important de productivité en
mation. «Nous avons formé 250 collabora­ aval, souligne Xavier Jaffray. On gagne en temps, en qualité et en sécurité.» En
teurs au "SS", indique par exemple Serge coût aussi: moins 10% par rapport à une construction en béton. Une formation
Goepp. Aujourd'hui, nous déployons la préalable de cinq jours aux principes du 1ean permet aux intervenants de se roder.
formation auprès de nos sous-traitants par­ sur le montage du bungalow de chantier et du bureau de vente.
tenaires sur quatre chantiers pilotes.»

Une révolution culturelle


dans l'esprit des entrepreneurs
«L'impulsion doit être donnée par l'en­
treprise générale», confirme Fabien Font.
«Il n'y a pas de seign�ur sur le chantier»
Lequel se dit de plus en plus sollicité par des
sociétés étrangères souhaitant s'initier aux Le tunnel de la Croix-Rousse à Lyon est actuellement en réfection. Problème:
secrets du lean. «En France, le bâtiment en comment minimiser la durée de fermeture de ce point névralgique de la circu­
est là où l'automobile en était dans les an­ lation? Mandataire du groupement qui a remporté le marché, Dodin Campenon
nées 1950, avec les mêmes résistances qu'à Bernard a mis en place une organisation quasi militaire pour boucler l'opération
l'époque», estime pour sa part Pierre Bédry. en neuf mois. «Nous avons appliqué
Mais la crise économique pourrait bien l'une des méthodes du 1ean, le LPS (1ast
jouer les aiguillons en créant les conditions planner system), pour planifier le ballet
favorables à une petite révolution culturelle des corps de métier. Il fallait que tout
dans l'esprit des entrepreneurs du bâtiment le chantier avance de 45 m par jour au
et des travaux publics. Dans un contexte rythme des coffrages», explique Nico­
de guerre des prix, d'inflation normative et las Baudard, directeur de travaux.
d'exigence technique accrue, le 1ean promet A ce stade de complexité, la collabo­
en effet de résoudre «l'équation impossible»: ration des sous-traitants est indis­
délais, coûts, qualité, productivité, sécurité. pensable. Le planning se projette à six
Bref, de procurer un avantage concurrentiel semaines pour les responsables des
à ses adeptes. C'est pourquoi l'on commence lots, une semaine pour les ingénieurs
à voir arriver des spécialistes dans certaines et deux jours pour les chefs de chan­
entreprises. tier et les chefs d'équipe. Elaboré en
Reste à savoir si le lean, accusé par ses commun, il s'affine et se rapproche
détracteurs de faire rentrer le taylorisme par du terrain plus le délai raccourcit.
la fenêtre, n'entraînera pas d'effets secon­ «On ne se prive pas de l'intelligence
daires indésirables chez des compagnons des sous-traitants, souligne Nicolas
«par trop robotisés». Chez GTM Bâtiment, on NICOLAS BAUDARD, directeur de travaux Baudard, et il n'y a pas de seigneur sur
ne constate pas pour l'instant de dérives et de Dodin Campenon Bernard, sur le chantier de le chantier.» Sans le lean, le chantier
«les ergonomes veillent en interne à ce qu'il réfection du tunnel de la Croix-Rousse à Lyon. aurait duré deux fois plus longtemps.
n'y ait pas de perte de sens ou d'intérêt pour
les opérateurs». •Frédéric Marais

LE MONITEUR - 10 mai 2013