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Extrait de la préface de :

Jean Cocteau
Vocabulaire, Plain-Chant,
et autres poèmes
(1922 - 1946)
nrf Poésie/Gallimard

Comme pour tous les français, 1943 et la première moitié de 1944 sont pour
Cocteau, qui entreprend alors la lente composition de Léone, une période sinistre.
En février 1944, Max Jacob, l'ami de toujours, est envoyé en déportation. De
haute lutte, Cocteau arrache sa libération ; celle-ci arrive trop tard, Max Jacob
vient de mourir au camp de Drancy. En juillet, Jean desbordes, qui a joué dans la
vie de Cocteau le rôle d'un second Radiguet, meurt torturé par la Gestapo.
Seul subsiste l'univers du rêve où le poète se réfugie. "C'est la nuit du vingt-huit
que je rêvais Léone." Suivant celle qui est le rêve lui-même en sa marche feutrée,
immobile, il erre à travers la ville qui dort, monde inversé, sans limite et
cependant contenu tout entier dans l'esprit du dormeur,"Je la rêve et mon rêve est
en moi contenu." enclave de mort au sein de la vie, "zone" suspecte et
déconcertante qui sera montrée au cinéma dans Orphée (1949). Léone est le rêve,
l'inspiratrice, la Muse ; ses "pattes de lionne" "Dois-je craindre Léone et ses
pieds de panthère" permettent de l'identifier avec le Sphinx qui apparaîtra dans le
Testament d'Orphée (1959), le Sphinx meurtrier de ceux qui ne peuvent résoudre
l'énigme et dont Oedipe seul est vainqueur. Léone est aussi la Mort, la mort du
poète. Derrière elle qu'il ne peut suivre jusqu'au bout, "Immobile couché je ne la
saurais suivre." il arpente de nouveau ce domaine où elle règne, mais qui est
aussi celui des potentialités, des germes, d'où provient toute inspiration véritable.
Dans Léone, ample poème nocturne, confluent les deux courants poétiques.
L'alexandrin majestueux y rend un son sourd et mat, impose son rythme
incantatoire, archaïque et sacré, son déroulement implacable qui est celui même
de cette statue animée, comme dans Don Juan, celle du commandeur.

Jacques Brosse
LÉONE
Jean Cocteau

C’est la nuit du vingt-huit que je rêvai Léone.


En posant sur la nuit ses pattes de lionne
Elle marchait (Léone) entre les feux éteints.
Ainsi les acteurs grecs marchent sur des patins.

Léone s’avançait jusqu’à l’aube nubile.


A marcher sur la nuit ses pieds étaient habiles
Car Léone marchait à même sur la nuit.

Le rêve était en moi comme Léone en lui.


Le cortège funèbre avait peine à la suivre
Le carrousel tordait ses cordages de cuivre
L’automate scandait la troupe de ses pas :
Tout paraissait tourner mais ne remuait pas.
Car Léone sachant que le miroir renverse
Montait à reculons l’échelle de l’averse.

Elle enjamba les corps des forains endormis.


S’arrêta. Calcula. Compta ses ennemis.
Cacha sous le manteau la tête d’Holopherne
(Que dis-je ? Cette tête était une lanterne
Sourde aveugle effrayante à force de clarté)
Et repris le chemin par mon rêve inventé.

Voilà comment marchait l’implacable Léone.


Car Léone en marchant était caméléone
Elle adoptait des lieux la forme la couleur.
Léone se mouvait sur des pieds de voleurs.
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Elle marchait au bord des cils de la rosée.


Son entreprise était terriblement osée
Puisqu’à l’angle du môle et des points cardinaux
Les soldats du matin veillaient sur les créneaux.

Les monuments à la dérive sur les âges


Portaient le gui léger de leurs échafaudages.
L’histoire dessinait des croix sur les maisons.
La reine à l’alchimiste achetait des poisons.
Infâme était le mauve entre les ponts du fleuve.
L’eau qui passe pour vierge était plusieurs fois veuve
Et Léone, Léone au bas des murs du quai
Continuait sa route avec son pas masqué.

Au joli carrefour des lanternes éteintes


Des cyclistes tout nus traînaient des femmes peintes
Et la ville insensible à son bétail humain
Sous un ciel chiffré d’or ouvrait sa grande main.

Evitant les campeurs les dormeurs les faux cygnes


De cette main Léone allait suivre les lignes.

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Les cyclistes à pied tenaient le long de l’eau


Les filles d’une main de l’autre leur vélo.
Un bruit de libellule un bruit de demoiselle
Accompagnait le pas de ces anges sans ailes
Mettant la même ardeur et le même abandon
A tenir une taille et guider le guidon.
Ainsi la foire mêle à ses tristes baraques
Les signes de la chance et ceux du zodiaque.

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Ainsi allait Léone ainsi Léone allait
Sous un ciel d’encre bleue éclaboussé de lait.
Les amants allaités par ce ciel des mansardes
Déjouaient de la nuit les portes et les gardes
Ils se nouaient ensemble au sommet des maisons.
Leurs pollens écrasés salissent les saisons.
Partout trépigne en haut de l’énigme des villes
Le galop furieux des couples immobiles.
Mais Léone attentive aux rythmes inhumains
Ignore cet amour armé de quatre mains.

12

Sur le pont transbordeur du théâtre des ombres


La lumière égorgeait les coqs et les colombes.
On jouait Antigone et Léone en passant
Vit les acteurs couverts des mantilles du sang.
L’ombre au sang se nouait sur l’arbre de l’inceste
Et ruisselait partout du branchage des gestes
Et Léone voyait (voyait-elle ?) très bas
Les projecteurs croiser le glaive des combats.

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Voyait-elle plus haut que le ciel des patries


Le monument ailé de ses allégories ?
Mille anges de la danse aux ailes d’or et lourds
Soulevaient l’opéra de marbre et de velours.
Les voiles de Léone étaient ceux d’un navire.

14

Hérodiade Elsa Thaïs Ysolde Elvire


S’accrochant à la vieille épave des chansons
Roulaient leurs cheveux d’algue entre les écussons.

15

Mais Léone déjà leur était disparue.


Aveugle elle suivait l’interminable rue
Qui mène à votre seuil coulisse de l’enfer.
16

Il fallait éviter la ronce en fil de fer.

17

Quels sont ces boulangers endormis dans la pâte ?


Car l’âme nue ôtant ces corps en toute hâte
Les avaient arrachés et jetés n’importe où.
Ces dormeurs se pâmaient et renversaient le cou.
Leur montre vivait seule au bout du bras inerte
L’avenir s’effaçait dans leur main grande ouverte
Et tous portaient qu’ils soient vaincus ou vainqueurs
La couleuvre enroulée à la place du coeur.
Mais Léone évitait leurs jambes de désordre
Leurs bras épars leurs mains lâchant le sort écrit
Leur bouche où le silence à la forme du cri.

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Quel est ce pain de sang et de boue et de lune


Fait par ces boulangers dans la pâte endormis ?
Qui donc le mangera ce pain de l’infortune
Qui donc achètera le pain de mes amis ?

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Léone indifférente à tant d’ignoble grâce


Sans se salir les pieds foulait la terre grasse.
(Ses pieds étaient de marbre et jamais ne touchaient
Nos dormeurs emmêlés comme au jeu de jonchets.)
Elle ne voyait pas sur les sinistres haies
Pendre de bleus lambeaux pourrir de rouges baies
Et la rose debout sur ce monde qui dort
Sucer son écarlate aux sources de la mort.

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Tout en haut des maisons danse le somnambule.


En bas le boulanger pareil au funambule
Au fond du soupirail poudre son torse nu.
Répétons ce manège à Léone inconnu :
En haut le somnambule inspecte son théâtre.
En bas des Pierrots nus des Apollon de plâtre
Brassent le pain nocturne au fond du soupirail.
Inutile. Elle marche et voilà son travail.

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Les papiers peints les lits les machines à coudre


Etonnent dans l’immeuble éventré par la foudre.
L’immeuble jusqu’à l’âme ouvre sa chair en deux.
Les hommes n’y sont plus. On ne parle plus d’eux.
Sous l’arbre secoué tombent les têtes chaudes.
Elles saignent par terre un or de reines-claude
Et Léone pareille à la paonne du paon
Les roule avec le bout de sa robe qui pend.

22

Ainsi se comportait la superbe Léone


Ainsi marche la mort ainsi marche Antigone
La hautaine insolence inaccessible aux lois.
Ainsi marche le Sacre et la traîne des rois
Ainsi marche au collège une troupe enfantine
Ainsi marche le cerf jusqu’à la mousse des bois
Ainsi de la prison jusqu’à la guillotine
Marche un jeune assassin pour la dernière fois.
Ainsi va le cloporte ainsi va la Grande Ourse
Ainsi va le mercure ainsi va l’eau qui bout.
(Mon réveil seul pourrait interrompre sa course.)
Il faut dormir la suivre et l’aider jusqu’au bout.

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Ô Mars pourquoi veux-tu que je brave tes Ides ?


Ton cor m’avait sonné tout ce que tu décides
Funeste était quarante et trop doux trente-neuf.
Pourquoi la vierge est-elle assise sous un oeuf ?
Pourquoi le peintre a-t-il entassé les mystères ?
Pourquoi continuer chefs-d’oeuvre à vous taire ?
Criez défendez-vous insultez cette mort !
Est-il rien de plus beau qu’un chef-d’oeuvre qui mord ?
24

La Bretagne est un vase en pâte d’opaline.


Noir est l’arbre au travers et noire la colline
Noir est le diable et la fausse voile de Tristan.

25

Sur son lit de granit le chevalier attend.


La Bretagne regarde avec ses gros yeux vagues
Les évêques debout flagellés par les vagues.
Elle écoute le vol de mille oiseaux criards
Battre les arcs-en-ciel brisés dans le brouillard.

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Léone traversait ce nuage d’opale,


Cette Bretagne dure où tout est tendre et pâle.

27

Accourez naufrageurs affolez le vitrail


Effarouchez la vie avec l’épouvantail
Attachez les flambeaux aux cornes du bétail
A l’héroïsme noir ajoutez des chapitres.

28

Voici le chaume arqué sur le regard des vitres.


Voici le cidre doux l’oeil aveugle des huîtres
La Bretagne où l’Ecosse essaye de se voir
Comme une femme au loin découvrant un miroir.

29

Mais Léone insensible à la loupe des brumes


Avance dans le lait d’opale et les écumes.
(Cette loupe brumeuse accuse les détails :
Les chênes et les moulins et les épouvantails
La lune et ses rayons qui s’achèvent en fées
Les naufrages dressant leurs immondes trophées.)
La carte de Léone est inscrite en sa main.
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Peut-être est-elle ailleurs la carte du chemin.


Peut-être est-ce ma main que le sommeil écarte
Qui lui donne le sens des lignes de sa carte.
Le reste l’importune et change le décor.

31

Tristan peut écouter la complainte du cor


Léone le méprise et de son mal se moque.
Elle marche à côté du rythme de l’époque.
Je la rêve et mon rêve est en moi contenu.
De Léone le but me demeure inconnu.
Immobile couché je ne la saurais suivre.
Que faire ? Je ne peux l’empêcher de vivre.

32

L’empêcher ! Est-ce donc qu’une Léone meurt ?


Pourquoi ce nom ? Quel est le rôle du dormeur ?
Il gît. Il ne sait rien qu’être le lieu d’un songe.
Or le songe est en moi comme l’eau dans l’éponge.

33

Peut-être qu’enjambant le choc de mon réveil


Léone marchera dans un autre sommeil.
De sommeil en sommeil elle ira sans démordre
Jusqu’à celui dont elle exécute les ordres.
Quel est-il ?

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Rien de lui n’est à l’homme qui dort.


Mon rêve est pour Léone un simple corridor.
Savoir mon impuissance est mon seul privilège.
Il n’est pas de moyens que je lui tende un piège.
Sait-on d’où vient Léone et où Léone va ?

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Ainsi dans Pompéi circulait Gradiva
Dont le pied désinvolte évoque un peu Léone
Ainsi Caracolait sur l’eau le Coléone
Ainsi le commandeur ébranlait le terrain
Ainsi la Vénus d’Ille et sa marche d’airain
Ainsi volait Icare ailé par artifice.

36

Or Tristan habitait l’Hôtel du Sacrifice.


Il attendait blessé juché sur le carton
D’un théâtre en plein air du rivage breton.

37

Et qu’importe à Léone une Isolde éperdue ?


Si Léone écoutait elle serait perdue.
Meure Tristan et meure Isolde aux cheveux d’or.
C’est pour continuer Léone que je dors.

38

Je dors et je le sais et je sais que je rêve


Il ne tiens qu’à moi seul que ce rêve s’achève
Et que Léone enfin me quitte pour toujours.

39

Si Léone une nuit au bout de quelques jours


Revenait traverser le songe qui m’habite
Je ne me plaindrais plus. Je m’éveillerais vite.
Mais non Léone en nous ne marche qu’une nuit.
De toute éternité je devais aujourd’hui
L’attendre devenir un chaînon de sa chaîne
Et ne savoir jamais sa démarche prochaine.
Si je le connaissais ce dormeur de demain
En qui Léone va poursuivre son chemin
S’il me pouvait conter la suite de l’histoire...
Peut-être du sommeil n’a-t-il pas de mémoire
Peut-être dira-t-il : " Je ne rêve jamais "
Peut-être j’entendrai - si Léone permet -
Un dormeur inconnu qui de vous se réveille
Prononcer votre nom Léone à mon oreille
Et peindre d’autres lieux par vos pas traversés.

40

Que ferais-je grand Dieu si vous disparaissez.

41

L’encre livre au papier ma funeste folie


Ce ne sont pas des vers que ma plume déplie.
Un ruban monotone une plainte qui sort
Découpent l’écusson des dentelles du sort.
Je ne vois que l’envers de l’endroit que je tisse.
Mais voici que Léone au couchant rapetisse
Je touche une ombre longue avec Léone au bout.

42

Debout dormeur couché ! Dormeur couché debout !


Marche. Rejoint Léone elle ne peut attendre
Ne brise pas les fils qu’elle s’acharne à tendre
Admire un pur travail qui te reste étranger.

43

Evite dans ton lit ta pose de changer.


Cours sans un mouvement immobile et vole
Dormeur environné par un monde frivole
Car Léone a choisi le gouffre de ton corps
Pour y jouer son drame et planter son décor.

44

Tu peux courir en toi sans que bougent tes membres


Tu peux suivre Léone étendu dans ta chambre
Tu peux de ta vitesse emplir ton abandon
Et bloquer la pédale et lâcher le guidon
Et laisser ta machine enrouler à ses roues
Le fil droit du regard des figures de proue.
Ce monde est fausse nuit faux soleil et faux vent.
Prends garde. Le dormeur peut se perdre en rêvant.
45

Ne quitte pas Léone. Ouvre tes yeux. Observe


Cette forme de clef qu’à l’ombre de Minerve
Et qui la dénonçait beaucoup mieux aux humains
Que le temple posé sur le plat de sa main.

46

Cours dormeur ligoté par les algues du songe


Ta bouche est entrouverte et ta jambe s’allonge
Et ton oeil clos tourné vers l’énigme du sang
Y cherche un monde neuf plus noble et plus puissant.

47

C’est là que ton désir va rejoindre Léone.


Elle est une fontaine. Elle est une colonne.
Et rien de tout cela qu’on rencontre chez nous.
Elle marche immobile en levant les genoux.
A-t-elle des genoux ?

48

Enfin je l’ai rejointe.


L’obélisque dormait de sa base à sa pointe
Car la nuit c’est debout qu’un obélisque dort.
Son silence était fait de bavardages d’or.

49

C’est là que Fantomas roi de dix-neuf cent onze


Garde un roi prisonnier sous l’ondine de bronze
Où vibrent doucement les orgues de Memnon.
C’est là de son palais que la lune au bras long
Pousse le jeu d’échecs de ses dames de pierre
Là que l’Egypte fait grimper comme le lierre
L’avenir qui se cache en ces chiffres dorés
Ses yeux ouverts la nuit ses oiseaux adorés.

50
Kiosques grilles massifs pelouses armoiries
Spectres de jeunes gens tirant des écuries
Des chevaux en colère inconnus du soleil.
C’est là que de l’Histoire on borde le sommeil.

51

Sans balancier Léone avançait sur la corde


Car les forains campaient place de la Concorde.
A la lueur des feux je voyais de là-haut
L’ombre de la roulotte et celle des chevaux.
Jusqu’à nous parvenaient des disputes lointaines
Le bruit de seaux de fer plongés dans les fontaines
Le pilon d’un enfant à la jambe de bois.

52

Ici tombent la lune et la tête des rois


Ici battent les coeurs des tambours de Santerre
Ici sont les forains qui s’endorment par terre
(Ils dorment de trois quart de face et de profil)
Ici marche Léone adroite sur le fil.

53

Ici marche Léone et je marche à sa suite


Ici les soldats verts dorment dans la guérite
Ici la France en berne écoute les forains
Rêver tout haut d’Egypte et de monstres marins.

54

Ici Léone sur un chemin de fortune


Survolait l’échiquier fait de nuit et de lune.
Elle marchait (Léone) avec ses pieds ailés
Au-dessus des forains noirs et bariolés
La place pour dormir avait croisés ses ailes.
Léone sur le fil m’attirait derrière elle.
Le vide est favorable aux marcheurs endormis.

55
Le toit d’un somnambule est le meilleur ami.
Là-haut où l’acrobate à peine se hasarde
On voit les jeunes gens sortir de leur mansarde
La mort les saluer leur montrer le chemin
Et maternellement les prendre par la main.

56

Ainsi je marche en l’air selon la loi du songe


Ainsi m’est amical le vide que je longe
Ainsi Léone affronte avec précaution
Le diamant cassé des constellations.

57

Quel problème effrayant nous pose la Grande-Ourse ?


Que nous veut le soleil autour de notre course ?
Sur l’ardoise des nuits que veut un professeur
Et ses chiffres pareils aux taches de rousseur ?
Que veut l’arbre nocturne et sa grappe d’abeilles ?
Pourquoi ces bracelets et ces boucles d’oreilles ?
De cette encre de feu quel est l’éclabousseur ?

58

Léone s’enfonçait sous l’écoeurante voûte


Rien d’un monde connu ne jalonnait sa route.
Un héros endormi de ses membres épars
Figurait vals bois rocs montagnes et remparts.
Dans le creux de ses bras nichaient les hirondelles
Car ses bras dépliés découvraient ses aisselles
Et l’on voyait au bas d’un massif broussailleux
L’oiseau mâle du sexe endormi sur ses oeufs.

59

Léone indifférente à tant de grâce ignoble


En parcourait les bois les labours les vignobles
Et je suivais Léone et foulais à mon tour
Le corps de ce héros dématé par l’amour.

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C’était Renaud. Captif des manoeuvres d’Armide
Il dormait encensé par ses toisons humides.
Cuisses hanches biceps épaules pectoraux
Jonchait la chaude neige où dorment les héros.

61

Armide en voile blanc d’épouse légitime


Plus haute que donjon inspectait sa victime
Et chaste après l’amour son grand corps refermé
Elle dormait debout auprès du bien-aimé.

62

Quelle vague houleuse a dû former ce groupe


Quelle amoureuse mer de ventres et de croupes !
Mais il ne reste ici de cette lourde mer
Qu’un roi nu harnaché d’une armure de chair.
Un chevalier semblable à la chute des anges.

63

Bottés d’encre sont ceux qui foulent les vendanges.


Ainsi Léone et moi foulons ce roi qui dort.
Dormeurs de me dormeurs atteindrez-vous le port ?
Si dans votre sommeil quelque dormeur se vautre
Et rêve d’un dormeur et qui rêve d’un autre
Arriverais-je enfin de dormeur en dormeur
Jusqu’au mur de prison contre lequel on meurt ?

64

Mais rien ne se termine et la mort elle-même


De notre éternité rêve d’être l’emblème.
Un mort rêve à des morts qui rêvent à des morts.
Rien de l’homme enfermé ne peut fuir au-dehors.
Léone seule est libre elle échappe à nos bagnes.
Vers l’incompréhensible où vivent ses compagnes
Elle marche à côté de l’espace et du temps.

65
Soudain Léone hésite. On dirait qu’elle attend.
Je m’arrête. j’ai peur. Si Léone découvre
Pareille à Belphégor héroïne du Louvre
Que je cherche à savoir le but où nous allons...
Mais Léone repart en levant les talons.

66

Je vois de ses talons le dessous qui soulève


L’étoffe sans couleur de la robe du rêve.
Je vois l’un après l’autre un des talons au bord
De la robe cachant l’aspect de Belphégor.
De ce film mon enfance aimait les épisodes.
Que font à Belphégor les portes et les modes
Son marteau frappe au mur et le mur s’ouvre en deux.
Et voici le talon de Léone la lente
Si haut que de son pied je distingue la plante.
Un autre le remplace et se lève aussi haut.

67

La main de Belphégor brandissait un marteau.

68

Chaque fois qu’un talon repousse le manteau


Pense-t-elle à frapper le fou qui l’espionne ?
Dieu ! Quels sont les desseins que je prête à Léone ?
Le souvenir d’un film séduisait mes esprits...
Léone est loin du monde auquel j’attache un prix.

69

Ma patrie après tout est autre que la terre.


Je cherche à la rejoindre aux portes de mystère
Mais hélas le mystère ouvre encore chez moi.

70

Le crime a remplacé les tables de la loi.


Où fuirais-je le crime ? Où se trouve l’issue ?
S’il en existait une et de Léone sue
J’imiterais ma forme entre les draps du lit
Je rendrais le sommeil coupable d’un oubli
Ressemblante serait ma pose de cadavre
J’aurais dupé le rêve et découvert mon havre.

71

Le dormeur vole en rêve. Il croit piper le sort.


C’est un voleur qui vole et connaît le ressort
Il connaît le ressort de l’étrange machine
Monte comme dans l’eau tombe l’encre de Chine
S’enroule se déroule au fond d’un élément
Où simple est de voler majestueusement.

72

Autre est de s’échapper au songe que j’enferme


Autre que le réveil y vienne mettre un terme
Autre de vaincre l’aube à la crète de coq.

73

Car un coq fanfaron sur un perchoir de ferme


Peut briser mon sommeil sensible au moindre choc.

74

La chose existe en moi puisqu’elle est chose crue.


Et cependant un coq casqué de viande crue
Avec le cri rouillé d’une anse de seau d’eau
Un vieux coq et son cri de marchande des rues
Chasse un spectre de roi prêté par le tombeau.

75

Elseneur ! Lieu de lune et de chemins de ronde


On y voyait le roi pénétrer l’autre monde.
Mon ombre était Hamlet et Léone le roi.

76

D’un spectre le poète aurait-il quelque effroi ?


Non. Léone avait tout des nobles artifices
Que le théâtre invente à l’envers des coulisses :
Rois qui vont aux enfers sagement se coucher
Rois dont le pas de marbre écrase le plancher
Rois que le chant du coq paraît effaroucher.

77

Quelle heure est-il sur terre où mon double m’imite ?


Soleil à l’horizon ne montez pas si vite
Coqs ne réveillez pas le malade qui dort
N’achevez pas son rêve avec vos sabres d’or.

78

J’ai dit que votre voix est couverte de rouille


Qu’il pend à votre bec une barbe de couilles
Qu’une étoile de viande orne votre chapeau
Et qu’une lèpre jaune écaille votre peau.
J’ai dit.

79

Vos sabres d’or n’en sont pas moins des armes


Capables de tuer le système des charmes
De décimer le camp des anges du repos.

80

Et Léone marchait gravissait les étages


D’un immeuble du ciel aspergé de laitages.
Il me fallait aller où Léone voulait
Dans le fourmillement d’une roche de lait.
Sur la carte du ciel cela se nomme Voie
Lactée.

81

Ainsi le sang criblait les murs de Troie.


Ainsi dansait saint Elme ainsi dansait saint Guy
Sous le lustre laiteux d’une boule de gui.
Ainsi les fleurs de lys sur l’étendard de France.
82

Les astres exaltés jouaient l’indifférence.


Plus Léone avançait plus je m’approchais d’eux
Plus leurs cruels regards me devenaient hideux.
Ils s’observent de loin jaloux de leurs désastres.

83

Semblables aux pays se méprisent les astres.


Le désir de combattre excite leurs regards.
Il en est de pensifs. Il en est de hagards.
Il en est dont l’éclat augmente s’il s’achève.
Mais tous ont un coeur dur environné de glaives.

84

Je ne dénombrais plus le délire des feux.


Les astres les plus fous étaient les astres feus.
La nouvelle à venir est longue s’ils s’éteignent.

85

Le châtaignier des nuits hérissait ses châtaignes


Les oursins menaçaient au fond de l’eau des nuits.
Cette paix que l’enfance adore les mains jointes
Etincelait d’orgueil d’explosifs et de pointes.
Le ciel comme la mer doit défendre ses fruits.

86

Je voyais sur Léone une sueur de prisme


Léone était en proie à quelque mimétisme
Il jaillissait des plis pâles de son manteau
Un étincellement à forme de couteaux.
Elle (contre un danger) devait se mettre en garde.

87

Vierge de Nuremberg qui de pointes se barde


Madones rayonnant de poignards espagnols
Sébastien et son arbre abbatus en plein vol
Fils de fer barbelés cactus rosier sauvage
C’est de votre façon que Léone voyage.

88

Pourrais-je vivre encore ? Est-il un point final ?


Je n’ai rien pour répondre aux coups de l’arsenal.

89

Ainsi j’ai vu jadis les femmes dans les loges


De messieurs désarmés attendre les éloges.
Des épingles de feu hérissaient leurs atours.
L’Opéra devenait pelote de velours.
Des éclairs de chaleur énervaient l’ombre rouge.
Le diamant hérisse une femme qui bouge
Et si l’amant se penche auprès du diamant
Le diamant ferraille et transperce l’amant.

90

Ainsi de l’opéra j’ai vu les duels illustres


Les spadassins cruels excités par le lustre.
Depuis la guerre hélas ces combats n’ont plus cours.

91

Mais ces combats ont cours dans le monde où je cours.


Je n’ai contre eux ici nul droit de me défendre.
Qui pourrait empêcher un astre de se fendre
Les spadassins du ciel de me crever les yeux ?
Car tout geste est insulte aux astres orgueilleux.

92

Que m’arrive-t-il donc ? Boite ma jambe droite.


Saute mon faible coeur. Ma jambe gauche boite
Mon oeil distingue mal une main que je tends.

93
J’y vois encore assez pour voir qu’elle a cent ans.
Je n’ai plus à toucher ma barbe sur ma joue.
Je suis vieux. C’est le tour que Léone me joue.

94

J’ai voulu de mon corps combattre l’appareil


Surprendre réveillé les ruses du sommeil
Croire que notre temps était celui du rêve.
C’en est fait. Observez la main que je soulève :

95

Pharaons masqués d’or gantés de parchemin.


Les embaumeurs vidaient vos branches de leur sève
Et le sable d’Egypte était jonché de mains.

96

Ainsi ma vieille main jonchait la piste feinte


Où ne marque jamais une imprudente empreinte.
Ainsi le pharaon dans sa guérite peinte
Croit de l’éternité défendre le chemin.

97

Les astres ferraillaient en croisant leurs épées.


Au bout de mon bars mort gisait ma main coupée.
Un lierre de sang noir ligote en ses réseaux
Une racine avec des ongles et des os.
Elle meurt avant moi. Mais un astre s’en mêle.
Dès que ma main est morte il me tue auprès d’elle.

98

Où Léone ? Où le duel des astres arrogants ?


C’est mon âge ma ville un matin dans ma chambre.
C’est ma fatigue à moi qui m’encombre les membres.
Ce sont mes mains à moi mises comme des gants.

99
Notre ville insolite où l’on vole où l’on tue
La nuit du Commandeur ressemble à la statue
Les jeux d’ombre et de lune alernent tour à tour.
Elle est le Commandeur. Elle est Saint-Pétersbourg
(Je parle de jadis.) Ainsi la regardai-je
Dans le stéréoscope où m’étonnait sa neige.
Paris marche au-delà des rives de la mort.

100

Et le Palais-Royal vidé de Thermidor


Son silence hanté de lanternes bleuâtres
Allait venait dans l'ombre entre ses deux théâtres.

101

Des couples noirs vers l'un riaient et se poussaient.


Dans l'autre on jouait Hugo et Alfred de Musset
Cruel était Molière et féroce Racine.
Ce sont là jeux du cirque où l'amour assassine.
La foule attend debout éprise de ces jeux
Sous le funèbre arceau d'un dédale neigeux.
La place du théâtre où de vieux fiacres roulent
De son gui lumineux n'allume plus les boules
Et des cavernes d'ombre abritent les putains
En chapeau de castor en soulier de satin.

102

Le poète et l'acteur craignent les jeunes filles


(L'autographe se chasse au Métropolitain)

103

Ici morte est l’histoire et son théâtre dort.


Le soir on l’emprisonne avec des grilles d’or.

104

Ce lieu n’a plus de sens et roule par machine


Son rêve est protégé de muraille de Chine
On y vend que le timbre et que la croix d’honneur.
105

Palais de don Juan terrasse d’Elseneur


Je m’étonnerais moins de voir vos morts qui marchent
Que le Palais-Royal entouré de ses arches.
Je m’étonnerais moins de vos princes d’enfer
Que du bruit familier de ses rideaux de fer.
On les baisse le soir. Le matin on les lève.
C’est un de ses rideaux qui détruisit mon rêve.

106

Dieu ! Si Léone un soir en ce monde enchanté


Trouvait quelque détour à son éternité
Si sa marche pouvait commettre quelque faute.
Le sort me la rendrait comme le sort me l’ôte.
Je ne lâcherais plus ses talos solennels.

107

Mais pour sa promenade elle a d’autres tunnels.


Ceux du Palais-Royal si mon sommeil les change
Pourraient servir de cadre à sa dégaine d’ange
Peut-être j’y verrais ses talons levés haut.

108

Je rêvais éveillé. Comme un cygne sur l’eau


Oppose à sa démarche et lourde et ridicule
L’interrogation de son cou minuscule
Léone connaît bien le monde qu’il lui faut.

109

Car la fausse Léone est Léone la vraie.

110

Ce poème nocturne est écrit à la craie


Sur l’ardoise méchante. Efface-le passant
Avec tes pleurs de rage et tes larmes de sang.

111
Que vous m’émerveillez résilles et ramages
Parures d’ossements colliers de chefs sauvages
Sur le pourpre maillot de l’homme écorché vif.
Un homme écorché vif orne ces vers naïfs
Où négligeant le jeu subtil de la syntaxe
Un carrousel forain tourne autour de son axe.

112

Un homme écorché vif revêtu de sa peau


Meurt de vivre drapé dans les plis du drapeau.
Il dormait. Il s’éveille. Il écrit un poème.
Ce poème - il le sait - n’est pas de ceux qu’on aime.
(Ainsi les amoureux écrivent sur les murs.)
Ainsi manoeuvre en nous une muse au coeur dur
Dont la morgue jamais ne reconnais personne.
Léone était la muse ou la muse Léone.

113

Laissez-moi ! J’écrirais les strophes que je veux.


N’avez-vous pas fini d’arracher mes cheveux
De les nouer de force au sommet de la lyre ?

114

Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je hais votre délire


Mon front par les cheveux à la lyre attaché
Et le lit de justice où je crève écorché.

115

Muse de mon réveil implacable Ménade


Léone est loin de nous avec sa promenade
Vous aimez mettre à sac le monde intérieur.
Toujours à vos côtés se range le rieur.
Je connais vos façons d’envoyer vos victimes
Payer au tribunal la note de vos crimes
De tordre vos amants comme le fil de fer
D’attacher l’os à l’âme et les cheveux aux nerfs
De nous laisser pour morts en éclatant de rire.
J’écrirais malgré vous ce qu’il me plaît d’écrire.
Car de votre cuirasse on connaît les défauts.
Je vous brave.

116

Messieurs votre écrit est un faux.

117

Dame qui sur l’image arborez un faux


Et qui dans mon théâtre arrivez par les glaces
De mes filles de l’air aurez-vous les audaces
Me tourmenterez-vous pour me rendre vivant ?
Si c’est là votre but prévenez-vous avant ?
Le rêve est monstrueux. Le réveil redoutable.
Puis-je espérez de vous un calme véritable ?
Faut-il vous suivre encore en de nouveaux détours ?

118

Le sommeil le rêve m’ont trop joué de tours


J’aspire à interrompre à vaincre leurs malices.

119

Si vous me préparez d’ingénieux supplices


Ai-je au bout le sommeil où l’on ne rêve plus ?
Ecrivez-vous ? Par qui vos livres sont lus ?
Existe-t-il un monde où je pourrais me taire ?
Dois-je craindre Léone et ses pieds de panthère
Dois-je craindre la muse aux griffes de lion ?

120

Dois-je craindre le ciel aux mille millions


De regards attentifs à causer notre perte ?
Votre ville interdite est-elle ville ouverte ?
Y peut-on éviter la honte des combats ?
On me guette.
Prenez garde.
Parlez tout bas.