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Le fonctionnement des marchés

Jean Magnan de Bornier

Table des matières


1 Les modalités diverses de la concurrence 3
1.1 Formes d’organisation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.2 Position et actions des agents . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.2.1 Les preneurs de prix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
1.2.2 Les faiseurs de prix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
1.2.3 Les négociations sur les prix . . . . . . . . . . . . . . . . 4
1.2.4 Les chercheurs de prix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5

2 Les marchés concurrentiels 5


2.1 Les hypothèses des marchés parfaits . . . . . . . . . . . . . . . . 5
2.2 Équilibre et déséquilibre d’un marché concurrentiel . . . . . . . . 6
2.2.1 La position d’équilibre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
2.2.2 Les mécanismes de retour à l’équilibre . . . . . . . . . . 8
2.2.3 La persistance de déséquilibres . . . . . . . . . . . . . . . 9
2.2.4 Les déplacements de l’équilibre . . . . . . . . . . . . . . 13
2.3 L’efficacité de l’équilibre concurrentiel . . . . . . . . . . . . . . . 13

3 La concurrence imparfaite 15
3.1 Le monopole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
3.1.1 L’équilibre du monopole avec unicité du prix . . . . . . . 16
3.1.2 Le monopole et la discrimination . . . . . . . . . . . . . 19
3.2 Les oligopoles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
3.2.1 L’oligopole de Cournot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
3.2.2 L’oligopole "de Bertrand". . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
3.2.3 Le modèle meneur-suiveur . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
3.2.4 La solution de l’entente . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21

4 Les échecs du marché 22


4.1 Les biens publics . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
4.2 Les externalités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

1
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 2

Introduction : l’économie de marché


Une économie de marché est un système économique reposant prioritairement
(mais pas nécessairement de manière exclusive) sur des échanges librement négo-
ciés entre agents économiques individuels (ménages) ou collectifs privés (firmes,
associatons). Cela signifie que les décisions économiques sont prises de manière
décentralisée, et non par un seul super-agent économique comme par exemple une
agence de planification. L’économie de marché est celle des décisions décentrali-
sées, décisions qui ne sont pas coordonnées de manière consciente ou volontaire
mais le sont dans une certaine mesure par les mécanismes de marché ; on peut dire
en effet que le marché est un mécanisme de coordination des décisions, au même
titre que le plan central ; cette question mérite évidemment plus d’approfondisse-
ment.
Les questions qui se posent à propos du marché sont les suivantes :
1. La réalité de la coordination par le marché ; l’économie de marché est-elle
cohérente, comme le soutiennent ses partisans, ou faut-il parler de "l’anar-
chie de la concurrence" comme le font ses adversaires ?
2. Cette coordination, si elle existe, est-elle efficace ? Permet-elle aux agents
de réaliser leurs aspirations, permet-elle une utilisation correcte des res-
sources ? Cette question peut d’ailleurs être examinée à plusieurs titres :
efficacité absolue, en elle-même, ou alors par comparaison avec d’autres
structures de décision comme en particulier les modes de décision centrali-
sés.
3. Ce système est-il moralement et philosophiquement satisfaisant ? Ce n’est
pas l’économiste qui peut répondre, chacun peut avoir son mot à dire sur
ces questions. Le rôle de l’analyse économique ici devrait être d’éviter que
les débats ne soient faussés par une mauvaise compréhension des faits ; il
semble que cette tâche soit extrèmement difficile à mener à bien...
Tout ceci indique qu’il est nécessaire d’avoir une vision claire du fonctionne-
ment des marchés, pris individuellement, dans l’espoir de mieux comprendre l’en-
semble du mécanisme de l’économie de marché, système global d’une complexité
élevée.
Ce chapitre est consacré à l’étude des marchés pris individuellement.

Définition d’un marché Un marché est un ensemble d’interactions entre des


vendeurs et des acheteurs potentiels d’un bien économique – ou d’un ensemble
de biens substituts étroits ,interactions constituées d’échanges d’information, de
négociations et de transactions se déroulant dans des conditions de concurrence
homogène.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 3

1 Les modalités diverses de la concurrence


1.1 Formes d’organisation
Les marchés observables se caractérisent par l’extrême variété des formes
qu’ils peuvent prendre. Il n’existe pas de description concrète possible qui contien-
drait toutes ces formes ; les degrés d’organisation des marchés sont nombreux et
échelonnés. Donnons quelques exemples :
– Il existe à une extrémité des marchés très peu organisés, sans règles spéci-
fiques : chacun offre ou demande en toute liberté, sans contrainte formelle.
Pour les marchés peu organisés il existe bien sûr des règles générales qui
sont censées s’appliquer (le droit commercial) mais aucune règle spécifique.
Les échanges de voitures d’occasion entre particuliers sont un exemple de
marché peu organisé.
– À l’autre extrémité on trouve des marchés très organisés comme par exemple
les bourses de valeur, où s’appliquent des règles très précises et où on doit
recourir à des intermédiaires pour réaliser des opérations.
– Il y a aussi des marchés illicites (commerce d’organes, de produits dopants
ou de drogues, etc.) ; il s’agit bien de marchés à part entière, qui ont souvent
leurs propres règles de fonctionnement.
Les marchés se différencient aussi les uns des autres par leur importance :
nombre d’agents concernés, étendue géographique, sommes échangées. Le mar-
ché mondial du pétrole d’un côté, et le marché des skate-boards à la sortie d’un
lycée de l’autre côté, illustrent bien la présence d’écarts énormes. Se peut-il qu’ils
soient régis par les mêmes lois ?

1.2 Position et actions des agents


Une autre dimension de la diversité des marchés est la variabilité du pouvoir
dont disposent les agents. On peut illustrer cela par la position des agents vis-à-vis
de la variable fondamentale qu’est le prix auquel seront échangés les biens.

1.2.1 Les preneurs de prix


Un pouvoir quasiment nul existe pour un agent économique, vendeur ou ache-
teur potentiel, qui n’a aucun pouvoir de discussion ou de manipulation du prix. On
dit alors que cet agent est preneur de prix et on évoque le caractère paramétrique
des prix : ceux-ci sont en effet un paramètre de l’action de cet individu ou firme.
Les achats dans un supermarché, l’acquisition d’un billet de train, et de mul-
tiples autres situations, mettent le consommateur en position de preneur de prix ;
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 4

côté offreurs, un producteur de fruits ou de légumes en gros est généralement


obligé d’accepter les prix proposés par l’expéditeur.
Le consommateur est évidemment libre de changer de supermarché, le voya-
geur peut décider qu’il préfère se déplacer en voiture plutôt qu’en train, etc. L’état
de preneur de prix doit être associé à des décisions de marché à court terme, où
l’environnement de l’agent ne peut être modifié de fond en comble.
On associe l’idée de preneur de prix à celle de marché concurrentiel, comme
on le verra plus loin.

1.2.2 Les faiseurs de prix


Sur certains marchés qualifiés d’ imparfaitement concurrentiels, il existe un
ou plusieurs agent(s) ayant le pouvoir de déterminer le prix pour un ensemble
des transactions. Il s’agit souvent d’agents de grande taille : en France, EdF et la
SNCF fixent les prix de leurs prestations ; mais beaucoup de commerçants, même
de très petite taille, en font autant pour leurs échanges.
Des acheteurs aussi peuvent disposer du pouvoir de déterminer les prix ; on
accuse ainsi les centrales d’achat des groupes de super- et hyper-marchés de fixer
les prix pour les achats des différents magasins, les fournisseurs étant réduits à
accepter les conditions qui leur sont proposées – ou à cesser leurs activités. Les
grandes surfaces auraient alors le double pouvoir de déterminer leurs prix d’achat
et leurs prix de vente !
Il faut distinguer, du côté des faiseurs de prix, le cas des agents qui déterminent
le prix de leurs transactions (cas le plus fréquent, y compris celui des centrales
d’achat qu’on vient d’évoquer) de celui où un seul offreur ou demandeur aurait
le pouvoir de fixer le prix pour toutes les transactions sur le marché considéré,
y compris celles de ses concurrents. Le pouvoir est plus grand dans la deuxième
hypothèse ; on parle parfois de firme dominante. C’est une situation beaucoup plus
rare.

1.2.3 Les négociations sur les prix


Une situation plus équilibrée est celle où les prix sont négociés, vendeur et des
acheteur potentiel discutant sur un pied d’égalité. La négociation ne se fait qu’en
petit nombre (deux agents ou deux blocs d’agents peu nombreux), et son résultat
reste souvent ignoré des autres agents du marché considéré, elle n’aura donc pas
beaucoup d’influnce sur les atures transactions.
Un marché de négociations face-à-face sera donc souvent fragmenté. Le mar-
ché des voitures d’occasion en est un bon exemple, et cette fragmentation plus ou
moins inhérente explique pourquoi il apparaît nécessaire d’avoir des mécanismes
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 5

de diffusion de l’information externes au marché comme l’"Argus", parce que le


marché ne crée pas de lui-même, ni ne diffuse, ces informations.

1.2.4 Les chercheurs de prix


Une dernière éventualité a donné lieu à de nombreuses analyses intéressantes
(théorie de la recherche d’information) : c’est le cas – déjà suggéré en étudiant
les preneurs de prix – où des agents sont relativement impuissants à influencer
les prix mais peuvent rechercher le meilleur des prix que proposent différents
vendeurs (ou acheteurs) avec lesquels ils pourraient traiter.
Un particulier qui souhaite acheter un véhicule d’occasion a la possibilité de
visiter les différents revendeurs de sa région, pour trouver celui qui est le moins
cher. Mais comme chaque visite lui prend du temps, de l’énergie et peut-être aussi
de l’argent, son intérêt n’est sans doute pas de visiter tous les revendeurs ; un
calcul économique permet (selon les hypothèses particulières que l’on pose) de
spécifier un comportement optimal de recherche d’information.

2 Les marchés concurrentiels


2.1 Les hypothèses des marchés parfaits
La concurrence est la force en action sur les marchés ; chacun essaie d’obtenir
le maximum possible à travers les échanges ; s’il est acheteur, il cherchera à mettre
en concurrence les différents vendeurs pour trouver les conditions les plus favo-
rables pour lui : prix le plus bas, qualité la meilleure, ou un quelconque mixage des
deux qui sera un "rapport qualité-prix" ; s’il est vendeur, il recherchera l’acheteur
prêt à payer le plus.
Quoique cette force soit permanente, on considère généralement que ses ef-
fets sont plus approfondis dans certains marchés qu’ils ne le sont dans d’autres
marchés.
Les marchés "parfaits" ou "de concurrence pure et parfaite" sont supposés
donner les résultats les plus complets.
Un marché parfait se caractérise par un petit nombre d’hypothèses très rare-
ment vérifiées dans leur ensemble.
1. Tous les agents, offreurs comme demandeurs, sont de petite taille relative-
ment au marché ; les opérations de chacun ne représentent qu’une part infi-
nitésimale de l’ensemble des échanges. On parle de l’atomicité du marché.
Cette hypothèse a pour conséquence qu’aucun agent n’a la capacité d’agir
sur les prix : ils sont tous des preneurs de prix. Il n’y a qu’un seul prix que
tous acceptent.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 6

2. Les produits échangés sont tous identiques ou homogènes ; les offreurs ne


peuvent se distinguer les uns des autres par la qualité de leur production.
Comme ils ne peuvent pas non plus le faire par le prix, la capacité des
offreurs à se concurrencer les uns les autres est réduite. Les demandeurs
eux-même n’ont guère de moyens pour le jeu concurrentiel.
3. L’entrée et la sortie sont libres et sans coût. Il est possible à n’importe qui de
pénétrer dans le marché considéré et d’en sortir sans la moindre formalité
(par exemple pas de licence à acquitter auprès des pouvoirs publics), et sans
que cela entraîne des dépenses.
4. L’information circule de manière totalement transparente ; cette hypothèse
d’information parfaite n’est pas aussi forte qu’il pourrait sembler, dans la
mesure où la seule information nécessaire pour un bon fonctionnement d’un
tel marché est la connaissance du prix.
Ces hypothèses très strictes ne sont que très rarement vérifiées, sinon jamais. Il
faut considérer le marché concurrentiel comme un état limite qu’il est facile d’ana-
lyser et qui offre des résultats suggestifs, permettant de mieux comprendre la réa-
lité qui est d’un ordre de complexité supérieur ; c’est ce qu’on appelle un modèle
heuristique.

2.2 Équilibre et déséquilibre d’un marché concurrentiel


2.2.1 La position d’équilibre
Les deux constituants essentiels d’un marché concurrentiel sont une fonction
de demande et une fonction d’offre ; ces fonctions sont celles qui ont été dé-
crites aux chapitres précédents. Ces deux fonctions D(p), décroissante, et O(p),
croissante, correspondent bien à l’hypothèse d’agents petits et donc preneurs de
prix (voir le graphique 1). Ces courbes n’ont qu’un seul point commun, le point
(p∗, Q∗) qui représente l’équilibre du marché ; cet équilibre se définit par le fait
qu’au prix considéré p∗, la quantité offerte est précisément égale à la quantité
demandée, c’est-à-dire que D(p∗) = O(p∗) = Q∗. À l’équilibre, il n’y aura
aucun demandeur dans l’impossibilité de se procurer la quantité qu’il veut, et au-
cun offreur ne se trouvera dans l’impossibilité de vendre ce qu’il entend vendre :
personne ne sera "insatisfait" relativement à ses plans.
Cela ne signifie en rien que les agents sont satisfaits dans un sens général ; les
demandeurs se plaindront généralement du prix trop élevé, même s’il s’agit du
prix d’équilibre, et les offreurs se lamentent d’un prix qu’ils jugent trop faible et
peu rémunérateur. Mais compte tenu de ce prix insatisfaisant, tous sont "satisfaits"
à l’équilibre. Hors de l’équilibre au contraire, il y aura toujours des agents insatis-
faits – dans tous les sens du terme. Supposons, comme sur le graphique 2 que le
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 7

O(p)

p*

D(p)

Q
Q*

F IG . 1 – L’équilibre du marché concurrentiel

O(p)

p’

p*

D(p)

D’ O’ Q
Q*

F IG . 2 – Un déséquilibre du marché concurrentiel


IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 8

prix p0 est supérieur au prix d’équilibre ; alors la quantité offerte est supérieure à
la quantité demandée. Dans ces conditions les offreurs ("côté long") ne seront pas
tous à même d’écouler ce qu’ils voudraient écouler, alors que les acheteurs ("côté
court") pourront tous acheter ce qu’ils souhaitent.
Du côté des vendeurs il y a donc un rationnement provoqué par un prix trop
élevé ; ce rationnement peut évidemment prendre des formes très diverses : on
peut imaginer que les premiers arrivés vendent tout leur stock (ils ne sont pas
rationnés) alors que ceux qui arrivent plus tard sur le marché ne vendent rien ; on
peut aussi imaginer un mécanisme de répartition du rationnement, assurant que
tous les offreurs sont rationnés d’une même quantité, ou d’un même pourcentage
(il faut une autorité administrative pour réaliser une telle répartition).
L’examen du graphique 2 permet de constater que si le prix est supérieur au
prix d’équilibre, la forme des courbes d’offre et de demande implique qu’il y a
toujours un excès d’offre ; et avec un prix inférieur au prix d’équilibre c’est la
demande qui sera supérieure à l’offre, et qui donc sera rationnée.
Mais ces situations de déséquilibres ne sont pas nécessairement durables ; au
contraire, on considère généralement qu’il existe des mécanismes automatiques
de retour à l’équilibre.

2.2.2 Les mécanismes de retour à l’équilibre


En reprenant le cas du graphique 2, où les offreurs sont rationnés, on suppose
que ceux-ci chercheront à réagir pour éliminer ce rationnement. Il s’agit pour
chaque vendeur rationné (ces deux moyens sont équivalents) :
– de trouver un moyen pour susciter de nouvelles demandes,
– ou bien de détourner vers lui les demandes existantes qui s’adressent à ses
concurrents (les autres offreurs).
La méthode à utiliser, dans les deux cas, est simplement d’offrir ses produits ou
services à un prix légèrement inférieur au pix de marché.
Si tous les offreurs rationnés baissent leurs prix, cela ne pourra pas rester sans
influence sur le prix de marché, qui devra baisser en même temps ; on suppose en
effet que les acheteurs donneront maintenant la priorité à ceux qui offrent les prix
les plus faibles, obligeant les autres à s’aligner.
Le mouvement de baisse du prix continuera normalement tant que le rationne-
ment subsiste, c’est-à-dire jusqu’au prix d’équilibre . Une fois l’équilibre atteint,
il devient irrationnel pour les offreurs de continuer baisser leurs prétentions et le
prix restera à cette valeur.
Ce mécanisme repose sur le fait que les offreurs sont capables d’exercer une
influence sur le prix de marché ; on peut s’interroger sur la cohérence de ce rai-
sonnement avec l’hypothèse d’agents preneurs de prix. Mais il faut bien voir que
cette hypothèse joue d’une manière asymétrique ; un offreur qui disposerait d’un
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 9

réel pouvoir en matière de prix aurait la capacité d’ augmenter le prix ; mais di-
minuer le prix, pour un offreur, ne prouve pas un réel pouvoir d’influence, chacun
étant toujours libre de diminuer ses propres prétentions. Le mécanisme de retour
à l’équilibre illustré ici n’implique que cette possibilité d’être moins exigeant, et
ne contredit donc que très faiblement l’hypothèse d’agents preneurs de prix.
Dans le cas d’un prix de marché qui serait plus faible que le prix d’équilibre, le
raisonnement permettant de comprendre le retour à l’équilibre est de même type,
en partant d’une demande excédentaire plutôt que d’une offre excédentaire. On
laisse au lecteur le soin de reconstituer le mécanisme.

2.2.3 La persistance de déséquilibres


Le mécanisme décrit ci-dessus, qu semble assez naturel, n’est pas certain ; il
se peut que tel ou tel évènement le contrarie ou l’empêche totalement. Dans ce cas
les déséquilibres peuvent persister plus ou moins longtemps. Examinons quelques
raisons possibles à cette persistance.
– Les prix peuvent manquer de flexibilité, rester rigides ; certains économistes
considèrent que les rigidités de prix se présentent plutôt quand les prix
doivent baisser ; on parle d’"effet de cliquet". Les offreurs se refuseraient
à baisser leurs prix pour éviter que leurs produits soient regardés comme
des produits de faible qualité.
– Les producteurs peuvent aussi hésiter à modifier leurs prix quand ceux-ci
sont publiés, par exemple dans des tarifs comportant de nombreux prix dif-
férents. Le coût de la modification est tel qu’un seul tarif est édité tous les
ans (ou suivant une autre périodicité). Les producteurs peuvent aussi vouloir
offrir à leurs clients une stabilité qui prouve qu’on peut leur faire confiance.
– Les agents qui constatent un excès d’offre ou de demande peuvent supposer
que cet excès est temporaire et préfèrent attendre pour modifier leur prix
que la tendance soit confirmée.
– Les pouvoirs publics ont pu introduire des règlements s’opposant à la flexi-
bilité, par exemple à travers des prix plafonds ou planchers.
Mais les marchés peuvent aussi comporter des entraves matérielles plus fonda-
mentales à la stabilité ; c’est le cas bien connu du "cycle du porc" (marché en gros
de la viande de porc) qui manifeste une forme d’instabilité permanente. Ce mar-
ché et d’autres qui lui ressemblent ont donné lieu au modèle en toile d’araignée
ou cobweb.

Le modèle de la toile d’araignée Dans ce modèle dont on expose ici une des
variantes les plus élémentaires, il y a une offre et une demande constituées de ma-
nière normale, mais des délais dans la production rendent impossible l’ajustement
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 10

immédiat entre l’offre et la demande. Voyons de manière précise les hypothèses


de ce modèle.
p

O(p)

p0

p*

p1 D(p)

Q0 Q* Q1 Q

F IG . 3 – Le cycle du porc : modèle avec convergence

1. La fonction d’offre est constituée de manière normale, mais avec un déca-


lage d’une période (par exemple six semaines) correspondant au délai requis
pour modifier le niveau de production. Il est donc nécessaire de spécifier la
date de l’offre : Ot = O(pt−1 ), O(.) étant la fonction d’offre habituelle.
La quantité offerte à l’instant t est ajustée en fonction du prix de marché
de la période précédente. Cette hypothèse est assez brutale car elle signi-
fie que les producteurs ne seraient pas capables d’imaginer que les prix
peuvent varier, ou de savoir comment ils pourraient varier ; c’est une hypo-
thèse d’anticipations statiques.
2. Sur le marché l’offre est rigide : les producteurs viennent avec une quantité
déterminée de produits qui ne peut varier dans l’immédiat. Les demandeurs
achètent toute la quantité offerte, mais au prix correspondant dans la fonc-
tion de demande. Il y a donc à chaque période un équilibre du marché dans
lequel le côté offre détermine la quantité et le côté demande détermine le
prix qui solde le marché.
On voit sur les deux graphiques 3 et 4 des exemples de fonctionnement d’un tel
marché.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 11

p1 O(p)

p0
D(p)

Q’ Q" Q

F IG . 4 – Le cycle du porc : modèle avec cycle

Sur le graphique 3, on part d’un niveau d’offre Q0 ; cette offre est soldée au
prix p0 ; les producteurs produiront alors la quantité qui correspond à ce prix sur
leur courbe d’offre, c’est-à-dire Q1 ; mais cette nouvelle offre, quand elle arrivera
sur le marché, fera chuter le prix à p1 .
Il en résultera une nouvelle modification de l’offre, cette fois à la baisse, etc.
Le mouvement des prix et des quantités est illustré par la ligne rouge qui rappelle
une toile d’araignée. On voit que dans ce premier exemple, le prix et les quantités
se rapprochent peu à peu de leur valeur d’équilibre.
Il y a donc ici deux sortes d’équilibre ; celui qui s’établit à chaque période
est un équilibre temporaire. Il y a bien équilibre du marché à chaque fois, mais
cet équilibre n’est pas le même que la fois d’avant ; l’autre équilibre est celui
constitué par les valeurs Q∗, p∗ ; c’est celui vers lequel tendent tous les équilibres
temporaires, c’est l’équilibre permanent.
Sur le graphique 4, on part comme précédemment de l’offre Q0 , et le proces-
sus de modification des prix et des quantités est le même. Mais le résultat est très
différent puisqu’on revient toujours aux mêmes valeurs Q0 , p0 et Q1 , p1 : il n’y a
pas de convergence vers un équilibre permanent , il y a un cycle régulier d’oscil-
lations de prix hauts et bas : et cela ressemble effectivement au cycle observé de
la viande de porc.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 12

Ces deux cas de convergence vers l’équilibre permanent et de cycle doivent


être complétés par une troisième possibilité logique : celle d’un comportement
divergent, où les écarts de prix seraient de plus en plus grands ; ce marché explosif
ne pourrait évidemment pas fonctionner longtemps.

Une formulation mathématique élémentaire Donnons une forme mathéma-


tique à ce modèle ; la fonction d’offre est notée Qo = O(p), et la fonction de demande
Qd = D(p) sera retenue sous sa forme réciproque 1 : p = f (Q), qui désigne le prix
maximum auquel les demandeurs acceptent d’acheter la quantité Q.
– La première des hypothèses ci-dessus s’écrira Qo,t = O(pt−1 ) ;
– la seconde hypothèse est que pt = f (Qo,t )
On déduit de ces deux hypothèses que

pt = f (Qo,t ) = f [O(pt−1 )] = Φ(pt−1 )

où Φ(.) est la fonction composée f ◦ O(.). Cette expression montre qu’on peut traiter
ce problème sous forme d’une suite mathématique à partir d’un prix quelconque p0 (ou
d’une quantité Q0 ).
Supposons pour fixer les idées que les deux fonctions O(.) et D(.) sont affines, avec :

O(p) = a + bp D(p) = c + dp c > a > 0, d < 0

L’équilibre permanent du marché implique que O(p) = D(p), c’est-à-dire


a−c
p∗ =
d−b
Q−c
La fonction de demande, sous sa forme réciproque, est f (Q) = .
d
le prix à la période t s’exprime alors ainsi :
(a + bpt−1 ) − c b a−c
pt = = pt−1 +
d d d
b a−c
Notons α = et β = ; on a donc la relation entre deux prix successifs :
d d
pt = αpt−1 + β
on peut déduire par récurrence : pt = α[αpt−2 + β] + β
pt = α2 pt−2 + β(1 + α)
et en généralisant : pt = αt p0 + β(1 + α + α2 + · · · + αt−1 )

Cette dernière expression dépend évidemment des valeurs prises per les paramètres α et
β. Trois cas se présentent :
1
on sait que la réciproque d’une fonction continue existe si cette fonction est strictement mo-
notone, ce qui est le cas de D(p)
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 13

α = −1 , c’est-à-dire que les pentes des deux courbes d’offre et de demande sont égales
en valeur absolue. Alors αt ne prend que les valeurs 1 et -1, et 1+α+α2 +· · ·+αt−1
prend (en même temps) les valeurs 0 ou 1. Il en résulte que le prix de marché ne
prend que deux valeurs en alternance, pt = p0 quand t est pair, et pt = β − p0
quand t est impair. On retrouve le comportement cyclique.
|α| < 1 On voit alors qu’au bout d’une période suffisamment longue, le premier terme
de l’expression αt p0 + β(1 + α + α2 + · · · + αt−1 ) tend vers 0, et le second vers
1
β ; la valeur limite du prix pour un très grand nombre de périodes est donc
1−α
β a−c
, est-à-dire d’après la définition de α et β, vers , qui est précisément le
1−α d−b
prix d’équilibre permanent.
|α| > 1 Le comportement du prix est alors explosif, puisque les deux termes de la for-
mule tendent vers l’infini avec alternance de signe ; aucun fonctionnement écono-
mique n’est possible, parce que le prix prendrait rapidement des valeurs absurdes
(prix négatif).

2.2.4 Les déplacements de l’équilibre


De nombreuses raisons peuvent faire évoluer les courbes d’offre et de de-
mande : une modification des goûts de consommateurs, le progrès technique, la
concurrence plus ou moins forte, les modifications des prix des facteurs de pro-
duction, etc. Il est facile de voir comment de telles modifications se répercutent
sur l’équilibre d’un marché. Sur le graphique 5, la demande diminue, passant de
D(p) à D0 (p), et l’offre est inchangée ; le nouvel équilibre comporte une baisse du
prix et de la quantité.
Le lecteur examinera ce qui se passe pour le prix et la quantité lors d’autres
modifications simples : augmentation de la demande, variation de l’offre dans l’un
ou l’autre sens.

2.3 L’efficacité de l’équilibre concurrentiel


L’existence d’un équilibre n’est pas une garantie que cet équilibre est efficace ;
nous savons que s’il y a équilibre il n’y aura ni offre ni demande insatisfaite. Mais
l’efficacité économique est plus que cette absence de rationnement. C’est l’utilisa-
tion correcte des ressources qui définit l’efficacité : chaque ressource économique
doit être utilisée à l’usage qui lui permet d’apporter le plus de satisfaction, que ce
soit en tant que bien de consommation finale ou en tant que facteur de production.
Ceci correspond à la définition classique (déjà vue au chapitre I) de l’optimum
de Pareto : le maximum de bien-être est atteint quand il est impossible d’amélio-
rer la situation d’une personne sans déteriorer celle d’au moins une autre per-
sonne.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 14

O(p)

p*

D(p)
p’

D’(p)

Q’ Q
Q*

F IG . 5 – Modification de la demande

Mais cette définition est très abstraite, et ne repose pas sur les concepts rencon-
trés dans l’étude des marchés. Il est heureusement possible de montrer comment
elle s’applique aux marchés concurrentiels, grâce à deux résultats :
1. Si tous les marchés d’une économie sont concurrentiels, l’équilibre de ces
marchés, caractérisé par la condition prix = coût marginal, constitue un op-
timum de Pareto. Ce résultat important est connu sous le nom de "premier
théorème de l’économie du bien-être".
2. On peut aussi approcher l’efficacité à l’aide de la notion de surplus.
Le surplus d’un consommateur (concept dû au Français Jules Dupuit au mi-
lieu du XIXème siècle) est la différence entre la somme maximale qu’il est
prêt à dépenser pour acheter un bien ou un ensemble de biens d’une part,
et la somme qu’il débourse effectivement pour l’acquérir. Il s’agit bien sûr
d’un concept psychologique, mais qu’on peut néanmoins mesurer à l’aide
de la courbe de demande. En effet, on démontre que la somme des sur-
plus des consommateurs individuels ou surplus des consommateurs d’un
marché donné est égale à la surface située entre la fonction de demande
et la ligne horizontale correspondant au prix ( c’est la surface colorée du
graphique 6).
Le surplus des producteurs d’un autre côté est la somme des profits.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 15

Surplus

D(p)

F IG . 6 – Le surplus des consommateurs

Le surplus total est la somme du surplus des consommateurs et du surplus


des producteurs. C’est aussi la différence entre ce que coûte le produit total
et la somme maximum que les consommateurs sont prêts à payer pour l’ac-
quérir. L’efficacité peut se concevoir comme le fait que ce surplus total est
aussi grand que possible.
On démontre que l’équilibre d’un marché concurrentiel est une condition
suffisante pour la maximisation du surplus total.
On a ainsi trois formulations équivalentes de l’efficacité : en termes d’utilité
(formulation de Pareto), de prix (égalité prix = coût marginal), et de surplus.

3 La concurrence imparfaite
Comme on l’a déjà dit, la concurrence parfaite qui a été exposée à la section
précédente est un cas particulier et très rare. Les activités agricoles, industrielles,
ou de service, se déroulent le plus généralement dans des conditions assez diffé-
rentes, parce que les produits ne sont pas homogènes : marché de l’habillement,
de l’automobile, etc., etc., ... ; parce que les firmes sont nécessairement de grande
taille : taille minimale d’une aciérie ou d’une raffinerie de pétrole, etc., etc., .. ;
parce que l’entrée n’est pas totalement libre à cause de réglementations, brevets,
etc., etc., ...
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 16

Les principales structures de concurrence imparfaite sont regroupées dans le


tableau 1.
Nombre d’offreurs Un seul Quelques-uns Très nombreux
Type de produit *** *** ***
Homogène Monopole Oligopole simple Concurrence pure et parfaite
Différencié Oligopole différencié Concurrence monopolistique
TAB . 1 – Les structures concurrentielles

De manière générale, les situations de concurrence imparfaite peuvent être


analysées en termes d’équilibre de marché ; mais les positions d’équilibre ne cor-
respondent généralement pas à une efficacité maximum ; c’est ce qui les différen-
cie de l’équilibre de concurrence pure de parfaite.
On commentera rapidement le monopole, l’oligopole et la concurrence mono-
polistique.

3.1 Le monopole
Un monopole est une firme qui est le seul vendeur sur un marché déterminé.
Cette situation peut être dûe à :
– Une capacité ou des ressources que le monopoliste est seul à posséder, par
exemple un brevet de fabrication ;
– Une structure des coûts de production qui impose une très grande taille à la
firme et rend impossible la concurrence (monopole naturel) ;
– Une exclusivité accordée par contrat ou par une réglementation publique
(privilège).
Le monopole, face à une multitude d’acheteurs 2 , a évidemment la responsabilité
de déterminer le prix de vente : il est faiseur de prix. Mais il peut exercer ce
pouvoir de deux manières différentes :
– En fixant un prix unique, identique pour tous les acheteurs ;
– En instituant des prix différenciés, chaque consommateur ou chaque achat
étant soumis à des conditions tarifaires particulières : c’est la discrimana-
tion.

3.1.1 L’équilibre du monopole avec unicité du prix


Les conditions de maximisation du profit sont alors les suivantes :
2
Il y a évidemment des cas où le nombre des acheteurs est lui aussi réduit : le monopole peut
avoir pour clients quelques firmes : structure monopole-oligopsone, ou même un seul acheteur :
monopole bilatéral. Ces cas très intéressants ne seront pas étudiés ici.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 17

Soient :
– Qm , la quantité produite par le monopole à l’équilibre
– pm , le prix de vente du monopole
– p(Q), la demande réciproque
– C(Q), la fonction de coût total
– π(Qm ) le profit de la firme
Le monopole maximise son profit qui est :

π(Qm ) = Qm p(Qm ) − C(Qm )

La condition de premier ordre de la maximisation est donnée par l’égalité entre recette
marginale et coût marginal :

dπ dp dC
= p(Q) + Q − =0
dQ dQ dQ
ou encore :
dC dp
p(Q) = −Q
dQ dQ
Le dernier terme de l’expression de droite étant négatif (la courbe de demande
est décroissante), les faits suivants apparaissent :
– Le prix de vente du monopole est supérieur à son coût marginal : il vend
plus cher que ne le ferait une firme concurrentielle,
– Les consommateurs auront à leur disposition une quantité moindre, com-
paré à ce qui se passerait en cas de vente au coût marginal.
La production du monopole est "insuffisante" dans la mesure où l’on sait que
si ce secteur était composé d’un grand nombre d’entreprises concurrentes, la pro-
duction serait plus large, et le prix ou les prix plus bas. L’expression précédente
peut être précisée par la formule de L ERNER, qu’on obtient en divisant par le prix :
dC
p(Q) −
dQ 1 Qdp
= où =
p(Q) || dQp

( est l’élasticité de la demande.)


Le graphique suivant 7 montre l’équilibre du monopole défini par ces condi-
tions. Ces éléments constituent ce qu’on appelle l’inefficacité allocative, indiquant
que l’allocation (ou affectation) des ressources n’est pas optimale, et pourrait être
améliorée si l’on se rapprochait d’une situation plus concurrentielle.
L’inefficacité organisationnelle, quant à elle, se manifeste dans la mesure où
le monopole n’est pas incité à rechercher en permanence à diminuer ses coûts de
production ; il peut privilégier la recherche d’une vie tranquille qui est, comme
l’écrivait John Hicks, le plus important des bénéfices du monopole.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 18

p
Profit

Cm
CM

p
m

E D(p)

Rm(p)

Qm
Q

F IG . 7 – L’équilibre d’un monopole


IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 19

3.1.2 Le monopole et la discrimination


On a remarqué depuis longtemps déjà que les entreprises ayant le pouvoir
de déterminer leurs prix de vente, et particulièrement les monopoles, cherchent
souvent à différencier les prix selon les clients. Cela s’explique assez bien par le
fait que différents acheteurs sont prêts à payer des prix différents pour des biens
identiques.
La discrimination est l’exploitation de cette disposition. Si le monopole connais-
sait le prix maximum que chaque acheteur est prêt à payer, il pourrait gagner
beaucoup en imposant à chacun un tarif particulier. Si le monopole vend chaque
unité de produit au prix maximum que l’acheteur est prêt à débourser, il prive le
consommateur de tout son surplus, et il empoche ce surplus pour lui-même sous
forme de profit.
On distingue trois degrés de discrimination (Pigou) :
1. La discrimination parfaite, dans laquelle chaque unité sera vendue au prix
maximum que le consommateur était prêt à payer ; il y aura un prix différent
par unité ; cette forme de discrimination implique que le vendeur dispose
d’informations extrêmement précises. Le surplus des consommateurs est
alors nul.
2. La discrimination du deuxième degré, dans laquelle il existe plusieurs ni-
veaux de prix ; c’est une approximation de la solution précédente, que le
monopole met en place parce que la discrimination parfaite est trop com-
plexe à pratiquer. Les consommateurs réaliseront un surplus non nul, mais
faible.
3. La discrimination du troisième degré où les consommateurs sont séparés en
marchés avec des prix différents : par exemple des marchés géographique-
ment séparés comme le marché allemand et le marché français ; marchés
séparés dans le temps : ventes normales et ventes de la période de soldes,
etc.
Quand le monopole a la capacité de pratiquer la discrimination, il produit para-
doxalement beaucoup moins d’inefficacités qu’en cas de prix unique ; on peut dé-
montrer en effet que l’équilibre d’un monopole parfaitement discriminant produit
la quantité optimale (celle qui assure le surplus maximum) ; en effet il continue à
produire tant qu’il y a au moins un acheteur qui est prêt à payer plus que son coût
marginal, et s’arrête ensuite ; cela signifie qu’il produit la quantité assurant l’éga-
lité suivante : prix maximum payé pour la dernière unité vendue = coût marginal,
et cette condition est équivalente à l’égalité prix = coût marginal qui caractérise
l’optimum dans les marchés concurrentiels.
Dans les cas de discrimination du deuxième ou du troisième degré l’optimum
n’est pas nécessairement atteint mais est approché.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 20

Le monopole discriminant est donc efficace, mais en termes de distribution du


surplus il peut être considéré comme une mauvaise solution, puisque les consom-
mateurs ne disposent alors d’aucun surplus...

3.2 Les oligopoles


Dans l’analyse de la concurrence parfaite comme dans l’analyse du monopole,
les firmes ne s’occupent pas de leurs concurrents.
En effet le monopole n’a pas de concurrents ; la firme concurrentielle n’a au-
cune capacité d’influencer le jeu de la concurrence, elle ne peut que le subir, elle
ne peut pas tenir compte de ses concurrents ; son seul souci est de produire la
bonne quantité.
Quand il y a un petit nombre de firme d’importance comparable, chacune
d’entre elles dispose d’un pouvoir de marché, mais elle sait nécessairement que
ses concurrentes en ont aussi. Chaque firme sait donc qu’elle peut influencer ses
concurrents, et subir leur influence ; chaque décision de la firme implique une ré-
ponse à la question : comment mes concurrents vont-ils réagir à ma décision (par
exemple ma décision de modifier mon prix de vente) ?
De la réponse à cette question dépendent deux éléments :
– comment choisir la meilleure politique quand on connaît (ou quand on sup-
pose) ce que sera la réaction des concurrents ?
– comment utiliser cette information pour avoir une influence sur le compor-
tement des concurrents, par exemple en diffusant de fausses informations ?
Ces deux questions constituent le problème des interactions stratégiques. Ce pro-
blème introduit un degré de complexité dans l’analyse des oligopoles qui est très
supérieur à celui qu’on trouve dans la plupart des autres structures de marché. Il
résulte de cette complexité que de nombreux auteurs ont proposé des solutions
assez différentes au problème de l’équilibre de l’oligopole ; décrivons brièvement
les principales théories disponibles.

3.2.1 L’oligopole de Cournot


Le premier à avoir donné une solution est Augustin Cournot, dès 1838. Il pose
comme hypothèses que le prix de vente de tous les producteurs de l’oligopole est
identique (ce sera toujours le prix qui solde le marché en équilibrant la quantité
demandée à l’offre) , et que chacun considère que la production des autres ne sera
pas modifiée par ses décisions en matière de production. Chacun considère en
conséquence qu’il peut agir en monopole vis-à-vis de la partie de la demande que
les autres lui laissent : il est un petit monopole.
L’équilibre de Cournot est la situation où chacun de ces petits monopoles pro-
duit une quantité compatible avec les politiques supposées des autres.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 21

Cet équilibre n’assure pas le bien-être maximum, mais n’en n’est pas aussi
éloigné que le monopole proprement dit ; il se trouve dans une position intermé-
diaire, et d’autant plus près de la concurrence pure et parfaite que le nombre de
firmes est élevé.

3.2.2 L’oligopole "de Bertrand".


Une autre solution attribuée (à tort) au mathématicien Joseph Bertrand consiste
à supposer que les différentes firmes ont chacune leur propre prix de vente, la
concurrence se faisant par le prix ; les consommateurs achètent exclusivement à
l’entreprise qui le prix le plus faible, ce qui implique que chaque producteur est in-
cité à baisser son prix pour attirer les acheteurs ; cette baisse ne peut aller au-delà
du coût marginal, sinon il y aurait des pertes.
Ainsi l’équilibre de Bertrand est la situation où toutes les firmes vendent au
coût marginal, exactement comme dans un secteur purement concurrentiel. Cet
équilibre possède donc les propriétés d’un optimum.

3.2.3 Le modèle meneur-suiveur


C’est l’Allemand Heinrich von Stackelberg (1932) qui introduit l’idée d’une
asymétrie entre firmes, certaines ayant une perception plus fine des stratégies
de leurs concurrents. En partant des hypothèse de Cournot, Stackelberg imagine
qu’une des firmes est capable de deviner comment les autres réagiront à ses ac-
tions. Au lieu de supposer qu’elles ne réagissent pas, comme le fait l’entrepreneur
de Cournot, cet entrepreneur intègre ces données dans sa politique de maximisa-
tion du profit ; il sera le meneur du marché et celui qui en tire le plus de profit. Les
suiveurs sont des firmes "à la Cournot". Stackelberg a su tirer un plus grand parti
de l’interaction stratégique, dans sa compréhension des marchés d’oligopole.

3.2.4 La solution de l’entente


Plusieurs économistes, dont le Français Colson, les Américains Chamberlin
et Fellner, ont considéré que la solution la plus probable dans les oligopoles est
la colllusion ou entente entre les firmes, c’est-à-dire un prix fixé d’un commun
accord qui pourrait être assez proche du prix de monopole et éviterait les diffi-
cultés que pose la concurrence dans le contexte de l’oligopole. On sait que les
ententes existent effectivement (quoiqu’elles soient interdites) mais ce n’est pas
une solution universelle.
les ententes en rapprochant un marché oligopolistique d’un monopole l’éloignent
évidemment des conditions classiques d’optimalité : c’est une des raisons ma-
jeures de leur interdiction (par exemple : Traité de Rome, article 81).
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 22

4 Les échecs du marché


Les marchés, concurrentiels ou non, ont pour fonction d’assurer la fourniture
des biens et des services nécessaires. Dans le cas de certains biens, on constate
que les marchés ne sont pas capables de les fournir, ou qu’ils ne peuvent éviter
certaines conséquences de la production qui sont hautement indésirables comme
par exemple la pollution. On parle alors d’échecs du marché. 3
Le terme d’échec de marché est, comme souvent, ambigu et inutilement po-
lémique. Il est ambigu parce qu’il peut suggérer soit que le marché ne réussit
pas quelque chose qu’il entreprend – ce qui ne veut rien dire ! –, soit que d’autres
formes d’organisation sont plus performantes dans ces situations précises, soit que
les marchés sont inefficaces dans tous les cas. Le côté inutilement polémique n’a
pas besoin d’être souligné plus avant.
On se limitera ici à une approche technique desdits échecs, en considérant les
deux formes les plus importantes : les biens publics et les externalités.

4.1 Les biens publics


On appelle biens publics purs ou biens collectifs des biens caractérisés par les
deux propriétés suivantes :
1. Ils ne sont pas exclusifs, en ce sens que la consommation de ces biens par
une personne ne diminue pas les possibilités de consommation des autres ;
le fait que j’écoute un concert à la radio ne diminue pas la quantité de ce
concert disponible pour les autres (propriété de "non-concurrence").
2. Ils ne sont pas privatifs, parce qu’il est impossible de priver de ces biens
celui qui ne voudrait pas payer pour le consommer (propriété de "consom-
mation obligatoire"). C’est le cas de la lumière émise par un phare pour
guider les bateaux, de la défense nationale ou de la justice.
Les biens publics purs ne correspondent pas nécessairement pas à ce que four-
nissent les pouvoirs publics à travers le budget de l’État ; par exemple les services
d’éducation fournis part l’État en France ne sont pas des biens publics purs.
La nature des biens collectifs implique le problème du passager clandestin :
le financement des biens collectifs est difficile à assurer dans un cadre de produc-
tion privée, parce qu’on ne peut pas obliger les consommateurs à participer à ce
financement, même s’ils attachent une grande valeur à la consommation du bien.
Chacun compte sur les autres pour assurer le financement de ce bien.
Pour le phare par exemple, chaque propriétaire de bateaux refusera de payer
si on le lui demande dans un cadre de marché, s’il suppose que les autres pro-
priétaires assureront ce financement. Il est donc probable que le phare ne sera pas
3
La concurrence imparfaite est considérée par certains comme un des cas d’échec du marché.
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 23

construit, à moins qu’un des armateurs ne soit assez grand pour que la construc-
tion du phare lui soit profitable même s’il doit le financer en totalité. Hormis cette
hypothèse, la production de biens collectifs par l’initiative privée est généralement
insuffisante ; les bénéficiaires d’un bien collectif peuvent évidemment s’allier pour
le produire de manière associative mais le problème du passager clandestin rend
ce genre de technique peu viable.
On considère donc souvent que la production du bien collectif doit être assu-
rée par les pouvoirs publics, qui ont la capacité d’obliger tous les bénéficiaires à
assurer son financement par les mécanismes de l’impôt. On pourrait même définir
des conditions de production optimale de biens collectifs, qui ressembleraient aux
conditions de production des biens privés (coût marginal = utilité marginale), cha-
cun payant par l’impôt en fonction de la valeur qu’il attribue réellement aux biens
considérés, comme dans le cadre de la fourniture de biens privés par les marchés.
Mais un des grands problèmes qui se posent aux gouvernements est de savoir
quels biens publics ils doivent fournir, et en quelle quantité. Seuls les consomma-
teurs des services des phares peuvent dire quels sont les besoins en phares. Si les
services gouvernementaux visitent les bénéficiaires potentiels de la production de
phares en vue de connaître la quantité à produire, les armateurs ne voudront pas
dire qu’ils en ont besoin, de peur d’avoir à payer les phares par l’impôt. C’est le
problème de la révélation des préférences : comment inciter les consommateurs
potentiels de biens publics à dire quelle utilité ces biens présentent pour eux, si
on les interroge pour déterminer le montant de leurs leur impôt ? La solution du
financement par l’impôt ne résoud donc pas la question de la quantité des biens
collectifs à produire.
La production des biens collectifs dans la pratique bute donc sur ce grave pro-
blème et l’État utilise d’autres techniques pour déterminer la nature et la quantité
des biens à produire sous l’appellation de biens publics, des techniques qui au
regard de la théorie économique apparaissent souvent comme arbitraires ; ce sont
les techniques du débat démacratique. Quant au financement, il est indifférencié,
puisque tous les contribuables financent tous les biens collectifs sans que leur part
soit en relation avec la valeur économique qu’ils attribuent aux biens en question.
Comme on le voit, si le marché est incapable de fournir efficacement les biens
publics, l’État ne le fait quant à lui que d’une manière aveugle – au regard de
l’efficacité économique.

4.2 Les externalités


Une externalité est une influence exercée par un agent économique sur un
ou plusieurs autres agents mais non prise en compte par le système des prix et
des coûts. Une externalité apparaît quand le coût pour la société d’une action (par
exemple une production), c’est-à-dire son coût social, n’est pas assumé totalement
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 24

par celui qui entreprend cette action : ce dernier n’assume que le coût privé de son
action, ce qu’il doit débourser. L’externalité est caractérisée par une divergence
entre coût social et coût privé – ce dernier étant plus faible en cas d’externalité
négative.
La pollution de l’air ou d’une rivière par une entreprise est un exemple clas-
sique d’externalité : l’entreprise subit les coûts normaux de production, constitués
de l’achat des ressources qu’elle achète ; ces coûts privés font partie du coût so-
cial, puisque des ressources sont détruites. Mais la destruction de l’environnement
ne figure pas parmi ces coûts privés, alors qu’elle fait partie du coût social. Cette
divergence fausse le calcul économique du producteur, puisqu’il produit sans tenir
compte de tous ses coûts.
Dans le cas d’une externalité positive, le bénéfice privé d’une action est in-
férieur à son bénéfice public : par exemple un pianiste de génie qui répète dans
sa maison ignore que ses voisins l’écoutent et en tirent une grande satisfaction ;
il s’arrête de jouer dès que son propre programme de répétition est rempli alors
que le bénéfice social pourraît être accru, parce qu’il ne tient pas compte de la
satisfaction éprouvée par ses voisins.
Comme on le voit, les externalités s’opposent à la pleine efficacité écono-
mique.
La solution classique au problème des externalités a été proposée par Pigou
au début du XXème siècle, à travers une intervention de la politique économique
qui serait destinée à diminuer les émissions d’externalités négatives et à encou-
rager les émissions d’externalités positives. Dans le premier cas on taxerait les
émissions d’ externalités et dans le second on les subventionnerait. Cette mesure,
si elle est bien calculée, permettra aux agents d’opérer leur calcul économique
en tenant compte de l’externalité. La divergence entre coût social et coût privé
disparaîtrait ainsi : on parle alors d’internalisation des externalités.
Dans les années 1960-70, une remise en cause de cette approche a été proposée
par Ronald Coase.
Coase considère que cette opposition entre coût social et coût privé n’a de sens
qu’à certaines conditions ; dans le cas d’une pollution par exemple, la divergence
coût social - coût privé ne se présente que si il existe un vide juridique à propos
de la propreté du bien pollué.
Prenons l’exemple d’une rivière qui est polluée par une usine déversant des
rejets toxiques qui tuent le poisson et rendent impossible la baignade. Le voisin
en aval de l’usine ne peut donc plus ni pêcher ni se baigner, encore moins boire
l’eau de cette rivière : il subit une externalité négative. Pour Coase, il faut se
demander si le droit du lieu où se déroule cette triste histoire protège le voisin,
ou s’il autorise l’usine à polluer à son gré, ou encore s’il est muet, ignorant le
problème.
Si l’un des protagonistes dispose d’un droit sur la rivière (droit de la polluer
IV FONCTIONNEMENT DES MARCHÉS 25

ou droit de la conserver propre), le raisonnement de Coase aboutit à montrer que


la négociation entre les agents concernés est parfaitement suffisante pour régler
la question en éliminant la dissociation entre coût social et coût privé. Il montre
aussi que l’optimum sera atteint dans ces conditions, quel que soit le titulaire du
droit (le pollueur ou le pollué).
Comme beaucoup de résultats économiques, ce théorème n’a de validité empi-
rique qu’autant que ses hypothèses s’appliquent. Une hypothèse importante ici est
que les agents ont la possibilité de négocier sans difficulté, sans coût. Le théorème
de Coase repose donc sur l’absence de coûts de transaction.
D’autre part, les cas d’externalité avec un émetteur et de nombreux récepteurs
– c’est le cas généralement de la pollution des rivières ou de la pollution atmo-
sphérique – ne se prêtent pas facilement à la mécanique du théorème, puisqu’on
imagine mal un pollueur traiter avec une multitude de pollués pour obtenir leur
autorisation.
Une autre approche récente, qui a été mise en œuvre par les autorités publiques
dans certains cas, est la création d’un marché des droits à polluer .

Lectures complémentaires M ANKIW : chapitres 4, 6, 7, 10, 11, 15, 16 S TI -


GLITZ : chapitres 7, 13, 14, 15, 21