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L’HOMME

QUI DIRIGEAIT
L’AFRIQUE
FOCCART, L’HOMME LE PLUS MYSTERIEUX ET LE PLUS
PUISSANT DE LA Ve REPUBLIQUE

DOCUMENTAIRE DE CEDRIC TOURBE


CONSEILLER HISTORIQUE - PIERRE PEAN
DUREE - 90’
ECRIT PAR CEDRIC TOURBE ET LAURENT DUCASTEL
«N’EN PARLEZ A PERSONNE, MEME PAS
A FOCCART» DE GAULLE

hommes d’affaires, parachutiste, agent se- perdu, souvent gagné. Au service de la France, J’ai
cret, diplomate, aventurier: j’ai eu tant de vendu des armes à l’Afrique du Sud de l’Apartheid,
vies que je suis aussi trouble qu’une mare j’ai employé des armées privées au Biafra, au Congo,
d’Afrique Equatoriale. et ailleurs. J’ai jalousement protégé l’Afrique de
J’ai été l’homme le plus puissant d’Afrique. l’Ouest et l’Afrique Equatoriale de toute influen-
J’ai nommé les présidents. Je les ai proté- ce étrangère. En Afrique, tout le monde me crai-
gés. Je les ai destitués. J’ai décidé de qui gnait, et je ne rendais de comptes à personne. Mon
pouvait vivre, qui devait mourir. J’ai décidé nom sent encore le souffre chez les initiés.
de qui s’enrichissait. J’ai tissé un réseau de
renseignement si vaste que j’ai nargué à
la fois le KGB, la CIA et le MI-5. J’ai parfois Je m’appelais Jacques Foccart.

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SOMMAIRE
NOTE D’INTENTION PAGE 4
DECOR PAGE 6
SEQUENCIER PAGE 7
NOTE ARTISTIQUE PAGE 48
TEMOINS-CLES PAGE 50
BIOGRAPHIE DES AUTEURS PAGE 52
L’ANGLE : FOCCART L’AFRICAIN PAGE 53
SOURCES PRINCIPALES PAGE 55
ARCHIVES filméeS INA PAGE 56

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NOTE D’INTENTION
L
a mauvaise réputation de Jacques Foccart litique française à l’égard de l’Afrique, qui n’a aux Etats-Unis et à l’Union Soviétique. Une po-
(1913-1997) est établie. Il est celui qui tire pas varié d’un iota de 1958 à 1993, que Foccart litique, enfin, qui imposait une voie française de
les ficelles, le manipulateur d’un réseau ait été ou non aux commandes. développement : zone franc, accords militaires,
mystérieux et protéiforme, le fomentateur de coopération civile.
coups d’Etat. Il a fait de l’Afrique Subsaharienne On peut, enfin, et c’est ma vision, mettre en
son domaine réservé, et, sous le contrôle dis- scène Foccart dans son environnement histori- Ce temps est révolu et appartient aujourd’hui à
tant de deux présidents de la République, il en que et le montrer tel qu’il est : un produit de son l’Histoire. Foccart est mort. Il n’a eu ni enfant,
était le seul maître à bord. Tout cela est incon- époque, une époque pas si éloignée où la France ni successeur. Son « réseau », il le tissait in-
testable. s’accrochait bec et ongles à l’Afrique. lassablement à coup de relations personnelles.
C’était un artisan et un homme seul. Le systè-
Quel regard peut-on poser sur un tel person- La politique Franco-africaine, la protection ja- me, c’était lui-même et il ne pouvait lui survivre.
nage ? louse du « pré carré », la fusion charnelle des Sans tête, les « réseaux » Foccart se sont mor-
élites blanches et noires, la francophonie, mais celés, puis ont disparu.
On pourrait tout à loisir tirer à bout portant sur aussi la coopération économique et éducative
les complots, les dictateurs corrompus, bref, le (qui se souvient qu’il y avait 250 000 coopérants La France a changé et regarde vers l’Europe.
«mal» que Foccart a ordonné. Cette approche français en Afrique dans les années 1980 ?) L’Afrique a changé aussi et, pour son malheur,
est évidemment stérile : ce qui est «mal», com- n’avaient qu’une seule finalité : permettre à la ses élites périssent en mer par centaines. Les
me ce qui est «bien», n’appelle aucune compré- France de conserver son rang de grande puis- reconduites à la frontière tiennent désormais
hension. Le pamphlet, à charge ou à décharge, sance. La politique décidée par De Gaulle, mise lieu de politique africaine, et la «Françafrique»,
n’a jamais éclairé personne. en œuvre par Foccart, poursuivie par Pompidou, vocable fourre-tout et au moralisme suspect
Giscard, et Mitterrand, affiche clairement une n’existe plus. Les maigres reliquats au Gabon,
On pourrait opposer les gaullistes (Foccart) aux volonté de puissance et de fierté nationale. au Sénégal, au Cameroun, sont partagés en-
anti-gaullistes, ou bien encore la droite forcé- tre Bolloré, Bouygues, Alcatel, et Total mais le
ment néocolonialiste à la gauche inévitable- L’action de Foccart ? Elle est intégralement au cœur, si je puis dire, n’y est plus, et seuls comp-
ment humaniste. La rancune contre Foccart est service de cette politique. Une politique impé- tent les chiffres. Ces multinationales ne sont là
toujours vivace au sein d’une partie de la droite. rialiste assumée, exigeant par des méthodes que parce que l’Afrique est un continent pauvre
Quant à la gauche, Foccart n’était rien moins généralement amicales, mais brutales si né- où l’on gagne paradoxalement de l’argent. Elles
que sa bête noire. Mais cette grille de lecture cessaire, une fidélité sans faille des dirigeants partent dès que les taux de profit sont jugés in-
est erronée : elle néglige la continuité de la po- africains. Une politique d’opposition frontale suffisants.
.../...
-4-
NOTE D’INTENTION
A l’inverse, et ce n’est pas un hasard, Foccart Il va sans dire que l’apport de Pierre Péan en
appartenait par ses origines puis ses propres tant que conseiller historique est primordial.
activités à ce patronat colonial au comportement Unique biographe de Foccart et très fin connais-
certes discutable, mais qui a aimé l’Afrique. seur de la politique africaine et de ses hommes,
«l’homme de l’ombre» est véritablement «son»
Au travers de la vie de Foccart, retracée par des homme
témoins directs uniquement et par des images
d’archive, ce film dépeindra une histoire d’hom- Cédric Tourbe
mes dont l’action a marqué l’Afrique pour le
meilleur et pour le pire, mais dont on peut dire
qu’ils ont tous été sentimentalement attachés à
ce continent. Il va mettre en lumière des aspects
méconnus de notre Histoire, et, porté par une
voix-off très écrite, une mise en scène relevée
et palpitante, rendre le parfum d’une époque.
Des aspects sombres, mystérieux, insolites,
tous passionnants, seront évoqués. Le synopsis
documenté et précis qui suit vous en donnera un
avant-goût.

Ni ange, ni démon, Jacques Foccart est un hom-


me de son siècle entouré de pénombres et de
mystères. Ce film lève, sans concession, une
partie du voile.

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DECOR

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séquencier
PRE-GENERIQUE : CA BARDE A BRAZZA !

IMAGES D’ARCHIVE & VOIX-OFF TEMOIGNAGE TEMOIGNAGE (suite)


L’ambassadeur de France au Congo est en vacances. Le
Paris. 15 août 1963. La France est en vacan- général de Gaulle, dérangé dans sa villégiature de Co- De Gaulle fulmine. Si l’armée française in-
ces. lombey, est hors de lui et par dessus tout très indécis. tervient et que ça tourne au bain de sang, on
Mais, alors que les vacanciers insouciants se Joint par téléphone, l’ambassadeur de France estime risque la Une de « Paris-Match » ! Mais d’un
prélassent dans la chaleur estivale, on s’agite qu’une intervention armée de la France ferait de nom- autre côté, lâcher Youlou enverrait un signal
frénétiquement dans les couloirs presque vi- breuses victimes, tant la population congolaise semble très négatif en Afrique. Youlou, effrayé, ap-
des de l’Elysée. L’affaire est grave : au Congo- soutenir les insurgés, fatiguée et outrée des frasques du pelle directement De Gaulle. Pour le tran-
Brazzaville, un coup d’Etat est en cours. Déjà président-abbé Youlou. quilliser, le président français l’assure du
six mois plus tôt, la France est restée mysté- soutien des troupes françaises stationnées
rieusement silencieuse après l’assassinat du Il faut dire que l’abbé Youlou est un sacré personnage. sur place. Le général français Kergaravat
leader togolais, Sylvanius Olympio. Les chefs Il porte des soutanes de chez Dior et pour un ecclésias- déploie ses hommes autour du palais pré-
d’Etat du «pré carré» africain s’inquiètent! A tique ses mœurs sont particulièrement débridées. Et sidentiel de Brazzaville et dispose ses chars
quoi servent les accords secrets de protec- surtout, la corruption qui règne dans son entourage a aux points stratégiques.
tion si Paris ne lève pas le petit doigt lorsque excédé la rue congolaise. Mais Youlou est un ami de la
leur pouvoir est menacé ? France, et de plus c’est un gaulliste fervent. Si fervent,
qu’au moment de l’indépendance, il a proposé d’adopter
le drapeau français et la Marseillaise ! Et puis le Congo-
Brazzaville, c’est un symbole. En 1944, Brazzaville était
la capitale officielle de la France Libre.
VOIX-OFF
«Combien de morts risque-t-on ?» demande De Gaulle
Témoin-clé à l’ambassadeur Tout est prêt, mais quels sont les ordres ?
Alain «Peut-être trois mille» se hasarde ce dernier
Plantey
ancien ambassadeur,
adjoint de Foccart (1961-1967)

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séquencier

VOIX-OFF
(SOLEIL COUCHANT SUR L’OCEAN, PUIS PALAIS DE L’ELYSEE, PUIS PLUSIEURS PHOTOS DE FOCCART)
… Il n’y a pas d’ordres…

Non. Il n’y a pas d’ordres parce qu’un petit homme est parti pêcher tranquillement en Méditerranée et qu’il n’est
pas joignable !

Le coup d’Etat est rapidement plié. Les insurgés entrent dans le palais présidentiel. Youlou est déposé et promis
à une exécution rapide. Les soldats français n’ont pas bougé, De Gaulle, comme paralysé, est demeuré dans son
indécision.

Le lendemain, le petit homme rentre précipitamment à Paris. Depuis son bureau de l’Elysée, il s’occupe du cas
de l’ambassadeur incompétent, contacte les insurgés Congolais et obtient un sursis pour l’abbé Youlou. Il passe
quelques minutes au téléphone avec un mystérieux « Monsieur Jean » qui lui propose un plan pour exfiltrer
Youlou… Mais chut ! Personne ne doit être mis au courant et il n’en parlera au Général que si l’action réussit.
Une fois la situation sous contrôle, il s’entretient avec De Gaulle. «Il aurait suffit de tirer en l’air mon général. Je
vous assure qu’il n’y aurait probablement pas eu de morts.» «Je ne pouvais pas le savoir ! Vous n’étiez pas là !»
rétorque De Gaulle, furieux.

Le petit homme s’appelle Jacques Foccart.


GENERIQUE
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séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
Mitraillette UZI au
poing, six hommes cou-
rent. Ils se mettent en
position régulière de
tir, les genoux légè-
rement fléchis, le poi-
gnet ferme mais déten-
VOIX OFF
Melun, championnat de tir de la sécurité nationale, 24 octobre 1963. A côté
du, pour tirer juste.
du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, venu admirer ses troupes, est assis
Vacarme. Les cibles -
Foccart. Ce n’est pas la star. Le cadreur de l’ORTF n’en fait pas son per-
en carton - se criblent
sonnage principal. Etonnante image du pouvoir: tout converge vers le mi-
d ’ impacts . Q uelques
nistre alors que la réalité du pouvoir se trouve, discrètement, juste à côté
stagiaires Africains
de lui. Foccart a 50 ans. Il est Secrétaire général aux Affaires Africaines
s’essaient au colt 45.
et Malgaches, une fonction somme toute modeste. Mais il règne sur une
Ils ne sont pas mauvais.
centaine de collaborateurs et ne répond de son action que devant un seul
homme : le président.

Car c’est Foccart qui a l’oreille du Grand Patron. Il s’entretient avec De Gaulle tous les jours, aux environ de 17 heures selon un
rituel immuable. Tout y passe : affaires intérieures, sécurité, élections… Il partage le pouvoir avec d’autres sur les affaires françai-
ses. Mais il a son domaine réservé, où il est le seul à conseiller et influencer De Gaulle : l’Afrique.

IMAGES D’ARCHIVE
Images buccoliques
d’Afrique. Puis, le
bruit d’un helicoptère
monte jusqu’à prendre
tout l’espace sonore.
Il survole des élé-
phants. Les pachider-
mes, effrayés, vont se
cacher dans la forêt. VOIX OFF
L’Afrique, sa compétence personnelle, son jardin privé...

-9-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
12 novembre 1968. Palais de
l’Elysée. Omar Bongo, jeune
président du Gabon sort d’une
entrevue avec De Gaulle. Il est
accompagné de son épouse et
escorté par Foccart. Ce der-
nier s’efface alors que les
journalistes se ruent sur VOIX OFF
Bongo. Le président gabonais Mais que fait-il exactement ? Tout ! Concernant l’Afrique, Foccart sait tout, Foccart voit tout, Foccart organise tout !
dément toute implication de C’est Foccart qui s’occupe du courrier pour De Gaulle (qu’il peut retenir ou retarder), de tous les voyages, de toutes les réceptions,
son pays dans les livraisons des déjeuners, des audiences (qu’il peut accorder ou refuser), des décorations des chefs d’Etat africains, des grandes et des petites
d’armes françaises au Bia- attentions (avions du GLAM, cadeaux, etc…), des ambassadeurs français en Afrique, des services secrets extérieurs.
fra...
Il travaille la semaine, et le week-end, il reçoit à son domicile de Luzarches

IMAGES
Luzarches aujourd’hui.

VOIX OFF
Ouvrons, presque au hasard, son « Journal de l’Elysée » :
« Samedi 23 septembre 1967. Luzarches.
Bokassa est venu déjeuner. Il avait été entendu qu’il serait seul avec sa femme. Il est bien arrivé seul avec elle, mais accompagné d’une suite absolument extravagante. Il
m’appelle « Jacques » et il appelle le Général « le pater ». Au fond, on sent le type un peu primaire, mais très décidé et ayant de la personnalité. Après le déjeuner, nous avons
eu une heure de conversation dans mon bureau, ce bureau où tous les chefs africains sont venus, à tour de rôle, pour des entretiens serrés et sérieux. »

Paragraphe suivant du Journal :


« Dimanche 24 septembre 1967. Luzarches. Cette fois, ce sont Houphouët et sa femme qui sont venus déjeuner. Houphouët très détendu, très gentil, très gai. Après le déjeuner,
nous avons passé une heure à faire les cent pas sous les arbres pour parler de tous ces problèmes forts importants qui conditionnent l’avenir de toute l’Afrique. »

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séquencier
TEMOIGNAGE
Interviews d’intimes de Luzarches. Description de l’in-
timité de Foccart. Comment se comportait-il ? Anecdo-
tes et souvenirs marquants. Description de l’incroya-
ble central téléphonique privé de Luzarches, digne
des meilleurs films d’espionnage.

IMAGES
Luzarches aujourd’hui.
Témoin-clé Témoin-clé
Maurice Delauney Guy Le Bellec

Ancien ambassadeur en Afrique Guy Le Bellec


Très proche de J. Foccart Haut Fonctionnaire
Chargé de mission pour Foccart

VOIX OFF
Bokassa, Félix Houphouët-Boigny, Omar Bongo, Mobutu, … Et tant d’autres. Tous les autres. Tout ce que l’Afrique compte de chefs
d’Etat s’est des années durant pressé dans la belle maison de Luzarches, pour se délasser et pour parler de l’avenir.

Foccart se rend fréquemment en Afrique pour des visites privées et de courtoisie. Là, sous la quiétude nocturne des tropiques, il pa-
labre sans cesse, s’informant de tous les bruits de l’Afrique : influences étrangères, opposants, rumeurs de coup d’Etat, problèmes
de santé, humeurs des uns et des autres, questions privées, voire intimes. Chacun sait que parler à Foccart, c’est parler à De Gaulle.
Il est l’homme qui peut tout arranger, l’homme par qui le pouvoir - et sa conservation - passe. En Afrique, Foccart c’est la France.
Et la France, c’est le patron. Foccart dispose d’un réseau de renseignement incroyablement performant et unique en son genre, une
toile relationnelle dont il est le centre et qu’il tisse sans cesse. Il s’informe en permanence par tous les canaux à sa disposition : ses
amis africains, les ambassades, le SDECE, l’armée, les conseillers techniques, les hommes d’affaires de passage. Comment une
telle concentration de pouvoir a-t-elle été possible ?

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séquencier
IMAGES
Images sautillantes de
l’Afrique des années 1930.
Puis le collège Immaculée
Conception à Laval, de nos
jours.

VOIX OFF
Nous sommes le 16 mai 1933, non pas au Gabon, mais en Mayenne. Jacques Foccart a 20 ans. Ancien élève et pensionnaire au collè-
ge Immaculée-Conception de Laval, il assiste fidèlement à la fête de son ancien établissement. Dans la salle de classe transformée
en salle de cinéma, le père blanc Herriau projette un film sur l’Afrique Equatoriale Française. A quoi pense le jeune homme ?

Ce film lui rappelle-t-il les premières années de sa vie ? Car il est le fils de riches planteurs de la Guadeloupe originaires de Mayen-
ne. Il passera ses six premières années à gambader librement sur l’île, puis sera rendu à la Mayenne pour recevoir une éducation
jugée digne de ce nom par son père, c’est-à-dire catholique, rigide et réactionnaire. Jacques Foccart, qui pourtant organisera la
décolonisation de l’Afrique était l’un des plus fidèles représentants du parti colonialiste traditionnel, et restera toute sa vie fidèle
à ses convictions.

Foccart appartient à une famille politique pour


laquelle l’ordre et le respect des traditions est
primordial. Foccart est viscéralement anti-com-
muniste et passera sa vie à combattre et tenter
d’éliminer tout ce que son pré carré africain comp-
te de révolutionnaires.
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TEMOIGNAGE
Témoin-clé : Foccart est resté très discret sur sa jeunesse comme sur le reste de sa vie d’ailleurs. Son silence entretient évidemment son
Béchir Ben Yahmed mystère et donc sa légende. La période d’avant-guerre – pourtant essentielle pour comprendre l’homme – est tellement occultée
qu’il n’y en a pas de traces tangibles. Reste ces quelques mots, prononcés à la fin de sa vie devant le journaliste Philippe Gaillard.
Laissons le parler : « (après mon service militaire), je suis entré dans une affaire d’exportation vers les Antilles, qui appartenait
Journaliste Tunisien
ancien P-DG du groupe Jeune Afrique
à une relation de ma famille, Jacques Borel, 9, rue Fortuny à Paris. C’est ainsi que je suis devenu importateur-exportateur, ce qui
A bien connu Foccart est toujours resté ma profession. »

« …Ce qui est toujours resté ma profession. ». Ce point est essentiel. Est-ce parce que Foccart se voyait comme un négociant
professionnel en premier lieu, ou bien est-ce une façon de couper court à toute contradiction, histoire de dire : « oui, je fais des
Témoin-clé : affaires, et alors ? ». On sait qu’il créera à Paris et sous son nom propre sa société d’import-export, le 16 mai 1944. A ce moment,
Philippe Gaillard fait étrange, Paris n’est pas encore libéré. La société prendra le nom de Safiex, en octobre 1945.

S’il peut exercer ses fonctions au parti gaulliste puis à l’Elysée sans se faire rémunérer, c’est qu’il n’abandonnera jamais le monde
des affaires. De Gaulle tentera bien de régulariser sa situation. Il essaiera même de le faire nommer au Conseil d’Etat. Peine per-
Journaliste spécialiste de l’Afrique
Foccart s’est confié à lui à la fin de sa vie due, et le Général abandonnera de guerre lasse devant l’obstination de Foccart à conserver son indépendance. Foccart restera
toute sa vie très susceptible sur les activités de la Safiex. Est-ce par cette tradition catholique qui jette un voile pudique sur les
affaires d’argent ? Ou bien avait-il des choses ou des transactions peu avouables à dissimuler ?

Quoiqu’il en soit, voici qu’émerge le second Foccart :


l’homme d’affaires.
Mystères à éclaircir avec les témoins : comment
Foccart gagnait-il sa vie ? quelles étaient les af-
faires réalisées par la safiex ? Se servait-il de ses
fonctions officielles pour faire des affaires ? Quel
était son rapport à l’argent ?
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IMAGES
séquencier
photographie de henri tour-
net, images de foret dans
l’orne, photographie de
feldgendarmes pendant la
seconde guerre mondiale

VOIX OFF
Jacques Foccart a fait la connaissance de Henri Tournet lors de son service militaire. Démobilisés en août 1940
après la débâcle, les deux hommes, qui ne se sont pas perdus de vue, s’associent pour exploiter une coupe de
bois de 40 ha à Ranes en Normandie. C’est alors que débute une bien mystérieuse affaire...

TEMOIGNAGE
Un collaborateur notoire, Georges Desprez, les introduit auprès de l’Organisation Todt
(l’OT). Cette organisation avait pour mission de construire des moyens de communication
Témoin-clé
et des structures défensives, y compris les usines d’armement, les camps de concentra-
Pierre Péan
tion, les abris de sous-marins, et les lignes de fortifications. Les deux hommes vendent
donc du bois à l’OT. Collaboration active ou contrainte ? Toujours est-il qu’en 1943, ils sont
Journaliste, biographe, Pierre Péan suspectés d’escroquerie par les Allemands. Foccart et son associé Tournet sont empri-
connaît très bien l’Afrique. Spécialiste sonnés. Ils risquent gros.
des «affaires africaines» de la Ve Répu-
blique, il est notamment l’unique biogra-
phe de Foccart. A la fin de sa vie, Foccart Intervient à ce moment un passage rocambolesque : Tournet propose aux Allemands de
lui a pardonné la biographie non autori- les libérer sous caution, ce que, contre toute attente, les Allemands acceptent ! Une cau-
sée, et les deux hommes se sont vus à tion d’un million de francs est versée le 23 août 1943 à la Feldgendarmerie de Saint Malo.
plusieurs reprises, notamment dans la
maison de Luzarches où Foccart avait
Comme les deux hommes ne possédaient pas une telle somme, l’argent a été empruntée
rangé ses souvenirs à un notable de la région. Autre fait troublant : ce bienfaiteur sera remboursé à la Libéra-
tion par le gouvernement français et non par les deux associés...

faits de resistance ou collaboration ? question : foccart


était-il déjà dans les «services» à cette époque ? sinon com-
ment expliquer qu’il ait pu etouffer cette histoire ?
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séquencier
PHOTOGRAPHIE VOIX OFF
foccart en tenue de para- Juillet 1944. Foccart debout, au centre. Uniforme de para, parachute sur le dos. Il prend la pose au milieu de ses camarades, à
chutiste pendant la guerre la fois martial et détendu, un sourire énigmatique aux lèvres. La photo a été prise juste avant le premier saut.

« C’est la guerre qui me formera et qui me propulsera dans des activités auxquelles je n’avais pas pensé. », ainsi s’exprime
Foccart. Comme pour tous les gens de sa génération, la Résistance – et ses mythes – est l’élément fondateur et structurant.
C’est ici que débute la légende officielle de Foccart. Mais c’est également ici que le mystère s’épaissit ! En effet, un flou complet
plane sur son entrée en Résistance puisque la date officielle est toujours couverte par le secret Défense !

TEMOIGNAGES
L’été 1943 marque un tournant dans la vie de Foccart. Sous le nom de «Binot», il monte un réseau de résistance pour le compte
du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) : le BCRA est le service de renseignement des gaullistes. Comment
en est-il arrivé là ? Mystère. Mais ce faisant, Foccart n’est pas seulement un résistant. Il vient de mettre un pied dans le monde
des services secrets, monde que l’on ne quitte jamais vraiment une fois entré dedans.

C’est un haut responsable et il se retrouve au cœur de l’action et du danger. Il est chargé de la mise en place et de l’exécution
du « Plan Tortue » pour quatre départements : l’Orne, la Mayenne, La Sarthe et le Calvados. Le plan Tortue est le plan visant à
retarder le plus possible l’acheminement des renforts allemands dès que le débarquement sera annoncé. Foccart se bat avec
acharnement et courage. Dans son groupe c’est l’hécatombe, et il échappe de peu à la mort. Foccart reçoit la croix de guerre
et la Médaille de la Résistance avant même la fin des combats. C’est ainsi qu’il commence son irrésistible ascension. Foccart
gardera de très solides amitiés au sein des réseaux du BCRA, futurs services secrets français de la France Libérée, le SDECE.
Il restera commandant de réserve, et effectuera ses périodes militaires au camp de Cercottes même lorsqu’il exercera ses
fonctions à l’Elysée. C’est certainement là, sautant en parachute et s’entraînant avec ses frères d’armes, que se trouve le «vrai»
Foccart. Ses amitiés au sein « du service » comme on dit, lui fourniront un véritable réseau de renseignement à la fois officiel et
parallèle. Ce système de renseignement et d’influence se révèlera très efficace dans la reconquête du pouvoir par les gaullistes
en 1958.

Témoin-clé :
Témoin-Clé X (à trouver)
Bob Maloubier
Ancien SAS (commando anglais) pendant la 2de Guerre
Mondiale, Ancien para, nageur de combat, agent du
SDECE, ancien du Biafra, ancien reponsable de la sécu- ancien résistant ou enfant de résistant dans l’Orne ayant
rité d’Omar Bongo. Proche de Foccart. connu Foccart à l’époque

-15-
séquencier
PHOTOGRAPHIE
foccart, pose martiale avec
un fusil de chasse dans les
années 60

Ainsi est né le troisième Foccart, l’homme d’action et des servi-


ces secrets, son troisième cercle relationnel ou réseau.
Dans les années 60, Foccart prend secrètement la direction du
Service d’Action Civique, le SAC. Service de sécurité gaulliste, le
SAC fera tristement parler de lui tout au long des années 60 et
70.
Mystères à éclaircir AVEC LES témoins : comment Foccart a-t-il
été recruté par les services secrets ? QuelS y étaiENt sa vraie
place et son vrai pouvoir? Pourquoi sa date d’entrée en résistan-
ce est-elle encore secret Défense ? Quel a été le rôle de Foccart
dans la violente épuration en Mayenne et dans l’Orne ?
-16-
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IMAGES D’ARCHIVE
libération en normandie, de
gaulle, la foule en liesse.

VOIX OFF
21 août 1944. Laval enfin libérée panse ses plaies. L’occupation a été longue, et les combats depuis juin très âpres. Mais l’information a couru la
campagne : De Gaulle arrive ! Foccart le sait car c’est déjà un homme bien renseigné. Il est à Ambrières et il travaille avec le contre-espionnage
américain de la First Army.

La foule s’amasse pour voir le grand homme au balcon de la mairie de Laval. De Gaulle achève son discours dans lequel il martèle sa doctrine
immuable : « Les épreuves n’ont pas touché l’essence de ce vieil et noble pays. A vous, Français rassemblés de le faire exister, c’est-à-dire de lui
redonner sa grandeur, celle qui vient de l’Empire et celle qui a surgi ici du sol national… ».

Cette référence à l’Empire comme source primordiale de la grandeur de la France doit combler d’aise celui qui garde la nostalgie de la Guade-
loupe de son enfance. Foccart a-t-il pu ou a-t-il osé en parler à De Gaulle au cours de la réception qui suit dans les locaux de la préfecture de Laval
? Nous n’en savons rien. Aucun compte rendu ne fixe pour l’Histoire cette première rencontre, ce jour-là, entre Jacques Foccart et le Général.

Pendant la traversée du désert de De Gaulle, de 1946 à 1958, Foccart fera partie du cercle des intimes avec Soustelle, Malraux, Pierre Lefranc, Jac-
ques Baumel, Georges Pompidou, Roger Frey. Foccart, s’imposera rapidement comme un collaborateur-clé de De Gaulle.
Témoin-clé
Pierre Lefranc

Gaulliste historique Un gaulliste, l’un des plus acharnés vient de naître. C’est le quatrième visage de
Compagnon de route de Foccart
Foccart.
Mystère à éclaircir : comment un obscur officier des services secrets au passé
trouble peut-il approcher De Gaulle jusqu’à devenir en quelques mois son plus
proche collaborateur ?
-17-
séquencier
PHOTOGRAPHIES
discours de de gaulle dans
les années 50, foccart se
tient en contrebas.

juin 1968, de gaulle en route


pour le mont valérien. foc-
TEMOIGNAGE
Pour De Gaulle Foccart est une bête curieuse : d’un côté Foccart a le goût du pouvoir, le vrai pouvoir, pas celui d’un simple
cart est assis à l’arrière de ministre, et d’un autre côté il ne veut pas «apparaître». Un homme qui ne cherche pas les honneurs, cela lui confère un
la voiture. énorme crédit auprès de De Gaulle !

Si Foccart met en oeuvre la politique africaine tout à loisir, le chef, reste le président. Le couple De Gaulle / Foccart peut
s’assimiler à un couple père / fils. Quand Foccart déborde de son territoire, De Gaulle le rappelle à l’ordre en lui disant
que c’est lui qui commande. Foccart n’a pas le droit de parler en public (seul De Gaulle, le père, a ce privilège), mais, en
échange il y a une grande liberté de ton entre les deux hommes dès qu’ils sont en tête à tête.

La puissance de Foccart tient en premier lieu a ce lien filial avec l’homme du 18 juin. Foccart, qui a eu une relation très
distante avec son père a trouvé en De Gaulle une figure paternelle. De Gaulle, qui avait une relation très distante avec tout
le monde et une vision des hommes très pessimiste, s’est sans doute laissé prendre au jeu.

Images de De Gaulle le 18 juin 1968 sur la route du Mont Valérien. Le Général debout dans la décapotable salue la foule.
Assis à l’arrière, Foccart, que De Gaulle, bouleversant le protocole, a pris dans sa voiture. Quelques jours auparavant, au
Témoin-clé
plus fort des événements de Mai 68, De Gaulle a disparu 24 heures en ayant ses mots «Ne le dites à personne, même pas à
Me Robert Bourgi
Foccart !». Foccart a très mal pris d’avoir été mis à l’écart comme les autres. Le Général, qui n’était pourtant pas homme
à s’excuser, a-t-il voulu se faire pardonner de sa «trahison symbolique» envers Foccart ?
Avocat
Fils de Mahmoud Bourgi, ami et associé de Foccart au Ainsi, de Gaulle le place «au-dessus des hiérarchies traditionnelles» et lui laisse la gestion du domaine africain, comme
Sénégal. Robert Bourgi a été le missi dominici de Foccart un empereur délèguerait une partie de son empire à un fils, c’est-à-dire en n’abandonnant pas le pouvoir formel, et en
à la fin de sa vie.
montrant, de temps en temps, qui est le vrai chef.

VOIX OFF
Il y a un partage des tâches : à De Gaulle la haute politique et les discours tiers-mondistes, à Foccart la politique réelle,
avec tout ce qu’elle implique de salissant. Pour De Gaulle, c’est très pratique, sa main gauche peut paraître ignorer ce que
fait sa main droite. Et dans les affaires courantes, cela confère à Foccart un pouvoir considérable.

-18-
séquencier
foccart l’africain
IMAGES D’ARCHIVE
1954. le nouveau gouverneur
de cote d’ivoire prend ses
fonctions. l’afrique, c’est
la france.
1965. houphouet-boigny et
son epouse à paris

VOIX OFF
Curieusement, la dernière partie des réseaux Foccart, la part « africaine », arrive bien tard dans le parcours de
l’homme de Luzarches. Ses premiers contacts avec l’Afrique vont passer par le réseau gaulliste et son parti : le
RPF.

Lancé en avril 1947, le Rassemblement du Peuple Français (RPF) est une machine de guerre contre la IVe République
dont l’objectif est de ramener De Gaulle au pouvoir. En 1949 Foccart prend en main le secteur Outre-Mer du RPF. Il
n’est pas un spécialiste de l’Afrique Noire, loin s’en faut.

TEMOIGNAGE
Pour tout dire, le futur « Monsieur Afrique » n’y connait rien !

Foccart commence alors à sillonner inlassablement l’Afrique. Comme à son habitude, il se jette à corps perdu dans
sa nouvelle mission, et pendant 10 ans, va se faire connaître auprès de tous les futurs dirigeants africains. Confronté
à ses supporters gaullistes jugés trop réactionnaires, de son aveu même, il comprend qu’il faut « africaniser » ses
relations. Jacques Foccart apprend à connaître l’Afrique et les Africains et développe de vraies relations d’amitié.

Témoin-Clé L’homme le plus important du système Foccart est l’ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Pendant 40 ans, les deux hom-
Me Robert Bourgi mes n’auront pas de secret l’un pour l’autre. Houphouët servira d’émissaire discret et très efficace entre la France,
c’est-à-dire Foccart, et de nombreux chefs d’Etat africains.

En 1967, Foccart s’occupera personnellement de rapprocher les époux Houphouët, alors en pleine crise de couple…

-19-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
22 novembre 1972, contre-
champ de la visite de mme
pompidou sur le marché de
ougadougou. les curieux se
pressent pour apercevoir
la première dame de france.

Voici le cinquième Foccart : l’Africain.

Question : quelle était la vraie nature


du rapport entre Foccart, le colonia-
liste, et l’Afrique, et les Africains ?
-20-
séquencier
Comment Foccart organise des indépendances
qui n’en sont pas

TEMOIGNAGES
En août 1958, le général de Gaulle s’embarque dans un périple qui le mène de Fort Lamy (le futur N’Dja-
mena) à Dakar via Tananarive, Brazzaville, Abidjan et Conakry pour faire adopter par les 14 colonies afri-
caines la «Communauté Française», sorte de Commonwealth francophone. C’est naturellement Foccart
qui s’occupe des préparatifs. L’adhésion massive des colonisés n’était pas acquise d’avance. Foccart doit
mobiliser tous ses réseaux africains pour faire pression sur les indécis.

Finalement, seule la Guinée de Sékou Touré refuse la communauté française et prend son indépen-
dance. De Gaulle, piqué au vif, le prend comme un affront personnel.

Mais la Communauté française, édifice d’un autre âge, est décidément un moule trop étroit pour les di-
rigeants d’Afrique noire. Dès la fin de l’année 1959, la demande malienne d’accession à l’indépendance
rend l’indépendance de tous les autres inévitable. Mais qu’importe. Paris prend tout en main : des juris-
tes français sont chargés de confectionner des constitutions à la carte, voire à la chaîne, sur le modèle
Témoin-clé Témoin-clé de la constitution de la Ve République. Les gouverneurs préparent leurs valises dans le calme, et sont
Abdou Diouf Jean Lacouture remplacés par des ambassadeurs. Car il s’agit d’un changement de forme, et non de fond.
Ancien Président du Journaliste, biographe,
Sénégal (1981-2000) il a couvert la campa- Quelques semaines voire quelques jours après chaque indépendance des traités bilatéraux de coopé-
Ancien Premier minis- gne de De Gaulle en ration sont signés avec chaque Etat. Ces traités prévoient tous la même chose : assistance civile et mi-
tre (1970-1981) Afrique en 1958 pour le litaire, appartenance à la zone franc et espace monétaire protégé et garanti par Paris. L’indépendance
Ancien directeur de compte du journal Le des Etats africains est purement formelle.
cabinet de Senghor Monde
(1963-1970)

-21-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
1958. de gaulle en tournée
en afrique noire pour dé-
fendre son projet d’union
française. foccart est de
dos, à l’extrême droite, sur
la dernière vignette.

VOIX OFF
Le projet gaulliste est simple : il faut maintenir l’influence de la Fran-
ce en Afrique, qu’elle soit indépendante ou non. C’est une question de
prestige national et d’indépendance énergétique et militaire !

Mystères à éclaircir : Comment Foccart a-t-il fait


pression sur les «indécis» Africains ? Quel a été son
rôle dans la préparation des indépendances ? Quel-
les étaient ses relations avec les nouveaux chefs
d’Etat africains ?
-22-
séquencier

Voilà.
Nous sommes en 1960, et l’ex-Afrique française signe son indépen-
dance, comme ici le Mali, sous les bons offices de Foccart, qui se
tient, comme à son habitude, en retrait.
Il est devenu secrétaire général aux Affaires africaines et malga-
ches, poste qu’il ne quittera plus. Il devient le gardien du Temple
Africain de la France. Malgré son faux-air de Bernard Blier, il n’est
pas du genre à plaisanter.
Ses réseaux sont en place.
Il a 47 ans.
Sa mission : que l’Afrique noire reste dans le giron français, coûte
que coûte.
-23-
séquencier
Conserver l’Afrique dans le giron français,
C’est bien beau. Mais comment faire ? Il y a de
nombreux moyens. Commençons par les moyens
légaux.

TEMOIGNAGES
La signature des indépendances, qui dans l’esprit de De Gaulle sont octroyées par la France, est conditionnée par la négocia-
tion et la signature de traités dits de «coopération». Ces traités ont trois branches : ils maintiennent les Africains dans la zone
Témoin-clé franc (c’est la France qui dicte la politique monétaire), ils développent la coopération civile et la coopération militaire.
Jacques Godfrain
Présent au moment des signatures des traités de coopération, Alain Plantey se souvient : «C’est là qu’on a vu les capacités
exceptionnelles de Foccart. Tout en représentant la ligne du Général - qui ne souffre aucune exception - il était capable de
ancien ministre de la coopération dire aux Africains : «Voyons, c’est votre intérêt». Tous les Etats ont signé, de 1960 à 1961.»

La coopération civile n’est pas un vain mot. En effet, la France se donne les moyens de sa politique.
Au plus fort, quelques 250 000 Français, soit quatre fois plus qu’avant les indépendances, travaillent en Afrique noire. 28 000
intituteurs et professeurs Français enseignent en Afrique.
Témoin-clé
Alain Plantey La France dépense 1% de son produit intérieur brut pour sa politique de coopération. Contre De Gaulle, qui voulait rattacher la
Coopération aux Affaires Etrangères, Foccart plaidera inlassablement pour le maintien d’un ministère à part entière, symbo-
lisant toute l’importance que revêt cette politique aux yeux de la France. Aider l’Afrique, ce n’est pas de la politique étrangère,
ancien ambassadeur,
adjoint de Foccart (1961-1967) c’est cultiver un pré carré.

En contrepartie, la France accède de façon prioritaire aux marchés stratégiques... On a pu dire, à raison, que les « indépen-
dances » africaines étaient surtout une indépendance de la France par rapport aux grandes puissances. Et si ce ne sont pas
les richesses qui dictent l’attitude de la France, De Gaulle et Foccart se montrent très attentifs à bien en conserver l’exclusi-
vité : pétrole gabonais et nigérian, uranium du Niger et de la Centrafrique.

-24-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
années 70. vu de port-gen-
til au gabon et d’une plate-
forme pétrolière elf

VOIX OFF
Ainsi, le Gabon est la principale source d’approvisionnement de la toute nouvelle compagnie pétrolière française : Elf.
Cette société n’est pas seulement une société pétrolière, c’est une diplomatie parallèle destinée à garder le contrôle
sur un certain nombre d’Etat africains. La cellule Protection et Sécurité Administrative (PSA) de Elf est dirigée par Guy
Ponsaillé, un homme du SDECE. Maurice Robert, lui-même, a terminé sa carrière chez Elf. Au nom de tous ces mélan-
ges des genres, le Gabon recevra, au cours des années 70, le surnom de « Foccartland » !

IMAGES D’ARCHIVE
1970. sur le theme «les in-
dépendances, 10 ans après»
le jt fait un sujet sur la
coopération civile en côte
d’ivoire

VOIX OFF
De tous, c’est la Côte d’Ivoire qui se taille la part du lion : 60 000 Français y travaillent au milieu des années 70. Cela est
dû pour beaucoup aux relations personnelles entretenues entre Foccart et Félix Houphouët-Boigny. La Côte d’Ivoire
est, avec le Gabon, la pièce maîtresse de la France en Afrique, la fierté de notre modèle de coopération. Et cela marche
un temps : on parle de «miracle ivoirien».

Il faut dire un mot de la singulière relation entre Jacques Foccart et Félix Houphouët-Boigny. Ensemble il assurèrent
pendant 16 ans la cogestion de l’Etat franco-africain. Michel Dupuch, ancien ambassadeur en Côte d’Ivoire, en parle.

-25-
séquencier
PHOTOGRAPHIE
foccart et félix houphouët-
boigny montent les marches
de l’élysée dans les années
60.

VOIX OFF
14 ans. Michel Dupuch aura été ambassadeur de France en Côte d’Ivoire pendant 14 ans. Il a assisté à la fin du vieux chef,
Houphouët-Boigny, dont il fut tout autant le confident que «l’otage». Houphouët ne voulait pas d’un autre ambassadeur, et on
ne saurait lui dire non !

TEMOIGNAGE
Les deux hommes se sont connus au début des années 50, alors que Foccart écumait l’Afrique au nom du RPF. Tout d’abord
opposés, ils sont rapidement devenus alliés, puis complices et amis. Né en 1905 à Yamoussoukro, de noble ascendance, Félix
Témoin-clé Houphouët-Boigny est un chef de clan de l’ethnie Baoulé. Riche planteur, très brièvement compagnon de route des communis-
Michel Dupuch tes français – à Paris, il se rendait à l’école des cadres du Parti en Limousine noire – il se fait un nom en politique en créant un
syndicat de planteurs indigènes opposé au travail forcé. Elu député français d’AOF, il en obtient l’abolition en 1946.
Ambassadeur de France en Côte
d’Ivoire, de 1979 à 1993, soit 14 ans Devenu président (1960-1993) de la prospère Côte d’Ivoire, «FHB» a été le plus fidèle intendant de cet Etat Franco-Africain
désiré par De Gaulle. Houphouët était entouré de collaborateurs français, et plus qu’un «partenaire» de la politique française
en Afrique, il était un véritable acteur. Servant de base arrière aux opérations militaires, influençant sans relâche les autres
chefs d’Etat africains, il a également su capter la majeure partie de l’aide française à la coopération pendant plus de trente ans.
Encore plus que le Gabon, la Côte d’Ivoire était la perle de l’Etat franco-africain. Foccart et «FBH» s’appelaient chaque mer-
credi pour faire le point. Le coup de fil hebdomadaire continua après que Foccart ait quitté l’Elysée, jusqu’à la mort de «FBH»
en 1994.

-26-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
années 1970. des Légionnai-
res français dans les sa-
bles du Tchad. Un Jaguar
français se pose sur l’aéro-
port de Libreville au Gabon.

VOIX OFF
Voici le volet militaire de la Coopération. La France se pose en gendarme de l’Afrique. Elle parvient à étendre son influence
au-delà du pré carré. C’est une stratégie, et la réalité des temps : il s’agit non seulement d’élargir son accès aux ressources
de l’Afrique, mais de se présenter comme une alternative aux anciennes tutelles. C’est ainsi que la France a pris pied au
Rwanda, au Zaïre et au Burundi après le départ des Belges. Elle s’est substituée aux Soviétiques dans les Etats ancienne-
ment marxistes (Guinée, Congo ...). Dans la moiteur équatoriale, c’est aussi la Guerre Froide qui bat son plein !

Paradoxalement, le Général de Gaulle, puis le président Pompidou sont plutôt réservés sur les actions de l’armée française
en Afrique. Foccart s’accroche fréquemment avec eux sur ce sujet ; il parvient à conserver la base militaire de Port-Bouët
(Côte d’Ivoire) alors que De Gaulle veut la supprimer. Foccart prend systématiquement la défense des militaires français
en Afrique. C’est pour cette raison qu’on peut dire qu’une certaine diplomatie « armée et secrète » porte clairement la
signature de Foccart !

TEMOIGNAGE
La présence militaire française en Afrique repose sur des accords signés discrètement avec nos alliés africains, mais, encore
aujourd’hui, l’opacité continue à régner concernant leur nombre et leur contenu précis. Pierre Joxe : « Personnellement, je n’ai
jamais réussi à obtenir la totalité des accords et leurs clauses secrètes, tellement secrètes que je ne sais même pas qui les connaît
Témoin-clé ! » Et c’est un ancien ministre de la Défense qui parle !
Pierre Joxe
C’est sur la base de ces accords de défense que de 1960 à 1990, la France interviendra militairement en Afrique 50 fois, dont une
bonne quinzaine de fois dans des opérations d’envergure. La France, en effet, se doit de garantir le pouvoir de ses alliés et amis.
ancien ministre de la défense
Foccart est le maître d’oeuvre de cette politique dont la connaissance est réservée au seuls chefs d’Etat.

-27-
séquencier
Maîtriser les putchs
IMAGES D’ARCHIVE
1964. Les paras français DU
7e r.p.i.m.a. rétablissent
l’ordre à libreville.

VOIX OFF
1964, Libreville, Gabon. Sans un seul coup de feu, des militaires gabonais dirigés par les lieutenants Mombo
et Essone renversent le président M’Ba, l’ami de la France. Ils placent à la tête de l’Etat le dernier opposant
à M’Ba, Jean-Hilaire Aubame. Celui-ci s’empresse de rassurer l’ambassadeur de France : il ne remettra pas
en cause les rapports existant entre Paris et Libreville. Mais l’armée française intervient. Il y a des tués des
deux côtés. Léon M’Ba retrouve le pouvoir.

Les caméras de l’ORTF étaient


présentes et minimisent l’inter-
vention française.
Pierre Péan, présent sur place
au moment des faits raconte une
histoire moins «édulcorée.»
-28-
séquencier
TEMOIGNAGE
«Les militaires putschistes ont prévenu leurs frères d’armes français : n’intervenez pas, c’est une affaire in-
térieure gabonaise. Les officiers gabonais ont reçu la même formation saint-cyrienne que leurs homologues
français. Ils se connaissent bien, et sont amis. Les Gabonais en avaient assez des trucages électoraux de
M’Ba, qui avait en plus éliminé presque toute l’opposition. Bref, les militaires s’entendent entre eux ; l’armée
française fait le gros dos.
Mais Foccart ne l’entend pas de cette oreille et reprend les choses en mains : le précédent de l’abbé Youlou
doit être effacé, il faut montrer que la France protège ses amis. Jacques Foccart prend sur lui de déclencher
l’intervention militaire. « C’était tôt dans la nuit, je n’ai pas voulu réveiller le Général » expliquera-t-il plus
tard. Il délègue immédiatement Maurice Robert, patron du service Afrique du SDECE et Guy Ponsaillé. Les
deux hommes débarquent dans la nuit du 19 février à Libreville, avec des paras du 7e R.P.I.M.A, et se rendent
maître de l’aéroport. Je me souviens encore du bruit du DC8 qui atterrit au petit matin. Les putschistes ont
immédiatement compris, et vont se retrancher dans le camp militaire de Lalala.
Les militaires français traînent les pieds. Ils pensent que l’affaire peut se résoudre pacifiquement avec un
peu de temps. Mais Maurice Robert et Guy Ponsaillé, futur responsable de la sécurité de Elf-Aquitaine, ont
les ordres de Foccart : tout doit être « normalisé » aujourd’hui ! Les Français attaquent. Mitrailleuses et mor-
tiers secouent Libreville. Un officier français reconnaît alors un officier gabonais, un camarade de promotion.
Commence entre eux un dialogue dramatique :
« Rends-toi, nous te traiterons en officier.
Non. Vous humiliez le peuple gabonais, je ne me rendrai pas !
Témoin-clé
Pierre Péan
Je t’ai en ligne de mire, je vais te tuer si tu ne viens pas…
Tue-moi. Je préfère la mort à la honte !
C’est idiot… »
Tout va très vite. L’officier gabonais est abattu ainsi qu’une quinzaine de ses hommes. Deux militaires fran-
çais sont tués. Les officiers français étaient écoeurés de ce gâchis.»

-29-
séquencier «faire» les présidents
IMAGES D’ARCHIVE
octobre 1967. épuisé, rongé
par le cancer, léon M’Ba
quitte l’élysée.

VOIX OFF
Les images montrent Léon M’Ba, reçu à l’Elysée en octobre 1967. Epuisé par la maladie, il se traine littéralement vers sa voiture. Pudiquement, le cadreur de l’ORTF
ne montre pas la descente des marches. Léon M’Ba va mourrir dans un mois. Foccart, présent, le regarde s’éloigner. Bientôt Omar Bongo va devenir président.
C’est l’oeuvre de Foccart.

En effet, à peine l’ordre revenu à Libreville, les hommes de Foccart, Maurice Robert et Guy Ponsaillé prennent des décisions : à leur demande, Léon M’Ba fait em-
prisonner 150 opposants. Une fois l’opposition muselée, ils décident de créer une garde présidentielle - une garde prétorienne anti-putch - dirigée par un de leurs
hommes : Bob Maloubier. C’est Foccart, lui-même qui s’occupe d’équiper la trentaine d’hommes recrutés par Maloubier. Bob devient le garant de la pérennité du
nouveau Gabon. Mais l’ambassadeur de France au Gabon, De Quirielle, est un gêneur. C’est un homme du Quai d’Orsay, du genre légaliste. Qu’importe, Foccart fait
nommer son ami Delauney, un ancien de la «Coloniale», un «Dur». M’Ba l’apprécie.

TEMOIGNAGE
Pour Foccart, M’Ba n’est plus l’homme de la situation. Mais son directeur de cabinet, un certain Omar Bongo, un jeune homme
brillant, pourrait faire l’affaire. Or, M’Ba, atteint d’un cancer, doit se faire soigner en France. Le Gabon est désormais administré
comme avant l’indépendance selon la chaîne d’autorité suivante : Foccart-Delauney-Bongo.

Mais cela ne suffit pas : encore faut-il donner une apparence de légalité à tout ça. Foccart souhaite une réforme de la constitution du
Gabon qui ferait du vice-président le successeur automatique du président. Il suffirait pour cela de nommer Bongo vice-président.
Mais Léon M’Ba de sa chambre d’hôpital, résiste.

Foccart, Delauney et Bongo filent à Paris, hôpital Claude Bernard, pour faire le siège de la chambre du vieil homme. Il va très mal.
Il est en train de mourir. Delauney se rend dans sa chambre et tente de le convaincre, pendant que Foccart et Bongo attendent dans
la chambre voisine. Les médecins s’agacent : Delauney est en train de l’achever. Epuisé, M’Ba finit par accepter de se présenter à
Témoin-Clé de nouvelles élections présidentielles, avec Bongo comme colistier. Mais cela ne suffit toujours pas : il faut, dans l’intérêt supérieur
Bob Maloubier de la France, faire des photos officielles. Mourant, M’Ba est conduit en ambulance à l’ambassade du Gabon pour faire les photos
de campagne. A bout de force, M’Ba doit ensuite enregistrer une déclaration officelle pour couper court aux rumeurs sur sa mort.
En mars 1967, alors qu’il est hospitalisé, M’ba est réélu président du Gabon avec Bongo comme vice-président. Il n’y a pas d’autre
candidat. En novembre, il meurt, et Bongo le remplace automatiquement. Le tour est joué.

-30-
séquencier Eliminer les opposants

IMAGES
AFRIQUE AUJOURD’HUI.
(ici, libreville).

VOIX OFF VOIX DE FOCCART OU BIEN LEC-


Jacques Foccart divise les pays et les chefs d’Etat africains en deux catégories : « ceux qui se conduisent bien », c’est à dire TURE PAR UN COMEDIEN
ceux qui écoutent la France (F. Houphouët-Boigny l’ivoirien, Omar Bongo le gabonais, et Senghor le Sénégalais), et « ceux
qui se conduisent mal ». Journaliste
Félix Moumié, président de l’Union
des populations du Cameroun (UPC)
Son action : récompenser les premiers, ses frères, et punir – au besoin par des méthodes brutales et illicites – les seconds. a été empoisonné à Genève, le 15 no-
vembre 1960, par un agent du SDECE.
Un exemple ? Il peut nous venir du Cameroun, où, justement, le temple est menacé. Le pouvoir du président Ahidjo, l’homme Vous dites « exécution ». Décidée par
des Français, est remis en cause par une révolte de l’ethnie Bamiléké. qui ? A la demande de qui ?
Foccart
Les Français n’en n’ont rien su, mais l’armée française intervient durement entre 1960 et 1964, causant officiellement plus Les archives répondront un jour à vo-
de 3000 morts chez les Bamilékés. Mais la violente répression ne suffit pas. La révolte continue, alimentée par un homme tre question.
au caractère fort : Félix Moumié. Moumié a pris la succession d’un autre rebelle, Nyobé, tué dans le maquis par des soldats
français. A Paris, Foccart tranche. Il faut éliminer Moumié. Le SDECE décide donc de monter une opération «homo» (pour « Journaliste
Les faits sont maintenant connus.
homicide»). Laissons la parole à Foccart lui-même, interrogé par un journaliste peu avant sa mort (voir ci-contre) C’est le processus de décision qui
manque pour l’histoire. Pascal Krop a
écrit : « Debré, conseillé par Foccart,
décide d’éliminer le gêneur. »
IMAGES
bob maloubier souriant Foccart
Pas spécialement moi.
Journaliste
VOIX OFF Alors qui ?
Bob Maloubier peut en sourire dans sa moustache : une opération « homo » ne peut être décidée qu’au sommet du pouvoir.
Et c’est évidemment Foccart qui donne le feu vert pour toute opération en Afrique. Foccart
Permettez-moi de m’en tenir là.
-31-
séquencier
PHOTOGRAPHIES
William Bechtel,
Félix Moumié
Comment Félix Moumié s’est
empoisonné deux fois !

TEMOIGNAGE
L’assassinat de Moumié mérite d’être raconté. Moumié se sait menacé et c’est un homme prudent. Il ne se trouve
pas au Cameroun, et lorsqu’il voyage, il prend soin de ne pas survoler le territoire français ou un pays appar-
tenant à l’Union Française. Le Sdece apprend que Moumié doit se rendre en Suisse. L’affaire est délicate : les
Suisses n’apprécient guère que des services étrangers effectuent des opérations « homicide » sur leur terri-
toire. Aussi est-il imaginé un processus «ingénieux» : un empoisonnement différé. Moumié sera empoisonné en
Suisse, mais ira mourir ailleurs. Le Sdece va utiliser du thallium, une substance qui ne tue pas immédiatement
mais prend quelques jours.
Un agent du Sdece se fait passer pour un journaliste « ami ». Il rencontre Moumié dans le hall d’un hôtel de
Genève. Ils commandent des apéritifs, et Moumié ne se méfie pas. Appelé au téléphone, l’homme s’éloigne un
moment. L’agent secret en profite pour empoisonner l’apéritif. Mais le coup de fil dure plus longtemps que prévu,
et lorsqu’il revient, le révolutionnaire oublie son verre, et demande à passer directement à table. Habilement,
l’agent parvient alors à empoisonner le verre de vin de Moumié. Mais, contre toute attente, Moumié se lève, re-
prend son apéritif, qu’il boit d’un trait, puis boit son verre de vin. Il s’est empoisonné deux fois !

Moumié va mourir dans la nuit, à Genève. Médecin de profession, il comprend immédiatement ce qui lui arrive, et
a le temps de dénoncer son assassin. La Suisse émet immédiatement un mandat d’arrêt international.
Témoin-clé
X. ex-SDECE L’homme du SDECE s’appelle William Bechtel, dit «le Grand Bill». Ancien des Forces Françaises Libres, c’est un
ami de Foccart, un habitué de Cercottes, la base d’entraînement du SDECE. Il coule des jours paisibles, jusqu’en
1975 où il est arrêté en Belgique, car le mandat international, pourtant vieux de 15 ans, court toujours : inculpé
d’homicide volontaire, le vieux baroudeur est acquitté au bénéfice du doute en 1980, après que des pressions
aient été excercées sur la justice suisse. Bechtel meurt au début des années 1990.

-32-
séquencier La part d’ombre :
les barbouzes, ou
PHOTOGRAPHIE
bob denard (photo l’art de l’illicite
sans date)

TEMOIGNAGES
Parfois, l’armée ne peut pas intervenir. Parfois même, le SDECE ne doit pas être mis en cause. C’est pourquoi les «réseaux Foccart» se
dotent d’une part d’ombre, plus sombre et plus secrète encore que les services secrets : ceux qu’on a appelé les barbouzes, ou encore les
«Affreux». Au début, nombre de ces soldats de fortune sont recrutés dans les rangs de l’OAS en déroute. Les hommes ne peuvent rentrer
en France mais sont en quelque sorte protégés par Foccart et sauvent leur tête en acceptant de travailler pour lui. On trouve également des
anciens militaires belges, sud-africains ou rhodésiens. Bien sûr, entre hommes du SDECE, mercenaires, responsables de la sécurité des
Témoin-clé chefs d’Etat africain, tout un petit monde secret se croise et les parois entre les différents compartiments secrets ne sont pas étanches !
Pierre Péan
Ces hommes s’illustrent d’abord au Katanga, cette riche province du Congo (futur Zaïre). On y croise celui qui devait devenir le vice-roi des
Comores : Bob Denard, mercenaire médiatique et aujourd’hui décédé. Les « Affreux » se mettent au service de Moïse Tschombé, le séces-
sionniste katangais, soutenu par Paris contre le progressiste Patrice Lumumba. L’enjeu : les formidables richesses de l’ancienne colonie
belge. Les Affreux de Bob Denard feront même le coup de feu contre les casques bleus de l’ONU, tuant une centaine d’entre-eux !

Non loin du bureau de Jacques Foccart au Secrétariat Général des Affaires Africaines et Malgaches se trouvait celui d’un certain Jean Mau-
richeau-Beaupré, alias « Monsieur Jean ». Il n’appartient à aucun service, il n’est investi d’aucune mission. D’ailleurs, on ne le trouve que
Témoin-clé rarement au bureau. Et pour cause ! Il passe sa vie en Afrique. Jean Mauricheau-Beaupré est malheureusement décédé il y a quatre ans.
X. ex-SDECE Pierre Péan l’a bien connu. Il était responsable de la sécurité de l’Abbé Youlou, affilié au SDECE, mais aussi un électron libre et homme de
Foccart. Au moment de l’affaire du Katanga, c’est lui qui va coordonner pour le compte des services de Foccart toute l’action clandestine
de la France dans cette région.

VOIX OFF : Foccart, à la fin de sa vie, parle avec une distance prudente de Mauricheau-Beaupré :
Il était un peu marginal. C’était un homme très entreprenant qui vivait pour l’action et le secret. Il aimait bien les «coups».

Jacques Foccart est bien laconique ! C’est « Monsieur Jean » qui va faire évader l’abbé Youlou de sa prison en 1965 en montant une opération commando très audacieuse sur
les ordres de Foccart. Il paraît que ça a beaucoup amusé De Gaulle lorsqu’il a été mis au courant du succès de l’opération. « Monsieur Jean » est mêlé à tous les soubresauts
du continent noir. Partout où la France hésite à intervenir officiellement, apparaît sa silhouette. Il est là où les services secrets français ne sont pas. On le retrouvera ensuite
organisant l’intervention secrète au Biafra.

-33-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
août 1967. la guer-
re bat son plein au
biafra.

VOIX OFF
On entre ici de plain-pied dans l’arrière-cour de la politique française en Afrique qui s’illustre au Biafra.

L’affaire du Biafra est assez simple. Le Biafra est une province orientale du Nigeria, ancienne colonie britannique. La région
est riche en pétrole, et la France aimerait mettre la main dessus et par la même occasion donner un coup de dent à la pré-
sence américaine en Afrique. L’occasion se présente en mai 1967. Après de violentes émeutes qui ont éclaté au Biafra, la ré-
gion fait sécession et se proclame « République du Biafra ». Paradoxalement c’est De Gaulle qui est plutôt va-t-en guerre, et
Foccart prudent. La machine est lancée : il faut soutenir la jeune République du Biafra. Mais pas officiellement, bien entendu.
Véritable cheville ouvrière de l’Etat «Franco-africain», c’est Félix Houphouët-Boigny qui se charge de prendre contact avec la
jeune République. De son côté, depuis Abidjan, « Monsieur Jean » va tout organiser de main de maître. Il dispose de moyens
financiers très importants – les fonds secrets de l’Etat français – et recrute des mercenaires, dont l’inévitable Bob Denard.

Puis les armes commencent à affluer vers le Biafra depuis Abidjan, et surtout depuis Libreville, où Omar Bongo a remplacé
Léon M’Ba. L’armement est livré via les avions de la Croix Rouge. Il s’avère que le responsable local de la Croix Rouge est
également le responsable local ... du SDECE.

-34-
séquencier
TEMOIGNAGES
Bob Maloubier, dans son langage « fleuri » :
« C’est un type de la grenouille* qui supervise l’acheminement au Biafra des équipements «spéciaux».
Témoin-clé
Tu vois ce que je veux dire : pétoires et munitions dans des caisses de lait concentré de la Croix-Rou-
Claude Wauthier
ge.»

Journaliste Au début, Omar Bongo est prudent. Mais Félix Houphouët-Boigny, infatiguable, va s’efforcer de convain-
Confesseur de Maurice Robert cre pour le compte de Foccart, le jeune chef d’Etat. Exemple typique de l’Etat franco-africain.
Responsable Afrique du SDECE

Les services français ont cherché à utiliser la famine du Biafra pour rallier le monde à la cause séces-
sionniste. A la fin de sa vie, Maurice Robert, l’adjoint de Foccart, s’en est confié : « Nous voulions un mot
choc pour sensibiliser l’opinion. «Génocide» nous a paru parlant. Nous avons communiqué à la presse
Témoin-Clé des renseignements précis sur les pertes biafraises et nous avons fait en sorte qu’elle reprenne rapi-
Bob Maloubier dement l’expression « génocide ». Le Monde a été le premier. Les autres ont suivi. »

* «la grenouille» = le groupe des nageurs de combat

PHOTOGRAPHIE
biafra. victimes
des combats.
VOIX OFF
Guerre perdue, morts inutiles. La sécession échoue militaire-
ment. L’immense Nigeria reprend le contrôle de sa province, pen-
dant que le Biafra s’enfonce dans une famine qui fait un million de
morts. Tout un mouvement humanitaire va naître de ce conflit.

-35-
VOIX OFF
Désavoué par le référendum de 1969, De Gaulle quitte le pouvoir. Pompidou, le dauphin déclaré,
fait campagne. Alors qu’Alain Poher assure l’intérim à l’Elysée, une commode qui permettait
d’enregistrer ce qui se disait dans les autres pièces du palais est découverte. L’affaire, dévoilée
par le Canard Enchaîné est connue sous le nom de «Commode à Foccart». Quelle était cette com-
mode ? Foccart enregistrait-il réellement des conversations dans l’Elysée ? Si tel est le cas, le
pouvait-il sans l’accord de De Gaulle ? Peu probable. Quoiqu’il en soit, l’affaire gêne le candidat
PHOTOGRAPHIE gaulliste Pompidou qui doit prendre ses distances avec ces «anciennes pratiques».
référundum de
1969 D’ailleurs, une fois élu, Pompidou hésite. La figure tutélaire de De Gaulle disparue, les langues
se délient. Pompidou sait que Foccart n’est pas très apprécié par toute une frange de la droite
que le nouveau président veut rallier. Foccart fait peur. Il embarrasse jusqu’à son propre camp.

Finalement, c’est Félix Houphouët-Boigny qui impose le retour de son vieux complice après un
mois de flottement. Tout au plus déplace-t-on symboliquement la cellule africaine au 2 rue de
l’Elysée. Pour Pompidou, l’Afrique n’est pas un souci majeur. Il laisse volontiers Foccart manœu-
PHOTOGRAPHIE vrer. L’évolution politique des Etats donne l’impression à Pompidou que l’Afrique se désagrège,
MObutu sese seko et que la France ne peut pas tout régler. D’où un sentiment de lassitude qui ira en s’accentuant.

Foccart, lui, continue comme avant. Il voyage même de plus en plus, protégeant et entretenant
ses réseaux plus que jamais. De 1969 à 1974, il a les coudées franches.La grande affaire du mo-
ment est de faire enfin la nique aux Anglo-saxons au Zaïre. Foccart parvient à séduire Mobutu, le
chef incontesté de l’immense et richissime Etat. La France pousse ses billes en Afrique.

IMAGES ARCHIVE C’est sans doute le moment de décrypter la vraie


novembre 1972, nature de ce système franco-africain et le re-
pompidou en voya-
ge officiel en hau-
gard que les responsables Français portaient
te-volta (burkina). dessus.
foccart est à ses
côtés en lunettes
noires. puis, ré-
ception à l’ambas-
sade de france.
discours de pom-
pidou, écouté par
foccart

-36-
séquencier
IMAGES
Basilique de la
Paix, Yamassoukro

PHOTOGRAPHIE
SACRE DE BOKASSA

TEMOIGNAGES
Avant même que l’on ne parle de «françafrique», terme employé dans les années 1990 pour dénoncer la
corruption et l’immoralité d’un système, tous les chefs de la Ve République, De Gaulle en tête, connaissaient
parfaitement les vicissitudes de l’Etat franco-africain.

L’Etat-franco africain est un appendice de l’Etat français, dans lequel se retrouvent une élite franco-africaine,
hauts-fonctionnaires, militaires, chefs d’Etat, entreprises minières et pétrolières. Construit dans l’intérêt de
la France, cet Etat reposait sur un échange de bons procédés, garantissant l’accès aux richesses d’un côté
(France) et conservation du pouvoir et développement de l’autre (Afrique). Dès le début, la France garde le
silence sur les manquements à la démocratie, sur la violation permanente des droits de l’homme. Foccart
Témoin-clé : Témoin-clé : lui même plaide avec véhémence pour l’aide au développement, mais dans l’arrière boutique, il se tait sur le
Béchir Ben Yahmed Philippe Gaillard gaspillage des ressources financières des jeunes Etats. Pourquoi ? Parce que c’est une manière de les tenir
sous perfusion et de s’assurer de leur dépendance. Voilà le système, somme toute assez simple. La corrup-
tion n’est pas inhérente à l’Etat franco-africain, mais elle permet de «verrouiller» le système.

... / ...

-37-
séquencier
TEMOIGNAGES (suite)
Foccart nous a dit que De Gaulle et Pompidou étaient effarés par les dépenses inutiles des chefs d’Etats africains.
Mais jamais ils n’ont tenté de conditionner l’aide française à sa bonne gestion. bien au contraire: lorsque David
Dacko (Centrafrique) demande un hélicoptère Alouette à De Gaulle, celui-ci s’empresse de le lui offrir. Pour des
raisons politiques, on critiquera de manière véhémente le sacre de Bokassa, qui coûte à son pays l’équivalent
d’une année d’aide française, mais on fermera les yeux lorsque Houphouët-Boigny construit la Basilique de la
Paix à Yamassoukro, dont le coût est si faramineux pour la Côte d’Ivoire que le Pape hésite à venir la consacrer.
Alors ?

Alors, Foccart estime à l’époque que les «petits cadeaux», tout comme l’aide au développement qui remplit les
comptes en banque des chefs d’Etat et tout comme l’absence de démocratie ne pèsent pas bien lourd au regard
du bénéfice retiré par la France : indépendance énergétique renforcée, plus de pouvoir dans les instances inter-
Témoin-clé : Témoin-clé : nationales (en effet, la France ne vote pas à 1 voix, mais à 14 !), prestige et francophonie préservée face à une
Béchir Ben Yahmed Philippe Gaillard Afrique de plus en plus anglophone.

Alors la question se pose : et Foccart ? Corrompu lui aussi ? Il y a au moins deux arguments contre. Première-
ment, Foccart ne s’est pas enrichi. Il vivait bien : le manoir de Luzarches, un maison sur la Côte d’Azur et un ba-
teau de pêche, mais rien de l’ordre du détournement de fonds. Deuxièmement, cela ne l’intéressait simplement
pas. Son moteur était le pouvoir, pas l’argent. Foccart n’était pas un ange. Mais, corrupteur dans l’exercice de
ses fonctions, ce n’était pas lui-même un corrompu.

La «françafrique» n’est pas la continuation du système Foccart, c’en est la parodie. Elle s’est épanouie au mo-
ment où quelques Français en charge de la politique africaine, regardant l’enrichissement colossal de certains
chefs d’Etat et des intermédiaires en tous genres, se sont dits : «pourquoi pas nous ?»

-38-
séquencier
PHOTOGRAPHIE
Valery Giscard
d’Estaing, candi-
dat aux présiden-
tielles, attend les
résultats du vote.
(© david burnett
1974)

1974. A 61 ans, Jacques Foccart est poussé vers la sortie.


Il n’est pas du genre à se laisser abattre. Dans l’ombre,
il lutte contre le nouveau pouvoir en place, en utilisant
notamment le SAC, qu’il continue à diriger secrètement.
Cela dit, son pouvoir réel s’amenuise dès lors qu’il n’a
plus l’oreille du prince. Sans fonctions officielles, Foc-
cart n’est plus Foccart.
-39-
séquencier

IMAGES ARCHIVE
novembre 1978. cours magistral
d’etat franco-africain ! le pré-
sident giscard explique la situa-
tion au zaïre au moyen d’une car- VOIX OFF
te. le reportage s’étend ensuite Quant à l’Afrique, le nouveau président, Valéry Giscard D’Estaing en fait une affaire personnelle, ha-
sur les richesses du pays, puis bilement conseillé par René Journiac, un ancien collaborateur de Foccart «passé chez Giscard». Il
montre les paras du 2e R.E.P. qui connaît bien ce continent, et sa politique poursuivra celle de De Gaulle et Pompidou. Au cours des an-
débarquent à kinshasa pour sou- nées 70, les relations entre la France et ses partenaires africains sont au beau fixe, notamment avec
tenir le régime de mobutu.
le Zaïre de Mobutu. Les services secrets français sont «défoccartisés»...

TEMOIGNAGES
Témoin-clé comment foccart a-t-il vécu cette mise à l’écart ? comment s’est passée
X. ex-SDECE la «défoccartisation» des services ? quel type d’influence a su garder
foccart au sein des services ? et en afrique ?

-40-
séquencier
IMAGE
«une» du canard enchainé sur
l’affaire des diamants

la dent dure !

TEMOIGNAGES
Foccart ne pardonne pas la trahison de ceux des gaullistes qui ont permis l’élection de Giscard contre
le dauphin désigné, Chaban. Une lutte souterraine s’engage dans laquelle Jacques Foccart mobilise ses
forces. En 1979, le Canard Enchaîné révèle que Giscard a reçu en cadeau une plaquette de diamants afri-
Témoin-clé cains, de la part du président centrafricain Bokassa. L’affaire au départ très banale (ce cadeau était géné-
X. ex-SDECE ralement réservé à ses hôtes de marque, Henry Kissinger notamment avait reçu une plaquette similaire),
tourne au scandale du fait notamment de la défense maladroite de Giscard D’Estaing. Cette affaire montée
en épingle après la destitution de Bokassa par les paras français à Bangui, coûtera en partie la réélection
au Président français. Giscard D’Estaing s’est fait piégé. Les informations étaient arrivées au Canard En-
chaîné via des fidèles d’un certain... Jacques Foccart.
Témoin-clé
X. ex-Commissaire
ex-SAC Ajoutons qu’au cours de la campagne de 1981, les hommes du SAC ont collé des diamants à la place des
yeux sur les affiches de Giscard D’Estaing. Comme toutes les actions du SAC, Foccart ne pouvait pas ne
pas être au courant...

questions : existe-t-il des preuves de l’implication de foccart dans l’affaire des


diamants ? on dit qu’après la mort accidentelle de son conseiller journiac, VGE
aurait reçu foccart à l’élysée pour lui demander conseil. Est-ce vrai ?
-41-
séquencier
IMAGE
le visage de françois mit-
terrand, nouveau président de
la Ve république, apparaît peu à
peu

1981, l’heure des


comptes ?

VOIX OFF
Concernant l’Afrique, François Miterrand, lové dans les institutions de la Ve Ré-
publique se comporte comme ses prédécesseurs. Il fait appelle à Guy Penne, qui
devient le «nouveau monsieur Afrique», dans la droite ligne de Journiac et de
Foccart. L’adjoint de Guy Penne est Jean-Christophe Mitterrand.

Quant à Jacques Foccart, c’est l’heure des comptes. Ce n’est pas l’Afrique qu’on
lui reproche, mais ses activités en métropole : le SAC est dissout et une com-
mission d’enquête parlementaire est créée. Son objectif : faire le procès des
méthodes des services de sécurité gaullistes.

-42-
séquencier
Touché mais pas coulé !

TEMOIGNAGES
Témoin-clé
François Massot qui fut le vice-président de la commission d’enquête parlementaire sur le SAC en 1982
François Massot
ne décolère pas. Pourtant le temps a passé. Après six mois d’enquête, les députés se sont fait une idée
précise de l’association. A l’origine, en 1959, il s’agissait d’un service d’ordre gaulliste. Puis le SAC a in-
Ancien Député
Vice-Pd de la commission d’enquête par- filtré la police, le monde des affaires et aussi le «milieu lyonnais» dans lequel il a recruté des hommes
lementaire sur le SAC de main.
Le SAC est impliqué dans 65 affaires judiciaires qui vont de violences en réunion à l’homicide. C’est de-
venu une véritable police parallèle et une milice privée. Dans la région marseillaise, environ 30% des
membres du SAC étaient dans la police.
Témoin-clé Foccart est auditionné, en tant «qu’inspirateur» de l’organisation. En effet, le SAC est officiellement
Fernand Wibaux dirigé par Pierre Debizet. En 1995, Foccart admettra avoir été le vrai dirigeant du SAC. Mais c’était un
secret de polichinelle.
Ambassadeur
Adjoint de Michel Dupuch qui fut «Mon-
sieur Afrique» de J. Chirac

questions : quel a été le comportement de foccart devant la commission parle-


mentaire ? quelles étaient son influence et son aura au sein du sac ?

-43-
séquencier
PHOTOGRAPHIE VOIX OFF
foccart, houphouët 1986. Foccart, à 73 ans, fait adouber son poulain gaul-
et chirac, en 1986 liste, Chirac, par Houphouët-Boigny. Jacques Chirac se
prête au jeu, autant par fidélité gaulliste que par intérêt.
Le vieux Foccart a gardé quelques uns de ses réseaux.
Mais de l’avis de tous, ce qui reste des réseaux éclate
littéralement dans la lutte fraticide que se livrent en
1993-1994 les deux candidats gaullistes, Jacques Chirac
et Edouard Balladur. Foccart, vieillissant, regarde som-
brer son héritage.

questions : QUELLE éTAIT la nature des RELATIONs ENTRE FOCCART ET CHIRAC ? foc-
cart a-t-il pris part au combat entre chiraquiens et balladuriens ? a-t-il réussi à
transmettre un héritage ?

-44-
séquencier Mais quel héritage ?

IMAGES D’ARCHIVE
1994. funérailles
d’houphouët-boigny

IMAGES D’ARCHIVE
au même moment, toute la république française
embarque dans le même airbus

VOIX OFF
Au début de l’année 1994, Houphouët-Boigny meurt.
La Ve République au grand complet, ce qui en dit long sur l’importance accordée à cette disparition, embarque dans le
même Airbus pour Yamassoukro. Tout cela au mépris des règles élémentaires de sécurité nationale !
Même François Mitterrand, rongé par le cancer, fait le déplacement. Le commentaire des images tragi-comiques nous ap-
prend que Giscard est placé à l’avant à côté de Mitterrand, pour éviter Chirac, et que Chirac et Balladur s’échangent quel-
ques froides politesses. Dans un an, l’un des deux sera président. Balladur, à l’aise, domine dans les sondages.
Foccart, bien entendu, est du voyage. Les caméras surprennent un vieillard renfrogné. Il ne peut presque plus marcher. Il
s’en va assister à l’enterrement de son plus vieux complice et de l’oeuvre de sa vie.

-45-
séquencier

1996. Jacques Chirac, président de la République,


en déplacement en Guadeloupe.
Foccart est là. La Guadeloupe, c’est son île.
Hagard, se déplaçant avec difficulté, l’homme de
l’ombre n’est plus que l’ombre de lui-même.
Il meurt le 19 mars 1997. Son épouse est décédée
quelques années plus tôt. Ils n’ont pas eu d’en-
fant.
Il emporte beaucoup de secrets avec lui.
-46-
séquencier
IMAGES D’ARCHIVE
2002. Les civils fran-
çais fuient la côte
d’ivoire

TEMOIGNAGE
En 2002, les Français sont chassés de Côte d’Ivoire. S’en est fini de la perle de l’Etat franco-africain.Mais tout était
déjà terminé depuis longtemps. En 1990, François Mitterrand, devant un parterre littéralement médusé de chefs
d’Etat Africains, en appelait à la démocratisation de leurs régimes. Chose insensée et impensable ! Ce n’était sans
doute que pour mieux préparer le revirement de 1994, et la dévaluation du franc CFA : la France affirme officielle-
ment ne plus avoir les moyens de sa politique africaine. Il faut que chacun se conforme désormais aux obligations
internationales de la Banque Mondiale et du FMI, dont on sait maintenant quelles conséquences elles ont eu en
Amérique latine et en Afrique. Mais c’est un autre débat. La voie française de développement a elle aussi échoué.
L’Etat-franco africain est abandonné par son actionnaire principal et ne trouve pas de repreneur.

Et au fond, tout cela est très logique. L’Afrique n’est plus la même. Depuis les indépendances de 1960, sa population
a été multipliée par cinq, passant de 150 millions à 800 millions d’habitants. Le continent à l’exception - espérons
durable - de l’Afrique du Sud s’enfonce dans le chaos le plus total. Etait-ce évitable ? A l’heure des comptes, fait
intéressant, la Guinée de Sékou Touré qui a pris son indépendance en 1958 fait jeu égal en terme de mortalité, de
désorganisation et de sous-développement - osons le mot ! - que ses voisins qui ont choisi la France. Match nul ?

Témoin-clé Foccart a accompli sa mission, mais il s’est trompé.


Hubert Védrine
Il a construit et maintenu un réseau de chefs d’Etats et d’amis, une sorte d’organisation collective franco-africaine
Ancien ministre des Affaires Etrangères mais ne concernant que les élites et oubliant que sans sûreté des biens et des personnes, sans éducation, sans
respect du droit et sans justice, bref, sans Etat, le développement et la paix sont impossibles. En Afrique comme
ailleurs.

-47-
séquencier

VOIX OFF
Le 8 juin 2009, Omar Bongo s’éteint dans une chambre d’hôpital de Barcelone. Depuis l’affaire dite des «biens mal acquis»,
le vieux chef gabonais se méfie des hôpitaux français. Ironie ou bégaiement de l’histoire, Bongo, qui avait succédé à Léon
M’Ba en 1967, meurt dans des circonstances identiques et de la même maladie. A l’époque, le jeune Bongo, accompagné de
Foccart, avait arraché son trône au vieux M’Ba mourant d’un cancer généralisé.

«C’est un grand ami de la France qui nous a quitté» souligne sobrement - et prudemment - le communiqué de l’Elysée.

Omar Bongo n’était pas le gardien d’un temple franco-africain qui avait déjà disparu. Mais c’était le dernier des Mohicans de
notre histoire franco-africaine.

FIN
-47 bis-
NOTE ARTISTIQUE
R
aconter Jacques Foccart c’est enquêter est toujours posté. Foccart ne se montre pas du leur, entretiens avec des témoins et enfin images
sur un univers et tenter de percer des doigt, il se chuchote. actuelles, tournées en France et en Afrique.
mystères. En la matière, il est la généro-
sité incarnée. Voilà pourquoi le film démarre par l’absence Je vais tourner de nombreux plans pour illus-
du protagoniste : il a disparu en Méditerranée trer le commentaire. Je ne conçois pas ces
D’abord parce que, comme tout bon personnage et le vide qu’il laisse paralyse De Gaulle, alors plans comme de simple « plans de coupe »,
de documentaire, la réalité de ses actes dépasse confronté à une crise majeure. Démonstration mais comme des éléments constitutifs et signi-
la fiction. Ensuite parce que ses apparitions au par l’absurde de l’immense pouvoir d’un hom- ficatifs du film. Cette partie est facile à expliquer
gré des images d’archive sont de véritables ca- me jamais ni élu, ni rémunéré par la Républi- mais délicate à « prouver » a priori. Je vais bien
deaux offerts au documentariste. En plus d’avoir que française. entendu filmer certains des lieux où l’action se
la tête de l’emploi - l’homme est un espion très déroule (Luzarches, L’Elysée, Libreville, Braz-
photogénique – il en a le comportement. Pour C’est dans la construction narrative, dans l’al- zaville, etc...). Mais je vais dans le contenu des
avoir passé quelques temps à le pister dans ternance des récits épiques à partir des images plans chercher ce que j’appelle des « correspon-
les archives de l’INA, je sais qu’il n’est pas tou- d’archive et des confidences livrées au cours des dances ». Ces correspondances peuvent être de
jours «référencé». Et pour cause. Le malicieux entretiens que se noue la tension dramatique toute nature : sémantiques (des écriteaux dans
se tient en retrait, littéralement dans l’ombre, il du film. Chaque séquence comporte une den- une rue africaine), sensitives, absurdes (la pau-
n’est jamais au centre de l’action, mais toujours sité propre, faite de mystère et/ou de révélation, vreté pour illustrer la corruption par exemple),
aux alentours. Parfois de dos, souvent de ma- afin de tenir le spectateur en haleine, et de le etc, etc. Il est difficile, en dehors du contexte du
nière si fugace qu’il faut vraiment savoir où le faire progresser dans les méandres de la vie de tournage de dire ce qui se produira par avance,
traquer. A tel point que je le soupçonne d’avoir Foccart. Chaque séquence raconte également mais mon intention est claire : chaque plan de
été le meilleur metteur en scène de sa légende ! en parallèle un morceau de la grande Histoire. ce film aura une signification forte.
Il faut savoir deviner Foccart pour le trouver. Celle de la France en Afrique. Ces deux fils nar-
ratifs sont indissociablement liés : comprendre Je ne vais pas modifier la texture des ima-
Ce sera mon parti pris de réalisation : on croise Foccart, c’est découvrir ce que la France a fait ges, qu’il s’agisse des archives ou des images
rarement Foccart, mais on est souvent confron- en Afrique pendant 40 ans. Et pourquoi. d’aujourd’hui. Mais je veux que le film ait sa pro-
té aux conséquences de ses actes. Foccart se pre identité visuelle, évoquant la période cen-
raconte par les contours, par l’ombre qu’il lais- Je vais disposer de sources visuelles hétérogè- trale du documentaire : 1960/1974. Je vais donc
se planer sur ses actions, par l’arrière-plan où il nes : archives en noir et blanc, archives en cou-
.../...
-48-
NOTE ARTISTIQUE
« marier » ces différentes sources visuelles en traquer leurs réactions, la façon dont le regard
jouant sur les différences de texture. Je pense se détourne ou l’oeil se mouille. Si Foccart est le
notamment avoir recours au split screen. Cette protagoniste, ils sont tous des seconds ou troi-
technique, vieille comme le cinéma mais stylis- sièmes rôles, dont la qualité est indispensable à
tiquement révolutionnée par L’Affaire Thomas la réussite du film.
Crown de Norman Jewison (1968) – 1968, l’odeur
visuelle de notre documentaire ! - est remise au Je voudrais enfin dire un mot de l’ambiance so-
goût du jour par des séries TV comme « 24 heu- nore. En matière de musique, mon choix n’est
res ». Sans en abuser, elle permet de dynami- pas arrêté, mais je sais déjà ce que je ne veux
ser l’action, créer des attentes, confronter des pas : pas de musique grandiloquente du genre
personnages, et bénéficier de plusieurs points James Bond, mais plutôt des ambiances mar-
de vue. Elle a à la fois le parfum des années 60, quant les années qui passent : fifties, sixties, se-
du monde de l’espionnage, et du dynamisme. venties, etc... Enfin, je souhaite une voix-off de
ma génération – trentenaire – et pas une voix de
Pour ceux qui ont croisé sa route, Foccart se ra- « vieux baroudeur ». Une voix jeune, vive, au dé-
conte sur le ton du secret, du silence entendu, bit à la fois calme et alerte ne « jouant » pas les
du sourire complice. J’aimerais des entretiens situations, mais s’emparant tout simplement
les plus dynamiques possibles, proches du d’un sujet qui appartient à notre Histoire et qui
mode de la conversation (mes questions seront nous concerne tous
par contre toujours « off »). Je voudrais garder
chaque « confident » dans son « jus », dans un
endroit qu’il affectionne et où il se sent bien. Je Cédric Tourbe
ne vais pas chercher que des anecdotes : mes
confidents sont également des acteurs de l’his-
toire que raconte le film. Nombre d’entre eux
ont agi (et parfois « salement ») sous les ordres
de Foccart : je m’intéresse à ce qu’ils racontent
mais également à ce qu’ils sont. Je vais donc
-49-
TEMOINS-clé (liste non limitative en cours d’élaboration)

Pour l’écriture du dossier et dans le cadre de nos recherches, nous


Pour l’heure, et par ordre d’apparition dans le
avons pu prendre certains contacts, et identifier les premiers témoins séquencier :
évidents. Malheureusement, Pierre Messmer, Jacques Chaban-Del-
mas et Maurice Robert, l’adjoint de Foccart pour l’Afrique, nous ont
tous quitté. Il en va de même pour le mythique «Monsieur Jean» (Mau-
richaux-Beaupré), mort il y a quatre ans, mais qui en aurait eu tant à Alain Plantey
dire. Nous disposons néanmoins d’un contact qui l’a bien connu. Né en 1924. Ancien Ambassadeur, adjoint de Foccart (1961-1967)

Le contact avec les ex-agents du SDECE, ainsi que le contact stratégi- Maurice Delauney
que avec Me Robert Bourgi, passent directement par Pierre Péan. Né en 1919. Ancien Ambassadeur en Afrique. Très proche de Foccart

Guy Le Bellec
Nous avons par ailleurs des contacts avec d’anciens policiers mem- Haut Fonctionnaire. Chargé de mission pour Foccart
bres du SAC.
Béchir Ben Yahmed
Il va sans dire que les premiers entretiens permettront rapidement Né en 1928. Journaliste tunisien. Ancien PDG du groupe Jeune Afri-
d’identifier de nouveaux témoins, et ainsi de suite. que. A bien connu Foccart

Enfin, nous avons établi la liste des 40 collaborateurs principaux de Philippe Gaillard
Jacques Foccart au Secrétariat Général aux Affaires Africaines et Mal- Journaliste spécialiste de l’Afrique. Confident de Foccart à la fin de sa
gaches, de 1960 à 1974. vie.

.../...

-50-
TEMOINS-clé (liste non limitative en cours d’élaboration)

Pierre Péan Michel Dupuch


Né en 1938. Journaliste, biographe, spécialiste de l’Afrique. A ce jour Ambassadeur de France en Côte d’Ivoire de 1979 à 1993. Conseiller
le seul biographe de Jacques Foccart. Présent en Afrique dès le début aux affaires africaines du Président Chirac.
des années 60, Pierre Péan a été le témoin direct de la politique gaul-
lienne mise en oeuvre par Jacques Foccart. Pierre Joxe
Né en 1934. Ancien ministre de la défense.
Bob Maloubier
Né en 1923. Ancien SAS (commando anglais) pendant la 2de Guerre Claude Wauthier
Mondiale, parachutiste, nageur de combat, agent du SDECE. Ancien Journaliste. Confesseur de Maurice Robert. Responsable Afrique du
du Biafra, responsable de la sécurité d’Omar Bongo, très proche de SDECE.
Foccart.
François Massot
Pierre Lefranc Né en 1940. Ancien Député. Vice Président de la commission d’enquê-
Né en 1922. Gaulliste historique, compagnon de route de Foccart. te parlementaire sur le SAC.

Robert Bourgi Fernand Wibaux


Né en 1946. Avocat. Fils de Mahmoud Bourgi, ami et associé de Foc- Ambassadeur. Adjoint de Michel Dupuch, le Monsieur Afrique de Jac-
cart au Sénégal. Robert Bourgi a été le missi dominici de Foccart à la ques Chirac.
fin de sa vie. (ambassadeur au Tchad durant plusieurs années et un très proche
conseiller diplomatique de Chirac de 1986 à 1988)
Abdou Diouf
Né en 1935. Ancien Président du Sénégal (1981-2000). Ancien Premier hubert védrine
Ministre (1970-1981). Ancien directeur de cabinet de Senghor. Diplomate, conseiller à la cellule diplomatique de Mitterrand dès
1981, puis ministre des affaires étrangères de 1997 à 2002. Il a vécu
Jacques Godfrain en direct la fin de l’Etat franco-africain et la fin de la vision «Foccar-
Né en 1943. Ancien ministre de la coopération (de 1995 à 1997) tienne» des relations entre la France et l’Afrique.
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BIOGRAPHIES DES AUTEURS
Cédric Tourbe, 37 ans, est auteur et Laurent Ducastel, 43 ans, co-auteur, Pierre Péan a publié une trentaine d’ouvrages
réalisateur est ancien journaliste issu du monde de la dont :
musique (Best, HF Magazine, Europe 2). Col-
Diplômé de Sciences-Po Paris, il exerce pen- laborateur régulier de Pierre Péan avec qui il L’Argent noir : corruption et sous-développe-
dant quelques années le métier de consultant a cosigné un thriller «Une affaire africaine». ment, éditions Fayard, Paris, 1988
en management au sein de grands groupes Il poursuit actuellement sa collaboration avec L’Homme de l’ombre : éléments d’enquête
internationaux (France, Belgique, Etats-Unis, Pierre Péan autour de plusieurs affaires ayant autour de Jacques Foccart, l’homme le plus
Grande-Bretagne, Suède, Norvège). Puis il re- trait à la France et à l’Afrique. Par ailleurs mystérieux et le plus puissant de la Ve Répu-
vient à sa première passion, l’image, devenant auteur de polars, une adaptation en bande des- blique, éditions Fayard, Paris, 1990,
successivement chargé de développement, sinée de sa dernière publication « La conjura- Une jeunesse française : François Mitterrand,
puis directeur de production et producteur tion des vengeurs » est en cours aux éditions 1934-1947, éditions Fayard, Paris, 1994,
exécutif pour le compte de plusieurs sociétés Glénat. TF1, un pouvoir, éditions Fayard, Paris, 1997,
de productions. Manipulations africaines : l’attentat contre le
DC 10 d’UTA, 170 morts, éditions Plon, Paris,
Réalisateur de plusieurs courts-métrages de 2001,
fiction et de nombreux films institutionnels Pierre Péan, conseiller historique. La Face cachée du Monde: du contre-pouvoir
(dans tous les domaines), il se consacre dé- aux abus de pouvoir, éditions Mille et une nuits,
sormais à l’écriture et à la réalisation de docu- Journaliste d’investigation, il est l’un des Paris, 2003,
mentaires. «Quand Foccart dirigeait l’Afrique» meilleurs spécialistes des affaires africaines Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda,
est son premier documentaire d’envergure en et plus généralement des affaires de la Ve Ré- 1990-1994, éditions Mille et une nuits, Paris,
tant que réalisateur. publique. Pierre Péan a mené une enquête de 2005,
très longue haleine sur Jacques Foccart. Cette Chirac, l’Inconnu de l’Élysée, éditions Fayard,
C’est un fin connaisseur des «affaires» politi- enquête a donné lieu à la parution en 1990 de Paris, 2007,
ques de la Ve République et et notamment des la biogaphie non autorisée, ‘L’Homme de l’om- Une blessure française : les soulèvements
affaires africaines. bre», aux éditions Fayard. Jacques Foccart a populaires dans l’Ouest sous la Révolution,
poursuivi l’auteur en justice mais a été dé- éditions Fayard, Paris, 2008
bouté. Par la suite, Foccart rencontrera Péan Le Monde selon K., éd. Fayard, Paris, 2009.
à plusieurs reprises mais leurs échanges sont
demeurés secrets, jusqu’à aujourd’hui.
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L’ANGLE : FOCCART L’AFRICAIN
Foccart est un homme complexe, mais c’est surtout l’homme d’une époque (1958-
1974) et d’une pratique, la politique africaine de la France mue par l’obsession
gaullienne de conserver son rang de grande puissance

B
ien entendu, le documentaire doit retracer Foccart, lorsqu’il était secrétaire général aux Af- fois occultes, voire totalement illégaux ? C’est aussi
toute la vie de l’homme sur toute sa durée. faires Africaines ne s’occupait pas que d’Afrique. Il par ce biais qu’il est possible d’évoquer son passé
Mais, personnage à la fois mythique et ambi- a créé et dirigé le SAC, et lorsqu’on lit le Journal résistant, et le fonctionnement secret des réseaux
valent, Foccart est un homme complexe. Tout l’en- de l’Elysée, on se rend compte que ses journées gaullistes qui a perduré jusque-là.
jeu de ce film biographique est de permettre aux té- étaient remplies par les questions électorales et la
léspectateurs d’aborder cet homme mystérieux, de Foccart prend donc toute sa dimension dans la
gestion du parti gaulliste. Pourquoi privilégier alors
donner la mesure de son pouvoir réel, et de pein- l’axe «africain» ? Je vois deux bonnes raisons.peau de «Foccart l’africain». C’est aussi entre
dre, ce faisant, le tableau d’une certaine époque. 1960 et 1974, alors qu’il est en poste à l’Elysée,
1) L’Afrique est le domaine réservé de l’Exécutif. qu’il représente l’homme d’une époque, celle
Ce n’est pas simple, parce que Foccart a eu une C’est en ce domaine que la pratique politique a été
du gaullisme triomphant. Plus jamais par la
longue vie et a beaucoup agi. Mais la réalité de la plus débridée. Et c’est, je crois, dans la gestion
suite on ne retrouvera une telle adéquation.
son pouvoir tient à ses fonctions officielles auprès des affaires africaines que l’on prend la dimension
des deux premiers présidents de la Ve République. réelle du personnage Foccart, le maître d’œuvre
D’ailleurs, dès lors que Foccart est mis à la porte d’une politique dessinée par De Gaulle. Si la stra-
par VGE en 1974 et qu’il perd toute fonction offi- tégie est gaullienne, il est le tacticien. C’est lui qui
cielle, son influence se réduit considérablement : joue des faveurs et des défaveurs à l’encontre des
que sont les réseaux privés, les amitiés personnel- chefs d’Etat africains.
les voire fraternelles quand on n’a plus l’oreille du
président ? 2) Sous le règne de Foccart, existe une adéqua-
tion quasi-parfaite entre les «réseaux Foccart» et
Voilà pourquoi, axer prioritairement le film sur ce que l’on nommera plus tard la «Françafrique».
la période 1958-1974, à une époque où Foc- D’ailleurs, la Françafrique n’est-elle pas aussi am-
cart, cumulant réseaux publics/officiels et pri- bivalente que Foccart, puisqu’elle repose à la fois
vés/officieux, est au sommet de sa puissance, sur des institutions officielles (Coopération, ac-
cords civils et militaires, zone franc, francophonie)
permettrait à mon sens de saisir le mieux de la
et des infrastructures de réseaux très variés, par-
complexité du personnage.

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Chronologie (non limitative !) mée française a massacré à tour de bras l’eth- sion directe des services français.
Tous ces faits portent, à un de- nie Bamiléké, avec des avions et des chars ; cet
événement est passé sous silence dans le va- 1967. Biafra. SDECE contre CIA. Les avions
gré ou un autre, la signature de carme de la guerre d’Algérie. Sous les ordres de la Croix Rouge sont discrètement réaména-
Jacques Foccart. du général Briant, 3 000 personnes sont tuées gés pour apporter du matériel militaire fran-
selon le commandement français, mais des ob- çais aux rebelles biafrais. Première campagne
1958. Il faut éliminer Sékou Touré ! servateurs parlent de 40 000 morts Bamilékés. médiatique, orchestrée par le SDECE, autour
L’homme qui a dit non à De Gaulle est devenu Des dizaines de villages sont rasés. Ce massa- de la famine du Biafra. Création de MSF. Envi-
la bête noire de Foccart. Pendant plus de 10 cre est tout à fait inconnu des Français. ron 2 millions de biafrais mourront de faim.
ans, les services français tentent de l’éliminer 1967. Création d’Elf. Un seul but : assurer
sans succès, dans des tentatives aussi mala- 1963. Assassinat du président togolais l’indépendance énergétique de la France. Quit-
droites que sanglantes. Sylvanus Olympio, exécuté personnelle-
te à mener une périlleuse diplomatie parallèle
ment par son successeur, le président Eyadé-
1960. Les indépendances de quatorze pays ma. en Afrique, après la perte du Sahara algérien.
des anciennes AEF et AOF sont organisées de Au cours des années 70, Maurice Robert, an-
main de maître : la monnaie, la défense et le 1963. Premier accroc qui fera date : le cien bras droit de Foccart, deviendra chef de la
développement sont assurés par la France. fantasque Abbé Youlou, père de l’indépendan- sécurité d’Elf.
C’est le temps du «Partir pour mieux rester». ce du Congo-Brazzaville est déposé, sans que
la France ne réagisse. En effet, Foccart est à 1968-1975. Afrique du Sud. Le soutien
1960-1961. «Affreux» au Katanga. De la pêche en mer et injoignable ! Foccart fera sans faille apporté à l’Afrique du Sud de l’Apar-
Gaulle lorgne sur la riche province du tout nou- ensuite évader l’abbé Youlou dans des condi- theid par des livraisons secrètes d’armes (Hé-
veau Zaïre (ancienne colonie Belge). Paris joue tions rocambolesques, au cours d’une opé- licoptères, blindés, Mirages, missiles Crotale)
un rôle très important en soutenant le séces- ration commando des services. L’absence de depuis les Comores. Bob Denard, encore...
sionniste Moïse Tchombé contre le progres- réaction de la France a eu un effet désatreux
siste Lumumba. Tchombé finira enlevé par les auprès de tous les chefs d’Etat africains. C’est 1973. Assassinat de l’opposant tcha-
services français (il menaçait de devenir un la première et la dernière fois que la France de
dien Bono.
homme des Américains ce qui rendit De gaulle Foccart commettra une telle erreur.
furieux), puis assassiné par son ex-ami Mobu-
tu. La bataille d’Elizabethville oppose les for- 1964 et 1967. L’affaire du Gabon et la dra-
ces de l’ONU aux rebelles katangais. On croise matique reprise en main du camp retranché de
Bob Denard pour la première fois : 180 casques Lalala, où les paras Français exécutent leurs
bleus sont tués par des mercenaires (les «Af- frères d’armes Gabonais, sans parler des élec-
freux»)armés et dirigés par la France. tions organisées depuis Paris, dans la chambre
d’hôpital d’un Léon M’Ba moribond.
1961-1963. Massacre au Cameroun.
Dans un Etat indépendant depuis un an, l’ar- 1965. Bokassa en Centrafrique sous l’impul-

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SOURCES PRINCIPALES
PRINCIPALES SOURCES BIOGRAPHIQUES :
«Journal de l’Elysée», 5 tomes, 1965-1974, Jacques Foccart, éditions
Fayard

«Foccart Parle», 2 tomes, 1995-1998, entretiens avec Philippe


Gaillard, éditions Fayard

«L’homme de l’ombre», biographie non autorisée, Pierre Péan 1990,


éditions Fayard

«Affaires africaines», Pierre Péan, 1983, éditions Fayard

«Foccart, entre France et Afrique», actes du colloque EHESS, 2002

«Ministre de l’Afrique», Maurice Robert, 2004, Le Seuil

«Mémoires de l’ombre», Pierre Marion, 1999, Flamarion

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ARCHIVES FILMées ina
il existe 80 documents ina avec Foccart

1 janvier 1960 Actualités françaises MONSIEUR MOKTAR A L’HOTEL MATIGNON


26 avril 1961 Actualités françaises LA VISITE DU PRESIDENT SENGHOR A PARIS
8 juin 1961 RTF / ORTF RECEPTION HOUPHOUET BOIGNY A L’ELYSEE
23 août 1961 Actualités françaises LIBREVILLE FETE UN AN D’INDEPENDANCE GABONAISE
29 novembre 1961 RTF / ORTF ANNIVERSAIRE DE L’INDEPENDANCE DU CONGO
4 juillet 1962 RTF / ORTF Edition spéciale : la décolonisation
15 mars 1963 RTF / ORTF LE PRESIDENT TSIRANANA A L’ELYSEE
16 mars 1963 RTF / ORTF FULBERT YOULOU A LA NOUVELLE AMBASSADE CONGO
24 octobre 1963 RTF / ORTF CONCOURS TIR A MELUN
1 décembre 1964 RTF / ORTF MONSIEUR TSCHOMBE A L’ELYSEE
13 juillet 1965 RTF / ORTF LE GENERAL DE GAULLE A LA COMMUNAUTE ET CHEZ JACQUINOT
10 septembre 1965 RTF / ORTF VISITE CYRANKIEWICZ A PARIS
15 mars 1966 RTF / ORTF RECEPTION MINISTRES AFRICAINS
5 juillet 1966 Actualités françaises LA POLYNESIE FRANCAISE A L’HEURE ATOMIQUE
23 novembre 1967 RTF / ORTF LE PRESIDENT A CHAMPS SUR MARNE
26 novembre 1967 RTF / ORTF ASSISES UNR - UD VEME
5 janvier 1968 RTF / ORTF LE PRESIDENT GABONAIS OMAR BONGO RECU A PARIS PAR DE GAULLE
22 avril 1968 RTF / ORTF CONFERENCE MINISTRES FRANCOPHONES
12 septembre 1968 RTF / ORTF CONGRES UDR
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ARCHIVES FILMées ina
2 octobre 1968 Actualités françaises le rendez vous des parlementaires de langue francaise
9 juin 1969 RTF / ORTF ALAIN POHER
13 juin 1969 RTF / ORTF M. DEBRE A MONTROUGE - ELECTIONS PRESIDENTIELLES
1 septembre 1969 RTF / ORTF VISITES A L’ELYSEE
2 février 1971 RTF / ORTF Avant sujet voyage en Afrique de Monsieur Pompidou
9 février 1971 RTF / ORTF MONSIEUR POMPIDOU EN AFRIQUE
9 novembre 1971 RTF / ORTF MESSE EN LA CHAPELLE ST LOUIS DES INVALIDES
19 janvier 1973 RTF / ORTF Déclaration Pompidou : voyage en Ethiopie
22 mars 1973 RTF / ORTF COMITE CENTRAL UDR
19 août 1973 RTF / ORTF FETE INDEPENDANCE GABON
24 janvier 1974 Grand Est LE PRÉSIDENT MOBUTU DE PASSAGE À STRASBOURG
30 mai 1974 RTF / ORTF TV grammes France
13 mai 1975 TF1 Interview Léon DELBEQUE
8 janvier 1979 A2 / France2 Olivier GUICHARD et J P CHEVENEMENT sur les conseillers occultes
17 août 1981 TF1 Portrait DEBIZET
24 juin 1982 Méditerranée Les résultats de la commission d’enquête parlementaire sur le SAC
28 juillet 1982 A2 / France2 Rétro SAC
28 juillet 1982 TF1 SAC
28 juillet 1982 TF1 Historique du SAC
12 avril 1986 TF1 actualités Encadre Félix HOUPHOUET BOIGNY
13 avril 1986 A2 / France2 Jacques CHIRAC en Afrique
22 avril 1986 TF1 actualités L’équipe de Jacques CHIRAC
29 août 1986 TF1 actualités Jacques CHIRAC en Nouvelle Calédonie
13 novembre 1986 TF1 actualités Le coût du sommet
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ARCHIVES FILMées ina
15 novembre 1986 A2 / France2 Conférence Lomé : cohabitation
19 novembre 1986 TF1 actualités L’avenir Nouvelle Calédonie
31 mars 1988 FR3 / France3 Chirac aux Antilles
2 juillet 1990 A2 / France2 Une certaine idée du pouvoir
9 juillet 1990 A2 / France2 Adieux a l’empire
10 mars 1993 TF1 actualités Procès Bob DENARD
1 mars 1994 FR3 / France3 CHARLES L’AFRICAIN : DE GAULLE ET L’AFRIQUE NOIRE 1940 1969
10 février 1995 A2 / France2 FOCCART/MEMOIRES
12 mai 1995 FR3 / France3 Obsèques de Robert André VIVIEN
17 mai 1995 A2 / France2 PLATEAU JARDIN ELYSEE
21 juillet 1995 FR3 / France3 CHIRAC en Côte d’Ivoire
22 juillet 1995 TF1 actualités [Reportage : Jacques Chirac au Gabon]
22 juillet 1995 A2 / France2 CHIRAC chez BONGO
23 juillet 1995 A2 / France2 Bilan chirac/afrique
19 mars 1997 TF1 actualités Off/Mort de jacques foccart a age de 83 ans.
19 mars 1997 TF1 actualités TF1 13 heures : [émission du 19 Mars 1997]
19 mars 1997 TF1 actualités [Décès Jacques Foccart]
19 mars 1997 TF1 actualités TF1 20 heures : [émission du 19 Mars 1997]
19 mars 1997 FR3 / France3 Décès Jacques FOCCART
19 mars 1997 FR3 / France3 Tout images : décès FOCCART
19 mars 1997 FR3 / France3 Décès de Jacques FOCCART
19 mars 1997 A2 / France2 Décès FOCCART
19 mars 1997 A2 / France2 Mort Jacques FOCCART
19 mars 1997 A2 / France2 Décès FOCCART
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ARCHIVES FILMées ina
24 mars 1997 TF1 actualités [Plateau brèves]
24 mars 1997 TF1 actualités [Plateau brèves]
24 mars 1997 TF1 actualités Off obseques jacques foccart
24 mars 1997 TF1 actualités TF1 13 heures : [émission du 24 Mars 1997]
24 mars 1997 FR3 / France3 Tout images : obsèques FOCCART
24 mars 1997 A2 / France2 Obsèques FOCCART
16 octobre 1997 A2 / France2 Congo petrole/n’guesso
1 mai 1998 A2 / France2 Plateau Romain GOUPIL Jean Paul OLLIVIER
12 janvier 2001 FR3 / France3 [Les réseaux de trafic d’armes en Afrique]
7 février 2002 FR3 / France3 Histoires secrètes du Biafra : Foccart s’en va t’en guerre
3 mai 2006 FR3 / France3 Les affaires d’Etat
13 février 2007 FR3 / France3 Les rapports de la France avec l’Afrique
14 février 2007 A2 / France2 [Les relations entre la France et l’Afrique]
16 janvier 2008 A2 / France2 [Françafrique]

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ARCHIVES FILMées ina
il existe au moins 12 documents INA où Foccart est présent mais non référencé (liste non limi-
tative !), les archives soulignées étant particulièrement intéressantes visuellement

27 août 1958 Actualités françaises le voyage de de gaulle à brazzaville


4 juillet 1958 RTF / ORTF le général de gaulle à djibouti
9 juillet 1959 RTF / ORTF LE general de gaulle à madagascar
21 juin 1960 RTF/ORTF INDépendance du mali
17 janvier 1961 RTF / ORTF Mr houphouet-boigny à l’élysée
24 mars 1961 RTF / ORTF le séjour de m’ba à paris
14 mars 1963 RTF / ORTF fulbert youlou à l’élysée
14 novembre 1965 RTF / ORTF Mr ahido à l’élysée
22 septembre 1967 RTF / ORTF déjeuner des présidents africains
5 janvier 1968 RTF / ORTF omar bongo reçu par de gaulle
22 novembre 1972 RTF / ORTF Voyage pompidou haute-volta
7 février 1994 TF1 Actualités Yamassouckro cohabitation

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l’homme qui dirigeait l’afrique
L’homme qui diri-
geait l’afrique
Durée : 90 mn
Réalisation : Cédric Tourbe
Ecrit par Cédric Tourbe
et Laurent Ducastel 24 rue Meslay, 75003 Paris www.kien.fr
Conseiller : Pierre Péan tel. +33(0)1 44 54 15 15 - fax +33(0)1 44 54 15 20
Production :
K’ien productions
Jan Vasak
+33 (0)6 07 72 70 52
jan@vasak.com
BELIANE VENTES INTERNATIONALES

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