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Le brasier de la révolte

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Ménélas Kosadinos

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Un vent de révolte traversait le pays. Il filait de ville en ville pour chauffer les braises de la colère. Partout des émeutes éclataient ; mais la majorité des manifestations était pacifiste. Les gens se réunissaient sur une place avec quelques pancartes et criaient leur mécontentement, sans jamais user de la violence. La situation était ainsi depuis quatre ans. Les gens espéraient parfois que la rage éclate et permette de changer les choses. En vain. Plus le temps avançait, plus les hommes, les femmes et les enfants souffraient. Il n’aurait plus suffi alors que d’une petite flamme pour mettre le feu aux poudres, comme un signal final avant le chaos. Le temps des manifestations pacifistes était révolu face à un gouvernement qui les ignorait. Le feu commençait à prendre. Petit à petit, la violence se

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banalisait dans les rues, la xénophobie explosait, le chômage atteignait des records. Le pays avait deux solutions : soit il se mourrait à petit feu, soit un homme, un parti ou le peuple entier le reprenait pour lui insuffler la vie. Mais les habitants étaient trop pauvres, désespérés et malades ; personne n’avait assez d’énergie pour agir.

Un homme était conscient de cela. Personne ne le connaissait, il avait toujours vécu seul et loin de sa famille. Il n’avait jamais eu d’argent et n’en aura jamais. Son cœur était dur comme la pierre, froid comme le marbre, lui qui n’avait jamais aimé ou été aimé. Mais il observait et comprenait ce qu’il se passait, savait ce qu’il devait faire. Il n’avait rien à perdre, à part son génie et il

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souhaitait mourir plutôt que de finir sa vie sans jamais l’avoir mis à profit. Il faisait partie du peuple mais se considérait étranger partout où il se rendait. Il avait toujours été ignoré, avait vécu, survécu dans l’ombre. Il se savait assez intelligent pour continuer à vivre ainsi sans se soucier des malheurs du pays, et n’avait aucune compassion à l’égard de quiconque. Mais il avait sa chance de montrer qui il était, de faire briller l’obscurité de lui-même. En réalité, ce qu’il comptait faire était pour lui, un acte purement égocentrique visant à l’exposer aux yeux du monde. Enfermé dans l’adoration de son propre être, il n’avait que faire des vies des autres. Il se savait prétentieux et égoïste, mais jamais il n’avait considéré ces qualificatifs comme péjoratifs. Ils le définissaient, c’était tout. Il se

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moquait éperdument des autres, du pays où il vivait et des conséquences, positives ou négatives sur la société. Il ne voyait dans cette situation que l’occasion de « s’amuser » en quelque sorte. Dans sa pathologie narcissique, le simple fait que quelqu’un se considère plus intelligent le rendait malade. Le peuple enrageait contre ses dirigeants. Il n’avait qu’à lâcher ce peuple sur le gouvernement et ce serait le chaos. Oui, ce qu’il désirait au fond de lui, c’était de créer un chaos invraisemblable, qu’il pourrait initier. Le chaos, c’était le seul endroit où il se sentait chez lui. « Les gens sont simples » se disait-il, ce qui signifiait pour lui, « Ils sont faciles à manipuler ». C’était vrai. Il suffisait de leur faire voir et entendre ce qu’ils voulaient. Il fallait des actes symboliques, forts, des

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actes qui feraient croire à tous qu’ils pouvaient renverser le pouvoir. « Ce n’est qu’un mensonge, je vais leur donner cette illusion. Leur pouvoir, c’est moi qui le leur donnerai. Il m’appartient ; je leur retirerai quand le gouvernement sera tombé. Je vais leur montrer quelque chose de simple, je vais parler, les impressionner, les enthousiasmer. Ils se sentiront intelligents, puissants. C’est tout ce dont ils ont besoin. Un homme ne peut détruire le monde ; il peut pousser les autres à le faire. C’est ainsi que tout s’effondrera.».

Un micro. Des paroles. Le détonateur.

Il profiterait du rassemblement programmé devant le Parlement. Près de cinquante mille personnes

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étaient attendues. Il suffisait que mille d’entre eux fassent ce qu’il prévoyait ; le feu de la destruction s’allumerait en un instant.

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JT du 15/03

« Bonjour à tous il est dix-huit heures, nous sommes le quinze mars. Une manifestation a mal tourné dans le nord du pays, commença la journaliste. Il y avait selon les organisateurs, dix mille personnes et quatre mille selon la police. Le rassemblement, au départ pacifiste, a été perturbé par l’arrivée massive des forces de l’ordre. Comme vous pouvez le voir sur ces images, les policiers ont attaqué les participants avec des gaz lacrymogènes, sans aucune raison. Les manifestants ont décidé de répondre à cet assaut injustifié mais les gardiens de la paix ont chargé avec leur bouclier anti-émeutes et les ont dispersés. Ils ont isolé un des manifestants et l’ont frappé

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violemment. Ces images, que nous déconseillons aux plus jeunes téléspectateurs en sont la preuve. Le jeune homme de vingt-trois ans est décédé de ses blessures à l’hôpital. Voilà la vérité : l’Etat paye des hommes pour tuer son propre peuple ! La journaliste tremblotait et ses yeux étaient humides. Ils ont tué un jeune innocent ! Vous comprenez ? La présentatrice allait éclater en sanglots. Vous savez pourquoi le gouvernement fait ça ?

Ils le font car ils n ...

». Le son fut
». Le son fut
Commande N° 81853 www.thebookedition.com violemment. Ces images, que nous déconseillons aux plus jeunes téléspectateurs en sont

coupé puis la chaîne diffusa une

page de publicité.

Le lendemain, des dizaines d’articles paraissaient sur Internet, dans plus de quinze langues différentes, et parlaient de la journaliste censurée puis renvoyée pour avoir prononcé des propos qui allaient à l’encontre

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du gouvernement. La journaliste reçut de nombreux messages de soutien mais elle ne fut pas réembauchée à la télévision. Les gens s’indignaient de cette censure dictatoriale mais le gouvernement faisait la sourde oreille. Quand le premier ministre fut interrogé sur le sujet, il ne répondit pas. Aucun des autres ministres n’avait le droit de parler à un journaliste. Le ministre de l’intérieur avait démissionné car il était marié à la rédactrice en chef d’un quotidien important du pays. Le parti au pouvoir avait les trois quarts du parlement grâce à des élections controversées et le gouvernement pouvait donc faire voter ses lois tranquillement, demandant toujours plus d’argent aux citoyens, prétextant la crise financière, alors qu’une partie de cet

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argent disparaissait dans les poches des hauts dirigeants.

Pour tenter d’agir, un grand nombre de personnes avait relayé le rassemblement devant le Parlement préparé pour ce vingt-quatre mars sur les divers réseaux sociaux. Les derniers événements changeaient peu à peu la nature du rassemblement qui semblait être de moins en moins pacifique. Ce changement s’opérait dans l’esprit de ceux qui souhaitaient s’y rendre, mais personne ne l’affichait, ne le publiait ou ne le disait publiquement. On sentait monter une espèce d’effervescence souterraine.

Les tensions entre les différents partis politiques étaient elles aussi palpables. Hormis le parti au

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pouvoir, qui ne se réclamait d’aucun bord et qui n’avait pas de place définie sur l’échiquier politique, les autres partis ne dépassaient pas les dix pour cent. Les partis d’extrême gauche et d’extrême droite occupaient respectivement quatre et sept pour cent des sièges. Les sept pour cent du parti qui se proclamait néo-nazi étaient réellement préoccupants. Bien que n’ayant réellement aucun pouvoir, ces élus étaient les symboles du malaise que traversait le pays, et reflétaient la souffrance et la division du peuple. Les autres partis avaient été annexés par le parti au pouvoir, et se taisaient bien sagement en échange d’un ou deux ministères tels que celui de l’écologie ou de la culture. Ils n’adhéraient pas à la politique d’austérité mais se contentaient d’être silencieux et de voter les lois

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qui concernaient le bétail ou les vélos de ville. Ils n’avaient aucun pouvoir mais servaient à conserver l’illusion du pluralisme politique dans le pays. De toute façon, même le parti majoritaire était incapable de sauver les citoyens de son pays. Totalement impuissants, ses dirigeants avaient alors décidé de retourner la situation à leur avantage. Ils laissaient hommes, femmes et enfants mourir de faim. Ils s’installaient sur le trône du pouvoir, faisaient semblant de gouverner et détournaient suffisamment d’argent pour ne se refuser aucun plaisir.

Le peuple était appauvri, démoralisé et malade. Le chômage représentait trente-huit pour cent de la population.

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Les politiciens étaient corrompus et impuissants.

Un vent violent soufflait sur le brasier de la révolte. Un seul homme avait le pouvoir et l’audace d’en allumer la flamme.

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PORTRAITS

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On était le dix-huit mars.

Jack et Ian, jeunes adolescents de seize et quinze ans, préparaient des banderoles pour le rassemblement du week-end suivant. Leurs yeux remplis de détermination et de courage marquaient leur envie de changer les choses. Ils étaient comme des milliers d’autres jeunes ; pleins d’espoir, convaincus qu’ils pouvaient changer le monde avec leur volonté. Ce n’était vrai qu’en partie ; mais la seule chose importante, c’était qu’ils le croyaient, cela constituait un pas énorme.

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Mardi vingt mars.

Anthony était dans la police depuis sept ans. La majorité de sa carrière avait donc eu lieu pendant la crise financière qui entraîna l’instabilité économique, politique et sociale du pays. Il avait tenu son bouclier anti- émeute pendant des heures, devant des monuments et dans des endroits sensibles. Il avait utilisé des gaz lacrymogènes contre ses voisins, contre ses proches parce qu’il n’avait pas le choix. Ses amis ne lui parlaient plus ; ils le redoutaient comme la peste. Pendant les manifestations, son casque empêchait de reconnaître son visage, et il pouvait repousser ceux avec qui il prenait le café le lendemain. A cause de cette situation, tous ses amis l’avaient abandonné. Il ne supportait plus

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cette situation et souhaitait rejoindre l’autre camp. Il ne s’était pas engagé dans la police pour servir un gouvernement scélérat. Mais il devait, lui aussi, se nourrir, et il pouvait déjà s’estimer heureux d’avoir un emploi. Il était donc obligé de se rendre à la manifestation de jeudi, armes et bouclier en main, pour repousser les manifestants loin du Parlement. Il n’avait pas le choix ; l’argent de l’Etat, qui était son seul moyen de survivre, avait altéré sa sincérité et ses opinions.

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Mercredi vingt-et-un mars.

Katia et Dimitri formaient un jeune couple provincial qui s’était installé en ville dans le but de s’ouvrir au monde. Ils avaient respectivement vingt-quatre et vingt-deux ans. Elle était serveuse dans un café et il était journaliste dans un hebdomadaire très marqué à gauche, presque clandestin à cause de ses opinions ; aucun d’eux ne gagnait beaucoup d’argent. Ils étaient tous les deux engagés politiquement et passaient leurs week-ends dans un centre de solidarité en périphérie de la ville où ils distribuaient des médicaments aux plus pauvres. En cet après-midi, ils téléphonaient à leurs amis pour leur proposer de les rejoindre au rassemblement de samedi. Ils appelaient surtout ceux dont ils connaissaient les opinions,

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afin de les motiver pour faire bouger les choses. Malgré leurs bons sentiments et la joie qui régnait chez eux, ils étaient épuisés. Epuisés d’être continuellement étranglés par les impôts, de ne pas pouvoir avoir d’enfant faute d’argent, épuisés par le climat d’insécurité qui s’intensifiait dans le pays. Ils se rendaient à la manifestation pour faire changer les choses, quitte à user de la violence.

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Jeudi vingt-deux mars.

Line, six ans, lisait paisiblement un livre pour s’endormir ; il était presque neuf heures. Ses parents dînaient ensemble dans la cuisine. Ils essayaient de résoudre le problème de la garde de leur fille quand ils iraient manifester.

  • - La nourrice ne peut pas venir, elle a dit qu’elle irait au rassemblement.

  • - Et sa grand-mère ?

  • - Elle est trop malade, j’aurais honte

de la déranger.

  • - Mais il ne reste personne, tous les

autres travaillent ou vont devant le Parlement.

  • - Et bien je suppose qu’elle devra

venir avec nous.

  • - Mais c’est dangereux, elle n’a que

six ans, il pourrait y avoir des

agitateurs, elle pourrait être blessée !

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  • - Ne t’inquiètes pas chéri, ce sera une manifestation pacifiste.

  • - J’en sais trop rien, on n’est jamais à l’abri.

  • - Nous devons y aller et c’est aussi

pour elle ! Quel pays on veut lui

laisser, hein ?

  • - Ouais… je crois que je vais te faire

confiance. J’espère qu’il ne lui arrivera rien. Line avait interrompu sa lecture pour tenter d’espionner la conversation de ces parents. Elle n’avait alors entendu que peu de choses, mais suffisamment pour que son esprit vif et intelligent de petite fille comprenne qu’elle sortirait en ville samedi. Vendredi 23 mars.

Anne avait soixante-treize ans. Elle vivait avec son mari, Roger, au troisième étage d’un immeuble sur la

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grande place de la ville. Situé en face du parlement, l’appartement était grand et luxueux. Roger faisait partie des privilégiés et touchait une retraite qui permettait au couple de vivre confortablement. La manifestation du lendemain inquiétait Anne. Elle avait peur que des casseurs ne profitent du rassemblement pour piller les boutiques environnantes et que la situation ne dégénère. En outre, elle ne voyait pas pourquoi les gens manifestaient encore et encore. Il y avait cette histoire de journaliste, mais elle ne perturbait pas Anne plus que ça. Depuis son confortable logis, elle regardait le monde de l’extérieur, un peu comme si elle était au dessus de la mêlée. Elle avait de l’argent et ne comprenait pas les désirs du peuple, la pauvreté étant un concept inconnu pour elle qui

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avait toujours vécu dans l’opulence. Elle faisait partie de ces gens qui représentaient l’ancienne génération. Elle considérait que certaines lois ne devaient pas changer, que les jeunes devaient faire des efforts pour aider leurs aînés. Son mari, lui, n’avait que faire de l’actualité. Il ne lisait que la rubrique sportive du journal, lisait des vieux romans toute la journée et jouait parfois aux échecs avec ses amis. Il était maintenant dix heures du soir. Elle s’endormit en espérant qu’elle ne se réveillerait pas avec une vitre brisée le lendemain. Dans ses cauchemars, elle imaginait les jeunes hommes enragés qui viendraient briser les vases de roses de sa terrasse, jeter son chat par la fenêtre ou arracher un à un ses tableaux des murs. La vieillesse l’avait peu à peu déconnectée du monde actuel et elle

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le voyait avec un regard basé sur les anciennes valeurs. En plus, sa sœur avait été blessée lors d’une telle manifestation et avait perdu l’usage de sa jambe gauche. Terrifiée, elle considérait donc ces Agitations dans le pays comme un mauvais moment à passer.

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JOURNÉE DU VINGT-QUATRE

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Trente-cinq mille personnes étaient massées devant le Parlement. Un tiers de ces gens étaient des jeunes, âgés de moins de trente ans. Parmi eux se trouvaient Katia et Dimitri et leurs amis, criant à s’en briser la voix, tout en agitant furieusement des pancartes. Sur la même ligne, Jack et Ian parlaient en sirotant deux boissons fraîches. Il faisait plus de trente degrés. Plus en retrait se trouvaient Line avec ses deux parents. Son père scandait des slogans révolutionnaires tandis que sa mère la tenait fermement par la main en lui souriant. Line n’avait pas peur, c’était pour elle comme une grande fête. Elle souriait aux gens qu’elle rencontrait et était très sage. Au fond, elle ne savait pas ce qu’elle faisait là, mais ça lui était bien égal ; elle rentrerait chez elle dans quelques heures et se

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remettrait paisiblement à finir sa bande dessinée. Anne, sur son balcon, regardait avec angoisse la foule hurlante et toujours plus nombreuse. Roger dormait dans son fauteuil, indifférent aux événements. Anne était terrorisée ; elle pensait à sa sœur, dans un fauteuil roulant, et tout un tas d’images sordides lui traversèrent l’esprit. Elle rentra dans l’appartement, ferma la porte fenêtre du balcon et vérifia que la porte de l’appartement était fermée à double tour. Anthony n’était pas plus rassuré. Devant cette immense foule, ils n’étaient que deux cents policiers devant le Parlement. On lui répétait sans cesse que des renforts arriveraient. Mais rien. Il faisait donc comme les autres, il restait droit et impassible, le bouclier en avant et le

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regard froid, pour tenter d’intimider la population. Mais peu à peu la tension montait. Les manifestants étaient excités et la chaleur contribuait à cette situation d’énervement.

Un homme surgit de derrière le Parlement. Anthony paniqua et se demanda comment il avait contourné la sécurité. Line pensa innocemment que c’était le chef du spectacle. Katia et Dimitri ne le reconnaissaient pas comme un des membres du parti de gauche. Jack et Ian le prirent d’abord pour un homme de la police, en raison de son gilet pare-balle. Anne s’approcha lentement et vit ses yeux gris acier. Son regard déterminé et sans pitié la glaça. Elle vit en lui un meurtrier inhumain.

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Non, ce n’était ni un psychopathe, ni le clown du spectacle. Non, il ne faisait pas partie de la police. Cet homme était là pour accomplir quelque chose de grand, quelque chose qui changerait la situation de chacun. Il observa la foule longuement et chaque homme, chaque femme, chaque enfant eut le sentiment d’être transpercé et analysé par ces yeux froids. Anthony cessa de le regarder et se retourna pour faire face aux manifestants. Le regard de cet homme avait immédiatement imposé un silence total. Même les bébés s’étaient arrêtés de pleurer et de crier. Anne avait fermé les rideaux et se balançait dans son rocking-chair pour dissiper l’effroi que lui inspirait cet homme. Line plantait ses ongles dans la main de sa mère.

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Katia et Dimitri se tenaient la main et regardaient le Parlement en gardant la tête haute. Les trente-cinq mille manifestants étaient silencieux. Beaucoup d’entre eux étaient terrorisés mais aucun ne souhaitait bouger. Tous attendaient qu’il fasse ou dise quelque chose. Alors, l’homme sortit un micro, et commença à parler.

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DISCOURS

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- Pourquoi êtes-vous-là ?

Sa voix raque et puissante amplifiait le sentiment de crainte de la foule, qui ne répondit pas.

- Je vais vous dire, pourquoi vous êtes là. Vous êtes là parce que le gouvernement vous ment et vous vole depuis des années. Vous êtes là parce que vos dirigeants se sont considérés supérieurs et vous ont fait travailler pour leur compte. Parce qu’ils ont tenté de vous asservir. VOUS !

Les jeunes se mirent à crier des choses telles que « Mort aux ministres » ou « Oui, il a raison ! ».

  • - Allez-vous les laisser continuer ? Eux qui vous prélèvent chaque année

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l’argent qui sert à payer les forces de l’ordre. Rien ne vous étonne, ce sont de fonctionnaires, je sais. Mais vous savez désormais pourquoi ils sont payés, lança t-il avec un sourire en coin, ils sont payés pour tuer vos enfants ! Ils sont payés pour arrêter les journalistes, et étouffer votre liberté d’expression. Est-ce pour cela que vous payez vos impôts ? Vous offrez ainsi un poignard au meurtrier qui le plantera dans votre cœur et celui de votre famille. Je le répète, est- ce pour cela que vous travaillez durement chaque jour ?

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Désormais, presque tous les manifestants scandaient un « NON » violent et unanime.

Anthony et ses collègues tremblaient en voyant la folie et la rage des jeunes en face d’eux.

- Allez-vous accepter ces policiers, qui sont devant vous, et qui ne servent que la justice de l’argent ?

« Jamais ! » « On les tuera avant qu’ils ne nous tuent ! » La haine se transformait peu à peu en folie meurtrière. Les plus échaudés perdaient peu à peu la raison et étaient prêts à accomplir les pires excès pour cet homme qui venait leur rendre leur liberté. Certains étaient prêts à tuer. Intérieurement, l’homme qui discourait jubilait et continua :

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- Allez-vous les laisser vous détruire ? Il suffit de les chasser ; alors seulement, la vraie justice pourra être rendue. Mais laissez-moi finir. Maintenant, parlons de vous. Vous êtes le peuple. Ce pays vous appartient, et ceux qui sont derrière cette porte -il désigna celle du Parlement- vous l’ont volé. Ne voulez-vous pas récupérer votre patrie ? Ne doivent-ils pas vous la rendre ? Allez-vous manifester une fois de plus ? Et alors ! Eux, derrière cette porte, qu’il désigna d’un mouvement théâtral, eux, sont bien en sécurité. Ils savent que vous ne ferez rien, et ils vous regardent en ricanant. Voulez-vous leur prouvez le contraire ? Oserez-vous leur prouver qu’ils se trompent ?

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« Ils vont payer ! » entonnaient les manifestants.

Line tremblait. Anthony voyait sa vie défiler. Katia et Dimitri hurlaient et soutenaient cet homme qui venait comme un libérateur.

- Acceptez-vous cette société qui vous réduit à l’état de mendiants, et qui n’autorise que les privilégiés à s’élever aux dépens des autres ? Est- ce de cette société que vous voulez ? Est-ce celle que vous souhaitez léguer à vos enfants ?

Les manifestants se ruèrent sur les forces de l’ordre. Leur nombre permit de neutraliser rapidement les policiers. Le chaos régnait. Des casseurs mettaient le feu aux enseignes de luxe et jetaient des pierres aux fenêtres des immeubles

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cossus. Line perdit de vue sa mère et se mit à pleurer. Katia embrassait Dimitri et ils pleuraient eux aussi, enfin libérés. Anthony avait perdu connaissance et était étendu sur les marches qui menaient au Parlement. Anne, figée dans son rocking-chair, commençait à comprendre qu’aucun retour en arrière n’était possible.

Les manifestants n’avaient pas encore gravi toutes les marches. L’homme était toujours devant la porte du Parlement. Tous le regardaient. Il plongea sa main dans la poche de sa veste ; lentement, en fixant la foule, il en sortit à un détonateur. La foule retint son souffle et se figea. Personne ne savait où se situaient les explosifs reliés à ce détonateur. Centimètre par centimètre, l’homme approcha son index du bouton.

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Lorsqu’il appuya, la porte du Parlement sauta. Des soupirs de soulagement et des cris de joie et de rage s’élevèrent. Une grande partie des manifestants continua son ascension des marches pour s’engouffrer ensuite par la porte maintenant ouverte.

- Je suis là pour vous rendre ce pays ! Maintenant, dites leur quelle société vous voulez, termina-t-il dans un murmure.

Il était prêt. C’était son tour. Le peuple venait de lui offrir son pays sur un plateau. Il hésita pendant un bref instant puis s’engouffra à son tour dans son nouveau terrain de jeu.

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Couverture

Julie Garnier

Corrections

Isabelle Deslogis Laure Cubas

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