Vous êtes sur la page 1sur 4

Jean Daniel

Nostalgies françaises

I. Geneviève selon Germaine


J’ai plusieurs fois, longuement, téléphoné à Germaine Tillion après la mort de Geneviève de
Gaulle-Anthonioz. Il y a un an que Germaine Tillion redoutait la fin de la plus grande amie de sa
vie. Il y a un mois qu’elle s’y attendait. Chaque fois que je l’ai vue, dans la conversation, elle a
évoqué à un moment ou à un autre «sa» Geneviève. Germaine m’avait invité il y a deux ans en
Bretagne, avec Geneviève de Gaulle ainsi qu’Annie et André Postel-Vinay, des fidèles de toujours.
Des compagnons de Résistance, puis de déportation, puis de combat, enfin d’apostolat. En les
quittant, j’avais pensé que cela resterait un privilège de ma vie d’avoir rencontré ensemble des
êtres de ce niveau. Je n’ai plus l’âge d’être intimidé. Je l’ai été.
Qu’est-ce que Germaine Tillion souhaite aujourd’hui que l’on rappelle en évoquant le souvenir
de Geneviève de Gaulle, au-delà de tous les hommages et en attendant la cérémonie du 8 mars
à Notre-Dame? D’abord que le 18 juin 1940, Geneviève, qui a 20 ans, est venue avec sa grand-
mère (la mère du Général) rendre visite à Xavier, son père (le frère de Charles), surpris par la
capitulation dans un petit village breton. A l’église, le curé qui célèbre la messe leur annonce
qu’un général vient de déclarer que la guerre n’est pas finie. «Ce général, c’est mon oncle», dit
Geneviève au curé.
Elle avait des raisons de le savoir. La veille, le 17, c’est-à-dire avant l’appel, Geneviève avait pris
position pour la poursuite du combat et l’avait dit aux siens. Elle fera remarquer ensuite
plaisamment au général qu’elle avait, quant à elle, devancé l’appel. Trois mois plus tard, la mère
de Charles et de Xavier de Gaulle meurt. Aucun faire-part n’est possible pour un de Gaulle dans
le village. Toute la région vient cependant aux obsèques. Les gendarmes font une haie d’honneur
au passage du cercueil. «Ne nous dites pas que tous les Français ont été des collaborateurs!»,
observeront souvent, avec impatience et parfois devant moi, les deux grandes dames.
Le 20 juillet 1943, Geneviève a 22 ans. Elle est arrêtée, embastillée puis déportée. Elle arrive à
Ravensbrück en janvier 1944 avec... Emilie Tillion, mère de Germaine et qui mourra en
déportation non loin de sa fille, laquelle ne l’apprendra que bien plus tard. Libérée en 1945,
Geneviève rencontre Bernard Anthonioz, résistant savoyard avec lequel elle se marie en 1946. Le
général de Gaulle est son témoin. Germaine Tillion se trouve là, «évidemment». Date
importante, car Germaine va rencontrer pour la première fois Charles de Gaulle et cette
rencontre aura des suites.
Pendant la guerre d’Algérie, les deux amies vont rester soudées dans leurs interventions
humanitaires. Au début, chaque fois que Germaine Tillion veut informer le Général, c’est
Geneviève qui lui apporte le document. Avant son retour aux affaires en 1968, de Gaulle
n’ignore rien de ce que savent Germaine et Geneviève de Gaulle sur la torture en Algérie, sur les
condamnations à mort et sur le terrorisme des deux bords. Geneviève obtiendra que Germaine
rencontre de Gaulle sans intermédiaire chaque fois qu’elle le jugera indispensable. Mais
Geneviève recevra à chaque fois une copie de tous les documents. L’intimité des deux amies ne
cesse de s’affirmer, de s’aviver, de s’élever.
Germaine Tillion me rappelle enfin qu’elle m’avait demandé de recevoir son amie, devenue
présidente d’ATD Quart Monde après la disparition du père Joseph Wrezinski, ancien aumônier
du «camp des sans-logis» de Noisy-le-Grand. Toutes deux me font honneur, et je désire non
recevoir mais me déplacer. Geneviève de Gaulle dit que c’est son métier de le faire et elle décide
de venir. Elle me fait très vite comprendre que, quel que soit le respect que suscitent son nom et
son action, il ne faut pas trop en faire avec elle. Ce qui lui importe, c’est qu’on lui fournisse avec
simplicité de véritables capacités d’agir. Elle les obtient aussitôt, bien sûr. Mais dès qu’on fait
quelque chose, il semble que c’est le moins que l’on puisse faire et en même temps que ce n’est
rien à côté de ce qu’elle fait. A côté de l’idée qu’elle a de la misère du monde, de la détresse de
ceux que l’on sépare parce qu’ils sont trop pauvres, de ces enfants que l’on prend à leurs parents
pour en faire des orphelins assistés. «C’est cela qui m’obsède en ce moment», dit-elle. A
l’occasion d’une remise de décoration, j’ai revu Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle
ensemble. Je les ai embrassées toutes les deux. Les effusions ont été vite interrompues:
Geneviève de Gaulle n’a pu rester jusqu’au bout de la cérémonie. Elle était déjà très malade. Elle
s’était surtout déplacée pour entendre son amie, qui entrait dans sa 93e année. Geneviève de
Gaulle avait 80 ans. C’était il y a dix-huit mois. Réflexion dédiée à Régis Debray : une société, une
nation où l’on trouve des «Geneviève» et des «Germaine» ne peut pas mourir.

II. Debray, la France... et Chevènement


Stimulante, brillante et contre-productive: telle est la contribution de Régis Debray (1) à la
candidature de Jean-Pierre Chevènement. Elle est sans doute faite pour les happy few et non
pour la unhappy crowd. Dans un style de dérision qui ne manque ni de souffle ni de truculence
vindicative – et qui rappelle tantôt la nostalgie rageuse que Joseph de Maistre garde pour
l’Ancien Régime, tantôt le Mishima qui préfère le suicide au déclin, tantôt l’autocritique
flamboyante de Clamence, avocat cynique dans «la Chute» de Camus –, Debray dénonce, à
travers le personnage qu’il met en scène, tous ces pro-Américains passifs qui ne vont même pas
jusqu’au bout de leur inclination. Ceux qui ne comprennent pas que la logique et la cohérence
de leur comportement devraient les conduire à devenir de fiers citoyens des Etats-Unis et des
militants de la Pax americana.
Le héros imaginaire de son essai, supposé plaider pour les Etats-Unis d’Occident, est un
aristocrate français «féru de lettres latines», qui a participé à tous les combats de son pays,
irréprochable dans le respect de toutes les traditions. Sauf qu’un beau jour, tirant les conclusions
du néant où est plongée la France et de la servitude où s’est installée l’Europe, il décide que les
Etats-Unis ont pris le relais de la puissance et de la gloire, comme celui des valeurs, jadis
françaises, d’universalité. Américains et Européens doivent se fondre dans une entité
occidentale. Il faut que les Européens choisissent de partager le pouvoir américain plutôt que de
garder pour lui une fascination de colonisés. « Plutôt un nouveau civisme que le vieux suivisme. »
Après tout, si les Américains sont devenus l’hyperpuissance qui impose sa loi au monde, c’est
quelque part parce que Dieu l’a voulu. On disait «gesta Dei per Francos», on devrait dire
aujourd’hui «gesta Dei per Americanos». La France, fille aînée de l’Eglise? Mais Rome n’est plus
dans Rome, et c’est à Washington que se rassemblent les Croisés. Pourquoi vouloir rester un
satellite, un mercenaire ou un sacrifié quand on peut participer à une mission planétaire? Le
modèle de l’antihéros de Régis Debray, c’est curieusement Flavius Josèphe, l’auteur fameux de
«la Guerre des Juifs», le guerrier aristocrate, juif lui-même, qui va prendre le parti des Romains
en pleine guerre de Judée. Un homme dont il est trop facile, dit-on, de faire un traître.
Tout est là, d’ailleurs. Traître à quoi? Au vide? Au néant? A la démission? Traître à une France qui
ne croit plus en elle-même alors que les Américains n’auront jamais autant cru en eux-mêmes
que depuis qu’ils ont été attaqués chez eux et dans le symbole même de leur puissance? Depuis
qu’ils se sont découvert un nouvel ennemi, qui en les contraignant au combat les élève et les
délivre du matérialisme? Ils ont tout de même sauvé le monde du nazisme puis du
communisme. Peuvent-ils alors se laisser attaquer, harceler, tarauder par les tueurs-aboyeurs
d’une idéologie satanique comme l’islamisme? «Berlusconi a eu le tort de dire tout haut ce que
nous pensons tous. [...] Oui, notre civilisation est supérieure à celle de l’islam. En termes
d’aménité, de respect des droits de l’homme et plus encore de la femme, de liberté de recherche
intellectuelle et de progrès scientifique, qui peut dire le contraire?»
La démonstration a contrario de l’antihéros finit par être trop efficace. L’inventaire persifleur des
humiliations devient de plus en plus convaincant. On voit la France attirer, un par un, les affronts
faits à son honneur et réclamer chaque fois: encore! encore! Mon Dieu que Debray a mal à la
France! Et comme sa nostalgie exprime bien le souhait qui réunit déjà autour de Chevènement
10% des Français, peut-être plus en fin de course, soldats de l’An II auxquels il manque une
révolution et qui s’inventent une idéologie de protestation.
Mais le héros imaginaire de Régis Debray estime pourtant que Chevènement, le seul homme
politique français pour lequel il ait du respect, a mis la barre trop haut et que le donquichottisme
le guette. Il n’y aurait donc pas d’autre choix que de voir renaître des îlots français et européens
dans des Etats-Unis d’Occident? Par excès de conviction et de talent, Régis Debray se piège –
peut-être volontairement. Car les quelques pages qu’il consacre, abandonnant son héros et
reprenant la parole, à un possible redressement national sont d’une déconcertante faiblesse. En
dépit d’efforts hâtifs et même bâclés, l’auteur n’arrive pas à nous faire croire qu’il reste, dans sa
vision, un seul espoir pour la France, pour l’Europe et pour Chevènement, son idole. Il ne
parvient pas non plus, au passage, à nous faire croire qu’il juge provisoire la phase négative de
l’islam. C’est qu’il manque un chapitre à ce petit essai attachant: celui où l’auteur aurait affronté
la question de savoir si de futurs Etats-Unis d’Europe pourraient espérer affirmer leur autonomie
culturelle face aux Etats-Unis d’Amérique. Mais Régis Debray, visiblement, fait tout pour éviter ce
genre de question pourtant essentielle à sa démonstration. Périsse la nouvelle Europe si elle doit
entraîner ou même seulement souligner la disparition de l’ancienne France! Si bien que le
pessimisme foncier – et séduisant – de l’auteur ne saurait, in fine, être endigué, encore moins
canalisé, vers des vœux électoraux.

(1) «L’Edit de Caracalla. Plaidoyer pour des Etats-Unis d’Occident», par Xavier de C..., traduction
de Régis Debray (Fayard).