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Un site/blog dédié aux arts martiaux (« Arts martiaux traditionnels », en français) situé en Moravie m’a

approché pour réaliser une interview de moi en rapport avec mon nouveau livre Tête-à-tête en mer de Chine.
J’ai demandé à une amie Tchèque de retranscrire mes mots en français, pour les rendre disponibles pour ceux
qui me suivent.
J’ai fais une mise en forme et ajouté quelques photos pour rendre le tout plus digeste.
Bonne lecture

Arts martiaux traditionnels Jean-Charles Juster, pourquoi ce livre ?


Jean-Charles Juster Et bien tout simplement parce qu’il n’en existe pas de ce type en
Occident. Même au Japon, j’en ai seulement vu un ou deux.
Le problème des auteurs japonais, quand ils écrivent sur le karate, c’est qu’ils se concentrent
sur l’histoire (ou une reconstructions historique, comme j’aime le dire) du karate et des
kobudô okinawanais.
Il en ressort que l’on a relativement beaucoup de livres de cette nature, en plus de ceux à
visée technique, mais presque rien sur ce que sont ces arts martiaux à l’heure actuelle ! C’est
dommage.
Il reste la presse, qui interview les maîtres importants (et seulement eux : ils faut des
GRANDS noms pour attirer le lecteur), mais souvent il n’y a pas de fond, et il faut le dire, les
journalistes japonais sont un peu trop « dociles », ce qui fait que l’expert interviewé donne
plus un court magistral sur la grandeur de son maître, de son école, voire de lui-même, qu’il
ne répond à des questions pertinentes.
En Occident, c’est bien simple, c’est le néant. Les rares livres qui sortent sur le sujet sont
d’un plat... Et quand de rares japonais vivant sous nos latitudes prennent la plume, on
retrouve les travers des publications de leur pays... Quant à la presse, je n’en parlerai même
pas, tant on brasse toujours les mêmes noms, les mêmes anecdotes.
Attention, je ne parle pas d’un point de vue technique, mais bien d’écrits susceptibles de
présenter le fait agonistiques insulaires à des francophones, pour notre cas précis !

J’ai commencé à rencontrer à Okinawa des maîtres, des experts. Au début sans idée
précise, juste pour garder une trace de leur pensée, de leurs points de vue. C’est mon métier
d’ethnologue ça : recueillir, trier, traiter, conserver.
Et puis, au fur et à mesure, j’ai constaté qu’en Occident on parlait beaucoup de ces maîtres,
mais qu’on se connaissait rien d’eux, et qu’en plus on mettait en lumière toujours les mêmes.
Alors j’ai établi un plan précis de personnes à rencontrer, choisies aussi bien au niveau de
l’âge, que de la pratique, que de leur importance à Okinawa.
AMT : Parlez-nous de Tête-à-tête en mer de Chine
J-CJ : Vers la fin de l’année 2016, je voulais sortir un beau et épais
livre, avec trente interviews... Divers problèmes on fait que ce souhait
n’était pas réalisable en l’état... qu’il fallait attendre.
Là, nous sommes en automne 2018, les contraintes matérielles ont
fait qu’il est maintenant possible d’éditer le livre que je voyais dans
ma tête : avec des clichés couleurs pas dizaines, en grand format. Le
livre lui-même est presque en format A4. Il pèse plus d’un kilo.
Le papier est beau, la couverture est rigide.

Je pense que c’est le cadeau de fin d’année idéal pour les pratiquants, à offrir ou à se faire
offrir. J’ai travaillé tout l’été pour présenter un bel objet, que l’on a autant de plaisir à
contempler, qu’à lire ou qu’à consulter en détail.

AMT : Le titre, Tête-tête en mer de Chine, est assez intriguant... Pouvez-vous nous en dire
plus ?
JCJ : La mer de Chine, orientale pour être précis, est la mer qui symbolise Okinawa à mon
sens. Bien que sa population ne soit pas des gens de la mer, celle-ci à tout de même un
influence sur leur vie, qui est en premier lieu insulaire... même si de nombreux Okinawanais
ne vont jamais sur le littoral !
L’océan Pacifique, c’est autre chose. D’ailleurs, il y a une différente nette entre les villageois
selon qu’ils vivent sur une côte ou l’autre de leur île. C’est comme ça. Même le bruit des
vagues n’est pas le même : puissant et ravageur sur le Pacifique, il se fait doux et lancinant
sur la mer de Chine.
Et puis, Okinawa, ou plutôt les Ryûkyû, s’est construit en partie avec les échanges avec la
Chine, dans le Fujian, en passant justement par la mer de Chine.
Quand au mot « tête-à-tête », il fait bien ressortir la manière dont se sont déroulés les
entretiens : de façon privée, presque intime. J’avais à chaque fois (sauf pour un entretien) un
expert en face de moi, pour une sorte de dialogue cherchant le fond, dans une confiance
commune. J’estime avoir été chanceux d’avoir été ainsi accueilli à de nombreuses reprises,
permettant de recueillir des informations souvent d’ordre personnel, qui permettent au
lectorat de mieux comprendre ces maîtres okinawanais.
AMT : Le monde de l’édition est en crise, on le sait...
N’est-ce pas risqué de se lancer dans un tel projet ?
J-CJ : Il faut savoir prendre des risques... Si je n’étais
pas un peu aventureux, je ne serai pas parti sur l’Ile
Okinawa il y a bientôt quinze ans de cela, au milieu des
bases, sur une île par moment large de quelques
kilomètres,traversée tout les ans par des typhons, avec comme cerise sur le gâteau des soldats
des E-U qui font régner la loi du plus fort, en toute impunité, dans certaines parties de l’île. Le
tout avec le statut d’étranger, bien visible sur mon visage, qui impliquait de la discrimination,
et aussi le fait d’être assimilé à un Etats-Unien, ce qui dans ce contexte n’est parfois pas
agréable du tout.
Donc, j’ai quand même pris la température, grâce aux réseaux sociaux, et j’ai constaté que
ceux qui me suivent depuis des années maintenant et qui ont saisi ce que j’essaye d’apporter
avec mes écrits, étaient plus qu’intéressés par ce livre, même s’il représentait un coût certain
pour eux.
Là je viens juste d’ouvrir les commandes, qui dureront jusqu’au 12 novembre, et j’ai déjà
un nombre conséquent d’achat.

AMT : Ce veut-il dire que vous vous chargez de la vente et de la distribution ?


J-CJ : Oui, on peut dire ça (rire). Le concept de ce livre est que chaque exemplaire est unique :
je vais le signer, le dédicacer et le personnaliser selon chaque lecteur. Il sera aussi numéroté
par mes soins. J’ai quelques notions de calligraphie qui devrait leur plaire. S’il était dans le
circuit classique de la distribution, ou même en vente sur le site de notre équipe de recherche
(Culture d’Asie et d’Okinawa), je ne pourrais pas m’occuper ainsi de chaque exemplaire.

AMT : Est-ce un livre spécial ?


J-CJ : C’est une série limitée. Autant mes livres comme Karate et kobudô à la source et Un
clan d’Okinawa se vendent depuis des années et continueront de satisfaire les nouveaux
lecteurs dans celles à venir, autant Tête-à-tête en mer de Chine-Rencontre avec les maîtres
okinawanais d’arts martiaux ne sera pas vendu longtemps dans le temps.
AMT : A vous écouter, et après avoir lu quelques extraits, on aurait presque l’impression qu’il
est facile de s’entretenir avec ces maîtres de karate.
J-CJ : Pas vraiment, pas vraiment. Déjà il y a la barrière de la langue... si vous ne parlez pas
japonais, les choses vont être délicates, pour le moins ! Après, il faut savoir que si les
Okinawanais sont des gens chaleureux, accueillants, ils sont aussi réservés. Il entretiennent
une part privée importante, qui englobe la pratique martiale pour ceux qui s’y adonnent
puisqu’il ne s’agit pas d’un sport, mais d’un élément primordial de leur existence même. Cette
facette privée ne peut pas être pénétrée facilement, et encore moins si vous êtes un étranger
(au sens ethnique) qui en plus ne parle pas leur langue ! Quand en face d’eux ils ont quelqu’un
qui comprend tout de qu’ils disent, même les nuances, et qui possèdent les clés
socio-culturelles pour intégrer ce discours, les choses se passent bien, forcément. Il faut faire
ses preuves, en quelque sorte. Mon statut d’universitaire a facilité les choses, j’ai envie de dire.
D’entrée de jeu, ils savaient qu’ils n’allaient pas perdre leur temps, que j’allais utiliser à bon
escient les mots que j’allais recevoir d’eux.
Après, pour les « démonstrations », certains ne voulaient pas en effectuer... et je ne leur
avait rien demandé non plus, sentant qu’il ne fallait pas franchir la ligne de la correction.
D’autres y sont allés de bon coeur, et n’attendaient même que ça.
D’autres m’ont fait revenir, comme ayant été convaincus au cours de notre « partie
théorique » qu’ils pouvaient me montrer des choses.

Car il faut savoir que les maîtres cachent ce qu’ils savent faire. On va me dire, « il y a
pourtant des démonstrations publiques ». Je répondrai que souvent les maîtres ne montrent
pas le revers de leur pratique pour rester à ce qui est immédiat, apparent (dualisme
umutii/kaagi en okinawanais). Et qu’en plus, ils confient parfois cette tâche à leur(s)
disciple(s).
On va aussi me dire « mais on voit des étrangers qui viennent à Okinawa pour découvrir
une école ». On effet, c’est une découverte, on ne leur montre en général que des choses dignes
du cours pour enfants. Pas plus. Les maîtres ne sont pas fous : ils n’ouvrent pas leurs savoirs
à de parfaits inconnus, qui en plus ne connaissent rien ou presque à leur pratique. Donc tout
cela reste dans l’apparent, l’officiel : umutii.
Donc je comprends tout à fait que certains ne m’ont pas proposé une démonstration, et de
toute façon, je n’étais pas venu pour ça.

Pour résumer, non ce n’est pas facile de rentrer en contact avec des personnes, qui sont
toujours sympathiques, et c’est encore plus difficile qu’elles acceptent de vous recevoir. Ce
n’est pas une faveur dont n’importe qui peut bénéficier, et c’est ce qui rend mon livre encore
plus précieux pour les passionnés du karate, et des arts martiaux okinawanais en particulier :
avec lui, vous aurez des informations, des anecdotes que vous n’aurez nulle part ailleurs !
AMT : Pour finir, pouvez-vous nous dire en quoi consiste vos activités. Et d’ailleurs, comment
vous définirez-vous ?
J-CJ : Vous voulez sans doute dire dans le milieu des arts martiaux okinawanais... Bonne
question ! Je ne sais pas trop. Chercheur ? Ce terme a été un peu galvaudé ces derniers temps.
Pour ma part, dans le milieu du karate, je n’en connais qu’un seul : Tokitsu Kenji. Et je ne dis
pas ça pour le flatter... car j’ai de nombreux points de désaccords avec lui, à commencer par sa
vision Yamato-centrée d’Okinawa (et donc de ses arts martiaux). Mais il faut reconnaître que,
LUI, il travaillait sérieusement, à commencer parce quand il écrivait sur le karate, il avait
des sources dignes de ce nom, c’est à dire en japonais. Il a apporté beaucoup au lectorat
francophone, c’était vraiment un bon passeur. Maintenant, il se consacre aux technique
chinoises, je crois.
Donc pour répondre à votre seconde question, je pense être passionné de la culture
okinawanaise et pour la faire connaître, j’emploie ses arts martiaux que j’aborde avec un point
de vue scientifique, de par ma formation.
Ensuite, concernant votre première question, on peut dire que je suis occupé. J’ai donc une
activité d’auteur : je publie des traductions (déjà trois recueils) que je mets un point d’honneur
à annoter et commenter. J’ai mené pendant des années ce projet d’entretiens qui se voit
finaliser avec Tête-à-tête en mer de Chine - Rencontres avec les maîtres okinawanais d’arts
martiaux, qui va sortir en novembre. Tout cela exige de se tenir au courant de l’activité
martiale okinawanaise, de rencontrer des maîtres, d’aller dans les dojos. Il faut aussi récolter
des documents.
J’enseigne également l’école Kônan et les Okinawan kobudô, de façon privée, mais aussi
l’occasion de stages en France. Dans ce cas précis, j’essaye toujours d’apporter un substrat
culturel pour faire comprendre la pratique à l’okinawanaise. On fait aussi appel à moi pour
des séminaires (des vrais, pas des stages qui se nomment ainsi pour une raison) pour donner
comme une formation aussi bien en théorie des arts martiaux okinawanais que sur la
civilisation ryûkyû (et japonaise si besoin). Enfin, je donne aussi des conférences sur des
thèmes choisis par les organisateurs, comme par exemple les différences entre le shurite de
Shuri et le shurite du chûbu, c’est à dire la partie centrale d’Okinawa. Avec les réseaux
sociaux, c’est facile de me contacter et on peut facilement mettre au point des thèmes
d’intervention. Je ne manque d’occupation !

AMT : Merci Jean-Charles Juster

Tête-à-tête en mer de Chine - Rencontres avec les maîtres okinawanais d’arts martiaux est
disponible auprès de l’auteur, via sa page facebook : Jc Juster