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GEORGE CORY FRANKLIN

AU PAYS DES
CINQ RIVIÈRES

HACHETTE
AU PAYS DES
CINQ RIVIÈRES
GEORGE CORY FRANKLIN

AU PAYS DES
CINQ RIVIÈRES
TRADUIT PAR YOLANDE ET RENÉ SURLEAU
ILLUSTRATIONS DE ROMAIN SIMON

HACHETTE
Copyright 1950 by Librairie Hachette.
Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.
AVANT-PROPOS

La région des Cinq Rivières est une étendue d'environ quinze


mille kilomètres carrés de montagnes et de forêts vierges, qui se
trouve au pied des montagnes Rocheuses, dans les États de
Colorado et du Nouveau-Mexique. Quatre grandes rivières y
prennent leur source : le San Juan, le Pine, l'Animas et le Lake
Fork du Gunnison. L'union de ces rivières constitue le fleuve
Colorado, qui se jette dans l'océan Pacifique par le golfe de
Californie. D'autre part, plusieurs affluents du rio Grande, tels que
Lost Trail, Ute Creek et les deux Clear Creeks, dont les eaux se
jettent dans l'océan Atlantique par le golfe du Mexique, naissent
également dans cette région. Un petit lac, niché au sommet de la
montagne IXL, est la source de toute cette eau qui se déverse dans
les deux océans.
Au cours du siècle dernier, mes parents vinrent en pionniers
dans cette région, qui était alors le terrain de chasse héréditaire
des Indiens Apaches, Utes, Navajos et Jicarillas. Dans notre
cabane, au bord du Lake Fork du Gunnison, je retirai plus de
profit de l'observation des ours, des daims, des élans, des renards
et autres animaux, que des leçons que ma mère me contraignait à
apprendre pendant deux heures chaque jour.
Des compagnons de jeu indiens m'aidèrent à comprendre
8 AVANT-PROPOS
pourquoi un castor préfère construire son propre barrage, plutôt
que de vivre dans le magnifique lac San Cristobal; pourquoi une
daine n'hésite pas à laisser ses faons apparemment sans protection
alors que des loups, des lynx et des chats sauvages rôdent dans le
voisinage. Ils m'enseignèrent aussi la raison pour laquelle le
puma, auparavant le plus redouté de tous les animaux sauvages,
est devenu timide et circonspect.
Je désire partager les leçons et les observations que j'ai
recueillies pendant plusieurs heureuses années consacrées à
l'étude de la vie sauvage, avec tous ceux qui n'ont pu bénéficier
des mêmes avantages.
G. C. F.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
NÉVÉ, le chien qui devint
coyote (1).

Frank Mason cheminait au clair de lune, portant sur ses épaules


un sac de toile. Il revenait d'une maison voisine et se dirigeait vers
la ferme. Le sac, renflé à son extrémité, contenait un petit chiot de
berger, minuscule boule fauve et pleurnichante. La bande blanche
qui s'étendait depuis le milieu des oreilles jusqu'à la truffe noire
comme jais, avait conduit le fermier à nommer le chiot « Névé ».
En dépit de ses efforts pour être brave, les geignements du petit
chien ne firent qu'augmenter.
Mason s'arrêta et souleva doucement le chiot hors du sac :
« Bien sûr, je comprends que tu trouves la vie dure, mon petit.
Mais prends-la avec le sourire, tu oublieras vite les frères et sœurs
que tu viens de quitter. Tu verras comme tu aimeras ta nouvelle
maison. En arrivant, tu auras droit à une soucoupe pleine de lait
chaud. »
Névé ne comprit pas le sens de tous ces mots, mais il sentit que
l'homme lui parlait avec affection. Il se blottit dans les grandes
mains du fermier et lécha le doigt le plus proche de son museau.
Mason le serra sous son bras : « Tu sembles ne pas aimer être
enfermé
(1) Petit loup d'Amérique. (N.D.T.)
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dans ce sac. Eh bien, je vais te porter comme ceci. Là, es-tu
mieux ? »
Névé poussa un petit jappement de joie et dressa les oreilles
pour écouter un aboiement aigu, suivi d'un long hurlement.
« C'est un coyote, lui dit Mason, un petit chien sauvage en quête
de son dîner. Tu as beaucoup plus de chance que lui, même si,
pour le moment, tu regrettes ta mère. »
Névé aimait beaucoup entendre parler Mason. Il aimait la
chaleur de son corps et ses caresses affectueuses. L'homme et le
jeune chien atteignirent bientôt le sommet du ravin dans lequel se
trouvait le ranch de Mason. Névé aperçut quelques bœufs
allongés à côté d'un ruisseau et, au-delà, deux bâtiments de bois et
plusieurs enclos à bestiaux.
« Voici ta nouvelle maison, Névé, lui dit Mason. Elle ne
ressemble peut-être pas à grand-chose, mais tu l'aimeras vite. »
Comme un écho à la voix de Mason, un long hurlement se
répercuta dans la vallée. Névé sentit l'étreinte de son maître se
resserrer, et son corps se raidit. La voix de Mason n'était plus
aussi affectueuse quand il parla de nouveau. « Cette fois-ci, ce
n'est plus un coyote, mais un vieux loup solitaire qui en veut à
mon bétail. II faut que j'aille chercher un fusil... »
Mason remit Névé dans le sac et descendit en courant vers un
des bâtiments, ouvrit rapidement la porte, posa le sac sur le sol,
décrocha un fusil et se précipita dans la cour extérieure. Névé
trouva l'ouverture du sac défaite et suivit l'homme. L'appel du
loup retentit de nouveau, et Mason s'élança dans sa direction. Le
petit chien suivit son maître aussi vite qu'il le put à travers le pré.
Il apercevait par moments le fermier, mais se dirigeait surtout
grâce à son odorat.
Lorsqu'enfin le jeune chien, éreinté, atteignit la crête opposée,
Mason avait disparu. Névé était tout à fait certain de retrouver
son ami en continuant à dévaler le talus, et, de plus, il était plus
facile de descendre une
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colline que de l'escalader. Le chiot poursuivit donc sa course,
s'éloignant des soins et de la bonté de Mason pour s'enfoncer dans
la terre des êtres sauvages.
Il entendit soudain le claquement sec d'un fusil, à quelque
distance, mais il était trop jeune pour comprendre que Mason
tirait sur le loup.
De toute façon, il n'aurait pu aller aussi loin. Comme il ne
savait exactement que faire, Névé descendit dans une autre vallée.
Il s'asseyait parfois à l'abri d'un fourré de sauge, pour se reposer
un instant. Il se sentait désespérément seul, et en outre il avait très
faim, mais il ne voyait pas comment y remédier. Tout lui semblait
étrange. Les senteurs mêmes étaient entièrement différentes de
celles qu'il avait toujours connues.
Il trouva enfin un trou, creusé sous les racines d'un cèdre
rabougri, autour duquel flottait une odeur de chien. Peut-être pas
tout à fait l'odeur dont il avait l'habitude, mais c'était toujours
mieux que rien. Il avança jusqu'à l'entrée de la tanière et en
examina l'intérieur. Il aperçut dans le fond trois chiots, à peu près
de la taille de ses propres frères et sœurs. Ils étaient blottis les uns
contre les autres et dormaient profondément. Névé ignorait que ce
fussent des coyotes et, en tout cas, il était trop fatigué et trop
affamé pour choisir sa compagnie. Il se glissa entre deux d'entre
eux et s'endormit.
La mère coyote ne revint chez elle que vers minuit. Elle
rapportait un lapin. La chasse avait été dure, cette nuit-là, car les
loups étaient de la partie. Aussi était-elle rentrée beaucoup plus
tard que d'habitude. Elle jeta le lapin à l'entrée de la tanière et
huma l'air. Quand l'odeur de chien lui parvint, elle grogna et
plongea dans l'antre. Mais comme Névé était profondément
endormi, il ne pouvait rien faire pour exciter la colère de la mère
coyote; au bout de quelques minutes, celle-ci se coucha près des
jeunes animaux et s'endormit. Elle avait perdu deux de ses petits
deux jours auparavant, et il lui importait peu, au fond, d'héberger
ce nouveau pensionnaire.
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Névé s'éveilla en même temps que les petits coyotes et partagea
leur déjeuner. Il n'était pas très satisfait de tous les changements
survenus dans sa vie. Mais comme il ne voyait pas la possibilité
de revenir chez lui, ni même dans la ferme de Mason, il ne lui
restait qu'à tirer le meilleur parti de la situation.
Le jour suivant, la mère coyote resta à proximité de la tanière;
lorsque le vieux Grappin, l'épervier qui avait emporté ses deux
petits, survola la vallée, elle lança un bref aboiement et les trois
petits coyotes rentrèrent précipitamment. Névé ignorait ce signal,
mais quand il vit courir ses nouveaux amis, il s'élança aussitôt sur
leurs talons. Il se montra si obéissant que sa mère nourrice le prit
en affection. Le chiot était si intelligent qu'il lui suffisait
d'observer les petits coyotes pour deviner ce qu'on attendait de lui.
Il apprit rapidement la signification des différents signaux. Un
aboiement court et aigu voulait dire : « Danger ! cachez-vous !
tout de suite ! » Un grognement prolongé était tout bonnement un
conseil de se tenir sur ses gardes. Les coyotes employaient encore
toutes sortes de jappements, dont chacun avait une signification
particulière. Grâce à son expérience de la chasse, la mère coyote
alimentait avec régularité sa petite famille en viande fraîche.
Névé devint rapidement un magnifique jeune chien, bien plus
grand que ses frères de lait, mais en revanche moins rapide, moins
prompt à s'alarmer. Il avait plutôt tendance à rester planté là, à
réfléchir. Cette habitude devait être la cause de sa prochaine
aventure.
Un soir que les quatre chiots jouaient à se poursuivre entre les
buissons, la mère coyote partit dès le coucher du soleil pour
chasser dans les collines, au-dessus de la tanière. Comme elle
allait certainement demeurer longtemps absente, les jeunes
animaux restèrent livrés à eux-mêmes. Névé et un des jeunes
coyotes, fatigués de jouer, traversèrent une petite prairie et
parvinrent au bord d'un ravin dans lequel coulait une eau claire.
Ils étaient souvent venus ici avec leur mère, mais jamais seuls.
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Névé, le plus audacieux des deux, menait la danse. Ils
s'arrêtèrent à la source pour boire, puis continuèrent à trotter
parmi les saules qui poussaient le long du cours d'eau. Pendant ce
temps, la nuit était tombée, et les rôdeurs nocturnes s'étaient mis
en chasse. Soudain un faible « Ho-o-o-o-o-o » retentit au-dessus
des deux explorateurs.
Le jeune coyote, tout tremblant, se précipita à l'abri du buisson
le plus proche. Névé, lui, ne voyait aucune raison de s'inquiéter. Il
s'arrêta et observa son compagnon de jeu. Le jeune chien ne
pouvait voir le grand-duc qui fonçait sur lui, sans bruit, mais à la
vitesse d'une balle de fusil. Aux aguets depuis le coucher du
soleil, le rapace n'attendait qu'une occasion pareille. Le coyote
aperçut le gros oiseau et lança le bref aboiement perçant que sa
mère lui avait appris. Névé connaissait si bien ce signal que ses
muscles se détendirent avant même qu'il eût réalisé ce qui se
passait.
Le bec crochu du hibou manqua son but d'un rien, mais une de
ses griffes lacéra l'oreille de Névé. L'oiseau se redressa et pivota
si rapidement que le chien ne put se mettre à l'abri du saule le plus
proche. Un violent coup d'aile le jeta à terre. Névé jappa de
terreur et fit un bond de côté. Entre-temps, les instincts de
chasseur du jeune coyote s'étaient complètement réveillés. Voyant
la possibilité de frapper sans courir de risque lui-même, il
s'élança, sauta par-dessus le hibou qu'il mordit au passage et se
jeta sous un autre buisson. Névé comprit aussitôt le plan du petit
coyote.
Le grand-duc s'était maintenant posé sur le sol, ses puissantes
serres enfoncées dans la terre, les ailes prêtes à assener un autre
coup. Son bec claquait comme les mâchoires d'un vison furieux,
ses yeux étaient verts de rage. L'oiseau présentait ainsi un aspect
plus redoutable que les plus rudes hôtes de la forêt. Névé
commençait à être passablement en colère lui aussi. Son oreille lui
faisait mal et il savait que le hibou en était responsable. Il bondit,
comme le petit coyote un instant auparavant,
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mais il ne put arriver à sauter par-dessus le hibou. Il heurta au
contraire l'oiseau en plein poitrail et lui fit perdre l'équilibre.
Le petit coyote appartenait à une lignée de combattants de la
prairie. Sa méthode de combat était de bondir dès qu'il apercevait
la moindre possibilité de placer un ou deux coups de dents, et de
filer avant que son ennemi fût revenu de sa surprise. Quand il vit
Névé bousculer le hibou, il se précipita sur ce dernier, happant
tout ce qu'il trouvait sur son passage.
Le grand-duc, qui avait escompté une victoire facile, ne
s'attendait certes pas à livrer une bataille en règle. Il n'eut pas le
temps de placer ses ailes en position de défense, que déjà le
coyote lui entaillait la gorge. Un instant après, Névé bondit à son
tour, saisit l'oiseau à la gorge et s'y cramponna. En dépit des
coups d'ailes et des griffes acérées qui le déchiraient, le petit chien
ne desserra pas les mâchoires. Le coyote vint à son aide, et les
jeunes animaux eurent bientôt tué un grand-duc adulte, un des
plus dangereux parmi les chasseurs nocturnes.
Les deux amis n'étaient pas sortis indemnes de cette bataille;
chacun d'eux avait reçu des blessures dont il garderait longtemps
les cicatrices. Le flanc droit de Névé, surtout, avait été malmené.
La peau était entaillée en de nombreux endroits, et son pelage
s'était notablement clairsemé. Grâce à sa méthode de combat, le
jeune coyote avait évité les serres du hibou, mais il n'avait pu, en
revanche, échapper à tous les coups de son bec crochu. La peau
de son front, tailladée, présentait une blessure en forme de croix
grossière. Des poils blancs repousseraient sur la cicatrice,
permettant à Névé de reconnaître facilement son camarade de jour
comme de nuit.
Très fiers d'avoir gagné leur dur combat, les jeunes vainqueurs
paradèrent un moment autour de leur victime. Après mûre
réflexion, ils décidèrent de transporter le hibou à leur tanière, et
c'est là que la mère coyote
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trouva l'oiseau à son retour de chasse. Inutile de vous dire quelle
fut sa surprise. Elle jeta sur le sol le lièvre qu'elle avait rapporté et
tourna autour de l'oiseau mort en grondant. Névé sortit de la
tanière en remuant la queue, escorté de son complice. De longues
explications s ensuivirent. La mère coyote fit bien quelques
remontrances et pria ses deux rejetons de ne pas se montrer trop
téméraires, mais Névé et le jeune coyote comprirent qu'elle était
cependant très fière que ses enfants eussent tué un oiseau qu'elle-
même n'eût pas aimé attaquer.
Quelques jours plus tard, la mère coyote les emmena à la
chasse. Avant la première chute de neige, Névé savait déjà traquer
et attraper les lapins, il avait également appris à se jeter sur une
couvée de perdrix pour en saisir une avant qu'elle eût pu prendre
son vol et bien d'autres choses encore, qui ne sont connues que
des petits chasseurs de la forêt.
Une nuit, profitant d'un clair de lune, la mère conduisit les
quatre jeunes animaux en haut d'une colline afin de chanter
l'hymne à la lune qu'aiment tant les coyotes. Mason, debout
devant la porte de la maison, au fond de la vallée, entendit le
chœur le plus étrange qu'ait jamais chanté un groupe de coyotes. Il
écouta un moment, puis s'avança dans la cour pour mieux
entendre. La chanson débutait pas le perçant « Kiyi-yippi-yi » de
la mère, auquel se joignaient les voix des petits coyotes; puis,
quand le hurlement prolongé paraissait près de s'éteindre, un
aboiement profond, puissant, se répercutait dans la vallée. « Ce
n'est point un coyote ! murmura l'homme. On dirait plutôt un
chien. Je me demande s'il n'y a pas là-haut un chien métis. »
Plusieurs fois, ce même hiver, Mason entendit le hurlement du
chien, toujours mêlé à celui des coyotes, qu'il semblait compléter.
Il ne lui vint pas à l'idée que ce pût être Névé, le petit chien de
berger qu'il avait perdu la nuit où les loups étaient venus rôder
autour du ranch.
Les jours passèrent. Désormais Névé et le jeune coyote au front
marqué d'une croix blanche chassaient toujours
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ensemble. Le printemps venu, la mère coyote abandonna sa
progéniture à elle-même. Névé et Croisé devinrent alors
inséparables. Névé adopta certaines manières du coyote, et, en
échange, Croisé imita le chien sur bien des points. Le couple ne
manqua pas de nourriture, car ils étaient tous deux excellents
chasseurs. Les deux bêtes grandissaient rapidement. Au cours du
second hiver, Névé était devenu un animal magnifique; il pesait
au moins dix livres de plus que n'importe quel autre chien de la
région. Où qu'il allât, il était immanquablement suivi par un
animal au poil fauve, qui ne se conduisait plus guère en coyote
mais plutôt en chien sauvage.
Ce fut au cours de cet hiver qu'une étrange maladie sévit dans
la région des Cinq Rivières. Des milliers de lapins moururent et
tous les chasseurs nocturnes durent s'aventurer très loin pour
trouver leur subsistance. Les loups, les lynx, les chats sauvages,
les coyotes et tous les animaux dont le lapin constitue la
principale nourriture, étaient toujours à demi affamés.' Les loups
commencèrent à s'attaquer au bétail et de nombreux petits
carnassiers suivaient les bandes de loups pour profiter des restes.
Mason n'aimait pas se servir de pièges en acier, ou de poisons,
contre les animaux sauvages. Pourtant, quand il eut perdu
plusieurs belles bêtes, il se munit de pièges à loups. Mais les
fauves se méfièrent si vite des pièges que Mason dut recourir à la
strychnine. Il déposa du poison à l'intérieur d'une génisse que les
loups avaient tuée sur une colline dominant la ferme. Le même
jour, il posa quatre pièges dans le passage conduisant à la colline.
Névé et Croisé habitaient toujours la même tanière au pied du
cèdre. Ils n'avaient rien trouvé à manger depuis deux jours et les
affres de la faim les avaient amenés à chasser de très bonne heure
ce soir-là.
Selon leur habitude, Névé suivait la piste et le coyote trottait en
contrebas. De cette façon, quand l'un d'eux levait un gibier, l'autre
pouvait le rabattre.
Névé trottinait le long de la piste, à environ cinq cents
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mètres de l'habitation de Mason, quand Croisé leva un lapin. Le
chien ne s'arrêta que quelques secondes, pour s'assurer de la
direction qu'allait prendre sa proie. Dès qu'il vit celle-ci se diriger
vers la colline, il bondit vers un étroit passage dans lequel le lapin
devrait se faufiler pour gagner le sommet. Un bruit sec et
métallique retentit. Névé ressentit une douleur très vive à sa patte
de devant droite, la chaîne se tendit et il s'abattit dans la neige.
Tandis qu'il essayait de se relever, il aperçut le lapin sur la piste,
serré de près par Croisé. Il essaya de les suivre, mais le gros
morceau de bois fixé à la chaîne du piège l'en empêcha. Après
quelques efforts douloureux, il fut obligé de rester immobile. Il
tenta de mordre l'acier qui enserrait sa patte. Il entendit le
hurlement de victoire de Croisé et comprit que le coyote avait
réussi à tuer le lapin et lui demandait de venir le rejoindre. Il se
débattit, mais en vain. La douleur s'ajoutait à son inquiétude et
pourtant le chien ne lâcha même pas un gémissement. Lorsqu'il se
fut rendu compte qu'il ne pourrait se dégager du piège, il
s'allongea dans la neige, s'efforçant de comprendre comment la
chose s'était produite, et pourquoi. Un peu plus tard, Croisé se
glissa furtivement au sommet de la colline et, tout en évitant de se
montrer, essaya d'apercevoir son ami. Névé le vit arriver, mais,
comme il se sentait honteux de sa mésaventure, il ne lui adressa
aucun signe de bienvenue. Sa patte était si douloureuse qu'il ne
savait plus quelle position adopter.
Croisé avança encore un peu en rampant, mais quand il entendit
remuer la chaîne, il recula précipitamment. Il ne s'enfuit point,
comme beaucoup de coyotes l'auraient fait. Après une demi-heure
d'hésitation, il s'approcha de Névé au point de le toucher avec son
museau. Les animaux qui ont vécu de longs mois ensemble, en
vrais camarades, finissent par se créer une sorte de langage
commun. Comment Névé parvint-il à se faire entendre, nous ne le
saurons jamais. Toujours est-il que le coyote comprit très vite que
le chien ne pouvait plus bouger, qu'il souffrait terriblement, et
qu'il avait très faim.
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Voyant qu'il ne pouvait l'aider autrement, Croisé résolut de lui
apporter quelque nourriture.
Il longea la colline jusqu'à ce que l'odeur de la génisse tuée par
les loups lui parvînt. Croisé considéra qu'il avait une chance
inespérée. Il pressa le pas et arriva bientôt près d'un fourré de
trembles, en bordure d'une clairière. Au centre, se trouvait le
cadavre de la génisse. Il allait s'en approcher, quand il vit venir
deux loups, hâves et décharnés. Il préféra leur céder la place. Il
s'assit et attendit que les loups eussent terminé leur repas. Ceux-ci,
qui semblaient affamés, se jetèrent sur la carcasse qu'ils se mirent
à déchirer. Croisé les observa très longtemps. À bout de patience,
il allait tenter sa chance ailleurs, quand un des loups poussa un
hurlement épouvante et retomba en arrière, mort.
Quelques minutes plus tard, l'autre loup culbutait à côté de son
compagnon. Croisé se leva et regarda les loups avec attention. Il
ignorait tout du poison, mais il venait d'apprendre deux choses : la
première, qu'il est toujours dangereux de se promener dans les
sentiers tout seul; la seconde, qu'il vaut mieux ne pas manger de
gibier qu'on n'a pas tué soi-même.
Il attendit dans la clairière et, enfin, aperçut une perdrix juchée
sur la basse branche d'un arbre rabougri. Croisé bondit, fit tomber
l'oiseau de son perchoir, le saisit par le cou et partit à toute allure
rejoindre son ami. Le coyote explora de nouveau l'endroit avant
de s'aventurer jusqu'au chien. Il posa le gibier sur le sol. Névé se
retourna dans un cliquetis de chaînes et le coyote s'enfuit, léger
comme une plume, pour se réfugier sous un arbre à quelque
distance.
Névé déchiqueta l'oiseau et le mangea, malgré la douleur qui le
tenaillait. Croisé ne le quitta pas du regard. Pas plus que le chien,
il ne pouvait comprendre ce qui était arrive.
Mason avait entendu les loups hurler pendant la nuit et, tôt
dans la matinée, s'était rendu au sommet de la colline. Peu avant
d'arriver à l'endroit où il avait posé
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son piège, il vit un coyote disparaître dans les buissons. Un
moment plus tard, il put se rendre compte, par les traces laissées
dans la neige, que le piège avait fonctionné. Le fermier pensa
avoir attrapé le compagnon du coyote.
« Pauvre diable ! se dit-il, les coyotes ne s'attaquent jamais au
bétail. Ce n'est pas à eux que j'en veux, mais aux loups. »
Il arrêta brusquement son cheval en découvrant qu'une bête
magnifique, au moins aussi grosse qu'un loup, s'était prise dans le
piège. « Que diable ! s'écria-t-il. J'ai trouvé moyen d'attraper un
chien. » Il s'approcha davantage. « Pauvre vieux, dit-il, ne t'agite
pas comme ça, je vais te libérer aussi vite que possible. » Il sauta
à bas du cheval et s'avança tout en observant le prisonnier.
L'animal était certainement un chien de berger, mais il se
comportait tout à fait comme une bête sauvage.
Névé fit front. Le regard voilé du chien, son cœur battant,
eurent vite appris à Mason, mieux que des mots, combien l'animal
souffrait. La marque blanche qu'il portait sur la tête sembla
familière à l'homme. Mason regarda plus attentivement, et se
souvint alors du chiot qu'il avait perdu deux ans auparavant. Il
commençait à comprendre.
« Est-ce possible ? Névé, mon petit Névé ! »
Les yeux lourds du chien ne cillèrent pas, la queue ne remua
pas. Il n'avait pas le moindre souvenir de Mason ni de l'époque où
il était un petit chien domestique. Il gronda un avertissement dont
le ton était exactement celui de sa véritable mère. Mason savait
maintenant à quoi s'en tenir. Il dessella son cheval et relira la
lourde couverture Navajo dont il entoura la tête du chien. Puis,
empoignant les ressorts du piège, il libéra l'animal.
Mason n'oubliait pas qu'il se trouvait en présence d'un animal
sauvage. Il eut soin d'assujettir une courroie autour des mâchoires
de Névé et de lui lier les pattes avec une corde, avant de retirer la
couverture. Sellant
20 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
alors son cheval, Mason plaça le chien devant lui et reprit la piste
qui conduisait au ranch. Il aperçut de nouveau le coyote aux
aguets, et fut à même de reconstituer l'histoire du chien.
« Le coyote que je viens d'apercevoir doit être un ami de Névé,
camarade de chasse, se dit-il. Aussi ne lui ferai-je pas de mal. Je
suis trop curieux de savoir ce qu'il adviendra d'une telle amitié. »
Mason s'efforça de reconquérir d'abord la confiance du chien
sauvage, et finalement son affection. Il commença par appliquer
des lotions adoucissantes sur la patte meurtrie, pour calmer la
douleur. Névé fut installé dans une niche, avec un bon lit de paille
fraîche. À la fin de la première semaine, il acceptait sa nourriture
de la main de Mason. L'étape suivante était plus dangereuse.
L'homme désirait caresser la tête de Névé avec sa main dégantée.
Très rares, s'il en est, sont les animaux sauvages qui acceptent
cela d'un homme.
Névé venait d'engloutir une bonne pâtée de pain et de maïs,
trempés dans du lait, plat qu'il commençait à beaucoup aimer. Sa
patte ne le faisait plus souffrir et il était trop intelligent pour ne
pas comprendre qu'il devait sa guérison à l'homme.
Il se sentait bien et presque heureux, pour la première fois
depuis son aventure. En ce moment, il regardait à travers
l'ouverture carrée, pratiquée dans la cloison de sa niche, et il
pensait à Croisé. Il sentit un léger contact sur les poils de son cou.
Quelques jours plus tôt, une telle caresse l'aurait rendu furieux.
Même maintenant, il ne la goûtait guère. Mais la bonté de Mason
avait réveillé l'affection de Névé pour l'homme et, malgré un
grondement sourd, il ne mordit ni ne s'écarta.
Mason continua ses caresses, tout en fredonnant les mots qu'il
chantait parfois lorsqu'il venait donner à manger à Névé. Le chien
sauvage se prenait à aimer cette chanson; elle lui manquait quand
Mason l'oubliait. Sous l'influence des caresses et de la voix
chantante, le grondement s'était transformé en gémissement, et
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l'animal remua légèrement la queue. Mason lui frottait maintenant
la tête.
« Tout va bien, Névé. Je ne te veux pas de mal. Oublie cette
fierté sauvage et nous nous entendrons très bien, tous les deux. Tu
es un chien, voyons, et non un coyote. Là, là, voyons, là.... »
Névé attendit avec impatience le repas suivant, se demandant si
le fermier le caresserait et lui parlerait à nouveau. L'homme n'y
manqua pas et, à partir de ce jour, l'affection et la bonté eurent
raison des habitudes sauvages. Quelques jours plus tard, Névé se
dressa, posant les pattes sur la demi-porte qui fermait sa niche, et
lécha la main qui le flattait.
Mason lui mit un collier et le conduisit dans la cour. Névé fut si
heureux de retrouver le soleil que Mason l'enchaîna à un poteau et
l'y laissa pendant qu'il allait surveiller les troupeaux, derrière la
colline. Névé trotta de droite et de gauche, aussi loin que la chaîne
le lui permettait. Il avait grand besoin d'exercice. Certes, la chaîne
était une entrave, mais il était déjà bien agréable d'être dehors. Le
chien en éprouvait toute la satisfaction, quand un jappement
perçant retentit sur la colline, derrière l'enclos. Névé répondit
joyeusement à l'appel de Croisé. Peu après, le coyote apparut à la
lisière de la forêt, descendit la colline et pénétra tranquillement
dans la cour de la ferme.
Les deux amis se retrouvèrent avec ravissement. Névé tira sur
sa chaîne pour atteindre Croisé, et le coyote bondit et gambada
exactement comme n'importe quel heureux toutou....
Mason était encore à quelque distance de la maison lorsqu'il
aperçut le coyote. Il se glissa derrière une rangée de saules et
s'approcha lentement à une centaine de mètres de la cour. De là, il
pouvait observer sans être vu. On ne pouvait se méprendre sur
l'affection qui liait les deux animaux. À la seconde précise où
Mason montra la tête, Croisé bondit hors de la cour et fila comme
un éclair vers l'abri le plus proche. Cette même
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nuit, cependant, Mason vit le coyote se glisser furtivement dans la
grange où dormait Névé, et il comprit que le coyote demeurait
fidèle à son ami.
Durant l'été, l'apprivoisement de Névé se compléta. Le chien
perdit ses habitudes sauvages, dormit dans la maison au pied du
lit de Mason et apprit à surveiller le bétail. Peu après le premier
gel, Mason découvrit que Névé aimait toujours son camarade
coyote.
Un soir, le fermier lisait devant un bon feu, Névé étendu à ses
pieds. Soudain, le chien se dressa, écouta attentivement un instant,
puis courut à la porte qu'il se mit à gratter, geignant pour qu'on le
laissât sortir. Mason ouvrit la porte et entendit un jappement
assourdi, en direction de l'étang des castors, dans le pré. Névé
lança un bref aboiement et partit à toute allure. Mason le suivit
des yeux un moment, puis retourna à son feu et à son livre.
Le chien avait reconnu l'appel désespéré de son ami Croisé et
filait à son secours. Les bords de l'étang étaient gelés. Le coyote,
qui chassait des canards sauvages, s'était avancé trop loin sur la
glace et celle-ci avait cédé sous son poids. Il nageait dans l'étang,
mais la glace ne lui offrait pas de prise assez solide pour qu'il pût
se hisser hors de l'eau.
Névé courut autour de l'étang en aboyant, mais il était trop
lourd pour s'aventurer sur la glace. Pendant quelques instants, les
deux amis parurent se concerter. Enfin, après un aboiement qui
signifiait clairement : « Courage, Croisé, je reviens tout de suite »,
le chien reprit, à travers près, le chemin de la maison. Il gratta la
porte en aboyant frénétiquement. Mason vint lui ouvrir. Névé
essaya de lui faire comprendre son problème et y parvint assez
bien. Il regardait Mason bien en face, aboyait furieusement,
esquissait quelques bonds en direction de l'étang des castors,
s'arrêtait en regardant en arrière, puis recommençait la même
mimique. Il priait visiblement Mason de bien vouloir l'aider.
« Soit, lui dit Mason, je ne sais ce qui se passe, mais
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 23
je vais te suivre pour m'en rendre compte. » Il était possible qu'un
veau se fût enlisé dans la boue près de l'étang. Il retourna mettre
ses bottes et, pensant toujours qu'un de ses veaux était en
difficulté, il alla chercher une corde dans la sellerie. Névé,
cependant, ne cessait de s'agiter, pressant Mason de se hâter.
Quand l'homme et le chien arrivèrent à l'étang, le pauvre Croisé
était épuisé. Il n'eut même pas la force d'esquiver la boucle de
corde que Mason lui lança autour du cou. L'homme tira
doucement le coyote jusqu'au bord de la glace, et le hissa
péniblement. Névé gambadait tout autour, jappant des conseils et
des encouragements. Croisé s'allongea sur le sol, cherchant à
reprendre haleine. Mason retira le lasso et se recula pour assister à
une scène étrange de la vie sauvage : les efforts d'un animal pour
en ranimer un autre.
Névé s'était allongé près de son ami, s'efforçant de réchauffer le
corps grelottant du coyote. Il lui lécha le museau en gémissant.
Mason s'éloigna de quelques mètres, de façon à ne pas effrayer
Croisé, lorsque celui-ci reprendrait connaissance. Au bout d'un
moment le coyote s'assit, mais il était incapable de s'enfuir.
Pris de pitié, Mason retourna chercher un grand sac qu'il étendit
sur le petit coyote.
Le chien gambada en aboyant fortement, afin de convaincre son
ami que l'homme ne lui ferait pas de mal. Mason transporta le
coyote dans la niche qu'avait d'abord occupée Névé, puis il retira
le sac qui couvrait l'animal. « Il vaudrait mieux que tu restes avec
lui cette nuit, dit-il au chien, il se sentira moins seul. »
Deux jours plus tard, quand le coyote fut tout à fait remis de
son accident, Mason laissa la porte de la niche ouverte et emmena
Névé avec lui. Quand ils revinrent, la niche était vide, mais Croisé
n'était pas allé bien loin. À partir de ce jour-là, le coyote revint
tous les soirs à la ferme, partager la pâtée du chien. Petit à petit, il
prit tellement confiance, qu'il creusa un trou sous la grange et vint
y habiter.
BRIMBALANT, le porc-épic

Jugée selon les canons humains, Balafrée, l'hermine de la Sente


Perdue, eût certainement été rangée parmi les ennemis publics.
Depuis sa plus tendre enfance, Balafrée terrorisait tous les
petits animaux de la forêt Les jeunes daims, et les moutons de la
montagne eux-mêmes, l'évitaient.
N'ayant peur de rien, insociable, dépourvue des rares qualités
que possèdent même les carnassiers, l'hermine ne songeait qu'à
satisfaire son appétit. Repue, elle était relativement moins à
craindre.
Balafrée n'était assurément ni bonne, ni miséricordieuse.
Faraud, le coq de bruyère, Couard, le perdreau des neiges, et tous
les lapins de la Sente Perdue, auraient pu fournir de bien tristes
témoignages de sa cruauté.
Mais, par cette matinée glaciale, l'hermine ne connaissait plus
qu'un seul sentiment, la vengeance. Son cœur était plein de rage et
de haine, car elle avait été dépassée dans le seul domaine où elle
fût réputée : la cruauté.
La nuit précédente, des centaines de lapins blancs étaient venus
danser, au clair de lune, dans la petite clairière; deux martres
dorées, cousines éloignées de Balafrée, qui s'étaient dissimulées
jusque-là derrière des massifs de genièvre chargés de neige, en
avaient tué, en quelques minutes, plus d'une douzaine. Quand
Balafrée
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 25
avait décidé de s'inviter au festin, un obstacle l'avait empêchée de
descendre de l'arbre d'où elle avait assisté au massacre. L'animal
qui avait barré la route à l'hermine n'était autre que le plus
inoffensif, le plus lent et le plus indolent des mangeurs d'écorce
de toute la région des Cinq Rivières : ce vieux Brimbalant, le
porc-épic. Fascinée par le spectacle qu'offraient les folles
gambades des lapins, dans l'ombre des genièvres, Balafrée n'avait
prêté aucune attention à l'inoffensif et risible Brimbalant.
Lorsqu'elle avait constaté que les martres dorées envahissaient
son terrain de chasse, l'hermine était grimpée sur l'arbre le plus
proche. Il se trouvait que le vieux Brimbalant avait justement
choisi, ce soir-la, le même balsamier à écorce blanche.
L'heure n'a aucune importance pour un porc-épic repu. Après
avoir mangé sa pleine ration d'écorce de balsamier, Brimbalant
avait gagné la première branche de l'arbre, afin de dissiper par un
bon somme les effets de son festin. Il ignorait que Balafrée se
trouvât à quelques branches au-dessus de lui; l'aurait-il su,
d'ailleurs, que cette présence l'eût laissé indifférent. La scène qui
se déroulait au-dessous de lui, dans la clairière, ne l'intéressait
pas, et l'irascible hermine encore moins. Il cherchait le sommeil,
et rien d'autre ne comptait pour lui.
Balafrée se laissait glisser à bas du balsamier, quand elle
rencontra le corps énorme du gros porc-épic, complètement
enroulé autour du large tronc de l'arbre. L'hermine poussa un cri
strident, pour que Brimbalant dégageât le passage. Celui-ci la
dévisagea simplement, comme il aurait contemplé n'importe quel
autre habitant des bois. Il ne voyait aucune raison pour se
déranger, aussi fit-il claquer ses dents et s'installa-t-il de nouveau
confortablement.
Jamais auparavant Balafrée n'avait subi un tel affront. Ses
mâchoires se contractèrent de façon inquiétante. Ses yeux
étincelèrent comme ceux d'un serpent prêt à jeter son venin, mais
ces gestes guerriers n'impressionnèrent
26 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
nullement Brimbalant. L'hermine aurait pu sauter, mais elle
considéra qu'un bond de vingt pieds était indigne d'elle. D'autre
part, les martres dorées étaient en pleine ripaille : il eût été plutôt
maladroit de se présenter à elles en leur tombant sur le dos.
Dans sa jeunesse, Balafrée avait essayé, un jour, un tel
plongeon. Elle s'était heurté la tête contre l'arête d'une souche qui
émergeait du sol gelé, se coupant profondément La blessure avait
été longue à guérir, car Balafrée l'avait rouverte deux fois au
cours d'aventures de chasse. II en était resté une cicatrice —
allant de l'aile gauche du nez, près de l'œil, jusqu'au front — qui
donnait un air plus méchant à sa face triangulaire.
La supériorité de l'hermine n'avait encore jamais été contestée.
Personne, parmi les petits animaux de la forêt, n'avait jamais osé
affronter Balafrée, qui n'apercevait, en général, que l'arrière-train
des écureuils ou des lapins : un éclair de fourrure brune ou rayée,
lancée dans une fuite éperdue. Mais le porc-épic posait un
problème nouveau : il ne craignait aucune bêle, depuis l'énorme
ours gris jusqu'au chat pêcheur. Pour le prouver, Brimbalant
termina sa sieste. Lorsqu'il fut éveille, il prit une attitude
méditative et sembla réfléchir longuement avant de se laisser
glisser de l'arbre pour regagner, de son pas dandinant, les bois
environnants.
L'hermine, folle de rage, put enfin descendre. Sa nuit de chasse
était manquée et, maintenant qu'il faisait jour, elle avait peu de
chance de trouver le moindre gibier. Elle était presque résignée à
se coucher à jeun, quand elle aperçut le porc-épic endormi sur la
branche d'un pin parasol. L'hermine songea aussitôt à prendre sa
revanche sur cet animal qui l'avait bravée.
Sans même établir de plan de bataille, elle bondit sur la
branche la plus proche du sapin, s'élança comme une flèche
d'ivoire, s'accrochant de ses pattes de devant à la dure écorce de
l'arbre, et demeura ensuite immobile, pareille à une petite statue
blanche, jusqu'à ce qu'elle fût assurée que Brimbalant ne s'était
pas réveillé. L'hermine
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

27
se trouvait maintenant au-dessous du porc-épic. L'attaque se
présentait aussi bien que possible.
Balafrée détenait, cette fois-ci, l'avantage de la position, et elle
comptait déployer toute sa science pour en tirer le meilleur parti.
Son combat avec le porc-épic se présentait comme un match entre
un boxeur de la catégorie poids plume et un autre de la catégorie
poids lourd. Mais l'hermine compensait largement par sa
combativité ce qui lui manquait en poids. Balafrée pesait six cents
grammes, Brimbalant vingt livres.
Il suffit qu'un porc-épic flaire un danger pour qu'il se
transforme aussitôt en forteresse : ses muscles se contractent, ses
piquants se hérissent, et l'animal n'est bientôt plus qu'une boule
invulnérable. L'hermine n'ignorait pas es caractéristiques de son
adversaire.
Brimbalant était affalé sur une branche qu'il enveloppait
entièrement de son corps massif. L'hermine se fixa pour objectif
l'étroite bande d'écorce qui apparaissait juste au-dessous de la tête
du porc-épic De là, elle pourrait atteindre la petite tache claire que
formait la gorge délicate de son adversaire. Balafrée s'avança
prudemment, par petits bonds successifs, dont le menu bruit était
couvert par le souffle régulier du dormeur. Après un dernier saut
de moins d'un mètre, l'hermine atteignit son but et attaqua
aussitôt. Le porc-épic se réveilla en grognant, saisi d'une vive
douleur au cou. Avec un mépris total des conséquences, il se
laissa rouler de la branche et tomba, comme un gros oreiller
vivant, trois mètres plus bas dans la neige.
Balafrée serra énergiquement les dents et aspira de toutes ses
forces le sang de son adversaire, essayant de l'affaiblir pour que la
suite du combat fût un peu plus égale. Dans leur chute, le corps du
porc-épic s'enfonça profondément dans la neige molle, mais
l'hermine resta collée à lui comme une sangsue. Elle était déjà
gorgée du sang de son ennemi, mais aucun signe d'affaiblissement
n'était visible chez ce dernier.
Cette saignée sembla, au contraire, faire le plus grand
28 AU. PAYS DES CINQ RIVIÈRES
bien au gros Brimbalant, qui se dégagea de la neige en s'ébrouant.
Il secouait la tête de droite à gauche, essayant en vain de déloger
la petite tueuse affamée qui s'accrochait à sa gorge. Brimbalant se
battait pour la première fois de sa vie, et son adversaire était le
plus tenace des combattants de la forêt. Si l'hermine avait
bénéficié d'un poids égal à son courage, elle aurait pu vaincre un
chat sauvage sans difficulté.
Tout en se débattant, le porc-épic se laissa rouler en bas d'une
pente neigeuse qui aboutissait au bord d'une mare. Cette mare —
point de ralliement des animaux sauvages qui avaient établi leur
quartier d'hiver dans la clairière — était peu profonde et ne gelait
pratiquement jamais.
Le porc-épic demeura un instant au bord de l'eau, puis il se
dirigea tranquillement vers le centre de la mare et se mit à nager,
entraînant Balafrée avec lui. Cette malice était digne d'un esprit
bien plus vif que celui du porc-épic, car Brimbalant aurait pu
flotter comme un ballon pendant des heures sur la surface calme
des eaux, alors que, pour une hermine, un bain froid est toujours
déplaisant. Plus que la crainte de se noyer, le contact de l'eau était
une des seules choses qui pussent contraindre Balafrée à lâcher
prise.
Heureusement pour le porc-épic, une seule des petites dents
aiguës de 1'hermine avait crevé la veine jugulaire. La blessure
était petite, ronde et propre, à peine plus grande qu'un trou
pratiqué par une aiguille hypodermique. Elle serait bientôt
cicatrisée.
Brimbalant traversa la mare avec difficulté et se hissa sur un
rocher. Puis, après quelques clignements de ses petits yeux de
cochon, il s'assoupit. Son sang épais et noir se coagula bientôt. La
blessure se ferma, aidée dans sa cicatrisation par le calme absolu
du porc-épic.
Le soleil brillait maintenant avec éclat. Balafrée avait consacré
la plus grande partie de sa matinée à nettoyer sa robe, jusqu'à ce
que celle-ci fût redevenue blanche, immaculée. L'hermine n'avait
pas renoncé à tuer Brimbalant.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

29
Apercevant le porc-épic couché sur son rocher, elle se
demanda sans doute pourquoi sa blessure à la gorge, qui aurait
aisément provoqué la mort d'un lapin, avait cessé de saigner.
Balafrée n'avait plus faim pour l'instant, mais son désir de meurtre
avait été aiguise par sa défaite. Jamais, auparavant, elle n'avait
manqué de tuer sa victime. Sa tactique habituelle devrait donc
être modifiée, puisqu'il se trouvait un animal qui ne pouvait être
saigné à mort.
Peut-être Balafrée aurait-elle tenté une deuxième attaque
contre Brimbalant, si les martres dorées n'étaient de nouveau
apparues dans la clairière pour continuer le festin commencé la
veille. Un peu plus tard, un autre parent éloigné de l'hermine vint
terminer les restes. Le nouveau venu était un lourd et coriace
carcajou (1), aux pattes plantigrades, le combattant le plus féroce
de la forêt, qui mit rapidement les martres en fuite. Balafrée elle-
même savait qu'elle ne pouvait se mesurer au carcajou. Elle resta
calmement sur la plus haute branche du sapin, jusqu'à ce que le
blaireau eût mangé tout son content.
Cependant, Brimbalant, remis de ses émotions, avait quitte la
clairière pour s'enfoncer dans la forêt. Il s'achemina vers un
ancien terrier qu'il avait utilisé récemment, lors d'un gros orage. Il
y séjourna plusieurs jours, tandis que Balafrée, à sa recherche,
fouillait chaque buisson et chaque arbre, dans un rayon de
plusieurs centaines de mètres autour de l'emplacement de leur
combat.
Si l'hermine avait pu dénicher Brimbalant, elle l'aurait attaqué
de nouveau. L'insuccès de ses recherches n'avait fait cependant
qu'augmenter sa soif du sang riche et lourd qu'elle avait goûté. Le
sang clair des lapins mangeurs de bourgeons lui paraissait fade,
maintenant. Mais Brimbalant restait introuvable, et Balafrée, de
plus en plus furieuse, ne pensait plus qu'à tuer.
L'hiver finissait lentement. La neige s'amollissait au
(1) Nom vulgaire du blaireau d'Amérique. (N.D.T.)
30 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
flanc des collines, cachant des ruisseaux murmurants. La sève
montait dans les arbres et la forêt revenait à la vie. Depuis le jour
de son bref combat avec Brimbalant, Balafrée n'avait jamais plus
aperçu la trace du porc-épic. À mesure que les jours devenaient
plus chauds, la robe blanche de l'hermine se transformait. Une
poussée de fourrure marron nuança le blanc immaculé, lui
donnant une teinte jaunâtre.
Par un matin ensoleillé de juin, Balafrée traversa la clairière,
courant sur la mousse entre les plaques de neige fondante.
L'hermine avait revêtu sa nouvelle tenue printanière, de couleur
fauve, ornée de parements orange et blanc, et terminée, au bout de
la queue, par une touche noire du meilleur effet Vive comme
l'éclair, la petite tueuse bondissait, puis s'immobilisait pour
écouter et humer l'air. Elle veillait toujours à s'arrêter près d'un tas
de feuilles ou de branchages morts, dont la couleur s'harmonisait
si bien avec sa robe neuve, que l'hermine était pratiquement
invisible. La chasse était beaucoup plus facile dans ces conditions.
Les autres petits habitants de la forêt, qui auraient fui aussitôt s'ils
avaient aperçu l'hermine, continuaient à vaquer à leurs
occupations.
Vers midi, au détour d'un gros pin, Balafrée se trouva de
nouveau face à face avec Brimbalant — plus gros, plus gras, et
plus sanguin que jamais. Pendant un instant, les deux adversaires
se regardèrent fixement. L'hermine s'élança comme une flèche sur
la gorge découverte du porc-épic. Mais, cette fois-ci, Brimbalant
était éveillé. Il se tourna, de ce mouvement qui paraît très lent
chez les ours et les porcs-épics, mais qui, en réalité, est très
rapide. En se retournant, il redressa sa courte queue trapue, garnie
de centaines de petits épieux couleur d'ivoire, et l'assena avec tant
de force que, s'il avait touché l'hermine, il l'aurait transpercée et
clouée au sol. Pour rapide que fût le mouvement du porc-épic,
Balafrée esquiva le coup et atterrit, légère comme une plume,
soixante centimètres plus loin.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 31
Le souvenir de l'affront que lui avait infligé Brimbalant ne la
quittait plus. Elle revint à l'attaque. Mais Brimbalant avait ses
quatre pattes réunies sous lui, et quelle que fût la vitesse à
laquelle chargeait l'hermine, elle rencontrait toujours ces piquants
pareils à des épieux d'ivoire.
Balafrée essaya toutes les ruses qu'elle connaissait pour
atteindre un endroit vital. Mais en vain. Elle eut alors recours à un
stratagème souvent utilisé par ceux de son espèce. Elle vint se
camper bien en vue du porc-épic et s'assit sur ses pattes de
derrière, droite comme une souche. Au bout d'un moment, elle se
remit lentement en marche, comme si elle eût admis sa défaite,
mais prenant soin d'être toujours en vue de Brimbalant. Celui-ci
observa le départ de son ennemie sans grand intérêt. Convaincu
de l'efficacité de son armure, le porc-épic ne craignait guère
Balafrée, ni aucune des hermines de la forêt.
Remuant ostensiblement la queue, Balafrée suivit une longue
allée entre les arbres. Elle disparut enfin derrière le tronc d'un
sapin abattu. Ce tronc était creux, laissant une cavité d'un mètre
cinquante de long sur trente centimètres de large. Balafrée explora
la cavité, en que le d'une seconde ouverture. Ne pouvant
découvrir le moindre trou, Balafrée s'en retourna. Peut-être
pourrait-elle continuer ses recherches plus tard, mais pour
l'instant, elle avait d'autres préoccupations.
Après s'être assurée que Brimbalant l'avait vue pénétrer dans le
tronc, Balafrée s'assit dans l'obscurité jusqu'à ce qu'elle eût vu le
porc-épic se détourner et grimper en se dandinant sur un
balsamier. Elle sortit alors précipitamment de sa cachette, et
bondit sur l'arbre le plus proche. Dorénavant, l'hermine attaquerait
par les airs.
Sautant de branche en branche, Balafrée s'approcha
silencieusement de son ennemi, en prenant bien soin de ne pas se
montrer. Elle finit par découvrir un arbre qui l'amènerait à portée
du balsamier sur lequel devait
32 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
se trouver Brimbalant. Balafrée approchait maintenant du point
culminant de son aventure. Si le porc-épic se trouvait toujours au
même endroit, l'hermine n'aurait qu'à descendre du côté opposé
du tronc, repérer la tête du porc-épic, et sauter comme un éclair à
la gorge de celui-ci. Cette fois-ci, Balafrée veillerait à bien
sectionner la veine jugulaire.
Arrivée à quelque trente centimètres du sol, Balafrée se hasarda
à risquer un œil. Les poils courts et drus de sa nuque se
hérissèrent. L'hermine avança encore un peu et regarda plus
attentivement : l'endroit où aurait dû se trouver Brimbalant était
désert ! Balafrée remonta d'un mètre ou deux pour mieux voir.
Une forme pataude s'éloignait, cahin-caha, en direction d'un
tronc d'arbre creux. Les centaines de piquants s'entrechoquaient,
avec une bruissement de feuilles sèches, agitées par la brise.
L'hermine fit claquer ses dents de colère. Oubliant toute prudence,
elle s'élança à la poursuite du porc-épic.
Brimbalant s'acheminait paresseusement, riant en lui-même au
souvenir de quelque commérage entendu dans les bois. Il avait vu
l'hermine entrer dans le tronc d'arbre. La curiosité qui saisit
parfois les natures les plus pacifiques l'avait poussé à approfondir
le mystère de cette disparition. Balafrée se rendit compte que le
porc-épic allait passer tout près du tronc creux. Il était même
possible qu'il s'arrêtât pour regarder à l'intérieur. En quelques
bonds lestes, l'hermine gagna la forêt, sauta par-dessus le tronc,
revint vers l'ouverture et pénétra à l'intérieur, au moment précis
où Brimbalant escaladait un rocher situé à six mètres de là.
Balafrée se tapit dans la sombre cavité, prête au combat. Son
corps mince tremblait d'énervement tandis qu'elle écoutait la lente
approche du porc-épic. Ses oreilles, fines et transparentes, lui
permettaient, aussi bien que ses yeux, d'évaluer l'intervalle qui la
séparait de son ennemi. Elle savait, à quelques millimètres près, à
quelle distance de l'extrémité du tronc se trouvait le
BRIMBALANT S'ACHEMINAIT PARESSEUSEMENT.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 2
34 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
point exact de la gorge de Brimbalant qu'elle devait atteindre. En
rampant, elle se rapprocha de quelques centimètres, sans bruit,
griffant le bois de ses pattes de derrière, afin de s'assurer qu'il
supporterait la force du bond qu'elle s'apprêtait à faire.
Balafrée était décidée à porter un coup mortel au mangeur
d'écorce. « Attention ! » lui dirent ses oreilles. Il y eut une pause,
car Brimbalant s'était arrêté un instant pour manger une petite
pousse de sapin qui se trouvait sur son chemin. L'attente
commençait à peser sur les nerfs de l'hermine. Celle-ci aurait
voulu se précipiter, mais elle se retint.
L'entrée de la cavité s'obscurcit, et quelques piquants surgirent.
Balafrée attendit d'apercevoir le bout du nez du porc-épic avant de
bondir. D'autres piquants se montrèrent, mais toujours pas la
gorge vulnérable. Enfin le corps massif du mangeur d'écorce
apparut, bouchant tout le passage : Brimbalant s'était approché du
tronc à reculons, pour venir s'asseoir exactement devant
l'ouverture. Balafrée ignorait quel instinct avait inspiré une telle
ruse au vieux vagabond. Mais l'hermine se trouvait dans la
situation que redoutent tous les tueurs : sa ligne de retraite
coupée, elle était prise au piège ! Frénétique, Balafrée explora de
nouveau sa cachette, dans l'espoir de découvrir un passage... mais
en vain.
La patience n'est pas une des vertus de l'hermine.
L'emprisonnement la rend malade de rage. Balafrée s'élança, une
fois de plus, dans l'intérieur du tronc, en quête d'une issue.
Brimbalant semblait avoir décidé de passer la nuit à l'entrée du
piège où son ennemie se trouvait prise. Imaginer que le porc-épic
avait eu l'intention d'enfermer Balafrée dans le rondin serait aller
trop loin. Intrigué par la disparition de l'hermine, il était
simplement venu se rendre compte; le bois pourri qui formait
l'extrémité du tronc creux lui avait paru confortable et il s'y était
blotti pour une sieste. Peut-être même ce petit effort
d'imagination l'avait-il fatigué. Quoi qu'il en fût, chaque
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

35
seconde rapprochait Balafrée d'une crise de nerfs et la laissait de
moins en moins capable de faire face à cette situation
invraisemblable.
Les piquants du porc-épic constituaient un mur infranchissable
pour l'hermine à la peau délicate, et l'idée de rester prisonnière lui
était de plus en plus insupportable. Elle vint à quelques
millimètres des dards menaçants et se mit à gratter le bois pourri,
essayant de se creuser un passage sous le corps du porc-épic.
Le bois était particulièrement vermoulu en cet endroit, et les
efforts de l'hermine obtinrent un certain résultat. Elle avait déjà
creusé sous Brimbalant un tunnel égal à la moitié de sa longueur,
avant que le porc-épic somnolent se rendît compte de ce qui lui
arrivait. Il se pencha alors en avant, brandit un instant comme une
massue sa queue armée de piquants, puis la laissa retomber avec
une force telle que cinq dards traversèrent le corps mince de
l'hermine.
Brimbalant assena un deuxième coup, pour être bien sûr du
résultat, puis il se tourna lourdement pour contempler l'hermine.
Balafrée avait maintenant l'aspect d'une bizarre pelote à épingles.
Affolée par la douleur, elle bondissait en tous sens. Le porc-épic
resta assis un long moment, puis, secouant la tête comme s'il se
fût trouvé devant un problème vraiment trop difficile, il partit en
quête de quelque nourriture.
Deux petits écureuils qui, épouvantés, avaient suivi l'affaire du
haut d'un arbre voisin, s'empressèrent d'aller raconter alentour
comment le bon vieux Brimbalant les avait enfin débarrassés de
leur pire ennemie.
CARCA, le carcajou (1).

Carca, le blaireau de quatre ans qui vivait dans le haut


Vallecito, était couché sur le dos, dans une tanière chaude et bien
abritée, imaginant quelque nouvelle farce à jouer aux trappeurs
des Cinq Rivières. Si l'ours est le clown de la forêt, le blaireau en
est le véritable loustic. Carca ne rêvait que mauvais tours.
En ce moment, Carca avait tout à fait l'air d'un petit chien de
berger. Rien ne laissait deviner sa nature diabolique, tandis qu'il
se vautrait dans les feuilles mortes qui constituaient son lit. Son
pelage marron foncé, coupé de deux bandes claires qui partaient
de chaque côte de son cou pour s'estomper sur les hanches,
rappelait beaucoup celui d'un épagneul. Ses pattes mêmes, courtes
et fortes, ressemblaient plutôt à celles d'un chien qu'à celles d'une
belette. Comme les jeunes chiots, il adorait déchirer et saccager
tout objet appartenant à des humains. Là s'arrêtait la
ressemblance, car le blaireau était un petit animal féroce, prêt à se
battre contre n'importe qui.
Lorsque Carca parcourait les bois, tous les animaux de son
poids et de sa taille le respectaient. Même des
(1) Nom vulgaire du blaireau d'Amérique. (N.D.T.)
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 37
animaux plus gros, comme Balourd, l'ours noir, et Lobo, le loup,
feignaient de ne pas le voir quand il leur arrivait de le rencontrer à
l'improviste. Quant aux membres de la famille des chats, aussi
bien que ses cousines les martres, ils quittaient tout simplement la
région lorsqu'ils apprenaient la présence du blaireau.
Pourtant Carca n'était pas plus féroce qu'un autre. Il ne tuait
que dans la mesure de ses besoins. Un trappeur tue une centaine
d'animaux pour de l'argent, contre un que tue Carca pour se
nourrir. Une semaine plus tôt, Carca avait travaillé ferme et
couvert de nombreux kilomètres, à seule fin de détendre tous les
pièges posés par Pierre Maurier, le trappeur. Il avait alors
découvert la hutte du trappeur, s'était faufilé à travers le petit
orifice carré qui faisait office de fenêtre, et avait dévasté le
campement avec un soin tout particulier. Il s'en était payé, ce jour-
là !
Au moment de se glisser de nouveau par l'étroite ouverture,
Carca ressemblait tout à fait à un chien qui vient de commettre
quelque méfait. Sa longue fourrure soyeuse était couverte de
farine, de mélasse et de bouillie de maïs. Il avait cassé une
bouteille de jus de tomate concentré, et s'était barbouillé la tête,
du sommet du crâne jusqu'au bout du nez, de longues traînées
rouges. Bavard, le geai, qui attendait dehors pour prendre sa part
de butin, aperçut Carca et faillit tomber de surprise. Il jeta un cri
rauque qui voulait nettement dire « Je passais simplement ! » et
s'envola pour aller se poser sur la plus haute branche d'un arbre
voisin. Carca se cacha dans un fourré de genièvre et s'amusa
follement du tapage que fit Pierre en arrivant chez lui, un peu
avant la nuit. Seules les boîtes de conserves que le blaireau n'avait
pu saisir entre ses grosses mâchoires, étaient demeurées intactes.
Il fallut que Pierre se rendit au comptoir des marchandises pour se
procurer de nouveaux vivres. Il était si furieux qu'il propagea les
détails des exploits de Carca dans toute la région des Cinq
Rivières. Et il annonça partout : « Je tuerai ce blaireau,
38 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
quand bien même je ne devrais rien tuer d'autre cet hiver ! »
La neige se mit à tomber à gros flocons peu de temps après la
razzia de Carca dans la hutte du trappeur. Pierre ne put trouver
trace du blaireau. Celui-ci se déplaçait très lentement, car il avait
les pattes courtes et il devait attendre que la neige eût formé une
croûte assez solide pour le porter.
Ces quelques jours passés dans sa tanière avaient permis à
Carca de bien se reposer. Il aurait aimé savoir si Pierre avait
rapporté des vivres. En outre, il s'intéressait toujours aux pièges.
Carca se roula deux ou trois fois sur le dos, s'étira, puis se leva.
Il alla jusqu'à l'entrée de la tanière et contempla le ravin qu'elle
surplombait. Sur la neige unie, au fond du ravin, il aperçut des
traces bizarres. Que pouvaient bien être ces marques étranges ?
Quelle sorte d'animal pouvait laisser dans la neige des empreintes
constituées par deux lignes droites parallèles ? Toute piste
éveillait la curiosité de Carca. Il descendit pour mieux voir. Ces
traces étaient vraiment étranges, et il avait beau flairer, aucune
odeur particulière ne s'en dégageait. Carca les suivit pendant près
de cinq cents mètres, se demandant toujours qui avait bien pu les
produire. Il connaissait les marques laissées par les raquettes de
Pierre, les traces de lapins et bien d'autres, mais il n'en avait
encore jamais vu de semblables à celles-ci : les sillons d'une paire
de skis !
Un animal extraordinaire avait dû passer par là. Carca n'arrivait
pas à discerner quelle direction il avait prise. Mais c'était quand
même une piste et la marche s'y révélait facile, aussi le blaireau la
suivit-il sur de nombreux kilomètres à travers une vaste et belle
campagne très boisée. Après avoir franchi le col du Bossu, il
redescendit vers la forêt du rio Grande dont il longea la lisière.
Carca avait quitté les terrains de chasse de la région des Cinq
Rivières et arrivait au camp de
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

39
mineurs qui venait de se créer sur les bords de la Sente Perdue.
Vers minuit, il aboutit devant une maison de bois de belle
apparence, qui ne ressemblait en rien aux buttes des trappeurs.
Impossible de s'y attaquer. Toutes les fenêtres étaient munies de
volets en planches. Il trouva un morceau de bœuf que Ole, le
cuisinier du camp, avait jeté sur le tas d'ordures, et en fit un bon
repas.
Carca ne savait toujours pas quel animal avait pu laisser les
fameuses traces, mais comme celles-ci l'avaient conduit dans une
terre d'abondance, il ne s'en souciait guère.
Le camp comprenait plus d'une douzaine de cabanes. Celles-ci
étaient réunies par des sentiers qui menaient à des galeries
creusées à même le roc, sur le versant de la montagne. Autour de
ces galeries, régnait une odeur bizarre qui intrigua Carca autant
que les traces de skis. Le blaireau découvrait l'odeur de la
dynamite, qu'il trouva fort désagréable.
Carca passa le reste de la nuit à reconnaître chacun des sentiers
du camp. L'un d'eux conduisait à une source et le blaireau but de
l'eau, pour la première fois depuis plusieurs semaines. En général,
lorsque le grand froid avait gelé tous les cours d'eau, Carca devait
se contenter d'avaler de la neige. Une source, couverte comme
celle-ci par un abri de rondins, aurait réjoui le cœur de tout animal
portant fourrure.
Les longues griffes de Carca ne laissaient aucune empreinte sur
la neige glacée, ni même sur la neige vierge aux alentours du
camp. Aux premières lueurs du jour, le blaireau choisit une vieille
galerie dans laquelle il ne restait aucun relent de cette odeur qu'il
n'aimait pas, et s'y installa pour la journée. Il avait choisi le seul
endroit où les mineurs ne viendraient pas chaque jour.
À quinze mètres de l'entrée, Carca trouva un tas de sciure de
bois qui lui fournit un lit moelleux. Décidément, ce camp lui
plaisait. Une nourriture qui semblait
40 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
abondante, de l'eau pure courante, un gîte confortable : que
demander de plus ? Le blaireau était enchanté d'avoir suivi ces
traces étranges.
De tout le jour, Carca ne quitta pas la vieille galerie. Quand
enfin il eut décidé de se diriger vers le tas d'ordures, il aperçut
plusieurs lumières brillantes qui projetaient leurs rayons jusque
sur les chemins. Carca voulait traverser le camp, mais il s'arrêta
net, en grondant, et retourna dans l'obscurité de la galerie.
« Évidemment, pensa-t-il, c'était trop beau ! J'aurais dû m'en
douter. » Carca venait en effet de se heurter à la seule chose qu'il
redoutât : le feu. Il envisagea même d'abandonner immédiatement
les lieux.
Une heure plus tard, cependant, le blaireau se glissa hors de sa
cachette et examina de nouveau les alentours. Il poussa un
grognement de surprise et de satisfaction. Il ne restait plus une
lumière dans le camp. Carca descendit rapidement jusqu'à
l'endroit où Ole avait jeté un tas d'os. Lorsqu'il les eut dévorés, il
gagna le ruisseau où il but avidement. Il s'apprêtait à rejoindre son
lit douillet, dans la galerie, quand il aperçut, juste devant lui, deux
lueurs d'un vert étincelant.
Un seul animal, dans la région des Cinq Rivières, possédait
des yeux semblables. Carca le connaissait bien. Seule la faim
pouvait avoir conduit le vieux Pied-de-Velours, le puma, à
s'approcher des maisons des hommes. Quand Pied-de-Velours
était assez affamé pour courir un tel risque, il devenait un ennemi
dangereux. Carca lui-même n'aimait pas se frotter à lui. Mais un
blaireau ne montre jamais qu'il a peur. D'ailleurs, il savait que
l'intimidation donne souvent de bons résultats. Il gronda d'un air
menaçant et poursuivit lentement son chemin. Crachant et
grognant comme un chat hargneux, Pied-de-Velours resta sur ses
positions.
Carca bondit à la gorge du puma. Pied-de-Velours esquiva et
laboura le flanc de Carca avec les griffes longues et acérées de sa
patte droite, laissant trois balafres rouges. Avant que le puma eût
pu sauter dans les
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

41
branches d'un arbre, Carca s'était retourné et avait planté ses crocs
dans les muscles d'une des pattes de son adversaire. Hurlant de
douleur, le puma se renversa sur le dos, battant l'air au-dessus de
la tète de Carca. Certains de ses coups portaient, faisant voltiger
des touffes de poils bruns au-dessus des combattants. Carca ferma
les yeux et encaissa les coups, sans cesser de mordre et de
déchirer les muscles puissants de la patte du puma.
Nous ne saurons jamais combien de temps aurait duré le
combat, ni quelle en eût été l'issue, car, au bruit de la bataille,
Scotty Mac Gregor ouvrit la porte de sa cabane. Derrière lui sa
femme, Annie, tenait très haut une lampe à huile, de façon à
éclairer le sentier dans lequel Carca et Pied-de-Velours se
battaient. Le vieux fusil de Scotty, un douze millimètres, claqua.
Une flamme jaillit et des chevrotines brûlantes cinglèrent les
combattants. Épouvanté, Pied-de-Velours s arracha à l'étreinte de
Carca et bondit sur l'arbre le plus proche. Carca s'enfuit par le
fossé le long du sentier et regagna son lit, dans la vieille galerie.
Carca passa plusieurs nuits à panser ses blessures. Durant le
jour, quand il n'y avait pas de danger, il allait s'installer sur une
éminence, non loin de là, et laissait le soleil cicatriser ses plaies.
Au cours d'une de ces sorties, alors qu'il observait une clairière
située à peu de distance de la cabane de Mac Gregor, Carca
aperçut Sandy Mac Gregor, le fils de Scotty, bambin de six ans
que tout le camp adorait.
Carca avait souvent vu des hommes, généralement des
trappeurs au visage bronzé. Ceux-ci semblaient être géants, aux
yeux du blaireau. Le jeune Sandy, en revanche, n'était guère plus
grand que Carca, quoiqu'il ressemblât exactement, en plus petit, à
l'immense Scotty. Carca était vivement intrigué.
Un jour Scotty revint de la mine tandis que Carca regardait
Sandy fendre du bois avec une hachette. L'homme souleva Sandy
et l'installa très haut sur ses
42 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
épaules. Enfin Carca savait ce qu'était Sandy : un petit d'homme,
tout simplement ! Il n'était pas plus dangereux que les petits des
animaux, il n'y avait donc aucune raison de le craindre. Carca ne
nourrissait aucune mauvaise intention, lui non plus, contre le petit
homme.
Il est difficile d'expliquer les sentiments des bêles sauvages
envers les enfants. On peut dire, en général, que la plupart d'entre
elles n'ont aucun désir de faire du mal lorsqu'elles sentent qu'elles
n'ont rien à craindre. Elles s'attaquent très rarement à de jeunes
enfants et il arrive même que certains animaux sauvages prennent
un petit d'homme sous leur protection. Cependant, quelques
tueurs font preuve de la même férocité à l'égard de toutes les
créatures, grandes et petites. Tel était le cas de Pied-de-Velours,
le puma.
Carca ignorait naturellement les sentiments du puma. II pensait
que Pied-de-Velours avait eu envie, comme lui-même, des
victuailles que les hommes jetaient derrière les cabanes. Carca
préférait cette nourriture à celle qu'il devait tuer lui-même. Mais
le puma aimait par-dessus tout la chair fraîche.
La blessure que Carca avait infligée à Pied-de-Velours
empêcha ce dernier de chasser pendant un certain temps. Le puma
devait pouvoir compter sur la détente de ses pattes de derrière.
Avant que Pied-de-Velours fût entièrement rétabli, Carca l'avait
déjà complètement oublié.
Les mineurs se demandèrent ce qui s'était passé, la nuit où Mac
Gregor avait tiré sur le puma. Le fauve avait laissé des traces
sanglantes sur la neige. Mais Carca, lui, n'avait laissé aucune
empreinte sur le sentier glacé. Les mineurs savaient naturellement
qu'il y avait eu un combat, puisqu'ils avaient tous entendu des cris
perçants et des hurlements; mais n'ayant trouvé que les traces du
puma, ils conclurent à une bataille entre deux de ces animaux. Ce
fut une chance pour Carca. En effet, si les mineurs avaient su
qu'un blaireau
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 43
vivait dans la vieille galerie et qu'il observait le petit Sandy
plusieurs heures par jour, ils l'auraient pourchassé et tué.
Une nuit, Carca revint à sa tanière le ventre creux. Débordé de
travail ce jour-là, le cuisinier n'avait pas vidé les boîtes à ordures
comme d'habitude. Pour la première fois depuis son arrivée au
camp, Carca avait encore faim lorsqu'il se coucha.
Le matin suivant, il s'étendit sur le rocher à côté de sa galerie,
afin d'épier les hommes qui se rendaient à leur travail. Peu de
temps après, Ole, le cuisinier du camp, sortit les boîtes à ordures
et les vida à proximité du sentier. Alléché par l'odeur, Carca
scruta de haut en bas l'étroite vallée. Aucun homme en vue.
Pourquoi rester sur sa faim toute la journée ? Le blaireau se mit en
route par son sentier habituel et put bientôt se rassasier.
Le soleil brillait de façon étrange. Seules les criailleries de
deux geais troublaient le silence. Au bout d'un moment, Carca
perçut un bruit sourd, qui provenait d'un bosquet de saules, à
quelques mètres de la cabane de Mac Gregor. Le blaireau pensa
qu'il valait mieux aller se rendre compte. Suivant le fossé qui
longeait le chemin, il trotta en direction des saules. Là, il aperçut
le petit d'homme, fort occupé à construire une hutte de rondins, du
genre des cabanes du camp.
Sandy n'avait pas vu approcher Carca, car le blaireau était
passé maître dans l'art du camouflage. Son pelage brun et gris se
confondait avec la souche pourrie derrière laquelle il se tenait. Il
se baissa lentement, ne laissant apparaître que le haut de sa tête et
ses petits yeux noirs. Fier de son habileté à manier une hachette,
l'enfant était en train de fabriquer une porte pour la cabane qu'il
venait de construire avec de jeunes pousses de tremble. Carca
n'avait jamais vu construire une maison. Fasciné, il regarda
travailler le garçonnet. Sandy coupait et ajustait les rondins
comme il avait vu les hommes le faire. Il ne se doutait pas qu'un
carcajou se
44 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
dissimulait à moins de dix mètres de lui, un animal qui aurait jeté
la panique dans tout le camp, si l'on avait connu sa présence.
À midi, les détonations de charges d'explosif avertirent Carca
que les mineurs n'allaient pas tarder à se rassembler auprès de la
cantine et le blaireau retourna précipitamment à sa galerie. Durant
les jours qui suivirent, il partagea sa journée entre le tas d'ordures
et la cabane de Sandy. Grâce au labeur acharné de l'enfant, celle-
ci ressemblait chaque jour davantage à une véritable maison.
Il pouvait être dix heures, en ce clair matin d'hiver, quand Pied-
de-Velours, guéri de ses blessures, vint rôder sur la colline qui
surplombait le camp. Une mince colonne de fumée bleue s'élevait
de la cheminée de Scotty Mac Gregor. À l'intérieur, Annie, la
mère du petit Sandy, préparait le déjeuner de Scotty, qui ne
tarderait pas à revenir de la mine, et de Sandy qui travaillait à sa
maison miniature.
Pied-de-Velours n'avait pas encore rencontré de gibier à son
goût. Sa longue queue ondoyait lentement comme celle d'un chat
en quête de souris. Soudain, la queue du puma s'immobilisa. Tous
les muscles tendus, le fauve s'aplatit dans la neige. Il avait aperçu
un mouvement dans les saules. Un instant plus tard, Sandy se
redressa et Pied-de-Velours vit l'enfant. Ses yeux verts de chat se
rétrécirent et il laissa échapper un grondement sourd.
Pied-de-Velours se mit alors en devoir de traquer sa proie. Il se
laissa glisser en bas de la colline et gagna la forêt. Puis il
contourna lentement le pied de la falaise jusqu'à ce qu'il fût
parvenu près d'un tas de bois coupé. Il était désormais impossible
de l'apercevoir de la maison ou du camp. Il pouvait donc prendre
son temps.
Le petit Sandy Mac Gregor était occupé à construire le
mobilier de sa cabane. L'enfant s'annonçait comme une proie
facile. Le puma devait simplement prendre quelques précautions
pour traverser une étroite clairière, se glisser derrière un
vieux tronc pourri, puis
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 45
bondir. Alors, Pied-de-Velours n'aurait plus qu'à s'enfuir à toute
allure vers la montagne, en emportant sa victime.
Annie Mac Gregor sortit deux tartes du four et les mit à
refroidir sur la table. Elle pouvait maintenant tenir la promesse
qu'elle avait faite à Sandy et aller voir sa jolie maison. Elle jeta un
châle sur sa tête et courut le long du sentier sur une centaine de
mètres. Elle venait d'atteindre la lisière des saules et allait lancer
un joyeux appel à son petit garçon lorsqu'elle vit quelque chose
qui lui glaça le sang dans les veines : le long corps fauve du
puma, tapi derrière un tronc d'arbre à moins de dix mètres de
Sandy.
Jamais mère n'a assisté à un spectacle plus terrifiant. Annie
voulut crier, mais elle ne parvint qu'à exhaler un faible soupir qui
n'aurait pu être entendu à un mètre. Elle était paralysée par la
peur.
Pied-de-Velours se préparait à bondir. Annie était toujours
incapable de bouger. Sa vue commençait à se troubler, elle allait
s'évanouir. Ce fut alors que se produisit un événement
extraordinaire. Le tronc derrière lequel Pied-de-Velours s'était
furtivement glissé était précisément celui qui, depuis plusieurs
jours, servait d'observatoire à Carca.
Le blaireau avait flairé l'approche de son vieil ennemi au
moment où Pied-de-Velours descendait la colline. Plus tard, il
avait entendu un bruit de brindilles cassées. Carca était lui-même
un excellent chasseur. Il avait deviné le projet de Pied-de-Velours
et comptait bien le contrecarrer. Certes, l'intervention du blaireau
ne fut pas inspirée par sa bonté d'âme, mais bien plutôt par sa
haine pour le puma. De plus, Carca avait l'impression que le camp
et ses habitants lui appartenaient.
Aussi estimait-il avoir seul des droits sur l'enfant. Si le puma
s'imaginait qu'il allait venir chasser à la barbe de Carca, il se
trompait lourdement. Le blaireau calcula son coup à une
fraction de seconde près. À l'instant
46 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
précis où le puma bondissait, le carcajou s'élança et planta ses
crocs dans la gorge de son ennemi, avec une force telle que Pied-
de-Velours bascula dans la neige, à un mètre du petit Sandy.
Cet allié inattendu dissipa l'angoisse d'Annie. Poussant un cri
perçant, qui fut répercuté par les échos de toute la vallée, elle se
précipita sur Sandy, le prit dans ses bras et s'enfuit dans le sentier
au moment précis où deux autres hommes arrivaient en courant
pour connaître la cause de son cri. Annie ne put que sangloter en
montrant du doigt la neige ensanglantée dans laquelle les deux
fauves poursuivaient leur lutte à mort.
Le coup de Carca avait porté avec autant de précision qu'une
balle de fusil et les crocs du blaireau avaient pénétré au bon
endroit. Carca serra les mâchoires et ne lâcha pas sa prise, malgré
les efforts du puma dont les griffes lui labouraient le corps. Pied-
de-Velours bondit et se démena en tous sens, entraînant le corps
plus léger de son adversaire. Il projeta Carca avec force contre la
paroi de la petite maison. Rien n'y fit ! Les mâchoires du blaireau
semblaient soudées à la gorge du puma.
Ole apportait à Scotty Mac Gregor le fusil que celui-ci lui avait
demandé. Scotty aurait voulu tirer dans le tas pour tuer les deux
combattants, Mais Annie l'en empêcha.
« Non ! non, Scotty ! s'écria-t-elle, tu ne peux pas tuer cette
petite bêle. C'est elle qui a sauvé notre enfant ! Si jamais elle a le
dessus, nous la laisserons partir en remerciement de ce qu'elle a
fait pour nous aujourd'hui. »
Pour faire plaisir à sa femme, Scotty s'abstint de tirer. Un peu
plus tard, quand Annie lui raconta l'intervention de Carca, Scotty
et les autres mineurs se demandèrent si le blaireau n'avait pas, lui
aussi, jeté son dévolu sur Sandy, et si les deux fauves n'étaient
pas en train de se battre pour savoir lequel des deux
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

47
allait dévorer cette proie. Mais, comme Scotty était un homme
loyal, il voulut bien laisser à Carca le bénéfice du doute.
Pied-de-Velours commençait à faiblir. Il étouffait dans l'étau
des mâchoires de Carca; mais ce dernier ne desserra pas son
étreinte avant que le grand corps fauve eût définitivement cessé
de remuer.
Alors, il se dressa, montra les dents au groupe d'hommes
comme pour leur l'aire comprendre qu'il valait mieux ne pas le
suivre, puis il reprit en chancelant le sentier pour regagner le seul
abri sûr qu'il connût : la vieille galerie de mine. Las, blessé, Carca
gravit péniblement la colline et s'enfonça dans sa tanière. Toute
cette nuit-là, le carcajou souffrit en silence, dans l'obscurité de la
galerie. Peu après le lever du jour, la fièvre provoquée par ses
blessures lui donna envie d'aller boire au ruisseau. Il traîna son
corps douloureux et courbatu vers la lumière. Un effluve
d'homme lui parvint et il se recula en grondant. Mais en même
temps que l'effluve déplaisant des hommes, il perçut également
une odeur de nourriture, et mieux encore, d'eau fraîche.
Après avoir observé attentivement les alentours pendant
quelques minutes, Carca prit la direction du dépotoir. Il y trouva
un vieux seau en bois rempli d'eau ainsi qu'une grande quantité de
débris de viande. Les mineurs avaient enfin découvert qui
mangeait les reliefs jetés par Ole. Annie les avait priés d'apporter
à manger et à boire à l'animal qui avait sauvé la vie à son petit
Sandy. Elle ne pourrait jamais lui témoigner assez sa
reconnaissance.
De ce jour, Carca trouva la vie fort agréable. Il n'avait môme
plus à descendre près des cabanes, la nuit. Chaque matin, le vieux
seau était rempli d'eau fraîche et il y avait toujours un tas de
victuailles à l'entrée de la galerie. Quand les jours devinrent plus
chauds, le blaireau alla s'étendre sur une éminence, d'où il
regardait Sandy jouer dans la cour, ou à côté de la petite cabane
que son père avait transportée à proximité de la
48 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
maison, afin qu'elle demeurât toujours sous la
surveillance vigilante d'Annie.
Au printemps, Carca regagna son terrain de chasse habituel,
mais Annie, Scotty et Sandy restèrent toujours reconnaissants à
l'animal qui avait sauvé la vie du petit Sandy — même s'il ne
l'avait pas fait par pure bonté d'âme.
BLANC-PANACHE, l'antilope.

Blanc-Panache s'élira en sortant de son lit caché sous un


buisson d'épines et, dilatant ses naseaux noirs, flaira la douce brise
qui lui apportait des nouvelles de son monde, par-delà les pentes
grises et la verte prairie. À l'est, une faible teinte rosée fondait en
lingots d'or. Sur la cime, au-dessus de lui, deux coqs de bruyère
adressaient leurs chants matinaux au soleil, témoignant leur joie
d'un jour nouveau.
Blanc-Panache se dressa et regarda le troupeau d'antilopes. Il
constata que tous les faons reposaient, bien serrés contre leur
mère, et que les mâles formaient toujours leur cercle protecteur. Il
étira chacune de ses pattes fines avec beaucoup de soin.
Lorsqu'elle est menacée, l'antilope se fie plus volontiers à la
rapidité de sa course qu'à l'arme, cependant redoutable, que
constituent ses bois courts et pesants.
Ayant constaté que ses pattes étaient aussi souples que la veille,
lorsqu'il s'était gracieusement allongé sur son lit, Blanc-Panache
gravit une hauteur avec toute la dignité d'un élan et toute la grâce
d'un daim. Soudain ses muscles se raidirent comme un ressort,
lorsqu'un coq de bruyère, émergeant d'un buisson, tournoya
bruyamment à moins d'un mètre de lui, pour survoler ensuite le
troupeau qui s'éveillait.
50 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
En entendant ce bruit, pourtant familier, Blanc-Panache avait
sursauté, par un réflexe naturel à toutes les bêtes sauvages qui
doivent chercher leur salut dans la fuite. Puis, rassuré, il huma
pendant quelques minutes, avant de commencer sa toilette, les
senteurs d'un inonde fraîchement éveillé. Il nettoya d'abord
sommairement sa robe jaune, en la frottant de ses bois, puis il en
secoua toute la poussière. Il brossa, ensuite sa courte queue
blanche et la lustra. Enfin, il lécha, brossa et peigna les moindres
replis de son cou moucheté, jusqu'à ce qu'il fût satisfait du
résultat. Aucun animal n'est aussi soigneux de son pelage qu'une
antilope.
Pendant ce temps le soleil s'était levé, éclairant à l'est des
arbres verts chargés de baies; les biches et les faons s'étaient
éveilles. Blanc-Panache attendit que chaque petit eût pris son
déjeuner; alors, il frappa sur le sol dur pour attirer l'attention du
troupeau. Les antilopes levèrent la tête aussi haut que leurs cous
minces le permettaient. Les corps dorés se crispèrent, comme
prêts à s'envoler. D'une démarche élégante, qui s'harmonisait avec
la splendeur de la forêt, Blanc-Panache se dirigea vers l'est, vers
la lumière éclatante du soleil. La bande entière suivit son chef.
Comme il n'avait aucune raison de se presser, Blanc-Panache
manifestait sa prévenance à l'égard des petits faons en effectuant
de fréquents arrêts d'une minute ou deux, pour qu'ils pussent
reposer leurs pattes grêles. Chaque fois, il regardait en arrière
pour s'assurer que les autres cerfs étaient bien à leur poste, prêts à
s'opposer à toute attaque de coyote ou autre ennemi,
L'arrière-garde était constituée par trois cerfs, choisis parmi les
plus vieux et les plus prudents, qui marchaient une dizaine de
mètres derrière le gros du troupeau afin de prévenir toute
agression et d'empêcher les jeunes insouciants de s'écarter.
Lorsqu'un faon indiscipliné osait se hasarder dans l'espace de dix
mètres qui séparait le troupeau de son chef, Blanc-Panache, irrité,
lui faisait bien vite reprendre sa place; puis il retour-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 51
nait à son poste de commandement et la marche en avant
reprenait.
La ligne des arbres apparut bientôt plus distincte, et Blanc-
Panache s'arrêta plus souvent. Ces arbres bordaient le seul cours
d'eau qui fût accessible, dans un rayon de quinze kilomètres. Leur
écran pouvait donc cacher quelques fauves amateurs de chair
fraîche, tapis au bord du cours d'eau dans l'attente d'un gibier
éventuel. Deux cerfs de l'arrière-garde vinrent alors prendre place
à côté de leur chef. À chaque pause, ils humaient l'air de leurs
museaux tendus, fouillant du regard l'ombre des arbres.
Pendant un de ces arrêts, un des jeunes animaux — entraîné par
le vice de sa race : la curiosité — dépassa les autres et trotta
hardiment vers un petit bosquet de sauge blanche qu'il avait vu
remuer de façon étrange dans la lumière du soleil. Comme le
jeune présomptueux se dirigeait vers le buisson, Blanc-Panache
entendit un son aigu, perçant, semblable à la stridulation de la
cigale, qui le glaça d'effroi. Il jeta un rapide coup d'œil vers le
troupeau, vit que tout allait bien de ce côté, s'assura que le bruit
ne provenait pas des fourrés auprès desquels il s'était arrêté, et
aperçut alors l'imprudent qui s'avançait vers le buisson, tête
baissée, désireux de connaître la raison de ce bruissement
singulier. Poussant un cri strident, Blanc-Panache s'élança,
dépassa le faon et s'éleva d'un bond au-dessus du buisson.
Au moment précis où le cerf furieux retombait, pattes jointes,
un serpent à sonnettes se lançait sur le jeune animal. Blanc-
Panache avait exactement calculé la distance et le serpent fut
écrasé sous les sabots acérés. Lorsqu'il fut certain que le reptile
était mort, Blanc-Panache reprit sa place à la tête de la colonne.
Vous imaginez l'accueil que reçut le jeune sot ! Dès lors, tous les
faons mirent un frein à leur curiosité et marchèrent sagement avec
le reste du troupeau.
Pour une fois, les arbres ne cachaient ni coyotes ni
52 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
chats sauvages. Après un examen attentif et prolongé, Blanc-
Panache permit aux biches et aux faons de boire, pendant que les
autres cerfs et lui-même montaient la garde. Puis, un à un, les
cerfs vinrent boire à leur tour et retournèrent à leur place. Leur
vigilance ne s'était jamais relâchée. Le troupeau s'éloigna alors du
cours d'eau en broutant et se dirigea vers les contreforts des
montagnes coiffées de neige qui s'élevaient à l'ouest.
L'heure la plus dangereuse de la journée, celle où les amateurs
de chair fraîche sont habituellement en quête de nourriture, était
passée.
Vers neuf heures, un des plus jeunes cerfs leva la tête et lança
un bref cri interrogatif. Blanc-Panache vint rapidement à son côté.
En moins d'une minute, une longue rangée de gorges blanches se
forma derrière le chef. Intriguées, les antilopes observaient une
petite cime, au sommet de laquelle un drapeau rouge remuait
doucement pendant quelques secondes, pour disparaître ensuite
pendant plusieurs minutes. Les antilopes restèrent si longtemps en
contemplation qu'une partie de la bande se mit à brouter. Les
gardiens du troupeau, cependant, continuèrent leur examen. Tout
ce qui peut constituer un danger doit être lire au clair. Que voulait
dire cet étrange objet qui sortait on ne savait d'où, évoluait sans
crainte de droite et de gauche, puis disparaissait pour revenir
encore ? S'il s'agissait d'un ennemi, il fallait songer à protéger le
troupeau. Sinon, il fallait obtenir une certitude, de façon à ne pas
s'en inquiéter à l'avenir.
Quand le drapeau se montra de nouveau, Blanc-Panache
s'avança pour l'examiner de plus près. Cinq robustes mâles lui
emboîtèrent le pas. Le gros de la bande resta en arrière. Blanc-
Panache parcourut une centaine de mètres, les yeux fixés sur cet
objet bizarre. Quand celui-ci disparut, le cerf bondit en avant,
craignant qu'il ne lui échappât. Mais son bon sens lui ayant
conseillé d'observer le terrain sur lequel il allait s'en-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 53
gager, Blanc-Panache s'arrêta et les autres cerfs comprirent à
demi-mot.
Un chasseur, couché sur le sol derrière un monticule,
brandissait le drapeau rouge qu'il faisait disparaître ensuite en
l'enroulant autour de la baguette de saule à laquelle il était attaché.
Les antilopes parcoururent encore quelques mètres, d'un pas
incertain. Leur bon sens luttait contre leur curiosité.
Blanc-Panache, que la vivacité de son esprit et sa grande
prudence avaient désigné pour mener le troupeau, s'arrêta. Il
connaissait le prix de la patience et il essaya de retenir ses
compagnons dont la curiosité était à son comble. Il resta quelques
mètres en arrière du groupe et fut à même d'observer la scène
suivante dans tous ses détails.
Les cerfs étaient parvenus à la dernière crête qui séparait le
drapeau du gros du troupeau. Ils s'arrêtèrent pour jeter un dernier
coup d'œil avant de se hasarder à descendre dans la plaine.
Soudain, une détonation retentit en même temps qu'une fumée
blanche s'élevait près du drapeau. Le cerf qui se trouvait au plus
haut point de la crête fit un bond et retomba, petit amas d'or
sanglant. Les autres s'élancèrent vers la droite, offrant une
excellente cible au chasseur. Un deuxième, puis un troisième
animal s'effondra.
Faisant volte-face, Blanc-Panache revenait à. toute allure vers
le troupeau inquiet lorsque le vent lui apporta l'odeur d'un ennemi
qu'il connaissait bien. Il s'arrêta brusquement, labourant la terre de
ses sabots. Il n'avait pas encore compris l'étrange objet flottant, les
nuages de fumée, le grondement pareil au tonnerre, ni même la
mort des cerfs, mais par contre il ne savait que trop ce que l'odeur
du loup représentait de danger pour les biches et les faons.
Tel fut sans doute le raisonnement que se tint l'antilope. Quoi
qu'il en fût, Blanc-Panache estima que le danger inconnu était
moins grave que celui que présentait le loup. Dressant sa queue
blanche en guise de
54 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
signal à l'adresse des deux cerfs survivants, Blanc-Panache
repartit dans le vent à la rencontre du loup. Il savait que les loups
sont des lueurs. Il fallait protéger le troupeau à tout prix, fût-ce au
risque de sa propre vie. Les autres antilopes ne l'avaient-elles pas
choisi, lui, Blanc-Panache, pour chef et protecteur ?
Comme le signal de leur chef annonçait un danger, les deux
cerfs demeurèrent à deux cents mètres en arrière. En allant à la
rencontre du loup, Blanc-Panache comptait que le fauve se
lancerait à sa poursuite et ne pourrait donc attaquer le troupeau.
Au lieu d'user du pas coulé qui est l'allure la plus rapide de
l'antilope, Blanc-Panache avançait au contraire par bonds rapides,
en hauteur, qui lui permettaient d'inspecter les fourrés à mesure
qu'il s'en approchait. Il aperçut bientôt une silhouette grise, tapie
derrière un cèdre nain, alors qu'il en était encore à une centaine de
mètres. Maintenant, Blanc-Panache savait exactement ce qu'il
devait faire. Les loups sont de fins chasseurs qui connaissent
exactement la vitesse des animaux qu'ils poursuivent. Pour écarter
le loup du troupeau, il fallait que le fauve crût trouver en Blanc-
Panache une proie facile. Les bonds de celui-ci devinrent de plus
en plus courts; il donnait l'impression d'une antilope harassée de
fatigue. Finalement, il s'arrêta sur une hauteur, près de la cachette
du loup. Il resta là plusieurs minutes, comme pour s'assurer
qu'aucun ennemi n'était en vue, mais en réalité il étudiait le terrain
en direction du sud. C'est de ce côté qu'il envisageait de se sauver
le moment venu. Tout en surveillant la silhouette immobile
dissimulée derrière le cèdre, il attendait avec impatience l'arrivée
des deux autres cerfs. Quand il aperçut le reflet de leurs cornes
noires sur la piste derrière lui, sa queue blanche se dressa et
s'abaissa rapidement plusieurs fois. Signal identique à celui que le
serre-frein adresse au mécanicien, ce geste voulait dire :
« Arrêtez-vous et restez où vous-êtes. Attendez un signal
ultérieur. » Les deux cerfs comprirent les intentions de leur chef.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

55
Ce fut alors que Blanc-Panache montra qu'il était un véritable
héros. Il demeura un instant immobile, pour permettre au loup de
contempler à loisir son corps lisse et charnu. Puis il s'allongea, le
dos tourné vers l'ennemi. Même un chasseur plus âgé et plus
habile que le jeune loup caché derrière le cèdre se serait laissé
prendre à un tel subterfuge.
Blanc-Panache alla même jusqu'à se détendre complètement,
s'accordant une minute de repos. Il n'avait pas besoin de voir le
loup qui, maintenant, se faufilait dans l'herbe courte, progressant
par bonds rapides de quelques mètres.
Pour qui n'aurait pas été au courant de la ruse de Blanc-
Panache, le succès du loup aurait paru certain. L'antilope se
reposait tranquillement au sommet de la colline, sachant qu'un
simple talus de trente mètres la séparait de son ennemi. Comme
l'espérait Blanc-Panache, une brise légère apportait au loup le
fumet du corps doré qu'il apercevait sur la cime.
Le soleil d'été brûlait maintenant la prairie, séchant les
dernières traces d'humidité laissées par la nuit Le silence était
total. Les joyeuses sauterelles elles-mêmes s'étaient glissées dans
l'ombre des feuilles. Le loup s'approchait sans bruit. Une erreur
d'une demi-seconde dans ses calculs, due à la sécheresse de l'air,
faillit être fatale à l'antilope. Blanc-Panache entendit soudain un
bruit semblable au chuintement du vent dans les arbres. Il bondit
comme une flèche, n'évitant que de quelques centimètres les
griffes du fauve. Il avait bien faillit perdre la partie. Pendant un
instant, Blanc-Panache ne pensa qu'à se sauver, mais il parvint à
se dominer à temps. S'il continuait à fuir, le loup abandonnerait,
car aucun animal ne peut égaler la vitesse de l'antilope.
Blanc-Panache ralentit alors son allure. Petit à petit, il entraîna
le loup au sud du troupeau. Le fauve était convaincu qu'il allait
rattraper sa proie d'une seconde à l'autre. Blanc-Panache dressa de
nouveau sa queue blanche. Cette fois-ci, il voulait indiquer aux
cerfs la
56 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
direction qu'il allait suivre. Quand ils eurent compris, ses deux
compagnons n'eurent plus qu'à traverser tranquillement la prairie,
et à se tenir prêts à remplacer leur chef, si celui-ci venait à être
serré de trop près.
Pendant dix minutes Blanc-Panache joua avec le loup, se tenant
tout juste hors d'atteinte, mais évitant de prendre de l'avance pour
ne pas l'inciter à abandonner la chasse. Le cerf se demandait
pourquoi son ennemi continuait la poursuite. Jamais loup ne
s'était si bien laissé prendre à ce subterfuge. Blanc-Panache
commençait à se sentir très fier de lui, quand un appel retentit
derrière lui. Le fauve s'était arrêté et avait lancé son cri de chasse.
Cinq secondes plus tard, trois autres loups répondaient à l'appel.
Ces hurlements indiquèrent à Blanc-Panache qu'il courait, cette
fois, un grave danger. En obliquant vers le sud, il était entré dans
le jeu de son poursuivant, et tombé à son tour dans un piège. Pour
faire face à ce nouveau péril, Blanc-Panache devait déployer non
seulement toute sa vitesse et son maximum d'énergie, mais encore
toute la stratégie dont il était capable. Il se rendit compte que le
relais du chasseur avait été assuré bien à l'avance : les autres
fauves étaient prêts à intervenir. Blanc-Panache espéra que le
jeune loup n'avait pas compris la signification des signaux qu'il
avait adressés à ses amis.
Dès qu'il eut entendu la réponse à son appel, le fauve changea
de tactique : faisant appel à toute son ingéniosité, il s'efforça de
diriger Blanc-Panache sur l'embuscade. L'antilope sembla vouloir
se ranger à ce plan. Elle ralentit au point d'aller presque au pas,
tandis que le loup trottait derrière elle, et en profita pour remplir
ses poumons d'air et calmer les battements de son cœur. Blanc-
Panache ne savait que trop ce qui l'attendait et il s'apprêtait à y
faire face.
Le jeune loup fut un peu surpris de cette nouvelle attitude. Il
n'entrait pas dans son plan d'accorder du repos à sa victime. II
fallait agir immédiatement. Aussi,
BLANC-PANACHE BONDIT COMME UNE FLECHE....
58 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
accéléra-t-il sa poursuite pendant un kilomètre. Mais l'antilope
l'entraîna à plusieurs centaines de mètres à l'ouest de la souricière.
Une fois de plus, cette manœuvre dérouta complètement le loup
qui lança un nouvel appel. La réponse parvint assez faiblement,
bien à l'est de la direction que suivait maintenant Blanc-Panache.
L'antilope repéra un second ennemi à peu de distance, et comprit
du même coup qu'elle était en plus grand danger que jamais, car
les fauves encerclaient la prairie sur plusieurs kilomètres et
coupaient tout passage vers les fourrés sauveurs.
Blanc-Panache savait que les cerfs qui étaient demeurés avec le
troupeau avaient déjà conduit celui-ci vers le refuge des fourrés.
Les biches et les faons ne couraient plus aucun danger, grâce à ce
héros au panache immaculé, mais la situation de Blanc-Panache
demeurait périlleuse. Le cercle des tueurs se rapprochait
maintenant rapidement Blanc-Panache comprit qu'il n'avait plus
qu'une seule chance de se tirer d'affaire. Fait assez étrange, il lui
sembla qu'il trouverait son salut à l'endroit où ses amis avaient
trouvé la mort. L'antilope ne pouvait savoir qu'elle recourait à une
ruse fort ancienne, qui consiste à diriger le poursuivant vers un
danger connu parce qu'on sait où celui-ci se trouve, alors que le
poursuivant l'ignore.
La course s'était maintenant transformée en un véritable
combat : la vitesse de l'antilope contre l'acharnement des loups.
« Tacatac... tacatac... tacatac... » les sabots noirs de Blanc-
Panache scandaient sa fuite tandis que, derrière lui, espacés sur
quatre cents mètres, cinq loups s'efforçaient de le rattraper. Le
cerf avait tous les droits de croire qu'il pouvait distancer n'importe
quel animal. Celle conviction l'aida dans sa tentative suprême.
Il ne redoutait qu'une chose : trouver un obstacle sur sa route.
Ce fut peut-être cette terreur qui lui fit découvrir les rives
sinueuses d'un profond torrent, alors qu'il en était encore à trois
cents mètres.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 59
Blanc-Panache craignait tellement que le ravin fût trop
profond, ou trop large pour qu'il pût le franchir d'un élan, que son
cœur s arrêta de battre pendant quelques secondes et que ses
pattes se détendirent avec moins de souplesse. Il savait trop bien
ce qui arriverait si son entreprise échouait, s'il n'arrivait pas à
bondir sur l'autre rive. Sauter directement dans le cours d'eau était
hors de question, car même si ses pattes graciles ne se rompaient
pas dans la chute, les loups formeraient rapidement deux groupes
et le suivraient dans le ravin. Leur corps trapu se prêtait mieux
que celui de l'antilope à ce genre d'exercice.
Les loups apercevaient maintenant le torrent et, avec des
hurlements qui indiquaient leur espoir d'une prochaine curée,
chacun d'eux essayait d'atteindre le premier la victime. Encore
cinquante mètres, et Blanc-Panache put se rendre compte que le
ravin, bordé de remblais de deux mètres de haut, avait environ six
mètres de large. Derrière l'antilope, les loups gagnaient du terrain.
Il fallait traverser le torrent ou mourir. Blanc-Panache s'élança de
toute sa vitesse pour franchir les cinquante derniers mètres, et mit
tout ce qui lui restait de force dans un bond puissant.
Il s'éleva dans l'air comme une flèche d'or, les pattes de devant
tendues vers le but, les pattes de derrière rigides, la crinière noire
hérissée de terreur tandis qu'il franchissait le torrent. Et voici la
rive opposée ! Il avait réussi un saut prodigieux !
Légère comme une plume, l'antilope retomba sur la prairie et
jeta un coup d'œil en arrière pour voir les loups franchir, l'un après
l'autre, le remblai, et se précipiter dans l'eau. Une des bêtes, plus
forte que ses congénères, avait même réussi à sauter assez haut
pour se hisser sur la berge opposée. Les autres ne tarderaient pas à
suivre.
Blanc-Panache avait parcouru un cercle de dix kilomètres. Il se
trouvait maintenant à environ huit cents mètres de l'endroit où le
chasseur avait surpris le troupeau, une demi-heure plus tôt.
60 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Le cerf se mit à courir dans cette direction. Il ignorait s'il y
trouverait ou non la mort. Il espérait simplement découvrir une
échappatoire.
Un rapide coup d'œil en arrière lui permit de se rendre compte
que tous les loups avaient maintenant passé le torrent et qu'ils
étaient de nouveau à ses trousses. Le sort de Blanc-Panache ne
tenait toujours qu'à un fil. L'homme, qui était occupé à écorcher la
dernière de ses trois victimes, voudrait-il encore tuer une
antilope ? ou bien préférerait-il s'attaquer aux loups ? Blanc-
Panache l'ignorait, il ne pouvait que tenter sa chance !
Malgré l'odeur déplaisante du sang frais, Blanc-Panache courut
droit sur le chasseur. L'attention de l'homme avait été attirée par
l'appel à la chasse lancé par les loups; il surveillait maintenant la
course. Soudain, il s'étendit derrière le cerf qu'il venait de
dépecer. Passant à toute allure à côté de lui, Blanc-Panache le vit
allongé, pointant un bâton d'aspect étrange à travers la carcasse de
l'antilope.
La détonation d'un fusil de gros calibre retentit. Un instant plus
tard, Blanc-Panache entendit le hurlement d'un loup
mortellement blessé. Après quelques bonds gracieux, l'antilope
s'arrêta sur une hauteur voisine, on plan avait réussi !
Maintenant, les loups se trouvaient traqués à leur tour.
Répercute par les falaises environnantes, le grondement de
tonnerre du fusil roula à plusieurs reprises à travers la prairie.
Mais l'antilope demeurait immobile, comme sculptée dans la
pierre, car, à chaque détonation, elle voyait un des loups
s'affaisser et mourir. Quand le dernier loup eut roulé dans l'herbe,
en ruant, et qu'il demeura enfin immobile, Blanc-Panache quitta
d'un bond son observatoire et, à travers une prairie herbeuse, se
dirigea vers les fourrés.
Il savait qu'il y retrouverait le troupeau pour lequel il avait fait
le sacrifice de sa vie. Il ne pouvait dévoiler
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

61
le secret de ces fourrés avant d'être certain de la mort de tous ses
ennemis.
Les deux cerfs qu'il avait laissés derrière lui, au cours de la
première escarmouche, vinrent le rejoindre et trottèrent à ses
côtés, tiers, semblait-il, d'escorter un véritable chef, un roi digne
de ce nom !
GRISOU, la mouflette

Grisou, la mouffette, était bien ennuyée. Buster, le chien des


bûcherons qui vivaient sur les pentes de la montagne Chauve, la
poursuivait depuis plusieurs semaines. Deux fois, le chien avait
failli l'attraper à la source où elle se désaltérait. Sans le gaz naturel
qu'elle lui avait lancé à la face en ces occasions, la mouffette
n'aurait pu s'enfuir. Buster n'avait pourtant aucune raison de lui en
vouloir. Le chien ne mangeait pas les insectes que Grisou
dénichait dans les troncs d'arbres pourris. Il est vrai que le chien
aimait peut-être les bons œufs frais de caille que la mouffette
s'offrait parfois. « Mais pourquoi me tuerait-il ? se demandait
Grisou. Je ne lui prends pas son bien. »
Grisou décida, bien à regret, qu'il valait mieux déménager. Elle
avait été si heureuse ici, jusqu'au jour où les bûcherons étaient
arrivés, amenant Buster avec eux. Maintenant, elle ne voyait pas
d'autre solution que de partir en quête d'un nouveau logis. Une
nuit, elle entreprit l'ascension de la montagne : véritable
expédition pour un animal aux pattes aussi courtes. D'autant que
les membres antérieurs de la mouffette sont plutôt des mains que
des pattes. Grisou espérait pouvoir traverser le plateau au sommet
de la montagne, avant le lever du
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 63
jour. C'est que, là-haut, il n'y avait ni troncs d'arbres creux, ni
cachettes où s'abriter, si jamais Buster relevait ses traces et se
lançait à sa poursuite.
Les déménagements sont chose facile pour la plupart des
animaux sauvages. Ils n'ont à transporter que ce qu'ils ont sur eux.
Aucun bagage, pas même une paire de chaussures de rechange.
Aussi, quand Grisou estima qu'il était temps de partir, n'eut-elle
qu'à jeter un dernier regard sur son vieux terrain de chasse, avec
ses petits terriers et les trous dans lesquels elle s'était si souvent
cachée, avant de s'enfoncer dans les bois.
Buster l'avait tellement harcelée que, depuis plusieurs jours,
Grisou n'avait pu faire un repas convenable. Aussi s'arrêta-t-elle
plusieurs fois, cette nuit-là, pour apaiser sa faim. Le résultat fut
que les premiers rayons du soleil rosissaient déjà la crête de la
montagne Chauve quand Grisou quitta la sécurité de la forêt pour
traverser l'espace découvert au-dessus des bois.
La mouffette marchait bon train. Elle atteignait presque le
sommet lorsqu'elle entendit éclater les aboiements de Buster, dans
la forêt au-dessous d'elle. Grisou savait qu'elle n'aurait jamais le
temps de retourner vers les arbres. Il fallait agir — et très vite. La
mouffette se trouvait tout près de la petite maison de la vigie
d'incendie. Un garde vivait là, hiver comme été. Grisou savait que
ce jeune homme paisible et sympathique était l'ami de tous les
habitants de la forêt. Il ne refuserait certainement pas d'offrir un
asile à un pauvre petit animal pourchassé par un gros chien féroce.
La mouffette poursuivit son escalade jusqu'à ce qu'elle fût
parvenue près de la maison de Bob Mathew. Elle inspecta
rapidement le bas du mur qui entourait la maison, dans l'espoir d'y
découvrir un trou, mais en vain. Grisou n'avait pas le temps
d'essayer d'en creuser un. Les aboiements du chien se
rapprochaient sans cesse. Plus de doute, Buster était bien à ses
trousses !
64 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Les chances de la mouffette s'amenuisaient à chaque seconde.
La situation paraissait désespérée lorsque la porte de la cabane
s'ouvrit. Mathew allait fendre du bois pour son feu. Grisou prit
une décision étrange, mais elle ne voyait pas d'autre possibilité :
elle courut jusqu'à la porte et se précipita dans la première pièce
venue. Comme le dessous du lit semblait être le recoin le plus
sombre, elle s'y réfugia. Un vacarme assourdissant lui prouva
qu'elle venait de l'échapper belle.
Buster se ruait dans la cour en aboyant triomphalement. Il
s'arrêta en apercevant Mathew, la hache brandie au-dessus de la
tête. Cachée derrière une boîte, près de la porte, Grisou pouvait
observer la scène.
« Qu'est-ce qui se passe, vieux ? demanda Mathew. Toujours
le même, alors ? Tu pourchasses encore quelque pauvre petite
bestiole, sans doute ? »
La mouffette ne comprit pas le sens de ces paroles, mais le
grondement hargneux du chien trahissait son mécontentement.
Quand il essaya de passer devant Mathew, Buster fut arrêté net.
« Je ne sais pas à qui tu en as, lui dit Mathew, et je ne veux pas
le savoir. File ! »
Buster ne se le fit pas dire deux fois. Grisou le vit repartir en
courant dans la direction des bois. La mouffette était enchantée
d'avoir trouvé un protecteur en la personne de Mathew. Elle
pourrait avoir de nouveau recours à lui en cas de besoin. L'homme
entra, portant une brassée de bois qu'il jeta sur le sol avec un
fracas qui épouvanta Grisou. Cependant, malgré sa première
impulsion, la mouffette ne s'enfuit pas.
« Je suis beaucoup mieux ici, derrière cette boîte », pensa-t-
elle, humant avec délices les odeurs qui se dégageaient du
réchaud sur lequel l'homme préparait son petit déjeuner. Grisou
ne connaissait pas encore l'odeur des œufs frits, mais elle estima
qu'ils devaient être encore meilleurs ainsi que crus. En tout cas,
elle comptait bien les goûter... si l'occasion s'en présentait.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 65
Mathew était heureux. Grisou connaissait assez bien les
hommes pour le deviner. Si cet homme éprouvait le désir de
chanter et de siffler en travaillant, cela dénotait qu'il ne pourrait en
vouloir à un petit animal venu se mettre sous sa protection. Grisou
savait aussi que les hommes détestaient, plus encore que les autres
animaux, les méthodes de défense de la mouffette. C'était toujours
bon à savoir.
Grisou attendit que Mathew eût terminé ses travaux de ménage
et qu'il se fût assis dans un large fauteuil, un livre à la main. La
mouffette sortit alors de sa cachette et se plaça bien en vue. Au
lieu de l'injurier, ou de lui jeter quelque chose à la tête, comme les
hommes l'avaient toujours fait, Mathew demeura immobile. Seuls
ses yeux remuèrent et vinrent se fixer sur la petite bête.
La crainte de la mouffette avait presque disparu. Grisou s'assit
en fronçant le nez, pour s'assurer que l'homme ne dégageait
aucune odeur de colère. Elle n'avait aucune idée de l'effort que
devait fournir Mathew pour conserver son sang-froid, à un mètre
ou deux d'un animal qui, si l'envie lui en prenait, pourrait rendre la
cabane inhabitable. Plus la mouffette contemplait Mathew, plus
elle le trouvait sympathique. Comme elle l'avait vu jeter quelques
déchets dans un seau, près de la table, elle s'aventura de ce côté.
Puis, s'asseyant sur le sol, elle plongea une main dans le seau. Elle
en retira un morceau de lard qu'elle mangea avec satisfaction, sans
perdre de vue l'homme qui demeurait aussi immobile qu'une
souche. Mais le goût du lard, et la. curiosité, incitèrent Grisou à
relâcher sa surveillance. Elle se dressa sur les pattes de derrière,
agrippa le bord du seau avec les deux mains, et passa la tête pour
mieux voir à l'intérieur. Ce geste provoqua un gloussement amusé
de l'homme. Grisou sursauta et fit volte-face, prête à se défendre.
« Allons, allons, ne t'énerve pas et n'abîme pas toute la
maison ! » murmura Mathew.

AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 3


66 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
La voix cordiale de l'homme rassura la mouffette, aussi bien
que si elle avait compris le sens de ses paroles.
Grisou s'enhardit. Elle retourna auprès du seau et se mit à manger
avec tant de voracité qu'elle n'entendit pas Mathew se lever. Sur la
pointe des pieds, le garde alla ouvrir la porte et sortit. Quand il ne resta
plus rien à manger dans le seau. Grisou explora la pièce, cependant
que Mathew la surveillait de l'extérieur. Il était heureux que l'homme
connût les mœurs de ces animaux. La mouffette n'attaque au gaz que
lorsqu'elle est effrayée ou en colère. Sachant ceci, Mathew laissa
Grisou inspecter la maison en détail.
Au bout d'un moment, la petite bête vint sur le pas de la porte,
s'assit sur une marche et tendit l'oreille pour savoir ce que devenait
Buster. Mathew comprit ce qui se passait dans son esprit et, comme il
aimait protéger tous les animaux sauvages, il décida d'aider Grisou.
Celle-ci ne tarda pas à rentrer dans la maison. Mathew saisit alors
une pelle et creusa un trou dans la terre accumulée tout autour des
fondations. Il retira une grosse pierre, de façon à laisser une ouverture
assez large pour que Grisou pût s'y faufiler. Le bruit de son travail
amena de nouveau la mouffette sur le pas de la porte. Elle s'assit et
observa l'homme avec intérêt.
Dès que Mathew se fut éloigné, Grisou comprit où il voulait en
venir. Elle s'approcha du trou et décida d'en explorer les profondeurs.
Le dessous de la maison constituait assurément un logis idéal, le plus
confortable que Grisou eût jamais vu. Buster ne pourrait jamais l'en
déloger. Sans doute trouverait-elle toujours une nourriture
abondante dans le seau et même si, parfois, le seau ne suffisait pas, il
ne manquait pas de souris sous la maison. Grisou ne pouvait se douter
que Mathew l'hébergeait en partie dans ce dessein. Sa maison était
envahie par les souris et l'homme savait qu'il n'y avait rien de tel
qu'une mouffette pour l'en débarrasser.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 67
Grisou se trouva baptisée lorsque Mathew se souvint du nuage
bleuté qu'il avait vu flotter, un jour, au-dessus d'une mouffette
harcelée par des chiens. En un rien de temps, Grisou comprit que
ce nom était le sien. Mathew le lui répétait chaque fois qu'il lui
offrait quelque friandise et bientôt la mouffette sut répondre à son
appel.
Grisou fit rapidement partie de la vie de la maison et Mathew
se rendit compte que la mouffette était fort intelligente. Elle apprit
qu'il fallait observer certaines règles : elle ne devait pas se servir
elle-même dans la boîte aux œufs, ni loucher aux papiers que
Mathew conservait dans un coffret, sur une étagère au-dessus du
lit.
Quand des étrangers venaient au poste de la vigie d'incendie,
Grisou percevait leur approche bien avant Mathew, qu'elle
prévenait par son attitude. Buster ne se montra plus jamais. Si
quelque autre chien venait en visite, Mathew veillait toujours à ce
qu'il ne molestât pas la mouffette. Les jours où Mathew descendait
au bureau de poste, Grisou demeurait seul maître de la place. Un
trou pratiqué dans le bas de la porte lui permettait d'entrer et de
sortir à sa guise. Elle aimait grimper l'escalier qui menait à la
lourde vigie, au sommet de la maison. L'observatoire était chaud
et ensoleillé. De là-haut, son regard plongeait jusqu'au pied de la
montagne, dans de vertes vallées ou coulaient de clairs ruisseaux.
Les règlements forestiers n'autorisaient pas Mathew à s'absenter
longtemps. Pendant la période où les incendies étaient le plus à
craindre, il ne quittait jamais son poste, au sommet de la
montagne. En rentrant chez lui, un soir, il rapporta un paquet de
journaux qu'il paraissait impatient de lire. Grisou se trouvait en
haut de la tour. Apercevant son ami dans le sentier, elle descendit
à sa rencontre. D'habitude, Mathew préparait le repas dès son
retour. Mais, ce soir-là, il ne semblait pas s'en soucier. Ce fut à
peine s'il remarqua Grisou. Celle-ci
68 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
grimpa sur la table à côté de lui et s'efforça de voir ce que pouvait
bien être ce journal, qui passionnait tant Mathew qu'il en oubliait
son dîner. La mouffette examina les gros caractères noirs qui
couvraient le haut de la page, huma l'odeur de l'encre
d'imprimerie, qu'elle trouva plutôt désagréable, mais ne découvrit
rien de spécialement intéressant. Mathew resta si longtemps
immobile que Grisou le crut endormi. Lasse d'attendre, elle
empoigna le journal et l'arracha brusquement des mains de
l'homme.
Depuis plusieurs mois que Grisou vivait chez lui, Mathew avait
toujours traité le petit animal avec beaucoup de ménagements. Il
caressait souvent Grisou et veillait à ne jamais l'effrayer. Mais, ce
soir, le garde était si absorbé par la lecture du journal qui relatait
de nombreux incendies dans les forêts nationales, qu'il en oublia
où il se trouvait. Quand Grisou s'empara du journal, Mathew lui
donna une petite tape, comme à un jeune chien. À peine eut-il
touché la douce fourrure de la mouffette que Mathew réalisa son
imprudence. Ce simple geste pouvait entraîner de graves
conséquences. Il retint vivement sa respiration, puis demeura
aussi immobile qu'une statue. Cette fois, l'attaque au gaz allait
venir !
Sous le coup, Grisou avait perdu l'équilibre. Elle faillit même
tomber de la table. Si n'importe qui d'autre l'avait frappée, la
mouffette aurait immédiatement réagi, et de façon bien
désagréable. Elle se retint à temps, s'assit et regarda Mathew bien
en face, comme pour lui dire : « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Mathew lui parla doucement :
« Je regrette, Grisou, je n'aurais pas dû faire ça. C'est parti
malgré moi. Tu ne pensais pas à mal, je le sais bien. Pardonne-
moi.... »
Grisou se frotta la tête avec une patte, jeta un nouveau regard à
Mathew, puis sauta sur une chaise et de là sur le sol. Mathew se
leva aussitôt. Il alla prendre un œuf dans la boîte et l'offrit à
Grisou, en gage de paix. La mouffette prit l'œuf sous un bras,
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 69
comme un joueur de rugby en pleine action. Elle alla s'installer
dans un coin de la pièce, ouvrit l'œuf en cognant une des
extrémités sur le sol jusqu'à ce que la coquille en fût brisée, pais
lentement, savourant chaque bouchée, elle en goba le contenu.
Mathew poussa un soupir de soulagement et se mit à siffloter.
« Je l'ai échappé belle, dit-il à Grisou. En la circonstance, tu as
montré plus de sang-froid que moi. Tu sais être bonne joueuse,
ma petite amie au violent parfum. »
Cette nuit-là, Mathew ne quitta pas son observatoire. Grisou
monta plusieurs fois lui tenir compagnie. Le garde était toujours
devant son bureau, le téléphone à portée de la main. La mouffette
ignorait la cause de cette agitation, mais elle avait compris, aussi
bien que si elle avait lu les journaux relatant les incendies
criminels, que Mathew était soucieux. Elle se pelotonna un
moment dans un fauteuil, près du bureau, mais les fréquentes
sonneries du téléphone l'éveillaient sans cesse. Vers minuit, elle
descendit l'escalier et sortit contempler les étoiles.
Depuis qu'elle vivait avec Mathew, Grisou n'était plus jamais
allée chasser dans la forêt. Cette nuit-là, le vieux désir assoupi
s'éveilla. La mouffette avait envie de gambader parmi les ombres.
Elle voulait entendre le cri des grillons et respirer l'odeur de la
terre humide dans la forêt. Si Mathew n'avait pas été aussi absorbé
par son travail, s'il avait pu s'occuper davantage de Grisou, peut-
être celle-ci n'eût-elle pas ressenti le besoin de s'aventurer à
nouveau dans la montagne. Elle pouvait à tout instant se trouver
nez à nez avec Buster ou quelque autre chien. Et pourtant, la voilà
partie dans la nuit, frémissante de curiosité, sa magnifique queue
blanche et noire ondulant comme un plumet.
À quelque distance de la maison, Grisou releva la
70 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
piste d'une caille. La saison était trop avancée pour qu'elle pût
espérer trouver des œufs, niais en revanche un jeune oiseau aurait
bien fait son affaire. La mouffette suivit la piste, franchit un fossé
peu profond et rejoignit un vieux sentier qui partait des forêts
nationales de la montagne Chauve et traversait la vallée pour
aboutir à un petit village. Grisou avait déjà utilisé ce sentier l'été
précédent, et elle en connaissait tous les détours.
La mouffette venait d'atteindre le sentier lorsqu'elle entendit
des pas; de lourdes bottes écrasaient les brindilles sèches. Le
nouveau venu faisait tant de bruit que Grisou chercha le couvert le
plus proche et s'y cacha. L'homme passa devant la mouffette qui
l'observait de ses petits yeux noirs et brillants. Il portait un sac de
couchage et une besace d'où sortait un cliquetis métallique, sans
savoir pourquoi, Grisou trouva cet homme déplaisant. Était-ce
parce qu'il semblait avoir peur ? Chaque fois qu'il s'arrêtait pour
se reposer, il se collait contre un arbre et observait le sentier
derrière lui.
Comme tous les animaux sauvages, Grisou pensait que la peur,
chez un être humain, comportait un danger pour elle-même. Elle
voulut mieux connaître cet homme bizarre, savoir où il allait et
quelles étaient ses intentions. En montée, la mouffette pouvait
facilement se maintenir à la hauteur de l'homme; aussi le suivit-
elle. Un peu plus loin, l'homme déposa son sac, en sortit une
hache et, s'approchant d'un pin mort, il se mit à en détacher de
fines lamelles résineuses.
Grisou vint s'asseoir près du sac pour surveiller la suite.
L'homme ramassa les morceaux de bois qu'il venait de couper, les
alluma et les éparpilla dans les broussailles qui bordaient le
sentier. Chaque brandon provoquait un début d'incendie. « Où
veut-il en venir ? » se demanda Grisou. Elle grimpa sur le sac et
regarda s'élever les flammes claires.
L'homme éparpilla les branchettes enflammées sur quelque
cinquante mètres, puis redescendit le sentier
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

71
en courant. Ce fut alors qu'il découvrit la mouflette assise sur son
matériel de campement. Furieux, il s'élança vers Grisou en
brandissant sa hache, mais la mouffette ne se laissa pas
impressionner. Elle recula en sifflant un avertissement dont
l'homme aurait dû se méfier. Mais sans doute ne connaissait-il pas
les mouffettes, ou bien se laissa-t-il emporter par la colère. Il fit
mine de frapper Grisou. Celle-ci se tourna et lui envoya une bonne
dose de gaz, imprégnant de son parfum violent les vêtements et le
matériel de son adversaire.
Après cette victoire, Grisou reprit le chemin du poste de vigie.
Elle n'avait plus aucune envie de chasser, maintenant. Elle désirait
avant tout retourner chez Mathew et retrouver le plus vite possible
la sécurité de son logis sous la maison. Derrière elle, l'incendie
ronflait, illuminant toute la montagne et faisant jaillir des
étincelles qui allaient créer de nouveaux foyers dans l'herbe
desséchée.
Grisou eut bientôt regagné la maison, dont elle gravit l'escalier.
Mathew se trouvait toujours à son bureau, lançant des appels à
tous les postes de pompiers de la région. Quand Grisou sauta sur
la table, Mathew sentit aussitôt la forte odeur qui l'accompagnait.
Après un instant de réflexion, il décrocha le téléphone. « Passez-
moi le bureau du shérif. » Après une longue attente, il reprit : « Je
me fais peut-être des idées, shérif, mais j'ai sur mon bureau une
mouffette....
— Eh bien, et après ? Vous avez besoin de me réveiller au
milieu de la nuit pour m'annoncer que vous avez une mouffette
sur votre bureau ?
— Non, répondit en riant Mathew, mais nous voulons
mettre la main sur le type qui a provoqué tous ces incendies. Si
vous vouliez bien envoyer quelques hommes pour établir des
barrages au bas de tous les sentiers descendant de la montagne
Chauve, j'ai l'impression qu'ils pourraient bien découvrir un
homme fortement parfumé à l'essence de mouffette. »
72 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Grisou avait gardé mauvais souvenir de son aventure et le
montrait par tous ses gestes. Elle ne cessait de courir au sommet
de l'escalier, comme si elle s'attendait à voir paraître un ennemi. À
chaque bruit, elle grondait et montrait les dents. Mathew la
caressait dans l'espoir de calmer le petit grondement qui
bouillonnait dans la gorge de la mouffette
« Comme j'aimerais que tu puisses m'expliquer ce que tu as
vu », lui disait-il.
La voix affectueuse de l'homme, son calme et son impassibilité
apaisèrent Grisou mieux encore que les caresses. Petit à petit son
inquiétude disparut. Elle s'assit et se mit à faire sa toilette avec ses
pattes de devant, comme un chat.
Mathew examina les alentours depuis ses fenêtres, puis revint à
son bureau et au téléphone. Grisou avait sauté du bureau sur un
appui de fenêtre. De là, elle apercevait très bien la forêt embrasée.
Deux cerfs apparurent à la lisière du bois, et vinrent passer en
bonds rapides tout prés du poste de surveillance. Ils couraient se
réfugier de l'autre côté de la montagne. Lapins, écureuils, oiseaux
quittaient eux aussi la zone dangereuse, aussi vite qu'ils le
pouvaient.
Grisou vit des hommes, conduisant des mulets chargés d'outils,
se presser le long des sentiers. Rien n'échappait aux petits yeux
perçants de la mouffette. La cause de celle agitation était un
homme qui avait mis le feu à la forêt et avait ensuite essayé de la
tuer. Peu de temps après, une fumée blanche s'éleva de la zone
incendiée. Les flammes diminuaient d'intensité. Les appels
téléphoniques se firent plus rares. Bientôt le dernier foyer fut
éteint et, à part l'odeur de bois brûlé, tout redevint normal.
Grisou quitta la fenêtre et descendit l'escalier pour regagner son
terrier sous la maison. Ici, rien n'avait changé, et la mouffette se
sentit plus à l'aise. Toute son aventure avec le chenapan des bois
semblait un de ces rêves qui survenaient quelquefois, lorsqu'elle
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

73
avait trop mangé et se couchait sans prendre un peu d'exercice.
Le jour suivant fut magnifique. Le soleil brillait avec éclat. Une
brise légère soufflait de l'océan. Les animaux qui avaient dû fuir
regagnaient leurs demeures. Grisou observa un long défilé à
travers les collines. Après le déjeuner, Mathew mit des vêtements
propres, prit le sac de montagne dans lequel il transportait
habituellement ses affaires et le présenta à Grisou pour qu'elle s'y
installât. Ceci plut beaucoup à la mouffette. Elle accompagnait
souvent le garde dans ses tournées. Elle adorait voyager dans le
sac où elle pouvait se pelotonner, passant juste la tête pour
admirer le paysage et grimpant parfois sur l'épaule de Mathew
pour mieux voir.
Cette fois, Grisou demeura dans le sac plus longtemps que de
coutume. Mathew suivit le sentier jusqu'à l'endroit où l'incendie
avait débuté. Le vent avait chassé le feu, si bien que
l'emplacement où Grisou avait dû se défendre contre l'homme
n'avait pas brûlé. Il y régnait encore une forte odeur de mouffette
et les empreintes de l'homme étaient nettement visibles sur le
sentier. Mathew sortit Grisou du sac, la posa sur le sol près d'une
des empreintes et l'observa. Quand il vit Grisou se hérisser en
montrant les dents, il lui dit : « C'est bien ce que j'avais pensé,
Grisou, mon amie. Tu as rencontré ici ce bandit, et il a commis
l'erreur grossière de s'attaquer à toi. Tout va bien jusqu'ici. Nous
allons voir maintenant si tu es capable de témoigner contre lui.
Les agents du shérif ont arrêté un homme cette nuit. Il semble
avoir un alibi parfait. Peut-être n'a-t-il négligé qu'un seul petit
détail. En tout cas, nous allons faire un tour en ville, tous les
deux. » Le ton affectueux de Mathew enchanta la mouffette.
Dans le bureau du shérif, Mathew rencontra trois autres gardes
forestiers qui étaient souvent venus au poste de vigie. Grisou les
connaissait très bien. Elle les
74 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
considérait comme des amis. Leur odeur lui était tout à fait
familière. Elle leur adressa un regard amical et se laissa caresser.
Le shérif et ses adjoints, que Grisou n'avait jamais vus, vinrent la
regarder et écouter les explications de Mathew. Comme ces
hommes ne sentaient pas la peur, la mouffette resta sagement
assise sur les genoux de Mathew. L'ambiance lui plaisait
beaucoup — tous ces hommes étaient des amis. Le calme régnait
dans la pièce quand deux hommes entrèrent. L'un d'eux portait
une brillante étoile de métal, identique à celle qui ornait la
chemise du shérif. L'autre homme avait un visage dur et
inquiétant. Il marchait lentement, comme incertain de ce qui allait
lui arriver. Dès que Grisou l'aperçut, elle se blottit contre Mathew.
Ses petits yeux noirs se firent menaçants, les poils de son cou se
hérissèrent et elle montra les dents en grondant. Mathew la retint à
deux mains et la serra contre lui. Puis il chercha à l'apaiser en la
caressant et en lui parlant gentiment.
« Inutile d'approcher davantage, Bagby, dit-il. Je tiens
simplement à vous informer que vous avez été surpris en flagrant
délit, cette nuit, vers minuit, alors que vous allumiez des feux dans
la forêt nationale de la montagne Chauve. Le témoin se trouve
dans cette pièce. » Il se tourna vers le shérif. « Bagby vient de
sortir de prison. Il a mis le feu à la forêt pour se venger. »
Bagby dévisagea tour à tour chacun des hommes qui se
trouvaient dans la pièce. Pas un instant il ne lui vint à l'idée que le
témoin invoqué par Mathew était la petite mouffette. Il haussa les
épaules. « Je suis fait. Oui, je suis l'homme que vous cherchiez.
C'est moi qui ai allumé les feux. »
Un mois plus tard quand Mathew descendit au bureau de poste,
il en revint avec un petit colis. Grisou s'assit sur la table et le
regarda ouvrir le paquet. Mathew en retira un collier de cuir qu'il
attacha au cou de la mouffette.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

75
Sur une plaque d'argent, les mots suivants étaient
gravés :
À tous les forestiers :
GRISOU,
un animal précieux,... protégez-le !
OCELOT, le chat sauvage à tête noire

Sans doute, Ocelot eût-il dû être classé parmi les « miauleurs


nocturnes » plutôt que parmi les « rôdeurs nocturnes ». Il était en
tout cas, et sans conteste, l'animal le plus bruyant du haut rio
Grande. Il hurlait uniquement pour le plaisir. John Hamilton,
propriétaire du ranch planté au confluent du rio et de la rivière Cat
Creek, avait signalé à sa femme Anna qu'Ocelot hurlait surtout
lorsqu'il avait bien mangé et qu'il était joyeux. On l'entendait
moins en hiver, quand les lapins des neiges regagnaient leurs
forêts de sapins, rendant plus difficile la chasse des chats
sauvages. Ocelot eût pu expliquer aisément ce phénomène. Il
partait, avec sa famille, à la suite des lapins, quand ceux-ci
quittaient les collines dans lesquelles ils venaient chaque été
élever leurs petits.
Peut-être était-ce l'orgueil qui le faisait chanter ainsi, car Ocelot
était bien le plus joli chat sauvage de la région des Cinq Rivières.
Il pesait presque dix livres; sa robe gris acier s'ornait de taches
noires qui commençaient en points minuscules sur les pattes pour
former de gracieuses rayures sur le corps. Il avait de courtes
oreilles pointues, de longues moustaches noires — dont il était
très fier — et une balafre noire qui partait de la base de l'oreille
gauche et aboutissait sur le côté droit de la gueule. Cette marque
était le résultat d'une rencontre avec le vieux Tom, un mauvais
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

77
coucheur qui habitait plus haut sur la montagne et n'en descendait
que lorsqu'une neige épaisse tapissait les forêts.
Tom était sorti vainqueur de la bataille, il y avait deux ans de
cela, mais Ocelot n'avait alors qu'un an. Maintenant qu'il avait
affirmé sa supériorité sur tous les chats sauvages de la contrée, il
brûlait d'impatience de rencontrer de nouveau le vieux Tom.
Ocelot tenait à sa réputation d'élégance. Il passait plusieurs
heures, chaque jour, à lécher sa robe, à aiguiser ses longues
griffes acérées qui lui étaient aussi précieuses pour la chasse que
pour défendre son logis contre des intrus.
Quand le disque doré de la pleine lune se levait derrière le col
de l'Ornière, le chat sauvage se campait à l'entrée de sa tanière et
hurlait pendant des heures. Lorsque Bourru, le grand chien jaune
qui gardait le bétail des Hamilton, finissait par être agacé pour
aboyer des injures à son adresse, Ocelot était satisfait.
Quelquefois Bourru se mettait à hurler, lui aussi. Les deux
animaux faisaient alors un tel duo que Hamilton rappelait son
chien dans la maison; et si Ocelot persistait à chanter, l'homme
tirait un coup de fusil en l'air pour l'effrayer.
Comme il trouvait une nourriture abondante dans les falaises
rocheuses qui s'élevaient au-dessus de la ferme des Hamilton, le
chat sauvage ne s'était jamais attaqué aux poulets qui
vagabondaient sur les pentes en quête de grosses sauterelles
jaunes. Non qu'il méprisât les poulets, mais Bourru était presque
toujours étendu sur l'herbe derrière la maison, et Ocelot se
méfiait du gros chien.
Un soir de printemps — il avait alors trois ans — le chat
sauvage rapportait à sa compagne, Mouchetée, un lapin qu'il
venait de tuer. Il trottait le long du sentier qui conduisait à sa
tanière, lorsqu'il éprouva une subite inquiétude. Il s'arrêta, posa le
lapin sur le sol et huma l'air. Tout paraissait normal, mais Ocelot
avait appris à ses dépens que, souvent, il valait mieux se fier à son
78 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
instinct qu'à ses sens. Après un moment d'attente, il dissimula sa
proie sous les branches d'un groseillier, pour la soustraire aux
maraudeurs, et s'approcha lentement de l'entrée de sa tanière,
silencieux comme une ombre. À trois mètres de la tanière, il
s'arrêta et poussa un sourd « Miaou ». Aucune réponse ne lui
parvint. Il avança encore, avec précaution, jusqu'à ce qu'il pût voir
l'intérieur de son logis : Mouchetée n'y était plus !
L'antre était resté tel qu'Ocelot l'avait laissé le matin en partant.
Dans un coin, des os de coq de bruyère, reste du dîner de la veille;
le lit d'herbes sèches et de feuilles mortes gardait encore
l'empreinte du petit corps potelé de Mouchetée. Qu'avait-il bien
pu arriver ? Mouchetée n'avait pas quitté les environs immédiats
de la tanière depuis six semaines, sauf pour aller boire à la source,
non loin de là. Peut-être s'y trouvait-elle ? Le chat trotta vers la
source, mais sans conviction. Il avait l'impression qu'il ne
reverrait plus jamais Mouchetée.
La terre molle qui bordait le ruisselet ne portait aucune
empreinte récente. Ocelot s'assit et pleurnicha. Pour une fois, il se
sentait trop triste pour hurler. Il aimait Mouchetée et il souffrait à
la pensée que, peut-être, le vieux Tom l'avait emportée, ou bien
qu'un des aigles chauves avait fondu sur elle alors qu'elle
sommeillait, étendue au soleil.
Cette nuit-là, assis à l'entrée de sa tanière, le chat sauvage hurla
jusqu'à ce que Bourru vînt au pied de la muraille rocheuse, lui
signifier de se taire. La présence du chien, si loin de la maison,
donna une idée à Ocelot : peut-être Mouchetée avait-elle osé
tenter une incursion dans la cour des Hamilton ? Peut-être Bourru
l'avait-il surprise ? Une chatte ne pouvait se défendre contre un
chien féroce ! Jusqu'à ce jour, Ocelot avait toujours été le
combattant de la famille. Il était persuadé que Mouchetée avait
besoin de sa protection. Quand le chien eut regagné sa niche, le
chat descendit le sentier qui conduisait à la cour, derrière la ferme.
À mi-chemin des premiers bâtiments,
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

79
il trouva quelques plumes de poulet. Une odeur de sang et des
traces sur le sol indiquaient qu'une volaille avait dû se débattre
contre quelque assaillant.
Une dizaine de mètres plus loin, près de la glacière des
Hamilton, Ocelot trouva d'autres plumes et, pour la première fois,
perçut la présence de Mouchetée. L'odeur semblait provenir de
l'autre côté du bâtiment. Reprenant espoir, le chat se dirigea vers
un trou qu'il avait creusé lui-même sous la glacière, pour échapper
à Bourru. Arrivé au coin de la maison, Ocelot s'arrêta net. Les
poils de sa courte queue et de son échine se hérissèrent. Au lieu de
retourner dans sa niche, comme l'avait cru le chat, Bourru était
couché devant le fameux trou ! Il était clair qu'il tenait Mouchetée
prisonnière sous la maison.
Dès qu'Ocelot eut compris la situation, il réagit comme l'eût fait
tout animal sauvage : il résolut d'éloigner le chien du trou, pour
donner à Mouchetée une chance de s'enfuir. Après avoir jeté un
coup d'œil derrière lui, pour s'assurer que sa retraite n'était pas
coupée, il se mit à courir en pleine vue de Bourru, cracha vers lui
en signe de mépris, et enjoignit à Mouchetée de sortir de ce trou
aussi vite que possible, pour regagner d'urgence la tanière.
Le chien tomba aussitôt dans le panneau. Aboyant
joyeusement, il se lança aux trousses du chat sauvage. Celui-ci
zigzagua autour de la maison, puis courut de toute sa vitesse vers
la palissade d'un corral, près de la rivière. Mais Ocelot s'était mis
dans une mauvaise passe. Mâtiné de chien courant, Bourru était
bien l'animal le plus rapide qui eût jamais poursuivi le chat
sauvage. Quelques mètres de plus, et le chien l'aurait rattrapé.
Ocelot entendit les grosses mâchoires claquer au moment précis
où il sautait au sommet de la palissade. Dès qu'il eut reprit son
souffle, il ne tarda pas à exprimer ce qu'il pensait des chiens en
général.
Ocelot voulait permettre à Mouchetée de réintégrer sans
80 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
encombre son logis. Son plan avait réussi. Mais maintenant, il se
trouvait lui-même dans une situation critique. Bourru était
incapable d'escalader la clôture, mais il faisait un tel vacarme que
Hamilton ne tarderait certainement pas à venir. Si le fermier
apportait son fusil... eh bien, Ocelot savait que les barrières, et
même les arbres, ne lui seraient alors d'aucune utilité.
Dès que ses nerfs et son cœur se furent un peu calmés, le chat
sauvage marcha le long de la poutre supérieure de la palissade.
Bourru se maintint au-dessous de lui, aboyant sans cesse et
bondissant pour essayer de le déloger. Mais le chat ne se laissait
pas impressionner. Il espérait simplement que la clôture le
mènerait au pied de la colline, auquel cas sa fuite était assurée. En
tout cas, il avait du moins la certitude d'avoir permis à Mouchetée
de s'évader. Quant à lui, la chance viendrait peut-être à son
secours.
Ocelot se trouvait sur la partie de la barrière la plus éloignée de
la falaise, quand un rayon de lumière venant de la porte de la
maison montra Hamilton debout sur le seuil, un fusil à la main.
Plus de temps à perdre. Il fallait agir. Ocelot se tourna vers
Bourru, cracha dans sa direction, sauta dans l'enceinte du corral,
qu'il traversa de bout en bout, et franchit de nouveau la palissade.
Grâce à cette ruse, il avait gagné au moins trente mètres d'avance
sur Bourru, qui é t a i t obligé de contourner tout le corral.
Le chat sauvage montra ensuite une astuce qui ressemblait fort
à du raisonnement. Pensant que le chien contournerait le petit côté
du corral et chercherait à gagner directement la falaise, Ocelot
obliqua du côté opposé et trotta sous le couvert de buissons
touffus, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à une nouvelle clôture qui
aboutissait au pied de la colline. Il entendit Hamilton gronder son
chien de l'avoir fait sortir pour rien.
Bien avant que Bourru eût retrouvé sa trace, le chat sauvage
gravissait le chemin de sa tanière.
Maintenant que le danger était écarté, Ocelot pouvait rire de la
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 81
façon dont il s'était joué de Bourru. Mouchetée devait être rentrée
depuis longtemps. Le petit chat sauvage était très heureux. Il
arriva devant la tanière, s'attendant à une joyeuse réception. Un
silence douloureux l'accueillit. Son « Miaou » rauque et
interrogateur resta sans réponse.
Ocelot contempla un moment le logis vide. Puis, se tournant
vers la maison, il hurla sa colère et sa tristesse si fort que, pour la
deuxième fois, Bourru vint lui ordonner de se taire.
Le chat ne pouvait plus rien faire, cette nuit-là. Aussi
s'allongea-t-il sur une saillie rocheuse, essayant de comprendre
pourquoi Mouchetée n'était pas revenue. Inutile d'imaginer qu'elle
n'avait pas compris sa manœuvre. Pourquoi était-elle restée sous
la maison ? Mais Ocelot était trop fatigué pour réfléchir. Il entra
dans la tanière, se pelotonna sur son lit de feuilles mortes et
dormit jusque bien après le lever du soleil.
Lorsqu'il sortit sur la colline, le chat sauvage constata que
Hamilton se préparait à partir en tournée. Le fermier avait sorti un
cheval qu'il était en train de seller. Si seulement Bourru
accompagnait son maître, comme il le faisait souvent, Ocelot
pourrait visiter la glacière et découvrir la raison de l'étrange
attitude de Mouchetée.
Jamais encore Ocelot ne s'était tant intéressé aux mouvements
de l'homme et du chien. Il marcha de long en large, nerveux et
impatient. Dès qu'il vit Hamilton monter en selle et partir dans la
direction de la vallée, suivi par Bourru qui bondissait et aboyait
autour du cheval, le chat dévala le sentier. Il n'avait aucun moyen
de savoir combien de temps le chien serait absent; et pourtant, les
secondes mêmes étaient précieuses. En quelques minutes, Ocelot
eut atteint le trou creusé sous la glacière. Il jeta un rapide coup
d'œil derrière lui, puis introduisit la tête dans le trou et appela
doucement.
Un « Miaou » plaintif lui parvint du fond de l'obscurité.
82 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Ocelot plongea dans le trou, se faufila entre les poutres qui
soutenaient le plancher et découvrit Mouchetée étendue à côté de
deux tout petits chats, pas plus gros que des écureuils.
Ocelot fut trop stupéfait pour songer que cette situation avait
empêché Mouchetée de s'enfuir, le soir précédent. Il lécha la face
de Mouchetée, toucha chacun des petits du bout de la langue, puis
annonça qu'il f a l l a i t partir sans plus tarder pour la tanière.
Mouchetée n'était pas de cet avis. Elle savait être en sécurité dans
ce trou, et elle y resterait jusqu'à ce que les petits fussent assez
grands pour se déplacer par leurs propres moyens.
En vain Ocelot expliqua-t-il que Bourru était parti avec
Hamilton. Mouchetée ne voulut rien entendre et déclara que, pour
le moment, elle avait fixé ici ses pénales. Elle insinua qu'il n'était
pas bien compliqué de tuer des volailles, ajoutant qu'Ocelot
pourrait la ravitailler plus facilement ici que sur la colline. Mais le
chat n'ignorait pas qu'il était fort dangereux de tuer des poulets
dans la cour de la ferme. Après une nouvelle discussion, il saisit
un des chatons, sortit rapidement du trou et remonta le sentier au
galop.
Au pied de la colline, il s'arrêta et regarda en arrière, pensant
que Mouchetée le suivrait avec l'autre petit. Mais hélas !
Mouchetée ne s'était pas laissé fléchir !
Cependant Ocelot était décidé à regrouper sa famille dans la
tanière, fût-ce au prix de plusieurs voyages. Sans perdre un
instant, il reprit sa course. Il déposa le chaton sur le lit de
Mouchetée et le recouvrit de feuilles; puis il s'élança de nouveau
dans le sentier et plongea sous la glacière.
L'accueil de Mouchetée fut amer. Ocelot comprit qu'il devrait
la ramener de force. Elle était beaucoup plus petite que lui et il
l'avait souvent portée, au cours de leurs jeux dans ]a forêt. Il
s'approcha brusquement, la saisit par la peau du cou, la traîna
dans la cour, puis jusqu'au pied de la falaise. Là, il s'arrêta pour se
reposer, mais sans la lâcher.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

83
Le chat savait comment manier Mouchetée. Heureusement, car
en se retournant pour examiner la clairière, il aperçut Bourru qui
arrivait en bondissant au coin de la maison. Pas une minute à
perdre. Ocelot déposa la chatte sur le sentier et la poussa devant
lui.
À ce spectacle, Bourru aboya joyeusement et se rua dans la
cour. Mouchetée ne songea plus à retourner vers le petit chat
qu'ils avaient abandonné. Elle escalada la colline en toute hâte.
Ocelot la suivait à reculons, avertissant le chien qu'il le mettrait en
pièces s'il essayait de les suivre.
La saillie rocheuse qu'empruntaient les chats sauvages n'était
qu'une mince arête. Bourru ne pouvait l'escalader, quoiqu'il l'eût
souvent tenté. Il se dressa sur ses pattes de derrière, et fit tant de
bruit que les Hamilton sortirent dans la cour.
Mme Hamilton tendit la main vers les chats sauvages : « C'est
une de ces bêtes-là qui a tué une de mes plus belles pintades, hier.
Je l'ai aperçue et j'ai appelé Bourru qui l'a pourchassée jusque
sous la maison.
— Vois-tu, il vaut encore mieux leur abandonner une volaille
de temps en temps. Nous ne pourrions pas garder le moindre
chou, si ces chats n'éloignaient pas les lapins de nos cultures.
Viens, Bourru, laisse-les tranquilles ! »
Quoiqu'il n'eût pas compris les paroles de l'homme, Ocelot
constata que le chien retournait à la maison, la queue basse, et il
en conclut que Hamilton n'était pas hostile. Si cet homme
connaissait la présence du chaton sous la glacière, peut-être
garderait-il Bourru dans la maison, pour permettre à Ocelot de
récupérer son petit ?
Mouchetée, qui n'avait aucune envie de voir Bourru de plus
près, poursuivit son chemin sans discuter. À peine arrivée à la
tanière, elle se mit à dorloter le chaton qui s'y trouvait déjà. Ocelot
repartit à la recherche de celui qu'ils avaient laissé sous la
glacière. Bourru n'était pas en vue, et le chat ne s'inquiéta pas de
lui. Il pénétra rapidement dans le trou, empoigna le petit et le
traîna dans la cour. Il le déposa un instant sur le sol et, ce faisant,
84 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
il aperçut son vieil ennemi, le gros Tom, sur le sentier qui
conduisait à la tanière.
Que faire ? Ce n'était vraiment pas de chance ! Ocelot ne
pouvait risquer la vie du précieux chaton en essayant de le
transporter sous le nez de Tom. Et s'il retournait sous la maison,
Tom était bien capable de monter jusqu'à la tanière où se trouvait
Mouchetée et l'autre petit. Les vieux chats mangeaient parfois les
chatons !
Il y avait un tas de sciure de bois près de la porte de la glacière.
Ocelot y creusa un trou dans lequel il coucha son petit; il répandit
une légère couche de sciure par-dessus, puis hurla un défi à
l'adresse de Tom. Le vieux chat fit volte-face, et répondit dans
le même langage.
Hamilton était occupé à rentrer la sciure de bois dans la
glacière avec une brouette. Debout contre la porte, il avait vu
Ocelot enterrer le chaton avant d'aller défendre sa demeure contre
son ennemi. L'homme sourit, car il avait deviné l'intention du chat
sauvage. Il s'appuya sur le manche de sa pelle pour assister au
combat. En quelques bonds, Tom vint à la rencontre d'Ocelot,
hors de leur dernier combat, le gros Tom était deux fois plus lourd
que son adversaire. Il était toujours plus lourd, mais les autres
facteurs n'étaient plus tellement en sa faveur.
Les deux chats se trouvèrent face à face au pied de la colline.
Ocelot, qui avait fait des progrès dans l'art de combattre, évita le
corps à corps. À les entendre, on eût dit une querelle entre deux
chats de gouttières, plutôt qu'une bataille entre deux bêtes
sauvages.
Tous les animaux du voisinage en furent alertés. Mouchetée
apparut sur le seuil de la tanière. Les pies et les geais bleus vinrent
s'installer sur les cimes des arbres. Inquiètes, des vaches
rappelèrent leurs veaux. Mme Hamilton, intriguée, tira ses rideaux
pour se rendre compte de ce qui arrivait. À côté d'elle, Bourru se
dressa sur ses pattes de derrière, s'efforçant de voir les
combattants.
N'ayant pu imposer dès le début la prise qu'il recherchait, le
gros Tom sauta en arrière et tourna son flanc
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 85
gauche vers Ocelot; ses babines retroussées découvraient ses
crocs puissants. Il leva la patte droite, dont les longues griffes
acérées étaient complètement sorties, et cracha en signe de
mépris. Mais Ocelot ne voulait pas répondre aux provocations. Il
tourna lentement autour de son adversaire, obligeant celui-ci à
changer de position. Puis il bondit, se glissa sous la garde de son
ennemi et lui arracha une touffe de poils. Le dommage n'était pas
grand, mais rendit Tom plus circonspect.
Pour la première fois dans sa carrière de « terreur » Tom jeta un
coup d'œil en arrière, s'assurant que la retraite était possible.
Ocelot en profita pour se précipiter de nouveau sur son adversaire.
Cette fois, il réussit à agripper la joue de Tom. Celui-ci poussa un
cri rauque de douleur, qui eut sur Ocelot l'effet de la trompette sur
un vieux cheval de bataille. Il hurla son cri de guerre et se mit à
jouer des dents et des griffes. Tom se trouvait alors dans une
meilleure position pour se défendre. Il se laissa glisser sur l'herbe,
simulant une chute, ce qui fit échouer l'attaque. Avant qu'Ocelot
eût pu se dégager, Tom s'était roulé sur le dos et attaquait des
quatre pattes.
Cette méthode était la tactique favorite du vieux chat. Quand il
arrivait à se placer dans une telle position, il pouvait se servir avec
efficacité des longues griffes de ses pattes de derrière. Pendant
quelques secondes, Ocelot se fit proprement étriller, mais il ne
perdait cependant pas son temps. Les griffes de Tom lui
entaillèrent la peau en plusieurs endroits, mais sans jamais
atteindre un point vital. La douleur ne fit que le stimuler.
Des poils flottaient dans l'air au-dessus des combattants, et le
bruit de leurs grondements et de leurs sifflements se répercutait
dans les collines. Mouchetée, qui craignait pour la vie d'Ocelot,
ajoutait ses lamentations aux cris des deux chats. Dans toute la
vallée, on n'avait jamais entendu pareil vacarme. Un tel combat ne
pouvait s'éterniser. Les deux adversaires cherchaient le moyen d'y
mettre fin. Pour une fois, la chance vint au secours d'Ocelot.
86 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
À force de rouler et de se débattre, les combattants arrivèrent au
bord du fossé qui amenait l'eau dans l'abreuvoir à bestiaux, et y
tombèrent. Les deux chats se dégagèrent et ressortirent chacun
d'un côté du fossé. À ce moment, Ocelot entendit un bruit de
carreau cassé, suivi de l'aboiement impatient de Bourru.
Il se souvint de la méthode qu'il avait employée, la veille, pour
dépister le chien. Oubliant l'existence de Tom, il s'élança en
direction de la palissade du corral. À mi-chemin du but, il jeta un
coup d'œil en arrière et constata que Tom ne se trouvait qu'à une
douzaine de mètres de lui, tandis que le chien obliquait de façon à
leur barrer le passage. Certain de la mort qui l'attendait s'il
continuait dans celle voie, Ocelot fit une brusque volte-face et se
dirigea vers une autre palissade. Ce mouvement habile ne laissa
plus en présence que Bourru et le vieux Tom. Ocelot ne se
retourna que lorsqu'il se fut juché sur la plus haute poutre de la
clôture.
Lorsqu'il vit qu'il était débarrassé de ses deux ennemis, Ocelot
suivit de nouveau la palissade jusqu'au pied de la colline. Il vit
Hamilton, armé de sa pelle, se précipiter pour aider son chien
dans sa lutte avec le gros Tom. Mais l'endroit était trop dangereux
et Ocelot était trop endolori pour s'intéresser à ce combat. Il
regagna sa tanière, où Mouchetée pansa ses plaies. Il alla ensuite
jeter un coup d'œil au champ de bataille pour constater que le
chien avait remporté la victoire et que, désormais, ce vieux Tom
ne ferait plus de mal à personne.
L'important, maintenant, était de savoir comment aller
rechercher le chaton dans le tas de sciure. Couché sous le porche,
Bourru léchait ses blessures. Hamilton était occupé à remplacer le
carreau que le chien avait cassé. Ocelot pourrait peut-être se
faufiler dans la cour ? En tout cas, il pouvait toujours essayer.
Mouchetée avait atrocement peur du chien, mais son amour
maternel la poussait à se mettre à la recherche de son petit. Ocelot
déclara qu'il n'en était pas question. Il se planta en travers du
sentier et rappela à Mouchetée que sa place était au logis, près de
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 87
l'autre petit, et que lui, Ocelot, en dépit de ses blessures, était
toujours le combattant de la famille. Après s'être reposé un
instant, le chat sauvage redescendit la colline pour observer la
situation.
Hamilton avait terminé la réparation du carreau cassé et avait
repris sa brouette pour transporter la sciure de bois dans la
glacière. Bourru était invisible. Ocelot regarda le fermier faire de
nombreux voyages entre le tas de sciure et le bâtiment. Il décida
enfin de tenter son coup au moment où Hamilton entrait sa
brouette dans la glacière. Procédé dangereux, certes, mais l'amour
des bêtes sauvages pour leur progéniture est très fort, et Ocelot
n'était pas un lâche. Dès que l'homme eut tourné le dos, il s'élança
dans la clairière. Mais ses blessures ralentissaient sa course. Il
n'était pas à dix mètres du petit chat, quand un grincement de la
brouette l'avertit qu'il n'aurait pas le temps d'aller jusqu'au bout.
Trois fois, Ocelot échoua dans sa tentative. Il croyait avoir pris
toutes les précautions voulues et ne se doutait pas que ses efforts
avaient été observés. Son cœur s'arrêta de battre quand il vit
Hamilton lâcher sa pelle et s'approcher du chaton.
Fou d'inquiétude, Ocelot abandonna toute prudence et s'avança
de quelques pas à découvert. Il vit l'homme s'agenouiller et
découvrir délicatement le petit chat. Ocelot se dressa de toute sa
hauteur, pour voir ce qui allait se passer. Hamilton se leva et
appela : « Anna, veux-tu venir une minute ? Assure-toi que
Bourru ne le suit pas. » Le chat sauvage ne comprit pas le sens de
ces paroles, mais la voix de l'homme était amicale.
Mme Hamilton rejoignit son mari et tous deux s'agenouillèrent
à côté du petit animal, que la fermière caressa d'une main blanche.
Hamilton montra alors du doigt la tanière, sur la colline, puis
l'endroit exact où se terrait Ocelot. Tout ceci paraissait bien
étrange, mais le chat se sentait moins inquiet. Sans savoir
pourquoi, il avait l'impression que l'homme voulait l'aider, tout au
88 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
moins pour cette fois. Il avança encore d'un mètre ou deux, en
terrain découvert. La femme se dressa. Elle tenait le chaton dans
ses mains et marchait lentement dans la direction d'Ocelot. Sa
voix avait pris des inflexions douces que le chat aimait à entendre
dans les chansons du soir de Mouchetée : « Voici ton enfant, petit
chat sauvage, disait-elle. Je ne vais pas lui faire de mal. Voici ton
petit. Nous ne lui faisons pas de mal. »
Les paroles affectueuses sont faciles à comprendre. Ocelot
demeura immobile, cependant qu'Anna Hamilton continuait
d'avancer vers lui. Puis la femme posa le petit sur l'herbe, non loin
de son père, et se recula. Soudain, le monde entier parut
transformé aux yeux d'Ocelot. Il ne pourrait plus jamais toucher
aux poulets les Hamilton ! Il aurait voulu dire à la jeune femme
combien il lui était reconnaissant; mais comment s'y prendre ? En
tout cas, il n'avait pas peur d'elle, et il désirait qu'elle le comprît.
Il s'approcha du chaton, s'arrêta, regarda Mme Hamilton bien
en face, et agita son petit bout de queue en signe de remerciement.
Puis il saisit son petit, et l'emporta en trottinant vers le sentier, au
pied de la colline. Il s'arrêtait fréquemment pour se reposer et,
chaque fois, il se retournait pour voir si la fermière l'observait
toujours. Celle-ci agitait alors la main en prononçant des mots
agréables. Ocelot n'avait jamais été aussi heureux.
Mouchetée descendait le sentier à sa rencontre. Elle aperçut,
elle aussi, les fermiers dans la clairière et fut confondue par la
hardiesse d'Ocelot.
Cette nuit-là, quand la lune apparut sur le col de l'Ornière,
Ocelot et Mouchetée s'installèrent devant leur tanière et
chantèrent. Près du feu, dans la maison, l'homme et la femme se
regardèrent et sourirent.
« Ils nous disent merci, à leur manière », expliqua Hamilton à
sa femme.
TOUFFU, le renard roux.

Touffu, le renard roux, venait de faire une découverte qui


promettait bien des agréments, pourvu qu'il fût possible de
l'exploiter. Mais hélas ! il avait dû s'enfuir, se cacher derrière des
arbres, marcher sur des troncs abattus, et employer toutes sortes
de ruses pour éviter le redoutable fusil qui ne quittait pas l'épaule
de Pierre Cartier.
La raison en était que Touffu avait rôdé trop près du poulailler
de John North et qu'il avait attiré l'attention du chien, le vieux
Cap, chasseur réputé en son temps mais trop âgé à présent pour
faire autre chose qu'aboyer. Cap ne manquait cependant pas de
nez. Il avait aussitôt perçu l'approche du renard et avait fait un tel
tapage que North était sorti de la maison pour voir ce qui se
passait.
Le fermier avait distingué Touffu au moment où celui-ci
traversait la nappe de lumière projetée par la porte ouverte. Afin
de sauvegarder sa provision d'œufs pour l'hiver, North avait
envoyé son fils Jack, âgé de douze ans, au camp de Pierre Cartier,
le trappeur canadien français, pour lui annoncer que, s'il désirait
ajouter une peau de renard roux de première qualité à son butin de
rats musqués et de visons, il lui conseillait de venir tout de suite.
90 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Touffu avait senti le danger en voyant North dans
l'encadrement de la porte. Afin de ne pas laisser d'empreintes sur
la neige, le renard avait aussitôt bondi sur la poutrelle supérieure
d'une barrière qui longeait un champ de quelque seize hectares.
Dès le point du jour, Cartier avait retrouvé sa trace à l'extrémité de
la barrière. Toute la journée, le trappeur avait pourchassé Touffu,
battant la forêt, franchissant les collines, traversant les cours
d'eau. Un peu avant le coucher du soleil, convaincu que Cartier
devait avoir abandonné la poursuite, le renard s'était dirigé vers
les hauts pâturages. Soudain, le chasseur apparut à moins de cent
mètres. Touffu s'enfuit précipitamment et, comme il connaissait
une piste frayée près de la tanière occupée par Mme Gris-Argent,
la renarde, et ses deux renardeaux, il prit cette direction.
Cartier tira sur l'éclair roux qui filait au détour de la colline.
Affolée par la détonation, Mme Gris-Argent s'élança, dans une
course éperdue, vers la montagne. Touffu, qui pouvait à la fois
observer la renarde et le chasseur, comprit qu'il était sauvé. Dès
l'instant où Cartier aperçut le magnifique renard argenté, tout
l'intérêt qu'il portait à Touffu s'évanouit. Le trappeur gravit
rapidement la colline, à la poursuite d'un gibier dont la capture lui
rapporterait au moins trois cents dollars. Il vint passer à cent
mètres de Touffu, mais il ne lui accorda pas plus d'attention que si
ce dernier avait été une souche.
Il serait contraire à la vérité de prétendre que le renard roux fût
vexé par ce changement d'attitude; au contraire, il en fut
grandement soulagé. Il était libre maintenant de redescendre dans
la vallée et d'attraper un mulot ou un campagnol pour son dîner.
Cependant, Touffu voulut s'assurer que tout danger était écarté. Il
avait faim, très faim, mais avant de commencer la chasse pour son
propre compte, il tenait à suivre Cartier pour connaître
exactement les intentions du trappeur.
Il n'eut pas besoin d'aller très loin. Cartier s'était
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 91
posté, le fusil à la main, derrière un rocher, au sommet d'une haute
colline. Le renard s'approcha furtivement du chasseur et se glissa
derrière un buisson d'où il put observer le terrain. Le soleil avait
disparu derrière les crêtes. Une légère brise soufflait et, dans le
silence, le glapissement d'un renard aurait porté fort loin. Touffu
ouvrit la gueule, laissa pendre la langue et retint son souffle. Ses
oreilles pointues étaient prêtes à recueillir tout ce qui aurait
échappé à ses yeux perçants ou à son odorat subtil.
Le renard n'oublierait jamais l'odeur du corps de Cartier. Même
au bout d'un an, Touffu pourrait encore la discerner parmi
plusieurs autres, il connaissait aussi la forme des empreintes du
chasseur, la couleur de ses cheveux et de ses yeux. En fait, il ne
restait guère de caractéristique du trappeur que le petit renard n'eût
observée. Il aurait pu deviner les pensées de Cartier, rien qu'à la
respiration de celui-ci. Et justement, l'état d'esprit du chasseur
l'inquiétait. Il ne comprenait pas pourquoi l'homme semblait si sûr
de soi. La position de son corps contre le rocher, la régularité de
sa respiration prouvaient que Cartier était sûr du succès. Mme
Gris-Argent courait assurément un grand danger !
Touffu pensa bien aboyer pour la prévenir, mais, à la réflexion,
il se dit qu'il serait ridicule de risquer sa vie pour avertir un renard
qui n'était même pas de sa propre race. Par ailleurs, la renarde
était assez rusée pour se débrouiller seule, et elle risquait de ne pas
apprécier son intervention. La nuit allait tomber, et Touffu savait
par expérience que les hommes armés de fusil ne sont pas
dangereux du tout dans l'obscurité. Il s'en était souvent rendu
compte, au cours de ses descentes dans les poulaillers de la
vallée.
L'inquiétude de Touffu diminuait de minute en minute. Il
commençait à se sentir tout à fait rassuré lorsque, soudain, Cartier
se raidit et se baissa un peu derrière le rocher. Touffu inspecta
l'horizon d'un regard anxieux et
92 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
aperçut Mme Gris-Argent qui trottait en direction de sa tanière, un
lapin dans la gueule. Le claquement, pourtant familier, du fusil de
Cartier, effraya Touffu à tel point qu'il s'élança aussitôt vers un
abri. Il avait cependant eu le temps de voir la renarde sauter en
l'air et retomber, petit tas de fourrure sur la neige durcie.
Cartier courut en direction de sa victime en poussant des cris de
triomphe. En voyant s'accroître la distance qui le séparait du
chasseur, Touffu se rassura; et quand Cartier eut jeté le corps de la
pauvre renarde sur ses épaules pour redescendre dans la vallée, le
renard roux alla examiner l'emplacement du meurtre. La neige
était couverte d'éclaboussures rouges. Mais surtout, ce qui était
beaucoup plus important, Touffu trouva le corps d'un magnifique
lapin, le plus gros qu'il eût jamais vu. Le renard eut beau manger
tout son saoul, il ne put en venir à bout. Il se reposa ensuite un
moment avant de commencer à transporter le reste du lapin vers
sa tanière.
Les étoiles brillaient, maintenant, dans un ciel sans nuages.
Touffu entendit l'écho assourdi des aboiements du vieux Cap, très
loin dans la vallée. Plus haut, dans les bois, deux grands hiboux
blancs s'interpellaient avant de commencer leur chasse nocturne.
Mêlé à tous ces bruits, un cri plus faible parvint aux oreilles de
Touffu : le pathétique « yip... yippy... yip » des renardeaux qui
venaient de perdre leur mère.
Le renard roux se sentit brusquement ému. Il n'avait
personnellement pas de famille et les renards gris ont toujours eu
tendance à mépriser les renards roux et autres sous-races.
Pourtant, la faim est la faim, quel que soit l'animal qui en subit les
affres, et Touffu savait fort bien que ces renardeaux étaient trop
jeunes et trop inexpérimentés pour pourvoir à leur propre
ravitaillement. Il venait de manger abondamment et pourrait
facilement se procurer un autre lapin. Il réfléchit pendant quelques
minutes, puis il s'assit et entonna la chanson que seul peut chanter
un animal satisfait.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

93
Il attendit la réponse que ne manquerait pas de lui adresser les
renardeaux affamés. Quand celle-ci lui parvint, il en nota la
provenance, en estima la distance, saisit ce qui restait du lapin et
partit.
Quand les muscles de son cou furent fatigués, il posa le lapin
sur le sol. Tout en se reposant, il chanta son bonheur aux étoiles.
La réponse des renardeaux était beaucoup plus proche.
Touffu trouva la tanière de Mme Gris-Argent beaucoup plus
grande et plus aérée que la sienne. Les deux petits abandonnés
l'accueillirent avec enthousiasme, ainsi que la nourriture qu'il
apportait. Ils allèrent même jusqu'à lui lécher le museau en signe
de gratitude. Ce geste lui fit tellement plaisir qu'il s'allongea pour
les regarder manger. Il n'avait jamais vu manger de jeunes renards
auparavant et il fut stupéfait de la manière dont les deux orphelins
engloutissaient leur nourriture. Ils dévorèrent le lapin jusqu'à la
dernière bribe, puis s'approchèrent de Touffu et se pelotonnèrent
contre lui, cherchant le réconfort de son grand corps.
Certes, il n'avait pas prévu cette réaction. Ces petits s'étaient
pris d'affection pour lui ! S'il avait pu se douter que les renardeaux
agiraient ainsi, il aurait fui dans la direction opposée. Quand il
essaya de se reculer, les petits renards revinrent se blottir contre
lui, si bien qu'il fut bientôt acculé contre la paroi de la tanière.
Il faisait beaucoup plus chaud ici qu'à l'extérieur. Touffu se
sentait en sécurité et se trouvait vraiment fort bien. Il décida de
faire un petit somme. Quand les renardeaux seraient
profondément endormis, il en proliférait pour s'en aller. La
journée avait été longue et harassante. Pour la première fois de sa
vie, Touffu dormit la nuit entière.
Le soleil brillait avec éclat à l'entrée de l'antre lorsqu'il s'éveilla.
Les deux petits Gris-Argent s'étaient éveillés avant lui. Quand
Touffu ouvrit les yeux, ils étaient occupés à mordiller la peau du
lapin, essayant d'y trouver encore un peu de chair. Les
renardeaux
94 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
étaient très joueurs, ce matin-là, et ils ne cessèrent de le taquiner
pendant qu'il nettoyait sa fourrure et qu'il brossait sa queue.
Touffu les quitta et se dirigea vers la forêt. Après tout, il n'était
pas responsable du sort réservé aux orphelins d'un renard argenté.
Il avait faim et il fallait d'abord songer à manger. Il chassa contre
le vent, en direction du confluent des deux bras de la Sente
Perdue, et réussit à attraper un gros coq de bruyère qui s'était
perché sur la basse branche d'un sapin.
Pour la seconde fois, Touffu ne put venir à bout de sa proie. Se
remémorant le regard pensif des renardeaux quand il les avait
quittés, il emporta le reste du coq de bruyère dans la tanière. Il
avait décidé de déposer la viande et de repartir aussitôt, mais il
trouva la petite Broussette allongée sur le sol, gémissant
lamentablement, tandis que Snip, son frère, faisait de son mieux
pour l'apaiser en léchant une de ses pattes. Touffu s'approcha et
retourna la patte pour mieux voir. Un porc-épic avait dû laisser
tomber un piquant à l'entrée de la tanière et la petite renarde avait
marché dessus. Déjà, le barbillon du piquant s'était enfoncé
profondément dans la chair. Touffu savait combien une telle
blessure est douloureuse.
Le renard roux découvrit les dents et les approcha le plus près
possible de la patte, saisit délicatement le piquant dans sa gueule,
puis, serrant fortement la mâchoire, il extirpa brusquement le
piquant. La petite Broussette se répandit en larmes et en
hurlements, mais cette intervention avait sauvé sa patte et peut-
être sa vie. Pour calmer ses gémissements, Touffu lui lissa les
poils autour des oreilles avec sa langue, comme la mère des
renardeaux l'avait fait quelquefois.
De cet instant, Touffu devint le héros et l'ami de Broussette.
Snip, qui avait assisté à cette scène avec intérêt, manifesta son
approbation. Il considérait, lui aussi, que décidément Touffu était
un type épatant, digne d'être admiré et imité.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 95
Le coq de bruyère était resté à l'endroit où le renard l'avait
déposé. Pour achever de consoler Broussette, Touffu détacha un
succulent morceau de poitrine et le lui offrit. Aucun jeune animal
n'a plus besoin d'affection qu'un renardeau. Broussette adorait être
cajolée et elle exploita jusqu'à l'extrême limite l'affection de son
nouvel ami. Touffu se vit contraint de donner la becquée à la
petite renarde, qui avait robuste appétit, bien que celle-ci eût
parfaitement pu se servir elle-même. Snip nettoya la carcasse du
coq de bruyère et Touffu put se faire une idée de la tâche qui
l'attendait, s'il voulait nourrir les deux petits renards argentés.
Quel appétit !
Jusqu'à ce jour, le principal intérêt de Touffu dans la vie avait
été de jouer des tours au vieux Cap et d'imaginer différentes
distractions. La nourriture avait toujours été abondante et la
chasse facile — si facile qu'il avait rarement eu à se préoccuper du
lendemain, sauf aux approches d'une grosse tempête. Dans ce cas,
il tuait un lapin supplémentaire, ou deux, et les transportait dans
sa tanière. Il s'y installait alors confortablement et paressait en
attendant que le temps s'éclaircît et que le vent eût durci la neige.
Très soigneux de sa belle fourrure, Touffu aimait les jours
ensoleillés et les nuits étoilées où il ne craignait pas de mouiller
ou de salir sa magnifique livrée, ni de tacher son poitrail blanc.
Une fois rassasiés, les renardeaux se roulèrent en boule contre
lui pour dormir et digérer leur repas. Mais Touffu savait qu'il avait
encore beaucoup à faire. Il se reposa jusqu'à ce que les jeunes
animaux fussent endormis. Puis il se dégagea lentement, se glissa
sans bruit hors de la tanière et descendit vers la vallée. Il suivit les
traces laissées la nuit précédente par Cartier.
Touffu avait souvent visité le camp du trappeur, la nuit, mais,
étant donné les événements de la veille, il pensa qu'il valait mieux
étudier de plus près les mouvements de cet homme pendant le
jour. Il trouva le
96 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
camp désert. Les traces de Cartier conduisaient vers le bas de la
vallée, en direction de Ute Creek. Le renard trotta le long d'un
sentier bien frayé jusqu'à ce qu'il fût parvenu à un endroit ou les
empreintes de Cartier quittaient le chemin pour traverser une
colline. Ici, la piste chaude engagea Touffu a prendre plus de
précautions. Il s'avança à couvert, sautant d'un arbre à l'autre. Il
aperçut enfin le trappeur au moment ou celui-ci dégageait un
lapin d'un collet. Touffu ouvrit de grands yeux lorsqu'il vit le
lapin se balancer dans l'air, suspendu à une corde. Il observa
attentivement la façon dont l'homme sortant le lapin du piège, et
réarmait celui-ci.
Quand Cartier se fut éloigné, Touffu s'approcha du collet qu'il
examina attentivement. Une mince pousse de tremble, recourbée,
était retenue au sol par un piquet. Le renard comprenait très bien
le but de cette manœuvre, mais, en revanche, pourquoi cette corde
pendait-elle en pleine vue ? Existait-il vraiment un animal, même
le lapin le plus écervelé, qui fut assez sot pour toucher à ce qui
était visiblement un piège ? Touffu grimaça un sourire et tourna
autour de la corde, observant le piquet, tout en prenant bien soin
de ne pas le toucher avec son museau. Quand il eut examiné le
piège sous tous ses angles, il repartit à la poursuite du trappeur. Il
rattrapa Cartier dans un fourré de balsamiers. Ici, le sous-bois était
si dense que Touffu put s'approcher à quelques mètres de l'homme
sans risque d'être découvert. Le trappeur était occupé à installer un
piège d'acier sur une piste fréquentée par des martres.
Le renard vit l'homme enfouir cet objet métallique dans la
neige et accrocher un morceau de lapin à une branche qui se
trouvait juste au-dessus. Dès que le trappeur eut quitte les lieux,
Touffu s'approcha. Voyant luire un des maillons de la chaîne qui
reliait le piège a un petit arbre voisin, il crut savoir où résidait le
danger. Comme un renard est toujours prêt à étayer son propre
jugement, il se glissa derrière l'arbuste et donna à la chaîne une
brusque secousse. Les mâchoires se refermèrent avec un bruit
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 97
sec, en soulevant une gerbe de neige.
Touffu se recula d'un bond, pour plus de sûreté. Quand il eut la
certitude que l'engin était désormais inoffensif, il dévora
tranquillement le lapin, puis repartit a la recherche de Cartier, le
long de la ligne de pièges.
Durant la demi-heure qui suivit, Touffu découvrit et désarma
quatre pièges. Il trouvait ce jeu follement amusant. Enfin, Cartier
décida de rentier chez lui. Le petit renard le suivit, savourant la
colère de l'homme chaque fois que celui-ci retrouvait un piège
détendu.
Et pourtant, Touffu ressentait une sorte de tiraillement. Il s'était
bien diverti ce jour-la, et avait mangé plus de viande, aux dépens
de Cartier, qu'il n'était bon pour lui. Il n'arrivait pas à comprendre
pourquoi il n'était pas pleinement satisfait à l'idée d'abandonner
Cartier pour regagner sa propre tanière et y faire un somme. Que
lui arrivait-il donc ? Soudain, il se rappela les pleurs de la petite
Broussette. Au fait, peut-être devrait-il ravitailler les orphelins ?
Laissant la les pièges, il attrapa un lapin dans la forêt et le porta a
la tanière. Ainsi, la question était réglée Les animaux prennent des
habitudes aussi facilement que les humains. Désormais, Touffu
avait la garde des renardeaux.
Le petit renard roux savait prévoir les changements de temps,
mieux que quiconque dans toute la région des Cinq Rivières. II
sentait qu'une tempête se préparait Il entoura ses protégés de sa
magnifique queue rousse, pour les garantir du froid, et constata
qu'il se trouvait heureux dans son nouveau logis, près de sa
nouvelle famille. Lorsqu'il entendit le hurlement du vieux Lobo, le
loup, résonner à travers la forêt, il gronda sourdement. Broussette,
effrayée, se blottit plus près de lui.
Aussi, par la suite, Touffu prit-il garde de ne pas effrayer ses
enfants adoptifs.

AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 4


98 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Il attendit que les renardeaux fussent profondément endormis,
puis il se faufila en silence jusqu'à l'entrée de la tanière et écouta.
Dans le bas de la vallée, une famille de coyotes entamait son
chœur lugubre. Des hiboux ululaient du haut des arbres. Le cri
perçant d'un lynx furieux parvint au renard. Touffu connaissait la
signification de tous ces bruits. Le loup ameutait les siens pour
partir en chasse. Les coyotes manifestaient à leur façon leur joie
d'avoir trouvé une nourriture abondante, dans l'entrepôt où John
North avait préparé sa provision de bœuf pour l'hiver. Les hiboux
se concertaient avant leur chasse nocturne. Le lynx rageait d'avoir
manqué une proie facile.
Mais la véritable raison de toute cette agitation résidait dans
l'atmosphère chaude et humide, et dans la brise trop légère qui
soufflait des hautes cimes. Tous les habitants de la forêt sentaient
qu'une tempête était proche. À ce moment, les lapins des neiges
auraient la partie belle. Aussi, cette même nuit, tous les animaux
allaient-ils organiser une partie de chasse monstre.
Touffu localisa la plupart des hurleurs nocturnes avant de se
décider sur la route à suivre. Comme il n'avait rien entendu du
côté est de la vallée, il se mit à trotter dans cette direction. La
piste qu'il avait choisie conduisait droit au poulailler de John
North. Pour taquiner le vieux Cap, le renard s'arrêta en lisière de
la clairière et lança un bref « Yip ». Il attendit un moment,
s'attendant à voir le chien sortir de la maison pour se lancer à ses
trousses, comme il l'avait souvent fait. Ne voyant rien venir,
Touffu poussa un nouveau glapissement. Toujours pas de réponse
de Cap. Cet événement extraordinaire méritait d'être approfondi.
Le renard se tut et s'approcha de la ferme. Aucune lumière
n'était visible, aucune fumée ne sortait des cheminées. En
revanche, le renard découvrit des traces de traîneau dans la cour.
La déduction était facile : North et sa famille s'étaient absentés
pour la nuit et avaient emmené le vieux Cap avec eux. Touffu ne
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 99
pouvait souhaiter occasion plus favorable pour examiner en détail
la ferme et ses dépendances. Il visita la petite maison où dormait
Cap, fit le tour de la cuisine, trouva et mangea un morceau de
viande qui avait été déposé là pour le repas du chien, puis se
dirigea vers la grange. Regardant par un trou, il vit les vaches
allongées sur un lit de paille dans leurs stalles.
Il visita alors l'endroit qu'il avait toujours désiré voir de plus
près : le poulailler.
La porte principale était fermée, mais Touffu découvrit,
derrière le poulailler, une petite ouverture qui permettait aux
volailles d'aller picorer dans la cour. Le renard ne pouvait croire à
une telle chance ! Que souhaiter de mieux ? Il allait pouvoir
prendre autant de poulets qu'il lui en faudrait pour nourrir les
renardeaux affamés pendant plusieurs jours. Personne pour l'en
empêcher !
Cette nuit-là, Touffu fit trois voyages, portant chaque fois à la
lanière une belle volaille dodue. Il estima que cela lui permettrait
d'attendre la fin de la tempête. Mais l'opération était tellement
facile qu'il décida de tenter encore un voyage. Il venait à peine de
saisir une volaille sur son perchoir, qu'il entendit tinter les
clochettes du traîneau sur la roule, près de la porte. Un instant
plus tard, le vieux Cap se ruait dans la cour en aboyant avec
fureur. Touffu s'accroupit sur le sol, près du trou, et attendit. Pas
question de s'enfuir avant de savoir ce que faisait John North. Le
renard entendit des voix et perçut l'odeur des chevaux couverts de
sueur. North pria Cap de cesser son tapage, mais le chien aboya
de plus belle, essayant de se faufiler dans le poulailler par l'étroite
ouverture. Il réussit à y glisser son museau et Touffu eut envie de
le mordre; mais, sachant qu'il ne lui ferait pas grand mal, il se
retint. Il pouvait maintenant entendre des pas lourds qui faisaient
craquer la neige glacée dans la cour. Il tremblait tellement que ses
petites dents pointues cliquetaient comme des aiguilles.
North s'approcha du trou, tira Cap en arrière et
100 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
abaissa une trappe qui coupa au renard toute chance de retraite.
Jamais, au cours de sa vie, Touffu ne s'était trouvé dans une telle
situation. Son habileté et sa ruse ne lui étaient plus d'aucune
utilité. Les parois du poulailler étaient constituées par une rangée
de gros rondins et la porte était construite avec d'épaisses
planches. Le renard ne put découvrir le moindre espoir de salut.
Tout le reste de la nuit, pendant d'interminables heures, Touffu
tourna et retourna dans sa prison, essayant de trouver un endroit
où il pût se frayer un chemin. L'odeur des volailles avait été très
agréable au début. Maintenant, le renard n'avait plus la moindre
envie de voir, seulement, une poule. Si jamais il réussissait à
sortir de là, Touffu se promettait bien de ne plus jamais tuer un
poulet. II pensa aux renardeaux et se demanda ce qu'ils
deviendraient s'il n'arrivait pas à se sauver. Et il avait bien
l'impression qu'il n'en sortirait pas vivant.
Quand le jour parut, le renard pu constater, à travers une fente,
que la neige tombait à gros flocons drus, si denses qu'il apercevait
à peine, au fond de la cour, la petite niche de Cap. Ne voyant
aucune empreinte dans la neige, Touffu pensa d'abord que North
était reparti. Au bout d'un instant, cependant, North sortit de la
maison et se mit à balayer le chemin de la grange. Cap s'élança
alors dans la neige pour venir flairer la fente de la porte du
poulailler. Il aboya si fort que North se précipita dans la ferme
pour y prendre son fusil. Touffu ne voyait toujours pas le moyen
de s'enfuir, mais il ne perdait pas courage; les yeux brillants et le
cœur battant, il attendait. Certes, la situation était périlleuse, mais
le petit renard ne s'avouait pas vaincu.
North arrivait à la porte du poulailler, qu'il entrouvrit. Cap
aboya follement et tenta de se glisser par l'étroite ouverture.
Touffu put contempler l'intérieur de la grande gueule rouge du
chien et les longues dents blanches qui ornaient ses puissantes
mâchoires. Le renard avait l'impression très nette que Cap ne
tarderait pas à prendre sa revanche de tous les tours qu'il lui avait
joués dans le
CETTE NUIT-LA. TOUFFU FIT TROIS VOYAGES....
102 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
passé. Touffu se recula dans le coin le plus sombre du poulailler.
North écarta le chien et ouvrit un peu plus la porte. Il passa la tête
dans l'entrebâillement, mais ses jeux encore éblouis par la lumière
extérieure ne lui permirent pas de voir le renard tremblant. II
ouvrit la porte toute grande, et Cap se précipita à l'intérieur. Le
vieux chien comptait plus sur son flair que sur sa vue, mais il eut
vite fait de repérer le renard
Juste au-dessus de l'endroit où se tenait Touffu, se trouvait une
poubelle que North avait placée la pour permettre aux plus
grosses volailles d'atteindre les perchoirs supérieurs. Le renard
bondit sur la poutre, esquivant de justesse l'attaque de Cap. Puis,
saisissant la seule chance qui s'offrait a lui, il sauta sur le dos du
chien, fila entre les jambes de North, et courut plus vite qu'il ne
l'avait jamais fait North tira un coup de fusil qui brûla l'épaule de
Touffu, un autre souleva la neige au ras de son museau, un
troisième arracha quelques poils de la queue, au moment précis ou
le renard tournait brusquement à droite pour se mettre a l'abri de
la grange à foin.
Le vieux Cap lui donnait la chasse, mais maintenant la lutte
était plus égale. Le renard allait pouvoir utiliser cette ruse dont la
nature l'avait pourvu. II ralentit légèrement l'allure et laissa le
chien s'approcher à quelques mètres de lui, puis, choisissant un
endroit où la neige molle empêcherait Cap de se retourner
rapidement, il fit volte-face, sauta par-dessus le chien, repartit
vivement le long de la piste qu'ils venaient de tracer dans la neige,
franchit d'un bond une palissade, et s'enfonça tranquillement dans
la forêt.
Touffu ne commit pas la sottise de regagner directement la
tanière D'abord, il ne voulait pas conduire North a la cachette des
renardeaux. Mais surtout il savait qu'il ne trouverait, pour toute
provision, dans la tanière, que les poulets qu'il avait rapportés la
veille. Touffu était dégoûté des volailles pour sa vie entière La
seule pensée d'en manger l'écœurait. Malheureusement, les
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

103
lapins ne sortiraient pas avant la fin de la tempête. Le renard se
souvint alors des pièges de Cartier et du copieux repas que ceux-
ci lui avaient procuré. Ce souvenir lui fut si agréable qu'il poussa
quelques « Yip » joyeux, puis il prit la direction de la cabane du
trappeur.
Une fumée bleue s'élevait en spirales de la cheminée, et la
neige ne portant aucune empreinte. Ces indications rassurèrent
pleinement le renard. Il serait seul sur la piste et n'aurait rien à
craindre. Il commençait à se remettre de la frayeur éprouvée dans
le poulailler de John North. À dire vrai, il se sentait redevenir lui-
même. La neige tombait toujours à gros flocons, et Touffu savait
qu'il lui faudrait user de précautions pour deviner l'emplacement
des pièges avant de pouvoir en retirer les appâts. Lorsqu'il tut
parvenu au premier, il tourna autour, essayant d'en découvrir la
chaîne. Pendant ce temps, une pie s'était posée sur la branche d'un
arbre proche, et examinait le quartier de lapin pendu à une corde.
Touffu aperçut l'oiseau et se demanda pourquoi celui-ci se
montrait si prudent. Il devait pourtant bien se rendre compte qu'il
n'y avait pas de piège auprès de l'appât. Un geai vint se poser sur
la branche même à laquelle la corde était attachée, mais ne toucha
pas la viande. À ce moment, un tout jeune oiseau se posa sur le
lapin et se mit à manger. Ni le geai, ni la pie ne chassèrent le petit
oiseau, qui mangeait de fort bon appétit. Le renard trouva cela
étrange, car les pies sont toujours fort égoïstes et repoussent
quiconque ose s'attaquer à leur butin.
Touffu s'assit dans la neige et observa les trois oiseaux. Il se
passait là quelque chose qu'il ne comprenait pas. Il valait mieux
attendre. La pie et le geai semblaient avoir la même idée,
puisqu'ils n'avaient pas essayé d'interrompre le repas du jeune
oiseau. Quelques minutes passèrent, et Touffu envisageait de
continuer ses recherches, quand le petit oiseau poussa un léger
cri; il tenta
104 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
de s'envoler, mais ne réussit qu'a voleter de façon désordonnée,
puis il tomba dans la neige, mort.
La pie se mit à ricaner, le geai poussa un cri rauque et s'envola
Quant a Touffu, il fit volte-face et s'éloigna. Il avait déjà vu des
animaux manger de la viande empoisonnée, et il n'avait pas
besoin de renseignements complémentaires. Désormais, il
laisserait les pièges de Cartier tranquilles.
La tempête tournait au blizzard. Les arbres pliaient sous le vent
qui hurlait à travers leurs branches. Le renard se dirigea vers sa
tanière. Il ne risquait plus d'être suivi, maintenant. Le vent effaçait
ses traces à mesure qu'il avançait. Touffu cheminait avec peine
dans la tourmente. Il eut la bonne aubaine de trouver un lapin
étouffe sous un amoncellement de neige. La chair n'était pas
encore gelée, et le renard en mangea une partie. Puis il emporta la
carcasse du lapin, qui était presque aussi grosse que lui. La couche
de neige devenait de plus en plus profonde. Le lapin était si lourd
que Touffu dut, à plusieurs reprises, le lâcher pour se reposer.
Finalement, quand il ne put plus le soulever, il le traîna derrière
lui. Touffu était un petit renard bien fatigué quand, enfin, il réussit
à déposer sa charge à l'entrée de la tanière ou se trouvaient les
renardeaux. Ceux-ci vinrent joyeusement a sa rencontre Snip
saisit le lapin et aida à le mettre a l'abri du vent qui continuait à
souffler, amassant d'énormes tas de neige a l'entrée de la caverne.
Courbatu, endolori, Touffu se traîna jusqu'à son lit de feuilles
mortes. Il s'étendit pour se reposer, tandis que les deux petits
orphelins mordillaient la glace et la neige durcie que s'étaient
incrustées entre ses orteils, s'efforçant à le soulager de leur mieux.
Si loin qu'il remontât dans ses souvenirs, Touffu ne put évoquer
un animal qui lui eut témoigne autant d'affection. Ces renardeaux
étaient bien gentils, après tout.
Dans la montagne, au dessus d'eux, le vent hurlait et sifflant,
mais il faisait bon dans la sécurité de la tanière.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

105
Les trois renards avaient de quoi manger pendant quelque temps.
Se remémorant les aventures des jours précédents, Touffu convint
que les orphelins n'étaient pas les seuls à avoir de la chance.
Quelle chance il avait eue lui-même ! Désormais, il ne se
soucierait plus des volailles de North, ni des pièges de Cartier.
JANGO, le cerf

Jango, le faon nouveau-né, était étendu à côté d'un tronc


recouvert de lichen, pendant que sa mère faisait la toilette de sa
sœur, minuscule boule tachetée. Les deux jeunes animaux
venaient de naître dans cette forêt où les carnassiers leur feraient
une guerre sans merci. Les petits faons bénéficiaient d'un seul
avantage : pendant tout le mois qui allait suivre, leurs corps ne
dégageraient aucun effluve susceptible d'être perçu par les fauves
qui hantaient la région des Cinq Rivières.
Seul un geai avait assisté à la venue au monde de Jango. Il ne
s'y était d'ailleurs intéressé que dans la mesure où cet événement
lui fournirait matière à commérages. Les passereaux, famille à
laquelle appartient le geai, sont les bavards de la forêt. Ils jasent
de tout ce qu'ils voient.
Jango, comme l'appelèrent bientôt gardes et forestiers, remua
ses longues oreilles et tenta de se dresser sur ses pattes, si minces
qu'elles semblaient trop frêles pour supporter son corps chétif.
Son geste provoqua un doux « Ni...i...i » de sa mère et Jango
compris que cela voulait dire « Non ». Il s'étendit de nouveau,
ouvrant de grands yeux étonnés sur les couleurs et les formes
d'une haute ancolie qui multipliait les révérences, pour souhaiter
au petit cerf la bienvenue de la forêt.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 107
Cependant la mère des faons avait repousse Bichette sœur
jumelle de Jango, sous un lambeau d'écorce à demi détaché d'un
arbre. La robe des faons se confondait si bien avec l'écorce que le
geai dut se rapprocher en sautillant pour constater que la petite
bête n'avait pas disparu dans les ans. Quand il chercha de nouveau
Jango, il lui fut impossible de le distinguer.
Le geai s'envola alors pour le joindre sa compagne et lui
apprendre que la biche avait élu domicile a l'extrémité d'un tronc
déjà habite par une vieille belette et sa famille. Ainsi, des les
premières minutes de sa vie, le petit cerf se trouvait en danger.
Jango avait trois jouis lorsqu'il connut sa première aventure Les
petits faons ne se hasardaient jamais loin de l'abri du tronc d'arbre
sans leur mère. Ils cabriolaient alors dans l'herbe haute, parmi les
fleurs qui s'élevaient bien au dessus de leurs jolies têtes fines
Les mots sont impuissants à décrire la grâce des faons. Ils
marchaient délicatement, la tête basse, comme toutes les bêtes qui
se fient plus à leur odorat qu'à leur vue. Chacun de leurs
mouvements commençait par la tête, laissant trembler leurs
oreilles transparentes, continuait le long du corps pour se
transmettre enfin aux longs poils noirs de la queue, qui s'agitaient
convulsivement Parfois une contraction qu'ils ne pouvaient
refréner, les faisait bondir haut dans l'air, leur corps se tordait, se
contorsionnait, et ils retombaient sur un pied. Par un bel après
midi, Jango, le plus hardi des jumeaux, s'était approché de
l'extrémité du tronc qui limitait la reposée, quand soudain il
aperçut une petite pane d'yeux ronds et nous, dans une tête en
forme de cœur Un animal plus âge eut aussitôt reconnu la cruelle
belette.
Le petit cerf admira la lobe printanière de la bête inconnue un
pelage jaune, qui se muait en blanc sur le ventre, le bout de la
longue queue était aussi noir que les yeux qui observaient Jango.
Jango avança d'un pas, sa truffe humide et noire frémissait de
curiosité. Les oreilles de la belette étaient
108 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
couchées, comme chez tous les tueurs au moment de l'attaque.
Brusquement, dans un élan impétueux, la mère de Jango bondit
par-dessus son curieux petit rejeton. En dépit de la vivacité de la
belette, la biche fut bien près d'en débarrasser la forêt. Seul un
animal aussi preste pouvait échapper aux coups forcenés de la
mère furieuse.
Ayant ainsi découvert que la belette était sa proche voisine, la
biche décida d'émigrer. Elle conduisit immédiatement ses faons,
par petites étapes, à travers un parc et dans un enchevêtrement
d'arbres abattus. Jamais explorateur n'a autant joui d'un voyage en
terre lointaine que Jango de cette expédition.
Durant les deux mois qui suivirent, Jango fit des progrès
considérables. Il apprit à sauter par-dessus les troncs abattus, à
virevolter sur une patte de derrière, à bondir en arrière pour
gagner un abri, et à toujours se déplacer contre le vent lorsqu'il
abordait une région inconnue.
Quand la première neige fit son apparition sur les hautes
montagnes, en automne, Jango s'était déjà bien développé. Sa
mère le laissait seul toute la journée, maintenant, et ne revenait
qu'à la nuit tombante. Le jeune cerf avait appris à manger les
fraises sauvages, en lisière des bois brûlés, et il se passait de
mieux en mieux de sa mère. Celle-ci, de son côté, attendait avec
impatience le temps où ses petits pourraient se débrouiller tout
seuls.
Jango et Bichette passèrent ensemble ce premier hiver, ainsi
que l'été suivant. Les glandes à musc, situées sous leurs pieds,
étaient alors complètement développées. Partout où ils passaient,
ils laissaient une trace odorante facile à suivre pour les
carnassiers.
Ce fut en octobre — Jango venait d'avoir un an — que le jeune
cerf apprit pour la première fois à se servir des armes que la
nature lui avait octroyées. Bichette et lui s'apprêtaient à pénétrer
dans un fourré de trembles aux vives couleurs quand une
silhouette rayée fila comme un
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

109
éclair à côté de Jango, pour se jeter sur la jeune biche qui le
suivait. Jango chargea instantanément. La vitesse de son attaque
renversa le coyote. Avant que celui-ci eût pu se relever, les sabots
acérés du jeune cerf lui labourèrent les flancs. Jango aurait sans
doute achevé son premier adversaire, si un bêlement ne l'avait
averti qu'un deuxième coyote était en train d'attaquer Bichette.
Jango chargea le deuxième coyote, et ses cornes, effilées
comme des aiguilles, déchirèrent le flanc de l'assaillant. Le coyote
hurla de douleur et s'enfuit dans les broussailles. La crinière noire
de Jango se hérissa, tous ses poils se dressèrent, le faisant paraître
deux fois plus gros. Il arpenta la clairière où avait eu lieu le court
combat, levant fièrement les pattes, sous le regard admiratif de
Bichette. Après cette victoire, Jango aurait aussi bien attaqué un
puma.
Un témoin avait assisté à la scène. Émile Cartier, guide et
chasseur, avait observé le combat et souhaité qu'il durât plus
longtemps. « Eh bien, pensa-t-il, m'est avis que ce daguet-là va
faire un fameux batailleur ! Ça ne m'étonnerait pas qu'un de ces
jours il s'en prenne au Pied-bot, le vieux dix cors. » Les yeux
noirs de Cartier brillèrent en y songeant. « Je donnerais bien une
jolie peau de martre pour assister au combat ! »
Peu de temps après sa rencontre avec les coyotes, Bichette
quitta un jour son frère pour se joindre à une troupe de biches de
son âge. Jango demeura seul, comme des centaines d'autres jeunes
cerfs. Les montagnes se couvrirent de neige au début d'octobre, et
Jango vit les biches et les faons se grouper derrière les cerfs plus
âgés pour aller chercher un abri dans les forêts. Il eut envie de les
suivre. Mais comme il était né à la lisière de la zone boisée, il
aimait la neige et l'odeur de la glace. Le vent sifflant dans les
rochers escarpés lui était une douce musique. Les prairies chaudes
et baignées de soleil, dans lesquelles les autres cerfs s'étaient
réfugiés, ne le tentaient pas.
De son lit de neige, sous un fourré de ményanthes, il
110 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
voyait un troupeau de moutons des montagnes gardé par un grand
bélier. Il entendait les appels rauques des oies sauvages en
partance vers le sud, au moment où elles franchissaient le col du
Bossu, et leurs cris de joie quand, ayant atteint le sommet, elles se
laissaient glisser le long des pentes ensoleillées, en direction des
étangs à castors du San Juan, au pied des montagnes Rocheuses.
Jango jouissait infiniment de tout cela. Il ne recherchait pas la
clémence d'un temps plus doux, ni la tutelle de gardiens. Il était
né ici, jeune et fier membre d'une race qui avait, dans le temps,
combattu les béliers aux grandes cornes, pour acquérir la
suprématie des hauts pâturages. Il resterait dans sa contrée
natale !
Cinq hivers s'écoulèrent ainsi. Comme Jango demeurait dans
les neiges de la haute montagne, il avait pu éviter les fusils des
chasseurs qui faisaient des ravages parmi les autres cerfs.
Jango avait mené une vie mouvementée et pleine de dangers,
quoiqu'il n'eût encore jamais rencontré d'ennemis humains.
Comme il ne s'aventurait pas dans les bois de cèdres, il n'avait pas
eu à subir les attaques du puma. II avait appris à se débarrasser
des carcajous et des lynx, qui trouvaient plus facile de chasser les
lapins des neiges que de s'attaquer aux andouillers brillants et aux
sabots acérés du grand cerf.
Deux fois dans l'année, Émile Cartier, traversant le col du
Bossu en lin de saison, avait remarqué les traces d'un cerf énorme.
Il avait cru rêver. Puis, devant la preuve que ses yeux n'avaient
pas menti, il s'était dit que ces empreintes devaient être celles d'un
bélier à grandes cornes. Jamais cerf n'avait laissé de traces
pareilles ! Agenouillé dans la neige, l'homme avait dégagé une
des empreintes pour se rendre compte de la forme du sabot.
« Nom d'un chien ! s'était-il exclamé. Il s'agit bien d'un gros
cerf ! » Les yeux d'Émile brillèrent de convoitise. « Le richard
que j'accompagnais l'autre jour donnerait bien mille dollars pour
la tête d'un pareil cerf. »
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 111
Un plan germa aussitôt dans la tête d'Émile Cartier. Il allait
repérer la piste suivie par Jango et planter son client dans un affût
d'où il pourrait tuer le cerf sans aucun risque. Et lui, Émile
Cartier, aurait mille dollars de plus en poche.
Vers la fin de sa sixième année, Jango était le plus grand cerf
qu'homme blanc eût jamais vu dans la région des Cinq Rivières. Il
avait maintenant cinq centimètres de plus que le vieux Pied-Bot,
le maître des pâturages, et il était plus lourd d'au moins cent
livres.
Le chasseur n'avait cependant pas oublié les traces aperçues
dans la neige, ni abandonné l'espoir d'offrir Jango à un client.
Jusqu'à présent, le cerf avait déjoué tous ses efforts. Tant qu'il
demeurerait au-dessus de la partie boisée, il serait relativement en
sécurité. Ce genre de vie aurait sans doute continué, si une
violente tempête de neige n'avait contraint Jango à se réfugier
dans la partie basse de la montagne, alors que l'ouverture de la
chasse approchait.
Ce jour-là, il quitta son lit d'aiguilles de sapin, au lever du jour,
et sortit de la forêt pour traverser une clairière d'un pas
majestueux.
Jango s'immobilisa un instant sous les branches d'un sapin
recouvert de neige; ses redoutables andouillers se confondaient si
bien avec les rameaux, que l'on n'apercevait plus que la lueur de
ses yeux. Farouche et lier, il incarnait toute sa contrée sauvage.
Le cerf reprit sa marche altière, la tête levée pour percevoir
l'odeur d'un ennemi éventuel, ses bois reposant sur son dos. Il
atteignait le centre de la clairière quand un petit bruit sec, presque
imperceptible, l'immobilisa comme une statue de bronze. Un
instant plus tard, une douleur fulgurante lui labourait les flancs,
tandis qu'une détonation retentissait dans le silence de la forêt La
douleur n'empêcha pas le grand cerf de battre en retraite avec
dignité. En quelques bonds gracieux, il eut regagné le sous-bois.
Trois autres balles sifflèrent au-dessus de ses épaules, coupant des
branchettes autour de lui.
112 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Le projectile de gros calibre qui l'avait frappé aurait dû
l'abattre. Mais, alerté par le déclic du fusil qu'armait le chasseur
posté là par Cartier, le cerf avait eu le temps de remplir ses
poumons d'air et de se planter bien d'aplomb sur ses pattes.
Atteint en un point vital, l'animal se fût effondré peu après. En
l'occurrence, seules des traces de sang sur la neige prouvaient
qu'il était blessé.
Les détonations s'étaient répercutées dans les collines,
effrayant une bande d'élans qui passaient l'hiver dans un bois de
trembles, non loin de là. Le troupeau se débanda à travers bois, se
dirigeant vers la cachette d'Émile et de son client. Un bel élan
paya le prix de son insouciance, ce qui donna un court répit à
Jango.
Le cerf était grièvement blessé, mais son esprit n'en était que
plus alerte. II désirait avant tout retourner dans sa montagne, dans
ses rochers, pour y mourir. Mais une hôte sauvage blessée
cherche toujours d'abord à brouiller sa piste. Jango contourna la
clairière et revint derrière l'affût de Cartier.
Maintenant qu'il était contre le vent, il allait pouvoir observer
les mouvements de ses ennemis. Pour l'instant, tout effluve
humain était noyé dans le sang de l'élan. Jango resta pourtant en
observation, rougissant la neige de son propre sang. Soudain,
Émile Cartier poussa un cri de triomphe en découvrant les traces
du cerf dans la clairière. Il revint en hâte près de son client.
« Vous avez blessé ce grand cerf, annonça-t-il. Nous l'aurons,
j'en suis sûr. » Le chasseur était impatient d'inscrire de nouvelles
pièces à son tableau de chasse.
« Cinq cents dollars de plus pour vous si nous le retrouvons,
dit-il au guide. Venez, ne le laissons pas s'enfuir. »
Émile Cartier connaissait les réactions des bêtes blessées.
« Rien ne presse, répondit-il, apprêtons d'abord cet élan. Si nous
ne le suivons pas tout de suite, le cerf s'arrêtera bientôt pour se
reposer, et peut-être ne se relèvera-t-il jamais. S'il se relève, il
sera tellement courbatu
JANGO ETAIT GRIÈVEMENT BLESSÉ...
114 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
qu'il ne pourra pas aller bien loin. Nous sommes certains de
l'avoir. »
Cartier se mit à dépouiller l'élan sous le regard du chasseur.
Jango resta dix minutes sur la crête, écoutant le bruit des voix. Il
put bientôt distinguer l'odeur des corps humains. Sa blessure
n'était pas encore très douloureuse. Le sang, mêlé aux fibres
graisseuses, s'était rapidement coagulé.
Les vieux forestiers prétendent qu'il existe, dans la montagne,
une herbe qui possède des propriétés cicatrisantes. Peut-être le
cerf avait-il mangé de cette herbe ? Toujours est-il que, loin
d'aller mourir dans un coin comme l'avait prédit Cartier, Jango se
mit à brouiller sa piste avec l'application que seuls le cerf et l'ours
grizzly savent y mettre.
Deux fois, durant la demi-heure suivante, Cartier aurait pu
mettre en joue le cerf blessé, s'il n'avait été aussi occupé à dépecer
l'élan. Jango contourna la clairière et regagna son point
d'observation. Puis, apercevant la trace laissée par le troupeau
d'élans, il en suivit le large sentier pendant plusieurs centaines de
mètres avant de bifurquer vers une crête balayée par le vent. Ici,
les sabots de Jango ne laissaient aucune empreinte sur le sol gelé.
Cartier devrait faire appel à toute sa patience et à toute son
habitude pour déchiffrer cette piste. Mais le cerf avait un handicap
auquel ni son adresse, ni sa ruse, ne pouvaient remédier : où qu'il
allât, il était suivi d'une horde de geais babillards. Curiosité ?
Intérêt ? Quoi qu'il en fût, les oiseaux voletaient de branche en
branche sans interrompre leurs jacasseries. Rien ne permet de
supposer que Jango se doutait du danger que représentaient ces
oiseaux. Il ne raisonnait pas si loin.
Quand le cerf s'allongea enfin pour se reposer, il était revenu
dans la haute montagne, bien au-dessus de la partie boisée. Là, il
n'aurait rien eu à craindre n'eût été la grosse récompense promise
à Cartier par son client.
Les branches touffues d'un jeune sapin, courbées sous
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 115
le poids de la neige, allaient constituer un excellent abri. Sous les
branches, un tapis d'aiguilles odorantes formait un lit confortable.
Convaincu d'être en sûreté dans cette cachette, Jango s'y glissa et
se coucha. Un tremblement nerveux le secoua. Il avait réagi
pendant plus de deux heures contre la fièvre qui le dévorait, mais
maintenant tout son corps était agite de spasmes et de
contractions.
La balle avait traversé le muscle de la hanche, provoquant une
plaie assez profonde, mais propre, que le cerf pouvait atteindre
avec sa langue. Jango la lécha, écartant les poils emmêlés et tout
ce qui se trouvait sur la blessure. La pauvre bête était aussi
malade que peut l'être un humain. Mais un repos complet et l'aide
de la nature la remettraient bientôt sur pied, pourvu que Cartier ne
découvrît pas sa cachette.
La chambre d'hôpital de Jango était située en bordure d'un
couloir d'avalanches. Le fait que seuls de jeunes arbres poussaient
en cet endroit prouvait que les avalanches se renouvelaient chaque
année. Le vent qui, la veille, avait chassé le cerf vers le bas de la
vallée, s'était maintenant apaisé. La neige continuait à tomber
donnant au cerf une plus grande impression de sécurité.
Jango sommeillait depuis quelques minutes quand, soudain, il
se leva et s'immobilisa, prêt à s'enfuir, tous les sens en alerte, les
narines dilatées, les oreilles pointées, les yeux étincelants. Même
dans son sommeil, il avait senti une présence dans la forêt.
L'homme était maintenant à moins de cinquante mètres de
l'arbre sur lequel les geais s'étaient posés, à un ou deux mètres du
sapin qui abritait Jango. Si le cerf n'avait pas su que Cartier était à
sa poursuite, il aurait pu croire que l'homme chassait les oiseaux,
tant il les observait attentivement. Cartier se faufilait d'un arbre à
l'autre, s'arrêtant chaque fois une minute ou deux pour regarder
sous les branches.
Le cœur de Jango battait à grands coups. Le cerf réalisait
pleinement le danger qu'il courait. Pour fuir, il lui faudrait
traverser le couloir d'avalanche, mais si près de
116 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
l'homme que, à celle distance, celui-ci aurait pu couper la tête
d'un coq de bruyère en vol d'un coup de fusil. Jango conserva son
sang-froid et demeura aussi immobile que s'il avait déjà ressenti
l'étreinte glacée de la mort.
Incapable de distinguer le cerf dans l'ombre du sapin, Cartier
était très intrigué. Pour suivre cette piste, il s'était laissé guider par
son intuition, et surtout par les oiseaux, qui lui avaient révélé la
retraite de Jango. Pour une fois, le bon sens du chasseur et son
intuition se trouvaient en conflit. Il n'avait encore jamais vu un
cerf blessé se coucher ailleurs qu'en un endroit dont il pouvait
surveiller l'accès. La neige avait recouvert les empreintes de
l'animal, mais l'homme pouvait voir à une centaine de mètres à la
ronde : pas trace de cerf !
Le sapin, recouvert d'une épaisse couche de neige, semblait un
gros bloc erratique déposé là par l'avalanche. L'ouverture par
laquelle Jango était entré était maintenant presque fermée. Cartier
ne pouvait distinguer le cerf depuis la forêt.
Jango comprit, aux gestes du chasseur, que celui-ci pensait être
très près du gibier convoité. Lentement, le guide s'approchait du
sapin. Bientôt Jango put discerner ses yeux et la neige collée à ses
cils. Cependant le cerf demeura aussi immobile qu'un chien à
l'arrêt. Seul l'aspect de son pelage aurait pu indiquer ce qui se
passait dans son esprit : tous ses poils dressés, des oreilles à la
queue, lui donnaient l'apparence d'une grosse houle hérissée.
Aucune autre bête sauvage n'eût pu supporter pareille tension
nerveuse. Un ours grizzly aurait déjà chargé. N'importe quel
membre de la famille des chats se serait enfui aussi furtivement
que possible. Mais Jango savait que, prisonnier sous son sapin, il
était à la merci du chasseur. Ressentant encore la douleur causée
par le fusil, il attendit que son ennemi fût à portée.
Cartier avançait toujours, l'arme basse. Il retira le gros
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 117
gant qui recouvrait sa main droite, posa le pouce sur le chien, un
doigt sur la détente. Il régnait un silence absolu. Les geais eux-
mêmes, vivement intéressés par la scène, en oubliaient de
jacasser. L'un d'eux changea de place pour mieux voir et fit
tomber la neige d'une branche lourdement chargée sur le chapeau
et le visage de Cartier.
L'homme passa une main sur ses yeux pour en chasser la neige.
Jango n'attendait qu'une occasion pareille. Il s'élança comme une
flèche à travers la neige peu compacte de l'ouverture et fonça sur
l'homme, tête baissée.
Cette charge prit Cartier au dépourvu. Sous le choc, le fusil
qu'il ne tenait plus que de la main droite fut projeté dans la neige.
Pour éviter de tomber, l'homme se retint sans réfléchir aux cornes
du cerf déchaîné. Jango n'avait pas réussi à renverser son ennemi
et le poids de celui-ci l'entraînait au contraire vers le sol. L'animal
tomba sur les genoux. Mais au moment où le chasseur posait la
main sur la poignée de son couteau, le sabot de Jango, acéré
comme une pointe d'épée, l'atteignit à la face, puis glissa en lui
déchirant la poitrine.
Cartier lâcha les cornes et roula dans la neige, tentant de se
protéger la tête avec les bras. Jango se cabra sur les pattes de
derrière, resta un instant en équilibre, et se laissa retomber de tout
le poids de ses trois cents livres.
Ensuite le cerf recula, guettant un mouvement de l'homme. La
tempête avait redoublé de violence. Les geais jacassaient à qui
mieux mieux. Jango brama un défi bruyant à l'adresse de son
ennemi. Quelques minutes plus tard, les poils du cerf reprenaient
leur aspect normal. Jango se détourna et prit fièrement le chemin
de la forêt, en quête de sa nourriture favorite.
Vers minuit, Cartier, le corps tailladé et contusionné, regagna
péniblement son camp. « C'est pas Dieu possible ! dit-il à son
client, ce cerf est un diable ! » Émile fit un signe de croix. « Je ne
le traquerai jamais plus. Il m'a arraché mon fusil des mains, et, en
cinq sec, il m'a déchiré tous mes vêtements.
118 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Je ne l'ai pas vu venir, je ne l'ai pas vu partir. Je vous dis que c'est le
diable ! »
Après un repas de lichens, Jango se sentit mieux Il choisit une chaude
reposée sous un large sapin argenté, et s'étendit sur les aiguilles sèches II
n'avait plus peur, car il avait vaincu son pire adversaire Mais il était bien
las ! La neige qui continuait à tomber allait élever un mur protecteur entre
Jango et la convoitise du chasseur.
BIEF, le castor

Bief, le jeune castor, aurait pleuré comme un enfant s'il avait su


qu'il passait sa dernière journée sous le tort de son ami John
North.
Depuis le soir où John North l'avait recueilli, trois ans
auparavant, à demi mort de faim, blotti contre Il poitrine de sa
mère morte, l'affection et la loyauté de Bief pour North n'avaient
jamais faibli.
Les cocasseries de Bief, et ses efforts pour se conformer à
l'existence de l'homme, en avaient fait le plus charmant
compagnon que le jeune fermier solitaire eut jamais connu.
Mais le petit castor, qui autrefois se pelotonnait
confortablement dans la poche du manteau de North, avait grandi
et atteignait maintenant une taille respectable. Au début, Bief
s'asseyait sur la table, les pattes de devant serrées contre la
poitrine, comme en prière, il attendait patiemment — pas trop
cependant — les morceaux de carottes que North lui donnait. À
présent, il pesait trente kilos et devait se contenter de s'asseoir sur
le genou de son ami en faisant cliqueter ses longues dents,
pareilles à des sabres, quand on ne lui donnait pas à manger assez
vite à son gré.
La solitude de North allait prendre fin. Nell Cooper, jeune fille
au visage avenant qui habitait une ferme voisine, un peu plus bas
dans la vallée de la Turbulente,
120 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
viendrait bientôt partager la demeure de North; et l'habitude
qu'avait le castor de cacher des troncs de tremble sous le lit
risquait de n'être pas très bien accueillie par une maîtresse de
maison soucieuse de son intérieur. D'autre part, comme tous les
animaux à fourrure qui passent une grande partie de leur temps
dans l'eau, le corps gras de Bief dégageait une forte odeur de
musc, que North désirait faire disparaître de la cabane avant
l'arrivée de Nell.
Certes, Bief était un des plus propres parmi les animaux
sauvages. Il ne mangeait que de l'écorce et se baignait chaque jour
dans l'étang que North l'avait aidé à construire près de la cabane.
Malgré cela, Bief passait une grande partie de son temps au soleil
à nettoyer avec sa langue de minuscules piqûres, et North
craignait que Nell n'en conclût que Bief était porteur de tout un
bataillon de puces.
La séparation allait être dure pour North. L'animal allait
sûrement lui manquer, mais il avait décidé de transporter Bief très
loin, sur la dérivation est de la Turbulente. Il le laisserait à
proximité d'une colonie de castors où il espérait que son ami
serait heureux. Bief effectua le voyage à dos de mulet,
confortablement calé entre des sacs de cuir. Quand ils eurent
atteint l'endroit choisi par North pour la séparation, l'homme posa
le castor sur le sol et s'assit à côté de lui. Il passa son bras autour
du petit corps replet et le serra fortement.
« Tu vas me manquer énormément, mon vieux, lui dit-il, mais
tu m'auras vite oublié. Cet endroit est très joli. Il y a plus de
trembles, sur cette colline, que tu n'en pourras manger. Tu
trouveras une compagne et tu le construiras une maison. Je
veillerai à ce que Pierre La Font ne pose pas de pièges le long de
la rivière, et qu'il ne te tue pas comme il a tué ta mère. Au
revoir. »
North tendit la main. Le castor la prit gravement comme on le
lui avait appris. La séparation fut solennelle et Bief ressentit une
étrange impression de solitude
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 121
et de nostalgie. Quand North fut monté sur son cheval et se fut
éloigné en hâte, sans même avoir le courage de tourner la tête vers
la triste petite bête, Bief essaya de le suivre. Mais les courtes
pattes du castor ne pouvaient lutter contre celles du cheval et du
mulet. Bief se rendit très vite compte qu'il avait été abandonné
volontairement.
Il faisait bon dans la forêt. Les trembles étaient succulents et
l'odeur du bois frais délicieuse. En contrebas, à travers les arbres,
le castor aperçut l'eau claire et bleue d'un lac qui lui parut
beaucoup plus grand que le petit étang de North. Il abattit un
jeune tremble, le dépouilla d'une grande partie de son écorce, et se
délecta de la fibre douce et tendre qui y adhérait. Ensuite, il
descendit jusqu'au lac, qu'il traversa à la nage.
Prés de la partie supérieure du lac, il aperçut plusieurs
constructions en forme de cône qui excitèrent sa curiosité. Au
cours de ses investigations, Bief découvrit qu'une forte odeur de
castor flottait aux alentours de ces petites bâtisses faites de boue et
de rondins. Son instinct le poussa à pénétrer dans l'une d'elles. Il
se faufila à travers un long tunnel sombre et pénétra dans une
pièce qu'occupaient un vieux castor à barbe grise, sa compagne et
sa fille.
D'autres bêtes sauvages auraient vu d'un mauvais œil l'irruption
d'un étranger dans leur demeure. Mais la famille de Barbe-Grise
ne crut pas devoir s'alarmer de cette intrusion. Ils l'acceptèrent
avec une charité digne de Quakers, et Tussie, la fille, sembla
goûter fort les manières de Bief, bien différentes de celles de tous
les jeunes castors de son entourage.
Au coucher du soleil, Bief décida qu'il valait mieux retourner
le plus tôt possible à l'endroit où North l'avait quitté. Ses
nouveaux compagnons étaient agréables, mais l'habitude est plus
forte que tout et Bief avait appris à attendre North là où celui-ci le
laissait. Jusqu'à présent, l'homme était toujours revenu une heure
ou deux plus tard.
122 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Le lac était sillonné de longues rides, quand Bief sortit du
tunnel qui conduisait à l'habitation de Barbe-Grise. De nombreux
castors évoluaient à la surface; les plus âgés allaient inspecter leur
précieux barrage; d'autres, plus jeunes, nageaient par couples,
tandis que les petits gagnaient précipitamment la berge pour y
prendre leurs ébats du soir, en lisière de la forêt.
Bief aurait aimé rester et participer à leurs jeux, mais il faisait
presque nuit, et North devait l'attendre. Le castor traversa le lac
en ligne droite, rencontrant plusieurs étrangers qui le dévisagèrent
mais continuèrent à vaquer à leurs occupations. Lorsqu'il eut
atteint la rive, Bief se hâta vers l'endroit où il avait vu North pour
la dernière fois. Il s'assit et regarda autour de lui, humant l'air
pour essayer de déceler l'odeur des chevaux, mais il fut déçu.
Était-il possible qu'il se fût trompé d'endroit ? Non pourtant, il
voyait bien l'arbre qu'il avait coupé dans la matinée et, un peu
plus loin, les empreintes des bottes de North, là où celui-ci s'était
arrêté pour lui dire au revoir. Le cœur gros, Bief essaya de
comprendre. Jamais auparavant, North n'avait manqué de venir le
rechercher. Le petit castor pleura la cabane dans laquelle il avait
vécu presque toute sa vie, aussi amèrement que l'aurait fait un
enfant. Il explora la clairière, en poussant de petits cris
interrogateurs, dans l'espoir de trouver un signe qui lui prouverait
que North était venu, puis reparti,... mais il ne put rien découvrir.
Après un court instant, il s'éloigna tristement et alla rejoindre ses
nouveaux amis.
Dans le lac, les jeunes castors barbotaient et s'éclaboussaient
avec délices. Les adultes s'étaient réunis dans un bosquet où ils
abattaient des arbres, coupant les troncs et les poussant ou les
traînant péniblement au bord de l'eau. Le spectacle de cette
joyeuse activité atténua le chagrin de Bief. II s'approcha de deux
jeunes castors qui s'escrimaient contre un tronc massif, épais de
trente centimètres sur trois mètres de long. Pesant au moins cent
cinquante kilogrammes, il était visiblement beaucoup trop lourd
pour eux.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

123
Bief avait souvent vu North manier de gros troncs que nul
homme n'aurait pu soulever et, comme le castor comprend mieux
les problèmes de ce genre qu'aucun autre animal, sauf peut-être
l'éléphant, il résolut facilement la difficulté qui se présentait. Il
alla se placer à l'une des extrémités du tronc et posa son épaule
contre celui-ci; les deux autres castors se tinrent à l'écart,
l'observant avec un vif intérêt. Grâce aux soins et à l'abondante
nourriture que lui avait donnée North, Bief était beaucoup plus
fort que tous ses frères du lac. Ses muscles se raidirent et le tronc
se mit en mouvement. Les jeunes castors, reconnaissant
généreusement l'habileté et la force de Bief, vinrent aussitôt à son
aide. À eux trois, ils réussirent à pousser le tronc en travers du
talus, exactement comme faisait North avec les troncs d'arbre qu'il
ramenait de la montagne.
La pente n'était pas très forte et, une fois que le tronc fut en
bonne position, il roula sans difficulté. Plusieurs castors plus âgés
observaient la manœuvre avec intérêt. Bief était devenu un
personnage important, aux. yeux de la colonie.
Quand, à l'aube, les travailleurs regagnèrent leurs logis, Bief
nagea en compagnie de la famille de Barbe-Grise. Un jeune
gaillard, qui était demeuré sur la berge en. compagnie de Tussie,
considéra la carrure de Bief, tourna nerveusement en rond
pendant un instant, puis alla se joindre à un autre groupe.
Tussie partit avec Bief.
Chaque soir, pendant plus d'un mois, Bief retourna voir la
clairière dans laquelle North l'avait abandonne. Jamais il ne
trouva la moindre trace de son vieil ami. Petit à petit, les
préparatifs d'hiver de la colonie accaparèrent son attention. Grâce
à sa force et à son adresse, la pile de troncs de tremble
emmagasinée à côté de la maison de Barbe-Grise, était la plus
importante de tout le lac. Quand les premières couches de glace
mirent fin aux baignades du soir, la famille était abondamment
pourvue.
124 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Bief avait cependant une caractéristique qui déplaisait
hautement aux sages de la colonie : il n'avait aucune crainte des
hommes. Un jour qu'un garde forestier était venu camper près du
lac pour déjeuner, Bief avait rempli tous ses amis d'effroi en
escaladant tranquillement la berge pour aller manger les
épluchures de pommes de terre jetées à côté du feu de camp, à
moins d'un mètre du garde stupéfait
De longues rides, sur la surface unie de l'étang, prouvaient que
de nombreux spectateurs observaient la scène. Si Bief avait défié
tout autre ennemi qu'un homme, l'ensemble des forces
combattantes de la colonie se serait porté à son secours. Mais les
castors ne se souciaient pas de compromettre la sécurité de leurs
familles pour une telle folie.
Peu de temps après le grand gel, Bief se glissa par le trou d'air
et s'aventura, en plein jour, sur la surface glacée du lac. Tussie
l'accompagna jusqu'au trou et l'observa anxieusement. Aucun
autre membre de la colonie n'aurait osé un geste aussi téméraire.
Bief replia sa queue sous lui et s'assit comme sur un petit
tabouret. À ce moment il sentit une odeur de bois brûlé qui
provenait d'un bosquet de jeunes sapins, sur la rive sud du lac.
L'espoir emplit son cœur. Enfin, North était revenu ! Avec sa
queue, Bief donna une tape bruyante sur la glace, pour avertir
Tussie que tout allait très bien, et partit droit devant lui.
L'agréable fumet d'un feu de camp, plus précis à mesure qu'il
avançait, occupait à ce point son esprit qu'il en oublia toute
précaution.
Woof, l'ours noir, qui traversait justement le lac pour regagner
sa tanière, s arrêta et contempla le castor avec stupéfaction. Il
secoua la tête, se demandant s'il n'était pas en proie à un de ces
rêves qui troublaient parfois son long sommeil hivernal. En tout
cas, il semblait impossible qu'un grand et gros castor adulte se
promenât sur le lac glacé, en pleine vue d'une douzaine de
carnassiers que Woof savait être dissimulés autour du lac.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 125
Une légère brise empêchait Woof de percevoir l'odeur du feu de
camp du trappeur. Sinon il aurait compris pourquoi Oreille-Velue,
le lynx, ne s'était pas élancé aussitôt de sa cachette, derrière les
saules, pour se régaler, chose rare, d'un castor dodu; l'ours aurait
également deviné pourquoi Croque-Dru, le loup, avait préféré
chasser le lapin dans la forêt. Les castors n'aiment guère marcher
sur la glace, aussi Bief avançait-il très lentement, avec de
fréquents arrêts. Au début, il tournait sans cesse la tête, pour
rassurer la craintive Tussie qui s'était hissée sur la glace pour
l'observer. Mais lorsque l'odeur de fumée se fit plus précise, Bief
ne songea plus guère qu'à atteindre l'endroit où il pensait retrouver
l'homme qu'il aimait toujours et qu'il aurait tant voulu revoir.
Bief aborda enfin la rive et s'arrêta pour étudier la vaste
étendue de neige molle dans laquelle il allait lui falloir patauger
pour arriver au campement. Alors seulement ses instincts
sauvages se réveillèrent. Pour la première fois, il perçut l'odeur de
Pierre La Font. Même alors, Bief aurait pu ne pas s'alarmer de la
présence d'un autre homme que North; chez ce dernier il avait eu
l'occasion d'approcher les braves prospecteurs qui venaient rendre
une visite amicale. Mais le jeune castor gardait le souvenir
lointain du jour affreux où il avait vu sa mère étendue, morte; et
l'odeur qui lui parvenait aujourd'hui était celle qu'il avait sentie ce
jour-là, quand un homme au visage bronzé était venu achever son
œuvre à coups de gourdin, tandis que Bief, fou de terreur, se
blottissait sous un buisson.
L'odeur et la voix de cet homme étaient restés profondément
gravés dans la mémoire du petit castor. Aussi, maintenant, ce
souvenir le poussait-il à s'arrêter et à réfléchir. Bief n'aurait peut-
être pas abandonné son idée primitive si, à ce moment, Oreille-
Velue, qui avait attendu que Bief eût atteint la neige du rivage,
n'avait décidé de tenter sa chance.
Bief se trouvait à cinquante mètres au moins du trou auprès
duquel attendait Tussie. Si Oreille-Velue apparaissait
126 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
sur la glace, coupant la ligne de retraite de Bief, celui-ci
s'efforcerait certainement de regagner le trou. Le lynx aurait vite
fait de l'empoigner et de se réfugier aussitôt dans la forêt, sans
avoir été remarqué par l'homme qui était occupe à enfumer, pour
les débarrasser de son odeur, une douzaine de pièges à castors.
Tels étaient du moins les plans d'Oreille-Velue.
Bief hésitait à se rapprocher du feu, mais quand il vit le lynx
avancer avec précaution sur la glace, il eut exactement la réaction
qu'espérait son adversaire. Il se précipita vers le seul refuge qu'il
connût : le trou d'air. La peur lui donnait des ailes.
Oreille-Velue grimaça de satisfaction; la ruse réussissait à
merveille. Le lynx se léchait déjà les babines en songeant au
festin qui l'attendait. Il ignorait que Bief n'était pas un castor
ordinaire. En dépit de la terreur qui raidissait ses muscles, celui-ci
faisait appel à toute l'intelligence qu'il avait acquise au contact de
l'homme. À l'instant précis où l'énorme patte, armée de griffes
acérées, s'abattait, le castor fit un saut périlleux en arrière. Son
élan l'emporta à trois mètres du lynx. Celui-ci, léger comme une
plume, retrouva son équilibre et le rattrapa en deux bonds.
Hurlant sa rage et son désappointement d'avoir manqué une proie
aussi désarmée, il s'approcha du castor.
Bief ne s'était jamais battu qu'avec des chiens étrangers qui
venaient parfois à la ferme de North. Il avait appris, en ces
occasions, qu'en se mettant sur le dos, il pouvait utiliser avec
beaucoup d'efficacité son arme de défense la plus sûre : sa queue
puissante. Quand le lynx s'avança de biais, pour porter un coup
qui terminerait l'inégal combat, il éprouva une des plus grandes
surprises de sa vie. La queue raidie du castor le heurta durement à
la face, avec toute la force contenue dans le petit corps affolé par
la peur. Le bruit de cette claque retentit jusque dans le
campement du trappeur, de l'autre côté du lac.
Pierre La Font avait entendu les criaillements du lynx
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 127
et supposé que le gros chat avait tout bonnement manqué une
proie facile, lapin ou coq de bruyère. Quand ce nouveau son lui
parvint, il comprit qu'il se passait quelque chose d'anormal. Il
empoigna son fusil et se précipita vers la berge, où il se cacha
derrière un balsamier.
La scène qui se déroulait sur le lac aurait inspiré pitié à tout
autre qu'un trappeur endurci, habitué aux souffrances des bêles
sauvages. La situation de Bief paraissait désespérée. Le castor
pivolait sur le dos, essayant de se défendre avec sa queue. Le gros
lynx tournait autour de lui, couchant ses oreilles aux longs poils
noirs, les babines frémissantes, découvrant les crocs, une patte,
munie de griffes pareilles à des sabres, prèle à ouvrir la gorge du
castor.
Tussie était toujours assise au bord du trou d'air, tremblante de
peur, joignant ses petites mains comme pour implorer le dieu des
bêtes sauvages de sauver son compagnon bien-aimé.
Oreille-Velue, animal brutal et insensible, s'élança de nouveau,
frappant alternativement d'une patte, puis de l'autre. Il reçut un
nouveau coup terrible sur la gueule, mais son attaque avait porté.
Ses griffes avaient tracé, sur le flanc de Bief, quatre longues raies
rouges d'où le sang commençait à couler abondamment, formant
de petites flaques cramoisies sur la glace bleutée. Ayant réussi à
blesser gravement sa proie, Oreille-Velue se recula pour éviter
d'autres coups.
La Font, qui observait la scène, vit l'occasion d'un coup double.
Il leva son fusil, l'appuya un instant contre les branches du
balsamier, et pressa la détente. Le lynx, sur le point de bondir de
nouveau, s'affaissa soudainement. La balle l'avait atteint à la
nuque. Il demeura immobile quelques secondes, puis se mit à ruer
et à se débattre dans les affres de la mort. La scène était si
terrifiante que Tussie en oublia ses dévotions et plongea
précipitamment dans les eaux du lac.
La Font rechargea son fusil et se tint prêt à tuer le
128 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
castor Bief demeurait immobile et le lynx était maintenant
complètement raide. La Font alla jusqu'au bord du lac, les yeux
fixes sur les deux bêtes. Il posa un pied sur la glace et constata
qu'elle se craquelait sous son poids. « Encore une nuit de gel, et
elle me portera, decida-t-il. J'irai ramasser les peaux demain. »
Peut-être la prière de Tussie avait-elle été entendue ? En tout
cas, quand elle s'aventura de nouveau sur la glace, La Font avait
regagne son campement. Oreille-Velue était bien mort, et Bief
traînait péniblement son corps déchire sur la glace En dépit de la
terreur qui l'étreignait, Tussie se hâta de le rejoindre, lui
murmurant un message d'amour et d'encouragement Bief se
releva, fit cliqueter ses longues dents avec colère et cracha
quelques injures bien senties a l'adresse du lynx. Désormais, il
prendrait plus de précautions
La Font différa d'un jour la destruction du barrage. Il était
certain d'avoir un castor et, quoique la peau du lynx ne fut pas
d'une grande valeur, elle valait cependant la peine d'attendre.
L'erreur du trappeur accorda au castor vingt-quatre heures de répit
qui lui permirent de se remettre de la bataille et, dans une certaine
mesure, d'en réparer les dommages. L'eau froide du lac lava le
poison de ses blessures, une fois de retour dans son lit sec et
chaud, Bief eut droit a toutes les prévenances de Tussie et de sa
mère
Le jour suivant, il se sentit assez bien pour aller jusqu'à la pile
de bois, ou il s'offrit un copieux repas. Cette nuit-la, la pire
catastrophe qui puisse arriver à une colonie de castors se produisit
La Font coupa le barrage en trois endroits, puis regagna son
campement. Il pensait laisser les castors réparer le barrage, ce qui
les rendrait un peu moins circonspects D'autre part, cette
opération abaisserait le niveau de l'eau du bassin et obligerait la
colonie à agir immédiatement quand il ferait une nouvelle brèche,
après avoir posé ses pièges. Des que l'eau commencerait à baisser,
les castors s'en apercevraient, car leurs huttes sont ainsi faites que
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 129
l'entrée de chaque habitation est toujours protégée par quelques
pieds d'eau. Sans cette précaution, les castors ne pourraient vivre
et prospérer sur une terre où des hordes de carnassiers affames
sont toujours aux aguets.
En un instant, l'alarme fut donnée, avertissant la colonie que le
barrage avait été coupé. Bief se joignit aux travailleurs et nagea
vers la plus grande brèche. En quelques minutes, des troncs
d'arbre écorcés furent amenés sur le théâtre des opérations. Des
équipes bien entraînées bravèrent le courant rapide pour les guider
et, en un temps record, un barrage provisoire avait enrayé la force
du courant.
Comme il était le plus fort de tous, ce fut à Bief que revint le
soin de poser les troncs-clefs. Il se campa solidement sur ses
pattes de derrière, saisit l'extrémité du tronc qu'on lui apportait, et
le tint fermement appuyé contre le barrage; le tronc pivota et vint
se mettre en travers de la brèche. Un des travailleurs attrapa l'autre
extrémité et la maintint, pendant que deux autres relayaient en
enfonçant de longs pieux dont les extrémités étaient
immédiatement recouvertes de boue par des castors plus petits.
Bief remonta respirer au ras de la glace, puis replongea, juste à
temps pour recevoir et placer la seconde traverse. De nouveaux
pieux furent posés, et les extrémités recouvertes, à l'instant môme
où le troisième tronc était mis en place. Moins de dix minutes
après la rupture du barrage, l'écoulement avait été arrêté par les
alertes petits travailleurs; une demi-heure plus tard, le barrage
était plus solide que jamais.
De bonne heure, le lendemain matin, John North constata que
l'eau du trou dans lequel il abreuvait son bétail était boueuse et
que son niveau s'était élevé de plusieurs centimètres. Il retourna
rapidement à la ferme. « Il faut que je monte au lac, dit-il à Nell,
quelque trappeur a dû franchir en fraude le poste du garde
forestier et couper le barrage des castors. S'il fait du mal à Bief, je
lui tords le cou ! »
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 5
130 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Nell avait tellement entendu parler du castor qu'elle s'intéressait
à son sort presque autant que North. « Vas-y immédiatement, le
pressa-t-elle, je m'occuperai des bêtes et j'irai traire les vaches.
J'espère que tu trouveras notre petit ami sain et sauf. »
La Font fut irrité quand il s'aperçut que l'eau de l'étang n'avait
baissé que de vingt centimètres, malgré la rupture du barrage. La
rivière qui alimentait le lac avait un fort courant et, avant la nuit,
l'étang serait de nouveau plein. C'est qu'il était dangereux de
trapper les castors dans une forêt réservée ! Il était passible d'une
peine de prison, ainsi que d'une forte amende, s'il était pris sur le
fait. Il avait perdu une journée et n'avait à son actif qu'une peau de
lynx d'une valeur de trois dollars environ pour justifier son retard.
Il décida de ne pas attendre la nuit pour démolir le barrage et
poser ses pièges.
Comme il brandissait sa hache pour couper le tronc-clef que
Bief avait placé derrière la brèche, North apparut à la lisière de la
forêt. La Font l'aperçut aussitôt et n'éprouva pas le besoin de
regarder une deuxième fois. Il se jeta dans les fourrés,
abandonnant son matériel de campement et les pièges qui,
recueillis par North, serviraient de preuves contre lui.
Mais La Font ne voulait courir aucun risque. À midi, ce même
jour, il avait traversé la chaîne de montagnes et redescendait
rapidement le versant ouest. En fait, l'aventure de Bief avait réussi
à sauver la colonie, car La Font ne revint jamais plus.
Les deux années qui suivirent furent très heureuses pour la
colonie. Puis, en plein milieu de la lune de la moisson, l'infortune
surgit à nouveau. Il avait plu sans discontinuer pendant plusieurs
jours, et le lac était plein jusqu'aux bords.
Bief et Tussie étaient descendus à quelque distance en aval du
barrage, en quête de jolis plants de jeunes trembles. Bief, qui
avait appris à être prudent, ne s'écartait guère des bords de la
rivière. Tussie, elle, ne s'aventurait
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 131
pas à quitter l'eau, et se contentait de nager en attendant le retour
de son compagnon. Alarmée par une brusque hausse de niveau,
elle frappa violemment la surface de l'eau avec sa queue,
produisant un bruit pareil au claquement d'un pistolet. Bief revint
en hâte vers la rivière. Il entendait le grondement d'une cascade
qui coulait impétueusement du haut de la montagne, un peu en
aval du barrage. Il n'était plus possible de regagner la sécurité de
l'étang. Les deux castors ne pouvaient que se laisser emporter par
la rivière grossie et s'efforcer d'esquiver les arbres flottants et les
rochers.
Bief se rapprocha de la peureuse Tussie, lui adressant des
paroles d'encouragement. Ils franchirent une chute et plongèrent
dans les eaux profondes, de façon à éviter les rochers qui
s'abattaient derrière eux. Puis ils glissèrent dans des rapides,
heurtant des souches d'arbres, des moignons de branches, des
rochers qui les meurtrissaient. À quelque distance devant lui, Bief
aperçut un rocher qui accrochait au passage les troncs flottants, si
bien que ceux-ci venaient s'amonceler les uns sur les autres. Si les
deux castors se laissaient entraîner avec ces troncs, ils allaient être
broyés contre le barrage.
Faisant appel à cette intelligence qui étonne toujours les
hommes, Bief fit signe à Tussie de le suivre. Il plongea tout au
fond de la rivière, nagea sous la pile de troncs et revint à la
surface plusieurs mètres au-delà de l'endroit où n'importe quel
autre animal eût certainement trouvé la mort. Après cela, les
castors n'eurent plus à combattre que le courant boueux qui les
emportait. Ils parvinrent finalement dans une vaste et riante
vallée.
Tussie était très fatiguée, mais Bief nageait tout près d'elle,
allant même parfois jusqu'à la pousser d'un coup d'épaule. Enfin,
ils arrivèrent à un endroit où la rivière en crue avait inondé les
prairies. Bief guida Tussie hors du courant, nageant vers l'est
jusqu'à ce qu'ils eussent gagné une plaine submergée où l'eau, peu
profonde, permettait de prendre pied.
Plusieurs bâtiments s'offrirent à leur vue. Sans hésiter
132 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
un instant, Bief entraîna sa compagne vers une rangée de cabanes
longues et basses. Il pataugea dans une mare, se hissa sur le
perron d'une des cabanes et, se tournant, assena un coup de queue
retentissant contre la porte. Ce coup n'avait rien de timide ou
d'incertain. C était un appel confiant à l'aide immédiate....
La porte s'ouvrit. Nell poussa un cri de surprise : « John, viens
vite voir ! » John accourut et ouvrit de grands yeux devant le petit
couple las et trempé. S'agenouillant à côté de Bief, il le serra dans
ses bras. « Ah ! Brave petit bonhomme ! s'écria-t-il, tu as retrouvé
le chemin de la maison, et tu as tenu à nous présenter ta
compagne ! »
GRIGOU, UN HONNÊTE
TRAFIQUANT,
ou le rat collectionneur.

Grigou, le rat des montagnes, était le seul animal de toute la


région des Cinq Rivières dont la mauvaise réputation fut
imméritée. Non qu'il s'en souciât le moins du monde : il avait bien
d'autres préoccupations.
Ses habitudes, ses goûts, ses distractions étaient tout différents
de ceux des vilains petits animaux que les hommes désignent
généralement lorsqu'ils parlent de « rats ». Il logeait dans la
crevasse la plus ensoleillée d'une haute falaise. Il ne mangeait en
hiver que la tendre écorce des trembles et en été des graines
épicées ou des noyaux de fruits. Sa robe jaune clair, à parements
blancs, était toujours immaculée.
Grigou avait une caractéristique unique dans tout le règne
animal : il payait toujours, à sa façon, pour ce qu'il prenait. S'il lui
arrivait de trouver une pierre intéressante, ou de forme bizarre,
près du cours d'eau dans lequel il allait boire chaque matin, il
l'emportait dans son nid. Mais avant de s endormir, l'honnête petit
animal choisissait quelque objet parmi ses trésors : pomme de pin,
morceau de verre, caillou trouvé près des camps abandonnés, et le
déposait à l'endroit exact où il avait trouvé la pierre.
Grigou se distinguait sur un autre point encore des
134 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
membres de sa famille les « rats » : il préférait le jour à la nuit. Il
q u i t t a i t rarement son nid, dans la falaise, entre le crépuscule et
l'aube, à moins d'un danger ou de quelque événement d'un intérêt
particulier. Sa curiosité et son désir d'approfondir tout ce qu'il ne
comprenait pas étaient les seules faiblesses de Grigou, et elles
devaient l'entraîner dans maintes aventures.
La famille du rat des montagnes n'est pas nombreuse. Elle est
beaucoup plus réduite que celle du lapin des neiges ou de
l'écureuil du pin. À ce moment-là, Grigou é t a i t le seul rat des
montagnes qui habitât sur les bords de la Sente Perdue. Son plus
proche voisin avait commis l'erreur de croire qu'il pourrait
échapper à une belette en se cachant dans un tronc d'arbre creux.
Grigou venait de faire une découverte du plus grand intérêt.
Dans une petite clairière, à une trentaine de mètres de son trou, un
homme avait construit une cabane de rondins. Non que Grigou
n'eût jamais vu d'hommes avant celui-ci : il en venait chaque
année, à l'époque où les feuilles de trembles commencent à rougir.
Mais ces hommes ne prenaient que le temps de tuer un cerf ou
deux, et repartaient. À chacun de leurs passages, de nouveaux
objets venaient grossir le trésor du rat. Celui-ci avait déjà
accumulé au fond de son nid des richesses qui eussent provoqué
l'envie de tout animal de son espèce. II y avait là plusieurs douilles
de cartouches en cuivre, de différents calibres, une fourchette, une
petite boîte carrée dont le couvercle était percé de nombreux trous,
une bouteille, plusieurs livres d'abricots secs, deux beignets, un
ouvre-boîte, des centaines de feuilles multicolores, des pierres de
forme bizarre et une collection de pommes de pin.
Chaque jour, depuis sa découverte, le rat s'approchait de la
nouvelle cabane et observait l'homme à son travail. La hache
luisante excitait surtout sa convoitise. Il l'aurait volontiers
emportée. Cet homme semblait différent de tous ceux que Grigou
avait vus jusqu'à présent. Il ne t u a i t aucun animal. Il creusait un
trou dans un filon
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 135
rocheux qui s'enfonçait à l'intérieur de la falaise, et travaillait là
jusqu'à la nuit. Le soir venu, l'homme apportait diverses
améliorations à sa cabane, bouchant les fentes, construisant,
un foyer....
Un jour, Grigou ramassa un petit couteau de poche et voulut
l'emporter. Mais l'homme parla si rudement que le rat lâcha le
couteau et décampa, il courut à perdre haleine, jusqu'à ce qu'il eût
regagné la sécurité de son trou. Une heure plus tard, il se faufilait
doucement dans la cabane et observait l'homme qui lisait à la
lumière d'une chandelle, assis devant une table.
La petite flamme de la chandelle intéressa vivement Grigou.
La cire fondue lui rappelait les grosses gouttes d'une pluie de
printemps, et les palpitations de la flamme ressemblaient aux
battements d'ailes d'un papillon, il oublia complètement la
présence de l'homme dans son désir de se rapprocher de cette
nouvelle merveille. Si l'homme aperçut le rat, il comprenait assez
les bêles sauvages pour n'en rien laisser voir. Grigou progressait
par petits bonds hésitants. Il longea le mur, escalada la table, et
vint s'asseoir à quelques centimètres de la chandelle, dressant ses
longues moustaches noires et tournant la tête comme un jeune
chien.
Il entendit alors un léger bruit, faible et doux comme le trille
d'un roitelet, mais Grigou comprit que le son venait des lèvres de
l'homme. Ce phénomène était à peine moins étonnant que la
lumière qui brûlait à l'extrémité du bâton blanc. Le rat s'approcha
davantage. Ses petites oreilles frémissaient d'agitation et de
plaisir. L'homme demeurait immobile, et la curiosité de Grigou
fut plus forte que son appréhension, il avança encore, faisant de
menus bonds de trois ou quatre centimètres et s'asseyant de
nouveau. Ses petites pattes tambourinaient sur la table. Lorsqu'il
fut à moins de cinquante centimètres de l'homme, il le dévisagea,
toujours surpris par cette musique qui s'échappait de ses lèvres.
Pendant plus d'une minute, le rat et l'homme s'observèrent.
Puis, tout, à coup, Grigou retomba sur ses
136 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
quatre pattes, tourna le dos à l'homme et à la chandelle, fila sur la
table, sauta sur une étagère et courut à l'endroit où il avait vu
briller quelque chose. Il trouva un petit couvercle métallique qui
pouvait être transporté sans difficulté. Le rat saisit le bord du
couvercle entre ses dents, gagna précipitamment la fissure par
laquelle il était entré et disparut.
L'homme sourit, se leva et alla prendre un biscuit dans une
boîte. Il pratiqua un trou dans le milieu du biscuit et le cloua sur
la table à l'aide d'une semence à tête plate.
Pendant ce temps, Grigou trottinait dans les rochers. Arrivé à
son nid, il posa délicatement le couvercle parmi ses autres trésors.
Il examina rapidement son stock, s'efforçant de trouver un objet
d'égale valeur. Finalement, il saisit un des nombreux morceaux de
quartz blanc, moucheté de jaune, qu'il avait trouvés l'été précédent
au bas de la colline. Non, vraiment, ce n'était pas assez en échange
d'un aussi beau plat en fer-blanc. Il mit le morceau de quartz de
côté et prit un bel objet rond, percé d'un trou en son milieu, qu'il
avait ramassé près d'un camp au cours de la dernière saison de
chasse. Le rat y tenait tellement que même aux moments de
disette, il n'avait pu se résoudre à y mettre la dent.
Grigou se remit en route, et se glissa de nouveau dans la
cabane. Rien ne semblait avoir bougé. Il se dirigea vers l'étagère
et déposa son offrande. Puis, se tournant pour regarder l'homme,
il aperçut un objet blanc et carré sur la table et s'en approcha
lentement. L'odeur qui s'en dégageait était plus que tentante; mais
quand le rat eut touché l'objet du bout de sa langue rose, toute
barrière entre l'homme et lui s'effaça. Grigou connaissait le goût
du sel, mais il ne l'avait jamais trouvé aussi agréable. Il cassa un
morceau de biscuit, le mangea avidement, et décida qu'il se
trouvait devant quelque chose de très, très bon qu'il allait
emporter aussitôt dans son nid.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

137
Quand Grigou tenta de tirer le biscuit à lui, l'homme émit un
gloussement bizarre. Le rat se tourna aussitôt pour le regarder,
mais maintenant l'homme sifflait doucement. Rassuré, Grigou
revint à son problème : comment détacher ce biscuit ?
Pour la première fois, l'homme bougea la main; mais ce faisant,
il continuait à produire cette musique agréable, pareille à un chant
d'oiseau, et le rat ne se sauva pas. Il s'assit, observant la main de
l'homme qui avançait lentement sur la table, vers le biscuit, qu'elle
souleva jusqu'à ce qu'il se cassât en deux. L'homme tendit un des
morceaux à Grigou qui le saisit et voulut fuir. Pour s'amuser,
l'homme retint le biscuit et une lutte amicale s'engagea. Au bout
de quelques secondes, l'homme lâcha prise et Grigou s'enfuit,
triomphant. Peu de temps après, il était de retour, apportant une
douille de cuivre. Il la posa sur le sol et vint chercher l'autre
morceau de biscuit que lui tendait l'homme. Ainsi commença une
véritable amitié entre le prospecteur solitaire et le sympathique rat
des montagnes.
En moins d'une semaine, Grigou évoluait dans la cabane
comme chez lui. Il lui arrivait même de suivre l'homme jusqu'à
l'endroit où celui-ci creusait la paroi de la montagne. Le rat
s'asseyait alors sur le couvercle d'une boîte dans laquelle l'homme
enfermait un rouleau de mèches et une boîte de magnifiques
capsules de cuivre dont Grigou avait fort envie. Un jour que
l'homme travaillait dans la tranchée, Grigou réussit à soulever le
couvercle de la boîte. Au moment où le rat s'efforçait d'emporter
une des grosses capsules, l'homme l'aperçut.
Grigou n'avait jamais vu son ami se mouvoir aussi vite que ce
jour-là. En deux bonds il fut à côté de Grigou, lui arracha
vivement sa prise et lança un flot de mots bizarres que le rat ne lui
avait jamais entendu prononcer auparavant. Le rat comprit qu'il ne
devait pas toucher aux capsules. D'ailleurs, il n'en eut plus jamais
l'occasion, car l'homme plaça la boîte dans un endroit
inaccessible.
138 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Tout l'été se passa ainsi. Jamais Grigou n'avait connu de
moments aussi agréables, ni aussi intéressants. L'homme prenait
bien soin de mettre en lieu sûr les objets auxquels il tenait. Mais
comme il offrait souvent des friandises à Grigou, celui-ci ne se
douta jamais que ses échanges n'étaient pas entièrement
satisfaisants.
Un jour, le prospecteur, trop occupé pour songer à Grigou,
oublia son couteau de poche sur la boîte, après avoir coupé un
cordeau. Un peu plus tard, quand il vint le rechercher, il trouva
une grosse pomme de pin à la place. « Dis donc, mon vieux, je te
conseille de me rapporter tout de s ui t e mon couteau. Comment
veux-tu que je m'en passe ? » demanda-t-il au rat.
Grigou avait déjà entendu parler l'homme ainsi, et cela ne le
dérangeait pas le moins du monde. Quant à lui, l'échange avait été
honnête et régulier. Il ne voyait aucune raison valable pour y
revenir. Mais lorsqu'il remonta dans la colline, un peu plus tard,
l'homme le suivit et découvrit ainsi le nid dans la crevasse. Le
couteau reposait sur un tas de cailloux blancs. L'homme ramassa
un de ces cailloux, l'examina attentivement et poussa une
exclamation. Sa voix était si étrange, que Grigou sursauta, puis
s'enfuit.
Le rat ne comprenait pas pourquoi l'homme faisait tant de bruit
à propos de ces cailloux. Il connaissait un endroit où il y en avait
beaucoup d'autres, mais ils étaient trop gros pour qu'il pût les
transporter.
Quand l'homme fut parti, Grigou revint examiner ses biens. Le
nid et les trésors semblaient intacts. Toutes les douilles de cuivre
étaient là, ainsi que les feuilles aux vives couleurs. Le couteau, en
revanche, avait disparu, de même que tous les cailloux blancs
mouchetés de jaune. À partir de ce jour, l'homme cessa de
travailler dans la tranchée au-dessus de la cabane. Il se mit à errer
dans la montagne, ramassant des pierres pour les briser.
Grigou ne pouvait plus suivre son ami, car celui-ci allait trop
loin; aussi le rat passait-il son temps dans la cabane à examiner
tout ce qu'il n'avait jamais eu l'occasion
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

139
de loucher. Il trouva un sac de toile plein des cailloux blancs que
l'homme avait pris dans son nid et rongea un trou assez large pour
en sortir un des morceaux. Étrange, tout de même, que cet homme
les ait tous pris, sans rien laisser à la place ! pensa le rat. Grigou
trouvait que c'était là un marché de dupe. Il emporta le morceau
de quartz dans son nid et chercha ce qu'il pourrait bien rapporter
en échange. Il ne songea pas un instant qu'il avait simplement
récupéré son bien et qu'il ne devait rien à personne.
Il était visible, cependant, que ces morceaux de rocher
plaisaient à l'homme, sinon il ne les aurait pas tous emportés chez
lui. Dans ce cas, s'il aimait les cailloux blancs, Grigou savait où
en trouver d'autres. Il allait remplacer celui qu'il avait repris.
Grigou courut aussitôt à l'emplacement où la pluie avait mis à
jour une veine de quartz aurifère. Il trouva un morceau de
dimension convenable et le porta dans la cabane. Le caillou était
un peu plus gros que le trou; le rat s'efforçait de le faire entrer
quand même, lorsque l'homme ouvrit la porte. Il paraissait fatigué
et découragé. Il s'assit sur un tabouret et se prit la tête dans les
mains. Il ne prêta pas attention au rat, qui poursuivit son travail.
Au bout d'un instant, l'homme s'approcha de lui. « Qu'est-ce que
tu fabriques donc, toi ? » Il se pencha, ramassa le caillou que
Grigou essayait de mettre dans le sac et l'examina. Il s'assit
brusquement, pâle comme un mort. Sa main tremblait tant qu'il
avait peine à tenir la pierre entre ses doigts. « Oh ! Grigou, que ne
peux-tu parler ! Il y a une richesse incalculable quelque part, près
de cette cabane, mais je ne peux pas la trouver, et tu ne peux me
dire où elle est ! »
Grigou le regarda et tourna sa petite tête de côté, essayant de
comprendre ce que lui disait son ami. Pins il y renonça et se
dirigea vers la boîte de biscuits devant laquelle il s'assit. L'homme
ne le taquina pas, comme il le faisait quelquefois. Il se leva
rapidement et lui donna
140 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
un biscuit entier, beaucoup plus que Grigou ne pouvait manger en
un seul repas. Le rat s'empara du biscuit et regagna
immédiatement son nid. Il mangea tout son saoul et s'accorda
ensuite un long somme.
La lune brillait avec éclat quand il s'éveilla. Le rat se mit en
roule aussitôt pour la cabane. Enroulé dans une couverture,
l'homme faisait de drôles de bruits avec sa bouche et son nez. Ses
vêtements de travail étaient posés sur un tabouret, à côté du lit.
Dans la petite poche au-dessous de la ceinture, Grigou aperçut
l'objet qu'il convoitait entre tous. Fort brillant, cet objet se
composait de petites lignes noires qui tournaient sur un fond
blanc, et son tic, tac, tic, tac, était la plus belle des musiques.
Grigou était tout prêt à s'en rendre acquéreur.
La courroie de cuir qui attachait la montre à la ceinture était le
seul obstacle à la réalisation de son désir. Le rat la rongea, tira
l'objet convoité hors de la poche, et l'emporta. Il se trouvait à mi-
chemin de la crevasse, quand une ombre vint planer sur la surface
rocheuse. Reconnaissant la silhouette de son ennemi le plus
redouté — le grand hibou qui faisait parfois quelques incursions
dans les bois, à la fin de l'été — Grigou lâcha la montre et courut
se réfugier dans la cabane, où il resta jusqu'au jour.
L'homme dormait encore quand le rat quitta la cabane. Grigou
escalada la pente, trouva la montre, et la porta dans son nid. Ses
pattes étaient humides de rosée lorsqu'il gagna la veine de quartz
pour y chercher une pierre à donner en échange de la montre.
Certes, ce nouveau trésor méritait un effort tout spécial ! En
creusant dans la matière noire qui formait la veine, Grigou réussit
à trouver un morceau de dimension convenable. Il le transporta à
la cabane; mais là, un autre problème se présentait : l'homme était
levé et habillé. Le rat ne pouvait plus déposer son offrande dans la
poche où il avait pris la montre.
Il s'assit sur la table et regarda son ami. Celui-ci paraissait
fasciné. Il contemplait fixement, non le bloc
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

141
de quartz aurifère que tenait le rat, ni même Grigou, mais les
traînées noires de manganèse qui adhéraient à ses pattes.
« Que je suis donc stupide ! » Il se précipita hors de la cabane,
laissant la porte ouverte. Curieux de voir ce qui avait bien pu
l'agiter à ce point, Grigou lui emboîta le pas.
L'homme escalada rapidement le versant de la colline, en
suivant les traces du rat. Il s'arrêtait de temps à autre pour
examiner une tache sur l'herbe, mais comme il connaissait la
direction générale, il perdit peu de temps. Quand il fut parvenu à
la veine du quartz, il s'agenouilla aussitôt et se mit à creuser avec
les deux mains.
Grigou s'assit sur une souche et l'observa. Il n'avait jamais vu
un animal se démener ainsi. On eût dit un coyote affamé devant
un terrier de lapin. Il eut bientôt les mains en sang, et quand il se
tourna vers le rat, une étrange lueur sauvage brillait dans ses yeux.
Au bout d'un moment, l'homme se leva, tenant deux gros
morceaux de quartz tachetés de jaune. « Grigou, nous sommes
riches, riches ! Tu peux garder la montre, mon vieux, et à partir
d'aujourd'hui, rien ne sera assez bon pour toi ! »
Grigou ne comprit pas le sens de ces paroles, mais la joie de
l'homme n'était pas douteuse. Le rat s'approcha pour voir ce qui
enthousiasmait tant son ami. Il ne vit qu'une masse compacte de
quartz blanc. Après avoir déjeuné, l'homme revint au même
emplacement et creusa un autre trou; mais maintenant, il plaçait
dans des sacs blancs tous les rocs qu'il extrayait.
Grigou se désintéressa bientôt des morceaux de quartz blancs.
Ils étaient trop communs pour figurer parmi ses trésors. Un beau
matin, l'homme amena au camp les petits ânes qui étaient restés
en liberté, pendant tout l'été, dans le ravin au-dessus de la cabane.
Grigou surveilla les opérations de très près. Il avait l'impression
qu'un grand changement allait se produire. Il vit l'homme charger
les sacs sur les ânes, et conduire ceux-ci vers
142 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
le bas de la colline. Grigou comprit alors que son ami l'avait
abandonne.
Le rat regagna la cabane. Quel silence, soudain ! Le couvercle
de la boîte à biscuits était levé. Un sac de pommes de terre avait
été placé dans un endroit facilement accessible, pour que Grigou
pût se servir. Mais, sans savoir pourquoi, le rat n'avait pas faim : il
avait assisté à d'autres départs. L'odeur familière avait déjà
disparu; bientôt cette cabane ne serait plus qu'un autre campement
désert. Grigou regarda autour de lui et songea qu'il pourrait bien
se servir d'une partie de la couverture, si moelleuse, l'hiver
prochain. Il essaya de la déchirer, mais ne put y parvenir. Il ne
pouvait cependant pas la transporter entièrement. Il s'assit sur la
table, pour réfléchir, et soudain une idée lui vint.
Pourquoi pas ? La cabane serait plus chaude, et beaucoup plus
sûre que son nid sur la falaise. Aucun hibou ne pourrait y entrer;
môme les chats sauvages et les lynx seraient arrêtés par les murs
de rondins.
Le rat courut aussitôt à son nid et commença le déménagement.
Il travailla tout le reste de la journée, et toute la nuit, transportant
ses affaires à la cabane et les entassant sur la table. Vers le matin,
il enroula la couverture en forme de nid, et dormit presque toute la
journée. Cette nuit-là, la première neige de la saison tomba, mais
Grigou ne s'en inquiéta pas. Il était bien au chaud et il avait assez
de provisions pour tenir tout l'hiver. Ainsi que l'homme l'avait
promis, il ne manquait de rien.
Quand la neige vint boucher toutes les ouvertures de la cabane,
Grigou ne chercha même pas à dégager le trou qui lui servait
d'accès. Il était trop heureux d'attendre que le soleil s'en chargeât.
Le printemps arriva rapidement. La neige disparut et les
oiseaux qui étaient partis vers le sud avant la mauvaise saison
revinrent. Les canards s'ébrouèrent sur l'étang à castors, et les
fleurs printanières firent leur apparition. Grigou adorait ce
moment. Il aimait vagabonder dans la colline et passait des
journées entières
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 143
à observer les castors au travail dans le petit bois de trembles.
Un soir, il entendit des voix d'hommes et vit une longue file de
mulets lourdement chargés remonter le ravin. Grigou s'était
aventuré loin dans les collines, ce jour-là, et il se trouvait alors
juste au-dessus de la cabane. Il dévala la pente de toute la vitesse
de ses petites pattes. Il n'en était pas tout à fait certain, mais il lui
avait bien semblé entendre la voix de « son » homme. Il se
précipita vers la cabane et, par une fente, jeta un coup d'œil à
l'intérieur. L'homme était là, en effet, en compagnie d'un autre. Ils
étaient en train d'examiner l'amas de pommes de pin, de pierres
aux formes bizarres et d'objets hétéroclites qui encombraient la
table. L'ami de Grigou riait, mais l'étranger disait visiblement des
choses désagréables. Puis il jeta tous les biens de Grigou sur le
sol, devant la cabane. Quand il vit la montre, il la souleva et parla
de nouveau.
Grigou ne s'aventura pas à rendre visite à son vieil ami. Sans
comprendre pourquoi, il avait l'impression qu'il ne serait pas bien
reçu. Il attendit que la nuit fût tombée et se mit en devoir de
ramener sa collection dans la vieille crevasse, sur la falaise. À la
pointe du jour, il avait presque terminé, et se reposait sur une
souche, quand l'étranger parut sur le seuil de la porte. L'homme
aperçut Grigou, retourna vivement dans la cabane et, un instant
plus tard, l'extrémité d'une tige noire, d'aspect étrange,
apparaissait à travers une fente entre les rondins. Le rat observa ce
phénomène avec curiosité.
Soudain, une lueur vive surgit, suivie d'un grondement, et
quelque chose heurta la souche avec une telle force que Grigou fut
projeté en l'air et retomba de l'autre côté. Il se releva, à demi
étourdi, réussit à gagner en titubant l'abri d'un tronc. Il entendit
alors parler l'homme qu'il aimait, et le ton de sa voix prouvait qu'il
était très en colère. Quelques minutes plus tard, l'étranger sortait,
chargé d'un ballot, et se dirigeait vers le bas du ravin.
144 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Après une longue attente, Grigou entra dans la cabane. Son ami était là, seul. Il
tendit au rat un morceau de biscuit. Pour lui prouver qu'il ne lui gardait pas
rancune, Grigou s'assit et lui mangea dans le creux de sa main.
ONDATRA, le rat musqué

Ondatra, le rat musqué, avait assisté à bien des événements,


dans les marais bordant les bras de la Tortueuse. Il se souvenait,
par exemple, du jeune guerrier indien de la tribu des Ute qui,
caché dans les joncs, avait cherché à le tuer de ses flèches.
Ondatra n'avait plus vu d'Indiens depuis des années et, comme
il était pratiquement le seul animal qui vécût dans les marais, les
hommes blancs n'avaient pas jugé utile de l'inquiéter. Aussi
menait-il une vie tranquille et bien réglée. Certes, il n'abandonnait
jamais la sécurité de son gîte sans s'assurer que le grand-duc à
aigrette ne l'observait pas du haut de quelque pin. Parfois, en
automne, il lui fallait éviter les chasseurs de canards sauvages,
mais, dans l'ensemble, son existence était fort paisible.
Par un clair matin d'été, Ondatra, assis sur un morceau de bois
flottant, observait Mme Canard qui promenait sa couvée sur
l'étang. Deux merles discutaient de l'emplacement d'un nouveau
nid. Une légère brise faisait frissonner les roseaux.
Soudain, le caneton qui nageait à l'extrême gauche disparut. Le
rat dressa aussitôt la tête, s'attendant à le voir réapparaître. Il
n'avait encore jamais vu un canard plonger queue la première ! Un
instant plus tard, la cane regarda derrière elle, poussa de grands
cris, et se mit à
146 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
nager en rond, donnant tous les signes d'une grande agitation. Le
petit canard ne revint jamais à la surface, et ce mystère devait
intriguer longtemps le rat.
Entendant les cris rauques de sa compagne, le malart vint voir
ce qui se passait. Pendant le reste de la journée, les canetons
furent gardés à l'abri d'un banc de sable. Les merles tombèrent
subitement d'accord et s'envolèrent vers un autre coin du marais.
Pas une ondulation ne ridait la surface de l'étang. Pourtant,
Ondatra n'était pas satisfait. Il avait l'impression bizarre qu'un
danger planait sur l'étang et que le gîte dans lequel il avait vécu si
longtemps risquait d'être envahi par quelque ennemi.
Il se laissa glisser dans l'eau sans bruit et nagea vers l'endroit
où le petit canard avait disparu. Toujours rien d'alarmant. Il se
dirigea vers un trou situé au pied de l'aulnaie, et se faufila à
l'intérieur. Personne ! Mais des recherches plus approfondies
révélèrent de toutes petites empreintes inconnues.
Le rat ne regagna pas tout de suite son terrier. Il nagea de-ci,
de-là, dans l'étang, examinant toutes les cachettes possibles. Il
découvrit d'autres empreintes sur un banc de boue, ainsi que
quelques plumes grises, un peu de duvet et de très petits os. Point
n'était besoin d'autres preuves ! Quel que fût l'étranger, il était
assez malin pour voler un des petits de Mme Canard presque sous
son aile, et il méritait d'être surveillé.
Ondatra sortit de l'eau, alla couper un tendre petit rameau dont
il mangea l'écorce, et rejeta la branche dans l'étang. Le soir venu,
il nagea jusqu'à son terrier et voulut y entrer. Soudain, il s'arrêta et
les poils courts de sa nuque se hérissèrent. Il venait de percevoir
une odeur inaccoutumée, inquiétante. Ondatra grogna et
s'approcha. Il put alors distinguer, dans l'obscurité du trou, une
paire de petits yeux flamboyants. L'intrus avait pris possession de
la demeure du rat musqué et entendait la défendre contre
quiconque voudrait l'en chasser.
Ondatra était un petit être paisible, et il n'aurait pas
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

147
demandé mieux que de partager son gîte avec un étranger si celui-
ci le lui avait demandé, mais il n'avait pas l'intention de se laisser
déposséder d'une façon aussi injuste et désinvolte. Il avait déjà vu
des visons et n'ignorait pas que le voleur était un des membres les
plus dangereux de la famille des cruelles belettes. En dépit des
menaces de l'occupant, il pénétra calmement à l'intérieur du
terrier.
Vorace, le vison, attaqua de toute la force et de toute la vitesse
de son long corps mince, mais pour une fois il rencontrait un
adversaire qui ne se laisserait ni intimider, ni bousculer. Les deux
bêtes s'agrippèrent et, comme Ondatra était le plus lourd des deux,
il sortit à reculons, entraînant le vison. Arrivé au bord de l'étang, il
se retourna et poussa l'envahisseur dans l'eau. Celui-ci, excellent
nageur, ne risquait pas de se noyer. Mais le rat avait maintenant
un gros avantage : il se trouvait sur le rivage, où il pouvait se
déplacer en toute liberté, et son adversaire était dans l'eau.
À plusieurs reprises, Vorace tenta de remonter sur la berge
mais, chaque fois, Ondatra le repoussait. Après une douzaine de
tentatives infructueuses, le vison renonça et traversa la mare à la
nage. Arrivé sur l'autre rive, il grimpa sur une souche et se sécha
dans la brise du soir.
Les deux animaux étaient en pleine vue l'un de l'autre. Le
vison, manifestement hargneux, comptait toujours s'approprier le
terrier d'Ondatra. Celui-ci, en revanche, était calme et fermement
décidé à défendre son bien.
La nuit tombée, Vorace plongea, nagea sous l'eau, et prit pied à
vingt mètres de l'endroit où était assis le rat. Celui-ci observait les
mouvements de son adversaire. Il se planta à l'entrée de son
terrier, ramassé sur lui-même, les pattes de derrière bien campées
sur une racine de saule, celles de devant légèrement levées en
position de défense. Le vison s'approcha par petits bonds,
s'arrêtant souvent comme pour inviter son rival à l'attaquer à
découvert.
148 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Ondatra ne s'y laissa pas prendre. Peu lui importaient les
gambades de ce voleur, pourvu qu'il demeurât loin du terrier. Le
rat s'assit au bord de son trou, ne laissant passer que la moitié de
la tête. II ne redoutait pas les dents acérées de son ennemi, pourvu
qu'il pût l'obliger à l'attaquer de front.
Il fallait avant tout l'empêcher d'attaquer par-dessous. Les
mangeurs d'écorce savent par expérience que les tueurs de la
famille des belettes ne cherchent qu'une seule prise : la veine
jugulaire. Leurs attaques sur les autres parties du corps ne sont
que des feintes.
Le rat musqué savait aussi qu'une lueur est rarement patient. Le
vison devenait si nerveux qu'il risquait d'attaquer sans attendre
une occasion vraiment favorable.
La cane, à cette heure, avait réuni sa couvée sous son aile et le
malart, couché sur l'herbe, montait la garde. Les oiseaux des
marais chantaient leur chanson du soir. C'était le moment de la
journée qu'Ondatra préférait. Sans l'intrus, il serait déjà au milieu
de l'étang, observant les rides qui allaient mourir au pied des
saules pleureurs.
Comme Vorace n'attaquait toujours pas, Ondatra eut envie
d'aller se baigner. Il releva la tête pour voir ce que devenait son
ennemi. Celui-ci, qui n'en espérait pas tant, s'élança. S'il avait
attendu un peu plus il eût peut-être réussi. En l'occurrence,
Ondatra fit un bond en arrière, si bien que les petites dents du
vison ne firent qu'effleurer sa nuque, non sans lui arracher un
grognement terrifié.
Irrité d'avoir manqué son coup, le vison effectua une rapide
volte-face et se précipita de nouveau, mais trop lard. Ses dents ne
rencontrèrent que le crâne du rat. Celui-ci l'empoigna à la gorge et
le ramena dans l'eau. Cette fois, le rat ne relâcha pas son étreinte,
en dépit des sursauts désespérés de son adversaire.
Si le pacifique Ondatra avait été plus habile combattant, il
aurait maintenu son ennemi dans l'eau jusqu'à ce que celui-ci eût
cessé de se débattre, mais, soit qu'il n'eût pas réalisé son avantage,
soit qu'il fût las de cette querelle, il se contenta de traverser l'étang
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 149
pour déposer Vorace, crachant et haletant, dans la boue; puis il
retourna se baigner.
La question se trouva de ce fait réglée pour plusieurs jours.
Avec un animal moins rancunier, la victoire du rat eût été
définitive. Le vison avait été si malmené qu'il ne retourna pas
immédiatement à l'attaque. Il gagna la rivière où les truites
offraient une subsistance facile et sans danger.
Les habitants du marais, alertés par l'aventure d'Ondatra, étaient
plus vigilants que jamais. Mme Canard ne se hasardait plus à
conduire sa famille dans l'étang avant que le malart n'en eût fait le
tour, pour s'assurer que le voleur d'enfant n'était pas caché derrière
les joncs. Les oiseaux volaient en tous sens, ne sachant plus où
faire leurs nids. Les grosses libellules bleues étaient affolées, elles
aussi, et ne se posaient que sur de très hauts roseaux.
Le plus calme était certainement Ondatra. Il pensait avoir
donné une leçon à son adversaire, et ne s'attendait pas à une
nouvelle attaque. Il l'avait rencontré plusieurs fois, et en
particulier sur un sentier très étroit. Vorace s'était contenté de
montrer les dents et — phénomène sans précédent — s'était effacé
pour le laisser passer.
Ondatra se sentait donc parfaitement tranquille. Il avait repris
sa petite vie paresseuse, se gavant des bulbes qui poussaient au
bord de l'étang. Il observait les autres habitants du marais et
faisait de longs sommes, étendu au soleil sur un rocher près de
son terrier. Cette paix était pourtant illusoire car, lorsqu'un vison a
décidé de s'approprier un terrier, seule la mort peut l'en empêcher.
Une semaine après la bataille, Ondatra trouva Vorace de
nouveau installé chez lui. Il fut écœuré, mais ne se mit pas en
colère. S'il avait connu un autre logis aussi confortable, il aurait
cédé la place à l'intrus plutôt que de se battre à nouveau.
Ce désir de paix le sauva certainement de la mort, car le vison
avait creusé une tranchée profonde à l'entrée
150 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
du terrier. Si le rat musqué avait essayé d'entrer, son ennemi aurait
pu l'attaquer de bas en haut : ruse de belette, expérimentée avec
succès maintes et maintes fois contre des animaux de toutes
tailles. Ondatra n'était certainement pas assez intelligent pour
imaginer un moyen d'obliger Vorace à décamper. En outre, il ne
désirait pas rentrer chez lui à ce moment. Il avait fait un bon
somme dans la matinée et, pour l'instant, il préférait un bain à un
combat; aussi, au bout d'une minute ou deux, fit-il volte-face. Il
descendit en se dandinant jusqu'au bord de l'eau, et nagea vers une
petite baie.
Le rat n'eût pu montrer plus de sagesse. Le vison était au
paroxysme de la rage. Il lui semblait presque goûter déjà le sang
chaud de sa victime. Il ne lui était pas venu à l'esprit qu'un animal
renoncerait délibérément à sa maison sans combattre. Il se
précipita dehors et observa quelque temps Ondatra qui nageait
paresseusement autour de l'extrémité d'un pin à demi immergé.
Puis il courut le long du rivage pour l'empêcher d'atterrir. Chacun
son tour !
Ondatra le vit arriver, mais se contenta de changer de direction.
Vorace ne put attendre davantage. Il se jeta à l'eau et entreprit la
poursuite. Le rat comprit alors qu'il était en danger. Comme toute
bête sauvage, il s'efforça d'atteindre le refuge de son logis. Au
moment où il vit plonger son poursuivant, il effectua un demi-
cercle et se dirigea vers son terrier. Le tronc du pin qui s'était
abattu dans l'étang lui barrait le chemin. Or, quelques mois
auparavant, Ondatra avait découvert un trou qui traversait le tronc
de part en part. Il plongea donc en profondeur, passa par le trou et
remonta à la surface plusieurs mètres en avant du vison, qui
ignorait l'existence du passage et avait perdu sa peine à escalader
l'arbre. Pendant ce temps, le rat s était rapproché de son terrier. Il
prit pied, s'ébroua et gagna à reculons l'entrée de sa tanière.
Vorace était trop furieux, maintenant, pour agir avec
discernement. Dès qu'il eut touché terre, il se précipita, tête haute,
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 151
sifflant de rage. Ondatra arc-bouta ses pattes de derrière. Il
esquiva le coup et attaqua à son tour, plantant ses dents dans la
gorge de son adversaire. Cette fois enfin, il était en colère. Son
calme l'abandonna. En grondant, il secoua le corps du vison, et le
traîna de force au bord de l'eau; mais là, il ne relâcha pas son
étreinte. Plus l'autre griffait et se débattait, plus le rat serrait les
mâchoires. Il maintint cette prise de bouledogue pendant plusieurs
minutes, môme après que le long corps noir se fut détendu et
reposa, flasque, sur la berge. Finalement, il ouvrit la gueule et
recula, attendant un mouvement de son ennemi. Un martin-
pêcheur vola de saule en saule, répandant la nouvelle de la mort
du vison. Il s'avançait pourtant un peu trop. Vorace demeura
immobile jusqu'à ce qu'Ondatra se fût éloigné. Il se releva alors et
partit en chancelant le long de la berge, vers un nid qu'il s'était fait
dans l'herbe sèche, à quelque distance du bord de l'eau.
Le rat musqué traversa l'étang à la nage, escalada un tertre qui
était son lieu de repos favori et s'y assit, plus intéressé par les
scènes de la vie sauvage qui se déroulaient autour de lui que par
les projets de son ennemi. Ce fut alors qu'il aperçut pour la
première fois l'homme qui marchait le long de la rivière. Ondatra
avait souvent vu des hommes pêcher dans la Tortueuse, et il ne
s'intéressa guère aux agissements du nouveau venu. Il vit l'homme
s'arrêter sur un banc de sable, se mettre à genoux pour mieux
observer certaines empreintes, puis continuer à chercher jusqu'à
ce qu'il eût trouvé le squelette d'une truite que le vison avait caché
dans l'herbe. L'homme coupa alors un morceau de bois et le planta
dans le sol.
Quand il se fut éloigné, Ondatra s'approcha du jalon et flaira
toute la surface du bois jusqu'à ce qu'il se fût bien familiarisé avec
l'odeur de l'homme. Il poursuivit son inspection et, à peu de
distance du premier, il trouva un autre jalon, pareil au précédent et
imprégné de la même odeur. À tout hasard, le rat enregistra tout
cela.
152 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
La paix était revenue sur les marais. Ondatra trouvait la vie fort
agréable quand, un malin, il aperçut de nouveau Vorace. Il
comprit aussitôt la raison qui avait motivé la tentative de vol de
son logis. Un autre vison suivait le premier le long de la rive de la
Tortueuse. Le rat les observa pendant quelques minutes puis
continua son chemin. Quand il revint, tard dans l'après-midi, il
n'alla pas directement à la porte de son terrier, mais parcourut un
large cercle, escalada un petit talus et observa le bord du rivage. Il
était à peine installé à son poste d'observation, qu'il vit la tète d'un
vison inconnu apparaître à la porte de son trou. Un instant plus
tard, son vieil ennemi arrivait en sautillant le long de la berge,
transportant une poignée d'herbes sèches dans sa gueule.
Ondatra gronda un peu, mais observa ce qui suivit avec un vif
intérêt. La nouvelle arrivée nettoyait son logis de célibataire. Elle
jeta dans l'eau toutes les réserves du rat musqué. Après quoi, elle
choisit ce dont elle estimait avoir besoin parmi les herbes et les
tiges de roseaux que son compagnon avait déposées près de
l'entrée. Elle n'utilisa pour la confection de son nid que les herbes
les plus sèches et les plus douces:
Ondatra n'aimait guère cette invasion, mais il savait que toute
tentative pour déloger cette petite peste serait dangereuse et vaine.
Plus tard dans l'année, à l'approche de la moisson, il se serait
peut-être battu. Mais après tout, il serait plus facile de construire
une nouvelle demeure que de se battre à tout moment pour
l'ancienne, aussi en accepta-t-il la perte avec philosophie.
Cette nuit-là, le rat passa plusieurs heures à ramasser les
morceaux de bois que le vison avait jetés et à les transporter en
haut du marais, au pied d'un arbre mort. Il entassa ses biens sur la
berge et, plongeant, nagea le long du rivage jusqu'à ce qu'il eût
trouvé un trou dont il soupçonnait depuis longtemps l'existence.
En pourrissant, une des racines d'un vieil arbre avait laissé un
tunnel assez large pour livrer passage à Ondatra. Celui-ci s'y
faufila et aboutit à l'intérieur du tronc, qui était creux et spacieux.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 153
Juste au-dessus du niveau de l'eau, une saillie surmontée d'un
orifice dans la paroi du tronc permettait au rat d'observer tout le
marais, ainsi qu'une partie du cours sinueux de la rivière.
L'installation était parfaite pour un rat musqué. Ondatra savait
qu'il existait un plan de betteraves sauvages à moins d'une
centaine de mètres de là. Et enfin, les visons ne viendraient pas le
relancer ici.
Ondrata s'installa sans larder. Quand le soleil se leva, il avait
transformé l'intérieur du vieil arbre à sa convenance, creusant le
bois vermoulu pour nicher son lit d'herbe sèche, agrandissant la
saillie-observatoire, de manière à pouvoir s'y allonger sans être
vu. Il estima que son nouveau logis était vraiment parfait.
Les longues journées d'été s'écoulaient lentement. Les bandes
de canards qui étaient allés dans les montagnes, venaient se refaire
dans les marais avant d'entamer leur longue route vers le sud. Les
merles bruyants préparaient leur vol hivernal. Des cerfs et des
élans descendaient des hautes cimes. Les feuilles des arbres
prenaient des teintes rouges et jaunes et la glace se formait au bord
de l'étang.
Depuis un mois, Ondatra faisait d'amples provisions. Il avait
amassé une grande quantité de racines et d'écorces de tremble.
Comme l'étang était profond, et parcouru de quelques sources
d'eau chaude, il resterait des passages d'eau libre dans lesquels le
rat pourrait nager tout l'hiver.
Un matin, Ondatra trouva sa chambre plus claire que
d'habitude. Il grimpa rapidement à sa fenêtre, pour jeter un coup
d'œil au monde extérieur. Tout était recouvert de neige. Comme il
s'asseyait pour jouir du vivifiant air frais, il vit un homme longer
la rive de la Tortueuse. Le nouveau venu avait un fusil pendu à
l'épaule et tenait plusieurs pièges à la main.
Ondatra le vit s'arrêter près d'un des jalons qu'il avait posés au
printemps, placer un piège, puis se diriger vers le jalon suivant.
Une frayeur soudaine s'empara du rat
154 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
musqué. Si l'homme était à sa recherche ? Pourrait-il découvrir
l'entrée de son logis ? Il dégringola en bas du tronc creux de
l'arbre et se faufila à travers l'étroite entrée. Il respira plus
librement quand, parvenu à l'étang, il put constater que rien
n'avait été dérangé dans les environs immédiats de sa nouvelle
habitation. Il nagea jusqu'à son ancien terrier, constata que la
neige environnante avait été piétinée par de nombreuses pattes et
continua sa tournée, visitant quelques-uns des endroits qu'il avait
coutume de fréquenter.
Les empreintes de l'homme indiquaient clairement le chemin
qu'il avait suivi, mais la neige aurait tôt fait de les oblitérer. Le rat
découvrit une petite plage sablonneuse qui avançait dans l'eau. Il
y prit pied pour observer les environs.
L'odeur de l'homme flottait toujours dans l'air et le rendait
nerveux. Il allait retourner dans l'eau quand il aperçut une petite
tète noire, triangulaire, et deux yeux cruels. Vorace l'avait vu et lui
donnait la chasse. Ondatra avait déjà prouvé qu'il nageait plus vite
que le vison, quand l'eau était calme. Il n'aurait qu'à courir le long
de la glace, au bord de l'étang, en conservant une légère avance,
puis rentrer chez lui aussi vite qu'il le pourrait. Il pensa à son
confortable logis, à l'intérieur du vieil arbre, et quand il se rappela
comme il avait été chassé du précédent par les visons, une crainte
l'assaillit. Il ne tenait pas du tout à ce que ses ennemis connussent
l'existence de sa nouvelle demeure. Courant le long de la berge, il
essaya d'imaginer un moyen de se soustraire à la poursuite de
Vorace, qui nageait dans l'étang à côté de lui.
Une autre tête noire apparut sur sa gauche; derrière elle, les
ondulations de l'eau indiquaient que plusieurs visons adolescents
suivaient leur mère. Ondatra eut soudain l'impression que l'étang
était rempli de visons. Pour compliquer la situation, le mâle était
sorti de l'eau et courait sur la terre ferme.
L'exercice favori du rat musqué étant la natation, les
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

155
muscles de ses pattes ne s'étaient pas développés pour la course;
et comme il trottait en ce moment dans une neige épaisse, l'effort
était d'autant plus grand. Il se trouvait à mi-chemin de son terrier,
et il aurait pu plonger dans l'étang, mais il était décidé à ne pas
montrer à ces voleurs l'entrée de l'arbre creux.
Ondatra croisa la piste que l'homme avait laissée dans la neige.
La course y était plus aisée et il prit une demi-douzaine de mètres
d'avance. Soudain, Ondatra aperçut, droit devant lui, le jalon que
l'homme avait planté dans le sol plusieurs mois auparavant. Le rat
musqué avait vu l'homme attacher une chaîne au piquet et une
abondante chute de neige avait caché le piège. La situation
devenait inquiétante ! Pourtant, le rat ne pouvait que continuer sa
course, quoiqu'il eût les pattes si lasses qu'il ne couvrait pas plus
de cinquante centimètres à chaque saut. Jamais, de toute sa vie, il
n'avait eu si peur ! Il ne songeait plus à défendre son terrier.
Essayant de se rappeler l'endroit exact où il savait que le piège
avait été posé, il dévia légèrement vers la droite, et mit toutes ses
forces dans le saut le plus long de toute sa carrière : près d'un
mètre.
Un bruit sec lui indiqua que les mâchoires du piège s'étaient
déclenchées. Il ne s'arrêta pas, il ne se retourna même pas pour
voir. Il restait encore un piège à franchir et il entendait un galop
derrière lui. Lorsqu'il eut dépassé le dernier piquet, il se trouva
juste en face du vieil arbre creux. L'étang, à sa gauche, paraissait
libre. Le rat plongea et nagea au-dessous de la surface jusqu'à
l'excavation. Puis, il se glissa vivement dans son tunnel et se hâta
vers son nid sec et chaud.
Trop fatigué pour monter jusqu'à son poste de vigie, Ondatra se
reposa un long moment. Il ne pensait pas que les visons l'eussent
vu entrer dans le terrier, mais il n'avait aucun moyen de s'en
assurer. En tout cas, il ne pouvait qu'attendre, et se battre si c'était
nécessaire.
Son vieil ami, le martin-pêcheur, lança un appel bruyant et une
pie répondit d'une souche d'arbre voisine,
156 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Ondatra eut bientôt retrouvé ses forces. Il grimpa à son
observatoire et scruta l'étang. Tout était calme. De l'autre côté de
la rive, près des piquets, il aperçut deux formes noires
recroquevillées. Sans le vouloir, il avait attiré les visons dans les
pièges.
Durant les quelques semaines qui suivirent, Ondatra vit
plusieurs fois l'homme longer l'étang. Parfois, un vison ou deux se
balançaient à sa ceinture. Le rat musqué resta chez lui, sauf les
jours ensoleillés, jusqu'à la fonte des glaces. Un après-midi, il vit
la cane conduire de nouveau une couvée à travers l'étang, et il la
dépassa pour aller examiner son ancien logis.
Le terrier é t a i t désert. Ondatra entra et regarda autour de lui
pendant une ou deux minutes; puis il ressortit et s'arrêta au bord
de l'eau. Il sauta très haut, battit joyeusement ses pattes de derrière
l'une contre l'autre et plongea avec un « plouf ! » bruyant. Il aurait
pu, s'il l'avait voulu, récupérer son ancien logis, mais il préférait
sa nouvelle maison, dans l'arbre creux.
GRISET, le renard argenté.

Griset aimait beaucoup s'asseoir au sommet de la crête du Pin et


hurler à la lune. Ses ancêtres accomplissaient déjà ce rite bien
avant que les hommes blancs fussent venus poser leurs pièges sur
les bords de la rivière Animas, avant l'établissement de comptoirs
commerciaux, de stations d'été, ou de fermes modernes dans les
vallées. Son glapissement ne ressemblait en rien aux aboiements
de Braillard, le coyote, ni au grondement puissant de Lobo, le
loup, dont les hurlements réveillaient souvent Griset.
Le petit renard ne manquait jamais, aux périodes de pleine
lune, de se rendre sur la crête du Pin pour y chanter sa chanson du
soir et entendre celles des autres animaux de la forêt. Ce soir-là, il
se sentait particulièrement joyeux, par suite d'un événement qui
s'était produit dans la journée.
Gerry Schaefer, l'homme qui parcourait les bois en été, porteur
d'une étrange petite boîte noire, était revenu récemment avec sa
femme et sa toute jeune fillette, Janice. Griset se cachait souvent
pour les observer. Muni de sa boîte noire, l'homme suivait les
petits animaux de la forêt. Mme Schaefer et Janice cueillaient des
fleurs, ou s'asseyaient au bord de quelque ruisseau, écoutant le
chant des oiseaux.
Le renard argenté s'était rendu compte que les Schaefer
158 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
semblaient différents des autres membres de leur race — ils ne
paraissaient jamais pressés. Il leur arrivait de conserver une telle
immobilité que les oiseaux venaient se poser juste au-dessus
d'eux, et que les écureuils allaient jusqu'à descendre de leurs
arbres pour manger dans les mains de Janice. Même lorsque
Schaefer chassait avec son étrange fusil — si c'était bien là un
fusil — il ne tuait jamais rien.
Un jour, caché derrière un bosquet de genièvres, Griset l'avait
observé pendant plusieurs heures. Une antilope et deux faons
mouchetés s'étaient approchés, en broutant, du tronc d'arbre
derrière lequel se trouvait Schaefer. Quand le soleil s'était caché
derrière le mont de l'Aiguille, l'homme s'était éloigné en silence,
comme il était venu, sans effaroucher la vieille antilope et ses
deux petits.
Les habitants de la forêt étaient tenus au courant des faits et
gestes de la famille Schaefer par les pies et les geais qui sont
toujours avides de commérages. Ceux-ci annoncèrent dans tout le
pays, et même plus loin, qu'ils avaient rencontré des humains qui
ne voulaient pas de mal aux bêtes sauvages. Quand ces êtres se
déplaçaient, ils le faisaient si silencieusement qu'ils semblaient se
confondre avec les arbres aux branches frissonnantes. Jennie-
Roitelet s'était prise d'une telle amitié pour Janice, que le timide
petit oiseau se posait sur l'épaule de la jeune fille et lui susurrait
son refrain à l'oreille, si doucement que même les écureuils qui se
trouvaient perchés au-dessus d'elle ne pouvaient l'entendre.
Griset savait tout cela depuis longtemps, mais lorsqu'il voyait
les relations amicales que ces humains entretenaient avec certains
animaux, il était désolé de ne pas être du nombre. Mais
désormais, tout était changé. Vers midi, ce jour-là, il avait aperçu
Janice qui semblait dormir à l'ombre d'un sorbier. Il s'était
approché à quelques mètres de la fillette avant de se rendre
compte que celle-ci était parfaitement éveillée.
Le renard avait aperçu l'éclat de ses yeux, à travers
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 159
les longs cils noirs. Oui, elle était bien éveillée ! L'enfant s'était
raidie, respirant à peine de peur d'effrayer ce petit renard, le plus
timide et le plus charmant des animaux sauvages. Si seulement
Griset avait pu deviner que la petite fille se disait en ce moment :
« Oh ! je voudrais tant que papa vienne maintenant, pour prendre
cette photographie », il aurait appris ce qu'était en réalité la petite
boîte noire. Le renard avait alors constaté qu'il ne se sentait pas
inquiet, ou du moins, pas trop.... Malgré tout, il avait gardé une
oreille aux aguets, afin de s'assurer qu'aucun ennemi ne survenait
par-derrière.
Griset s'étonnait encore maintenant de sa propre hardiesse.
Pendant cinq minutes, il était resté assis à une dizaine de mètres
de l'enfant. Il ne s'était enfui qu'en entendant craquer une brindille
dans la forêt.
Donc ce soir-là, quand la lune apparut à l'est, au-dessus des
montagnes, Griset pointa vers elle son fin museau et entonna sa
chanson « Brrr, yippi, yip ! » Puis il écouta un long moment dans
l'espoir que la petite fille lui répondrait. Savait-elle chanter, elle
aussi, ou bien le fait d'habiter ces bizarres maisons de bois
empêchait-il les humains de chanter ? Au bout d'une heure, Griset
s'éloigna et repartit dans la forêt, en quête de souris pour son
dîner.
Après son repas, il décida de retourner dans la clairière où il
avait vu Janice. Il savait, bien entendu, qu'il n'y retrouverait pas la
petite fille, mais il voulait voir l'endroit de plus près. Griset s'y
dirigea en prenant force précautions. Humant le parfum qui
flottait encore dans l'air, il se sentit plus près que jamais de sa
nouvelle idole et de petits frissons de joie parcoururent son
échine.
L'extrême sensibilité de Griset lui permit, en dix minutes, de
connaître les sentiments de l'enfant mieux que la plupart des
humains n'auraient pu le faire en une heure. Toutes les créatures
sauvages savent que chaque émotion se traduit par une odeur
particulière. Griset apprit ainsi que Janice était incapable de faire
du mal et
160 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
que ni lui, ni aucun autre animal sauvage, n'avait rien à craindre
d'elle. Il savait que sa présence n'avait pas effrayé la fillette, cet
après-midi, et comprit vaguement pourquoi il avait lui-même
éprouvé si peu d'appréhension, lorsqu'il s'était aperçu qu'elle était
éveillée et qu'elle l'observait.
Pendant plus d'une heure, le renard explora la clairière,
examinant minutieusement toutes les empreintes qui en partaient
ou y aboutissaient, de façon à se faire un tableau approximatif de
la suite des événements. Il comprit que Schaefer avait
accompagné Janice jusque dans la clairière et l'avait quittée près
du bosquet de sorbiers, pour escalader la colline au-dessus du
ravin. Le renard constata que l'homme était revenu par un autre
chemin. Griset trouva cela très sage; il prenait souvent cette
précaution, lui aussi. Avant de regagner sa tanière, le renard alla
se coucher un moment à l'endroit où les empreintes de Janice
étaient encore visibles et s'y roula plusieurs fois, comme font les
chiens. Puis il se leva, manifestant sa joie par une allure
cocassement désinvolte, fit ondoyer le magnifique plumet de sa
queue et s'éloigna en trottinant le long d'un sentier éclairé par la
lune.
Pendant ce temps, Janice é t a i t assise sur les genoux de son
père, au coin du feu, dans la cabane, et lui racontait son aventure
avec le renard. « J'étais allongée depuis très longtemps, papa,
absolument immobile, comme tu me l'as appris. J'espérais je ne
sais quoi de merveilleux et mon souhait s'est réalisé ! D'abord
deux oiseaux sont venus se poser sur un buisson à côté de moi, et
m'ont parlé; puis un ravissant papillon, avec de jolies ailes dorées
et un corps argenté, s'est approché au point que j'aurais pu le
toucher; j'en avais bien envie, mais j'ai pensé qu'il valait mieux
demeurer immobile, comme tu le fais, quand tu essaies de prendre
une photographie. C'est alors que j'ai cru voir quelque chose
bouger parmi les arbres; j'ai retenu mon souffle en fermant à demi
les yeux. Et la chose merveilleuse s'est produite ! Un renard
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 161
— je suis sûre que c'était un renard, papa — se faufilait dans les
broussailles. Oh ! papa, si lu savais comme il était joli ! Il avait
une tête adorable en forme de cœur, des yeux noirs très
expressifs, et un museau pointu qu'il fronçait tout le temps. Ses
poils étaient noirs, mais les extrémités en étaient blanches, et il
avait une queue splendide. Dis, papa, penses-tu que je le verrai
encore ?
— Je le souhaite, ma chérie. Je suppose que ton visiteur était un
de ces renards gris que l'on appelle généralement renards argentés.
Ils sont si farouches que je n'aurais jamais cru que l'un d'eux
oserait venir si près d'un être humain. Mais c'est possible. »
Mme Schaefer intervint. Elle tenait à la main un livre ouvert
qu'elle tendit à Janice : « Ressemblait-il à ceci, Janice ? »
Janice posa un doigt potelé sur la gravure. « Mais, oui, c'est
bien lui ! Il avait exactement les mêmes petites pattes fines et
cette queue magnifique. »
Schaefer se tourna vers sa femme : « Crois-tu vraiment
possible, Vera, qu'un renard argenté se soit aventuré si près de
Janice ?
— Ma foi, Gerry, Janice n'aurait pas pu nous décrire cet animal
comme elle l'a fait, si elle ne l'avait pas vu. Et d'autre part, elle
n'aurait pas pu le reconnaître sur cette gravure. »
Quand Janice fut allée se coucher, cette nuit-là, sa mère et son
père s'assirent près du feu pour discuter de son aventure et
examiner la possibilité de prendre une photo de Griset.
« Si jamais il revenait, je donnerais n'importe quoi pour être
derrière un buisson avec mon appareil photographique ! » déclara
Schaefer en se levant pour jeter du bois dans le feu.
Griset dormit très tard le matin suivant. Comme il chassait la
nuit, sa journée n'était guère occupée à cette époque de l'année. Le
renard s'en fut boire à la source, trouva un plant d'herbe aux chats
dans lequel il se roula comme un vulgaire matou, puis s'offrit un
bon somme à

AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 6


162 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
l'ombre d'un buisson de genièvres. Vers deux heures de l'après-
midi, le renard se souvint de son aventure de la veille et se mit à
trotter à travers la forêt jusqu'à ce qu'il fût arrivé à une centaine de
mètres de la clairière dans laquelle il avait vu Janice. Griset prit
alors un chemin détourné, en veillant bien à ne pas se montrer.
Cette fois-ci, il garda le bosquet de sorbiers entre lui et l'endroit
où il espérait voir la fillette. Son attitude était dictée d'abord par le
fait que les renards s'efforcent toujours de marcher contre le vent,
et ensuite parce que son bon sens lui conseillait d'observer les
lieux sans se laisser voir. Profitant de l'ombre projetée par un
sapin, Griset se faufila jusqu'à un mètre ou deux du bosquet de
sorbiers. Son odorat et son ouïe lui annoncèrent en même temps la
présence de Janice. Il entendit une chanson, fredonnée d'une voix
douce. Plissant le museau, le renard se glissa derrière le bosquet et
risqua un coup d'œil pour voir ce qui se passait dans la clairière.
Le cœur de Griset battit à grands coups devant le spectacle qui
s'offrait à lui. À moins d'une dizaine de mètres, une jeune biche
mangeait dans la main de la petite fille, tandis que deux faons
mouchetés se frottaient contre les jambes de Janice. Griset perdit
la tête et sortit de sa cachette. Un « clic » assourdi le fit retourner
brusquement. L'homme était debout derrière un arbre, avec son
étrange boîte noire, observant Janice et la biche. Griset regagna
précipitamment le couvert, puis courut, faisant force détours
parmi les arbres, les rochers et les buissons, jusqu'à ce qu'il se
considérât en sécurité. Enfin, il s'arrêta et regarda derrière lui. La
fillette et ses amis sauvages étaient toujours à la même place, mais
l'homme n'était plus en vue. Les nerfs un peu calmés, Griset
grimpa sur une hauteur pour mieux voir.
Il découvrit alors d'autres animaux dans la clairière où se
trouvait Janice. Un lapin, assis en bordure de forêt, la regardait.
Un porc-épic, affalé sous les branches d'un sapin, la contemplait
avec ébahissement. Deux écu-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

163
reuils couraient le long d'un tronc d'arbre pour attraper les noix
que leur lançait la fillette. Aucun de ces animaux ne semblait
éprouver la moindre crainte, et pourtant, placés comme ils
l'étaient, les écureuils ne pouvaient manquer d'apercevoir
l'homme. Peut-être était-il un ami, lui aussi ? Peut-être aimait-il
les bêtes sauvages, comme sa petite fille ?
Griset s'approcha légèrement, puis s'arrêta de nouveau. Il
observa Janice et son père jusqu'à ce que le soleil se fût enfoncé
derrière la cime des arbres. Il les vit alors ramasser leurs affaires
et s'éloigner par le sentier conduisant à la cabane. Griset gagna la
clairière, pour constater que la biche ne manifestait aucune
inquiétude, que le lapin mangeait une feuille de chou et que le
porc-épic s'attaquait goulûment à une couenne de lard salé que la
fillette lui avait donnée.
Cette nuit-la, tandis que Griset hurlait à la lune sur la crête du
Pin, la brise porta sa chanson jusqu'aux oreilles de la petite fille
étendue sur son lit, sous la fenêtre ouverte. Janice se leva et
courut appeler ses parents : « Papa, maman, venez vite écouler
mon renard. Il chante pour moi... j'en suis sûre ! »
Schaefer sortit d'un coffret un petit s i ff l e t en fer-blanc qu'il
utilisait parfois pour rassurer les bêtes sauvages. Il en fit sortir
quelques notes modulées, puis tous trois tendirent l'oreille. Après
une courte attente, un « yip » clair et perçant retentit, répercuté
par les arbres au-dessus de la cabane.
« C'est bien un renard, souffla Mme Schaefer. Siffle encore,
Gerry. »
De nouveau, les notes mélodieuses résonnèrent dans l'air doux.
Elles plurent à Griset. Il était certain d'entendre la chanson de la
petite fille, qui répondait à son appel. « Yip, yippii, O ooo ooo
yip », glapit-il, si fort que deux lapins des neiges, qui venaient de
commencer l'ascension de la colline, regagnèrent précipitamment
la forêt.
L'étrange concert dura plusieurs minutes; puis Schaefer
164 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
rangea le sifflet dans son coffret. « Il ne faut pas exagérer, dit-il.
Laissez le renard avoir le dernier mot et il reviendra. Il est même
possible qu'il se rapproche de la cabane, s'il nous croit dignes de
confiance. »
Griset lança encore deux ou trois appels, qui restèrent sans
réponse. Pour en avoir le cœur net, le renard décida de venir voir
la cabane de plus près. C'était exactement ce que l'homme avait
souhaité. Janice et sa mère dormaient, maintenant. Mais Schaefer
s'était assis près d'une porte ouverte, dans l'espoir de prendre une
photographie de Griset. Il est rare de pouvoir photographier un
renard argenté.
Griset tourna trois fois autour de la cabane. Il huma l'air dans
toutes les directions avant de quitter la forêt. Le renard découvrit
un grand nombre d'odeurs nouvelles. La meilleure était sans doute
celle de la viande salée, que tous les animaux aiment, mais qu'ils
ont rarement l'occasion de goûter. Cette odeur semblait provenir
d'une forme accrochée aux branches d'un arbre, près d'un cours
d'eau. Griset s'avança en terrain découvert. À un moment donné, il
lui sembla entendre du bruit à l'intérieur de la cabane et il bondit
hors de vue. N'entendant plus rien, le renard décida de tenter
encore une fois l'expérience. Il voulait atteindre l'arbre dans lequel
les Schaefer conservaient leurs viandes salées. Il y était presque
parvenu et se trouvait en pleine vue dans la clairière, quand il fut
ébloui par une lumière blanche, plus vive qu'un éclair, suivie d'un
bruit sourd. Affolé par la lumière comme par le bruit, Griset
bondit haut dans l'air et s'élança dans la forêt. La lumière brilla de
nouveau, une seconde avant que Griset n'eût disparu derrière les
branches d'un sapin. Le renard courut à perdre haleine le long du
versant de la montagne, ne s'arrêtant que lorsqu'il eut regagné la
sécurité de sa tanière.
Griset suspendit pendant trois jours ses visites au bosquet de
sorbiers. Quand il eut reprit assez de courage pour se glisser
furtivement dans la forêt et regarder par-dessus
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

165
le tronc d'un arbre abattu, il aperçut trois êtres humains, assis dans
l'herbe, qui donnaient à manger aux nombreuses bêtes sauvages
qui les entouraient. Au bout d'un certain temps, l'homme et la
femme s'éloignèrent, portant chacun une boîte noire, mais la
fillette s'allongea à côté d'un buisson pour y faire une sieste.
Quand Griset vit que les écureuils et les lapins s'approchaient
de l'enfant sans crainte, il s'enhardit, lui aussi, et vint s'asseoir sur
l'herbe pour l'observer.
Janice avait appris à ne se déplacer que très lentement,
lorsqu'elle était amenée à le faire à proximité d'animaux sauvages.
Elle prit appui d'une main sur le sol et se redressa doucement de
façon à s'asseoir. Griset la regarda faire, mais ne s'enfuit pas.
Janice se souleva sur un genou et, enfin, fut debout face au renard.
Lorsque l'enfant avança d'un pas vers lui, Griset recula d'autant.
Il avait pourtant moins peur que d'habitude; il se sentait presque
brave. Jamais il n'avait éprouvé une telle joie. Les écureuils, hors
d'atteinte sur leurs branches, mirent la fillette en garde contre le
renard. Celui-ci, qui comprenait ce qu'ils disaient, lança un bref
glapissement pour les faire taire.
Janice poursuivit son avance, jusqu'à ce qu'elle fût assez près
de Griset pour voir son regard. Elle avait grande envie de toucher
la fourrure douce et duveteuse, mais elle savait que le renard ne le
permettrait pas. Dix minutes passèrent. Soudain un bruit résonna
dans la forêt derrière eux. Griset n'entendait pas se laisser
surprendre, aussi s'enfonça-t-il dans les bois.
Bientôt les visites du renard à la petite fille devinrent un rite
quotidien. Griset acceptait que son amie le suivît dans la clairière,
mais il restait toujours à distance. Cachés derrière un écran de
broussailles, sur le versant de la colline, les Schaefer prirent plus
d'une douzaine de clichés du renard et de Janice. Ils purent même
filmer certaines scènes.
Un matin, en arrivant dans la clairière, Griset la trouva déserte.
Il y pénétra, hardiment cette fois, et se
166 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
dirigea vers l'endroit où la fillette avait l'habitude de s'asseoir, près
du bosquet de sorbiers. Il constata que Janice venait de partir. Le
renard releva bientôt les empreintes de son amie au bord du
ruisseau.
Griset suivit sans difficulté les traces des petits mocassins que
portait Janice. Il se mit à trotter, s'attendant à tout moment à la
trouver assise sur une souche, ou marchant parmi les arbres. Il
suivait la piste depuis un long moment déjà, quand il lui sembla
que l'enfant avançait d'une façon étrange, comme désorientée.
Mauvais, ceci, car elle se dirigeait vers le haut de la Sente Perdue.
La fillette ignorait sans doute que le vieux Pied-de-Velours, le
puma et sa compagne, habitaient là-haut, à l'orée des bois. Griset
se méfiait de ces gros chats, mais que faire en la circonstance ? Il
ne pouvait prétendre s'attaquer aux pumas ! Et comment la
prévenir ? Le renard était perplexe. Il avait toujours su résoudre
ses propres problèmes, mais quoiqu'il fût sans doute le plus malin
de tous les animaux sauvages, il ne voyait pas comment avertir
Janice, ni lui indiquer ce qu'elle devait faire. Griset en était là de
ses réflexions lorsqu'il tomba sur les empreintes des grosses pattes
rondes de Pied-de-Velours. Et ces empreintes recouvraient parfois
celles des petits mocassins. Par conséquent le lion des montagnes
avait déjà repéré l'enfant et la suivait. Pis encore, il se trouvait
entre Janice et Griset.
L'esprit subtil du renard se mit à travailler furieusement. Il n'y
avait pas une minute à perdre. Griset quitta le sentier suivi par
Janice pour s'élancer à travers bois. Il gagna en hâte le bord du
ruisseau et sauta sur le sable qui bordait celui-ci. Là, rien
n'entraverait sa course. Le renard vola littéralement le long du
rivage, jusqu'à ce qu'il eût l'impression d'avoir dépassé la petite
fille. Alors, il escalada de nouveau la berge et s'élança dans un
ravin transversal pour rejoindre le sentier.
Un coup d'œil et une rapide inspection du sol lui confirmèrent
qu'il ne s'était pas trompé : Janice n'avait
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

167
pas encore passé. Jusque-là, tout allait bien. Griset n'avait entendu
aucun bruit, et il était sûr que si Pied-de-Velours avait inquiété
Janice, celle-ci aurait crié. Tous les petits êtres agissent ainsi
quand ils sont poursuivis par un puma.
Le renard examina rapidement les environs. Il aperçut une
petite clairière à l'endroit où le sentier traversait le ravin. De
chaque côté du sentier, des buissons touffus offraient un bon
couvert. Ne sachant toujours que faire, Griset s'allongea sur le
sentier et attendit. Peu après, il entendit un pas léger, et une
respiration haletante lui indiqua que la fillette s'approchait en
courant. Le renard s'étendit en travers de la piste. Janice n'avait
pas encore vu, ni entendu, le vieux Pied de Velours, mais elle se
rendait compte qu'elle s'était égarée et commençait à s'inquiéter.
La vue du petit renard lui fut une joyeuse surprise. « Tiens, Griset,
s'écria-t-elle. Je ne savais pas que tu habitais par ici ! »
Le renard se leva et s'approcha légèrement de Janice. Il se
conduisait de façon plus amicale et plus familière qu'il ne l'avait
jamais fait. La fillette s'avança vers lui, tendant la main dans
l'espoir de lui caresser la tète. Mais malgré toute son affection
pour l'enfant, le renard ne pouvait accepter ce geste. Il recula,
descendit dans le ravin, puis s'arrêta et regarda en arrière. Tout le
plan de Griset dépendait de cette mimique : Janice le suivrait-
elle ? Il n'y avait pas de temps à perdre. Le renard ouvrit la gueule
toute grande, dans un énorme bâillement qui le fit plus que jamais
ressembler à un brave chien. Janice lui sourit et se mit à le suivre,
la main toujours tendue.
Griset la conduisit par le ravin jusqu'au bord du ruisseau. Là, au
pied du haut talus, ils ne risquaient pas d'être aperçus. Ils avaient
une chance de s'échapper, à moins que Pied de Velours ne fût
affamé et qu'il n'eût volontairement suivi l'enfant. Griset avait
également une autre idée en tête. Il connaissait un endroit où un
arbre était tombé en travers du ruisseau, constituant une pas-
168 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
serelle solide. Il avait souvent emprunté ce chemin lorsqu'il
voulait descendre dans la vallée par la route que des bûcherons
avaient tracée quelques années auparavant. Il savait que, comme
lui-même, Pied de Velours détestait l'eau. Si Janice voulait bien
traverser le ruisseau pour rejoindre la vieille route, Grise n'aurait
plus qu'à inventer quelque ruse pour inciter le puma à partir en
quête d'un autre gibier. Le renard avait déjà eu recours à ce
stratagème pour dérouter, à l'occasion, des animaux comme Bobo,
le loup, ou Caca, le blaireau.
Janice brûlait tellement d'envie de caresser la douce fourrure du
renard qu'elle ne songeait plus à rien d'autre. Mais quand le renard
s'engagea sur le tronc d'arbre, au-dessus de l'eau, écumante, elle
hésita à le suivre. Griset traversa d'une traite, comme pour lui
montrer comme c'était facile, puis il revint lentement. Il venait de
percevoir la forte odeur du puma. Ainsi donc Pied de Velours
avait quitté le sentier et suivait leurs traces dans le ravin. Il fallait
agir, et vite !
Griset vint si près de Janice que les doigts de celle-ci frôlèrent
la fourrure de son cou; comme le renard se reculait, la fillette
s'engagea sur le tronc d'arbre. Griset recula si lentement que la
petite fille traversa, sans accorder un regard à l'eau qui coulait au-
dessous d'elle. Dès qu'ils furent de l'autre côté de la rivière, Griset
entraîna son amie sur la colline. Janice reconnut aussitôt les
marques laissées sur les troncs par les bûcherons.
« Oh ! Griset, mais c'est un ancien abattis ! Et comme on traîne
toujours les troncs d'arbres au bas des collines, je n'ai plus qu'à
suivre cette piste jusqu'à la clairière où je devais rencontrer papa.
Oh ! Griset, mon cher petit renard, je te remercie beaucoup. Tu
m'as remise sur le bon chemin. Je me demande si tu l'en rends
compte ?
Griset comprit, au ton de Janice, que l'inquiétude de la fillette
était dissipée. Mais le renard n'avait pas oublié la menace qui
pesait encore sur eux. Pied de Velours avait dû se rapprocher de
la passerelle. Il appartenait maintenant à Griset de l'empêcher
d'aller plus loin.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

169
Abandonnant la mimique qu'il avait adoptée pour se faire suivre
de Janice, le renard s'engagea de nouveau sur le tronc d'arbre,
sous les yeux étonnés de l'enfant.
Griset traversa la passerelle et s'assit à son extrémité. Il fit
bouffer les poils de sa fourrure, si bien qu'il semblait deux fois
plus gros qu'il ne l'était en réalité.
Pied de Velours était maintenant plus intrigué qu'affamé. En
arrivant sur la rive, il aperçut Griset campé sur le tronc-passerelle,
lui barrant le passage. Dérouté, le puma s'arrêta et s'assit à la
façon d'un gros matou. Alors Griset s'avança vers lui, en petits
bonds écoulés, tout en aboyant bruyamment. Ses jappements
perçants parvinrent aux oreilles de Schaefer qui descendait
justement la vieille route pour rejoindre sa fille dans la clairière.
Un instant plus tard, l'homme apercevait Janice sur le chemin.
« Comment diable as-tu fait pour arriver jusqu'ici, Janice ?
Janice courut à lui et lui saisit la main : « Oh, papa ! Comme
je suis heureuse que tu sois venu. J'ai voulu attraper un papillon et
je me suis perdue. C'est alors que Griset est apparu et il m'a fait
traverser le ruisseau. Maintenant, il est là-bas, il cherche à
éloigner un gros chat jaune.
Schaefer ouvrit de grands yeux et ses lèvres se serrèrent.
Étreignant la main de Janice, il s'approcha de la passerelle que
défendait Griset, ramassa un gros morceau de bois et le lança sur
le puma. Pied de Velours aperçut l'homme, fit un brusque demi-
tour, bondit sur le talus et disparut dans les bois. Griset cessa
d'aboyer. Il se tourna, vit Janice avec son père, lança un « Yip
plein de fierté, puis, la queue haute, partit le long de la rivière.
Cette même nuit, quand la lune se leva, Griset se rendit sur la
crête du Pin. « Yip-yippii o o ooo oo yip », glapit-il. Par la fenêtre
ouverte de la cabane, la mélodie qu'il croyait être la chanson de
Janice lui répondit. Griset en fut inondé de joie. Il était
persuadé que la
170 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
petite fille avait compris, maintenant, qu'il était son ami. Il se
remémora la fuite éperdue du vieux Pied de Velours, lorsque
l'homme était apparu, et se délecta de cette pensée.
« Yip yippii o o oo yip ! » lança-t-il de nouveau à la lune.
YIP, le vaillant coyote.

De tous les animaux dont l'Association des gardiens de


troupeaux avait décidé la destruction, les coyotes du Red Mesa
étaient certainement les plus menacés. Les loups, plus résistants,
étaient partis chercher refuge dans le nord, du côté de Medicine
Bow. De nombreux oiseaux carnassiers avaient fui à tire-d'aile,
pour éviter la viande empoisonnée répandue un peu partout par
les chasseurs que l'Association avait engagés. Les martres, les
belettes, les chats sauvages, et autres pet it s animaux qui ne
mangent que le gibier qu'ils ont eux-mêmes tué, ne couraient
aucun danger. Mais chaque jour, un ou plusieurs membres de la
race de Yip disparaissaient, et le chef des coyotes, qui était assez
intelligent pour en comprendre la raison, ne savait comment
l'éviter.
Bien avant l'apparition des hommes blancs, les ancêtres de Yip
avaient vagabondé dans la prairie depuis les montagnes
Rocheuses jusqu'aux plaines du sud du Texas. Leurs chants du
soir déferlaient sur les campements indiens du Washita, et avaient
été incorporés à la musique indigène, dans les canons de Mesa
Verde.
Durant des centaines d'années, les coyotes avaient joué un
grand rôle dans la vie sauvage de la savane, en empêchant les
hordes de lapins, de taupes et de chiens de prairie de pulluler.
Mais maintenant, l'ignorance et le
172 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
manque d'imagination des éleveurs de bestiaux et de moutons, les
avaient poussés à décréter que tous les animaux carnassiers
devaient être supprimés. Pour Yip et ses amis, l'avenir était plus
sombre que le plus noir nuage qui eût jamais survolé les vastes
pâturages.
Un soir de printemps, Yip poursuivait un lapin dans la partie
basse de la rivière La Poudre, quand il aperçut deux chasseurs qui
remontaient la vallée, à cheval. Le coyote se précipita derrière un
fourré de sauges et s'y tapit. Sa fourrure grise se confondait si bien
avec les broussailles, que les deux hommes passèrent à une
dizaine de mètres de Yip sans le voir. Cet incident donna au
coyote l'occasion de les observer de près, ce qui lui permettrait de
les reconnaître par la suite.
Dès que les chasseurs se furent éloignés, Yip se leva pour
examiner leurs empreintes. Il suivit longuement du regard les
deux hommes qui poursuivaient leur chemin en direction des
collines au-delà du Red Mesa; puis il revint à son projet de
déjeuner. Inutile de suivre la piste du lapin. Celui-ci devait être
loin, maintenant ! Yip trotta vers le bas de la vallée, contourna un
troupeau et, s'étant un peu trop approché d'une jument et de son
poulain, fut pourchassé à travers le pré et dut franchir en hâte une
clôture de fil de fer barbelé.
Un kilomètre ou deux plus loin, Yip rencontra une autre
clôture, semblable aux grillages utilisés pour protéger les cerfs et
les élans dans les réserves de montagne. Les mailles étaient trop
petites pour permettre à Yip d'y passer autre chose que le bout du
nez, mais aucune barrière ne pouvait retenir les odeurs
affriolantes qui parvenaient au coyote affamé.
Il y avait là des lapins, des taupes, plusieurs colonies de chiens
de prairie, comme à la belle époque, avant que l'homme blanc vînt
prendre possession de la vallée pour y élever du bétail à la place
des buffles et des bisons qu'il avait fait disparaître. Si seulement
Yip pouvait découvrir le moyen de pénétrer dans ce paradis ! Il
était certain d'y faire un bon repas. Le coyote longea la clôture
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

173
sur plus d'un kilomètre sans trouver d'ouverture; puis il arriva sur
un terrain sablonneux. La barrière traversait la zone de sable et
s'étendait jusqu'au pied d'une haute muraille de rochers.
Yip examina les éboulis formés de rochers tombés de la face de
la muraille, et se dit qu'ils pourraient constituer au besoin une
bonne cachette. Il se mit alors au travail et, en très peu de temps,
il eut creusé un tunnel dans le sable et prit pied dans l'enceinte.
Yip secoua le sable qui recouvrait sa robe, alla boire à une
source d'eau fraîche qui coulait entre les rochers, et se glissa
furtivement dans un champ où des taupes étaient en train de
déterrer de jeunes plants de céréales. Le reste fut facile. Yip n'eut
aucune difficulté à s'assurer un copieux repas, après quoi il s'en
fut dans les rochers s'accorder un long somme réparateur.
Peu après le coucher du soleil, Yip sortit par son tunnel et
regagna le Red Mesa. La région battue par les chasseurs
ressemblait plus que jamais à un désert. Yip trouva les corps de
deux de ses amis et, un peu plus loin, un petit tas de plumes
grises, restes d'un geai babillard. Le plan que méditait le coyote
prit subitement forme. Il allait sonner le rappel de tous les coyotes
qui se trouvaient encore dans la région du Red Mesa, et il les
emmènerait dans le paradis qu'il venait de découvrir. S'ils
prenaient soin de ne pas hurler la nuit et de ne pas se montrer
durant le jour, ils pouvaient espérer y demeurer très longtemps
sans être découverts.
Les chasseurs campaient au bord d'un cours d'eau près duquel
ils avaient trouvé de nombreuses pistes. Ils savaient que cet
endroit était le repaire de la dernière bande de coyotes de La
Poudre. Comme ils étaient payés en fonction du nombre de têtes
qu'ils rapportaient, ils espéraient une abondante moisson.
Cette nuit-là, ils eurent la confirmation que le pays regorgeait
de coyotes. Les hurlements et les aboiements commencèrent dès
la tombée de la nuit, parlant de la crête du Red Mesa, pour
s'étendre ensuite à tous les
174 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
bras de la rivière près de laquelle les chasseurs construisaient leur
cabane.
Yip s'était rendu sur une éminence et avait lancé bien fort
l'appel de la bande : « Yip, yip, yip, yippy o o o yip, yip ! » Il
attendit quelques secondes, puis répéta l'appel. Après un troisième
hurlement, il entendit un « Yip ? interrogateur, provenant de
derrière la Mesa. Peu après, une grande femelle apparut comme
un fantôme gris à la lisière de la forêt. Elle avança prudemment en
réponse à un appel sourd de Yip. Les deux animaux
s'approchèrent l'un de l'autre, se flairèrent et, par des moyens
inconnus des hommes, Yip put donner a Plumette tous les détails
de sa découverte. Peut-être ne sut-il pas décrire le bienheureux
séjour, mais ses manifestations de joie et d'espoir convainquirent
Plumette.
Quelques minutes plus tard, le duo entamé par les deux amis se
transforma en une série d'aboiements et de hurlements. Les
chasseurs estimèrent qu'il y avait au moins une douzaine de
coyotes au-dessus de leur camp. Bientôt, de nouveaux venus se
joignirent à Yip et à Plumette. Plus le chœur s'enflait, plus les
indécis qui se terraient encore dans les collines se sentaient
ébranlés. Vers minuit, tous les coyotes avaient répondu au signal
de Yip et s'étaient assemblés au lieu de rendez-vous. Yip se dit
que si quelques solitaires n'avaient pu l'entendre, il pourrait les
retrouver plus tard. Il se mit alors en route à travers le Mesa, puis
descendit La Poudre et montra le chemin jusqu'au tunnel qu'il
avait creusé sous la clôture.
Sam Robinson, propriétaire du ranch envahi par Yip et ses
amis, avait de graves soucis. Depuis deux saisons, des hordes de
rongeurs ravageaient toutes ses cultures. Il avait emprunté de
l'argent sur sa ferme, pour acheter le grillage métallique qui
protégerait ses champs contre les lapins, chiens de prairie et autres
rongeurs. Mais, à sa consternation, les lapins avaient réussi à se
faufiler par les trous creusés par les blaireaux et les chiens de
prairie. Une fois à l'intérieur, ils s'étaient multipliés avec une
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

175
telle rapidité qu'il avait été impossible de les exterminer. Les
taupes et les chiens de prairie coupaient toutes les grosses racines
et les lapins mangeaient les premiers tendres bourgeons qui
apparaissaient à la surface du sol. Le matin suivant l'invasion des
coyotes, Robinson parcourait ses champs d'un air accablé, quand
il aperçut la peau et les os d'un gros lièvre. Peu après, il trouva les
restes d'une taupe. Petit à petit, l'homme comprit que les coyotes
étaient revenus. Il regagna la ferme en courant et appela un autre
fermier de la vallée auquel il expliqua qu'un miracle s'était
produit.
« Je ne sais pas d'où ils sont venus, mais ils sont ici — du
moins y étaient-ils la nuit dernière — et si on vient les inquiéter,
on aura affaire à moi.
Slim Banning, le cow-boy, fut de l'avis de Robinson. « Écoutez,
Sam, dit-il, j'ai toujours affirmé que c'était une erreur de tuer tous
les animaux qui se nourrissent de mulots, de taupes et autres
bêtes' de ce genre. Depuis que les coyotes et les chats sauvages
ont été empoisonnés, il est impossible de circuler à cheval sans
risquer de buter dans un trou. J'ai failli me rompre le cou, l'autre
jour, sur le Red Mesa. »
Si Yip s'était douté des discussions qui s'élevaient en sa faveur,
il aurait beaucoup mieux dormi cette nuit-là. En attendant, il était
bien forcé d'être prudent. Quand il ressentit le besoin de hurler, il
comprit que les autres devaient l'éprouver aussi. La deuxième
nuit, dès que les coyotes furent rassasiés de taupes et de mulots,
qui étaient déjà en voie de disparition, Yip entraîna la bande par le
tunnel et les conduisit sur la crête d'où il avait lancé son premier
appel.
Il ne proféra pas le moindre « Yip ! » avant d'être assis au clair
de lune, au sommet de la colline. Mais, dès qu'il eut commencé,
toute la bande se joignit à lui dans un tel concert de louanges et de
remerciements que les chasseurs, dans leur cabane à demi
construite, se regardèrent avec une lueur de triomphe dans les
yeux. Le plus grand des deux bourra sa pipe et annonça :
176 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
« Je crois qu'avant peu, nous aurons la peau de toutes ces sales
bêtes ! »
Le souhait du chasseur se serait réalisé, si quelques-uns des
fermiers et des propriétaires de bétail de la vallée de La Poudre
n'avaient déjà compris leur erreur. Aussi avaient-ils demandé à
Sam Robinson de pratiquer des ouvertures dans son grillage, pour
que les coyotes pussent descendre dans la vallée et sauver ainsi
leurs cultures des terribles rongeurs.
Naturellement, Yip et ses amis ignoraient tout cela. Bien avant
le lever du jour, ils terminèrent leur concert, repassèrent le tunnel
et regagnèrent leurs cachettes respectives dans les rochers au pied
de la falaise.
La nuit suivante, en revanche, quand Yip voulut retourner sur
la colline, il s'aperçut que le tunnel avait été muré avec des
rochers qu'il ne lui était pas possible de déplacer. Il essaya de
creuser un autre tunnel, mais se cassa les ongles sur des pieux
enfoncés dans le sol à côté de la clôture.
Après trois tentatives infructueuses, Yip s'assit et se mit à
réfléchir. Il était certain que ses amis et lui avaient été attirés dans
le piège le plus savant qu'il eût jamais vu ! Leur ligne de retraite
était coupée et, pour une bête sauvage, cela signifie qu'il faut agir
immédiatement.
Pendant quelques minutes, la panique s'empara de la bande. Les
coyotes coururent d'un coté à l'autre de la clôture, mordillant le fil
de fer, se cassant les dents et se faisant beaucoup de mal. La
première frayeur passée, Yip se rappela qu'il n'avait jamais longé
entièrement la clôture. Il n'en avait examiné que trois côtés. Peut-
être y avait-il une possibilité de s'échapper en direction de la
vallée ? Il lança un « Yip ! » rauque, pour qu'on le suivît et,
s'abritant derrière les granges à foin, il contourna la maison des
Robinson et conduisit ses amis vers le bas de la colline. Ils
trouvèrent là une porte ouverte. Celle-ci franchie, les coyotes se
trouvèrent dans une vallée qui leur parut remplie de lapins.
Yip, cependant, avait eu trop peur pour éprouver
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

177
l'envie de chasser. Il s'arrêta sous le couvert d'un arbre plante au
pied de la colline. Il n'était plus question de maintenir le calme
dans la bande, maintenant. Les coyotes étaient si heureux d'avoir
échappé à ce qu'ils considéraient comme un piège, qu'ils hurlèrent
joyeusement pendant des heures. Leurs hurlements furent une
douce musique, aux oreilles des fermiers anxieux.
Yip n'entendait pas rester à découvert après le lever du soleil. Il
chercha un endroit abrité où la bande pourrait passer la journée.
Certains des coyotes retournèrent chasser dans les champs, mais
Yip et Plumette poursuivirent leurs investigations jusqu'à ce qu'ils
eussent trouvé une ancienne tanière de loup, dans laquelle ils
s'installèrent.
Dès lors, la vie des coyotes fut transformée. Pourvus d'une
nourriture abondante et d'une sensation de liberté qu'aucun d'eux
n'aurait jamais pu imaginer, les coyotes perdirent les poils morts
qui pendaient encore sur leurs corps décharnés, engraissèrent et
devinrent de belles bêtes, respirant la santé. Se répandant la nuit
dans toute la vallée de La Poudre, ils débarrassèrent la région de
tous les rongeurs qui s'y trouvaient, rendant ainsi aux fermiers
plus de services que n'importe quel subside gouvernemental.
Yip et Plumette avaient une vie aisée. Ils ne s'occupaient guère
des autres membres de la bande, se bornant à constater que les
coyotes s'étaient installés dans les bois de cèdres, ou dans des
terriers à flanc de colline. La chasse ne posait aucun problème.
Les lapins avaient pris une telle avance que les razzias nocturnes
des coyotes ne parvenaient pas à les exterminer. La présence des
coyotes, cependant, avait rendu les rongeurs moins audacieux et
ils s'aventuraient rarement dans les champs ou les carrés de
légumes, se contentant de leur nourriture habituelle dans les
bosquets de sauge. Les chiens de prairie et les taupes avaient été
repoussés sur les hauteurs et seules quelques petites colonies
étaient demeurées dans les jardins et les champs.
178 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Un malin, Yip regagna très tôt sa tanière, porteur d'un beau
lièvre dodu qu'il destinait à Plumette. En arrivant, il découvrit que
sa famille s'était enrichie de cinq nouveaux membres : cinq petits
au pelage gris et feu. Ce fut un événement de grande importance
dans la vie de Yip. Il monta la garde pendant le jour sur le talus
au-dessus de la tanière. Un coyote, qui trottait dans le fond du
ravin, se vit enjoindre de s'éloigner. L'ombre d'un faucon
provoquait les grondements de Yip, et il pourchassa deux pies
dans les bois, leur conseillant en termes rudes de poursuivre leur
chemin.
Devançant d'une heure son départ habituel pour la chasse, Yip
descendit dans la vallée et revint chargé d'un mulot pour Plumette.
Durant les quelques jours qui suivirent, il rapporta tellement de
provisions, que les pies et les geais le remarquèrent et qu'il dut les
chasser. Yip adorait jouer avec ses petits, pendant que Plumette
allait boire à la source. Ces moments paraissaient toujours trop
courts au jeune père, si fier de sa progéniture. Mais Plumette ne
semblait pas avoir grande confiance dans les talents de Yip.
Comme toutes les mères, elle se hâtait de revenir dès qu'elle avait
étanché sa soif et pris un peu d'exercice.
Plusieurs heureuses semaines s'écoulèrent ainsi. Un matin que
Yip retournait à la lanière, un peu plus tard que d'habitude, il
entendit un bruit bizarre dans le champ de Robinson, là où, au
début, il avait trouvé tant de gibier.
Yip posa le lapin qu'il portait et dressa les oreilles pour
découvrir quel genre d'animal pouvait faire un tel tapage. On eût
dit la chanson d'une grande sauterelle de montagne, mais cent fois
plus bruyante. Comme il avait toujours vécu loin des fermes, Yip
n'avait jamais entendu de faucheuse. Il en fut terrifié, sans la
nécessité de ravitailler les petits coyotes, qui mangeaient de la
viande maintenant, il aurait immédiatement quitté la vallée.
Comme il ne pouvait songer à s'éloigner, il lui fallait se rendre
compte du genre d'animal qui pouvait
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

179
hurler ainsi et voir si un danger menaçait sa famille. Depuis les
premiers jours, Yip n'était plus jamais revenu dans le champ de
Robinson. La vue de la puissante machine que pilotait le fermier
lui fit oublier le danger, et jusqu'à ses petits bien-aimés. Le fait
que deux chevaux marchaient paisiblement devant le monstre,
sans paraître le moins du monde effrayés, calma ses craintes. Il se
glissa dans le champ et suivit le passage frayé par la faucheuse.
Il s'aperçut alors que la machine avait fait sortir de terre des
centaines de rats et de mulots. Il eût été très facile de les attraper,
trop facile, même ! Yip songea que, dans un endroit pareil, les
petits coyotes pourraient aisément apprendre à chasser. Quelle
aubaine !
La faucheuse avait atteint l'extrémité du champ et revenait vers
Yip. Celui-ci s'éloigna vivement. Mais comme Robinson ne lui
prêtait aucune attention, il reprit son observation.
Quand Yip repartit, ce matin-là, il était décidé à installer sa
famille dans cet éden où la nourriture était si abondante. Il avait
peu d'espoir, cependant, de gagner Plumette à sa cause. Pendant
tout le trajet de retour, il essaya d'imaginer comment il pourrait lui
présenter son projet sous un aspect favorable. Soudain, il eut une
idée géniale. Il cacha le lapin dans le creux d'un tronc d'arbre et,
pour la première fois depuis qu'il ravitaillait sa famille, il rentra
bredouille. Plumette et les petits vinrent à sa rencontre. Yip
poussa un soupir las et s'étendit à l'entrée de la tanière. Plumette
vint le flairer et lui demanda s'il était malade. Les cinq petits
coyotes s'assirent côte à côte, l'air triste et affamé. Yip était
excellent comédien — il bâilla, s'élira et fit mine de s'endormir. Il
avait commis une erreur, cependant, car les poils de ses mâchoires
étaient fortement imprégnés de l'odeur du lapin. Plumette
l'observa un moment, puis elle ordonna aux petits de rester
sagement au logis et partit en suivant la piste toute fraîche de Yip.
Environ dix minutes plus tard, elle était de retour
180 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
avec le lapin. Yip avait un œil ouvert. Quand il la vit arriver, il
décida d'aller terminer son somme un peu plus haut sur le talus,
dans un endroit où il allait parfois se réfugier quand Plumette était
lâchée. Nous ne saurons jamais comment Yip aurait résolu son
problème, ni même s'il y serait arrive car, à l'instant précis où
Plumette commençait à partager la viande entre les jeunes
coyotes, un des chasseurs traversa le ravin et aperçut la mère et
ses petits. Yip se dressa, aboya un avertissement, passa en trombe
devant sa famille et se dirigea vers l'homme de façon à lui fournir
une cible facile. Puis il s'arrêta, tournant le flanc au danger, et jeta
un rapide coup d'œil par-dessus l'épaule. Plumette entraînait le
dernier petit coyote dans la tanière.
Le fusil du chasseur claqua et Yip sentit le plomb brûlant lui
labourer le dos, juste derrière les épaules. Il se baissa rapidement,
fit un bond à droite, puis à gauche, et courut derrière un fourré
d'où il put observer son ennemi. Une autre balle vint s'aplatir
contre une grosse branche sans causer de dommage.
La seule pensée de Yip était de sauver sa famille en éloignant
le chasseur de la tanière. Il ignorait que sa façon d'agir après le
premier coup de fusil avait laissé croire au chasseur qu'il était
touché. En s'arrêtant derrière le fourré, il l'avait confirmé dans
cette conviction. Le coyote cherchait simplement le meilleur
moyen d'amener l'homme à le suivre. Si cette tactique réussissait,
Plumet le et les petits seraient peut-être sauvés.
Le chasseur descendit de cheval et marcha dans la direction du
fourré, l'arme basse. Yip estima la distance qui le séparait d'un
gros rocher, situé à quelques mètres de la crête, considéra que son
plan était réalisable, et s'élança.
Dans un effort désespéré, il atteignit ce refuge. Un peu plus
loin, un pin rabougri offrait un abri momentané, et Yip bondit
jusque-là. Une nouvelle balle le frôla.
Quand le chasseur arriva au fourré où Yip était resté quelques
minutes, il vit des gouttes de sang sur l'herbe.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 181
et suivit les traces du coyote sur une courte distance. Puis,
convaincu de l'avoir blessé sérieusement, il rechercha son cheval
et entama la poursuite.
Yip se dirigeait maintenant vers le Red Mesa et l'endroit où il
savait que les chasseurs avaient construit une cabane. Peut-être
devinait-il que l'homme le suivrait plus facilement s'il le voyait
aller dans cette direction. Quoi qu'il en soit, il entraîna son
poursuivant à travers tout la Mesa puis, décrivant un large cercle,
il revint juste derrière lui. On imagine la stupéfaction du chasseur
s'il avait su, au moment où il dessellait son cheval et annonçait à
son camarade qu'il avait enfin découvert le repaire de la bande de
coyotes, que le chef de cette bande l'observait à moins de cent
mètres de là !
Yip attendit d'être certain que l'homme allait rester un certain
temps dans la cabane. Alors seulement il prit le chemin du retour.
Plumette s'était rendu compte du danger qui les menaçait et elle
était disposée à suivre Yip n'importe où. Le seul endroit qui parût
sûr était l'éboulis de rochers, au fond du champ de Robinson.
Tous les coyotes avaient bien vite compris que les fermiers ne
leur feraient pas de mal. Le flair subtil de ces animaux leur
permettait de distinguer ces hommes des chasseurs. Le jour où il
avait entendu la faucheuse, Yip s'était approché de Robinson et
celui-ci n'avait pas donné l'impression d'être irrité contre le
coyote.
Dès que la nuit fut tombée, Yip entraîna sa famille. Les petits
suivaient leur père en file indienne, surveillés par l'attentive
Plumette, qui sermonnait quiconque s'écartait de la ligne. Yip
avançait lentement. Il venait de passer une journée harassante et
sa blessure lui ankylosait les épaules. Les jeunes coyotes le
suivaient sans peine. Le petit groupe descendit dans la vallée de
La Poudre, puis remonta vers la porte de Robinson. La nuit était
calme, parfois troublée d'un aboiement de coyote.
Quand ils furent parvenus à la clôture, Plumette regimba un
peu à l'idée de pénétrer dans un endroit où ils avaient été
précédemment pris au piège; mais
182 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Yip resta ferme, et démontra qu'ils devaient passer la porte et
entrer dans le champ. Une fois à l'intérieur, Plumette oublia bien
vite ses inquiétudes en apprenant aux pet it s coyotes comment
tuer les mulots. Les lapins s'étaient, eux aussi, multipliés clans
l'enceinte et la chasse fut bonne.
Yip les quitta pour aller explorer les rochers. Il retrouva
chaque chose telle qu'il l'avait laissée, et même la flaque boueuse
dans laquelle il se vautrait au début du printemps. Il se sentait
heureux et eu sécurité. Sa blessure le gênait déjà beaucoup moins.
Peu après, Plumette le rejoignit, suivie de ses petits qui avaient
bien mangé et s'apprêtaient à bien dormir.
Dès le lever du soleil, le matin suivant, Yip vit Robinson
arpenter le sentier. L'homme s'arrêta pour examiner un lièvre à
demi dévoré. Il leva son chapeau et l'agita vers une femme qui
était occupée à donner à manger aux poulets, près de la maison.
« Bonne nouvelle ! cria-t-il. Les coyotes sont revenus à temps
pour sauver nos choux. Dis aux enfants de bien veiller à ne pas
les effrayer. »
Un an plus tôt, la voix de Robinson eût inquiété Yip; mais ce
jour-là, elle le réconforta et lui donna l'impression que tout allait
bien.
Plumette quitta les petits coyotes endormis pour venir s'asseoir
à côté de Yip. Celui-ci observait Robinson qui attela ses deux
chevaux à la faucheuse et les conduisit dans le champ. Au début,
Plumette n'osa pas suivre la machine; mais lorsqu'elle vit la
facilité avec laquelle Yip attrapait taupes et mulots, elle oublia ses
craintes. Les deux coyotes suivaient de si près la faucheuse qu'à
midi, quand Robinson rentra chez lui pour déjeuner, il téléphona à
ses voisins que les coyotes le suivaient comme des chiens. À sa
surprise, il apprit que les autres cultivateurs avaient constaté le
même phénomène : du haut en bas de la vallée, les coyotes
suivaient les faucheuses et exterminaient les rongeurs, fléaux des
cultures.
Le deuxième jour qui suivit la réinstallation du coyote
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

183
dans son ancien logis, Yip et Plumette étaient étendus à quelque
distance des rochers, quand Yip eut l'impression d'un danger. I1
se dressa immédiatement et aperçut les deux chasseurs. Ceux-ci
descendaient la colline, en suivant la piste des coyotes. Les
chasseurs vinrent jusqu'à la porte, qu'ils franchirent, et prirent la
direction de la muraille de rochers située derrière la maison. Yip
constata qu'il se trouvait une fois de plus dans une souricière dont
il lui serait bien difficile de sortir. Il savait que le vieux tunnel
était bouché et la seule porte était celle que venaient d'emprunter
les deux chasseurs. Ces hommes étaient armés de fusils, et des
pièges pendaient à leurs selles. Ils portaient en outre des sacs de
viande empoisonnée. Yip sentit que tout espoir était perdu. I1 jeta
un rapide coup d'œil aux falaises qui le dominaient, comme pour
demander aide et assistance au dieu des bêtes sauvages.
Les chasseurs avaient dépassé la maison de Robinson et
venaient tout droit sur Yip. À ce moment, Robinson apparut dans
l'encadrement de la porte. D'un regard, il comprit la situation. Il se
tourna, lança quelques mots à sa femme, et sortit. Il interpella les
chasseurs : « Dites donc, vous autres, où vous croyez-vous
donc ? »
Les chasseurs s'arrêtèrent et répliquèrent qu'ils avaient été
chargés par l'Association de gardiens de troupeaux de détruire
tous les coyotes et qu'ils venaient justement de découvrir la
cachette de ces animaux.
Yip retint son souffle, car si les mots n'avaient pas de
signification pour lui, les gestes étaient clairs. Robinson parla de
nouveau, agita les mains et désigna la porte. Un des chasseurs
sortit un papier qu'il lut à Robinson. Puis il le remit dans sa poche
et s'avança vers Yip.
Robinson saisit une fourche et se planta devant les chasseurs.
Yip entendit des sabots de chevaux résonner sur la route de la
vallée. I1 se tourna et vit un groupe d'hommes — il n'en avait
jamais rencontré tant clans sa vie ! — s'engouffrer dans le champ
à bride abattue. Les nouveaux venus se placèrent derrière
Robinson. Yip
184 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
comprit que ces hommes étaient irrités, mais il comprit aussi que
ce n'était pas contre lui. Après une discussion orageuse, les
chasseurs firent demi-tour et s'éloignèrent, suivis par les fermiers
menaçants.
Un jour de cet automne, Yip était allé bien au-delà du Red
Mesa pour enseigner à deux de ses fils l'art de suivre une piste. Au
retour, il passa par l'ancien campement des chasseurs et s'arrêta
pour l'examiner. Il n'en restait qu'un tas de cendres et quelques
morceaux de bois calcinés. Les fermiers furieux avaient brûlé la
cabane !
TRAPU, le loup gris

À chaque coup de pioche, Gord Williams se rapprochait du


louveteau qui, terrorisé, se blottissait au fond de l'antre. Un jeune
loup peut connaître l'angoisse de l'inconnu, même à un mois, et
celui-là avait déjà été témoin de bien des catastrophes. Il ne
pouvait savoir que Williams avait simplement pitié de lui.
Telle était pourtant la vérité. Cet homme savait depuis
longtemps que la vieille louve, dont les razzias parmi les
troupeaux du haut rio Grande l'avaient à peu près ruiné, élevait
ses petits dans un antre de Ute Creek. Un chasseur, mandé par le
gouvernement, avait tué la bête la nuit précédente, et Williams
avait parcouru quinze kilomètres, ce matin-là, pour chercher les
louveteaux. Il ne pouvait supporter l'idée que ceux-ci mouraient
de faim. Mais le brave homme ignorait que quatre, sur cinq des
membres de la famille, avaient déjà été tués par d'autres animaux
sauvages.
Le petit loup tremblait de peur au fond de la tanière. Il avait vu
des aigles enlever deux de ses frères, une belette en tuer un autre
et le dernier avait été emporté par un grand-duc, tombé du ciel.
Vous comprendrez pourquoi le pauvre petit était persuadé que
le monde entier était ligué contre lui.
Quand Williams eut achevé de déblayer un passage, et qu'il
plongea sa main gantée dans le trou, le louveteau
186 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
planta ses dents aiguës dans le gros gant en peau de daim. Il
voulait se défendre de son mieux, mais ses dents n'étaient pas
assez longues pour mordre à travers le gant de l'homme; aussi,
quelques instants plus tard, se trouvait-il au grand jour, brandi à
bout de bras.
Williams avait décidé de le tuer immédiatement, mais le
pauvret ressemblait tellement à n'importe quel petit chiot, que
l'homme hésita une minute. Le louveteau fit alors un geste sans
précédent : il roula des yeux noirs vers Williams et tira
rageusement une petite langue rose.
Williams éclata de rire. « Sacré petit bonhomme ! J'aimerais
bien te laisser vivre. Malheureusement, nous n'avons que faire
d'un loup dans le pays. »
Le petit animal ne comprenait rien à ce discours, mais il n'était
plus du tout effrayé, et il léchait la partie du gant qu'il venait de
mordre. L'homme lui caressa la tête de son autre main, qui était
nue.
L'amour n'a pas besoin de mots, parfois, pour s'exprimer.
Williams comprit que le Contact de sa main avait attendri le cœur
du sauvageon. Il s'assit, tenant le louveteau sur ses genoux, et
caressa la douce fourrure. « Je vais tenter une expérience, dit-il à
haute voix. Personne ne croit qu'un loup gris puisse être
apprivoisé, mais j'ai réussi à dresser des chiens très féroces et à
me faire aimer d'eux. Je ne vois pas pourquoi je n'arriverais pas au
même résultat avec un louveteau qui n'a jamais vu un homme
avant moi. Tu as d'ailleurs tout à fait l'aspect d'un petit chien
esquimau. Tu t'appelleras désormais : « Trapu. »
Pendant tout le trajet qui les menait au ranch de Williams, le
mot « Trapu » fut souvent prononcé, ton-jour accompagné d'une
tape affectueuse. La bonté de Williams tombait dans un terrain
fertile, car le petit loup n'avait encore jamais connu la moindre
tendresse. Jamais bêle sauvage ne fut capturée à un moment aussi
propice au dressage que ce jeune représentant d'une race de hors-
la-loi dans le monde des animaux.
La première expérience que Williams voulait tenter
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 187
touchait le régime alimentaire. Il savait qu'un ours ne mange pas
de viande par goût, mais seulement quand il lui est impossible de
satisfaire ses appétits végétariens. Les chiens peuvent être
habitués à préférer une pâtée ne contenant aucune graisse
animale. Pourquoi ne pas appliquer immédiatement ce régime à
bébé Trapu ? Pourquoi n'essaierait-on pas de ne jamais lui donner
de viande ?
Aussi le louveteau dina-t-il, ce soir-là, de lait de vache chaud,
après quoi il s'endormit tout contre l'oreiller de Williams. En
partant le lendemain matin pour se rendre à son travail, Williams
offrit à Trapu un jouet qui devint rapidement son trésor le plus
cher : une vieille pantoufle, dont le feutre moelleux ne pouvait
faire de mal à ses dents.
Durant les six mois qui suivirent, Trapu ne goûta pas le
moindre morceau de viande. Il mangeait du pain de maïs avec du
lait. Jamais enchaîné, il courait librement dans la maison et suivait
fidèlement son maître, comme n'importe quel jeune chien, quand
il y était autorisé.
Pendant tout ce temps, son seul camarade de jeu fut Jacob, le
gros chat qui partageait avec lui la maison de Williams. Au début,
Jacob ne se trouvait pas très attiré par le louveteau, mais à force
de vivre avec lui — ils restaient souvent seuls ensemble pendant
plusieurs heures — il apprit à mieux l'aimer. Ils devinrent même
de bons amis. Ils mangeaient ensemble et se couchaient souvent
dans la même caisse, près de la cheminée.
Ce fut au printemps que Trapu apprit pour la première fois qu'il
ne devait pas obéir à ses instincts sauvages. Williams travaillait
dans la forge, près de la grange, quand il entendit un cri rauque
provenant du poulailler. Il regarda dehors et vit Trapu avec, dans
la gueule, une poule qu'il venait de tuer. Williams appela le jeune
loup et, prenant un solide lacet de cuir, il lui attacha la poule
morte autour du cou.
Trapu se sentit en disgrâce. Les jours passèrent et comme la
volaille, en se putréfiant, dégageait une odeur de plus en plus
désagréable, le louveteau alla se cacher,
188 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
tout honteux, sous la maison, d'où il ne fut plus possible de le
sortir. Finalement, Williams se glissa en rampant jusqu'à l'endroit
où il se terrait et coupa le lacet. Cette expérience allait donner la
mesure de l'attachement de Trapu pour son maître. Celui-ci n'était
pas certain que le loup lui pardonnerait jamais.
Trapu était sorti le premier de sa cachette; quand Williams
émergea à son tour, le loup lui témoigna, à sa façon, toute sa
gratitude d'être débarrassé de la poule. Il lécha la main de
Williams et bondit joyeusement autour de lui en poussant de
petits jappements. Williams le caressa et lui fit comprendre que la
brouille était finie.
Plus que jamais, Trapu devint l'ami fidèle et constant de
l'homme. Il apprit à s'occuper du bétail et, enfin, fut autorisé à se
rendre seul dans les pâturages et à en ramener les chevaux que
Williams utilisait pour les travaux de la ferme.
Une habitude prise pendant son jeune âge persistait. Chaque
fois que Williams commençait à préparer son déjeuner, Trapu
allait immédiatement chercher sa vieille assiette de fer-blanc toute
bosselée, la déposait doucement sur le sol, et s'asseyait à côté. Si
Williams n'allait pas chercher aussitôt la pâtée de maïs qui
constituait maintenant la principale nourriture de Trapu, celui-ci
saisissait alors l'assiette dans sa gueule et la tenait à la hauteur de
la table. Parfois, pour s'amuser, Williams faisait mine de ne pas le
voir. Dans ce cas, Trapu reposait bruyamment l'assiette, puis la
tendait de nouveau. Cette manœuvre amenait toujours des
résultats, et provoquait souvent des bagarres amicales dont
raffolait le jeune loup.
Trapu avait deux ans révolus, lorsqu'il lui arriva une aventure
qui parut effacer la dernière trace de sa nature sauvage. La fin de
l'automne fut marquée par une chute de neige précoce et une
semaine de température glaciale. Le haut rio Grande était
entièrement gelé. Une deuxième tempête de neige recouvrit la
glace et une douzaine des bêtes de Williams traversèrent la rivière
et se réfugièrent
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 189
dans un coin abrité sur l'autre rive. Trapu savait où elles se
trouvaient et, à cette époque, il était si bien au courant du travail
de la ferme qu'il lui arrivait souvent d'agir de sa propre initiative.
Un jour que Williams coupait du bois pour le feu, sur la colline
au-dessus de la maison, Trapu, las de le regarder, décida de
rabattre le bétail épars dans les environs. Il traversa la rivière,
suivant les traces laissées par les bêtes et, regroupant rapidement
celles-ci, il leur fit reprendre le chemin du ranch.
Williams l'entendit hurler et descendit jusqu'à la rivière pour
mieux se rendre compte. Le bétail avait peur de Trapu, car son
odeur était celle d'un « loup ». Quand il les conduisait, les bêtes
obéissaient précipitamment. Aussi, au lieu de traverser la rivière
l'une derrière l'autre, comme elles l'avaient fait auparavant,
étaient-elles maintenant massées en un groupe compact. Trapu
trottait derrière elles, agitant fièrement le magnifique panache de
sa queue. Il n'éprouvait pas la moindre sensation de danger. La
masse pesante du troupeau craquela la glace et, au moment où
Trapu arrivait au milieu de la rivière, une partie de la croûte
bascula, laissant le loup patauger dans un trou d'environ six
mètres de diamètre. Trapu savait nager, mais il était bien en peine
de sortir de cette eau glaciale.
Williams comprit immédiatement la situation. Il retourna
rapidement dans la grange chercher une planche et, muni de celle-
ci, il s'élança vers la rivière.
« Tiens bon, Trapu, cria-t-il, j'arrive.... »
Un chien aurait usé toutes ses forces à essayer de se hisser sur
la glace, mais le loup ne songeait qu'à se maintenir à la surface, en
attendant de voir un moyen de s'arracher à l'étreinte du courant.
Les espérances de Williams s'effondrèrent quand il se rendit
compte que la planche était trop courte pour atteindre le trou, par-
dessus les morceaux de glace cassée. Il la jeta sur la berge et,
courant jusqu'à la sellerie, il saisit rapidement une corde et
regagna en hâte la
190 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
rivière. Trapu pataugeait toujours. Il claquait des dents et roulait
des yeux blancs, cherchant en vain un moyen de se tirer d'affaire.
Williams posa la planche, sur le plus gros des glaçons, s'avança
dessus et lança le lasso improvisé. Trapu se dirigeait vers son
maître à ce même instant et la boucle du lasso tomba derrière lui.
Williams ramena la corde et la jeta de nouveau, sans plus de
chance. Il allait encore une fois la ramener quand le loup
s'approcha de la corde, la saisit entre ses fortes mâchoires et s'y
accrocha jusqu'à ce qu'il eût atteint le bord du trou. Avec l'aide de
Williams, il posa une patte, puis l'autre sur la glace. Mais il n'alla
pas plus loin, incapable de hisser son arrière-train hors de l'eau.
Williams n'osait pas relâcher la tension de la corde, craignant
que l'animal ne perdît l'équilibre et ne tombât en arrière. Ce fut un
mauvais moment, tant pour l'homme que pour le loup. Alors,
Williams parla :
« Ne t'en fais pas, mon vieux, l'eau s'égoutte de tes poils et tu
deviens de plus en plus léger. Courage, vieux ! »
Sur ces mots, il tira brusquement la corde, Trapu détendit ses
puissantes pattes arrière et parvint à se hisser péniblement sur le
bord. Il tomba à plat sur la glace, sans lâcher pour cela la corde
qu'il agrippait toujours entre ses dents. Dès qu'il put empoigner le
loup par son collier, Williams le traîna sur la berge, le prit dans
ses bras, le porta jusqu'à la maison et le coucha sur une
couverture devant le feu.
Trapu était complètement transi, mais une tasse de lait chaud le
remit d'aplomb. Après quelques minutes de repos, il se leva,
s'approcha de Williams et lui posa sa grosse tête sur les genoux.
Ses yeux ne semblaient plus du tout ceux d'un loup, mais les bons
yeux reconnaissants d'un setter. L'homme sentit alors qu'il pouvait
lui accorder sa pleine confiance. Trapu le devina et s'efforça de
faire comprendre à son maître qu'il pouvait compter sur lui.
À partir de ce jour, Trapu bénéficia d'une plus grande
BRUSQUEMENT, LE HENNISSEMENT D'UN CHEVAL.
192 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
liberté. Il accompagnait Williams partout — même dans les rares
visites que l'homme faisait au petit village situé à une trentaine de
kilomètres en aval de la rivière. Le loup ne pouvait s'expliquer la
réaction des chiens domestiques à son égard. Ceux-ci refusaient
de s'approcher de lui et, quand Trapu se dirigeait vers l'un d'eux,
essayant d'être amical, le chien déguerpissait aussitôt en poussant
des hurlements de terreur. Trapu n'en comprenait pas la raison,
mais puisque aucun d'eux ne manifestait le désir de se battre, le
loup imagina qu'il était peut-être une sorte de chef.
Il lui fallut apprendre qu'un chef doit défendre son autorité et,
comme toutes ses autres leçons, celle-ci lui fut inculquée à la dure
école de l'expérience. Parmi les chevaux appartenant à Williams,
un poulain de deux ans, du nom de Jim, était le grand ami de
Trapu. Le loup se trouvait avec Wiliams le jour où le tout jeune
poulain avait été trouvé, presque mort de froid, dans la neige. Il
avait assisté au transport de l'animal dans la grange et aux soins
qui lui avaient été donnés. Trapu trouva le jeune cheval
sympathique et le prit sous sa protection. En grandissant, Jim vint
à considérer le loup comme son ami et compagnon de jeu.
Un soir d'hiver, Trapu était étendu devant la cheminée.
Williams lisait. Jacob, le chat, était assis près de la tête de Trapu,
ronronnant la joyeuse chanson que le loup aimait à entendre.
Brusquement le hennissement d'un cheval se répercuta à travers
les bâtiments et, un instant plus tard, le cri de chasse d'un loup
retentit. Williams se leva précipitamment et courut à la porte.
Trapu le bouscula pour passer devant lui et s'élança dans la cour.
Trois silhouettes sombres sautaient autour de la palissade qui
entourait le corral, essayant d'atteindre les chevaux qui tournaient
en rond à l'intérieur. Jusqu'à ce moment Trapu n'avait jamais eu à
se battre. Il ne pouvait savoir ce qui l'attendait quand il s'était
précipite pour défendre le cheval qui avait réclamé assistance. Un
moment plus tard, Trapu se trouvait sur le dos, dans
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 193
la neige, luttant désespérément. Les loups, qui vivaient de
meurtres depuis leur sevrage, auraient tué sans hésiter un membre
de leur propre race. Williams n'avait pas empoigné une hache
pour venir au secours de Trapu. Le fermier tua un loup et en
blessa un autre. Le troisième, un très gros mâle, s'arracha à
l'étreinte de Trapu et s'enfuit à travers la prairie vers la forêt.
Trapu se releva et s'élança à sa poursuite, en proie à un sentiment
inconnu jusqu'alors. Pour la première fois, un cri de chasse jaillit
de sa gorge. À cet instant, Trapu n'était plus un chien mais un
loup.
Aspirant l'air glacé à pleins poumons, il courait de toutes ses
forces. Le loup sauvage était heureux de se battre, mais comme il
avait déjà livré de nombreux combats, il désirait choisir l'endroit
où se déroulerait celui-ci. Ne craignant que l'homme, il cherchait
un emplacement où Williams ne pourrait secourir aisément Trapu.
Au bas des prés de Williams, des castors avaient construit des
barrages en travers d'un ruisseau, formant ainsi trois petits étangs.
Ces derniers étaient gelés et le loup sauvage savait que l'homme
ne s'aventurerait pas sur la glace. Il traversa d'un pas léger la
surface polie et, s'arrêtant sur une éminence, fit face à son
adversaire. Trapu, lui, glissa et s'étala.
Quand Trapu se releva et put gagner la neige dure, le
jappement aigu, perçant, du loup sauvage résonna dans ses
oreilles. Il gémit, en avançant à longues enjambées vers son
ennemi. Il brûlait d'envie de se battre.
Cette fois-ci, Trapu ne se jeta pas aveuglément dans la bataille
comme il l'avait fait auparavant. Les coups qu'il avait reçus au
cours de la première échauffourée lui avaient enseigné la
prudence. En approchant de son adversaire, il ralentit l'allure,
marchant de côté à la manière des loups. Il tenait la tête baissée,
crocs découverts, prêt à répondre à toute attaque. Celle tactique ne
convenait pas au loup. Celui-ci voulait en finir rapidement, car ses
oreilles avaient perçu le bruit de sabots qui se rapprochaient et il
savait qu'avant peu l'homme
AU PAYS des CINQ RIVIÈRES 7
194 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
apparaîtrait, monté sur son cheval. La plupart des hommes étaient
armés de fusils et, dans ce cas, l'étroite barrière constituée par la
mare ne serait plus d'aucune utilité.
Il essaya de provoquer l'attaque de Trapu en reculant de
quelques pas vers le haut du talus, mais en ayant bien soin de
toujours conserver l'avantage de la hauteur. L'instinct de Trapu le
prévint contre cette ruse et, cependant qu'il poursuivait sa lente
avance, il ne modifia pas la position de sa tète, ni de ses crocs.
Pendant ce temps, Williams avait arrêté son cheval de l'autre
côté de la mare, et regardait. Ainsi que l'avait prévu le loup
sauvage, le fermier possédait un fusil, mais il n'osait s'en servir
dans la demi-obscurité. Les deux adversaires se déplaçaient sans
cesse et l'homme craignait de blesser Trapu.
Celui-ci entendit peut-être Williams mais n'y prêta pas
attention. Pour le moment, l'influence des trois années passées
avec l'homme était oubliée. Cette bataille était la sienne, et il
entendait la conduire à sa façon.
Le loup sauvage piétina la neige et, pointant le museau vers le
ciel, il exprima sa colère en un hurlement prolongé. Il commit, ce
faisant, une grosse faute, car, pour Trapu, ce n'était pas l'heure des
fanfaronnades. À peine avait-il entamé son hurlement que Trapu
répondait au défi de son ennemi. Il gravit d'un bond la distance
qui les séparait, planta ses longs cros pointus dans la partie
inférieure de la gorge du loup sauvage et le combat fut terminé
avant d'avoir commencé.
Williams en avait assez vu pour comprendre qu'il ne pouvait
aider Trapu. Le loup qui aurait attaqué le premier gagnerait le
combat. Le fermier ne pouvait que souhaiter que ce fût Trapu. Il
attendit que le tourbillon de neige soulevé par les combattants fût
dissipé. Quand il put voir plus clair, une grande forme grise gisait
sur le sol et une autre s'avançait fièrement vers l'étang, la queue
haut dressée. Trapu avait gagné sa première bataille, mais quels
en seraient les résultats ? Telle était
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 195
la question que se posait Williams en revenant lentement à la
maison, tandis que Trapu trottinait à côté de lui. Certes, le loup
avait maintenant goûté au sang chaud et avait retrouvé, en cette
occasion, sa nature sauvage. Allait-il redevenir loup, ou bien
resterait-il le gentil compagnon que Williams aimait ?
Lorsqu'ils arrivèrent à la ferme, Williams chauffa aussitôt une
casserole de lait dans lequel il mit à tremper quelques croûtes de
pain de maïs. C'était la nourriture que Trapu aimait le mieux.
Mais, ce soir-là, il n'en voulut point.
Williams posa la casserole et se dirigea vers la cheminée. Jacob
s'approcha de Trapu, frottant son dos contre les pattes du loup
pour lui souhaiter la bienvenue. Il se mit à laper le lait. Ce geste
amical rompit le charme et les deux animaux terminèrent le repas
ensemble. Puis, calmement, ils regagnèrent leurs places
habituelles, devant la cheminée. Williams poussa un soupir de
soulagement en se levant pour venir caresser les oreilles du loup.
Pour cette fois, le danger de voir Trapu retourner à la vie sauvage
était écarté.
Pendant le reste de l'hiver et l'été suivant, le jeune loup resta le
bon camarade qu'il avait toujours été. Jim avait terminé son
dressage et Williams apprit à Trapu comment le conduire en tirant
sur le licol ou la bride. Le cheval était entraîné à demeurer
immobile lorsque sa bride pendait à terre. Williams s'amusait
souvent à le laisser ainsi; il se rendait alors à quelque distance et
envoyait Trapu le chercher. Le cheval et le loup goûtaient fort ce
jeu.
Un jour de septembre, Williams ramenait des pâturages un
troupeau de jeunes bœufs. Subitement, un des animaux partit dans
une mauvaise direction. Si le fermier avait monté un cheval
solide, il aurait pu arrêter le bœuf sans difficulté, mais il montait
Jim ce jour-là et n'osa pas se servir de son lasso. On avait enseigné
à Trapu qu'il devait rester avec le troupeau quand un incident de
ce genre se produisait. Le loup ne s'arrêta
198 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
que quelques instants pour voir Williams et Jim disparaître
rapidement derrière une crête, puis il reprit sa tâche qui consistait
à ramener les autres bœufs à l'étable. Il fallait encore traverser une
forêt de hautes futaies, et Trapu eut beaucoup de mal à conduire le
petit troupeau sans perdre un seul animal. Quand les bêtes furent
parvenues dans une petite prairie, le loup les laissa se reposer un
instant pour permettre à Williams de les rattraper. Il s'allongea à
l'ombre d'un balsamier, tout en surveillant les bœufs. Ses oreilles
dressées guettaient le son des sabots de Jim.
C'était l'heure du jour et le genre de travail que Trapu préférait.
Il aimait être avec Williams et Jim et sentir qu'ils travaillaient tous
ensemble. Après une attente de cinq minutes, il se leva et jeta un
coup d'œil autour de lui. Deux des bœufs s'étaient couchés, les
autres attendaient patiemment. Trapu décida d'en profiter et
repartit en courant à travers les bois pour tâcher de retrouver
Williams. Il arriva bientôt à la lisière de la forêt et fouilla la crête
du regard, mais son ami n'était toujours pas en vue.
À cet instant précis, ses oreilles fines perçurent le bruit d'un
beuglement furieux provenant de l'autre côté de la crête. Trapu
s'élança jusqu'au sommet et examina l'autre versant. Il aperçut Jim
dans une clairière, mais Williams n'était pas sur son dos. Pendant
un moment, Trapu ne sut que penser, se demandant ce qui avait
bien pu arriver. Puis il vit le bœuf foncer à toute allure vers
l'endroit où Williams était allongé, à côté d'un tronc d'arbre abattu.
Il n'y avait pas une minute à perdre. Le loup dévala la colline, à la
rencontre du bœuf furieux, avec l'intention de l'éloigner du tronc
d'arbre. On eût dit qu'il comprenait que Williams était blessé et
incapable de se défendre.
Hurlant à pleine voix, Trapu barra le passage au bœuf, mais
celui-ci ne s'en laissa pas imposer et poursuivit sa charge, tête
baissée, renâclant et beuglant de rage. Trapu resta sur place,
refusant de reculer d'un centimètre. Le
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 197
bœuf cueillit le loup sur ses cornes et le projeta violemment en
l'air. Trapu retomba sur le sol, en proie à une rage telle qu'il n'en
avait jamais éprouvé de sa vie. Comme le jour de sa bataille avec
le loup, il adopta les méthodes de combat des animaux sauvages.
Au lieu de se précipiter de nouveau à la tête du bœuf, comme un
chien domestique l'aurait fait, il s'attaqua à sa patte arrière droite
et le mordit profondément.
Le bœuf essaya de pivoter sur lui-même, mais sa patte blessée
fléchit et il tomba. Trapu s'élança alors à sa gorge, qu'il ne lâcha
pas avant que le bœuf eût définitivement cessé de ruer. Cette fois
encore, Trapu avait goûté du sang. Quand enfin il se releva et
s'éloigna du bœuf, il était véritablement un loup. Williams lui-
même n'osa lui parler, mais s'allongea très calmement à côté du
tronc d'arbre, pendant que Trapu s'asseyait sur son arrière-train et
lançait un hurlement de victoire de sa race. Il écouta ensuite,
comme s'il eût attendu une réponse de la meute. Aucun bruit ne
rompit le silence, et Trapu chanta de nouveau sa victoire. S'il
s'était trouvé une meute de loups pour lui répondre, Trapu aurait
peut-être rejoint la bande; mais quand, après plusieurs minutes,
son appel n'eût toujours pas reçu d'écho, il s'en alla. Même alors, il
semblait avoir complètement oublié Williams. Il se trouvait à une
douzaine de mètres de l'homme quand il entendit son nom,
prononcé d'une voix douce, amicale. Il s'arrêta et demeura
immobile, tandis qu'une affection de trois ans luttait contre la
nature sauvage réveillée par le combat.
De nouveau, Williams l'appela par son nom. Cette fois, un peu
plus fort : « Trapu, mon vieux, va chercher Jim, amène-le ici. J'ai
très mal à la jambe et je ne peux pas me tenir debout. Va chercher
Jim, va chercher Jim, Trapu ! »
Trapu se retourna, regarda l'homme fixement et, peu à peu,
l'éclat sauvage de ses yeux disparut. Il s'approcha et le bout de sa
queue remua légèrement. « Tu es un brave chien, Trapu, tu m'as
sauvé la vie. Va chercher
198 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Jim et nous rentrerons à la maison. Va chercher Jim, Trapu. »
Le loup tourna la tète et considéra le cheval, puis trotta vers
celui-ci. En voyant arriver Trapu, le cheval s'ébroua. Le loup
commençait à revenir complètement à lui. Il effleura le cou de Jim
de son museau, buvant l'odeur d'une présence amie. Jim agita les
oreilles et, par jeu, mordilla le loup.
La voix de Williams retentit alors :
« Eh ! vous deux ! C'est fini ces gamineries ! Je suis pressé ! »
Trapu saisit la bride et conduisit Jim près du tronc d'arbre.
Williams caressa les deux animaux, réussit à saisir l'étrier et se
hissa. Finalement, il parvint à se mettre en selle, ménageant sa
jambe blessée autant qu'il le pouvait : « Tout va bien, Trapu,
rentrons à la maison. »
Le loup trotta à côté de Jim jusqu'à la crête et suivit ensuite les
traces laissées par le bétail. Williams était persuadé que la
meilleure chose pour Trapu était le travail. En dépit de sa propre
blessure, il aida le loup à ramener le troupeau dans l'enclos du
ranch.
L'épreuve décisive allait se produire maintenant que Trapu
avait goûté le sang d'un animal, nourriture normale des loups.
Avant de téléphoner pour qu'on envoie un homme qui s'occuperait
de la ferme, Williams décida de tenter immédiatement une
expérience qui réglerait la question une fois pour toutes. Il laissa
Jim dans la cour et, à l'aide d'une canne, se traîna jusqu'à la
cuisine. Il restait un morceau de bœuf frais dans le buffet et il
allait l'offrir à Trapu. Si le loup le mangeait, Williams saurait que
l'animal n'était plus un compagnon sûr. Si Trapu était devenu
loup, alors, en dépit du fait qu'il avait sauvé la vie de Williams ce
jour-là, il faudrait l'abattre.
Trapu observa attentivement le fermier, car il n'avait rien
mangé depuis le matin très tôt et il avait grand-faim. Il vit
Williams prendre quelque chose dans le
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

199
buffet et s'asseoir près du coin contre lequel était appuyé son fusil.
Trapu se demandait ce que tout cela signifiait, mais Williams
savait toujours ce qu'il faisait, aussi valait-il mieux attendre et
voir.
Williams jeta le gros morceau de viande sur le plancher, devant
le loup, et prit son fusil. Trapu ne comprenait toujours pas. Il
demeura assis un moment, puis, se levant, alla dans l'autre pièce,
saisit la vieille assiette bosselée dans laquelle il avait mangé tous
ses repas depuis son enfance, et la jeta bruyamment sur le sol.
Williams posa son fusil aussitôt et tendit les bras. Le loup vint
rapidement à lui et se dressa de façon que la moitié de son corps
vînt reposer sur les genoux de Williams. Il glissa sa tête sous le
bras de son ami et se serra contre lui.
Williams murmura longuement des mots étranges, que le loup
n'avait jamais entendus, mais Trapu ne s'en souciait pas, il savait
que tout était rentré dans l'ordre.
FUSAIN, la marmotte noire.

Fusain, la marmotte, était assise à l'entrée de sa tanière, plus


intriguée qu'effrayée. Elle avait conscience qu'un danger menaçait
la colonie de marmottes qui, depuis de nombreuses générations,
vivaient et combattaient sur les pentes ensoleillées du pic Carson.
Mais ses sens, peu développés il est vrai, ne parvenaient pas à
déterminer la raison de son inquiétude.
Le soleil brillait dans le ciel bleu. Une douce brise balançait la
folle avoine et l'ancolie, mais Fusain ne put y déceler l'odeur de
Rôdeur, le lynx qui vivait dans la forêt de sapins, au bas de la
colline. D'autre part, un éboulement n'était pas à redouter à cette
époque de l'année, puisque la pluie avait cessé depuis un mois.
Une pensée soudaine incita Fusain à l'action. Sans réfléchir
davantage, la marmotte donna l'alarme en lançant un coup de
sifflet. Toutes les marmottes du bassin quittèrent leur travail pour
se mettre à l'abri. Quelques-unes se jetèrent dans le fourré de
ményanthes le plus proche. Deux toutes jeunes, incapables de
suivre leur mère, se précipitèrent dans une vieille galerie de mine,
au pied de la colline, à trente mètres de la tanière de Fusain.
Fusain n'arrivait toujours pas à discerner le moindre signe de
danger. Néanmoins, persuadée d'avoir raison, elle jeta un coup
d'œil derrière elle pour s'assurer que sa
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 201
propre ligne de retraite n'était pas coupée, et qu'un bond en arrière
la ramènerait dans les profondeurs de son terrier. La couleur de
Fusain était la véritable cause de son autorité. Sa sagesse était
respectée et ses ordres écoutés par toutes les marmottes de la
colonie, pour la simple raison que sa robe comportait beaucoup
plus de poils noirs que de poils rouges ou gris, si bien qu'elle
paraissait noire comme du charbon. Les animaux à fourrure
n'aiment pas les pelages baroques, aussi Fusain avait-elle été
obligée de combattre et de mettre à la raison presque toutes les
marmottes du pic Carson.
Des batailles continuelles en avaient fait un guerrier au corps
mince et musclé, un chef dont l'expérience avait été acquise à
dure école. En ce moment, au lieu de plonger dans sa tanière
comme les autres, Fusain demeurait courageusement immobile,
ses petites pattes de devant serrées l'une contre l'autre, les oreilles
dressées et les yeux grands ouverts.
Une ombre traversa d'un trait la clairière et la marmotte leva
aussitôt les yeux, espérant voir l'oiseau qui l'avait produite, voler
paresseusement dans le ciel serein; mais en vain. Son seul instinct
l'avait poussée à donner l'alarme. Toute autre marmotte se serait
mise en sûreté dans son terrier, mais Fusain savait qu'il était plus
pénible encore de sortir de son trou pour faire face à un danger
inconnu. Aussi prit-elle le parti de s'asseoir et d'attendre, pareille à
une petite statue noire, scrutant la forêt de ses yeux vifs depuis le
bord du bassin jusqu'au bosquet de céleris sauvages, à cinquante
mètres de là.
Le temps ne compte pas pour une marmotte. Fusain demeura
donc immobile pendant plus de vingt minutes. Aucun danger ne
s'étant précisé, elle pensa qu'il s'agissait d'une fausse alerte, ou
que le faucon qu'elle s'attendait à voir avait gagné un autre terrain
de chasse. La marmotte lança un cri guttural, et aussitôt de
nombreuses têtes apparurent à l'entrée des terriers.
La mère qui avait abandonné ses enfants fut la première à
sortir. Après un rapide coup d'œil aux alentours,
202 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
elle se dirigea vers la vieille galerie de mine où les petits s'étaient
réfugiés. Elle se trouvait en terrain découvert et descendait
rapidement la pente, en se dandinant, quand Fusain comprit son
erreur. L'énorme silhouette noire d'un aigle surgit d'une fissure de
la falaise, au-dessus d'un éboulis, et dévala la pente, à moins de
deux mètres du sol. Les plumes hérissées de son cou le faisaient
paraître deux fois plus gros qu'il n'était en réalité. Ses yeux cruels
flamboyaient tandis que ses serres s'ouvraient toutes grandes,
prêtes à saisir la marmotte qui s'enfuyait.
Tous les autres membres de la colonie se dressèrent pour mieux
voir; tous, sauf Fusain qu'une longue série de victoires avait
rendue intrépide. N'avait-elle pas, un jour, mis un faucon en
déroule ? La marmotte n'avait pas le temps d'établir une
comparaison entre un oiseau qui pesait le quart de son poids, et un
autre qui mesurait plus de deux mètres d'envergure et devait être
deux fois plus lourd que la plus grasse des marmottes du bassin.
En tout cas, que Fusain y eût réfléchi ou non, elle s'élança sur la
pente à une telle vitesse que, lorsqu'elle bondit, elle accomplit un
saut record d'au moins un mètre et retomba sur le dos du roi des
airs. Déséquilibré, l'aigle manqua sa victime et ses serres d'acier se
plantèrent dans une touffe d'herbe sèche qu'elles déracinèrent.
La mère marmotte en profita pour se réfugier dans l'ancienne
galerie. Mais l'aigle revint de sa surprise avant que Fusain eût
gagné l'abri du plus proche fourré de ményanthes. Déployant ses
ailes, l'oiseau s'immobilisa et, virevoltant à moins d'un mètre de
Fusain, il attaqua de nouveau. Cette fois-ci, les deux serres
agrippèrent la peau flasque des épaules de la marmotte.
Jetant un cri de victoire à l'adresse de sa compagne qui
l'observait depuis une hauteur, l'aigle prit son vol. Les petites
pattes courtes de Fusain battirent l'air désespérément, tandis que
la marmotte essayait en vain de s'arracher aux griffes de l'oiseau
de proie.
LES SERRES AGRIPPÈRENT LA PEAU FLASQUE DE FUSAIN..
204 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Si elle avait pu regarder en arrière, sur la pente de la colline,
Fusain aurait vu plus de cinquante petites statues postées à l'entrée
de leur terrier, pattes de devant jointes sur leurs gros ventres,
comme en prière : amis et ennemis observaient le départ de
Fusain vers la mort.
En dépit de la douleur, et de la terreur de se voir à cent mètres
au-dessus du sol, Fusain n'avait pas encore abandonné tout espoir.
Elle essaya de tourner la tête pour mordre le cou de l'aigle, mais
ne réussit qu'à lui arracher une poignée de plumes. Quand elle vit
ces plumes flotter dans le vent, la marmotte reprit courage à l'idée
qu'elle commettait quelque dommage, et s'attaqua de plus belle au
poitrail de son ravisseur.
Fusain ne connaissait rien de la mentalité des oiseaux. Ses
efforts n'étaient que la tentative désespérée d'un petit animal
terrorisé, mais résolu à se défendre jusqu'au bout. Son action était
pourtant beaucoup plus efficace qu'elle ne le pensait, car l'aigle
était très fier de ses plumes. Il chercha un endroit où se poser pour
tuer sa proie avant que celle-ci l'eût complètement déplumé. La
marmotte était encore en possession de toutes ses forces quand
l'aigle plana au-dessus d'un bois de sapins broussailleux et vint se
poser sur une branche, à moins de trois mètres du sol.
Fusain sentit une des serres se relâcher, car l'oiseau était obligé
de l'utiliser pour s'accrocher à l'arbre. La marmotte était
maintenant retenue par la branche. Il lui était possible de tourner
la tête et une partie de son corps. Utilisant les quatre pattes, elle
arracha une touffe de plumes et dénuda la partie inférieure du cou
de l'aigle. Ses précédents combats avaient appris à Fusain
l'importance d'une prise à la gorge. Juste au-dessus d'elle, les
pulsations du cou de l'oiseau lui désignaient l'endroit vital.
Fusain n'avait pas laissé un instant de repos à l'aigle. Celui-ci
s'était fatigué à la transporter à travers tout le bassin. Il regarda du
côté du pic. D'habitude, sa compagne le suivait et l'aidait à tuer le
gibier qu'il avait
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 205
pris. Mais cette fois, elle semblait considérer qu'il viendrait bien,
tout seul, à bout d'un aussi petit animal, et elle poursuivait la
chasse de son côté. Chaque seconde de répit était à l'avantage de
la petite marmotte. Celle-ci savait où résidait sa seule chance de
salut, et elle attendait avec plus de patience que n'en aurait montré
n'importe quel autre animal.
L'aigle essaya de modifier sa position, pour frapper sa victime.
Il ne put y parvenir, car Fusain étreignait fortement de ses deux
pattes de derrière la jambe libre de l'oiseau. Un accent de véritable
terreur, dans le cri de l'aigle, encouragea la marmotte. Elle affirma
sa prise et laboura de ses griffes — ses griffes de fouisseur — les
muscles dénudés du poitrail de l'oiseau. L'aigle poussa un
nouveau cri, un peu rauque cette fois.
Fusain continua de fouiller avec ses ongles, mais ne mordit pas.
Elle préférait se réserver pour porter un coup décisif. L'occasion
aurait pu s'en présenter si, dans sa position précaire, l'aigle avait
tenté d'achever sa victime. Pour utiliser efficacement son bec
crochu, un aigle doit pouvoir le ramener légèrement vers lui au
moment de frapper. La position de la marmotte sur la branche
rendait ce geste impossible. Pour y remédier, l'aigle essaya de se
déplacer; mais il commit l'erreur de relâcher, l'espace d'une
seconde, la serre qui agrippait l'épaule de Fusain. Dès que la
marmotte sentit mollir l'étreinte de son ennemi, elle se tourna et
planta ses dents longues et acérées dans les muscles de la patte de
l'oiseau.
Cette fois-ci, le cri de l'aigle trahit la panique. Si cette patte
était sérieusement blessée, il ne pourrait plus jamais chasser. La
marmotte semblait faire de son mieux pour la lui arracher. Dans
un violent effort pour se libérer, l'aigle battit lourdement des ailes,
mais ne put réussir à se soulever. Il bascula et tomba sur le dos,
entraînant Fusain toujours accrochée à sa patte.
Le reste du combat ne fut qu'une mêlée. Les deux adversaires
roulèrent au long d'un talus herbeux, qui
206 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
aboutissait à la rivière, dévalèrent la berge et piquèrent une tète
dans un peu plus de cinquante centimètres d'eau. Fusain dut alors
lâcher prise, pour pouvoir respirer. Elle nagea vers la rive et se
jeta sous un fourré de ményanthes. Hors de danger, elle observa
l'aigle de sa retraite. L'oiseau gagna tant bien que mal une petite
plage. Après un moment de repos, il s'envola, dans un long
déploiement d'ailes, et se dirigea vers le sapin le plus proche.
La marmotte lécha ses blessures et constata que celles-ci
n'étaient pas graves. Elle décida de retourner à son logis. Elle
venait d'apprendre, à ses dépens, les dangers des attaques
aériennes. Désormais, elle prendrait bien soin de ne pas s'avancer
à découvert avant de s'être assurée que le ciel ne recelait aucun
ennemi.
Les courtes pattes d'une marmotte ne sont pas faites pour les
longues marches. Fusain mit une journée entière à parcourir le
trajet qu'elle avait effectué en quelques minutes par la voie des
airs. La nuit était tombée quand elle parvint au plant de céleris
sauvages, près de son gîte. Elle pensait trouver la colonie fort
occupée à emmagasiner des provisions pour l'hiver. À sa grande
surprise, toutes les marmottes étaient cachées dans leurs terriers.
Fusain fit halte à l'ombre d'un rocher pour réfléchir. Elle
distinguait très bien la piste qu'elle s'était frayée du plant de
céleris à l'entrée de l'ancienne galerie de mine. Elle en connaissait
chaque tournant et l'utilisait presque toujours lorsqu'elle regagnait
sa tanière, car celle-ci avait une entrée privée dans le tunnel, sur
une saillie de roc, juste au-dessus d'un ancien puits. Fusain avait
découvert ce passage l'année précédente et l'avait agrandi pour
plus de commodité.
Les étais de bois qui soutenaient les murs du tunnel étaient
tellement vermoulus que la marmotte prenait toujours bien garde
de ne pas les toucher. Un jour qu'elle avait simplement effleuré
l'un d'entre eux, le bois pourri avait cédé, et plusieurs rocs
s'étaient écroulés
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 207
dans la galerie. Fusain avait compris le danger. Toutefois, en
rasant les murs et en veillant à ne prendre appui que sur les
rochers qu'elle savait solides, la marmotte considérait que cette
piste était assez sûre.
Assise à l'abri du rocher, Fusain observa les alentours. Elle ne
craignait pas les oiseaux, à cette heure-ci. Les quelques hiboux
qui fréquentaient le bassin dépassaient rarement la partie boisée,
et encore était-ce uniquement pour s'attaquer aux souris ou aux
mulots. Un animal autre qu'une marmotte aurait sans doute
traversé le plant de céleris et suivi une des anciennes pistes. Mais
Fusain était plus avisée. Elle ne voyait ni ne sentait aucun danger,
et pourtant l'instinct qui l'avait avertie de l'attaque de l'aigle lui
disait qu'un ennemi était tapi dans l'ombre, au-dessous de la
vieille galerie. Le fait que toutes les marmottes avaient disparu
prouvait bien qu'il se passait quelque chose d'anormal.
La journée de Fusain avait été longue et harassante. Après le
combat et les longues heures de marche, la marmotte était
exténuée. Elle rêvait de pouvoir enfin s'allonger sur son lit
confortable et retrouver la sensation de paix et de sécurité que l'on
n'éprouve que chez soi.
Trop subtile pour se lancer tout bonnement dans la clairière,
elle contourna le plant de céleris, s'arrêtant à plusieurs reprises
pour scruter le couvert qui la séparait de l'entrée de la mine. L'air
était plein d'odeurs familières. Elle s'arrêta pour flairer l'endroit
où une de ses rivales avait déterré une racine de choix et, pour une
raison qu'elle ne chercha pas à déterminer, l'avait abandonnée.
Fusain traversa une piste qui portait de nombreuses traces de
griffes, comme si les marmottes l'avaient parcourue très
rapidement. Elle crut comprendre qu'aucune marmotte n'avait
encore été tuée. Son cerveau, qui n'avait jamais été très actif, ne
pouvait expliquer tous les phénomènes étranges qui se déroulaient
devant ses yeux. En approchant de l'entrée de la galerie, la
marmotte se sentit moins inquiète. Il ne restait plus qu'un
208 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
point dangereux à franchir : une vieille pile de troncs, abandonnés
plusieurs années auparavant par les mineurs qui avaient percé la
galerie, pouvait dissimuler un ennemi. Plus que trois mètres, et
Fusain serait dans un abri aussi sûr que son terrier.
Elle s'assit et observa la clairière. Elle claquait nerveusement
des dents, tout en regardant à droite, à gauche et derrière elle.
Fusain avait la conviction que ces troncs d'arbres cachaient le
danger. Elle le savait aussi sûrement que si elle avait pu distinguer
les yeux flamboyants de Rôdeur, le gros lynx aux oreilles velues.
Fusain affermit ses pattes de derrière sur le sol rocailleux avant
de prendre son élan. Elle réussit à traverser la zone découverte si
vite que le lynx calcula mal son coup. La marmotte atteignit
l'entrée de la galerie au moment précis où Rôdeur rebondissait,
léger comme une plume, pour se lancer aussitôt à sa poursuite.
Aucun animal autre qu'un membre de la famille des chats
n'aurait osé s'enfoncer dans l'obscurité du tunnel. Mais Rôdeur
voyait aussi clair que la marmotte. Celle-ci avait le seul avantage
de connaître tous les coudes et détours du chemin.
Fusain courait de toutes ses forces. Elle était parvenue au fond
de la galerie, quand le lynx bondit de nouveau. La marmotte
esquiva le coup et commença l'escalade du puits. Rôdeur, furieux
d'une telle déconvenue survenant après plusieurs heures d'attente
vaine, poussa un cri perçant de rage et tenta de la suivre. Fusain
était serrée de trop près pour penser à l'étai vermoulu. Elle le
heurta dans sa course et, se rappelant sa précédente expérience, se
rejeta de l'autre côté. Quelques blocs de pierre tombèrent derrière
elle; un instant plus tard, un grondement terrible retentit et le mur
de soutènement s'effondra.
La marmotte ne prit pas le temps de se retourner, mais grimpa
jusqu'à la saillie qui se trouvait juste en dessous de sa tanière. Elle
entendit Rôdeur se débattre dans les affres de la mort, et s'assit
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 209
pour écouter. Tout ceci était bien étrange, beaucoup trop
compliqué pour l'entendement d'une marmotte exténuée. Quand
tout fut redevenu calme, Fusain grimpa dans la tanière, se traîna
auprès de sa réserve d'écorces et de racines, mangea de bon
appétit, et dormit profondément jusqu'à ce que la lumière d'un
nouveau jour la réveillai. Elle s'étira, comme l'eût fait un chien,
bâilla, se leva et sortit pour aller examiner la scène où s'étaient
déroulées ses aventures de la veille.
La moisson battait son plein. Les vieilles marmottes qui, de
tout l'été, n'osaient s'aventurer à plus d'un mètre ou deux de leur
tanière, s'étaient avancées jusqu'au plant de céleris et aidaient à
extraire les bulbes que les jeunes marmottes transportaient dans
les entrepôts de la colline. Dans toute la colonie régnait une
ambiance de sécurité et de triomphe. Chaque marmotte semblait
savoir que Rôdeur ne les importunerait plus jamais. Fusain avait
rarement vu ses sujets aussi libres et aussi heureux. Elle lança un
cri joyeux, signalant à ses amis que tout allait bien, puis s'étendit
au soleil pour un somme bien mérité.
Vers midi, elle s'éveilla et s'assit pour jeter un coup d'œil
autour d'elle. Elle fut intriguée par ce qui lui parut être un petit tas
de neige à la lisière du bois. Fusain n'avait encore jamais vu de
tente. À peine avait-elle aperçu, une fois ou deux, des hommes
dans le bassin.
La galerie dans laquelle gisait Rôdeur avait été percée,
plusieurs années auparavant, par un vieux prospecteur. Le jeune
homme qui sortait maintenant de la tente qu'observait Fusain,
était son fils. Il s'était souvenu de l'emplacement dont son père
avait toujours dit qu'il deviendrait un jour une importante mine
qui les enrichirait tous.
Le jeune homme était accompagné de sa femme et de son fils
Tommy, âgé de dix ans. Tandis que Fusain se demandait toujours
d'où pouvait bien provenir la masse de neige, les trois
personnages s'acheminaient le long de l'ancienne piste vers le
terril, semant la panique dans le
210 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
groupe de moissonneurs. Toutes les marmottes se ruèrent dans
leur terrier. Toutes, sauf Fusain. Celle-ci demeura tapie sur un
rocher et observa les mouvements des étrangers. Ces créatures ne
dégageaient aucun effluve inquiétant. Au contraire, la voix de la
jeune femme avait des intonations très plaisantes, semblables à
celles de la perdrix des neiges lorsqu'elle construit son nid.
Fusain s'intéressa plus au jeune garçon qu'à ses parents. Quand
l'homme eut commencé à déblayer les gravats et les rochers de
l'ancienne galerie, et que sa femme se fut installée pour lire, à
l'ombre de l'ancienne forge, Fusain observa le petit Tommy.
L'enfant vint sur la pente de la colline et s'assit sur un rocher, non
loin du terrier de la marmotte. Apercevant celle-ci, il lui adressa
aussitôt des signes amicaux.
N'ayant rien vu ni senti qui pût l'alarmer, Fusain resta étendue
sur son rocher, examinant l'enfant de ses petits yeux brillants, sans
témoigner la moindre inquiétude. Tommy lui parla longuement,
d'une voix douce et agréable. Quand l'homme abandonna son
travail, la femme rappela son fils. Tommy dit : « Au revoir.
Demain, je t'apporterai quelque chose de bon ! »
Fusain comprit très vite que quand Tommy grimpait sur la
colline, tendait la main et disait : « Viens, j'ai une carotte pour
toi », cela signifiait quelque chose à manger.
Un jour que la marmotte mâchonnait un navet apporté par
Tommy, un événement merveilleux se produisit. Le petit garçon
leva la main et la posa délicatement sur la tête de Fusain. Celle-ci
sentit son cœur se gonfler de joie, comme s'il allait s'échapper de
son corps. Rien de pareil ne lui était jamais arrivé auparavant. Elle
interrompit son repas et demeura immobile. Tommy passa
plusieurs fois la main, tout doucement, sur la tête et le dos de
Fusain. Pas un muscle du corps de la marmotte ne bougea. Quand
les caresses cessèrent, Fusain vint se blottir contre son ami,
faisant très bien comprendre qu'elle avait été sensible à ses
marques d'affection.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 211
À partir de ce jour, Tommy devint le dieu de Fusain. Elle
l'aimait comme un chien idolâtre son maître. Tôt levée, la
marmotte s'impatientait lorsque Tommy tardait à lui apporter son
festin quotidien de carottes. Elle prenait alors le chemin de la
tente, pour aller à la rencontre du garçonnet. Les parents de
Tommy s'en amusaient et produisaient une sorte d'aboiement qui
lui plaisait beaucoup.
Au bout d'un mois, d'autres marmottes vinrent goûter aux
carottes. L'enfant était souvent le centre d'un groupe de petites
bêtes qui se poussaient et se bousculaient, tant elles étaient
pressées d'expérimenter la nouvelle nourriture. Fusain, cependant,
prenait bien soin de s'asseoir tout près de la main de son ami, et
aucune autre marmotte ne connut le contact magique de ses
caresses.
L'homme commençait à perdre courage. Un après-midi, il
quitta son travail plus tôt que d'habitude. Tommy dit « au revoir »
aux marmottes et accompagna son père dans la tente. Fusain
s'étendit sur son rocher favori et les suivit des yeux jusqu'à ce
qu'ils fussent entrés dans l'étrange tas blanc qu'elle prenait
toujours pour de la neige.
Un sifflement aigu, poussé par une des marmottes les plus
âgées, fit sursauter Fusain. Un instant plus tard, son sang se glaça
dans ses veines lorsqu'elle aperçut le long corps mince et brun
d'une belette, juchée sur un madrier à côté de la galerie. Terrorisée
par la tète triangulaire et les petits yeux noirs de la belette, Fusain
fut un moment incapable de bouger.
Lorsqu'une belette vient s'installer, avec sa famille, à proximité
d'une colonie de marmottes, tout espoir est perdu, et Fusain le
savait bien. Le terrier le plus profond n'était d'aucune protection
contre ces cruelles petites créatures blanches et brunes.
Fusain se voyait perdue. Affolée, elle tourna la tête et
212 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
aperçut l'étrange terrier dans lequel vivait Tommy. Elle se reprit à
espérer. Peut-être Tommy allait-il l'aider ? En tout cas, la
marmotte ne voyait aucune autre chance de salut. Au lieu de se
diriger vers son gîte, elle bondit dans le plus proche fourré et
contourna l'endroit dangereux pour retrouver la piste de Tommy.
L'odeur de son ami la réconforta, et elle courut aussi vite que ses
courtes petites pattes le lui permettaient jusqu'à ce qu'elle fût
parvenue à la tente.
L'homme et la femme étaient assis à côté du feu où cuisait leur
repas. En voyant Fusain, ils firent tous deux le drôle de bruit
pareil à un aboiement et appelèrent Tommy qui sortit de la tente.
Le garçon s'assit sur un rocher et attira la marmotte sur ses
genoux. Les dents de Fusain s'entrechoquaient nerveusement; la
marmotte était épouvantée et ne s'en cachait point. Tommy lui
caressa la tète et gratta doucement la cicatrice laissée par la griffe
de l'aigle. Mais ce geste lui-même ne réussit pas à calmer les
craintes de la marmotte. Tommy perçut son angoisse. Il appela
son père et lui désigna la galerie. Peu après, l'homme entra dans la
tente et en sortit avec un objet que Fusain prit pour un bâton noir
luisant. Tommy emporta la marmotte. En approchant de la mine,
Fusain se remit à trembler et elle se blottit tout contre la joue de
Tommy. Ce dernier et sa mère s'arrêtèrent à côté de la piste, tandis
que l'homme continuait.
Fusain se jucha sur l'épaule de Tommy et observa. Elle était
surprise du courage de l'homme. Elle aperçut une lueur brune près
de là forge. Il y eut un grondement sec comme un coup de
tonnerre, et bientôt l'homme reparut. Il tenait la belette morte par
la queue.
Fusain ne voulut pas s'en approcher, même lorsqu'elle fut
certaine que son ennemie était morte. Mais quand Tommy l'eut
transportée dans son terrier, et qu'il l'eut caressée en lui déclarant
que tout allait bien désormais, la marmotte se sentit beaucoup
mieux et alla se coucher.
Ce fut le jour suivant que Fusain vit l'homme sortir la carcasse
malodorante de Rôdeur, le lynx, de la galerie.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 213
Il la jeta sur un tas d'immondices, et retourna en hâte dans le
tunnel. Quand il en ressortit, il tenait dans les mains quelques
fragments de rochers noirs. Il cria si fort que toutes les marmottes
se ruèrent vers leurs terriers. Tommy et sa mère accoururent sans
bruit, et les trois bavardèrent longuement. L'homme montra
quelque chose, pointant un doigt du côté du tunnel, puis vers les
ronces où se trouvait le corps du Rôdeur et enfin désigna Fusain.
Tout ceci était bien curieux. Fusain descendit vers le groupe,
espérant que Tommy n'avait pas oublié de lui apporter quelques
carottes. L'homme et la femme parlaient en même temps,
ramassant les morceaux de roches noires pour les examiner de
plus près. Ils étaient tous trop excités pour faire attention à la
marmotte qui se rapprocha pour voir une des pierres. Elle ne
remarqua rien d'extraordinaire. Fusain savait depuis longtemps
que la montagne était bourrée de ces cailloux noirs. Il est vrai que
ceux-ci n'étaient apparus dans la galerie que le jour où Rôdeur
avait fait effondrer l'étui vermoulu.
Tommy aperçut enfin Fusain et la prit dans ses bras. L'homme
s'approcha et caressa la tête de la marmotte. La femme abaissa
son visage et émit quelques sons très doux qui rappelèrent à
Fusain les rossignols au printemps.
Plus tard, d'autres hommes vinrent travailler dans la galerie. De
nouvelles bâtisses furent construites et de longues files de mulets
emportèrent les cailloux noirs en bas de la montagne. Jamais ces
hommes ne molestèrent les marmottes et il y eut toujours un tas
de bonnes choses à manger près de la tanière de Fusain.
FLOCON, le lapin des neiges (1)

Sa vigilance et son agilité avaient permis à Flocon d'atteindre


l'âge de trois ans, véritable record pour un lapin gîtant dans la
région des Cinq Rivières. Jusqu'à ce jour, Flocon avait su
échapper aux griffes et aux crocs de tous les carnassiers. Mais il
portait néanmoins les traces d'une vie mouvementée.
Il avait en effet perdu la moitié de l'oreille droite, le jour qu'un
renard roux avait failli être plus malin que lui. Lors d'une période
de disette, Flocon avait commis l'imprudence de s'aventurer trop
loin du fourré de pruniers sauvages dans lequel se trouvait son
terrier. Cette oreille coupée lui donnait un air impertinent, qui
contrastait avec le doux caractère du lapin. Flocon portait
également une longue cicatrice sur l'épaule gauche, souvenir d'une
rencontre avec un lynx. Pour bondir, il lui fallait compter sur la
détente de sa patte gauche, depuis le jour où les dents d'une martre
dorée s'étaient enfoncées dans le tendon de sa patte droite.
Si l'assurance sur la vie avait existé parmi les animaux
sauvages, les lapins des neiges eussent certainement versé les
primes les plus élevées. Et pourtant, dans cette forêt où la mort
se dissimulait derrière chaque
(1) Littéralement, lapin botté de neige. (N.D.T.)
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 215
arbre, chaque buisson, on trouvait dix traces de lapin pour une
empreinte d'autre bête à fourrure.
En dépit de tous les dangers, Flocon et ses congénères
poursuivaient leur petite vie sociale. Ils payaient chaque nuit de
lourds tributs à l'appétit des carnassiers, mais, le lendemain, ils
revenaient danser dans les clairières, plus nombreux encore que la
veille. Ignorant le renard tapi dans l'ombre, le lynx rôdeur, le
grand-duc blanc qui pouvait fondre sur eux à la muette, ils allaient
leur petit bonhomme de chemin.
Malgré trois expériences désastreuses, Flocon n'avait pas perdu
pour autant son goût de la danse. Sa trace, facilement
reconnaissable par suite de la blessure de sa patte droite,
apparaissait toujours la première sur les pistes conduisant à la
clairière où se tenaient les danses, après chaque nouvelle chute de
neige. Cette opiniâtreté à braver le danger eût été considérée
comme du courage chez n'importe quel autre petit animal de la
forêt.
Une tempête venait ce jour-là de recouvrir le sol d'une épaisse
couche de neige légère et poudreuse, dont aucun vent n'avait
encore durci la surface. Pour une fois, les lapins avaient l'avantage
sur les carnassiers. Une pleine lune rendait la soirée plus tentante
encore. Flocon s'était clapi, un peu avant la tempête, dans un
terrier creusé sous les basses branches d'un balsamier. Il se
débarrassa de la neige qui l'emmurait et fronça le nez, humant l'air
pour s'assurer qu'il ne courait aucun danger. Flocon se fiait
d'ailleurs plus volontiers à son instinct qu'à ses sens. Des années
passées à esquiver des dangers imprévisibles l'avaient doué d'un
instinct bien supérieur à celui de la plupart des lapins.
S'étant rapidement assuré de la direction du vent, Flocon bondit
hors de son halot, déployant ses larges pattes de façon à couvrir la
plus grande surface de neige possible. Le lapin se sentait fort
dispos, après un répit de près d'une semaine; il ébaucha quelques
pas de danse, lança une ruade à la lune, puis se mit à galoper à
travers une clairière, jouant à fuir un ennemi imaginaire.
216 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Le fait est qu'il eût aimé être poursuivi par Touffu, le renard roux,
ou par Oreille-Velue, le lynx, car il avait rarement trouvé neige
qui lui fût aussi favorable. Celle-ci pouvait encore le porter, mais
était trop molle pour résister au poids d'un carnassier.
Rien ne se produisit. Après s'être reposé un moment, Flocon
s'enfonça dans un fourré dont il entreprit de tasser la neige. Pour
atteindre ce résultat, il traversa plusieurs fois le fourré, en petits
bonds écourtés. Chaque fois qu'il arrivait dans la clairière, il
s'assurait que rien n'avait changé depuis son précédent passage.
Quand il eut établi une bonne piste dure à travers tout le fourré,
il traça une série de passages latéraux.
Quiconque n'eût pas connu les mœurs des lapins des neiges,
aurait pensé qu'une douzaine d'entre eux habitaient ces buissons.
En réalité, ce dédale était l'œuvre du seul Flocon, qui savait que
tous ses congénères de la forêt étaient occupés à fabriquer de
semblables labyrinthes, pour dérouter les renards et autres
chasseurs.
Flocon s'amusait follement. Il paraphait l'achèvement de
chaque piste d'une petite ruade à la lune, lorsqu'il arrivait à la
lisière du fourré. Son travail terminé, il prit le chemin du terrain
de danse, qui se trouvait environ cent mètres plus bas. Soudain,
son instinct l'avertit de la présence d'un danger. Il s'arrêta net et
demeura immobile sur la neige. Sa forme et sa fourrure blanche le
rendaient invisible, même au regard perçant du grand-duc blanc
qui venait de survoler le fourré, pour se poser ensuite sur la
branche d'un sapin mort, à moins de dix mètres du lapin. Flocon
scruta la clairière devant lui. Il était parti contre le vent et celui-ci
ne lui apportait aucune odeur d'ennemi. Le lapin tourna sa bonne
oreille de l'avant vers l'arrière, si lentement que le hibou ne le
remarqua pas. Flocon ne perçut aucun bruit inquiétant; aussi,
après plus d'une minute d'attente, fit-il taire son instinct alarmiste.
Il s'élança dans la clairière pour gagner l'abri d'un sapin.
À l'instant où le lapin effectuait son premier bond, le hibou
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 217
regardait dans une autre direction, et son envol en fut retardé
d'une fraction de seconde. Mais comme il n'avait qu'à se laisser
choir d'une dizaine de mètres, alors que Flocon en avait le double
à parcourir, l'issue ne faisait aucun doute. Le cri de victoire de
l'oiseau se répercuta par la forêt, annonçant que la première
victime de la nuit était tombée aux serres du hibou.
Courant de toute la force de ses trois pattes valides, Flocon vit
qu'il n'atteindrait jamais le sapin à temps. Le grand-duc avait
estimé la vitesse du lapin avec précision. Il fonçait comme un
boulet sur l'endroit où la proie convoitée se trouverait une fraction
de seconde plus tard. La carrière d'un lapin moins expérimenté se
fût terminée là, car les ailes du hibou s'étendaient assez loin pour
prévenir tout écart à droite ou à gauche; mais le rusé petit animal
n'était pas une proie facile. Il s'assit brusquement dans la neige,
arc-boutant ses puissantes pattes de derrière pour freiner son élan.
Le grand-duc fila comme une flèche au-dessus de sa tête, éraflant
l'oreille déchirée d'une de ses serres, et s'abattit dans la neige
molle.
Flocon en profita pour s'esquiver derrière une touffe de
groseilliers qui émergeait de la neige. Si prompt que fût le grand-
duc à se remettre de sa surprise, il avait manque son coup, et un
lapin sait profiter d'un tel échec. Plusieurs secondes avant que le
hibou fût de nouveau prêt à l'attaque, Flocon avait contourné le
sapin et s'élançait dans la forêt.
Il arriva au terrain de danse un peu en retard pour la grand-
marche, mais personne ne sembla le remarquer. En quelques
minutes, il avait retrouvé tout son sang-froid; oubliant son
aventure, il se mit à faire des courbettes, des petits pas de côté et
des entrechats cocasses, avec les meilleurs danseurs de la région.
La salle de bal des lapins é t a i t une vaste clairière, entourée de
tous côtés par une forêt de sapins. Un peu plus loin s'étendait un
massif de genièvres épineux; au-delà, le terrain montait en pente
douce vers le pied
218 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
d'une haute muraille de rochers. Si le soleil brillait le lendemain,
la neige formerait, la nuit suivante, une légère croûte. Alors les
lapins pourraient vraiment s'amuser. La croûte serait trop faible
pour supporter le poids d'un carnassier, alors que les pattes légères
des lapins leur permettraient de jouer en toute liberté, an nez et à
la barbe des lynx ou renards tapis dans l'ombre.
Pour tout autre qu'un lapin, tous les danseurs se ressemblaient.
Seul Flocon portait une marque distinctive. Il y avait bien la
« beauté » du bal, une petite lapine dont la robe blanche était peut-
être plus immaculée que celle des autres. Elle semblait plus fine,
et dansait avec beaucoup de grâce. Flocon, charmé, fut bientôt son
admirateur le plus fervent et tous deux dansèrent longuement
ensemble, tournant sur eux-mêmes et se faisant des courbettes. À
la croisée de deux sentiers, ils firent mine d'être fâchés, et
décampèrent chacun dans une direction opposée. Arrivés à la
lisière de la clairière, ils parcoururent un demi-cercle, Follette vers
la droite, Flocon vers la gauche, pour se retrouver à la partie
extrême du cercle. Ils s'arrêtèrent alors, simulant la surprise. Leurs
nez se touchèrent, puis ils s'éloignèrent de nouveau en courant,
chacun de son côté.
Tout ceci était fort amusant, et la danse ne se termina que
lorsque les premiers rayons du soleil vinrent rosir les cimes des
sapins. Flocon regagna son bosquet de pruniers, mangea quelques
morceaux d'écorce de sorbier, puis alla se coucher. Au crépuscule,
il reprit le chemin du terrain de danse. Cette nuit promettait d'être
encore plus animée que la précédente. En effet, Flocon aperçut, le
long du sentier qu'il avait utilisé la veille, la longue rangée de
traces rondes laissées par un lynx. Un peu plus loin, il vit du sang
sur la neige et quelques lambeaux de fourrure blanche. Flocon
contourna cet endroit, mais il n'avait pas l'intention de manquer la
danse pour si peu.
Quand la lune fit son apparition, les lapins en foule
emplissaient la clairière réservée à leurs ébats. Flocon
LE GRAND-DUC FONÇAIT COMME UN BOULET....
220 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
retrouva sa partenaire de la nuit précédente, et leurs relations
furent encore plus amicales. Ils dansèrent un moment, puis se
reposèrent à l'abri d'un balsamier, regardant les autres danseurs
courir, sauter et faire des entrechats.
Cette position en bordure de la clairière, hors du vertige de la
danse, donna à Flocon un léger avantage sur les autres. Il aperçut
le premier les yeux brillants du lynx qui approchait en rampant à
travers la forêt, de l'autre côté du parc. Aussitôt, Flocon donna
l'alarme en tambourinant sur le sol avec une de ses pattes de
derrière. Puis, sans attendre de voir si son signal avait été entendu,
il détala, passa le balsamier et gravit à toute allure la pente qui
aboutissait à la muraille de rochers, suivit de près par Follette.
Il se trouvait déjà à mi-chemin quand il comprit son erreur, et
la malice du lynx. L'animal qu'il avait aperçu de l'autre côté de la
clairière était le vieux Jim, posté là justement pour qu'on le vît. La
mère lynx et ses quatre petits, déjà grandelets, se tenaient cachés
non loin du balsamier au pied duquel Flocon s'était assis. Les
lapins avaient réagi exactement selon les prévisions des gros
chats : ils s'étaient précipités sur la colline conduisant à la falaise.
Maintenant, les lynx leur barraient toute retraite vers les arbres
protecteurs. À chaque bond des fugitifs, les chasseurs étaient plus
sûrs de les acculer à la muraille des rochers.
La neige glacée était assez solide pour supporter les lapins, et
ceux-ci en profitaient pour avancer très vite. Mais quand Flocon
jeta un regard en arrière, il constata que le vieux Jim était venu se
joindre aux autres, et que la famille entière formait un large cercle
derrière lui. Devant, la falaise se dressait, infranchissable. Flocon
estima que la situation était désespérée. Le fait que les lynx
enfonçaient dans la neige à chaque bond, donna au lapin un
moment de répit. Follette, confiante, suivait son compagnon, mais
sa respiration haletante était entrecoupée de sanglots étouffés, ce
qui n'était guère encou-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 221
rageant pour Flocon. Celui-ci considéra la falaise à pic au-dessus
de lui, regarda de nouveau le cercle impitoyable qui se resserrait,
et fit alors ce qu'un lapin ne fait qu'à la dernière extrémité. Il
s'arrêta et se mit à creuser le sol.
Le résultat fut surprenant. Sous la couche de glace qui la
recouvrait, la neige était si molle que Flocon put la creuser sans
difficulté. Follette était sur ses talons et ce fut ensemble qu'ils
roulèrent avec une masse de neige dans une caverne. L'air y était
chaud et sentait fortement l'ours, ce qui ne rassura guère Flocon.
Il était d'ailleurs convaincu que les lynx allaient venir les déloger.
Il était ridicule d'être venu se fourrer dans cet antre ! Mais à
défaut d'autre planche de salut, si minime que fût celui-ci, le lapin
avait décidé de tenter sa chance. Déjà, il entendait les grosses
pattes de ses poursuivants gratter la neige à côté de son trou. Ce
n'était plus qu'une question de temps.
Follette se pelotonna contre lui, le suppliant de la sauver.
Toutes les aventures de Flocon avaient exigé des décisions
rapides. Maintenant, pour la première fois, il lui fallait réfléchir.
La caverne était dans une obscurité complète, mais l'odeur qui y
régnait et les respirations bruyantes qui s'y faisaient entendre,
renseignèrent amplement les lapins. Flocon s'avança prudemment
jusqu'à ce que son nez eût touché un long corps fourré. Se
tournant vers la droite, il frôla le nez d'un ours endormi. À cet
instant précis, les lynx apparurent à l'entrée de la tanière.
L'ouverture qu'ils avaient pratiquée dans la neige laissait passer
assez de lumière pour que les lapins pussent constater qu'ils se
trouvaient dans un antre où dormaient deux énormes grizzlis.
Pour une raison que Flocon ne put comprendre de prime abord,
les lynx ne s'aventurèrent pas plus avant. Les lapins étaient
pourtant en pleine vue, incapables de s'enfuir. Les gros chats
étaient si proches que Flocon pouvait voir leurs babines humides
luire au clair de lune,
222 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
mais ils n'entraient pas dans la tanière. Un peu remis de sa
frayeur, Flocon put réfléchir. Il se souvint que les grizzlis étaient
de bons gros pitres, qui se nourrissaient surtout de racines et de
plantes. Il leur arrivait parfois de déterrer quelque marmotte pour
la manger, mais à la connaissance de Flocon, ils n'avaient jamais
tracassé ceux de sa race. Certes, aucun carnassier ne laissait
échapper l'occasion d'attraper un jeune lapin sans défense, mais la
réputation des ours étaient bien moins inquiétante que celle des
lynx.
Persuadé que les lynx n'avaient peur de rien, Flocon ne
comprenait pas pourquoi ses poursuivants semblaient hésiter. L'un
après l'autre, ils s'approchaient de l'ouverture, regardaient à
l'intérieur, reniflaient, puis s'éloignaient en grondant de rage
impuissante. Au bout d'un moment, Flocon s'enhardit; il
contourna les dormeurs pour explorer l'antre. La caverne était
spacieuse et chaude. Les ours y avaient emmagasiné une
provision considérable d'herbes sèches et de feuilles. Flocon et sa
compagne étaient saufs et, avec ou sans ours, ils n'allaient certes
pas sortir d'ici, surtout sachant que les lynx les attendaient
toujours dehors.
Flocon parvint à calmer les inquiétudes de sa compagne et les
deux lapins s'improvisèrent un nid au plus profond de la tanière.
Ils y demeurèrent toute la nuit et la journée du lendemain.
Au crépuscule, Flocon se faufila par l'ouverture et s'aventura
sur la colline qui dominait le terrain de danse. Follette, plus
craintive, resta dans la caverne. Flocon observa attentivement les
alentours. La croûte de neige était maintenant assez dure pour
supporter certains petits carnassiers, tels que les martres dorées. Il
gagna le pied de la falaise et s'arrêta auprès d'un plant de sorbiers.
Lorsqu'il se fut rassasié d'écorces, le lapin coupa une petite
branche qu'il apporta à sa compagne; puis il ressortit.
Il s'était si bien accoutumé à contourner les grizzlis endormis
qu'il ne leur prêtait plus la moindre attention.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 223
Il n'avait certainement rien à craindre d'eux, tout au moins tant
qu'ils dormiraient. Flocon réussit à décider Follette à le suivre sur
la colline. La nuit était magnifique, paisible et pas trop froide. Il y
aurait foule, au bal ! La tentation était trop forte. Flocon entraîna
fièrement sa compagne à travers les sentiers, et les dangers furent
vite oubliés dans les joies de la danse.
Ce fut Follette qui se souvint de leur étrange logis dans la
tanière, et qui insista pour regagner le nid, près des grizzlis.
Comme le printemps approchait, les danses devinrent plus
populaires, et la neige des clairières, martelée par des centaines de
pattes, se fit dense et dure. Les carnassiers rôdaient dans l'ombre,
et les lapins leur payaient un lourd tribut chaque nuit, mais Flocon
et sa compagne étaient toujours vivants. Un soir qu'ils
gambadaient sur la neige devant la tanière, un renard roux les
aperçut et s'accroupit derrière un buisson. Une légère brise
apporta l'odeur des lapins aux naseaux du renard, qui parut
stupéfait : il n'avait encore jamais rencontré un animal qui eût
l'aspect d'un lapin et l'odeur d'un ours. Incapable d'expliquer ce
phénomène étrange d'une façon satisfaisante, le rusé compère
préféra délaisser cette proie facile et aller chasser un autre gibier.
Quand les premières taches brunes apparurent au versant des
collines, Follette cessa de fréquenter les danses; du reste, rares
étaient les danseurs à cette époque. Par une étrange disposition de
la nature, les carnassiers avaient soudainement quitté la forêt,
accordant aux lapins un court répit afin de ne pas compromettre le
ravitaillement de l'hiver suivant.
Flocon poussa plus loin ses randonnées et put apporter une
riche moisson de branchages bourgeonnants à sa compagne. Les
ours dormaient toujours, sans se douter qu'ils étaient les gardiens
d'un couple de petits lapins.
Maintenant, Follette refusait absolument de sortir et Flocon
passait chaque nuit, du crépuscule au point du
224 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
jour, à lui chercher les mets qu'elle préférait. Rivières et fleuves
étaient en plein dégel, mais la glace s'accrochait encore, par
plaques, en quelques points. Par un beau matin ensoleillé, Flocon
traversa une des zones gelées pour aller examiner, sur l'autre rive,
un endroit où il avait remarqué un rosier l'année précédente. Il
était certain de trouver là une grande quantité de graines, à moins
qu'un autre lapin n'eût déjà passé par là.
L'absence de toute trace de lynx ou de renard, et l'immunité
dont il jouissait du fait qu'il cohabitait avec des ours, avaient
donné à Flocon une assurance nouvelle. Il traversa la rivière sur
un pont de glace, se reposa un instant en un point où le soleil avait
fondu la neige, mordilla pensivement une pomme de pin qu'un
écureuil espiègle lui avait jetée du haut d'un sapin, puis, après une
joyeuse ruade, il se précipita vers le ravin dans lequel il avait vu
les roses.
À sa grande stupéfaction, il constata que personne n'avait
touché aux graines. Lorsqu'il en eut mangé son content, il se mit à
remplir les poches de ses joues. Heureux de sentir le soleil sur son
dos, Flocon s'attarda sur le chemin du retour. Personne mieux que
lui, dans toute la région des Cinq Rivières, ne goûta la saveur de
ce printemps précoce. Une longue période de tranquillité s'ouvrait
devant lui. Pendant plusieurs mois, il allait pouvoir vivre en paix,
débarrassé des carnassiers. Il se dépouillait des longs poils blancs
qui l'avaient protégé durant l'hiver. Des mouchetures brunes
apparaissaient sur son corps, lui permettant de passer inaperçu sur
la terre encore marbrée de plaques de neige.
Il avait presque atteint le pont de glace, quand une ombre se
profilant contre un tronc abattu le fit s'arrêter et examiner la
situation. Pendant un instant, il pensa qu'un autre lapin voulait lui
faire une farce. Mais l'instinct qui l'avait si souvent aidé lui
conseilla d'éviter le tronc d'arbre. Il obliqua rapidement vers la
droite et parvint dans une clairière, à quelque distance du point
dangereux. De là, il pouvait mieux voir ce qui se passait
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 225
derrière lui. Un coup d'œil suffit à balayer tout sentiment de
sécurité. Un bref éclair saumon et or, à côté du tronc, lui avait
révélé la présence d'une martre.
Flocon ne perdit pas un instant. Profitant de son avance, il
s'élança vers la rivière. Dans une course en ligne droite, coupée de
quelques plaques de neige molle, il pouvait distancer la martre et
gagner le refuge de la tanière. Telles étaient du moins les pensées
du lapin, tandis qu'il filait en direction du cours d'eau, quand il
s'aperçut que le pont de glace était parti à la dérive. Hélas ! Un
flot tourbillonnant d'eau boueuse s'interposait maintenant entre
Flocon et son gîte.
Le lapin se mit alors à descendre la vallée. Un moment plus
tard, il découvrit qu'une autre martre avait prévu ce mouvement,
et obliquait de façon à lui couper le chemin. Malgré ses pattes
palmées qui lui permettent de nager, le lapin des neiges ne se jette
à l'eau que lorsqu'il y est obligé. Flocon s'arrêta, fit volte-face et
repartit dans le sens opposé, pour constater que la première martre
barrait cette direction-là. Une fois de plus, tout espoir semblait
perdu. N'importe quel autre lapin aurait eu la réaction
qu'attendaient les martres et aurait repris le chemin de la clairière.
Mais les nombreuses aventures de Flocon lui avaient enseigné une
sagesse bien supérieure à celle de la plupart des lapins. Il savait
que la mort était derrière lui et que, malgré le grondement de la
rivière, celle-ci constituait sa seule chance de salut.
Il fit un écart vers la gauche, bondit et plongea dans l'eau, où il
se mit à nager maladroitement, la tête haute. Les martres
arrivèrent sur la berge et s'arrêtèrent. L'idée d'un bain froid leur
répugnait. Elles échangèrent un regard puis se séparèrent, allant
l'une en aval, et l'autre en amont du cours d'eau, à la recherche
d'un tronc qui surplombât la rivière. Il ne manquait pas de tels
arbres qui permettraient aux martres de sauter sur les branches
d'un arbre de la berge opposée.
Après des efforts désordonnés, Flocon réussit à

AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 8


226 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
atteindre le bord. Il se hissa sur le sable et se secoua. Il était
maintenant au bas de la colline et il put atteindre son refuge une
douzaine de mètres avant son poursuivant le plus proche.
À peine Flocon eut-il pénétré dans l'antre, qu'il remarqua un
changement dans l'atmosphère. Il n'éprouvait plus l'impression de
sécurité que lui avait toujours donnée la tanière. Il cligna
légèrement des yeux, encore ébloui par le soleil du dehors, et
s'aperçut que les ours étaient éveillés. L'un d'eux était à demi
dresse et s'étirait, les pattes de devant appuyées sur le sol. L'autre
s'était roulé sur le dos et s'efforçait de gratter un morceau de
vieille fourrure qui était resté collé sur sa nuque. Les deux bêtes
bâillèrent, ouvrant des gueules capables d'avaler Flocon d'une
seule bouchée.
Le lapin n'osait pas repartir. Les martres l'avaient suivi jusqu'à
l'entrée de la tanière où elles s'étaient postées, humant l'air avec
méfiance. Derrière les grizzlis, Follette était assise dans son nid,
trop effrayée pour bouger. Ne voyant rien d'autre à faire, Flocon
s'assit et attendit.
Finalement les grizzlis se levèrent, s'étirèrent, bâillèrent encore
et s'avancèrent du côté de Flocon qui se blottit de son mieux
contre la paroi de l'antre, tremblant comme une feuille. Il vit les
martres détaler au flanc de la colline. « Voilà toujours un danger
de moins ! » pensa-t-il. Un des ours passa tout contre lui et alla se
planter à l'entrée de la tanière. L'autre se retourna, sans se lever, et
contempla le lapin, croyant peut-être qu'il rêvait encore, il se
frotta les yeux d'une patte énorme, regarda de nouveau Flocon,
puis vint en se dandinant s'installer à côté de son compagnon.
Flocon eût été plus à son aise s'il avait su qu'au sortir d'une
période d'hibernation, l'ours ne peut supporter l'odeur de la chair.
Les grizzlis ne s'intéressaient ni aux lapins, ni aux martres. Leur
estomac réclamait surtout les bulbes aigrelets de choux-navets qui
poussaient dans la vallée, et les fourmis, au goût de vinaigre,
qu'ils trou-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 227
veraient dans les troncs d'arbres pourris. Ils restèrent un long
moment au sommet de la colline, contemplant le paysage familier;
puis, lentement, ils s'acheminèrent vers la forêt, abandonnant la
tanière aux deux lapins toujours effrayés, mais fort reconnaissants.
Flocon surveilla les ours jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans
la forêt. Il regarda autour de lui, au-dessus et au-dessous. Aucun
ennemi en vue. Pour une fois, il n'avait plus de raison de trembler.
Il s'approcha de sa compagne et lui donna les graines qui avaient
bien failli lui coûter la vie. Follette se montra plus aimable à son
égard qu'elle ne l'avait été depuis longtemps. Tout semblait s
arranger en même temps.
L'herbe sèche qui constituait le nid remua comme si quelque
bête eût été enfouie dessous. Flocon voulut aussitôt se rendre
compte. Il écarta délicatement les herbes et contempla
longuement les quatre bébés lapins bruns qui nichaient là. Ce fut
pour lui le comble de la félicité. Il gagna le sommet de la colline
et regarda un monde désormais transformé. Le bleu du ciel lui
sembla plus tendre. Un minuscule roitelet vint se poser sur un
rocher proche et lança sa joyeuse chanson. En bas, dans la forêt,
deux pies voleuses caquetaient à plein bec.
L'univers de Flocon semblait paisible et heureux. Le lapin
pointa sa bonne oreille, sauta très haut et se rua joyeusement
avant d'aller examiner des branches vertes de houx au pied de la
falaise.
BÂA, le bélier.

Bâa, le bélier aux grandes cornes, frappa du pied le sol, comme


si quelque danger eût menacé sa bande. Non que Bâa fût un lâche,
mais tout chef connaît le prix de la vigilance.
En contrebas de l'éperon rocheux sur lequel il se trouvait, un
troupeau de cinquante brebis, avec leurs agneaux de l'année, et
quelques béliers, s'éveillèrent en entendant l'avertissement de leur
souverain. Ils bondirent aussitôt sur leurs pattes, prêts à le suivre.
Bâa tourna la tête vers l'horizon teinté de rose. Ses yeux dorés à
demi fermés, il tenta de localiser l'odeur de fauve qui l'avait
alerté. L'aube est l'heure la plus dangereuse du jour, pour un
troupeau. Les lions des montagnes venaient de quitter leurs
tanières sur les falaises. Ils devaient rôder, s'efforçant d'isoler un
agneau ou un mouton étourdi. Voilà justement ce que Bâa tenait à
éviter.
En plus de la menace toujours présente des pumas, le bélier
pressentait un autre danger. Le soleil s'était couché, la nuit
précédente, dans un flamboiement sombre. Ce matin-là, l'air était
aussi doux qu'en juin, quoiqu'on fût en fin octobre. L'épais
manteau de poils rudes et les quelques centimètres de graisse qui
enveloppaient le corps de Bâa lui avaient tenu trop chaud, la nuit
der-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 229
nière. Le bélier savait qu'un changement de temps allait se
produire.
Non qu'il redoutât le froid, ou la neige. Il prenait même plaisir
à entendre le blizzard siffler dans les rochers. Mais les agneaux,
eux, ne pourraient supporter un hiver sur la hauteur. Il faudrait les
ramener, par le ravin de la Cataracte, dans la vallée du lac Fork.
Et cette perspective l'inquiétait.
Ici, sur le plateau du mont IXL, les béliers pouvaient beaucoup
plus aisément défendre le troupeau contre les attaques des
carnassiers qu'ils n'auraient pu le faire, plus bas, dans les prairies
ou les forêts de la vallée. En plus du danger que présentaient les
pumas, les lynx et les carcajous des basses altitudes, il arrivait
qu'un trappeur bravât le risque d'une amende de cinq cents dollars
et tuât un bélier, tant pour sa chair que pour sa jolie tête.
Un chef devait soigneusement peser tout cela. Bâa avait
toujours été prudent et avisé. Trois fois seulement, au cours des
trois dernières années, sa troupe avait connu l'attaque de l'homme
ou du fauve.
Le bélier est presque aussi prévoyant que le castor. Il peut
prendre une décision avec la même rapidité que l'ours gris. Bâa
n'ignorait pas que bientôt — ce jour même, peut-être — il devrait
faire descendre le troupeau.
Pour l'instant, il fallait découvrir d'où provenait l'odeur de
puma. Lorsqu'il eut établi son plan d'action, Bâa n'attendit pas
longtemps pour le mettre en pratique. Un ordre bref amena trois
des béliers les plus âgés à ses côtés. Un de ceux-ci bondit sur
l'observatoire que venait de quitter Bâa et fit fonction de gardien.
Les deux autres encadrèrent leur chef, légèrement en retrait,
comme deux subalternes en présence d'un officier supérieur.
Bâa jeta un dernier regard aux siens, puis se mit à trotter dans
la direction d'où lui était parvenu l'odeur inquiétante. Les deux
autres béliers conservèrent exactement leur place, de chaque côté
de leur chef.
230 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Aucun carnassier, même le puma aux griffes acérées, n'aime se
trouver face à face avec trois béliers furieux. Quand il vit
apparaître Bâa et les deux béliers sur la crête au-dessus de lui, le
lion des montagnes tapi derrière un rocher à une centaine de
mètres plus à l'est, regarda derrière lui pour s'assurer que sa ligne
de retraite n'était pas coupée.
L'odeur du fauve était maintenant très perceptible. Les
défenseurs savaient que le tueur était accroupi derrière un petit
fourré de ményanthes, quarante mètres plus loin. Ayant découvert
leur ennemi, les trois béliers appliquèrent aussitôt leur plan de
bataille.
Bâa s'avança lentement, tenant baissées les grandes cornes qui
lui encerclaient complètement la tête. Son corps massif était
ramassé, prêt à se défendre avec la force d'un boulet de canon.
Les deux autres béliers se portèrent l'un à droite et l'autre à gauche
du fourré derrière lequel était allongé le puma.
Le fauve ne s'attendait pas du tout à un mouvement de ce
genre. Il lui était souvent arrivé d'être chassé, empêché de tuer un
agneau, mais jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait été attaqué
ouvertement. Le gros chat n'ignorait pas le danger d'une charge de
ces béliers lourdement encornés. Il ne tenait pas à être pris entre
ces trois guerriers.
Grondant de rage, il bondit avec légèreté et s'élança sur le
plateau découvert. Celui-ci, large d'au moins trois cents mètres, se
terminait par un précipice. Le fauve progressait par bonds
gracieux, tenant bien droite sa longue queue. Ses griffes acérées
projetaient en l'air des touffes d'herbe.
La vue de l'ennemi en fuite éveilla en Bâa un désir de
vengeance. Il s'élança et, au même instant, les deux autres béliers
se rabattirent sur les côtés, ce qui obligea le fauve à courir en
droite ligne vers le bord du précipice. Il est peu probable que les
béliers aient songé à j'abîme de plusieurs centaines de mètres qui
s'ouvre au flanc du mont IXL. Le puma commença d'y penser en
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 231
approchant du bord, trois moutons enragés à ses trousses.
Il s'efforça de contourner le bélier de droite. N'y parvenant pas,
il s'arrêta brusquement, pivota sur lui-même et lança une patte
griffue à la tête de Bâa.
Si rapide qu'eût été son geste, Bâa fut encore plus vif. Il tourna
la tête, si bien que les griffes du fauve ne purent qu'effleurer la
base d'une de ses cornes, mais il ne ralentit pas sa vitesse.
Chargeant de toute la puissance de ses muscles, il heurta le lion
carrément, et l'envoya rouler vers le bord de l'abîme.
Le lion des montagnes, aussi terrorisé qu'un chat poursuivi par
un chien, se remit sur ses pattes juste à temps pour éviter un
deuxième coup, sauta par-dessus le dos de Bâa sans le toucher, et
fila comme un lapin vers le fourré le plus proche.
Bâa et son escorte se remirent en ligne, exactement comme ils
l'étaient avant leur attaque. Mais ils semblaient deux fois plus
gros, maintenant, car chaque poil de leur corps était hérissé. Ils
avaient l'air d'adversaires dangereux, et non d'inoffensifs
mangeurs d'herbe. En tout cas, le lion n'avait plus envie de
manger de l'agneau. Rampant dans les fourrés, il disparut au
détour de la falaise.
Bâa était complètement déchaîné. S'étant débarrassé du pire
ennemi de sa race, il rêvait de nouvelles aventures. Il savait très
bien qu'une tempête de neige se préparait. Pourquoi ne pas partir
sur-le-champ pour la vallée ? Ne venait-il pas de mettre en fuite
un puma adulte ? Pourquoi reculerait-il devant les dangers du
chemin à parcourir ? Il savait que le fauve s'était réfugié dans la
montagne et il fut tenté de le poursuivre. Peut-être l'eût-il fait si
une brusque rafale de vent, mêlée de neige, n'avait soudain balayé
le plateau.
L'approche de la tempête le décida. Il retourna vers le troupeau.
Une vieille brebis, qui n'avait cessé d'observer la vallée, répondit
la première à son appel. Une autre se joignit à elle. Les deux
béliers qui avaient assisté Bâa au cours du combat, reprirent leur
place à ses côtés, témoi-
232 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
gnant ainsi de leur confiance dans la décision du chef. Le petit
groupe grossit rapidement. Quelques minutes plus tard, la
transhumance annuelle vers les pâturages d'hiver commençait. Il
n'était pas trop tôt ! Déjà la température était tombée de vingt
degrés, et le vent mugissait dans les falaises, avec des sifflements
de sirène.
Le puma était dégoûté de la vie en général. Comme tous les
membres de la famille des chats, il haïssait l'eau et le froid, et
n'avait qu'un seul désir, pour le moment : quitter la montagne. Il
sortit de sa cachette et regagna le plateau peu de temps après le
départ du troupeau. Dans le désordre causé par la tempête, il
aurait peut-être la chance de tuer un agneau. Le fauve suivit donc
la troupe à quelque distance, les yeux luisants de convoitise. Ses
énormes pattes rembourrées ne faisaient aucun bruit sur la neige.
Depuis sept ans, Bâa empruntait cette piste deux fois par an. Il
en connaissait tous les recoins dangereux et prenait bien soin de
les explorer avant d'autoriser les brebis, qui se ramassaient
derrière lui, à passer à leur tour. Plusieurs fois, au cours des
précédents voyages, cette piste avait été rougie par le sang des
siens et ce jour-là, Bâa était plus méfiant que d'habitude, car il
connaissait la présence du puma dans la montagne.
Les deux premiers escarpements avaient été franchis sans
difficulté et le grand bélier se sentait plus sûr de lui. Le vent
perdait de sa force, sur le flanc de la montagne. Pendant les
accalmies, Bâa apercevait une tache sombre au-dessous de lui :
une forêt de sapins. S'il parvenait à conduire les siens sous le
couvert de ces branches touffues, il n'aurait plus rien à craindre de
la tourmente. Le reste du trajet pourrait s'effectuer par petites
étapes. Bâa ne songea plus qu'à atteindre cette forêt. Celle-ci était
à environ quinze cents mètres, l'affaire de quelques minutes s'ils
ne rencontraient aucun obstacle.
Le versant du mont IXL présentait des fissures que le vent
bourrait de neige et de glace. Cette glace ne fondait que très tard
dans l'été, si bien que, de juin à septem-
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 233
bre, les lettres « I », « X » et « L » étaient clairement visibles de la
vallée. La piste que suivait Bâa traversait ces fissures de gauche à
droite, en leur centre. La lettre « I » retarda le troupeau. À la lettre
« X », Bâa découvrit que la neige pouvait être déblayée du sentier
et il dégagea rapidement un passage. Mais à la dernière crevasse,
la lettre « L », il se heurta au seul obstacle, en dehors d'une haute
muraille de rochers, qui puisse arrêter un mouton des montagnes.
Cette fissure était remplie de la glace formée par un ruisseau
gelé. Large de six mètres, la surface glacée descendait en pente si
abrupte que les sabots, pourtant sûrs, de ces animaux, n'auraient
pu y trouver prise. Bâa était bloqué, et le troupeau avec lui.
Retourner dans la tourmente qui se déchaînait dans la montagne,
était courir à une mort certaine. À la gauche du troupeau s'élevait
un mur de rocher de soixante mètres. À sa droite, l'abîme était
coupé d'une série de saillies semblables à des gradins, trop
écartées les unes des autres pour qu'on pût les franchir.
Naturellement, Bâa ignorait que le puma les eût suivis. Son
combat avec le lion des montagnes était bien oublié, en face de ce
nouveau péril. Les moutons n'avaient plus que la perspective de
mourir de faim ou d'être emportés par une avalanche. Les autres
béliers s'inquiétèrent de cette longue halte et se pressèrent pour
dépasser les brebis et les agneaux. Une douzaine d'entre eux
s'approchèrent de la fissure et se mirent à examiner le problème à
leur tour.
Un jeune belin, plus audacieux que les autres, voulut essayer de
franchir l'obstacle. Les pattes fauchées dès les premiers pas, il
roula sur la pente en bêlant de terreur et alla s'écraser, en bas, dans
les rochers. Les autres, prévenus, reculèrent, éloignant les brebis
et les agneaux de ce passage tragique. Le mouvement des béliers
avait laissé l'arrière du troupeau sans défense, et le puma en
profita aussitôt. Un jeune animal avait quitté le troupeau et tentait
d'escalader la falaise dominant le sentier. Le fauve s'élança.
234 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Un coup de ses crocs acérés, une vaine ruade de l'agneau, et le
puma eut son festin de viande fraîche.
Préoccupés par leur problème, assourdis par la tourmente, les
défenseurs du troupeau ne remarquèrent pas la disparition du
jeune animal. Le voyage commençait mal ! En moins d'une demi-
heure, la piste avait déjà fait deux victimes et, à moins qu'un
miracle ne se produisît, tous allaient périr au bord de cette
crevasse.
En vain, Bâa et les autres béliers s'efforçaient de trouver une
solution. Ils continuaient à examiner la surface glacée, ne pouvant
ni avancer ni reculer, pris au piège de la glace et de la tempête
aussi sûrement que s'ils avaient été enfermés dans une cage aux
barreaux d'acier....
Le lion des montagnes, repu, s'étendit sur la piste. Il n'arrivait
pas à comprendre pourquoi les moutons restaient immobiles, mais
il savait en revanche qu'il n'était pas à son aise. La neige
s'amoncelait autour de lui, et il désirait avant tout aller digérer en
paix dans les bois. Il s'approcha des moutons massés derrière leurs
guides.
S'il n'avait été déjà plus que rassasié, le fauve aurait pu tuer
autant d'agneaux et de brebis qu'il aurait voulu. Sans doute l'eût-il
fait, d'ailleurs, si le temps avait été plus favorable. Mais, en la
circonstance, le puma s'assit et observa la scène.
Bâa et les autres béliers s'arc-boutaient pour contenir la
pression croissante exercée par le troupeau. Maintenant, la neige
adhérait à la glace par endroits. Si ces plaques pouvaient geler et
retenir la neige qui continuait à tomber, on pourrait peut-être
traverser. Mais hélas ! cet espoir était bien mince ! Dès que la
neige formait une légère couche, un coup de vent la dispersait.
L'après-midi était maintenant bien entamé, et la tourmente
augmentait d'intensité de minute en minute. De leurs petites
cornes, les brebis harcelaient les béliers, les pressant de repartir en
avant. Dépité par cette longue attente, le puma rebroussa chemin,
s'efforçant de
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 235
découvrir un passage qui lui permettrait de contourner le
troupeau. Avec beaucoup de difficulté, il se fraya un chemin à
travers la neige sur plusieurs centaines de mètres. Renonçant
bientôt à cette tâche ingrate, il revint sur ses pas, derrière le
troupeau qui se pressait au bord du ravin.
Entre-temps, les brebis avaient si bien repoussé les béliers que
ceux-ci n'étaient plus qu'à un mètre ou deux de la zone
dangereuse. Soudain, poussant un rugissement perçant dans
l'espoir d'effrayer les moulons, le puma bondit sur le dos des
brebis et tenta de traverser ce pont vivant. Mais Bâa ne se laissa
pas démonter. Il fit volte-face et se rua sur le fauve qu'il atteignit
en plein poitrail, le rejetant parmi les brebis. Celles-ci, affolées,
remontèrent précipitamment le sentier sous la conduite d'un ou
deux jeunes béliers.
Grondant et sifflant, le fauve se fut bientôt débarrassé des
autres béliers, qui s'enfuirent derrière le troupeau. Le tueur,
cependant, ne devait pas demeurer impuni. Quand Bâa le vit se
ramasser pour bondir, il chargea, le projetant contre le mur de la
falaise avec une telle force que le gros chat en fut étourdi.
Poursuivant son avantage, Bâa déchira du bout de ses cornes la
peau coriace du flanc de son adversaire. Si le bélier avait
maintenu ce combat de près, le fauve n'aurait pu se relever. Mais
lorsque Bâa recula pour une nouvelle charge, le puma réussit à
s'échapper vers la crevasse glacée. Les pattes humides et velues
du grand fauve ne glissaient pas comme les sabots du malheureux
bélier qui avait voulu tenter de franchir ce passage.
Le puma traversa lentement la nappe de glace, laissant derrière
lui une trace sanglante. La neige vint se coller sur cette trace.
Bâa ne poursuivit pas le fauve. Il s'arrêta au bord de la crevasse
et secoua ses grandes cornes de façon menaçante, en frappant le
sol de son pied. Le puma, qui perdait son sang en abondance, se
traîna péniblement, mètre par mètre, vers le bord opposé, puis
descendit la
236 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
piste conduisant vers le bois. Bâa se tourna pour voir ce qu'était
devenu le troupeau. Personne en vue, tous l'avaient abandonné ! À
l'exception de deux profondes entailles sur le cou, Bâa était
indemne. Il n'avait pas l'intention de laisser la bande retourner
vers le plateau. Le bélier s'avança sur la piste. Il n'avait parcouru
que quelques mètres, quand il aperçut les moutons, serrés les uns
contre les autres, derrière le corps du jeune animal tué par le
puma.
Bâa, chef-né, reprit aussitôt le commandement et ranima le
courage de sa troupe, qui le suivit de nouveau jusqu'au ravin. La
piste sanglante du lion avait retenu la neige, si bien qu'un sentier
de neige gelée, large de trente centimètres, franchissait maintenant
la zone glacée. Le bélier ne comprit pas comment cela s'était
produit, mais il décida d'essayer de traverser.
Avec beaucoup de précaution, il plaça un sabot sur la neige et
porta tout son poids dessus. La neige se tassa un peu, mais tint
bon. Bâa gagna enfin le sol ferme de l'autre côté, et se tourna vers
le troupeau. L'un des deux béliers qui avaient combattu à ses côtés
dans la matinée s'engagea à son tour, bientôt suivi par d'autres. Au
fur et à mesure des passages, le chemin devenait plus sûr.
Tous les béliers traversèrent, puis les brebis, et enfin les
agneaux arrivèrent en sautillant, comme autant de petits lapins.
Quand tous furent passés, Bâa amorça la descente vers les bois. Il
restait sur le qui-vive et se retournait presque à chaque pas, pour
s'assurer qu'aucun danger ne menaçait ses arrières.
L'odeur du puma blessé l'irritait. S'il avait pu se soustraire aux
senteurs de la piste, il l'aurait certainement fait. Aucun mangeur
d'herbe n'aime l'odeur du sang. Mais il n'y avait pas d'autre
chemin possible.
Les autres moutons n'aimaient pas non plus les relents
qu'exhalait le sentier et ils cherchaient sans cesse à prendre une
autre direction, rompant l'ordre du groupe pour tenter de frayer de
nouvelles pistes. Bâa savait que, dans la forêt, toutes sortes de
dangers rôdaient derrière les arbres et les troncs abattus. Son
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES

237
instinct lui disait que la bande devait rester en formation aussi
serrée que possible. Il dut s'arrêter à plusieurs reprises pour
rappeler à l'ordre quelque mouton errant. Une fois même, il courut
après un jeune bélier récalcitrant, et l'envoya rouler dans la neige
d'un coup de corne. Après cet exemple, le troupeau se montra plus
docile.
La neige était plus épaisse, ici, que sur les cimes des
montagnes balayées par le vent, mais l'air y était plus chaud. Les
agneaux commencèrent à s'ébattre sous les arbres. D'autres
moutons ressentirent aussi le besoin de jouer et une bataille
s'organisa. Bâa ne s'intéressait pas à ces jeux. Il avait d'autres
soucis en tête et désirait pardessus tout assurer la sécurité du
troupeau.
Si gravement que le fauve fût blessé, il était toujours vivant,
sinon son corps aurait été trouvé sur le sentier. Un lion vivant,
même blessé, est toujours dangereux pour une bête à cornes. Bâa
ne l'ignorait pas. Il continua de marcher posément, examinant
tous les endroits où le puma aurait pu se cacher. Il regarda même
sous les branches basses des arbres avant d'en autoriser l'accès.
La nouvelle chute de neige avait tout enveloppé de telle façon
que rochers et troncs couchés paraissaient deux fois plus grands
que d'habitude. Le bélier avait maintenant le vent dans le dos, si
bien qu'il lui était impossible de se lier à son odorat. Il avançait
lentement, piétinant la neige pour prouver au monde entier
combien il était brave.
Le troupeau, pressé de trouver un meilleur emplacement, s'était
rapproché de son chef, risquant ainsi d'entraver sa retraite, en cas
d'attaque. Bâa s'engagea entre les piles d'arbres abattus. Il
s'aperçut trop tard de son erreur. Le puma n'avait pu se traîner
plus loin et, comme tous les félins, il faisait front. La neige avait
oblitéré ses traces, si bien que Bâa fut pris par surprise quand
soudain une patte énorme s'abattit, lui labourant l'épaule et la
mâchoire. La douleur et la vue de son propre sang, transformèrent
le bélier en un combattant furieux. Il chargea le fauve de toute sa
238 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
force, l'atteignit à l'épaule et recula rapidement pour prendre un
nouvel élan. Le lion jeta un coup d'œil en arrière, cherchant le
moyen de s'enfuir, car il ne tenait pas du tout à se battre.
Bâa ne se mit pas à piaffer comme un taureau. Il baissa la tête à
l'angle voulu et se lança sur le fauve. Battant l'air des deux pattes,
le lion s'efforça d'éviter les cornes de son adversaire et ses griffes
déchirèrent la chair du bélier.
Bâa n'avait pas réussi à écraser le lion contre les troncs. Il sauta
en arrière, évitant un deuxième coup de griffe, et fonça de
nouveau en avant. Cette fois, il se protégea la gorge en tenant ses
cornes encore plus basses. Le lion changea de méthode, lui aussi.
Dressé sur les pattes de derrière, il happa le cou du bélier,
arrachant une bouchée de poils laineux.
Les extrémités acérées des cornes de Bâa se trouvaient
maintenant contre le corps du fauve éperdu. Le bélier releva la
tête d'un mouvement rapide. Cette fois, il ne recula pas, mais
plaqua de toutes ses forces le corps du fauve contre les troncs et
ne relâcha pas sa pression.
Si, à ce moment, le puma avait pu se servir de ses pattes de
derrière, il aurait déchiré le corps du bélier en une douzaine
d'endroits. Maintenu comme il l'était, ses pattes de devant
battaient l'air au-dessus des épaules de Bâa et ses crocs se
brisaient sur les cornes massives. Malgré ses efforts et ses
hurlements, le fauve fut lentement broyé.
Lorsque le puma eut cessé de se débattre, Bâa se recula. Même
alors, il se trouvait en position pour une nouvelle charge, au cas où
cela aurait été nécessaire. Bâa entendit derrière lui un fracas de
branches brisées. Cinq béliers, entendant le bruit du combat,
accouraient à son aide. Ils s'arrêtèrent à côté de leur chef et
contemplèrent le cadavre du fauve, étendu sur la neige rougie.
Bâa avala une bouchée de neige pour se calmer. Il grogna un
défi à l'adresse de tous les félins de la région,
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 239
puis se dirigea vers une colline sur le versant de laquelle il avait
passé l'hiver précédent.
La tourmente mugissait sur les sommets rocheux du mont IXL.
Ici, dans la forêt, la neige tombait doucement. Bâa chercha un
coin herbeux, en déblaya la neige avec sa patte et se mit à brouter
joyeusement, certain que son troupeau était, pour le moment, en
sécurité.
CANNELLE, l'ours brun.

Le monde, et la vie en général, paraissaient bien sombres aux


yeux de Cannelle. Depuis une heure, il essayait en vain d'attraper
son dîner dans les eaux de la rivière Utah. Il avait vu sa mère agir
ainsi l'automne précédent, à l'époque du frai, lorsque les grosses
truites quittaient le rio Grande pour venir faire leurs nids de sable
dans les eaux peu profondes de ce cours d'eau. Elles avaient laissé
des millions de petits œufs ronds, de couleur rose saumon.
La mère de Cannelle, fort âgée à ce moment-là, ne voyait plus
très clair et son odorat affaibli ne lui signalait plus les dangers.
Elle avait entendu trop tard les pas furtifs de Sam Newton, le
chasseur. La vieille ourse avait à peine eu le temps de pousser un
dernier grognement pour avertir Cannelle, avant que le
claquement sec d'un fusil de gros calibre se répercutât dans le
canon. L'ourson, qui avait appris à respecter l'autorité — souvent
brutale — de sa mère, s'était précipité, terrorisé, vers le vieux
tronc d'arbre creux qui lui avait déjà souvent servi de refuge.
Quelques heures plus tard, quand Cannelle avait osé
s'aventurer hors de son abri, il n'avait trouvé que les restes
abandonnés par le chasseur. Ce triste événement
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 241
s'était produit vers la fin de l'automne de l'année précédente, alors
que Cannelle n'était encore qu'un tout petit ourson.
Il avait cherché sa mère pendant deux jours du haut en bas de
la rivière. Puis, aussi triste et esseulé que n'importe quel petit
enfant l'eût été, il avait regagné la caverne dans laquelle il était
né. Là au moins, il retrouvait des odeurs familières. Aussi
l'ourson s'était-il glissé dans le vieux nid de feuilles sèches, au
fond de l'antre, et s'était-il abandonné au besoin de dormir qui le
tourmentait depuis une semaine et auquel il ne pouvait plus
résister. Cannelle, comme tous les ours, était entré dans son long
sommeil hivernal.
On était maintenant au printemps. Cannelle avait creusé un
trou dans la neige amassée à l'entrée de la caverne, et s'était hâté
de descendre au bord de la rivière. Il n'était plus un petit ourson
grassouillet, mais un jeune ours maigre et emprunté. Sa fourrure
pendait, flasque, sur son corps osseux. Sa tête s'était affinée et le
cou, trop long, ne cadrait plus avec le reste du corps. Il n'était
vraiment pas beau, et quand il aperçut son image dans l'eau calme
de la rivière, il en fut horrifié. Il se recula, furieux, et administra
une claque retentissante au miroir d'eau.
Une douzaine de poissons s'enfuirent précipitamment. En les
voyant, Cannelle se remémora les festins de l'automne précédent.
Mais ces truites-ci étaient des truites de montagne, beaucoup plus
sauvages et plus prestes que celles que la vieille ourse péchait
alors. Voilà pourquoi, après une heure passée à plonger de droite
et de gauche dans l'eau glacée, Cannelle n'avait pas réussi à
prendre un seul poisson.
Fatigué et irrité, il s'allongea sur la rive, en un point où l'eau
n'atteignait pas plus de dix centimètres de profondeur. Quelques
minutes plus tard, une grosse truite s'approchait de lui et
commençait à se creuser un nid dans le sable avec sa queue. Peu
après, il aperçut une autre truite dont la nageoire dorsale fendait
la surface
242 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
de l'eau comme un couteau. Cannelle sut instinctivement ce qu'il
devait faire en pareil cas. Laissant le poisson qui préparait son
nid, il frappa brusquement celui qui remontait le courant. Projetée
hors de l'eau, la truite retomba étourdie sur la plage. Le problème
du ravitaillement était résolu. Pendant les six semaines du frai de
printemps, Cannelle vécut comme un roi. Il attrapait beaucoup
plus de poisson qu'il n'en pouvait manger et se vautrait ensuite
dans les restes décomposés, au point qu'aucun animal de la forêt
ne voulait s'approcher de lui !
Au mois de juillet, les poissons repartirent et l'ours dut se
mettre en quête d'une autre nourriture. Il mangea des racines qu'il
déterra dans la terre meuble de la saulaie, les vers qu'il trouvait
dans les troncs pourris, des fourmis et, à l'occasion, un mulot bien
gras ou un jeune rat. Cannelle ne déplorait qu'une chose : sa
solitude. Il ignorait que cette odeur de poisson pourri, qui lui
plaisait tant, était fort désagréable à toutes les autres bêtes de la
forêt. Il n'apercevait jamais que l'arrière-train d'animaux fuyant
dans les broussailles. Quatre-Cors, le cerf à l'odorat subtil, humait
une bouffée d'air et bondissait aussitôt dans le sous-bois. Les
porcs-épics même exprimaient leur dégoût pour ce parfum
malodorant et gagnaient en se dandinant des endroits moins
nauséabonds.
Cette attitude générale donnait à l'ours une fausse idée de son
importance, si bien qu'il crut pouvoir intimider Carcajou, le
féroce et dangereux blaireau, un des meilleurs combattant de la
forêt. Cannelle avait rarement goûté à la chair jusqu'ici. Il n'avait
jamais eu l'idée de tuer un des cerfs ou des moutons qui paissaient
par centaines sur les hautes cimes. Or un jour qu'il descendait un
sentier bordé de fougères, il tomba sur le corps d'une daine
fraîchement tuée. Une fois repu, l'auteur du meurtre — un puma
— avait jeté quelques feuilles sur la carcasse avant de remonter
dans les falaises pour y dormir et digérer son copieux repas.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 243
Carcajou, le blaireau, avait pris la suite. Lorsqu'il vit s'approcher
Cannelle, le blaireau gronda un avertissement. L'ours vit bien que
Carcajou n'avait pas l'intention de s'enfuir, mais l'odeur de cette
viande le tentait et il s'avança hardiment.
Carcajou cracha comme un chat et s'élança. Une bataille
sauvage s'engagea sur le sentier. Au bout de quelques minutes,
Cannelle, hurlant de douleur, blessé en une douzaine d'endroits,
s'enfuit comme un chien battu. Ce combat fut une étape
marquante dans la vie de l'ours. Il avait senti, pour la première
fois, les dents et les griffes d'un ennemi. Désormais, il adopterait
les méthodes de combat de Carcajou. Il ne se doutait pas que
celles-ci lui seraient d'une grande utilité dans ses rencontres avec
ceux de son espèce. L'attaque basse, rampante, du blaireau n'est
pas très habituelle chez un ours.
Un jour ou deux après son combat avec le blaireau, Cannelle,
toujours endolori, déchiquetait un tronc vermoulu dans l'espoir d'y
trouver quelques vers. Soudain, il entendit un grognement irrité.
Se dressant, il se trouva face à face avec un jeune grizzli de son
âge, mais qui pesait au moins deux fois plus que lui. L'intrus
donna un coup de patte en direction de la tète de Cannelle, mais
ce dernier, qui n'avait pas oublié son combat avec Carcajou, se
baissa brusquement et se glissa sous la garde de Grivelé, arrachant
à son ennemi une grosse poignée de poils argentés.
Le grizzli poussa un hurlement de douleur. Cannelle, enchanté
de son succès, se ramassa sur lui-même, comme il l'avait vu faire
à Carcajou et tenta une seconde botte. Cette fois, ses dents acérées
pénétrèrent dans le flanc de Grivelé. Celui-ci se débattit et chercha
à étouffer son ennemi, comme font tous les grizzlis. Si Cannelle
avait pu tenir assez longtemps, il aurait réduit son adversaire a
merci; mais le grizzli avait lui aussi un ou deux tours dans son
sac, et il estima que le meilleur moyen de se débarrasser de
Cannelle était de se laisser rouler sur lui.
244 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
Les deux ours dévalèrent une pente raide, serrés dans les pattes
l'un de l'autre. Ils échouèrent dans une mare profonde, au pied de
la cascade. Cannelle dut relâcher son étreinte et tenta en vain de
se dégager. Sans doute aurait-il fini de se noyer, s'il n'avait réussi
à saisir dans sa gueule une des pattes de son ennemi. Sous le coup
de la douleur, Grivelé lâcha prise.
Comme il était de beaucoup le plus petit des deux, Cannelle
pouvait esquiver les coups que lui destinait son adversaire. Il sortit
de l'eau à reculons, serrant toujours entre les dents la patte de
l'ours gris. Les hurlements de ce dernier retentissaient d'un bout à
l'autre du canon, terrorisant tous ses habitants. Le combat se
trouvait maintenant à un point mort. Nul ne sait comment il se
serait terminé si un autre danger ne s'était présenté.
Pour la deuxième fois dans sa vie, Cannelle entendit claquer le
fusil de Sam Newton. Une balle vint ricocher tout près de sa tête.
Il lâcha le pied de Grivelé, escalada la berge, et gagna un bouquet
de saules planté au pied de la cascade. Il parvint à la colline avec
un mètre d'avance sur le grizzli. La querelle était oubliée devant le
danger commun. Les deux jeunes ours galopèrent dans la forêt
comme des lapins effrayés. Newton avait tiré trop vite, manquant
ainsi l'occasion d'un coup double.
La menace qui pesait sur eux incita les deux ours à rester
ensemble. Ils atteignirent bientôt un étroit rebord qui courait le
long de la paroi du canon. Grivelé était maintenant en tête, suivi
de près par Cannelle, qui ne connaissait pas du tout cette partie de
la forêt. Son désir d'échapper à cette chose qui lui avait enlevé sa
mère était tel qu'il suivait avec plaisir les traces du grizzli.
Grivelé se dirigeait vers la caverne dans laquelle il avait passé
l'hiver, persuadé que là seulement il pourrait se considérer en lieu
sûr. Au bout d'une demi-heure, les deux ours se trouvèrent à
quinze cents mètres au-dessus des cascades. Le grizzli tourna
alors le flanc de la montagne
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 245
et pénétra dans un trou situé entre deux grands sapins rouges.
Cannelle le suivit dans une caverne taillée en plein roc, beaucoup
plus grande que son antre à lui. Il s'étendit à quelque distance de
Grivelé et se mit à lécher ses blessures. La journée avait été rude,
la plus rude qu'il eût jamais connue. Il n'avait pas confiance en
Grivelé et aurait bien vite quitté la tanière, n'était la crainte que lui
inspirait le fusil de Newton. Cette crainte marqua le début d'une
étrange amitié entre un ours brun et un grizzli, deux races qui sont
toujours ennemies.
De ce jour, Cannelle et Grivelé partagèrent repas et aventures.
Sans doute est-ce pour cette raison que l'ours brun, qui aurait dû
demeurer plutôt petit, devint presque aussi grand que Grivelé.
Toujours est-il que deux ours gigantesques vinrent hanter la
région des Cinq Rivières. L'un d'eux, un grizzli, aurait pu tuer un
bœuf de trois ans d'un seul coup de ses pattes énormes. L'autre
était un ours brun qui, lorsqu'il se dressait sur ses pattes de
derrière pour cueillir les baies de quelque arbuste, atteignait plus
de deux mètres de haut. Les deux amis ne s'étaient plus jamais
querellés. Ils traversèrent ensemble de nombreuses aventures et
apprirent à éviter les chasseurs, les pièges et les meutes de chiens.
En revanche, carnassiers et herbivores les évitaient avec le même
soin. Les deux ours hivernaient dans la caverne où Cannelle avait
suivi Grivelé après leur bataille.
Ils se hasardèrent un jour à descendre vers la vallée dans
laquelle le bétail paissait l'herbe de vastes pâturages. Ce petit
voyage faillit bien être le dernier. Les gardiens des troupeaux leur
envoyèrent une averse de plomb, si bien qu'ils furent obligés de
retourner à leur caverne où, pour la deuxième fois, ils durent
soigner leurs blessures.
Le printemps au cours duquel Cannelle atteignit ses quatre ans,
l'ours brun s'éveilla de son long sommeil hivernal pour constater
qu'il était seul dans l'antre. La neige qui obstruait l'entrée avait
été déblayée et une
246 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
large piste descendant vers le bas de la montagne indiquait le
chemin suivi par Grivelé pour se rendre à leur terrain de chasse
habituel. Cannelle bâilla paresseusement. Il ne comprenait pas
qu'on pût être tellement pressé. Le grizzli s'éveillait toujours le
premier. Il allait falloir attendre encore une semaine au moins,
avant que la pêche fût possible de ce côté-ci de la montagne.
L'ours s'étendit sur la neige et observa les crêtes de montagnes
à l'est. Les effluves qui montaient des arbres étaient bien
agréables. Un nuage de pollen bleuâtre planait au-dessus des
sapins. Une gelinotte lança son appel. Cannelle écoutait tous ces
bruits avec intérêt. Son monde était en paix. Sans les tiraillements
de son estomac vide, l'ours se serait volontiers rendormi. Mais
maintenant qu'il était levé, l'impression de vide ne faisait que
croître. Il fallait y remédier d'urgence. C'est qu'il avait grand-
faim !
Cannelle savait exactement ce qu'il devait faire pour rompre un
jeûne de quatre mois. Il connaissait les herbes et les bulbes qui lui
conviendraient le mieux. Descendant le sentier escarpé de la
colline, il se rendit sur les bords de la rivière. Il ne but que
quelques gorgées et se dirigea ensuite vers une prairie dans
laquelle il était certain de trouver des bulbes de céleris sauvages.
Comme à son premier printemps, il se sentit triste et esseulé. Le
gros grizzli lui manquait. Il décida de le retrouver, tâche facile
pour un animal qui pouvait distinguer l'odeur d'un mulot
somnolent de celle d'un écureuil.
Cannelle attrapa, sous une souche, une souris dont il ne fit
qu'une bouchée, puis traversa la forêt à la recherche de Grivelé. Il
arriva bientôt dans la clairière où il avait vécu l'année précédente,
et s'assit pour examiner les alentours, pensant apercevoir d'un
instant à l'autre son ami. Toujours rien !
Le paysage lui parut triste, tout à coup. Il poussa un
grognement d'ennui et abandonna la piste du grizzli. Il prit la
direction d'une autre vallée, dans laquelle Grivelé
CANNELLE ET GRIVELE PARTAGERENT REPAS ET AVENTURES.
248 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
avait, un jour, tué un élan dodu. Le grand ours brun était parvenu
en haut du talus et s'apprêtait à redescendre de l'autre côté
lorsqu'une odeur, au fil de l'air, lui parvint. Il fit halte et s'assit
pour mieux flairer la brise. Un instant plus tard, Cannelle trottait
rapidement vers le sud, en dodelinant de la tête. L'eau lui venait à
la bouche à la pensée de cet arbre à miel dont le vent lui avait
apporté le parfum.
Il n'avait goûté du miel qu'une seule fois dans sa vie. Un jour,
Grivelé et lui avaient trouvé un arbre à abeilles et ils l'avaient
déchiqueté pour en extirper tout le miel. Le grizzli était peut-être
déjà là-bas. Cannelle poussa un grognement joyeux à cette
pensée. Il se remit en marche d'une allure plus rapide, craignant
qu'il ne lui restât plus de miel. Il arriva enfin dans une toute petite
clairière et s'arrêta pour regarder avec de grands yeux pleins de
curiosité une cabane de rondins plantée sur un talus.
Cannelle ne pouvait deviner que Sam Newton venait de
construire un piège à ours. Il ignorait aussi que le trappeur avait
choisi cet emplacement parce que, jour et nuit, il y soufflait une
légère brise qui portait à des kilomètres l'odeur des vingt livres de
miel placées dans un seau, dans la cabane. D'habitude, l'ours se
gardait bien d'approcher d'une maison édifiée par l'homme. Mais
Newton avait pris toutes ses précautions. Le piège avait été
terminé l'automne précédent. Tout avait été minutieusement
préparé avant l'hiver, si bien que la neige et les tempêtes avaient
effacé toute odeur humaine.
Dès le début du printemps, avant la fonte des neiges, le
trappeur était venu à skis, transportant le seau de miel au bout
d'un bâton. Le seau avait également passé l'hiver à l'air. Newton
avait veillé à ne rien toucher. Il avait placé le miel contre le mur
du fond de la cabane, puis il était reparti. Quand la neige fondrait,
dans une semaine ou deux, il ne resterait plus un soupçon d'odeur
humaine autour du piège ou de l'appât.
Cannelle ne perçut donc aucun effluve inquiétant. En
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 249
outre, le parfum du miel chassait toute autre idée de son esprit.
L'ours ne pensait plus qu'à fourrer sa gueule dans le miel pour la
retirer enduite de ce nectar sucré. Il ne s'arrêta qu'un instant à la
porte ouverte, qui était tout juste assez large pour lui permettre de
passer.
Il franchit alors le seuil et alla tout droit vers le seau dans
lequel il enfonça la tête jusqu'aux yeux. Un fil métallique reliait le
seau au mécanisme de la trappe. Un ressort se détendit
brusquement et la lourde porte de rondins se referma. Au même
instant, la vieille carabine Spencer que Newton avait installée sur
le toit de la cabane tonna, signalant que le piège s'était déclenché.
La détonation du fusil inquiéta beaucoup plus Cannelle que le fait
de se savoir prisonnier. Il n'avait jamais pu oublier, depuis la mort
de sa mère, le tonnerre des armes à feu. Il fonça alors dans
l'étroite cabane, mordant et griffant les rondins, et poussant de tels
rugissements que l'écho s'en répercuta de colline en colline.
Quoique les troncs d'arbres fussent assemblés par des clous de
trente centimètres de long, la cabane tremblait et gémissait sous
les coups de l'ours. Cannelle se dressa sur ses pattes de derrière,
saisit la poutre faîtière, et la secoua de toutes ses forces. Il y mit
tant d'ardeur qu'un des supports de l'assemblage se fendit et se
rabattit sur un côté. Mais Newton n'en était pas à son coup d'essai.
Il savait construire un piège à toute épreuve. Même lorsque les
deux montants de la faîtière furent brisés, la cabane demeura
solide.
Cannelle explora l'intérieur de sa prison, mais n'y trouva pas la
moindre saillie qui pût offrir une prise. Après une demi-heure
d'efforts désespérés, l'ours se calma et réfléchit. Il avait
maintenant la conviction qu'il ne pouvait s'évader par le toit. Il se
mit alors à creuser sous un des murs. À le voir assis sur son
arrière-train, on eût dit un chien s'amusant à déterrer un mulot ou
un lièvre. Cannelle luttait contre le temps, car la détonation du
fusil s'était répercutée jusqu'à la cabane du trappeur. Newton était
déjà en route pour une ferme
250 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
voisine où il avait l'intention de réclamer de l'aide, car, même
armé d'un fusil, il ne tenait pas à pénétrer seul dans la petite
clairière : un rondin avait pu céder, ou toute la cabane se
renverser.
L'ours faisait de rapides progrès. Il ne pouvait savoir que tous
ses efforts demeuraient vains, car Newton avait enfoncé des pieux
dans le sol, à plus d'un mètre de profondeur. Cannelle allait se
heurter à un solide mur de bois, contre lequel il ne pourrait rien.
L'ours était plus calme, maintenant, il ne se conduisait plus
comme un petit animal terrifié, gémissant de crainte et d'angoisse.
Ses griffes acérées creusaient la terre molle aussi rapidement que
l'aurait fait une pioche.
Cannelle coupa une grosse racine avec ses dents et jeta les
morceaux par-dessus son épaule. Puis il arracha une grosse pierre.
La galerie s'avançait. Soudain l'ours s'arrêta de creuser et s'assit. Il
venait d'entendre des pas lourds dans la forêt. Aucune odeur
n'était encore perceptible. L'animal qui pénétrait en ce moment
dans la clairière avançait avec prudence, contre le vent, comme
Cannelle lui-même l'avait fait en s'approchant du piège.
Désireux d'en savoir davantage sur le nouveau venu, Cannelle
cessa son travail et se dressa. Il observa les environs à travers les
fissures de la cabane. Quelques buissons remuaient, comme si un
animal se fût fraye un chemin à travers leurs branches. L'ours
brun entrevit un pelage gris, hirsute et lança un « Woof ! » sonore
en guise de salut. Lorsqu'enfin Grivelé s'avança lourdement dans
la clairière en balançant sa grosse tête, Cannelle manifesta sa joie
comme un ourson.
Le grizzli avait croisé la piste de son ami à quelques kilomètres
de là et l'avait suivie, au risque de se mettre lui-même dans une
situation fâcheuse. Quand Newton et ses aides arriveraient, avec
leurs fusils, l'ours gris assis au beau milieu de la clairière serait
une proie aussi facile que son camarade pris au piège. En
entendant l'appel de Cannelle, Grivelé s'était assis, intrigué. Pour
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 251
un spectateur qui n'eût pas connu l'intelligence des grizzlis, il eût
semblé un énorme pitre dénué d'astuce et bien incapable d'aider
son ami.
Ses courtes oreilles étaient dressées et ses petits yeux fixés sur
la maison bizarre dans laquelle se trouvait Cannelle. Celui-ci
poussa de nouveau un gémissement suppliant. Grivelé tourna sa
grosse tête : il venait d'entendre l'aboiement lointain d'un chien. Il
savait que ces hurlements signifiaient un danger et il demeura un
moment indécis.
Le sort de Cannelle dépendait de la décision qu'allait prendre le
grizzli. Le gémissement de son ami l'emporta. Grivelé retomba
sur ses pattes et s'élança vers la cabane. Cannelle avait fourré son
museau dans une fissure entre les rondins et Grivelé vint lui
frotter le nez. Il fit alors le tour de la cabane, qu'il examina en
connaisseur.
Newton n'avait pas compté, dans la construction de son piège,
sur l'amitié de l'ours brun et du grizzli. Il avait veillé à ne rien
laisser dépasser, à l'intérieur du piège, qui pût fournir la moindre
prise à un ours; mais, à l'extérieur, les rondins n'avaient pas tous
été coupés à la même longueur. Certains dépassaient de plus de
trente centimètres.
Grivelé choisit le deuxième rondin à partir du haut, à l'angle
nord de la cabane. Il posa une patte puissante sur l'extrémité de la
poutre et l'arracha d'un coup sec. Cannelle comprit son idée et
délogea le tronc suivant. Le travail de l'équipe était parfaitement
coordonné. Le grizzli arrachait les rondins et l'ours brun finissait
de les enlever. En moins d'une minute, tout le coin fut détruit et
Cannelle put filer par l'ouverture. II était temps ! Déjà une meute
de chiens jappants et hurlants faisait irruption dans la clairière, à
moins de cent mètres de la cabane.
Avec une sagesse qui semblait née du raisonnement, les ours
partirent dans des directions différentes. La meute se demanda
lequel des deux elle allait suivre. Quand enfin le chef de file
entraîna les autres chiens
252 AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES
sur la piste du grizzli, Cannelle se trouva sur leur flanc droit.
Grivelé s'était lancé dans un terrain trop accidenté pour que les
chevaux pussent suivre. Newton et ses hommes s'arrêtèrent à côté
de la cabane détruite, mais la meute continua la poursuite à travers
les rochers et les falaises du canon.
Pourchasser un ours en juin, alors qu'il sort, amaigri, de son
sommeil hivernal, est une tout autre affaire que de l'entreprendre
en automne, quand il est gras et lent de mouvement.
Cannelle comprit bientôt que les chiens ne le suivaient pas.
Comme il ne percevait aucun bruit, ni la moindre odeur d'homme,
il changea de direction, de façon à rejoindre Grivelé. Il entendait
devant lui les hurlements des chiens, dominés par les
rugissements du grizzli furieux. Cannelle pressa le pas et gravit
une étroite corniche, derrière la meute glapissante. Il aperçut
Grivelé, assis sur la corniche, balayant les chiens de ses longues
pattes.
Deux airedales essayaient de contourner le grizzli pour
l'attaquer à revers. Trois autres chiens gisaient au pied de la
falaise, trente mètres plus bas. Sans perdre une seconde, Cannelle
chargea de l'arrière, frappant, griffant, mordant et repoussant les
chiens à portée des coups meurtriers du grizzli.
Au bout d'une minute de combat furieux, il ne resta plus de la
meute qu'un des airedales et deux jeunes chiens courants, qui
s'enfuirent le long de la pisté pour aller retrouver la protection de
Newton et de son fusil.
Cannelle flaira le corps d'un chien étendu sur la corniche, puis
s'approcha de Grivelé, auquel il grogna ses remerciements. Les
deux ours suivirent la corniche et regagnèrent la rivière au bord de
laquelle ils s'étaient battus trois ans plus tôt. Les truites peuplaient
déjà les bancs de sable. Adroitement, Cannelle lança un beau
poisson de trois livres sur la berge, aux pieds de son ami, et se
tourna pour s'en chercher un autre.
AU PAYS DES CINQ RIVIÈRES 253
Un chaud soleil luisait sur la rivière. Deux merles vinrent se
poser sur un rocher. Cannelle huma l'odeur aromatique des sapins
chauffés par les rayons du soleil; l'eau murmurait sur les galets
gris. Pièges, hommes, chiens et fusils s'effacèrent de la pensée de
l'ours. Son univers était de nouveau en paix.
TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS............................................................................... 7
Névé, le chien qui devint coyote.......................................... 9
Brimbalant, le porc-épic ................................................... 24
Carca, le carcajou ............................................................... 36
Blanc-panache, l'antilope ................................................... 49
Grisou, la mouffette ........................................................... 62
Ocelot, le chat sauvage à tête noire...................................... 76
Touffu, le renard roux ........................................................ 89
Jango, le cerf........................................................................ 106
Bief, le castor ...................................................................... 119
Grigou, un honnête trafiquant, ou le rat collection-
neur ................................................................................. 133
Ondatra, le rat musqué......................................................... 145
Griset, le renard argenté ..................................................... 157
Yip, le vaillant coyote ........................................................ 171
Trapu, le loup gris................................................................ 185
Fusain, la marmotte noire .................................................. 200
Flocon, le lapin des neiges .................................................. 214
Bâa, le bélier ...................................................................... 228
Cannelle, l'ours brun............................................................ 240
Imprimé en France
BRODARD & TAUPIN
Paris-Coulommiers
8697-0-1952
— Dépôt légal 1049—
IMPRIMÉ EN FRANCE
MP DE MATTEIS - PARIS