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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

À LIRE – TRÈS IMPORTANT


Le simple fait de lire le présent livre :

Vous donne le droit de :


• Le diffuser gratuitement sur tout support,
• L’offrir en cadeau à qui vous voulez,
• L’utiliser comme un outil commercial sur votre site Internet ou
autre support.
Ne vous donne pas le droit de :
• l’éditer sur un support papier ou électronique.
• le vendre,
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(courrier éléctronique non sollicité)
• l’intégrer dans une chaîne d’argent.
• modifier son contenu, sa couverture ou le nom de l’auteur,
• l’utiliser pour faire des promesses médicales
ou thérapeutiques mensongères punies par la loi.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Remerciements de l’auteur :

Je remercie vivement toutes les


personnes qui ont contribué à l’élaboration de
cet ouvrage, amis ou ennemis. Une mention
particulière pour l’ensemble de mes clients qui
m’honorent en me faisant confiance dans
l’accompagnement du dedans. Merci encore à
ceux et celles qui ont eu la gentillesse de me
lire et de m’encourager.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Précision :

Au cours de ce livre, le lecteur remarquera que j’ai


orthographié les saisons tantôt avec une majuscule,
tantôt avec une minuscule. J’ai fait le choix de :

• la majuscule lorsqu’il s’agit de décrire les


saisons naturelles (ex : en Automne…) ou
leur personnification active (ex : l’Eté nous
apprend que…).
• la minuscule lorsque les saisons
représentent les diverses situations
ponctuelles de la vie (ex : Nos printemps
personnels… ou encore, ces petits moments
d’hiver…)

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Table des matières


Printemps.......................................................15
Le temps du possible :........................................ 16
Les premiers pas :.............................................. 19
Oser avoir envie :............................................... 21
Patience et participation :.................................. 23
Renaître en conscience :.....................................27
Le désir et la peur :............................................ 30
Le grand nettoyage de printemps :.....................33
Vers un jardinage relationnel :.......................... 34
Quitter son histoire personnelle :.......................37
L’éloge du simple :............................................. 42
Bienheureuse surprise :......................................43
Armure ou cuirasse, prenez vos tickets ! ?......... 45
Eté...................................................................52
Vivre imparfait :................................................. 53
Paradoxe de la jouissance :............................... 56
Récolter une vie responsable :........................... 58
Amour d’été ne dure jamais ? :.......................... 63
La beauté des laids :...........................................67
La laideur des beaux :........................................ 70
Avoir peur d’être heureux :................................ 76
Papa, maman, l’Eté et moi :...............................78

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Automne.........................................................83
Pourquoi ça recommence ?................................ 85
La bourse ou la vie !...........................................88
Sois normal et tais-toi !...................................... 91
La fin des haricots :............................................94
Bienheureuse dépression :..................................97
Se tromper d’erreur :..........................................99
Mourir pour apprendre à vivre :...................... 103
Marcher sur la Lune :.......................................110
Quand pépé s’en mêle :.................................... 113
Va-t-en glaner…............................................... 114
Hiver..............................................................117
Apprendre à se reposer :.................................. 118
Et surtout, ne prends pas froid !.......................121
L’épreuve transfigurée :................................... 123
Du bon usage du froid :....................................126
Vivre à en mourir :........................................... 129
Réalité ou illusion ?..........................................133
Pince-moi si je rêve !........................................ 139
Vanité, vanité…................................................ 141
Conclusion...................................................147

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Introduction

Il y a quelques années, au cours d’une de


mes conférences sur le bonheur, un drôle de
concept me traversa l’esprit. Le genre d’intuition
spontanée qui surgit de nulle part et surprend
l’orateur lui-même. Sur le moment, je n’en mesurai
pas vraiment l’importance, étant habitué à ces
petites improvisations si communes aux
conférenciers. Quelques jours plus tard, j’appris à
ma grande surprise qu’un grand nombre de
personnes de mon auditoire avaient été très
interpellées par cette idée : L’existence humaine est
soumise à des cycles réguliers comparables aux
quatre saisons de la nature.
C’est triste d’oublier combien l’évidence des
uns peut constituer une révolution pour les autres.
Je dois reconnaître que cette inspiration inattendue
me fit moi aussi beaucoup réfléchir. Au point de
décider d’écrire un livre entier sur le sujet.
Ma quête de connaissances m’a mené aux
portes de la Nature. Selon les sages, c’est le seul
endroit de vérité. Dans son apparente simplicité,
l’œuvre de Dieu contient la sagesse du monde

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qu’aucun livre ne saurait traduire. L’introspection et


la contemplation en sont les véritables voies
d’accès. Une expérience immédiate qui n’implique
pas l’intellect. De cette manière, c’est dans la
Nature que j’ai trouvé ma sécurité de base. Ce
sentiment qui fait qu’on relève la tête malgré
l’épreuve, et qui murmure à l’oreille des chevaux le
mot magique tant espéré : Confiance !
La Nature est notre maître à tous et les
saisons sont ses ministres. Elle contient tout ce qu’il
est utile de savoir sur cette planète. Nous nous
croyons trop différents de notre environnement.
Nous avons rompu avec lui. L’exploitation des
ressources naturelles nous fait oublier la profonde
adhérence qui nous unit avec le monde. Notre
distance avec les éléments ressemble à celle que
nous entretenons avec nous-mêmes et avec la vie
en général. Je suis étonné de constater comme je
fais parfois office de règle de bon sens dans le
cadre de mon cabinet. Le bon sens des anciens ne
faisait pas de doute. Ils réglaient leurs actes sur les
rythmes biologiques de la Nature, et se seraient
bien gardés de s’en écarter. Il y avait là une
connaissance directe et facile de ce qu’il convient
de faire et de ne pas faire. Quand on retrouve ce
bon sens de la Nature, on est surpris par un
sentiment nouveau et inhabituel de confort
psychologique. Comme si, soudainement, tout
devenait plus simple.

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Je me souviens de la nonchalance de mon


enfance, quand je n’avais pas à décider du
comment et du pourquoi de ma journée. C’était
supérieur à moi, c’était la volonté de mes parents. Il
était bon de s’en remettre à cette prise en charge
que les gens recherchent encore aujourd’hui
maladroitement, alors qu’ils sont devenus adultes.
Je n’ai pas eu d’enfance spécialement idéale, loin
s’en faut, mais je peux retrouver dans la Nature ce
sentiment de sécurité que j’avais autrefois. Un
mécanisme qui s’occupait de tout et que je n’avais
qu’à suivre pour être heureux.
Rechercher la facilité est une chose
normale, mais il ne faut pas se tromper de facilité.
Dans la Nature tout est responsabilité. Le petit
oiseau doit prendre le risque de se poser pour
manger. Le risque, c’est le prédateur qui l’attend,
caché derrière le buisson. Ceux qui ne prennent
jamais de risques sont-ils vraiment vivants ?
On entend dire fréquemment que la Nature
est cruelle. Il appartient pourtant à la proie de
s’enfuir à temps et de laisser son agresseur dépité
par le destin. On s’insurge encore quand une biche
se fait dévorer par des fauves sanguinaires après
une course effrénée. Sait-on pourtant que les félins
souffrent principalement de la faim ? La Nature leur
a imposé l’obligation de courir après leur nourriture,
alors que la plupart des herbivores n’ont qu’à se
baisser pour s’alimenter. Vue sous cet angle, la
notion de risque est largement partagée. Il est donc

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difficile d’affirmer que des privilèges sont accordés à


certains et pas à d’autres.
Nous pouvons nous aussi bénéficier de cette
prise de conscience pour évoluer en tant qu’être
humain. En nous rappelant, par exemple, que quelle
que soit notre condition, nos prises de risques
favorisent notre croissance. Est-ce ce même bon
sens qui pousse dame oiseau à jeter son petit hors
du nid comme elle le jetterait dans les bras d’une
Mère plus puissante qu’elle, et qui serait la vie ?
Voilà la sagesse immuable des volatiles. Pas
de cruauté, ni absence d’affection, mais respect de
l’Aîné qui prend la relève. L’Aîné, c’est le grand
mécanisme universel qui nous a tous créés et dont
l’occupation principale est de faire tourner ce
monde. C’est quand nous sommes les serviteurs de
la vie que nous sommes efficaces. Quand nous
savons nous jeter à corps perdu dans l’existence,
confiants dans l’inconnu filet qui nous empêchera
de nous écraser. Les saisons nous guident comme
elles guident par l’instinct les animaux vers leur
refuge. Si nous savons écouter notre cœur, nous ne
pouvons pas manquer notre chemin.
Décider du cours de sa vie sans tenir
compte des influences environnantes qui se
montrent à nous sous diverses formes - autrement
dit des saisons - entraîne de douloureuses erreurs
d’aiguillage. Chaque fois que nous croyons savoir,
nous ne savons pas. Chaque fois que nous
cherchons une solution, nous sommes assis

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dessus. C’est parce que nous utilisons notre mental


en toutes circonstances. Un mental qui contrôle
tellement qu’il ne laisse pas beaucoup de place au
sentir.
Je le remarque souvent avec mes clients
lorsque, après leur avoir demandé ce qu’ils
ressentent, ils me répondent ce qu’ils pensent… La
connaissance des saisons de la vie ne s’étudie
donc pas comme un sujet cognitif mais
s’expérimente par le biais du vivant présent dans
chaque cellule de notre corps.
Les chamans appellent cela voir. C’est une
vision qui ne se limite pas à la vue commune. Elle
est globale et non dualiste, abolissant la définition
d’un univers où tout est séparé. Certaines traditions
en parlent comme d’une reliance.
En posant donc un regard différent, en osant
voir les choses autrement, peut-être sommes-nous
déjà heureux sans le savoir. Selon Maeterlinck, ce
n’est pas tant le bonheur qui nous manque, mais la
science du bonheur1, posant ainsi les bases de l’Art
du Vivant. Cette science est difficile, convenons-en,
parce qu’elle réclame le fameux lâcher-prise qui
nous manque tant lorsque tout semble aller mal.
L’invitation paradoxale de ce laisser-aller que tout
contredit. Il se voit pourtant vérifié après des années
de lutte qui n’ont mené nulle part.

1
La sagesse et la destinée, Maurice Maeterlinck, A Paris chez
Eugène Fasquelle, 1898.

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On croit à tort que le sage se baisse par


humilité. En fait, il est à genoux parce qu’il est
vaincu par la vie. Réduit en lui-même à l’obéissance
devant le mystère d’un univers qui le dépasse et le
lui prouve. Pathétique perdant d’un combat qui
l’opposait à un ami universel. Combien d’hommes
ont ployé devant la force de l’amour ? Combien ont
été désarmés face au cœur du monde qui apparaît
quelquefois sous les traits de la Vierge et de
l’Enfant ? Il ne nous appartient pas toujours de faire
ce travail. Il nous est imposé la plupart du temps par
un morceau de nous. Le filet tendre de notre
conscience, seul capable d’entrer en résonance
avec l’ordre divin.
En y regardant bien, nous aimons nager à
contre-courant. C’est douloureux et épuisant mais
c’est ainsi qu’on nous a appris à vivre. La Nature et
ses saisons nous montent un autre chemin fait
d’aisance, de paix et de joie. Il y a là un
enseignement réel et disponible à qui veut bien s’en
donner la peine.
Dans ce livre, nous laisserons de côté
l’analogie classique qui associe les quatre saisons
aux quatre périodes principales de la vie, (jeunesse-
printemps, adulte-été, maturité-automne, vieillesse-
hiver). Ce choix nous permettra de mettre en relief
des saisons intermédiaires qui n’ont rien à voir avec
la rotation terrestre. Elles se présentent plusieurs
fois au cours d’une existence humaine. Ce sont des
ambiances existentielles particulières. Lorsqu’elles

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sont détectées et correctement traduites, elles


indiquent une direction ou un comportement que
nous avons intérêt à suivre. Elles ne concourent pas
à priver l’homme de son libre-arbitre, ni à le punir s’il
ne se conforme pas aux directives suggérées. Elles
l’invitent plutôt à une attitude d’adéquation
consistant à suivre le courant avec passivité et
confiance. Ce positionnement favorise également la
connaissance de soi. Les événements qui se
présentent à nous sont des baromètres nous
indiquant où nous en sommes, et surtout qui nous
sommes. Ce sont ces moments parfois très courts
qui vont nous intéresser principalement dans ce
livre.
Le bonheur est donc bien une science qui
peut s’apprendre. Il procède d’une capacité
d’alignement correct, faisant coïncider ce que nous
sommes avec ce que nous faisons. Nous verrons
pourquoi ceci est rendu difficile. Pourquoi nous
avons tant de mal à nous orienter et à nous
abandonner à la vie. Tant de mal à être heureux.
Nous apprendrons comment les blessures de notre
histoire contrarient notre capacité à nous laisser
mener par la main.
Ainsi, quatre chapitres, un par saison, nous
donnerons la température adéquate de cette
initiation à l’Art du Vivant. Il faut bien en convenir,
celui-ci ne s’acquiert pas sans un engagement
profond à la transformation intérieure. Quant à
l’ossature symbolique de cet ouvrage, elle a été

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largement influencée par mes thérapies


personnelles, ainsi que par les traditions spirituelles
que j’ai étudiées et pratiquées dans ma vie. En
particulier l’alchimie, la gnose chrétienne et
quelques voies orientales.
Enfin, il y aura peu de recettes dans ce livre.
C’est bien les recettes, mais cela coupe
l’expérience à la racine. J’ai préféré leur substituer
quelques réflexions initiatiques colorées,
humoristiques et simples. J’espère qu’elles
amorceront chez le lecteur plus de sentir que de
penser. C’est une proposition de retournement
complet sur notre façon habituelle de négocier avec
la vie. Un nouveau regard sur soi et sur l’au-delà de
soi.

Il me reste à souhaiter au lecteur une bonne


route à travers la sagesse des saisons de la vie.

Stéphane Barillet.

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Printemps

Il n’y a pas de commencement dans la


Nature. Ni de fin non plus. Tout est perpétuellement
en changement. Une mutation éternelle qui apparaît
à nos sens si variée dans ses diverses
manifestations, qu’elle a suscité en nous le besoin
de les différencier et de les nommer. La réalité est
loin du découpage systématique de la pensée
humaine. Il n’y a jamais eu de saisons réellement
distinctes les unes des autres. La Nature ne se
soucie pas de cette angoisse compulsive qui nous
pousse à dresser des barrières là où elles sont
2
inutiles . La Nature est Une et ses effets infinis. Elle
fonctionne dans un même sens ou peut-être dans
tous les sens à la fois. Elle est simple parce qu’elle
est stable, répondant au Principe Créateur qui la
généra pour une raison et un but qui nous
échapperont toujours.

2
Soigner son âme, Dr. Jacques Vigne

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Cependant, c’est sans doute au Printemps


que Dieu créa la Nature. Car effectivement, c’est
durant cette période que les forces créatrices sont à
l’apogée de leur puissance. Nul n’est exempt de
cette influence si particulière qu’elle réveille les sens
et nous rappelle notre origine. Tout pousse alors et
s’élève, comme l’onde du lac s’étend à l’infini après
qu’un caillou y a été jeté. C’est le fiat lux de la
genèse du monde. L’instant primordial où le mâle
éjacule, où la pensée émerge et donne naissance à
tout ce qui existe.

Le temps du possible :

Le Printemps est le temps du possible. Les


énergies en jeu donnent le pouvoir de la
concrétisation, posant les bases d’une construction
future. C’est le moment de tout oser, celui de
vaincre aussi notre statisme congénital. Dans la
Nature, c’est l’heure où la coquille casse, où la terre
fissure. Poussé par je ne sais quel impératif, le feu
de la Terre va gronder et encourager ses enfants à
sortir du sol. Des naissances partout. Du vert jeune
comme la jeunesse, et fragile tout autant. Tout va
concourir à exalter la sève montante. Tout va être
mu d’espoir et d’indicible joie. Le renouveau enfin.
La vie qui se réchauffe après l’épreuve. Un
message est donné ; il ne faut jamais croire que
l’Hiver dure éternellement. La lumière revient

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toujours une fois le cycle accompli. C’est sur cette


base que commence cet exposé sur la sagesse
naturelle. L’oubli du printemps, auquel on ne croit
plus ou qu’on ne sait plus saisir quand il se
présente, est comme une grêle tenace dans la
conscience. Nous l’entretenons souvent et
l’alimentons de nos croyances négatives.
Dès l’enfance, printemps de notre vie à tous,
nous avons baigné dans une atmosphère. J’appelle
cela le microclimat familial parce qu’il est entretenu
sous une serre de jardinier. Chaque famille
revendique ses croyances et en général, celles-ci
ne sont pas brillantes. Les querelles et soucis des
aïeux façonnent le quotient familial dont on va
hériter dès la naissance. Cela n’est une nouvelle
pour personne. Ce qui peut l’être néanmoins, c’est
que ce quotient va produire une météo, sorte de
nuage perpétuel que chacun va entretenir
inconsciemment pour lui donner raison. Chez nous,
il pleut tout le temps ! Imaginez que le nuage se
déplace, et tout le monde va le suivre pour rester en
dessous. C’est le poids de ces habitudes qui nous
fait ignorer le trou de ciel bleu apparaissant soudain,
comme un ange frappant à notre porte et qu’on
prendrait pour le démon.
La plupart du temps, le printemps de la vie
se présente à nous d’une drôle de manière. Les
fondations anciennes doivent céder la place aux
jeunes boutures. Si nous n’avons pas senti les
augures de cet effondrement à l’automne dernier,

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nous risquons fort d’être surpris quand la jeunesse


viendra nous déloger dans nos acquis. C’est ce qui
arrive fréquemment en entreprise quand le jeune
diplômé provoque le licenciement du vieux placard
qui se croyait insubmersible. Si le Printemps est la
somme de tous les possibles, c’est également vrai
pour le placard. La vie lui offrait, l’an dernier, la
possibilité d’une mutation dans une autre région,
qu’il a bien sûr refusée pour les raisons qu’on
imagine. Ma maison, mon dodo, mon nuage… Un
arbre qui retiendrait ses feuilles en Automne. Et
c’est ainsi que les difficultés commencent parce
qu’on n’a pas su écouter les saisons de la vie.
Pourtant, l’offre de la Nature printanière est toujours
généreuse et abondante. Elle sait mieux que nous
ce dont nous avons besoin. C’est pourquoi quand
une proposition de changement survient de manière
inattendue, on peut estimer que le printemps de la
vie n’est pas loin.
Ces dernières années, une nouvelle manne
économique a vu le jour. Internet est devenu pour
beaucoup de personnes une source de revenu qui a
dépassé toute espérance. C’est une sorte de
printemps professionnel inespéré qui autorise à
présent la réalisation de nombreux rêves
auparavant inconcevables. Quoiqu’on en pense, il y
n’a pas que des arnaques sur Internet, mais si l’on
prend le soin de se documenter et de se former
durant quelques temps, il est possible d’exploiter
des astuces peu connues et qui, pour certains, sont

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très rémunératrices. Telle cette personne qui, après


quelques galères, a osé croire en une nouvelle vie.
Il ne faut pas rêver, tout salaire demande du travail,
mais si l’on s’en donne la peine, on peut changer de
condition presque du jour au lendemain.

Les premiers pas :

Avec un peu d’attention, on peut sentir en


soi le pouvoir impulsif du Printemps, comme un
écho ancien des premières amours. Les primes
aventures de l’enfant-héros qui prenait sans hésiter
le risque de vivre à l’instar de ses envies. Pas de
question superflue, pas de doute. Il court, trébuche
et se rebelle contre sa mère. Fort de ses premiers
pas, il tâtonne et se met en jambe, fragile comme
un roseau sous la brise du Nord. Fébrile équilibre
que son pas, mais vaillant et courageux devant
l’obstacle qui se dresse devant lui. Dans sa jeune
conscience, c’est la terre qui tremble ! Lui, est droit
et tenace, printempiquement. Rien n’arrête l’enfant
qui veut aller, si ce n’est la peur de sa mère. Cette
peur peut être irrationnelle et illégitime. Jusqu’à
secouer l’enfant dans les retranchements paisibles
de ses expériences réussies. Jusqu’à lui saper le
moral quand, pour la dixième fois il tombe et se
relève dans les bras alarmés de sa génitrice.
Laisse-moi me relever sinon, au jour de l’épreuve
tardive, je t’appellerai encore d’entre les morts.

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Comment pouvons-nous percevoir l’arrivée


de nos printemps personnels tant que demeure en
nous la frilosité de nos premiers mouvements ?
C’est la plus difficile saison pour le mental adulte
parce qu’elle réclame une flexibilité hors du
commun, dont seuls ont le secret les sages et les
idiots. Pourtant, curieusement, c’est durant ce
moment que tout peut réussir. Le plateau passe
devant nous avec tant de victuailles que nous
n’aurions pas assez d’une vie entière pour tout
manger. Pourquoi laisser passer ce cadeau sous
notre nez sans y toucher ? Pourquoi ne pas essayer
la mangue quand il n’y a plus de poire ? Trop
exotique ? Goûte avant de dire que c’est pas bon !
Nous ne connaissons pas nos goûts réels
tant que nous n’avons pas contrarié nos habitudes.
Regardons comme nous vivons toujours de la
même façon. Observons notre tendance manifeste
à refuser en bloc ce que nous ne connaissons pas,
et qui vient pourtant à nous avec tant d’allégresse.
Combien de printemps avons-nous refusé ?
Combien de fois le plateau est-il passé devant nous
et l’avons-nous laissé partir intact ? Ne touche à
rien, sinon tu auras une fessée ! Et je me plains
d’avoir les mains froides… Où sont mes mains ? À
l’intérieur de mes bras. Elles n’ont pas grandi parce
qu’on les a empêchées de grandir. On ne leur a pas
permis de toucher alors maintenant, elles refusent
d’y aller. Combien de printemps ? Quasiment tous.

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Oser avoir envie :

L’émergence vitale du Printemps est aussi


vivace à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les bourrasques
émotives sont exaltées et culminent en un relief
désordonné. C’est tout et n’importe quoi ; la queue
dressée au premier jupon qui passe ; la vulve
humide à la première braguette bombée. Les
regards vont bas. Ils remontent de la terre qui
transpire d’une volupté artistique. C’est le joli temps
d’aimer. Quand chaque chose prend couleur et
parfum. Quand les foulards caressent les peaux
fraîchement dénudées et encore blanches de la
neige passée. J’ai envie, j’ai envie ! Écoutez encore
ce cri qui vient des profondeurs ! Croyez en ce râle
des abysses ! Il ne connaît nulle raison. Il est le
sang. Il est la vie. N’avez-vous jamais marché d’un
pas léger ? Eu ce sentiment agréable de ne pas
avoir à s’en faire ? C’est le brusque retournement
de situation, le vent qui tourne comme la roue du
destin.
Quand j’ai quitté le nord de Paris pour
m’installer en Bretagne, tous mes amis étaient à
l’automne de leur vie, moi au printemps de la
mienne. Ils ont voulu me retenir dans leur saison,
pensant que j’étais fou de tout recommencer
ailleurs. Ils étaient gras et j’étais pauvre. Je sortais
d’un hiver épouvantable mais grâce auquel j’avais
pu toucher le fond de mon être. Dans les mois qui
suivirent, je me reconstruisis, petit à petit, mais

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assez rapidement quand même. Mes amis, quant à


eux, ont tous connu des déboires, les uns après les
autres, n’ayant pas voulu prévoir et anticiper les
mouvements de leur propre vie. Pour moi, je n’avais
pas raté ce printemps-là, pour une fois… Je n’ai pas
eu non plus à faire beaucoup d’efforts, ce qui est
caractéristique de cette saison. Les choses se
mettent en place d’elles-mêmes. Il convient
seulement d’être attentif et de planter nos graines
au bon endroit et dans la bonne terre.
C’est important de trouver son lieu. Je vois
tant de gens qui persistent à rester dans une région
qui ne leur convient pas. Ils s’acharnent parce qu’ils
sont nés là ou bien c’est le conjoint qui ne veut pas
quitter ses parents. Ils n’osent jamais. Mais quand
toutes nos tentatives sont soldées par des échecs
ou des résultats qui ne sont pas proportionnels à
nos efforts, il faut se poser la question du lieu. Nous
croyons, par exemple, que pour réussir une activité,
il est nécessaire de vivre dans une grande ville. Ce
genre d’idée est une aberration. Je pense au
contraire que plus le projet est fou, plus il a de
chance de réussir parce que là où les autres n’osent
pas aller, la terre est encore vierge et fertile. Si nous
plantons toujours notre tente là où d’autres sont
passés avant nous, la terre sera fatiguée et produira
peu de fruits. Je connais des professionnels qui se
sont installés dans des endroits extrêmement retirés
et ont doublé leur chiffre d’affaire. En Martinique, au
sud de l’île, il y a une vieille dame qui vend des

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tartes à l’oignon depuis trente ans dans une cabane


de tôle, non loin de sa petite maison. Pas
d’enseigne. Toujours les mêmes tartes. Toujours en
rupture de stock. Elle a osé. Les gens font la queue
chez elle et viennent de partout. C’est la magicienne
du Printemps éternel. La reine de la tarte à l’oignon.
Elle est restée telle quelle sans chercher à se
développer. Comme ces petites orchidées
himalayennes, si rares et fragiles, aux bords arides
des grands versants montagneux. Certains risquent
leur vie pour les voir, car leur spectacle n’est pas
fréquent.

Patience et participation :

Quand on fait ce qu’on aime, la réussite ne


manque jamais d’arriver si l’on y travaille
suffisamment longtemps. L’univers concourt à
organiser les choses dans le bon sens. Les
opportunités se présentent toujours. Le Printemps
est très explicite et sa venue ponctuée de signes.
Cependant, nous sommes très doués pour trouver
les nombreuses raisons qui nous empêcheront de
réaliser nos rêves. Un proverbe dit que quand on
veut vraiment faire quelque chose, on trouve des
solutions ; et quand on ne veut pas vraiment, on
trouve des excuses… Le manque d’argent en fait
partie. Nous croyons qu’il nous faut beaucoup de

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moyens pour mettre en œuvre un projet. Il n’y a rien


de plus faux. Si l’on se réfère au Printemps, on
remarque tout est encore fragile. Ce qui concourt à
solidifier l’édifice provient de l’environnement et des
influences extérieures. Dans la vie, c’est la même
chose. Un ami me disait ceci : Avant d’investir, je
commence toujours avec ce que j’ai déjà. Cette
parole m’avait paru si sage que je l’ai retenue et
appliquée par la suite avec beaucoup de succès.
Même si, selon Georges Brassens, le temps ne fait
rien à l’affaire3, les plus belles réalisations
demandent du temps et le concours des autres.
Savons-nous attendre et laisser faire l’âge ?
Acceptons-nous la participation des êtres et des
choses qui nous entourent ?
Cum patientia ! (sois patient). C’était une des
devises latines des alchimistes d’autrefois. On
imagine mal aujourd’hui la lenteur du rythme de vie
de nos aïeux. Imaginons un monde sans moyens de
transport rapide, sans avions ni trains pour nous
véhiculer. Une vie sans téléphone ni internet. Une
époque où pour communiquer, nous devions
consumer des jours, des mois, ou bien des années.
Ils seraient choqués, les anciens, par notre
machinale rapidité. Nous serions perdus dans ces
époques reculées où la marche du temps était toute
autre. Il ne sert à rien de courir. La relativité

3
Le temps ne fait rien à l’affaire, Georges Brassens, 1962,
Editions Mus.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

générale d’Einstein a démontré que notre relation


au temps varie en fonction de paramètres
aléatoires. C’est ainsi que certaines heures peuvent
durer une éternité, pendant que les amoureux
savourent la douce carence d’une étreinte qui passe
trop vite.
En négligeant le temps et en voulant tout
rapidement, comme nous y encourage notre société
contemporaine, nous agrandissons en nous la peur
fondamentale de celui que j’appelle le mort vivant ;
ce demi-humain qui pourrait bien être notre voisin,
organise sa vie sur un rythme si pressé qu’il
alimente, sans le savoir, le système morbide dont il
se croit maître, et dont il est, en fait, l’esclave. Ce
cercle vicieux est invisible à la plupart. Seuls les
êtres immobiles et tranquilles en ont conscience
parce qu’ils ont eu le courage de vérifier un jour
qu’en ralentissant, tout marche aussi bien
qu’avant… Si ce n’est mieux. Les sages nous disent
que nous sommes morts. Que nous ne venons pas
au monde vivants. Être vivant résulte d’un
processus initiatique qui appelle une deuxième
naissance. Naître à maintenant.
De la sorte, la plupart d’entre nous sont en
vie, mais non encore vivants. Jésus incite à laisser
les morts enterrer leurs morts4. Etre vivant est un art
lent. Parce que le langage de la Nature est
composé exclusivement de présent. De plus, elle

4
(Luc 9-60)

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

parle doucement, ce qui signifie que pour


l’entendre, nous devons cesser toute agitation.
Prendre le temps de vivre, et si rien ne se passe,
attendre comme les animaux savent attendre le
Printemps avec sérénité. Être disponible seulement
et guetter les premiers signes du changement.
C’est là le grand secret de la Nature que les
alchimistes avaient découvert. En comprenant que
le changement est inéluctable, ils se sont aperçus
que le monde tourne comme un serpent qui se
mord la queue. Que le vide appelle le plein et que le
plein appelle le vide. Que tout ne peut pas toujours
aller mal. Sur ce constat, les alchimistes
abandonnèrent l’idée d’être les auteurs et les
réalisateurs de leur Grand-Œuvre. En stoppant tout
contrôle, ils comprirent que c’est la Nature qui fait
tout. Mettre la matière première en condition
d’évoluer et laisser se faire l’ouvrage, telle serait la
recette de la pierre philosophale. Une recette que
suit inlassablement la Nature depuis l’aube des
temps, et dont on trouve des exemples partout au
Printemps.
L’équilibre précaire de la nouvelle floraison
va devoir bénéficier d’un facteur chance non
négligeable et de la participation des éléments en
perpétuel devenir. A notre niveau humain, les temps
du démarrage sont donc risqués, mais après tout,
qui ne risque rien, n’a rien !

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Renaître en conscience :

Que de dangers, Monseigneur, à naître en


votre monde ! Je me souviens de la sensation que
j’ai eue quand je suis sorti du ventre de ma mère.
Quelle immensité froide alentour ! Un grand vide
sidéral et des sensations kinesthésiques sordides.
Douleurs partout. Avant, il n’y avait ni intérieur, ni
extérieur. Ou bien l’extérieur était moi. Ma mère-
peau. Moi-l’univers. Total, plein, divinement relié.
Puis d’un coup, l’horreur du monde qui prend feu et
qui se contracte. Des bruits intenses recouvrant le
tam-tam si reposant. C’est l’apocalypse. La fin du
monde. L’irrésistible besoin d’en sortir pour
échapper à une mort certaine. Comment pourrais-je
mourir avant d’être né ? Les eaux du déluge
recouvrent tout et je suffoque dans l’étroit passage
brûlant. Je perds connaissance, je crois… Ensuite il
fait si froid dans le désert vide et sans repère. Je
vais mettre des mois entiers à comprendre qu’il y a,
maintenant, le haut et le bas. Le ciel et la terre.
L’autre et moi. Grande épreuve que ce printemps-là.
Grande chance pour celui qui est bien accueilli.
La naissance est le moment crucial. Il
déterminera notre façon d’aborder la vie, notre
manière de cueillir les prochains printemps. Ceux
qui nous mettent au monde devraient avoir suivi un
parcours thérapeutique. Ils sauraient ainsi tout ce
qu’il ne faut pas faire. L’enfant qu’on éloigne
immédiatement de sa mère est condamné à la

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

névrose. À moins qu’il ne décide, plus tard, d’aller


soigner cela chez un thérapeute. Les anciens ne
commettaient pas ces erreurs brutales. L’enfant
devrait être déposé aussitôt sur le sein de sa mère
ou dans les bras de son père, afin de pouvoir gérer
le cataclysme dont il vient d’être l’objet. Il n’y a pas
de meilleure couveuse que le sein d’une mère. La
chaleur de son corps est l’élément naturel à la
prompte consolation postnatale. Progressivement,
l’enfant va s’habituer au changement qui s’impose
et naturellement trouver de lui-même le chemin vers
l’autonomie. Quand on sépare l’enfant de sa mère
dès les premiers instants, on agrandit la fissure
angoissante du grand chamboulement qui vient de
se produire pour lui, alors qu’il n’a pas encore la
capacité de conscientiser l’événement.
L’intérêt de revivre sa naissance à l’âge
adulte est que cela donne enfin du sens au
traumatisme initial. Pour comprendre cela, imaginez
que vous preniez des coups sur la tête sans qu’on
vous dise pourquoi. Cette situation, issue de la
naissance, et traduite comme une injustice
primordiale par le nourrisson, engendrera chez lui
une révolte. Celle-ci pourra provoquer ensuite,
selon les circonstances, des colères et des
réactions inconscientes très diverses dans sa future
5
vie d’adulte . Les cas nombreux des enfants qui
pleurent toutes les nuits jusqu’à un âge avancé

5
Psychologie transpersonnelle, Stanislav Grof

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

devraient nous faire réagir sur la manière dont nous


organisons les naissances.
Nous avons perdu le sacré. Nous ne savons
plus crier au ciel la joie du nouveau-né. On
accouchait autrefois à même le sol. L’enfant pouvait
alors sentir l’onde rassurante de la terre et s’y
conformer dès sa première respiration. Qu’y a-t-il
dans les couveuses artificielles qui justifie un tel
enfermement ? Les pousses périssent parfois dans
la bataille souterraine et la plupart des
spermatozoïdes ne terminent pas leur course à bon
port. Faisons-nous preuve d’intelligence en refusant
de voir que pour produire un arbre, la Nature a
recommencé mille fois ? Aujourd’hui, nous voulons
contrôler la vie par des moyens artificiels. Nous
refusons l’erreur. Interdiction de se tromper.
Pourtant, nous verrons bientôt c’est sans doute la
seule école qui vaille la peine.
Comme l’enfant reçoit le sacre de la terre au
contact du ventre maternel, il le reçoit du ciel par le
biais de son père. Celui-ci, fierté oblige, porte
l’enfant aux nues, à bout de bras, et célèbre ainsi la
victoire de la vie. Quelle folie anime donc ces
hommes qui renient l’enfant du sexe féminin ?
L’accueil du père est tout aussi important que celui
de la mère. Il pose son empreinte digitale et sa
marque d’amour, futur bastion de stabilité et de
force aux heures creuses. La mère, quant à elle,
représente l’univers. Si elle gère sa progéniture
comme un facteur de vieillissement prématuré,

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

l’enfant, à qui, bien sûr on refusera le sein,


considérera que le monde est hostile. Une mère qui
n’aime pas son enfant va mettre au monde un
glaçon. Patrie ou terre d’exil, c’est la naissance qui
le décide. La première terre générera les autres. Si
elle est sèche, nous ne saurons pas voir les oasis.
Si les yeux de la mère sont durs et les mains du
père calleuses et violentes, nous éviterons les
printemps de nos vies, et la marche du monde sera
comme un exode insensé.

Le désir et la peur :

Pourquoi sommes-nous aveugles devant le


nouveau ? Pourquoi n’ai-je pas pris cet avion vers
un ailleurs qui m’appelait ? Les nuits du Sud sont,
dit-on, rosées et sujettes à l’aurore boréale. Le
chant du grillon rappelle la circulation des vapeurs
dans les veines de la terre. Et les matins où le soleil
frise à travers les persiennes, les draps de coton
épais sentent la lavande et le jasmin. Terre
lointaine, si loin de mes pauvres habitudes. Barrière
infranchissable… Une autre fois, j’ai refusé le
concours amoureux de la belle inconnue parisienne
au balcon largement pourvu. C’était aussi le
printemps de ma vie, et sa jupe légère laissait
deviner des cuisses généreuses, prêtes à s’offrir
comme un bouquet convivial. Posé là tel un pot, j’ai
lorgné de travers ces expériences que je n’ai pas

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

saisies. Un pot sans patte et sans fleurs qui croit


que tout est sérieux dans ce bas monde, qu’il faut
forcément s’engager, alors que la saison ne s’y
prête pas. Si j’avais su.
Printemps léger aux mœurs sommaires,
c’est le temps de goûter et de flâner. L’heure de
découvrir ce qu’on ne connaît pas. La minute d’une
vérité passagère mais dont l’intensité forte restera
intacte au souvenir. C’est le temps où l’on dit : Et
alors, Quelle importance ? ! Chacun est sensible à
ce réveil soudain de la vie, mais combien peu lui
donnent une suite favorable. Il n’y a qu’à regarder le
fleuve humain sitôt la douce saison venue. Les
femmes du Printemps se dévoilent et se
dessaisissent des fourrures du froid. Elles
déambulent nonchalamment sans autre but que
d’être regardées. Et l’homme à l’œil moite se frotte
les mains quand la mode raccourcit l’habit de
Vénus. Il traque la souris et la siffle au comptoir des
troquets. Elle gémit de n’être qu’une image, un
soufflet excitant, mais le lendemain, elle
recommence son ouvrage et conduit droit sur les
rails de son érotique nature. C’est ainsi qu’au
Printemps, le monde rejoue inconsciemment la
grande scène primitive des temps du
commencement. Sans le savoir, chacun est relié à
l’attraction irrévocable du nouveau, l’appel insensé
du mélange. L’amour qui explique tout.
Dans notre monde compliqué, il n’est pas
aisé de rencontrer l’âme sœur. D’ailleurs, existe-t-

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

elle ? Les moyens de communication n’ont jamais


été aussi développés et malgré cela, les gens sont
de plus en plus seuls. Mes clients se plaignent de
leur solitude, mais ils ne font pas grand chose pour
en sortir. Ils croient que l’amour finira un jour par
frapper à leur porte. C’est une manière de croire au
père Noël. Beaucoup pensent aussi qu’il est
dégradant de se faire aider. Je considère qu’il n’y a
jamais eu autant de moyens qu’aujourd’hui pour
rencontrer des gens. Cependant, utiliser ces
moyens n’est pas encore une évidence pour tous.
Cela peut leur apparaître comme la preuve qu’ils ne
sont pas à la hauteur s’ils n’y parviennent pas par
eux-mêmes. Pour ma part, je considère que la
véritable valeur d’un être ne se mesure pas
seulement à ses victoires. Elle se mesure aussi par
sa capacité à accepter d’avoir besoin d’aide.
C’est une forme d’humilité que j’essaye de
développer chez mes clients célibataires. En les
encourageant à s’inscrire dans des agences
matrimoniales ou sur des sites de rencontres
Internet, je les aide à faire le premier pas. Ensuite, il
faut désamorcer les croyances négatives relatives à
ce genre de démarche : ça ne marchera jamais ; je
n’y connais rien à l’informatique ; je fais trop de
fautes d’orthographe ; mes copines m’ont dit que ; y
a que des obsédés sur ces sites… En réalité,
beaucoup de gens réussissent leur démarche de
rencontre, mais l’expérience montre que cela
dépend beaucoup de leur façon de penser et de

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

vivre. Et puis, une fois de plus, on ne peut pas


savoir jouer du piano sans méthode. Messieurs, il y
a vraiment des trucs à connaître pour frayer son
chemin. Les gens prospères sont toujours ceux qui
savent demander des conseils… et les appliquer.

Le grand nettoyage de printemps :

Le Printemps est le grand rituel de passage.


Il marque l’avènement de la Lumière après
l’obscurité de l’Hiver. On savait, il y a longtemps,
marquer les phases existentielles par des rites
symboliques. Ceux-ci permettaient d’assurer les
ponts délicats et transitoires de la vie tels que
l’adolescence et la retraite, la maternité et la
paternité, sans oublier la naissance et la mort. Les
rites n’ont plus cours de nos jours et leur absence
met notre civilisation en dangereux porte-à-faux.
Résultat, les jeunes ont peur. Il semblait important
aux anciens d’insister lourdement sur les phases
transformatrices de la Nature. C’était essentiel, pour
eux, à la bonne intégration du processus. Je ne
m’étendrai pas sur ces rites dont on trouvera la
description, toutes cultures confondues, dans les
meilleurs manuels ethnologiques. Je souhaitais
simplement rappeler l’importance des rituels à
l’archaïsme nécessaire et parfois théâtral.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Il y a donc un temps pour nettoyer les


écuries et les malles à chapeaux. On l’appelle le
grand nettoyage de printemps et c’est un rituel. Tout
ce qu’on a rassemblé durant le cycle précédent doit
être sorti et trié à l’air libre de la douce saison. Il fait
encore assez frais pour ne pas suer sang et eau,
mais le temps presse et le travail n’attendra pas les
grandes chaleurs de l’Eté. C’est maintenant qu’il
faut balayer la grange et vider le grenier. C’est la
folle épopée du Printemps. Elle donne envie de
vivre et de tenter l’aventure. En jetant ce qui doit
l’être, en vendant ce qui peut encore servir, et en
gardant le strict nécessaire, on s’assure de beaux
jours. Le Printemps doit faire de la place. Il va en
falloir pour laisser venir le nouveau qui s’annonce
déjà. Faire de la place n’est pas chose aisée. Quel
que soit le domaine concerné, le Printemps de la vie
impose des changements drastiques. En jetant les
vieilles lettres au canal, et en congédiant les sacs à
mulets, la route est plus légère. Depuis combien de
temps n’avez-vous pas fait de tri dans vos amis ?

Vers un jardinage relationnel :

La relation, c’est comme un potager, il faut


s’en occuper. Or, nous passons notre temps à nous
ennuyer avec des gens qui, en retour, s’ennuient
avec nous. Regardez toutes ces personnes qui se

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réunissent uniquement parce qu’elles sont de la


même famille. Nous connaissons tous ces repas
trop longs au cours desquels on entend toujours les
mêmes blagues ou les mêmes slogans. Ça
ronronne et ça radote des histoires identiques
depuis des siècles et des siècles. On croit
injustement qu’un lien familial doit automatiquement
engendrer de bonnes relations.
Souvent, la peur du rejet engendre les
mauvais compromis. En effet, il est
psychologiquement difficile de rompre avec la
famille, tout ou partie. Et la plupart du temps, ce
n’est pas nécessaire, fort heureusement. Mais si les
relations deviennent douloureuses ou relèvent de la
torture morale, voire du harcèlement, à quoi bon
insister et forcer les choses ? Même si cela
provoque une culpabilité énorme et la peur d’être
définitivement isolé, l’expérience démontre que
nous finissons toujours par trouver notre vraie
famille ainsi que Jésus nous l’a enseigné dans
l’Evangile. Un jour qu’il parlait près du Jourdain
devant une grande foule, on vint lui annoncer que
sa famille venait d’arriver et qu’elle souhaitait être à
ses côtés. Il répondit que sa famille était déjà là, et
que c’était tous ceux qui appliquaient la parole de
Dieu…
Avec les amis, c’est la même chose ; on croit
toujours qu’il n’y a qu’eux au monde. Cette
croyance nous entraîne à taire ce que nous
pensons vraiment par crainte d’être rejetés.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Amorcer son printemps, c’est donc aussi dresser la


liste de tout ce que nous n’avons jamais osé dire à
certaines personnes, et le faire finalement. Si elle
est accomplie avec tact et sans lourdeur tragique,
cette démarche n’est pas forcément vindicative. Car
les gens honnêtes apprécient de s’entendre dire ce
qu’ils ne pouvaient deviner par eux-mêmes.
Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? Ceci est à la
6
base de toute communication efficace . C’est
pourquoi en communiquant son ressenti sans
incrimination arbitraire, on ne perd pas toujours
l’affection de ceux à qui on a quelque chose de
déplaisant à dire. Si c’est le cas, on n’a rien perdu.
Autre registre d’assainissement, le contrat
marital. Quand on se marie, on n’épouse pas une
personne, mais une tribu entière. Partant, il est donc
difficile de se disputer tranquillement dans un
couple. Si ce n’est pas beau-papa qui s’en mêle,
c’est belle-maman. Que ces personnes soient
absentes, géographiquement éloignées ou même
décédées, cela ne change pas grand-chose car : Il
y a un fantôme sous chaque dent ! disait ma grand-
mère.
C’est pourquoi le printemps du couple, c’est
aussi la témérité qui sait faire face aux assauts des
monstres familiaux. C’est ta mère ou moi ! Pauvre
citronnelle. Croyais-tu épouser un prince au joli
mois de Mai ? Il ne faut pas se marier au temps de

6
Les relations durables, Gérard Apfeldorfer

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la Vierge, ça porte malheur. Tradition ancienne que


les anciens comprenaient. Le Printemps est volage
et n’est pas encore mûr pour les choses sérieuses.
C’est encore trop jeune. On doit attendre l’été de la
vie, être disponible seulement à l’expérience, et puis
espérer en la moitié d’orange bénie qui viendra
bientôt. En signant précipitamment les parchemins
d’un été qui n’est pas encore là, on brûle les étapes.
Et Icare s’effondre pour avoir voulu monter trop vite
et trop haut. Brûler ses ailes, c’est ne pas avoir vécu
sa jeunesse. Ne pas avoir flirté suffisamment avec
la vie.

Quitter son histoire personnelle :

La thérapie selon les anciens est très


différente des formes conventionnelles. On s’en
rend compte lorsque, après des années d’analyse,
on finit par tourner autour d’une gamelle que l’on
connaît par cœur. C’est un bla-bla mental qui,
finalement, ne change pas grand-chose à nos
difficultés. Disons que l’on se connaît mieux, ce qui
n’est déjà pas si mal. En revanche, lorsqu’il s’agit de
viser la transformation, l’accompagnement
thérapeutique implique un autre positionnement. Il
va falloir laisser de la place. Accepter de disparaître
momentanément et résister à l’envie de modeler le
client à sa propre image ou à celle d’une théorie
quelconque. Ne pas chercher non plus à lui

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

épargner les erreurs que l’on a cru commettre soi-


même. Seulement suggérer pour qu’un sens
émerge en son temps. Patienter inlassablement.
Il m’a fallu beaucoup désapprendre pour être
capable d’appliquer cela, et c’est exactement ce
que réclame l’énergie du Printemps dans la vie
d’une personne qui veut se remettre en question.
Les vieilles barbes de notre histoire passée doivent
mourir pour que naisse une conscience régénérée
par la nouveauté. Nous verrons comment cela se
déroule au chapitre de l’Automne. Les souvenirs du
passé conditionnent notre quotidien, comme des
fantômes récurrents orchestrant notre manière de
construire le présent et ce, même lorsque nous
avons suivi un parcours thérapeutique. Ce problème
s’explique par l’approche partielle des thérapies,
ignorant dans leurs cliniques la dimension
quantique de l’être humain. En se limitant
uniquement à une investigation psychologique, le
thérapeute analytique peut passer à côté d’une
réalité plus profonde, et empêcher ainsi son client
de contacter des espaces intérieurs de plus en plus
7
vastes . Ceux qui détiennent précisément la solution
à son problème.
Certaines approches psycho-corporelles ont
pourtant intégré l’idée de conscience cellulaire, mais
quelquefois de façon insuffisante. Trop rationnelles
dans leur approche, elles se servant du corps

7
Une nouvelle thérapie sensitive, Jean Malher

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

comme un simple indicateur d’émotions. Elles


pourraient aller beaucoup plus loin en ouvrant un
accès à la nature superlumineuse du corps. Cette
théorie relativement récente invite les biologistes et
les physiciens à se rejoindre après des années de
mépris mutuel. On considère à présent que la
conscience ne peut plus être localisée uniquement
dans le cerveau, mais répartie à l’ensemble des
molécules du corps à la manière d’un hologramme.
Une façon de rejoindre la pensée des anciens
lorsqu’ils affirmaient que tout est dans l’Un, et un
dans le Tout. On pourra consulter, pour de plus
8
amples informations, les livres du Pr. Régis Dutheil ,
9
ceux du psychologue Stanilslav Grof ou encore
cette formation de psychologie transpersonnelle
occidentale.
Ce cheminement est mystique. Il dépasse la
dualité corps-esprit. On le retrouve dans diverses
traditions. Amener le client à faire l’expérience de
cet ailleurs-en-soi qui élude tout raisonnement,
coïncide avec ce que les chamans entendent par
quitter son histoire personnelle10.
L’homme s’identifie à l’éducation qu’il a
reçue. Il l’a remet rarement en question. Elle

8
L’homme superlumineux et La médecine superlumineuse, Pr.
Régis Dutheil, Brigitte Dutheil
9
Voir note 6.
10
Voyage à Ixtlan, Carlos Castaneda, Editions Gallimard folio,
1988.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

l’influence durant parfois toute la durée de sa vie.


Or, il y a un renouvellement réel dans la Nature.
L’arbre de l’année dernière n’est plus celui de cette
année. Il est différent. Il a changé. A ce qu’il me
semble, je crois que c’est ce que préconise le
développement personnel. Et d’une manière plus
générale, c’est ce que réclament les gens. Le
problème est de leur faire entendre que ce
changement nécessitera une mutation, ou encore
une transmutation, dont ils sont prêts à accueillir
l’idée, mais pas toujours les résultats concrets. En
fait, ils veulent changer en restant les mêmes, ce
qui est un non-sens à la fois compréhensible,
légitime, mais aberrant. C’est la fameuse histoire du
beurre et de l’argent du beurre, ou de cette cliente
qui se plaignait de solitude, et passait son temps à
agresser les autres pour les faire fuir.
Pour changer, il va falloir y laisser des
plumes. La Nature le démontre chaque année. C’est
une loi incontournable. Si l’on veut changer, il va
falloir se dépouiller comme un oignon. Perdre ses
vieilles feuilles avec confiance, et bien sûr, passer
par l’Hiver. Une attitude qui tourne résolument le
dos au passé comme des pages que l’on arrache
d’un cahier qui a trop servi. Je crois que c’est cela
qui est le plus dur. Et les gens le sentent
inconsciemment quand ils stoppent leur thérapie au
moment où celle-ci se met à fonctionner.
Si nous ne désobéissons jamais aux usages
acquis, nous sommes incapables de nous laisser

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

toucher par quelque chose de neuf. Les thérapeutes


qui ne sortent jamais de leurs ornières théoriques,
peuvent entraîner des fixations psychologiques ou
comportementales graves chez leurs clients les plus
malléables. Au même titre d’ailleurs qu’une
personne qui ne remet pas en question la toute-
puissance de son éducation, et la retransmet à ses
propres enfants sans discernement. Pour favoriser
chez son client une ouverture vers l’inconnu, le
thérapeute a sans doute besoin lui aussi d’accepter
l’inconnaissabilité qui se présente à lui. Accueillir
l’émergence d’un étonnement, même si cela
dément ses acquis personnels. Quelque chose qui
présente les signes incontestables d’une nouvelle
génération. Renaître à soi-même.
Le grand silence intérieur d’un thérapeute
accompli, lui permet d’utiliser une totale créativité au
profit de son client, au-delà même de tous les
repères cliniques ordinairement admis. Un bon
thérapeute est donc, à mon goût, un artiste (et non
un technicien) qui sait utiliser sa spontanéité
intuitive, même quand celle-ci lui suggère des
attitudes ou des actes peu orthodoxes. Cette
inclination autorise la gestion d’un espace
thérapeutique où le nouveau prend toute sa
signification.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

L’éloge du simple :

Le passé est mort et ne reviendra plus.


Quelquefois, il me suffit de répondre au doute d’une
personne par un Et pourquoi pas ? pour voir
immédiatement s’illuminer son visage, preuve
tangible que l’énergie a bougé dans son corps, et
qu’un nouveau printemps se dresse en elle en criant
son nom. Bonjour, je m’appelle Possible !
Le possible des uns est l’extravagance des
autres, et c’est pour cela qu’il est possible. Je
m’étonne toujours de constater le succès d’artistes
étrangers capables de vendre à des milliers de
dollars des œuvres que je qualifierais volontiers
d’indécentes, mais que d’autres s’arrachent avec
ferveur. Tel ce génie japonais qui vend des étrons
frais dans des boîtes de conserve cabossées et
mises ensuite sous cloches de verre… Succès
international pour les uns, signe de déchéance pour
les autres. Comme quoi, mon ami avait raison de
faire avec ce qu’il avait déjà. Comme quoi, les plus
grandes idées sont souvent aussi les plus simples.
Atteindre l’essence du bonheur naturel
demande une simplification. Quelle que soit la
discipline envisagée, cela dénote toujours qu’une
évolution notable a eu lieu. On connaît bien à ce
titre le geste précis et efficace du vieil artisan qui
opère avec peu de choses, et toujours dans
l’extrême sobriété du mouvement. Son art frôle
alors le sacré et lui fait rejoindre les cimes du

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

contemplatif. Ce dernier, touché par la même grâce,


cherchera lui aussi à simplifier sa pratique.
Progressivement, les rites extérieurs le fatigueront.
Ce ne sera pas dû à la paresse mais à une
inadéquation imposée par le dedans. Certains
religieux accoutumés aux états extatiques sont
parfois contraints de partir en ermitage, car il leur
paraît soudain insupportable de participer à des
rites réguliers. Le passage de la complexité à
l’essentiel peut s’avérer douloureux, mais il ne
saurait utiliser une autre voie que celle de la
simplicité.

Bienheureuse surprise :

Si la Nature prend son temps, il nous faut à


nous aussi une période creuse avant le retour de la
chaleur printanière. Dans notre civilisation, nous ne
sommes pas habitués à attendre. Nous remplaçons
rapidement ce qui est démodé et voyageons à des
vitesses qui nous empêchent d’être présents à ce
que nous faisons. Une des origines de la souffrance
tient dans cette ignorance moderne du temps
nécessaire au changement. Comme au niveau de la
vie humaine, ce temps est indéfinissable et relatif,
nous sommes contraints de nous en tenir aux
signes annonciateurs du renouveau. Le fameux
printemps de l’histoire. Or, si l’on a eu le malheur de
s’habituer à l’hiver, ou bien de le considérer comme

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

un état fixe ou une fatalité, on va certainement


ignorer le cycle suivant, et tous les autres ensuite.
Notre vie ressemblera alors à une épreuve qui n’en
finit jamais et qui se renouvelle perpétuellement.
On a beaucoup parlé des signes depuis
l'excellent roman L’alchimiste11 de Paulo Coelho,
mais faire une religion des signes est, selon moi,
aussi inefficace que d’aller pêcher le gardon en
haute mer. On risque de remplir ses filets
d’amertume. De plus, traditionnellement, l’oracle est
un nectar précieux qui distille sa précieuse liqueur
seulement aux nez raffinés. Se mystifier soi-même
est donc courant dans les coulisses d’un certain
new-age, toujours prêt à transformer à la hausse le
moindre événement anodin. Dans ce domaine,
même avec la plus grande prudence, il est difficile
de faire la part entre ce qui vient à moi
spontanément, et ce que je provoque
inconsciemment parce que j’en ai envie à tout prix.
Le seul moyen de ne pas se tromper - si l’on peut
dire - est donc de miser sur la surprise.
Quand nous sommes surpris, c’est le signe
que quelque chose vient nous cueillir dans nos
retranchements. A contrario, quand nos
expériences semblent identiques, il y a fort à penser
que nous en sommes les seuls acteurs. Les
contextes déjà vécus sont en effet très rassurants
même s’ils sont synonymes de souffrances. Nous

11
L’alchimiste, Paulo Coelho

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

préférons une douleur bien connue parce que nous


en connaissons déjà l’issue, plutôt qu’un bonheur
dont l’ambiance nous mènera vers un ailleurs plein
d’hypothèses. C’est tragique mais si humain. Le
chien battu ne s’éloignera jamais de son maître, et
l’on sait bien que les enfants maltraités finissent
toujours par trouver cela normal. Plus tard, quand le
train de l’amour printanier s’arrêtera devant eux
pour les emmener au paradis terrestre, ils
refuseront de monter dedans, préférant courir après
les trains en marche qui ne s’arrêtent jamais.
Les sages disent que le ciel déverse sur
nous des montagnes de cadeaux. Qu’il passe son
temps à nous proposer le plateau de
l’abondance par le langage des signes communs à
toute l’humanité. Mais, dédaignant le geste, nous
préférons baver devant les reality shows ou
regarder les belles maisons que nous ne pouvons
pas nous offrir.

Armure ou cuirasse, prenez vos tickets ! ?

Parlons des défenses et des armes qui les


sanctionnent. Nos printemps successifs sont arrêtés
dans le cours naturel de leur évolution à cause des
barrages que nous construisons pour nous
défendre. Sans le savoir, nous court-circuitons la
bonne marche des événements et des rencontres
qui sont censés favoriser notre développement

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

personnel. Ceux-ci étant synonymes de


changements, les laisser traverser notre vie
signifierait que nous accepterions de changer nous
aussi, ou bien d’être changés par eux, ce qui veut
dire la même chose. Aussi, sommes-nous des êtres
contrariants et peu flexibles. Quasi-incapables de
faire preuve d’adaptation. Les croyances négatives
sur la vie que nous devons à nos blessures sont si
implantées, que nous résistons à tout ce qui pourrait
les menacer. Et quand un nouveau printemps pointe
le bout de son nez, nous mettons tout en œuvre
pour saboter le prompt déroulement de l’inattendu
qu’il annonce. En d’autres termes, on appelle cela
cracher dans la soupe.
Sans nous en rendre compte, nous
marchons entourés de fils barbelés. Le premier
inconnu qui s’approche a forcément une sale gueule
et mérite de s’électrocuter contre la palissade minée
qui nous sert de visage. Une thérapie peut aider au
repérage de nos systèmes de défense. Ces
mécanismes qui sont tenus de nous protéger contre
les agressions du monde extérieur, et que nous
avons tendance à ériger en qualité, sont aussi nos
propres tombeaux. L’autre est dangereux. Face à
ce constat, plusieurs solutions s’offrent à nous.
Il y a l’absent. Vous me voyez mais je crois
le contraire. Il va longer les murs, regarder ses
godasses et se faire aussi petit que le microcosme
de Dante. Voulez-vous lui parler qu’il faudra prendre
rendez-vous, car il ne passe jamais deux fois au

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

même endroit de peur d’être repéré. Et s’il vient, il


sera tellement en avance pour sonder les lieux, que
si vous arrivez deux minutes en retard, il sera déjà
parti prétextant que vous l’avez oublié.
Il y a le souriant. Il sifflote et paraît toujours
content. Fait mine de s’intéresser aux monuments
et ne manque pas de fouiller dans sa poche quand
vous le regardez de trop près. Tout le monde voit
que j’ai l’air en sécurité dans ce monde parfait. En
réalité, il pense le contraire et c’est pour cela qu’il
est toujours d’accord avec vous. Comme il est
aimable et poli ! Surtout avec les gens agressifs
avec lesquels il ne risquera pas la confrontation.
Il y a le rigide. Avec une destination en tête,
il s’efforce de montrer qu’il va quelque part. Il ne
regarde ni à droite, ni à gauche, incapable de
changer de plan en cours de route. Je suis occupé,
moi ! Il ne reconnaît personne car le danger serait
grand de devoir s’arrêter pour dire bonjour. Ses
lunettes de soleil justifient sa cécité. Même en
pleine nuit.
Il y a le méchant. Il fait peur à voir. Sa
démarche dénote de sa force, du moins aimerait-il
qu’on le croie. Il provoque du regard, ne cède
aucune parcelle de son trottoir. Il terrifie autant qu’il
est terrifié. Je vous déteste tous. En fait, il refuse
d’avoir besoin des autres et ne saurait recevoir
l’affection qui lui a tant manquée autrefois.
Il y a le crade. Il crache par terre et se gratte
les parties en public. Empestant sous les bras et

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

revendiquant la grève de la brosse à dents, on ne


saurait l’aimer bien longtemps. Je vous emmerde et
ça vous apprendra. Quoi de meilleure protection
que la puanteur ! Même les chiens lui foutent la
paix.
Il y a le cool. Rien ne l’arrête. S’assoit sur les
parcmètres, pisse sur les camélias de Monsieur le
Maire, et met sa musique à donf pendant que vous
vous efforcez de faire la sieste. Yo man ! I am in-
destructible ! Il vous glisse entre les doigts, le joint
au bec, et vous pouvez toujours courir derrière
parce qu’il est en skate et vous à pieds.
Il y a le snob. C’est un monde, que dis-je, un
univers entre lui et vous. Il est si haut et vous si bas.
Les vicissitudes de la lie sociale ne concernent pas
ce noble au regard froid. Le rictus de sa bouche est
particulièrement significatif du dégoût que vous lui
suscitez. Sauf quand vous l’aidez par hasard à
remplacer une roue de voiture qu’il ne saurait
toucher. Tenez mon brave pour votre peine !
Il y a la star. Il faut qu’on la regarde. Elle est
si belle et indispensable au décor. Elle prend toute
la place parce qu’elle est le monde entier. Son
numéro est si bien rodé que vous tomberez sous
son charme, dût-elle en mourir. I want be loved by
you. Caméléon des sentiments, elle saura trouver
chez vous la corde sensible et vous la jouer
symphoniquement.
Il y a l’idiot. Pour qu’on le laisse tranquille, il
ne comprend jamais rien. Même son prénom

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

l’étonne. On ne peut rien lui demander car sa tête


est plus creuse qu’un gymnase. Les sons s’y
étouffent et vous confondent. Vos idées sont pour
lui des mots croisés sans cases noires. Tu vois bien
que je n’en vaux pas la peine.
Enfin, il y a le bavard. Il a bien compris qu’en
saoulant les gens, il se fait détester. Le problème
est qu’il ne s’en rend pas forcément compte. C’est
une encyclopédie vivante qui déverse sur vous les
douze tomes de la vie du Général De Gaulle le
temps d’acheter un paquet de clopes. C’est un
hypnotiseur qui vous endort. Fais dodo Colas mon
p’tit frère…
Ces quelques personnes, dans lesquelles
nous pouvons tous nous retrouver, ne sont pas
authentiques. Elles jouent ce rôle depuis l’enfance
parce qu’elles n’ont pas eu d’autres choix. La
plupart du temps, nous n’avons plus besoin de ces
carapaces. Ce qui était vrai jadis ne l’est plus
maintenant. En faisant l’expérience de tomber les
masques et de fondre les armures au creuset du
Printemps, on peut vivre l’expérience d’une nudité
salvatrice. Au risque de choquer, j’affirme que la
sécurité suprême est la vulnérabilité. Une
vulnérabilité consentie.
Le fer attire le fer et l’enclume le marteau.
N’avez-vous pas remarqué comme l’on fait très
attention aux tout-petits qu’on croise dans la rue ?
Le monde prendra donc soin de celui qui marche
tout nu. Vulnérabilité n’est pas égale à fragilité.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

L’arbuste qui devient un chêne le prouve. Il y a un


proverbe chinois qui dit que l’homme le plus fort
n’est pas celui qui ne tombe jamais, mais celui qui
se relève le plus vite. En somme, on n’est jamais
aussi fort que lorsqu’on accepte vraiment ses
faiblesses.

****

Après l’attente du long Hiver, les choses


s’amorcent enfin. En acceptant le nouveau par
intuition ou parce qu’il s’est imposé à nous, il va
falloir le chérir et le protéger. Tout est encore en
friche au Printemps. Les nombreux périls du chemin
sont des menaces mortelles pour les âmes en
chantier. Ces huiles essentielles si volatiles qu’à la
moindre secousse, elles rendent l’esprit si
chèrement acquis. Ce n’est pas le moment de
lâcher le morceau. Si le Printemps est facile, les
racines sont encore trop jeunes pour s’abandonner
à la sérénité de l’âge. Il faut à l’effort redoubler de
constance. Ne pas s’arrêter, et considérer les
premiers signes comme autant d’encouragements.
Vigilance et prudence sont les mères-vertus du
Printemps. La pitance est bonne mais la
concurrence est grande. Courir au soleil et aux
étoiles procure une force aveugle aux faibles, mais,
les autres printemps voudront aussi leur part, et
nous devrons nous défendre.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Finalement, on peut induire l’idée que le


printemps humain n’est pas seulement un univers
de changement radical . Il est aussi une paire de
lunettes que nous enlevons parce que des signes
nous y invitent et surtout nous y autorisent. Ces
signes sont des appels du destin, des
synchronismes évidents, des rencontres
bouleversantes à en perdre les bras, des
possibilités de nous montrer sans nos habits de
clown. Le signe véritable est la formule de
l’attraction terrestre qui tombe sur la tête de Newton
durant son sommeil. Une surprise onirique. Un
appel tangible de la Nature, aux formes étonnantes,
qu’il convient à chacun de rencontrer par soi-même.
Le souffle du renouveau s’adresse à nous dans la
langue verte12 des cabalistes du Moyen Âge, que
seul le décodeur naturel de notre innocence sait
traduire. Cette innocence est ancestrale, elle est la
science des sciences et plus puérile qu’un jeu de
bois. Si nous retrouvons la candeur de nos débuts
et déposons notre cœur dedans, la formidable
aventure de notre vie ne pourra plus jamais rater le
moindre printemps.

12
La chevalerie amoureuse, Pierre Dujols

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Eté

Au commencement était le Verbe. Puis vint


la lumière. De celle-ci la chaleur et finalement le feu.
Dans cette chaîne ininterrompue, l’énergie divine a
parcouru le cycle descendant, et sur la Terre, tous
les êtres ont grandi. La volonté du Ciel s’est faite
chair et tout fut créé. Plénitude, accomplissement,
zénith, l’Eté nous apporte la récompense à nos
efforts. Le sommet après l’ascension difficile de la
jeunesse. Une nouvelle idée va jaillir et resplendir
au firmament de la Nature ; la beauté.
L’Eté est un pic pour l’existence. Un cap. Un
état presque stable. On se trouve à l’apogée d’un
processus évolutif qui trouve sa limite, et qui doit se
préparer au déclin qui s’annonce. Oh non, déjà ? Je
venais à peine de le rencontrer ! Tragique aveu
devant le mutable destin. Plainte chétive face au
grand mouvement giratoire des saisons. C’est qu’il y
a une fin à tout, mais au sommet de sa propre
gloire, on peut vouloir ignorer l’usure irrévocable du
temps. Un succès qui s’arrête. Le terme du voyage.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

C’est donc encore dans cette sagesse des


saisons que nous allons trouver les repères
nécessaires pour nous guider. Des mouvements
parfois imperceptibles et qui peuvent échapper aux
investigateurs aveugles. Car il est bon de rappeler
que l’été de la vie peut avoir plusieurs visages et se
présenter plus d’une fois au cours de l’existence.
Cette remarque qui vaut pour les autres saisons,
prend pourtant ici un relief particulier, tant l’Eté est
marqué du sceau de l’abondance. Notons que cette
abondance peut se vivre également de l’intérieur, et
ne pas correspondre forcément à l’opulence
matérielle. En effet, la richesse spirituelle qui
survient après un long travail de maturation donne
au sage des fruits plus goûteux que ceux des
vergers estivaux, même s’il neige dehors… Mais
qu’advient-il si nous nous laissons griser par les
effluves d’un bonheur qui tarde à mûrir ?

Vivre imparfait :

Aidez-moi à être parfait monsieur le


thérapeute ! Grand Dieu ! Que puis-je répondre à
cela si ce n’est proposer une balade au parc du
coin, et dire à mon client : Montre-moi ici quelque
chose de parfait ! Des nœuds, des creux et des
bouts tordus.
Nous sommes pour la plupart blessés ou
abîmés. Or, pour qu’une plaie guérisse, il faut la

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

laisser à l’air libre. L’admettre. La Nature est un


grand médecin et la lumière répare. Je me souviens
d’une séance de thérapie au cours de laquelle il me
fallut bercer une cliente qui, semble-t-il, ne l’avait
jamais été. Elle avait passé des années en analyse
sans compter les stages et les formations. C’était
une personnalité solaire, intelligente et sincèrement
lucide, capable d’expliquer le moindre de ses
schémas psychologiques. Cependant, en elle vivait
un bébé délaissé dont on pouvait entendre les
gémissements lointains s’élever imperceptiblement.
Il lui fallut beaucoup de temps et de courage pour
accepter cela. Elle qui était devenue une grande
adulte bien raisonnable, fière de sa réalisation
personnelle, solidement ancrée dans la vie,
possédait en elle la blessure fondamentale
qu’aucune théorie n’aurait jamais soulagée. Pour
calmer l’enfant, je l’ai serrée contre moi et me suis
transformé en louve. Elle a pleuré longtemps. Le
temps qu’il faut au bébé pour trouver naturellement
le besoin d’aller à nouveau galoper au-delà du
jardin. Elle m’a lâché comme rassasiée. C’était ce
qui lui manquait. De tout temps, du plus loin de sa
venue au monde. Sa joie est revenue et elle a brûlé
ses cahiers.
A travers cet exemple, on peut comprendre
13
la valeur considérable du toucher thérapeutique .
Parfois plus agissant que les mots. La main parle le

13
Le toucher libérateur, Jean-Louis Abrassart

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

langage commun à toutes les espèces. On peut


soigner n’importe quoi, même une pierre, avec les
mains de l’amour. Personnellement, je ne
m’autorise pas toujours à toucher les autres parce
que j’ai les mains froides. Je pense que cela est
forcément désagréable, ce que l’expérience a
pourtant démenti maintes fois. C’est ma blessure.
Cependant, toucher quelqu’un, malgré l’interdit
psychanalytique, est une expérience rare qui n’est
pas systématiquement corporelle. Je peux toucher
avec mes yeux, avec mes mots ou avec tout mon
être. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’une personne nous
a touchés, par exemple à l’occasion d’un présent
reçu ? Les animaux se lèchent et se frottent. Toute
la Nature est en contact incessant. Le toucher est
une langue universelle comprise par tous les genres
vivants de la création. La qualité du toucher nous
permet cet échange ineffable avec tout ce qui
respire. Etre en relation signifie toucher. Etre
incarné signifie sentir le frottement de la vie contre
nous. Quand nous avons le courage de montrer nos
bosses, nous devenons alors disponibles à tout et à
tous. Comme ce fruit pas beau mais plein de soleil
qui n’attend que la main du cueilleur pour illuminer
ensuite son palais.
Dans notre société progressiste, la quête de
perfection nous idiotise. A bien y regarder, les fruits
les plus goûteux sont ceux qui ont des taches.
Quand je vais au supermarché parce que j’ai perdu
ma capacité à me baisser, je regarde ces jolies

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

boules de billards bien lissées qui portent le nom


douteux de tomates, mais dont le goût insipide, une
fois dans mon assiette, trahira leur beauté. C’est
ainsi qu’il nous est proposé de vivre aujourd’hui.
Comme des boules de billard bien lissées.
Tu la montres ta croûte ou pas ? Quand
j’étais petit, j’avais des bleus plein les jambes et je
me moquais pas mal de ma coupe en bol et des
croquignoles séchées de mes yeux matinaux.
C’était le temps où le nombre de billes dans mon
cartable comptait plus que ce que pouvait penser la
concierge de mon immeuble. Un temps où je savais
encore m’asseoir par terre sans mettre une
couverture sur le sol. L’Eté, on allait dans l’eau, et
ensuite on se roulait dans le sable. Que nous
importait de ressembler à des poissons panés et
d’avoir du goémon plein la raie des fesses. C’était le
temps naturel. On n’avait jamais froid. On n’avait
jamais chaud. En contact direct avec les grands
courants de la vie qui donne le La sans jamais se
tromper. Telle est la sagesse de l’enfance,
naturellement reliée aux saisons.

Paradoxe de la jouissance :

J’ai parlé d’anticipation au chapitre


précédent. Ici, plus que jamais, cette qualité va
nous apprendre à vivre au présent… mais sans
oublier demain. Ce qui constitue en fait un

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

paradoxe. Comment, en effet, associer nonchalance


et profit de l’instant, tout en restant vigilant ?
Jouissance et plaisir sont pourtant les mamelles de
la saison chaude. Mais dans l’éphémère moment de
volupté, on peut en oublier le temps et sa course
irrémédiable. On peut vouloir jouir encore et plus,
sans pondération. C’est alors que survient le
dangereux changement, catastrophe imprévue du
destin qui fait parler la fourmi de notre enfance : Et
bien chantez, maintenant !
Le succès est grisant, tout le monde le sait.
L’escalade monstrueuse de l’ambition a conduit
l’humanité vers des comportements
autodestructeurs. Que ce soit au niveau écologique
ou psychologique, on mène aujourd’hui sa barque
aux dépens de toute éthique élémentaire. Dans les
milieux artistiques, par exemple, on construit des
vedettes artificielles. Promues dès leur découverte à
des carrières instantanées, elles bénéficient d’une
célébrité non conforme à leur valeur réelle. Fleurs
éparses que la moindre brise effeuille, et premières
victimes de leur naïveté, elles seront bientôt
remplacées par de nouveaux produits plus en
vogue et financièrement porteurs. Que reste-t-il de
nos amours ?14 Le pâle souvenir d’un été plus
rapide que les autres. Mais le mal est déjà fait pour
ces Narcisses prématurément révoqués, et qu’on
retrouve bientôt nantis de mort, tapis dans l’oubli.

14
Que reste-t-il de nos amours, Charles Trenet, 1942.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

La stabilité n’est plus de ce monde. Tout


change, tournoie et mute à la mesure des tumultes
mondains. A grand coup de spots publicitaires, on
fabrique de la gloriole en série. On affiche, comme
si l’Eté durait toujours, l’éternelle star de demain. On
oublie ceux qui travaillent dur depuis longtemps.
Ceux qui ont appris, et qui se sont formés. Ceux
qui, en fait, mériteraient leur été. Misérables devant
la pauvre reconnaissance qu’on leur accorde.
Malheureux mangeurs d’une soupe à la grimace
qu’on leur sert. Dépités au fait du génie qui les
anime et n’est pas entendu. Cette époque, dus-je
radoter, nourrit ses vases de fleurs plastoc, et ne
prépare pas les vieux jours du talent. Que vaut
donc, dans ce cas, une jouissance imméritée ?

Récolter une vie responsable :

L’Eté n’est pas artificiel quant à lui. Il


couronne l’effort passé en une célébration de justes
faits et récompenses. Il a fallu de lourds sacrifices à
la jeune graine pour accéder au soleil après les
couloirs de la terre. C’est d’ailleurs ce qui lui confère
force et honneur. La droiture d’une vie bien réglée
et conforme à l’universelle harmonie. A cet instant
béni, notre cœur se tient prêt pour la moisson.
Porteurs de la connaissance naturelle, et dans la
sécurité d’un moment bien choisi, nous pouvons
récolter.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Des récoltes, j’en ai connu. De toutes sortes.


Les hautes et les basses. Et chaque fois,
l’incontournable interrogation : Pourquoi moi ? La
Nature nous amène à ne pas répondre
immédiatement à cette question, mais à constater
d’abord le malaise que celle-ci engendre. Nous
prenons le problème à l’envers chaque fois que
nous essayons de nous soustraire à notre entière
responsabilité. Quand nous nous posons en victime,
ou quand nous séparons les choses en mettant de
la distance entre elles et nous, nous ne pouvons
pas comprendre ce qui nous arrive. On constate
aujourd’hui un regain d’intérêt pour la prise en
charge. On cherche chez l’autre la cause de ses
propres tourments. Quoi qu’il arrive, il faut un
responsable, mais ce n’est jamais nous.
Le téléphone sonne.
- Bonjour Monsieur le thérapeute.
- Bonjour Madame.
- Puis-je vous poser une question ?
- Bien sûr, je vous écoute.
- J’aimerais savoir quelle est la différence entre un
psychiatre et un thérapeute ?
- L’un est médecin, l’autre pas forcément.
- Ah, donc vous n’êtes pas médecin ? !
- Non Madame.
- Ah… mais comment travaillez-vous exactement ?
- Et si vous me posiez la vraie question qui vous
préoccupe, Madame ?
- Faites-vous des feuilles de remboursement ?

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Notre santé est notre patrimoine. Elle nous


appartient. Notre état psychologique est une affaire
personnelle. Je ne crois pas qu’il y ait deux
médecines à deux vitesses, comme on l’entend dire
souvent. Il y a seulement deux catégories de
personnes. Celles qui assument leurs
responsabilités, et celles qui ne les assument pas.
Quand on prend en charge sa santé, physique et
psychologique, on s’aperçoit qu’on devient capable,
et de changer, et de guérir. Tant que nous
considérons la maladie et la dépression comme des
facteurs extérieurs, nous ne pouvons pas aller
mieux, même pris en charge à cent pour cent. La
maladie et la dépression sont des signaux indiquant
que quelque chose est en train de bouger en nous.
Que quelque chose parle dans notre profondeur et
veut être entendu.
Ceux qui veulent tout avoir sans rien donner,
qui veulent qu’on les guérisse sans qu’ils aient à
faire le moindre effort physique, psychologique ou
financier, sont non seulement incurables, mais
aveugles et désespérément sourds. Les procès
régulièrement intentés contre le corps médical en
sont un exemple. Les plaignants croient sans doute
que rien de fâcheux ne devrait jamais leur arriver.
S’identifiant à des machines qu’on répare, ils vont
chez le médecin comme on va chez le garagiste. Il
arrive sans doute que des négligences graves
soient commises, comme dans tous les corps de
métiers, mais cela ne doit pas nous faire oublier la

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

question pertinente quand, malheureusement, nous


y sommes confrontés. En quoi suis-je responsable
de cette situation ?
C’est une question d’Eté parce qu’elle
réclame le plus de luminosité possible. Une
question très irritante en soi car un événement
absurde n’engendre ordinairement que colère et
révolte. D’un point de vue spirituel - donc vertical -
tout ce qui nous arrive trouve son origine à
l’intérieur de nous. Les anciens nous apprennent
que le monde dans lequel nous vivons n’est autre
que celui que nous voulons voir, la plupart du temps
inconsciemment. Un monde à notre image. De fait,
les événements qui ponctuent notre vie sont réduits
à de simples conjectures. Un univers théâtral
intérieur qui prolonge nos croyances relatives sur la
vie et déforme notre objectivité. Nous n’avons pas
conscience de ces automatismes primaires qui
remontent, pour la plupart, à la petite enfance.
C’est pourquoi, devant des situations qui
appelleraient bien volontiers notre décharge en
responsabilité, nous pouvons trouver le courage qui
permet d’assumer les choses bien au delà de ce qui
se fait habituellement. Il ne s’agit pas de dire que
nous avons choisi de souffrir ou qu’il n’y a jamais
d’injustices. Il s’agit de renverser radicalement le
questionnement et chercher à l’intérieur de soi la
racine du mal. Un dicton chinois affirme à ce titre
que l’idiot cherche la cause de ses problèmes chez
les autres, alors que le sage s’examine lui-même.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Je conviens que cette dynamique


psychologique ne soit pas à la portée de tout le
monde et qu’elle puisse facilement choquer ou
révolter. Mais c’est pourtant le seul moyen de régler
efficacement ses problèmes. Accéder à la maturité
de l’adulte par une prise en charge totale de ses
propres responsabilités. Quitter définitivement le
rôle de la victime systématique. Beaucoup de gens
confondent le fait d’être responsable avec celui
d’être fautif ou coupable. Ce rapprochement
fréquent nous empêche de trouver le chemin de
l’autonomie. Etre responsable n’est pas tout prendre
sur son dos. Je ne suis pas responsable de la faute
de l’autre. Je suis responsable dans le fait d’être le
sujet de la faute de l’autre. Ce qui n’est pas la
même chose. Responsable également d’avoir
participé à ce qui m’arrive et peut-être, tout au fond
de moi, de l’avoir en partie provoqué ou recherché.
Les physiciens, ainsi que certains médecins,
commencent à admettre l’existence de l’énergie
humaine et de ses conséquences mécaniques dans
15
le phénomène d’attraction des corps . Cela signifie
que nous sommes susceptibles d’attirer à nous des
événements et des êtres qui nous ressemblent.
C'est la loi d'attraction. Nos épreuves deviennent
alors des appels de la meilleure partie de nous, à
moins que ce ne soit l’écho de notre obscurité la

15
Les énergies vibratoires et le mystère de la vie, Dr. Hervé
Staub

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

plus ignorée. Quoi qu’il en soit, c’est avant tout un


encouragement à nous poser enfin les bonnes
questions. Des appels à la vocation parfois. Un
recul nécessaire devant une vie subie alors qu’elle
devrait être jouée. Une petite sonnette d’alarme qui
vient nous rappeler le pourquoi de notre présence
sur Terre. La cloche du préau qui tinte et ordonne le
retour en classe des élèves dissipés par la
récréation…
Je dois préciser, encore une fois, qu’il s’agit
là d’une vision verticale de la vie, sachant qu’il est
indispensable, pour le bon sens commun, de ne pas
tomber dans l’exagération. Ce serait le cas par
exemple en refusant de considérer l’enfant maltraité
comme une victime, ou encore en faisant de ces
informations une généralité froide et indifférente au
regard des multiples exemples d’injustice qui
peuplent le monde.

Amour d’été ne dure jamais ? :

Quand tout va bien, nous désirons que cela


continue. Parmi les nombreuses causes engendrant
la souffrance, le refus tient le palmarès. Il constitue
la tenace expression de notre ignorance des lois
fondamentales de la vie. Les bouddhistes
possèdent l’antidote qui convient. Ils l’ont appelé
impermanence qui est la prise de conscience que

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

tout meurt un jour, et que rien n’échappe à la


transformation. C’est à l’été de la vie qu’il convient
de s’en souvenir.
Car l’Eté est un sourire trompeur. Il nous fait
croire qu’il est éternel. Amour, gloire et beauté que
d’aucuns obtiennent et d’autres non. Il nous faut
apprendre à goûter du fruit quand il y en a, et ne
pas pleurer durant la disette. La sagesse aidant,
nous pouvons jouir du paradis offert, mais
seulement pour un temps. Un instant de vie n’est
véritablement gratifiant que lorsque nous avons
intégré sa fin prochaine. S’enfoncer profondément
dans cette réalité nous donne l’avantage sur la
situation dramatique du déclin.
De nos jours, l’exemple de ceux qui
parviennent au faîte d’une certaine réussite à peu
de frais, entraîne les gens à vouloir leur ressembler.
Sans considération pour leur vocation profonde et
leurs besoins réels, ils s’imaginent pouvoir devenir
n’importe qui du jour au lendemain. Un pommier a-
t-il jamais produit une fraise ? Mon instructeur
d’alchimie disait souvent que les gens ont la vie
qu’ils doivent avoir parce qu’elle les reflète, et si on
leur en donnait une autre, ils ne la supporteraient
pas. Il entrait là en contradiction avec tout ce qu’on
peut affirmer en général. C’est ainsi parce que peu
de personnes se connaissent suffisamment bien
pour pouvoir apprécier leur vie. L’insatisfaction
notoire que nous cultivons envers nous-même nous
rend donc prisonniers des modèles stériles que

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

propose le monde. Etre à sa place semble être le


seul moyen efficace pour être heureux. Mais pour
cela, il nous faut arrêter de nous comparer.
Je me souviens de ce chef d’entreprise qui
vint me consulter un jour, au bout du rouleau. Il se
plaignait de ne jamais parvenir à exécuter
correctement les ouvrages qu’on lui commandait, et
se mettait dans des situations qu’il était incapable
de mener à bon terme. Cela entraînait chez lui un
profond sentiment de dévalorisation et il pensait tout
naturellement avoir des problèmes à régler. Après
quelques entretiens, il lui est apparu qu’il plaçait
toujours la barre trop haut, en ne tenant jamais
compte de ses limites, ni de ses goûts personnels.
L’influence de son père lui avait insufflé une
ambition telle, qu’il ne savait jamais s’arrêter. A la
tête d’une entreprise de quinze employés, et
toujours en déplacement ou dans les paperasses, il
n’avait plus le temps de bricoler dans l’atelier,
comme il aimait à le faire de préférence. Etant plus
manuel que gestionnaire, l’envergure de son
entreprise ne lui convenait pas. Il décida donc de
vendre une part de ses activités à un groupe
capable de les gérer. Puis il conserva près de lui
trois ou quatre personnes de confiance dans le
cadre d’une société plus réduite, mais conforme à
ses aspirations réelles. Il retrouva le goût de
travailler parce qu’il eut l’intelligence de faire
coïncider les contours de sa vie avec les contours

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

de sa personnalité, et cela indépendamment de la


mode ou des conseils avisés de son comptable.
L’Eté est la saison difficile du discernement.
Difficile parce que les apparences sont trompeuses.
Tout va bien alors pourquoi s’en faire ? Le chiffre
d’affaire est à la hausse. L’ambiance est à la fête et
à la satisfaction des plaisirs, profitons-en…
Investissons, agrandissons-nous, nous avons le
vent en poupe ! Erreur et vanité. Le sage se serait
calmé et satisfait du résultat déjà obtenu. Parce que
le sage se connaît.
Le contentement nous manque cruellement.
Toujours plus semble être le cri de guerre de ce
siècle. Les révolutions légitimes d’hier font
maintenant place à des revendications absurdes et
inconsidérées. On ne sait plus s’arrêter à l’apogée
d’une réalisation comme le préconiserait l’Eté. On
veut tout manger et parfois plus que l’appétit ne le
permet. Juste comme ça, parce que c’est dans l’air
du temps. La répartition des richesses planétaires
est catastrophique. La famine et la maladie
déciment les trois quarts de la population mondiale
et chose étrange, la suralimentation des pays riches
est responsable d’une forte part de leur coefficient
de mortalité. Les conséquences d’une telle gestion
sont dramatiques pour le genre humain et
conduisent celui-ci à émettre des conclusions
négatives sur l’existence. Le bonheur, ça ne dure
jamais bien longtemps ! Que de revers de fortune
auraient pu être évités à notre époque par la

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

connaissance et l’application des lois de la Nature.


Tant de choses iraient mieux si nous savions
partager.
L’Eté est donc paradoxalement propice à
l’apprentissage du déclin. C’est justement durant ce
temps de plénitude qu’il faut préparer la stabilité de
l’édifice réalisé. Quel que soit le domaine de la vie
concerné, pour faire durer les choses, il n’y a pas
d’autre moyen que d’avoir constamment en tête le
moment de la fin. En adoptant cette attitude, on a
des chances de conserver durablement ses acquis.
C’est un peu vieillot comme idée, mais se contenter
de ce qu’on a déjà permet de le garder longtemps.
Quand j’embrasse ma compagne, je pense toujours
que c’est peut-être la dernière fois. Rien de
saugrenu là-dedans, juste du réalisme. Cela me
permet d’apprécier pleinement le présent et de
continuer à alimenter cet amour qui peut prendre fin
à tout moment. Une manière d’en prendre soin.

La beauté des laids :

Ô bel Eté ! Que de trésors partout au temps


des grandes chaleurs. Quels médiocres présents
nous offrent les clubs de vacances
concentrationnaires pour riches détenus de la vie.
L’Eté, c’est l’été pour tous, si chacun le veut bien.
Rappelons à cet effet l’ode d’un poète antique et
inconnu : Mes yeux remplis de suaves couleurs et

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mes narines encombrées de senteurs milliardaires.


Je suis riche. Riche de voir, de sentir et de respirer.
Vêtu de plus d’habits qu’un roi persan si je me roule
dans la prairie aux herbes veloutées. Debout sur la
souche de l’arbre séculaire, je contemple, rieur, les
vastes horizons de mon royaume. Nature ma
déesse, je suis ton nabab et ton serviteur16.
Les couleurs de l’Eté sont disponibles à qui
veut bien les voir. Quand la conscience s’éveille, le
monde entier devient richesse. Les oiseaux du ciel,
des jouets. L’univers est en fête. Feux d’artifices et
carnavals se succèdent partout. On décore sa vie et
la Nature est en liesse. Le temps est venu de se
faire beau car en Eté, même la Nature se pare. Qu’y
a-t-il de mal à cela ? Rien si ce n’est que la beauté
puisse être mal interprétée par un genre humain
plus avide de superficialité que d’authenticité.
De nos jours, on décore les surfaces. On se
refait le portrait comme si les rides du temps étaient
inconvenantes. La beauté et les acquis matériels
forment les bases de nos préoccupations, et nous
cherchons à nous distinguer par toutes sortes
d’artifices extérieurs ; vêtements, automobiles,
attitudes, chirurgies… Qu’avons-nous de si laid ? La
beauté d’une personnalité généreuse, même
recouverte de haillons, ne suffit-elle pas
amplement ? Celle-ci caractérise l’homme de cœur.
Il est beau et attirant. On ne saurait expliquer ni

16
Archives privées.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

comprendre comment cela est possible. Il est si


simple et ses attraits si légers ; mais sa présence et
sa vue provoquent un indicible appel à le
rencontrer, à le toucher, à l’aimer. Nous voulons
tous être aimés, et nous croyons que c’est en
recouvrant notre peau de jolis papiers cadeaux et
de breloques, que nous séduirons la galerie. Piètre
sentiment et douloureux avenir en perspective pour
les dévots de la forme. L’être qui se connaît a appris
à pacifier ses démons. Il ne les a pas laissés dans
l’ombre de sa conscience. Il les a intégrés en lui en
faisant de sa personne une unité. L’union faisant la
force, ce rassemblement intérieur a produit une
énergie colossale et lumineuse, perçue de tous.
Comme un soleil d’été qui donne envie de
rencontrer les autres et de participer à leur vie. Cet
être n’est pas devenu parfait, mais l’acceptation
inconditionnelle de sa nature l’a rendu meilleur. Il
rayonne d’une lumière invisible aux sens mais que
chacun peut percevoir subtilement. Il est beau mais
sans le vouloir. La connaissance de lui-même et
son voyage intérieur sont ses looks. Un tel être va
susciter une admiration, engendrer une envie de lui
ressembler. On va envier sa sérénité et son
maintien. On va chercher à le connaître pour qu’il
délivre son secret, parce qu’au fond, chacun aspire
à la beauté intérieure. Malheureusement, la plupart
du temps, cette recherche est maladroite car elle
est braquée comme un projecteur sur l’extériorité et
la superficialité.

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Par un retour sur soi, le chercheur de


bonheur va découvrir ce qu’on pourrait appeler la
libre circulation de l’énergie interne. C’est elle qui
dépasse les limites de notre enveloppe et nous rend
beaux de manière indéfinissable. C’est elle que
chacun va sentir comme une puissance étrange.
Comme le végétal qui laisse mûrir le fruit dont il est
porteur, nous pouvons favoriser notre été personnel
en déployant notre intériorité. Telle une source
secrète qui fuserait du puits de notre conscience.
Un jaillissement rendu possible par la confiance
accordée à notre originalité et à notre spécificité
unique.

La laideur des beaux :

Certaines personnes supportent mal les


caves ou les greniers parce que c’est toujours là
que se tiennent les monstres et les fantômes. Ceux
qu’on rencontre parfois dans les rêves. Ceux dont
on avait peur étant enfant. En réalité, ces monstres
ne sont ni plus ni moins que des facettes non
reconnues de nous-même. Leur donner une forme
hideuse nous évite de les rencontrer. Nous les
refusons car ils ne sont pas conformes à l’image
que nous nous faisons de nous. C’est pourquoi ils
nous apparaissent aussi repoussants. Pourtant, ne
nous y trompons pas, nous les rendons visibles à

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autrui, sans nous en apercevoir. Nos


comportements mal adaptés trahissent leur
présence. Pour ne pas les assumer, nous préférons
les projeter sur les autres, maculant ainsi le monde
extérieur de nos propres tares. Alors, encore une
fois, nous devenons laids, malgré nos
déguisements.
L’intériorité a toujours fait peur parce qu’elle
est associée à la nuit et à la profondeur. Rester à la
surface des choses nous permet d’éviter la
descente vertigineuse vers le centre de nous-
mêmes. L’endroit qui contient notre vérité et nos
mensonges. La grotte où se cachent nos secrets les
plus intimes. Les réalités que nous ne voulons pas
admettre. Pourtant la profondeur recèle aussi nos
potentialités cachées. Des énergies que nous ne
laissons pas remonter et qui ne peuvent alors ni
germer, ni fleurir.
17
Certains thérapeutes , dont je fais partie,
pensent que l’inconscient ne contient pas seulement
le refoulement de nos laideurs, mais également
celui de notre beauté intérieure. Notre génie. C’est
comme si nous avions un million d’euros en banque
sans jamais y toucher. Ce qui revient à dire que
notre profondeur n’est pas seulement un lieu de
cauchemars et de débauche, mais aussi un coffre
au trésor. Empêchez une fleur de produire les

17
Pour une psychologie de l’éveil, Dr. John Welwood.

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couleurs que lui commande la Nature, et vous la


verrez dépérir.
Avez-vous déjà visité les coulisses de la
télévision ? Derrière l’apparente magnificence du
décor se cache souvent un environnement négligé.
Les efforts sont mis dans les lumières et le
maquillage. La façade, les paillettes et le gros son.
Une fois le cirque terminé, et la parade éventée,
chacun retrouve ses slips sales et ses chaussettes
trouées. Ses problèmes de tous les jours.
Ephémère beauté de l’apparence. C’est la leçon de
l’Eté qui fait si mal quand on s’est cru éternel. Une
sournoise vieillesse qu’on a récusée jusqu’à
l’épuisement. Le glas sordide du temps qui passe et
ne laisse pas le choix. Entretenir abusivement
l’extérieur de sa personne revient à vouloir
subjuguer la mort. On refuse de vieillir et de voir le
temps effacer toutes nos traces. On peut
comprendre donc, mais c’est parfois trop tard, que
c’est uniquement le voyage intérieur qui procure la
jeunesse éternelle. La beauté intérieure ne flétrit
pas, elle dure. Les costumes, eux - et notre peau en
est un - périssent. Cela ne peut qu’engendrer haine
et peur. L’impermanence de la beauté extérieure est
ainsi perçue comme un danger d’où émerge la
méfiance. Celle-ci favorise ensuite la division et
enferme les gens dans une course folle à l’image.
Des corps en deux dimensions.
Nous passons à côté de notre propre beauté
en voulant ressembler à celle des autres. D’un point

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de vue spirituel, le rejet de notre authenticité est un


blasphème. Nous pouvons critiquer le clonage, mais
celui-ci a débuté il y a bien longtemps. Sa
réalisation effective dans les laboratoires
biologiques n’est que le résultat d’un processus
psychologique dramatiquement avancé. On voit des
clones partout. Politiquement, religieusement,
artistiquement… Des champs entiers de pousses
identiques, passablement rangées. Cars bondés de
touristes à l’objectif télévisuel sensible, qui
mitraillent systématiquement le monument aux
morts du JT, et s’inclinent devant le présentateur
comme jadis les lépreux aux pieds du Christ. Sur le
petit écran, c’est en Eté que les gens dépensent et
se dépensent, parfois sans compter. L’argent se
montre alors, et se démontre aussi, comme une
piqûre à notre insatisfaction. Il y a ceux qui partent
en vacances et ceux qui les regardent partir. Il y a
ceux qui voudraient bien mais ne peuvent pas.
Verraient-ils les choses autrement sans le petit
écran ? C’est la blessure de notre civilisation et elle
mérite bien toute notre compassion. On n’en a
jamais assez. Toujours à l’affût d’un gain
supplémentaire, un billet de loterie à gratter. Une
occasion nouvelle de baver, de mater la souffrance
ou la richesse du voisin. Le soleil d’été fait briller
ses pièces d’or aux premières pages des médias
racoleurs, pendant qu’un vieux dicton nous rappelle
que nous gagnons seulement l’argent que nous
sommes capables de gérer.

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Mais alors, comme on a pu rater son


printemps, ne peut-on pas aussi gâcher son été ?
En croyant que nous n’avons pas assez d’or pour
être heureux, ou que nous ne sommes pas assez
beaux pour être aimés, nous passons à côté de
toutes les merveilles que nous offre la vie toute
l’année. En croyant qu’une parcelle de terre nous
comblera, nous nous privons de l’avantageuse
gratuité géographique de notre planète. En croyant
que nous sommes incomplets, et qu’il nous manque
encore quelque chose à consommer pour être enfin
heureux, nous dressons la table des puissants, et
assurons la retraite de leur descendance…

Vacances, j’oublie tout, plus rien à faire du tout…18

Savez-vous comment les anciens faisaient


bronzette. Compassion, charité, innocence,
vulnérabilité, imperfection. Le bronzage des
touristes va durer deux semaines, celui du sage,
toute l’éternité. Quand il pleut dans ma vie et que je
manque de soleil, je n’ai qu’à regarder la photo d’un
tibétain en train de sourire pour me sentir illuminé.
C’est seulement une image certes, mais sa lumière
ne me fera pas souffrir comme une mauvaise

18
Extrait de la chanson Vacances, j’oublie tout, Marc Ricci,
1994.

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insolation. Elle va me transfigurer. Va installer un


soleil d’été tout au fond de mon âme.
Autrefois, l’Eté chantait sa joie. On s’amusait
dehors. Tous ensemble autour de l’arbre-maître
pour le grand pique-nique annuel ! Tôt le matin, les
hommes cuisaient le mouton et le cochon de lait.
L’allure altière du masculin s’affairant avec fierté à
une tâche virile, faisait plaisir à voir. Comportement
rustre, mais clair, des hommes entre eux autour du
feu, toujours sensibles cependant au regard des
femmes préparant plus loin les tables enrubannées.
Leurs jupons volant au vent d’un bonheur léger,
elles nourrissaient des yeux les enfants galopant
de-ci de-là dans le verger. Mais laissons parler le
19
journal intime : Il fera beau cet après-midi ; je ferai
bronzer mes mollets. Oncle Nestor jouera du violon
et nous danserons la gigue... Coude à coude, main
dans la main, solidarité sainte d’une saine
humanité. Mais déjà les épices montent en l’air et
les estomacs gargouillent. On va prendre l’apéritif et
parler bon train, de tout et de rien. Tout le monde
participe à la collation. Même les guêpes si friandes
en la saison. Ces deux-là, ils s’aiment ! Quand la
sieste viendra et que les anciens ronfleront à
l’ombre, ils s’éclipseront en douce dans les taillis
pour consommer les anges. Ainsi allait la vie,
banale mais pleine. Suffisant et complet Eté.

19
Archives privées.

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De nos jours, les vacances sont devenues


un problème. On ne sait plus quoi faire pour
s’occuper. Les famille s’agglutinent dans des parcs
pour animaux savants. De gros budgets sont
engloutis dans les attractions abrutissantes des
vendeurs de rêve. Avons-nous besoin de tant
d’agitation pour être heureux ? Rappelons que le
mot vacance vient du latin vacare qui signifie être
vide. Une racine dérivée donnera également le mot
vacuité. Je laisse le lecteur en tirer ses propres
conclusions…

Avoir peur d’être heureux :

Des gens viennent me voir, pensant qu’ils


ont des problèmes psychologiques. Très souvent,
ils n’en ont pas. Ils ont juste peur. Après un quart
d’heure de conversation, la vie de cette cliente me
paraît conforme à ses besoins dans la mesure où
elle conclut elle-même qu’elle a tout pour être
heureuse. Qu’est-ce qui cloche alors ? Tout
simplement que cette femme refuse les saisons.
Elle refuse de jouir de son été, d’y prendre du
plaisir, pour éviter la frustration du déclin. Sa devise
est qu’il vaut mieux ne pas connaître le bonheur
plutôt que d’y goûter temporairement. Si ce genre
de personne était aux commandes de la Nature, le
monde ressemblerait à un désert sans fin. C’est
pourquoi quand l’été de la vie est là, il faut savoir

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s’abandonner à la fête qui l’accompagne.


S’abandonner signifie ne pas gâcher le présent à
cause de l’avenir. Et si ceci, et si cela… La formule
est fréquente et nous l’avons tous expérimentée un
jour ou l’autre. Les hypothèses que nous dressons
sur l’avenir sont le plus sûr moyen de contrarier le
bon déroulement de notre destinée.
Notre volonté n’est pas un outil adapté au
bonheur. Elle favorise le doute et les erreurs
d’appréciations. J’ai parlé plus haut de vigilance, ce
qui n’est pas à confondre avec contrôle. Le besoin
de contrôler enferme l’être humain dans une prison
de souffrances. Tout ce que nous croyons mettre en
œuvre dans le but de nous protéger des aléas de
l’existence, se retourne finalement contre nous.
Nous refusons de comprendre que les fluctuations
de la vie sont des nécessités parfaitement
orchestrées par une volonté supérieure, dont le
champ de vision est infiniment plus développé que
le nôtre. Nous en remettre seulement à notre
jugement peut donc s‘avérer dangereux et stupide.
Les difficultés rencontrées dans la vie ne sont que
l’expression de notre cécité, de notre perpétuel
besoin de restreindre les choses à la mesure de
notre vision étroite. Refusant de voir plus loin que le
bout de notre nez, nous pestons en criant à
l’injustice dès que quelque chose ne tourne pas
comme nous l’avions prévu.
Connaissez-vous l’histoire de cet homme qui
rata son avion et qui, le soir même, apprit que celui-

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

ci s’était écrasé ? Je vous pose une autre question ;


à votre avis, combien de fois avons-nous été
sauvés par les contretemps et autres petits tracas
du quotidien ? C’est une chose à laquelle je pense
chaque fois que j’ai le sentiment qu’un événement
me détourne de mon chemin. Chaque fois que
quelque chose n’a pas fonctionné, je me demande
si je n’ai pas été sauvé à mon insu. En observant
plus attentivement le déroulement de notre vie,
nous pouvons constater et noter tous ces moments
difficiles qui se sont révélés être, par la suite, des
bénédictions. C’était un mal pour un bien, dit
l’expression populaire, laquelle d’ailleurs peut être
inversée. Une jolie fleur dans une peau d’vache,
une jolie vache déguisée en fleur…20

Papa, maman, l’Eté et moi :

Ces dernières années, la fonction


symbolique du père semble s’être beaucoup
atténuée. L’institution a favorisé l’éveil d’une
nouvelle psychologie féminine qui, à mon sens, se
trompe de combat. Il était nécessaire que la femme
retrouve le statut d’une personne à part entière,
mais la manière dont elle s’y prend n’est pas
toujours bien située. D’après Marie-Madeleine
Davy, les femmes veulent devenir des personnes

20
Une jolie fleur, Georges Brassens

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21
en singeant les hommes . L’égalité des sexes est
donc une utopie stérile. De même que ni l’homme ni
la femme ne sont supérieurs l’un à l’autre. Aucun
des deux ne peut faire l’économie de l’autre. Ils sont
complémentaires, chacun dans leur polarité, mais
résolument différents.
Dans mon cabinet, j’entends des hommes et
des femmes s’acharner sur le sexe opposé. Ils
pensent que l’échec de leur relation sentimentale
induit forcément l’échec de la relation parentale. Ils
confondent le statut et la fonction, ce qui traduit bien
sur quelles fondations ils ont construit leur mariage.
Ils ne comprennent pas qu’en s’insultant
mutuellement devant leurs enfants, ils salissent ces
derniers également. Ils ignorent les fonctions
symboliques extrêmement importantes qu’ils
doivent incarner pour leur progéniture. Les enfants
ne devraient pas être mêlés aux histoires des
adultes. Trop fréquemment, ils sont utilisés comme
des armes de combat.
En cas de séparation, le devoir d’un père ou
d’une mère, en particulier celui ou celle qui a la
garde des enfants, consiste à les protéger d’une
dégradation morale du parent opposé. Même si
celui-ci n’est pas une personne respectable parce
qu’il a commis des fautes ou des erreurs, ses
enfants ont besoin d’avoir de lui une image positive.
Il peut paraître difficile à des gens de parler

21
Les chemins de la profondeur, Marie-Madeleine Davy

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positivement d’un tiers qui les a fait souffrir ou qui


refuse d’assumer ses responsabilités. Dans ce
contexte, ils doivent se faire aider par un
thérapeute. J’invite souvent ces personnes
culpabilisées par la rupture d’un mauvais mariage, à
entendre que l’enfant a son propre chemin à faire
avec l’autre parent, et que, tant qu’il n’est pas
réellement en danger, cela ne les concerne pas.
Restaurer la confiance entre les deux sexes
et reformuler peut-être les fondations de la vie
familiale, permettrait l’émergence de nouveaux
comportements au cœur d’une époque marquée par
la disparition des traditions ancestrales. Apprendre
aux gens à s’organiser en tenant compte des
facteurs de monoparentalité et des organisations
complexes de la famille recomposée, contribuerait à
diminuer le dangereux écart qui s’instaure
actuellement entre les hommes et les femmes.
Dans le travail thérapeutique, ceux-ci vont
rencontrer la force de leur sexe respectif. Elle, va
expérimenter la puissance de sa douceur. Lui, va
développer une virilité authentique. Féminité n’est
pas synonyme de faiblesse. Virilité ne signifie pas
machisme. Ces mauvaises croyances montre le
mauvais chemin. Celui qu’aurait dû flécher les
parents durant l’enfance. Mais il aurait fallu pour
cela qu’ils aient eu conscience de leur
responsabilité. C’est grâce à la qualité de la relation
parentale qu’un enfant va s’épanouir. Il faut aux
parents beaucoup de tact pour aider leurs enfants à

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

traverser les complexes psychologiques


générateurs de confusion. Quand le père incarne
l’ordre et les limites, l’enfant peut se reposer sur
cette structure, même si elle lui paraît trop rigide. Et
lorsque la mère assume sa douceur, l’enfant peut
s’y blottir confiant comme il se blottira plus tard sous
les ailes de la vie en cas de coup dur.

***

C’est l’Eté qui nous apprend à poser des


limites et surtout à les respecter. La connaissance
des saisons et des lois de la Nature forcent en nous
le respect. Nous conformer à ces lois nous donne
un sentiment de sécurité. Le monde d’aujourd’hui
en a bien besoin. Il n’y a pas de pensée rétrograde
dans ce discours. En suivant au pas la Nature, nous
rencontrons un espace où chacun est à sa place.
C’est le sentiment que j’ai eu en apprenant à
danser la salsa. Danse d’été par excellence, on y
voit l’homme et la femme intimement mêlés en un
tourbillon de beauté et de grâce. Ceux qui pensent
que c’est une danse de machos, n’ont pas
suffisamment observé le soin considérable porté à
la femme. C’est l’homme qui guide - et non
commande - avec une volonté sensuelle et
respectueuse qui met la danseuse en valeur. Celle-
ci, lâchant tout contrôle, est parfaitement
abandonnée à son partenaire, et synchronisée à sa
créativité. Elle se prête corps et âme aux fioritures

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artistiques naissant d’elles-mêmes de cette


musicale alchimie. En bon serviteur, le danseur va
redoubler d’effort et d’ingéniosité pour produire un
miracle.
Les planètes, dans leur amour acharné,
tournent autour du soleil pendant que l’orchestral
univers fait sonner ses cuivres latinos. Divine
harmonia mundi. Inutiles inventions du mental
quand tout est donné dès l’origine. Immuable
mouvement que l’humanité veut ignorer et dévier,
comme s’il y avait quelque chose d’autre après
l’Eté…

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Automne

Tout se termine un jour, dit l’Automne. Les


bonnes comme les mauvaises choses. Et s’il est
une manifestation qui dure éternellement, c’est
seulement la marche de la Nature. Elle
recommence chaque année. Stable dans ses
changements, durable dans sa volonté de remettre
constamment la main à l’ouvrage. Telle Pénélope,
elle semble ne jamais parvenir au faîte du travail
que Dieu lui a confié. Faisant et défaisant l’œuvre
avec minutie et régularité, la voilà sujette au
monotone train-train cosmo-tellurique et régulier des
saisons. C’est un chant qui se répète. Une mélopée
mystique. Un mantra. Cela doit-il mener quelque
part ? Les alchimistes pensaient que oui. Ils
décrivaient le processus inlassable de la Nature
comme le grand projet de Dieu. Une sorte de
routine qui, à force de rabâcher, doit conduire le
monde à la perfection. Solve et coagula (dissous et
coagule).

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On sait qu’une lame plusieurs fois chauffée,


puis trempée, acquiert dureté et souplesse. Les
forgerons connaissent bien les vertus de la
réitération. C’est en forgeant qu’on devient
forgeron. Recommencer de multiples fois la même
opération porte la matière sur laquelle on travaille à
un degrés supérieur de maturité. Ce degré ne peut
être atteint que par la répétition. Comme une leçon
ou un exercice que l’on va ressasser durant des
années jusqu’à s’en rendre maître. Un retour à la
case départ du Jeu de l’Oie de notre enfance. Ce
jeu de lois nous rappelant la maturité nécessaire
pour passer les épreuves de la vie, et accéder sans
tricher aux étapes suivantes. Il est le jeu de la vie et
fait de nous des feuilles d’arbres acceptant de
tomber régulièrement aux différents automnes de
l’existence, pour grandir. Il donne du sens à tous
nos échecs. Or, échouer c’est aussi s’entraîner pour
accumuler des expériences. C’est pourquoi nous
pouvons choisir de considérer nos épreuves comme
des moyens de transformation permettant de nous
situer dans le processus d’apprentissage du vivant.
Devant notre auto-apitoiement, le sage nous invite à
nous réjouir qu’à travers nos épreuves, la vie daigne
nous apprendre plus qu’à un autre… Jésus ne nous
a-t-il pas prévenus du danger qui guète les tièdes ?
Une vie dans laquelle il ne se passe rien est une vie
pour rien.
Il semble donc qu’avant de construire sur du
solide, nous ayons besoin de faire de multiples

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

tentatives. De goûter à différentes choses


temporairement. L’Automne est la saison idéale
pour cela. Une période où tout s’effondre pour que
nous renaissions ensuite, meilleurs qu’avant. Nous
forçant à lâcher ce qui est périmé. Autant de fois
qu’il le faudra jusqu’à ce que la leçon soit assimilée.
Une leçon qui veut nous apprendre qui nous
sommes vraiment en nous faisant précisément
parcourir des chemins qui ne nous n’aurions pas
choisis délibérément. Insolite ou non, cette méthode
d’enseignement présente un avantage. C’est une
transmission par expérimentation directe. Une
manière de nous apprendre à nous respecter par le
vécu. A ne plus nous trahir.
Comment donc trouver la bonne voie de
notre vie sans essayer divers sentiers ? Et comment
le savoir sans les arpenter, parfois même plusieurs
fois de suite pour être sûr ? C’est ainsi qu’après
tous les châteaux de sable que nous avons pris
pour des forteresses inébranlables mais pourtant
vaincues, vient le temps où nous faisons de nos
vies des villages tranquilles et ouverts sur le monde.
Que d’automnes ont pu passer avant d’en arriver là.

Pourquoi ça recommence ?

Dans le milieu du développement personnel,


il est de bon ton de partir à la recherche de nos
schémas répétitifs en vue de les désamorcer.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Apparemment et contre toute logique, nous


reformulons toujours les mêmes problématiques.
Nos choix et nos rencontres nous amènent à revivre
les mêmes expériences. Quand bien même les
acteurs de nos scénarios changeraient, la trame
elle, reste identique. Nous pouvons changer de
pays, de conjoint ou de travail, nous retrouvons
partout la souffrance à laquelle nous voulons
échapper. Devant ce constat navrant, une
conscience insuffisamment aiguisée choisit de se
croire atteinte de malédiction, d’envoûtement ; ou
bien elle formule une croyance générale négative
sur la vie, et se pose en victime d’un monde injuste
et pervers. Réaction agressive du mauvais perdant
dont le dé diabolique le conduit toujours sur la
même case : retour au départ. A force, les
répétitions vont nous amener à nous poser des
questions plus fondamentales. Autrement dit, qu’ai-
je à comprendre dans les répétitions de ma vie ?
A partir du moment où cette réflexion est
posée, nous retrouvons cinquante pour cent de
notre libre-arbitre. La fréquentation d’un thérapeute
permettra ensuite de préciser les choses. Mais cette
théorie séduisante ne doit pas nous faire oublier
pourtant l’impérieuse nécessité de l’expérience
existentielle. Bien que nous ayons détecté que
certaines situations se renouvellent sans cesse et
nous font souffrir, il peut arriver que nous ayons
besoin d’une immersion répétitive. Beaucoup de
thérapeutes tentent d’extraire leurs clients d’un

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

processus qui apparaît dangereux à leur système


de valeurs. Il n’y a pas forcément d’échec
thérapeutique quand le client récidive malgré le
travail de conscientisation effectué.
Je me souviens de cette cliente qui
entretenait avec les hommes des relations
destructrices l’amenant à souffrir beaucoup. Elle
avait effectué plusieurs thérapies, et profondément
exploré ses modes de fonctionnement. Elle se
connaissait très bien, mais la vérité dérangeante
qu’elle portait en elle, était qu’elle avait besoin de se
confronter à des situations extrêmes à répétition
pour se sentir vivante. Sa difficulté était qu’elle
n’admettait pas la distance séparant l’idéal
psychologique qu’elle s’était imposé à elle-même,
de ce qu’elle était capable de faire en réalité. De
même qu’on peut saisir intellectuellement l’enjeu du
cheminement christique, et ne jamais le réaliser. En
s’identifiant à des idées arrêtées, on risque de se
mettre en situation d’exil et de répudier sa part
d’authenticité. Pour accompagner ce genre de
situation, il faudrait admettre que la souffrance est
quelquefois recherchée pour l’apport d’énergie
qu’elle engendre dans un contexte où l’ennui est
redouté.
J’ai laissé entendre à cette cliente qu’elle
avait peut-être besoin d’admettre son penchant pour
les sports extrêmes. Que ce n’était pas plus fou de
faire du surf parmi les requins que de se frotter à
des histoires d’amour rocambolesques et variées.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

D’ailleurs, le fou n’est-il pas celui qui ignore sa


propre folie ? Une autre cliente me demanda un jour
pourquoi elle continuait à agir dans un sens qu’elle
savait mauvais pour elle. Je lui ai répondu que
c’était sans doute parce qu’elle n’avait pas encore
assez souffert…

La bourse ou la vie !

Petit, petit, petit, voilà mon programme. Vous


voulez être heureux ? Soyez petits, baissez-vous
encore et encore, jusqu’à sentir l’écorce et le
champignon du présent. Nous blâmons nos longues
existences, mais le papillon, lui qui mourra au
crépuscule, sait croquer simplement dans la vie. Il
ne regrette pas les longs mois passés dans la larve
rampante, grotesque forme, prémices d’une liberté
absolue qui se préparait… Naître une seconde fois.
Pourtant, on peut imaginer la détresse de l’insecte
devant le phénomène subit de sa propre
métamorphose. Passer de la larve au papillon
représente un changement exceptionnel et sans
doute inimaginable. Comme lui, n’a-t-on pas le
sentiment de mourir devant le changement ?
Comme lui, ne sentons-nous pas notre ventre se
déchirer quand l’environnement bascule. Il mute
mais ne sait pas pourquoi. Il change mais ne sait
pas vers quoi. Il a peur. En vérité, il est difficile de

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

convaincre quiconque n’a pas vécu lui-même ce


processus de transformation. Laisser sa vieille peau
derrière soi demande du courage et peut-être une
certaine folie. Mon instructeur d’alchimie me dit un
jour que si on lui avait dit par où il passerait pour
évoluer, il n’y serait jamais allé. M’expliquant ainsi la
nécessité de l’ignorance dans le travail intérieur, je
compris à travers mon propre cheminement que
l’absence de compréhension est parfois
indispensable pour assurer certains passages
délicats. En thérapie, des clients hésitent devant
l’abîme parce qu’ils ont, disent-ils, besoin de savoir
ce qui les attend avant d’en faire l’expérience. Mais
c’est impossible. La traversée doit être vécue et non
pensée.
Quelle importance de vivre un jour, un jour
seulement22, mais complètement libre ? C’est ce
que je réponds aux clients qui considèrent avoir
gâché leur vie en commençant leur thérapie à 60
ans. Réussir sa vie n’est pas l’avoir vécue sans
problème, c’est avoir eu le courage de se poser les
bonnes questions, ne serait-ce que durant cinq
minutes. Les mourants le savent en comprenant
l’essentiel juste avant de trépasser. Il y a là, me
direz-vous, une grande abnégation à trouver dans
cette sagesse des saisons. Nous qui prolongeons
tout et n’accordons pas au vieillard de mourir de sa
belle mort. Le changement est une perspective

22
Inspiré de La chanson de Jacky, Jacques Brel.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

atroce pour la plupart d’entre nous. Nous imaginons


que ce sont les choses qui durent longtemps qui
nous rendront heureux et bien portants. En nous
accrochant à tout ce que nous croyons posséder. Il
n’y a pas de plus grande erreur. Le bonheur est
dans le changement et, plus particulièrement, dans
la transformation. La Nature le démontre chaque
Automne.
Pierre qui roule n’amasse pas mousse,
disait-on autrefois. La mousse alourdit aussi
considérablement. Elle est susceptible d’incruster
les choses. Dans nos vies, nous avons besoin de
mouvements qui nous empêchent de nous
endormir. En évitant cette stagnation qui nous éteint
en même temps qu’elle nous rassure, nous pouvons
comprendre l’enjeu véritable de la vie qui est de
faire des expériences. Mais nous n’aimons pas cela.
Et pour nous en empêcher, nous nous encombrons
inconsciemment de toutes sortes de choses.
Passons des accords qui nous menottent. Signons
des contrats qui nous ligotent.
Voyons nos amours et la fadeur des
souvenirs associés. Qu’ils sont devenus ternes les
jolis rubans prisonniers de nos tiroirs. A quoi servent
donc les lingots que nous croyons amasser dans
nos banques ? La Nature, elle, ne fait pas de
réserve. Elle pourvoit tout simplement. En
transformant et recyclant inlassablement, elle ne
compte que sur elle-même. Ne produit rien qui ne
soit biodégradable. Elle est la confiance et la foi.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Aucun animal n’amasse plus qu’il ne peut


consommer car, contrairement à nous, il sait
qu’après l’Hiver, il y aura le Printemps. Il sait que
durant l’Eté, la nature est abondante. Richesses et
beautés qu’aucun trésor humain ne peut égaler.
Pourquoi s’embarrasserait-il d’un sac à dos plein de
provisions ? Le rythme est là. Nous avons besoin de
nous en souvenir pour favoriser notre évolution vers
le bonheur. Aider également au déblayage
nécessaire des vieilleries que nous traînons derrière
nous. Garder toujours à l’esprit quelque projet
nouveau. Etre toujours prêt à tout recommencer.
Quand je ne vais pas bien, à l’aube d’une nouvelle
tentative, je me rappelle que tout ne peut pas
toujours rater !

Sois normal et tais-toi !

Beaucoup de livres de développement


humain sont aujourd’hui à la disposition du grand
public. Ils offrent des recettes de bien-être très
utiles, mais sans toujours préciser qu’une véritable
santé psychologique passe d’abord par l’entière
acceptation de ce que nous sommes. C’est
d’ailleurs, semble-t-il, l’avis de tous les sages. Ils
affirment avoir atteint la plus haute réalisation
humaine au moment où ils ont assumé avec totalité
leur propre imperfection. Etre sage n’est donc pas
être parfait, c’est plutôt se connaître suffisamment

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

pour ne plus se raconter d’histoires, ne plus se


mentir ni essayer de sauver la face. C’est regarder
profondément en soi et accepter avec humilité les
limites que nous imposent notre nature profonde et
les blessures de notre histoire. Quand cette vision
est assumée, quelque chose se produit sans effort.
L’homme change, sans l’avoir provoqué,
comprenant alors que toute la difficulté de la quête
revient à accepter l’inacceptable, à regarder sans
jugement les méandres de la profondeur en soi, à
décider de voir clairement, sans compromis. Nous
pouvons faire l’effort de tolérer les situations que
nous engendrons, si finalement elles nous
apparaissent nécessaires dans notre cheminement.
Il faut accepter, et c’est difficile, que notre
conscience profonde choisisse parfois le sentier
abrupt. Ce qui signifie que pour faire l’expérience de
l’altitude, des personnes ont besoin d’aller au
sommet du Mont-Blanc, alors que d’autres se
contentent de monter sur un tabouret…
L’énergie de l’Automne nous invite à lâcher-
prise. Nos blessures sont ce qu’elles sont. Le
prodigieux développement de la psychologie
occidentale a conduit les chercheurs et les
praticiens de la relation d’aide à inventer des
modèles théoriques dont l’ambition est de décrire
les normes de la santé psychique. Il n’a pas
échappé à certains le danger de cette normose23 ou

23
Eléments de psychologie spirituelle, Jacques Vigne

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maladie de la normalité qui, dans certains domaine


comme par exemple celui de l’amincissement, a
déjà fait beaucoup de dégâts. Ce qui pousse à
l’étonnement quand tel spécialiste de la
communication ou du développement personnel ne
reflètent pas le fond de son discours quand on le
fréquente de près… En Orient, certains maîtres
spirituels présentent des comportements pour le
moins étranges ; quand ils ne sont pas carrément
étrangers à leurs propres enseignements. Cela doit
nous interroger sur l’imperfection humaine et nous
rappeler qu’avant d’être quoique ce soit, nous
sommes avant tout des humains.
En ne cherchant plus à nous conformer à
des idéaux inventés par d’autres, nous conservons
ce qui fait la richesse de notre personnalité, sans
culpabilité. Ainsi sont sauves la diversité et la
créativité. Autant de thèmes qui font de chaque
séance de thérapie un nouveau défi à l’équilibre
précaire de la nature humaine. Chaque automne
nous indique donc le moment où cet équilibre va
rompre. C’est le lama tibétain qui, d’un geste, efface
le mandala solaire qui lui a coûté tant d’efforts et
d’application. C’est le vent du solstice qui emporte
avec lui les dernières senteurs de l’Eté. C’est la nuit
qui prend le pas sur le jour. Le zénith décroissant
qui roussit les couleurs paysannes.
Il serait bon pour l’artiste de quitter la scène
au sommet de sa gloire. Son souvenir vivace dans
nos cœurs, encore et toujours… A travers le temps

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et les époques, ceux qui sont partis prématurément,


on en parle encore. Ceux qui s’accrochent à leurs
planches nous fatiguent.

La fin des haricots :

Ce qui amène souvent les gens en thérapie,


ce sont les deuils. Séparations, divorces, décès,
perte de situation professionnelle, perte du sens de
la vie. Tout ce qui nous contraint à nous séparer de
quelque chose ou de quelqu’un pour lequel nous
exprimions de l’attachement. L’énergie de
l’Automne est précisément la période qui nous
renseigne le plus sur ces matières. Dans certains
cas, ce ne sont pas vraiment les deuils qui nous font
souffrir, mais plutôt la surprise que ceux-ci
occasionnent. Nous ne voulons pas anticiper ce
genre de chose. Nous préférons croire en
l’immuable stabilité de nos situations. D’ailleurs, il
n’est pas faux de dire que la stabilité est notre
principale occupation. Même quand nous
voyageons beaucoup. En effet, s’attacher au
mouvement est la même chose que s’attacher à
l’immobilité. C’est toujours de l’attachement.
Lorsqu’il convient d’expérimenter un changement,
notre être est mobilisé dans sa profondeur. Cette
mobilisation est susceptible de créer des remous
désagréables.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

On ne peut pas faire l’économie de l’école


de la vie. Dans l’institution scolaire, il arrive que
nous redoublions, ou bien que nous sautions des
classes. Il peut arriver aussi que nous fassions
l’école buissonnière pour échapper à notre destin.
Mais dans la vie, quand cela arrive, nous le payons,
et la plupart du temps sous la forme d’un coup dur,
d’une maladie ou encore d’une dépression. Ce qui
doit être appris le sera, de gré ou de force. Ce dont
nous sommes faits doit germer. Non pas comme
une volonté supérieure qui nous imposerait son
rythme, mais plutôt comme une nécessité pour
notre identité secrète de réaliser une opération
particulière, ou bien d’apprendre quelque chose de
précis, dans un ordre précis, et en totale
synchronicité avec les courants évolutifs du monde.
Ce n’est pas toujours ce que nous avions
prévu, mais cela fait partie du plan de la Nature.
Chacun est censé y trouver sa place comme les
saisons se suivent méthodiquement. Le deuil
participe à cela en nous rapprochant de notre
destin. Non pas celui de la bohémienne faisant de
notre vie un fatras superstitieux d’événements
aléatoires dans lequel nous n’avons aucune
responsabilité, mais plutôt celui qui fait s’accorder
ce que nous sommes à ce que nous faisons. C’est
dire combien la vie des autres ne nous conviendrait
pas, et c’est pourtant ce sur quoi nous fantasmons,
appuyés par la mode, les médias et autres
influences collectives. Les difficultés que le deuil

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

met en place sont autant de balises susceptibles de


nous réorienter dans la bonne direction. C’est-à-dire
vers nous-mêmes. La plupart du temps, cette
direction est celle qui nous conviendrait le mieux,
mais comme nous sommes pollués par toutes
sortes de fausses croyances, nous négligeons le
conseil et préférons nous obstiner dans des voies
sans issue. Au bout d’un moment, ce comportement
nous conduit dans le fossé ou bien devant la porte
d’un thérapeute.
Le changement est là et il va bien falloir s’y
accoutumer. On appelle cela la capacité
d’adaptation. Il suffit d’observer le contraste des
couleurs de l’Automne pour voir s’opérer un
changement de direction. L’amoncellement des
feuilles sur le sol et leur dégradation progressive
nous fait sentir l’énergie du vieillissement. Les
anciennes structures s’écroulent sous le poids de
leur propre maturité. Une nécessité vitale que la
Nature engendre pour se régénérer plus tard. Après
cet abandon qui fait tomber la pluie du
désœuvrement sur la Nature, survient une phase
transitoire de décoloration. Les poètes chantent la
beauté des forêts d’automne, dont les cimes jadis
verdoyantes prennent soudain la couleur cuivrée de
la terre humide, écho de la grande dépression
climatique qui s’amorce lentement.
Nous pouvons sentir alors la bruine timide
de l’Automne au carrefour de l'existence, quand le
vent tourne apparemment à notre désavantage.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Cela nous glace le sang car nous sentons


l’inéluctable virage qui s’annonce. Le déclin qui va
nous conduire au sépulcre. Nos réalisations
autrefois glorieuses, vouées maintenant au sort
définitif de l’oubli. Ça fait mal. Comme une main qui
s’ouvre et doit faire l’expérience du vide.

Bienheureuse dépression :

La dépression est le grand malaise du


siècle. On commence, grâce à une littérature
largement fournie, à appréhender le phénomène
24
d’une manière différente. Alors qu’auparavant on
parlait de maladie et la traitait comme telle, on
évoque aujourd’hui la possibilité d’une réaction
positive du dedans, visant à nous sortir d’une
situation qui ne nous convient plus. C’est l’appel
d’un automne intérieur que nous nous refusons à
amorcer et qui, malgré notre entêtement, fait
entendre ses droits. La meilleure partie de nous
lassée d’être trahie par de mauvais compromis.
Notre véritable valeur non ajustée à la réalité de sa
condition.
Quand nous sommes terriblement en
décalage avec nos besoins profonds, notre
personnalité se trouve fractionnée en différentes
parties antagonistes. Cette scission intérieure

24
Des bienfaits de la dépression, Pierre Fedida

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provoque une crise psycho-physiologique


comparable à une manifestation populaire. Une
révolte intérieure devant l’injustice d’une situation
devenue intolérable. Si cette manif n’est pas
entendue par le gouvernement, il y a un risque de
soulèvement, de révolution ou de mutinerie. La
dépression. C’est ainsi que le poids des habitudes
nous entraîne à ignorer les changements qui
s’imposent aux diverses phases de notre vie. Si ces
transformations ne sont pas anticipées ou
accompagnées, elles nous sont imposées avec
violence, nous laissant alors terrifiés devant leur
imposante soudaineté.
Il peut être difficile de croire que des zones
de nous puissent se soulever à notre insu et contre
notre propre décision. Ce serait bien mal connaître
la nature multidimensionnelle de l’être humain. La
plupart des gens se croient tout seuls à l’intérieur.
Ils affirment moi je sans jamais se demander qui
parle ? Sauf peut-être quand ils font un lapsus
malheureux ou se contredisent avec toute la
mauvaise foi qu’on peut imaginer. Nous oublions
trop souvent que nous sommes constitués de
multiples influences qui, depuis l’enfance, se sont
frayées un chemin dans notre conscience au point
de fusionner à l’intérieur de ce que nous nommons
notre personnalité. Ce qui nous amène à formuler
constamment des opinions que nous n’avons jamais
vérifiées et dont, pour la plupart, nous ne sommes
pas les auteurs. Il suffit en effet de demander à

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

quelqu’un de préciser sa pensée pour s’apercevoir


que celle-ci est vide de sens, autrement dit qu’elle
n’est pas habitée.
Je compare souvent l’être humain à un
immeuble à plusieurs étages. Dans chaque
appartement vit une famille différente avec des
intérêts différents. Chaque étage représente les
barreaux d’une échelle de valeurs qui
communiquent très difficilement entre eux. La
connaissance multidimensionnelle de l’homme
permet à chacun de prendre ses responsabilités et
d’assumer la complexité du fonctionnement humain
avec largesse et bienveillance envers soi-même.
C’est sans doute ce que réclame la dépression
quand nous avons trop longtemps négligé ce que
nous sommes vraiment, et peu importe ce que cela
implique.

Se tromper d’erreur :

J’ai toujours eu peur de me tromper. Le


spectre de l’erreur rend nos choix difficiles. Rester
ou partir. Jeter ou garder. Autant de questions qui
reflètent notre incapacité à faire confiance à la vie.
Avec un peu d’expérience et de recul, je ne suis pas
certain de m’être jamais trompé. Sans doute en ai-je
eu le sentiment, voilà tout. Nous passons tous par
des chemins si différents. En choisissant rarement
les événements qui viennent à nous, et que nous

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traversons avec plus ou moins d’adresse, notre vie


peut nous apparaître comme un vaste kaléidoscope
incertain. Une combinaison sordide faite de bonnes
et de mauvaises surprises. Cette situation fait la joie
des médiums et des voyants de tous acabits.
Toujours prêts à entretenir l’absence de
responsabilité chez leurs clients, ils exploitent la
fragilité humaine en faisant la démonstration d’une
certaine sensibilité qui inspire confiance. Quand
l’autre a mordu à l’hameçon, les prédictions
pleuvent, soumettant le crédule à une vie
programmée d’avance.
D’un autre côté, on ne peut blâmer ces gens
qui cherchent à savoir ce qui les attend. Il est très
confortable d’imaginer une vie où tout est déterminé
à l’avance et surtout d’imaginer que d’autres sont
capables d’en lire le plan. Quand la prédiction se
réalise, le gogo félicite son voyant et se voit
renforcé dans sa conviction que c’est bien comme
cela que les choses fonctionnent. Cependant, dans
les coulisses de l’inconscient, la peur du lendemain
va grandissante tout autant que la distance
séparant la personne de sa propre responsabilité. Il
n’est pas rare de voir le client consulter deux ou
trois autres voyants, dans la foulée, pour vérifier
une prédiction. L’intensité de l’intrigue augmente
alors devant les réponses contradictoires et plonge
notre gogo dans la plus grande perplexité. Tout ce
cinéma servira à masquer le plus longtemps
possible le fait que la vie que nous avons est à

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notre image. Un moyen astucieux de pouvoir


continuer à accuser le destin, les autres ou même
Dieu, quand nous ne sommes pas prêts à prendre
en charge la totalité de ce qui nous arrive.
Des oracles existent pourtant qui,
correctement utilisés, permettent au consultant de
réfléchir sainement sur sa vie. Mais il doit alors faire
l’effort de méditer sur son problème et prendre
finalement le risque d’une décision personnelle. Ce
qui est l’inverse de la situation décrite plus haut.
Certains professionnels, astrologues, tarologues ou
25
praticiens du Yi-king savent laisser à leurs clients
leurs responsabilités. Peu enclins à faire des
prédictions, ils commentent ce qu’ils perçoivent
comme des ambiances ou des configurations
potentielles, tout en précisant à leurs clients que
l’aboutissement des événements n’est jamais
irrémédiable. Si la personne change, son destin
changera. La chance n’est donc pas une fatalité,
mais le produit d’un travail sur soi.
Notre façon de naviguer à travers les
tumultes de la vie va donc dépendre de notre vision
des choses. Je le répète - il le faut parfois -, en
considérant nos expériences douloureuses comme
des ratages plutôt que des apprentissages, nous en
perdons le bénéfice. Se tromper de chemin permet
25
Le Yi-King ou « Livre des transformations » est un oracle
chinois datant du premier millénaire avant l’ère chrétienne,
utilisant des baguettes ou des pièces de monnaie qui formeront
des idéogrammes symboliques à interpréter.

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de connaître le terrain une bonne fois pour toutes,


l’ensemble prenant alors une valeur pédagogique.
Pourquoi donc affirmer que notre vie est un échec
parce que son cours a échappé à notre contrôle ?
Ne pas avoir la vie qu’on a souhaitée ne signifie pas
qu’on l’ait ratée. Rater, c’est peut-être tout
simplement ne pas avoir su accompagner le
mouvement. Mais là encore, on ne doit pas tout
confondre. Peut-être avons-nous besoin de
rencontrer des obstacles jusqu’à ce que nous
sachions qui nous sommes, ce qui nous aidera à
nous abandonner, et plus tard, à nous aligner…
L’énergie de l’Automne nous invite à nous
laisser tomber malgré la peur de nous écraser. Elle
nous dit que nous pouvons expérimenter notre
légèreté comme la feuille qui se laisse choir dans un
balancement docile et lent. C’est la mousse qui
nous accueillera tel un lit de douceur. La terre criera
bravo pour célébrer notre témérité. Dès le contact
au sol, nous pourrons sourire au ciel, vautré dans
une conscience nouvelle et régénérée. L’épreuve
suprême du lâcher-prise. Le dénominateur commun
de ceux qui réussissent toujours. Passer du haut
vers le bas est très douloureux pour la plupart
d’entre nous. Nous associons cette descente à une
chute originelle. C’est précisément comme un
processus de mort. S’abandonner, c’est mourir un
peu. C’est laisser derrière nous les situations
fanées, acte qui en soi, nous demande un effort
considérable. Quand les roses flétries de nos vases

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font triste mine, nous savons les jeter. De même


qu’il est facile de changer l’eau du bocal à poissons.
Mais renouveler l’air que nous respirons est bien
souvent au-delà de nos forces. Les saisons de la
vie sont là pour nous le rappeler. L’Automne est
l’annonce de la retraite. Retour à soi pour amorcer
la fin de sa vie, ou bien repli à tout âge devant des
situations qui n’ont plus cours, ou qui ont bien
travaillé. Allez ! On passe à autre chose.

Mourir pour apprendre à vivre :

Vendredi après-midi. Quinze heures. Le sac est fait


et les dernières salutations au village apache ont
sonné. Par respect, chacun est rentré chez lui pour
marquer le moment solennel. Les visages sont
graves mais joyeux. On va passer le temps assis en
rond à raconter les exploits des anciens aux enfants
qui ne comprennent pas la tournure de cette
journée exceptionnelle. Car le vieux va partir mourir
dans la montagne… Il fume, au sommet des tipis,
d’étranges volutes. Les herbes spéciales sont de
rigueur aux foyers pour invoquer les bons esprits du
dernier départ. Les seniors qui connaissent les
paroles magiques réciteront durant des heures. Le
vieux est sorti. Il est seul mais tous sont avec lui.
Depuis quelques semaines, il sentait venir la fin.
Comme un état serein que seule la sagesse

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amérindienne permet. Ce n’est pas tant qu’il va


mourir de vieillesse, car il est encore assez
vigoureux pour parcourir le grand canyon du non-
retour, mais il ne veut plus être à la charge de ses
fils. Fierté de guerrier oblige. Le temps est venu de
visiter le royaume de ses ancêtres. Accompagné
par les vivants et attendu par les morts, notre vieux
chef se sent parfaitement à l’aise dans cette
traditionnelle décision. S’allongeant avec courage
après une marche harassante dans la plaine, il
attendra que son animal tutélaire et protecteur
vienne lui ôter la vie. L’esprit du grizzly s’abattra sur
lui et ce sera une juste rétribution à la Nature pour
tout ce qu’elle lui aura apporté durant sa vie…
De pareilles choses sont arrivées et forcent
notre respect devant un tel abandon. Quand la mort
est à ce point intégrée, on ne saurait douter un
instant de la qualité de la vie. La vieillesse est un
problème pour nos sociétés modernes. Nous
parquons les vieux dans des établissements très
coûteux parce que l’individualisme a envahi nos
consciences. Jadis, le vieux était dépositaire de la
connaissance. On le prenait en charge et réclamait
ses conseils en temps de crise. Aujourd’hui,
méprisé comme un objet usagé, on l’abrutit
prématurément. Avec le système de la sécurité
sociale, les gens se programment très tôt à la
sénilité. Cette société fabrique des vieux bébés
croulants et gâteux parce qu’ils savent qu’on leur
changera les couches quoiqu’il arrive. Le vieux a

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

perdu sa dignité et sa vigilance parce qu’on l’y a


encouragé.
Je suis toujours très triste de voir tous ces
jeunes gens d’aujourd’hui s’occuper déjà de leur
retraite bien avant d’avoir goûté les joies du travail
et de l’existence. Si pour eux le mot travail est une
malédiction, c’est bien dommage. A peine sortis de
l’école qu’ils parlent déjà de ce qu’ils feront lorsqu’ils
seront vieux ! Et pour ceux qui travaillent dans
l’espoir que la vie s’écoule le plus rapidement
possible jusqu’à la retraite, on peut craindre une
dégénérescence précoce. Personnellement, je vis
ma retraite tous les jours ayant appris à façonner
ma vie en alternant travail, loisirs et repos d’une
manière qui me paraît équilibrée. Ainsi, en vivant
plus le moment présent et en me rappelant que je
suis susceptible de mourir demain, je ne me soucie
ni de ma retraite, ni d’une vieillesse hypothétique et
je suis heureux.
L’Automne nous invite à finir les choses. Ce
que nous avons commencé et laissé en plan.
Fatigue ou lâcheté, peu importe. Ce qui compte,
c’est qu’une chose soit accomplie pour laisser de la
place au nouveau. Les dossiers non bouclés sont
des boulets à nos chevilles. Ils ralentissent nos
efforts pour aller de l’avant. Nous n’imaginons pas
comme ils peuvent parasiter nos projets et notre
liberté. C’est une glu invisible à l’origine de toutes
nos difficultés. Elle s’infiltre entre nous et nos
possibilités comme un créancier particulièrement

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

tenace, capable de nous poursuivre au bout du


monde. Posons-nous la question suivante : Ai-je
déjà fait quelque chose d’accompli ?
Si élémentaire soit-elle, cette question risque
d’entraîner de longues heures de réflexion. Je vais
vous donner un indice. Nous savons qu’une chose
est accomplie quand nous pouvons mourir la
conscience tranquille. Il n’y a pas de place ici pour
les mauvaises excuses ou les arrangements
scabreux. La conscience est une lumière que tous
possèdent. Elle est l’étincelle de vie dans notre
profondeur, qui ne souffre aucun mensonge. Ainsi,
qui que nous soyons, et malgré nos perpétuelles
justifications, nous savons toujours où nous en
sommes. Nous n’aurons pas forcément le courage
de nous dévoiler, ni d’accepter nos responsabilités
à cent pour cent, mais au fond de nous, nous ne
pouvons pas mentir. L’inconscience n’est parfois
qu’une excuse qui reflète notre mauvaise foi. Aussi,
en nous posant vraiment la question, nous savons
où et comment nous avons triché.
Remédier à cela et finir les choses peut se
faire de différentes manières. Peut-être
conviendrait-il dans un premier temps de dresser
une liste de nos manquements ou de tout ce que
nous avons laissé en chantier. Puis, une à une,
régler chaque histoire par des actes symboliques ou
réels. S’il s’agit d’une relation non achevée, nous
pouvons très bien téléphoner à la personne
concernée si c’est possible, ou bien tenter de la

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

rencontrer, ou encore lui écrire une lettre, même


fictive, dans laquelle nous soulageons notre
conscience en mettant les choses à plat. Il est fort à
penser qu’elle aussi ressentira les effets de cette
décision et sera libérée. Si un projet est en cours et
a été jeté aux oubliettes, nous devons le libérer. Par
exemple, nous avons pu commencer à écrire un
livre et ne jamais le finir ? Jetons la disquette à la
poubelle et écrasons définitivement le fichier sur le
disque dur. Si le livre est terminé et n’a pas trouvé
preneur chez un éditeur, éditons-le nous-mêmes ou
faisons-en faire pour nous et notre entourage
quelques exemplaires par un imprimeur quel qu’en
soit le prix. Notre vieux projet sera terminé, nous
pourrons le classer et passer à autre chose.
L’Automne nous indique donc la période où
le vieil Indien doit faire son baluchon après avoir
réglé ses affaires. Nous pouvons nous préparer à
mourir chaque jour en prenant l’habitude de ne pas
laisser traîner les choses. Les Indiens nous
exhortent à ne pas laisser le soleil se coucher sans
nous être réconciliés avec notre frère. L’Automne
nous préserve des fantômes du passé. Il nous
apprend à ouvrir la main pour dire adieu.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Hummm !!!

Que rencontre la feuille qui tombe de


l’arbre ? L’humus. Etymologiquement, ce mot
signifie la terre. Une terre en recomposition. Les
alchimistes portaient une vénération sans bornes au
processus de la putréfaction. Ils considéraient que
les mécanismes de la décomposition des corps
26
ouvraient les portes des secrets de la Nature . La
Pierre Philosophale procéderait de ce genre de
mouvement de la matière, une transformation
étonnante qui passerait par le stade désordonné du
pourrissement. C’est ainsi que la materia prima,
après l’épreuve de la décomposition, renaît de ses
cendres tel le phénix. Au Tibet, on dit que les plus
belles fleurs poussent sur de la m… Les
agriculteurs de toutes les époques ne contrediront
pas cet axiome. Pourtant, nous avons de l’aversion
pour les déchets que nous produisons, alors qu’ils
constituent la base du recyclage de la matière dans
la Nature.
Humus a donné humanité. Peut-être pour
nous rappeler constamment notre origine. La Bible
raconte que Dieu a créé l’homme avec une poignée
de terre sur laquelle il a soufflé. Par extension,
d’autres mots découlent de cette racine comme par
exemple humidité ou encore humilité. S’abaisser au
niveau du sol est donc bien différent de se

26
La Nature dévoilée, Frater Homérus

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

rabaisser. De même que l’humilité ne doit pas être


vécue comme une humiliation. Ces confusions sont
fréquentes et l’on en voit les effets dans les
supermarchés lorsque la ménagère a du mal à
ramasser le paquet de nouilles qu’elle vient de faire
tomber. Pour beaucoup, ce qui est à terre est
dévalorisé.
L’humilité des saints et des humbles ne
laisse personne indifférent. Leur rencontre peut
nous bouleverser au point de provoquer la peur. Un
homme authentique ne s’embarrasse pas de signes
extérieurs de richesse. Ni appellation, ni titre, ni
grade. Il cherche à l’intérieur de lui-même la source
primordiale de toutes choses. Son effacement
volontaire au monde va paradoxalement le faire
rayonner d’une étrange lueur qui, à son insu, fera
grande impression. C’est parce qu’il renonce à
briller qu’il brille vraiment. Cette nécessité de
dépouillement n’est pas forcément un choix. La
fréquentation de lui-même et le courage d’affronter
les bas-fonds de sa propre humanité, font de lui un
être en présence. Aguerri à la démarche folle de
privilégier sa vie intérieure, il va vivre une
transmutation lente de sa personnalité. Là où les
autres voient le vide et la sécheresse du désert
intérieur, il va découvrir l’oasis insoupçonnée de
27
l’essence commune aux êtres . Le centre vital. Le
noyau essentiel qui libère l’énergie colossale de

27
Le Désert intérieur, Marie-Madeleine Davy

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

l’amour. C’est dans le repli à soi qu’il le trouve.


Dans cet abandon à ce qu’il est. Total et absolu. Au
lieu de gravir l’échelle des privilèges mondains, il va
suivre le sentier obscur vers ses propres racines.
Tout en bas.

Marcher sur la Lune :

De nos jours, les gens sont coupés du bas.


Je reçois des clients qui croient avoir des problèmes
dans leur tête alors qu’en réalité, ils les ont dans
leurs pieds. Je le remarque à leur démarche
hésitante et à leurs discours alambiqués. Les mots
sont vides et les pas lointains. Ils sont coupés en
deux, trop préoccupés par leur buste ou la grosseur
de leur tête. Cherchant à faire de belles phrases, ils
s’étonnent que je m’endorme, ce qui est pour moi
un signe que leur énergie ne circule pas
correctement.
Une des étapes les plus importantes de ma
thérapie a été d’investir mes jambes. Toute l’énergie
de mon corps était en haut, coincée dans l’étau
d’une personnalité rigide et fort soucieuse de son
image. Je savais depuis longtemps que j’avais du
mal à tenir debout, n’ayant pas de contact sérieux
avec mes racines. J’ai passé une bonne partie de
ma jeunesse à errer, ce qui est le résultat d’un
manque d’ancrage conséquent. Etre ancré signifie
trouver sa terre et y planter sa maison. Idéalement,

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

c’est la structure même de notre famille d’accueil -


nos propres parents - qui doit favoriser notre
sentiment d’appartenance au monde. Dans mon
cas, le rejet de ma mère dès ma conception n’a pas
favorisé cet accueil. Un enfant rejeté va rejouer
constamment ce rejet durant sa vie, jusqu’à ce qu’il
comprenne que sa mère n’est pas le monde. Et si
son père a manqué d’assise ou d’autorité, le
phénomène est amplifié. Devenu très tôt, et pour
cause, un rebelle de l’incarnation, j’ai investi toute
mon énergie dans la recherche spirituelle en
dirigeant principalement mes efforts vers le haut.
Résultat, un ego boursouflé, révolté et inadapté aux
situations les plus basiques, négation des valeurs
élémentaires de l’existence telles que remplir son
assiette ou trouver un logis.
Le contact du sol - poser les pieds sur terre -
a donc été salutaire pour mon développement
ultérieur. J’ai compris que la nourriture que l’on
recherche au ciel par le biais d’une certaine culture
intellectuelle ou spirituelle, doit être trouvée
également dans les entrailles de la terre. Dans ces
choses simples de la vie que sont le manger et le
boire. Se chauffer et se vêtir. La négation des
besoins vitaux entraîne les gens à établir une
relation malade à la réalité et au bon sens. Comme
de s’endetter pour un ordinateur alors que l’ouvre-
boîtes ne fonctionne plus. On devrait donc
comprendre qu’il faut d’abord avoir établi sa vie sur

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

des bases concrètes et solides avant de songer au


28
développement spirituel de sa personne .

- J’ai besoin de faire une thérapie avec vous mais je


n’ai pas assez d’argent.
- Pourquoi n’avez-vous pas assez d’argent ?
- Parce que je ne touche que le RMI et que ça n’est
pas suffisant.
- Ce n’est donc pas d’une thérapie dont vous avez
besoin mais de trouver du travail !
- Mais je pensais qu’une thérapie m’aiderait à en
trouver…
- Vous prenez vos problèmes à l’envers. Trouvez
d’abord du travail et revenez me voir quand vous
pourrez me payer !

Quinze jours plus tard, cette personne


reprenait rendez-vous. Mes réponses l’avaient
bousculée dans ses fondations. Ensuite, chaque
séance a été pour elle le moyen de reformuler ses
priorités, ce qui lui a permis de progresser et de
bâtir une vie plus sécurisante. Symboliquement, elle
était en train de se noyer dans le petit bain. Savez-
vous ce qu’elle a fait ? Elle s’est prise en main et a
suivi une formation pour lancer son entreprise sur
Internet. Il y a des gens comme ça. Vous leur
chatouillez un peu les pieds, et les voilà qui
s’envolent vers les sommets.

28
La Voie et ses pièges, Arnaud Desjardins

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Quand pépé s’en mêle :

L’humidité de la terre automnale renvoie


notre attention vers la base. Après avoir joui des
délices du ciel, pendant ce temps que durent les
lourdes chaleurs de l’Eté, l’énergie naturelle
commence à décroître. Nos racines sont notre
histoire. Elles témoignent du bagage dont nous
avons hérité à la naissance. Certains legs familiaux
sont capables d’influencer notre vie durant de
longues années, en mal ou en bien. Vouloir s’en
affranchir trop rapidement n’est pas toujours une
bonne idée car les apparences sont trompeuses.
Mon parcours thérapeutique m’a amené à
travailler sur ma généalogie. J’ai découvert une
chose étonnante. Certains ancêtres sont plus
intéressants que d’autres, et en particulier ceux dont
la réputation laisse à désirer. En effet, il suffit parfois
de gratter un peu l’historiette familiale pour y
déceler des incohérences étranges. Chacun doit en
tirer les conclusions qui s’imposent. Nous avons
peut-être pour tâche, non pas de réparer forcément
les fautes de nos ancêtres, mais de servir aussi de
véhicule à l’œuvre particulière qu’ils n’ont pu ou su
réaliser. Et cela tombe bien car, en général, ces
inclinations familiales nous procurent un plaisir
naturel.
Les feuilles qui périssent et tombent au pied
de l’arbre serviront d’engrais aux prochaines. D’un
point de vue purement biologique, notre corps est le

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

résultat de tous les corps qui nous ont précédés


dans la famille. Ainsi, nous portons dans nos
cellules une histoire vécue et à vivre. Celle de toute
notre lignée. A nous de faire fructifier au mieux
notre patrimoine. Et quelle meilleure façon pour
exorciser une faute familiale que d’aller chercher
chez son auteur sa plus belle qualité et nous
l’approprier ? Les feuilles mortes se ramassent à la
pelle, tu vois, je n’ai pas oublié…29

Va-t-en glaner…

J’aime aller ramasser des châtaignes à la


basse saison. Je retrouve dans ce geste simple et
naturaliste un sentiment d’appartenance à la terre.
Se baisser pour recueillir au sol le fruit fraîchement
tombé ravive en moi des forces essentielles. La
puissante odeur ascendante du sol captive alors
tout mon être. Je sens partout la terre et son amour,
celui que connaissent les glaneurs.
Vous savez, ces petits malins de la vie qui
ont compris que le système achète plus qu’il ne
peut consommer. Ils n’ont plus qu’à se baisser
ensuite pour prendre ce que les honnêtes gens
piétinent. Je les trouve courageux, les glaneurs.
Jamais assortis de la moindre honte, ils savent
attendre la fin des marchés et se mêler aux oiseaux

29
Extrait de la chanson Les feuilles mortes, Yves Montand

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et aux chiens, tapant de-ci de-là quelque nourriture.


N’allons pas croire qu’ils sont tous pauvres. Les
poubelles sont pour eux des îles au trésor, et les
cageots abandonnés des maraîchers, des frégates.
La gratuité, c’est leur passion. Nous ne connaissons
pas la sagesse de ces petites gens, ni la profondeur
de leur cœur. La modestie de leur condition les rend
proches de tout ce que notre modernisme
méconnaît. Bien sûr, ils n’ont pas lu beaucoup de
livres, mais ils savent encore vous serrer la main en
vous regardant droit dans les yeux. Il y a toujours
plein à manger chez eux pour la bonne raison qu’ils
ne font pas de réserves. Les dates de péremption
des aliments qu’ils glanent ne le permettraient pas.
Alors ils cuisent tout et ensuite, ils distribuent.
Des glaneurs, on en trouve dans toutes les
disciplines. Nous le sommes tous d’une certaine
façon lorsque nous nous approprions les idées des
autres. Ne dit-on pas glaner des informations quand
on cherche à savoir quelque chose par la voix du
peuple ? Nos convictions du moment sur les sujets
les plus importants ne sont la plupart du temps que
du glanage intellectuel. Etant des êtres de
questionnement, nous voulons des réponses, et à
travers elles, la stabilité intérieure. Un sentiment
d’adhérence à quelque chose sur quoi nous
reposer. Il peut s’agir d’idées politiques,
philosophiques, religieuses, sociales ou encore
psychologiques. Ces idées sont faites pour nous
rassurer. En fait, toute croyance limite un champ

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

d’expérience plus vaste. La science en fait


quotidiennement les frais chaque fois qu’une
nouvelle théorie est remplacée par une autre. Dans
certains domaines, le changement ne pose pas de
problème particulier, et la certitude d’hier est
remplacée par la possibilité de demain.

***

Au soir d’Automne, quand les scarabées


tapissent les lits de feuilles entassées, la terre se
réchauffe et prépare le grand repos. Les étoiles
inondent le firmament jusqu’aux branches les plus
secrètes de l’arbre dépouillé. Alors il sait, ayant
lâché sa parure comme une pucelle se dévoile, que
sa nudité annonce l’alcôve des mystères à venir.
C’est aux premiers froids que les amants se
retrouvent. Pendant que la faune et la flore
s’endorment, le feu lui, jaillira bientôt des
cheminées, parce que, sans doute, Dieu lui aussi, a
besoin de se reposer.

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Hiver

Le gel et la blancheur neigeuse des


paysages laissent à penser que tout est endormi. La
mort partout et la solitude glaciale assombrissent
les âmes. On se renferme en quête d’un peu de
chaleur. On s’emmitoufle chez soi en écoutant des
vieux vinyles, passablement concentré sur un polar
jauni qui n’en finit pas de redondances. Au coin du
feu ou devant le petit écran, la somnolence nous
envahit et favorise la rumination nostalgique des
remember musicaux.
Il fait froid en Hiver. Mais la Nature est
enceinte d’un prochain renouvellement. Elle
possède les traits sereins de la future mère, celle à
qui Dieu a donné le pouvoir de la fécondité. Elle
l’exprime parfois si bien par l’exhibition presque
outrageante de sa proéminence ventrale. Elle est
pleine et belle, comme s’il ne lui manquait plus rien.
N’allons pas croire que la grossesse soit un
calvaire. Les femmes assument pour la plupart

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viscéralement le rôle que la Nature leur a donné.


Devant l’étrange état biologique, l’homme ne peut
que constater, sans l’expliquer, les variations
d’humeur de son épouse qu’il reconnaît de moins
en moins. Cette distance qu’elle met entre elle et le
monde pour protéger son petit, le rend hargneux et
jaloux. L’attention qui lui revenait de droit
auparavant, il va devoir la partager avec sa
semence devenue chair, son enfant. C’est ainsi qu’il
sera consacré homme. Par l’abnégation de ses
propres besoins infantiles, au profit du miracle de la
vie dont il est l’acteur et l’agent. Si les hommes
connaissaient la valeur cosmique et religieuse de
leur sperme, ils se conduiraient autrement que ces
enfants querelleurs qui croient gouverner le monde.
La femme est le lieu du sacré. Le vase ou Graal
servant de domicile à la semence créatrice. L’Hiver
revient chaque fois nous rappeler l’importance de la
nuit, du silence et du repos avant l’éclosion de la
vie. Attendre.

Apprendre à se reposer :

Quand j’ai annoncé à un ami que je


terminais ce livre par l’Hiver, il m’a dit que c’était
triste. Ce à quoi j’ai répondu qu’il devrait soigner
son hiver ! C’est effectivement le cas de
nombreuses personnes. La grisaille de la saison
froide nous fait oublier les bénéfices de la lenteur et

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

de l’introspection. L’Hiver nous encourage à l’arrêt


momentané de nos activités. Quand nos ancêtres
vivaient uniquement de l’agriculture, l’Hiver était le
temps du repos. Le moyen de reprendre des forces
et de se régénérer. Dans cette société ultra-rapide,
on ne prend plus le temps de s’asseoir et de
réfléchir. On ne sait plus respirer. Chaque fois que
je fais une conférence, j’invite mes auditeurs à
prendre régulièrement une pause et à souffler. Au
début, c’est surprenant, mais finalement chacun
apprécie cette dilettante qui permet de retrouver
une attention neuve pour la suite. Je leur dis de
relâcher les fesses, les épaules et les mâchoires, ce
qui me soulage moi aussi quand la tension est trop
forte. D’autres fois, je leur propose de bailler et de
faire des grimaces ce qui provoque des rires et une
grande décontraction générale. Je n’oublie pas
d’appliquer cela à moi-même en osant parler
simplement et en lâchant parfois des gauloiseries.
Il arrive que les conférenciers utilisent un
langage très élaboré parce que leur souci est de
paraître savants. Cela peut se comprendre quand
on se prend au sérieux ou qu’on manque de
confiance en soi. Je crois qu’en pleine conférence,
on ne devrait pas hésiter à déclarer des pauses de
quelques secondes, le temps de regarder les gens
et de leur sourire. Ce sont ces petits temps d’hiver
qui soulagent la vie de toutes ses exigences.
J’ai écouté un jour dans un auditorium une
thérapeute parlant des mérites de la jachère

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

psychologique. Pour les agriculteurs, il s’agit de


laisser reposer la terre sans la cultiver, afin qu’elle
élimine d’elle-même ses parasites. La thérapeute
expliquait qu’elle s’imposait régulièrement des
temps morts durant lesquels elle ne faisait
absolument rien, cela ayant pour effet d’harmoniser
son être d’une manière très simple et naturelle.
Nous avons donc besoin de nombreux moments où
il ne se passe rien. Ces temps de pause
angoissants où il est inutile de s’agiter dans de
quelconques projets qui ne verront jamais le jour. Je
parle d’angoisse parce que c’est l’impression que
nous avons chaque fois qu’un ralentissement de
nos activités se fait sentir. Par habitude et par peur,
nous cherchons à réagir immédiatement et à
prendre le contre-pied de la situation. Ce qui finit
par nous enliser un peu plus encore. Notre folie du
contrôle nous fait oublier que pour faire de bonnes
crêpes, il faut laisser reposer la pâte. C’est une loi
naturelle que nous cherchons toujours à contourner
et qui produit fatalement des incidents dans nos
vies.
Qu’il s’agisse de trouver un nouvel emploi ou
un nouvel amour, la précipitation est mauvaise
conseillère. Nous voulons combler le vide à tout
prix, cédant ainsi à la panique. La meilleure réaction
serait d’accepter l’hiver de la vie comme un moyen
de se reposer et de faire le point. Ne pas considérer
cette saison comme un danger mortel mais comme
un temps que nous offre l’existence pour prendre

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

des vacances après un éventuel tumulte. C’est une


invitation à la patience confiante. Jamais l’hiver de
la vie ne nous met en danger. Au contraire, c’est
durant cette période que nous sommes protégés
par le destin. Le danger vient plutôt de notre
réaction fébrile à vouloir garder le contrôle sur les
événements. Si l’on est capable de gérer le temps
mort qui s’annonce, on verra le printemps prochain
d’ici peu, chargé de victuailles plus abondantes
qu’on n’aurait pu l’imaginer.

Et surtout, ne prends pas froid !

Si je m’écoutais, je recevrais mes clients


partout. Dans les bars, dans les bois, sous la pluie
ou sur un bateau. Pourquoi ? Parce que dehors,
c’est de la vie, c’est du concret. Mais je suis trop
lâche pour cela. Trop attaché à mon petit confort.
Trop loin de la foi avec laquelle Jésus a calmé la
tempête devant ses apôtres. J’ai pourtant passé ma
vie professionnelle à transgresser pour évoluer.
Peut-être pas suffisamment encore. C’était en tout
cas la seule possibilité pour un analyste qui voulait
toucher ou s’autoriser à l’être. On dit que toute
découverte est précédée d’une transgression, ce
que j’ai pu vérifier personnellement. Curieusement,
en me calquant sur la Nature et en osant marcher
hors des sentiers battus, que d’aucuns nomment

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

initiatiques, j’ai trouvé des horizons qui ne sont pas


nouveaux, mais simplement inexploités
Quoi qu’il en soit, le thérapeute ne devrait
pas s’identifier à un bricoleur de l’esprit. Témoin
silencieux du prodigieux ouvrage qui s’opère dans
son cabinet, il pourrait être apôtre, accoucheur
d’âme, alchimiste. Humble serviteur des lois de
l’évolution, il assisterait en présence et vigilance au
miracle des éléments en perpétuel changement
chez son client. Il apprendrait à attendre. Quand ça
change, ça souffre. Mais une souffrance acceptée
vaut pour moitié. Et quand elle est partagée, elle
diminue encore. C’est étrange, mais nous souffrons
parfois simplement parce que nous mettons un gros
manteau en Eté, et rien en Hiver. C’est là que la
sagesse antique intervient : T’as qu’à enlever ton
manteau, pomme à l’eau !
Il n’y avait pas pensé. Quand il était petit, sa
mère avait toujours peur qu’il attrape froid. Elle ne
lui permettait pas de sentir par lui-même les
nécessités des saisons. En grandissant, il a gardé
l’habitude de se couvrir en toute chose ; amour,
travail, santé… Toute une vie ressemblant à un
hiver sans fin. Faites l’expérience de laisser un
enfant convenir du nombre de pulls qu’il doit
endosser. Naturellement, il le saura et ce, jusqu’à la
fin de ses jours. Mais à cause des limites de nos
éducateurs, nous avons du mal à nous adapter à
notre environnement. A convenir instinctivement de
la bonne réaction. Lorsque nous sentons qu’un

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

changement doit avoir lieu, nous n’osons pas parce


que nous doutons. Ce doute n’est pas le nôtre en
réalité. Il est celui du père ou de la mère qui nous a
empêchés d’enlever notre blouson quand nous
avions trop chaud. Pas étonnant qu’à l’âge adulte,
nous ne sachions plus à quel saint saisonnier nous
vouer. Pas étonnant que la peur fasse trembler plus
que le froid.
Les changements que nous souhaitons, ou
dont nous sentons la nécessité, se heurtent donc
aux saisons des autres. Dans certaines familles où
cette malédiction dure depuis des siècles, rien ne
change jamais parce qu’on alimente le processus.
C’est ainsi que les problèmes perdurent. Un vieux
proverbe dit qu’une peine qui dure longtemps est
une peine cultivée. Au regard des saisons
familiales, j’en suis persuadé. Je vois beaucoup de
peines cultivées, d’hivers interminables ou d’espoirs
déçus parce qu’on ne sait pas planter les graines de
sa vie au bon moment, et rarement en fonction de
ses besoins réels.

L’épreuve transfigurée :

Il y a des hivers majeurs et d’autres mineurs.


J’en ai connu un gros quand j’ai divorcé. Je peux
dire que cette épreuve m’a littéralement consumé.
J’ai perdu douze kilos en quinze jours. Mon lit était

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

trempé d’une sueur nauséabonde chaque matin, et


le reste de mon poids partait dans les larmes que je
versais quotidiennement. A cette époque, j’ai cru
que j’allais mourir de chagrin… et de faim. Ma
situation socio-économique dégringolait en chute
libre sans me laisser le moindre sursis. En fait, tout
s’écroula, radicalement. Je vécus alors dans un
isolement et un dénuement matériel quasi
érémitiques durant un an. Aucune perspective en
vue ni possibilité de me retourner. Un véritable
désert affectif, malgré la présence inconditionnelle
de quelques amis. Un horizon extérieur
complètement bouché. Rien ne semblait vouloir
fonctionner pour me sortir de là. Face à cette
situation incontournable, je me suis assis dans le
silence et me suis dit : puisqu’il n’y a plus rien à
faire, je vais attendre et méditer.
Curieusement, je me sentais protégé, sans
trop savoir par quoi. D’ailleurs, il ne m’est rien arrivé
de si grave durant cette période glacière. Des petits
coups de chances, très succincts mais suffisants,
me permirent de manger à ma faim et de payer mes
factures en attendant que le jour se lève enfin. Avec
le recul, et malgré la profonde souffrance qui
m’animait, je crois que cette époque a été l’une des
plus belles de mon existence. Non pas au niveau
des apparences qui auraient pu sembler
catastrophiques - et elles l’étaient d’une certaine
manière - mais du point de vue de la vie intérieure.
J’ai connu une véritable transformation, comme une

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

initiation devant préparer l’avenir. Le contenu de ce


livre est, en partie, le résultat de cette épreuve.
Sans ce break important, je n’aurais pas
trouvé en moi les ressources qui donnent
aujourd’hui du sens à ma vie. Sans cet hiver glacial
et presque insoutenable, je n’aurais pas développé
les qualités humaines qui permettent à un homme
d’en accompagner un autre sur un chemin de
libération. La suite ? Des circonstances
hasardeuses ou des synchronicités positives me
guidèrent vers une reconstruction progressive de
ma vie. Une possibilité enfin de stabiliser mon
existence sur des bases solides et sécurisantes,
résultat d’une bonne jachère. J’avais changé. Tout
avait changé.
Je pense qu’il est important pour un
thérapeute de rendre parfois témoignage de sa vie
et des événements qu’il a traversés. Il y a une
grande pudeur dans les milieux du développement
personnel à ce sujet. Cependant, dans certains cas,
et à petite dose, j’ai pu remarquer que l’anecdote
personnelle assure à celui qui l’entend un puissant
sentiment d’accueil qui renforce son espoir et sa
confiance. On peut trouver des substituts
intéressants par l’utilisation de contes ou de petites
histoires zen. A ce propos, laissez-moi vous offrir
un cadeau supplémentaire. C’est un recueil de
petites histoires zen que j’ai eu le temps d’écrire
précisément durant ma période glacière. Je m’en
sert encore parfois aujourd’hui sans préciser que

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

j’en suis l’auteur. L’important est que le client


entende à travers elles qu’il est possible de
traverser les crises de la vie, et surtout qu’il sente
que celui qui lui propose de le faire sait de quoi il
parle.

Du bon usage du froid :

Quand le vent se retire, la panique envahit le


navigateur. Celui-ci peut alors décider de sortir les
rames et s’épuiser inutilement. Quand les choses se
refroidissent ou perdent de leur intensité, nous
avons l’habitude de réagir trop vite sans laisser le
temps à la situation d’évoluer d’elle-même. C’est le
cas lorsque survient l’hiver de la vie. Et c’est là que
l’expérience du thérapeute va être déterminante, car
il va pouvoir encourager son client à se détendre là
où la majorité des gens se mettent à courir dans
tous les sens à la recherche d’une solution. Cette
attitude n’est pas un encouragement au laxisme car
il y a résolument des situations qui appellent une
réaction rapide ; mais dans le cas présent, la
panique n’est pas de mise.
Lorsqu’on est pris sous une avalanche, il
convient d’économiser son air et d’attendre les
secours dans le calme. On nous enseigne l’inverse
dès la petite école. Je suis amusé d‘entendre
comment, de nos jours, les journaux télévisés
parlent de la météo en Hiver. Dès qu’il tombe trois

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

mètres de neige quelque part, c’est le désastre. La


fin du monde est proche et l’on montre les pauvres
riverains, la pelle à la main, tristes victimes d’une
intempérie sauvage et impitoyable. Tout juste si le
présentateur ne se met pas à pleurer… Nos
ancêtres doivent étouffer de rire dans leur tombe
devant une telle stupidité collective.
L’Hiver n’est pas une calamité. Si nous
parvenons à admettre que le froid est aussi
nécessaire que le chaud, notre vision de l’existence
va changer positivement. Ce changement n’est bien
souvent que le résultat d’un regard différent sur les
choses. Une bonne partie de mon travail consiste à
dédramatiser les faits qui me sont relatés. Parfois, il
est utile de normaliser certains événements, ce qui
revient à les refroidir quelque peu. La reformulation
est une technique très répandue parmi les
thérapeutes. Je n’y contredirai pas, et préciserai
même que cela vient en aide à des clients que leur
histoire a rendu coutumiers de l’exagération. La
personne extrémiste a tendance à grossir les
choses et à faire une montagne d’une banalité. Sa
vision d’elle-même ou des autres devient
disproportionnée au regard de la réalité. En d’autres
termes, elle s’échauffe manque de sang-froid. Cela
se vérifie en cas de crise sociale. Dans certains
pays, une anarchie momentanée entraîne de graves
échauffourées. Pillages, meurtres et viols sont
systématiquement au programme.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

L’hiver de la vie nous amène à revisiter notre


position. Le gel qui s’annonce nous contraint à ne
plus fuir nos responsabilités, à ne plus gaspiller
inutilement nos ressources personnelles dans de
vaines pensées ou agissements. Ceux qui
connaissent le froid savent l’importance d’une
bonne isolation. S’isoler, c’est accepter de ralentir et
de prendre une pause. Un repos. Il n’y a pas
meilleure méthode pour protéger son feu interne
que de se mettre en boule, se replier sur soi comme
les petits animaux qui hibernent. C’est le temps de
la réflexion saine qui oublie momentanément
l’action. On met de l’eau sur le feu. La méditation
donne à ce moment sacré où tout semble dormir,
une qualité exceptionnelle et régénératrice. Rien à
faire, ni à paraître. Juste le présent, vaste comme
une conscience vigilante.
Seule la circulation sanguine semble rythmer
la course de ce moment exceptionnel. Par de
fluides pulsations, elle s’étale en glissade sur les
champs blancs immaculés du silence hivernal. Le
banc, dehors, seul et glabre, témoin muet du temps,
s’évanouit lui aussi sous la neige qui le recouvre, et
donne à ses formes une allure cadavérique. Le
givre de la fenêtre se confond avec le verre, formant
des vitraux à faire pâlir Notre-Dame. Les sons,
partout étouffés, consacrent la vie intérieure qui se
fait alors plus bruyante que jamais. Bientôt, on ne
peut plus sortir car le vent cinglant, comme un chant
qui remplit l’espace, fouette le visage d’un geste qui

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

encourage le repli. Inflexible Nature qui ordonne à


toute chose de se taire.

Vivre à en mourir :

La mort partout ? C’est la vision que nous


avons de l’Hiver. Cette mort que nous attendons
sans jamais y penser vraiment. La seule certitude
qu’offre la vie. Cruelle échéance. A quoi cela sert-il
de vivre puisqu’il faut mourir enfin ? Les sages
affirment que ce qui motive nos actes est
précisément la peur de la mort. Comme si nos
agissements et nos courses à la réalisation ne
servaient en définitive qu’à exorciser le fatal
résultat. Comme le sexe, la mort est tabou. On évite
d’en parler et surtout d’y penser. Pour certains
psychanalystes, c’est la somme de toutes les peurs,
le creuset initial de toutes nos angoisses. Je
partage assez cet avis sans lui concéder pourtant le
côté macabre que traduit l’esprit désacralisé de
notre monde moderne.
Certaines traditions spirituelles affirment
qu’on meurt comme on s’endort. C’est une
information intéressante qui confirme la grande
relativité qu’impose l’Hiver. Les expériences
métaphysiques qu’occasionnent certaines
techniques respiratoires, donnent l’impression de

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

30
pouvoir revivre naissances et morts à volonté . Il
est donc possible d’atteindre à un état de
conscience non duel, dans lequel la vie et la mort
sont concomitants. L’homme du commun admet
comme vérité ce que lui transmettent ses sens.
C’est pourquoi il finit par croire que le soleil se
couche et que la mort est une fin. En élargissant
nos champs de conscience et en poussant plus loin
les limites de l’entendement humain, nous pouvons
apprendre à considérer les choses sous des angles
différents. Ce qui donnera à notre évolution une
impulsion nouvelle dans les domaines les plus
variés.
Durant une crise majeure de mon existence,
j’ai pensé à me suicider. Je voulais en finir avec
l’incarnation, tout en pressentant qu’il s’agissait
d’une méprise. Je me souviens avoir insulté Dieu,
lui jetant au visage que sa création n’était qu’une
sombre mascarade. Le désespoir peut conduire aux
portes de l’enfer. Je crois qu’il ne faut pas sous-
estimer non plus l’éventail des souffrances qu’ont
connues certaines personnes, et qui pourraient
aisément justifier un rejet violent et spontané de la
vie. L’effet inverse se produit aussi. Sous l’effet de
douleurs morales ou physiques particulièrement
vives, des hommes et des femmes, jusque-là
insensibles à l’espace intérieur, ont rencontré le
sacré. Certains l’ont qualifié de religieux, d’autres de

30
Rebirth, le pouvoir libérateur du souffle, René Sidelsky

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

spirituel. Dans tous les cas, l’appel du haut s’est fait


31
entendre dans les fossés de la misère .
L’orientation spirituelle de la vie apparaît
donc souvent dans le lit de la souffrance, et ce n’est
pas une raison valable pour en nier les fondements.
Les rationalistes ont cette fâcheuse habitude de
traduire toute vocation sacrée comme une formation
réactionnelle, ou encore une fuite de la réalité. Ils
n’ont pas toujours tort, mais dénigrer
systématiquement toute transformation humaine
sous prétexte qu’elle procède d’une difficulté
existentielle, est une conclusion qui n’appartient
qu’à ceux qui n’en ont pas fait l'expérience. On ne
peut donc les en blâmer.
Je me souviendrai toujours de cette réponse
donnée à la mort qui m’appelait à la suivre. J’étais
entré en méditation et j’entendais son chant
lancinant, comme celui des sirènes mythologiques
capables d’attirer à elles, vers les récifs, les marins
en périls. Viens me disait-elle, suis-moi dans mon
royaume où la souffrance n’est qu’un souvenir. Je
tentais de résister à cette sournoise proposition qui
trouvait en moi des partisans solides et puis,
soudain, le déclic : Si tu me veux, viens me
chercher. Je suis prêt et je t’attends. Tu sais cueillir
les hommes par surprise dans les recoins les plus
secrets du monde et nul n’a jamais pu t’échapper.
31
Une vie bouleversée, Etty Hillesum. L’histoire d’une jeune
femme morte à Auschwitz ayant décrit son chemin spirituel
dans un journal intime.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Si tu me veux, tu feras le chemin, mais je n’irai pas


vers toi !
Aussitôt, j’ai senti en moi un changement.
Quelque chose de différent venait de se produire, et
ce que j’avais pris pour la mort s’est tu
définitivement. Cet épisode a marqué un tournant
décisif dans mon existence. J’ai compris que la
bobine du film s’était cassée, soudainement, me
laissant là devant l’écran blanc de mon cinéma
intérieur, et que c’était ça la réalité. Un écran blanc
sur lequel on peut projeter toutes sortes de films. Un
lac gelé où il est dangereux de s’aventurer sous
peine de voir se rompre la glace sous ses pieds, et
de mourir de froid dans une eau inhospitalière.
Nous croyons que c’est solide et hop ! c’est la chute
irrévocable dans les abysses sous-marins de notre
antarctique personnel.
Nous sommes tellement affairés que nous
ne prenons plus le temps d’observer les
phénomènes naturels. Si nous savions regarder la
mort en face, nous serions obligés d’admettre son
importance et son utilité. Et peut-être nous
apercevrions-nous que nous avons bien plus peur
de vivre que de mourir. Il est entendu qu’il est très
difficile de perdre un être cher, surtout quand l’âge
considéré normal n’a pas encore sonné. Et
pourtant, chaque jour, des millions de nos cellules
meurent et se recomposent à notre insu, rendant la
mort quasi-permanente au coeur de notre vie. Cette
vision globale de la vie et de la mort a, de tout

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

temps, été pratiquée par les mystiques, les


chamans et les alchimistes, rejoints bien plus tard
32
par les physiciens quantiques . Nous pouvons donc
aujourd’hui être pleinement conscients de l’illusion
que notre corps est un tout fini qui disparaîtra un
jour dans un dernier souffle. Une réalité plus
complexe nous attend au carrefour des sciences
nouvelles, jetant un pont décisif entre le progrès
scientifique actuel et la sagesse immuable des
anciens. Il est sans doute difficile de croire que
plusieurs corps nous hébergent successivement
dans une seule existence, mais c’est pourtant une
réalité qui traduit, encore une fois, l’insuffisance de
nos systèmes de perception sensorielle.

Réalité ou illusion ?

La physique quantique reconsidère notre


capacité à expérimenter le réel, et valide, nous
l’avons vu, la pensée des premiers alchimistes qui
voyaient le monde comme un piège illusoire. Selon
eux, nous serions constamment en train de rêver
sans nous en apercevoir. Prenant cet
enchevêtrement de phénomènes qu’est notre
quotidien pour un réalité concrète, nous serions en
fait les jouets d’une sorte d’hologramme comparable
au programme informatique du film Matrix. Cette

32
Le tao de la physique, Fritjof Capra

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

trilogie américaine m’a profondément troublé car


elle valide de façon claire ce que les sages essaient
de nous dire depuis des millénaires. Dans ce
scénario futuriste et très pessimiste, on nous montre
une population mondiale prisonnière d’un
programme cybernétique créant l’illusion d’une
existence naturelle. En réalité, l’humanité est
aliénée et exploitée comme une matière première
réduite à l’état d’esclavage. Chaque être humain est
enfermé dans une sorte de cocon et relié à divers
tuyaux par un processus qui va alimenter les
machines qui ont conçu le système. Les humains
sont ainsi cultivés comme des plantes et utilisés en
tant que sources d’énergie. Pendant ce temps, on
injecte dans leur cerveau un programme bio-
informatique qui va générer des visions
particulièrement réalistes de la vie qu’ils croient
mener. Comme un rêve en boucle, les humains
croient être éveillés et libres, alors qu’ils sont reliés
au plus pervers des systèmes d’exploitation.
Sans tomber dans l’exagération – quoique ! -
il y a dans ce film, une allusion très saisissante au
message du Christ et de tous les saints hommes
qui, à travers l’histoire, nous ont invités à nous
réveiller. Dans Matrix, cet homme est Néo, un
prophète éminemment doué, capable de voir en
clair l’horreur de la réalité, et qui s’est réveillé à sa
condition d’être libre. Il se battra à son tour pour
délivrer ses semblables, en ayant conscience que la
difficulté pour y parvenir consistera à leur paraître

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

crédible. Imaginons qu’un Néo frappe un jour à


notre porte et tente de nous persuader que nous
sommes en train de rêver. Il y a fort à penser que
nous lui rirons au nez et que nous le reconduirons
gentiment en pensant qu’un doux illuminé s’est
échappé de l’asile voisin.
En transposant un peu cette histoire à notre
niveau, le processus initiatique est une sorte de
réveil qui tranche les liens négatifs que nous
entretenons avec la réalité. Ce peut être avec notre
famille, notre histoire, nos proches ou la plupart des
idées reçues que nous cultivons inconsciemment.
Ce réveil va être douloureux car il implique un
passage difficile, une initiation. Le dépositaire et le
transmetteur de celle-ci est bien sûr le thérapeute,
si tant est qu’il ait accompli lui-même ce voyage
dans le réel, en sacrifiant au passage la logique
rationnelle qui fonde la plupart des théories
psychologiques modernes. Voir cette réalité
comporte de nombreux défis et il est parfois plus
confortable de rêver que d’ouvrir les yeux. Dans
Matrix, un des camarades de Néo choisira de
retourner dans la matrice parce que tout y était plus
facile. Nous avons tous en nous cette lâcheté qui
consiste à réfuter le réel parce que celui-ci nous
dérange. Il est très difficile d’assumer l’éveil, et tous
ceux qui ont été suffisamment loin dans ce
cheminement en ont payé le prix.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Les rêves lucides :

A ce stade, nous sommes prêts à envisager


que nous regardons le monde avec plusieurs paires
de lunettes. Celles-ci sont nos croyances et notre
besoin de facilité. En déplaçant sensiblement de
quelques degrés l’axe visuel qui nous sert à
observer les choses, nous allons découvrir un
monde différent dont la relativité peut être
extrêmement déstabilisante. C’est le cas des
phases du sommeil.
Il est habituel pour tout un chacun d’aller se
coucher le soir, de perdre conscience, et de se
réveiller le matin en retrouvant sa lucidité. Ce
sentiment confère une impression de réalité au
cœur de la routine dont nous sommes l’objet. Mais
au fond, l’endormissement est peut-être le réveil à
une autre réalité. On a tendance à considérer les
rêves comme des événements non réels, des
illusions que chacun va décider d’expliquer à sa
manière. Ce qui nous intéresse ici à travers le rêve
est la notion de réalité. Lorsqu’elle nous apparaît
flagrante, nous la cautionnons entièrement. Or, tout
le monde a déjà fait l’expérience de l’illusion
d’optique ou des tours de passe-passe des
prestidigitateurs. Nous sommes sûrs que la boule
est là, et elle n’y est plus… Pourtant nous l’avons
vue de nos yeux. Mais pouvons-nous prêter à nos
yeux une fiabilité absolue ? Est-ce que nos sens ont
ce pouvoir, que nous leur concédons, de capter

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

véritablement toutes les facettes de la réalité ? La


réponse à ces questions est sans aucun doute, non.
Ce qui est vrai des choses dites concrètes, l’est
également des choses abstraites. L’inconscient en
est une preuve puisque quelque chose en nous
possède le loisir de s’exprimer sans nous demander
notre avis. C’est troublant mais on ne peut l’ignorer
à moins d’être particulièrement bouché ou d’une
extrême mauvaise foi…
Qu’est-ce donc que le réel si nous ne
pouvons compter sur nos organes des sens pour
nous le dire ? Je n’aurai pas la prétention de
répondre à cette question mais je peux témoigner
d’un phénomène fort étrange, qui s’est manifesté à
moi durant des années sans que je tente de le
provoquer, et qui a remis en question de façon
définitive ma manière de percevoir la réalité. Il s’agit
du rêve lucide. Dans ma jeunesse, je n’en parlais
pas de peur d’être taxé de déséquilibré. Jusqu’à ce
que je découvre que d’autres personnes vivaient les
mêmes expériences et que des chercheurs en
33
avaient même fait une discipline . Plus tard, j’ai eu
accès à des enseignements traitant du
développement de la lucidité onirique. Quelques
explications s’imposent.
La plupart du temps, nous rêvons sans
remettre en question la réalité des faits oniriques.

33
S’éveillez en rêvant, introduction au rêve lucide de Stephen
Laberge

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

En d’autres termes, nous ne savons pas que nous


sommes en train de rêver. Nous pouvons avoir dans
le rêve une expérience très complète au niveau
sensoriel, au point de générer des frayeurs intenses
quand les choses tournent mal. Malgré certains
détails irrationnels, comme le fait de voler ou de se
faire transpercer par une épée sans douleur, nous
ne remettons pas en question la validité de
l’événement. Ce phénomène est caractéristique des
réactions émotionnelles que nous éprouvons devant
les films de cinéma. Sachant que les actions sont
fictives et que les personnages sont des acteurs
jouant la comédie, nous sommes capables
d’éprouver de la joie, de la peur, de la tristesse ou
de la colère vis-à-vis de certaines scènes, comme si
elles étaient réelles.
Cette comparaison est très pratique pour
comprendre ce qui se passe la nuit quand nous
rêvons. Notre mental projette lui aussi son cinéma
intérieur et nous nous laissons prendre au jeu. Nous
avons beau le savoir, chaque nuit, nous nous
faisons avoir. Les enseignements cités plus haut
invitent à la même relativisation mais, cette fois,
dans le contexte de la vie diurne. La difficulté
devient donc la suivante : Comment puis-je
considérer que je suis en train de rêver puisque je
sais pertinemment que je suis réveillé ? En
s’accoutumant progressivement à l’idée que toute
expérience sensorielle n’est qu’une traduction de
notre cerveau, nous prenons conscience qu’il n’y a

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

aucune différence entre la nuit et le jour, la vie et la


mort. Nous touchons le réel.

Pince-moi si je rêve !

Le contenu des rêves lucides reste


parfaitement analysable d’un point de vue
psychologique. Cependant, aucun psy
conventionnel ne peut expliquer le phénomène. Il
appartient au registre des états de conscience
modifiés, que les mystiques connaissent et
expérimentent au moyen de ce qu’ils appellent le
corps de Gloire. La réalité de ce dernier nous
éloigne passablement des théories classiques
relatives à la vie psychique. Elle nous rapproche de
la dimension initiatique et, plus
conventionnellement, de la physique quantique,
seule science capable pour l’instant d’envisager la
possibilité d’expériences multidimensionnelles.
Ces expériences m’ont profondément
troublé. Avec le temps, j’ai appris à contrôler ces
états intermédiaires, ce qui me permet aujourd’hui
de faire des rêves lucides sans être emporté par le
scénario. Le fait de se rendre compte qu’on est en
train de rêver permet de diriger plus ou moins ses
rêves. C’est une discipline qui s’apprend.
L’indicateur onirique se présente sous la forme
d’une ambiguïté. Par exemple, je suis en train de

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

rêver et, comme tout le monde, je prends cela pour


la réalité. Puis soudain, je m’aperçois que ma main
comporte six doigts au lieu de cinq. C’est le signe
que ma conscience a choisi pour me faire savoir
que je suis en train de rêver. A partir de là, je
reprends les rênes du rêve et peux, à mon gré ou
presque, orienter les événements qui le composent.
C’est une bonne manière d’aller à la
rencontre de ses propres démons, qui ne sont, nous
l’avons vu, que des parties de nous non encore
intégrées. Aux côtés des bénéfices que l’art
analytique nous apporte en matière de rêves, il y a
également une possibilité d’explorer ceux-ci en
temps réel, au moment même où ils se jouent. J’ai
réglé ainsi beaucoup de choses et je crois que la
science du rêve est certainement la science de
demain. Une possibilité d’exploration de l’humain,
autant qu’un moyen d’action directe sur nos
névroses. Nous pourrions comparer cela à la
possibilité d’entrer dans un film cinématographique
et d’y jouer un rôle déterminant dans le déroulement
du scénario. L’implication de cette maîtrise est de
taille puisque nous avons dit plus haut qu’il n’y a
peut-être pas de différence entre le rêve et la
réalité. Cela expliquerait-il que nous ayons la
possibilité de manier les événements du quotidien,
comme un rêveur pourrait le faire chaque nuit s’il
accédait à la lucidité onirique ?

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Vanité, vanité…

Ne pas se fier aux apparences, voilà le


principal message de l’Hiver. Quand tout semble
dormir en surface, la profondeur du sol est pourtant
le lieu d’une activité colossale. Quand rien ne
semble bouger dans notre vie, c’est parce que nous
sommes trop aveugles ou trop suffisants pour sentir
ce qui se prépare pour nous dans l’ombre du grand
mécanisme universel. Sa grande discrétion nous
effraie et nous donne le sentiment d’être
abandonnés, seul à seul avec notre propre
égocentrisme, désolés devant l’effondrement de
notre toute-puissance, écrasés par notre
insignifiance. Mais les lois de la Nature étant plus
lentes que nos idées, l’ouvrage se parfait pourtant
imperceptiblement, nous laissant ensuite pantois et
honteux d’avoir eu si peu de foi quand surviennent
les premiers bourgeons. Le héros a tremblé mais
l’homme a grandi.
Nous devrions nous accorder plus
spécifiquement aux rythmes de la Nature et savoir
découvrir, même dans des moments très courts,
quelle saison prédomine sur l’autre. C’est une
sagesse ancienne. Une connaissance oubliée que
seule l’expérience procure. L’Hiver ne doit pas être
seulement associé au pèlerinage intérieur que
suscitent la douleur et l’affliction. Nous avons su
tirer parti de cette saison pour promouvoir des
activités sportives et ludiques que ne connaissaient

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

pas les anciens. L’Hiver est aujourd’hui une source


de plaisirs variés même si cela nous conduit à
rencontrer la Nature d’une façon trop superficielle.
Là où nous pourrions profiter d’un paysage ouvert et
vaste, nous préférons nous agglutiner sur des pistes
de ski rapides qui rappellent par trop les rails de nos
existences quotidiennes. On fait la queue aux
remonte-pentes comme toute l’année au
supermarché. On s’engueule pour les mêmes
raisons mesquines et tous les bénéfices de ces
congés préfabriqués s’envolent dans le stress des
bouchons de retour de vacances.
Je me suis trouvé un jour en haut d’une
montagne enneigée. Je percevais au bas des
vallées des centaines de petits points noirs dévalant
les pentes en traçant des routes serpentines de
leurs skis fartés. De là où j’étais, rien ne différenciait
ces fourmis humaines, si ridiculement minuscules
au regard du panorama montagneux tout autour.
D’un revers imaginaire de la main, je me suis
amusé à balayer cette marée noire comme on le
ferait d’une colonne de moucherons agglutinés sur
une table. La majesté des pics rocheux n’en fut pas
troublée, et je compris alors combien peu
d’importance nous avons devant l’immensité du
monde. Chacun de ces petits points noirs devait
bien entendu penser le contraire, mais il me suffisait
de quelques centaines de mètres d’altitude pour
réduire à néant ces ego minuscules.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Inversement, qu’auraient-ils vu en regardant


dans ma direction ? Une montagne sans la moindre
trace d’humanité. Fondue dans le décor du sommet,
ma vie avait-elle une quelconque valeur pour ceux
qui allaient bientôt rejoindre leur télésiège pour une
ultime remontée ? Nous nous donnons beaucoup
trop d’importance. Nous croyons que nous sommes
indispensables à la bonne marche du monde.
L’uniformité de l’Hiver nous rappelle que nous
faisons partie du Tout. Comme un grand manteau
qui nous recouvre tous, et dont l’étiquette au col
laisse entrevoir la marque de fabrique : Humanité.
Cherchant constamment à sortir du lot par
tous les moyens possibles, nous ne sommes plus
attentifs au reste du monde. Nous rêvons
d’immortaliser notre personne ou notre image. Notre
nom doit être gravé dans les mémoires pour
l’éternité. Les rois et les puissants érigent des
monuments à la gloire de leur règne, mais on oublie
qu’on doit le souvenir des pyramides à ceux qui les
ont bâties et n’ont pas signé leur labeur. Sage
résolution de l’humble ouvrier. Auguste lumière de
la Tradition. Anonymat sublime de celui qui s’efface
devant son œuvre. Qu’est-ce au juste que le
nom d’un homme ?
J’ai connu des personnes qui ont passé leur
vie à être untel au lieu d’être elles-mêmes. Toutes
les familles ont leur histoire. La recherche
généalogique conduit à de troublantes découvertes
quant à l’origine des noms de famille. Quand on

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

associe celui-ci à un prénom, on met en mouvement


une équation énergétique qui va imprimer et
influencer la destinée. Ainsi, sans nous en rendre
compte, nous sommes les jouets de forces
inconscientes issues de ce que j’ai appelé plus haut
le quotient familial. Ces forces vont concourir à
donner un certain relief à notre vie. Nous croyons
en avoir choisi les options, mais nous répondons en
fait à des impulsions qui ne nous appartiennent pas.
Effrayante perspective que d’incarner un rôle que
nous n’avons pas délibérément négocié. Il est
parfois utile d’interroger nos nom et prénom pour
voir ce qu’ils cachent. En demandant à nos parents
ce qui motiva le choix de notre prénom, nous
risquons d’avoir de grosses surprises. Quand la
réponse ne peut venir de là, nous ferons bien de
questionner la mythologie ou un bon dictionnaire
des saints. Une fois terminé cet exercice avec son
lot incontournable de révélations, nous pourrons
nous désidentifier des projections liées à notre
patronyme, et retrouver la liberté d’en choisir
l’usage.
Dans la plupart des traditions spirituelles, le
maître rebaptise son nouveau disciple d’un nom
initiatique. Celui-ci va remplacer, aux yeux de la
communauté spirituelle, l’identité profane du
postulant, en vue d’éteindre son ancienne
personnalité et, plus important encore, de réduire
son ego. C’est un moyen radical qu’ont trouvé les
sages pour aider le disciple à rompre plus

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

facilement avec des engrammes familiaux capables


de perturber son initiation. Une manière d’en
terminer avec son histoire personnelle et de tourner
le dos à sa propre vanité. De plus, ce nouveau nom
possède en général une connotation extrêmement
positive allant dans le sens d’un déploiement
spirituel particulier. Les traditions occidentales
souscrivent elles aussi à ce genre de pratique. On
aurait tort de voir là uniquement la marque d’un
quelconque lavage de cerveau, même si certaines
sectes utilisent ce procédé à des fins négatives. Il y
a des brebis galeuses dans toutes les
corporations… En Hiver, tout se ressemble. Les
arbres effeuillés ne permettent pas qu’on les
identifie. Chaque végétal a fait table rase de ses
signes distinctifs. C’est cela l’Hiver. La Nature se
dénude pendant que nous nous couvrons.

***

Voici ce que l’Hiver veut nous dire : En ces


temps frileux, ne traverse pas le lac. Fais une
cabane, un bon feu dedans, et assieds-toi
tranquillement. Quand la chaleur sera revenue, les
eaux redeviendront limpides et fluides. Tu pourras
alors traverser le grand fleuve de la vie sur une
bonne barque étanche, et rejoindre le nouveau
monde qui t’attend de l’autre côté. Les collines
seront alors verdoyantes et pleines de fruits. Fort de
ta méditation, tu apprécieras d’avoir consacré ce

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

temps d’inactivité à la recherche de la source


intarissable de ton être. Pendant que la neige
tombait dehors, tu descendais dans les profondeurs
moites de la terre. Aussi immobile que les jours
glacés dans ton apparence extérieure, tu connus
pourtant les péripéties d’un voyage aux milles
couleurs, dans des contrées jamais visitées
auparavant, des pays remplis de richesses
incomparables, un puits si profond et généreux logé
tout en bas, là où l’on n’accède qu’avec son cœur.
C’est la promesse d’un hiver réussi.
Que devenons-nous une fois dépouillés de
nos habits, titres et noms ? Et bien, nous devenons
nous. Tels que nous sommes vraiment, ni meilleurs,
ni pires, mais authentiques. Un être humain que sa
nouvelle naissance va sauver du naufrage auquel il
était destiné. Cette mort nécessaire, avant l’heure,
que symbolise l’Hiver, lui donnera une seconde
chance. La possibilité de tout reprendre à zéro et de
faire enfin de vrais choix. Comme le serpent qui
change de peau et renouvelle sa propre vie,
l’homme neuf qui a passé l’épreuve du froid, ne
sera plus jamais le même. Il portera fièrement son
cheminement dans l’éclat nouveau d’un regard
transfiguré. Car oui, il aura contemplé l’essentiel,
accompli les épreuves cardinales des saisons,
jusqu’à en mourir à lui-même dans un éternel
sourire.

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Les quatre saisons du bonheur – Stéphane barillet © 2009

Conclusion

Le cycle est accompli. Chaque rotation de la


roue enrichit l’ensemble. Un processus inénarrable
qui perdure depuis l’aube des temps. Dans sa
grande simplicité, l’ingénieuse Nature nous propose
de la suivre. L’ouvrage qui pourrait paraître
routinier, n’est en fait qu’une progression
merveilleuse vers la Connaissance exacte du
pourquoi et du comment du monde. En
s’imprégnant du parcours généreux des saisons,
nous pouvons toucher du doigt la sagesse des
anciens. Comme une carte au trésor, elle nous
guide pas à pas vers un chemin de transformation
qui n’a de limite que notre imagination.
Cette sapience des premiers alchimistes
donne au plus humble des hommes le format d’une
vie facile parce que conforme aux lois naturelles. Et
pour le chercheur d’absolu, elle balise la voie et
sécurise sa progression au cœur de lui-même.
De la sorte, chacun y trouve son comptant.

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