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El Watan

LE QUOTIDIEN INDÉPENDANT - Jeudi 7 Octobre 2010 - Supplément exceptionnel - Gratuit

NUMÉRO SPÉCIAL

20 ANS
au quotidien
Les 20 ans d’El Watan - 2

Il était une fois...


Par Omar Belhouchet
Les fondateurs d’El Watan évoquent
les conditions de sa création
Directeur
de la Publication

Détermination Par Madjid Makedhi

I
Le 8 octobre 1990, la presse indépendante algérienne, encore balbutiante,
s’enrichit d’un nouveau titre. Un groupe de journalistes s’engage dans l a l’âge de la presse dite indépendante en Algérie. Il
une aventure exaltante. Les Algériens découvrent enfin El Watan dans les a atteint aujourd’hui l’âge de la maturité. Le premier
kiosques, dont le contenu tranche avec les écrits d’El Moudjahid. Vingt ans quotidien national du matin fêtera, le 8 octobre 2010,
après, il peut paraître assez présomptueux de consacrer à cet événement son vingtième anniversaire. Il s’agit du quotidien El
tout un supplément de 32 pages. La halte est pourtant indispensable, en Watan, un des grands tirages de la presse algérienne
ces moments de questionnements et de grande incertitude pour la presse d’expression française. Il n’est plus un journal ordinaire,
algérienne. mais une entreprise viable, stable et bien organisée. El Wa-
Les vingt premières années de la vie du journal ont été intenses, dures, tan a réussi, avec beaucoup de sacrifices et d’abnégation
palpitantes... L’aventure intellectuelle se mue, dans l’urgence, en un de ses actionnaires et toutes les équipes rédactionnelles qui
journalisme de combat, de résistance. L’Algérie, à cette époque, est se sont succédé durant cette période, à s’imposer en tant
traversée par des bouleversements majeurs dont elle n’a pas la maîtrise. «journal de référence» dans un pays où il n’est pas du tout
Après la chute du mur de Berlin, la disparition des régimes communistes facile de faire du vrai journalisme. Ceux qui l’ont lancé,
d’Europe de l’Est, l’affaiblissement du mouvement des non-alignés, en octobre 1990, se souviennent, «comme si cela datait
l’islamisme politique gagne du terrain, porté par une sourde lutte d’hier», de leurs premiers pas dans l’exercice du journa-
d’influence entre le régime des mollahs de Téhéran et le wahhabisme. lisme indépendant de la chapelle du parti unique, le FLN.
La société gronde. Les Algériens manquent de liberté et de travail. Le Certains d’entre eux racontent, vingt ans après, les condi-
modèle politique porté par Boumediène se fissure. Faute de réformes à tions dans lesquelles ils ont effectué ce «saut dans l’incon-
temps, la déflagration est inévitable. C’est la rue qui forge le destin du
nu» : le lancement d’une entreprise de presse. Comment
pays. L’ouverture politique conçue dans l’urgence favorise l’émergence
de la presse indépendante. C’est une exceptionnelle aubaine pour les
ont-ils pu relever le défi ? Dans quelles conditions ont-ils
journalistes, mobilisés au sein du Mouvement des journalistes algériens donné naissance à cette entreprise ? «On n’avait jamais
(MJA), de faire avancer la liberté de presse encore inexistante. Nous nous pensé à lancer notre propre journal. Après la promulga-
infiltrons dans la brèche. A défaut de pouvoir réformer El Moudjahid, très tion de la Constitution de 1989, qui a donné naissance au
contrôlé par la bureaucratie d’Etat et les forces de l’immobilisme, des pluralisme politique, il y a eu un grand débat au sein d’El Le premier numéro d’El Watan, le 8 octobre 1990
journalistes, dont la plupart sont des membres actifs du MJA, créent Moudjahid sur la ligne éditoriale du journal. Alors que le
El Watan, en s’appuyant sur les dispositions décidées par le Premier gouvernement et la direction d’El Moudjahid voulaient le tentatives de récupération du journal. Certaines personnes
ministre, Mouloud Hamrouche. C’est le printemps de la presse, sur maintenir comme un organe central du FLN, les journalis- envoyées par Mouloud Hamrouche voulaient même réo-
fond de tensions politiques. Un journalisme de liberté fleurit à l’ombre tes, eux, ont protesté contre cette idée. Nous voulions qu’El rienter l’objectif du journal. «On a même parlé de création
des baïonnettes et des sermons religieux. Nous avions l’opportunité Moudjahid soit un journal qui fait dans le service public et d’un journal des réformes en référence aux réformes
de donner vie aux valeurs pour lesquelles beaucoup de nos collègues qui réponde aux aspirations de la société», explique Omar politiques engagées par l’ancien chef de gouvernement.
s’étaient investis des décennies durant. Désormais, preuve est faite que Belhouchet, directeur du publication d’El Watan et ancien Leur proposition étant rejetée, ils ont préféré se retirer», se
les Algériens étaient mûrs pour accéder à une information digne, vraie, journaliste d’El Moudjahid. rappelle aussi Mohamed Larbi, journaliste et actionnaire.
honnête. L’explosion journalistique permet aux fondateurs d’El Watan Des 46 journalistes présents à la première réunion, il n’en
de donner la pleine mesure de leur talent journalistique, de s’initier à la Une grève et un aboutissement resta que 20 qui ont décidé de poursuivre l’aventure. Mais
gestion... Notre quotidien est adopté par l’opinion publique pour la rigueur Mais la démarche des journalistes d’El Moudjahid s’est il fallait donner un nom à ce nouveau-né. De nombreuses
dans le traitement de l’information, la qualité de ses reportages, le sérieux heurtée à l’entêtement des autorités. Ce différend a conduit propositions ont été faites. «Quelqu’un a proposé La Na-
de ses analyses... En quelques mois, il est incontournable dans le paysage à une impasse. Un groupe de 47 journalistes décide, en tion. Un autre a suggéré El Watan. Et c’est ce dernier qui
médiatique. Il n’y a pas de sujet tabou ; les Algériens matraqués par la janvier 1990, de faire grève. D’une durée d’un mois, cette a été choisi pour la majorité, et ce, pour plusieurs raisons.
langue de bois et le journalisme lénifiant découvrent des écrits critiques, D’abord pour éviter de tomber sous le coup de la loi sur
action n’a pas été suivie par une partie de la rédaction et le
émancipés...
personnel technique de l’organe étatique. Mais il a eu un l’arabisation signée par le président Chadli en 1988.
En janvier 1992, l’arrêt du processus électoral assombrit le pays. Le FIS
s’engage massivement dans le terrorisme. Le journaliste devient un acteur effet inespéré. L’action a eu un profond écho dans les autres Ensuite, El Watan (la patrie en français) permet de mettre
de la vie politique. Il est forcé par les événements à prendre position. Fidèle salles de rédaction. «C’était une action pour réclamer la en avant les valeurs de rassemblements patriotiques», ex-
à ses valeurs de combat pour la démocratie et à sa mission d’informer, El liberté d’expression», se rappellent toujours les actionnai- plique Omar Kharoum, journaliste et actionnaire. Le défi
Watan choisit la voie la plus difficile, celle qui le mettra en opposition avec res d’El Watan. Ce mouvement a été accompagné par des a été relevé avec peu de moyens. «Nous sommes venus à la
les pouvoirs en place et l’islamisme politique. réunions longues et houleuses. Les journalistes, témoigne maison de la presse qui était une ancienne caserne aban-
Aux tentatives d’assassinat des groupes terroristes, se greffe la répression encore Omar Belhouchet, étaient divisés. Toutefois, l’idée donnée durant les années 1970. Les locaux qu’on nous a
brutale du pouvoir. Nous nous rendions au bureau la peur au ventre, de création de la presse privée algérienne n’a jamais été au donnés étaient dans un état lamentable», raconte toujours
sans savoir si ce jour sera celui d’un attentat, avec le macabre décompte centre du débat. Elle est venue du gouvernement de Mou- Mohamed Larbi. Il fallait tout nettoyer. «Tout le monde
de journalistes assassinés auxquels nous avons juré fidélité, ou de loud Hamrouche. Constatant l’intransigeance des journa- s’est mobilisé. On avait tous des raclettes et tout le monde
l’arrestation d’un reporter ou de la censure du journal. C’était notre droit et listes, ce dernier a proposé alors l’idée de permettre aux participait au nettoyage», ajoute-t-il. «Nous avons cotisé
notre devoir de nous battre pour préserver notre espace d’indépendance, protestataires de créer leurs propres journaux. Et l’aven- (1500 DA chacun à l’époque) pour acheter le matériel
même si nous n’étions pas totalement compris, lorsqu’au plus fort de la ture intellectuelle commence. «En voyant que la situation nécessaire pour le nettoyage», enchaîne Tayeb Belghiche,
violence islamiste, El Watan insistait pour que la question des droits de ne se débloque pas et que les grévistes campent sur leurs journaliste et actionnaire.
l’homme soit à l’ordre du jour. Face à tous les périls, nous nous battions positions, Mouloud Hamrouche convoque un groupe de
pour faire sortir le journal tous les jours. Nous étions à la fois la proie du journalistes pour leur annoncer la proposition», explique «La magie» des macintoshs
terrorisme intégriste, mais aussi l’une des cibles privilégiées du pouvoir. encore Omar Belhouchet. Le projet intéresse. Il consiste à Une fois le siège préparé, il fallait penser à l’étape la plus
La détermination et la résistance ont forgé la personnalité d’El Watan. Nous aider les journalistes désireux de quitter El Moudjahid à importante : comment confectionner le journal ? Merad,
sommes toujours habités par cette profonde conviction que le journalisme Bahmane, Larbi, Tayeb Belghiche et Omar Kharoum se
lancer leurs propres projets en leur octroyant l’équivalent
indépendant joue un rôle essentiel dans notre société. souviennent toujours des trois Macintosh loués chez un
Dès les premiers mois du lancement du titre, la lancinante question de la
de deux années de salaire et des locaux. Les collectifs ont
commencé alors à se constituer. privé. « Nous n’avions pas de moyens. Alors pour concur-
santé financière du journal était posée. Un journalisme critique ne peut pas
dépendre de l’Etat pour l’impression, la publicité et la diffusion du journal.
rencer El Moudjahid qui disposait à l’époque de tous les
«Le mais gentil» de Tahar Djaout moyens, dont une imprimerie, cela relevait de l’impossible
Nous avons pris conscience, au fil des épreuves, que l’indépendance
éditoriale ne peut être assurée que par une autonomie financière. Les Celui qui devait créer El Watan commence à prendre forme pour nous. On ne savait pas si notre projet allait marcher.
pressions politiques, celles des puissances d’argent et des milieux juste après la promulgation de la circulaire de Mouloud Nous étions confrontés dès le début à un problème majeur :
d’affaires sont inévitables. Le besoin de construire une entreprise de Hamrouche, de mars 1990. La première réunion s’est comment confectionner le journal, sans micro-ordinateurs.
presse sur des bases matérielles et industrielles solides nous a conduits à tenue, un mois après l’apparition du texte, en avril 1990. Le défi a été relevé grâce à la magie des Macintoshs. Nous
mobiliser des ressources financières appréciables, qui s’est matérialisé par «Lors de la première réunion, nous étions 46 journalistes, avons loué trois Mac chez un privé qui nous ont permis
l’achat de rotatives en partenariat avec El Khabar, bon nombre de titres de dont la majorité issue d’El Moudjahid. Mais au fil des d’éditer les premières éditions d’El Watan», expliquent
la presse algérienne sont d’ailleurs aujourd’hui tirés dans ces imprimeries réunions, les gens ont commencé à se retirer», raconte Mohamed Larbi. L’équipe fondatrice du journal était,
qui sont gérées selon les règles commerciales et financières les plus Belhouchet. Même l’écrivain et journaliste assassiné, ajoute Ali Bahmane, plus complète : «Il y avait des jour-
strictes. Tahar Djaout. Ce martyr de la liberté et de la démocratie, nalistes et des reporters expérimentés. Il y avait aussi des
Notre parcours est fondé sur le labeur au quotidien. El Watan est né et a se rappelle encore Ali Bahmane, journaliste et actionnaire gens de la technique qui ont pris en charge la saisie et le
grandi dans une culture de la résistance et de l’indépendance, pour que les d’El Watan, s’est gentiment retiré du groupe. «Pour des montage des papiers.» «C’est l’un des facteurs qui ont
règles d’or du journalisme d’information, à savoir l’honneteté, la précision, raisons personnelles, Tahar Djaout a préféré se retirer. Il fait la différence par rapport à d’autres titres. Notre pre-
l’équilibre et l’impartialité soient une réalité dans notre pays. nous a dit ‘oui mais’…», explique-t-il. D’autres person- mier numéro était une réussite. Le journal tirait à plus de
20 ans après, ce parcours prend un nouvel élan... nes se sont également retirées pour des différends sur la 110 000 exemplaires», affirme-t-il, en précisant que l’ac-
O. B. nature et la ligne éditoriale du journal. Il y a même eu des tualité de l’époque a aidé à la percée d’El Watan. M. M.
Les 20 ans d’El Watan - 3

PREMIER NUMÉRO D’EL WATAN


Flash-back sur l’ambiance à la rédaction
Retour sur une journée inoubliable qui a vu démarrer une aventure humaine
et professionnelle extraordinaire

Par Omar Berbiche et les sensibilités politiques plurielles qui ont fait deux bonnes heures que je n’ai pas senti passer. sans cesse les articles tapés au «kilomètre» sur
leur apparition dans le nouveau champ politique. J’avais oublié les impératifs de bouclage et l’am- un rouleau de papier avant d’atterrir sur la table

A
Nous avions réussi à décrocher un entretien du biance surchauffée de la rédaction et les collègues de montage. Les articles étaient saisis et corrigés
près une journée d’enfer qui avait défunt Kasdi Merbah, ancien Premier ministre qui étaient sur la brèche à préparer l’édition du directement sur écrans en présence des journalis-
commencé aux premières lueurs du sous Chadli, qui se préparait à quitter le Fln où lendemain. Je pris congé de M. Merbah, m’en- tes pour gagner du temps. Nos amis Yacine et le
jour pour se terminer très tard dans la il était membre du Comité central pour créer son gouffra dans mon véhicule et fonça droit en regretté Hamid en charge du service technique
nuit mettant à rude épreuve les nerfs propre parti : le Majd ( Mouvement algérien pour direction du journal pour décrypter l’entretien. étaient sollicités de toutes parts. Le maquettiste
de l’équipe rédactionnelle et techni- la justice et le développement). M. Merbah, qui En arrivant à la rédaction du journal, j’apprends Tefahi donnait libre court à son talent . Il était loin
que du journal El Watan , la joie et la fierté d’avoir avait lancé sa formation dans la discrétion la plus que le photographe qui m’avait accompagné de se douter du volume de travail qui l’attendait
réussi le pari (fou) de sortir le premier numéro du totale, pour ne pas dire le secret, craignant certai- pour l’interview de M. Merbah a été interpellé dans ce nouveau journal. Il finira la journée et
journal se lisait sur les visages de tous les collè- nement que l’on ne torpille son projet - un réflexe brutalement quelques mètres plus loin alors qu’il le bouclage en pantoufles. La position debout,
gues. Flash-back sur cette journée historique pour professionnel qui ressemble bien à l’homme de quittait le domicile de ce dernier pour rejoindre le penché sur sa table de montage a eu raison de ses
les fondateurs du quotidien El Watan et pour toute l’ombre qu’il fut pendant de longues années en journal, tandis que je poursuivais l’entretien avec jambes qui ont enflé démesurément. Il est presque
l’équipe rédactionnelle et technique qui a accom- tant que patron des services de renseignements M. Merbah. deux heures du matin quand la dernière morasse
pagné les premiers pas de la création du journal. - m’avait donné son accord au cours d’une réu- Ses pellicules lui seront confisquées. Ni M. Mer- tomba. Soulagement général. On était déjà excité
Le jour «j» du lancement du premier numéro nion du CC du Fln, la dernière à laquelle il prit bah ni moi-même ne nous doutions de ce qui se à l’idée de se lever dans quelques courtes heures
d’El Watan arrive. part, pour le principe d’un entretien exclusif en passait à l’extérieur. Il fallait donc gérer au niveau et de voir El Watan trôner sur les étals des kios-
Nous sommes le 7 octobre 1990. La date de vue d’éclairer l’opinion sur son projet politique. du journal cette affaire que nous n’avions pas ques. Nous ne pouvions pas résister évidemment
la parution du journal coïncidant avec les évé- Hasard de son agenda, la date de l’entretien était prévue. J’avais pris du retard. L’énervement était à à la tentation d’aller le chercher tout chaud à la
nements de la révolte populaire d’Octobre 88 programmée pour le 6 octobre 1990, la veille de la son paroxysme dans tous les services. Le télépho- sortie des rotatives. L’émotion était à son pa-
qui allaient servir de terreau pour l’amorce des sortie du premier numéro d’El Watan à 16 heures ne du journal n’arrêtait pas de sonner. Les gens de roxysme. Certains d’entre nous avaient peine à
changements constitutionnels et démocratiques en son domicile. l’imprimerie s’impatientent du retard dans l’envoi réprimer leurs larmes. La nuit aura été courte et le
ultérieurs n’était bien évidemment pas fortuite. Il Le scoop tombait à pic. Il ne fallait surtout pas du journal à l’imprimerie.Les chefs rotativistes et sommeil troublé par ces images de la confection
s’agissait d’un choix éditorial clair par rapport au rater cet événement capital de la rentrée politi- le personnel de l’imprimerie que nous avions cô- du premier numéro du journal qui se bousculaient
combat pour les idéaux de liberté, de démocratie que. Interviewer un ancien premier ministre qui toyés pendant des années à El Moudjahid vivaient dans nos têtes et où se mêlait des sentiments dif-
dans lequel le journal a inscrit son apport au a quitté son poste à la tête de l’exécutif après avec nous, avec la même intensité et la même fus de joie, d’optimisme , voire aussi de crainte
nouveau paysage médiatique. L’ambiance était une retentissante bataille procédurale qui l’avait émotion, la naissance du bébé ElWatan. légitime de rater ce rendez-vous avec l’histoire :
semblable à celle d’une rentrée des classes en fin opposé à Chadli considérant, qu’en vertu de la Craquant sous la pression des collègues pour le celui de la naissance de la presse indépendante.
de cycle scolaire préparant un examen décisif. Constitution, il n’avait de compte à rendre qu’au décryptage de l’entretien de M. Merbah qui avait Certains d’entre nous, gagnés par le doute après la
Les collègues commençaient à affluer au journal Parlement qui avait approuvé son programme de pris du retard, dans un moment de poussée d’adré- sortie du premier numéro du journal réalisé dans
très tôt le matin rompant avec certaines habitudes gouvernement, un ancien patron des services qui naline mal contrôlée, je prends mon enregistreur des conditions difficiles, ne pouvaient pas envisa-
de travail acquises dans le service public. Pour prend du champ par rapport au pouvoir, c’était et mes notes et saute au volant de ma voiture pour ger la sortie d’un deuxième numéro d’El Watan.
soulager le service technique du poids du travail en quelque sorte la cerise sur le gâteau pour le rentrer à la maison. Pour ces collègues, l’aventure d’El Watan vient
qui l’attendait, le gros des articles était déjà saisi, premier numéro d’El Watan. Omar Belhouchet se mit à ma poursuite, m’ar- de s’arrêter brutalement à la première marche. En
maquetté et monté. Le montage se faisait manuel- rêta quelques dizaines de mètres plus loin et me plus du défi de continuer à faire paraître le journal
lement, de façon artisanale ; l’infographie était un Premier numéro, première convainc à retourner au journal pour terminer vaille que vaille, il y avait à l’intérieur du collectif
luxe pour la nouvelle presse qui devait compter interpellation le décryptage de l’entretien. Le calme revient un sacré travail pédagogique et psychologique à
avec le précieux concours de certains techniciens La discussion avec M. Merbah était toujours dans les locaux. L’interview est tombée quelques faire pour maintenir la mobilisation, préserver et
débauchés d’El Moudjahid auxquels nous tenons enrichissante et pertinente au double plan de l’in- minutes plus tard. La salle de saisie est de plus en renforcer le moral des troupes en vue d’assurer
à rendre un hommage appuyé à l’occasion de formation et de l’analyse de la vie nationale sous plus fébrile au fur et à mesure que s’égrenèrent la pérennité d’El Watan. Pari tenu. El Watan fête
ce vingtième anniversaire qui est aussi leur fête tous ses aspects. Passé le premier quart d’heure, les minutes qui devenaient désormais très pré- déjà ses vingt ans avec cette conviction de ses
pour ceux qui nous avaient rejoints. A l’instar je libère notre jeune photographe pendant que je cieuses. Les postes de saisie, de petits ordinateurs membres fondateurs d’avoir rempli le contrat qui
de Yacine Tebbal, de Hamid Mokrani qui nous poursuivais l’entretien avec M. Merbah qui dura (6 unités) loués à un opérateur privé, crachent les lie aux lecteurs du journal. O. B.
a quittés prématurément il y a quelques mois et
pour lequel nous avons une pieuse pensée, Mokh-
tar et bien d’autres qui nous ont apporté une aide
désintéressée pour lancer le journal. Il faut dire
que le contexte politique de l’époque, marqué par
un bouillonnement des idées politiques et l’émer- Dites, c’est quelle tendance ?
gence du multipartisme, avait beaucoup contribué
dans la confection du menu du journal du jour, ri- Par Mohamed Larbi confrère étranger, correspondant en Algérie d’une agence de
che par la diversité de ses thèmes et le contenu des presse mondiale, n’hésitait pas quant à lui à s’inspirer du fait du
articles qui offraient une autre grille de lecture par Quand El Watan a été lancé, il n’y avait pas que les planchers à jour pour nous coller une étiquette. Dans son pays d’origine,
rapport à ce que proposait la presse publique. décaper, mais aussi les esprits, tous pour ainsi dire, même si avions nous compris, il était tout à fait normal de situer un organe
l’Algérien demandait à vivre comme les autres à travers le de presse, sans en changer tous les jours ce que lui faisait sans le
Intense émotion monde, c’est-à-dire dans la pluralité. Et pour ainsi dire, chaque moindre problème. Aussi à le suivre, El Watan était proche des
La chance du collectif d’El Watan tenait au fait que numéro devait être accompagné d’un travail pédagogique qui ne militaires, puis du pouvoir, puis des islamistes et puis et puis… A
les membres fondateurs du journal étaient pour la concernait pas seulement le simple lecteur, mais parfois de hauts ce point déroutant ? Tant mieux, et les Algériens de plus en plus
plupart des journalistes professionnels ayant fait responsables. Une réponse revenait alors, «qui est El Watan». nombreux ont fini par adopter El Watan et en faire leur première
leurs classes à El Moudjahid ; un journal qui a Bonne question qui prouvait au moins qu’il se différenciait de ce lecture. Au point où un confrère, aujourd’hui, nous a gratifiés
fourni quasiment l’essentiel de l’encadrement de qu’on a fini par appeler la presse gouvernementale. Ensuite, d’une politesse inattendue bien sûr. Faisant le point des marques
la presse indépendante d’expression française. Ils journal privé, ou journal indépendant ? C’est facile de figurer de soutien adressées à El Watan en 1993 lorsque six de nos
avaient tous cumulé une expérience de plusieurs dans la première catégorie, quant à l’autre, il faut du muscle, et collègues étaient emprisonnés et notre journal suspendu, il a
années dans les différentes rubriques d’El Moud- accepter d’affronter ces fameux esprits. Même ceux de confrères tout simplement déclaré qu’El Watan pouvait être le plus grand
jahid. A ce titre, le collectif était opérationnel dès qui voulaient absolument nous enfermer dans leur grille de parti d’Algérie.
le lancement du journal. La matière rédaction- lecture ou de simple échantillonnage. Certains n’ont absolument rien compris, même des dirigeants
nelle ne posait pas problème. Le frigo était plein à Certains de nos lecteurs ne manquaient pas effectivement de étrangers qui, finira-t-on par le savoir, se plaignaient auprès de
craquer. Des papiers d’information, des enquêtes, s’interroger sur la tendance d’El Watan et ils nous le faisaient certains de nos écrits auprès de l’Etat algérien. De la même façon,
des reportages, des entretiens étaient déjà prêts à savoir, car nous, disaient-ils, notre journal ne leur en a pas donné le saura-t-on aussi, la réponse qu’ils ont obtenue était aussi
la publication. Devant la difficulté de recruter de l’occasion, ou a contrario, les y a contraints parce que pour eux, simple, El Watan était un organe indépendant, et en tant que tel,
nouveaux journalistes, faute de moyens finan- et selon, disaient-ils un schéma qu’ils croient classique et donc il était libre d’exprimer son opinion. Bataille de l’opinion aussi,
ciers, les fondateurs du journal se sont retrouvés universel, chaque journal obéit à une tendance. Presse de puisque constatera-t-on, celle-ci se faisait en Algérie. Quel
devant la nécessité d’intervenir dans toutes les gauche, ou de droite, ou encore toutes les tendances qui challenge aussi quand certains responsables algériens ont fini
rubriques, écrivant tout à la fois : en politique, parcouraient la toute nouvelle scène politique algérienne. Ni par avouer qu’ils voulaient entendre un autre son de cloche.
en économie, en sport… Il fallait proposer aux l’une, ni l’autre, il leur fallait encore chercher et admettre qu’un Quant à l’accepter, c’est une autre question. En tout cas,
lecteurs pour ce premier numéro un menu riche journal peut être libre et assumer pleinement cette liberté. Des apprendrons-nous auprès de leurs collaborateurs, cela
et varié fait de manière professionnelle. Il fallait dirigeants de parti en parlaient comme du temps. «Vous êtes sur permettait au moins de prendre en ligne de compte l’opinion
oser, pour convaincre le lecteur, qu’El Watan était la bonne direction», nous disaient-ils. Et le contraire peu de algérienne jusque dans les relations avec l’étranger. Y avons-
un journal du changement ouvert sur la société temps après. Eux aussi n’acceptaient pas la moindre critique. Un nous pensé ? Sûrement pas. M. L.
Les 20 ans d’El Watan - 4

Les plus grands procès d’El Watan


20 ans de procédures
Par Ghania Lassal

E
l Watan a 20 ans. Le bilan ? 240 mois
durant lesquels une parution quasi-
quotidienne a été assurée. Et autant
de procès. Car, l’on s’en doute, les
pérégrinations d’un collectif soucieux
de ne plaire à nul autre qu’aux lecteurs n’auront
pas été sans dommages collatéraux. Ce que la
corporation se plait à appeler «les risques du
métier», s’est transformé, pour la presse indé-
pendante « peu complaisante », en routine et
quotidien d’un métier où « sorties sur le terrain
» sont alternées par de courantes bifurcations au
palais de justice.
Quelles ont été les affaires les plus marquantes
de ces décennies ?
Une rétrospective exhaustive n’est pas chose
aisée, faute d’espace, mais aussi et surtout tant
tous les procès intentés à El Watan ont marqué
par le peu de cas qu’il est fait du respect du droit mation sécuritaire s’étalait et était commentée en «en béton» n’influe pas obligatoirement sur à la D’autant plus qu’à la barre n’étaient présents que
à l’information. « Mais certains restent ancrés long et en large des manchettes des publications. tournure que peut prendre un procès. Pour preu- les accusés, les plaignants s’abstenant d’hono-
plus profondément dans la mémoire, de par leur «Ce qui prouve que dès lors que vous entrez en ve « l’affaire de la clinique Abderrahmani ». Au rer les convocations. Et si, faits assez rares, les
durée, leur contenu ou par le plaignant », estime contradiction avec le pouvoir, les représailles ne cours de l’année 1998, El Watan, sous la plume deux parties ont le loisir d’être confrontées, cela
Maître Khaled Bourayou, avocat du journal. Il se font pas attendre», explique Me Bourayou. de Salima Tlemçani, publie une série d’enquêtes donne lieu à des procès d’anthologie. En 1999,
s’est replongé dans ses volumineux dossiers, et concernant l’augmentation inexpliquée du nom- plusieurs articles paraissent dans la presse en
a sélectionné les affaires qui, à son sens, retrace « Cachez moi ces vérités que l’on ne bre de décès dans cette clinique de Bir Mourad réaction à la démission du général Betchine, et
le mieux le parcours d’El Watan. En filigrane se saurait voir ! » Rais. « Cette proportion anormalement élevée à son troublant témoignage au cours du procès
dessinent l’évolution et les remous d’un pays, Et si l’Etat avait fait de la presse, dans une cer- de patients qui n’ont pu être réanimés était à Sider. Le général este en justice plusieurs titres
ainsi que l’attitude du pouvoir envers les journa- taine mesure, un allié dans la lutte contre le ter- imputer aux valves défectueuses utilisées lors de de la presse nationale, dont El Watan. «C’était
listes, dès lors qu’ils osent élever aux ronrons of- rorisme, il eut suffi que celle-ci remette en cause l’anesthésie. Ce qui impliquait des soupçons de la première fois qu’un général et qu’un journa-
ficiels des voix discordantes. Ou alors « préma- la gestion des biens publics, pour que le couperet connivence entre les responsables de la structure liste, directeur de publication, étaient devant
turées », comme ce fut le cas en 1993, lorsque, à de la répression s’abatte. Ce qui arriva à El Wa- et la société productrice de ces consommables», un juge sur un pied d’égalité. C’était un procès
l’aune d’un terrorisme grandissant, El Watan fait tan, lorsque le 25 février 1995 celui-ci publia une se rappelle Me Bourayou. Tout au long du pro- foncièrement et éminemment politique, que l’on
sa une sur un attentat contre une caserne à Ksar enquête concernant l’importation douteuse de cès, la défense présente des preuves irréfutables, aurait voulu voir plus souvent », regrette Me
El Hirane, Laghouat, qui aura coûté la vie à cinq scanners. « L’article incriminé était signé Djillali émanant de médecins, de l’état civil de l’APC Bourayou. S’ensuivit une mémorable joute orale
gendarmes. Hadjadj, et c’était la première grande affaire de ou autres documents. Une autre pièce maîtresse entre les deux, qui a duré près de 8 heures, dont
A la suite de cet article, une escouade de gen- corruption et de dilapidation des deniers publics est versée au dossier : une note confidentielle, l’avocat n’a pu oublié des bribes. « Belhouchet
darmes déboulent au siège du journal, et embar- à avoir été dénoncée par le journal. Omar Bel- faite à la présidence de la république, concernant s’est défendu : ‘‘Mon intention n’était pas de
quent les principaux responsables présents. « En houchet fut mis sous contrôle judiciaire, suite à l’enquête d’El Watan. Les services de sécurité toucher à Betchine, la personne, mais à l’homme
fin de compte, Omar Belhouchet directeur du une plainte du ministère de la Santé », raconte- y affirment que les informations rapportées par politique. J’assume ce que j’ai écrit et dit’. Puis
journal, ainsi que ses principaux collaborateurs, t-il. Contre toute attente, la relaxe est prononcée Salima Tlemçani «sont vrais dans leur globalité la juge lui demanda de donner ses sources. ‘‘
Abderrazak Merad et Tayeb Belghiche, Omar par la cour d’Alger le 26 juin 1995. ». Pourtant, cela ne suffit pas à convaincre. Un Mes sources ! Ce sont les 4000 cadres jetés en
Berbiche, Ahmed Ancer, suivis de Nacéra Benali, Les concernés pensaient en avoir fini avec cette jugement prononcé le 26 mai 1999 condamne prison ! C’était une démarche politique’’. Ce à
l’auteur de l’article, sont interpellés et gardés à affaire, jusqu’à ce qu’une autre plainte soit dépo- Belhouchet à une amende ferme, et Tlemçani à quoi Betchine a répondu : ‘‘Je ne peux assumer
vue pendant 72 heures », se rappelle Me Bou- sée, cette fois-ci par le ministère public et le mi- deux mois de prison avec sursis. Confirmé en ap- seul ce qui s’est passé. Ils sont en train de me dia-
rayou. Sous les chefs d’accusation d’ «atteinte nistère de la Santé, pour « outrage à corps consti- pel, le verdict sera annulé par la grâce accordée boliser. Je ne peux endosser seul tous les maux
à la sûreté de l’Etat, atteinte à corps constitué et tué ». « Cela relevait de la diffamation, mais par l’Etat en 2006. « Ce qui veut dire que si cette du pays’’. Mémorable ! », relate, dans de grands
atteinte au moral des troupes», ils sont incarcé- l’outrage permet de jouer sur les qualifications, amnistie n’aurait pas été décidée, ils auraient été gestes des mains, Me Bourayou. A l’issue de ce
rés pendant 4 jours. Le quotidien est suspendu et ainsi faire montre de techniques plus répressi- condamnés pour n’avoir rapporté que la stricte qui est considéré par l’avocat comme un «ex-
pendant 15 jours, sous le prétexte que cette infor- ves», affirme Me Bourayou. L’affaire traîne alors vérité !», s’emporte Me Bourayou. cellent repère judiciaire», Omar Belhouchet est
mation était « prématurée ». S’ensuit une longue en longueur. Condamnés, en 1996, à des amen- condamné à une amende ferme de 1500 dinars,
bataille judiciaire, qui ne trouvera son épilogue des fermes, Omar Belhouchet et Djillali Had- « Betchine et les autres… » à la publication du jugement dans la presse, et à
qu’au bout de 7 ans, le 15 octobre 2002, lorsque jadj sont finalement relaxés en 2002. « Au lieu D’ailleurs, la justice n’épargne pas les jour- verser un dinar symbolique pour la partie civile.
la Cour suprême confirme la relaxe de l’ensem- d’affaiblir le journal, cette affaire l’a anobli. Il nalistes, et ce, même lorsqu’ils n’ont fait que Peine insignifiante certes, mais « l’ordre était
ble des prévenus. « La poursuite de l’instruction s’était résolument lancé dans une bataille contre rapporter, mots pour mots, les propos d’autres. ainsi préservé ».
a été plus que pénible ! Afin de sanctionner les la gabegie et la corruption. Et 15 ans après, De nombreuses affaires l’illustrent, à l’instar Car les condamnations ont souvent été des plus
journalistes, au lieu de les laisser en prison, l’on voilà que les faits nous donnent raison : voici un de moult plaintes intentées par la DGSN, le sévères. Et encore plus lorsqu’elles sont cumu-
leur a fait subir une procédure harassante, ac- pays livré pieds et poings liés à la corruption, ministère de l’Intérieur, ou encore la Gendar- lées. Ainsi, en 20 ans, si ce n’étaient les appels
cablante, dure, au-delà du mandat de dépôt, de un pays pillé et rongé par les passe-droits et la merie nationale. « Les procès tournaient autour et autres pourvois en cassation, en plus des
la liberté provisoire. Sept années de va-et-vient dilapidation. Si seulement l’on avait écouté la de la levée du secret professionnel. Et ce, en amendes faramineuses demandées, le respon-
incessants, pour aboutir à une relaxe ; n’y a-t-il presse, l’on ne serait pas dans cette situation », contradiction avec les dispositions de la loi sur sable pénal, le directeur de la publication Omar
pas une erreur du ministère public ? », s’indigne commente l’avocat. Mais force est de constater l’information, qui consacre la protection des Belhouchet a été condamné à quelque 80 mois
l’avocat. D’autant plus qu’entre-temps, l’infor- que rapporter des vérités et détenir des preuves sources comme inviolable », confie l’avocat. de prison. Soit près de 7 ans… G. L.

El Watan sur deux fronts


La difficulté, mais qui fait aussi utilise comme alibi la terreur. fussent-elles moindre.
l’héroïsme, c’est d’être capable, sans Ainsi furent ces anti-staliniens qui ne Il a su représenter, au milieu des pires
photo : d. r.

fléchir, de se battre sur deux fronts, c’est- manifestèrent jamais la moindre faiblesse difficultés, ce que doit être une presse
à-dire d’affronter une horreur sans face au fascisme et ces anti-fascistes qui indépendante et libre.
démissionner pour autant devant une ne justifièrent jamais le stalinisme. A tous il nous a fait honneur !
Par Jean-François injustice, de dire non à la terreur sans En ce sens votre journal a été un exemple. J.-F. K.
Kahn cautionner la forfaiture, et de refuser à la Il a su, sans faiblir, lutter contre une
Journaliste, fondateur fois la terreur qui prétend être une colossale perversion sans renoncer à son
de Marianne réponse à la forfaiture et la forfaiture qui action contre d’autres perversions,
Les 20 ans d’El Watan - 5

CINQ JOURNALISTES D’EL WATAN EMPRISONNÉS


Des journées et des nuits agitées
La journée du samedi 2 janvier est à marquer d’une pierre noire dans la jeune histoire
d’El Watan riche pourtant en événements heureux

Par Omar Berbiche les heures passèrent. Notre détention se prolonge alors que
nous pensions que notre libération était imminente. L’on

U
apprendra dans la soirée que nous serions déférés devant le
ne journée tout à fait ordinaire venait de com- parquet le lendemain matin. Nous reprenons la litanie des
mencer après les fêtes de fin d’année. Nous dépositions. Toute la nuit, la machine à écrire n’a pas cessé
eûmes droit à la rituelle réunion de la rédac- de crépiter pour préparer les procès-verbaux à présenter au
tion qui s’est déroulée comme toujours dans juge. Dans notre cellule, l’optimisme des uns le disputait
la bonhomie. Ce matin-là, avec ma consœur au pessimisme des autres. Notre ami Merad, que l’on n’a
et néanmoins amie Nadjia, nous étions attendus par une pas cessé d’accuser d’être un parfait pessimiste, ne s’y est
personnalité pour une interview. Nous quittâmes la salle pas trompé lorsque l’on verra la tournure que devait pren-
de rédaction en laissant derrière nous Omar Belhouchet dre cette affaire le lendemain.
s’échiner avec les journalistes pour le menu du jour. De
retour au journal, une ambiance habituelle régnait dans les «Nous sommes avec vous»
rédactions. Rien ne présageait que le journal allait connaî- Mardi 5 janvier, départ matinal de la brigade de Bouza-
tre dans quelques minutes un séisme d’une magnitude réah. Il est à peine 8 h, les véhicules de la gendarmerie
maximale sur l’échelle de l’arbitraire. L’information du au nombre de trois s’ébranlèrent en direction du tribunal.
jour qualifiée de «scoop» de mauvais aloi par certains et Notre consœur Nacéra prendra place dans un véhicule à
qui reste pour nous une information, n’occupait même pas part. Le long de notre itinéraire, une foule de curieux tente
les discussions des confrères alors qu’une tempête sidéra- de voir à travers les vitres grillagées des véhicules de quoi
le se préparait ailleurs pour faire payer à des journalistes le nous avions l’air. Nos barbes de plusieurs jours, Omar et
crime de lèse-liberté d’informer. En début d’après-midi, moi, ne laissent planer aucun doute. Pour eux, il ne pour-
deux officiers de la gendarmerie convoyés par 3 véhicules rait s’agir que de terroristes. Une grosse prise, devaient-ils
avec à leur bord des «Ninjas» - l’on nous expliquera plus se dire, à voir l’allure de nos véhicules et la protection à
tard qu’il s’agit d’une patrouille régulière - se présentent à laquelle nous eûmes droit.
la rédaction du journal et demandent à voir le directeur du Nous passons devant le siège du journal El Moudjahid -
journal, absent à ce moment-là. S’ensuit une longue dis- notre ancien journal - juste sous la fenêtre du directeur. Je
cussion avec eux dans un climat détendu et apparemment, lève la tête instinctivement. Mon ami Tayeb me rappellera
nous semblait-il sur le moment, de franche compréhen- qu’il est encore tôt pour qu’il soit à son bureau. Les véhi-
sion. Des explications sont données aux deux officiers sur cules s’arrêtèrent devant l’entrée du tribunal. En traversant
certaines interrogations qui semblaient avoir motivé leur le hall d’entrée, de nombreux avocats qui discutaient en at-
déplacement. Une seule question revenait dans la discus- tendant le début des audiences nous reconnaîtront et nous
sion : l’auteur de l’article par qui l’arrestation de 6 de nos salueront. Les heures passent. Nous apprendrons que les
confrères est arrivée. confrères se sont déplacés en grand nombre et attendaient
D’attente lasse, en l’absence du directeur du journal, le à l’extérieur depuis les premières heures de la journée.
directeur de la rédaction Abderrazak Merad fut prié de Aux environs de 16 h, l’instruction commence devant le
suivre les officiers à la brigade de gendarmerie de Bou- juge. Omar Belhouchet, Tayeb Belghiche, Merad, puis ce
zaréah. Nous accompagnâmes les officiers jusqu’à leurs fut mon tour. Chacun gardera secret les chefs d’inculpa-
véhicules. Salutations, sourires. Les véhicules foncent tions pour ne pas avoir à affecter le moral des confrères qui
droit vers la sortie de la maison de la presse avec à bord ne sont pas encore passés devant le juge. Mais l’on pouvait
d’un des véhicules Merad. Nos amis Aziouz Mokhtari et deviner à travers les expressions de chacun que les choses
Djamel Merdaci viennent aussitôt aux nouvelles. Ils me commençaient à prendre une tournure que nous n’avions
trouveront d’un optimisme béat lorsque je leur explique pas prévue. Nacéra sera la dernière à passer devant le juge.
que c’était juste pour un complément d’informations. Puis ce fut la longue attente. Avec les chefs d’inculpations
Quelle naïveté ! retenus contre nous, l’on ne se faisait plus d’illusion.
Quelques minutes s’écoulèrent : Omar Belhouchet arrive ; il nouveau et que la raison finirait par l’emporter. L’on s’est même Lorsque le juge me les a lus, je suis resté sans voix pendant
est aussitôt mis au parfum. Tayeb Belghiche suit. Le téléphone son- permis quelques boutades avec notre ami Tayeb pour oublier ce qui quelques secondes. Quelques minutes s’écoulèrent, la porte du
ne. On me demande personnellement. Au bout du fil, un des deux nous arrivait. bureau du juge s’ouvre.
officiers qui venait de prendre congé de nous, il y a quelques minu- Dimanche 3 janvier, aux premières heures de la journée, nos amis Le greffier sort et remet à l’officier de la gendarmerie la décision
tes, me demande de le rejoindre accompagné de Omar Belhouchet, Rédha Bekkat, Nadjia Bouzeghrane, Hamid Tahri et M. T. Mes- que l’on sait : le mandat de dépôt. Le rideau tombe. Il est environ
de Tayeb Belghiche et de Ahmed Ancer. Je demande à l’officier s’il saoudi viennent s’enquérir de notre situation. Tayeb, chez qui on 19 h. Nos pas deviennent lourds. Les gendarmes nous conduisent
faut ramener du thé. Sourire. aura découvert une grande sensibilité, laisse échapper quelques dans les véhicules qui nous attendaient dans une ruelle derrière le
La suite, tout le monde la connaît : 3 nuits à la brigade de gendarme- larmes à la vue des confrères. Nadjia, qui avait du mal à résister tribunal. Il fait déjà nuit. Les confrères sont encore là. De l’intérieur
rie de Bouzaréah et autant à la prison de Serkadji avec au bout une devant une telle scène, aura la gorge nouée, ses yeux commençaient des véhicules, nous reconnaissons quelques visages de confrères
liberté provisoire, des chefs d’inculpations que nous préférons ne à s’embuer. du journal et d’autres journalistes venus nous apporter leur soutien.
pas commenter et un journal suspendu. L’autorisation de nous ramener des couvertures et de la nourriture Des cris fusent : «Nous sommes avec vous». Un instant, ce fut la
A la brigade de gendarmerie, personne ne se doutait des suites fut donnée aux confrères. Nous avions insisté, pour notre part, afin confusion avant que les véhicules ne démarrent à vive allure en di-
qu’allait prendre ce que l’on devait appeler par la suite «l’affaire que l’on n’oublie surtout pas la presse «N’oubliez surtout pas El rection de la prison d’El Harrach. Le chauffeur du journal Azzedine
d’El Watan». Après une première entrevue avec les officiers qui ont Watan», lance un confrère. Nos amis nous ont caché qu’il était déjà nous suit derrière pour s’enquérir du lieu de notre détention. Finale-
fait le déplacement au journal, entourés d’autres officiers qui vou- suspendu pour ne pas ajouter à notre douleur. Nous l’apprendrons, ment, seule Nacéra sera retenue à El Harrach, tandis que nous, nous
laient tout savoir sur les conditions dans lesquelles l’information a la mort dans l’âme, en début d’après-midi, lorsque nos confrères prenions la route en direction de Serkadji. Au niveau de l’avenue de
été élaborée, sur la source, l’on nous demande de rejoindre la salle nous ramèneront les journaux. Les visages se crispent. La douleur l’ALN, une voiture suspecte avec à son bord 4 barbus sera sommée
d’attente après que le capitaine eut pris congé de nous et échangé est profonde. Nous avions oublié jusqu’à notre détention. de s’arrêter pour contrôle. Les gendarmes se déploient aussitôt et
avec les confrères de chaleureuses poignées de mains. Nous avions passé la seconde nuit dans de meilleures dispositions prennent possession des lieux avec des réflexes de métronome.
: nous eûmes droit, chacun de nous, à deux couvertures chaudes Les uns s’occupent de la fouille au corps, les autres du véhicule,
Premier choc ramenées par les collègues et des victuailles. Les gendarmes de per- d’autres régulent la circulation automobile ou assurent la protection
A tout seigneur tout honneur, on appelle Omar Belhouchet pour la manence ou ceux qui reviennent des patrouilles de nuit se montrent de leurs collègues. Tayeb sort de son mutisme : «Et si l’un d’eux est
déposition, il en sortira quelques minutes plus tard, accompagné par plus avenants. Certains gestes et manifestations de sympathie nous Chebouti ?», me chuchote-t-il.
un gendarme, la mine défaite, traverse le couloir évitant de regarder ont fait chaud au cœur. S’agissant de l’information incriminée, les Nous voilà à la prison de Serkadji, l’imposant portail en fer s’ouvre.
dans notre direction et se dirige droit vers la cellule. Il se déchausse avis étaient partagés : certains ont estimé que nous n’avions fait que Il y avait foule dans la cour. L’on nous fit entrer dans une petite cel-
et la porte se referme derrière lui. Premier choc. Il ne nous a pas notre travail alors que d’autres l’ont trouvé choquante. Nous étions lule située à l’intérieur du secrétariat pour accomplir les formalités.
fallu plus pour réaliser que l’on ne nous avait pas interpellé pour au cœur du débat. Un jeune en jogging fit irruption : «Ih ya démocratia ih», nous
«prendre un verre de thé» comme nous le pensions naïvement au Lundi matin, 4 janvier, un gendarme qui nous avait pris en sympa- lança-t-il, ironique. Nous avons esquissé un sourire entendu. Le
début. Tour à tour, nous rejoindrons Omar dans la même cellule thie nous offrira de sa propre initiative un thermos de café au lait et directeur de la prison est sur les lieux. Il ordonne qu’on mette des
après avoir été délestés de nos ceintures, cravates pour ceux qui des croissants chauds. Il reviendra quelques instants plus tard avec couvertures ainsi que des matelas neufs. Soulagement. Les jour-
en portaient... Sait-on jamais au cas où une idée funeste venait à deux savonnettes « FA » et un parfum. Nous ne savions comment le nées et les nuits passées à Serkadji n’en finissaient pas.
traverser l’esprit de quelqu’un d’entre-nous. Dans la soirée, nous remercier. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec notre ami Abdelhamid
avions subi un autre interrogatoire. La nuit sera longue. Le moral Aux environs de 10h30, notre consœur Nacéra Bénali arrive à la bri- Benzine, directeur d’Alger Républicain, qui, pour avoir subi les
était bon. L’on s’est efforcés durant toute la nuit de dédramatiser gade accompagnée par des collègues. Le sourire revient à l’intérieur affres de la prison, ne souhaite pas, nous a-t-il dit, même à son pire
l’événement en voulant nous convaincre que demain serait un jour de notre cellule. Elle fera à son tour, sa déposition. Les minutes et ennemi, une seule nuit en prison. O. B.
Les 20 ans d’El Watan - 6

Les moments difficiles


Le journal El Watan a été suspendu
à cinq reprises
Par Nabila Amir

Q
uelques années après l’ouverture du
champ médiatique, Le journal El
Watan et la presse indépendante de
manière générale auront vécu, sans
conteste, «une année noire» faite de
brimades et de pressions multiples, l’objectif étant
de décapiter certains quotidiens, qui maintiennent,
le cap en refusant de céder sur leur ligne édito-
riale et ce, malgré les pressions exercées sur eux.
Celles-ci étaient diverses : harcèlement judiciaire,
emprisonnement de journalistes, suspensions de
titre. Le journal El Watan n’a pas échappé à ce lot
d’acharnements véhiculé par les différents dépar-
tements notamment, le ministère de l’Intérieur, la
Défense, la Gendarmerie et la Police. Durant les
années 1990, El Watan a pratiquement fait le tour
de toutes les pratiques répressives. Le quotidien
a été suspendu à cinq reprises et les suspensions
étaient parfois de longues périodes, allant jusqu’à
quatre semaines.
Nous sommes le 2 janvier 1993, une nouvelle
année venait juste de commencer et elle débute
mal pour El Watan. Le ministre de la Culture,
instruit par le gouvernement, décide de suspendre
le quotidien pour une durée de quinze jours. Motif
: la publication d’un article sur l’assassinat de
cinq gendarmes à Laghouat. Le directeur de la
publication ainsi que cinq autres journalistes sont
interpellés et mis en garde à vue, le quotidien est
officiellement suspendu pendant quinze jours.
Le 13 janvier, la mesure de suspension est levée, por-
après que la justice eut relâché provisoirement tant Betchine, avec la bénédiction du chef du gouver- Selon les éditeurs, il s’agit «d’une censure qui ne
les journalistes. Face à la résistance des journaux, sur l’embargo sur l’information sécuritaire, le nement de l’époque Ahmed Ouyahia, programme veut pas dire son nom» .Un véritable bras de fer
le pouvoir double de férocité. Le 7 juin 1994, les ministère de l’Intérieur renforce ces mesures par la disparition pure et simple du journal. Pourtant entre les éditeurs de la presse privée et le pouvoir
ministères de l’Intérieur et de la Communication la mise en place le 11 février 1996, de «comités Ahmed Ouyahia avait affirmé, onze mois aupa- se met alors en place.
ont signé un arrêté «confidentiel réservé» adressé de lecture» ou «des comités de censure», dans les ravant, que «la liberté de la presse est un acquis Après trois semaines de suspension, alors que trois
aux «éditeurs et responsables de la presse natio- trois imprimeries publiques. Des fonctionnaires définitif en Algérie». Ce qui s’est passé le 14 oc- titres ont arrêté la grève de solidarité, l’argument
nale», imposant un embargo sur «l’information sont chargés de viser le contenu des journaux tobre 1998, viendra contredire les déclarations du commercial avancé par les autorités a été démonté
sécuritaire». avant leur mise sous presse et d’envoyer «au pi- chef du gouvernement. Hamraoui Habib Chawki, par le directeur du quotidien, Omar Belhouchet.
Ce texte, qui précise le mode de traitement des lon» les éditions non conformes aux dispositions alors porte-parole du gouvernement et également Le 6 novembre 1998, le directeur du quotidien El
informations «sécuritaires», est complété par un officielles, c’est-à-dire celles contenant notam- ministre de la Communication, lit une déclaration Watan se rend à l’imprimerie muni d’un chèque de
«rappel des axes principaux de la politique média- ment des «informations relatives à la situation : «les autorités ne resteront pas passives devant ce 21 millions de dinars, représentant sa dette (reste à
tique des pouvoirs publics relative au domaine sé- sécuritaire non confirmées officiellement». Un genre de campagnes tendancieuses». Q
curitaire», ainsi, une «terminologie appropriée», mois plus tard, le journal El Watan est censuré à uelques heures plus tard, une mise en demeure est
afin de ne pas «recourir inconsciemment à une deux reprises après avoir donné des informations adressée à quatre quotidiens La Tribune, Le Soir
terminologie favorable à l’idéologie et à la propa- sur des massacres de citoyens. Le 30 janvier 1998 d’Algérie, Le Matin et El Watan. Les imprimeries Le ministère de l’Intérieur met en place
gande de l’adversaire», est imposée aux médias. le gouvernement décide de supprimer les «comi-
Six mois après, en décembre de la même année tés de lecture». La suspension la plus important
d’Etat, qui sont en position de monopole, donnent le 11 février 1996, «des comités de
à ces journaux un ultimatum de 48 heures pour
El Watan est suspendu quinze jours, après avoir qu’a vécu le quotidien El Watan a été celle de régler l’intégralité de leurs créances, rompant de lecture» ou «des comités de censure»,
révélé que l’armée algérienne avait acheté des hé- septembre 1998, le journal est suspendu durant un
licoptères français qui seront utilisés dans la lutte mois, suite à la publication de documents mettant
la sorte et de façon unilatérale, l’accord de rem-
boursement échelonné conclu avec les éditeurs de
dans les trois imprimeries publiques.
antiterroriste.Toutefois, le gouvernement excelle en cause l’ancien conseiller du président Zeroual, journaux en avril de la même année. L’ultimatum Des fonctionnaires sont chargés de
dans ses moyens de pression à l’encontre de la Mohamed Betchine et d’autres personnalités du leur est communiqué un mercredi après-midi,
presse. Non satisfait, entre autres, de la disposition pouvoir . Aveuglé par la haine et la vengeance, la veille du week-end. Pour les quotidiens mis viser le contenu des journaux avant
en demeure, cela signifiait l’impossibilité de leur mise sous presse et d’envoyer «au
contacter leur banque et de procéder au règlement
exigé. Immédiatement, les journaux dénoncent pilon» les éditions non conformes aux
le non-respect des accords signés par les impri-
dispositions officielles
Les dates des suspensions meurs et refusent de payer. Deux jours plus tard,
l’imprimeur se ravise. Seuls El Watan et Le Matin
sont interdits de parution. Les autres sont invités
Comme beaucoucoup d’autres publications algériennes, le quotidien à envoyer leurs copies à l’imprimerie pour repa- payer) auprès de l’imprimerie depuis 1996. L’im-
El Watan a été suspendu à cinq reprises : raître normalement. Les titres concernés rejettent primerie d’Alger (SIA) a néanmoins une nouvelle
l’invitation. Rejoints par le quotidien arabophone fois refusé d’imprimer le journal. «Nous n’avons
n Janvier 1993 : Suspension de quinze jours à la suite de la publication d’une information El Khabar, Le Quotidien d’Oran et Liberté, ils pas reçu de consignes», ont avoué les employés
relative à l’assassinat de six gendarmes à Laghouat. entament une action de grève en signe de soli- chargés de réceptionner les «bons à tirer». L’im-
Six journalistes en compagnie du directeur de la publication ont été enlevés à la Maison de la darité avec les deux journaux restés suspendus. primerie d’Alger justifie sa position en affirmant
Presse par des gendarmes et incarcérés pendant quinze jours. Les éditeurs de journaux privés ont dénoncé dans que le journal El Watan reste encore redevable
Ils n’ont été libérés que suite à une puissante protestation de l’opinion publique algérienne. un communiqué commun des «ultimatums qui de 12 526 000 DA à l’endroit de l’imprimerie du
rappellent fâcheusement les procédés autoritaires Centre et de celle de l’Est du pays.
n Décembre 1994 : El Watan est suspendu pendant quinze jours, après avoir révélé que qui ont prévalu les cinq dernières années de 1993 Toutefois, sans autre explication, le quotidien est
l’armée algérienne avait acheté des hélicoptères français qui seront utilisés dans la lutte à 1997). Ils se déclarent «fermement déterminés autorisé à reparaître cinq jours plus tard après
antiterroriste. à combattre pour le droit à l’information des ci- avoir reçu, la veille, le feu vert de l’imprimerie.
n Avril et mai 1996 : Le journal est censuré à deux reprises après avoir donné des toyens et à la défense des libertés fondamentales». De qui les imprimeurs reçoivent-ils les ordres ?
informations révélant des massacres de citoyens. De son côté, le gouvernement soutient qu’il ne L’opinion publique nationale et internationale
s’agit que d’un conflit commercial, mais aux yeux avait la preuve que la suspension avait bel et bien
n Septembre 1998 : Le journal est suspendu durant un mois après la publication de de tout le monde l’affaire est purement politique. été politique. N. A.
documents mettant en cause l’ancien conseiller du président Zeroual.
Les 20 ans d’El Watan - 7

La décision interne
Une subtile alchimie
Par Ali Bahmane
départ entre les actionnaires ont fini par s’at-

E
Réunion des sept membres ténuer au fil des années, le souci de pérenniser
ntreprise économique et organe l’entreprise El Watan ayant prévalu au sein du
du Conseil d’Administration
d’information et d’opinion, El Wa- collectif des propriétaires. Chacun d’entre eux
tan n’échappe pas aux contraintes s’implique selon son propre rythme, mais le
liées à ces deux activités. Comme souci de tous les actionnaires est de préparer
tout journal, non éligilible aux la relève rédactionnel par les jeunes journa-
subventions étatiques, il doit mobiliser des listes. Venus en force au journal, ces derniers
ressources financières pour assurer d’un apportent la fougue qui commence à manquer
côté les revenus d’un collectif de plus de 200 chez les actionnaires vieillissants. Mais l’ex-
travailleurs permanents et d’une centaine de périence de ces derniers reste fondamentale.
collaborateurs, de l’autre, honorer les fac- Ils la mettent à disposition de la rédaction tout
tures d’impression et les dépenses liées au en se gardant de lui disputer ses prérogatives.
développement (trois rotatives, lourd matériel La décision rédactionnelle finale est le fruit
d’impression, futur siège…). La quête inces- de longues discussions. Ce n’est pas toujours
sante de recettes dans le marché publicitaire facile du fait de la nature du produit journa-
national et dans les ventes au numéro ne doit listique et en raison des différences de points
en aucun cas se faire au détriment du métier de vue des uns et des autres. La décision
premier d’El Watan qui est l’information. rédactionnelle se prend généralement dans

photo : b. souhil
C’est le credo de ses propriétaires dont la les deux réunions de rédaction quotidiennes,
particularité est qu’ils sont issus de la sphère celle de 10h du matin et celle de 15h, l’après-
journalistique et donc sensibles au métier midi . Elle est coprésidée par le directeur de la
d’informer. Maintenir l’équilibre entre l’éco- publication et le rédacteur en chef. Il faut pré-
nomique et le rédactionnel, entre le monde ciser que depuis quelques années, ce poste est
de l’argent et celui des idées n’a jamais été confié à de jeunes journalistes salariés, alors
un exercice simple. La prise de décision interne a toujours été en assemblée générale, renouvellent leur conseil d’administration
par bulletin secret. Les sept élus élisent à leur tour le président qu’il était assuré auparavant par les actionnaires. Il est également
complexe, l’environnement externe ne facilitant pas les choses. le gardien de la ligne éditoriale d’El Watan telle que décidé au
C’est une subtile alchimie qui se réalise au quotidien au sein directeur général de la SPA El Watan , précédemment Sarl. Au
sein de cette structure dirigeante, les décisions se prennent gé- départ par ses fondateurs : un journal professionnel, respectueux
des actionnaires et entre ces derniers et le collectif rédactionnel. des différences politiques et culturelles, ancré dans la société,
Comme ils sont tous à parts égales dans le capital social, les dix- néralement par consensus, parfois par recours au vote. En cas de
blocage, c’est le président-directeur général (Omar Belhouchet) aux accents démocratiques et éloigné des extrémistes. Sur les
sept actionnaires (vingt au départ, deux ont procédé à la vente de questions brûlantes, l’argumentation dans les réunions est essen-
leur part, un est installé à l’étranger et ne participe plus à la vie de qui tranche. Il est aussi directeur de la publication El Watan,
c’est-à-dire responsable direct de son contenu rédactionnel et il tielle. Le directeur de la publication est susceptible de trancher en
l’entreprise) ont droit de parole et de regard. Ils l’exercent au sein cas de divergences de points de vue, mais sans s’éloigner de l’idée
de l’assemblée générale. C’est tous les trois ans, au moment de représente les actionnaires au sein des filiales, notamment les
rotatives acquises en partenariat avec El Khabar. Les frictions de du consensus. A. B.
l’analyse du bilan fiscal, que les actionnaires d’El Watan, réunis

Quelques histoires insolites Par M. T. Messaoudi

Durant ces vingt années, la rédaction d’El Watan a vécu quelques histoires insolites, même croustillantes mettant en cause le plus souvent des
hommes politiques et autres personnalités publiques. Il nous arrive souvent de nous remémorer ces histoires et nous gausser de la stupidité de certains
hauts responsables. En voici quelques-unes.

Le marchandage Belhouchet. Ce dernier lui demande le motif de


son inquiétude . La réponse du ministre : il pen-
et café turc préparés par Abdesslam «himself».
Ils les avait à la bonne ces gars d’El Watan. Sauf
œil torve et lui répond : «Tête de c…, le journal
a été suspendu de tirage.» D’ailleurs, nous
Lors de l’incarcération des six confrères dans sait que le journal avait installé un système de qu’une fois en poste, il adoptera une autre atti- n’avons jamais compris les raisons de cette
ce qui est communément appelé l’affaire de piratage d’internet, selon son opinion, ce servi- tude. Les écrits du journal ne lui plaisent pas, il suspension.
Ksar El Hirane, la rédaction d’El Watan a en- ce ne pouvant pas exister encore en Algérie. Le classe El Watan dans le camps des «laïco-assi-
registré un élan de solidarité extraordinaire de ministre s’est ensuite aperçu qu’il avait commis
une grosse bourde grâce aux explications qui lui
milationnistes».
Dans l’affaire de Ksar El Hirane, Abdesslam
L’armée tente
la part des citoyennes et des citoyens de toutes
conditions. Le journal a récolté des dizaines de ont été fournies, El Watan ne faisait jamais dans pèsera de tout son poids pour que le journal El une censure musclée
milliers de signatures dans une pétition, deman- l’illégalité. Le ministre en question deviendra Watan disparaisse définitivement des étals et les
notre farouche adversaire. Lui aussi terminera journalistes détenus soient sévèrement châtiés. Les relations entre l’institution militaire et El
dant la libération immédiate de tous les détenus.
sa carrière dans la diplomatie. Décidément ! Sa haine à l’égard du journal était poussée à Watan n’ont toujours pas été au beau fixe. Elles
La mobilisation a été très forte, y compris sur le
plan international. Après quelques jours, la ré- l’extrême. Lors d’un Conseil de gouvernement, ont été souvent tendues, notamment après la
daction a reçu la visite d’une «personnalité pro- La loubia d’El Mauro Bélaïd Abdesslam avait juré que tant qu’il sera
chef de gouvernement, il empêchera par tous
publication par le journal du fameux rapport des
généraux, mettant en cause le général Beloucif
che du pouvoir». Certains confrères croyaient
qu’il s’agissait d’un geste de solidarité avec le Durant les premières années d’El Watan, nous les moyens qu’El Watan puisse acquérir une (aujourd’hui décédé), ou encore après l’assas-
journal. Il était en fait un «émissaire» chargé avions souvent la nostalgie de la rue Tanger et imprimerie. C’est un ancien ministre, présent sinat du président Mohamed Boudiaf. Un jour,
de négocier la fin de la pétition en échange de surtout de la loubia d’El Mauro, piquante et ac- à ce conseil, qui nous a raconté cette anecdote la rédaction du journal décide de préparer un
la libération de certains des détenus. Il lui sera compagnée d’une assiette de sardines. Le local quelques années plus tard. El Watan dispose dossier sur le service national.
demandé gentiment de quitter les lieux. Huit était exigu et l’on devait attendre plusieurs mi- aujourd’hui de cinq imprimeries à l’est au cen- La grande muette devait avoir des oreilles in-
jours après, les six journalistes d’El Watan nutes avant de trouver une place. Un jour un des tre et à l’ouest du pays. discrètes ou carrément une taupe à l’intérieur
seront libérés. L’émissaire en question a fait nombreux consommateurs de loubia remarque du journal. Le chauffeur, ammi Saïd (paix à son
âme), qui acheminait les pages composées vers
carrière dans la diplomatie. Bien entendu, il se
reconnaîtra.
la présence de Omar Belhouchet. Il s’en étonne
et en fait part à son entourage. «Le directeur
Un confrère bourré l’imprimerie d’Hussein Dey en début de soirée,
d’El Watan chez El Mauro ! c’est la misère ou sera intercepté par deux véhicules banalisés.
Notre confrère et ami X s’est offert un jour une Trois gaillards s’avancent vers lui et lui de-
quoi ?», s’est il exclamé. C’est vrai que le plat cuite de tous les diables. Après une soirée bien mandent de leur remettre les pages qu’il pourra
Le ministre et Internet ne coûtait pas cher du tout. Durant cette période,
le journal était, par contre, en plein ascension .
arrosée (X a dû ingurgiter plusieurs hectolitres récupérer à l’imprimerie, lui a- t-on dit.
de vin), il se réveillera le lendemain, en fin Passé le moment de frayeur, ammi Saïd rejoin-
Dès la mise en service d’internet en Algérie, d’après- midi, avec une terrible gueule de bois. dra l’imprimerie où il retrouvera les pages du
El Watan s’est rapidement abonné auprès du Belaïd Abdeslam X fera un effort surhumain pour rejoindre la ré- journal un peu froissées.
daction, puisqu’il fera le trajet à pied. Une trotte
Cerist, pour acquérir cet extraordinaire outil
d’information et de communication. Au cours
et l’imprimerie de trois ou quatre kilomètres.
La tentative de censure était vraiment musclée.
Rapidement identifiée, la taupe de la muette a
d’une visite d’un des membres du gouverne- d’El Watan En cours de route, il remarque que le journal vite fait de quitter le journal.
ment de Mokdad Sifi, Omar Belhouchet, le El Watan n’était pas disponible sur les étals des Avec un peu plus de concentration, on pourra
directeur du journal, fera part à son hôte de cette Avant sa nomination en tant que chef du gouver- kiosques se remémorer plusieurs faits et événements
nouvelle acquisition. Soudain, le ministre s’agi- nement du temps du HCE, Bélaïd Abdesslam Il arrive au journal tout content : «Hé ! les amis, truculents ou qui sortent de l’ordinaire. Hélas,
te et regarde par-dessus son épaule. Il demande avait reçu chez lui des journalistes et membres El Watan s’est vendu comme des petits pains, après vingt ans, la mémoire commence à nous
si des journalistes d’autres organes de presse fondateurs d’El Watan, dans son appartement avec quel sujet avons-nous ouvert la une ?» faire défaut.
sont présents et s’ils ont entendu l’exposé de de Hydra. L’accueil était chaleureux. Gâteaux Le responsable de la rédaction le regarde d’un
Les 20 ans d’El Watan - 8

LA FORCE DE LA SOLIDARITÉ
«Il faut témoigner !»

photo : d. r.
Par Benjamin Stora
Ecrivain et historien

Lire et écrire l’Histoire


Au moment où apparaît le quotidien El Watan dans le paysage
journalistique algérien en 1990, la situation a changé, liée à la
crise du système du parti unique, en octobre 1988. Dès lors,
des approches nouvelles, diversifiées, devenaient possibles,
confortées par les retrouvailles avec des acteurs longtemps
relégués dans l’ombre, et qui ont commencé à revenir sur le-
devant de la scène. Ce moment de naissance du journal est
fondamental. Dans le registre de l’écriture de l’histoire, je me
souviens, par exemple, de la une d’El Watan dans les mois qui
ont suivi son lancement : «Faut-il réhabiliter Messali Hadj ?»

photo : d. r.
Au même moment, de l’autre côté de la Méditerranée, la
France s’est trouvée dans l’obligation de regarder son histoire
coloniale, d’abandonner les arguments de confort qui avaient
permis de justifier le silence sur ce qui s’était passé réellement
Par Nadjia Bouzeghrane jusqu’à ne plus devenir qu’un chaînon du vaste mouvement de pendant la guerre d’indépendance. Cette étape nouvelle va se
prolonger, entrer en résonance avec le drame que l’Algérie a
solidarité engagé par des Algériens en France et des amis français
traversé dans les années 1990. Avec ses victimes

«T
de l’Algérie, des démocrates de tous bords politiques avec les innombrables, cette tragédie obligera les Algériens à
émoignes devant l’opinion publique française journalistes, intellectuels, universitaires, artistes assassinés par les s’interroger sur la généalogie de la violence. Et cette
de la tragédie que nous vivons, rapproches-toi groupes terroristes. interrogation ne sera pas sans effet sur la mémoire française,
des rédactions. Il ne faut pas que le silence nous Il faut aussi que les Algériens sachent que de l’autre côté de la Mé- conduite à sortir de sa torpeur et à s’interroger sur d’anciennes
enferme comme cela a été le cas pour le peuple diterranée, ils sont soutenus dans leur résistance à la violence terro- violences, sur sa part de responsabilité dans la violence
cambodgien». C’est, de mémoire, ce que me de- riste qui s’était emparée du pays, m’étais-je dit, entraînant dans sa algérienne par l’irruption ancienne du projet colonial.
mandait Omar Belhouchet au téléphone alors que je lui disais tout spirale l’assassinat de milliers d’innocents. Et, pour ce faire, je me Vingt ans après, le processus très complexe de retour vers
le malaise de me savoir à l’abri en France pendant que mes confrè- devais de rapporter, le plus fidèlement possible, les manifestations, l’histoire, en Algérie, qui passe toujours par la médiation du
res et consœurs risquaient de perdre leur vie à chaque instant. déclarations, réactions et actions de solidarité politique, marque la période récente. Parmi les signaux émis,
Je venais d’arriver à Paris, en novembre 1993, quelques semaines Témoigner, dire, écrire, rapporter, me répétais-je inlassablement. il est significatif de lire dans la presse, et particulièrement
après l’assassinat de notre ami et confrère Tahar Djaout. L’appel Ces mots résonnaient dans ma tête comme un leitmotiv et accom- dans El Watan, sous un angle historien et critique, la question
de Belhouchet m’a, paradoxalement, soulagée. Cette nuit, j’ai pu pagnaient chacun de mes faits et gestes pendant toutes ces longues de la présence des femmes dans les maquis (présence qui
dormir sans recourir à des tranquillisants. années de sang et de larmes. constitue une transgression par rapport au mode de vie
Mon éloignement forcé d’Algérie prenait enfin un sens. Je me Un journal c’est aussi cela. La plume d’un journaliste sert aussi à algérien), la guerre cruelle entre les partisans de Messali Hadj
suis dès lors sentie investie d’une «mission», celle de témoigner cela. Honnêtement et fidèlement. Son métier n’est-il pas d’abord et (le MNA) et ceux du FLN, ou les débats autour de personnalités
par procuration et avec l’accord de mes proches restés en Algérie, avant tout d’informer ? N. B. comme Amirouche… L’enjeu désormais est toujours, vingt ans
après, de savoir si cette partie de mémoire, à revisiter de
manière critique, peut être intégrée dans les ouvrages
d’histoire, enseignés dans les écoles algériennes. L’écriture
de l’histoire, qui visait à légitimer les pouvoirs établis en

Inoubliable ! Algérie, a désormais historiquement atteint ses limites.


Depuis quelque temps déjà, à l’intérieur même des
institutions, dans les universités algériennes, les travaux de
recherches ont brisé cet encerclement du champ historique. La
publication d’ouvrages d’historiens en Algérie, longtemps
dont le directeur de la publication Omar cela, - outre la défense de la liberté d’ex-
Une scène restera Belhouchet ainsi que la journaliste Na- pression manifestée à El Watan par des
interdits, ou la tenue de colloques, sur les massacres du 20
août 1955 ou de mai 1945, mais aussi sur les grandes figures
à mes yeux céra Bénali – et la fermeture du journal, intellectuels, des défenseurs des droits de du nationalisme algérien, comme Ferhat Abbas, participent de
une vieille dame est introduite par l’ap- l’homme, des militants de partis politi-
inoubliable, et est pariteur dans le bureau de la rédaction ques - , qui a été à l’origine des très nom-
ce processus d’une nouvelle écriture de l’histoire.
Je me souviens particulièrement du moment d’émergence d’El
à mon sens en chef où s’était regroupé le reste de
l’encadrement du journal en session
breux comités populaires de solidarité,
créés à la libre initiative de citoyens.
Watan, pour une autre raison. A partir de 1990, mon passage à
un autre type de travail d’historien s’opère avec plusieurs
significative de ce ouverte et permanente pour organiser les Cela s’est vérifié à chaque épreuve dou- ouvrages comme La gangrène et l’oubli, la mémoire de la
qu’est El Watan relais de sensibilisation et de solidarité
nationales et internationales à la première
loureuse vécue par notre journal. Etre au
cœur de sa société, de ses combats, de
guerre d’Algérie, en 1991, ou Les imaginaires de guerre en
1997 ou comment la mémoire par les images fabrique un stock
depuis sa fondation des nombreuses épreuves traversées par ses aspirations n’est pas l’exclusive d’El de souvenirs liés à la guerre du Viêt-Nam et à la guerre
et de ce qu’il doit El Watan depuis 20 ans. S’adressant à
moi, la vieille dame sort de sous son voile
Watan, en témoigne le formidable élan
de solidarité populaire chaque fois qu’un
d’Algérie, à travers la fiction, le cinéma. Ces deux ouvrages,
depuis, ont été publiés en Algérie (avec une préface d’Hassan
toujours être : un un vieux mouchoir d’homme, à carreaux, titre de la presse indépendante est interdit Rémaoun). Cette année 1990, j’ai également achevé ma thèse
d’Etat en lettres et sciences humaines, sous la direction de
journal à l’écoute de qu’elle dénoue et me tend quelques
billets de dinars.
de parution.
La maison de la presse ne s’est-elle pas Charles Robert Ageron, portant sur L’histoire politique de
la société dans «C’est tout ce que je peux faire pour vous transformée en réceptacle des misères, l’immigration en France. Commencée en 1986, elle sera
soutenue à l’université de Créteil en février 1991. Et dans cette
laquelle il est soutenir», me dit-elle, presque en s’excu-
sant. Elle venait de percevoir sa pension
des arbitraires, des injustices de citoyens
pour qui la presse indépendante est l’ul-
année très particulière, je me «lance» aussi dans la réalisation
immergé, un journal de vieillesse. Elle en avait gardé une par- time recours.
de films, de documentaires, comme Les années algériennes
qui sera diffusé en 1991. Je voulais faire l’histoire de façon
qui s’en fait l’écho de tie pour ses besoins et l’autre partie elle
voulait nous la remettre.
Il reste que pour l’équipe fondatrice d’El
Watan, et tous les jeunes journalistes qui
différente, à partir de la mémoire et des images, être plus que
jamais un historien sortant des sentiers battus de la seule
la manière la plus Quand je lui ai demandé pourquoi elle sont venus la renforcer depuis vingt ans, source écrite. Sans cette mémoire vivante et visuelle des
agissait ainsi en lui expliquant que notre la matière qui nourrit nos écrits trouve sa
authentique. problème n’était pas un problème d’ar- source dans les problèmes et questions –
années de la guerre d’indépendance algérienne, les «
événements» que nous vivions, en France comme en Algérie,
gent, elle me dit : «Moi je ne sais pas sans tabous – qui ont traversé l’Algérie restaient indéchiffrables. Et, par conséquent, sans remède.
lire, votre journal je ne le lis pas, mais les depuis vingt ans, qui rongent la société. Comment, dans ces conditions, vingt ans après, poursuivre ce

D
eux ans après la création d’El gens comme moi en ont besoin, il porte C’est un fondamental incontournable de travail ? Un journal comme El Watan, en donnant régulièrement
Watan alors que nous étions sous et relaie nos problèmes, nos difficultés. notre travail de journalistes. La crédibi- la parole aux chercheurs et aux historiens de cette période
le choc de l’arrestation de six Quand toutes les portes sont fermées, lité d’El Watan est là aussi. joue un grand rôle, de premier plan. B. S.
membres de l’équipe d’encadrement c’est notre seul recours». C’est aussi Nadjia Bouzeghrane http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/
Les 20 ans d’El Watan - 9

20 ans de tirage et de diffusion


du journal El Watan

photo : h. lyès
Par Mohammed Harbi

Une évolution
Historien

A quoi sert l’histoire ?


en deux temps L’histoire est en Algérie une affaire populaire. Vécue comme une
machine à remonter le temps, elle est devenue au fil des jours un vivier
de références pour éclairer le présent et inventer l’avenir. Par martyrs
interposés, partis et personnalités cherchent à s’approprier le passé
pour asseoir leur légitimité ou pour contribuer au changement. Paradis
En vingt ans d’existence, l’évolution du nombre de tirage du journal pour les fabricants de pieuses légendes, elle est un enfer pour les
El Watan est passée par deux phases distinctes. historiens. Ceux-ci sont comme tous les êtres humains constitués de
valeurs, mais ils ont une base commune : la méthode historique qui leur
permet d’établir les faits. Nationaux, on les somme par différents moyens
de pression de ne pas toucher aux apôtres de l’histoire officielle. On
Par Safia Berkouk s’arrange donc pour faire oublier à l’opinion les conditions politiques et
sociales dans lesquelles est produit le discours historique, les principes

S
qui président à la formation des départements d’histoire, les centres
on historique montre qu’au de recherche et plus largement aux programmes et à la pédagogie des
cours de la première décen- enseignants. El Watan ne devrait-il pas s’intéresser à l’ensemble de cette
nie, l’évolution était plutôt organisation et l’analyser sans préjugé aucun et sans attendre qu’on
en dents de scie passant de fasse ailleurs qu’en Algérie le bilan des ravages de l’obscurantisme dans
24,3 millions d’exemplaires les sciences humaines.
tirés annuellement en 1993 à plus de Un autre problème au cœur des controverses sur la méthodologie du
28 millions l’année suivante avant de savoir historique a trait aux bases de la pertinence de ce savoir.
retomber à 18,3 millions en 1995 et de L’école d’histoire nationaliste estime que seuls les Algériens peuvent

photo : b. souhil
remonter à plus de 25 millions en 2000. parler en connaissance de cause de leur pays. Mais l’objectivité d’un
Cette courbe ascendante et descendante point de vue autochtone qui serait indépendant est loin d’être prouvée.
En 1965, Mohamed Chérif Sahli a écrit un ouvrage intitulé Décoloniser
se maintenait ainsi jusqu’à la fin des
l’histoire. Dans les faits, son projet s’est traduit par la substitution d’une
années 1990. Ce n’est qu’avec le début histoire officielle de la colonisation à une autre. L’Etat indépendant a mis
de la décennie  2000, précisément en Clio (1) au service de sa légitimité. Malgré un socle Commun, chacun des
2001, que l’évolution du tirage prenait matière de diffusion en Algérie, El tification, qui a été officialisée en avril Présidents qui se sont succédé depuis 1962 a donné sa propre version
le chemin ascendant pour de bon jusqu’à Watan a écoulé en 2009 plus de 83% de 2010, est intervenue aussi au moment de l’histoire, aucune ne ressemble à l’autre et il s’est toujours trouvé des
atteindre plus de 47 millions d’exemplai- son tirage, soit plus de 39,39 millions où l’on assistait de la part de certains meddahs pour la transcrire. Jusqu’à quand continuera-t-on à sacraliser
res tirés en 2009. Une année 2001 qui d’exemplaires sur l’ensemble de l’année journaux nationaux à des annonces de les questionnements qui mutilent la dimension internationale de
correspond au lancement par le journal et 127 078 par jour, ce qui laisse un taux chiffres mirobolants en matière de tirage, l’Algérie et à ignorer d’autres plus significatives de notre présent ?
de sa propre imprimerie avec El Khabar. d’invendu de 17%. L’essentiel de cette difficilement vérifiables sur le terrain. Quel est l’intérêt du retour mémoriel sur la colonisation s’il ne nous
Ainsi, entre 2001 et 2009, le journal a pu diffusion soit 99,5% est de type payé. Pour El Watan, cette certification OJD permet pas, dans notre réflexion, de donner au présent un sens apte à
augmenter de plus de la moitié (53,8%) Au total, sur les 47,3 millions d’exem- répond aussi à une exigence du secteur rendre à l’Algérien sa dignité et à ruiner le principe caïdal autoritaire
son tirage dont plus de 62% au cours des plaires tirés en 2009, quelque 39,459 économique, notamment pour les an- dans la gestion du pays. Peut-on continuer à renvoyer tous les facteurs
cinq premières années. millions ont été écoulés en Algérie et nonceurs qui ont besoin de connaître les explicatifs de nos impasses à la colonisation quand on sait que les
La publication a atteint son plus haut aussi en France. chiffres précis de la diffusion pour pou- dynamiques qui ont façonné autrefois le devenir du pays et l’ont
niveau de tirage l’année dernière avec Pour l’édition d’El Watan Week End, voir choisir leur support publicitaire. Elle mené à la sujétion… sont toujours à l’œuvre. Colonisés, les Algériens
47 305 996 exemplaires tirés, soit une les chiffres font état d’un nombre de couvre toute l’année 2009, mais chaque sont-ils seulement des victimes, ou ne sont-ils pas aussi des acteurs
moyenne quotidienne de 152 600 pour tirages de 4,4 millions d’exemplaires six mois, le journal est tenu de faire une responsables de l’histoire qui leur est arrivée ? Peut-on continuer
un nombre de parutions de 26 jours par en 2009 à un rythme quotidien de 111 déclaration sur l’honneur en transmettant un demi-siècle après l’indépendance à réduire notre histoire à une
mois. Les chiffres de 2009 ont été validés 389 exemplaires. Côté diffusion natio- ses chiffres à l’OJD. La certification sera séquence précoloniale travestie et à une séquence coloniale ? Ne faut-il
par l’organisme français OJD (office de pas leur ajouter une séquence post-coloniale et ne pas fuir les questions
nale, elle était de l’ordre de 3,07 millions par la suite rééditée en 2010. Il semble-
embarrassantes auxquelles l’homme de la rue nous invite tous les jours ?
justification de diffusion), un organisme d’exemplaires avec un rythme quotidien rait que cette démarche volontariste a sa- L’ostracisme à l’égard de la culture internationale dénoncée comme une
de contrôle du tirage et de la diffusion de 76 890. tisfait les annonceurs qui auraient invité «invasion culturelle» de l’Occident ne contribue-t-il pas à l’enfermement
de la presse auprès duquel le journal a d’autres publications à emboîter le pas de l’Algérie sans raffermir pour autant les fondements de l’algérianité?
obtenu cette année la certification de Une certification pour plus de à El Watan. Pour l’heure, ce dernier est
transparence Enfin, doit-on, à l’image des auteurs français de la loi du 23 février
sa diffusion. Cette certification fournit le seul à avoir entrepris cette opération 2005, imposer aux historiens le raisonnement manichéen qui évacue la
ainsi une indication sur l’état du tirage Ces chiffres ont été certifiés par OJD, un mais sa généralisation reste envisagea- complexité de l’histoire, la réduit à des aspects positifs ou négatifs et
ainsi que les chiffres exacts sur les ventes organisme reconnu dans le monde des ble. L’expérience du Maroc montre que ferme la voie à tout dialogue. L’article 62 de la Constitution n’a-t-il pas
réalisées et les invendus, en se basant sur médias (qui compte parmi ses partenai- c’est possible, puisque le premier journal pour fonction de sacraliser des mythes au détriment de la vérité et ouvrir
la comptabilité générale du journal. res des éditeurs et des annonceurs), dans qui l’a tenté a été suivi par d’autres, don- la voie à la censure ? M. H.
Dans ce cadre, les données statisti- un souci de transparence de la part des nant lieu par la suite à la création d’un (1)
Une des neuf muses patronnes de l’histoire dans la mythologie grecque
ques certifiées par OJD montrent qu’en responsables de la publication. Cette cer- OJD Maroc. S. B.

Honte à vous, messieurs les magistrats de l’intolérance


Ainsi donc, des juges algériens ont choisi la voie de la au moins sur le plan juridique, commence au moment actuellement en Algérie : honte à vous, messieurs les
forfaiture et de l’ignominie : juger, au nom des croyances exact où la majorité d’un pays donné s’oblige à respecter magistrats, qui bafouez le texte fondamental que vous
intimes de la majorité, les croyances intimes de la les droits de la minorité parce qu’elle base cette êtes censés défendre contre toute atteinte ; honte à
minorité, déclarant cette même minorité non seulement obligation sur un texte légal au-dessus de tous les autres vous, hommes et femmes politiques et religieux de tout
délictuelle, mais antinationale, et cela dans un déni textes légaux, la Constitution, sacralisant le contrat bord, qui laissez se produire une telle indignité, par
ahurissant de la loi première du pays : la Constitution minimal de coexistence entre tous les citoyens de ce
photo : d. r.

crainte ou par opportunisme ; honte à nous, citoyens


qui, dans sa lettre comme dans son esprit, assure sans pays. qui acceptons dans le silence et la lâcheté que l’Algérie
aucune ambigüité la liberté totale de conscience ! Ce n’est donc qu’un texte, mais quel texte ! Sans cette libre et indépendante soit avilie dans son honneur et sa
Ces mêmes magistrats ont pu agir ainsi sans être obligation de respect scrupuleux de la loi juridique grandeur et rejoigne peu à peu, dans notre regard et dans
désavoués par leur ministre de tutelle ni, en dernier suprême, ce pays retombe dans une autre «loi», celui des autres, le groupe méprisé et méprisable des
Par Anouar Benmalek recours, par le premier gardien de la Constitution, le bien connue malheureusement des pays arabes - et
pays les plus intolérants de la planète.
Ecrivain président de la République algérienne. musulmans en général -, celle de l’arbitraire, de
A l’ère des satellites et d’internet, que croyez-
Cela n’est pas étonnant, car cela n’est pas nouveau, mais l’injustice, de l’intolérance. De la jungle, pour tout dire…
cette constatation ne constitue pas une raison suffisante vous, en effet, que pense le reste du monde de ces
Il y a peu d’arguments à opposer à ceux qui choisissent
pour ne pas s’en indigner de toutes ses forces. délibérément de «juger» selon les vents du moment manquements scandaleux en Algérie à l’un des droits
Il est vrai que la Constitution algérienne est loin d’être en enfreignant sans vergogne ces commandements les plus élémentaires de tout être humain : la liberté de
parfaite, que les différents pouvoirs étatiques ont pris absolus du métier de magistrat que l’on pourrait résumer conscience en général et religieuse en particulier ?
l’habitude de la modifier et de la fouler aux pieds au d’une manière simple, sinon simpliste : la loi, la simple Et puis, assez de cette scandaleuse impudence qui
gré de leurs intérêts du moment, mais tout pays qui loi, tu respecteras plus que ta vie ; la justice, la simple voudrait que nous puissions réclamer à cors et à cris
se résigne à considérer que sa Constitution, même justice, tu rendras en conscience sans tenir compte de la chez les autres ce que nous refusons tout net chez nous
imparfaite, ne vaut guère plus que le papier sur laquelle pression des puissants et des fanatismes. : si l’on veut être respecté dans ses croyances et ses
elle est imprimée accepte un risque important, celui de La seule chose à faire, c’est clamer haut et fort, convictions à l’étranger, le minimum est d’abord de
sortir volontairement - et ce n’est pas une exagération - perpétuellement, sans jamais se laisser intimider par s’astreindre à respecter les différentes croyances et
de la communauté des pays dits civilisés. La civilisation, les anciens et les nouveaux inquisiteurs qui sévissent convictions minoritaires dans son propre pays ! A. B.
Les 20 ans d’El Watan - 10

el watan et les tabous


Voir au-delà des murs…

photo : d. r.
Par Jean Daniel
Ecrivain et journaliste

Un rôle historique
pour les générations à venir
Aux Chers amis, Chers confrères, et j’ai envie de dire aussi,
Chers compatriotes.

La passion que j’ai pour le journalisme comme institution


indispensable à l’exercice de la démocratie ne m’a jamais fait
céder aux compromissions que l’on nous propose de toutes
parts pour des raisons commerciales, pour des raisons de
civisme politique ou, simplement pour des raisons
d’intimidation. C’est un combat à mener chaque jour, et je l’ai
livré avec les miens dans la difficulté et l’opiniâtreté, sans être
d’ailleurs certains que nous n’avons pas eu nos faiblesses et
Par Fayçal Métaoui comme celle la Banque extérieure d’Algérie (BEA), impliquant nos lâchetés.
le fils du président Chadli Benjedid celle de l’Institut Pasteur («le Ce texte n’est pas pour vous parler de moi, mais pour vous

D
montrer à quel point je comprends l’étendue de vos problèmes
général Attaïlia est-il impliqué ?», s’est demandé journal en 1992).
dans un pays dont je connais l’histoire révolutionnaire et les
ès le 8 octobre 1990, la couleur est annoncée : « clash El Watan a également suivi de près le dossier du D15, le scandale conflits fratricides.
dans le sérail ». La manchette du numéro 1 d’El Watan de la farine de poissons, l’affaire de l’OAIC, la vraie-fausse affaire Se demander au jour le jour si on n’injurie pas les pères
souligne bien que quelque chose va changer dans le des 26 milliards de dollars, le dossier de la gestion du Club des fondateurs, si l’on ne complique pas la tâche des dirigeants,
langage de la presse. « Sérail », un mot banni dans la Pins, l’affaire des scanners, le dossier de Sonatrach, les malversa- ou si l’on ne suscite pas la colère des intrigants, c’est une
presse de parti unique et de « la révolution socialiste », tions au sein des Douanes…Plusieurs enquêtes ont été proposées gageure. Je crois que dans l’ensemble, l’on peut dire que vous
pendant presque 28 ans. Idem pour le mot « clash ». Avec Benbella, aux lecteurs sur, entre autres, la récupération des biens de l’Etat, avez gagné une partie incroyablement difficile. Le verre est-il
Boumediène et Chadli, ils étaient tous « des frères » dans les cer- sur le poids des zaouias, la révolte des Touareg, les réfugiés du seulement à moitié vide ? Peut-être, et il reste à le remplir tout
cles du pouvoir. Pas de « clash » ni « frictions ». Les leaders histo- Grand sud, l’abandon des terres agricoles, la pollution au mercure entier. Mais disons que cette moitié déjà acquise encourage la
riques tels que Krim Belkacem, Ferhat Abbas, Hocine Aït Ahmed, au port d’Alger et dans les plaines de Skikda, le pillage dans les persévérance et promet la réussite.
Abane Ramdane, Messali El Hadj étaient devenus des fantômes. musées nationaux, la mauvaise gestion des hôpitaux, les chrétiens L’Algérie est le pays qui a le plus de conflits avec son histoire,
Même dans les manuels scolaires ou les livres sur « la glorieuse et les juifs algériens, les cités ghetto, la peine de mort, la torture, que ce soit avant la colonisation, pendant, après
» guerre de Libération nationale, ils avaient disparu. Avaient-ils les conditions de détentions, les erreurs médicales, les fuites dans l’indépendance, et après la guerre civile. Il n’y a rien de plus
existé ? El Watan a contribué à leur « redonner » vie d’une manière l’examen du bac, l’inceste, l’homosexualité, l’avortement, les difficile à vaincre que les préjugés qui s’arriment à l’histoire.
ou d’une autre. sectes, la prostitution…Même si elles étaient parfois incomplètes, Mais l’Algérie est aussi un pays dont on sait qu’il ne peut plus
Pour le journal, le 19 octobre 1965 n’était pas « un redressement faute d’accès libre à l’information, ces enquêtes avaient au moins refuser à des populations qui vivent au-dessous du seuil de la
historique » mais un coup d’Etat militaire. Dans un supplément le mérite d’attirer l’attention de l’opinion sur des phénomènes que pauvreté, une partie des richesses incomparables et
consacré au colonel Boumediène, El Watan écrit : « 19 juin 1965, le la morale publique ou l’interdit politique mettaient sous terre. inutilement thésaurisée notamment dans le domaine de ses
pouvoir militaire se dévoile ». Boumediène ? « 13 ans d’une vaine Des comportements qui existent toujours dans une Algérie suppo- ressources en hydrocarbures. L’Algérie moderne et
quête de légitimité, l’expression d’un pouvoir sans partage », a sée être pluraliste. Sur le plan économique, le quotidien a été parmi révolutionnaire ne peut pas laisser aux institutions religieuses
le soin d’une organisation de la charité dont l’efficacité n’a
écrit le quotidien. Pour d’autres, Boumediène était un héros, voire les premiers à aborder le sujet de la cessation de paiement (l’Algé-
d’égale qu’un prosélytisme intégriste soucieux de radicaliser
un homme qui a osé dire «non» aux puissants. Boumediène, qui rie a failli être dans cette situation en 1991), le rééchelonnement le code de la famille et le statut de la femme. L’Algérie,
restait un militaire dans sa pensée, a harcelé, persécuté et tué ses de la dette extérieure, la privatisation des entreprises publiques, la puissance méditerranéenne ne saurait s’imposer sans trouver
opposants. Pour le journal, les assassinats politiques ont été érigés gestion des banques, la dévaluation du dinar, le change parallèle, une solution pour faire la paix avec un pays frère à propos du
en «mode de gouvernance» : Mohamed Khider assassiné en 1967 les politiques salariales, la libération des prix, la sécurité alimen- Sahara. En un mot, il faut aboutir à une situation qui empêche
à Madrid, Krim Belkacem tué en 1970 à Francfort, « l’omnipotent taire, l’évasion fiscale, la contrebande et à s’interroger : «l’écono- les jeunes gens d’avoir envie de quitter leur pays et de
Président les a fait exécuter ou ‘‘«suicider’’ sans état d’âme par mie de marché, mode ou nécessité ?». Avec ses caricatures et ses quémander leurs visas.
son bras armé : la puissante Sécurité Militaire», a relevé le jour- illustrations, Mohamed Mazari (Maz) a contribué à faire sauter les Je ne sais ce que pensent le directeur et les équipes
nal. L’ex-sécurité militaire, Département de renseignement et de verrous qui empêchaient l’éclosion du dessin politique de presse. d’El Watan de ces trois objectifs, mais s’ils les adoptent et
sécurité (DRS) actuellement, a été évoquée à plusieurs reprises Maz n’a pas hésité à caricaturer le président de la République, les qu’ils combattent pour eux, ils joueront un rôle historique
dans les colonnes de la publication. «Le DRS est-il le pouvoir ?», militaires et les chefs de partis. pour les générations à venir.
s’est interrogé la publication en 2003. «Il vit et évolue dans l’om- C’était déjà une petite révolution. Des experts, des universitaires, J’ai longtemps suivi le parcours du président Abdelaziz
bre. C’est peut-être sa nature. Mais, en Algérie, pays entièrement des analystes, écrivains qui n’avaient d’espaces où s’exprimer Bouteflika. C’est à lui aussi que j’adresse ce message puisque
verrouillé depuis plus de dix ans, il fait la pluie et le beau temps», avaient trouvé refuge dans le journal même si leurs idées ou thèses nous sommes de la même génération des combattants de la
a-t-il ajouté à propos de ce département. Des années auparavant, en n’étaient pas admises par tous. La sortie de la pensée unique n’était première heure. Je sais qu’il me témoigne une considération
1992, le journal publiait-ce qui était déjà une première -un rapport pas facile. Par exemple, en 1992, Mokhtar Lekhal analysait les attentive, même s’il ne peut accompagner mes pensées, mes
accablant sur le général Mostefa Beloucif, ancien secrétaire gé- tares des jeunes nations qui, selon lui, sont la corruption, la bureau- critiques et mes vœux.
néral du ministère de la Défense. Beloucif sera jugé et condamné cratie et populisme. Pour le cas algérien, on se rend compte que la Mais ce n’est pas aux journalistes de s’en préoccuper.
pour « détournements de biens publics » puis libéré. Plusieurs « souche » de ces tares semble très résistante à l’épreuve du temps. Bonne chance !
articles ont été publiés sur des centaines d’affaires de corruption Vingt ans après, l’Algérie a-t-elle évolué ? F. M. Inch’ Allah ! J. D.

20 ans et mes cheveux


Par Remi Yacine rédacteur en chef ne censure la météo. Dans ma des maux d’estomac, de ma première crise d’ul- avec Ahmed Ancer (il faut bien expliquer le pour-
génération, certains optaient pour une forte pilo- cère. Je cite Omar Belhouchet : bienvenue dans le quoi de la situation), et Monsieur Guissem pour

C
sité, d’autres pour la démocratie. On était encore journalisme. Et me propose du Maalox. C’était le défier le quotidien avec son sens de la formule.
ela remonte à un temps que les moins adversaires, pas ennemis. Et puis, la rencontre, El temps de l’insouciance et des scoops. Sans oublier ma chef actuelle (un peu de chita
de vingt ans ne peuvent pas connaî- Watan. Comment devient-on journaliste ? Je n’en A ce moment-là, il n’y avait pas assez de chai- (brosse), ne fait pas mal et peut faire décrocher
tre. J’étais jeune et beau, il ne faut pas avais aucune idée. ses. Pour les conférences de rédaction, on se une prime), grâce à qui je suis devenu féministe,
se fier aux photos récentes. Je venais Un début d’après-midi, un ami, plutôt timide, débrouillait comme on pouvait. Les plus jeunes Nadjia Bouzeghrane. Nadjia, si tu me lis... En ce
d’avoir ma licence. A 23 ans, j’avais m’a demandé de l’accompagner à un concours debout, prenant des notes. Puis, avec mon chef temps-là, je ne m’appelais pas encore Rémi Ya-
tous mes cheveux et plein d’idéaux. Un vent ter- organisé par un journal qui était encore en gesta- de rubrique à l’époque, Omar K., on partait faire cine. Il a fallu l’irruption des violences, la perte
rible soufflait sur l’Algérie, des bourrasques de tion. Je me rappelle très bien des sujets proposés. des razzias de chaises déglinguées. Il y a pres- (l’assassinat) des amis et confrères. L’histoire du
liberté à faire tourner la tête. Plus fort que tous les J’avais opté pour la politique étrangère. La guerre cription. journalisme en Algérie s’est écrite à l’encre rou-
alcools, on s’enivrait à la liberté. Soudainement, du Golfe frappait à la porte. Saddam paradait, C’était une histoire de découvertes et d’amitié. ge. Vingt ans plus tard, j’ai perdu mes cheveux,
tout devient possible. Plus obligé de lire TVBDM Bush, le père, menaçait. Quelques jours plus tard, J’ai appris le métier avec Ali Bahmane (je ne pas encore mes idéaux. Et comme toutes les
(Tout va bien Dieu merci), El Moudjahid, unique le directeur de la rédaction m’intimait l’ordre de veux pas de commentaires, va sur le terrain), Ali histoires d’amour ne finissent pas mal en général,
quotidien du parti unique. Dans les nouveaux débarquer pour le samedi suivant. J’ai failli dire si tu me lis…., Omar Kharoum (des reportages, je continue d’écrire pour El Watan. En espérant
journaux, il pouvait pleuvoir dans les villes où se non à plusieurs reprises, par appréhension. La je veux des reportages), Merad (écris en français, toujours garder le souffle, la flamme du premier
rendait le président de la République, sans que le découverte de l’équipe, des locaux, de l’écriture, je n’aime pas les néologismes), la touche sociale jour. R. Y.
Les 20 ans d’El Watan - 11

le métier dans la difficulté


Le parcours du combattant
Vingt ans, c’est peu et c’est en même temps beaucoup dans la vie d’un journal.

Par A. Merad évènements d’Octobre 88 et qui s’est généralisé


avec le processus de démocratisation qui a ébran-

C
lé les assises du régime du parti unique,il s’est fait
ette réflexion peut s’appliquer à un devoir dès les premiers numéros de son exis-
El-Watan qui fête le vingtième an- tence de tisser un lien étroit avec ses lecteurs pour
niversaire de son existence avec ce vulgariser, concrétiser et consolider les idées de
sentiment d’avoir d’une part accom- liberté et les convictions pour la construction de la
pli, toutes proportions gardées, un démocratie. Tout cela avec une grande déférence
parcours honorable jusque-là et de penser d’autre aux règles fondamentales de l’éthique profes-
part que ce qui reste à réaliser pour devenir un sionnelle et de la déontologie.C’est d’ailleurs à
grand journal, comparable aux illustres titres ces deux notions que recourent ,comme on le fait
internationaux, est davantage plus exaltant mais pour une marque de fabrique, les lecteurs assidus
plus éprouvant aussi . Car, si elle avait à sa nais- pour qualifier le mérite d’El Watan. «Il s’impose
sance l’ambition tout a fait consciente et mesurée par son sérieux, sa crédibilité,et cherche toujours
de tenir une place respectable dans le paysage à dire la vérité...» disent-ils. Au demeurant,en rai-
médiatique national, notre publication nourrit son de sa sobriété et de ses performances média-
plus que jamais l’aspiration de déployer encore tiques à travers sa recherche de l’information, la
plus loin sa notoriété, toujours fidèle à ce prin- pertinence de ses commentaires, la rigueur de ses
cipe qui a fait sa force : servir quelque soient les analyses politiques, l’exclusivité de ses enquêtes,
circonstances et les conjonctures une information notre journal a souvent été comparé à son confrè-
honnête et crédible à ses lecteurs. re parisien Le Monde, mais chacun dans son style.
A l’image donc des quotidiens influents qui De ce fait, il a longtemps servi de référence aux
marquent l’opinion publique, El Watan a réussi institutions officielles et surtout aux représen-
en deux décennies à fidéliser un lectorat toujours tations diplomatiques. Mais dans un système
exigeant , parmi lequel aussi bien des admirateurs qui a toujours refusé et qui refuse obstinément
qui trouvent réponse à leurs besoins en matière de toute ouverture démocratique digne de ce nom,
communication, que des contempteurs recrutés El Watan évidemment a tout pour déplaire. Le
généralement parmi celles et ceux qui ne se pouvoir en place, depuis l’avènement de la presse
reconnaissent pas dans sa ligne éditoriale. C’est libre en Algérie, n’a jamais pu s’accomoder de
par définition le propre d’un journal d’avoir des cette réalité et toutes les mesures d’intimidation
pour et des contre pour forger une personnalité et de représailles qu’il a déployées pour casser les
et une réputation qui durent dans le temps, et El Pourquoi en fait est-on devenu le premier jour- du moindre bruissement de la société qui faisait titres indépendants, dont celles dirigées contre El
Watan a toutes les raisons de croire qu’il a réussi nal francophone du pays ? Les analystes avisés ses premiers pas dans le monde de la liberté, de la Watan ont été d’une férocité incroyable, prouvent
à faire partie de cette catégorie. En vingt ans, il a vous diront qu’en choisissant de défendre sans reconfiguration républicaine et de la mobilisation en fait que pratiquer le journalisme libre dans un
eu tout le loisir ou la difficulté de vibrer avec les concessions les valeurs et les nobles idéaux d’un citoyenne. Né lui même dans le feu de l’action pays complètement vérouillé est loin d’être un
pulsions d’une société en transformation, et c’est engagement républicain dans toute sa plénitude, d’un combat pour la libre expression et la défense exercice aisé. C’est plutôt en permanence le par-
tout naturellement qu’il en soit venu à défrayer la El Watan a de facto été dans le sens d’ une attente des droits de l’homme dans notre pays mené par cours du combattant qui expose la presse à tous
chronique de la diversité politique ou idéologique, populaire à la recherche d’ un espace d’expression le Mouvement des Journalistes Algériens (MJA) les risques. Mais le défi vaut tous les sacrifices.
sans jamais laisser toutefois personne indifférent. vital à ses aspirations, mais également à l’écoute qui a pris forme au lendemain des douloureux A. M.

Naître chaque jour dans le siècle


Avoir vingt ans est-ce vraiment le plus bel âge de la vie loge dans mon esprit et ne je peux pas m’en défaire. Icare performance du ventriloque ?
? J’aimerais le croire et ne le peux. Je ne le peux pas, se brûle en voulant atteindre le soleil. Le harrag, Icare Pourquoi les louanges que s’adresse à elle-même la
parce que l’âge d’El Watan me renvoie aux vingt dernières algérien, plus modeste, affronte, lui, le jugement de la Famille révolutionnaire, sont-elles chantées par le
années d’une Algérie écrasée, meurtrie de mille deuils, mer, espérant toucher les terres d’Europe. Sa détresse chœur de ses fils lui renouvelant leur confiance ? Famille
brutalisée, dupée, méprisée… Suis-je contaminé par le est en moi, comme si j’en étais à la fois le coupable et la révolutionnaire ? Une famille peut-elle l’être ? Etonnante
pessimisme de Paul Nizan : «Je ne laisserai à personne victime. Elle est mon obsession, ravivée chaque jour par appellation aux résonances tellement siciliennes.
photo : d. r.

dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie.» ? Non les drames qu’El Watan rapporte et rappelle depuis vingt Vérité discriminatoire qui tribalise la République et
! Mon pessimisme n’est pas philosophique. C’est le ans : la vision éblouissante de la mort, tant de morts. «dénationalise» la majorité de ses citoyens. Plus grave,
présent qui est invivable. Je vois et j’entends en écho Pour dire mon amitié à celles et ceux qui fabriquent elle ignore la Constitution, usurpe et privatise le capital
la révolte de mon compatriote de vingt ans, âge des El Watan, je me suis refusé de décliner les formules symbolique du peuple et de la nation. Son complexe de
Par Benamar Mediène utopies, pour qui le mal de mer est sans remède. Tout lénifiantes et creuses du genre : Aïd-koum saïd, happy grandeur tient du miracle de la démographie et de la
Ecrivain, professeur cela n’est pas la faute de Nizan, ni celle d’El Watan, birthday to you, bravo, excellent, continuez, vous êtes les science biologique : Elle s’auto reproduit en générant
de littérature dont les yeux rivés sur le réel, le transcrivent à chaque meilleurs… etc. Je sais que le dithyrambe vous par milliers des anciens moujahidine tout neufs. Elle
battement du temps, m’aident à voir, à savoir et à agacerait et la langue du bois de cèdre vous donnerait se prétend être l’incarnation du passé et du destin de
comprendre. d’insupportables migraines. l’Algérie, être sa grandeur.
Ce réel, je le perçois en ce jeune algérien, mon fils, mon Je sais que je ne fais pas dans la prose joyeuse. Donnez- L’Algérie arrivera-t-elle encore à pouvoir se hisser à
frère, mon semblable. Je l’entends dire : Suis-je devenu moi une seule raison d’être hilarant, ou l’exemple hauteur d’elle-même ?
un fantôme aphone ou les miens sont-ils devenus d’un article festif écrit dans votre Quotidien pour m’en El Watan est pour moi, un sismographe planté sur
aveugles et sourds ? Je suis vivant et je doute que ce inspirer. J’ai beau fouiller les «Une» d’El Watan, je n’ai la peau de l’Algérie et du monde. Depuis vingt ans,
corps soit le mien. Je me sens nu, l’esprit en jachère, trouvé aucun compte rendu d’une fête avec défilé de chaque matin, il m’en révèle les pulsations, les petites
le regard éteint, le désir ligoté et mes bras pesants, chars fleuris, flonflons, danses et youyous. Celle du 5 failles de la vie, les séismes de douleur, quelques
pendent comme des branches mortes… Laissez-moi juillet ? Expédiée en une minute de silence ! Celle du geysers de joie, des éclairs d’espérance, des veuleries
libre de jouer ma vie au bonneteau, de miser ma vie pour Premier Novembre ? Un dépôt de gerbe ! Celles des arrogantes, des éboulements de la morale...
un bout d’espérance sur un radeau incertain … Je sais deux Aïd ? Une prière à Ketchawa ! Ah ! Pardon, j’oublie Miroir de papier et d’encre à chaque jour renouvelé, El
ramer, j’ai toujours ramé… Oui, je pratique mon épreuve une folie populaire tombée sur nous comme une pluie Watan me parle de l’humanité telle qu’elle est, dans ses
de vérité : l’antique ordalie. Réussir la traversée, sera d’orage, la seule en vingt ans : la victoire à Khartoum beautés, ses blessures et ses déchéances. Narration en
ma victoire ; mourir, la mer sera mon linceul. Laissez- d’un ballon propulsé d’un coup de pied intelligent dans temps réel de l’héroïsme des anonymes et de la voracité
moi partir, Messieurs les Gardiens de la Nation…Restez la cage égyptienne ! Même si ce triomphe a été sali d’un des prédateurs.
à table, mangez, buvez, rotez… Wa-el-hamdou- lilahi… flot d’injures, il prouve que le patriotisme reste à fleur El Watan ne prétend pas être doté des pouvoirs du
Mais, vous, si prompts à pardonner aux spadassins de peau des Algériens et dans leur peau, la mémoire démiurge pour offrir aux Algériens une Algérie idéale
dévastateurs de tant et tant de vies, vous qui refusez de de la liesse et de la fraternité, reste incisée. Alors à dans laquelle, par exemple, le simple fait de rire ne serait
comprendre que ma fuite signe votre échec, n’ajoutez quelle autre bonne nouvelle, rapportée par El Watan, pas un blasphème ni un tic nerveux.
pas à ma colère vos crachats ! Le vent les rabattra sur vos arrimer mon imagination ? Dites-le moi et je mettrai Pour un journal, avoir vingt ans dans la vie, c’est naître
visages ! en musique et en paroles un hymne à la joie grand chaque matin dans le siècle. D’un seul bond, El Watan
Pas très gaie cette entrée en matière pour un papier comme du Beethoven, et vous le chanterai. Pourquoi a franchi un siècle et un millénaire et il continue à se
d’anniversaire. Pardonnez-moi, ô copains d’El Watan, les fêtes populaires sont-elles bannies dans notre pays coltiner au jour qui vient. Le journaliste est un Sisyphe
de forcer le trait du pathétique et risquer de «casser» et remplacées par un répertoire de vanités statistiques du mot. Obstiné, chaque wsoir il le monte au marbre et
votre fête. L’image du harrag, spectrale et sidérante, gonflant l’orgueil de ceux qui les alignent avec la recommence l’épreuve au jour d’après. B. M.
Les 20 ans d’El Watan - 12

PERSONNALITÉS politiques
Ce qu’ils pensent d’El Watan
En 20 ans d’existence, le quotidien El Watan a marqué de son empreinte
la vie du pays. Nous avons invité des hommes politiques à donner leur avis
sur le parcours emprunté par El Watan. Propos recueillis par Nadjia Bouaricha

SAÏD SADI RÉDHA MALEK bouguerra


«Il y a dans le parcours «El Watan est devenu un journal
soltani
d’El Watan une énergie, une de référence aussi bien en «C’est un journal qui a gardé
conviction et une ambition qui Algérie qu’à l’extérieur» une ligne nationaliste et
photo : b. souhil

photo : b. souhil

ne peuvent être nourries que


crédible»

photo : h. lyès
par le respect de son métier
et de celui de son peuple»
L’expérience vécue par la presse privée en Algérie est un Félicitations d’abord pour ce 20e anniversaire d’un quotidien qui est
indicateur précieux pour l’évaluation de la situation des libertés devenu indispensable et qui constitue une institution sur le plan de Au MSP, nous sommes fiers de l’acquis de la liberté d’expression en
individuelles et collectives en général, et s’agissant de médias, l’information dans notre pays. C’est devenu un journal de référence Algérie et souhaitons longue vie aux journaux indépendants, qui ont
leur état renseigne plus particulièrement sur la liberté aussi bien en Algérie qu’à l’extérieur, et grâce aux efforts de son porté le discours de la démocratie, les libertés et les droits de
d’expression. En la matière, un journal écrit et qui plus est équipe rédactionnelle et éditoriale, il a pu tenir malgré les difficultés l’homme et qui ont participé à la lutte contre le terrorisme et contre la
francophone montre toutes les difficultés qu’il y a à accomplir sa que nous connaissons. Il a traversé une période très difficile avec corruption et grâce auxquels la voix de l’Algérie a été entendue dans
mission dans la durée : succès, et cela a exigé beaucoup de courage moral et beaucoup de
-Contraintes institutionnelles qui réduisent de plus en plus les travail dans le sens de l’objectivité et de la recherche de la vérité.
le monde. Nous saluons l’orientation nationaliste du journal El
possibilités d’investigation, C’est un journal qui a acquis une place par la clarté de sa ligne Watan. C’est un journal francophone qui a gardé une ligne
-Difficultés à recruter des journalistes ayant un niveau de maîtrise éditoriale, et en particulier dans la lutte contre l’obscurantisme et la nationaliste et crédible, ce qui lui a valu d’avoir une assise et être
de la langue satisfaisant régression, et pour l’affirmation d’une liberté d’opinion, bien considéré par beaucoup d’instances. El Watan, qui s’intéresse
-Pressions financières à travers le contrôle par le pouvoir d’expression et de conscience. Tout cela fait que ce journal aux questions politiques et sociales de l’Algérie, a aussi une vision
directement ou indirectement sur le marché de la publicité, continuera certainement son parcours avec de nouveaux succès et sur l’extérieur. Il s’intéresse de près, ce qui est très positif, aux
-Irruption et donc aussi concurrence de la toile dans la voie qu’il s’est choisie, qui est celle d’une Algérie moderne et questions internationales. Nous souhaitons que le lectorat de votre
-Il est malheureusement presque superflu de rappeler la violence démocratique. journal s’élargisse davantage et le félicitons pour son vingtième
exercée par le terrorisme contre la presse. Miraculeusement, anniversaire, en lui souhaitant de fêter sa centième bougie. Tout en
votre directeur, Omar Belhouchet, en a échappé. Beaucoup hélas encourageant son jeune encadrement, nous nous inclinons devant la
n’ont pas eu cette chance. Abdelhamid mémoire de toutes le victimes de la tragédie nationale.
Tout cela ne participe pas en principe à favoriser la production
d’une information pérenne et crédible. Et pourtant, malgré ces
Mehri
épreuves, il y a des titres qui jouent leur rôle de lieu de débat et
d’expression libre, et parmi eux El Watan occupe une place
«Plus qu’un journal, El Watan Dr Ahmed
privilégiée. Quand j’observe ses efforts et acquis, je pense au est un repère pour les militants Benbitour
photo : b. souhil

miracle algérien. Il en est de même avec les jeunes que le pouvoir et citoyens qui ont soutenu,
a essayé d’asservir par l’école, la mosquée et les médias lourds,
et qui s’avèrent être ses principaux contestataires avec cette après les événements d’Octobre «Vous êtes dans la bonne voie,
évolution notable qui fait que, désormais, le rejet du régime ne 1988, le projet de continuez avec courage et
les précipite plus vers l’intégrisme. C’est aussi grâce à des
démocratisation de l’Etat et de détermination»
photo : h. lyès

organes comme El Watan, que nos jeunes se sont interrogés


avant de se retrouver pour se réaliser dans des projets la société algérienne»
structurants et positifs. Il y a dans le parcours d’El Watan, et
quelques titres privés, une énergie, une conviction et une El Watan fête son 20e anniversaire. Je lui souhaite longue vie et
ambition qui ne peuvent être nourries que par le respect de son bonne chance. Je lui souhaite, surtout, une vie meilleure que celle A l’occasion du vingtième anniversaire d’El Watan, j’aimerais
métier et de celui de son peuple. qu’il laisse derrière lui. Bien sûr, l’entreprise de presse El Watan remercier l’ensemble des membres de l’équipe, à leur tête Monsieur
est une réussite. Omar Belhouchet, pour l’accueil chaleureux qui a toujours été
Le passé du journal est marqué par des succès indéniables.
Succès obtenus grâce à des efforts et des sacrifices que certains
réservé à mes contributions. Ensemble, nous avons pu éclairer les
lecteurs ne soupçonnent même pas. Ces bons résultats n’ont pas lecteurs et, par-delà les lecteurs, une grande partie de la population
KARIM TABBOU empêché, heureusement, au sein d’El Watan, comme dans algérienne, sur des questions fondamentales pour l’avenir de notre
d’autres entreprises de presse privée, de saines discussions sur pays. Je note avec satisfaction la diversification des moyens utilisés
«La ligne éditoriale du journal la réalité et les limites de l’indépendance de la presse et la liberté pour éclairer les lecteurs, aussi bien dans le contenu du journal
d’expression dans notre pays. El Watan, plus qu’un journal, est imprimé et du journal virtuel que dans les instruments de débats
se veut moderniste, ouverte au un repère pour les militants et citoyens qui ont soutenu, après proposés en salle et sur le Net. J’aimerais également féliciter toute
débat et favorable
photo : b. souhil

les événements d’Octobre 1988, le projet de démocratisation de l’équipe pour l’autonomie financière qu’elle a pu donner à son
au projet démocratique» l’Etat et de la société algérienne. La parution d’El Watan et la journal, par la crédibilité et la haute valeur du contenu. Concernant le
naissance d’une presse libre étaient, dans leur esprit, les rôle des médias dans la libre circulation de l’information et sa
primeurs d’un printemps qui, malheureusement, tarde à venir.
conséquence sur le développement économique et social, le
Ces réformes ne constituaient, dans le projet démocratique,
qu’une pierre dans l’édifice sans l’achèvement duquel tous les Mahatma Gandhi disait : «L’un des objectifs de la presse est de
Premièrement, je souhaite un bon anniversaire au journal El acquis restent fragiles. Pourquoi ces réformes étaient comprendre les sentiments de la population et de s’en faire l’écho, un
Watan. nécessaires pour introduire le changement ? Parce qu’une presse autre est d’éveiller en elle des sentiments louables, un troisième est
D’une manière générale, il est très difficile pour n’importe quel réellement libre et une information objective sont des sources d’exposer sans crainte les défauts dont elle souffre.»
journal d’assumer ses responsabilités éthiques, politiques et indispensables à la bonne gouvernance. Une presse de qualité Amartya Sen, prix Nobel d’économie, disait, sur le même sujet : «On
sociales dans la situation actuelle caractérisée par un contribue à dessiner, pour les responsables honnêtes et n’a jamais déploré de famines dans un pays indépendant doté de
rétrécissement drastique des libertés et des espaces publiques. conséquents, la carte de la société qu’ils se proposent de servir structures démocratiques et d’une liberté, même relative de la
La question qui se pose : la presse nationale n’est-elle pas et de diriger. Ils ont besoin, dans l’exercice de leur responsabilité, presse. Les famines sont associées aux royaumes traditionnels et aux
contrainte de composer peu ou proue avec le pouvoir ? Il n’y a de d’une carte authentique, réelle et complète de la société. Cette sociétés autoritaires dans le monde contemporain, aux communautés
presse libre que dans un pays libre. La ligne éditoriale du journal carte doit refléter l’image de la société avec ses différents tribales primitives et aux dictatures technocratiques, aux économies
se veut moderniste, ouverte au débat et favorable au projet courants, ses problèmes, ses inquiétudes et ses aspirations.
démocratique. La vérité impose de dire que les possibilités Mais beaucoup de responsables, hélas, attendent de la presse
coloniales soumises aux puissances impérialistes occidentales et aux
d’accès à l’information, particulièrement en matière sécuritaire qu’elle leur renvoie une carte arrangée de la société, conforme à nouveaux Etats indépendants du Sud qui sont placés sous le régime
et même économique, sont limitées. ce qu’ils veulent ou imaginent. Une presse qui adhère à cette des despotes ou de partis uniques. Elles n’apparaissent jamais dans
Le pouvoir a tracé des lignes rouges et exerce un monopole de fait conception, louer et critiquer sur instructions. Ce faisant, elle un pays indépendant où des consultations électorales sont
en la matière. Très souvent, les informations sécuritaires et les pousse ces responsables à se tromper d’objectif ou de méthode. organisées, où des partis d’opposition expriment leurs critiques et où
enquêtes économiques passent au filtre du DRS. Certaines Beaucoup de militants de la plume en savent quelque chose et la presse rend compte de la situation et peut mettre en cause le bien-
enquêtes, concernant les faits de société, menées par le journal souffrent d’une telle situation qui doit absolument changer. Les fondé des orientations gouvernementales sans subir une censure
et la création des espaces de libre débats méritent nos journalistes et les militants politiques de toutes tendances excessive.» Je terminerai ce témoignage avec mes souhaits de succès
encouragements et nos éloges. Pour terminer, je pense que le peuvent hâter ce changement. El Watan, avec ses vingt années pour toute l’équipe. Je leur dis, vous êtes dans la bonne voie,
vrai clivage dans la presse nationale ne se situe pas entre d’expérience, est en bonne position pour ce combat. Bonne continuez avec courage et détermination et tout le peuple algérien
«réconciliateurs et éradicateurs », mais fondamentalement entre chance.
les partisans de la démocratie et ceux du statu quo. Que chacun
cueillera un jour les fruits de votre travail et du nôtre.
choisisse son camp.
Les 20 ans d’El Watan - 13

PERSONNALITÉS politiques
Ce qu’ils pensent d’El Watan
ali yahia abdenour

El Watan, vingt ans d’existence, avec un bilan très positif


place à la nouvelle génération. Le système poli- ques et les principes éthiques ne font pas partie
tique en vigueur depuis l’indépendance du pays des marchandages implicites ou explicites, au
doit céder la place parce que sa crédibilité comme même titre que les bases militaires ou l’accès aux
Par Ali Yahia Abdenour sa popularité sont au plus bas. Il y a des rivalités et ressources économiques, les hydrocarbures en
des divergences stratégiques au sommet de l’Etat. particulier.
Le pouvoir est pollué par l’argent, l’argent sale, Les droits de l’homme sont inscrits génétiquement

I
l’argent qui corrompt. La personnalisation et la et politiquement chez les militants de la LADDH,
l faut poser sur le vingtième anniversaire concentration du pouvoir sont bloquées par les sont présents dans leur esprit et dans leur coeur
d’El Watan, avec tous ses souvenirs, le re- hommes issus du DRS qui forment la majorité pour donner du sens et de la cohérence dans leurs
gard froid et impartial de l’objectivité pour de l’élite politique actuellement en fonction. Le actions de défense de la liberté de la presse et de
porter un jugement et dire, avec conscience président de la République a voulu imposer sa toutes les libertés. La liberté religieuse implique
et lucidité, que son bilan est globalement présence conquérante et triomphante sur tous la liberté de pratiquer sa religion, mais aussi
très positif. Il a connu les phases les plus difficiles les fronts, sans succès. La capacité du pouvoir à l’obligation de respecter les convictions religieu-
de son histoire qui la vu naître, soumis au contrôle ignorer le peuple, quand il ne suit pas ce qu’il a ses idéologiques des autres. L’inquisition, qui
des pouvoirs publics qui ont redoublé d’efforts décidé dans son dos est un des procédés typiques répand ses ténèbres sur notre pays, génère du
photo : b. souhil

pou lui imposer sa tutelle, qui renforce l’idéologie de la pensée unique toujours aussi puissante qui se totalitarisme, machine à produire des aveux, qui
et le discours politique du pouvoir afin d’interdire renouvelle sans cesse. La pensée unique conduit est une régression des libertés. En ce qui concerne
le débat contradictoire qui est l’hygiène et même à l’échec. Au regard de la situation politique ac- les disparitions forcées, essayons de retracer cette
l’oxygène de la vie publique, le passage obligé tuelle, même si ce n’est pas le désastre annoncé, affaire avec simplicité et clarté sur un seul point :
d’un démocratie formelle à une démocratie réelle. la révision de la Constitution redevient la question responsables et coupables. Il y a la responsabilité
Il a payé un lourd tribut pour conquérir sa liberté centrale, la priorité. de l’Etat et celle du chef de l’Etat. L’Etat est res-
et son indépendance de tout pouvoir politique ou pesse. Un journaliste ne donne pas ses sources.
La sortie de crise serait-elle pour bientôt, ce qui ponsable et coupable. Responsable mais pas cou-
économique. El Watan a des atouts et du savoir-faire, agit avec
est douteux, parce que les équilibres politiques, pable, cette formule concerne l’irresponsabilité
Un hommage solennel doit être rendu à ses jour- raison pour préserver durant 20 ans, un travail qui
idéologiques et économiques, n’ont pas changé. pénale des meurtriers atteints de troubles mentaux
nalistes pour leur dévouement et les remarquables réclame de l’expérience et du talent et qui a créé la
L’important est de ne rien changer en vertu du ; justiciables mais pas condamnables, respon-
contributions qu’ils ont apportées, pour préserver surprise et le succès. Il informe, éduque et distrait,
principe selon lequel il ne faut pas changer un sables mais pas coupables. Que dire quand les
le service public de l’information, afin qu’il ne comble un vide politique et intellectuel. Il est un
pouvoir qui a fait preuve de son insuffisance et responsables du pays sont traités d’irresponsables
soit pas absorbé par le pouvoir exécutif. Ils ont acteur libre de l’information, a une rénommée na-
de sa malfaisance. Le meilleur système politique, et de non coupables comme les fous ?
toujours mis un point d’honneur à suivre l’im- tionale et internationale, et personne ne peut faire
c’est la démocratie qui garantie la liberté de l’in-
partialité qui est la base de leur métier, de leur taire ce journal libre et indépendant. Il s’est élevé La télévision est au service du pouvoir
formation et satisfait les exigences de liberté et
mission, dont ils sont fiers. Ils sont considérés au rang de vigie de l’esprit et de la dignité, cet es-
de justice. La télévision qui est la principale source d’in-
par le pouvoir comme nocifs, soupçonnés d’être pace de liberté et de conscience, qui a produit une
formation est au seul service du pouvoir. Moyen
manipulateurs et manipulés, superficiels et avides information de qualité, se consacre à la construc- Le gouvernement mène une politique de d’information et normalement d’ouverture, elle
du sensationnel. tive rénovation des idées, à créer un espace de plus en plus antisociale fonctionne au seul profit du pouvoir qui exerce
Les journalistes d’El Watan, d’action et de culture confrontation politique, qui dispose d’un lieu pour
Pour qu’une société soit solidaire, il ne faut pas sur elle une emprise totale sans partage. Il importe
ouverte qui donne de la valeur et de la profondeur créer une relation forte entre les Algériens. Il est
qu’il y ait trop d’écart de revenus entre ceux qui d’affirmer avec force, clarté et précision ses mis-
à la création, observateurs vigilants qui ont le utile à la vie intellectuelle et démocratique. Les
la composent. Cela fait aggraver les inégalités. sions de service public, haut lieu de la création
sens des mots, informent, décryptent, analysent citoyens doivent être pareillement
La distribution des richesses et des retenus est si audiovisuelle. La télévision est un lieu de débats,
comprennent grâce à leur présence sur tout le informés pour être libres de leur choix et autono-
inégale qu’elle viole les normes minimales de la où doivent s’exprimer les opinions, y compris
territoire national, les émotions, les exigences, les mes dans leurs décisions. Le droit à l’information,
justice sociale. Des millions d’Algériens vivent celles que le pouvoir ne partage pas, pour ne pas
aspirations populaires. Ils prônent une allégation à la libre expression et à la libre critique, ainsi
au-dessous du seuil de pauvreté. Il y a un mal étouffer la liberté d’expression.
politique et éthique, militent avec détermination qu’à la diversité des opinions, est une liberté fon-
vivre terrible. L’urgence est dans la création d’em- L’image à la télévision possède un grand pouvoir
pour la démocratie, la liberté et la justice, car il damentale. Le simple bon sens indique qu’il est
plois, la réduction de la pauvreté, dont le aux s’est de suggestion, mais on peut tout lui faire suggérer.
n’y a pas de liberté sans justice, ni de justice sans temps d’agir, pour élargir la liberté d’expression,
sensiblement aggravé dans une indifférence cou- Le président de la République a déclaré à la chaîne
liberté, le progrès scientifique et technologique. ce domaine qui nous concerne dans notre vie et
pable qu’il faut combattre. La précarité appelle MBC : «La télévision est et continue d’être la
Leur premier objectif est de chercher, de vérifier notre liberté de chaque jour.
des solutions novatrices. Est-ce qu’on peut vivre, propriété de l’Etat et ne saurait être soumise à une
et de restituer les faits, de rendre crédible une Le pouvoir a dans son collimateur le non survive, avec un salaire rongé par l’inflations, quelconque forme d’expression contradictoire ou
réalité, de remettre l’intelligence et la réflexion au journal El Watan la cherté des produits de première nécessité ? La polémique. C’est l’Etat qui finance la radio et la
centre du débat démocratique. L’interrogation qui crispation sociale s’aggrave, l’angoisse se répand. télévision, et elles sont là pour défendre la politi-
est à la base de l’activité intellectuelle constitue Il croit savoir comment l’essoufler, l’intimider,
La pauvreté et les inégalités mènent à la violence. que de l’Etat.» Le ministre de la Communication,
le fondement de leur pensée. Toute réponse y diminuer son influence. Faisons rapidement le
Il faut rechercher la cohésion nationale et sociale. Nacer Mehal, a déclaré dans son intervention
renvoie. Le pouvoir cherche le moindre prétexte tour des questions qui intéressent l’actualité, du
Dans les domaines clés comme le combat contre à l’APN : «La Télévision nationale commence
pour intimider les journalistes. Ils sont toujours fait qu’El Watan s’est intéressé, dès sa création,
la corruption de haut niveau, les résultats des en- à faire du bon travail, et ce conformément aux
suspects, toujours à surveiller. Ils sont en butte à au pouvoir, aux institutions de la République, à la
quêtes des journalistes d’El Watan sont convain- nouvelles orientations données par le président
des harcèlements, des menaces, des représailles, démocratie et à la question sociale.
cants. Les affaires qui impliquent les cadres du de la République.» La télévision serait sortie
des pressions, des arrestations, des condamna- Il faut s’occuper de l’Algérie, car elle va mal,
pouvoir jaillissent de partout. Le climat délétère, de l’enfer pour entrer dans le purgatoire. Nacer
tions, de la part des représentants du pouvoir. S’il et écouter les Algériens avant de leur parler. La
trafic d’influence et détournement d’argent pu- Mehal a ajouté lors de son intervention à l’APN :
n’était pas lourd de gêne ou de colère, le silence vie politique nationale se dégrade au point de
blic, discrédite le pouvoir. La mascarade des pro- L’ENTV n’a pas à couvrir les activités ordinaires
conviendrait mieux, laissant parler les faits. Lors- se réduire à cette seule sommaire confrontation
cès prouve que la justice est aux ordres. des partis. Il faut alors permettre la création de
que le fond d’intolérance s’accompagne de me- entre un pouvoir personnel et les tenants d’un
Les Etats de l’Occident soutiennent des pouvoirs chaînes de télévision privées, libres de leur choix,
naces, d’insultes et même d’agressions physiques régime qui exclut la liberté. Il fut en finir avec des
oppresseurs, dictatoriaux, en échange d’avantages libres d’offrir à leurs auditeurs des œuvres diver-
contre les journalistes, surtout les correspondants dirigeants politiques épuisés, qui n’arrivent pas à
économiques et stratégiques. Les normes juridi- ses, ambitieuses, dignes d’intérêt. Le moment est
de presse du journal à l’intérieur du pays, par les travailler ensemble parce que divisés. Il faut faire
venu de la doxographie fondée sur l’intervention
représentants locaux du pouvoir qui se croient
diffamés, une seule ressource s’offre à eux qui ne
Mostefa  Bouchachi permanente de l’opinion publique dans les af-
faires publique; Il faut sans faiblesse s’efforcer
savent plus à quel saint se vouer, interroger les as- «El Watan a accompli un travail extraordinaire d’extirper de notre société les maux sociaux qui
tres. Inoxydable comme une lame d’acier trempé, prolifèrent et la gangrènent. Mettons en valeur ce
Omar Belhouchet, directeur d’El Watan, poursuivi pour la société civile» que nous avons en commun et de plus fort, notre
par tous les tribunaux et cours d’Alger, de Tlem- attachement à la démocratie. Les partis démocra-
cen à Tébessa et El Tarf, a toujours à la barre, Je félicite l’ensemble des journalistes et la direction d’El Watan pour le
grand travail accompli en vingt ans d’existence. Un travail grâce auquel
tes sont des théhâres d’ombre qui s’affrontent par
le port de tête altier, le corps droit comme une une litanie d’invectives et de petites phrases veni-
vous êtes devenus un journal incontournable sur la scène nationale et
épreuve vivante de sa droiture. El Watan est fait internationale. Vous avez, j’estime, plus de responsabilité aujourd’hui à meuses, assassines, des rancunes et des rancœurs.
avant tout par les journalistes, hommes et femmes garder cette crédibilité, autonomie et professionnalisme acquis au cours La réflexion commune élaborée avec une grande
de plume, d’enquêtes et de réflexions, que guide de ces 20 ans. En tant qu’acteurs pour la défense des droits de l’homme, ouverture d’esprit est un passage obligé pour ob-
le souci de la recherche de la vérité. Leurs articles nous nous sentons concernés par votre parcours. Je pense qu’El Watan est tenir un large consensus. El Watan est un journal
d’une grande rigueur et d’une grande précision l’un des rares journaux en Algérie qui a aidé la société civile en de qualité, je souhaite un heureux anniversaire
présentent aux lecteurs et aux lectrices une infor- l’accompagnant et lui offrant un espace d’expression libre dans un Etat où à ses journalistes qui abordent les questions très
mation vérifiée, recoupée, pour ne pas laisser la les libertés d’expression et d’opinion sont interdites. El Watan a accompli sensibles avec une critique constructive, qui fait
rumeur prendre le pas sur l’information. Le prin- un travail extraordinaire pour la société civile et les droits de l’homme, honneur à l’objectivité. Je le remercie pour avoir
cipe de la protection des sources du journalistes et pour cela nous sommes fiers de vous et j’espère que vous allez continuer donné leur place, leur juste place aux femmes
leur secret est la pierre angulaire de la liberté de la sur le chemin de l’autonomie et de l’indépendance. journalistes. A. Y. A.
Les 20 ans d’El Watan - 14

UN VENT DE LIBERTÉ SOUFFLE Une sentinelle


citoyenne
L’An I de la «démocratie» Par Djamel Alilat

Par D. Tamani sept à la présidentielle d’avril 1999 se retireront à la veille du J’ai beaucoup appris de mon pays auprès de ses citoyens les
jour du scrutin en raison d’une «fraude annoncée». En dépit plus humbles. De ses racines les plus profondes à ses rêves

J
de toutes les assurances d’une régularité du scrutin, les six pré- les plus secrets. A tout prendre, le journalisme le plus noble
uin 1990, le Front islamique du salut faisait une entrée tendants à la magistrature suprême se rendront très vite compte est celui du terrain. Dans le milieu de la presse, on le sait
fracassante sur la scène politique nationale, en s’em- qu’ils étaient là pour servir de façade démocratique à l’introni- pertinemment quand on ne le devine pas obscurément. Loin
parant des 55% des assemblées locales en Algérie. sation du candidat du système, Bouteflika. des salles de rédaction studieuses où l’on ne navigue que sur
Un exemple rare dans le monde, où la démocratie est Ils se sont retrouvés partie prenante d’une mise en scène qui le dos d’une souris, c’est sur le terrain que se pratique le
vidée de son sens dès sa naissance. Il y a deux ans, en allait aboutir à un énième raz-de-marée dernier vrai journalisme. C’est ce fameux terrain qui vous fait
novembre 2008, le Parlement algérien vote électoral. Tout a été prévu en dehors des découvrir, sentir, palper, aimer cette terre algérienne si âpre,
à une écrasante majorité la révision conditions de neutralité de l’administra- ce pays d’écorchés vifs, ce terreau de paysans aux mains
constitutionnelle, mettant fin à la tion et de régularité dans l’organisation calleuses, de bergers aux visages burinés par le soleil, de
limitation des mandats présidentiels. de l’élection. travailleurs broyés, ce pays où la jeunesse se consume comme
Cette rupture avec le principe de L’Etat contre le reste des candidats, en un joint dans des rêves d’exil impossibles. Ce pays maudit où
base de l’alternance au pouvoir était un combat inégal. Les médias lourds les artistes sont le chant de la pierre et le silence des oiseaux.
présentée par les autorités du pays servaient une propagande de masse, Ce pays qui n’accorde aucun répit à ceux qui l’aiment.
comme une démarche visant à «ren- tandis que les administrations se mo- C’est le terrain qui vous fait découvrir la sève même de ce pays
forcer notre système politique». bilisaient comme un seul homme pour de contrastes violents. Il vous interpelle pour vous faire
Elles restauraient en vérité le mode enrayer toute concurrence au candidat prendre conscience de la richesse inouïe d’un patrimoine
matériel et immatériel qui part en lambeaux. Qu’il est urgent
archaïque et totalitaire de la présidence désigné par les sphères dirigeantes.
de sauver, de préserver.
à vie. Le président sortant, Zeroual, ne C’est pour cela que le journaliste se doit d’être cet observateur
Sous des formes différentes, officielles recevra pas les six candidats qui attentif des évolutions et des mutations de la société. Il doit
ou subversives, l’ouverture démocra- étaient en possession de preuves constamment renouveler sa curiosité, vaincre sa peur et ses
tique en Algérie, enclenchée après les tangibles d’irrégularité à quelques réticences, veiller à ce que la routine, l’indifférence ou
événements d’octobre 1988, n’a été jours du scrutin, les renvoyant aux l’accumulation du malheur n’anesthésient point sa sensibilité.
qu’un enchaînement de coups durs, de procédures judiciaires pour faire On ne peut rien faire sans passion. C’est le premier moteur qui
désillusions, d’espoirs trahis, qui ont fini valoir leurs droits. vous tire du lit chaque matin. Il faut essayer de rester autant
par essouffler la vie politique nationale. Ils se déclareront non concernés que possible cette sentinelle citoyenne qui ne doit jamais
En bout de chaîne, le système en place n’a par le vote et laisseront le champ relâcher sa vigilance face à l’absurde ou à l’arbitraire. Au pays
fait que se renforcer, se jouant de scandales libre à Bouteflika qui obtiendra des routes barricadées et des portes fermées, le journaliste
de corruption et des faillites en tous genres, le score rêvé de 74% des suffra- est cette minuscule sortie de secours vers laquelle le citoyen
tandis que les partis d’opposition démo- ges. La commission nationale se tourne en premier ou en désespoir de cause. Quand il n’est
cratique vivent une grave crise structurelle, «indépendante» de surveillance pas le premier cri de détresse, son article est souvent cette
réduits à assumer sans broncher le départ et de l’élection présidentielle, qui bouée de sauvetage ou cette bouteille à la mer, porteuse du
la démobilisation de ses meilleurs cadres. s’était engagée à dénoncer toute dernier espoir. Plus prosaïquement, le journal, autant que le
Dévitalisée par des années de terroris- journaliste, fonctionne comme la courroie de transmission
me et par le rouleau entre des citoyens qui cherchent le chemin le plus court pour
compresseur de la attirer, même de manière fugace, l’attention volage de
misère sociale, la responsables réfugiés dans d’imprenables tour d’ivoire.
Quand il s’habille des flamboyants oripeaux du reportage, le
société civile subit
journalisme est souvent la dernière forme de l’aventure
plus qu’elle ne parti- humaine. Il n’est nul besoin de franchir les frontières du pays
cipe au débat public. pour partir à la rencontre ou à la découverte de l’autre dans
Tous les coups de son milieu. Il suffit quelquefois de sortir des grands axes
force électoraux sont routiers, de franchir une rivière ou un col de montagne pour
conduits sans encom- atterrir dans un monde inconnu, injustement oublié ou
bre, dans un contexte pétrifié. A chaque mission, il faut remettre le compteur de ses
de délabrement de la connaissances à zéro pour tenter de poser des yeux neufs sur
scène nationale, où les êtres et les choses. Faire le plein d’informations, mais
la promesse d’une ré- également s’imbiber d’impressions et d’émotions comme une
tribution immédiate éponge avant de suer à les rendre mot à mot pour les partager
compte plus qu’un dis- avec le lecteur.
cours politique. Au chapitre des rares consolations d’un métier qui tend à être
L’espoir démocratique plutôt un sacerdoce, l’une des plus grandes satisfactions du
n’a duré que le temps journaliste est de faire découvrir ou redécouvrir au lecteur ce
d’une éclaircie dans un lieu, cette pratique, cette tradition, ce nouveau phénomène ou
ciel menaçant. Sept an- bien encore cette période historique si proche de lui mais dont
nées après l’opération il ne soupçonnait même plus l’existence. Faire connaître un
«FIS aux APC», en juin personnage ou un site historique méconnu, faire le portrait du
1990, menée dans un cli- dernier paludier, voir la mort dans le regard d’un tailleur de
pierre des Aurès, partager la liesse où la tristesse d’un peuple
mat de guerre feutrée et
se faire l’écho sont des moments marquant dans la vie d’un
l’exaltation équivoque des journaliste.
barbus affectés aux bureaux Dans un pays où la justice est souvent absente et
de vote, c’est le RND qui s’empare l’administration omniprésente, les citoyens doivent lutter y
en octobre 1997 des assemblées locales quatre mois après avoir compris pour les droits les plus élémentaires. Celui d’un toit,
été créé dans une authentique ambiance de laboratoire politi- d’une route ou d’une conduite d’eau. Mais les Algériens ont
que. irrégularité, ne trouvera rien à redire à l’issue du scrutin, plus que jamais faim de pain et de dignité. Ils ont soif d’eau et
La mobilisation des partis victimes de ce nouveau raz-de-marée renvoyant dans leurs cordes des vieux routiers de la politique de liberté. C’est ce combat quotidien que le journaliste d’El
électoral avait répandu un vent de fraîcheur dans les rues des comme Hocine Aït Ahmed. Watan se donne pour mission d’accompagner. Celui des
grandes villes, faisant entretenir l’illusion d’une résistance dé- Cependant, le régime n’était pas totalement satisfait de cette travailleurs qui luttent pour arracher leurs droits. Celui de
mocratique. Le FLN, victime consentante, se démarquera très élection mouvementée, et trouvera la parade pour asseoir une syndicalistes qui résistent autant à la matraque qu’au chant
vite de ce mouvement de contestation, qualifié d’«aventuriste» légitimité tronquée en organisant cinq mois plus tard un ré- des sirènes. Des paysans qui se battent contre des lois
par le parti historique ayant finalement essuyé des tirs amis. férendum autour du projet de concorde civile. En septembre scélérates pour survivre sur des terres ingrates ou spoliées.
La commission d’enquête parlementaire mise en place à cet 1999, et à la question de savoir s’ils étaient pour ou contre la Des artisans qui s’échinent à maintenir en vie un savoir-faire
effet, présidée par un député FLN, mènera de vraies auditions, paix, 98,6% des Algériens répondront oui et offriront un plébis- hérité des premiers ancêtres, mais dont personne ne veut
confirmera des cas de fraude et de «dépassements», mais le cite différé au chef de l’Etat. entendre parler. Des artistes et des intellectuels bâillonnés
rapport, publié dans la presse nationale, n’aura pas pour effet, Le système politique pouvait s’estimer bien assis, et il ne restait pour avoir dit des vérités pas toujours bonnes à dire. Des vrais
ni de vocation de bouleverser les mœurs politiques du sérail. plus qu’à trouver les moyens pour ramener véritablement la industriels qui tentent de bâtir quelque chose d’authentique
Le système, qui ne s’embarrassait pas d’étiquettes, FLN ou paix promise. et que l’import-import n’a pas encore englouti. Des hommes et
RND, dans la seule optique de son maintien aux commandes du Mais cela sera une autre histoire. La lignée des émirs ne tarira des femmes qui se battent pour tenter de préserver une
tradition ou simplement pour imposer de nouvelles normes de
pays, s’était servi de ce contre-feu parlementaire pour étouffer pas, la spirale des organisations terroristes ne retombera pas.
civisme ou de citoyenneté. Le pays entier est un chantier à
toute menace de remise en cause de l’ordre établi venant de Vingt ans après Tayeb El Afghani, le chef du Mouvement isla- l’arrêt. Tout est à reconstruire.
l’opposition. mique armé (MIA), qui frappait à Guemmar deux mois avant Quelque part, il faut avoir l’âme candide d’un Don Quichotte
Les décideurs n’ignoraient pas que la meilleure façon de neu- les législatives de décembre 1991, Abdelmalek Droukdel, à la armé d’une plume bien légère pour partir en guerre contre les
traliser un mouvement de contestation est de l’absorber dans tête d’Al Qaïda au Maghreb, continue de maintenir un implaca- puissants moulins à vent de l’injustice et de l’arbitraire. Des
des canaux institutionnels. Tout bougeait pour que rien ne ble diktat terroriste sur le pays et au-delà.. mots contre les maux, le combat semble perdu d’avance.
change. Et ce sera sans grande surprise que six candidats sur D. T. Pourtant, ça marche encore. Quelquefois. D. A.
Les 20 ans d’El Watan - 15

Me khaled bourayou, avocat


«La lutte contre la corruption
est le leitmotiv d’El Watan»
Propos recueillis par Amel B. une société de justice sociale, de dé-
Est-ce que vous vous rappelez de mocratie et des libertés. De ces vingt
toutes les plaintes judiciaires dépo- ans, j’ai en mémoire aussi des hom-
Vous avez accompagné le journal El sées contre le journal ? mes. Il faut aussi rendre hommage
Watan dans les bons comme dans Il y a eu des centaines de plaintes, à Omar Belhouchet qui a enduré les
les plus pénibles moments, que re- aussi lourdes les unes que les autres, pires harcèlements judiciaires : il lui
tiendrez-vous de ces 20 ans ? mais le dénominateur commun était arrivait d’avoir rendez-vous avec trois
Je suis arrivé au journal dans les la lutte contre la corruption. Le jour- juges d’instruction le même jour. Il
années 90, lors des années de feu, de nal était aux avant-postes de ce com- y a eu ainsi des moments de joie et
sang et de violence. Les journalistes bat. Il y eut l’affaire des scanners, les d’amertume.
qui venaient d’inaugurer un grand vaccins de l’Institut Pasteur, le procès
chemin pour l’Algérie se retrouvaient, Betchine en 1997… Le climat politique est de plus en
dès le départ, en face des terroristes. En 1992, les principaux responsa- plus tendu, les journalistes ont des
Le journal était porteur d’idéaux de bles du collectif rédactionnel (Omar difficultés à faire leur métier en
liberté et des valeurs de la Républi- Belhouchet, Omar Berbiche, Tayeb raison de la pénalisation de l’acte
que, un projet aux antipodes de celui Belghiche, Ahmed Ancer, Merad, et de presse, est-ce vous gardez tout de
des intégristes. Il est évident que le Nacéra Benali) ont été jetés en prison même espoir sur l’évolution de la
journal était la cible et son directeur, pour avoir écrit sur l’assassinat de presse algérienne ?
Omar Belhouchet, en était l’objectif cinq gendarmes, près de Laghouat. De mes années passées auprès d’El
principal. Nous avons également reçu des plain- Watan et d’autres journaux, j’ai eu à
En ce temps là, les journalistes se dé- tes du ministère de la Défense, de la croiser des journalistes formés, qui

photo : d. r.
plaçaient au palais de justice la peur Présidence de la République… aiment leur travail mais qui souffrent
au ventre. Pour l’anecdote, les terro- Ces procès sont aussi des épopées. d’accès à l’information. L’Etat ne
ristes venaient s’enquérir de la liste Chaque affaire a été pour nous une veut pas collaborer avec la presse et
du rôle des affaires et y ont découvert victoire. Le journal menait un combat rechigne à appliquer les textes de la
les noms d’Omar Belhouchet et de sur deux fronts : le terrorisme et la République notamment la loi sur l’in- liberté d’expression arrachée est irré- Le journal doit rester à la pointe du
Djilali Hadjadj. Alors que les terroris- corruption au sein du pouvoir. Il a osé formation. Les journalistes évoluent versible. Il faut que les juges ne nous combat pour la liberté d’expression,
tes faisaient les guets devant la salle mettre le doigt sur la gabegie dans le dans un cadre juridique pénalisant et voient plus comme des délinquants que la presse fasse gagner des espaces
d’audience, le journaliste et le direc- système, et les faits lui donnent raison ne jouissent d’aucune protection judi- mais comme des professionnels. Les de liberté dans tous les secteurs de la
teur du journal ont pris leurs jambes à aujourd’hui. Le journal El Watan a eu ciaire. Nous luttons depuis plusieurs juges préfèrent sanctionner la vérité vie politique et sociale en Algérie et
leurs cous et se sont enfuis à toute vi- aussi ses martyrs. Le grand procès de années pour une loi sur la liberté car cela risque de leur coûter cher. que la presse contribue à ériger une
tesse. A ce moment-là, déjà en 1994 Abdelhaï Béliardouh doit rester dans d’expression avec un régime de pro- Le sens d’un combat au profit de la justice indépendante, il faut qu’il y ait
et 1995, le journal annonçait la lutte les mémoires. Voilà un journaliste cédure spécial qui doit tenir compte presse nous permet de garder espoir. plus d’équité dans la société. Cela ne
contre la corruption et la gabegie. Il qui a dénoncé un notable à Tébessa de la particularité de la profession et La presse c’est le recours contre l’in- peut être obtenu que par la conviction
y eut ainsi l’affaire des scanners et et qui a été séquestré, frappé, violenté de protéger ainsi le journaliste, ses justice. Elle est devenue une structure que la liberté d’expression doit être
celle de l’Institut Pasteur. Pour avoir et dont l’honneur a été bafouée. Il sources et son travail. En vingt ans, d’accueil pour les personnes qui veu- préservée. Le journaliste doit amélio-
osé s’intéresser à la corruption, à la n’a eu que le suicide pour issue de El Watan a montré la bonne voie, celle lent crier leur douleur et de faire part à rer son travail par plus de profession-
gestion des biens publics, le journal secours. Vingt ans, c’est court dans la de la vérité. Le journaliste contribue l’injustice. C’est autant d’acquis. nalisme, d’abnégation parce qu’il a
avait des problèmes avec le pouvoir. vie du journal. El Watan doit poursui- à informer la société, à dénoncer la une grande et noble mission : montrer
Il est devenu une cible, recevant un vre sa lutte, ses dénonciations. Il reste corruption. L’existence El Watan et Qu’est-ce qui reste à faire, selon le chemin de la vérité.
nombre impressionnant de plaintes. encore un long chemin pour instaurer d’autres journaux est la preuve que la vous ? A. B.

Le poids du passé et l’Algérie du présent


Bon anniversaire et bonne continuation ! Un journal identitaire des «ulamâ» et l’idéologie officielle du D’où la cruelle ambivalence des rapports avec
comme El Watan s’adresse à des lecteurs auxquels il pouvoir. Ou vue, à l’inverse, comme la marque d’une des valeurs présentées comme universelles par le
a pour mission de s’adresser en tant que citoyen : non valeur spécifique débouchant sur le berbérisme et colonisateur – éducation, rationalité, démocratie –,
en suscitant chez eux l’émotion débridée, mais en les le mouvement culturel berbère. Ainsi, les Algériens mais bafouées par lui ou utilisées comme instruments de
conviant autant que faire se peut à la réflexion raisonnée, oscillent entre dévalorisation et survalorisation de séduction, donc de pouvoir, et constamment truquées.
dépassionnée. Il le fait notamment en demandant leur leur moi collectif. Ils s’affrontent, même si et parce D’où la propension à s’arrimer à des valeurs refuges
photo : d. r.

libre concours à des historiens – ils savent qu’ils n’y qu’ils se ressemblent. L’identité de base fut longtemps crispées, mythifiées. La société algérienne, en même
seront pas censurés –, de nationalité et de champs de celle de communautés patriarcales méditerranéennes temps repliée et ouverte de force sur l’Europe, devint à
recherche divers, mais qui tous ont l’Algérie à cœur. Il régies par une norme solidariste et unanimiste, la fois la plus moderne et la plus réactionnaire du monde
leur incombe d’expliquer avec le souci de la déontologie la référence communautaire large relevant de islamo-arabe. Plus que jamais, reste proclamé l’ancrage
Par Gilbert Meynier historienne, en termes accessibles, mais sans tomber l’umma al-muhammadiyya. Dans la patrie Algérie, la à l’Islam : le chantier majeur de ce XXIe siècle ? Une
Historien dans la facilité, les données historiques qui contribuent conscience d’une nation a flotté entre les identités hyper-mosquée bétonnée au minaret haut de 320 mètres
à modeler, consciemment ou inconsciemment, le présent des communautés de base et celle de la communauté : la hauteur de la tour Eiffel, mais 120 mètres de plus que
de toute société : s’exprimer dans un journal, c’est pour universelle des croyants. Mohammed Harbi n’a-t-il pas la supermosquée Hasân II de Casablanca…
l’historien le moyen sortir de son antre de chercheur, intitulé un de ses livres L’Algérie et son destin, croyants Issu à l’origine surtout de la résistance extérieure,
de toucher un plus vaste public, ce que ses ouvrages ne ou citoyens ?(1) le dirigeant algérien cultiva plus que la modernité
peuvent faire. Sans être certain d’y parvenir, conscient de De tout temps, les Algériens ont vu avec méfiance tout culturelle, un modernisme technophile et une
ses humaines limites, c’est ce que l’auteur de ces lignes pouvoir prétendant s’imposer à l’ordre communautaire rhétorique obligée légitimée par la guerre de libération.
s’efforce ici de faire. de base. Ils ne croient pas à l’Etat parce que l’Etat Les délégations – révocables – consenties à des
L’Algérie a partagé le sort de l’aire islamo-arabe s’est continûment confondu pour eux avec un gouvernants/fusibles civils n’ont jamais masqué la
méditerranéenne et son système de représentation sur appareil, segment de la société réticent à l’égard de réalité d’un pouvoir autoritaire. Le pétrole, en connivence
l’Europe et le christianisme çalîbiyy. Les Algériens ont tout consensus avec la société. La démocratie a été structurelle avec les marchés mondiaux, relève d’un
le sentiment d’avoir été des mal-aimés de l’histoire au entravée par des pouvoirs autoritaires, mais aussi système rentier. Nonobstant quelques retombées
regard de l’Europe, voire par rapport au Mashreq. Il y par une idéologie se méfiant de la démocratie comme – construction de grandes cités, réseau routier,
eut, face aux arrogants modèles coloniaux, fascination contrevenant à la cohésion du sacré communautaire, la scolarisation, de niveau consternant au demeurant–,
compensatoire pour l’Orient islamo-arabe. Les élites démocratie offerte étant de toute façon censitaire : clivée la mal vie, le taux de chômage record, la fascination
issues d’une école française chichement dispensée à la entre masse et élite. pour l’extérieur embrasent le désespoir des harragas.
masse, voire aussi les travailleurs émigrés découvrant Le poids du passé colonial, enfin, pèse plus fortement L’Algérie, privée de dizaines de milliers de ses cadres
une société inédite et le mouvement ouvrier, purent être en Algérie que dans toute autre société islamo-arabe. de haut niveau ayant fui leur patrie, a bien aussi de
séduits par de tels modèles français. Mais ce fut dans la Nulle part une colonisation ne fut aussi pesante, une vrais démocrates, mais guère sur la scène politique. Et
soumission traumatique au système colonial. Entre leur lutte de libération aussi sanglante. Les traumatismes pourtant, contre vents et marées, la jeunesse algérienne
Est et leur Nord, les Algériens auraient-ils quelque part et la déstructuration sociale et mentale portés par le a pour elle la force de sa vitalité, pour le pire, mais aussi
été tiraillés par une double conscience ? colonialisme y ont durablement installé une culture du pour le meilleur de l’aurore de demain.
La berbérité put être ressentie comme moins honorable malheur tenant pour acquis que les Algériens étaient G. M.
que l’arabité, comme l’indiquent la célèbre trilogie irrémédiablement constitués par la souffrance. Paris, Arcantère, 1992, 248 p.
(1)
Les 20 ans d’El Watan - 16 Les 20 ans d’El Watan - 17

une JOURNÉE ORDINAIRE À EL WATAN

09h30 Les journalistes s’imprègnent en rubriques de l’actualité quotidienne


et se préparent à la grande conférence de rédaction 10h30 La grande conférence du matin réunit les journalistes de la rédaction autour du directeur
et des rédacteurs en chef. Recensement et fixation des sujets après d’âpres débats 14h Après la collecte de l’information, les journalistes attelés à la tâche avec
l’impératif de remettre leurs articles à heure fixe qui ne saurait excéder 18h30 16h Réunion restreinte (directeur, rédacteurs en chef, chef d’édition et éditorialistes)
pour déterminer les priorités d’ouverture et les grands axes des pages d’actualité

Photos : H. Lyes et B. Souhil


18h
L’ébauche de la Une initiée par le chef de l’édition, Omar Kharoum, et l’infographe,
Yacine Ouahmed, est appréciée par le directeur Omar Belhouchet, le directeur
artistique, Mohamed Mazari, le directeur technique, M. Rouane et par l’éditorialiste
20h30 Grande pression et concentration extrême des agents techniques et des
metteurs en page au moment du bouclage
21h30 L’envoi des pages aux rotatives de l’Est, de l’Ouest et du
Centre du pays par extranet 00h Les rotatives tournent à plein régime avant qu’El Watan ne soit convoyé vers villes, villages
et coins les plus reculés du pays
major, Ali Bahmane. Un rituel collectif quotidien avant que la Une ne recoive le OK

DANS LES COULISSES DE LA RéDACTION Une chaîne de production joyeuse et inintérrompue…


A quoi ressemble une journée ordinaire à El Watan ? Petite visite de coulisses.
Cela commence d’abord par le briefing du matin.

L
a conférence de rédaction, c’est pour ainsi dire le « Parlement» du journal. et les chances des Canaris de se tirer de cette mauvaise passe. ligne de conduite, de ne jamais céder au sensationnel facile et de remplir son rôle de pris connaissance de leurs papiers et de leurs angles, passent à l’action : collecte des in- 15h. La réunion de «Une» regroupe le staff du journal pour faire le point et dégager
C’est surtout la «réunion de menu» à la faveur de laquelle se dessine l’édi- Comme n’importe quel journal, et a fortiori quand il s’agit d’un quotidien généraliste vigile, de témoin et de baromètre de la société, en étant toujours prompt à alerter l’opi- fos, contact des acteurs, experts et autres intervenants en tout genre à faire parler éven- la physionomie de l’édition en cours d’élaboration. Choix des manchettes et hiérar-
tion du lendemain. Fonctionnant sur le mode du brainstorming, tout y passe comme El Watan, le challenge, c’est d’offrir de la bonne lecture à tous les comparti- nion, interpeller les pouvoirs publics, chaque fois que les circonstances l’exigent. Nous tuellement, enquêtes et reportages d’appoint, couvertures, à quoi ajouter les papiers chisation des ouvertures devant apparaître sur la première page. Les reporters, eux,
: l’actualité immédiate du moment, mais aussi les sujets en perspective à ments, et d’être à la page dans toutes les rubriques. Et Dieu sait que ce n’est pas facile nous devons ainsi de recharger les batteries tous les matins que Dieu fait, en tâchant d’analyse et autres commentaires à produire. Les bureaux régionaux, un réseau touffu s’activent encore de leur côté, le stress chevillé au corps, pour boucler leur papier. Des
développer, notamment en enquêtes et reportages de terrain. Exemple : la tous les jours. Métier de création par excellence, il faut dire que l’imagination n’est pas d’arriver à la rédaction aussi frais, aussi hardis et aussi passionnés que possible, en de correspondants, qui ont un rôle très actif dans la production de l’info, sont largement débriefings sont parfois nécessaires avec le «réd-chef» pour cerner les choses et tirer le
réunion de ce lundi 4 octobre a tourné principalement autour de l’interview choc de au rendez-vous à chaque édition. Car la difficulté, c’est de rendre une bonne copie tous recommençant avec le même enthousiasme l’exercice bien délicat qui consiste à mettre mis à contribution dans ce processus, de même que les bureaux et correspondants meilleur de la matière éditoriale recueillie. L’une des hantises de tous en fin de journée,
Chadli Bendjedid accordée à une revue japonaise et exhumée par nos confrères de les matins en slalomant comme un diable entre les mille et une anicroches inhérentes à en boite les 24 heures de l’histoire du monde qui viennent de s’écouler, et les 24 heures étrangers, particulièrement le bureau de Paris. Ruée sur la machine à café trônant au c’est le calibrage. C’est un sujet de négociation permanente entre le journaliste et le
Liberté. Et comme, en prime, cela tombait la veille du 5 octobre, c’était forcément notre job. Et ce sont souvent les choix éditoriaux, la pertinence des sujets traités et des qui se déploient sous nos yeux. Un vrai exercice d’équilibriste, surtout dans un pays milieu du long couloir du journal. La caféine est, en effet, un adjudant incontournable rédacteur en chef, et entre ce dernier et le secrétaire général de la rédaction.
intéressant à triturer. La visite du président russe Dmitri Medvedev était également angles proposés qui font la différence. En l’occurrence, la rédaction ballotte en gros comme l’Algérie où tout reste à faire, où la presse tient parfois lieu d’unique interface pour nombre de collègues. Dans la salle des opérations, comprendre la technique, les Une fois la matière rédactionnelle réunie, le travail de mise en forme, de mise en page
au centre des attentions, de même que le terrorisme au Sahel qui occupe toujours la entre l’évidence (pour ne pas dire le diktat) d’une actualité qui est là, qui crève l’écran, entre l’Etat et la société civile en l’absence de relais. personnels de la PAO ainsi que ceux du précieux service «correction» sont déjà à l’œu- et de «mise en scène» de l’information, est effectué. Habillage des papiers, choix des
Une, à quoi il convient d’adjoindre les dernières attaques terroristes qui ont endeuillé et qui exige d’être restituée le plus honnêtement possible, d’être traitée, disséquée et vre pour peaufiner, corriger, monter, les papiers au fur et à mesure qu’ils tombent. Les photos, travail sur le visuel, infographies, autant d’ingrédients pour soigner «l’esthéti-
nos contrées. En économie, le feuilleton Djezzy continue de faire l’actu, tandis qu’au interprétée, le tout, en un temps record. Cela d’une part. Les journalistes ont un devoir Une horloge chevillée au corps «pages mortes» sont les premières à être traitées. Deux équipes, une du matin et une du que» de l’information et lui garantir la meilleure lisibilité possible. Ce sont aussi autant
chapitre international, c’est l’élection présidentielle au Brésil, véritable leçon de bonne d’imagination, d’autre part. Ils sont astreints à une obligation de prospective, d’anti- Cela pour expliquer un peu le background de la condition de journaliste dans une ré- soir, assurent la fabrication proprement dite du journal sous la houlette des secrétaires de paramètres que le journal a intégrés dans son look pour offrir aux lecteurs un produit
gouvernance pour nos régimes, qui sera retenue. En ouverture de la page «Culture», il cipation sur les événements, de projection dans le futur immédiat, en étant toujours à daction à Alger et surtout l’esprit qui nous anime au sein de l’équipe d’El Watan. Bref. de rédaction. Les deux rédacteurs en chef, assistés des chefs de rubriques, continuent moderne, aéré, agréable et digest.
est prévu un papier sur la sortie en salle, sous nos cieux, du film Hors-la-loi de Rachid l’écoute des bruissements du monde et des soubresauts qui secouent la société. Bien Passée la phase «remue-méninges» donc et «scénarisation» des sujets, l’étape produc- pendant ce temps de suivre scrupuleusement la progression des articles, voir quels sont 20h. Les derniers papiers sont tombés. C’est bientôt l’heure du bouclage qui sonne aux
Bouchareb, un opus qui provoque force remous dans les milieux d’extrême droite en sûr, il y a le souci permanent de faire une belle «Une». Mais pas à n’importe quel prix. tion des articles est immédiatement enclenchée. les sujets qui aboutissent et quels sont ceux qui achoppent sur l’éternel écueil de l’accès coups de 20h30, 21h, selon les jours et les événements. La « Une» et la «Der», ainsi
France. Enfin, dans la rubrique sportive, retour sur la débâcle de la JSK à Lubumbashi Sans avoir la prétention d’être la conscience du monde, le journal s’est imposé, comme Une horloge (voire un chronomètre) incrusté dans la tête, les journalistes, après avoir aux sources. que les pages 2, 3 et 4 sont les dernières à partir à l’imprimerie. Bonne lecture ! M. B.
Les 20 ans d’El Watan - 18

el watan week-end
Le journal qui vous sort de votre quotidien

Photo : H. Lyes
La réunion hebdomadaire de la rédaction d’El Watan Week-End sous la houlette d’Adlène Meddi
et Mélanie Matarese. Une équipe jeune et enthousiaste, des idées, un travail remarquable

remettre en question pour concevoir un journal de bousculer un peu dans vos repères, chers lecteurs.
Par Mélanie Materese 24 pages, un support médiatique nouveau, agréable La prise de risques était importante. Mais les
et Adlène Meddi et informatif. Le tout, en décembre 2008, structuré chiffres certifiés par l’OJD nous ont rapidement
par un autre génie, le maquettiste Gaston Albert rassurés : entre mars et décembre 2009, soit à peine

1
Rioux, qui, déjà, avait imaginé la nouvelle formule 9 mois, les ventes ont grimpé de quelque 35 700
9 mars 2009. Imprimerie d’El Watan- d’El Watan en 2003. L’idée force de ce journal qui exemplaires à 117 900, soit en moyenne 76 950
El Khabar à Aïn Naâdja, Alger, pres- paraît un vendredi, c’est la proximité. Enquêtes, re- exemplaires au numéro. Et l’ascension a continué :
que minuit. Les rotatives démarrent et portages, interviews, portraits : que se passe-t-il en en mars 2010, soit exactement un an après le début
signent une nouvelle ère dans la presse Algérie et ailleurs qui peut intéresser directement de l’aventure, l’OJD relevait 135 200 ventes. Et
algérienne. Moment fort, partagé entre le lecteur algérien ? Et surtout, comment résumer entre 2009 et 2010, la moyenne au numéro d’El
les responsables d’El Watan et les managers d’un la semaine d’actualité et celle qui arrive pour parler Watan Vendredi, devenu El Watan Week-end durant
tout nouveau produit. Premiers essais, premiers franchement des préoccupations du quotidien en l’été 2009, s’est élevée à un peu plus de 100 000
regards sur un journal novateur en partenariat avec Algérie ou ailleurs ? L’objectif, avec une équipe exemplaires vendus.
El Khabar qui démarrent aussi sa première édition réduite adossée à la logitistique d’El Watan, était La conception d’El Watan Week-end s’inscrit dans mis
du vendredi : le premier quotidien du week-end en donc de rapprocher le lecteur-citoyen de l’actualité le vaste projet de modernisation et de diversifica- tous les moyens – humains et matériels – pour
Algérie ! via un produit journalistique accessible, avec une tion d’El Watan, titre phare de la presse algérienne, une seule fin, un seul objectif : être à votre ser-
Trois mois de l’été 2008 à dessiner la maquette, présentation agréable, didactique, inventive, dans arabe et africaine, mondiale même. Un journal qui, vice, lecteur, notre véritable et définitif juge. Un an
avec l’inventivité de notre infographe Riad, des un monde actuel en prise avec les bouleversements rappelons-le, s’investit sur la formation du person- après, le journal a évolué, à l’écoute de vos retours.
mois à imaginer des rubriques, des écritures des médias (internet, télés satellitaires, etc.). Via nel, le renforcement de son ancrage régional, et la Mais notre objectif reste le même : maintenir entre
nouvelles, des semaines à consulter tout ce que aussi, une approche de l’information par «l’hu- consolidation de son audience mondiale (et locale) nous cette proximité, essentielle au journalisme
l’Europe, l’Amérique, la Grande-Bretagne et le main». Qui sont ceux qui font l’actu ? Quel est leur à travers son nouveau site web. El Watan Week-end moderne. Merci pour la formidable, l’inestimable
Liban proposent en terme d’editing, d’organisation parcours ? Qui sont les gens qui comptent dans fait partie de la famille des produits adoubés par le confiance que vous nous accordez chaque ven-
du travail et de maquette, des heures à douter, à tout l’Algérie des années 2010 ? Cela supposait vous conseil d’administration de la SPA El Watan, qui a dredi.

Avez-vous dit valeurs ?


Les grandes œuvres, lorsqu’elles s’inscrivent dans le parfois idéologiques et souvent religieuses. C’est pour personnes reconnaissent comme idéales. Elles rendent
temps, naissent et grandissent tout comme les êtres cela que le grand débat actuel tourne autour de l’innéité ainsi désirables et estimables les êtres et les conduites
humains et connaissent, de ce fait, leur bel âge et celui et de l’universalité des valeurs. Nous l’affirmons, au auxquelles elles sont attribuées. Elles sont appelées à
de raison. Le journal El Watan, en fêtant son vingtième risque de heurter les bons esprits, qu’il n’est de valeurs orienter l’action des individus dans une société, en fixant
anniversaire, les assume avec fierté. L’indépendance de universelles que celles qui sont sous-tendues par des buts et en se conformant à des idéaux. Elles fondent
sa ligne éditoriale et le sérieux de son contenu en font une brillante civilisation et une grande puissance tant une sagesse qui donne aux individus les moyens de
photo : d. r.

une référence non seulement sur la scène algérienne économique que militaire. Elles constituent, en quelque jauger, à défaut de juger, leurs actes et de se construire
mais dans toute la presse francophone. sorte, le bras séculier qui prétend les imposer à tous les une éthique personnelle. Nous croyons que les êtres
A cette heureuse occasion, je saisis l’opportunité qui êtres humains. humains ne peuvent diverger sur le respect absolu de
m’est offerte, pour soumettre à la sagacité des lecteurs En revanche, nous croyons qu’il y a au cœur de la vie, l’intégrité physique et morale des individus et de leur
Par Ghaleb Bencheikh une petite réflexion sur les « valeurs ». Tant et si bien des peuples et des hommes, un noyau insécable de soif inextinguible de liberté et de justice.
Ecrivain, président que nous entendons, depuis un certain temps dans valeurs universalisables, en ce sens que prenant des Tout ce qui précède n’a pour raison d’être que le fait
de la Conférence mon- les rencontres et les débats tenus notamment dans formes à peine différentes dans chaque culture et chaque de clamer haut et fort qu’il est dans nos valeurs, à
diale des religions les colloques et forums nationaux et internationaux, société, elles n’en sont pas moins présentes dans nous Arabes et musulmans, de nous conformer à notre
pour la paix, écrivain la question des valeurs revenir comme un fondement chacune d’elles. Le destin humain implique un certain système éthique de référence. Si nous sommes, et nous
et présentateur de caractéristique des relations entre les sociétés et les nombre de faits et gestes communs à tous, venir dans le sommes viscéralement attachés à la liberté, nous ne
l’émission Islam communautés humaines. En effet, nombre d’intervenants ce monde et en repartir, y affronter souffrances et maux, devons pas l’accorder d’une manière parcimonieuse aux
sur France2 et d’acteurs sociaux évoquent et invoquent la notion de endurer calamités et épreuves, assumer rêves et désirs, autres.
valeurs sans que l’on comprenne en gros, à quoi elles tenter de vivre et goûter au bonheur, simplement. Dans Ceux-là mêmes qui ne partagent pas justement notre
renvoient au juste. Aussi devrions-nous, au moins nous ce cas, il vaut mieux que cela soit en harmonie avec vision des êtres et des choses, à commencer par la
y attarder un peu, afin que nous sachions ce que nous autrui en subsumant les violences et les vicissitudes de pratique religieuse et le choix de l’option politique, il y va
disons. Il n’est pas nécessaire, pour cela, de convoquer l’inimitié. Peut-être aussi, qu’il vaut mieux essayer de dans un cas de la liberté de conscience et dans l’autre de
ici toute la discipline des sciences humaines connue transcender l’écoulement inexorable du temps par l’art et l’exercice démocratique… Ainsi nos valeurs pérennes de
sous le nom d’axiologie. Cette dernière étudie les la contemplation de la beauté. générosité, d’accueil, d’hospitalité ne seront-elles pas
valeurs comme concepts de psychologie et de sociologie Les valeurs animent la vie sociale et politique au sens fort altérées ni flétries par l’intolérance et l’autoritarisme?
mettant en exergue les croyances morales et les du terme. Elles inspirent et impriment les rapports entre Nous y arriverons, lorsque nous saurons observer
convictions éthiques d’une personne ou d’une société. les personnes et les groupes. Elles sont le fondement et certaines règles et suivre certaines lignes directrices. A
Elle les constitue en un ensemble cohérent, hiérarchisé la source de cette solidarité constitutive de la Cité. commencer par sortir de la religiosité infantilisante et
et organisé en un système. C’est le fameux système Les valeurs sont celles en quoi les personnes, et la clôture dogmatique asphyxiante. Distinguer entre le
de valeurs qui reflète la structure d’une société, pour au-delà les groupes humains, sont dignes d’estime savoir rationnel et critique et la connaissance-croyance
emprunter la formule de Jean Paul Sartre. quant à leurs qualités morales et intellectuelles. Leur obéissant aux arguments d’autorité. Puissions-nous,
En réalité, les valeurs sont subjectives et varient selon appréciation de ce qu’on appelle, en termes pédants, de ce fait, nous affranchir des modèles surannés et
les différents contextes sociaux et culturels. Elles les trois excellences platoniciennes relatives au vrai, au obsolètes, pour ne pas dire archaïques et obscurantistes,
pourraient être «définies», sans qu’elles soient du beau et au bien, en est déterminante. Enfin, les valeurs dans le traitement de l’altérité.
ressort de la Morale, par des normes morales et éthiques, représentent des manières d’être et d’agir que des G. B.
Les 20 ans d’El Watan - 19

Les chemins ardus de la lisibilité et de l’esthétisme


Une maquette en continuelle évolution

Au fil
des ans…
1990
Des débuts extrêmement
difficiles avec des moyens
techniques dérisoires.
La première maquette
d’El Watan sur une grande
page (format berlinois) était publication. Il s’est un peu ramassé et gements positifs en allégeant la lecture et aux journalistes en passant par les servi-
Par Omar Kharoum resté toujours centré mais a hérité dans en introduisant un parcours visuel facile et ces techniques. Longuement malaxée,
difficile à élaborer à cause
de la densité du texte et de cette nouvelle formule d’un streamer (un rapide. Il n’empêche qu’elle a su un temps retouchée, réaménagée, la nouvelle for-

A
l’absence d’illustration qui titre – accroché au-dessus du logo). La sauvegarder la personnalité du journal par mule est consacrée par une charte graphi-
faisait défaut au journal. u matin du 7 octobre 1990, le grande marque de fabrique tenait dans la sa sobriété et son aspect sérieux et main- que. Elle habille le corps du journal
Mais elle était tout de même grand big bang du journal titraille : l’indication du sujet et le titre tenir l’intérêt du lectorat. El Watan le 2 mai 2002 et répond immé-
agréable. lorsqu’une équipe technique étaient pratiquement mêlés mais restaient En 2001, un fait heureux bouscule le jour- diatement aux attentes des journalistes et
réduite avec des moyens déri- séparés par un slash (barre de fraction) se nal en le poussant à davantage d’améliora- des lecteurs. Variation du rythme de lec-
soires a réalisé la prouesse de donner
1991 corps au projet qui maturait dans l’incer-
titude depuis des mois. Le logo d’El
distinguant par un caractère alterné en
maigre (surtitre) et en gras (titre princi-
tion. En partenariat, El Watan et El Khabar
réceptionnent leur première rotative (site
ture avec des papiers plus courts, un sys-
tème de titraille et d’accroche plus lourd,
Le format berlinois posait pal). Tout cela dans une sobriété voulue d’El Achour) faisant ainsi un grand pas des signaux affectifs et rappels pratiques,
beaucoup de problèmes Watan dessiné, articles et titres découpés par ses promoteurs. C’est à ce niveau-là vers l’indépendance vis-à-vis des moyens (biographies, rappels historiques, chiffres
à la rédaction et réduisait aux ciseaux puis scotchés sur de grandes que la recherche de la clarté et de la lisibi- d’impression des pouvoirs publics. commentés, indications géographiques,
considérablement la surface pages (le journal était à sa naissance en lité butera finalement sur une attitude Aisance dans le tirage et introduction des monographies, etc), la formule a un aspect
publicitaire du journal. grand format dit «berlinois»), espace des quasi inattendue. La prépondérance du pages couleurs ont forcé à la réflexion les attrayant et la lecture facilitée. La Une a
Décision a été prise de photos réservés (elles étaient directement texte, donc la longueur des articles, action- responsables du journal. Deux impératifs été intelligemment remaniée, pour per-
changer de format en optant traitées à la photogravure au niveau de nés par une actualité riche en ces temps sont apparus : capter un lectorat plus mettre l’introduction de l’illustration au
pour le tabloïd qui se l’imprimerie) : douze pages réalisées à douloureux où les actes terroristes étaient jeune, plus féminin, franges qui étaient le détriment d’un texte auparavant trop den-
généralisait à travers le grand peine, à la limite de l’artisanat. intenses et les bouleversements politiques talon d’Achille d’El Watan et «rafraîchir» sifié. Le logo a pris du poids et le com-
monde et, du même coup, Inutile de dire que l’aspect esthétique la maquette pour la mettre au diapason de mentaire, l’indétrônable éditorial, a été
et institutionnels fréquents ont fini par
mettre en place une nouvelle passe en second lieu lorsque du matin au reléguer et étouffer l’iconographie si la tendance mondiale en matière de faci- relégué en dernière page. Bref, une trans-
formule originale. soir, avec une équipe réduite composée de nécessaire à la clarté. Au fil des années, lité de lecture (accroches nombreuses, formation globale, radicale et heureuse
membres fondateurs et de quelques colla- en parcourant le journal, l’on se rend vite articles plus courts), d’infographie, d’in- pour le journal qui gagnera en quelques
borateurs en 1990, tout un chacun était
1998 attelé à mille tâches quotidiennes. On était
compte de l’absence de l’illustration et de
la rareté des photos. 1997-1998, c’est au
troduction des pages thématiques et de
multiplication des suppléments.
mois plusieurs milliers de lecteurs supplé-
mentaires jeunes et féminins pour la plu-
La situation sécuritaire tour à tour journalistes, préposés à l’ac- sortir du terrorisme ravageur et l’installa- part. Depuis huit ans déjà la formule de
s’étant améliorée cueil des visiteurs documentalistes, manu- tion d’une relative sécurité urbaine que la Une perpétuelle Gaston n’est pas restée figée. Elle s’est
notamment dans les villes, tentionnaires, chauffeurs et en fin de nécessité de changer les choses au plan remise en cause améliorée au fil du temps grâce à des
une nouvelle maquette journée, affairés à porter des articles tapés Albert Riou, dit Gaston, un infographiste touches fréquentes de son promoteur lors-
graphique devenait impérieuse. Le temps
s’imposait pour remplacer «au kilomètres» vers la table de montage. dictait d’aérer le texte et de réserver des parisien, ancien secrétaire de rédaction du que la nécessité s’en faisait ressentir.
sa devancière jugée trop La maquette, sommairement grifonnée au
chargée. La nouvelle élue espaces iconographiques à même de faci- journal Libération et du Monde a été sol- Mais, en 2010, dans une perpétuelle remi-
niveau des rubriques était évidemment, en liter la lecture. Le 25 avril 1998 naissait la licité par El Watan pour retravailler la se en cause, il semble qu’elle aurait «pris
ambitionne d’être plus ces temps de lancement, loin de répondre
aérée et moins portée sur le troisième formule d’El Watan, fruit d’une maquette, au besoin élaborer une nouvelle de l’âge», signe précurseur de l’entame
au normes graphiques d’un journal de réflexion collective des membres fonda- formule. «Je ne peux comme ça vous d’une réflexion en vue d’une prochaine et
texte. A son avènement, les haut niveau quoique, l’expérience accu-
observateurs l’ont jugée tout teurs. L’originalité cette fois-ci tenait à un donner une formule à la commande. Je nouvelle maquette...
mulée à El Moudjahid aidant, elle était choix de caractère favorisant la lisibilité. dois au préalable vivre quelque temps au Pourquoi pas, si le souhait de nos honora-
de même un peu classique. simplement dessinée et donc pas ridicule Une fantaisie : le surtitre ne sera pas sou- sein de la rédaction pour mieux sentir le bles lecteurs est de leur livrer une publica-
du tout. Elle était toutefois compensée par ligné par le bas, mais plutôt par le haut. La projet», dira Gaston lors de nos premières tion plus lisible et plus rayonnante.
2001 une titraille et des articles à la percutance
méconnue jusque-là. Quelques mois ont
formule ébauchée par des profanes dans
le domaine graphique avait ses limites
discussions à Paris. Il se rendra plus tard
plusieurs fois à Alger pour tâter le climat
Qui sait, l’année prochaine El Watan se
drapera peut-être d’un nouvel habillage...
L’événement heureux de tourné de la sorte assez péniblement il
cette année-là et qui a certes, mais elle aura eu le mérite de don- et s’imprégner des idées des uns et des O. K.
faut le dire jusqu’au jour où s’est imposée ner aux lecteurs une impression de chan- autres à la rédaction, du rédacteur en chef
marqué d’une pierre blanche la nécessité de passer au format tabloïd
l’histoire de deux quotidiens
dont c’était d’ailleurs la tendance mon-
partenaires (El Khabar et

l’artiste du caractère…
El Watan) concerne
diale (19 mars 1991). Ce format avait
l’acquisition d’une rotative. pour nous le double avantage de rendre
l’ébauche de la maquette moins contrai-
graphique
Celle-ci va permettre
aux deux journaux de se gnante, de se permettre des fantaisies
Gaston

développer et de s’améliorer, (caricatures, détourés, etc) et de doubler


notamment au plan du même coup la surface publicitaire. «Mais, tu es payé pour nous engueuler !...» Au début de notre
graphique, par une large Après l’acquisition d’un nombre plus collaboration à El Watan, cette réflexion m’a frappé et m’a transmis
introduction de la couleur. important d’ordinateurs et l’arrêt du col- l’enthousiasme d’une équipe que je ne connaissais pas encore. A l’instar
lage des articles par l’envoi directement à des mes anciens «patrons de presse», j’ai toujours considéré la position
la photogravure des pages pleines compo- des individus, quel que soit leur statut, au sein d’une rédaction, comme
2002 sées par des monteurs sur écran, le temps
économisé par les opérations de collage a
un échange permanent qui engendre un «truc», une œuvre, un journal, en
fait, créé ensemble. Parisien, je me sens parfois un peu éloigné et malgré
Conséquence de l’avénement
de la nouvelle rotative, permis une plus grande attention accor- l’Internet, les rapports ne sont pas toujours évidents mais, bon sang,
l’amélioration de dée à l’esthétisme. Mieux, le passage au le résultat est là. Vu de l’extérieur, on a parfois l’impression qu’une
«l’emballage» du journal. tabloïd a été jumelé à une nouvelle rédaction flotte comme un bateau ivre et, miracle permanent,
La formule de «Gaston» maquette (formule) graphiquement disci- le lendemain matin, le journal est en kiosque. Pour moi,
interviendra le 2 mai 2002. El plinée et qui se démarque des autres une bonne maquette, c’est comme une bonne paire de
Watan se dote d’une charte publications par son originalité. L’éditorial chaussures, sauf qu’on les enfile à plusieurs ; plaisir et
graphique, constituant une confort des rédacteurs, des éditeurs, des fabricants
«sauve sa peau» en page une et les pages
innovation au niveau des et au final (le plus important) des lecteurs, chacun
actualités occupent les devants de la scène doit se sentir chez lui, sans négliger,évidement, une
titres de la presse écrite comme c’est le cas de façon classique
algérienne. présentation volontairement simple plus destinée à
dans tous les journaux de l’époque. Le l’efficacité qu’à l’esthétique, priorité à l’info.
Son succès a été immmédiat. logo évidemment a rétréci comme toute la Et bravo encore !
Les 20 ans d’El Watan - 20

UNE FORMATION PERMANENTE DU PERSONNEL


El Watan – ESJ Lille :
Un partenariat au bénéfice
du professionnalisme

photo : d. r.
Par Yves Renard
Directeur
ESJ-International (*)

El Watan est un exemple à suivre


Ah... qu’ils sont loins, nos 20 ans ! L’Ecole Supérieure de
Journalisme de Lille existe depuis 1924, et c’est avec une pointe
Soizic Bouju de nostalgie pour notre jeunesse passée que nous souhaitons un
Coordinatrice du très bon anniversaire à toute l’équipe d’El Watan et à ses lecteurs à
programme de l’occasion du 20eme anniversaire de votre journal.
Pour L’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, El Watan est un
formation
partenaire, une référence et un exemple à suivre. D’abord, El Watan
est notre partenaire depuis plus de trois ans. Nous avons réalisé
ensemble de nombreux projets en Algérie, en France et même
jusqu’en Géorgie. Des projets de formation pour des journalistes de
presse écrite, mais aussi des projets de développement centrés sur
les nouvelles technologies de l’information, sur le journalisme en
ligne. Je voudrais profiter de cette occasion pour envoyer un salut
amical à Mourad Hachid, qui est notre interlocuteur privilégié au
sein du journal. Tous ces projets ont un point commun, fondamental :
améliorer l’information du public. Nous former, nous les journalistes,
pour toujours mieux informer les lecteurs. El Watan nous a même
accompagné l’année dernière dans une aventure en Géorgie. Dans
ce pays du Caucase, il y avait eu la guerre, quelques mois avant notre
photo : d. r.

intervention. L’ESJ, centre de formation pour les journalistes et les


médias, était chargé de venir en aide à nos confrères géorgiens,
encore traumatisés par ce qu’ils avaient vécus.
Avec une question très difficile pour les journalistes : «Comment bien
Par Mourad Hachid ternationaux. Soizic Bouju résume le défi que s’est lancé El Wa- faire notre travail dans une situation de très grande tension, de conflit
tan, à travers ce programme de 60000 euros/an, par ces quelques ?» Ce jour là, c’est Zine Cherfaoui, le rédacteur en chef d’El Watan qui

D
mots : «El Watan ambitionne de se structurer, de ‘‘professionna- à pris la parole devant des dizaines de confrères de plusieurs pays
epuis 2009, El Watan s’est lancé dans un vaste liser’’ de manière partagée et efficace son organisation et sa pro- du Caucase, dans la salle de conférence d’un grand hôtel de Tbilissi.
programme de formations pour accompagner son duction, à un moment où il jouit d’une bonne santé économique C’est lui qui a su trouver les mots simples, directs, chaleureux pour
développement éditorial et pour mieux répondre et financière, et où peu d’acteurs régionaux ont pris de l’avance, partager l’expérience de toute l’équipe d’El Watan avec ces confrères
aux exigences du journalisme moderne et des lois notamment sur la question de la convergence print-web. C’est le d’un pays lointain.
du marché. Ce programme, qui s’étale sur plusieurs bon moment pour mettre en œuvre ce virage, il demeure le pre- Mais El Watan est aussi pour nous une référence, une référence du
années, est piloté par l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, mier journal francophone indépendant avec une forte notoriété journalisme de qualité et d’engagement au service de l’information
avec l’aide de l’ambassade de France en Algérie. Au cours de la du public algérien et ce ,dans des circonstances qui ont parfois été
et une crédibilité qu’il convient de confirmer et développer.»
extrêmement dramatiques. En fait, pour nous qui sommes une école,
première année, la travail a plus porté sur un travail de diagnostic Les premières sessions de formation ont démarré au mois de nous qui avons formé des générations entières de journalistes les
et d’évaluation des besoins du journal en matière de formation - mars dernier, après des semaines de retard, dû principalement à confrères d’El Watan, et aussi de nombreux autres médias algériens,
perfectionnement et de management. Un travail qui a été mené l’impossibilité pour les formateurs de l’ESJ d’obtenir des visas sont un modèle pour toute la profession.
par Soizic Bouju et qui a permis de codifier un certain nombre de pour l’Algérie. Les premières formations ont été suivies par de Enfin, et surtout, El Watan est un exemple à suivre. Alors que votre
besoins et de tracer un planning sur plusieurs années. nombreux journalistes et correspondants du journal. A coté des journal fonctionne bien, avec un modèle économique et éditorial
Dans l’un de ses rapports, Soizic Bouju, qui a eu a diriger l’aca- formations sur les règles de base du métier de journaliste et sur qui a fait ses preuves, il se tourne résolument vers l’avenir. Ne pas
démie de formation de l’un des plus grands groupes de presse l’Editing, des consultants de l’ESJ ont aidé El Watan à se doter se contenter de bien faire aujourd’hui, mais tout mettre en oeuvre
d’Europe, PrismaPress, a écrit ceci : « C’est précisément parce d’une charte éditoriale papier, puis une autre pour le web. Un pour faire mieux demain, c’est vital dans le monde des médias
qu’El Watan a le courage de s’interroger sur sa nécessaire trans- autre expert a travaillé sur les aspects techniques de la production d’aujourd’hui, en plein bouleversement. C’est cette impulsion qui
formation qu’il assurera son rayonnement, sa crédibilité renfor- du journal. Un travail qui a abouti à la conclusion qu’El Watan ne est donnée par l’équipe dirigeante d’EL Watan, autour de Omar
cée, enfin le caractère incontournable de son offre éditoriale. peut plus continuer à travailler avec des outils dépassés et qu’il Belhouchet et qui est un exemple que devraient suivre de très
Notamment sur tous les supports papier, web et autres à venir sur fallait se doter d’un véritable système éditorial Cross-Média. nombreux journaux en France et dans le monde en entier. Y. R.
lesquels il nous paraît important que la rédaction se prépare et se Dès la mi-octobre les sessions de formation vont se poursuivre, (*) Tél. : 00 33 (0)3 20 30 44 02
positionne. » Pour les experts de l’ESJ Lille, l’avenir d’El Watan principalement sur les règles de base du métier de journaliste, Fax. : 00 33 (0)3 20 30 44 94
ne peut se concevoir, sans un investissement dans la formation l’editing, le management de la rédaction, l’enquête, le web … yves.renard@esj-lille.fr
et le perfectionnement continus de son personnel et une gestion ainsi que sur des thématiques liées au marketing - promotion de ESJ-International
moderne de sa rédaction et se rapprocher ainsi, des standards in- tout ce qui est marque El Watan. M. H. 50, rue Gauthier de Châtillon 59046 Lille cedex

«Il y a presque 20 ans, je commençai à El Watan»


Allons au charbon avec El Watan ! Quelles bouffées d’air que beaucoup de Guelmis connaissent et/ou en qui un musicologue célèbre, dont j’ai oublié le nom, et un
frais et vrai ! Dans les années 1980, je faisais paraître des peuvent se reconnaître, du moins, beaucoup d’entre autre sur l’historien Mahfoud Kaddache. Pas moins. Peu
écrits par-ci par-là dans plusieurs journaux et revues, eux. Et c’était Saci Takchira, un homme haut en couleur, de temps après, je le rencontrai qui montait dans une
des articles, des poèmes et autres textes littéraires, dans mi-sage mi-poète, une des mémoires de la ville et un voiture luxueuse, et, tandis que le chauffeur rigolait, il
La Semaine de l’émigration, Actualité de l’émigration, ami de Kateb Yacine. Il avait (il cassera sa pipe quelques me dit, toujours à haute voix: «Ya ould Boumaza, tu peux
Révolution africaine, Horizons… puis plus tard Les années plus tard) un bagou de conteur, une réplique m’expliquer, toi, pourquoi une fois l’article paru, tout le
photo : d. r.

Nouvelles de l’Est et Alger rép. Les initiateurs d’El Watan caustique, le plus souvent désopilante, décochant des monde veut m’emmener en voiture, ayant peur pour mes
nous offrent un espace de liberté, et je saute dedans traits mordants à qui le mérite, aux ploucs et autres pieds? »
les pieds joints, et, pour ainsi dire, les yeux fermés. Je frimeurs, mais il était très galant avec les femmes. La presse, Saci ! Bien entendu, je ne fis que lui sourire.
connaissais les signatures de ces têtes brûlées, qui ont Inénarrable Saci. Je l’emmenai chez le photographe, Saci Et l’engrenage journalistique se mit en branle : casser
Par Abdelwahab Boumaza commencé l’aventure. lui dira : «Mon fils, ne me fais pas paraître avec un visage la pensée unique, en faire accepter d’autres, fouiller la
Chef du bureau de Ali Bahmane, red-chef, répond à ma demande, de cheval !» ville de Guelma et ses environs. Plus tard, je me mis à
Constantine, journaliste m’incitant à plonger dans ce paradis infernal ou cet Le papier sur Saci Takchira tardait à paraître. Aussi, sillonner ces belles régions de l’Est. J’étais un homme
et écrivain enfer paradisiaque, c’est selon. Il se trouve, me dira-t-il entre-temps, quand il me rencontrait en ville, criait-il à des grands espaces, mais les têtes brûlées m’ont
un jour, qu’il en a envoyé des tonnes, à toute l’Algérie haute voix : «Ya ould Boumaza, la table qu’on avait faite dressé une tente ou plutôt m’ont claquemuré dans une
! C’était, pour moi, il y a presque 20 ans. D’abord ensemble, n’était pas ronde, mais carrée !» Comprendre anfractuosité du vieux Rocher, en tant que chef de la
présenter la région de Guelma. Comment ? Je n’allais pas que je lui aurais fait une entourloupette. Puis voilà, Régionale Est. J’y suis depuis presque 5 ans. Cependant,
parler de murs et de montagnes. La meilleure manière, l’article est publié, intitulé « Saci, un ami de Kateb où que l’on soit, il s’agit, n’est-ce pas, d’écrire, dire tout
c’était de la personnifier, c’est-à-dire parler d’un homme Yacine », trônant entre deux articles importants, un sur ce qui bouge et tout… ce qui ne bouge pas… !
Les 20 ans d’El Watan - 21

la promotion de l’information de proximité


L’approche et le recul
L’importance de l’information de proximité n’est plus à démontrer. Elle occupe bien
sa place dans toutes les publications qui se mettent ainsi au goût du jour.

Par Ali Guissem

A
vec l’expansion urbaine et la
multiplication des besoins et
aussi des problèmes que cela
implique, il devient impor-
tant pour les professionnels
de l’information de prendre en charge les
préoccupations d’un lectorat en constante
augmentation. Même si l’idée ne date pas
de ces dernières années, la course aux pages
locales tient aujourd’hui d’un véritable en-
jeu rédactionnel et même commercial
Alger 24 heures dans les années 70, puis Al-
ger au crible au début des années 80 ont été
les premières pages dédiées à l’information
de proximité.
Tous les maux de la capitale disséqués, par
quartier, avaient déjà leur place dans la
presse de l’époque.
Depuis ce temps, la capitale est devenue
tentaculaire et de nouvelles mœurs comme
de nouveaux besoins ont pris place dans la
vie quotidienne du citoyen. La communica-
tion d’une manière générale occupe alors
une place importante dans son occupation
de tous les jours. Au besoin de s’informer
de ce qui se passe autour de lui, le citoyen-
lecteur se saisit aussi des moyens de com-
munication pour faire entendre sa voix et
porter loin ses revendications. Ce recours
grandissant à la presse pour solutionner des
problèmes aussi nombreux que diversifiés
dénote, malheureusement, toute la cosn-
trainte bureaucratique dressée devant les
plaignants voire l’indifférence totale des
responsables concernés devant les doléan-
ces de la population.
A l’image du médecin, le journaliste tend
à jouir d’une place de choix dans la vie du
simple citoyen. Il est le sauveur, le confi-
dent. Il est associé dans toutes les affaires
même les plus anodines. L’entente est pres-
que parfaite si la profession qui encourage
au contact n’exige pas en même temps du
recul dans l’exercice du métier ! A. G.

«Avec le même esprit d’équipe»


Mars 1997. Je suis à Alger pour retirer mon solde de tout pied la structure distributrice. Le bureau d’Oran voit (l’Entreprise d’impression d’Oran) est un bijou, une
compte : Algérie Actualités est dissous et moi je suis ses structures s’élargir et, rapidement, nous devenons petite merveille à toit bleu installée dans la zone grise
prié d’aller voir ailleurs. L’hebdomadaire où je travaillais filiale avec une organisation adéquate, une autonomie d’Es-Senia, un acquis d’une forte charge symbolique
comme journaliste sur une bonne dizaine d’années est de gestion et une liberté d’action totales dans la prise d’autant plus qu’elle est pratiquement mitoyenne à celle
subitement fermé pour je ne sais quelle raison. Sur le des décisions. Avec la venue des pages confectionnées à de notre confrère Le Quotidien d’Oran, lui aussi soumis à
chemin du retour, je fais la rencontre fortuite d’Ahmed l’échelle régionale, le journal estime qu’il est nécessaire toutes les turbulences d’un environnement peu clément à
photo : d. r.

Ancer et Ali Bahmane. Ils me font la gentillesse de me d’introduire, dans la nomenclature des postes, une l’endroit de l’initiative et des initiateurs hardis.
faire visiter le siège d’El Watan et de me présenter le rédaction en chef régionale. Pour clore, je dirai que l’esprit d’entreprise n’a jamais
directeur-gérant du titre Omar Belhouchet. A la sortie du La technique accompagnant ce changement dans l’acte quitté le collectif d’El Watan ; l’investissement dans
bureau, les confrères me proposent de rejoindre leur titre de produire de l’information locale n’est pas en reste: l’homme n’a jamais cessé d’être réitéré et, à chaque
Par Bouziane Benachour ; j’hésite à dire oui : je viens du secteur public et ils sont à Oran, nous possédons le deuxième parc informatique réunion des responsables à laquelle votre serviteur est
Chef du bureau d’Oran, dans le privé. après la rédaction centrale. A chaque reprise, les convié, on me le rappelle.
journaliste et écrivain Moins d’une semaine plus tard, Omar Belhouchet responsables centraux nous demandent de rayonner un On me rappelle aussi que le meilleur des services à
arrive sur Oran, me remet ipso facto les clés du bureau peu plus sur la région, d’être plus présents en moyens rendre au lecteur est de lui offrir un produit de qualité, un
régional et me demande de le raccompagner à l’aéroport humains et matériels. Après la création de l’entreprise journal de référence qui ne fasse pas rougir la profession.
d’Es-Sénia : un contrat de fidélité est né. Il dure jusqu’à de diffusion, l’idée de concrétiser la mise sur pied Nous nous y efforçons chaque jour afin de faire chaque
aujourd’hui avec, en guise de cerise sur le gâteau, une d’une rotative est mise en branle. Omar Belhouchet jour mieux que la veille. El Watan a appris les leçons de la
confiance à chaque fois renouvelée. me demande de voir s’il y a possibilité d’acheter un persévérance.
Une fois installé, les responsables du journal me terrain afin d’y installer une imprimerie. Nonobstant De nouveaux projets sont lancés, l’édition Web ouvrant
demandent d’ouvrir d’autres bureaux à l’intérieur de les difficultés d’usage créées par une autorité locale grandement la voie, une nouvelle voie parmi d’autres.
la région Ouest, d’étoffer le réseau des journalistes plus apte à entretenir la difficulté qu’à accompagner Dans le même esprit des pionniers, ceux-là mêmes qui
permanents et de correspondants affirmés même dans l’investisseur, la construction de l’usine devient une m’avaient fait l’énorme honneur en mars, au moment
les villes où le journal n’arrivait pas toujours de manière réalité concrète sous le ciel d’Oran. Il n’est peut être où j’avais été prié de plier bagages, de faire figurer ma
régulière. La famille du journal s’agrandit. Dans la pas conseillé de parler de toutes les turbulences petite signature à côté de la leur, celle qui a permis
foulée, on me propose de lancer une entreprise de bureaucratiques par lesquelles le projet, pourvoyeur l’éclosion d’un titre qui porte aujourd’hui fièrement ses
diffusion pour distribuer nous-mêmes notre journal. d’emplois et, surtout, d’égalité des chances d’avoir vingt années d’existence. J’espère être là pour fêter son
Omar Belhouchet me laisse toute latitude de mettre sur sous ses yeux le même journal, est passé. L’Enimpor centenaire. Avec le même esprit d’équipe.
Les 20 ans d’El Watan - 22

Des SUPPLÉMENTS ET des HORS-SÉRIES GRATUITS


L’info complémentaire...
Par M. A. O plus anciens. Outre une masse importante
d’annonces, le supplément Immobilier

L
traite de sujets en rapport avec le secteur et
e développement d’El Watan, recueille régulièrement l’avis des experts.
aussi bien sur le plan qualita- Ce supplément gratuit se veut d’abord un
tif que quantitatif au cours de trait d’union entre les différents acteurs
ses vingt ans d’existence, s’est du secteur immobilier. Comme il permet
accompagné du lancement au l’explication de la législation régulant le
cours de ces six dernières années de nou- secteur. Il est constamment à l’écoute de
veaux produits d’information. Sous forme ses lecteurs, désireux d’approfondir leur
de carnets ou de suppléments hebdoma- connaissance sur des sujets d’intérêt parti-
daires gratuits, ces produits viennent en culier, des dates symboliques et des événe-
réponse à des besoins spécifiques d’un ments qui ont marqué l’histoire de l’Algé-
lectorat de plus en plus large et varié. rie contemporaine. Outre les suppléments,
Un lectorat qui ne cesse d’être exigeant. El Watan a marqué de son empreinte les
Pour y répondre, El Watan lance un grandes dates anniversaires, notamment
premier supplément Télévision, le 14 celles du déclenchement de la Révolution
novembre 2004. Ce supplément gratuit de et de l’Indépendance de l’Algérie. Il a, en
16 pages offre le programme de plusieurs
chaînes de télévisions numériques et pro-
pose à son lectorat de petites informations
croustillantes sur de nouveaux films et la Sous forme de carnets ou de
vie des stars du cinéma dans le monde. suppléments hebdomadaires
Malgré son succès, ce supplément a été
arrêté en raison de l’inadéquation de son gratuits, des produits
contenu avec les produits de télé captés viennent en réponse à des
en Algérie. Ce supplément a ainsi fini
par laisser place à un autre plus varié, qui besoins spécifiques d’un
traite à la fois de la culture, de l’art et de la
littérature. Il s’agit du supplément Arts et lectorat de plus en plus large
Lettres qui cible un lectorat passionné de
l’écriture littéraire, de l’art et du cinéma.
et varié.
Le succès qu’a connu ce supplément Un lectorat qui ne cesse
(ou plutôt carnet intégré dans l’édition
quotidienne) permet le lancement d’un d’être exigeant. Pour y
autre supplément quelques mois plus tard. répondre, El Watan lance
En effet, le 28 février 2005 voit le jour le
supplément Economie, qui offre une large un premier supplément
palette d’informations, d’analyses et de
données commentées aussi bien sur l’éco-
gratuit Télévision, puis suivra
nomie nationale que sur les grands indica- le supplément Economie
teurs de l’économie mondiale. Le supplé-
ment Economie, qui soufflera en février ensuite le supplément
prochain sa sixième bougie, propose Immobilier
un retour hebdomadaire avec beaucoup
de recul sur l’actualité et un traitement
plus approfondi des données relatives à la effet, lancé plusieurs éditions spéciales.
situation économique du pays, aussi bien La première a été publiée le 1er novembre
macroéconomique que microéconomique. 2004. Elle marquait le cinquantenaire du
Il propose ainsi des enquêtes et dossiers, déclenchement de la guerre de Libération
des entretiens avec des acteurs économi- nationale. Un autre numéro spécial de 42
ques mais aussi des points de vue d’experts pages a été publié le 5 juillet 2007, com-
algériens et étrangers. Une année après mémorant le 45e anniversaire de l’Indé-
le lancement du supplément Economie, pendance. Sous le titre «Juillet 1962-2007
El Watan se penche sur les besoins d’une : l’espoir déçu», ce numéro spécial propo-
autre tranche de lectorat, celle qui s’in- sait une série d’analyses sous différents
téresse à l’immobilier. Le 5 février 2006 angles de l’Algérie post-indépendante. Le
sort le premier numéro de ce supplément 5 octobre 2008, un autre numéro spécial a
Immobilier, qui, au fil des mois, ravit la ve- vu le jour pour marquer le 20e anniversaire
dette à des titres spécialisés dans le secteur des douloureux événements de 1988, qui
ont conduit à l’ouverture du champ politi-
que et médiatique.
Sous le titre évocateur «Le rêve brisé»,
cette édition spéciale se voulait un dé-
cryptage de ce soulèvement populaire et
une analyse approfondie de ce qui reste de
cette date qui symbolise la brève ouver-
ture démocratique des années 1990. Le
27 décembre 2008, El Watan consacre un
numéro spécial sur Houari Boumediene, à
l’occasion du 30e anniversaire de sa mort.
Intitulé «Le règne de tous les pouvoirs»,
ce numéro spécial se voulait un retour
critique sur l’ère boumedieniste. Le lan-
cement de ces numéros spéciaux obéit à
un souci d’El Watan d’offrir à son lectorat
une masse de données pouvant servir de
documents de base à tout travail de recher-
che. Soucieux d’améliorer la qualité de ses
divers produits, El Watan reste à l’écoute
des propositions, des suggestions et des
critiques de ses lecteurs. M.A.O.
Les 20 ans d’El Watan - 23

UN SITE INTERNET AU PLUS PRÈS DES LECTEURS


Le premier site web d’un journal algérien
Entre la Toile et El Watan c’est une histoire d’amour qui ne date pas d’aujourd’hui. El Watan
a été le premier quotidien algérien à se doter d’un site web.

I
l fut aussi l’un des premiers au Maghreb
à se mettre à jour dans ce domaine. Dès
1997, El Watan s’était connecté au web
pour proposer à ses lecteurs sa version PDF.
En 1998, avec l’aide du provider GECOS,
El Watan a répondu de manière optimale aux
attentes des lecteurs, en leur offrant une lecture
du quotidien sur les deux formats HTML et PDF.
A cette époque, le journal avait été suspendu
pendant un mois, mais les lecteurs pouvaient
toujours lire les articles du journal sur le site d’El
Watan et suivre l’évolution du bras de fer entre la
presse indépendante et le pouvoir de l’époque. En 2001 2005 2007
dépit d’un petit serveur et des moyens techniques
limités, le site d’El Watan avait réussi à atteindre
les 3 millions de visiteurs par mois. Ce succès Après une vaste consultation auprès de nombreux sur ce plan est très enrichissante. C’est de là
avait poussé El Watan à vouloir améliorer encore partenaires, il a été décidé de migrer le site vers la qu’est partie l’idée de l’architecture du site actuel.
son site web. Pour ce faire, il fallait trouver un société SDV Plurimédia, basée à Strasbourg, qui Après des mois de travail, entre SDV Plurimédia
partenaire qui réponde aux besoins du journal. El offrait le meilleur rapport qualité/prix. SDV est et l’équipe en charge du site, le nouveau elwatan.
Watan a opté pour la société française NetaKtiv, une société très cotée en France, puisque c’est le com a été mis en ligne le 18 août 2010.
en 2003, pour l’hébergement et la conception de partenaire et l’hébergeur de gros site d’informa- En plus de reprendre l’intégralité des différentes
son nouveau site. tion comme lefigaro.fr, lesechos.fr, leparisien.fr éditions, papiers du journal (quotidien, week-end
En 2004, le nouveau elwatan.com intègre un lo- ou ouestfrance.fr. Une fois la migration réussie et supplément économie), le site s’ouvre sur un
giciel flash et des espaces publicitaires. Il a fallu et le site stabilisé, il fallait réfléchir à sa refonte. module d’info en continu, alimenté constamment
pour cela une refonte globale et une mise à plat Faut-il garder un site qui reprend uniquement les par les journalistes.
des squelettes du site. articles de l’édition papier ? Un site exclusive- Si, aujourd’hui, la plupart des sites algériens of-
En juillet 2006, la direction du journal a exprimé ment tourné vers l’information en continue ? Ou frent quelques contenus multimédia, le nouveau
son souhait de revoir l’interface graphique du site. alors un site qui mélange les deux ? Il fallait une elwatan.com va plus loin. Dans les prochains
expertise. jours, il intégrera un certain nombre de blogs spé- 2010
Une opération finalisée en juin 2008. Durant cette
année El Watan fut le premier quotidien algérien à cialisés animés par des journalistes. L’autre nou-
L’expertise du monde.fr veauté sera le lancement dans un proche avenir de 30 000 lecteurs se sont déjà inscrits sur le site,
proposer l’info en continu, des vidéos, un forum pour bénéficier de la newsletter ou pour avoir
et des films photos. Au bout d’une année, le site Qui mieux qu’un responsable d’un des plus gros d’un tchat en direct avec des personnalités de tous
sites français pour cela. El Watan a fait appel, les horizons. Des prévisions météo de 40 villes accès au PDF et aux archives. Il a enregistré près
commençait à rencontrer des problèmes, qui le de 4,2 millions de pages vues pour 1,5 million de
rendaient parfois inaccessible. Décision a été en juin 2009, au rédacteur en chef du monde.fr, algériennes sur 6 jours ont été rajoutées au site.
Alexis Delcambre, pour l’aider à mieux concevoir Un peu plus d’un mois après son lancement, le visites pour le premier mois de mise en ligne.
prise de tout changer et de repartir sur de nouvel- Rédaction Web
les bases. son site web. L’expérience du quotidien le Monde nouveau site enregistre de très bons chiffres. Plus

SONDAGE Les internautes réagissent


n Blaha311 : Heureux anniversaire! journal est justement le «fondamental» qui n’a arabophone, comme par hasard, est totalement
Un sondage a été réalisé sur le site pas changé en dépit du rouleau compresseur des rétrograde, obscurantiste et prosélyte.
web d’El Watan et la question était : Du bon boulot ! Si seulement vous osiez un
peu plus. Ce n’est pas en rasant les murs qu’on «décideurs».al watan est un journal moderne et Une version El Watan traduite en arabe ferait
devient grand. équilibré : qu’il le reste ! Merci à toute l’équipe. contrepoids (baggy m’a devancé dans cette
Etes- vous satisfaits du contenu et de idée).
Ne louvoyez pas avec les séparatistes, la Kabylie
la qualité des articles d’El Watan ?
est une région qui souffre beaucoup ces n Koposs : Joyeux anniversaire Bravo encore et merci.
derniers temps, mais elle fait partie d’un TOUT Tout mes encouragements, continuez comme
qu’il faut sortir du misérabilisme ambiant. C’est ça, dommage que les Algériens ne sont pas tous n Oui on peut : happy birthday El Watan!
dans l’union qu’on devient fort, pas en la jouant francophones, on aurait eu moins de débiles Je lis régulièrement votre journal qui nous offre
solo. Amitiés,et continuez!!! dans nos rues. des articles, dans l’ensemble, bien équilibrés,
Oui, très satisfaits sauf sur certains sujets ou, ici comme ailleurs,
n Nostalgie : vous incarnez les libértés de... n Abouti : merci d’opérer on nous sert les mêmes discours réchauffés. Une

30,7 %
Merci pour votre courage et les articles un changement positif suggestion : nous faire davantage connaître ou
révélations sur la corruption et les atteintes aux Merci El Watan pour votre dernier virage positif mieux connaître nos penseurs/ intellectuels laïcs
libertés sauf une remarque, attaquez vous au pour la liberté d’expression, on avait besoin d’un et modernes en leur ouvrant vos colonnes. Nous
trafic de drogue, la prostitution clandestine, au coin d’expression francophone algérien, mature avons cruellement besoin d’idées nouvelles pour
passe-droit et favoritisme dans les emplois et comme ce forum pour ventiler nos frustrations/ aérer nos têtes et nos cerveaux aussi fermés que
ouvrez vos colonnes aux athées, boudhistes, inquiétudes au sujet de notre cher pays et son notre pays.
juifs et catholiques . avenir. J’espère de tout coeur que ce battement
Satisfaits, mais il y a d’aile de papillon de liberté d’expression n Govin : Merci !
encore des efforts à faire n Mayflower : liberté totale d’expression provoquera dans un futur proche l’ouragan 20 ans déjà !! Chapeau à El Watan d’avoir tenu
Simplement, je me dois de féliciter certains salvateur qui va transformer l’Algérie en un aussi longtemps ... Vous représentez l’Algérie et

48,4%
commentateurs de l’actualité pour leurs pays de justice, d’Etat de droit et de liberté. Vive on vous remercie pour cela. Globalement , je suis
réactions souvent pleines de bon sens. Ainsi l’Algérie libre, vive l’Algérie intelligente. satisfait , très satisfait du travail des journalistes
que les journalistes qui font et essayent de faire et à Belhouchet ! Cependant , il serait bien de
leur travail, avec la rigueur de l’objectivité sans n Med51 : Bravo ! vous voir attaquer des sujets sensibles , tabous
prendre de gants, ni complaisance. Bravo, il ... et merci d’exister. et pour l’affaire du Sahara occidental , vous
n’est pas facile d’être et de durer en gardant son Je regrette seulement que El Watan offre parfois prenez une positions progouvernementale
indépendance. Continuez!! ses colonnes à des «penseurs» qui viennent car vous «ignorez» certaines choses assez
Non satisfaits déverser leur science infuse sur les bienfaits de importantes tel que l’affaire Sidi Mouloud ... Le
nouveau site internet est très bien , moderne

20,8%
n 1997 : Bon anniversaire! l’Islam et le mérite du prophète. Etant pour un
Etat laïc (à chacun ses croyances), je suis d’avis , mieux conçu et aéré ! C’est parfait ! Merci El
El Watan est mon journal, au même titre que Watan pour tout !
les amis lecteurs dont je viens de lire les que mon journal le soit aussi.
appréciations. Cependant je ne partage pas Une attention particulière doit être apportée au
contenu de certains rétrogrades qui n’ont rien à n Zizille : Bravo
le point de vue de ceux qui veulent le fermer à
certaines plumes, qu’ils considèrent, à juste faire ici. BON ANNIVERSAIRE à ce journal que je découvre
2001 internautes ont participé à ce titre, comme rétrogrades. Idem pour celui qui Et puis un fait réel, l’Algérien a été transformé avec plaisir depuis quelques jours .. je suis
sondage reproche un alignement sur le gouvernement en un analphabète par l’école. Il arrive à lire française, et j’apprécie vos articles qui donnent
sur telle ou telle question. La ligne éditoriale du quelque peu l’arabe et encore ! La presse une idée fidèle de ce qui se passe en Algérie…
Les 20 ans d’El Watan - 24

ils nous ont quittés à la fleur de l’âge


Nos journalistes disparus...
ABDELHAÏ BELIARDOUH
Une belle plume «suicidée» par la mafia
Par A. Boumaza
HommaGe À Ali HadJ Ali
Un expert
pour que les auteurs répondent de leur forfait. Le 29 juillet, Saâd

S
Garboussi est mis sous contrôle judiciaire par le juge d’instruction
e remémorer la mort d’un collègue et ami est toujours près le tribunal de Tébessa. Alors que Abdelhai Beliardouh était au

averti,
dur et douloureux. Le souvenir des circonstances parquet pour la plainte, une bombe de près de 1 kg de TNT a été
dans lesquelles il est mort, peut être plus douloureux déposée au bas de l’escalier de l’immeuble où réside son avocat
encore. Nous parlions de Abdelhaï Beliardouh, Azza Me Boualleg Dhakir. La bombe ayant été par bonheur découverte

un pédagogue
pour les intimes et autres proches, qui s’en est allé dans par un locataire, les services de police l’ont fait exploser quelques
de terribles circonstances. Voilà un bon vivant comme il n’y en a heures après. A ce jour, on n’en saura rien. Qu’il y ait un lien entre
pas deux, un garçon perclus d’énergie et d’humour ; à le voir rire et le premier fait et le second, cela n’est rien moins qu’une tautologie.

éclairé
croquer la vie à pleines goulées, jamais on ne pouvait penser qu’il Imposer la loi du silence, n’est-ce pas un fait de la mafia ? A partir
irait jusqu’au hara-kiri (sous d’autres cieux, ce n’est pas un suicide, de ce moment-là, un déchirement a, pour ainsi dire, disloqué, l’âme
c’est un exemple), il avait juste la quarantaine bien tassée. du journaliste. Ce qu’il a vécu n’a pas de nom, après le supplice
Il est parti tel un météorite. Plutôt, on l’a fait partir de ce monde. physique, celui moral l’a achevé. Abdelhaï Beliardouh a ingur-
gité samedi 19 octobre 2002 de l’acide pur. Transféré en urgence Par A. Rezouali
Une belle plume brisée dans son élan irradiant de sincérité, «
suicidée» par la mafia locale. A Tébessa, dans la soirée du samedi à l’hôpital Mustapha Bacha à Alger, il y décédera dans la nuit de
20 juillet 2002, il a été kidnappé par le président de la Chambre mardi 19 novembre à mercredi 20 novembre 2002. Un autre martyr
de commerce et d’industrie Nem- de la liberté d’expression. El Watan s’étant constitué partie civile,
memchas, Saâd Garboussi et trois les audiences du procès en correctionnelle s’étaleront sur deux
autres hommes. Il a été battu et années ; bien qu’il y ait eu des moments de flottements, où toutes
humilié dans la rue, devant plu- les entourloupettes emberlificotées et tentées par les agresseurs ont
sieurs témoins ; il a été embarqué failli acheter les rouages de la justice, mais celle-ci a quand même
dans une voiture Daewoo, et dirigé bien fonctionné, elle a triomphé grâce à certains magistrats épris
vers la cave ou les entrepôts de d’équité et de liberté d’expression. Me Zoubeir Soudani, avocat
friperie de Saâd Garboussi, où de la partie civile, donne les précisions suivantes : «La cour de
il sera séquestré. Les agresseurs Tébessa avait confirmé l’incompétence du tribunal correctionnel
voulaient la source d’information du fait que l’affaire est de nature criminelle et de la compétence
ayant servi à la confection de l’ar- du tribunal criminel. Saâd Garboussi et les trois autres prévenus
Il y a presque deux ans, notre collègue, ami et aîné,
ticle qui, paru le 20 juillet 2002 en avaient alors introduit un pourvoi en cassation devant la Cour su-
Ali Hadj Ali, nous a quittés à jamais, laissant derrière
page régionale, fait état (au condi- prême. Celle-ci l’a rejeté le 31 décembre 2008. A présent, l’affaire lui un vide difficile à combler. Expert-comptable,
tionnel) de l’arrestation de Saâd a été renvoyée devant la chambre d’accusation de Tébessa, qui commissaire aux comptes et expert fiscal judiciaire,
Garboussi pour soutien au terrorisme. Passant outre la loi, s’en décidera de son renvoi devant le tribunal criminel, où Garboussi Ali Hadj Ali faisait partie de la petite équipe
souciant comme d’une guigne, ce dernier et ses acolytes ont usé de et ses co-accusés doivent répondre de leurs actes». Actes ou chefs rédactionnelle qui a pris sur elle de relever le défi de
violence et d’intimidation ; le journaliste avait été l’objet de ce qui d’inculpations suivants : «enlèvement et séquestration». lancer une publication économique hebdomadaire,
s’apparente à une tentative de lynchage ou d’assassinat. Comble Le tribunal criminel, nous en sommes convaincus, fera pareil. El Watan Economie, en l’occurrence. Il y apportait à
de l’humiliation, on lui avait fait triomphalement subir la «tournée En attendant, grâce à des responsables serviles et corrompus, et la fois son savoir-faire, sa longue expérience dans le
d’honneur» dans la ville. Alertée, la police n’avait rien fait sur le malgré les antécédents qu’on lui connaît puisqu’ils ont été révélés domaine de la comptabilité, mais aussi son sens de la
coup. La lâcheté a été totale, et avait fait fuir les prétendus hom- et relevés publiquement et à plusieurs reprises lors du procès en pédagogie et son approche pertinente de l’actualité
mes. Le communiqué d’El Watan parlait alors «d’expédition pu- correctionnelle, et outre le fait qu’il doit être renvoyé incessam- économique et financière. A travers ses écrits, il
nitive menée par un chef d’une mafia locale, (de) passivité, voire ment devant le tribunal criminel, Saâd Garboussi a pu se hisser à veillait à répondre au mieux aux attentes du monde de
(de) complicité des services de sécurité et des élus locaux». Enfin, la tête de la même structure étatique, la Chambre de commerce l’économie et de la finance en matière d’information
le 22 juillet au matin, la police enregistrera la plainte déposée par et d’industrie pour un deuxième mandat. Aussi, l’on se demande et d’éclairages. Militant de la cause nationale durant
Abdelhai Beliardouh contre son agresseur. Cette grave «atteinte à toujours comment il a pu présenter un casier judiciaire B2 vierge. la période coloniale, ancien membre des Scouts
Mais la justice triomphera une deuxième fois. Tant il est vrai que la musulmans d’Algérie (SMA), Ali Hadj Ali s’est voué
la dignité humaine» a fait couler beaucoup d’encre et réagir plu-
vérité finit toujours par éclater. A. B. après l’indépendance aux métiers de la finance et de
sieurs milieux, la presse, des organisations et des partis. Tous ont la comptabilité, domaine dans lequel il s’est forgé une
condamné cet «acte ignoble», dénoncé avec force le comporte- réputation de pionnier et d’expert des plus reconnus
ment des agresseurs, et interpellé les autorités judiciaires à Tébessa en Algérie. Considéré par ses pairs comme l’un des
doyens de la profession, il a été porté à la tête de
RACHID HAMDAD l’Ordre des experts-comptables durant les années
1990, lui qui fut l’unique expert-comptable algérien à
être certifié aux normes comptables internationales
Un avant-gardiste pluriel par des institutions officielles. Au sein du quotidien El
Watan, il a d’abord exercé en qualité de commissaire
photo : d. r.

aux comptes durant trois mandats, fonction qui lui a


Par Saïd Gada ristes. Ce qui caractérise Rachid Hamdad, ouvert la voie à l’écriture journalistique, dont il a fait
c’est son immense culture générale, son rapidement une passion qu’il cultivait assidûment,

T
admiration pour les auteurs iconoclastes même durant la période où la maladie l’obligeait
ragique destin que celui de Rachid et son admiration pour les philosophes des qui sévit à la moindre ruelle, les réunions à garder son lit d’hôpital. Au supplément El Watan
Hamdad qui avait fui Tizi Ouzou siècles derniers qui l’ont profondément des partis politiques, la mort du président Economie, sa rubrique «Questions&Réponses»,
en 1996 tant il était ciblé par les influencé dans sa conception de la vie (Boudiaf), mais aussi, une fiction qui narre qu’il a lui-même conçue et proposée, est devenue
terroristes, mais pour trouver la et construit aussi sa vision de l’au-delà. les complexités sociales où la femme subit rapidement un espace incontournable, tant les lecteurs
mort à Tiaret en 2001 en maniant D’ailleurs, dans son unique roman, La mort toutes sortes de brimades. Bien qu’ina- la réclamaient régulièrement, adressant à son auteur
son arme. Il s’était installé avec son épouse de Hamama, publié à titre posthume l’an- chevé, le roman est d’une consistance litté- diverses réactions et moult sollicitations. Ali Hadj Ali,
dans cette ville des Hauts-Plateaux de née dernière avec le concours du quotidien raire remarquable, d’une densité d’écriture à la fois passionné et exigeant quant à la publication
l’ouest où il dirigeait le bureau d’El Watan El Watan, l’on découvre des traits de carac- singulière. Rachid Hamdad était un homme de ses chroniques et la mise en page de sa rubrique,
quelques semaines après l’assassinat de tère puisés dans ses lectures. Le roman qui modeste, discret. Il ne parlait pas de qu’il nous adressait souvent des piques amicales mais
son ami et camarade de combat, le journa- a connu un succès en librairie, est élaboré faisait. Du roman, il n’en parlait que rare- néanmoins porteuses de suggestions pertinentes
liste Moh Achour Belghezli. Journaliste au avec un style littéraire violent. Une histoire ment à son épouse. Rachid avait toutes les sur la manière d’appréhender les faits de l’actualité
parcours singulier, Rachid Hamdad était un bouleversante. Il tourne autour du suicide, bonnes qualités tétées aux mamelles de sa économique et financière. Expert averti, il nous
homme pluriel ; militant politique (à l’ex- de Hamama, une femme brimée, mais bat- Kabylie natale. Né à Boudjellil, où il repose apportait ainsi, à nous et nos lecteurs du Supplément
Economie, à la fois ses éclairages de fin connaisseur de
PAGS), enseignant (dans plusieurs lycées), tante. Elle a fini par se donner la mort en se sous un immense olivier, a commencé à se
la comptabilité et de la finance moderne et sa rigueur
journaliste (dans différentes publications), jetant du cinquième étage d’un immeuble, construire au lycée de Larbaâ Nath Irathen, intellectuelle indissociable de ses écrits. Au sein du
homme de théâtre (metteur en scène) et et l’on comprend que par son acte, le per- à s’affermir à l’université et à s’imposer supplément El Watan Economie, Ali Hadj Ali était à la
romancier (La mort de Hamama). Durant sonnage se délivre de l’oppression sociale dans les luttes politiques et syndicales dans fois analyste, expert et pédagogue. Ses chroniques
les six ans passés à Tiaret, il témoignait sur qui a eu finalement raison de sa résistance. ses trantaines. Journaliste talentueux, Ra- et ses contributions permettaient à tout lecteur
le quotidien de ses compatriotes avec son Avec la disparition de Hamama, c’est une chid Hamdad est parti à 39 ans, laissant un d’appréhender plus aisément les thèmes de la finance
style incisif et son verbe tranchant, signant colombe qui meurt, c’est la paix qui fuit immense vide parmi sa famille, ses amis, et de la comptabilité. L’homme est parti, ses écrits
ses articles avec le pseudonyme Achour l’Algérie. Le roman est bâti sur des faits ses confrères, mais également au sein du restent… A. R.
Bel, en hommage à Achour Belghezli et en réels qui ont secoué le pays. L’auteur pré- monde littéraire, dont La mort de Hamama
défiance aux semeurs de la mort, les terro- sente plusieurs tableaux ; il décrit la mort l’a plongé dans postérité. S. G.
Les 20 ans d’El Watan - 25

Ce mercredi matin, la petite bourgade de Dahra, au nord de Boukadir,


Mohamed MeceFFeuK là où les alignements de vignoble épousent langoureusement la montagne,
Le martyr du Dahra tenait son marché hebdomadaire.
Par Yacine Alim ble force de la nature, il enchainait acti- toujours du temps pour réparer postes tes parts mais ne se démontais jamais.
vités sportives et professionnelles sans de radio, magnétophones et télévi- Il était devenu un véritable incorrupti-

P
relâche. C’est ainsi qu’il se fera très seurs. Il aurait pu faire fortune, comme ble, avec comme seules armes un stylo
arti le matin de Mostaga- vite une réputation d’homme affable, nombre de ses collègues. Il n’en sera acéré, un appareil photo et un dicta-
nem, Mohamed Mecef- intègre et engagé. Dès l’ouverture du rien, lui sa passion, c’était de se rendre phone qu’il arborait ostentatoirement.
feuk, correspondant d’El champ politique, il rejoindra le MDA utile. Combien de clients reprenaient Sa popularité de justicier sans peur
Watan, se glissait noncha- de Ben Bella. Sitôt l’apparition de la leurs appareils en s’acquittant seule- et sans reproche, il s’en servait pour
lamment à travers les pa- presse privée, Mohamed s’y engouf- ment du prix de la pièce défecteuse ? aller toujours de l’avant. Le jour de sa
quets de fellah venus faire quelques frera avec fracas. Ses débuts, il les fera C’est pour cela que cette activité qu’il mort, les regards se tourneront vers
emplettes. La région était devenue un dans le périodique Détective où il fera pratiquait avec compétence et enga- ceux qu’il n’aura cessé de dénoncer.
sanctuaire pour les hordes terroristes. étalage d’un véritable talent d’inves- gement, il finira par s’en éloigner. Ses Il laissera derrière lui une veuve éplo-
Lui qui n’a jamais ménagé les idées tigateur de premier ordre. Il est vrai engagements journalistiques finiront rée, des orphelins inconsolables, des
obscurantistes dans ses écrits, le savait. qu’il est titulaire d’un brevet du second par lui accaparer tout son temps. Rapi- collègues amoindris, une population
Pourtant, comme à son habitude, il té sur l’activité sportive, c’est lui qui degré en sciences de l’observation. Dé- dement, la collaboration avec El Watan désemparée et un pays meurtri. Depuis
allait à la rencontre de cette popula- nous fera découvrir le stade de Sayada, livré le 30 juillet 1960 par le recteur de lui imposera un rythme soutenu. La ce triste jour du 13 avril 1994, la fau-
tion à laquelle il ne s’est jamais senti son village natal. Les matches de foot l’académie de Paris ! Excusez du peu ! notoriété du journal qui s’affirmait de cheuse intégriste emportera encore 87
étranger. entre groupes d’étudiants lui permet- Arcbouté sur sa mobylette, il ne recu- jour en jour l’incitait à plus d’efforts. journalistes – dont 2 disparus - portant
Il était dans son milieu et discutait avec taient de parfaire son talent d’arbitre. A lait devant aucun obstacle pour aller Il ne rechignait devant aucun sujet ni le tribut payé à la liberté d’expression à
acharnement avec les gens qui l’entou- l’époque, il était déjà membre très actif chercher l’information à la source. Il aucune difficulté. L’avènement des 104 victimes, dont 3 étrangers. Moha-
rait. Grace à un irrésistible regard ju- à la Ligue de football de Mostaganem. ne se contentait jamais des procès, ni partis intégristes lui permettra de choi- med Meceffeuk d’El Watan était la 17e
vénile, il parvenait facilement à capter Rigoureux à l’extrême, il ne tolérait encore moins des comptes-rendus de sir son camp de manière radicale. Le victime de la barbarie intégriste ! Sa
l’attention de ceux qui l’entourait. Puis aucune contestation ni remarque. Cette greffier. Très vite, sa notoriété fera sportif, l’éducateur, l’homme d’action veuve, affaiblie et diabétique, se fera
soudain, comme sorti de nulle part, rigueur l’accompagnera durant toute sa le tour de la ville puis de la région. Il avait dès le début dénoncé les dérives écraser par une voiture à deux pas du
un groupe de terroristes fit feu sur lui vie. Enseignant puis directeur d’école, se faisait un point d’honneur à dacty- islamistes. Les scandales de détour- siège de la wilaya de Mostaganem où
l’atteignant à mort. En ce mercredi 13 il fera des passages successifs à l’Ona- lographier ses papiers avec minutie, nements et de dilapidation des deniers elle venait quémander –sans suites- ses
avril 1994, Mohamed Meceffeuk tom- ma puis à l’Onaco tout en continuant grâce à une vieille machine qu’il avait publics, il en faisait sa spécialité. Entre droits de victime du terrorisme ! Elle
bait sous les balles intégristes. Il était le à se parfaire dans l’arbitrage, où il se achetée sur ses propres deniers. Puis deux papiers culturels et sportifs, il sera enterrée à proximité de son mari
17e journaliste à irriguer de sons sang fera très vite une réputation de juge im- très rapidement, il rejoindra la presse glissait toujours un reportage parfai- au cimetière de Sidi Ahtmane. Grâce
cette terre d’Algérie. Il venait alors de passible et honnête. Il trouvait encore quotidienne, travaillant simultanément tement documenté sur la corruption et aux patriotes sincères, une stèle a été
boucler 50 ans. Je l’ai connu en 1971, du temps pour activer dans le caritatif. pour la Nouvelle République, Liberté, les passe-droits. Très vite, il deviendra érigée à sa mémoire là où il tombé en
je venais de rentrer à l’ITA de Mosta- Venir en aide à son voisin et repousser Le Matin puis El Watan. Dans son ma- la cible de nombreux clans et lobbys martyr du devoir.
ganem et lui y travaillait déjà. Très por- l’injustice ne l’a jamais rebuté. Vérita- gasin de la rue Med Bouras, il trouvait locaux. Il recevait des menaces de tou-

Salim Mesbah Nabil Lalmi


La voix des humbles Le porte-parole
Par Farida Hamadou des laissés-pour-compte
Par Kamel Beniaïche déshéritées, Nabil qui a adhéré à la ligne
« …Ces délinquants,
insérés dans un cadre
éditorial du journal, ne supportait pas la
complaisance et la complicité des uns et des

C
minimum de salubrité,
ne sont pas les jeunes ondenser en quelques lignes les dos- autres. Il couvrait avec un immense plaisir le
barbares qu’une société siers traités par le défunt Nabil Lalmi Festival de Djemila où il a côtoyé les grandes
mangeuse d’espérances ayant laissé ses empreintes au bureau vedettes de chanson arabe, telle Warda El
imagine, plongée d’El Watan de Sétif, est un exercice extrême- Djazairia. La couverture des séminaires et personnifiait le journalisme de proximité.
elle-même dans la ment difficile. D’autant plus que l’intellec- colloques scientifiques d’un certain rang Nabil qui honnissait la médiocrité et le travail
pathologie qu’elle tuel (le mot n’est pas fort) qu’il était, faisait était la tasse de thé du défunt ayant à travers bâclé a fait beaucoup pour les enfants des
déverse, souvent avec des souffrances des handicapés, des malades les pages hebdomadaires «Sétif-info» pointé hautes plaines obligés d’attendre des mois
haine, sur les jeunes chroniques, des sourds-muets et des person- du doigt à plusieurs reprises, les pollueurs durant pour un utopique rendez-vous pour
égarés. » Ainsi écrivait nes âgées, ses sujets préférés. –responsables dans une certaine mesure de un virtuel implant cochléaire, quitte ce bas
Salim Mesbah, un Tout comme les désagréments causés aux la décrépitude de Sétif, belle et propre de monde sans pouvoir exaucer le vœu de son
cœur et une plume au élèves des zones enclavées, des usagers du façade uniquement. Le terrorisme de la route petit enfant Akram parti avec lui et ceux des
service des pauvres, transport en commun et des assurés sociaux qui a endeuillé, un dimanche 8 fevrier 2008, à autres enfants de la région dans l’attente
des marginalisés soumis encore et toujours au diktat de 18 heures exactement, la famille Lalmi et El d’un implant, passé sous silence, depuis la
et autres laissés-pour-compte. Il abordait tous les sujets, bureaucrates. Ne pouvant rester insensible Watan ayant perdu l’un un père attentionné tragique disparition de notre collègue, ami et
sans discrimination, pour en faire des pièces d’anthologie, face au désarroi des SDF, des aléatoires cou- et l’autre une plume avérée, n’a pas échappé porte parole des laissés-pour-compte. Nabil,
palpitantes, prises sur le vif. Un de ses papiers sportifs disait vertures sanitaires des patients des localités à l’appréciation de cet atypique échotier qui nous ne t’oublierons jamais. K. B.
: « Il est des grands stades comme des grands hommes, ils ne
meurent jamais. A condition que la mémoire et le respect leur

Mère Courage et tous les autres


soient dus. »
En le lisant, on réalise, avec une certaine amertume, que
c’était l’un des derniers de cette génération mûrie très
tôt, profondément consciente de l’enjeu de cette nouvelle

D
Algérie, celle de l’après-indépendance, pour laquelle il était e tous ceux aujourd’hui les yeux en larmes pour les
impératif de s’investir, corps et âme. Dans tous ses écrits, disparus et qui ont pris confrères victimes de l’horreur
s’inscrivait en filigrane, sa rébellion contre ce qu’il appelait part à « l’aventure intel- intégriste, et s’atteler à la confec-
«le conformisme intellectuel, qui a tant fait mal à la société lectuelle » d’El Watan jusqu’à tion du journal du lendemain.
algérienne», ou encore, «…partout l’intelligence est traquée, ce que la « Grande Faucheuse Sa présence a suffit à redonner
le courage réprimé et l’intégrité assaillie ». », vienne mettre un terme pré- du courage et à nous convaincre
Neuf ans après que son cœur l’eut lâché, ses paroles maturément à leur expérience, de ne pas céder au désespoir.
retentissent encore, avec toute la puissance de celui qui ne comment oublier le visage de Fouad a intégré l’équipe des
s’était hélas pas trompé. On entre dans ses textes comme Fatma Zohra Mammeri, tou- chauffeurs du journal la même
dans un jardin de lumière. Au-delà de l’érudition, c’était jours penché sur son clavier ou année que Fatma Zohra était tout
sa grandeur d’âme, sa générosité, sa compassion pour ses le sourire triste de Fouad Diaf, aussi présent dans les couloirs du
semblables, son humanisme, qui nous interpellent, nous prêt à toutes les missions au vo- journal jusqu’au « « bouclage »,
lecteurs un peu tardifs. Son verbe, exempt de cynisme,
lant de son véhicule de service prêt à conduire les journalistes
mettait du baume au cœur de ceux que l’adversité n’épargnait
pas.
pour accompagner les journalis- là où les nécessités du travail les
Assurément, il était à l’image de ce qu’il écrivait : spontané tes sur le terrain. appellent. Un sourire triste dans
et généreux. Il égrenait ses mots comme un chapelet : avec la A elle seule cette mère de famille une barbe fournie, une disponi-
ferveur que lui donnait son amour pour tous les déshérités. « disparue à 51 ans, symbolisait le bilité constante dans le travail
C’était un écorché vif », disait de lui un de ses amis. Chacune courage de la femme algérienne c’est sans doute comme cela que
de ses phrases était une magistrale leçon de journalisme, le dans les épreuves difficiles. En- premier numéro, elle fût la pre- l’attentat contre la Maison de l’on pourrait dépeindre Fouad
vrai, l’authentique, celui qui se met au service des humbles trée à El Watan en 1991 quel- mière à braver toutes les peurs la Presse et le Soir d’Algérie et disparu à 31 ans en 1998 laissant
de tous bords, inconditionnellement. F. H. ques mois après le lancement du y compris les siennes, le jour de à rejoindre son poste de travail derrière et une et deux fillettes.
Les 20 ans d’El Watan - 26

paroles des uns et des autres


Les débats d’El Watan

photo : d. r.
La LADH Par Ali Bensaâd
Universitaire

«El Watan occupe une place majeure El Watan, une presse pas
dans le débat des idées» si innocente…
Par Boudjema Ghechir (*) d’aggravation des sanctions pénales à l’encontre des journalistes, L’Algérie est un pays rugueux fait de contrastes, si forts parfois
qu’ils sembleraient tenir du paradoxe. La presse indépendante

A
la volonté des pouvoirs publics de museler la presse à la fois fron-
deuse et critique à l’égard des méthodes de gouvernance et des est un de ces paradoxes apparents les plus forts. Un rare
près les événements d’octobre 1988, la lutte des jour- alliage de force et de fragilité. Une sorte d’ «incongruité».
nalistes s’intensifie, la LADH a travaillé en étroite formes de gestion des biens publics, El Watan continue son combat
Dans le contexte d’un des pouvoirs les plus liberticides au
collaboration avec le MJA (mouvement des journa- dans la même ligne avec plus de volonté.
monde et d’une violence étatiste et islamiste qui laisseront
listes autonome) qui a mobilisé la grande majorité des Aujourd’hui El Watan a atteint la fleur de l’âge et a un devoir vis- longtemps les journalistes algériens en haut du palmarès
journalistes, jusqu’au vote de la loi sur la presse en à-vis de ses lecteurs. Il a surtout une grande responsabilité, c’est de la persécution, s’est imposée pourtant une presse à la
mars 1990. celle de poursuivre le combat pour « élargir la brèche ouverte dans liberté de ton, à l’acuité du regard et à l’intelligence du réel,
En effet, dès la promulgation du code de l’information en avril la cuirasse du système du parti et de la pensée uniques et fournir rares en dehors des vieux pays démocratiques. Ce n’est
1990, des journalistes décident de créer leur propre journal. une tribune aux forces sociales mobilisées sous la bannière du pourtant pas une curiosité ou un épiphénomène. Les 20 ans
La période 1988-1991 constitue un moment exceptionnel en Algé- pluralisme politique et culturel et du libéralisme économique ». Il d’El Watan, avec un rayonnement qui perdure, attestent au
rie. Elle a été marquée par des bouleversements importants dans le a aussi une responsabilité supplémentaire, celle de la lutte contre la contraire de son ancrage social et de sa pérennité. Ce n’est
domaine de la liberté d’expression, de l’information et des droits médiocrité et la dégradation que connaît la société algérienne. pas une expérience surgie du néant. C’est la conjonction
de l’homme. Maintenant El Watan n’est plus la propriété exclusive de ses fonda- d’un ébranlement du pouvoir, d’une irruption violente de
C’est à cette période qu’El Watan a été fondé (le 8 octobre 1990). teurs, moralement il appartient aussi à nous tous, lecteurs, militants la question démocratique et de l’assaut donné par ceux qui
Quand ce quotidien a été lancé, l’Algérie venait d’adopter une nou- des droits humains, syndicalistes, militants pour la démocratie et le avaient bricolé déjà des outils de parole libre. Aussi répressifs
velle constitution qui visait à libéraliser la scène politique et auto- pluralisme politiques et religieux. soient-ils, les pouvoirs sont obligés, malgré-eux et même en
riser le pluralisme des médias. Né dans un contexte de changement Surtout que le combat pour la démocratie et les droits de l’homme ne l’admettant pas, de voir grignoter des espaces publics qui
est toujours d’actualité. leur échappent. Ils n’ont pas capacité à contrôler tout même
et d’espoir, El Watan se trouve incontestablement à un moment
Nul ne peut contester le lourd tribut qu’a consentit El Watan face s’ils le fantasment et gouvernent aussi par le fait de chercher
crucial dans la marche de la société algérienne invitée à se redéfinir à le faire croire. Comme l’enseigne la chute des régimes
socialement, politiquement et économiquement. aux ennemis de la parole libre, devant le harcèlement d’une justice
aux ordres, face aux hordes terroristes et les persécutions d’un pou- totalitaires à l’Est, ceux qui ont aidé à la précipitation de cette
Son contenu hautement politique, des premières années de son chute n’ont pas jailli de la cuisse de Jupiter, mais ont ferraillé
existence, a laissé place à un contenu plus diversifié. Au fil des voir hésitant. La résistance et les sacrifices de tous les journalistes
du journal El Watan méritent d’être salués. contre les régimes et les ont miné en usant et élargissant les
pages, le lecteur se remémorera nombre de grands événements et interstices du cadre imposé. C’est ce cheminement au travers
thématiques des vingt dernières années, il occupe ainsi désormais A cette occasion, je voudrais simplement rendre hommage à toute
des méandres du réel qui a donné cette presse comme une
une place majeure dans le débat des idées à l’échelle national et in- l’équipe d’El Watan et souhaiter bon anniversaire. incongruité dans un paysage liberticide.
ternational. Malgré les bouleversements politiques, le terrorisme, B. G. Il est nécessaire de rappeler ces vérités élémentaires quand
l’Etat d’urgence, le harcèlement policier et judiciaire, les mesures (*) Président de la LADH ce sont ceux qui détiennent les pouvoirs du pays qui, à côté
du bâton de la répression, s’évertuent à cultiver une suspicion
sur cette presse pour la décrédibiliser, avec le même esprit
que ces violeurs se croyant des droits sur toute femme et qui

Portraits de lecteurs traitent rageusement de putain celle qui ne consent pas à


se coucher devant eux. «Tayabet el hammam» n’est pas un
qualificatif moins insultant.
« El Watan ? Ah, c’est un journal sérieux professeur d’anglais dans un lycée, dont au long de sa riche carrière de militance, Nulle intention de ma part de sacrifier à un quelconque rituel
! » Voilà l’image la plus commune qui la journée débute par le rituel immuable il a fait partie du MCB, du RCD, du de célébration, de tresser des lauriers ou de mythifier la
colle au canard que vous tenez entre les de la lecture de la chronique de notre mouvement des Archs, du MAK et d’un lot réalité bien complexe de cette presse. Oui, comme chacun le
mains. «C’est le journal de l’élite, des ami Chawki Amari. Inutile de regarder appréciable d’associations plus ou moins sait, El Watan, comme d’autres organes de presse, est traversé
intellectuels, des chancelleries étrangères, dans les tranches d’âge situées plus bas. politiques, plus ou moins culturelles. de sensibilités diverses et c’est tant mieux. Il y transpire, à
des économistes… », entend-t-on souvent. Vous aurez beau cherché, vous trouverez Cette errance politique s’est accompagnée travers les lignes, des contradictions, celles qui travaillent la
Ce sont là les premières répliques qui très peu de lecteurs parmi les élèves de d’un nomadisme médiatique qui l’a vu société algérienne et il m’est arrivé de ne pas me reconnaître
fusent de la bouche de tous ceux, dont Meziane au lycée. Cette génération-là rêve répudier un journal pour un autre, au dans une des positions exprimées. Je ne suis pas également
nous avons sollicité l’opinion qu’ils soient foot, parle foot et lit foot. Quand elle lit. gré des retournements de vestes ou de sans ignorer les faiblesses du journal ou ce que j’interprète
lecteurs occasionnels ou inconditionnels. Ammi Ali, directeur d’école à la retraite est déchirantes révisions. Aujourd’hui, avec parfois, à mon prisme, comme des ambiguïtés voire des
Entre nous, nous n’avons fait que confirmé un lecteur assidu d’El Watan qu’il achète le l’âge, il a fini par jeter l’ancre sur les pages compromissions. Cela est vrai. Mais, malheureusement
cette image de sérieux, de sobriété, voire matin, mais qu’il ne lit que l’après-midi à calmes d’El Watan pour lequel il reconnaît pour le pays d’abord, nulle part le débat n’est aussi riche et
d’austérité que le journal s’est forgée l’heure de la sieste. Esprit très éveillé, il lit volontiers une «certaine partialité et un difficilement porté que dans la presse et El Watan en premier.
au fil des ans. Ceux qui n’ont jamais mis et décortique tout le journal, mais il avoue professionnalisme certain». Peut-on décemment parler des faiblesses de la presse, de
les pieds dans la rédaction d’El Watan que ses lectures se confondent un peu En fait, le fil qui nous lie aux lecteurs n’a celles d’El Watan, en oubliant l’indigence du champ politique,
vous diront, en poussant un peu autant la avec ses signatures préférées. fait que se renforcer au fil des années. opposition démocratique comprise, l’état sinistrée de
plaisanterie que l’imagination, qu’à tous Akila, secrétaire de direction dans Nous avons toujours rencontré des l’université, l’inexistence de la recherche, le champ culturel
les coups, les journalistes doivent être de une petite entreprise à Béjaïa, nous lecteurs attentifs et exigeants, nous stérilisé, l’asphyxie lente et organisée des intellectuels. S’il
paisibles quinquagénaires aux costumes avoue avec un grand sourire qu’elle lit donnant l’impression de faire partie d’une est une faiblesse évidente de cette presse, c’est justement
sombres, portant de lourdes lunettes de régulièrement El Watan. Entre elle et lui, même grande famille. Ils n’hésitent pas à d’être investie, et d’avoir parfois la tentation d’y répondre,
vue sur le nez et discutant des indices il y a une histoire de coup de cœur qui vous interpeller pour vous féliciter ou vous d’attentes sociales, politiques et même scientifiques que le
boursiers ou de la dernière réforme de date du jour où le journal a consacré un blâmer selon que votre article ait déçu ou vide du champ politique et intellectuel détourne sur elle et
l’école. grand reportage à son village d’origine. comblé leurs attentes. Avec certains, ce qu’elle n’a pas vocation de porter. Elle est lestée de tout cela,
A l’évidence, les lecteurs d’El Watan sont à Malek, lui, est, ce que on appelle dans sont de vrais liens d’amitié et de respect d’être le rare, le plus important espace de débat. Sous menace
son image. Des francophones appartenant le jargon journalistique, un militant de qui ont fini par se tisser avec le temps. constante de disparition ou de rapt.
à la classe moyenne à l’image de Meziane, toutes les causes démocratiques. Tout Djamel Alilat Pourtant malgré tout cela, elle reste l’unique observatoire
crédible et fiable. Comme citoyen ou comme chercheur, je
commence toujours ma matinée de travail avec la lecture de
cette presse et en premier El Watan et, comme dans une mine,
on tamise et on élague beaucoup, mais on trouve toujours du
minerai de réel qu’on ne trouve pas ailleurs. J’y ai trouvé et
participé à des débats que l’université et le ministère de la
Culture n’assument plus. Comme beaucoup de citoyens ou
de chercheurs de bien plus grande qualité que la mienne, je
n’ai pu dire mes indignations de citoyen ou mes observations
de chercheur sur des sujets sensibles pour le pays, nulle part
ailleurs en Algérie qu’à El Watan et quelques autres journaux
de la presse indépendante ou….dans les Centres culturels
Français d’Algérie. Il est vrai que c’est le même pays où un
chercheur de la stature de Mohamed Arkoune, même dans
sa mort, n’a pas mérité l’attention de nos gouvernants et n’a
trouvé refuge digne de lui que dans cette presse, à El Watan
et… au Maroc. D. B.
Les 20 ans d’El Watan - 27

LE SYSTÈME POLITIQUE ALGÉRIEN


il faut plus d’ouverture
points de vue différents avec une liberté de ton qui est d’une transition démocratique mais une catégorie des Loin d’adopter une stratégie de démocratisation, les
souvent soulignée. C’est là une évolution qui sépare, systèmes politiques autoritaires. détenteurs du pouvoir ont, au contraire, marginalisé,
de manière nette, le régime du parti unique installé 2. Le regain d’autoritarisme dans le système politique divisé ou manipulé des partis ou des associations qui
après l’indépendance du pays, du régime reconnais- algérien auraient pu constituer le terreau du développement de
sant le pluralisme qui l’a remplacé à partir de 1989. Plusieurs raisons peuvent expliquer un regain d’autori- la démocratie.
(Voir, pour plus de détails notamment M. Benchikh tarisme dans un pays. Ainsi en Algérie, on se souvient b) Les forces démocratiques, (partis politiques, syndi-
Algérie. Un Système politique militarisé, aux éditions que l’interruption du processus électoral a été justifiée cats et associations autonomes ), n’arrivent pas, dans le
L’Harmattan 2003. Paris.) par les gouvernants par les menaces que faisait peser contexte social algérien, à mobiliser les classes sociales
Mais des pans entiers du système politique, comme sur la démocratie la victoire du FIS, aux élections et leurs élites en faveur d’un projet démocratique.
photo : d. r.

le Parlement et la Justice, définis par la Constitution législatives de décembre 1991. Par la suite, comme Pour comprendre cette situation, il faut évidemment
de 1989 et de 1996 comme des «Pouvoirs» et non d’ailleurs parfois dans d’autres pays, ce sont des avoir en vue l’histoire politique, économique et sociale
plus comme des «fonctions», ne sont suivis d’aucune raisons sécuritaires liées à la montée du terrorisme de l’Algérie contemporaine. Il n’est évidemment pas
pratique démocratique sur le terrain. Plus grave, les des groupes armées islamistes qui ont justifiées le possible ici de relater cette histoire. Mais chacun
élections législatives, présidentielles, référendaires et contrôle autoritaire de la vie politique, économique et peut observer les difficultés qu’éprouvent les partis
Par Madjid Benchikh locales se déroulent dans des conditions qui n’assurent sociale du pays. On se souvient des contrôles qui ont politiques à organiser des mobilisations citoyennes
professeur émérite, ancien doyen pas le respect de la lettre et de l’esprit de la Constitu- été alors imposés à toutes les institutions : annulation ou les syndicats indépendants du pouvoir à construire
de la faculté de droit d’Alger tion. Deux points essentiels montrent les limites in- des élections législatives, mise en place d’un Conseil leur organisation et à mener leurs luttes pour défendre
contestables de la transformation du système politique législatif désigné, contrôle du Parlement, de la presse les droits des travailleurs, notamment dans le secteur

L
opérée en 1989, lorsqu’on l’envisage en liaison avec la et de la justice. privé.
es 20 ans d’El Watan, que nous fêtons pratique politique. Dès 1992 et l’instauration de l’état d’urgence en février Il ne faut pas comprendre par là que les classes so-
aujourd’hui, sont une occasion pour s’in- a) En Algérie, il n’y a jamais eu, dans la pratique, de 1992, le recours à l’autoritarisme par rapport à la pé- ciales algériennes sont par définition incapables de
terroger sur les transformations du système séparation des Pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. riode 1989-1991 était destiné à «sauver et restaurer la faire émerger des organisations capables de mener
politique algérien au cours de toute cette pé- Le Système politique empêche dans la pratique toute démocratie.» On pouvait donc penser, comme certains ces luttes. Mais la répression de toutes les tentatives
riode. Doit-on considérer que la vie politique alternance au pouvoir. C’est ce qui permet de considé- n’ont pas manqué de le faire, que la fin ou la réduction de construction d’organisations sociales et politiques
algérienne est désormais celle d’un pays démocratique rer que le système politique, défini par la Constitution, de la menace terroriste sur le pouvoir politique ou sur autonomes amplifie les difficultés. Or l’existence et le
dans lequel sont mis en œuvre les principes constitu- est une démocratie de façade. Les Constitutions de les citoyens permettraient le rétablissement des libertés développement de telles organisations sont indispen-
tionnels de reconnaissance des libertés démocratiques 1989 et 1996 ont été conçues et mises en œuvre par une et des débats assurés au cours de la période 1989-1992. sables pour assurer dans la durée le respect des libertés
fondamentales ? partie des tenants du système pour dépasser leurs pro- Or, on peut constater que de nombreux journalistes se démocratiques. Chacun a en mémoire l’emprise du
Tout observateur attentif à ce qui se passe sur les scè- pres crises tout en s’assurant le monopole du pouvoir y plaignent des atteintes aux libertés, que les syndicats pouvoir politique sur l’UGTA, la création de syndicats
nes politiques, syndicale et médiatique, peut relever les compris par une recomposition de la scène politique. autonomes éprouvent de réelles difficultés à réaliser et d’associations plus chargés de mission des gouver-
différentes atteintes graves à ces libertés. Il suffit de se C’est dire que la recomposition de la scène politique, leurs droits constitutionnels et que l’UGTA est consi- nants que représentatifs des intérêts des populations.
reporter aux rapports des ONG nationales et interna- syndicale et associative, n’est pas envisagée et encore dérée comme l’unique syndicat représentatif. On Ce travail de sape de la cohésion sociale conduit, à
tionales de défense des droits humains et aux médias moins conduite comme une transition démocratique ou peut multiplier les exemples qui montrent un regain terme, à une parcellisation du tissu social qui rend
qui les commentent presque quotidiennement. Notre comme un processus qui doit mener, une étape ou une d’autoritarisme dans le fonctionnement du système difficile les prises de conscience, les constructions de
objectif ici est d’essayer de comprendre pourquoi réforme alimentant une autre, à un tissu démocratique politique. Les partis politiques et le mouvement asso- solidarités et les mobilisations nécessaires aux luttes
malgré l’évolution certaine du système politique après renforcé et irréversible ciatif autonomes sont marginalisés et aucune demande démocratiques. Ce sont ces politiques qui produisent,
l’adoption du multipartisme politique et du pluralisme a)Comme la Constitution ne peut pas définir un régime d’agrément de nouveaux partis politiques n’a été ac- entre autres, les émeutes dont on peut constater la mul-
syndical et associatif, la vie politique reste dominée par démocratique et son contraire qui permettrait de gar- ceptée au cours des 10 dernières années. Ceci rappelle tiplication au cours des dernières années.
l’autoritarisme. der le pouvoir dans la même mouvance, il faut donc les conceptions du parti unique et nous éloigne même De ce point de vue, l’émeute est le signe, d’une part,
1- L’évolution du système politique algérien : du parti organiser, en dehors de la Constitution, des pratiques de la démocratie de façade. Cela rapproche plutôt de d’une société déboussolée, parce qu’elle est privée de
unique à la démocratie de façade politiques qui empêchent l’alternance au pouvoir et la l’autoritarisme tunisien. Comment expliquer ce regain ses droits, sans recours, sans représentants crédibles
Le système politique algérien a certainement connu transition démocratique.. d’autoritarisme à un moment où la «victoire» sur le ter- et dès lors sans horizon et, d’autre part, d’un système
une nette évolution à partir des explosions populaires En vue de cet objectif, le commandement militaire a rorisme islamiste parait assurer la pérennité du système politique obnubilé par le maintien au pouvoir et dont
d’Octobre 1988 et de la Constitution de 1989 qui en a pour rôle de veiller, sans autorisation constitutionnelle, politique. le dessein politique, défini par des élites restreintes,
tiré les conséquences. L’effondrement du parti unique, à la pérennité du système depuis son installation après a) La démocratie de façade, en Algérie, n’a pas pour n’est articulé aux besoins des populations que dans
la reconnaissance des droits humains et l’adoption du l’indépendance du pays. Comme la Sécurité militaire objectif le lancement d’un processus de démocratisa- des discours généraux épisodiques, sans participation
pluralisme ouvrent la voie à une vie démocratique. est l’organisme qui, au sein de l’armée, est chargé des tion de la vie politique, économique et sociale. Elle a démocratiquement organisée.
Toute la façade juridique et constitutionnelle a été questions politiques, il en résulte qu’elle joue un été mise en place, comme on l’a dit, par une partie des L’urgence désormais saute au yeux : 20 ans après l’ins-
transformée. Mais chacun sait que si la reconnaissance rôle essentiel dans ce domaine. L’administration de tenants du système pour garder le contrôle sur l’exer- tauration de ce que nous avons appelé la démocratie de
des droits et des libertés par la Constitution est néces- l’Etat et ses démembrements seront des instruments cice du pouvoir. Aucune force démocratique, en tout façade, il convient d’ouvrir les scènes politiques, syn-
saire et essentielle, il est indispensable que le dispositif importants dans la réalisation de cet objectif. La voie cas aucun parti politique démocratique n’a été associé dicales et associatives pour que les populations puis-
constitutionnel soit effectivement mis en œuvre sur le démocratique s’en trouve, dès lors, obstruée, empê- de près ou de loin à l’élaboration de la Constitution de sent exercer leurs droits et d’abord celui de s’organiser
terrain pour que la voie soit véritablement ouverte à la chant le dispositif constitutionnel d’accoucher d’une 1989 ou de 1996. D’un point de vue conceptuel, aucun et de désigner librement les hommes et les femmes qui
démocratie. transition démocratique authentique. La démocratie de détenteur du pouvoir ne rétablit jamais les libertés les représentent. 20 ans après, devrait être un moment
En Algérie, au lendemain de l’adoption de la Constitu- façade apparaît donc comme un système politique qui qu’il a pu confisquer au prétexte que les menaces qu’il propice à la réflexion pour en finir avec les désastres
tion de 1989, des partis politiques divers ont non seule- permet d’ouvrir la scène politique et de moduler la vie a invoquées pour accaparer le pouvoir, ont disparu. résultant des politiques de répression et de marginalisa-
ment pu être créés mais aussi fonctionner, recruter et politique du pays, tout en veillant à garder le monopole De ce point de vue, l’évolution de la démocratie de tion de larges pans de la société.
participer aux élections. Des journaux défendent des de l’exercice du pouvoir. Ce n’est donc pas une étape façade en Algérie vers l’autoritarisme était prévisible. M. B.

«Faire sortir les savoirs des institutions…»


«Pourquoi, en tant qu’universitaire, s’exprimer dans un estimant qu’ils furent tous animés par un même «rêve de ses qualités essentielles, stagne dans une arriération
journal ? Pour tenter, dans la mesure du possible, de faire de civilisation», chevaliers, monarques, «empereurs du sans fin.
sortir les savoirs des institutions au sein desquelles ils Saint-Empire» partis à la conquête de l’Orient, et tous Dans quel pays démocratique, des participants à une
sont trop souvent confinés.» ceux qui, royalistes, bonapartistes et républicains, ont manifestation, où se trouvaient plusieurs députés du
Dans quel pays démocratique, un gouvernement et contribué, plus tard, à faire de leur contrée la seconde parti au pouvoir – B. Brochand, J-Cl. Guibal, J. Léonetti,
sa majorité ont-ils réussi à faire adopter une loi qui puissance impériale du monde ? En France, le 7 février L. Luca, M. Tabarot - hurlent à l’encontre d’un citoyen
photo : d. r.

sanctionne une interprétation officielle, apologétique 2007, à Toulon, au cours d’un discours prononcé par français, l’auteur du film Hors-la-loi : «Bouchareb, hors
et mensongère du passé colonial ? En France, le 23 N. Sarkozy, dans le cadre de la campagne électorale de France» sans qu’aucun membre du gouvernement
février 2005. En dépit du retrait de l’article 4, ce texte qui allait le conduire à l’Elysée. En exploitant de ne s’élève contre cette ignominie, pas même les âmes
législatif, toujours en vigueur, débute ainsi : «La Nation façon démagogique un passé mythifié, le but de cette mortes de l’ouverture prétendue ? En France bien sûr.
Par Olivier Le Cour exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes surenchère néo-impériale était d’aller chercher les Après le pseudo-débat sur l’identité nationale et la
Grandmaison qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans électeurs du Front national un par un. Ainsi fut fait. politique xénophobe mise en œuvre à l’encontre des
Universitaire. Dernier les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, Quel Président peut déclarer à l’université Cheikh-Anta- étrangers sans papiers et des Roms, désormais une telle
ouvrage paru : De en Tunisie et en Indochine, ainsi que dans les territoires Diop de Dakar : «Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme ignominie confirme que l’UMP tolère, quand elle ne les
l’indigénat. Anatomie placés antérieurement sous la souveraineté française. » africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan favorise pas par ses initiatives, l’expression d’opinions
d’un «monstre» juri- Inutile d’être un philologue ou un universitaire de haute africain (…) ne connait que l’éternel recommencement racistes dès lors qu’elles lui permettent d’occuper le
dique : le droit colo- volée pour saisir que le terme «œuvre», tel qu’employé du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes terrain politique qu’elle dispute âprement au Front
nial en Algérie et ici, exprime une conception positive de cette histoire, et gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où national.
dans l’empire fran- des actions de celles et ceux qui sont réputés l’avoir faite. tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour De façon exemplaire mais sinistre, tous ces agissements
çais, La Découverte/ Sans précédent, mais pas sans conséquence, car la loi du l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès.» N. Sarkozy disent la dérive des démagogues autoritaires aujourd’hui
23 février 2005 ne fut pas l’épilogue d’une réhabilitation le 26 juillet 2007. Vrais poncifs racistes qui restaurent au pouvoir, lesquels prennent, en ces domaines comme
Zones, 2010.
souhaitée, mais le prologue d’un combat continué par N. des conceptions hiérarchisés du genre humain au en plusieurs autres, de plus en plus de liberté avec
Sarkozy. A preuve. sommet duquel trône «l’homme blanc», entreprenant, les libertés démocratiques, dès lors qu’ils les jugent
Dans quel pays démocratique un candidat à l’élection conquérant et pour cela capable de dominer la nature et nuisibles à la défense de leurs intérêts partisans.
présidentielle, aujourd’hui chef de l’Etat, exalte, en le monde, cependant «l’homme africain», réputé privé O. L. C. G.
Les 20 ans d’El Watan - 28

L’HUMOUR MALGRé tout

n’ai jamais ressenti cela. On ne peut


n MAZ. pas parler de censure à El Watan. On
Caricaturiste et dessinateur peut caricaturer les politiques, sans
à El Watan. jamais toucher à la personne, sa vie
C’est une grande chance de m’avoir privée… C’est diffamatoire. Même le
ouvert la une d’El Watan, et ce, par simple citoyen n’a pas à être diffamé.
rapport à l’ère du parti unique. C’est Je fais attention à celà. Le traitement,
un souffle nouveau. On a été pris au c’est à partir du fond d’un problème.
dépourvu et un peu intimidés. Il n’y a Sous forme de dérision. C’est le détail
pas de censure. C’est un souffle de qui fera la caricature. Le rire est le
liberté. Aussi bien pour les journalistes propre de l’homme. Savoir traiter un
que les caricaturistes. Même lors de sujet avec doigté. Rire de soi avant de
la décennie noire, cette liberté nous rire des autres. Et ne pas dramatiser.
a fait pousser des ailes. Malgré les 20 ans ! Un heureux anniversaire ! Ce
risques, on continue ! La preuve ! Nous sont les meilleurs moments de notre
sommes trois caricaturistes vie. On se sent utile et bien dans sa
à El Watan. peau. Une longue vie à El Watan ! Que
C’est diversifiant ! La caricature, il Dieu nous prête vie Inch Allah.
faut qu’elle soit en adéquation avec la
une par rapport à la photo. Nous ne
sommes absolument pas censurés. Je

Avoir 20 ans en Algérie


Par Chawki Amari Algérie on adore se fouetter. Mais en bon journaliste, nous ne don- politiques.
nerons pas les noms, ni les sources. On peut, par contre, défendre le On peut bien sûr lui reprocher encore des choses, dans le désordre,
quotidien, souligner qu’à El Watan, si l’on argumente, on peut dire à de squatter la maison de la presse (c’est bientôt la fin), de publier
Pourquoi tu restes à El Watan ? peu près tout ce qu’on veut, à l’exception de ce que l’on ne veut pas des dossiers sans enquête réelle (qu’est-ce qu’une enquête réelle ?)
- Le salaire est correct, l’ambiance relativement ouverte et El Watan, dire. On peut travailler sur n’importe quel sujet, à l’exception de ce et de tenir à sa mauvaise qualité de l’iconographie (c’est quoi une
ça fait bien sur une carte de visite. Surtout dans les ambassades. qui n’est pas un sujet. Et quoi que l’on en dise, c’est un journal de photo ?). Mais bon point pour le journal, s’il y a quelques années,
- C’est juste pour ça ? référence, avec son double cosmique El Khabar. Où est la limite de El Watan était le favori des sexagénaires francophones, perdus dans
- Non, les toilettes sont propres et la machine à café marche toujours. l’exercice ? Dans les marges de l’information, sur ces pages non pu- leur île de nostalgie, le lectorat s’est rajeuni ces dernières années et il
C’est dans un couloir désaffecté de la maison de la presse qu’un bliables, entre les colonnes trop serrées, on peut entendre ça : n’est pas rare de trouver un lecteur de 20 ans lire ce journal qui a 20
journaliste pourrait ainsi qualifier El Watan, pour aller vite. Mais pour - Y a le général Toufik qui vient d’appeler. ans. Paradoxe ? Non. L’âge est difficile, né après 1988, à l’issue d’un
les centaines de journalistes algériens dont un bon nombre est au chô- - Il a appelé qui ? bain de sang, El Watan a grandi, intégré plusieurs courants, rajeuni
mage ou très mal payé, au-delà de cette nécessité de trouver un em- - Je ne sais pas. son équipe, fait disparaître ses boutons d’acné, s’est ouvert, remis en
ploi, donc un journal, et ce qui va avec, un salaire et un cadre de travail - Et comment tu sais qu’il a appelé ? cause et a gagné plusieurs couches de la population. Aujourd’hui, El
corrects, il y a l’affirmation de soi et l’ambition personnelle ; journal - Le colonel Fawzi a appelé hier. Watan est installé dans le paysage médiatique aussi sûrement qu’une
pour journal, autant être dans le meilleur. El Watan est-il le meilleur - C’est sorti dans la presse ? montagne est installée dans un paysage montagneux. Pour le reste, il
des journaux ? Question subjective, à laquelle seul le lecteur peut ré- Il y a bien sûr les défauts inhérents à ce quotidien, classique et un peu faut rappeler aux Algériens, qui en veulent toujours aux journalistes
pondre. Le système étant bien fait par ailleurs - c’est le journaliste qui austère quand même, les plus critiques expliquant que «El Watan, algériens, que les journalistes algériens sont d’abord des Algériens et
écrit et répond, pas le lecteur, qui lit et se demande -, nous n’aurons c’est El Moudjahid de la démocratie». Est-ce un compliment ? A voir. non pas des extraterrestres.
donc pas la réponse à cette pertinente question. Mais El Watan est un Il y a aussi les guerres de clans, les prises de position pas toujours - Tu vas rester à El Watan ?
bon journal, personne ne pourra dire le contraire. consensuelles, les luttes souterraines, les appels non anonymes, les - Oui, c’est le journal dans lequel je suis resté le plus longtemps et je
- Acheter la vérité à 10 DA ? Ça n’existe pas. journalistes qui dénoncent leurs sources ou travaillent directement compte bien y rester encore. Mais pour les 20 ans, je vais demander
- Et si le journal passe à 100 DA ? sous la dictée. une augmentation.
- Personne ne l’achètera, ce qui reviendra au même, la vérité est aux - A qui appartient El Watan ? - Il faut que le patron lise ça.
mains des initiés et elle est souvent impubliable. - Hobb el watan mina el imane. L’amour du pays (El Watan) fait partie - Si je suis augmenté, c’est qu’il a lu cet article. Si je n’ai pas d’aug-
Dans ce corridor éteint du champ de l’expression, un journaliste dit de la foi. mentation, c’est que le patron d’El Watan ne lit pas El Watan. C’est
du mal d’El Watan. D’ailleurs, il se trouve pas mal de journalistes - El Watan appartient à ses nombreux actionnaires, qui sont journa- grave.
à El Watan qui disent du mal d’El Watan. C’est de bonne guerre, en listes, et non à des industriels, des groupes d’intérêt ou des hommes - Excellent piège.
Les 20 ans d’El Watan - 29

n zinou
Dessinateur à El Watan
J’ai travaillé dans pratiquement tous les journaux, je n’ai jamais subi de
pression.
Je suis libre de proposer la caricature du journal. L’aventure continue sans
garde-fous.
C’est instantané. On réfléchit une seconde à l’idée. Il faut qu’elle soit drôle.
Et ne pas faire du remplissage. Une bonne caricature, c’est quand elle ne
contient ni bulle ni texte ou encore de légende. Un esquimau comprendra
le sens. Elle est éloquente !

n EL WATAN est né un A 15 ans, Walid B. quitte l’école. Benbouzid


8 octobre 1990… à Alger. reste… loft story passe à la télé. El Watan
Walid B. voit le jour le 8 octobre fête banalement son 15e anniversaire. Walid
B. a oublié le sien.
1990, même date, même lieu En ce 8 octobre, El Watan a 20 ans. Walid
mais probablement à des heures B. aussi. Bonne nouvelle ! Aujourd’hui, il sait
différentes. lire, il lit El Watan presque tous les jours. Il
Le temps passa et l’Algérie connut alors ses préfère lire que de compter… il ne compte
années «d’invasion barbare». El Watan fêta plus d’ailleurs. Mauvaise nouvelle ! El Watan
son 5e anniversaire dans la discrétion. Walid parle de Walid B. en première page. «20
B. soufflait sa 5e bougie dans l’intimité. harraga échouent en haute mer». Walid
Walid B. ne savait pas lire, il n’allait pas B. est vraisemblablement parmi eux. «40
encore à l’école, pourtant Benbouzid y était harraga arrêtés par les gardes-côtes», un
déjà ! Par contre, Walid B. savait compter… autre titre à la une d’El Watan.
jusqu’à 10. «10 attentats en un mois» Aujourd’hui, El Watan continue de compter…
c’était à la une d’El Watan. Walid B. pouvait les dizaines, les centaines et les milliers de
compter jusqu’à 50. «50 morts dans une Walid B. El Watan compte aussi le nombre
embuscade», un autre titre en première d’élèves par classe…ou par table de l’école
page d’El Watan. Walid B. prétendait savoir de Benbouzid. Benbouzid y est toujours !
compter jusqu’à 100. «Explosion d’une El Watan fête son 20e anniversaire. Walid B.
bombe artisanale : 100 blessés», encore à aurait pu se rappeler du sien…en lisant El
la une ! Watan, Dans quelques années, El Watan
Le troisième millénaire surprit les Algériens, fêtera glorieusement son 30e anniversaire,
eux, qui n’avaient connu ni le premier ni le Benbouzid sa énième rentrée scolaire… et
deuxième. Maintenant Walid B. sait lire… Walid B. manquera forcément à l’appel !
un peu. Il est allé à l’école. Benbouzid y est HIC
encore. El Watan fête machinalement son
10e anniversaire. Walid B. aussi.
Les 20 ans d’El Watan - 30

Société algérienne diffusion


et impression de presse (aldp)
Les rotatives qui ont cassés le monopole public
Par Fella Midjek

L
’impression par le privé, la Société Algérie diffusion et
impression de presse (ALDP), a révolutionné la presse
algérienne, et ce depuis son lancement, a indiqué son
directeur Omar Kahoul. Actuellement, la société assure
l’impression et la distribution d’El Watan, d’El Khabar
au centre du pays avec une dizaine d’autres titres hebdomadaires de
la presse nationale. Elle compte parmi ses clients les quotidiens Li-
berté (francophone) et El Youm (arabophone). L’actuelle machine,
installée à Aïn Naâdja, tire pour une capacité de 140 000 exemplai-
res/ heure. La société a été créée au départ pour la distribution, d’où
son nom Algérie diffusion de presse (ALDP). Pour l’histoire, en
décembre 1995, les journaux El Watan, El Khabar, Le Matin et Al-
ger républicain se sont associés avec un privé pour créer une socié-
té de distribution au Centre dénommée Sodif qui a fait faillite huit
mois plus tard, en raison de la mauvaise distribution des titres. Les
journaux ont repris la société mais cinq mois plus tard, les deux gé-
rants de la Sodif, dont M. Kahoul, ont conseillé les propriétaires de
créer une nouvelle société en raison du passif de l’ancienne société
(créances et dettes). C’est ainsi qu’El Watan et El Khabar ont créé
la nouvelle société, en l’occurrence ALDP. Durant les années 1990,
la distribution n’était pas évidente, puisque le réseau de distribution
privé était mal organisé et assuré par des gens étrangers à la pro-
fession, sans oublier la difficulté du recouvrement. La distribution
des titres était menacée par ces regroupeurs et le terrorisme. En
1994 et 1995, il était impossible de distribuer sur des villes comme
Blida et Boufarik vue les menaces qui pesaient sur les vendeurs de
journaux. En 1996, la nouvelle société, ALDP a donc fait un net-
toyage au niveau des lignes de distribution et n’a compté que sur les
moyens des propriétaires, elle a recruté du personnel et a consenti
de gros investissements. Au démarrage, elle a investi 350 millions
de dinars. Trois années plus tard, les résultats étaient là, puisque
la distribution s’est nettement améliorée et les recouvrements se
faisaient à 100% avec une évolution de 20 000 exemplaires pour El
Khabar et entre 8 à 10 000 exemplaires pour El Watan.
A la fin de l’année 1998, ALDP s’est lancé un autre défi, celui de
l’impression qui était encore totalement entre les mains de l’Etat.
Elle a acquis le terrain d’El Achour à cet effet. Malgré n’étant pas
imprimeurs, les responsables d’ALDP se sont lancés dans l’aven-
ture, selon M. Kahoul. Fin 2000, l’achat de la rotative s’est effectué
malgré les obstacles de l’heure après l’obtention «difficile» d’un
crédit auprès de la banque publique CPA (Crédit populaire d’Al-
gérie). Importée d’Allemagne, cette rotative, d’une capacité de
45 000 exemplaires par heure, a été immobilisée durant trois mois
au niveau du port, nous informe M. Kahoul. En mars 2001, sur
décision politique, l’autorisation de la sortir du port a été obtenue
la veille de la visite du président Bouteflika en Allemagne. De-
puis cette date, «nous n’avions plus eu de blocage», a-t-il noté en
indiquant que le premier numéro de chacun des deux titres a été
imprimé le 16 juin 2001. En 2007, ALDP a décidé d’acheter une
nouvelle rotative pour un montant de 950 millions de dinars, dont
un crédit obtenu auprès de la banque de droit algérien BNP Paribas
de 35 millions de dinars, l’apport des deux journaux ainsi que les
fonds propres de la société, a précisé son directeur, relevant que
ALDP a remboursé 70% du crédit accordé. Enfin, à la fin 2007,
ALDP lance la Simprec à l’Est (Constantine) et en mai 2008 la
photos : b. souhil

Enimpor à l’Ouest (Oran) pour un investissement global de 11


millions de dinars, (110 milliards de centimes). En 1995, ALDP
a réalisé un chiffre d’affaires de 13 148 587 DA, en 2001 avec le
lancement de l’impression 248 885 782 DA et en 2009 1 153 099
320 DA. F. M.

Acom, la création au quotidien


Neuf ans après sa création, le quotidien El Watan a renforcé sa communication en Algérie. L’agence ACOM est sollicitée autant professionnels et de chercheurs universitaires, Algéroscope fait le
présence dans le secteur des médias et de la communication par des opérateurs publics que privés. Elle compte, actuellement, point sur tous les secteurs économiques du pays. Par la qualité de
en lançant ACOM, une agence de communication. Dirigée parmi ses clients des entreprises comme Kahrif, la CNL, le ses articles de fond et de ses analyses, Algéroscope est devenu un
actuellement par Hakim Bouguetaya, c’est à Ali Guissem qu’est ministère de la Justice et la CNAS. Acom fournit également titre incontournable de la presse économique algérienne.
revenue la lourde tâche de lancer ACOM en 1999. Après 11 ans des prestations de services à des firmes spécialisées dans Afin de répondre davantage aux exigences de ses clients et de
d’existence, ACOM qui emploie actuellement une quinzaine l’informatique et l’industrie automobile. Jouissant d’une bonne se hisser au niveau des standards internationaux, ACOM nourrit
de personnes s’est construit une solide réputation et offre une santé financière (19 millions de dinars de chiffre d’affaires en l’ambition de se doter, dans un proche avenir, de ses propres
multitude de services (insertion de la publicité dans la presse, 2009), cette filiale d’El Watan possède les capacités d’intervenir imprimeries. Concernant ce projet précis, le jeune directeur
support de communication, conception de logos, de brochures, sur tout le territoire national. Dès les premières années qui ont d’ACOM, Hakim Bouguetaya, a indiqué que c’est au conseil
de revues...). Grâce à son expertise et à son expérience, suivi son lancement, ACOM s’est faite aussi connaître en offrant, d’administration du groupe El Watan que revient de prendre la
ACOM dispose aujourd’hui d’un important portefeuille clients, une fois par année, aux lecteurs d’El Watan un tableau de bord décision finale. En attendant, ACOM constitue déjà par la qualité
malgré la concurrence déloyale qui caractérise le secteur de la économique baptisé Algéroscope. Confectionné par une équipe de de son travail une fierté pour groupe El Watan.
Les 20 ans d’El Watan - 31

entreprise d’impression d’oran (Enimpor)


Une meilleure présence à l’ouest
Implantée dans la zone industrielle d’Es Senia, l’Enimpor, l’imprimerie des quotidiens El Watan
et El Khabar, fonctionnelle depuis plus de deux ans, après une étape de réalisation laborieuse,
est venue compléter les projets similaires initiés à Alger puis à Constantine pour une meilleure
diffusion des titres qui en sont associés.
Par Djamel Benachour se souvient qu’ «au démarrage, on travaillait 20 est également extensible avec les possibilités qui effectuait lui aussi des déplacements régu-
heures sur 24 pour surmonter les difficultés». d’installation de blocs supplémentaires pour les liers à Oran. «Le directeur du journal, Omar

L
L’effort a été payant, car sur le marché les résul- besoins futurs tel, cité en exemple, le passage Belhouchet, était là chaque semaine», tient à
e projet est ambitieux et la motivation tats sont visibles avec, en plus de la qualité, la à 40 pages. Il évoquera ensuite les contraintes préciser le même interlocuteur qui se dit, en
était d’abord de s’affranchir de la multiplication par deux du tirage d’El Watan, en liées à la gestion de la zone industrielle : le télé- fin de compte, «fier d’avoir participé à cette
tutelle des imprimeries de l’Etat, déjà attendant mieux. La machine, qui prend en char- phone coupé depuis le 2 juillet, les voies d’accès réalisation». Pourtant, les blocages adminis-
encombrées par l’impression d’un ge quotidiennement le tirage d’El Khabar, d’El non bitumées, donc difficilement praticables, tratifs ne manquaient pas et, estime-t-il, il n’y
nombre considérable de journaux Khabar Erriadhi ainsi que d’El Watan, et depuis l’insécurité, le manque d’eau (l’eau du puits avait visiblement pas de volonté d’aider : «Pour
nationaux et régionaux et qui, souvent, servent quelques jour le quotidien d’Oran a une capacité creusé pour les besoins du chantier étant, dit-il, obtenir une ligne téléphonique, c’était la croix
de moyen de pression sur les publications qui de production de 50 000 exemplaires l’heure trop salée et a fini par être contaminée par les et la bannière. Même chose pour l’électricité au
dérangent. Aujourd’hui, l’équipe jeune et dy- mais peut atteindre 70 000 en cas de besoin. eaux usées), etc. point où on a dû commander un générateur de
namique, chargée de faire «tourner» la rotative, Cette cadence permet de réduire le temps de D’autres difficultés ont été surmontées à l’épo- courant acquis à Béjaïa puis acheminé jusqu’à
dirigée par Othmane Benachour, n’est pas au production et de différer le délai de bouclage qui que justement de la réalisation de l’usine et dont Oran. Pour l’eau, il fallait même ‘’tricher’’ en
bout de ses peines (elle affronte des problèmes peut aller jusqu’à 22h30 ou parfois jusqu’à mi- le suivi a été confié à Bouziane Benachour, faisant appel à des puisatiers syriens.» Mais
spécifiques à la gestion de la zone industrielle), nuit, lorsque les rédactions ont à gérer des évé- directeur régional d’El Watan. la cerise sur le gâteau reste l’accueil qualifié
mais le pari est gagné avec une impression de nements importants tels que la participation de «Dès le départ, le projet était frappé de suspi- d’«indigne» à cause de l’indifférence affichée
bonne qualité et un produit livré dans des délais l’Algérie au Mondial 2010 de football en Afri- cion de la part de l’autorité locale et à travers à l’égard des deux représentants du journal à
avantageux, pour les distributeurs sous-traitants que du Sud, etc. «En plus de la bonne vitesse, elle les directions de l’exécutif», estime-t-il . l’APC d’El Kerma, le territoire sur lequel est
appelés à effectuer de long trajets pour faire par- nous avons aussi une flexibilité de tirage la nuit, Pour illustrer ses propos, il évoque la période implantée l’usine, alors que le projet, générateur
venir le journal aux lecteurs de toute la région en cas de besoin, lorsqu’un sous-traitant es- où les documents nécessaires à la constitution d’emplois et de rentrées fiscales, devait norma-
ouest et sud-ouest du pays. time par exemple qu’un événement quelconque du dossier remplissaient toute une malle de voi- lement être le bienvenu.
«La réussite est due à la confiance de nos pa- concernant une zone déterminée peut susciter ture : l’usine a été construite en 11 mois, grâce Ce sont autant de difficultés, là aussi surmon-
trons et aux efforts fournis par une équipe jeune plus d’intérêt que d’habitude», précise le même à la performance des ouvriers et de la société tées, pour, au final, voir se concrétiser un projet
et dynamique, composée d’une quarantaine responsable, qui n’oublie pas la partie prépresse chinoise chargée de la réalisation. Il faut dire considéré comme une victoire de plus à mettre
d’éléments qui croient tous en leur mission, et ses équipements spécifiques ainsi que la zone qu’il y avait aussi un bon suivi du projet autant sur le compte de la volonté des deux journaux
en mettant à disposition leur savoir mais aussi de stockage de papier, parties intégrantes du par le représentant local du journal, sa direction d’arracher davantage d’espaces d’autonomie et
leur temps», explique le DG de la société, qui projet. En plus de la flexibilité, l’imprimerie que le représentant du bureau d’études d’Alger donc de liberté. D. B.

SOCIÉTÉ D’IMPRESSION DE CONSTANTINE (SIMPREC)


Chronique d’un défi relevé
Par S. Arslan dans le domaine de l’impression», dira Lilia Kahlouche, nouvelle-
ment installée à la direction de la Simprec. La cadence du travail a

S
augmenté dans les ateliers de la nouvelle ville Ali Mendjeli, après
ur une colline située à quelques encablures du boule- l’achèvement des aménagements nécessaires pour accueillir la ro-
vard principal de la nouvelle ville Ali Mendjeli, une bâ- tative dont le montage a été entamé en avril 2007, pour être achevé
tisse bleue domine les constructions de la zone d’activi- en août de la même année, avec l’aide d’une équipe allemande, la
tés. Le siège de la Société d’impression de Constantine même qui a dispensé la formation en Allemagne aux techniciens
(Simprec) s’étend sur une superficie totale de 7823 m2, de la Simprec. «C’est une opération délicate, avec la mise en place
dont 3223 m2 bâtis. Créée le 13 septembre 2004, la Simprec, dont par étapes des parties mécanique, électrique et informatique avec
les locaux ont été réalisés en un temps record (une année), entamera les différents accessoires, avant de passer à la programmation sur
sa phase décisive avec la réception des équipements d’impression place des différentes tâches à effectuer», précise un ingénieur de
photo : el watan

importés d’Allemagne, à la fin du mois d’octobre 2006. La rota- la Simprec. La date du lancement de l’impression approche avec
tive, qui devrait attendre son acheminement vers Constantine, a été le début des essais dès les premiers jours du mois d’octobre 2007.
stockée dans un hangar aménagé au port de Skikda. Le lancement, à Une étape indispensable pour le réglage des machines, avant d’en-
une cadence accélérée des travaux des infrastructures, en 2006, sera tamer la première impression à l’Est d’un journal en couleurs le 17
suivi du recrutement du personnel technique au mois de novembre octobre 2007. «Cela nous a demandé un travail de 15 jours pour
de la même année. Une fois toutes les procédures de recrutement parvenir aux normes requises à travers les correctifs apportés à la
terminées, une équipe composée d’un chef de projet et de cinq machine», note un technicien. Le 17 octobre 2007 a été un jour mé- gabarits. L’équipe de nuit entamera par la suite la programmation
ingénieurs, dont deux électroniciens, deux mécaniciens et un élec- morable pour le personnel de la Simprec. La naissance d’un journal, des machines avec les réglages de l’eau et de l’encre. Une fois bou-
tricien, fera le déplacement vers la ville de Plauen, en Allemagne, à après de longs mois de gestation, est un évènement dans la vie de clées, les pages passeront dans la chambre noire où elles subiront le
la fin de l’année 2006, pour effectuer un stage de formation de 15 cette société ayant su relever le défi grâce au dévouement indéfec- procédé d’insolation sur des plaques d’aluminium, destinées à être
jours dans les locaux de la maison Man. «Ce séjour nous a permis tible d’une équipe, qui croyait solidement à la réussite. Un mois installées dans la rotative où l’impression se fera selon le procédé
d’acquérir les notions théoriques pour nous familiariser avec les plus tard, soit le 17 novembre 2007, El Watan tire en couleur pour Offset. «L’entretien de la rotative, ainsi que les tâches de nettoyage,
techniques très sophistiquées offertes par les rotatives Man-Roland, la première fois, à l’Est du pays, avec 20 000 exemplaires par jour de réglage et de vérification, s’effectuent quotidiennement en prévi-
commandées par la Simprec, pour être installées dans ses locaux à dans une première étape, avant de passer à près de 30 000 exemplai- sion du travail de nuit. Rien n’a été laissé au hasard, puisque les lo-
Constantine», affirme un ingénieur électronicien. res aujourd’hui. L’imprimerie, qui publie actuellement cinq titres, caux sont même équipés d’un groupe électrogène en cas de coupure
dont le quotidien El Watan et ses deux suppléments hebdomadai- d’électricité», notera la directrice. «Il nous est arrivé de travailler
Premier journal en couleur à l’Est res (Economie et Immobilier), a atteint une moyenne journalière durant toute la nuit avec le groupe, lors des fréquentes coupures à
«La machine importée, de type Cromoman 70, est la dernière née de 200 000 exemplaires. «Nous sommes capables de faire plus à Constantine», ajoutera-elle.
des équipements allemands, avec une très haute technologie, dotée l’avenir à la demande des diffuseurs», notera la directrice de l’en- Si pour les techniciens de la Simprec, les problèmes techniques sur-
d’une capacité d’impression de 50 000 exemplaires/heure, avec la treprise. Pour cette dernière, «cet investissement important a permis venus, à ce jour, ont de tout temps été maîtrisés, le souhait de voir
possibilité de produire un journal de 32 pages de format tabloïd, aussi la création de 54 postes d’emploi, dont 33 dans le technique une deuxième rotative installée est vivement exprimé. «Cela nous
dont 16 pages en couleurs ; une capacité qui peut être augmentée et 21 dans l’administration, avec un régime de travail de 2 équipes permettra de travailler plus à l’aise et nous ouvrira des possibilités
à 70 000 exemplaires/h», poursuit-il. La même équipe, renforcée travaillant 7 jours sur 7 en intermittence». Le personnel qui compte pour concrétiser d’autres produits, comme ce fut le cas pour l’ex-
par deux imprimeurs, entamera, dès son retour, une formation cinq femmes a une moyenne d’âge de 36 ans. périence d’impression d’un manuel d’anglais de 4e, ayant donné
pratique de six mois à Alger dans les ateliers de la société ALDP entière satisfaction à notre client», affirme un cadre de l’entreprise.
qui vient juste de lancer la mise en service de ses équipements. Une équipe motivée et dévouée A la Simprec, l’on ne cesse d’afficher une ambition légitime, celle
«Les ingénieurs recrutés par la Simprec, ayant déjà une expérience La prise de service commence dès 16h, avec la réception des pages d’aller de l’avant pour offrir une meilleure prestation par une équipe
appréciable dans d’autres secteurs, exercent pour la première fois au niveau du laboratoire d’infographie où se fait le contrôle des qui a su relever tous les défis. S. A.
Les 20 ans d’El Watan

La maquette du nouveau
siège d’El Watan implantée à
la rue Boudjaatit, à la jonction
des quartiers d’Hussein-Dey
de Kouba et de Ruisseau

Dix ans de tracasseries ont retardé sa concrétisation


Le siège d’El Watan pour bientôt
Par Nadir Iddir Belhouchet, attirant l’attention que la wilaya d’Alger a proposé sols, regroupe plusieurs services, autrefois éparpillés : la rédaction
d’indemniser El Watan, mais la direction a préféré avoir un terrain spacieuse type open space, des salles de réunion, des locaux techni-

E
en échange, «chose faite puisque le nouveau lot sur lequel sera ques, un auditorium d’une centaine de places, des services photo et
l Watan, installé dans les anciens locaux du ministère de construit le siège est situé au quartier Oasis (partie nord de la web, un restaurant et des espaces de détente, en plus de l’indispen-
l’Enseignement supérieur à la maison de la presse de la commune de Kouba)». sable parking. Les lecteurs du journal auront — nombreux à venir
place du 1er Mai, accueillait, en plus de la rédaction du Le directeur, qui a suivi de près les différentes étapes de réalisation dans la rédaction du quotidien — accès facilement à ce siège qui
quotidien, les équipes de l’hebdomadaire arabophone d’un projet que la direction aurait voulu voir se concrétiser il y a sera desservi par la station «multimodale» (métro, tramway, bus
d’ El Waqt et celles de l’édition sportive Olympic, dispa- près de dix ans, fait remarquer qu’un travail a tout de même été fait et téléphérique, réunis au même endroit) située plus bas, au Ruis-
rus après quelques années d’activité. durant toutes ces années. «Un travail d’architecture a été engagé, seau. L’identité visuelle sera marquée, indique-t-on dans l’étude
Ses différents services se trouvaient au dernier étage de la maison entre temps. Des équipes de l’administration d’El Watan ont même esquissée, confiée à l’architecte Ahlouli Hamid, par des enseignes
de la presse, mais avec le temps, les exigences professionnelles du été envoyées en mission dans des rédactions en France pour s’im- installées au niveau de la vitrine de la partie commerciale au rez-
journal, qui a acquis une importance indéniable dans le paysage prégner des réalités de journaux aussi prestigieux que le Monde de-chaussée et sur la façade vitrée de l’immeuble reconnaissable
médiatique national et régional, font sentir le besoin de locaux ou encore Ouest-France, leaders incontestés de la presse écrite de parmi d’autres.
plus fonctionnels que ceux occupés actuellement. «On est à l’étroit l’autre côté de la Méditerranée», relève M. Belhouchet. Selon toujours les recommandations de la direction, le traitement
dans notre siège actuel. La rédaction est devenue plus importante. des espaces intérieurs se caractérisera par un choix homogène et
Même problème pour les autres services. La décision de construire Projet important à l’architecture imposante… restreint de matériaux pour tous les espaces de travail. «Les coloris
un nouveau siège remonte à près de 10 ans. En 2002, El Watan a Les travaux du siège, de même envergure que celui de la rue des et les matériaux choisis reflèteront une ambiance qualitative em-
acquis aux enchères un lot de terrain de 700 m2, patrimoine d’une Italiens à Paris, est projeté à la rue Boudjaâtit de la cité Oasis, à preinte de sérénité. Les espaces réservés à l’accueil des clients res-
entreprise publique dissoute, à l’avenue des Fusillés (Ruisseau). Kouba. Selon les recommandations de la direction du journal, l’im- teront en harmonie avec ceux du travail», souligne-t-on. El Watan,
Sauf que quelques mois après, le passage du tracé du tramway a plantation du projet au cœur de la ville «doit préserver l’intégration qui a déjà réussi le pari de se placer parmi les plus grands journaux
fait que l’Etat décide d’exproprier des propriétaires, dont El Wa- de la rédaction dans le tissu social et économique local et offrir dans l’espace francophone par son travail de qualité, saura montrer
tan, retardant ainsi de plusieurs années la réalisation du projet», une adresse facilement identifiable à tout le monde». A l’aspect que des efforts plus importants pourraient être toujours engagés au
nous dit, quelque peu contrarié, le directeur de la publication, Omar architectural très moderne, le siège de 7 étages, en plus des sous- service du lecteurs toujours exigeant. N. I.