Vous êtes sur la page 1sur 268

Collection << Recherches >>.

LA COLLECTION << RECHERCHES >> A LA DEc0uvERTE

Un nouvel espace pour les sciences humaines et sociales

Depuis le debut des années quatre-vingt, on a assisté a un redé-

considerable de la veclierche en sciences humaines et

Ia remise en cause des grands systèmes théoriques qui domi-

sociales

naient jusqu'alors a conduit a un éclatement des recherches en de

multiples chanips disciplinaires indépendants, mais cue a aussi permis

d'ouvrir de nouveaux chantiers thCoriques. Aujourd'hui, ces travaux

commenceni

a

porter

leurs

fruits :

des

paradignies

novateurs

s'élaborent, des liens inédits sont étahlis entre les disciplines, des débats

passionnants se font jour.

Mais ce renouvellement en profondeur reste encore dans une large

mesure peu visible, car il emprunte des voies dont Ic production Cdito-

riale

traditionnelle

rend

difficilenient compte. L'ambition de

Ia

collection << Recherches >> est precisernent d'accueillir les résultats de

cette <recherche de pointe > en sciences humaines et sociales : grace a une selection Cditoriale rigoureuse (qui s'appuie notamment sur l'expC-

rience acquise par les directeurs de collection de La DCcouverte), elle

public des ouvrages de toutes disciplines, en privilCgiant les travaux

trans- et multidisciplinaires. II s'agit principalement de Iivres collectifs

resultant de programmes a long ternie, car cetle approche est incontes- tablenient Ia mieux a mëme de rendre compte de Ia recherche vivante.

Mais on y trouve aussi des ouvrages d'auteurs (theses remaniées, essais thCoriques, traductions), pour se faire l'écho de certains travaux singu-

hers.

Les themes traitCs par les livres de Ia collection << Recherches >> sont

résolument varies, empiriques aussi bien que thCoriques. Enfin, certains

de ces titres sont publiCs dans Ic cadre d'accords particuliers avec des

organismes de recherche

vatoire sociologique du changernent social en Europe occidentale et du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS).

c'est Ic cas notamment des series de l'Obser-

L'Cditeur

SOUS LA DIRECTION DE

Norbert Alter

Les logiques de l'innovation

App roche pluridisciplinaire

Editions La Découverte

9 bis, rue Abel-Hovelacque

75013 Paris

2002

Remerciements

Vaidrie Fleurette et Stephanie Pitoun ont bien voulu prendre en

charge Ia multitude d'activitCs

rCalisation d'un ouvrage collectif.

prograrnmées>> que suppose Ia

Elles ont dgalement organisC le sdminaire intitulC <Les logiques de

l'innovation >>, a I'origine de cc travail.

Je les en remercie sincèrement ainsi que l'IMRI (Institut pour Ic

management de Ia recherche et de I'innovation), universitC Paris-

Dauphine, pour Ic soutien actif apportd a Ia publication.

Catalogue Electre-Bibliographie

Les logiques de i'innovation : approche pluridisciplinaire I dir. Norbert Alter. —

Paris : La Découverte, 2002. — (Recherches)

ISBN 2-7071-3695-6

RAMEAU

innovations : aspect éconoinique

innovations : aspect social 303.3 : Proccssus sociaux. Changements sociaux

Niveau universitaire. Prolèssionnel, spécialiste

DEWEY

Public concerné :

Le logo qui figure sur Ia couverture de ce livre mérite une explication. Son objet est

tl'alerter le lecteur sur Ia menace que represente pour l'avenir du livre, tout particuliè-

rement dans le dontaine des sciences humaines et sociales, Ic développenient massif du

photocopillage.

Le Code de Ia propriélë intellectuelle du Icrjuillet 1992 interdit en effet expres-

sénient, sous peine des sanctions pénales réprirnant Ia contrefacon, Ia photocopie a usage

collectif sans autorisation des ayants droit. Or cette pratique scsI généralisée dans les

ëtablissements d'enseignement, provoquant une baisse brutale des achats de Iivres. au

point que Ia possibilité méme pour les auteurs de créer des

éditer correctement esi aujourd' hui menacée.

Nous rappelons donc qu'en application des articles L 122-10 a L 122-12 du Code de

Ia propriete intellectuelle, toute photocopie a usage collectif. iiitegrale on partielte, du

present ouvrage est interdite sans autorisation du Centre francais d'exploitation do droit

de copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toule autre forme de repro-

duction, intégrale ou partielle, est egaleinent interdite sans autorisation de I'éditeur.

nouvelles et de les faire

Si vous désirez &re tenu rCgulièreinent inforinC de nos parutions, II vous suffit

d'envoyer vos nom et adresse aux Editions La DCcouverte, 9 bis. rue Abel-Hovelacque,

'75013 Paris. 'bus secevrex gra

temens noIre bulletin

La

© Editions La Découverte & Syros. Paris, 2002.

S ommaire

Avant-propos

par Norbert Alter et Michel Poix

7

I. LA DWFUSION DE L'INNOVATION

I. L'innovation

un processus collectifambigu

par Norbert Alter

15

2. L'innovation entre acteur, structure et situation

par Dominique Desjeux

41

II. LE SENS DE L'INNOVATION

3. Innovation et contraintes de gestion

par Pierre Romelaer

4. Sur 1' innovation

par Danièle Linhart

65

105

III. CREATEUR, INVENTEUR ET INNOVATEUR

5. Le role des scientifiques dans le processus d'innovation par Danièle Blondel

6. L'engagement des chercheurs vis-à-vis de I'industrie et du rnarchd:

13 I

norines et pratiques de recherche dans les biotechnologies

par Maurice Cassier

155

7. Rdseaux et capacite collective d'innovation:

l'exemple du brainstorming et de sa discipline sociale

par Emmanuel Lazega

183

IV. NOUVELLES PERSPECTIVES THEORIQUES

8. L'innovation en education et en formation : topiques et enjeux

par Francoise Cros

213

9. Ce que I'Cconomie néglige ou ignore en niatière d'analyse de l'innovation

Avant—propos

Norbert Alter et Michel Poix

L'élaboration des connaissances en matière d'innovation se

situe actuellement au carrefour de plusleurs disciplines des

sciences

sociales

et

humaines. Un processus d'innovation

s'inscrit toujours dans une logique economique. Mais son déve- loppement ne peut être compris sans l'analyse sociologique des

acteurs qui portent ce processus. Et Ia nature de leurs actions

depend largement de Ia nature des dispositifs de gestion mis en

ceu vre.

Les travaux présentés dans ce livre traitent donc Ia question de

I'innovation de manière pluridisciplinaire, en s'appuyant sur les problematiques de I'anthropologie, de l'économie, de Ia gestion

et de Ia sociologic. Chacun scion des objets, champs et perspec-

tives théoriques divers et parfois divergents, ces travaux abordent

finalement

recherches sur l'innovation.

les

cinq questions qui mobilisent toujours

L'innovation

est

une

activité

en

relation

forte

les

avec

l'incertitude : les informations constitutives de l'élaboration d'un

processus d'innovation ne sont pas totalement disponibles initia-

lement. La decision et l'action en matière d'innovation posent

donc clairement Ia question de Ia gestion de l'incertitude et du rapport au risque. A propos des questions concernant Ic finan-

cement de l'innovation, comme a propos de l'investissement

personnel des acteurs dans ces dispositifs, ces themes mettent en

evidence toute une série de paradoxes (pourquoi un acteur

s'engage-t-iI dans des situations a risque, alors qu'il dispose

d'avantages substantiels dans une situation établie ?) ou de diffi-

cuités de modélisation (comment expliquer

Ic

<<pan>> du

banquier). C'est finalement a une question plus generale,

8

LA DIFFUSION DE L'JNNOVATION

concernant Ia rationalité collective, du point de vue de l'écono- miste, du gestionnaire ou du sociologue, que nous convie cette

premiere série de réflexions.

L'innovation

ne

peut

étre

par

ailleurs

parfaitement

programmée. Elle repose sur Ia créativité collective, laquelle

s'inscrit dans des structures d'échanges définies selon les critères

propres a l'économie ou a Ja sociologie. Les analyses présentees

dans ce livre montrent ainsi que les capacites collectives d'iden-

tification et d'intégration de phénomènes complexes, aléatoires

ou non prévus représentent une contrainte et une ressource essen-

tielles pour l'innovation. Elles indiquent également que l'inno-

vation est soumise a des pratiques de gestion parfois créatives ou

incrémentales, d'autres fois erratiques ou dogmatiques. Dans

tous les cas, Ia question posée est alors celle des modalités

d'apprentissage plus que celle de l'élaboration de procedures

concues comme rationnelles ex ante; mais répondre a cette

question amène également a constater I'existence de pheno-

mènes inverses, ceux de I'<< amnésie organisationnelle >>.

Les themes du conflit, de Ia deviance et de l'action collective représentent le troisième ensemble d'élérnents de cette réflexion

sur l'innovation. La transformation des regles sociales, qu'elle

concerne par exemple des dispositifs de gestion, les relations

établies entre services de recherche et management des firmes ou les relations entre les firmes innovatrices et l'Etat, pose nécessai-

rement la question de Ia négociation, de Ia regulation et de Ia

transgression des regles. On ne peut en effet penser Ia transfor-

mation des normes sans déboucher sur l'analyse de volontés et de

cultures contradictoires. Cette question recoupe celle de l'éter-

nelle rencontre entre les Anciens et les Modernes, mais les uns et

les autres ne sont pas toujours ce que l'on croit. Et surtout, les

acteurs eux-mêmes ne savent pas toujours qui et ce qui permet Ia

dynamique de l'innovation.

L'analyse de J'innovation est ainsi pensée en termes de

processus systémiques et non de changements mécaniques. Elle

intègre egalement Ia question des nouveaux acteurs et de leur

emergence: une nouvelle technologie ne devient efficace et

effective qu'à partir du moment oü des acteurs en tirent un moyen

9

d'accès a I'identité ou a l'influence. L'analyse de Ia distance

critique par rapport aux conventions établies représente ainsi I'un

des éléments centraux de La comprthension des processus

d'innovation

les pratiques et de renouveler les normes. Mais les conventions

établies résistent aux processus d'innovation et peuvent se

trouver dans un << monde a part >> qui ne règle finalement que peu

les processus décrits, lesquels disposent de regulations mal

connues, voire clandestines.

Enfin, si l'innovation vise a améliorer les performances des

individus, des organisations et des firmes, Ia nature des perfor-

mances obtenues est souvent ambigue et parfois paradoxale.

L'évaluation des performances engendrées par I'innovation, et Ia

construction du cadre d'dvaluation de ces performances sont

ainsi des questions essentielles mais les conflits d'objectifs, Ia

polysémie des outils de mesure ou l'évanescence des politiques

caractérisent largement Ia scene d'ensemble. Plus encore, l'inno-

vation ne peut être considérée comme un but en soi.

cette distance représente le moyen de < réfléchir>>

Ces travaux mettent ainsi au centre de leurs investigations Ia

processus >>, que ceux-ci habitent les firmes ou les

question des

relations entre firmes et marché. L'accent est mis sur les éléments

favorisant l'dmergence et Ia diffusion de Ia nouveauté, mais

egalement sur son appropriation ou son rejet, par les acteurs,

opérateurs ou consommateurs. L'innovation est analysée comme

un facteur d'accélération de La dynamique des firmes, cette accé-

lération produisant des capacités d'adaptation et d'anticipation,

mais elles engendrent également des conflits de temporalité,

entre programmes, acteurs et institutions. Du point de vue de Ia

regulation sociale, 1' innovation représente ainsi une ressource

considerable, celle de Ia créativité, et un risque, tout aussi

important, celui de Ia destruction des formes de Ia vie collective

antérieurement établie.

Les questions posées mettent l'accent sur I'existence du

mouvement. Ce dernier prend

permanent de Ia valeur ajoutée au sein des mécanismes de

production. II repose sur l'apparition répétée de paradigmes inédits et de formes de rationalités différentes. L'dmergence

(a forme d'un déplacement

10

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

d'une economic fondée sur l'innovation ne peut, des lors, se

résumer a l'émergence d'un nouveau mode global de regulation s'appuyant sur des structures, des politiques, des cultures et des

representations cohésives et durables. Au contraire, les acteurs et

les observateurs se demandent constamment comment contrôler

ce type de processus.

La plupart des textes rassemblés dans ce livre ont été

logiques de

presentes originellement dans le séminaire

l'innovation. Theories et

pratiques

organisé

par l'IMRI

(Institut pour le management de Ia recherche et de I'innovation)

entre avril 1997 et mai 1999.

Ils ont tous été débattus publiquernent par des représentants

de différentes disciplines académiques et par des praticiens.de

l'innovation (responsables d'entreprises, experts de Ia R & D ou

du financement d'opérations de ce type, reprdsentants d'institu-

tions engagées dans des activités d'innovation). La participation

des acteurs de l'innovation au dCbat sur I'innovation represente

en effet le souci fondateur de cc livre.

Les perspectives présentées dans ces pages s'appuient ainsi

largement sur les analyses réalisées par les milieux profes-

sionnels. On leur doit par exemple de souligner Ic role majeur

joué par les processus d'apprentissage, de capitalisation des

connaissances et des modalités d'échange entre partenaires d'un

méme dispositif de travail. De mOme, us questionnent I'dmer-

gence de structures de production post-tayloriennes a propos

d'organisations dans lesquelles Ic mouvement a succédé a Ia

stabilitd. Ou encore, us interpellent directement Ia capacite de

management des firmes et des institutions a propos de Ia coopé-

ration.

L'ensemble de ces réflexions amène a comprendre les diffé-

rentes dimensions que revêt I'innovation. Cet ensemble fait

également apparaItre de véritables convergences analytiques

interdisciplinaires, même si

ces convergences ne sont pas

toujours explicites. Mais surtout, cc livre met en evidence qu'en

matière d'innovation, cc sont bien souvent les pratiques qui

devancent les theories, lesquelles ont donc, plus encore dans cc

domaine qu'ailleurs, a se rapprocher des pratiques.

II

Chacun des textes reprend une partie des grandes lignes

problématiques qui viennent d'être rappelées. Pour cette raison, ii a été difficile de les classer. Une presentation articulée autour

de quatre themes abordés successivement a finalement été

retenue. Le premier consiste a définir I'innovation comme un

processus de diffusion de nouveautés, ce qui a finalement peu de

chose a voir avec l'idée habituellement associée au terme de

changement (textes de Norbert Alter et de Dominique Desjeux). Le second theme aborde Ia question des contraintes et des effets

des politiques d'innovation, lesquelles amènent toujours, d'une

manière ou d'une autre, a s'interroger sur le << sens >> des activités

collectives (textes de Danièle Linhart et de Pierre Romelaer). Le

troisième theme concerne plus directement le <<métier>> d'inno-

vateur, et plus particulièrement les dispositifs et actions mis en euvre pour créer Ia nouveauté puis I'inscrire dans les pratiques

(textes de Danièle Blondel, Maurice Cassier et Emmanuel

Lazega). Le quatrième theme représente un retour théorique sur

Ia formulation même des questions de l'innovation et amène a

ouvrir des perspectives de recherche en économie et en sciences

de I'éducation (textes de Françoise Cros et de Dominique Foray).

I

La diffusion de l'innovation

1

L'innovation:

un processus collectif ambigu

Norbert Alter

L'innovation est une activité collective. Elle repose sur Ia

mobilisation d'acteurs aux rationalités variées, souvent antago- niques. Et l'analyse des processus d'innovation, a I'intérieur des

entreprises, montre que ce type de situation est devenu banal,

commun: ii structure le contenu du travail, les relations et cultures professionnelles, tout autant que les contraintes de

production.

Cette perspective amène a revenir sur la problématique de

l'innovation: analyser un changement suppose de comparer

deux états,

avant et apres

Ia modification observée, alors

qu'analyser une innovation amène a raconter une histoire, celle

qui conduit on ne conduit pas de l'état A a l'dtat B. Mais

raconter une histoire de ce type suppose d'affecter a Ia durée un

statut central dans l'analyse et de s'intéresser a des processus

plus qu'à des situations, a des trajectoires plus qu'à des systèmes, et autant au hasard qu'à Ia causalité.

L'innovation organisationnelle est par ailleurs spécifique:

elle se déroule dans un univers hierarchique. Elle ne peut donc

totalement être confondue avec l'innovation de produit, qui se

diffuse sur un marché, au moms parce qu'il existe, a l'intérieur

des entreprises, une profonde ambiguItd: celle du sort réservé

aux actions des innovateurs du quotidien, les opérateurs.

16

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

INVENTiON ET INNOVATION

Concevoir un univers social selon le principe de Ia diffusion

des idées et des pratiques plus que selon le principe des structures

et des grands determinants n'est pas une découverte. Tarde, ii y a

plus d'un siècle, expliquait que les sociétés se dévetoppaient

selon le principe de l'<< imitation >>. Cette idée, reprise ultèrieu-

rement

par

les

anthropologues

diffusionnistes,

privi légie

I'analyse de Ia circulation des idées et pratiques nouvelles.

L'imitation,

selon Tarde, représente

l'intégration

dans

les

pratiques

duelles. C'est leur diffusion qui produit Ia société:

sociales d'inventions

initialenient

isolées,

indivi-

faut partir de là, c'est-à-dire d'initiatives rénovatrices,

qui, apportant au monde a Ia fois des besoins nouveaux et de

nouvelles satisfactions, s'y propagent ensuite ou tendent a s'y

propager par imitation forcée ou spontanee, elective ou incons-

ciente, plus ou moms rapidement, mais d'un pas regulier, a Ia

facon d'une onde lumineuse ou d'une famille de termites>>

[1890, I979, p. 3].

La diffusion des inventions amène airisi a dCfinir Ia structure

sociale, apparente a un moment donné, comme le résultat

d'actions qui ne sont pas dCterrninées par un étatdu monde:

<<Toute invention qui éclôt est un possible réalisé entre mille,

parmi les possibles différents>> [ibid., p. 49].

La sociologie de Tarde amène ainsi a bien comprendre deux

éléments des de toute réflexion portant sur I'innovatiou. Le

premier suppose de distinguer l'invention, qui n'est <<qu' >> une creation, de l'innovation, qui consiste a donner sens et effectivité

a cette creation. Le second consiste a considérer que l'usage fina-

lement tire d'une nouveauté n'est ni prévisible ni prescriptible:

11 est Ia réalisation d'un <<possible >>. L'innovation n'a donc que

peu de chose a voir avec l'invention. Celle-ci représente une

nouvelle donne, Ia creation d'une nouveauté technique ou orga-

nisationnelle, concernant des biens, des services ou des dispo-

sitifs, alors que l'innovation represente l'ensemble du processus

social et économique amenant I'invention a être finalement

utilisée, ou pas.

L'INNOvATION: UN PROCESSUS

AMBIGU

17

Les travaux menés par les historiens permettent de distinguer

parfaitement ces deux notions, et plus particulièrement le fait

qu'il n'existe pas de relation déterminée entre une découverte et

son usage.

White [1962], par exemple, montre que le moulin a eau qui

commence a être utilisé des le debut du Moyen Age n'est

largement diffuse que sept siècles plus tard. Bloch [1935] met en

evidence un phénomène comparable a propos de Ia charrue a

roues. Pourtant, ces deux inventions sont profitables au plus

grand nombre : elles permettent d'augmenter le rendement de Ia

terre et Ia productivité du travail. Elles représentent donc, poten-

tiellement, l'occasion de mieux se nourrir et de mieux se vêtir, de

consacrer plus de temps aux loisirs, a l'hygiene ou aux activités

cultuelles. La très grande lenteur du developpement de ces inven-

tions s'explique par des raisons sociologiques et économiques.

L'achat de l'une et I'autre de ces techniques suppose de réunir

des capitaux importants; leur usage nécessite de disposer de

proprietés foncières élargies; leur exploitation amène a répartir

les résultats de I'exploitation selon des procedures collectives

encore ma! connues ; et leur banalisation est conditionnelle

faut que Ies seigneurs acceptent de voir toute une partie de leurs

serfs s'adonner a des tâches nouvelles. En d'autres ternhes, le

passage de l'invention a l'innovation repose sur une transfor-

mation simultanée des relations économiques, sociales et symbo-

liques du terrain d'accueil. Et cette transformation est infiniment

plus tente que celle des potentialités offertes par le moulin a eau

et Ia charrue a roues.

ii

Dans des circonstances beaucoup plus contemporai nes,

comme le développement des nouvelles technologies d'infor-

mation, Ia modernisation des entreprises, Ia mise en

politiques de décentralisation, les progrès de l'agriculture trans- génique ou ceux de Ia contraception, le même type de problème peut être observe : il n'existe jamais de relation mécanique entre

l'existence d'une potentialité et son usage par les hommes.

de

L'ensemble des recherches montre ainsi que les facteurs inter- venant dans Ia diffusion d'une nouveauté sont varies. A Ia fois

juridiques, symboliques, stratégiques, économiques et culturels,

18

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

leur nombre et leur interddpendance ne permettent pas de prévoir

l'issue d'une nouveauté. La concurrence des rationalités inter-

vient ainsi négativement ou positivement dans Ia diffusion d'une

nouveautd. Enfin, beaucoup de nouveautés ne se développent que

pour une minorité de la population ; Ia diffusion peut ainsi être

très rapide mais ne concerner qu'une fraction de Ia population

[Edmonson, 1961]. Ou encore, le prix a payer pour adopter une

innovation peut ralentir sa diffusion et Ic revenu qui en est

attendu accélérer au contraire sa diffusion [Griliches, 1957].

L'analyse de Ia diffusion d'une invention est donc, tout autant,

une analyse de sa non-diffusion.

LA BANAL1TE DES ACTES INNOVATEURS

L'analyse d'un processus d'innovation ne procède cependant

pas exactement par imitation. EUe procède plutôt par accumu-

lation d'innovations intermédiaires. Cette idde est bien connue. Ce qui permet a une invention de

se développer, de se transformer en innovation, c'est Ia possi-

bilité de Ia rdinventer, de lui trouver un sens adapté aux circons-

tances

économie. Les anthropologues diffusionnistes out ainsi mis en

specifiques d'une

action,

d'une

culture

ou d'une

evidence

que

les

pratiques

sociales

nouvelles,

qu'elles

concernent des cultes, des légendes, l'usage d'outils ou de

savoirs agricoles, sont intégrées et transformées en même temps

par les populations qui y accèdent. La diffusion d'une nouveauté

ne procède ainsi jamais purement par imitation [Boas, 1949].

Dans tous les cas, ce qui est adopté n'est pas a proprement parler

une pratique ou un élément culturel précis, mais, bien plus, le

principe qui les fonde. Par exemple, dans les territoires du Grand

Nord canadien, on a appris a atteler les rennes en observant

I'attelage des chevaux. Graebner [1911] et ses collegues ont même mis au point une

méthode de recherche fondée sur I'analyse des << traces >> laissées

par Ia diffusion des nouveautés. Ils mettent en evidence I'exis-

tence d'aires de pratiques sociales dont l'origine est commune

(réalisée a partir du même centre) et se traduit par des modalités

L'INNOvATION UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

19

de vie collective, des croyances et des pratiques économiques

comparables. Il s' agit par exemple du << complexe totemique >> en

Australie, qui se caractérise par un habitat, des armes, des rites

funéraires et une mythologie astrale. Mais les populations

n'incorporent que rarement les traits d'une pratique sociale ou

d'une croyance dans leur totalité.

Elles opèrent bien plus

largement une selection d'éléments dans un ensemble, ainsi

qu'une deformation ou une adaptation aux pratiques locales.

Ce type de perspective vaut tout autant dans les analyses

contemporaines portant sur Ia diffusion des sciences et de Ia

recherche et développement [Akrich eta!. 1988], que dans celles

portant sur les techniques [Desjeux et Taponier, 1991], ou les

organisations [Alter, 1990].

de

Dans

cette

dernière

perspective,

les

decisions

prises par les directions des entreprises pour

transformer Ic fonctionnement des structures de travail doivent

être comprises comme des inventions et non des innovations.

Pour prendre pied dans Ic tissu social d'accueil, et pour être fina-

lernent utilisées de manière effective, elles doivent faire l'objet

d'une appropriation par les utilisateurs, laquelle ne peut aucu-

nement être décrétée. Mais cette phase d' appropriation suppose

une certaine durée, qui est celle du passage de I'invention a

l'innovation. Elle se traduit par un certain nombre de découvertes

intermédiaires réinvesties dans l'usage de Ia nouveauté. C'est cc

qui rend l'activité d'innovation, a l'intérieur des entreprises,

d'une grande banalité. Smith en avait eu l'intuition fondatrice:

factures,

grande partie des machines employees dans ces manu-

le travail est le plus subdivisé, ont été originellement

inventées par de simples ouvriers qui, naturellement, appli-

quaient toutes leurs pensées a trouver les moyens les plus courts

et les plus aisés de remplir la tâche particulière qui faisait leur

seule occupation>> [1776, 1991, p. 77].

Cette banalité de I'acte d'innovation peut être aujourd'hui

observée dans deux perspectives. Tout d'abord, ces actions sont

frequentes, parce qu'elles se reproduisent a l'occasion des

innombrables modifications qui concernent autant les techniques

de production, les outils de gestion informatisés, les méthodes

20

LA DIFFUSION DE LINNOVATION

d'évaluation du travail, les modalités de coordination entre acti- vitds, les activités de contrôle ou Ia definition de procedures. Sur

ces différents plans et sur d'autres encore, les processus qui

viennent d'être décrits se reproduisent, plus ou moms fidèlement,

mais toujours dans cette situation de mouvement et d'incertitude

qui caractérise Ia trajectoire d'une innovation. Ces situations sont

également banales parce qu'elles concernent un grand nombre

d'opérateurs. Et elles sollicitent directement leur activité d'inno-

vateurs. L'idée géneralement admise est que les innovateurs sont

des dirigeants ou des experts qui décident de Ia bonne manière de

définir puis de diffuser I'innovation. Rien de tout cela ne se

vdrifie dans les faits: l'innovation est le résultat d'une constel-

lation d'actions ordinaires. Ces formes de développement d'une invention, observables également a propos du développement des activitCs commer-

dales dans le

secteur public, de l'utilisation des sciences

humaines dans Ia gestion des entreprises, de l'émergence de

formes de management

du ddveloppement de Ia polyvalence ou de Ia mise en place de

pratiques industrielles de type < juste a temps >>, font apparaItre

des éléments suffisamment récurrents pour qu'il soit possible

d'identifier les principaux éléments d'un processus d'innovation.

>>, de la gestion par projet,

CROYANCES, PROCESSUS CREATEURS ET INVENTIONS

DOGMATIQUES

Au depart, une invention n'est donc rien d'autre qu'une

croyance en

Ia réalisation de bienfaits par telle ou telle

nouveauté

rien ne permet de prddire efficacement le succès, les

formes d'utilisation, les types de résistance ou Ia nature du

processus de diffusion. Si ces croyances initiales permettent

l'emergence d'un usage collectivement défini,

il

s'agit de

créateurs >. Si, au contraire, les croyances, appuyées

s'agit

sur le pouvoir hiérarchique imposent des usages, il

d'<< inventions dogmatiques >>.

Selon Ia distinction opérée par Boudon [1990], les croyances

peuvent être .conçues selon deux registres distincts. Elles sont

L'INNovATION : UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

21

parfois des causes: j'investis en nouvelles technologies, en formation ou en recherche parce que je crois que c'est ndcessaire.

Elles sont d'autres fois des << raisons>> : croire en les vertus de tel

ou tel dispositif technologique ou règle de gestion me permet de

les acquérir et donc de parvenir a mes fins, j'ai donc de bonnes

raisons de croire en leurs vertus. Par exemple, les business plans,

qui consistent a établir des previsions pour un investissement

destine a innover, amènent les acteurs a agir en Ia matière comme

s'ils connaissaient assez bien a l'avance le résultat de leurs opéra-

tions. Les acteurs se prêtent généralement assez bien a ce type de démarche même s'ils ne <<croient>> personnellement pas en son efficacité, car Ia réalisation de ce plan est le seul moyen d'obtenir

les investissements qu'ils sollicitent. ça n'est donc que par

l'expérience, par Ia pratique que ces croyances initiales petivent

être ddpassées et laisser place a l'innovation. Plus exactement,

c'est Ia pratique qui donne sens a une invention, en Ia trans-

formant en innovation.

Le développement de Ia micro-informatique est un exemple de

processus créateur [Alter, 1985]. La technologie est mise en

ceuvre, au debut des années quatre-vingt,

sans programme

d'ensemble coherent, sans politique scientifiquement élaborée, un

peu <<pour voir >>, et un peu pour <<faire comme les autres >>.

Pendant deux ou trois années, les ordinateurs sont utilisés mais ne

mobilisent jamais largement l'activité des personnes qui les

possèdent. ca n'est qu'après cette période de latence, qui repré-

sente de fait Ia durée nécessaire pour parvenir a imaginer des

usages, que 1' invention technologique commence a se transformer en innovation technique, organisationnelle et sociale. Des cadres et

des secrétaires qualifiées commencent a élaborer et a diffuser des

usages qui n'ont pas été pensds par les organisateurs. II s'agit par exemple de banques de données concernant les specifications de produits ou de clients, de possibilités de transferts de fichiers, de

réalisation d'activités en réseau ou de traitements statistiques

locaux. Ces exemples matérialisent l'appropriation de Ia tech-

nique, c'est-à-dire I'action qui consiste a Iui donner sens et effi-

cacité. Mais ce type d'action bute sur l'ordre établi en matière de

diffusion et de production de 1' information. Par exemple, Ia réali-

22

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

sation d'activités entre pairs, en

amène a

<court-

les hierarchies intermédiaires; Ia réalisation de statis-

tiques au plan local amène les opérateurs a prendre leurs distances par rapport a l'informatique centrale. Bien évidemment, les repré- sentants de Ia hidrarchie intermédiaire et de l'informatique centrale

défendent les regles établies, se dCfendent de l'innovation. Après

quelques années de fonctionnement selon ce registre, les directions

des entreprises interviennent alors dans ces domaines

risent certaines

elles auto-

pratiques nouvelles, en interdisent d'autres,

étaient pas mis>> a suivre le

chemin ainsi balisd. De fait cues institutionnalisent I'innovation:

elles arrêtent le processus a un moment donné pour le cristalliser

sous forme reglementaire et pour redéfTinir le cadre de Ia sociabilité

professionnelle. Les directions, lorsqu'elles acceptent que I'inno-

vation prenne pied, Se démeuent ainsi d'une partie de leurs prCro- gatives en matière de contrôle, au profit d'un renforcement de leur

capacité d'évaluation et de decision expost.

Un processus créateur s'appuie ainsi sur cinq dimensions,

intrinsèquement liées:

obligent les services qui ne

une transformation du contenu de la decision initiale; I'emergence d'innovateurs du quotidien, qui donnent sens et

utilité a l'invention;

une capacite, de leur part, a critiquer I'ordre établi et a Ic modifier;

un investissement en créativité;

une capacité a tirer parti de ces comportements de Ia part des

directions, et donc une capacité a remettre en cause les decisions

initiales.

A l'inverse de ce type de processus, les inventions dogma-

tiques demeurent figées sur les croyances initiales. Les mesures

de reclassification des personnels des entreprises publiques, dans

les années quatre-vingt-dix [Alter, 2000], sont un exemple de

cette démarche. Les critères de classification des emplois, les

méthodes d'dvaluation des operateurs ainsi que le calendrier de développement de cette nouvelle politique sont mis en euvre de

manière rigoureuse, selon des ressources et des objectifs parfai-

tement définis. Les experts en Ia matière laissent peu de place et

L'INNOVATION UN PROCESSUS

AMBIGU

23

de temps aux salaries pour discuter de ces différents aspects. La

durée de l'jnnovation s'arrête en fait au moment même oii

l'invention est mise en

: elle se diffuse de man ière autori-

taire, sans aucunement être réinventée, appropriée locatement.

Le phénomène

d'institutionnalisation

décrit

dans

le

cas

précédent est ici totalement absent: I'institution n'apprend rien

puisqu'eIle ne laisse pas Ia main aux << utilisateurs>> ; Ia durée du

phénomène de diffusion ne correspond ici qu'au temps néces-

saire a La mise en

de Ia nouveauté. Mais rien ne s'y rein-

vente,

ii

ne s'agit done pas d'un processus d'innovation.

L'avantage de ce type de situation, pour ceux qui Ia promeuvent,

est que I'affaire est politiquement assez simple: verrouillant du

debut a Ia fin l'ensemble du dispositif, die n'est pas confrontée

aux pratiques d'innovateurs critiques, pas plus qu'elle ne se

trouve amenée a remettre en question ses croyances initiales. Du

même coup, Ia situation correspond a Ia misc en place d'un dogme, d'une croyance imposed de manière autoritaire. Par

ailleurs, l'invention demeure a l'état d'invention: dIe ne se

transforme pas en innovation pour les raisons suivantes:

La nature de la decision initiate, concernant les procedures

a mettre en

les niveaux et nature de classification, et les

principales formes du projet ne se transforment pas: il n'existe

pas d' institutionnalisation des pratiques développées par Ia base

car celles-ci sont encadrées par un appareil de gestion vigilant,

attentif a toute pratique troublant le déroulement d'un chan-

gement concu comme parfait des Ic depart. Les pratiques locales, clandestines, sont au contraire considCrées comme des formes de

résistance ou d'incompréhension a l'égard du projet. Dans cc

cadre, il n'existe qu'une faible tolerance de La part du mana-

gement. Aucun utilisateur ne se transforme, de cc fait, en info-

vateur, Ic risque encouru étant a Ia fois celui de <<faire

et a Ia fois ceiui de ne rien tirer de cc type de comportement

puisque l'organisation n'<< apprend pas >>.

Le conflit avec i'ordre établi n'est pas pris en charge par les innovateurs mais par les décideurs. Autrement dit, les dirigeants

bousculent les conventions établies antCrieurement pour faire

avancer leurs projets mais its agissent sous forme de < décret>>:

24

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

us décrètent d'imposer Ia nouveauté qu'ils ont élaborée a l'ensemble du corps social. Mais, bien évidemment, ils ne

décrètent pas une << innovation >> puisque leur idée n'est ni trans-

formée par les pratiques des utilisateurs, ni amendée par eux-

mêmes, après analyse de ces experiences.

En revanche, imposer des usages amène a produire des

comportements conformistes, a faire tenir aux individus des roles

en lesquels its croient finalernent assez peu, ou en tout cas des rOles

qu' i Is

n ' investissent jamais activement. Ces comportements

permettent bien a Ia nouveauté d'habiter le corps social, de prendre

effectivement pied dans les pratiques, de regler autrement les

comportements organisationnels. Mais ces comportements ne

donnent pas pour autant une signification bien claire de l'utilité des

nouvelles procedures; au contraire, us arnènent les acteurs a s'y

investir un peu comme dans une comCdie dans laquelle its se

sentent, en tant que personnes, parfaitement étrangers.

Le résultat de ce processus est que les croyances demeurent en leur état initial, faute de pouvoir être critiquées, et finalement

rapprochees du

pratiques, elles deviennent des dogmes, des croyances formulées

sous forme de doctrine et considérées comme des vérités fonda-

mentales et incontestables.

reel.

Associées au pouvoir d'irnposer des

Dans ces situations, les decisions ont toutes les chances de

passer largement a côté de I'efficacité recherchée, comme le sont

les pratiques du même type que Doise et Moscovici [1984]

rappellent a propos des grands échecs militaires des Etats-Unis.

Souvent, ces échecs sont lies a des decisions qul disposent des

trois caractéristiques suivantes: une croyance indiscutée en Ia

morale inhérente au groupe (même s'iI est amené a faire souffrir d'autres groupes, c'est au nom de Ia morale) ; l'interdiction de Ia dissidence a I'intérieur du groupe et Ia recherche constante de Ia

loyaute des membres; I'illusion partagée de l'unanimité car les

éventuels membres critiques s'autocensurent.

Ces deux situations mettent finalement en evidence qu'un

processus d'innovation a peu de chose de chose a voir avec Ia

conduite du changement >>, concu des le depart comme << boa>>

et équipé en consequence.

L'INNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

25

LES ETAPES D'UN PROCESSUS

L' innovation représente un processus, et non pas un <effet>>

direct et immédiat d'une nouvelle donne sur le tissu économique

etsocial d'un milieu donné. Plus encore, ce processus n'a nen de

linéaire.

Schumpeter a identifié un processus en trois étapes [1912].

Dans un premier temps, des individus << marginaux >> par rapport

aux logiques du circuit économique classique élaborent des

combinaisons a risque; dans un deuxième temps, Iorsque ces

pratiques représentent des possibilités de profit évidentes, des

<<essaims d'imitateurs>> reproduisent et amdnagent les innova- tions, créent des << grappes >> d'innovations secondaires ; dans un

troisième temps, de nouvelles regles du jeu économique stahl-

lisent l'innovation et réduisent Ia poussée innovatrice. A propos

du développement d'inventions aussi diverses que les achats alimentaires, vestimentaires et culturels [Katz et Lazarsfeld,

1955], un nouveau médicament [Coleman eta!., 1966], Ia stéréo-

photographie [Becker, 1982], un type d'aquaculture [Callon,

1986] ou Ia micro-informatique [Alter, 1985]; les sociologues retrouvent toujours des étapes caractérisant le déroulement du

processus observe.

Ce processus a souvent été formalisé dans Ia célèbre courbe

logistique en

peu d'usages au depart avec seulement

quelques pionniers ; beaucoup d'usages ensuite, avec les imita-

teurs, et de nouveau peu d'usages a Ia fin, ou parce que le marché

est saturé, ou parce qu'il touche les << réfractaires >. Cette courbe

a largement été critiquée. Notamment parce qu'elle fait l'hypo-

these que

la

population

des

utilisateurs

est

parfaitement

homogene et

strictement

définie numériquement [Sorokin,

1937 ; Boudon et Bourricaud, 1982]. Elle oublie également que

toute invention ne se traduit pas par un processus d'innovation:

elle peut parfaitement demeurer enkystée dans le tissu social.

Mais cette courbe, observée dans une perspective non strictement

statistique, représente le grand avantage de mettre en evidence

qu'un processus d'innovation suppose, a un moment donné

(lorsque les

imitateurs s'engagent dans le processus), une

26

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

inversion des normes sociales: ce qui était concu initialernent

comme marginal, voire deviant, devient alors une nouvelle

norme sociale et économique.

Que ce soit donc dans le domaine de l'organisation ou dans celui de I'usage d'un produit par des consommateurs, I'aboutis- sement d'un processus d'innovation correspond ainsi toujours,

d'une manière ou d'une autre, a Ia production d'un nouveau

cadre normatif.

RAPPORT A L'ORDRE ET INVERSION DES NORMES

Ce phénomène est certainement l'un des plus passionnants de

Ia sociologie de l'innovation, car ii amène a réfléchir a Ia facon

dont des comportements I ndi viduels minoritaires transforment

des conduites collectives et construisent progressivement des

normes.

L'idée est relativement évidente et I'analyse des phénornènes

de mode [Hurlock, 1929] l'illustre parfaitement: Ia tenue vesti-

mentaire est bien le résultat d'un choix individuel; mais cette

tenue correspond généralement a une norme en Ia matière ; c'est J'addition de ces choix individuels qul produit Ia norme ; mais, a

un moment du processus de diffusion de Ia mode, une niinorité a

construit Ia norme. L'étude du choix des prCnoms au XXe siècle

en France analyse explicitement des phénomènes de ce type

[Besnard, 1979]. Elle met egalement en evidence le caractère

cyclique des modes. Le choix de nouveaux prénoms est fait par

les categories sociales supérieures ; elles renouvellent ces choix pour se distinguer des autres categories sociales, qui les imitent.

La mode correspond ainsi a des cycles de diffusion d'une

nouveauté, traduisant une tension entre Ia volonté d'imitation des

uns et Ia recherche de distinction des autres [Simmel, 1904].

Dans tous les cas, l'innovation suppose bien une inversion des

normes. Cette inversion suppose qu'à un moment donné les

porteurs de l'innovation aient gain de cause par rapport aux

tenants de l'ordre établi. Et ce que montre l'ensemble des

recherches est que les porteurs de l'innovation ne negocient pas

I

L'INNovATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

27

leur projet, qu'ils pratiquent bien plus largement le fait accompli

ou Ia deviance.

L'économie de l'entreprise, au même titre que les systemes

d'information ou que les canons de Ia musique, obéit plus a cette

pression transgressive qu'au ddroulement rationnel de change-

ments programmes. Pourquoi? Pour deux raisons finalement

assez simples. La premiere tient au fait que I'on ne peut jamais

anticiper parfaitement l'usage qui sera faiL d'une nouvelle

ressource, quelle que soit sa nature. Ce qui lui donne sens et effi-

cacité est bien plus Ia manière de s'en servir que les espérances

que l'on peut avoir en Ia matière. EL cette faiblesse des anticipa-

tions conduit a maintenir les regles, normes et coutumes en place,

La seconde tient au

ainsi que les critères définissant le <<bien

fait que les innovateurs, tout en transgressant les regles

ont

toujours a I'esprit l'idée d'un <<autre bien >>. Becker [1963]

montre par exemple fort bien que les premiers musiciens de jazz,

les <<francs tireurs >>, ont le souci permanent de l'inscription de

leurs

dans I'institution musicale: us utilisent des modes

de composition, définissent des durées, et tissent des relations

leur permettant de faire de leur musique une musique finalement acceptable par les conventions. Toujours est-il que le développement de l'innovation procède

selon Ia politique du fait accompli, et selon Ia logique de

deviance. Pour cette raison, les innovateurs sont toujours, a un

moment donné du processus, considérés comme des êtres

atypiques. L'intuition des entrepreneurs schumpétériens choque

ainsi Ia démarche des banquiers << rationnels >>, les premiers utili-

sateurs de Ia micro-informatique bousculent les tenants de

1' informatique centrale, les premiers musiciens de jazz choquent

les défenseurs de Ia musique conventionnelle, les <<dissidents

assurent le développement de nouvelles pratiques agricoles en

Afrique [Balandier, 1974], les dirigeants qui ne s'identifient pas

a leur role modernisent les entreprises [Chandler, 1962], etc.

On ne peut ainsi pas penser l'innovation sans penser les

qualités spécifiques des innovateurs, ces personnes et ces

groupes qui savent transformer les institutions en les trans-

gressant. Leur influence est directement liée a leur capacité a

28

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

supporter Ia position de <<minorité active>> [Moscovici, 1976].

Un processus d'innovation suppose qu'une nhinorité parvienne a

modifier l'ordre que respecte Ia majorité, alors que l'on admet

généralement que ce sont les normes et representations de Ia

majorité qui guident Ic comportement d'ensemble. II s'agit alors

de comprendre ce qui permet a une minorité de convertir une

majorité.

Moscovici

explique

que

Ia

minorité

doit

être

<<consistante >>, c'est-à-dire peu sensible au jugernent de Ia

majoritE, et être prête a vivre Ic conulit pour faire valoir son point

de vue ; die doit egalement trouver d'autres critères de validation de son point de vue que ceux qui sont habituellement utilisés par

Ia majorité ; elle doit enfin disposer d'arguments suffisamment

cohérents pour avoir << raison >> d'un point de vue cognitif.

Cette capacité est généralement liée au fait que les innovateurs

n'appartiennent pas a un seul univers culturel mais a plusieurs.

C'est ainsi bien parce qu'ils sont au moms en partie <<etrangers>>

[Simmel, 19081 a leur milieu d'appartenance ou

[Merton, 1949] qu'ils disposent de cette ressource. Leur fonction

consiste alors a être les passeurs, les relais, les portiers et, plus

récemment, les marginaux-sécants [Jamous, 1969] ou les traduc-

teurs [CalIon, 1986] entre deux univers. C'est l'action répetée de

ces acteurs qui donne finalement sens a une invention, qui permet

de Ia transformer en innovation.

Du même coup, Ia transgression des règles n'est finalernent pas

aussi scandaleuse que I'on pourrait initialement

puisqu'eIle représente une sorte d'anticipation sur le develop-

pement des institutions. Mais ce développement n'est que potentiel, ii suppose que ces rnêmes institutions soient capables d'intégrer ou,

le supposer,

en tout cas, de tenir compte de cette dimension creative et critique

pour transformer leurs pratiques et leurs normes.

DEVIANCE ET ORGANISATION

Le problème, a l'intérieur des entreprises, est qu'il n'existe bien évidemment pas d'espace pour rCaliser ce type d'action.

L'innovation se heurte au contraire a I'idée même d'organi-

sation. Toute organisation, quelie que soit sa forme (bureaucra-

L'INNOvATION: UN PROCESSUS COLLEcTIF AMBIGU

29

tique, matricielle, post-fordienne ou adhocratique), a en effet

pour objectif de réduire les incertitudes du fonctionnement de ía

structure en prevoyant le mieux possible I'influence des diffé-

rentes variables de I'action sur le rdsultat final. A I'inverse,

l'innovation se diffuse lorsque les conditions de planification, de

standardisation et de coordination laissent suffisamrnent de jeu

pour que des initiatives imprévues puissent être prises. Ainsi, plus un univers professionnel est organisé et moms les

nouvelles pratiques disposent de place pour se diffuser, sauf a croire que Ia diffusion puisse être décrétée. Les entreprises se

trouvent alors devant un paradoxe constant entre la nécessité de

s'organiser, ce qui suppose de réduire les incertitudes du fonc-

tionnement d'ensemble, et Ia nécessitd d'innover, ce qui suppose

au contraire de disposer d'une capacité collective a tirer paili de

ces incertitudes. La deviance, dans ce cadre, représente une

dimension centrale de I'action entrepreneuriale, mais elle n'est

pas pour autant, pas plus ici qu'ailleurs, conçue comme une

ressource du système social. On <<fait plutôt avec >>, mais sans trop le dire.

Becker [1963] définit le terme de deviance selon trois per-

spectives. Tout d'abord, Ia deviance est une notion relative : dans

un même ensemble social, les normes de comportement ne sont

pas toujours identiques. Mais ça n'est pas pour autant que

l'<< autre>> sera considéré comme deviant : on peut parfaitement

accepter que son voisin n'ait pas les mêmes comportements en

matière educative ou cultuelle. Pour le considérer comme

deviant, II faut qu'il soit sanctionné, ou au moms qu'il encoure le

risque de sanction : par exemple, ii peut battre ses enfants et/ou

appartenir a une secte. Mais La sanction est elle-même relative a

l'espace et au temps dans lesquels se développe une pratique

déviante: bien évidemment, dans certaines regions du monde,

battre ses enfants peut être considéré comme une chose normale, au même titre que l'appartenance a une secte. La deviance est par

ailleurs une <<carrière >>, un apprentissage identitaire qui amène progressivement un individu ou un groupe a se définir selon ce

registre, malgré les sanctions qu'il encourt: appartenir a une

secte est par exemple aussi <<structurant>> que d'y renoncer.

30

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

Mais surtout, explique Becker, Ia deviance ne se définit pas prin-

cipalement par des actes, mais par les jugements portés a leur

propos: tant qu'.un type d'acte n'est pas explicitement identifié

au crime ou a toute autre forme de transgression des règles, ii ne

peut être nomrné

Ces trois dimensions peuvent être utilisées pour envisager le

deviant >>.

comportement des innovateurs dans les organisations [Alter,

2000]:

Beaucoup d'opCrateurs jouent sur I'application des regles, et pas seulement les innovateurs. Mais une bonne partie de ces

comportements est considérCe comme <<normale>> (Ia norme se

substitue en l'occurrence a la regle) parce qu'elle représente le

moyen de travailler plus efficacement [Reynaud, 1989]. La

sanction des activités déviantes est done bien relative a l'espace

et au temps de son exercice. Mais cette relativitC n'est pas stable:

les changements incessants des politiques d'entreprise, en

matière de gestion et de contrôle, amènent des individus et des

groupes, et plus largement des pratiques professionnelles tout

entjères a se retrouver brutalement en situation déclarée de

deviance, alors qu'elle ne I'était pas pendant une longue durée. Par exemple, un jour arrive oü on decide tout a coup de consi-

dérer que le

des lignes budgétaires ou les

<<courts-circuits de Ia hiCrarchie

doivent faire I'objet de sanc-

tions, alors que ces pratiques étaient jusque-Ia considérées

comme de judicieux amenagements des regles formelles. Contrairement aux joueurs de jazz ou aux fumeurs de mari-

juana dCcrits par Becker, Ia deviance en entreprise n'est pas a

proprement parler une

progressive des

carrière

II existe bien une découverte

avantages > de Ia deviance et Ia construction de

repères identitaires de ce type mais, Ia plupart du temps, les

acteurs des organisations demeurent ambivalents par rapport a ce

type de positionnement: us savent aussi respecter bon nombre

d'autres regles, us savent egalenient arrêter de les transgresser,

au moms par effet de lassitude, on y reviendra plus bas. (Cette

ambivalence vaut peut-être tout autant pour les deviants décrits par Becker: leur <<carrière >>, en Ia matière, ne concerne certai- nement pas l'ensemble de leur rapport a là société.)

L'INNovATION : UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

31

— Mais c'est surtout sur Ia dernière dimension de Ia definition du concept de deviance que Ia distinction doit dtre faite. Les juge-

ments, traduits par une sanction, portés sur les activités ddviantes

des innovateurs sont rares, toute une sdrie de mesures se situant

en aval de Ia <faute>> pour limiter ce type de decision: répri-

mandes en face-a-face, rappels a l'ordre dans l'equipe, menaces

pour l'dventuelle répdtition du comportement, sdminaire de

formation, communication interne,

etc. Les innovateurs ne

subissent ainsi pas toujours Ia sanction de leur action, lorsqu'elIe est ddviante. On pourrait alors dire qu'ils ne sont pas deviants, ce

terme supposant I'expression d'un jugement, d'une sanction

negative portde a l'encontre de leurs actions. Mais du point de

vue de leur propre subjectivitd, les choses peuvent être analysées

autrement : moms Ia sanction effective de leur action est certaine,

plus us se trouvent amends a agir selon des perspectives qui ne

sont ni legales ni parfaitement tolérées. us se trouvent dans Ia

situation a risque, celle de Ia personne qui a transgressd Ia Ioi et sait donc qu'eIIe peut faire I'objet de sanctions, mais ne sait ni a

quel moment ni selon quels critères. Plus encore, Ia sanction ne

se traduit gdnéralement pas par une decision, mais par Ia cons-

truction progressive d'une <<reputation>> qui peut, a I'occasion,

nuire a celui qui ne se comporte pas de manière conforme. Pour ces deux raisons, Ia deviance ordinaire, celle qui est vécue dans

les situations de travail, est toujours productrice de quelque

inquietude, et parfois d'anxiétd. Bien évidemment, certaines de ces pratiques se trouvent fina-

lement institutionnalisées, elles acquierent de ce fait droit de cite.

Mais l'institutionnalisation ne regle problème, et pour trois raisons:

Tout d'abord, elle reprdsente un apprentissage qui se traduit

toujours, pour les innovateurs, par un retour a Ia regle: dans le cas de Ia micro-informatique, les innovateurs se trouvent ainsi

<<recadrés >>, mdme si ce nouveau cadre integre en partie les

pratiques qu' us développaient spontanément. Dorénavant leurs

pratiques sont obligatoires et contrôlées. Et pour retrouver l'auto- nomie dont ils disposaient antérieurement, us doivent a nouveau,

dans d'autres domaines, exercer leurs capacités d'innovateurs.

pas

sdrieusement ce

32

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

— Cette forme d'investissement au travail est rendue possible par le fait que les opérateurs n'ont pas affaire a une innovation,

mais a une série d'innovations qui s'enchaInent. Les acteurs qui se sont investis dans l'innovation en matière de micro-informa-

tique se retrouvent plus tard dans les questions de marketing, de

gestion des ressources humaines ou de qualite. L'innovation,

dans le domaine des organisations, ne peut ainsi être concue

comme un moment particulier mais comme un mouvement

permanent dans lequel les structures et les regles de travail ne

sont jamais stabilisées [Alter, 2000].

En tout état de cause, Ia durée que suppose une règle pour se transformer est largernent suffisante pour créer an décalage

entre les pratiques et les lois, et punir ainsi aujourd'hui ceux qui

demain pourront être considérés comme l'avant-garde, céléhrée

a ce titre, de Ia modernisation. Bien évidemment, le fait qu'un

innovateur alt réussi une operation finaiement jugée coninie

importante, en matière de micro-informatique ou dans un autre

domaine, peutfaire l'objet d'une sanction positive. Mais, tout

autant, cette action pouvait faire l'objet d'une sanction negative.

Dans une situation non hierarchique, celle d'un marché, Ia

diffusion d'une innovation représente déjà quelques dimensions

paradoxales, bien mises en evidence dans les travaux de

Moscovici rappelés ci-dessus. Dans le cas des organisations, le

problème de Ia conversion d'une majorité par une minorité est

rendu encore plus difficile puisque les innovateurs doivent parvenir a convertir les directions a leurs representations,

lesquelles deviennent a leur tour les vecteurs de l'innovation, en

Ia diffusant auprès des autres opérateurs, ceux qui n'avaient pas, jusque-là, utilisé Ia nouveauté.

L'INVESTISSEMENT DES PETITS !NNOVATEIJRS

Si les innovateurs du quotidien sont bien des innovateurs,

c'est qu'ils investissent eux aussi, mais selon des registres qul ne sont pas ceux des entrepreneurs classiques.

La nature des efforts mobilisés dans le cadre de Ia diffusion

d'une nouveauté est variée. Prenons l'exemple des opérateurs

LJF4 PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

33

d'une banque. La succession de transformations réalisées au

cours des quinze demières années, tant dans le domaine techno-

le renouvellement incessant des

produits, des politiques de vente et des politiques de gestion

amènent globalement les opérateurs a se Mais cette evolution positive s'associe a un cofit, qui peut être

analyse dans plusieurs perspectives simultanées.

logique qu 'organisationnel,

La competence devient collective, aucune personne ne

disposant seule de l'ensemble des connaissances nécessaires

pour réaliser toutes les operations de son poste de travail. Cette

situation suppose donc, pour chacun, de developper des relations

de cooperation avec les autres, relations développées sous forme

de réseaux.

L'analyse de ces configurations rime depuis longtemps avec

celle de l'innovation. katz et Lazarsfeld [op. cit.] mettent ainsi en

evidence le poids des réseaux d'influence dans les choix des

femmes du Middle West américain a propos des achats alimen-

taires et vestimentaires, ou des positionnements concernant les

affaires politiques et le cinema. A propos de Ia prescription d'un

nouveau médicament, Coleman et at. [op. cit.] illustrent parfai-

tement le caractère hétérogene d'une population et donc les

mécanismes complexes d'adoption d'un nouveau médicament:

les médecins innovateurs et influents sont ceux qui ont garde une

relation étroite avec le milieu hospitalier et l'univers de Ia

recherche ; us disposent globalement de réseaux de relations plus

larges et plus denses que les autres. Ils ont Ia même fonction de

>> que cette minorité de fermiers << specialisee >> sur les

contacts avec les autres regions et pays, alors que Ia rnajorité

cantonne ses relations aux contacts de voisinage [Hagerstrand,

19651. Plus récemment, les travaux de CalIon [1988], de Latour

et Woolgar [1988] ont largement developpé cette thematique, qui

retrouve

Ia problématique de l'analyse structurale [Lazega,

19961.

Ces perspectives permettent de penser les relations sociales

comme un échange, l'échange permettant l'engagement dans les

relations. Les echanges entre operateurs se traduisent par une

sorte de don et de contre-don generalises, plus trivialement

34

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

nommés .xenvoi et renvoi d'ascenseur >>. Ce qui est donné dans

cet espace est de nature variée: ii s'agit tout autant de soutien

mutuel a caractère affectif, de transmission d'informations direc-

tement professionnelles, de <<trucs>> concernant Ia manière de

s'y prendre avec tel client ou tel chef, de réflexions sur le sens a

donner a une decision de gestion prise par la direction. Ces échanges obéissent d'assez près a ceux que Mauss [1950] a

dCcrits apropos de Ia théorie du don. Mais us n'ont que rarement

I'allure d'une sorte de solidarité immediate, stable et insensible a

l'intérêt que represente, ou que ne represente pas une relation de

ce type. Les échanges nécessaires a Ia cooperation représentent

ainsi un veritable <<travail >:

us

supposent d'entretenir un

réseau, de demeurer vigilant quant a Ia confiance que l'on peut

accorder a telle ou telle personne, de savoir aussi entrer en conflit

ou de faire mauvaise reputation a celui qui ne

pas

l'ascenseur>> ou qui utilise les informations contre celui qui les a

données. Dans l'ensemble, les relations de travail deviennent

ainsi a Ia fois plus denses, plus affectives et plus nouées (par effet

d'interdépendance) entre les différents acteurs [Alter, 2000].

Le coilt de l'action innovatrice est donc d'ordre relationnel.

Mais ii est egalement d'ordre cognitif, et sur deux plans distincts.

Le premier concerne Ia comprehension, puis l'integration dans les pratiques professionnel les quotidiennes, de connaissances

techniques, dont l'obsolescence a radicalement transformé Ia

notion même de competence, pour les emplois qualifies. II ne

s'agit plus de connaItre un certain nombre d'informations, de

gestes professionnels ou de normes relationnelles pour être

competent. II faut, bien plus, être capable de mobiliser cons-

tamment de nouvelles donnes sur ces trois dimensions. II faut en

quelque sorte parvenir a les concevoir comme un flux et non plus

comme un stock. L'autre dimension de l'investissement cognitif

concerne l'interprétation des regles. Parce qu'elles sont largement <<dyschroniques>> [Alter, 2000], les regles sont plus

contradictoires, paradoxales ou obscures qu ' antérieurement.

Elles supposent donc d'être interprétées: que veulent-<< us>>

réellement? Cette politique est-elle durable? Comment faire

passer un dossier important que l'on n'aurait, réglementairement,

U INNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

35

jamais dii traiter ? Comment réussir, surtout, a prendre des initia-

tives et des risques sans retombées negatives?

Tous

ces

coiits

doi vent

être

considérés comme des

investissements: ce sont ceux que les acteurs mettent en pour parvenir a agir, a s'approprier l'innovation. Mais ces coiits,

si l'on demeure dans cette terminologie économique, sont parfois

tellement élevés qu'ils sont plus importants que le bénéfice que

I'acteur peut en tirer : est-il finalement bien utile de consacrer des

semaines entières a tenter de faire passer sa conception des

choses? Est-il bien rationnel, et plus généralement raisonnable,

de se fatiguer a mettre en ceuvre des operations qui ne sont méme

pas demandées par Ia direction ? Est-il finalement coherent de se

considérer comme un

petit

entrepreneur,

a

l'intérieur de

I'entreprise? Formulée de manière moms utilitariste, Ia même

idCe signifie que l'acteur, même s'il ne calcule pas toujours ses investissements et les <<retours>> qu' ii en tire, ne dispose pas

d'une capacité a agir infinie. Celle-ci est limitée parce qu'elle

représente un effort cognitif, relationnel et émotionnel qui peut

parfois et, dans les situations les plus mouvementées, souvent se

traduire par Ia lassitude [Alter, 1993], qui consiste a preférer Ia

tranquillité et le role a l'incertitude ou aux turpitudes de l'action.

La problématique du coOt representé par l'action amène ainsi

a prendre en compte l'apprentissage, par les acteurs, d'une

capacite a s'investir ou a se désinvestir de l'action.

LA DISTANCE

L'innovation ne peut donc être analysée, a l'intérieur des

entreprises, seulement comme un <<apprentissage organisation-

nel>> qui ne reprdsente que les <<traces>> de I'action [Argyris et

Schön, 1978] ou un <<apprentissage collectif >> [Reynaud, 1989;

Friedberg, 1992] qui représente I'action elle-même. L'innovation

correspond tout autant a un apprentissage qui touche a Ia culture

des acteurs [Sainsaulieu, 1988], et plus prdcisement a Ia distance

qu'ils prennent par rapport a leurs propres

[Giddens, 1984 ; Dubet, 1994].

et actions

36

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

Cet apprentissage se traduit d'abord par un élargissement des

capacites d'arbitrage en matière de rapport au travail. 11 n'est aujourd'hui plus très sérieux de distinguer, dans une structure

professionnelle donnée, des groupes d'acteurs <<mobilisés>> ou

<<non mobilisés >>, <<résistants >> ou << actifs

En fait, chacun

d'entre eux va et vient entre ces différentes positions. Même au

niveau individuel, on constate ainsi qu'un .acteur peut par

exemple parfaitement s'investir activernent dans une position

d'innovateur (par exemple a propos des nouveaux produits dans

Ia banque), tout en s'opposant par ailleurs a l'innovation (par

exemple Ia mise en

de nouveaux moyens de contrôle de

l'activité), et en tenant, sur d'autres plans encore, une position

strictement conformiste (par exemple les méthodes de gestion

des ressources humaines). Chacun semble ainsi capable de tenir

des positions <<réfléchies >>, de mettre en

des comporte-

ments qui ne peuvent être expliques que par les Iecons que les

acteurs tirent de l'expérience répétée des processus d'innovation, et des investissements que représente Ic fait d'y participer. Ce ne sont donc pas les positions sociales qui expliquent les comporte-

ments mais Ia distance que les acteurs prennent par rapport a

leurs investissements cognitifs, affectifs et relationnels.

Cette capacité représente une competence sociale. Elle permet

aux acteurs de mieux comprendre Ia nature des processus d'inno- vation, et elle leur permet, surtout, de comprendre que leur parti-

cipation représente un risque, la lassitude, et dans certains cas cc

que I'on nomme Ia

souffrance

s'investir avec quelque mesure.

La distance les amène ainsi a

Cet apprentissage fait émerger deux problèmes majeurs, du

point de vue du développement de l'innovation dans les firmes.

Dorénavant, la possibilité de transformation d'une invention

en innovation n'est pas seulement Iiée a Ia nature du terrain social

d'accueil mais, bien plus encore, au moment

cue apparaIt sur

cc terrain et a Ia situation biographique des acteurs qui s'y

trouvent. Par exemple, si les opérateurs sont lasses d'entre-

prendre ou, bien stir, s'ils sont lacible d'inventions dogniatiques,

ils ne participeront pas activement au développement de telle ou

telle nouveauté.

L'INNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

37

Mais

surtout,

Ia

<<résistance au changement>> ou plus

simplement Ia position d'extériorité des acteurs par rapport a

certaines nouveautés ne se << voit pas >>, ou iie se voit que mal. Les

acteurs ont en effet aussi appris a tenir leur role de manière

conformiste

ils appliquent a la lettre les procedures prévues par

une invention, mais us ne croient pas pour autant en son utilité,

et ils ne I'investissent aucunement du sens que permet I'action

d'appropnation. us ne contestent donc que rarement de manière

manifeste leur opposition a une nouveauté. Le seul critère

d'évaluation sérieux, en Ia matière, est donc d'analyser Ia nature

de leur implication. Si elle n'est que formelle, I'invention

demeure a I'etat d'invention, une sorte de

dépourvu de

sens. Le problème est que les directions des entreprises se

satisfont trop souvent du fait qu'une nouveautd soit <<passée >>,

qu'elle ait été institutionnellement acceptée, sans trop savoir Si elle est productrice de sens et donc d'utilité.

CONCLUSION

La problematique de 1' innovation apparaIt finalement comme

bien spécifique par rapport a celle du changement. Analyser un

processus amène a considérer les actions d'une part et les formes

de la vie sociale d'autre part comme relativement indépendan'tes. Les unes et les autres n'obéissent ni a la même temporalité ni aux

mêmes contraintes de sociabilité. Leur rencontre se traduit,

souvent, par un deficit de regulation, par l'existence d'une

tension constante. Cette tension est parfois traitée de manière creative, d'autres fois de manière dogmatique, mais jamais de

manière convenue.

Cette problématique ne se substitue donc pas a celle de

I'analyse des systèmes ou des structures : elk décrit au contraire

la rencontre difficile entre le passé, les traditions et les regles

instituées, qui permettent Ia socialisation, et le mouvement, qui

assure leur transformation. Et cette rencontre est suffisamment

difficile, tumultueuse et douloureuse pour que Ia belle formule de

Schumpeter, celle de <<destruction

créatrice >>,

puisse

être

appliquée a l'évolution actuelle des organisations.

38

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AKRICH M., CALLON M., LATOUR B. (1988), <<A quoi tient Ic succès

des innovations? >>, Gérer et comprendre,

11 et 12.

ALTER N. (1985), La Bureautique dans l'entreprise. Les acteurs de

l'innovation, Les Editions ouvrières, Paris.

ALTER N. (1990), La Gestion du désordre en entreprise, L'Harmattan,

Paris. ALTER N. (1993), <<La lassitude de l'acteur de l'innovation >>, Socio-

logie du travail, n° 4.

ALTER N. (2000), L 'Innovation ordinaire, PUF, Paris.

ARGYRIS C., ScHON D. (1978), Organizational Learning . A Theoty of

Action

Perspective,

Reading, Mass.

Addison

Wesley

Publishing

Company,

BALAND1ER G. (1974), Anthropo-Logiques, PUF, Paris.

BECKER H. S. (1985 [1963]), Outsiders, trad. ft., Anne-Marie Métailié,

Paris.

BECKER H. S. (1988 [1982]), Les Mondes de l'art, trad. ft., Flam-

niarion, Paris.

BESNARD P. (1979), <<Pour une étude empirique du phenomène de

mode dans Ia consommation des biens symboliques : Ic cas des

prénoms >, Archives européennes de sociologie, XX-2.

BLOCH M. (1935), << Réliexions sur 1' histoire des techniques >>, Annales

d'histoire écononhique et sociale, 38.

BOAS F. (1949), Race, Language and Culture, Macmillan, New York.

BOUDON R., BOURRICAUD F. (1982), Dictionnaire critique de Ia socio-

logie, PUF, Paris.

BOUDON

R.

(1990), L'Art de se persuader. Des idées douteuses,

fragiles oufausses, Fayard, Paris.

CALLON M. (1988), La Science et ses réseaux, La Découverte, Paris.

CALLON M. (1986), << Elements pour une sociologic de Ia traduction L 'Année sociologique, noS 31 et 36.

CHANDLER A. D. (1972 [19621), Strategies et structures de l'entre-

prise, trad. fr., Les Editions d'organisation, Paris.

COLEMAN 1. S., KATZ E., MENDEL H. (1966), Medical Innovation. A

diffusion Study, Bobbs-Merril, Indianapolis.

DESJEUX D. (en coll. avec TAPONIER S.) (1991), Le Sens de l'autre. Strategies, réseaux et cultures en situation interculturelle, UNESCO, L'Harmattan, Paris.

L'INNovATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU

39

DolsE W., Moscovici S. (1984, 1990), <<Les decisions en groupe >>, in

Moscovoci S., Psychologie sociale, PUF, Paris.

DUBET F. (1994), Sociologie de l'expérience, Le Seuil, Paris.

EDMONSON

M. R. (1961), <<Neolithic Diffusion

Anthropology, 2.

Rates >,

Current

FRIEDBERO E. (1992), Le Pouvoir et Ia regle. Dynamique de I'action

organisée, Le Seuil, Paris. GIDDENS A. (1987 [1984]), La Constitution de Ia société, trad. ft., PUF,

Paris.

GRAEBNER F. (1911), Die Methode der Ethnologie, Winter, Heidelberg.

GRILICI-IEs Z. (1957), <<Hybrid Corn : an Exploration in the Economics of Technological Change >>, Econometrica, 25.

HAGERSTRAND T. (1965), <<Quantitative Techniques for Analysis of

the Spread of Information and Technology >>, in ANDERSON C. A.,

BOWMAN M. J. (eds), Education and Economic Development,

Aldine, Chicago.

HURLOCK

E.

B.

(1929),

Psychology, XVII.

<<Motivation

in

Fashion >>,

Archives

of

JAMOUS H. (1969), Sociologie de Ia decision. La reforme des etudes médicales et des structures hospitalières, Editions du CNRS, Paris.

KATZ E., LAZARSFELD P. F. (1955), Personal Influence. The Part

Played by the People in the Flow of Iviass Communication, The Free Press, Glencoe.

LAZEGA

E.

(1996),

<<Arrangements

contractuels

et

structures

relationnelles >>, Revue francaise de sociologie, vol. XXXVII, 3. LATOUR B., WOOLGAR S. (1988), La Vie de laboratoire, La Ddcou-

verte, Paris.

MAuss M. (1968 [1950]), Sociologie et anthropologie, PUF, Paris.

MERTON R. K. (1965 [1949]), Elements de théorie et de méthode socio-

logique, trad. fr., Plon, Paris.

Moscovici P. (1979 [1976]), Psychologie des minorités actives, trad.

fr., PUF, Paris.

PEMBERTON H. E. (1936), <<The Curve of Culture Diffusion Rate >>,

American Sociological Review, 1. REYNAUD J. D. (1989), Les Regles du jeu. L 'action collective et Ia régu-

lation sociale, Armand Cohn, Paris.

SAINSAULIEU R. (1988, 1998), Sociologie de l'organisation et de

l'entreprise, Presses de La FNSP et Dalloz, Paris.

SCHUMPETER J. A. (1935 [1912]), Théorie de l'évolution économique,

trad. fr., DaIloz, Paris.

40

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

SIMMEL G. (1956), <<Fashion

American Journal of Sociology, LXII-

6 (1904, International Quaterly, X).

SIMMEL G. (1908), <<Disgressions sur l'étranger >>, in GRAFMEYER Y.

et JOSEPHI. (1990) (dir.) L'Ecole de Chicago, trad. fr., Aubier,

Paris.

SMITH A. (1991 Ii 776]), Recherche sur Ia nature et les causes de Ia

richesse des nations, trad. fr., Flammarion, Paris.

SOROKIN A. S. (1964), Comment ía civilisation se tran3forme, Librairie

Marcel Rivière et Cie, Paris (1937-1941, Social and Cultural

Dynamics, American Books, New York). TARDE G. (1979), Les Lois de l'imitation. Étude sociologique, Slatkine,

Paris/Genève (Alcan, Paris, 1890).

WHITE L. (1969 [1962)), Technologie médiévale et tran3fornzations

sociales, trad. fr., Paris-La Haye, Mouton and Co.

2

L'innovation entre acteur,

structure et situation

Dominique Desjeux

Qu'y a-t-il de commuri entre l'introduction de la RCB (ratio- nalisation des choix budgétaires) au ministère de l'Industrie a Ia

fin des années soixante en France, et celle de Ia riziculture en

ligne pour augmenter les rendements agricoles sur les Hauts

Plateaux malgaches, du maraIchage au Congo pour accroItre les

revenus des paysans, des techniques hydrauliques dans le tiers

monde en faveur de l'eau potable, de l'assainissement, de l'agri-

culture ou du SRO (sel de réhydratation par voie orale) pour

soigner Ia diarrhée des nourrissons en Algerie, en ThaIlande, en

Egypte ou en Chine; entre Ic lancement d'un livre de sciences

humaines, et celui d'un produit alimentaire, de La domotique en

France ou d'un méclicament en Chine ; entre Ia diffusion de logi-

ciels informatiques en agriculture et celle de Word 6 dans un

rninistère

ou

d'Internet

et

des

nouveaux

objets

de

Ia

communication1 ? Au point de depart, pas grand-chose ! A

l'alTivée, après une trentaine d'années de recherches, je constate

que toutes ces enquêtes de terrain relèvent d'une logique

d'analyse commune simple que je peux ramener a quatre

éléments de base: un système d'action pour Ia structuration du

jeu social, des interactions entre acteurs pour Ia production du

jeu, des réseaux pour Ia circulation dans le jeu et des objets

concrets pour ce qui circule dans Ic jeu.

42

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

Mais cette simplicité cache une difficulté. Nous nous sommes

chaque fois

heurtés a un constat paradoxal: quand nous

travaillons sur un changement, sur Ia production et la reception

d'une innovation, ou sur l'introduction d'un objet ou d'un

service, d'un côté le résultat final est relativement imprévisible, mais de l'autre nous constatons aposreriori qu'iI ne s'est pas fait

de façon socialement aléatoire. C'est pourquoi notre méthode de

recherche intègre, en fonction des problèmes poses, soit Ia

recherche des structures stables qui organisent implicitenient la

reception de ces

objets

soit, et/ou, les processus dynamiques

qui participent a Ia construction relativement imprévisible de leur

diffusion.

Enfin nous constatons que les dimensions sociales ou symbo-

liques mobilisées, les limites du système d'action, les cadres de

référence utilisés, La perception des contraintes et le nombre des

acteurs impliques varient de façon importante tout au long du

processus d'innovation. La nature de I'innovation évolue en

fonction des transformations du système d'action qui lui-même

se transforme en fonction de l'entrée ou de Ia sortie de nouveaux

acteurs.

C'est cette dynamique imprevisible dans sa combinatoire

particulière qui donne I'impression d'une forte contingence, et

qui pourtant se déroule dans un jeu déjà fortement structure par

les institutions et les appartenances sociales. Mais souvent Ia

recherche ne le découvre que plusieurs années plus tard. Les

éléments qui composent le jeu social sont structurels. La combi-

natoire concrete des résultats du jeu est contingente2.

2. Ce paradoxe du contingent, plutôt visible a l'ëchelle micto-sociale des interactions,

et du structural, plutôt visible a l'échelle macro-sociate quand Ia recherche ne porte plus sur

les seules communautés villageoises comme en ethnologic, explique en grande partie pourquoi nos enquétes de terrain s'organisent a partir d'un découpage de Ia

plusieurs échelles: macro-sociale, micro-sociale et niicro-individuelle. que cette dernière

échelle d'observation décrive des choix conscients ou Ic poids des modèles incorporés

inconsciemment. Bien évidetninent le nornbte d'échelles vane en fonction des avaiicées de

Ia recherche et des doinaines d'applicalion ou des disciplines

en

Desjeux, 1996].

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR. STRUCTURE ET SITUATION

43

LES ECHELLES D'OBSERVATION DE L'INNOVATION:

LES MECANISMES OBSERVES CHANGENT EN FONCTION DES ECHELLES ET DES DECOUPAGES DE LA REALITE

Un des modèles classiques de description de Ia diffusion des

le <<modèle

épidémiologique >>. Ce modèle explicatif est plus psychologique

que sociologique. Ii est macroscopique en ce sens qu'il décrit

comment se répand une maladie ou une innovation, comme celle

du maIs hybride décrite par Henri Mendras dans La Fin des

paysans dans les années soixante. Mais le plus souvent ce modèle

ne prend pas en compte les interactions concretes entre les

acteurs, c'est-à-dire leurs normes, leurs rapports de pouvoir,

leurs contraintes et donc leur jeu stratégique. Les conditions

sociales de Ia mise en contact entre acteurs sont considérées comme une boIte noire, ce qui est tout a fait legitime a cette

échefle, au profit de Ia recherche des régularités statistiques de Ia

diffusion. Celle-ci peut être comparee a un microbe qui se

transmet d'individu a individu, sans coritrainte, sans institution,

sans aspérité, sinon celle de Ia psychologie des motivations avec

les <<pionniers >>, les <<innovateurs >>, Ia << majorité précoce>> et les << retardataires

innovations, depuis les années cinquante, est

Ces

comportements <<.innovateurs>> ou <<conservateurs>>

existent bien individu par individu mais aussi objet par objet. Ces

comportements peuvent

varier en

fonction

des domaines

d'activité. Edgar Morin a montré pour Plozévet en 1967 que les

agriculteurs communistes pouvaient être progressistes en poli-

tique et conservateurs par rapport aux nouvelles technologies, au

contraire des catholiques, plutôt conservateurs politiquement et

progressistes vis-à-vis de Ia technologie.

La plupart du temps, ces attitudes face aux innovations ne

sont pas ramenées a une appartenance sociale de classe, de sexe,

de génération ou de culture. Or, bien souvent, a l'échelle macro-

sociale, ii est possible d'observer que le comportement mdi-

viduel est Iui-même encastré dans une appartenance sociale ou

culturelle et des conditions matérielles qui facilitent ou non Ia

diffusion d'une innovation. USA Today du 11 octobre 1999

montrait que I'installation des cables a fibre optique a haut debit

44

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

a Atlanta, Denver et Seattle aux Etats-Unis avait laissé de côté,

de fait, les quartiers des minorités ethniques. Ces populations

sont aussi souvent parmi les plus pauvres.

II rappelait aussi qu'il fallait 7 minutes et 33 secondes pour

charger les 3 heures et 14 minutes du film Titanic par le cable de

Ia télévision, 9 minutes et 14 secondes par le cable du téléphone

(DSL) contre 42 heures et 30 minutes avec un modem télépho-

nique ordinaire. Pour un imprimeur, situé dans un quartier

ethnique et qui veut charger et envoyer un livre avec des photos

couleur a un client, c'est un vrai handicap, un important désa-

vantage concurrentiel. II ne peut pas être un <<pionnier >, aussi

motive soit-il. A cette etape de Ia diffusion des lignes a haut

debit, I'adoption de l'innovation ne relève pas de la psychologie

individuelle mais de Ia force des groupes de pression pour obtenir

l'équipement souhaité ou des strategies d'investissement et de

retour sur investissement des firmes. Une fois les nouveaux

cables installés, ii est probable que l'approche par les attitudes

deviendra en partie pertinente.

Malgré l'intérêt de cette échelle a certaines étapes du

processus d'innovation, nous travaillons peu a l'échelle macro-

sociale et ceci pour des raisons de coats: une analyse quanti-

tative, une méthode pertinente a cette échelle, demande un

budget plus important. C'est ce qui distingue une science dite <<dure >>, c'est-à-dire avec un gros budget et du materiel, d'une

science dite <<molle >>, c'est-à-dire avec un petit budget. Une

enquête qualitative puis quantitative que nous avons menée en

1990 sur les manèges a bijoux Leclerc (Argonautes et Optum) est pour nous une bonne référence du coüt du <<durcissement >>. II y

avait 500 000 francs pour Ia réalisation de quinze animations de

groupes a travers Ia France, sur Ia base de méthodes qualitatives,

suivies par un questionnaire quantitatif compose de questions

fermées pour 500 000 francs. Le coilt du <<dur>> en sciences

humaines peut donc étre estimé a un million de francs au

mininium! C'est pourquoi nous travaillons le plus souvent a

l'échelle micro-sociale, celle des interactions entre acteurs, dont

le coiIt est deux a trois fois moms élevé que celui d'une étude

quantitative. Cette remarque n'est là que pour relativiser Ie

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

45

<<priapisme épistémologique>> ambiant, comme dirait Bruno Péquignot, et revaloriser les approches micro-sociales, qualita-

tives, ethnographiques et interactionnistes au sens large3.

Pour ma part, j'essaye de prendre en compte trois dimensions

qui me paraissent pertinentes pour comprendre Ia diffusion d'une

innovation : le materiel, le social et le symbolique, en mettant

l'accent sur l'intérêt, comme dimension clé de Ia reconnaissance

de l'altérité, mais sans exclusive du sens. Notre travail sur les

objets électriques montre que le sens et l'intérêt étaient mobilisés

de facon variable par les acteurs en fonction des situations et de

Ia configuration du jeu social [1996].

Je pense bien souvent qu'<< épistémologie sans logistique

n'est que mine de Ia sociologie>> ! C'est pourquoi j'ai ressenti

comme une bouffée d'oxygène Ic Iivre de Bruno Latour et de

Steve Woolgar sur La Vie de laboratoire, en 1989. II montrait concrètement comment se construisaient des faits scientifiques

(et ii suffit de remplacer <<fait scientifique>> par <<innovation>> ou <<ceuvre d'art>> pour retrouver le même type

>>,

d'approche), non a partir du ciel et des seuls concepts abstraits,

mais a partir des interactions sociales, des objets et des conditions

matérielles de la production scientifique. En cela, ce livre était

une continuation, avec d'autres moyens, notamment celui du

discours et des objets comme acteurs ou actants, de Ia sociologie

stratégique et des réseaux du CSO. (Centre de sociologie des

organisations).

3. Michel Crozier [1963] est probablement run des tout premiers interactionnistes

français, au sens de relations concretes entre acteurs (par difference avec l'approche en

termes d'appartenance sociale) et de fonctionnement en réseau, et au sens étroit de stra-

tégique, de rationnel et de relations de pouvoir. En, ce sensje ne limite pas l'interaction

a sa dimension symbolique ou identitaire telle qu'on Ia retrouve chez Blumer [19691, chez Goffman [1961]— c'est-à-dire chez Ia plupart des sociologues qui Se rattachent a I'Ccole

de Chicago, ou encore a une partie des sociologues de Ia fainille comme F. de Singly

[1996] — ou aux réseaux sociotechniques comme chez B. Latour et M. Callon, ou plus

généralement a Ia presentation des réseaux comme une nouvelle dimension de Ia vie

sociale, cc qui est plus diffus comme idCc Ct moms attribuable a un autcur spécitique (Ji

Sciences hu,naines, n° 104, avril 2000). Toutes ces approches relèvent pour moi de

l'approche micro-sociale. méme si Ia nature du micro vane entre elles.

46

LA DiFFUSION DE L'INNOVATION

Finalement, que nos recherches portent sur Ia diffusion d'une

innovation technique en organisation ou dans Ia société, sur Ia

consommation des biens et services ou sur Ia production des faits

scientifiques, je constate que nous les abordons avec Ia même

méthode, celle des itinéraires, qui s'inspire d'une approche plus

large, celle qui porte sur les processus de decision vus comme des

constructions collectives dans le temps. Cette approche génerale se fonde sur un relativisme méthodologique, par difference avec un relativisme des résultats, qui me paraIt lui plus discutable.

LE5 DYNAMIQUES DE L'INNOVATION TECHNIQUE:

UN ENCASTREMENT DANS DU SOCIAL ET DE L'IMAGINAIRE

Le terme d'itinéraire me vient du fait quej'ai enseigné quinze

ans en école d'agriculture en Afrique, et en France a I'ESA

d'Angers, et que j'ai eu souvent a observer des itinéraires tech-

niques dans le domaine agricole: preparation des sols, semis,

traitement, arrosage, fumure, maturité, récolte, stockage, usage,

vente [Desjeux, Taponier, 1991]. L'itinéraire permet de rnieux

faire ressortir en quoi une decision ou Ia diffusion d'une inno-

vation est un processus dans le temps ; et, commeje I'ai annoncC

ci-dessus, comment elle relève d'un jeu social dont le nombre

d'acteurs et l'intensité de leur engagement dans le jeu varient en

fonction des étapes. Les objets, I'imaginaire ou I'espace mobilisé

varient aussi en fonction des étapes de l'itinéraire. C'est une

dynamique instable.

L'innovation est un processus a Ia fois continu et discret.

L'objet de l'innovation se transforme Iui-même en fonction de

I'avancée du processus depuis, par exemple [Taponier, Desjeux,

1994], Ia programmation linéaire qui sert de base intellectuelle a

Ia construction des futurs logiciels d'aide a Ia decision en agri-

culture, puis la mise au point de logiciels expCrimentaux cons-

truits a quelques unites, jusqu'aux progiciels diffusables a une

large échelle auprès des conseillers agricoles et des agriculteurs.

Entre-temps, des acteurs se seront mobilisés (des ergonomes, des

commerciaux, des conseillers agricoles), de I'argent aura été

incorporé, la matérialité de I'objet aura été transformée, voire <déformée> du point de vue du chercheur; des institutions se

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

47

seront engagées ou opposées au processus de diffusion. La

diffusion apparaIt donc comme un processus social complexe,

comme Ia résultante de l'agregation d'une série d'interactions

qui transforment une partie du contenu technique de l'inno-

vation.

C'est un processus qui s'inscrit aussi implicitement dans un

jeu social de construction de Ia méfiance et de Ia confiance,

comme nous l'a montré une recherche sur la position occupde par

La Poste parmi les autres transporteurs et sur ses marges de

manrmvre pour innover en

matière de service

[Desjeux,

Taponier et a!., 19981. La reception d'un nouveau service postal

va dépendre des contraintes et des incertitudes qui pèsent sur

l'acheminement d'un colis, et donc sur Ia confiance qui est faite

ou non a priori a La Poste pour gérer tel on tel problème: Ia

rapidité, Ia chaIne du froid ou le bon acheminement a l'etranger.

La méfiance apparaIt comme Ia résultante d'une chaIne d'inci-

dents attribués a La Poste, que ceux-ci aient été ou non provoqués

par La Poste. Cela nous permet de rajouter une dimension histo-

rique au processus d'innovation a I'étape de Ia reception, etape

cela est le moms habituel de Ie faire: celle-ci est fortement

liée a l'existence d'une série ou non de contentieux dans Ia

période qui precede l'innovation. Si le contentieux est fort, Ia

méfiance jouera ndgativement quelles que soient les qualités

techniques de Ia nouveauté.

A cette échelle, I'observation fait donc apparaItre que la tech-

nique est fortement encastrée dans le social. La force de chan-

n'a qu'une autonomie relative.

gement

d'une

technique

Finalement il semble qu'on observe plus d'inventioiis techniques

qui échouent que d'innovation techniques qui se diffusent, pour

reprendre Ia distinction faite par Norbert Alter entre invention et

innovation [2000]. Ceci s'explique autant, sinon plus, par le jeu

social que par Ia qualite intrinsèque de la technique. Cette relati-

visation du pouvoir de Ia technique ressort de I'approche par les

itinCraires. Cependant I'influence de la technique n'est pas

éliminée du fait du poids qu'eIIe peut prendre dans la perception

et les pratiques des acteurs au moment de son usage dans Ia vie

quotidienne. Si le nouveau service est difficile d'usage, corume

48

LA DIFFUSION DL L'INNOVATION

un logiciel qui demande plusieursjours pour etre chargé; øü s'il

n'existe pas d'espace de rangement pour le nouvel objet, comme

une nouvelle sauce alimentaire dont l'ernballage est trop grand

pour entrer dans Ia porte du réfrigerateur oü elle est supposée

pouvoir se ranger; ou si Ia nouvelle technologie remet trop

forternent en cause le pouvoir d'un groupe social, toutes ces

nouvelles technologies ont peu de chance de se diffuser. Cela

montre que le poids de Ia technique, du social ou du symbolique

peut varier en fonction du déplacement et de la position de 1' inno-

vation tout au long de son itinéraire. Dans Ia réalité, tout est dans

tout et rdciproquernent ! Ce qui vane c'est le poids de chaque

élément en fonction de sa position a chaque étape de l'itinéraire

ou Ia capacité d'observer tel ou tel élément en fonction de

l'échelle d'observation choisie par le chercheur. C'est pourquoi

il n'est pas possible de dire que ce qu'on ne voit pas n'existe pas.

Ce qu'on ne voit pas est tout simplement hors échelle ou hors

découpage. Cette position est agnostique et par là relativiste

méthodologiquement quant aux débats intellectuels et a Ia ratio- nalité des acteurs.

Nous avons aussi appliqué Ia méthode aux itinéraires théra-

peutiques [Desjeux eta!., 1993] pour montrer que l'introduction

d'un nouveau médicament n'avait pas de logique sociale

autonome mais qu'il s'intégrait dans un dispositif de soins avec

plusieurs recours et donc plusieurs itinéraires thérapeutiques

possibles :

l'automédication

et

Ia

pharmacie,

I'hôpital,

le

médecin liberal ou le

tradi-praticien. Aucun recours n'est

exclusifde l'autre. Si le nouveau médicament, ici le SRO (sel de

réhydratation par voie orale), propose par l'hôpital ou le médecin

liberal ne marche pas bien, ii sera toujours possible de consulter

le tradi-praticien plus tard.

Nos enquétes sur Ia diffusion des nouveaux objets de Ia

communication confirment ce mécanisme important de

Ia

diffusion. Une innovation ne supprime pas les autres objets tech- niques. Elle s'inscrit dans un espace déjà structure socialement et

techniquement. Elle devient un nouveau recours parmi d'autres.

Le courrier électronique par exemple s'inscrit dans un jeu

stratCgique de gestion de Ia distance et de Ia proximité sociales

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

49

dans le couple, Ia famille, les amis ou les relations profession- nelles. En fonction de I'objectif, ii sera choisi au detriment du

téléphone, de Ia lettre, du fax ou du face-a-face [Garabuau-Mous-

saoui, Desjeux, 2000].

Cependant ii est possible de constater que le nombre de lettres

destinées aux particuliers est passé de 1,8 milliard a 800 millions

entre 1985 et 1995 du fait du développement du téléphone, hier,

et que cela va peut-être continuer avec 1,e développement de

l'écriture électronique, sür Internet ou par carte magnétique, pour

Ia Sécurité sociale, les banques ou les assurances, demain. Une

innovation peut donc se substituer a un autre objet, mais ce n'est

pas mécanique. Le plus souvent elle trouve une place parmi

d'autres, I'ancienne technique pouvant retrouver une nouvelle

vie sociale en développant un nouvel usage.

Ceci explique en partie le développement d'un plus fort

imaginaire d'enchantement dans les périodes de forte créativité

technique, comme aujourd'hui avec le <<système Internet >>. Cet

enchantement peut être positif, sur le theme des lendemains qui

chantent et des utopies (les << tristes utopiques >>, comme le titrait

Liberation du 4 avril 2000 pour parler d'une exposition sur Ia

recherche des sociétés idéales en Occident, et leur danger, a Ia

bibliothèque François-Mitterrand), ou négatif, sur un mode

millénariste ou non [çf Weber, 1999]. Dans les deux cas ii y a

enchantement, c'est-à-dire fuite dans l'imaginaire, par l'opti-

misme ou par le pessimisme.

Dans une enquête exploratoire menée sur les 0GM (orga-

nismes génétiquement modifies) en 1996 et 1997, nous avons

bien relevé ce double imaginaire oC les produits transgéniques

sont vus par des consommateurs soit <<au service de Ia vie>> et

donc du progrès, soit associés a << Ia guerre des étoiles >> et donc

a Ia destruction de l'humanité4. Mais surtout Ia crainte des 0GM

était associée a Ia question de leur traçabilite et de leur origine, et

notamment a l'aspect non contaminé de leur origine. C'est tout

4. Nous avons

deux animations de groupe avec Luc Esprit de I'AGPM (Asso-

ciation gënerale des producteurs de maIs).

50

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

l'imaginaire de Ia pureté oppose a celui de bãtard, d'esclave ou

d'étranger qui se profilait derriere les 0GM. L'inconnu c'est le

danger. C'est ce mécanisme anthropologique assez universe! qui

est a Ia base des purifications ethniques dans le monde5.

Les processus

s'inscrivent rarement dans des

imaginaires anodins. Les representations balancent

le

plus

souvent entre Ic dramatique et Ia parousie, et ceci que cc soit a

propos d'Internet, des 0GM, du chemin de fer ou des diligences

face au cheval : le train était censé détruire les liens conviviaux

qui s'étaient créés dans Ia diligence du bon vieux temps ; la dili-

gence, deux cents ans avant, devait

qui jusque-la marchaient a pied ou allaient a cheval ! [Cf Shivel-

busch, 1977.1

C'est pourquoi, sur Ic plan methodologique, en fonction des problèmes pratiques de reconstruction des itinéraires de I'inno-

vation, nous distinguons Ic plus possible cc qui est de l'ordre des

pratiques, cc que font les acteurs, de cc qui relève des représen-

tations, de leurs perceptions, de leurs imaginaires ou de leurs

croyances, voire de leurs valeurs ou de leurs opinions. Les prati-

ques sont considérécs comme une cristallisation, une incorpo-

ration d'une série de decisions qui ont été prises antérieurement.

Elles sont des analyseurs de l'itinéraire. Les representations, et

notamment !'imaginaire ou Ic symbolique, ne sont considérées

que dans un second temps de I'analyse, comme un sous-systeme d'explication avec une autonomie relative.

les populations

En revanche, a cette dchelle micro-sociale,

ii

est plus

complique de saisir cc qui structure une grande partie du champ

des innovations sociales, c'est-à-dire

les grandes variables

d'appartenance sociale qui sont surtout visibles et demontrables

a !'éche!Ie macro-sociale, comme je l'ai évoqué ci-dessus. Nous

les prenons donc comme des coritextes.

Nous pouvons saisir leur pertinence en choisissant de

travai!Ier, par exemp!e, sur plusieurs quartiers, des plus pauvres

5. Voice, sous une forme moms dramatique, dans nos commissions de spëcialistes a

t'université ou au CNRS

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

51

aux plus favorisés, comme nous l'avons faitpourreconstruireles

conditions sociales de diffusion de Ia domotique dans un quartier d'Angers. L'enquete a permis de faire l'hypothèse que celle-ci se

diffuserait au mieux dans les classes moyennes et favorisées, si

elle se diffusait un jour, mais peu probablement dans les classes

populaires. Les différents quartiers sont utilisés comme des

indices de Ia presence des appartenances sociales de I'échelle

macro-sociale.

Cependant, les principales conclusions de l'enquete portaient

surtout sur l'observation des pratiques quotidiennes de Ia vie

domestique a l'échelle micro-sociale : la cuisine, le chauffage, le

ménage, les courses, le congdlateur, le jardin, pour comprendre

les

structures d'attente >> de I'innovation [Desjeux eta!., 1998].

Notamment, cette approche permet de montrer que les objets

forment un système materiel qui organise Ia consommation et

dont l'existence ou Ia non-existence conditionne le succès du

lancement d'un nouveau produit. Ii y a un lien entre lejardin, Ia

chasse et le rayon surgelés de Ia grande surface, c'est-à-dire les

pratiques d'acquisition du surgelé ou de I'objet a surgeler, le sac

isotherme

(le

transport), Ia presence d'un congelateur (le

stockage), celle d'un micro-ondes, d'un four ou d'un micro-four

(Ia cuisson), les occasions d'usage, et le développemerit du

surgelé. Bien évidemment ce système materiel d'objets s'inscrit

lui-même dans Iejeu des relations familiales et de Ia structure des

repas. Cependant tes pays sans electricité ont moms de chances de voir se développer les produits surgelés. C'est pourquoi nous

pouvons dire que l'innovation, c'est un jeu social plus I'élec-

tricité

En fait, sous des dehors de diversité, l'ensemble de nos

recherches commence a former système. Quels que soient

service ou l'idée observes tout au long de son

l'objet, le

processus de diffusion, je constate que nous avons travaillé sur les quatre grandes phases de tout système social: Ia production

(l'energie, les filières, le fonctionnement des organisations), Ia

distribution (les grandes surfaces, le transport), les usages (Ia

consommation, Ia mobilité des objets avec le déménagement

52

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

[1998], les services) et les déchets ou le recyclage (I'environ-

nement).

C'est également ce que nous avons fait pour analyser La

diffusion des livres de sciences humaines en France en partant de

l'auteur pour remonter a l'acheteur (qu'il ne faut pas confondre

avec Ic

lecteur, puisqu'un livre, contrairement a beaucoup

d'objets de

Ia consommation, peut être acheté sans

être

consommé — lu et consommé sans être acheté quand ii est

emprunté en bibliotheque), en passant par l'éditeur, l'imprimeur,

l'aide a l'édition et le libraire [1991]. Nous avons montré

I'irnpossibilité de prévoir les ventes pour un livre particulier, et

qu'en même temps Les livres s'inscrivaient dans une structure de

marché: un jeune auteur publie a L'Harmattan ou chez

Econoniica et vend 300 a 500 exemplaires de son Iivre Ia

premiere annCe. Plus tard, ii changera d'Cditeur, pour aller aux PUF, au Seuil OU a La Découverte, et augmentera peut-être ses ventes Si SOfl capital social et Ia qualité de son produit se sont

améliorés et que le sujet qu'il traite correspond a une attente dans

Ia société. Cela nous a permis de montrer qu'il n'existait pas de

crise de I'édition au niveau de Ia recherche, contrairement a ce

que défendait Ic Syndicat national de l'édition, mais qu'il existait

des structures de marches associées aux trajectoires de carrières

et sur lesquelles étaient positionnes des Cditeurs. II a fallu huit ans

pour que Ic constat soit accepté, ce qui est un temps <<normal

de diffusion d'une << nouveauté >>.

Notre

méthode ne

se

veut pourtant pas

globale.

Elle

s'applique a une réalité limitée, celle qui est visible a la seule

échelle d'observation micro-sociale, suivant un découpage qui ne

prend en compte qu'une partie de Ia réalité, la méthode des itiné-

raires, et en fonction des contrats de recherche, ce qui lirnite le champs de investigations. Cela nous permet de fonctionner par

accumulation d'informations qualitatives dont Ia misc en relation

forme sens. Finalement l'itinéraire nous permet de reconstituer,

en tout ou partie, les conditions sociales du jeu de Ia rencontre de l'<< offre >> et de Ia demande >> dans un environnement instable,

et, tout spécialement dans ce jeu, celui de Ia reception des inno-

vations.

L' INNOVATiON ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

53

LA RECEPTION DES INNOVATIONS S'INSCRIT DANS UN JEU SOCIAL QUI LUI PREEXISTE

Le terme d'innovation ne sera pas utilisé id dans le sens strict

de I'introduction d'une invention technique dans un milieu

donné, mais plutôt au sens large d'objet, de technique ou de

service, qui peut être une nouveauté ou non, introduit dans un

milieu donné, et qui provoque du nouveau. La reception est

considérée comme un des moments d'un processus plus long,

celui de Ia production sociale de l'innovation qui a prCcédé le

moment de l'introduction. La reception n'a qu'une autonomie

relative par rapport au processus général. Elle permet de

comprendre le lien entre l'effet de structure, l'effet d'acteur et

l'effet de situation.

Ainsi a Madagascar, en 1965, le GOPR

ration productivité rizicole), un projet de développement rural

finance par le FED (Fonds européen de développement), est

chargé d'augmenter la production de riz grace a l'introduction

d'une série de nouvelles techniques agricoles [Desjeux, 1979].

Notamment, les ingénieurs vontessayerd'introduire le repiquage

du riz en ligne assoclé a un nouvel outil, Ia houe rotative, pour

ôter les mauvaises herbes, ainsi que Ia pratique de l'engrais NPK

(azote, phosphore, potasse), 11-22-16 en pépiniere et 4-20-20 pour

les rizières. Or us vont se heurter a une opposition des femmes

qui seront taxées d'être << conservatrices >>.

Plus prosaIquement, les nouvelles méthodes faisaient perdre a ces femmes près de La moitié de leur revenu. En effet, en système

de culture traditionnel, le riz est repiqué en < foule

c'est-à-dire

en désordre, par les femmes. Ensuite ce sont toujours les femmes

qui désherbent a Ia main. Or repiquer en ligne permet de passer

une houe rotative entre les lignes. Mais cette sarcleuse est passée

par les hommes. Les femmes perdent donc les revenus du

desherbage dans Fe nouveau dispositif.

Cette histoire simplifiée, d'une enquete que j'ai menée

entre 1971 et 1975, permet de rappeler une grande regle que je

retrouve dans tous les processus d'innovation: ii y a des acteurs

qui gagnent et d'autres qui perdent au changement, queue que

soit Ia légitimite du changement. Cela me permet juste de

54

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

rappeler Ia rationalité de I'opposition au changement en fonction

des situations. Cela relativise aussi Ia notion de progrès qui

n'existe pas en soi.

Le deuxième exemple est tire d' une enquête que j ' al menée au

Congo entre 1975 et 1979 [Desjeux, 1987J. Un projet de déve-

loppement avait pour objectif d'introduire auprès des paysans

congolais du Pool, a l'ouest de Brazzaville, une série d'innova-

tions techniques dans le cadre de précoopératives collectives: le

riz, le sorgho, le tabac, le maraIchage, le petit élevage et Ia pisci-

culture, et plus tard Ia motoculture. Après cinq ans, le riz, le

sorgho et le tabac n'avaient pas connu de demarrage pour des

raisons plutôt techniques. Le petit élevage et Ia pisciculture

avaient eu un certain succès. Le maraIchage et surtout le manioc,

qui n'était pas prévu au depart du projet, avaient connu un fort

développement. Les tentatives d' utilisation du motoculteur

n'avaient eu qu'un très faible succès.

L'analyse a montré que les paysans avaient sélectionné, rein-

terprété et produit des innovations en fonction des contraintes du

jeu social villageois. us avaient ainsi rdinterprCté les <<pré- agricoles en fonction d'un rnodèle culturel de

resolution des problèmes, Ia << tontine

Notamment, les innovations se sont diffusées a l'intérieur des

limites tracées par les contraintes foncières et lignageres d'un

côté, et magico-religieuse de l'autre, c'est-à-dire de Ia <sor-

cellerie >>. Le maraIchage s'est développé sur les terres de bas-

fonds qui n'étaient pas cultivées. II ne touchait pas aux regles

d'accès au terroir. La motoculture, qui demandait un travail de

dessouchage, ne s'est pas développde : les chefs de lignage ont eu

peur que les groupements précoopdratifs s'approprient les terres

dessouchées, ce qui aurait remis en cause les regles d'appro-

priation du fonder et a travers cela l'equilibre de Ia jachère

nécessaire a Ia reconstitution des sols. Le manioc a connu un

grand succès, parce que, cl'une part n'impliquant aucune activité

pérenne, ii ne remettait pas en question Ia circulation du foncier

et que, d'autre part, les groupements coopératifs se sont organisés

en nommant président un chef de lignage, ce qui a facilité Ia

solution foncière. us se sont organisés sous forme de tontine,

L'INNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION

55

c'est-à-dire de circulation égalitaire d'un bien ou service: le

groupement a éte réinterprété comme une des nouvelles formes

d'entraide sociale, a côté de celles qui existaient déjà. TI a permis

aux hommes de s'investir dans l'agriculture et d'augmenter leur

le développement urbain aidant, Ia

revenu, cela au moment

demande en produits vivriers, rnaraIchage et manioc devenait

forte, Ia demande des citadins jouant le role d'effet de situation.

La premiere conclusion importante est que I'innovation

s'inscrit dans un territoire social, qu'elIe suit en partie les fron-

tières qui marquent les limites entre les anciens et les cadets

soctaux, et entre les hommes et les femmes. Nous retrouverons

ces frontières dans l'univers domestique américain, français,

danois ou chinois dans nos enquêtes ultérieures sur les innova-

tions liées a Ia consommation dans I'univers domestique.

l'effet de structure6.

La deuxième conclusion est que les acteurs sélectionnent

parmi les propositions de nouveautés, qu'ils sont actifs. Les déci-

sions des acteurs sont organisées par les structures mais non

déterminées par elles. La selection des innovations est I'indi-

cateur de I'effet d'acteur.

Dans un univers radicalement different,

Ia diffusion du

logiciel Word 6 met en evidence des faits comparables. A Ia fin des années quatre-vingt, une grande organisation publique avait décidé de s'informatiser afin de pouvoir développer des applica-

tions de gestion en interne et pour faire face a de nouvelles

formes de concurrence en externe. Une aide au câblage est mise

en place. Un accord est signé avec Microsoft. Une premiere

vague d'informatisation est lancée debut de l'année 1990 pour

6. C'est particulièrement vrai dans le doniaine de Ia réussite scolaire et des carrières

en France. La plupart des innovations cherchant a dérnocratiser I'enseignement Se sont heurtées depuis trente ans au poids des lycées d'excellence, comme le monlre Dubet a

partir des Iycées, a celui des grandes écoles et par là a I'origine sociale des étudiants. La

démocratisation semble au final pluIôt faible. Les Sommets de l'Etat et des entrepnses

semblent bien encore le quasi-monopole des grands corps, comme le montre Michel

Bauer aujourd'hui et comme nous I'avions constaté hier [Friedberg, Desjeux. 1972]. En

ce sens, ii existe bien une reproduction des structures sociales de selection. reproduction

ne signifiant pas reprise a I'identique. mais mainlien d'une structure de différenciation

sociale forte, observable a l'échelle macro-sociale.

56

LA DIFFUSION DE L'INNOVATION

essayer de faire passer un maximum de services a Word 2 et

Excel 4. Dans plusieurs endroits, Ic passage est réussi mais se fait avec

difficultd. Notamment, Ia << valise de formation >> arrive avec six

mois de retard, ce qui provoque des tensions entre les utilisateurs