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Les milieux naturels de la Russie

© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-11992-5
EAN: 9782296119925
Laurent TOUCHART

Les milieux naturels de la Russie


Une biogéographie de l’immensité
Ouvrages du même auteur :

Touchart L. (2008) La vie au fil de l’eau. Lacs du monde. Grenoble, Glénat,


160 p. (ISBN 9-782723-464987).
Brunaud D. & Touchart L. (2007) L’étang de Landes de sa création au
classement en réserve naturelle. Guéret, Société des Sciences
Naturelles, Archéologiques et Historiques de la Creuse, collection
« Etudes creusoises », 106 p. Préface de M. le Président du Conseil
Général de la Creuse Jean-Pierre Lozach. (ISBN 978-2-903661-35-9).
Touchart L., Dir. (2007) Géographie de l’étang, des théories globales aux
pratiques locales. Paris, L‟Harmattan, 228 p. (ISBN 978-2-296-02936-
1)
Touchart L. & Graffouillère M., Dir. (2004) Les étangs limousins en questions.
Limoges, Editions de l‟Aigle, 188 p., préfaces de Jean-Paul Bravard et
Françoise Ardillier-Carras. (ISBN 2-9521309-0-6).
Touchart L. (2003) Hydrologie, mers, fleuves et lacs. Paris, Armand Colin,
collection « Campus », 190 p. (ISBN 9-782200-264611).
Touchart L. (2002) Limnologie physique et dynamique, une géographie des lacs
et des étangs. Paris, L‟Harmattan, 395 p. Ouvrage récompensé par le
prix Jules Girard. (ISBN 2-7475-3463-4).
Touchart L. (2000) Les lacs, origine et morphologie. Paris, L‟Harmattan, 210 p.
(ISBN 2-7384-9800-0).
Gautier E. & Touchart L. (1999) Fleuves et lacs. Paris, Armand Colin,
collection « Synthèse », 96 p. (ISBN 9-782200-218300).
Létolle R. & Touchart L. (1998) Grands lacs d’Asie. Paris, L‟Harmattan, 232 p.
Ouvrage récompensé par le prix Francis Garnier. (ISBN 2-7384-7136-
6).
Touchart L. (1998) Le lac Baïkal. Paris, L‟Harmattan, 240 p., préface de
Martine Tabeaud. (ISBN 2-7384-6411-4).
Milieux naturels de Russie

Avant-propos
Provenant d‟I., chef-lieu de l‟oblast du même nom, une Lada à la
carrosserie rayée et sans amortisseur emprunta avec fracas la route du lac.
C‟était l‟une de ces Jigouli antédiluviennes que n‟utilisent plus en Russie que
les hommes de terrain et les géographes pauvres. La voiture était conduite par
deux habitants d‟I. A l‟arrière était assis un jeune homme d‟une vingtaine
d‟années, au visage émacié. C‟était Lavrouchka. Avec la permission de son
directeur de thèse et la bénédiction de son père, pourtant historien, il se rendait à
l‟Académie des Sciences pour faire des recherches en limnologie. Lorsque la
Lada franchit la digue du barrage, le jeune homme se rappela qu‟un an plus tôt,
le jour de Notre-Dame-de-Kazan, alors qu‟il fêtait son anniversaire, il avait pris
une grave décision, l‟une de celles qui engagent pour l‟avenir. Et il s‟abîma
dans ses pensées. Le lac sans fond reflétait déjà l‟épaisse et sombre taïga.

1.Une géographie physique de la Russie est-elle nécessaire ?

Pourquoi commettre une géographie physique de la Russie ? N‟est-il


pas suffisant de dire qu‟elle est le pays des immensités froides et des forêts de
conifères ? Nous pensons que non et nous dirions même qu‟une géographie
naturelle et environnementale détaillée du plus grand pays du monde nous
semble d‟une part utile, d‟autre part ne pas exister en tant que telle en langue
française, à l‟heure actuelle.

1.1. Quel est l’intérêt d’une géographie physique de la Russie ?

Une étude physique de la Russie peut permettre de mieux saisir


l‟évolution des liens entre le territoire et la société russe. Trois périodes, ou
plutôt trois échelles de temps, pourraient être arbitrairement distinguées.
L‟analyse géographique, et non pas seulement philosophique ou sociale, de la
nature en Russie pourrait d‟abord aider à la compréhension de l‟une des
permanences de l‟âme russe ; elle pourrait ensuite s‟attacher à l‟héritage
particulier de structures politiques et socio-économiques collectives, qui ont
profondément marqué les Russes dans leur façon d‟appréhender les milieux
naturel ; c‟est enfin une question brûlante d‟actualité, celle des problèmes
environnementaux à l‟échelle globale, auxquels contribue forcément d‟une large
façon le plus grand pays du monde.

7
1.1.1. L’âme russe chante la nature et le temps long de la géographie

Il est désormais de bon ton d‟affirmer que l‟âme russe n‟est autre qu‟un
poncif. Ce n‟est a priori pas à la géographie physique d‟en discuter, encore que,
si jamais une communauté de pensée, un sentiment d‟appartenance à la Russie
avaient le droit de poursuivre leur chemin, celui-ci viendrait sans doute en
grande partie de la nature. Aksakov, Tourgueniev, Tolstoï, Gogol, Tchekhov,
qui ont chanté la nature russe au dix-neuvième siècle, Valentin Raspoutine, qui
tient ce flambeau aujourd‟hui, portent l‟une des permanences de la littérature
russe. D‟aucuns affirment, avec dédain, que ce lien n‟existe que dans les livres.
Ce ne serait déjà pas si peu ; ce serait dans la pensée d‟une classe d‟écrivains et
de générations de lecteurs. Mais il mérite aussi de chercher cette relation au-
delà.
Quand Mikhaïl Boulgakov quitta Kiev et Moscou pour la Russie
profonde de la région de Smolensk, il se rendit compte que la réalité hors de la
ville existait : « Autour de moi s‟étendait une nuit de novembre tourbillonnante
de neige, la maison était à moitié ensevelie, le vent s‟était mis à hurler dans les
cheminées. J‟avais vécu toutes les vingt-quatre années de mon existence dans
une ville immense et j‟avais toujours pensé que la tempête de neige ne hurlait
que dans les romans. Il se trouvait qu‟elle hurlait également dans la réalité »
(Boulgakov1, 1926). Les milieux naturels de la Russie ne sont pas les éléments
d‟un théâtre, d‟une représentation figurée du lieu où l‟action, qui serait la
société, se produit. « Toute cette nature, chérie de Tourguéniev, de la campagne
russe, n‟est jamais un simple décor ; elle infiltre poétiquement, symboliquement
les péripéties de l‟action, les caractères, et jusqu‟aux conflits idéologiques qui
les oppose » (Flamant2, 1987). La géographie physique n‟est pas un simple
préambule à la géographie humaine de la Russie ; elle est ce pays, le pénètre. Il
s‟agit souvent d‟amour, parfois de viol.
« La terre, on la prend,
la charcute,
l‟écorche,
pour l‟étudier.
Et ce n‟est qu‟une mappemonde minuscule.
Et moi,
C‟est mes côtes qui apprenaient la géographie,
Pas pour rien
Que par terre
Je m‟abattais la nuit » (Maïakovski, 1922, J’aime3).

1
Boulgakov M., 1926, Récits d’un jeune médecin., chap. « Le gosier en acier ». Traduction
française de Paul Lequesne, Lausanne, L‟Age d‟homme, éd. 1994, 160 p.
2
Françoise Flamant dans la préface de Pères et fils aux éditions Gallimard.
3
Strophe « Mon université », traduction française d‟Andrée Robel, 1969, in Lettres à Lili Brik.
Paris, Gallimard, éd. 2003, 319 p.
8
Milieux naturels de Russie
D‟après les critiques littéraires, ce poème de Vladimir Vladimirovitch
est sans doute « son œuvre la plus débordante du bonheur d‟aimer » (Frioux,
2003, p. 62) et il s‟agit « du poème exultant, haletant, heureux » (id. p. 63). La
géographie y est physique, éprouvée dans sa chair. L‟amour physique de la
géographie rejoint l‟amour de la géographie physique et des sorties de terrain
dans le roman d‟Alexeï Ivanov, qui n‟élude pas pour autant, loin sans faut, la
haine, la violence, l‟ambiguïté des relations. « - Mais tu me plais beaucoup,
Mitrofanova. Je veux dire comme fille. […] Ŕ C‟est pour ça que vous avez
besoin de la géographie ? observa Starkov, moqueur. Eh bien, mariez-la,
Mitrofanova, nous, ça nous sert à quoi, la géo ? » (Ivanov4, 2008, p. 45). A tout,
à ne plus pouvoir s‟en passer apprendront les élèves de Perm.
La géographie physique permet de comprendre l‟homme russe en
profondeur, de ne pas rester dans la superficialité. « Si l‟on veut apprendre à
connaître la Sibérie et les Sibériens, il faut apprendre à connaître la taïga, qui
occupe une si grande partie de l‟immense étendue du pays et exerce une si
grande influence sur la vie et les mœurs des habitants » (Stadling, 1904, p. 320).
Une citation centenaire de la Société de géographie, fût-elle suédoise, ravive
fort à propos l‟ombre du déterminisme. Aujourd‟hui que la science
géographique a beaucoup progressé, faut-il nier que les Russes et les Canadiens
luttent contre le froid ? S‟expose-t-on à de terribles critiques, si l‟on écrit que,
« sans vouloir tomber dans le déterminisme béat il est cependant clair que les
Canadiens ont incorporé l‟hiver dans leur univers mental » (Pelletier5, 1995, p.
17) ? La différence de vie entre Verkhoïansk et Paris est-elle uniquement due à
la différence d‟héritage politique et de flux des systèmes bancaires ? Ne saurait-
elle avoir le moindre lien avec les moins 70°C de l‟un et les plus 10 °C de
l‟autre ? Les Russes ont-ils raison d‟opposer parfois la géographie v kabinété et
la géographie v polé ? Cette dernière, la géographie de terrain, est, pour certains,
celle des « feux de camp qui vous font la face rouge en pleine nuit sur les rives
hautes et noires des rivières, l‟air qui tremble à midi sur les rochers brûlants, les
rames qui ploient sous la puissance des bras et les lointains merveilleux qui
s‟offrent au regard lorsque vous avez atteint un sommet. C‟était la géographie la
plus intéressante qui soit Ŕ non seulement pour les élèves, mais aussi pour
Sloujkine » (Ivanov, 2008, p. 59).
« Apprends le latin, le français, l‟allemand, la géographie naturellement,
l‟histoire, la théologie, la philosophie, les mathématiques » conseillait le père
Khistofor à Iégourochka dans La steppe d‟Anton Tchekhov. Nous voulons6 voir

4
Ivanov, A., 2008, Le géographe a bu son globe. Paris, Fayard, 458 p., chap. « Les
stakhanovistes ». Traduction du roman russe de 2005 Guéograf globous propil par M. Weinstein.
5
Pelletier J., 1995, Diversité du Canada. Paris, Masson, 160 p.
6
Nous voulons la voir, car cette double signification n‟existe pas dans le texte russe. Elle nous
incite à penser qu‟il y a aussi un intérêt à étudier, bien au-delà des traductions et des
interprétations des interprètes, la vision de la Russie par la France (voir 1.2.2. de cet avant-
propos).
9
dans la traduction française par Vladimir Volkoff de ce « naturellement » un si
beau double sens, d‟une part celui de l‟évidence d‟une géographie au-dessus de
tout, d‟autre part celui d‟une géographie physique, qu‟il devient un
encouragement à travailler en ce sens.

1.1.2. Y a-t-il un héritage de la géographie physique soviétique ?

Le matérialisme historique de Karl Marx était en partie fondé sur le fait


que l‟Homme est le seul être vivant dont le mode de vie ne soit pas imposé par
la nature ; au contraire il produit lui-même ses moyens d‟existence. L‟ouvrage
Dialectique de la nature soulignait que l‟Homme ne pouvait abolir les lois de la
nature. Ces dernières existent objectivement en dehors de sa volonté. La
domination de l‟Homme sur la nature est une activité utilisant elle aussi les lois
de la nature. Cette philosophie allemande arrivait sur un terrain russe préparé.
Les savants russes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle avaient
développé la conception du cosmisme. L‟Homme et tout ce qui l‟entoure7
forment les parties d‟un ensemble unique : le cosmos. Bien entendu, une grande
différence résidait dans l‟importance de la religion dans le cosmisme russe, en
particulier à travers les écrits de Vladimir Serguéïévitch Soloviev, tandis que le
matérialisme dialectique était athée, mais les relations de l‟Homme et de la
nature connaissaient une certaine proximité de pensée. La marche vers la
noosphère de Vernadski et des savants russes, d‟abord biologistes, était
commencée.
La Russie marxiste a tiré de ces courants un lien particulier avec la
géographie physique. Les relations du socialisme soviétique au déterminisme
forment un thème philosophique en soi, que nous n‟avons pas la moindre
compétence pour aborder. Très au-delà de la Russie, J. Lévy, puis J. Pailhé8 ont
théorisé les liens du marxisme et de la géographie française. Chez les
géographes physiciens, Jean Tricart9 a fourni une réflexion à ce sujet. A
l‟échelle de la Russie et, surtout, de ses autres écrits, le cas de Pierre George a
été analysé10. Chez les géographes humains étudiant la Russie, il a pu être écrit
que « le monde communiste, lui, rejette énergiquement la thèse du
déterminisme à l‟égard du milieu physique, insistant sur l‟aptitude de l‟homme
à dominer son milieu. Il est vrai que l‟homme soviétique a voulu relever le défi
du milieu, mais cette attitude n‟est pas un monopole communiste, car les
Canadiens et les Brésiliens, pour ne citer qu‟eux, se comportent de la même
façon » (Cole, 1970, p. 24). « Avec le régime bolchevik, […] une forte
influence scientiste conduisit à des projets orientés vers la domination de la

7
Il s‟agit de la même racine que le mot russe désignant aujourd‟hui l‟environnement.
8
Pailhé J., 2003, « Références marxistes, empreintes marxiennes, géographie française »
Géocarrefour, 78(1) : 55-60.
9
Tricart J., 1965, Principes et méthodes de la géomorphologie. Paris, Masson, 496 p.
10
Pailhé J., 1981, « Pierre George, la géographie et le marxisme » Espaces Temps, 18-19 : 19-29.
10
Milieux naturels de Russie
nature, impliquant ce qui était devenu, dans le vocabulaire, le „Grand Nord‟ »
(Marchand11 P., 2008, p. 6).
Cette question ne sera pas abordée dans notre ouvrage. Nous pensons
cependant que les réflexions françaises à ce sujet pourraient se nourrir d‟un
texte long et détaillé traitant de la géographie physique de la Russie.

1.1.3. De la géographie physique à la géographie environnementale

Le plus grand intérêt actuel de la géographie physique est sans doute


son penchant pour l‟environnement et sa participation majeure au
développement durable. Or, sur les questions de gaz à effet de serre, de rôle
majeur de l‟Arctique, de plus grande forêt du monde à préserver, de puits de
carbone, de biodiversité, d‟accès à la ressource en eau, de pollution, de risques
naturels et technologiques, la Russie est, pour le meilleur et pour le pire, un
acteur essentiel, voire, dans certains domaines, le protagoniste.
Dans ses luttes internes, notamment à travers la « bataille du Baïkal12 »
dès les années 1960, et dans ses prises de position extérieures, par exemple son
soutien à la proposition française d‟écodéveloppement à la Conférence des
Nations Unies de Stockholm en 1972, qui devint sous le nom d‟èkorazvitié une
réflexion sur les conditions devant assurer le progrès social et le fonctionnement
optimal de la sphère écologique, l‟URSS avait participé au cheminement qui
aboutirait à la notion de développement durable. La création du
Goskompriroda, le Comité d‟Etat Soviétique à la Protection de la Nature, par
Mikhaïl Gorbatchëv en 1987, fut un événement important. La nouvelle Russie,
née au même moment que le Sommet de la Terre de Rio, se donna un peu de
temps, dans les années 1990, la formule de Boris Eltsine étant celle de
« pérékhod k oustoïtchivomou razvitiou », la transition vers le développement
durable. En février 2002, quelques mois avant la tenue du sommet de
Johannesbourg, le Conseil de Sécurité russe adopta l‟EDRF, la Doctrine
Ecologique de la Fédération de Russie (Korovkin et Peredel‟skij, 2005). L‟un
des grands apports des années 2000, d‟ailleurs largement discuté en Afrique du
Sud, est celui du partenariat entre le public et le privé dans le domaine de
l‟écologie russe, le mot de partniorstvo, international, de racine étrangère,
remplaçant alors dans les textes russes le terme traditionnel de
sotroudnitchestvo.
A côté des déclarations, des textes, résolutions et décrets, des mesures
concrètes ont été prises, des améliorations ont été apportées, cependant que des
pollutions se poursuivent, des abus continuent, des accidents éclatent. Pour

11
Marchand P., 2008, « La Russie et l‟Arctique. Enjeux stratégiques pour une grande puissance »
Le Courrier des Pays de l’Est, 1066 : 6-19.
12
Qui aboutit à la Résolution du Conseil des Ministres de l‟URSS du 21 janvier 1969 « Des
mesures de protection et d‟utilisation rationnelle des complexes naturels du bassin du lac
Baïkal », puis à celles de 1971 et 1987.
11
toutes ces raisons, les connaissances sur la sphère environnementale de la
Russie, fondée sur la géographie physique, sont indispensables. Sont-elles assez
largement développées en langue française ?

1.2. Une géographie physique française de la Russie existe-t-elle ?

1.2.1 Une ancienne intégration à la géographie régionale

Les ouvrages de langue française qui traitent longuement de la


géographie physique de la Russie, dans le sens du dépassement d‟une centaine
pages, sont, à notre connaissance, au nombre de trois. Le premier est la
Géographie Universelle vidalienne, dont le volume traitant de la Russie était
écrit par P. Camena d‟Almeida. Publié en 1932 chez Armand Colin, il
comprend presque uniquement des références bibliographiques antérieures à
1917. La géographie physique de la Russie d‟Europe est traitée en 62 pages et
celle de la Sibérie en 24 pages. Si l‟on ajoute « l‟Asie centrale russe » (pp. 267
et sq.), ainsi que les développements physiques pour chaque petite région, le
total est conséquent. Il est représentatif de la prestigieuse école française de
géographie régionale, où la part physique était à peu près équivalente à la part
humaine.
Le second ouvrage est le seul de tous à être entièrement consacré à la
géographie physique, en 382 pages. C‟est celui de L. Berg, intitulé les régions
naturelles de l’URSS. Publié en 1941 chez Payot, il s‟agit en fait de la
traduction, effectuée par G. Welter, de l‟ouvrage soviétique édité en 1937,
priroda SSSR. Le titre russe, littéralement la nature en URSS, ne fait pas
mention des régions. D‟ailleurs, le plan est zonal.
Le troisième ouvrage est celui de P. George, l’U.R.S.S., dont la
première édition aux Presses Universitaires de France date de 1947 et la
seconde de 1962. Dans la lignée de la géographie régionale française, les 242
premières pages sont consacrées à la géographie physique, sur un total de 497
pages. Depuis les années 1970, les ouvrages de géographie régionale traitant de
l‟URSS (Cole, 1970, Blanc et Chambre, 1971, Carrière, 1974, Blanc, 1977,
Radvanyi, 1982, 1990), puis de la Russie (Radvanyi, 1996, 2007, Brunet, 1996,
Cabanne et Tchistiakova, 2005, Ciattoni, 2007, Kolossov, 2007, Marchand,
2007, Thorez, 2007, Wackermann, 2007), consacrent en moyenne une huitaine
à une vingtaine de pages13, concises et pertinentes, à la géographie physique et
environnementale, soit, selon la taille du livre et sauf exception14, un dixième à
un quarantième de l‟ensemble.

13
La borne supérieure est en général atteinte à condition d‟ajouter la place consacrée aux
ressources minérales et énergétiques à celle dévolue aux milieux naturels.
14
Quelques autres manuels sur la Russie assument l‟absence totale de passage consacré à la
géographie physique.
12
Milieux naturels de Russie
Deux remarques peuvent découler de ce constat. Si l‟on se réfère aux
ouvrages où la place donnée à la géographie physique est copieuse, il apparaît
un problème d‟ancienneté ; si l‟on se rapporte aux ouvrages récents, la question
de la mise à disposition de détails approfondis se pose, quel que soit le caractère
remarquable de la courte synthèse.
Le problème de l‟ancienneté des ouvrages dévolus à la géographie
physique de la Russie est celui de la non prise en compte des multiples
changements récents de cette science. Sur le plan théorique, on peut citer le fait
que la géomorphologie ne domine plus l‟étude des climats, des sols, de la
végétation, des animaux, des eaux continentales et marines, le fait que les
questions sont maintenant largement abordées sous l‟angle des problèmes
écologiques et environnementaux, ou encore à travers la géographie des risques.
A l‟intérieur même de la géomorphologie, l‟étude des reliefs structuraux est
passée au second plan derrière celle des modelés dynamiques et des héritages
morphoclimatiques. Sur le plan pratique, une grande quantité de nouveaux
résultats de recherche sont tombés. Par exemple, la zone de toundra et du
pergélisol est désormais beaucoup mieux connue. Un autre cas significatif est
celui de la Sibérie et de l‟Extrême-Orient. Aujourd‟hui, cette partie asiatique de
la Russie peut être étudiée à la même échelle que l‟Europe. Les ouvrages de P.
Camena d‟Almeida, L. Berg et P. George, pour lesquels nous ne cherchons pas
à masquer notre admiration, ne pouvaient évidemment pas anticiper cette
évolution.
Si l‟on se réfère aux ouvrages récents, il convient de noter que la
géographie des territoires et des aires culturelles se distingue de son ancêtre
régionale par la place très fortement réduite accordée à la géographie physique.
Nous pensons que la contribution d‟un physicien pourrait être complémentaire.
Les compétences seraient autres ; la démarche serait donc différente. La
géographie physique de la Russie peut ainsi donner lieu à une étude propre, si
l‟on ne considère pas qu‟elle soit subalterne, si l‟on ne pense pas que, comme
l‟écrivait Pouchkine, « vsio èto nizkaïa priroda », « cette nature est trop
vulgaire » (dans la traduction d‟Eugène Onéguine par André Markowicz).

1.2.2. Regards occidentaux et russes portés sur la géographie


physique

Les ouvrages en langue française traitant de la géographie physique de


la Russie ne se ressemblent pas tous. Ceux écrits par des Français ne sont pas
seulement intéressants pour le lecteur francophone parce qu‟ils mettent à sa
disposition des travaux devenant ainsi faciles d‟accès. Ils sont aussi utiles aux
Russes parce qu‟ils leur apportent une vision extérieure. Ceux traduits en
français ont l‟avantage d‟offrir au lecteur francophone un regard russe. Ce
dernier cas est réalisé par l‟ouvrage de Lev Berg. Depuis les années 1940,
cependant, les livres russes sont plutôt traduits en anglais. Après l‟œuvre de S.P.
13
Suslov, rendue en anglais sous le titre de Physical geography of Asiatic Russia,
de nombreux autres volumes ont suivi. Une variante est celle de Russes écrivant
directement en anglais pour diffuser internationalement leur recherche. La
vision n‟est plus tout à fait russe, puisque le plan utilisé se plie aux canons
anglo-saxons, mais elle n‟est pas non plus occidentale. L‟actuel livre de
référence qui ne soit pas écrit en russe, traitant de la géographie physique de la
CEI, est la publication collective dirigée par la climatologue Maria
Shahgedanova sous le titre the physical geography of Northern Eurasia. Ayant
mis à contribution 27 auteurs, dont une majorité de Russes, mais aussi quelques
Anglais, elle offre une vision bigarrée, les chapitres juxtaposés, qui forment les
571 pages, étant très différents les uns des autres.
On peut cependant passer de la bigarrure au mélange à tout instant, tant,
depuis le dix-huitième siècle, le rôle des étrangers dans la science russe a été
important. On sait que cette influence a, historiquement, surtout été allemande,
secondairement française, pour devenir récemment anglo-saxonne. Cela reste un
apport occidental. « Ivan a même des notions de géographie : les paysans
m‟appellent tous l’Allemand, parce que, pour eux, ce mot ne désigne pas un
peuple particulier, mais, d‟une façon générale, tous les étrangers venus de
l‟Occident. Or un jour j‟ai entendu Ivan reprendre un de ses camarades, en
déclarant que je n‟étais pas Allemand, mais Français ; les autres, il est vrai,
n‟ont pas bien saisi la différence » (Legras, 1895, p. 121).
L‟intérêt de ces échanges est que la réciproque est vraie. On connaît par
exemple la très grande influence des travaux russes sur la pédologie mondiale,
sur la science des paysages allemande et européenne et sur la géographie
zonale.
Mais nous pensons que, derrière ces enrichissements mutuels et ces
consensus, ce sont les désaccords et les barrières qui font le plus avancer vers la
nouveauté. Quand Beaupré, l‟incapable précepteur français du jeune Andreï
Pétrovitch Griniov, s‟assoupit ivre mort au lieu d‟instruire son élève, celui-ci en
profite pour faire à sa façon de la géographie. « Il faut savoir qu‟on avait fait
venir pour moi de Moscou une carte de géographie. Elle pendait au mur sans la
moindre utilité et me séduisait depuis longtemps par la largeur et la qualité du
papier. J‟avais résolu d‟en faire un cerf-volant et, profitant du sommeil de
Beaupré, je m‟étais mis au travail. Mon père entra à l‟instant même où
j‟adaptais une queue de filasse au cap de Bonne-Espérance. M‟ayant vu
m‟exercer à la géographie, mon père me tira l‟oreille, puis courut à Beaupré, le
réveilla sans aucune considération et se mit à l‟accabler de reproches »
(Pouchkine, 1836, La fille du capitaine15). A travers ce clin d‟œil littéraire, c‟est
la remise en question de la géographie établie qui est posée, celle qui pense que
le professeur français a forcément raison et l‟élève russe toujours tort.

15
Pouchkine A., 1836, La fille du capitaine. Traduction française de Volkoff V., 1997, Paris, Le
livre de poche, 224 p., chapitre 1 « Sergent de la garde ».
14
Milieux naturels de Russie
Il ne s‟agit aucunement d‟épouser certaines formes de rejet par la
Russie du conseil étranger. Quand Tchatski, ce misanthrope russe du théâtre de
Griboïédov, s‟en prend aux précepteurs étrangers recrutés en Russie, il
s‟exclame :
« Chez nous, à moins de graves peines,
Le premier venu doit passer
Pour historien ou géographe »
(Griboïédov, 1824, Le malheur d’avoir trop d’esprit16).
Mais il ne convient pas non plus de refuser l‟avis de la Russie sur la
France. La lecture de l‟ouvrage russe d‟épistémologie de la géographie écrit par
V.T. Bogoutcharskov (2004) peut à ce sujet donner quelques pistes. La manière
même dont les géographes occidentaux voient la géographie physique de la
Russie est riche d‟enseignement sur notre propre pays, comme une
introspection. Il est peut-être vain de vouloir essayer, en étudiant l‟étranger, ici
la Russie, de développer la critique constructive de son propre pays, la France.
Cet objectif, sans doute impossible à atteindre, est cependant une belle gageure.
Il suffirait à notre bonheur de faire chanceler quelques modes actuelles. Et
Vronski de confier : « je n‟ai jamais regretté tant la campagne, la vraie
campagne russe avec ses moujiks et leurs brodequins d‟écorce, que durant
l‟hiver où j‟ai accompagné ma mère à Nice. C‟est, comme vous le savez, une
ville plutôt triste » (Tolstoï, 1877, Anna Karénine17).

2. Une géographie physique de la Russie structurée en plusieurs


volumes

Pays d‟immenses plaines et plateaux, sauf sur ses marges orientales et


certaines de ses frontières méridionales, la Russie est très peu compartimentée
par ses reliefs, en proportion de sa taille. Il est reconnu, y compris par tous les
géographes français, que les milieux naturels russes se distinguent par la
végétation et les sols avant tout. Cependant, le poids épistémologique de la
géographie physique française, fondée sur la domination écrasante de la
géomorphologie, a eu raison du constat initial.
L‟ouvrage de Pierre Camena d‟Almeida (1932) commence par cette
phrase : « entre les Carpates, la Crimée, le Caucase et l‟Oural s‟étend un
ensemble immense de terres de faibles altitudes, dont la continuité ne se
rencontre nulle part ailleurs en Europe ». Le ton est donné. « Les pentes
insignifiantes » de la deuxième phrase montrent que le relief est un élément très

16
Griboïédov A.S., 1824, censuré jusqu‟en 1831, Le malheur d’avoir trop d’esprit. Traduction
française de Colin M., in Griboïédov, Pouchkine, Lermontov, 1973, rééd. 2003, Œuvres. Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1369 p., Acte Premier, Scène VII.
17
Tolstoï L., 1877, Anna Karénine. Traduction française de Mongault H., 1952, rééd. 2006, Paris,
Gallimard, « Folio », 911 p., première partie, chap. 14.
15
secondaire. Il ne montre rien à voir… Pourtant, le premier chapitre, long et
placé en tête, est consacré au relief.
Encore plus démonstratif, Pierre George (1962, p. 211), explique que
« l‟absence de cadres topographiques dans tout l‟ensemble de la plaine russe ou
dans la plaine de Sibérie occidentale a fait attribuer aux types de sols une valeur
de discrimination géographique ». La géographie physique régionale de l‟URSS
ne pouvait en aucun cas s‟appuyer sur la géomorphologie, puisque celle-ci est
très peu différenciée. L‟auteur soulignait que les critères de découpage spatial
ne pouvaient que reposer sur la pédologie climatique et la biogéographie18…
Pourtant, il décida de consacrer 119 pages à la géomorphologie (pp. 13-132),
presque uniquement structurale, et 19 pages, soit six fois moins et cent pages en
retrait, à l‟ensemble de l‟étude des sols et de la végétation (pp. 211-233).
Cette contradiction mérite d‟être surmontée. Bien que je sois
hydrologue, je consacrerai le premier tome de cette géographie physique de la
Russie à biogéographie et la pédologie, puisque tout le monde s‟accorde à dire
que c‟est le premier discriminant. Et le plan sera zonal, puisque la disposition
des milieux naturels en ceintures latitudinales n‟est nulle part réalisée mieux
qu‟en Russie. Le deuxième volume sera dévolu à l‟hydroclimatologie, à travers
le fil directeur du froid. Le troisième tome traitera de géomorphologie et se
terminera par une synthèse des questions environnementales dans l‟immensité.

3. Les choix éditoriaux en lien avec le russe

Le russe est l‟une des six langues officielles de l‟ONU. Un certain


nombre de documents concernant les questions mondiales d‟environnement
peuvent avantageusement être étudiés dans cette langue, afin de déterminer
certaines nuances, qui dépassent la simple traduction pour puiser dans un
héritage proprement russe. Bien plus, la bibliographie interne à la Russie est
considérable dans tous les domaines, avec une propension à ce que celle qui
traite de géographie physique soit, en proportion de la littérature géographique
dans son ensemble, nettement plus grande qu‟en Occident. Ce n‟est qu‟une
toute petite part qui a été mise à profit ici, cependant suffisante pour déjà éviter
quelques simplifications outrancières parfois propagées dans notre pays, comme
l‟absence de toute réflexion environnementale russe.
Nous avons fait le choix d‟émailler notre texte de nombreux mots
russes. La géographie physique française en a déjà intégré beaucoup depuis
longtemps : la toundra, la taïga, la steppe, le podzol, le tchernoziom, la merzlota
sont parmi les exemples les plus connus, sans compter ceux que les

18
Dans une note publiée dans les Annales de Géographie vingt ans plus tôt, P. George (1942, p.
151) exprimait la même idée de la manière suivante : « il est usuel de suppléer à l‟insuffisance des
contrastes de relief de la plaine russo-sibérienne en faisant reposer la division régionale sur la
nature et la couleur des sols et sur la répartition des grands paysages végétaux ».
16
Milieux naturels de Russie
géomorphologues périglaciaires emploient volontiers, comme boulgounniakh et
naledi. Mais notre volonté a été ici de préciser systématiquement le mot dont
nous parlions. Or, très souvent, l‟acception russe est légèrement différente de la
signification française, comme, par exemple, l‟emploi de l‟espagnol cuesta a
pris un sens particulier en français. Il nous a donc semblé rigoureux, et utile, de
faire référence aux mots russes.
« Et je ressens déjà la gêne,
Je vois mes juges m‟accabler :
Mon pauvre style est bariolé
De trop de termes allogènes »
(Pouchkine, 1823-1830, Eugène Onéguine19).
Une fois ce choix assumé, il restait la question de la transcription de
l‟alphabet cyrillique. Dans le texte rédigé, nous avons préféré la transcription
française coutumière, pour écrire Irkoutsk et non pas Irkutsk, Baïkal et non pas
Bajkal, Pouchkine et non pas Puškin. Quand plusieurs traditions françaises
cohabitaient, nous avons fait le choix de celle qui était la plus proche de la
prononciation russe, pour écrire Novossibirsk et non pas Novosibirsk. En
revanche, la transcription internationale a été préférée pour toute citation
bibliographique, afin de garder la rigueur de chaque lettre cyrillique
correspondant à une lettre latine. Cela peut évidemment provoquer deux
orthographes différentes pour le même auteur, si son idée est évoquée dans le fil
du texte, tandis qu‟une citation précise est reproduite plus loin. Une troisième
orthographe est même possible, voire une quatrième, si l‟auteur en question a
lui-même écrit directement dans une revue anglaise ou allemande, qui a effectué
une transcription de son nom à sa guise. Sans même que nous ayons à
intervenir, le grand climatologue russe peut se trouver Vojeikov, Woeikof ou
Voejkov dans les articles qu‟il a lui-même écrits en français et en allemand,
ajoutés aux articles écrits en russe, ici en transcription internationale.
« Vous le croirez si vous voulez, mais je m‟étonne parfois de ne pas
avoir désappris le russe. En parlant avec vous je me dis : „mais je parle tout de
même bien‟. C‟est peut-être pour cela que je parle tant » (Dostoïevski, 1868,
L’idiot20).

19
Pouchkine A., 1823-1830, Eugène Onéguine. Traduction française de Markowicz A., 2005,
Arles, Actes Sud, 320 p., Chapitre Premier, XXVI.
20
Dostoïevski F.M., 1868, L’idiot. Traduction française de Mousset A., 1953, notes de Besançon
A., 2006, Paris, Gallimard, 783 p., chap. II.
17
4. Remerciements

Le manuscrit de cet ouvrage était clos en octobre 2009. Les mois de


novembre 2009 à janvier 2010 furent consacrés au travail de corrections,
d‟amendements, d‟ajouts de détail, pour répondre aux suggestions des relecteurs
et à quelques nouveautés d‟actualité.
En France, je tiens à remercier bien vivement Monsieur Pascal
Marchand, professeur de géographie à l‟Université de Lyon 2, pour sa relecture
attentive de l‟ensemble du manuscrit, ses judicieuses remarques et la fourniture
de documents concernant les steppes transvolgiennes et les questions de
salinisation des sols. Je tiens aussi à remercier Monsieur Pierre Thorez,
professeur de géographie à l‟Université du Havre pour sa relecture du manuscrit
et ses encouragements. J‟ai plaisir à remercier Monsieur Paul Arnould,
professeur de géographie à l‟Ecole Normale Supérieure de Lyon, pour la
précision rigoureuse de certains concepts biogéographiques généraux et ses
propositions d‟amélioration du manuscrit, en particulier le chapitre de la
toundra.
Je sais gré de l'aide éditoriale apportée par l'EA 1210 Cedete de
l'Université d'Orléans (dir. G. Giroir), en particulier concernant le travail de
mise en page de M. Lee.

En Russie, je remercie chaleureusement tous les collègues et tous les


habitants qui m‟ont si bien reçu lors de mes treize séjours de longue durée de
1991 à 2009. Mes remerciements vont aussi aux collègues des autres pays de
l‟ex-URSS et de la CEI qui m‟ont aimablement accueilli et aidé.
« Est-ce la vérité, ou bien une invention ? […] Ŕ Certainement, c‟est
une histoire inventée. Ŕ Allons ! adieu. Je vous remercie ». « Est-ce une histoire
vraie ou bien est-elle inventée ? […] Ŕ Evidemment de l‟invention. Ŕ Allons, au
revoir, merci beaucoup ». « Tak èto pravda ili tak tolko vydoumano ? […] –
Razouméétsia, vydoumano. – Nou, prochtchaïté. Blagodarstvouïté ».
(Dostoïevski F., 1862, Souvenirs de la maison des morts, chap. 7 « Nouvelles
connaissances Ŕ Pétrof », dans la traduction de Ch. Neyroud pour la première
citation, de H. Mongault et L. Désormonts pour la deuxième).

18
Milieux naturels de Russie

Introduction

Le pays de la zonalité et des grandes forêts de conifères

Les manuels russes de biogéographie, voire de géographie physique


régionale, répètent à l‟envi dans leur chapitre introductif que la flore de Russie
terrestre compte plus de 12 500 espèces sauvages de plantes vasculaires, plus de
2 200 espèces de mousses vraies et d‟hépatiques, environ 3 000 espèces de
lichens, 20 à 25 000 espèces de champignons, cependant que les eaux russes
comprennent 7 à 9 000 espèces de plantes aquatiques. Quant à la faune de ce
pays, elle compte environ 100 000 espèces d‟invertébrés et plus de 1 500
espèces de vertébrés, dont 732 d‟oiseaux et 320 de mammifères
(Abdurahmanov et al., 2003). Il est vrai que certaines d‟entre elles sont uniques
au monde et n‟existent qu‟en Russie. Il est vrai aussi que la Russie a signé dès
1992 la Convention sur la diversité biologique (Konventsia o sokhranénii
bioraznoobrazia) au Sommet de la Terre de Rio. Ce n‟est pourtant pas le plus
important ; il serait en tout cas restrictif et plus biologique que géographique de
s‟arrêter là.
La Russie est en effet aux antipodes de la forêt équatoriale, à l‟opposé
de la luxuriance. Alors pourquoi la connaissance des groupements végétaux de
ce pays, de son peuplement animal et de leurs relations avec les sols et les
autres éléments du milieu est-elle un enjeu important ? Deux grandes
justifications s‟imposent, d‟où découlent tous les autres intérêts. D‟une part la
Russie est immense, d‟autre part ses milieux sont assez proches de leur état
naturel dans une proportion beaucoup plus grande que la moyenne mondiale21
et, a fortiori, celle de la zone tempérée22. Les conséquences de ces deux réalités,

21
« Environ 65 % du territoire de la Russie (plus de 11 millions de km²) sont caractérisés, selon
les critères du programme des Nations Unies pour la protection de l‟environnement, comme
„nature sauvage‟ [dikaïa priroda], formée d‟écosystèmes intacts, c‟est-à-dire qui n‟ont
pratiquement pas été touchés par l‟activité économique et où la bioproductivité et la biodiversité
ont été complètement préservées (au total, cet indice est de 27 % pour le monde). La Russie
concourt à plus du 1/5 des terres émergées ayant des écosystèmes intacts (Danilov-Danil‟jan,
2005, p. 259, en russe). »
22
« On estime que moins de 1 % de la forêt suédoise est encore vraiment naturelle. […] [Dans] la
partie européenne de l‟URSS […] les forêts considérées comme relativement naturelles sont
dominantes dans les taïgas du nord et la moitié septentrionale des taïgas du centre ; elles ne
représentent plus que 50 % plus bas, et tombent à moins de 10 % dans les taïgas du sud »
(Ozenda, 1994, p. 94). Selon les études onusiennes (World Resources Institute, 1994) et celles de
N.B. Léonova et G.N. Ogourééva (2006), les milieux non ou faiblement dégradés par les activités
humaines représentent 57 % du territoire de l‟ex-URSS, contre 15 % de l‟Europe (CEI
européenne exclue).
19
que nous posons en postulats, sont nombreuses en terme économique,
écologique, culturel et géographique au sens strict.
Primo, l‟exploitation des ressources végétales, animales et pédologiques
de la Russie a une importance économique mondiale dans certains secteurs
forestiers que sont l‟exportation des grumes de résineux, de sciages, de fourrure.
Concernant la cellulose et la pâte à papier, l‟importance n‟est qu‟indirecte et
provient surtout de la transformation du bois russe par les industries
scandinaves et finlandaises. Mais il faut aussi compter, en zone de steppe, avec
les productions agricoles sur tchernoziom, qui sont, en tonnages absolus, très
élevées, en particulier la betterave à sucre, le blé et le tournesol. Pour cette
dernière plante, le podsolnetchnik, qui a pris la place de la steppe, on sait que
l‟importance mondiale de la Russie, n‟a jamais été démentie. Au dix-neuvième
siècle, ce furent les Russes qui réintroduirent en Amérique le tournesol. Au
vingtième siècle, ce fut l‟URSS qui sélectionna les principales variétés cultivées
diffusées dans de nombreux pays. C‟est aujourd‟hui la Russie le premier
producteur mondial, cependant que l‟Ukraine, dans la continuité de la ceinture
de tchernoziom, est le deuxième23.
Secundo, la préservation des ressources de la Russie en vie végétale et
animale, tantôt à l‟opposé, tantôt en complémentarité de cette importance
économique, est un enjeu écologique planétaire. Les forêts russes, qui
représentent le quart de la surface forestière mondiale, absorbent chaque année
900 milliards de tonnes de gaz carbonique. La Russie défend l‟idée que, grâce à
elle, l‟effet de serre global est atténué et, en tout cas, la protection du poumon
vert russe concerne le monde entier24. De là à estimer que ce « puits de
carbone » (akkoumouliator ouglérody) peut se négocier par des accords
internationaux concernant les permis d‟émission dans le cadre de l‟après
Kyoto… Cet aspect est pourtant assez peu connu en France, où l‟attention
médiatique, voire scientifique25, est en priorité tournée vers les forêts tropicales.

23
« Des programmes d‟amélioration génétique en Union soviétique mirent au point des cultivars
de tournesol à haut rendement et riches en huile, qui jouèrent un rôle crucial dans l‟expansion de
la production de tournesol en Europe et d‟autres parties du monde entre 1920 et 1970. La
production moderne de tournesol en Amérique du Nord et du Sud (principalement au Canada, aux
Etats-Unis et en Argentine) prit son essor à partir de types de tournesol réintroduits par des
immigrants de l‟Est et de Russie à la fin du XIX e siècle et à partir de cultivars russes importés
après 1960 » (Van der Vossen et Mkamilo, 2007, p. 101). Le cultivar est dit sort par les Russes.
24
Ce sont les liogkie planéty (« poumons de la planète ») de N.B. Léonova et G.N. Ogourééva
(2006, p. 425). Les Nations Unies confirment que « l‟avenir des 850 millions d‟hectares de forêts
tempérées et boréales de la Fédération de Russie […] est important non seulement pour la Russie
mais pour toute la région, en raison du rôle qu‟elles jouent dans la fixation du carbone » (GEO
PNUE, 2002, p. 105).
25
A l‟heureuse exception des travaux de l‟historienne Marie-Hélène Mandrillon et de quelques
autres chercheurs.
20
Milieux naturels de Russie
Certains auteurs réclament donc à juste titre un plus grand intérêt prêté à la taïga
russe26.
Tertio, la Russie a développé, sans contradiction avec l‟importance des
milieux naturels préservés, la plus grande civilisation du bois que la zone
tempérée ait jamais connue (Camena d‟Almeida, 1932, Blanc et Carrière,
1992), qui a marqué la culture russe jusqu‟à une date très récente (Marchand,
2007). Le territoire de la Fédération comprend aussi les descendantes des
principales civilisations turco-mongoles de la steppe. Chez les Kazakhs, les
Kalmouks ou les Bouriates, le nomadisme, disparu dans les faits, redevient une
fierté symbolique27. L‟héritage double, fût-il déséquilibré et en partie
conflictuel, de cultures forestières et steppiques d‟une telle richesse à l‟intérieur
d‟un même pays n‟existe pas autre part qu‟en Russie.
Ultimo, l‟importance géographique de la végétation et des sols de
Russie, fondée à la fois sur l‟immensité et la forte part des aires protégées,
implique la possibilité de suivi, dans un même pays, de gradients zonaux et
continentaux comme nulle part ailleurs dans le monde. Cela ne veut pas dire
qu‟il faille négliger les subdivisions territoriales de la Russie. Mais l‟étude de ce
pays formant 11,5 % des terres émergées à cheval sur deux continents permet
d‟ajouter un niveau de réflexion planétaire au-dessus des régions.

1. Où il est narré comment les savants russes produisent la zonalité à


partir de leurs sols

En tant que pays du monde le plus allongé d‟ouest en est, s‟étirant sur
171°20‟ de longitude, la Russie possède un gradient de continentalité sans
équivalent. Celui-ci s‟intègre cependant dans un découpage géographique en
entités encore plus vastes, d‟un ordre supérieur, les zones. Or la Russie est, avec
l‟Afrique, l‟endroit du monde où la zonalité s‟exprime le mieux, par ses
ceintures (poïassa) de milieux naturels qui s‟allongent dans le sens des
parallèles. En effet, sur de grandes distances, il y a peu de reliefs montagneux

26
Pour l‟ensemble de la forêt boréale, russe et canadienne, Paul Arnould (1991, p. 152) notait
déjà que « la connaissance et la gestion de cet énorme ensemble forestier constitue un des défis
écologiques majeurs du XXIe siècle, tout aussi important que la protection des forêts tropicales ».
Pourtant, Antoine Da Lage et Georges Métailié (2005, p. 531) déploraient encore récemment que
« bien que sa superficie soit légèrement supérieure à celle de l‟ensemble des forêts tropicales
humides, la médiatisation actuelle dont font l‟objet celles-ci fait que l‟on ne reconnaît pas à la
taïga le statut de poumon de la planète ».
27
Les autorités des républiques de Kalmykie et de Bouriatie au sein de la Fédération participent à
cette renaissance. Le cas des Kazakhs de Russie est différent. La République du Kazakhstan,
indépendante, joue de cet enjeu identitaire dans des conditions beaucoup plus prononcées qu‟en
Russie (Laruelle, 2008).
21
perturbateurs. C‟est la géomorphologie plane qui permet l‟épanouissement
d‟une telle zonalité non dérangée28.
Dans ces conditions, il n‟est pas étonnant que la Russie soit à l‟origine
mondiale de la notion même de zonalité dans la géographie contemporaine29,
dans le sens de vastes portions du globe terrestre, de son sous-sol et de son
enveloppe atmosphérique fonctionnant en systèmes, où la végétation, la vie
animale, le sol, le climat, le substrat, les eaux sont interdépendants. Au cœur du
nouveau concept, peu à peu mis en place à partir de la fin du XIX e siècle, se
trouvait la pédologie, cette science neuve30, créée sous le nom de
potchvovédénié par Basile Dokoutchaev, qui considérait le sol comme le creuset
de tous les éléments du milieu en évolution permanente. Bien qu‟il ait été
géologue de formation, Vassili Vassilévitch Dokoutchaev est considéré comme
l‟inventeur de la géographie zonale moderne et de la science des paysages, le
landchaftovédénié, et c‟est ainsi qu‟il est présenté dans les ouvrages russes31
d‟épistémologie de la géographie (Bogučarskov, 2004). Il est vrai que son
approche, de même que celle de ses successeurs, était, à divers titres, très
géographique. Les trois pères mondiaux de la pédologie, V.V. Dokoutchaev,
K.D. Glinka et N.M. Sibirtsev, auxquels il convient d‟ajouter P.A. Kostytchev,
G.N. Vyssotski, L.I. Prassolov, B.B. Polynov, S.S. Néoustrouïev, I.P.
Guérassimov, ont développé une démarche géographique de l‟étude des sols,
fondée sur les interrelations et les emboîtements d‟échelles.
L‟originalité de Basile Dokoutchaev avait été de placer le sol au cœur
d‟un concept qui, sans le nom, était celui d‟écosystème. Tous les éléments
étaient en interdépendance, en interrelation et le sol était le produit de cette
réunion, de cette conjugaison, de cette intégration, qu‟il appelait
sovokoupnost ou sovokoupnaïa déïatelnost (« activité conjuguée »). En outre,
ces éléments sont en évolution permanente. Le sol n‟est pas figé, mais il vit, se
transforme. Cette idée dynamique était sans doute la grande nouveauté

28
« Si le climat est ainsi responsable des grandes divisions naturelles de l‟Afrique, il faut bien
reconnaître que cela est dû pour une part au fait que nous n‟avons affaire qu‟à un relief médiocre,
tout en plateaux et en plaines, et qui ne peut donc en rien gêner ni modifier son action tyrannique.
Nous retrouvons ces régions naturelles d‟origine climatique dans d‟autres zones du globe : telles
sont la forêt sibérienne, les steppes de l‟Asie Centrale, les toundras polaires » (Cholley, 1939-
1940, p. 42). « Il est usuel de suppléer à l‟insuffisance des contrastes de relief de la plaine russo-
sibérienne en faisant reposer la division régionale sur la nature et la couleur des sols et sur la
répartition des grands paysages végétaux » (George, 1942, p. 151, cf. notre avant-propos). Dans
les « plaines, plateaux et moyennes montagnes de l‟Eurasie soviétique, […] la monotonie du
relief permet de mieux dégager les facteurs planétaires qui jouent le rôle essentiel dans la
différenciation des grandes unités bioclimatiques » (Birot, 1970, p. 113).
29
La zonalité de la Grèce ancienne, fondée sur le climat et l‟inclinaison des rayons solaires, ne
sera pas évoquée ici.
30
« La pédologie (de pedon, sol), science particulière qui a pris son essor en Russie, à la fin du
XIXe siècle, notamment avec les travaux de Dokoutchaiev (1846-1903) » (Lacoste et Salanon, p.
77).
31
En France, J. Boulaine (1975, 1989) a insisté sur ce lien entre la pédologie et le paysage.
22
Milieux naturels de Russie
conceptuelle apportée par Vassili Vassilévitch, celle qui relégua la science du
sol ancestrale et propulsa la pédologie moderne, inventée par les Russes32.
La conséquence première de cette nouvelle démarche était l‟élaboration
de la notion de zonalité. En effet, à partir du moment où la caractérisation des
sols est fondée sur le climat et la végétation beaucoup plus que sur la roche-
mère33, le premier niveau de découpage géographique est celui de la zone
bioclimatique. Or, comme le souligne le géographe français Jean Demangeot
(1996, p. 97), « cette zonation bioclimatique se retrouve dans la répartition des
sols, ces merveilleux intégrateurs de nature : ce n‟est pas par hasard que la
pédologie est née, au XIXe siècle, en Russie, là où, précisément, les bandes de
climats et de sols se succèdent avec régularité, de l‟Arctique à l‟Aral ».
La conséquence seconde de cette nouvelle approche était la
formalisation de l‟idée d‟emboîtement d‟échelle. En effet, à partir du moment
où la zone bioclimatique est mise au rang supérieur de la réflexion
géographique, la prise en compte du substrat géologique doit se faire à un
second niveau. Ce fut la création par les pédologues russes de la notion
d‟intrazonalité. Comme le précisait le pédologue français P. Duchaufour (1991,
p. 157), en donnant les équivalents dans le vocabulaire français, « l‟URSS a
conservé le cadre écologique qui a présidé à la naissance de la pédologie, en
distinguant les sols zonaux (climatiques), intrazonaux (stationnels), azonaux
(non ou peu évolués) ».
Pour toutes ces raisons, l‟étude des sols russes a une portée mondiale et
non pas seulement régionale. Dans le troisième volume du traité de géographie
physique d‟Emmanuel de Martonne, qui n‟était autre que le premier grand
manuel français de biogéographie, celui-ci et ses collaborateurs présentaient un
chapitre de typologie des sols. Le plan suivi par les auteurs était éloquent34,
montrant l‟ascendant exercé par la Russie sur la pédologie mondiale. La portée
conceptuelle est doublée de l‟influence du russe sur le vocabulaire scientifique
de la géographie des sols. Encore aujourd‟hui, même certains écoliers français
peuvent évoquer le podzol ou le tchernoziom.
De cette importance de l‟étude des sols de Russie et de la végétation qui
leur est associée, à l‟origine même de la géographie zonale des milieux naturels
et anthropisés, découle le choix que nous avons fait de commencer la

32
« Alors que la „science du sol‟, au sens strict, est très ancienne, la Pédologie […] est une
discipline nouvelle, qui a vu le jour en Russie, à la fin du siècle dernier, sous l‟impulsion de
Dokutchaev et de ses élèves ; le sol n‟est pas un milieu inerte et stable, mais il se forme, se
développe : il évolue sous l‟influence du climat et de la végétation » (Duchaufour, 1991, p. 3).
33
« Ce sont ces altérations, opérées dans des conditions très diverses vu l‟énorme étendue du
pays, qui font que des formations géologiques identiques et de même âge peuvent donner et
donnent souvent en Russie des sols agricoles fort différents » (Camena d‟Almeida, 1904, p. 271).
34
1) « Principes de classification », 2) « Types de sols en Russie » 3) « Autres types de sols des
zones tempérée et subtropicale » 4) « Sols des pays chauds humides » 5) « classifications de
Glinka et Vilensky » (de Martonne et al., 1955).
23
présentation de la géographie physique de la Russie en plusieurs tomes par un
premier volume traitant de la biogéographie et de la pédologie.

2. La zone forestière de la Russie éclipse-t-elle toutes les autres ?

Dans le volume de la géographie universelle consacré à la Russie,


Roger Brunet (1996, p. 263) insiste sur le fait que « le gradient climatique ne se
traduit pas par des effets graduels, mais par la différenciation de grandes formes
végétales et de grands types de sols associés, que l‟action humaine a
probablement encore accusée ». Pourtant, la Russie n‟est-elle pas le pays des
méga-écotones, ces transitions de parfois plusieurs centaines de kilomètres de
largeur entre les grandes formations végétales ? La forêt mixte n‟est-elle
justement pas une vieille création anthropique ? La société russe, en favorisant
les feuillus, n‟a-t-elle pas rendu plus graduel qu‟à l‟état naturel le passage de la
taïga à la steppe boisée ? Les sols gris ne forment-ils pas l‟intermédiaire zonal
entre le podzol et le tchernoziom ? Les terres noires lessivées et podzolisées
sont-elles primaires ou secondaires ? Les oscillations en latitude de la toundra
boisée sont-elles toujours fondées sur le climat ?
La réponse à ces questions n‟est pas simple. Elle a occupé des
générations de géographes russes, parmi lesquels G.I. Tanfiliev, A.N. Krasnov,
V.L. Komarov, A.I. Tolmatchiov, M.I. Neïchtadt, B.N. Gorodkov, V.V.
Aliokhin, V.N. Soukatchiov, E.M. Lavrenko, V.B. Sotchava35 ont peut-être le
plus marqué l‟épistémologie de la biogéographie dans ses rapports avec la
zonation des milieux naturels. En France, le cas russe ne devrait ainsi pas
seulement avoir une portée de géographie physique générale (Demangeot, 1976,
Boulaine, 1989), mais pourrait aussi prendre part à une meilleure assise du
découpage régional, où les formations végétales, les communautés animales et
les sols de la Russie méritent une étude détaillée. C‟était d‟ailleurs sur cette
zonation biogéographique et pédologique que s‟appuyaient les grands
programmes de développement agricole de l‟URSS, dont les héritages sur la
Russie actuelle sont considérables. C‟était d‟abord le programme des « Terres
noires », puis celui des « Terres non noires36 ».

35
Tanfil‟ev, Krasnov, Komarov, Tolmačëv, Nejštadt, Gorodkov, Alëhin, Sukačëv, Lavrenko,
Sočava en transcription internationale.
36
« Dans sa première version (avril 1974), le programme place en tête de ses priorités la
production de céréales alors que la base fourragère et la production animale sont qualifiées de
„principales‟. Il faudra attendre la version de 1985 pour voir clairement affirmée la priorité
donnée à l‟élevage » (Radvanyi, 1990, p. 56). « Le „Programme des terres non noires‟ disparut
doucement des annuaires statistiques au milieu de la décennie 1980 » (Marchand, 2007b, p. 60).
24
Milieux naturels de Russie
La Russie offre, du nord au sud, la succession de cinq grandes ceintures
de végétation et de sol : la toundra sur sol squelettique, la taïga sur podzol, la
forêt de feuillus sur sol gris, la steppe sur tchernoziom et le semi-désert sur sol
châtain clair. Les complications proviennent d‟une part de l‟importance des
écotones, d‟autre part de l‟emboîtement des échelles fondé sur la continentalité,
l‟altitude, l‟influence de la roche-mère, le rôle des hommes.
Si l‟on en reste à la zonation, la particularité russe est sans doute
l‟énorme place prise par ces ceintures de transition que sont la toundra boisée,
la forêt mixte et la steppe boisée. Parfois plus larges que certaines zones elles-
mêmes, elles ébranlent le bien-fondé de la délimitation biogéographique en
fonction de la latitude. Elles posent en tout cas la question des choix du
découpage classique en cinq zones et des éventuels regroupements ou
subdivisions. Selon le but poursuivi, les limites peuvent varier dans des
proportions telles que plusieurs millions de kilomètres carrés soient concernés.
C‟est ainsi que, d‟après le Rapport sur les progrès manifestes concernant la
réalisation des engagements de la Fédération de Russie pour le protocole de
Kyoto (en russe), publié en 2006 par le Ministère du développement
économique et du commerce, le territoire de la Fédération est couvert à 30 % de
toundra. Mais, selon le géographe Anatole Issatchenko, la toundra concerne
19 % de la Russie.
Nous pensons qu‟il y a au moins deux conceptions qui s‟opposent dans
les divers travaux de planimétrie des zones de sol et de végétation à petite
échelle cartographique. Pour certains organismes, le but recherché se trouve être
de souligner l‟importance des contraintes de certaines zones pour la mise en
valeur par la société russe.

Dans ce cas, il semble opportun de regrouper les milieux de désert


polaire, de toundra et de toundra boisée, sous les appellations qui viennent
d‟être indiquées, où les contraintes des ressources végétales, animales et
pédologiques dues au froid permanent du nord sont considérables. A l‟extrémité
méridionale, il peut être convenable de mettre ensemble la steppe sèche et le
semi-désert, où les contraintes d‟aridité et de salinité des sols sont à certains
égards communes. La zone centrale de la Russie apparaît alors comme un
milieu moins contraignant, où la forêt de feuillus et la steppe boisée sont
susceptibles d‟être regroupées, laissant à la taïga un espace de contraintes
moyennes.
Pour fixer les esprits, il est possible de résumer ce découpage zonal en
admettant que la toundra au sens large couvre 30 % du territoire russe, la taïga
50 %, l‟ensemble de la forêt caducifoliée et de la steppe boisée 8 %, la steppe et
le désert 12 %.
Pour d‟autres institutions, le but poursuivi se trouve être d‟insister sur la
nécessaire protection de certains milieux, naturels ou qui, justement, ne le sont
plus beaucoup. Cela peut aboutir à distinguer des espaces très transformés, qui

25
peuvent continuer à profiter de fortes potentialités économiques, d‟autres à
préserver.Dans ce cas, il semble judicieux de regrouper la taïga au sens strict et
la taïga clairsemée de pré-toundra, qui n‟est autre que la toundra boisée ainsi
renommée d‟une manière révélatrice.

Fig. intro 1 : Les zones végétales de la Russie

Dans les deux cas, en effet, l‟arbre est présent, caractérisé par sa faible
productivité, sa lenteur de régénération, son besoin de protection. Il est aussi
opportun de mettre ensemble la forêt de feuillus et la steppe boisée sur sol gris,
où se cumulent une nécessité de protection maximale et d‟assez fortes
potentialités. Il convient enfin de séparer la steppe, aux fortes potentialités
agricoles sans qu‟il n‟y ait plus d‟aires à préserver, du semi-désert, où les
mesures de protection ponctuelles, oasiennes, ne se prennent pas à cette petite
échelle cartographique. Pour fixer les esprits, il est possible de synthétiser ce
découpage zonal en proposant que la toundra couvre 19 % du territoire russe, la
26
Milieux naturels de Russie
taïga au sens large 62 %, l‟ensemble de la forêt caducifoliée et de la steppe
boisée sur sol gris 6 %, la steppe 12 % et le désert 1 %.
En terme de difficulté des cadres de vie, la première conception est
plus parlante ; en terme de besoin de protection des espaces arborés, la seconde
manière de présenter est plus pertinente. La réunion des deux propositions
permet d‟abord de souligner l‟importance des contraintes de l‟espace russe : les
fortes difficultés des cadres de vie de froid, de faible productivité végétale et de
sol très peu fertile en toundra et taïga, les fortes contraintes de sécheresse et de
salinisation des sols en steppe et désert. Finalement, ce sont seulement 3 à 8 %
du territoire russe qui ressemblent à des milieux naturels proches de ceux
d‟Europe de l‟Ouest. Raison de plus pour les étudier en France, où ils sont
méconnus.
La réunion des deux propositions permet ensuite de souligner
l‟importance des espaces boisées en Russie. Certes, les géographes russes sont
habituellement généreux envers la place occupée par la forêt climacique37 et en
particulier la taïga, en y classant d‟une part toute région montagneuse qui a des
étages inférieurs de taïga et des étages supérieurs de pelouse alpine, dite par eux
toundra de montagne, d‟autre part toute sous-zone hybride qui possède quelques
arbres, comme c‟est le cas de la toundra boisée et de la steppe boisée.
Cependant, il est vrai que la forêt, par sa réalité biogéographique et son
importance culturelle, n‟occupe pas une place comme les autres dans la
Fédération de Russie.
A l‟état naturel, le territoire correspondant aujourd‟hui à la Russie était
peu forestier, en comparaison de l‟Europe de l‟Ouest. Les reconstitutions
paléogéographiques permettent d‟estimer que moins des deux tiers du pays
étaient recouverts de forêts. Le chiffre classique, représentant la situation
d‟avant les défrichements, tel qu‟il a été proposé par Vassili Petrovitch
Tsepliaev, est de 62 % de forêts (Cepljaev, 1961). Selon que d‟autres auteurs
prennent en compte tout ou partie de la toundra boisée, de la steppe boisée et de
quelques autres espaces intermédiaires, la proportion peut certes varier assez
sensiblement38. Mais l‟idée générale, dans une fourchette39 allant de 58 % à
70 %, reste la même.

37
Au sens de la superficie qu‟aurait la forêt sans l‟action de la société russe. Le concept lui-même
de climax, qui est à manier avec prudence (Arnould, 1993), ne sera pas discuté ici, bien que la
forêt russe soit concernée par les héritages de la dernière glaciation, qui peuvent provoquer des
différences entre la potentialité offerte par les conditions actuelles et la réalité, même en l‟absence
de l‟action humaine.
38
Cela pose la question de la définition elle-même de la forêt (Arnould, 1991b), qui prend une
certaine ambiguïté en Extrême-Orient Russe.
39
58 % selon le Rapport sur les progrès manifestes concernant la réalisation des engagements de
la Fédération de Russie pour le protocole de Kyoto (en russe), publié en 2006 par le Ministère du
développement économique et du commerce ; 68 % d‟après un traitement personnel des données
d‟Anatoli Grigorévitch Issatchenko en utilisant les critères de définition de Martchenko et
27
Ce n‟est donc que par l‟immensité de son territoire que la Russie
transforme cette proportion assez peu élevée en superficies absolues
considérables. Pour reprendre le chiffre classique de Basile Tsepliaev, le
territoire correspondant à la Russie actuelle comptait à l‟état naturel
10,59 millions de kilomètres carrés de forêts40. Les estimations récentes varient
entre 9,9 (Ministère du développement économique) et 11,825 millions de km²
(Utkin et al., 1995) de forêts dans la situation d‟avant les défrichements.
Or ceux-ci ont été peu importants, n‟ayant fait disparaître qu‟environ un
quart de la superficie naturelle, et c‟est sans doute là le fait majeur de la
biogéographie russe. Il subsisterait encore aujourd‟hui entre 7 331 500 km²
(Tsarev, 2005) et 8 510 000 km² (GEO PNUE41, 2002) de forêts en Russie, en
passant par une estimation de 7 516 000 km² par A.I. Outkin et ses
collaborateurs (1995) et de 7 743 000 km² par les géographes N.A. Martchenko
et V.A. Nizovtsev (2005). Le géographe français Marc Galochet (2007, p. 119)
évoque 7 640 000 km². Quoi qu‟il en soit, cela représente 22 % de toutes les
forêts mondiales préservées (GEO PNUE, 2002, Marčenko et Nizovcev, 2005),
si on estime leur superficie entre 35 et 38,6 millions de km². Quelles que soient
les légères42 variations chiffrées autour de ses 800 millions d‟hectares, la forêt
russe garde un poids d‟échelle planétaire43 compris entre un quart et un
cinquième du total mondial, loin devant le Brésil et le Canada. La seule taïga
russe représenterait 73 % de la forêt boréale mondiale (Falinski et Mortier,
1996, Pisarenko, 1997, Hotyat et Galochet, 2006, Galochet, 2007) et ce n‟est
pas dans un contexte anodin que la Russie a signé à Rio en 1992 la Déclaration
de principes relatifs aux forêts » (Zaïavlénié o printsipakh v otnochénii lessov).
Grâce à cette faiblesse des défrichements, les réserves en bois de la Russie sont
équivalentes à 82 milliards de mètres cubes (Utkin et al., 1995, Doroch, 2007),
soit quatre fois plus que le Canada et les Etats-Unis réunis, dont 64 milliards
pour les seuls conifères de la taïga.
Ainsi, quoiqu‟elle compte de vastes espaces naturels sans arbre, que se
partagent la toundra, la steppe et le semi-désert, la Russie est un pays forestier
de première importance, grâce à son immensité et à la grande faiblesse des
défrichements. En outre, comme les espaces sans arbre sont de conquête
récente, la civilisation russe est forestière.

Nizovtsev, incluant à la forêt de feuillus la moitié nord de la steppe boisée ; 69,8 % selon
l‟encyclopédie de la forêt de Russie dirigée par A.I. Outkin et ses collaborateurs (1995, en russe).
40
Sur un total de 11,31 millions de km² pour l‟URSS.
41
C‟est le chiffre donné par la FAO pour les forêts russes, repris par le PNUE.
42
En dehors de quelques exceptions, comme le chiffre de 4,5 millions de km² donné par J.-P.
Paulet (2007) pour la taïga russe. Rappelons que, si l‟on ne compte pas la taïga basse et claire de
Sibérie orientale et d‟Extrême-Orient, la superficie forestière peut baisser de près de deux
millions de km².
43
« Les forêts de l‟ex-URSS contribuent fortement à l‟édification du manteau forestier mondial »
(Falinski et Mortier, 1996, p. 106).
28
Milieux naturels de Russie
Il serait cependant aussi réducteur d‟assimiler les milieux
biogéographiques de la Fédération de Russie à la seule forêt que de confondre
celle-là avec le seul territoire ethniquement russe. C‟est pourquoi il a été décidé
de présenter ici les cinq zones de végétation, de sol et de communauté animale,
sans négliger les milieux naturels non forestiers. Le choix a aussi été fait de les
ordonner44 en latitude, du nord au sud, commençant par les formations végétales
à forte contrainte de froid et terminant par celles subissant la sécheresse.

3. Les paysages végétaux de la Russie sont-ils tristes et lassants ?

Les enjeux économiques et écologiques des milieux naturels russes


sont, il est vrai, importants, le caractère global du réchauffement climatique et la
mondialisation de ses causes sont certes d‟une actualité brûlante, les remèdes à
trouver sont, nous dit-on, urgents et la préservation de la forêt russe pourrait
faire partie des réponses. La délimitation géographique des différentes zones
végétales de Russie est un exercice de poids, qui permettra de mieux
appréhender le rôle de la taïga parmi les autres milieux, que sont la toundra, la
forêt de feuillus, la steppe, le semi-désert. Ces sujets, s‟ils sont traités à travers
le développement durable, gagnent en profondeur. Pour autant, ils sont sans
doute moins éternels et universels que la joie de vie ou la mélancolie.

Les géographes, même physiciens, ne se posent-ils pas cette question


existentielle à travers leur étude rigoureuse des phénomènes biogéographiques
et pédologiques ? Quelques citations, prises sans souci d‟exhaustivité ni volonté
de démonstration, nous amènent à penser que la carapace scientifique, qui
dissimule la sensibilité des géographes, pourrait se fendiller bien plus dans
l‟étude des milieux de végétation et de sol de la Russie que dans celle des pays
plus proches de nous, en kilomètres ou en culture mondialisée.

Picorons alors quelques avis. Dans la toundra russe, « le paysage est


d‟une infinie tristesse » (George, 1962, p. 217). « La toundra apparaît
extrêmement monotone, même en été » (id., p. 219). Quel Français en sera
surpris ? Après tout, c‟est le nord. A l‟autre extrémité de la Russie, la steppe,
dite aussi prairie en biogéographie, partage avec l‟Amérique le fait que « la
prairie est une formation […] monotone d‟aspect » (Elhaï, 1967, p. 247).
Quittons le cercle des géographes français pour celui des hommes de lettres
russes et admettons que « les freux […] se ressemblent tous et ils rendent la
steppe encore plus uniforme » (A. Tchékhov, 1888, La steppe, chap. 1, dans la
traduction française de V. Volkoff45). Cette monotonie littéraire répond à

44
Une hiérarchie mettant en avant les zones forestières et les traitant d‟abord aurait été une
démarche de géographie humaine pour laquelle nous n‟avions pas les compétences nécessaires.
45
« Gratchi […] pokhoji droug na drouga i délaïout step echtchio boléé odnoobraznoï » dans le
texte original.
29
« l‟ennui de la steppe » (stepnaïa skouka). Le Russe est bien un Européen. Il
n‟est pas chez lui s‟il n‟y a rien à défricher. Il reste donc la forêt, qui, fort
heureusement, couvre l‟essentiel du territoire russe.

Les anciens voyageurs éclairés rendaient vivants et agréables à lire leurs


récits en donnant leur sentiment sur la taïga russe ou la forêt mixte. Lors de son
trajet en train de d‟Allemagne à Moscou, Jules Legras46 (1895, p. 9), entrant en
Russie, écrivait que « le même paysage monotone défile incessamment à mes
côtés : des forêts de bouleaux grêles et de petits sapins » (p. 9). Quelques années
plus tard, financé par la Société suédoise d‟anthropologie et de géographie, J.
Stadling (1904, p. 320), relatant sa mission en Russie en 1898, écrivait : « le
train […] s‟enfonce bientôt, à nouveau, dans la mystérieuse taïga dont la
monotonie […] se poursuit jusqu‟au point terminus ».

Les géographes physiciens français, récents ou actuels, ne décrivent


heureusement pas la taïga par les seules données sobres de la biomasse en
tonnes de matière sèche par hectare, de la productivité ou du nombre d‟espèces.
Dans le chapitre scientifique traitant de la forêt boréale, Alain Lacoste et Robert
Salanon (1969, p. 144) parlent de « grande monotonie » et Gabriel Rougerie
(1988, p. 120) de « monotonie extrême », cependant que Georges Viers (1970,
p. 96) qualifie l‟ensemble de « forêts monotones ». Jean-Paul Amat (1996, p.
360) peine à exprimer, tant elle est ineffable, « l‟indicible monotonie
d‟innombrables et similaires bataillons de conifères », dont une martiale
comparaison accentue la gravité. Yannick Lageat (2004, p. 50) s‟exclame quant
à lui qu‟il « n‟est pas au monde de formation aussi désespérément monotone
que la forêt boréale de Conifères ». L‟adverbe renforce le sentiment déjà soufflé
par l‟adjectif et rend ainsi la lecture plus captivante. Alain Huetz de Lemps
(1994, pp. 57-58) concède que « la futaie de conifères a une incontestable
majesté, mais aussi une certaine monotonie ». L‟attention est ainsi attirée par
une figure de style dans laquelle le trait altier contrebalance, peut-être pour
mieux la souligner, l‟uniformité lassante.

Pour notre part, il serait fâcheux d‟accabler le lecteur par une


succession d‟autres citations. Nous savons depuis Madame de Staël que « la
monotonie, dans la retraite, tranquillise l‟âme ; la monotonie, dans le grand
monde, fatigue l‟esprit » (1810, De l’Allemagne). Or les géographes ne
prennent jamais leur retraite. L‟introduction de cet ouvrage, qui n‟a que trop
traîné, laisse-t-elle entendre que les milieux naturels de Russie présentent une

46
« Bien qu‟il ne fût pas géographe de profession, il était bien connu parmi les géographes pour
ses récits de voyage de Russie et de Sibérie. […] En 1929, il fut nommé à la Sorbonne où il
enseigna jusqu‟à sa retraite la littérature russe. […] Les géographes ne sauraient oublier ce que
doit la science à cet explorateur lettré » (Chabot G., 1940, « Jules Legras (1867-1939) » Annales
de Géographie, 49(277) : 65).
30
Milieux naturels de Russie
toundra caractérisée par sa tristesse, une taïga qui provoque le désespoir, une
steppe qui cause l‟ennui ? Les changements d‟échelle en géographie peuvent-ils
aider à démêler le sentiment d‟affliction ? L‟étude de la végétation et des sols de
la Russie autorise-t-elle à douter ?

31
32
Milieux naturels de Russie

Chapitre Premier

La toundra, le mollisol et l’élevage du renne

La toundra est la formation végétale basse, sans arbre, qui croît dans la
partie de la Russie où le froid permanent est le facteur limitant majeur,
grossièrement au nord du cercle polaire. La toundra russe, prise dans son sens le
plus restrictif, couvre 3,2 millions de km², soit 19 % du territoire de la
Fédération. Si on lui adjoint 1,9 million de km² de toundra boisée, la surface
dépasse 500 millions d‟hectares et représente 30 % du territoire russe.
Fig. toundra 1 : Carte de l’extension de la toundra russe

C‟est sans doute la toundra qui matérialise le mieux l‟effet en trompe-


l‟œil47 de l‟immensité russe. Sur une superficie qui couvre près de dix fois la
France, la toundra russe est une vaste réserve de nature, où certaines aires
protégées ont la taille d‟un département de notre pays. C‟est aussi l‟endroit
d‟activités traditionnelles, comme l‟élevage du renne, sur lequel se fondait une
véritable civilisation (Leroi-Gourhan, 1936), menacée dans certaines régions
par l‟avancée du front pionnier, en particulier en Sibérie occidentale, où
l‟extraction des hydrocarbures n‟en finit pas de monter vers le nord. La toundra
russe est également un haut lieu de la recherche scientifique en milieu extrême.
A la suite des travaux de B.N. Gorodkov pendant l‟entre-deux-guerres, les
grands spécialistes mondiaux de la toundra s‟appelèrent B.A. Tikhomirov, V.D.
Aleksandrova, N.V. Matvééva, A.I. Tolmatchiov, B.A. Yourtsev, ou encore

47
Du moins si le territoire d‟un Etat ne servait qu‟à la surface agricole utile et à la construction de
mégalopoles.
33
Youri Ivanovitch Tchernov. Très publiée en anglais, Véra Aleksandrova a sans
doute eu l‟audience planétaire la plus affirmée.
Comme tout paysage peu humanisé, la toundra a l‟image d‟un milieu
assez uniforme, qui ne mériterait qu‟une étude de biogéographie générale, sans
intérêt régional. La toundra russe est-elle la même que son homologue
canadienne et alaskienne ? Si la toundra russe abrite 90 % des espèces arctiques
proprement dites de l‟hémisphère nord (Abdurahmanov, 2003), celles qui
n‟existent pas dans autres zones bioclimatiques, est-ce parce qu‟elle est plus
riche que la toundra américaine ou est-ce parce que l‟endémisme régional
n‟existe pas dans le monde polaire, faisant que les mêmes espèces se retrouvent
partout ? N‟y a-t-il pas plus de différences entre les toundras mourmane et
yakoute qu‟entre les toundras tchouktche et alaskienne ? Quelles sont les
contraintes que le milieu polaire impose aux plantes et aux animaux ? Le
pergélisol a-t-il une forte influence sur la végétation ou bien, situé suffisamment
profond, épargne-t-il les organes souterrains de son effet négatif ?
Pour tenter d‟apporter quelques éléments de réponse, il conviendra
d‟abord de se pencher sur les traits paysagers propres à la toundra, puis sur la
manière dont le cadre polaire, climatique et pédologique, les déterminent.
A cette occasion, nous nous permettrons de parler de milieu toudrain48,
répondant aux environnements forestier et steppique. Dans un troisième temps,
il sera plus important que dans les autres zones bioclimatiques de Russie de
souligner les différents types de toundra. Le milieu toundrain, aux extrémités de
la vie, consacre en effet l‟importance des micro-habitats. Cependant, cette
mosaïque de niches à grande échelle cartographique s‟insère elle-même dans
d‟autres découpages plus vastes, zonaux, méridiens, altitudinaux et régionaux.
Leurs limites sont parfois mouvantes, ne font pas toujours l‟unanimité entre les
auteurs. Parmi les choix ici faits, la toundra boisée ne sera pas étudiée dans ce
chapitre, mais dans celui de la taïga, affirmant ainsi la grande caractéristique de
la vraie toundra : l‟absence d‟arbre.

48
Les Russes possèdent évidemment depuis longtemps dans leur langue l‟adjectif toundrovy.
34
Milieux naturels de Russie
Fig. toundra 2 : La toundra russe, caricature géographique

35
1. Un paysage bas, marqueté et pauvre

Le paysage49 de la toundra russe peut être décrit, dans sa dimension


verticale, comme une formation basse, et dans ses dimensions horizontales,
comme un ensemble morcelé. Dans un troisième temps, il convient de regrouper
ces deux approches par l‟étude du volume végétal, en particulier de sa
biomasse. La faiblesse de ce volume et la lenteur de son renouvellement
conduisent à caractériser la toundra par sa pauvreté. Or celle-ci n‟est pas
seulement quantitative. Elle se manifeste aussi par l‟indigence de la
composition spécifique.
Le caractère bas de la toundra implique-t-il une absence de
stratification ? A quelle échelle la mosaïque végétale se met-elle en place ? La
polydominance s‟exprime-t-elle par une juxtaposition ou un enchevêtrement ?
La faiblesse de la base végétale permet-elle le développement d‟une pyramide
alimentaire animale complète ou l‟ensemble est-il tronqué ? Quelles activités
humaines traditionnelles se sont développées dans le milieu de la toundra russe
et l‟équilibre est-il menacé ?

1.1. Une formation basse

Qu‟y a-t-il de plus effrayant pour un sylvain ? Est-ce l‟absence d‟arbre,


le fait qu‟un bouleau est aussi petit qu‟un champignon, ou bien, comme on le
raconte aux enfants russes, la possibilité qu‟un champignon soit aussi grand
qu‟un bouleau ? Et parmi ces trois grands traits paysagers, les deux derniers
sont-ils vraiment les mêmes ?

1.1.1. Le pays sans arbre

Pour tous les géographes de la planète, le caractère descriptif majeur de


la toundra est l‟absence d‟arbre50 dans un milieu polaire de plaine ou de bas
plateau. Cette définition et les mots pour désigner la formation végétale en
question suscitent, comme souvent, un certain nombre de problèmes liés au fait
que l‟emploi traditionnel du nom par les populations et l‟usage qui est en fait
maintenant par les géographes ne coïncident pas. Il se pose d‟une part la

49
L‟objet de ce développement est d‟abord de décrire la physionomie de cette formation végétale.
Dans les trois premiers temps, elle se fera sans citer les espèces floristiques ou bien en le faisant
de façon commune, sans s‟attacher à mettre une majuscule pour les genres et les familles. La
taxonomie précise est réservée au quatrième temps de ce développement.
50
« Les véritables toundras sont sans arbres » (Berg, 1941, p. 22). « L‟absence d‟arbres est le seul
caractère commun à une végétation naine, mais extrêmement variée » (Birot, 1965, p. 207). « Le
terme „toundra‟ désigne les formations végétales […] situées en latitude au-delà de la limite
naturelle de l‟arbre » (Simon, 2007, p. 349).
36
Milieux naturels de Russie
question de la différence entre l‟absence d‟arbre et celle de forêt, d‟autre part
celle d‟une formation zonale climatique ou azonale montagnarde.
Dès le Moyen Age, la Russie novgorodienne a pris contact avec la
formation végétale basse des côtes de la mer de Barents. La présence russe à
Kola est attestée depuis 1264 et cette fondation se trouve à proximité de la
limite végétale majeure ; il suffit de descendre ce même fjord sur quelques
kilomètres pour la dépasser. Si, avant Catherine II, les Russes sont restés juste
au sud de cette limite, c‟est que, au-delà, se trouvait le bezlessié, c‟est-à-dire le
« pays sans forêt » des premiers colons les plus septentrionaux, un endroit
traumatisant où l‟absence de peuplement arboré déconcerte, angoisse et rend la
vie traditionnelle pratiquement impossible pour un peuple forestier et
défricheur51. Aujourd‟hui, les biogéographes russes utilisent le terme de
bezlessié pour désigner un caractère descriptif majeur, l‟absence paysagère de
forêt. Et c‟est bien là la première subtilité du langage géographique par rapport
à l‟emploi traditionnel du terme slave de bezlessié. Pour le géographe, l‟absence
de la forêt n‟est pas synonyme de celle de l‟arbre. La frontière de la forêt se
trouve plus sud et la formation dite lessotoundra, la toundra boisée, occupe
l‟intervalle entre les deux limites. Cet écotone sera étudié géographiquement
dans le développement traitant de la taïga.
Dans leur déplacement ancien vers le nord-ouest, à travers la Carélie et
la péninsule de Kola, et vers le nord-est, en direction de la Petchora, les Russes
avaient rencontré des populations septentrionales, d‟une part les Lapons, d‟autre
part les Zyrianes52. Respectivement appelés aujourd‟hui Sâmes et Komi, ces
deux peuples de langue finno-ougrienne53 pratiquaient bien entendu le contraste
entre les parties forestières et dénudées de leur territoire. Peu enclins l‟un
comme l‟autre54 à aller jusqu‟aux rivages des mers arctiques, ils connaissaient la
dégradation forestière due à l‟étagement montagnard, qui, dans ces conditions
rigoureuses, conduit très vite à une formation végétale basse. Une partie des
Sâmes utilisait ces pâturages d‟altitude pour l‟estivage des rennes. C‟est pour
désigner ces sommets dénudés que les peuples finno-ougriens employaient le

51
« Kola fut élevée au rang de ville par Pierre le Grand et fortifiée. Néanmoins, ses habitants
n‟ont pris qu‟une part limitée à l‟exploitation des pêcheries de la côte mourmane, et peut-être
faut-il voir dans cette abstention et dans le faible succès des essais de colonisation de cette côte
l‟effet de répugnance qu‟éprouve le Russe à s‟établir au-delà de la forêt » (Camena d‟Almeida,
1932, p. 111).
52
Les directions géographiques sont données de manière simplifiée. Il existe aussi historiquement
des Zyrianes au nord-ouest, dans la péninsule de Kola, où ils ont d‟ailleurs participé au
refoulement vers le nord des Lapons.
53
L‟appartenance du lapon directement à la famille linguistique finno-ougrienne ou bien
l‟indépendance d‟une branche laponne de l‟ouralien qui aurait été assimilée plus tard par le finno-
ougrien pose des problèmes purement linguistiques qui ne seront pas discutés ici. La proximité du
carélien, pendant russe du finnois, et du lapon concernant la dénomination des objets de la nature
est de toute façon importante.
54
C‟est surtout vrai des Komi, peuple forestier qui laissait aux Nentsy (jadis appelés Samoyèdes
par les Russes) le soin de nomadiser dans la toundra avec les rennes.
37
mot à l‟origine de la toundra. Les Russes ne manquaient pas non plus d‟être
frappés par chacune de ces hauteurs sans conifère, qu‟ils appelaient bezlesnaïa
vozvychennost (la hauteur sans forêt) ou golaïa vozvychennost (la hauteur
dénudée). Ils assimilèrent cependant aussi le nom, ou plutôt les noms 55, de
toundra. Le lexique savant en a changé le sens. Les géographes russes, à
l‟origine du concept de la zonalité, ont employé la toundra pour désigner la
formation végétale basse de la zone bioclimatique polaire. De ce fait, la vraie
toundra des géographes est devenue celle des plaines, où il n‟y a pas
d‟interférence entre la latitude et l‟altitude. Pour la formation des hauteurs
dénudées, les géographes russes parlent de toundra de montagne, l‟ajout de
l‟adjectif montagnard montrant le renversement de situation entre la toundra
laponne d‟origine et celle de la géographie russe, puis mondiale56.

1.1.2. Le paysage végétal ras des lichens, mousses et champignons

Les cryptogames que sont les lichens (lichaïniki) et les mousses (mkhi),
forment ce que les auteurs russes (Rakovskaïa et Davydova, 2003, p. 167,
Abdurahmanov et al., 2003, p. 292) nomment les édificateurs (édifikatory) de la
toundra. En général, ce sont en effet ces plantes qui organisent l‟écosystème 57
de la toundra, en déterminent la structure et, dans une certaine mesure, la
composition floristique. « Dans la toundra, l‟importance phytocénotique des
lichens et surtout des mousses est grande ; ils sont souvent les édificateurs de
ces associations. Une couverture continue de mousses dans les conditions de la
toundra influe essentiellement sur le régime thermique des sols et la profondeur
de la fonte saisonnière, donc sur les conditions d‟habitat des autres plantes. Les
lichens ont une influence moindre sur les conditions pédologiques, mais, quand
ils sont abondants, le nombre d‟espèces d‟herbes et de buissons diminue »
(Abdurahmanov et al., 2003, p. 292, en russe). Ces plantes forment pour le
moins un paysage végétal bas, et même, quand ils sont très dominants, voire
exclusifs, un paysage ras.

55
Le nom finnois de tunturi, lui-même issu du sâme, est aujourd‟hui le plus facilement cité
comme étant à l‟origine de la toundra. Cependant, plusieurs variantes se trouvaient chez différents
peuples finno-ougriens. Elisée Reclus (1885, p. 607) cite un mot komi « toundras, ou mieux,
troundras : en zîrane, „pays sans arbre‟ » . Il reprend cette information de l‟ouvrage d‟O. Finsch,
Reise nach West Sibirien im Jahre 1876.
56
Les géographes français parlent plutôt de pelouse alpine pour désigner la formation végétale
correspondant à la toundra de montagne des Russes.
57
La définition russe d‟un édificateur est d‟être une plante « srédoobrazaïouchtchéé » (Trëšnikov,
1988, p. 339), c‟est-à-dire « organisatrice du milieu naturel ». Cette notion est différente de
l‟édificatrice des biogéographes français, qui est au contraire une plante plus ou moins décalée par
rapport au contexte actuel, mais qui est annonciatrice d‟un groupement futur, dans le cadre d‟une
évolution progressive vers le climax (Lacoste et Salanon, 1969, p. 40 et p. 57).
38
Milieux naturels de Russie
La toundra russe compte bien entendu, en particulier sur ses marges les
plus septentrionales, proches du désert polaire, ou les plus récentes, des lichens
encroûtants.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 1 Lichens encroûtants, végétation pionnière en Sibérie orientale
Ces lichens foliacés croissent en plaques sur les rochers surplombant le lac Baïkal. Le recul dû à
l’abrasion par les vagues, qui rajeunit en permanence un modelé très déclive, et le microclimat
lacustre, qui refroidit fortement les températures estivales, donnent à ces falaises des caractères de
milieu extrême. Elles sont colonisées par une végétation d’avant-garde, formés ici de Xanthoria
orangés.

39
Ces korkovyé lichaïniki, qui existent aussi sur les rochers des falaises
des grands lacs de la zone de taïga,constituent une végétation pionnière. Ce
sont, pour quelques-uns, des lichens incrustés dans la roche, les nakipnyé
lichaïniki, dont la croissance est d‟une extrême lenteur58. Mais ce sont surtout
des lichens foliacés, les listovatyé lichaïniki, qui s‟agrandissent en formant des
plaques
En dehors de ces avant-gardes, cependant, les lichens caractéristiques
de la toundra russe sont buissonnants. Ces koustistyé lichaïniki ont des
dimensions individuelles supérieures, avec un thalle de plusieurs centimètres.
Ils forment parfois une couverture constituant à elle seule l‟ensemble du
paysage toundrain. Il s‟agit alors d‟une formation végétale monostrate, qui n‟a
pas beaucoup d‟équivalent dans le monde. Mais les lichens buissonnants
composent le plus souvent le tapis au-dessus duquel croissent les herbes et les
petits ligneux de la toundra.

Cliché L. Touchart, juillet 2009


Photo 2 La mousse à renne, richesse de la toundra russe
Ladite « mousse à renne » (oléni mokh) est en fait un Lichen appartenant au genre Cladonia. C’est
la première richesse de la toundra russe, dont dépendent les pâturages de Cervidés. La lente
croissance des lichens buissonnants conditionne le temps de retour des rennes. La photographie a
été prise dans le jardin botanique universitaire de Cluj-Napoca.

58
« Chez les lichens crustacés […] certains ne s‟accroissent que de quelques millimètres par
siècle » (Godard et André, 1999, p. 183).
40
Milieux naturels de Russie
C‟est parmi ces lichens buissonnants que se trouve le fameux oléni mokh,
la « mousse59 à renne », qui constitue le pâturage apprécié des troupeaux de
cervidés du nord de la Russie.

Leur croissance varie dans une fourchette de valeurs comprise entre 1 et 3 mm


par an du sud au nord de la toundra russe (Gorodkov, 1935).
Les vraies mousses (mkhi), c‟est-à-dire les Bryophytes, sont encore plus
importantes dans la toundra russe. On les trouve un peu partout à l‟extrême nord
du pays et leur peuplement répond au mieux à ce que les Russes appellent
povsémestno, c‟est-à-dire qu‟elles croissent de façon ubiquiste. Elles occupent
des habitats proches de ceux des lichens et développent un comportement assez
voisin de ces derniers. La principale différence est qu‟elles sont « un peu moins
pionnières et souvent plus hygrophiles » (Rougerie 1988, p. 12). Bien que
quelques-unes colonisent les milieux rocheux secs en association avec les
lichens encroûtants, les mousses sont plutôt caractéristiques des habitats
humides ; et cette préférence se réalise à toutes les échelles géographiques. A
petite échelle cartographique, l‟importance des mousses par rapport aux lichens
est sans doute la principale originalité de la toundra russe, qui la distingue de
son homologue canadienne plus lichénique. A moyenne échelle, la toundra
située de part et d‟autre de l‟embouchure de la Petchora est la plus moussue. A
grande échelle cartographique, la toundra muscinale préfère les dépressions
mouillées, dont les tourbières forment un cas particulier.
Les champignons (griby) sont beaucoup moins importants dans la
toundra que les lichens et les mousses. Leur habitat est plus ponctuel et ils
quittent peu la toundra buissonnante. Ce sont en fait des champignons de la
zone de taïga dont certains parviennent à croître jusque dans la toundra, en
particulier là où celle-ci est riche en bouleaux nains. Le gradient
d‟appauvrissement se lit nettement sur le piémont occidental de l‟Oural Polaire.
Dans la région de Vorkouta, Nina Stépanovna Kotelina (1990) a ainsi recensé
une baisse d‟un tiers du nombre d‟espèces de champignons entre la toundra
boisée, qui est la partie septentrionale de la zone de taïga, et la toundra
buissonnante, qui est la partie méridionale de la zone de toundra.

1.1.3. Le paysage végétal bas des petites plantes herbacées et


ligneuses

S‟ils souhaitent exprimer clairement l‟aspect paysager qui domine dans


l‟essentiel de la toundra, sans pour autant employer de terme biogéographique,
ou scientifique, spécialisé, les géographes russes évoquent volontiers les
nizkoroslyé rasténia, c‟est-à-dire les plantes basses, que ce soient des herbes ou

59
Selon l‟expression consacrée, en russe comme en français, mais il s‟agit bien, au sens
biogéographique, d‟un lichen.
41
des ligneux, des plantes herbacées, des buissons ou des arbres nains. Malgré
leur variété biologique, ces plantes basses développent des caractères
physionomiques proches, qui donnent un paysage géographique caractéristique,
que ce soit dans la forme d‟ensemble ou bien dans le détail de l‟aspect des
feuilles et des fleurs.
La toundra russe se présente avant tout comme un ensemble de plantes
prostrées (prizémistyé). Selon diverses modalités, dont les rosettes, les
coussinets et le nanisme sont parmi les plus caractéristiques, la plupart des
plantes donnent l‟impression d‟être plaquées au sol. Les plantes qui développent
des formes étalées (stéliouchtchessia formy) regroupent souvent leurs feuilles
dans des rosettes (rozetki). Les « rosettes à feuilles étalées » (Rougerie, 1988, p.
10) constituent des groupes circulaires de feuilles dont la totalité des départs se
fait au même endroit, à la base de la tige, presque au contact avec le sommet du
système racinaire, bref, au niveau du collet. Cette disposition fait que la rosette
de collet (prikornaïa rozetka de Rakovskaïa et Davydova, 2003, p. 165) est en
fait plaquée au sol. Sur ce schéma général se greffent évidemment plusieurs
variantes, si bien que les biogéographes russes distinguent habituellement, à la
suite de V.D. Aleksandrova, les rozetotchnyé rasténia (plantes à rosette) et les
polourozetotchnyé rasténia (plantes à demi-rosette).
Les formes en coussinet (podouchkoobraznyé formy) composent
d‟autres parties très fréquentes de la toundra, où le paysage se résume à une
succession bosselée de multiples petites coupoles végétales. De près, les formes
hémisphériques de ces plantes, le plus souvent herbacées, parfois ligneuses, sont
certes plus ou moins bien réalisées et les auteurs russes n‟hésitent pas à
différencier rasténia-podouchki et rasténia-poloupodouchki (plantes à coussinet
et à semi-coussinet), mais, de loin, le paysage d‟ensemble frappe par « la
sphéricité inhabituelle des formes » ( Rougerie, 1988, p. 21).
Le nanisme est l‟un des caractères les plus populaires60 de la toundra.
Le terme est paradoxalement employé pour les plus grands individus de cette
formation végétale ! C‟est que les cryptogames, les buissons d‟airelles ou les
petites herbes sont des plantes basses dans la toundra, mais aussi ailleurs, en
particulier sous forêt. Il n‟en est pas de même des bouleaux, des saules ou des
aulnes, qui sont des arbres atteignant parfois plus de vingt mètres dans la taïga,
tandis qu‟ils sont réduits à des hauteurs de quelques décimètres dans la toundra,
souvent 30 à 60 cm. Le plus nain de tous est le Saule herbacé (Salix herbacea,
iva travianistaïa), qui dépasse rarement cinq centimètres. Comme ce sont des
arbres ailleurs, ayant ici la taille de buissons, ils donnent l‟impression d‟une

60
Le géographe Mourad Adjiev, dans un livre de vulgarisation pour les enfants, décrit ainsi la
toundra yakoute : « il y a en Yakoutie des forêts dans lesquelles, même si on le voulait, on ne se
perdrait pas. Ces forêts poussent au nord de la république. Les arbres sont tout petits, tout minces.
Le plus haut des bouleaux nains était à peine plus haut que ma botte. Quand on va dans cette
forêt, on se prend pour un géant. On peut toucher la cime d‟un jeune arbre. C‟est merveilleux et
inhabituel » (Adţiev, 1989, p. 10, en russe).
42
Milieux naturels de Russie
61
anomalie , qui conduit à l‟emploi classique du terme de nanisme. Le
représentant emblématique en est le Bouleau nain (Betula nana), que les Russes
appellent tantôt bérioza karlikovaïa, tantôt bériozovy stlanets62. L‟appellation
d‟arbre nain n‟est en fait utilisée que pour les espèces à feuilles caduques63,
bouleaux, saules, aulnes, plus rarement sorbiers, bien que leur taille ne soit
souvent pas très différente, certes tout de même un peu plus élevée64, de celle
des individus à feuilles persistantes, qui continuent quant eux d‟être nommés
buissons.
Ce paysage végétal bas va de pair avec la grande lenteur de la
croissance et « chez un saule polaire, les rameaux s‟allongent de 1 à 5 mm par
an et donnent seulement 2 à 3 feuilles » (Marčenko et Nizovcev, 2005, p. 144).
« Cas extrême, un Genévrier de la péninsule de Kola, âgé de 544 ans, avait un
diamètre de 83 mm (Elhaï, 1967, p. 278).
Dans le détail, les plantes prostrées, à rosette, à coussinet ou autres,
ainsi que les plantes plus redressées, mais souvent naines, développent des
feuilles et des fleurs caractéristiques de la toundra. Il existe certes quelques
plantes décidues (listopadnyé), comme les bouleaux et saules nains, ou encore
l‟airelle bleue et le raisin d‟ours, mais, le plus souvent, les plantes de la toundra
sont sempervirentes (vetchnozélionnyé). Leurs feuilles persistantes sont en
général petites (melkié) et scléreuses (kojistyé). Par exemple, l‟enduit cireux
(voskovoï naliot) de la feuille d‟Andromède est si caractéristique, par sa teinte
blanchâtre, qu‟il a donné son nom russe à ce buisson, podbel (« le blanchâtre »).
Généralement, cependant, les feuilles des plantes toundraines ont une teinte vert
sombre, et la particularité de devenir plutôt rougeâtres à la fin de la belle saison.
« Les feuilles, permanentes ou caduques, revêtent pour la plupart une couleur
rouge ou brune due à l‟apparition d‟un pigment, l‟Anthocyane » (Birot, 1965, p.
209). Mais le plus étonnant sans doute de ce paysage végétal pourtant figé
pendant l‟essentiel de l‟année, se trouve être, pendant quelques semaines, la
chatoyante bigarrure de ses grosses fleurs aux couleurs éclatantes65. Ces

61
Selon le principe que tout est relatif. D‟où le jeu de mot de Mourad Adjiev, selon lequel le
Bolet rude (Leccinum scabrum) devrait, dans la toundra, s‟appeler nadbériozovik. En effet, en
russe, ce champignon se dit podbériozovik, « le champignon d‟en dessous le bouleau », tandis que
nadbériozovik signifierait « le champignon d‟au-dessus le bouleau ». En français, le rire n‟est pas
assuré.
62
En fait stlanets est la plante qui se plaque, s‟étale au sol. La nuance serait donc que bériozovy
stlanets représente le bouleau prostré (sens physionomique) et bérioza karlikovaïa le Bouleau
nain (sens taxonomique), mais les deux sont employés indifféremment.
63
Mais la réciproque n‟est pas vraie. Par exemple, les buissons d‟Airelles bleues sont décidus.
64
Dans la toundra sibérienne de la presqu‟île de Yamal, G. Rougerie (1988, p. 60) décrit une
strate de Bouleaux nains qui se trouve à 30 cm, et un étage inférieur à 15 cm, où dominent
Airelles, Camarines et Azalées.
65
« Une part relativement démesurée va aux fleurs de très grande taille, qui donnent une beauté
éphémère aux tristes paysages de la toundra » (Birot, 1965, p. 211). P. Camena d‟Almeida (1932,
p. 76) décrit la toundra de Russie d‟Europe comme « un tapis de fleurs polaires […] aux brillantes
43
éphémères chamarrures ne contredisent ni la pauvreté de la composition
floristique de la toundra russe ni la faiblesse de sa biomasse.

1.2. Une structure en mosaïque

Pour qualifier, en plan, le paysage végétal de la toundra, le terme qui


revient le plus souvent dans la littérature internationale est celui de mosaïque.
Les Russes préfèrent, quant à eux, insister non pas sur le résultat descriptif, que
serait mozaïka, mais sur l‟importance du principe d‟organisation paysagère.
Tous les géographes russes emploient le terme de mozaïtchnost, de
« mosaïcité » en quelque sorte, qu‟on ne pourrait traduire en bon français que
par une périphrase. La toundra offre une marqueterie, une tacheture
(piatnistost), qui est une structure en mosaïque (mozaïtchnaïa strouktoura de
A.F. Triochnikov, 1988, p. 314, ou bien de V.D. Aleksandrovna dans la Grande
Encyclopédie Soviétique) correspondant à un principe d‟organisation spatiale.
Il s‟agit d‟une part de l‟importance des variations de la couverture
végétale sur de petites distances, d‟autre part du caractère discontinu de celle-ci.
La végétation toundraine offre des contrastes saisissants, non seulement sur
quelques centaines de mètres, d‟un versant à l‟autre, quelques décamètres, d‟un
creux à l‟autre, d‟une bosse à l‟autre, mais aussi sur quelques décimètres,
opposant, dans certains cas, une occupation linéaire polygonale autour d‟un
centre délaissé. C‟est que la mosaïque ne se contente pas de différencier les
types de végétation ; elle oppose aussi, dans toutes les toundras, les terrains
couverts et les plaques de sol nu (piatna gologo grounta). Ce contraste et la
proportion des portions végétalisées et découvertes se manifestent aussi à
plusieurs échelles.
L‟organisation en mosaïque de la toundra est sans doute son caractère le
plus géographique, celui qui reflète le mieux la situation de cette formation
végétale dans un milieu extrême66. « Selon une loi générale qui s‟applique à
toutes les zones marginales, les unités de surface où la végétation est homogène
sont de très petite taille, d‟où des mosaïques très serrées en fonction des
moindres variations de la valeur des pentes, de l‟exposition et de la lithologie »
(Birot, 1965, p. 213). Il conviendra d‟insister largement sur cette particularité,
tant dans l‟étude explicative de cette steppe périglaciaire, notamment en lien
avec les micro-variations cryo-pédologiques, que dans la présentation
typologique des toundras russes, où chaque carreau de la mosaïque pourra être
détaillé.

couleurs ». « Quant aux plantes à fleurs, elles se distinguent par l‟abondance, la grande dimension
et la couleur vive de leurs fleurs » (Berg, 1941, p. 23).
66
« Seule la notion de mosaïque paysagère rend pleinement compte de la variété des
communautés végétales qui se juxtaposent et s‟imbriquent en se calquant sur des dispositifs
topographiques au maillage d‟autant plus fin que le milieu est plus rude » (Godard et André,
1999, p. 196).
44
Milieux naturels de Russie
1.3. Biomasse qui mousse n’amasse pas roul

Le regroupement des dimensions horizontales et verticales en un


volume végétal et animal permet d‟appréhender au plus près la réalité de la
toundra. Il conviendra d‟abord de qualifier son caractère désordonné67, puis de
quantifier sa biomasse.

1.3.1. La polydominance

Les biogéographes russes insistent beaucoup sur le concept de


polidominantnost pour qualifier le volume végétal de la toundra, prenant en
compte à la fois l‟enchevêtrement horizontal et l‟étagement vertical. Dans la
plupart des formations végétales, « une ou plusieurs espèces imposent par leur
prédominance une physionomie particulière au groupement tout entier. Celle-ci
résulte essentiellement de la forme biologique des espèces dominantes »
(Salanon et Lacoste, 1969, p. 31). Or ce n‟est pas le cas de la toundra. Certes,
pour des raisons de simplification pédagogique, on présente souvent les
formations du nord de la Russie en distinguant des toundras moussues, des
toundras lichéniques, des toundras buissonnantes ou encore des toundras
herbacées. Mais, dans la réalité, sauf sur les marges les plus septentrionales, il y
a presque toujours mélange68, sans qu‟un groupement ne prenne vraiment le
pas, sans espèce dominante à proprement parler, ni dans la dimension
horizontale, ni dans la dimension verticale. « En règle générale, ces types se
caractérisent par la codominance [sodominirovanié] de plusieurs groupes de
plantes : mousses, lichens, buissons, herbes vivaces, etc. La différenciation
verticale des phytocénoses est faiblement exprimée et, souvent, les mousses et
les buissons se placent pratiquement à la même hauteur » écrivent les
géographes G.M. Abdourakhmanov et al. (2003, p. 292, en russe). Les
géographes E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, p. 166, en russe)
résument l‟ensemble en soulignant le fait que la polydominance de la toundra
russe s‟exprime par « les combinaisons de proximité » (blizkié sotchétania) des
groupes végétaux.

67
En quelque sorte son absence de cap, de gouvernail (roul en russe). Nous admettons que
l‟assimilation du caractère désordonné de la toundra moussue, appelé scientifiquement
« polydominance », à l‟absence de cap, dans le but de construire un titre imaginaire, surnaturel ou
fantastique puisse être considérée comme abusive par certains. Nous faisons cependant confiance
au lecteur passionné par la Russie, qui sait bien que « cela n‟a jamais été en ordre. Les Russes ont
les idées grandes, Avdotia Romanovna, grandes comme leur pays et ils sont extrêmement enclins
au fantastique et au désordonné » (Dostoïevski, 1867, Crime et châtiment, Sixième partie, V, dans
la traduction de Léon Brodovikoff, « tchrezvytchaïno sklony k fantastitcheskomou, k
besporiadotchnomou » dans le texte original).
68
« Ces divers types de plantes sont d‟ailleurs souvent mélangés » (Birot, 1965, p. 297).
45
1.3.2. La faiblesse de la biomasse végétale et animale

Une dizaine de tonnes de végétaux par hectare

Du fait de sa grande extension en latitude et de son caractère marqueté, la


toundra laisse mal son volume végétal se quantifier par unité de surface de
manière moyenne (Webber, 1974). Chaque chiffre a tendance à ne représenter
qu‟une valeur locale ou, au mieux, comme tentent de le synthétiser les travaux
d‟A.G. Issatchenko, zonale69. Ceci dit, bien qu‟une généralisation à l‟ensemble
de la toundra russe soit pratiquement impossible, si l‟on osait une synthèse,
pour fixer les idées, on dirait qu‟une toundra russe moyenne pèse une dizaine de
tonnes de poids sec par hectare, dont plus des quatre cinquièmes pour les
organes souterrains70. Ce serait vingt fois moins que la biomasse d‟une taïga
russe moyenne. Ce chiffre, pour être faible, ne l‟est malgré tout pas tant qu‟on
pourrait le craindre, grâce aux réserves des organes souterrains et au fait que les
plantes annuelles sont pratiquement inexistantes71. Il y a ainsi une sorte de
capitalisation dans le temps, qui permet à la biomasse de faire illusion, tandis
que la productivité est dérisoire.
Si l‟on introduit le facteur du temps, l‟idée de grande faiblesse est donc
renforcée, à laquelle il convient d‟ajouter la forte irrégularité interannuelle72, qui
répond en quelque sorte à la marqueterie spatiale. Les travaux de V.D.
Aleksandrova (1970) ont montré que, le plus souvent, la productivité de la
toundra était comprise entre une73 et cinq tonnes par hectare par an et c‟est cette
fourchette qui est reprise par la plupart des auteurs français (Godard et André74,
69
La toundra russe haut-arctique pèserait ainsi moins de 2 t/ha, la toundra septentrionale entre 2 et
10, la toundra typique entre 10 et 20, la toundra méridionale entre 20 et 40 (Issatchenko, 2001,
repris par Martchenko et Nizovtsev, 2005).
70
Selon P. Birot (1965, p. 211) « une toundra de type moyen » renferme 7 t/ha de poids sec (donc
1,9 t/ha pour les organes aériens et 5,1 pour les organes souterrains). Synthétisant les chiffres de
Rodin, Walter et Wielgolaski, P. Ozenda (1994, p. 89) cite une biomasse totale de 5 t/ha pour une
« toundra proprement dite » et 28 pour une « toundra à arbrisseaux nains ». G. Rougerie (1988, p.
61) cite les biomasses suivantes : « en URSS européenne, 45 t/ha dont 37 hypogés ; au Taïmyr
sibérien, 8 à 12 t/ha dont 7 à 10 hypogés » en soulignant clairement le fait que c‟est « pour le
peuplement phanérogamique », donc excluant les mousses et lichens. Selon Abdourakhmanov et
al. (2003, p. 297, en russe), « dans les différentes variantes de toundra, la biomasse totale varie
entre 10 et 50 t/ha ». Selon Rakovskaïa et Davydova (2003, p. 210), la gamme de la toundra russe
est de 4 à 28 t/ha.
71
« Les biomasses ne sont pas négligeables, dues surtout aux appareils hypogés » (Rougerie,
1988, p. 61). « Les conditions de croissance défavorables déterminent une faible productivité de
la biomasse, mais le règne des plantes vivaces dans la composition floristique provoque des
réserves assez importantes » (Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 210, en russe).
72
« Les productivités, en revanche, sont très basses et surtout très variables d‟une année à l‟autre
(dans le rapport de 1 à 20) » (Rougerie, 1988, p. 61).
73
F. Ramade (2008) évoque une moyenne mondiale de 1,4 tonne par hectare par an.
74
Dans leur tableau de la page 190, ils citent Aleksandrova (1970) pour les sources russes,
Webber (in Ives et Barry, 1974) et Bliss (1988) pour les comparaisons anglo-saxonnes.
46
Milieux naturels de Russie
1999) et russes (Abdurahmanov et al., 2003). Selon A.G. Issatchenko (2001,
cité par Martchenko et Nizovtsev, 2005), la toundra russe typique a une
productivité d‟une tonne par hectare par an75. Ces chiffres, pour faibles qu‟ils
soient à l‟échelle mondiale, ne le sont pas tellement moins que ceux de la taïga
russe, dessinant en creux la grande originalité de la vaste forêt russe. Il est vrai
qu‟une partie proportionnellement assez grande est due aux mousses et lichens,
réduisant d‟autant le poids des phanérogames. Ainsi G. Rougerie (1988, p. 61),
soulignant clairement qu‟il retranche les cryptogames76, cite « 0,8 t/an/ha en
URSS ».
L‟exclusion, explicite ou implicite, de la strate cryptogamique dans les
chiffres précédents de biomasse et de productivité, impliquerait de les détailler
maintenant. « On peut se faire une idée de leur ordre de grandeur d‟après des
études effectuées sur des toundras buissonnantes, dans lesquelles les biomasses
de la strate cryptogamique (Lichens et Mousses) sont évaluées entre 2 et 13 t/ha
et les productivités, tout à fait infimes, autour de 1 t/ha/an » (Rougerie, 1988, p.
15). Parmi les lichens, la mousse à renne (Cladonia, oléni mokh) se distingue
par son importance pour l‟ensemble de la chaîne trophique et les activités
humaines. Sa biomasse moyenne dans la toundra russe serait de 1 à 1,5 t/ha
(Giljarov, 1986, p. 423).

Une chaîne alimentaire animale limitée par la faible productivité végétale

Le lichen, présent toute l‟année, à découvert ou sous une couche de


neige qu‟il faut gratter, forme le principal maillon de l‟ensemble de la chaîne
alimentaire animale, les autres étant l‟importance des plantes aquatiques et celle
des insectes pendant une courte saison.
« Dans la pyramide écologique de la toundra, le lichen est l‟élément
fondamental. En servant de nourriture aux lemmings et aux rennes, ce végétal
assure indirectement la survie des prédateurs » (Rodriguez de la Fuente, 1972,
p. 151). Or cette base de la pyramide souffre de son très faible renouvellement,
de sa productivité très basse. Il en découle deux conséquences. D‟une part les
grands herbivores doivent avoir de vastes pâturages et effectuer de longs
déplacements pour en trouver de nouveaux, qui ont eu le temps de se
reconstituer. D‟autre part, les petits rongeurs, qui pullulent quand la végétation
abonde, voient leur population chuter quelques mois après, puisque les plantes
qu‟ils ont consommées n‟ont pas eu le temps de se renouveler.

75
C‟est aussi le chiffre donné pour la toundra européenne par P. Ozenda (1994) synthétisant les
travaux de Rodin, Walter et Wielgolaski.
76
Sans le préciser, P. Birot (1965, p. 207) indique 0,7 t/ha/an « pour un type moyen de toundra de
l‟Union Soviétique ».
47
A la suite de l‟ethnologue et archéologue André Leroi-Gourhan, auteur
en 1936 d‟une célèbre Civilisation du renne et grand connaisseur de la culture
russe, les géographes français illustrent en général ce propos par les grands
herbivores. D‟une manière générale Georges Viers (1970, p. 92) écrit que « la
densité des animaux herbivores est à la mesure de la pauvreté végétale et leurs
migrations sont incessantes car les „pâturages‟ épuisés ne se reconstituent
qu‟après de longues années. L‟étonnant, c‟est que des Rennes (1 tête pour 300
ou 400 ha dans les meilleurs cas […] puissent subsister dans un tel milieu ».
Concernant la toundra de Russie d‟Europe, Pierre Camena d‟Almeida (1932, p.
76) écrit : « le lichen ou „mousse de rennes‟ (Cladonia rangiferina), de
croissance infiniment lente : 3 à 5 millimètres par an, de sorte qu‟un pâturage
qu‟ont épuisé les rennes ne peut se reconstituer qu‟après plusieurs années ».
Que ce soit à la période soviétique77 ou aujourd‟hui, l‟élevage du renne ne peut
donc être que très extensif et cette activité traditionnelle reste la principale de la
toundra, sauf dans les points très localisés d‟exploitation des ressources du
sous-sol.
Le maillon essentiel entre les plantes et les prédateurs est cependant
celui formé par les Lemmings. Leur biomasse est la plus considérable de la
toundra et aussi la plus variable. Ce sont eux qui représentent le mieux ce que
les géographes russes considèrent comme le maître-mot de la zoogéographie
toundraine : kolébanié. Cette fluctuation, cet énorme contraste de population, de
masse animale, d‟une année à l‟autre, est avant tout le fait du Lemming. Tous
les carnivores subissent ensuite ce kolébanié, à l‟origine provoqué par ce
rongeur. La raison essentielle des fluctuations de population très prononcées est
le lien avec la productivité végétale. Quand les conditions végétales sont
favorables, la population de Lemmings augmente d‟autant plus vite que la
gestation est courte, le sevrage précoce et la reproduction possible toute l‟année.
Une fois que les Lemmings pullulent, ils dépassent la capacité de la toundra,
détruisent les plantes. Ils se déplacent alors par colonies gigantesques pour
trouver de la nourriture. Ce péressélénié, cette migration en grand, provoque
des hécatombes, par noyade à la traversée des lacs ou des fleuves et par le tribut
que prélèvent les prédateurs. La densité de population peut tomber à un individu
par unité de cinq hectares78, quand elle était à six cents individus pour cinq
hectares l‟année d‟avant. Il faut ensuite souvent trois à quatre ans pour retrouver
un maximum.
Il serait cependant trop simple de regarder ce cycle du kolébanié de
trois à quatre ans comme régulier. Beaucoup d‟autres causes que celle du
dépassement de la capacité végétale entrent en compte. Le géographe G.L.

77
« L‟activité économique la plus répandue dans l‟Arctique soviétique était l‟élevage traditionnel
extensif des rennes, pratiqué par les populations autochtones » (Marchand, 2008, p. 8).
78
Les biogéographes russes ont l‟habitude d‟utiliser le groupement de cinq hectares en
dénominateur pour éviter d‟obtenir une fraction d‟individu inférieure à un en numérateur. Le
choix même de l‟unité témoigne de la faiblesse de la biomasse.
48
Milieux naturels de Russie
Routilevski (1970) les a énumérées pour la toundra de Sibérie centrale : les
épizooties, les décalages temporels complexes entre les populations de
Lemmings et celles des carnivores, les sautes de température et d‟humidité lors
des mi-saisons. Cette dernière cause intéresse particulièrement le géographe. Si
la fonte des neiges est lente et régulière, tout va bien. Si elle est brusque, la
couverture nivale disparaît brutalement, cependant que l‟eau inonde les galeries
souterraines (nory). Le Lemming perd ses deux caches en même temps et se
retrouve sans défense à l‟air libre la proie des prédateurs. Le problème
précédent s‟accentue quand il y a des rechutes de températures, le gel intense
faisant suite à une période douce de fonte. D‟une part, les Lemmings meurent
emprisonnés dans les galeries par les successions d‟inondation et de prise en
glace, d‟autre part leur fourrure, trempée en permanence, gèle, et l‟individu
avec.
Bien que certains d‟entre eux modifient leur régime alimentaire en cas
de disette, les prédateurs des Lemmings et des autres herbivores sont largement
tributaires de la population de ces derniers. Un kolébanié important chez les
Lemmings provoque, malgré des décalages, des inerties et certaines
compensations, une fluctuation forte chez les carnivores. Pour les rapaces, il
s‟agit avant tout du Harfang des neiges (Nyctea scandiaca, bélaïa sova), dont
l‟alimentation est presque exclusivement fondée sur le Lemming. Le Faucon
gerfaut (Falco rusticolus) a quant à lui connu au XXe siècle une forte baisse de
sa population, au point que c‟est une espèce menacée, qui ne régule plus
l‟écosystème toundrain. En effet, le kretchet ne compterait que quelques
centaines de couples dans la toundra russe, où il affectionne les littoraux à
falaise. Sa plus grande concentration serait cependant, aujourd‟hui, le sud de la
toundra de Yamal79. Sur terre, les prédateurs des Lemmings sont surtout le
Renard polaire (Alopex lagopus, pessets) et les Mustélidés, dont c‟est la
nourriture essentielle en sus des campagnols. Le loup en consomme une
certaine part. L‟Ours blanc chasse aussi parfois le Lemming, mais faute de
grive.
Les écureuils terrestres (sousliki) de la toundra sont surtout attaqués par
les Mustélidés, en particulier l‟hermine (Mustela erminea, gornostaï). Cette
dernière s‟attaque aussi au Lièvre variable, que chasse également le pessets.
Le grand herbivore de la toundra russe, le renne, n‟est quant à lui
attaqué que par le loup. Encore s‟agit-il des individus malades, fragiles, boiteux,
ou bien des veaux, que la tactique de chasse de la meute permet d‟isoler du
troupeau.
La chaîne qui part du Lichen, passe par le Lemming et le renne, et
aboutit aux prédateurs, est donc majeure en ce sens qu‟elle est permanente, tout
en étant enrichie saisonnièrement, en particulier par la consommation des

79
Mise à jour en ligne du Livre Rouge des Animaux de Russie par l‟Ecocentre de l‟Université
d‟Etat de Moscou.
49
Cypéracées par les rongeurs aux beaux jours. D‟autres fondements de la chaîne
alimentaire de la toundra sont importants, mais ils se concentrent sur la saison la
moins froide. Il s‟agit d‟une part de l‟offre aquatique, dès que les milliers de
plans d‟eau sont dégelés, d‟autre part de l‟abondance de certains insectes
pendant quelques semaines. C‟est cette importance des insectes dans la toundra,
trop souvent négligée, qui a conduit l‟entomologiste Youri Ivanovitch Tchernov
à étudier par ce biais l‟ensemble du milieu animal (Černov, 1978) et finalement
l‟ensemble du milieu naturel (Černov, 1980, Chernov, 1985). Au total, ces deux
offres de nourriture, par les eaux et les insectes, expliquent l‟abondance
saisonnière des oiseaux.

1.4. La pauvreté spécifique de la toundra russe

La pauvreté floristique des associations végétales de la toundra russe est


accentuée et ce fait ne surprendra pas80. Sur trois à quatre millions de kilomètres
carrés, le nombre total d‟espèces de plantes vasculaires ne serait que de
quelques centaines. Certes, l‟œuvre monumentale et exhaustive en dix volumes
du botaniste A.I. Tolmatchiov et de ses collaborateurs de l‟Institut Komarov de
Léningrad (1964-1987) détaille 1 650 espèces et 220 sous-espèces de la flore
arctique soviétique81. Cependant, selon une approche plus géographique, G.M.
Abdourakhmanov et ses collaborateurs (2003) cartographient la limite
méridionale de la toundra comme correspondant au nombre de 200 espèces de
plantes vasculaires par unité de 10 000 km², alors que la limite sud de la taïga,
forêt mixte exclue, est à 500. Selon N.A. Martchenko et V.A. Nizovtsev (2005,
p. 144, en russe), « on compte […] 100 à 150 espèces dans les îles arctiques de
Sibérie », d‟après N.G. Jadrinskaïa (1970, p. 277, en russe) « sur la péninsule de
Taïmyr poussent environ 350 espèces de plantes vasculaires ». Selon E.M.
Rakovskaja et M.I. Davydova (2003, p. 165, en russe), « le nombre d‟espèces
de la flore toundraine de Russie ne dépasse pas 300 à 400 », mais les chiffres
varient à la hausse si les espèces cryptogamiques sont prises en compte et si on
mord plus ou moins sur la toundra boisée. Si l‟on fait la somme totale de toutes
les plantes, cryptogamiques et supérieures, celles-ci représentent environ un
millier d‟espèces sur une unité de 10 000 km² dans les plus riches toundras
russes82.

80
D‟ailleurs, comme le souligne habilement Pierre George (1962, p. 219), c‟est presque le fait
que ce ne soit pas pire qui est étonnant. « Le nombre d‟espèces recensées surprend, dans un pays
de vie si difficile ».
81
« L‟ensemble des toundras [du monde] ne compte guère plus qu‟un millier de Phanérogames »
(Simon, 2007, pp. 349-350).
82
Dans l‟île de Vrangel, où pousse la plus riche toundra moyen-arctique du monde, il y a 417
espèces et sous-espèces de plantes vasculaires, 331 espèces de Mousses et 310 espèces de
Lichens, soit un total de 1 058 espèces (UICN, 2004).
50
Milieux naturels de Russie
Chaque grand groupe est concerné par cette indigence, y compris, bien
qu‟ils soient les moins touchés, les Mousses et Lichens. Chez les animaux aussi,
la toundra est, de toutes les formations végétales de Russie, celle qui offre la
biodiversité la moins élevée. Elle compterait entre 100 et 600 espèces animales
terrestres par 100 km², contre 600 à 1 000 dans la taïga et plus de 2 000 dans la
forêt de feuillus (Abdurahmanov et al., 2003).

1.4.1. Les espèces cryptogamiques : une richesse toute relative

Les Cryptogames sont, en nombre, les principaux constituants de la


toundra (Longton, 2009). « Des mousses et lichens, des champignons, au
premier rang : plus de la moitié des espèces, mais plus encore du nombre total
des plantes » (Tricart, 1967, p. 160). Cette abondance n‟est pourtant que relative
et ce n‟est que par défaut des autres plantes que les Cryptogames semblent si
importants. En effet, le nombre absolu d‟espèces de Lichens n‟est pas élevé
dans la toundra mondiale en général, et encore moins dans la toundra russe. Il
est même moins élevé que dans toutes les autres zones bioclimatiques. Ils font
impression parce que c‟est la seule formation végétale du monde où ils peuvent
être prédominants, voire exclusifs. « L‟on remarque davantage les Lichens en
régions polaires, mais il en existe deux fois plus en zones intertropicale et
tempérée » (Rougerie, 1988, p. 12). Pour donner un ordre d‟idée, la
Tchoukotka, dont les 740 000 km² sont surtout couverts de toundra, compte
environ 700 espèces de Lichens (Belikovič et al., 2006). Mais ce chiffre n‟est
pas loin d‟être doublé par le fait qu‟une toundra boisée, plus riche, elle-même
poursuivie par des forêts claires de montagne, frange la zone de toundra au sens
strict. Dans l‟ensemble de la toundra russe, les Lichens encroûtants sont
notamment représentés par le genre Parmelia. Une espèce, Parmelia borisorum,
est endémique à la Yakoutie (Giljarov, 1986). Chez les Lichens buissonnants,
les trois principaux genres de la toundra russe sont Cladonia, Cetraria et
Alectoria (Rakovskaïa et Davydova, 2003). C‟est bien entendu la Cladonie qui a
la plus grande importance pour la mise en valeur humaine, puisque c‟est à ce
genre qu‟appartiennent plusieurs espèces regroupées par les éleveurs russifiés
sous l‟appellation d‟oléni mokh, la mousse à renne.
Les Mousses (mkhi) de la toundra russe comptent tout au plus quelques
centaines d‟espèces. Pour donner un ordre d‟idée, A.V. Bélikovitch et ses
collaborateurs (2006) ont dénombré exactement 469 espèces de Mousses en
Tchoukotka, en cumulant celles de la toundra et de la toundra boisée. Au nord
de la Sibérie occidentale, la toundra typique de Yamal compterait 78 espèces de
Mousses (Dryachenko et al., 1999), mais, à l‟extrême sud de cette péninsule,
dans la toundra proche du lac Younto, Irina Csernyadjeva (1999) a recensé 206
espèces, réparties en 87 genres et 30 familles. Dans l‟ensemble de la toundra
russe, les Mousses hépatiques (petchionotchnyé mkhi), ou, plus simplement, les
Hépatiques (petchionotchniki) forment une classe qui prend d‟autant plus
51
d‟importance relative qu‟on s‟avance vers le nord. Mais, dans la toundra russe
typique, c‟est bien entendu la classe des Bryopsidées qui joue le plus grand rôle
paysager, pouvant former d‟épais tapis. Ce sont les Mousses vraies
(nastoïachtchié mkhi), que les biogéographes russes appellent plutôt
listostébelnyé mkhi (Abramova et al., 1961). Parmi les genres importants, il est
impossible de ne pas citer Bryum, Racomitrium et Polytrichum. Pour prendre un
exemple, les espèces les plus répandues de la toundra de Yamal sont Bryum
arcticum, B. creberrimum, B. labradorense, B. purpurascens, Racomitrium
canescens, Funaria arctica, Polytricum alpinum (Dryachenko et al., 1999).
Dans l‟ensemble de la toundra russe, les marécages tourbeux et les tourbières
forment un cas particulier, où les Mousses vraies sont particulièrement bien
représentées dans la composition floristique, notamment par le genre
Sphagnum.
Les Champignons (griby) de la toundra russe regroupent, au total,
quelques dizaines d‟espèces. Dans son décompte exhaustif des champignons de
la République de Komi, Nina Kotelina (1990) a recensé, dans la toundra
petchorienne des régions de Vorkouta et Khalmer-You, 29 espèces (tableau). Ce
nombre monte à 35 si l‟on ajoute les sous-espèces. Les Bolets, les Lactaires et
les Russules sont les trois genres les plus fournis, cependant que la Vesse-de-
loup (Lycoperdon) n‟est pas absente. L‟Amanite, représentée par deux espèces,
est le seul genre vénéneux.
Fig. toundra 3 : Podbériozovik, le champignon de la toundra russe ami du Bouleau nain

52
Milieux naturels de Russie

Latin Russe Français


Amanita muscaria Moukhomor krasny Amanite tue-mouches
Amanita porphyria Moukhomor porfirovy Amanite porphyre
Amanitopsis vaginata poplavok Amanite vaginée
Boletinus cavipes Bolétin polonojkovy Bolet à pied creux
Boletinus paluster Bolétin bolotny Bolet des marais
Boletus bovinus kozliak Bolet des bouviers
Boletus edulis var. bériozovy bély grib Cèpe des bouleaux
betulicola
Bovista plumbea porkhovka Boviste plombée
Lactarius flexuosus sérouchka Lactaire flexueux
Lactarius musteus Mletchnik bély Lactaire pâle des
tourbières
Lactarius pubescens Volnouchka bélaïa Lactaire pubescent
Lactarius Grouzd sinéïouchtchi Lactaire remarquable
repraesentaneus
Lactarius rufus gorkouchka Lactaire roux
Lactarius torminosus Volnouchka rozovaïa Lactaire à toison
Leccinum scabrum podbériozovik Bolet rude
Leccinum versipellis podossinovik Bolet changeant
Lycoperdon gemmatui Dojdévik chipovaty Vesse-de-loup
Russula delica Podgrouzok bely Russule faux-lactaire
Russula decolorans Syroejka séréïouchtchaïa Russule orangée
grisonnante
Russula emetica Syroejka jgoutchéedkaïa Russule émétique
Russula flava claroflava Syroejka joltaïa Russule jaune
Russula grisea Syroejka séraïa Russule grise
Russula ochroleuca Syroejka okhristaïa Russule ocre et blanche
Russula paludosa Syroejka bledno-zélionaïa Russule des marais
Suillus elegans Maslénok listvennitchny Bolet élégant
Suillus flavidus Maslénok bolotny Bolet jaunâtre
Suillus granulatus Maslénok zernisty Bolet granuleux
(nonette pleureuse)
Suillus luteus Maslénok pozdny Bolet jaune (nonette
voilée)
Suillus viscidus Maslénok séry Bolet visqueux

Tableau Les principales espèces de champignons de la toundra russe

53
D‟après un recensement exhaustif des espèces de la toundra
petchorienne de la région de Vorkouta par N.S. Kotelina (1990) et diverses
encyclopédies russes et françaises pour les équivalents taxonomiques. Note :
Boletus scaber et B. versipellis ont été placés au genre Leccinum ; Boletus
elegans, B. flavidus, B. granulatus, B. luteus, B. viscidus ont été placés au genre
Suillus.

1.4.2. Les espèces herbacées et buissonnantes : l’importance des


Cypéracées et des Ericacées

Au-dessus de la strate cryptogamique, les plantes herbacées


(travianistyé rasténia) de la toundra se regroupent dans quelques dizaines de
familles, dont chacune compte en général un nombre restreint de genres et
d‟espèces. Ceci est surtout le cas du raznotravié, un regroupement pratique83 de
toutes les familles à l‟exclusion des Graminées, Légumineuses et Cypéracées.
Les familles qui composent le raznotravié sont celles qui donnent les
plantes à fleurs bariolant la toundra russe. Chacune compte un nombre réduit
d‟espèces, sauf les Crucifères. En effet, les Brassicacées sont celles qui
fournissent le plus d‟espèces à la toundra russe, bien que cette famille soit
connue, à l‟échelle mondiale, pour ne pas donner, en proportion, beaucoup de
vivaces. La primauté des krestotsvetnyé vient presque du genre Draba à lui seul,
puisque la Drave, la kroupka des Russes, développe plus d‟une vingtaine
d‟espèces, cependant que le genre Braya est une autre Crucifère répandue, en
particulier dans la toundra yakoute et extrême-orientale, grâce à Braya
purpurescens (braïa krasnéïouchtchaïa) et B. siliquosa (B. stroutchkovaïa). Le
genre Cochlearia, « l‟herbe à cuiller » (lojetchenaïa trava), est aussi une
Crucifère qui relaie des espèces du sud au nord de la toundra russe, dont la
Cochléaire arctique et celle du Groenland. Les Renonculacées (lioutikovyé) sont
importantes (Tolmachev et al., 2000), en particulier pour trois genres, la
Renoncule (Ranunculus, lioutik), le Trolle (Trollius, koupalnitsa), dont les
fleurs jaunes sont très reconnaissables, et le Pigamon (Thalictrum,
vassilistnik). Les Scrophulariacées (noritchnikovyé) forment une famille très
importante, avant tout pour la Pédiculaire (Pedicularis, mytnik), qui est l‟un des
genres de la toundra russe comptant le plus grand nombre d‟espèces. Cette
famille comporte aussi le Lagotis, que l‟on retrouve jusque très au nord. Les
Papavéracées (makovyé) doivent être citées pour le Pavot (Papaver, mak), les
Boraginacées (bouratchnikovyé) pour le Myosotis (nézaboudka), les
Géraniacées (guéraniévyé) pour le Géranium (guéran). La famille des
Crassulacées (tolstiankovyé) comprend le genre Rhodiola (rodiola en russe),
dont on sait qu‟une espèce, la rodiola rozovaïa, est particulièrement recherchée
par les Russes comme aphrodisiaque.

83
Nous détaillerons cette notion dans la partie traitant de la steppe.
54
Milieux naturels de Russie
En dehors des familles qui composent le raznotravié, la toundra russe
compte, en particulier dans ses multiples cuvettes marécageuses, voire
tourbeuses, mais aussi en milieu plus sec, beaucoup de Cypéracées (Tolmachev
et al., 1996), les ossokovyé des Russes. La Laîche (Carex, ossoka) est d‟ailleurs,
de tous les genres de la toundra russe, celui qui compte le plus grand nombre
d‟espèces. La Linaigrette (Eriophorum, pouchitsa), ou Porte-coton, en constitue
l‟autre genre majeur. Il est moins connu que ces dépressions humides offrent
aussi un habitat apprécié de certaines Graminées. Les zlaki forment d‟ailleurs la
famille la plus prolifique de la toundra russe (Tolmachev et al., 1995) en
nombre d‟espèces84. Le Pâturin (Poa, miatlik) et la Canche (Deschampsia,
lougovik) en sont les genres les plus communs. C‟est ainsi que la toundra russe
offre un habitat fréquent à la Canche alpine (Deschampsia alpina, lougovik
alpisiki) et au Pâturin arctique (Poa arctica, miatlik arktitcheski). Le lissokhvost
est un genre (Alopecurus) qui se complaît dans des conditions humides, avant
tout l‟espèce que les Russes appellent lissokhvost alpiski, qui correspond à notre
Vulpin de Gérard (Alopecurus alpinus). La dernière famille des plantes
herbacées de la toundra russe se trouve être celle des Légumineuses, les
bobovyé des Russes. L‟Astragale (Astragalus, astragal) et le Sainfoin
(Hedysarum, kopéetchnik) en forment les deux genres principaux, à travers des
espèces comme l‟astragal zontitchny et le kopéetchnik néïasny des Russes.
Enfin, les associations buissonnantes voient le règne, presque exclusif,
de la famille des véreskovyé. Cela veut dire que, « au plan floristique, les
Ericacées ont ici la première place » (Rougerie, 1988, p. 60). Les deux genres
Vaccinium, la tchernika des Russes, et Empetrum, que les Russes nomment
voronika ou bien vodianika, sont essentiels dans la toundra russe, surtout dans
sa frange méridionale et sur les sols qui ne sont pas trop détrempés. Le genre
Vaccinium donne plusieurs espèces de buissons à baies, dont la principale se
trouve être l‟Airelle rouge (Vaccinium vitis-idaea, brousnika), beaucoup plus
répandue que la myrtille (Vaccinum myrtillus, tchernika obyknovennaïa).
L‟Airelle bleue (Vaccinium uliginosum, goloubika) est, avec le Raisin d‟ours
(Arctous, arktoous) l‟une des seules Ericacées à posséder des feuilles caduques.
La Canneberge (Oxycoccus85, klioukva) forme un genre proche de Vaccinium,
avec lequel il est parfois confondu ; c‟est une Ericacée qui apprécie des sols
plus marécageux que les précédents. Le genre Empetrum est bien entendu
représenté par la Camarine noire (Empetrum nigrum, voronika tchiornaïa).
Outre l‟Airelle, le Raisin d‟ours, la Canneberge et la Camarine, la toundra russe
est riche d‟autres genres d‟Ericacées, parmi lesquels le Lédon (Ledum,
bagoulnik) est le principal ; mais il serait aussi possible de citer par exemple le

84
La toundra de la péninsule de Taïmyr compte par exemple 60 espèces de Graminées, tandis que
les 45 autres familles de plantes vasculaires réunies n‟en totalisent que 310 (Ţadrinskaja, 1970).
Les Cypéracées viennent en troisième position pour 33 espèces. En deuxième place s‟intercale
une famille du raznotravié, les Crucifères (34 espèces).
85
Ou Oxycoccos
55
genre Cassiope, dont une espèce (Cassiope tetragona) monte très au nord, si
l‟habitat est suffisamment sec. Les Ericacées, très prédominantes, laissent une
place secondaire aux autres familles. Il est cependant impossible de passer sous
silence celle des Rosacées (rozovyé), à laquelle appartient la Dryade (Dryas)
que les géographes russes nomment driada, mais que la population appelle plus
volontiers l‟herbe aux perdrix (kouropatotchia trava). Ce genre n‟est pas
seulement représentée dans la toundra russe par la stricte Dryade à huit pétales
(Dryas octopetala, driada vosmilépestnaïa), « plante naine emblématique des
milieux froids » (Godard et André, 1999, p. 185), mais aussi par d‟autres
espèces ou sous-espèces, comme la Dryade rose (Dryas punctata, driada
totchetchnaïa) et, sur les calcaires de la toundra de l‟île de Vrangel, Dryas
integrifolia var. canescens (Belikovič et al., 2006).
Nous nous contenterons de rappeler ici que les arbres nains, de la taille
de buissons à feuilles caduques, appartiennent aux familles des Bétulacées
(bériozovyé), pour le Bouleau (Betula, bérioza) et l‟Aulne (Alnus, olkha), et des
Salicacées (ivovyé) pour le Saule (Salix, iva). C‟est la famille des Salicacées qui
fournit le plus grand nombre d‟espèces à la toundra russe (Tolmachev et al.,
2000).

1.4.3. La part des oiseaux dans un petit nombre total d’espèces


animales

A l‟instar de la flore, la faune de la toundra compte un petit nombre


d‟espèces, en outre très variable en fonction des saisons du fait de l‟importance
des migrations. Les invertébrés et, parmi eux, les insectes, forment évidemment
l‟essentiel. Chez les vertébrés, la prédominance des oiseaux est le fait marquant
des recensements d‟espèces de la toundra, en lien avec leur facilité de migration
pour quitter le froid saisonnier. Il est d‟ailleurs manifeste que l‟insularité des
toundras accentue la proportion des oiseaux. Dans les archipels russes de
l‟Arctique, leur prépondérance est écrasante. Par exemple, A.V. Bélikovitch et
al. (2006) ont compté 169 espèces d‟oiseaux dans l‟île de Vrangel, contre 7
espèces de mammifères. Dans l‟archipel de la Terre du Nord, G.L. Routilevski
(1970) a recensé 27 espèces d‟oiseaux, contre 7 espèces de mammifères. La
comparaison avec le continent situé juste en face du détroit, la péninsule de
Taïmyr et la Plaine de Sibérie Septentrionale, montre que la proportion
d‟oiseaux y est moindre, puisque dans l‟ensemble de cette région, on a 91
espèces d‟oiseaux contre 20 mammifères. A l‟intérieur de la classe des Oiseaux,
l‟ordre des Passériformes (vorobinyé), qui, à l‟échelle mondiale, constitue plus
de la moitié des espèces d‟oiseaux, représente dans la toundra russe moins du
quart des espèces, par exemple 23 des 91 espèces de la toundra de Sibérie
centrale (Rutilevskij, 1970). Et leur proportion diminue du sud vers le nord.
Dans les îles russes de l‟Arctique, ils ne forment plus que 7 % des espèces
d‟oiseaux.
56
Milieux naturels de Russie
Un fait géographique important, à travers l‟étude taxonomique de
l‟ensemble des espèces de la toundra russe, réside dans le fait qu‟un grand
nombre est directement aquatique. C‟est remarquable chez les invertébrés dans
l‟ensemble de la toundra russe, mais c‟est aussi significatif chez les vertébrés,
au moins dans certaines régions. Ainsi, dans la toundra de Sibérie centrale, le
nombre d‟espèces de poissons d‟eau douce est très élevé eu égard à l‟ensemble
de la faune (Rutilevskij, 1970). Il est vrai que le plus grand lac de la toundra
russe, le Taïmyr, y est pour beaucoup. Cependant, dans toute la Russie polaire,
la multitude des petits plans d‟eau de thermokarst, mais aussi des marais et
marécages, a pour résultat la grande part des animaux aquatiques dans le
décompte total. L‟influence indirecte est évidemment considérable, renforçant
le nombre des oiseaux se nourrissant des mollusques, crustacés et poissons
d‟eau douce. L‟importance de l‟ordre des Charadriiformes (rjankoobraznyé), et
parmi eux du sous-ordre des Charadrii (kouliki), qui regroupe des oiseaux d‟eau,
est liée à ce fait.
En dehors des oiseaux, le nombre d‟espèces est très réduit et n‟atteint
que rarement cinq cents par carreau de cent kilomètres carrés. La pauvreté
spécifique animale répond ainsi à celle des végétaux, ajoutant une faible
diversité qualitative à l‟indigence quantitative de ce milieu. Il convient de se
demander quelles sont les causes de cette pauvreté généralisée et, pour le petit
nombre d‟espèces supportant de telles conditions, les modalités de leur
endurance.

2. La toundra, une formation jeune, déterminée par le milieu polaire

La pauvreté de la toundra, en particulier en nombre d‟espèces, est


expliquée par le cumul de sa jeunesse à l‟échelle des temps géomorphologiques
et de la rudesse des conditions actuelles du milieu86. C‟est sans doute le climat
qui pose aujourd‟hui les contraintes les plus sévères. Mais les difficultés de la
vie dans la toundra sont aussi dues aux caractéristiques du sol, qui ne se
réduisent pas au seul problème du gel. Face à ces conditions climatiques et
pédologiques rigoureuses, le maître mot concernant l‟écologie de la toundra
russe reste, bien qu‟il soit critiqué, celui de prispossoblénié, l‟adaptation.

86
« Les traits physionomiques et la pauvreté floristique des régions polaires découlent bien
entendu des sévères contraintes imposées par le milieu, qui entraînent une sélection rigoureuse
des espèces ; mais ils s‟expliquent également par la jeunesse des biocénoses » (Godard et André,
1999, p. 182). « La pauvreté de la composition spécifique du type toundrain de végétation est liée
tant à sa jeunesse qu‟à la rudesse des conditions dans lesquelles il se forme » (Rakovskaja et
Davydova, 2003, p. 165, en russe).
57
2.1. La toundra et les paléoclimats quaternaires

La jeunesse de la toundra, la molodost des Russes, est une


caractéristique importante expliquant la pauvreté spécifique de cette formation
végétale, à laquelle le temps n‟a pas été donné de se diversifier. Sa
paléogéographie, bien qu‟elle soit courte, n‟en est pas moins complexe. Malgré
une vicissitude d‟avancées et de retraits parfois contraires, il conviendra de
présenter d‟abord la période de conquête de la toundra, puis celle de son recul.

2.1.1. La toundra, une formation végétale du Quaternaire descendue


des monts de Sibérie orientale

Selon la thèse russe classique87, celle que défendit A.I. Tolmatchiov dès
les années 1920, ainsi que Litvinov, le lieu d‟origine (rodina, la patrie) de la
flore et de la faune de la toundra se trouve être l‟ensemble montagneux du nord-
est de l‟Asie, celui des Monts de Sibérie Orientale et des chaînes de l‟Extrême-
Orient Russe, ainsi que de l‟Amérique du Nord-Ouest, où ce type de végétation
herbacée froide existait à l‟ère tertiaire.
Le refroidissement plioquaternaire a conduit à la colonisation herbacée
du bas pays au détriment des arbres, grâce à une possibilité de cycle végétatif
plus court et au besoin moins élevé de la somme calorifique nécessaire au
développement. Dès le début des périodes glaciaires, il y a sans doute eu
d‟étroits contacts entre la flore et la faune du bas pays périglaciaire et celles
d‟altitude. La Dryade ou la Camarine sont des plantes qui en témoignent, de
même que le Lagopède chez les animaux. Les échanges d‟organismes entre les
deux milieux avaient déjà été supposés au XIXe siècle par Stephen Forbes et
Charles Darwin et la théorie reste en cours. « On ne peut manquer d‟être frappé,
dans la recherche des déterminismes, par toutes les analogies entre végétations
suffrutescentes des toundras et des montagnes. Cela est vrai des physionomies,
des structures, des recouvrements, des morphologies, des anatomies, en grande
partie des spectres biologiques et des biomasses, et surtout Ŕ fait remarquable Ŕ
cela est vrai aussi d‟une bonne part des populations floristiques. [Cela] amène à
penser que ces territoires polaires et altimontains ont participé d‟une histoire
commune » (Rougerie, 1988, p. 64).
Puis, à chaque maximum froid, la poussée de l‟inlandsis vers le sud
provoquait l‟englacement des régions de Russie d‟Europe et de Sibérie

87
Le géographe B.N. Gorodkov (1935) émit une autre hypothèse, celle d‟un ancien ensemble
boisé, qui aurait perdu ses arbres à cause de l‟emmarécagement et de la formation du pergélisol.
Seule la strate au sol aurait subsisté, tout en se transformant. « Les petits buissons toujours verts
de la toundra, tels que le lède ou l‟empêtre, représentent, d‟après Gorodkov, les descendants des
plantes forestières de l‟époque tertiaire, qui se sont d‟abord adaptés à la vie dans les tourbières des
forêts nordiques du pliocène, puis qui, au début de l‟époque glaciaire, ont émigré dans les
toundras » (Berg, 1941, p. 32).
58
Milieux naturels de Russie
Occidentale où la toundra est actuellement présente. Cependant, d‟une part ces
formations basses avançaient alors vers le sud à la place de régions aujourd‟hui
forestières, d‟autre part la toundra se conservait dans des situations très
septentrionales, proches de la localisation actuelle, en Sibérie orientale. Là, en
effet, le continent, très sec, était dépourvu de glacier. La toundra de Sibérie
centrale et orientale présente ainsi une histoire ininterrompue plus longue que
celle d‟Europe88 et de Sibérie occidentale, puisque, à l‟ouest, chaque glaciation
faisait recommencer l‟évolution bio-pédologique à partir du néant raboté par
l‟inlandsis89. Toutes conditions égales par ailleurs, les sols de la toundra
sibérienne à l‟est de l‟embouchure de l‟Iénisséï sont plus évolués. C‟est aussi, à
plus petite échelle cartographique, l‟une des explications de la différence entre
la toundra russe, en moyenne plus moussue90, et la toundra canadienne, plus
lichénique, car les sols y sont plus jeunes, sinon absents.
Plus une région a échappé aux glaciations, plus sa biodiversité est
grande et cela culmine dans la toundra de l‟île de Vrangel. Celle-ci compte en
effet, sur quelques milliers de kilomètres carrés, plus d‟espèces que tout
l‟archipel canadien réuni (UICN, 2004). Et elle le doit à son héritage
paléogéographique. L‟île est en effet le dernier vestige de l‟ancien continent
déglacé de la Béringie (Jurcev, 1970), qui faisait le pont entre l‟Amérique et
l‟Asie, où se sont réfugiées les espèces détruites ailleurs par l‟inlandsis
(Belikovič et al., 2006). A chaque interglaciaire, la toundra occidentale était
repoussée vers le nord par la montée de la taïga en latitude, mais, sur les
bordures de l‟Océan Glacial, l‟absence d‟été ne permettait pas l‟arrivée des
arbres. Les rivages des mers arctiques devinrent le creuset du brassage
floristique des différentes formes toundraines et toundro-steppiques. « Les
régions littorales cumulaient des températures assez basses de l‟air avec une
plus grande humidité, ce qui a déterminé le mélange des associations herbacées
avec les toundras muscino-lichéniques et buissonnantes » (Rakovskaja et
Davydova, 2003, p.149, en russe). Mais le plus grand échange entre la steppe et
la toundra a sans doute eu lieu plus récemment, à l‟Holocène.

88
De toute façon, dans l‟hypothèse aujourd‟hui admise, la toundra, originaire de la Béringie, a
migré vers l‟ouest en traversant toute l‟Asie, si bien que l‟Europe a la plus jeune des toundras,
nonobstant les oscillations du nord au sud.
89
« La situation est particulièrement grave là où, par suite du raclage des inlandsis, la
décomposition de la roche a dû repartir à 0, il y a quelques milliers d‟années seulement » (Birot,
1965, p. 212).
90
« Les plaines côtières de l‟Arctique russe, qui ont largement échappé à l‟englacement, ont
conservé un manteau d‟altération relativement uniforme qui sert de substrat à des toundras
majoritairement moussues » (Godard et André, 1999, p. 196).
59
2.1.2. Les vicissitudes de la toundra depuis la fin de la dernière
glaciation

Depuis la fin de la dernière glaciation, la toundra s‟est globalement


retirée vers le nord, surtout en Europe et en Sibérie occidentale, mais, à
l‟intérieur de ce grand mouvement d‟ensemble, elle a connu au cours de ces dix
derniers millénaires une succession d‟avancées et de reculs d‟une ampleur
maximale d‟environ deux degrés de latitude.
Le recul le plus prononcé s‟est produit il y a environ 6 000 ans, quand,
lors de ce réchauffement climatique, la toundra a été repoussée par la forêt
boréale de 100 à 200 km au nord de sa position actuelle. Il y a un siècle déjà, le
géographe G.I. Tanfiliev avait étudié, dans la toundra de Timan, les souches et
les troncs de conifères et de bouleaux découverts dans la tourbe très au nord de
la limite de l‟arbre d‟aujourd‟hui91. Puis le géographe B.N. Gorodkov (1935)
avait émis l‟hypothèse, s‟appuyant sur l‟analyse de la composition floristique,
que la toundra actuelle était en grande partie l‟héritage d‟une taïga amputée de
ses étages arbustifs et arborés. Ces auteurs avaient frayé la voie aux recherches
russes ultérieures, qui s‟attachèrent plutôt à dater précisément le recul de la
toundra et à le corréler au réchauffement et à l‟assèchement de la période en
question. Réduite à un liséré littoral bordant les mers arctiques, la toundra a
même, à cette époque, pratiquement disparu là où la côte de l‟Océan Glacial
était suffisamment méridionale.
Pendant cette même période chaude et sèche d‟il y a environ 6 000 ans, la
steppe boisée, située aujourd‟hui au sud du 55e parallèle, était montée, très au
nord. Le long de certains couloirs92 traversant la taïga, elle avait même atteint
des régions assez proches de la toundra. « C‟est à cette époque que les toundras

91
Cette recherche de Gavriil Ivanovitch Tanfiliev (Tanfil‟ev, 1911) et de ses successeurs, au nom
souvent omis, a beaucoup marqué les géographes français. « La limite septentrionale de la forêt a
reculé depuis l‟époque xérothermique quaternaire. On trouve jusqu‟à 200 km au nord de la limite
actuelle de la forêt, dans des tourbières de la toundra typique, des souches et des troncs de sapin,
de bouleau et de mélèze » (George, 1962, p. 220). « Le réchauffement postglaciaire est passé par
un maximum lors de la période dite xérothermique (vers 4000 à 5000 av. J.-C.). […] Grâce à un
été plus chaud, la taïga avait refoulé la toundra à 100-150 km de sa limite actuelle ; on trouve ses
troncs fossilisés dans la tourbe » (Birot, 1970, pp. 115-118). « Les études menées par les savants
soviétiques ont montré l‟ampleur et le nombre des oscillations climatiques et végétales. La taïga a
avancé vers le nord à plusieurs reprises (on a exhumé des souches à 250 km au nord de la limite
actuelle) » (Blanc et Carrière, 1992, p. 221). « L‟optimum atlantique (vers 6 000 Ŕ 5 000 B.P.) a
été marqué par la progression de la forêt boréale qui s‟est alors avancée […] cependant que les
paysages nord-sibériens voyaient pratiquement disparaître la toundra nue » (Godard et André,
1999, pp. 317-318).
92
Parmi ces couloirs figurait la Léna, où il subsiste aujourd‟hui une exceptionnelle enclave de
steppe dans la taïga sous le 62e parallèle. « Autour d‟Iakoutsk, sur des sables d‟alluvion que
recouvre un peu de terre noire, avec des plantes parentes de celles de la Mongolie, s‟étend une
steppe dont le sol est remué par les mêmes rongeurs que dans celle de Sibérie Occidentale. C‟est
la steppe la plus septentrionale du monde » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 215).
60
Milieux naturels de Russie
ont pu s‟enrichir d‟éléments en provenance des steppes » (Berg, 1941, p. 31).
C‟est ce rapprochement que les savants russes ont étudié en détail dès
Gorodkov (1935). Il est manifeste que les écureuils terrestres et autres sousliki,
qui peuplent aujourd‟hui la toundra, sont venus de la steppe à ce moment. Chez
les plantes, l‟Astragale vraie et l‟Oxytropis (ostrolodotchnik des Russes) sont
des Légumineuses qui ont sans doute suivi le même chemin.
Puis le refroidissement qui eut lieu entre 3 000 et 2 000 avant
aujourd‟hui permit une nouvelle avancée de la toundra vers le sud, avant qu‟un
radoucissement ne la fît se replier. Le Petit Age Glaciaire a correspondu avec sa
réavancée. Certes, le réchauffement récent provoque de nouveau son recul
général, mais, d‟une part elle a une certaine capacité d‟auto-entretien qui lui
permet de résister à l‟arbre93, d‟autre part les conditions anthropiques locales
jouent désormais un grand rôle. Ce repli a été accompagné à l‟époque
soviétique de boisements, notamment dans les vallées, qui accentuaient, la
progression de la taïga, cependant qu‟à d‟autres endroits les défrichements
provoquaient le mouvement inverse. Depuis une vingtaine d‟années,
l‟importance des incendies dans l‟extrême nord de la zone de taïga permet à la
toundra de garder localement certaines de ses positions (Abdurahmanov et al.,
p. 293).

2.2. L’écosystème de la Russie polaire

Le mariage de la toundra et du climat polaire ne s‟est-il fait que pour le


pire ? Avant de tomber dans la facilité de juger la rigueur du climat froid et
d‟évoquer les réponses à cette contrainte, il est honnête de présenter le caractère
fusionnel de leur relation.

2.2.1. L’existence même de la toundra à toutes les échelles, une


question de climat polaire

Le domaine de la toundra, en tant que formation végétale zonale, doit


son existence à son appartenance à la zone polaire. La vénérable ligne de
Köppen, celle de l‟isotherme de 10 °C pour la moyenne du mois le plus chaud,
malgré l‟ancienneté et la simplicité de sa détermination, ou plutôt grâce à elles,
reste celle qui matérialise le mieux la limite méridionale de la toundra. Elle
correspond bien, en Russie comme en Amérique, avec la limite de l‟arbre. C‟est
l‟absence d‟été qui empêche la croissance de l‟arbre. C‟est donc au nord de
cette limite que se trouve le bezlessié, le pays sans arbre, et au sud la première
frange pré-forestière de la zone tempérée. La toundra est ainsi la végétation de

93
M.C. Nilsson et al. (1993) ont par exemple montré que les communautés à Empetrum
hermaphroditum gênaient fortement la régénération forestière en Pins sylvestres en Suède. Or la
Camarine hermaphrodite est une plante importante de la toundra de Russie d‟Europe.
61
la Russie polaire et d‟elle seulement. Ladite formation de la toundra boisée
(lessotoundra) ne peut donc être rangée dans la zone de toundra : elle forme le
ruban le plus septentrional de la zone de la taïga.
Ce sont donc les caractères du climat polaire qui expliquent, à petite
échelle, ceux de la toundra. « Le déterminisme est, de très loin, pour l‟essentiel
climatique d‟ordre zonal : il est celui des pays du „soleil de minuit‟, pour le
régime thermique et, secondairement, pour le photopériodisme. Cela règle
même des faits d‟ordre floristique : la présence d‟espèces comme Dryas
octopetala, Cassiope tetragona ou Betula nana est limitée à la toundra »
(Rougerie, 1988, p. 62). Avant de suivre la coutume d‟étudier les traits polaires
comme un ensemble de contraintes auxquelles les organismes vivants doivent
s‟adapter, il nous semble opportun de présenter certaines données climatiques
qui peuvent être considérées comme des atouts eu égard aux conditions que
subit la toundra boisée, voire la taïga de mélèzes. Pendant la saison qui tient lieu
d‟été, la toundra profite de longues durées d‟éclairement, qui seraient, pour
certains, l‟une des explications de l‟épanouissement de grosses fleurs de couleur
vive typiques de cette formation végétale. « La longueur du jour pendant la
saison végétative, l‟importance de l‟éclairement, expliquent peut-être le grand
nombre de fleurs, ainsi que leurs couleurs éclatantes » (Elhaï, 1967, p. 279). En
outre, cette saison bénéficie d‟une humidité relative de l‟air assez élevée, à
laquelle contribue d‟ailleurs mécaniquement sa fraîcheur concomitante, qui
n‟est pas contradictoire avec la grande faiblesse, sauf dans la toundra
mourmane, des précipitations. Quant à l‟hiver, il est globalement moins froid
que dans la toundra boisée et même certaines portions de la taïga, de façon très
nette à l‟ouest et à l‟est du pays, la Sibérie occidentale étant à cet égard la seule
exception.
A grande échelle cartographique, la structure en mosaïque de la
toundra est aussi expliquée en partie par les particularités polaires de la
juxtaposition de microclimats (Barry et Van Wie, 1974). La multiplication des
phénomènes d‟abri, l‟importance des différences d‟expositions face à un soleil
rasant contribuent à ce que les géographes russes se plaisent à appeler pestrota,
le bariolage des micro-climats toundrains. « L‟aspect de mosaïque de la
couverture végétale, caractéristique des toundras, est [en partie] déterminée […]
par la bigarrure des conditions micro-climatiques » (Rakovskaja et Davydova,
2003, p. 167, en russe). Cela ne doit cependant pas occulter le fait que la
marqueterie végétale est surtout en lien, à cette échelle, avec celle des sols.

62
Milieux naturels de Russie
2.2.2. L’adaptation des plantes au climat polaire

Les contraintes du climat polaire sont nombreuses et prononcées. Outre


la jeunesse de cette formation végétale, elles sont un élément d‟explication
important de la faible biodiversité de la toundra. Peu d‟espèces sont en effet
capables d‟y résister. Ces contraintes peuvent être regroupées en trois grandes
familles : d‟abord la brièveté de la saison végétative, ensuite le fait que, même
pendant celle-ci, les conditions, fraîches, sèches et ventées ne sont pas très
propices, enfin la rigueur de l‟hiver. Il convient de souligner que cette dernière
contrainte n‟est pas propre à la toundra, mais commune avec la taïga. La
rudesse hivernale est même, excepté la nuit polaire, plutôt pire dans la forêt
boréale. La grande originalité bioclimatique de la toundra est donc le caractère
doublement peu favorable de la saison végétative, d‟une part sa courte durée,
d‟autre part ses mauvaises conditions atmosphériques.

Des vivaces, sempervirentes et à multiplication végétative face à la brièveté de


la bonne saison

C‟est bien entendu le caractère trop court de la saison végétative qui


détermine d‟une part l‟absence de l‟arbre, sur laquelle nous ne reviendrons pas,
d‟autre part la grande rareté des herbes annuelles. Les odnoletnyé travy doivent
en effet réaliser un cycle complet en seulement quelques semaines.
L‟implication de rythmes de développement d‟une telle rapidité réduit à un très
petit nombre les espèces qui en sont capables. C‟est pourquoi la toundra russe
est le règne des mnogoletniki. Les vivaces peuvent en effet entrer en action dès
le tout début de l‟arrivée des conditions favorables, sans perdre quelques
précieuses journées ou semaines. En outre ces vivaces ont développé un certain
nombre de caractères ou de comportements supplémentaires leur permettant de
faire face à la trop courte durée de la saison pendant laquelle les contraintes
climatiques sont modérées.
C‟est d‟abord la sempervirence de la plupart des plantes toundraines qui
autorise la reprise immédiate de l‟assimilation chlorophyllienne. En effet les
plantes toujours vertes (vetchnozélionnyé rasténia), comme la Camarine noire,
l‟Airelle rouge, la Cassandre, la Canneberge, le Lédon, la Saxifrage (du moins
la plupart des espèces), peuvent utiliser au plus tôt l‟énergie lumineuse pour la
photosynthèse dès l‟arrivée des premiers beaux jours, sans attendre de fabriquer
de nouvelles feuilles. « Il existe en outre de nombreux cas intermédiaires avec
celui des végétaux à feuilles caduques ; les bourgeons sont déjà ouverts en
automne, et les feuilles à demi-déployées passent l‟hiver dans cette position »
(Birot, 1965, p. 209). Plusieurs Rosacées de la toundra russe en fournissent de
bons exemples, notamment la laptchatka (Potentilla). En complément de la
sempervirence, les feuilles de la toundra ont souvent une « forte teneur en

63
chlorophylle » (Rougerie, 1988, p. 60), qui explique leur couleur d‟un vert
sombre.
Le second grand problème dû à la brièveté de la bonne saison concerne
la reproduction des plantes de la toundra. Pour éviter que les éventuelles graines
n‟aient pas le temps de mûrir, les plantes de la toundra donnent comme nulle
part ailleurs une telle importance à la multiplication94 végétative (véguétativnoïé
razmnojénié). Chez les Mousses vraies et les Hépatiques de la toundra russe, il
est habituel que des amas pluricellulaires, les propagules, se spécialisent dans la
multiplication végétative. Ces petits massifs de cellules arrondis sont produits
par des organes, les corbeilles (kourtiny), qui atteignent ici, selon les
géographes G.M. Abdourakhmanov et alii (2003), une grande fréquence. Chez
les plantes supérieures de la toundra, la multiplication asexuée (bezpolnoïé
razmnojénié) prend des formes variées (Korovkin, 2007). L‟une des principales
est la production de loukovitchi. Ces bulbilles sont de petits bourgeons adventifs
qui, à maturité, se détachent de la plante-mère, tombent au sol et s‟enracinent,
donnant ainsi naissance à une nouvelle pousse (pobeg). Outre les bulbilles, un
autre organe spécialisé permet la multiplication végétative de certaines plantes
de la toundra. Il s‟agit des stolons (stolony), ces rameaux rampants, à croissance
horizontale, dont le bourgeon terminal, souvent une rosette de petites feuilles,
peut s‟enraciner pour donner une nouvelle plante. Bien que le terme soit
quelque peu tombé en désuétude chez les biologistes, les géographes95 russes
continuent pour certains, comme E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, p.
166) d‟employer l‟expression de plantes vivipares (jivorodiachtchié rasténia)
pour désigner ces espèces à multiplication végétative. Quoi qu‟il en soit, un bel
exemple est celui de la Renouée vivipare (Polygonum viviparum, gorets
jivorodiachtchi), dans les inflorescences (sotsvetki) de laquelle se développent
de tels bulbilles, qui, une fois tombés au sol, produisent de nouvelles plantes.
C‟est aussi le cas de certaines kamnélomki, cependant que d‟autres espèces de
ce même genre Saxifrage émettent des stolons. La Laîche de Bigelow (Carex
bigelowii) est un exemple de Cypéracée de la toundra mourmane où la
multiplication végétative est importante (Jónsdóttir et Callaghan, 1988). Partout
où la toundra russe méridionale est marécageuse, la Ronce de l‟Arctique, la
morochka, se développe aussi par véguétativnoïé razmnojénié.
En dehors de la multiplication végétative, un certain nombre96 de
vivaces se reproduisent tout de même par l‟émission de graines, mais le cycle

94
Du fait que les descendants sont génétiquement identiques à la plante-mère, c‟est-à-dire que ce
sont des clones, certains estiment que le terme de reproduction (vosproïzvodstvo) ne peut pas être
employé, pour être systématiquement remplacé par celui de multiplication (razmnojénié).
Cependant, chez les géographes russes ou français, certains parlent indifféremment de l‟une ou de
l‟autre.
95
Pierre Birot (1965, p. 210) met l‟adjectif entre guillemets : « plantes à bulbes „vivipares‟ ».
96
Majoritaires pour certains, minoritaires pour d‟autres. « Une courte durée de la période
végétative constitue un obstacle non moins grave […]. Cependant la reproduction par graines est
la plus fréquente » (Birot, 1965, p. 210). « La courte durée de la saison végétative rend très
64
Milieux naturels de Russie
s‟opère dans sa totalité en fractionnant le développement sur plusieurs années.
Ainsi « la maturation des graines ne s‟opère souvent qu‟au terme de deux ou
trois „étés‟ » (Godard et André, 1999, p. 182). « Leur préparation est alors
étalée sur une longue durée. Le bourgeon à fleur est individualisé dès le début
de la saison végétative précédant l‟année de floraison ; en automne, la
différenciation des pièces florales, en particulier des étamines, est déjà bien
avancée ; si bien qu‟au printemps suivant les fleurs peuvent sortir directement
de la neige. Dans certains cas (Braya humilis), l‟infrutescence se développe
pendant 3 années avant d‟arriver à maturité » (Birot, 1965, p. 210).

Des cryophytes face à la fraîcheur et à la sécheresse ventée de la saison


végétative

Non contente d‟être brève, la saison végétative ne donne aucune


garantie de chaleur et n‟offre pas de conditions atmosphériques très
satisfaisantes. Du fait de l‟influence des vents du nord venus des mers arctiques,
même pendant les mois de juillet et août, de brutales sautes de température sont
fréquentes et le passage sous le zéro degré n‟est jamais à exclure97. C‟est au
moins autant contre cette absence de véritable été que contre la rigueur de
l‟hiver que les plantes de la toundra sont ce que les géographes russes se
plaisent à appeler des kriofity. En tant que plantes d‟habitat froid et sec, ces
cryophytes ont des formes qui leur permettent d‟utiliser au mieux la chaleur
d‟une couche-limite atmosphérique très fine au contact avec le sol (Černov,
1989). C‟est avant tout pour ne pas dépasser cette strate, le prizemny sloï
vozdoukha, où les conditions calorifiques sont les moins difficiles, que les
formes sont aplaties, étalées, plaquées au sol en coussinets et en rosettes.
Le nanisme et le plaquage au sol constituent aussi une protection des
vents desséchants, donc, en réduisant l‟évapo-transpiration, ils participent à la
lutte contre la déshydratation mécanique, alors même que l‟air de la Russie
polaire n‟est pas sec, au sens climatique de l‟humidité relative, surtout sur les
littoraux de la mer de Barents. Enfin, les coussinets permettent de résister aux
forces de déchaussement des plantes par le vent, grâce à leur forme
hémisphérique, sur laquelle les flux d‟air ont peu de prise.

aléatoire la production de graines et explique la prédominance de la multiplication végétative »


(Godard et André, 1999, p. 184).
97
« Les associations de toundra se développent dans des conditions de période végétative courte
et fraîche […]. Les fluctuations de température ont une importance essentielle pour les
organismes vivants. Pendant tous les mois de la période végétative, les températures minimales
peuvent être inférieures à zéro degré » (Abdurahmanov et al., 2003, p. 291, en russe).
65
L’utilisation de la neige pour passer au mieux le froid de l’hiver

Les formes basses et ramassées des plantes de la toundra, utiles pendant


la saison végétative, le sont aussi pour passer l‟hiver, grâce à l‟aide de la neige.
Seul le fait d‟être recouvert par cette couche isolante et isotherme assure d‟être
protégé des gels intenses. Cette couverture nivale (snéjny pokrov) défend aussi
contre les vents forts. En fait, pendant la mauvaise saison98, la survie des plantes
dépend presque uniquement de ce tapis neigeux, dont le mieux est de ne pas
dépasser. Cette importance est telle que « la hauteur des plantes est souvent
déterminée par l‟épaisseur de la couverture neigeuse » (Abdurahmarov et al.,
2003, p. 292, en russe). Les quelques arbres nains qui dépassent ce tapis sont
ceux qui subissent le plus de lésions et, plus généralement, de dommages causés
par les vents armés des cristaux de neige (Rakovskaja et Davydova, 2003, p.
210).
En fait, le plus important dans la hauteur des plantes concernées se
trouve être celle à laquelle les bourgeons passent la saison la plus contraignante.
C‟est dans ce lien entre l‟épaisseur de la neige et la position des potchki
vozobnovlénia99 que s‟exprime au mieux la gamme de réponses des plantes au
froid hivernal, qui, si elle est exprimée dans les types définis par C. Raunkiaer
(1905), représente le spectre biologique. Si l‟on ne compte pas les Mousses et
les Lichens, les hémicryptophytes (guémikriptofity) composent environ 60 %
des plantes de la toundra russe. Ce sont des individus dont les bourgeons
passent l‟hiver à demi-cachés (polouskrytyé). Ils sont protégés dans les rosettes
ou d‟autres formes plaquées au sol, sous des feuilles atrophiées (otmerchié
listia), l‟ensemble étant bien entendu isolé des grands froids atmosphériques par
la couverture neigeuse. Les chaméphytes (khaméfity) représentent quant à elles
environ 20 % des plantes de la toundra russe100. Ce sont des végétaux dont les
bourgeons ne sont pas cachés par la plante elle-même pendant l‟hiver, mais qui
sont situés suffisamment bas pour que la couche de neige les isole. Par
convention, on classe dans les chaméphytes les plantes dont les potchki ne
dépassent pas une hauteur de 25 cm, mais ils sont souvent situés plus bas,
pratiquement au sol (na zemlié), bien qu‟ils ne soient pas protégés par des
parties de la plante. Les concernant, l‟épaisseur de neige est cruciale. Les
cryptophytes (kriptofity) constituent sans doute 10 à 15 % de la toundra russe.

98
En revanche, quand arrive la bonne saison, il vaut mieux que la neige fonde vite, pour ne pas
empêcher le développement végétatif. L‟épaisseur de la neige est donc à double tranchant à
l‟échelle de l‟année. Nous réservons l‟étude du caractère négatif d‟une trop grande épaisseur de
neige pour notre typologie à grande échelle cartographique.
99
Les bourgeons se disent potchki, mais les biogéographes russes précisent, dans le cas du repos
de ces méristèmes pendant la mauvaise saison et de la reprise de la croissance à l‟arrivée des
beaux jours, « potchki vozobnovlénia », montrant le renouvellement attendu après la pause.
100
Cette proportion monte évidemment énormément si on ajoute les Lichens et les Mousses, qui,
bien que « difficiles à classer dans le système des types biologiques de Raunkiaer […], se
rapprocheraient le plus des chaméphytes » (Rougerie, 1988, p. 15).
66
Milieux naturels de Russie
Ils passent les mois les plus froids cachés dans le sol et ne sont pas plus
nombreux, car le sol lui-même, entièrement gelé à cette saison, n‟offre pas non
plus de conditions favorables. L‟ensemble des phanérophytes et des théophytes
forme les quelques 5 à 10 % restant. Les premiers ne sont que des
nanophanérophytes (nanofanérofity), c‟est-à-dire que leurs bourgeons se
trouvent, par convention, à moins de 2 m au-dessus du sol. Dans la pratique, ces
arbres nains ne dépassent en général pas 50 à 60 cm de haut, sauf à sortir de la
toundra au sens strict et entrer dans la toundra boisée. Enfin, la quasi-
inexistence des thérophytes confirme à la fois la prédominance exclusive des
vivaces et la quasi-impossibilité pour une graine ayant passé la mauvaise saison
dans le sol d‟effectuer l‟ensemble du cycle végétatif pendant le trop bref temps
imparti.
La très grande faiblesse des phanérophytes, même nains, est la
principale originalité du spectre biologique de la toundra par rapport à celui de
la taïga. Cette seule différence joue un rôle paysager essentiel, puisque la
toundra est le pays sans arbre, tandis que la taïga russe est la plus grande forêt
du monde. Pour le reste, la grande prédominance des hémicryptophytes et des
chaméphytes leur est commune. Elle est due à une même réponse au passage
très difficile de la saison la plus froide. Mais, dans la toundra, les plantes ont
aussi à subir l‟absence d‟été. Certaines adaptations morphologiques permettent
d‟ailleurs de lutter contre la totalité des contraintes, que ce soit la brièveté et à la
fraîcheur de la saison végétative, l‟importance des vents qui augmentent la
transpiration et le risque déchaussement, la rigueur du long froid hivernal101.
L‟autre spécificité bioclimatique de la toundra est la nuit polaire. Cette absence
d‟éclairement pendant plusieurs semaines n‟existe pas dans la taïga, située à des
latitudes moins élevés. Pourtant, la vie végétale toundraine est déjà tellement
figée par le froid que le manque de lumière se contente d‟ajouter une contrainte
dont les conséquences n‟ont pas la possibilité de vraiment s‟exprimer. Il n‟en
est pas de même pour les animaux restant dans la toundra pendant la mauvaise
saison.

101
« Ces coussinets présentent à la fois une grande résistance au vent, au froid et à la sécheresse.
Au vent, grâce à leur forme prostrée, aérodynamique et à leur compacité. Au froid, car tapies
contre le sol et éventuellement protégées par la neige. A la sécheresse, grâce au micro-milieu
qu‟elles réalisent, riche en tissus et en débris végétaux piégeant poussières et humidité et limitant
l‟évapo-transpiration » (Rougerie, 1988, p. 22).
67
2.2.3. L’adaptation des animaux au climat polaire

La toundra, un milieu de vie éphémère, qui nécessite la fuite

La toundra russe est un milieu vivant pendant quelques semaines102, qui


se dépeuple très largement dès le mois d‟août pour certaines espèces, septembre
pour d‟autres. La plupart des vertébrés quittent alors la zone elle-même de la
toundra par de longues migrations en latitude, d‟autres quittent leur habitat de
surface par un court déplacement vertical.
Les migrations sur de longues distances sont le propre des oiseaux, qui
forment l‟essentiel des espèces de vertébrés de la toundra russe de juin à
septembre103. Tous viennent ici se nourrir, certains y nichent104. La nourriture
est en effet abondante eu égard au régime alimentaire aviaire. D‟une part, les
insectes pullulent, d‟autre part les eaux fournissent des crustacés, des
mollusques, des batraciens, des poissons. C‟est le cas des milliers de plans
d‟eau des plaines de la toundra et c‟est le cas de la mer, dégelée de sa banquise
saisonnière, qui n‟est jamais loin de tout point de la toundra russe. On trouve
donc dans la toundra quantité d‟oiseaux migrateurs des eaux douces, canards,
oies, cygnes, échassiers divers, ainsi que des oiseaux marins. Parmi ces
derniers, les différentes mouettes (tchaïki) sont les plus nombreuses.
Une partie des oiseaux passant la belle saison dans la toundra s‟y
reproduit. Les nicheurs (gnezdiachtchiéssia) constituent ainsi 62 des 169
espèces d‟oiseaux de l‟île de Vrangel (Belikovič et al., 2006) et 73 des 91
espèces de la toundra de Sibérie centrale (Rutilevskij, 1970). Comme la saison
est courte, les parades nuptiales sont généralement plus réduites que dans les
autres zones bioclimatiques ; chez certaines espèces, les oiseaux arrivent déjà
accouplés. La construction du nid elle-même est souvent écourtée.
Qu‟ils soient nicheurs ou non, les oiseaux de la toundra russe méritent
en général mal leur nom, puisque leur présence dans ce milieu dure beaucoup
moins longtemps que leur absence. Par l‟ampleur de leur migration, ils forment
un maillon de la mondialisation. Ainsi, les atteintes à l‟environnement réalisées
dans les autres zones bioclimatiques par les sociétés humaines influent
grandement sur leur nombre. C‟est la toundra qui le subit, dans le sens où ce
milieu naturel est beaucoup moins anthropisé que la zone tempérée ou tropicale.

102
Les invertébrés eux aussi se contentent d‟une saison très courte. Parmi les insectes, les
moustiques, dont le cycle est très rapide, sont avantagés et c‟est une raison de leur importance
dans la toundra.
103
L.S. Berg (1941, p. 29), reprenant la description de Biroulia, indique que les oiseaux quittent la
péninsule de Taïmyr très tôt : « à la mi-juillet, ils commencent à partir et, vers la mi-août, la
toundra se vide ; mais l‟ortolan reste cependant jusqu‟en septembre ».
104
Nous parlons ici des oiseaux migrateurs qui nichent dans la toundra et non pas de l‟infime
minorité des oiseaux sédentaires passant l‟ensemble de l‟année dans la toundra.
68
Milieux naturels de Russie
La baisse de population des kouliki, ces petits limicoles105 très importants dans
la toundra russe pendant la saison où les eaux douces et marines sont libres de
glace, a ainsi été mise en relation avec la destruction de leurs habitats et de leurs
milieux d‟étape au sud. Un exemple récent est celui de l‟endiguement et de
l‟assèchement d‟estuaires de Corée du Sud, qui ont porté un coup dur aux
pessotchniki106, et plus encore aux kouliki-lopatni et aux oulity de la toundra
sibérienne et extrême-orientale russe. « La destruction de 40 100 ha de vasières
à Saemangeum, engagée dès 1991 » a eu comme conséquence que « les effectifs
mondiaux du bécasseau de l‟Anadyr ont chuté récemment de 20 %, et il est
peut-être déjà trop tard pour le bécasseau spatule et le chevalier tacheté Ŕ
populations mondiales inférieures à 1 000 individus Ŕ pour qui les vasières
aujourd‟hui disparues représentaient une étape cruciale dans leur migration
entre la Sibérie et l‟Asie du Sud-Est » (Barnaud et Galewski, 2008, p. 21-22).
En dehors des oiseaux, les herbivores, suivis par leurs prédateurs,
quittent la zone de la toundra à la mauvaise saison, mais l‟ampleur et la
régularité des migrations sont moindres. D‟une part l‟arrivée se trouve dans la
toundra boisée ou la taïga septentrionale, d‟autre part, le déplacement est
d‟autant plus prononcé que la rigueur hivernale est grande ; il dépend donc des
années. L‟irrégularité est ainsi typique du Lièvre variable. Cependant, malgré
quelques variantes, il est des mammifères qui suivent des trajectoires
habituelles, parfois fixes. Le rôle de l‟homme peut aussi accentuer l‟emprunt de
routes définies, a fortiori quand il y a domestication. Le cas du renne (Rangifer
tarandus, séverny olén) est exemplaire à cet égard, qui méritera ultérieurement
une étude régionale.
Face à ces migrations zonales, souvent sur des milliers de kilomètres,
les déplacements verticaux constituent évidemment une fuite très modérée. Ils
procèdent cependant eux aussi de la constatation selon laquelle la toundra est
invivable pendant de longs mois. Parmi les rongeurs, qui forment plus du tiers
des espèces de mammifères de la toundra russe, et beaucoup plus en nombre
d‟individus, les Lemmings forment un exemple du changement d‟habitat
saisonnier. Ceux-ci accentuent leur vie en souterrain pendant la mauvaise
saison, autant que possible. Tous les sites favorables, où des poches dégelées
subsistent, sont creusés de galeries. Le Lemming brun107, commun à la toundra

105
En systématique, les kouliki des Russes correspondent précisément au sous-ordre des
Charadrii. Dans le langage géographique courant, ce sont les limicoles.
106
Les pessotchniki des Russes regroupent tous les oiseaux du genre Calibris. Parmi eux, le
bolchoï pessotchnik est le bécasseau de l‟Anadyr (Calidris tenuirostris). Le koulik-lopatén des
Russes correspond au bécasseau spatule de la langue française (Eurynorhynchus pygmeus). Les
oulity des Russes regroupent tous les oiseaux de la sous-famille des Tringinae. Parmi eux,
l‟okhotski oulit est le chevalier tacheté (Tringa guttiger). Ce sont tous des limicoles de la famille
des békassovyé, c‟est-à-dire les Bécassines et alliés, coïncidant avec les Scolopacidae.
107
Les Russes distinguent le Lemming brun d‟Europe (Lemmus lemmus), qu‟ils appellent le
Lemming de Norvège (Norvejski lemming), du Lemming brun de Sibérie (Lemmus sibirica,
sibirski lemming).
69
et à la taïga, passe le plus sombre de son temps dans ces tunnels, à partir
desquels il ronge les racines des plantes. Ayant tapissé la cavité d‟herbes et
logeant en colonies, il peut profiter d‟un abri dont température approche la
dizaine de degrés. Malheureusement, le sol gelé empêche cependant que cela
puisse se faire dans la plupart des endroits. Le Lemming à collier (Dicrostonyx
torquatus, kopytny lemming), propre à la toundra, l‟a bien compris. D‟une part il
sort plus à l‟air libre ; il est d‟ailleurs à ce moment la proie des prédateurs.
D‟autre part, il fabrique des nids de plantes sèches et isolantes sous la
couverture nivale. La vie sous neige est une variante plus fréquente de la vie
sous terre. Elle est aussi pratiquée par le Gallinacé que les Russes appellent « la
perdrix blanche » (bélaïa kouropatka) et les Français le Lagopède des saules
(Lagopus lagopus)108.
Pour les animaux qui ne fuient pas, ni loin de la zone de toundra, ni, de
manière plus proche, dans les profondeurs, il ne reste qu‟à développer un
certain nombre d‟adaptations permettant la survie en dehors des quelques
semaines de la bonne saison.

L’éloge de la rondeur et de la graisse

Les animaux polaires développent autour de leur corps une barrière


d‟isolation thermique qui peut prendre différentes formes. La plus connue,
puisqu‟elle donne lieu à une lucrative exploitation par les hommes, se trouve
être la fourrure. Mais le plumage de certains oiseaux de la toundra forme aussi
une isolation remarquable, par exemple celui du Harfang des neiges (Nyctea
scandiaca). En effet, même le dessous des pattes de « la chouette blanche »
(bélaïa sova) est recouvert de ces phanères très protecteurs. Enfin, la couche de
graisse est la seule à pouvoir tenir ce rôle pour les animaux qui ont besoin d‟être
mouillés, comme le Phoque et le Morse. L‟Ours blanc, également très maritime
(Thalarctos maritimus), double quant à lui son épaisse fourrure d‟une couche de
graisse très importante elle aussi.
Les fourrures ont des épaisseurs et des textures variables selon les
animaux. La plus épaisse serait celle de l‟Ours blanc. Malgré l‟intérêt de cette
fourrure, le bély medvéd est interdit de chasse en Russie depuis 1956.
Cependant, la fourrure la plus isolante, quoique moins épaisse, serait celle du
Renard polaire, un peu plus que celle d‟un renne109 et quatre fois plus que celle
d‟un Lemming (Matthews et al., 1972). « L‟épaisseur de sa fourrure augmente
de 200 % en hiver » (Godard et André, 1999, p. 186). C‟est pourquoi le Renard
polaire (Alopex lagopus) est considéré par les Russes, qui l‟appellent pessets,
comme l‟un des animaux de la toundra ayant le plus de valeur. Selon la couleur

108
« A l‟embouchure de la Kolyma (68°N), le lagopède des saules […] passe en moyenne 21 h
par jour sous la neige » (Godard et André, 1999, p. 188).
109
Le cuir lui-même est remarquable. « Un vêtement en peau de renne est irremplaçable dans les
pays très froids, car il conserve sa souplesse par les plus grandes gelées » (Berg, 1941, p. 28).
70
Milieux naturels de Russie
de la fourrure hiémale, les Russes distinguent le Renard polaire blanc (bély
pessets) et bleu (golouboï). C‟est le golouboï pessets qui est le plus prisé. Se
trouvant naturellement plus sur les îles de l‟Arctique russe que sur le continent,
il a été développé artificiellement en élevage par le gouvernement soviétique à
partir des années 1930. En dehors du Renard polaire, d‟autres mammifères ont
une fourrure très appréciée, les Mustélidés. Cependant, les kouni, comme
l‟hermine, sont certes des animaux en partie toundrains, mais leur habitat, et
leur exploitation humaine, étant plutôt la taïga, nous réservons leur étude à celle
de la forêt de conifères. Dans le cas des Cervidés, on parle plus de pelage que
de fourrure. L‟efficacité dans la lutte contre le froid peut pourtant être élevée.
C‟est ainsi que les poils du renne, qui sont creux, protègent remarquablement.
L‟isolation thermique, par la fourrure, le pelage, le plumage ou la
graisse, ne fait pas tout. Il s‟agit aussi de ne pas perdre la chaleur interne à cause
d‟une forme générale qui serait inadaptée. Globalement, la meilleure réponse est
la sphère. En effet, c‟est cette forme qui offre la surface de contact avec
l‟encadrement extérieur la plus réduite en proportion du volume de l‟animal. De
fait, on constate que les animaux de la toundra ont un corps plus trapu que leurs
cousins des autres milieux bioclimatiques. Le prolongement de cette adaptation
générale se trouve aux endroits les plus risqués, les extrémités. Les pattes et les
oreilles constituent en effet les lieux où la chaleur du corps irradie, se disperse.
Par rapport à leurs congénères vivant plus au sud, les animaux de la toundra
russe ont ainsi des oreilles plus petites et plus arrondies. La différence est
saisissante chez l‟Ours blanc, le Renard polaire et, surtout, le Lièvre variable.
En outre, certains mammifères développent une circulation sanguine
différenciée, qui permet aux extrémités, en particulier les pattes, de garder sans
souffrir une température assez froide, la chaleur se concentrant sur les organes
vitaux. De ce point de vue, le cas du renne est remarquable.

Un fonctionnement des organes ralenti ou différé dans le temps

Le passage de la longue mauvaise saison peut se faire sous différentes


formes de spiatchka, soit une hibernation au sens strict, soit un endormissement.
Mais, en fait, le nombre d‟espèces concernées est faible. En effet, la véritable
hibernation, qui implique une forte chute de température, est risquée devant la
rigueur de l‟hiver. Et elle est difficile à mettre en œuvre à cause du sol gelé et de
la rareté des sites souterrains où rester. Ce sont des rongeurs de la toundra qui
adoptent cette vie au ralenti. Les Marmottes (sourki) et les écureuils terrestres
que les Russes regroupent sous l‟appellations de sousliki hibernent ainsi
pendant plusieurs mois. Si l‟on quitte les conditions moins défavorables de la
toundra boisée et de la toundra méridionale, il ne reste plus que la Marmotte
bobak (Marmota bobac), le baïbak des Russes, qui peut hiberner pendant six
mois.

71
Une autre adaptation physiologique se trouve dans les possibilités, pour
certains prédateurs de la toundra, d‟une gestation de durée variable, qui se
réalise par une implantation retardée de l‟œuf, pourtant déjà fécondé, sur la
paroi utérine. Ce décalage permettra de mettre bas au moment où la nourriture
sera plus abondante. Cette adaptation est fréquente chez les Mustélidés ; elle
existe aussi chez l‟Ours blanc.

Le changement de régime alimentaire

En fait, tous les animaux de la toundra changent peu ou prou de régime


alimentaire selon la saison, mais le contraste est plus fort chez les prédateurs.
En général, ceux-ci, comme le Renard polaire ou les Mustélidés, sont carnivores
quand tout va bien, de mai à septembre, et cherchent à le rester toute l‟année,
traquant les Lemmings sans relâche. Cependant, à la mauvaise saison, lors des
années maigres, toute sorte de nourriture peut convenir. Le Renard polaire se
transforme alors en charognard, suivant l‟Ours blanc pour terminer ses
carcasses, voire se contente de ses excréments. Pour éviter cela, il fait des
réserves de nourriture, cache des oiseaux et les Lemmings. L‟hermine elle aussi
met des proies en réserve.
L‟Ours blanc est atypique, qui est plus carnivore en hiver que pendant
la saison végétative. En effet, pendant cette dernière, il consomme beaucoup de
baies et d‟herbes, tout en chassant le Lemming. En hiver, le Phoque est sa proie
majeure, voire exclusive, grâce à des techniques de chasse très élaborées.

Y a-t-il une adaptation à la nuit polaire ?

Autant les adaptations des animaux au froid ont été très étudiées et sont
largement documentées, autant la résistance à la nuit polaire est beaucoup
moins connue. Il est vrai que, une fois écartés les animaux qui ont fui la
toundra, ceux qui hibernent et ceux qui sont cachés sous la neige, les candidats
à l‟activité nocturne complète sont rares. Ils posent pourtant quelques problèmes
passionnants, qui dépassent de beaucoup la seule géographie de la toundra, pour
atteindre à des questions universelles. Il en est ainsi du fonctionnement du
cerveau et de la périodicité du sommeil en l‟absence de rythme diurne. De ce
point de vue, l‟Ours blanc est un cas d‟école, qui dort apparemment d‟une
manière assez bien périodique sans pour autant être sollicité par l‟alternance du
jour et de la nuit (Kolb et Whishaw, 2007). Parmi les oiseaux connus pour être
des chasseurs nocturnes dans les autres zones climatiques, la Chouette polaire
(bélaïa sova) chasse toute la journée en saison chaude et pose ainsi la question
de l‟adaptation inverse au jour polaire.

72
Milieux naturels de Russie
2.3. La toundra et les sols polaires

A quelques décimètres de profondeur, et même souvent moins, le


pergélisol est partout sous la toundra. Dans la couche active qui dégèle pendant
quelques mois ou semaines au-dessus de la vetchnaïa merzlota, le sol est
fortement influencé par cette dalle imperméable. Il possède une eau de fonte
froide ; il est très peu épais et évolué ; il est instable.

2.3.1. La froideur de l’eau de capillarité et la sécheresse


physiologique

Les auteurs russes insistent tant sur la froideur du sol et de son eau
estivale que ce facteur fait en général partie de la définition de la toundra et
constitue invariablement la première phrase introductive 110 à une étude de cette
formation végétale. Il y là une différence substantielle avec l‟approche
française, qui ne considère pas ce phénomène de la sorte111. Seul Pierre Birot
(1965) détaille cette question… pour en plutôt prendre le contre-pied.
Il se trouve que la plupart des plantes de la toundra russe donnent
l‟impression de lutter contre une insuffisance d‟eau dans le sol, alors même que,
sauf exception édaphique locale, le milieu n‟en manque pas vraiment. Il se
trouve aussi que, pendant la saison qui tient lieu d‟été, l‟eau, abondante dans le
sol, est très froide, puisqu‟elle provient avant tout de la fonte. Si tout le monde
s‟accorde sur les deux premiers points, la question de savoir si cette eau est trop
froide reste controversée.
Pour les géographes E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, p. 166),
la réponse est oui. Il serait dommageable pour les plantes de l‟absorber et il y
aurait risque de choc thermique. Elles limitent donc leur absorption d‟eau et, par
conséquent, aussi leurs pertes d‟eau par transpiration. Les plantes développent
ainsi des adaptations à la sécheresse sans qu‟il y ait manque d‟eau dans le
milieu. C‟est un xéromorphisme de sécheresse physiologique. Cette
fiziologuitcheskaïa soukhost conduit à un fonctionnement des organes et des
tissus de la plante semblable à celui qu‟elles auraient si le milieu manquait
d‟eau. Il n‟est pas exclu que s‟ajoute à cela l‟influence du long éclairement, qui

110
« Les associations de toundra se développent dans des conditions de période végétative courte
et fraîche et de basse température des sols » (Abdurahmanov et al., 2003, p. 291). « Le type
toundrain de végétation se forme dans des conditions d‟été court et frais, de forte humidité de l‟air
et de basse température des sols » (Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 165). « Les toundras sont
liées au climat froid et aux sols froids » (Aleksandrova, article « toundra » de la Grande
encyclopédie soviétique, consultable en ligne). Nous ne présenterons ici que la question de la
sécheresse physiologique, réservant pour la partie typologique l‟influence du sol froid sur la
mauvaise assimilation de l‟azote et du phosphore par les plantes, car elle est à l‟origine de micro-
habitats dont l‟intérêt, pour les géographes, est leur échelle très fine.
111
Le pergélisol est toujours cité, mais pour souligner les contraintes cryogéniques du sol et non
la froideur de l‟eau disponible pour les plantes.
73
favoriserait la production de glucides, augmentant ainsi la pression osmotique
dans de telles proportions que l‟absorption d‟eau se ferait mal. La sécheresse
physiologique en serait donc renforcée.
Ce serait pour répondre à cette fiziologuitcheskaïa soukhost que
beaucoup de plantes de la toundra, comme l‟Airelle rouge, la Canneberge, la
Dryade, l‟Andromède, développeraient de petites feuilles scléreuses, limitant
ainsi la perte d‟eau par transpiration. Certaines Ericacées, comme la Camarine
noire, enroulent leurs feuilles vers l‟extérieur, afin que les stomates, les oustitsa,
situés sur la face inférieure, se retrouvent à l‟intérieur d‟une sorte de tube ainsi
formé et, de ce fait, transpirent moins. D‟autres plantes de la toundra
développent un système pileux abondant, qui forme une sorte de duvet
(opouchénié) destiné à masquer les stomates. Les feuilles du Saule argenté
(Salix glauca), velues sur leurs deux faces, lui donnent cette couleur grisâtre à
l‟origine de son nom en français, encore que les Russes le trouvent plutôt
bleuâtre, l‟appelant iva sizy.
La seconde conséquence de l‟évitement de l‟eau de fonte, trop froide,
serait le développement d‟un enracinement très superficiel. En courant
horizontalement, la plupart des racines des plantes de la toundra russe
mettraient à profit une très fine couche superficielle du sol, de quelques
centimètres (Rakovskaïa et Davydova, 2003), où l‟eau du sol est moins froide
que plus bas au contact du pergélisol.
D‟autres auteurs réfutent en partie la notion de sécheresse
physiologique des plantes de la toundra. Pierre Birot (1965, p. 208) écrit ainsi
que « sans doute cette eau est voisine de 0°, mais les plantes arctiques qui ont
été testées à cet égard montrent, pour la plupart, une remarquable aptitude à
prélever de l‟eau aux basses températures. Salix glauca, Salix lapnorum
absorbent davantage d‟eau à 0° qu‟à 20° ». Cependant, d‟une part cette
conclusion s‟appuie sur les travaux de B. Döring, qui a prélevé l‟essentiel de ses
échantillons en Allemagne, d‟autre part, même dans cette étude, d‟autres
espèces présentes dans la toundra, et non des moindres, montrent le contraire.
« Empetrum nigrum et Betula nana112 pourraient éventuellement souffrir d‟une
dessiccation due aux basses températures de l‟horizon humide » (id. pp. 208-
209).
L‟adoption de la sécheresse physiologique n‟empêche cependant pas
d‟insister aussi sur la xéromorphie des plantes qui croissent sur un sol pierreux,
squelettique, qui ne peut retenir l‟eau.

112
C‟est le Bouleau nain qui serait le plus sujet à la baisse de la transpiration relative en eau à
0 °C, selon les expériences de B. Döring (1935) rapportées par P. Birot (1965, tableau p. 178).
74
Milieux naturels de Russie
2.3.2. Le caractère squelettique ou gleyifié des sols de toundra

L‟ensemble de la toundra russe pousse sur des sols gelés pendant


l‟essentiel de l‟année et qui ne se libèrent que pendant la saison la moins froide
sur quelques centimètres ou décimètres, au-dessus de plusieurs décamètres ou
hectomètres de pergélisol. Il n‟est pas lieu ici d‟étudier cette couche active au
sens géomorphologique, mais de la présenter dans ses caractères pédologiques.
Jeunes, minces, plus minéraux qu‟organiques, les sols de la toundra
russe ont un certain nombre de points communs fondés sur une pédogenèse très
lente et une mise en retrait des processus biochimiques. La toundra est une
formation végétale à faibles biomasse et productivité, qui fournit très peu de
matière organique, laquelle se décompose mal sous ce climat froid. Cependant,
il est difficile d‟aller plus loin dans la caractérisation d‟un ensemble qui mérite
surtout l‟analyse à grande échelle cartographique et qui est une cause essentielle
de la marqueterie végétale.
Sans dépasser les généralités, il convient de souligner que les lithosols
sont très répandus, partout où la toundra russe est trouée113. Ils deviennent
majoritaires en allant vers le nord-ouest et les archipels, surtout là où de jeunes
affleurements rocheux sont hérités du rabotage glaciaire. Ce sont les sols
arctiques (arktitcheskié potchvy), ou bien les sols squelettiques (skéletnyé
potchvy) des Russes, où la désagrégation mécanique est très dominante, la
granulométrie grossière114 presque exclusive, l‟argile quasi-absente et l‟humus
pratiquement inexistant115. La transition se fait de manière complexe116 et à
plusieurs échelles emboîtées avec les « sols bruns arctiques » des auteurs
français (Godard et André, 1999, p. 319). Ce sont les toundrovyé podboury des
Russes, ou toundrovyé illiouvialno-goumoussovyé potchvy (sols toundrains
illuviaux humifères). Les cas de granulométrie grossière, de roche-mère
sableuse ou graveleuse et, surtout, de conditions locales assurant un drainage
efficace sont, au total, minoritaires dans la toundra russe, si bien que,
finalement, les sols toundrains typiques, les plus étendus, ne sont pas les
toundrovyé podboury.

113
Un ensemble d‟affleurements rocheux jeunes empêche la mise en place d‟une végétation
supérieure continue et, réciproquement, une végétation discontinue ne permet pas une pédogenèse
efficace.
114
Cette fraction minérale grossière est la skéletnost, le squelette du sol.
115
« La faible production de matière organique par une végétation indigente, le fait que les vents
violents dispersent les petites feuilles mortes à l‟automne, expliquent qu‟il n‟y ait pas de
véritables sols. On parle de lithosol pour marquer qu‟il s‟agit surtout d‟un support minéral sans
humus » (Viers, 1970, pp. 91-92)
116
« Dans les archipels du Haut-Arctique russe, sur les plateaux ventés, la déflation joue à plein,
donnant naissance à des pavages grossiers qui tiennent souvent lieu d‟horizons de surface et
entretiennent l‟idée réductrice que le désert polaire est le royaume des lithosols. C‟est oublier un
peu vite que sous le pavage peut se développer un horizon B caractéristique des sols bruns
arctiques » (Godard et André, 1999, p. 319).
75
Souvent plus au sud, mais avant tout dans des conditions de roche-mère
plus meuble, de granulométrie fine, de toundra plus fournie et, surtout, de
conditions locales de mauvais drainage, les sols toundrains hydromorphes
apparaissent. Passant outre les nombreuses subdivisions des géographes russes,
qui seront en partie citées à plus grande échelle cartographique, les sols
dominants, si jamais il était possible de moyenner une telle mosaïque, sont les
toundrovyé gléévyé potchvy, dits aussi toundrovyé glééziomy (Nizovcev, 2005,
p. 133), les sols toundrains à gley. Gorgés d‟eau en saison chaude à cause de la
fonte et reposant sur une couche imperméable de pergélisol, ils sont très mal
aérés. Dans ces sols hydromorphes asphyxiants, ce sont les phénomènes de
réduction (vosstanovlénié) qui se mettent en place. La réduction des oxydes de
fer dans le sol est à proprement parler le processus de gleyification117. Les sols
toundrains les plus répandus sont ainsi de type AG. Un horizon A, formé d‟un
humus acide, où l‟azote organique n‟est pas correctement minéralisé à cause du
froid et des conditions anaérobies qui bloquent la nitrification, repose sur un
horizon G argileux de couleur verdâtre, le gley. Cet horizon, très reconnaissable
à sa teinte due à l‟accumulation de fer sous sa forme réduite (zakisnaïa forma),
forme une couche reposant sur le toit du pergélisol. De multiples variantes
existent bien entendu, y compris à gleyification superficielle, confirmant le
caractère presque vain de l‟étude pédologique de la toundra à petite échelle
cartographique.

2.3.3. La marqueterie mobile des sols de toundra

Si l‟un des traits descriptifs majeurs de la toundra est son aspect de


mosaïque, elle le doit avant tout à des facteurs pédologiques eux-mêmes
déterminés par des processus géomorphologiques périglaciaires. Ce sont eux
qui provoquent la rapide évolution du micro-modelé118, voire, comme disent
certains géographes russes, du nano-modelé119. Cette mobilité superficielle
ajoute, à une échelle de temps beaucoup plus courte et une échelle spatiale
beaucoup plus fine, à la jeunesse générale des sols de toundra évoquée
117
C‟est sous cette forme francisée que le terme russe ogléénié est entré dans le vocabulaire
pédologique. Quant au mot russe de gleï, il a été repris dans toutes les langues scientifiques du
monde sous le forme de gley.
118
« L‟aspect de mosaïque de la couverture végétale, caractéristique des toundras, est déterminée
par les rapides changements dans l‟espace des conditions pédologiques, par la variété de la
position en profondeur de la merzlota, par le micro-modelé, […] par l‟épaisseur de la couverture
neigeuse, ainsi que par les processus cryogéniques pénétrant profondément dans le sol, qui
conduisent à une différenciation horizontale de la surface des sols » (Rakovskaja et Davydova,
2003, p. 167, en russe).
119
« Le caractère en mosaïque des associations toundraine n‟est pas seulement déterminé par
l‟activité des plantes, mais aussi par l‟intensité des processus cryogéniques pénétrant dans le sol,
qui conduisent à une structuration horizontale de leur partie superficielle. C‟est du caractère des
formes de nano-modelé que dépend la composition horizontale des associations toundraines »
(Abdurahmanov et al., 2003, p. 292, en russe).
76
Milieux naturels de Russie
précédemment. Il ne s‟agit ici ni de tomber dans l‟étude géomorphologique, ni
de détailler chaque carreau de la mosaïque, mais d‟évoquer seulement le
principe même expliquant la marqueterie végétale. C‟est donc le fil-directeur
temporel de la mobilité qui sera ici suivi, laissant à un ultérieur développement
typologique le soin de s‟appuyer sur le critère spatial des dimensions du
maillage pédologique. A cet égard, il s‟agit d‟abord d‟opposer les affleurements
de roches cohérentes aux sols toundrains où une phase fine existe. Parmi ceux-
ci, une échelle simplifiée de mobilité décroissante peut être suivie : la toundra
des langues de gélifluction s‟adapte ainsi à des mouvements plus rapides que
ceux des buttes de gonflement, cependant que l‟instabilité des sols polygonaux
n‟est pas toujours moindre.

La toundra des fissures rocheuses

Dans les étendues pierreuses, où les lithosols occupent une grande


place, où la cryoclastie est un processus mécanique essentiel, où la déflation
éolienne est forte, la pédogenèse se réfugie souvent dans les fissures des
rochers. Ce sont d‟abord des microorganismes, dits « chasmoendolithiques »
(Godard et André, 1999, p. 190), qui prennent position dans les fissures, puis
des lichens et des mousses de plus grande taille. Grâce à l‟action de préparation
de ces dernières, certaines plantes vasculaires de la toundra peuvent ensuite s‟y
abriter, marquant alors un contraste paysager caractéristique avec les étendues
pétrées. La kamnélomka est l‟une de ses plantes, dont le nom lui-même est
significatif, la fendeuse (lomka) de rocher (kamné)120. Au cours de cette
évolution, certaines diaclases rocheuses se sont ainsi élargies, une pédogenèse,
fût-elle embryonnaire, s‟est installée dans les fissures.

La toundra gélifluée

Selon le critère de mobilité décroissante dans les sols fins, ce sont les
langues de gélifluction qui, sur les pentes, gênent le plus les formations
végétales. En effet, les vitesses de descente de plusieurs décimètres, et même de
plusieurs mètres, par an ne sont pas rares et ce sont des mouvements déchirant
les racines de la plupart des plantes toundraines. Cependant, certaines espèces,
entravant d‟ailleurs réciproquement le phénomène morphodynamique,
colonisent les langues et, surtout, les lobes qui les terminent en aval. C‟est le cas
de la grouchanka krouglolistnaïa, dont les feuilles arrondies121, plaquées au sol
sous la couverture nivale pendant de nombreux mois, apparaissent à la
disparition des neiges à la surface du sol, devenu mouvant par imbibition de

120
Certes, la Saxifrage signifie la même chose en latin, mais le sens de cette formation savante
pour un Français est moins évident que, pour un Russe, celui de ce mot vernaculaire.
121
Le nom de grouchanka (pyrole) lui vient d‟ailleurs de la ressemblance de ses feuilles avec
celles d‟une groucha (poirier).
77
l‟eau de fonte. Ses fleurs blanches éclaircissent ensuite le front des coulées. Ce
développement est rendu possible par le fait que cette Pyrole à feuilles rondes
(Pyrola rotundifolia var. grandifolia) voit son système souterrain croître en
suivant le déplacement. « Sur les pentes, la surface des langues de solifluction
est également dépouillée, la végétation s‟accrochant au bourrelet frontal;
spécialement il s‟agit de plantes à longues tiges souterraines s‟allongeant vers le
bas du versant au fur et à mesure que la langue glisse (par exemple Pyrola
grandifolia qui s‟allonge vers l‟aval de 25 cm par an) » (Birot, 1965, p. 212).

La toundra mamelonnée

Là où la granulométrie s‟y prête, la toundra peut se couvrir de toutes


sortes de buttes de grossissement de la glace, que les Russes, au-dessus de
multiples termes géomorphologiques plus spécialisés, regroupent sous
l‟appellation de bougry poutchénia (buttes de gonflement). Ces monticules, de
dimensions diverses et dans des formations variées, certaines sableuses ou
limono-sableuses, d‟autres tourbeuses, provoquent à plusieurs échelles une
distinction des sols et des associations végétales de toundra.
Les boulgounniakhi, ou merzlotnyé bougry, dus à l‟injection de la glace
au-dessus du pergélisol dans des terrains de granulométrie assez sableuse, sont
des buttes de grande taille, parfois plusieurs décamètres de hauteur, dont
« l‟éventail des vitesses annuelles de croissance verticale est très large puisqu‟il
va de quelques millimètres à plus d‟un mètre » (Godard et André, 1999, p.
152). L‟influence sur la végétation toundraine dépasse la mobilité de
gonflement, pour ajouter un effet de pente et une augmentation de la reptation
qui gêne les ligneux, alors même que les arbres nains se plaisent
particulièrement en exposition sud de ces collines. D‟autre part, l‟eau de fusion
ravine les pentes et déchausse les plantes qui avaient pris pied sur les flancs du
boulgounniakh. Les toundras de la Yana, de l‟Indiguirka et de la Kolyma en
donnent de multiples illustrations.
Les torfiannyé bougry, dus à la ségrégation de la glace dans les terrains
tourbeux, sont des buttes de petite taille, de quelques mètres tout au plus, mais
leur croissance peut être rapide. Le boursouflement s‟effectue là où la neige et
la tourbe sont moins épaisses, diminuant doublement l‟isolation. De multiples
buttes de dimensions encore moindres, en général décimétriques, enflent les
terrains souvent marécageux. Selon la domination, on met l‟accent sur les
dernovyé bougry (buttes gazonnées) ou sur le kotchkarnik (marais mamelonné).
Que ce soit pour les buttes de tourbe ou pour les plus petits monticules,
l‟influence sur la toundra est double. D‟une part ce sont des paysages où
s‟affirme le contraste entre une végétation de sols égouttés et marécageux122,

122
Décrivant la toundra de la Russie d‟Europe, P. Birot (1970, p. 121) écrit : « les surfaces plates,
mal drainées, sont accidentées de „buttes gazonnées‟ […]. La tourbe y est soulevée par le gel
jusqu‟à 2 à 3 m. Ces surfaces sont revêtues d‟une végétation variée (Bouleaux nains, Saules,
78
Milieux naturels de Russie
d‟autre part les plantes subissent peu ou prou des mouvements pouvant aller
jusqu‟au déchirement. Selon la taille des buttes et leur vitesse de gonflement,
selon la prédominance des plantes marécageuses ou buissonnantes, les Russes
distinguent au moins la bougorkovaïa, la melkobougorkovaïa et la
kotchkarnikovaïa toundra (toundra à buttes, à petites buttes, à marais
mamelonné). Sur les parties égouttées, certains Saules ont une grande
importance, dans les fonds marécageux, les Laîches sont abondantes. La
toundra mamelonnée la plus fréquente est ainsi dite ivkovo-ossokovaïa
bourgovataïa toundra (la toundra à saulaie-cariçaie de buttes). Dans l‟île de
Vrangel, cette formation se caractérise par Salix pulchra, Carex lugens,
Arctagrostis latifolia, Deschampsia cespitosa, Oxytropis maydelliana
(Belikovič et al., 2006).

La toundra des petits polygones

Dans les étendues planes dominées par les sols toundrains fins, la
marqueterie végétale est avant tout structurée par les processus de
cryoturbation, qui déplacent les particules sous l‟effet de l‟alternance du gel et
du dégel de l‟eau du sol, créant des figurations et des petits polygones. La
vitesse du mouvement peut atteindre quelques centimètres par an123, largement
susceptible de grandement gêner l‟installation des plantes toundraines124. La
végétation est surtout présente sur les périphéries des formes polygonales, car
ce sont toujours les parties les plus stables125 et souvent celles où la
granulométrie est la plus fine. Les Mousses et quelques rares plantes
vasculaires, comme certains maki (Pavots), renforcent ensuite cette stabilité par
rétroaction, en laissant le gel agir plus profondément et intensément au centre
non inoccupé des polygones. La question de la toundra polygonale sera reprise
plus loin, non pas dans le cadre de la mobilité temporelle, mais dans un but
typologique d‟emboîtement géographique des micro-habitats.

2.3.4. Les animaux et le sol

La vie animale à l‟intérieur du sol est réduite aux quelques mois ou


semaines de dégel de la couche active au-dessus du pergélisol. L‟humidité de ce

Ronces aux fleurs et aux baies éclatantes). L‟intervalle est occupé par des marécages avec Carex,
Sphaignes, et aussi Hypnum ».
123
Pour l‟école française, les géographes pionniers à ce sujet furent A. Cailleux et A. Pissart. Leur
démarche était géomorphologique et non biogéographique.
124
« Si la granulométrie est trop fine, un autre danger menace la végétation, celle de la
cryoturbation qui gonfle les noyaux les plus argileux et déchire les racines » (Birot, 1965, p. 212).
125
« Sur les surfaces planes, la roche affleure alors en taches, aux contours polygonaux plus
stables, où les plantes se réfugient » (Birot, 1965, p. 212). « Les bords des polygones sont occupés
par la végétation parce qu‟ils sont moins mobiles » (Tricart, 1967, p. 262).
79
mollisol est en général très élevée. Dans ce milieu asphyxiant, les vers de terre
(dojdévyé tchervi) susceptibles de l‟aérer sont peu nombreux. Le genre Eisennia
ne compte qu‟une seule espèce dans la toundra russe, qui soit d‟une taille
importante (Abdurahmanov et al., 2003). Tout le reste de la faune du sol est
formé de très petits organismes, que ce soit chez les Vers, représentés par des
Nématodes, ou les Arachnides, dont les Acariens (klechtchi) forment l‟essentiel.
De toute façon, la litière et la matière en putréfaction issues de la toundra sont
limitées, donc les saprophages le sont aussi. Ainsi, la vie animale souffre,
comme la vie végétale, de sols asphyxiants, gorgés d‟eau très froide pendant
quelques semaines et gelés l‟essentiel de l‟année. La faune des sols toundrains
n‟est en revanche pas autant dérangée que les plantes par la mobilité de la
couche active. Ces mouvements, qui modifient le micro-modelé, donc les
habitats, de la toundra, à des rythmes que nous venons d‟étudier, n‟ont pas tous
la même ampleur spatiale et s‟emboîtent dans de plus vastes ensembles.

3. Des zones et régions de toundra aux micro-habitats

Une toundra peut-elle changer plus radicalement par trente mètres de


côté que par trente kilomètres de latitude ? Un renversement des échelles est-il
possible et la toundra peut-elle être sens dessus dessous ? A quel niveau la mise
en valeur humaine se fait-elle sentir ? La toundra de Russie est-elle une toundra
russe ?
Pour tenter une réponse ordonnée, il conviendra d‟abord de présenter
les ceintures latitudinales classiques des biogéographes de la toundra,
compliquées du gradient continental, lui-même dérangé par le rôle des mers
arctiques et des montagnes.

80
Milieux naturels de Russie
Fig. toundra 4 : Le découpage de la toundra russe à petite échelle cartographique

Il faudra ensuite introduire les toponymes de l‟occupation humaine, fût-


elle lâche, des différentes régions de toundra et discuter la pertinence de certains
regroupements. Il s‟agira enfin, non pas d‟étudier, à grande échelle
cartographique, les micro-habitats pour eux-mêmes, mais de comprendre
comment ils s‟insèrent et se distribuent à l‟intérieur d‟espaces plus vastes, sans
contredire la zonation et les autres découpages supérieurs.

3.1. Le découpage de la toundra russe à petite échelle : le rôle zonal


et méridien des mers arctiques

L‟école russe de biogéographie et de pédologie, à l‟origine du concept


même de la zonalité planétaire, continue d‟étudier sans relâche les subdivisions
latitudinales à l‟intérieur de la toundra. C‟est une préoccupation majeure, qui
tourne parfois à l‟exclusivité quant aux réflexions de découpage spatial de la
toundra russe (Polunin, 1951, Aleksandrova, 1971, 1977, Jurcev, 1973, Jurcev
et Tolmačev, 1978, Yurtzev, 1994, Černov et Matveeva, 1979, Chernov et
Matveyeva, 1997, Matveeva, 1998, Koroleva, 2006). Les auteurs français, en
revanche, ont toujours largement fait appel à l‟opposition entre la toundra
océanique et continentale (Birot, 1965, Lageat, 2004), en s‟appuyant souvent
sur le contraste climatique classique, spitzbergien contre angarien, adulé des
géographes de notre pays. Russes126 comme Français maîtrisent bien entendu
parfaitement les deux et N. Polunin a influencé les géographes de notre pays
126
C‟est l‟opposition entre la province de Barents et la province sibérienne de V.D. Aleksandrova
(1977).
81
depuis longtemps (Elhaï, 1967, Godard et André, 1999), mais la prédilection ou
la façon de présenter est tout de même différente. Une complication
supplémentaire vient de la troisième dimension altitudinale, qui était au cœur de
la démarche du géographe russe pionnier de l‟étude de la toundra (Gorodkov,
1938) et qui reste au centre des préoccupations scientifiques pour la toundra
mondiale (Ives et Barry, 1974, Wielgolaski, 1997).

3.1.1. Un gradient de zonation des déserts polaires à la toundra bas-


arctique

Si tout le monde s‟accorde à souligner l‟importance de la subdivision


zonale de la toundra, il existe néanmoins de nombreuses différences,
fondamentales quand il s‟agit des limites entre les types de toundra, moins
importantes quand il s‟agit seulement de diversité de vocabulaire pour désigner
les mêmes formations. Certaines différences sont caractéristiques d‟une
approche qui n‟est pas la même entre les auteurs russes et français, d‟autres,
moins claires, brouillent les pistes, ou les poudrent de neige, à l‟intérieur même
de la communauté géographique de chaque pays.
Sur chacune des franges latitudinales, la question de l‟appartenance ou
non des marges à la toundra se pose. La frange méridionale, nommée
lessotoundra par les Russes et toundra boisée par les Français, ne fait
assurément pas partie de la toundra pour l‟ensemble des géographes russes
actuels. La raison en est climatique, puisqu‟il s‟agit d‟une formation de la zone
tempérée, qui doit être exclue de la zone polaire du fait de températures
moyennes mensuelles supérieures à 10 °C en été. Cette appartenance de la
toundra boisée à la zone de taïga n‟est pourtant pas évidente. Comme tout
écotone, son appartenance à l‟une ou l‟autre zone pourrait se concevoir. Sur le
plan paysager, la toundra boisée n‟est déjà plus forestière, mais elle reste située
en deçà de la limite de l‟arbre. Dans son ouvrage majeur, publié en 1935, le
premier géographe russe spécialiste de la toundra, B.N. Gorodkov, classait la
lessotoundra dans la zone de la toundra. Ce choix était repris par le géographe
L.S. Berg (1941). En dehors de la Russie, le sujet reste controversé. Elle est
ainsi discutée à l‟échelle internationale (Löve, 1970). Chez les Français, le
biogéographe Gabriel Rougerie (1988, p. 59) étudie « la toundra arbustive
subarctique, aux ligneux dressés » avec les autres toundras127.
La question de la frange septentrionale est encore plus épineuse. Il
s‟agit de la transition entre la toundra haut-arctique et le désert polaire

127
La citation complète est : « au-delà de la limite des arbres, règnent, dans l‟hémisphère boréal,
deux et parfois trois types de toundras différenciées de manière zonale, dans leurs grandes lignes :
d‟abord la toundra arbustive subarctique, aux ligneux dressés ; puis la toundra buissonnante, aux
ligneux prostrés ; enfin, plus avant dans l‟Arctique, la toundra rase polaire, formée d‟herbacées
phanérogames et cryptogames, sans ligneux dignes de ce nom » (Rougerie, 1988, p. 59).
82
Milieux naturels de Russie
(poliarnaïa poustynia). Celle-ci est tellement progressive que certains auteurs,
tant chez les Russes que chez les Français, intègrent la toundra très
septentrionale et le désert polaire dans un même ensemble (Aleksandrova, 1977,
1988), tandis que d‟autres les différencient nettement (Gorodkov, 1935, Berg,
1941, Ţadrinskaja, 1970).
Nous exclurons ici la toundra boisée, qui sera étudiée avec la taïga,
mais nous ne fixerons pas de limite septentrionale à la toundra haut-arctique. Ce
dernier problème concerne beaucoup moins de surfaces en Russie qu‟au Canada
et ne se pose que pour de petites portions des îles russes de l‟Arctique. Ces
précisions ou réserves étant apportées, la grande majorité des auteurs, russes et
français, subdivisent la toundra en trois rubans parallèles, dont les appellations
varient parfois, mais se resserrent plus souvent autour du triptyque des toundras
haut-, moyen- et bas-arctique. Chez les auteurs français classiques, Henri Elhaï
(1967, p. 277) dit reprendre ces trois termes à N. Polunin (1960). Ils forment
aussi128 la typologie d‟A.Godard et M.-F. André (1999, p. 192). Chez les
Russes, les trois termes qui reviennent souvent sont vyssokoarktitcheskié,
arktitcheskié, soubarktitcheskié toundry, littéralement les toundras haut-
arctiques, arctiques et subarctiques129. La toundra subarctique au sens russe
n‟est en aucun cas synonyme du domaine subpolaire au sens français, lequel
recouvre la toundra boisée.
La toundra haut-arctique, vyssokoarktitcheskaïa toundra130 ou bien,
simplement arktitcheskaïa toundra131, soit la toundra arctique au sens strict, est
une formation végétale de transition avec le désert polaire. Les plaques de sol
nu (piatna gologo grounta) y sont souvent prédominantes. C‟est le règne des
lichens encroûtants qui, par endroit, forment « des peuplements lichéniques
purs, assurant à eux seuls, la totalité du paysage végétal » (Rougerie, 1988, p.
11). Les lithosols sont majoritaires, mais des mousses, des saxifrages et diverses
herbes s‟insinuent dans les fentes des rochers, les abris, cependant que,
localement, de petites prairies colonisent les dépressions humides. Selon les
travaux d‟A.G. Issatchenko, la biomasse est inférieure à deux tonnes par
hectare. Seuls les archipels de la Russie arctique, François-Joseph, Nouvelle
Terre, Terre du Nord, éventuellement l‟extrême nord des îles de Nouvelle
Sibérie, connaissent cette toundra haut-arctique, encore que l‟altitude provoque
son apparition sur le continent sibérien dans la chaîne de Byrranga, traversée
par le 75e parallèle au cœur de la péninsule de Taïmyr.

128
A la différence près que les adjectifs deviennent des compléments de nom : toundra du Haut-
Arctique, etc.
129
La toundra subarctique est parfois dite hypo-arctique (guipoarktitcheskaïa) par certains auteurs
russes. N.A. Martchenko et Nizovtsev l‟emploient dans un sens zonal, V.D. Aleksandrova dans
un sens floristique.
130
Par exemple chez Abdourakhmanov et al. (2003) et chez Martchenko et Nizovtsev (2005).
131
Par exemple chez Jadrinskaïa (1970) et chez Rakovskaïa et Davydova (2003).
83
La toundra moyen-arctique, souvent dite typique (tipitchnaïa) par les
Russes, parfois dite moyenne (sredniaïa)132, est une formation végétale où
dominent les mousses et, secondairement, les lichens buissonnants133, cependant
que le raznotravié est important, composé de multiples plantes herbacées à
fleurs. « Le recouvrement moyen atteignant ici 70 % » (Godard et André, 1999,
p. 192), différentes espèces de mousses se relaient pour former presque partout
un tapis assez épais, parfois sec, plus souvent spongieux, au-dessus duquel les
ossokovyé sont essentiels. Selon les genres dominants parmi ces Cypéracées, on
a plutôt une toundra à Laîche, plutôt à Linaigrette, mais le paysage mélangé des
deux est si fréquent que la toundra moyenne, dans ce faciès, est en général dit
pouchitsévo-ossokovaïa toundra par les Russes. Les endroits assez bien drainés
sont suffisamment étendus pour que la toundra moyenne pousse assez
largement sur des sols bruns arctiques. Ces podboury sont, pour des sols
toundrains, relativement aérés, mais leur humus est tout de même acide. Selon
les travaux d‟A.G. Issatchenko, la biomasse est comprise entre deux et vingt
tonnes par hectare. La toundra moyen-arctique forme la moitié septentrionale de
la toundra du continent sibérien, s‟épanouissant tout particulièrement dans la
Plaine de Sibérie Septentrionale, la Plaine de la Yana et de l‟Indighirka, ainsi
que la Plaine de la Kolyma. Sa limite méridionale suit assez bien l‟isotherme de
6 °C de juillet (Abdurahmanov et al., 2003, p. 293). Si ce mois est plus chaud,
on passe à la toundra bas-arctique.
La toundra bas-arctique, dite subarctique (soubartitcheskaïa) par
certains auteurs russes (Abdurahmanov et al., 2003, p. 293), méridionale
(youjnaïa) par d‟autres (Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 211)134, est une
formation végétale couvrante, continue, stratifiée, où les buissons et les arbres
nains forment un étage au-dessus de cryptogames. D‟après les travaux d‟A.G.
Issatchenko, la biomasse serait généralement comprise entre vingt et quarante
tonnes par hectare. Cette toundra buissonnante (koustarnitchkovaïa toundra) est
le royaume des Ericacées. Ce sont elles qui donnent l‟aspect ligneux135
dominant de cette toundra et son caractère principalement sempervirent. Parmi
les Ericacées, le genre Empetrum est avant tout représentée par la voronika
tchiornaïa (Empetrum nigrum), le genre Vaccinium par la brousnika
(Vaccinium vitis-idaea). Cette Airelle rouge marque fortement le paysage de la

132
Elle est cependant appelée « arctique » par Martchenko et Nizovtsev (2005)
133
C‟est pourquoi E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, p. 211, en russe) proposent de
l‟appeler tipitchnaïa lichaïniko-mokhovaïa toundra, « la toundra typique lichéno-muscinale ».
134
Le géographe B.N. Gorodkov (1935) l‟appelait la toundra boisée septentrionale, mais ce terme
n‟est plus employé. Certains chercheurs la nomment toundra hypo-arctique. Les géographes
Martchenko et Nizovtsev (2005) la subdivisent en toundra buissonnante méridionale et toundra
buissonnante septentrionale, mais cette dernière prend aussi une partie de la toundra moyen-
arctique d‟autres auteurs russes.
135
« Ce mode buissonnant des toundras se distingue aisément de celui des plus hautes latitudes
[…] par le fait qu‟il comporte un pourcentage d‟espèces ligneuses toujours supérieur à 50 % »
(Rougerie, 1988, p. 59).
84
Milieux naturels de Russie
toundra russe méridionale, étalant toute l‟année ses petites feuilles
sempervirentes luisantes, scléreuses, modérant les couleurs vives d‟autres
plantes par ses fleurs d‟un humble rose pâle, mais rattrapant son éclat en
donnant ses baies d‟un rouge vif tranchant. Les sols hydromorphes à gley sont
très répandus dans la toundra bas-arctique. C‟est aussi celle où les tourbières
(torfianiki) prennent le plus de place, impliquant l‟abondance des Sphaignes et
des Cypéracées poussant sur différents sols tourbeux, torfianistyé potchvy mais
aussi torfianyé potchvy. La toundra bas-arctique est celle qui occupe le plus de
place en Russie. Presque exclusive en Europe, elle forme les quatre cinquièmes
de celle de Sibérie occidentale. En Sibérie centrale, où le continent monte très
haut en latitude dans le Taïmyr, et en Sibérie orientale, elle n‟en constitue plus
que la moitié méridionale, mais elle redevient prépondérante en Tchoukotka, à
l‟approche du Pacifique.
En conclusion, ces trois sous-zones (podzony) de toundra sont en
théorie traversées si l‟on fait un trajet du nord au sud. Dans la réalité, la côte de
l‟Océan Glacial Arctique descend à des latitudes variées d‟ouest en est,
s‟avançant très au sud en Europe, restant au contraire très au nord en Sibérie
centrale, et choisissant un parallèle intermédiaire en Sibérie orientale. La place
prise par les mers polaires peut ainsi tronquer, selon les endroits, une ou deux
sous-zones. Il en résulte trois conséquences géographiques majeures. Primo, le
fait est que seule la Sibérie centrale possède sur le continent les trois bandes de
toundra, grâce à la montée du cap Tchéliouskine jusqu‟à 77°43‟ Nord.
Cependant, pratiquement partout en Sibérie, même à l‟ouest et à l‟est, l‟ampleur
latitudinale de la toundra est telle que les sous-zones moyen-arctique et bas-
arctique ont la place de se succéder du nord au sud, depuis le littoral vers
l‟intérieur du continent. Secundo, la toundra haut-arctique est presque
uniquement insulaire. Tertio, la Russie d‟Europe, du fait des littoraux très
méridionaux de la mer de Barents, n‟offre, à cette échelle, qu‟une toundra bas-
arctique.

3.1.2. Les complications de longitude et d’altitude

Ce fond zonal distinguant les toundras du nord au sud n‟est pas


seulement tronqué par le fait que le littoral arctique dessine d‟amples variations
latitudinales. Il est aussi compliqué, en restant à petite échelle cartographique,
par des effets de longitude et d‟altitude. L‟influence de la longitude, ou de la
continentalité est elle-même double, composée d‟une part d‟un héritage
morphoclimatique, d‟autre part d‟un effet océanique actuel.

Dans ce milieu froid où la pédogenèse est très lente, la durée pendant


laquelle les actions biochimiques ont pu se produire prend un caractère majeur.
Or les glaciers, qui ne sont jamais loin, font repartir à zéro cette évolution à
85
chaque nouvelle invasion. Ils sont aujourd‟hui rétractés sur quelques îles russes
de l‟Arctique. Mais l‟inlandsis couvrait d‟immenses surfaces il n‟y a qu‟un peu
plus de 10 000 ans. De cette dernière glaciation, dite, par les Russes, de Valdaï,
à peu près concomitante du Würm alpin, les effets sont considérables, si bien
qu‟un contraste majeur oppose les régions qui se sont libérées récemment de
cette couverture glaciaire et les autres. Lichonnaïa lda soucha, la terre épargnée
par les glaces, le continent dépourvu de glacier au Valdaï est un autre monde.
C‟est, grâce à sa sécheresse, une partie de la Sibérie centrale et orientale, celle
de la pédogenèse possible sur une certaine durée, celle de l‟évolution qui n‟est
pas un éternel recommencement. Il en résulte une toundra plus moussue, plus
riche et plus variée que les difficiles conditions climatiques actuelles ne le
laisseraient supposer. Elle s‟oppose à la toundra européenne et sibérienne de
l‟ouest, très jeune, qui a récemment pris pied sur un terrain raboté par
l‟inlandsis, moins variée que son climat assez doux pourrait laisser accroire et
plus souvent lichénique qu‟on ne le penserait.
Cet héritage contrecarre, sauf en Tchoukotka où il l‟accentue, la
situation due aux conditions climatiques actuelles dans lesquelles baigne la
toundra russe. La Nouvelle Terre (Novaïa Zemlia) forme la barrière marine
séparant les courants chauds à l‟ouest des courants froids à l‟est. L‟Oural
Polaire, qui est au continent ce que la Nouvelle Terre est à l‟océan, forme la
barrière climatique limitant la toundra du climat polaire océanique (ou
spitzbergien) à l‟ouest de la toundra du climat polaire continental136 (ou
angarien) à l‟est. La toundra européenne est ainsi plus humide, souffre d‟étés
frais, mais profite d‟hivers peu rigoureux. Elle le doit au dernier avatar du Gulf
Stream et de la Dérive Nord-Atlantique, ce courant de Norvège qui, après avoir
dépassé le cap Nord, prend le nom de courant mourman en longeant la
péninsule de Kola. C‟est lui qui, s‟épanouissant dans toutes les directions de la
mer de Barents pour mieux en adoucir tous les littoraux, vient mourir contre la
Nouvelle Terre, non sans avoir donné ses dernières calories aux contreforts
occidentaux des monts Paï-Khoï qui forment la terminaison de l‟Oural Polaire.
Au-delà, la toundra sibérienne est plus sèche, aux saisons plus contrastées.
Seule la toundra tchouktche et celle de l‟île de Vrangel, à l‟approche du
Pacifique, retrouve, par quelques retours d‟est, marins et climatiques, peut-être
un peu de douceur, assurément beaucoup d‟humidité. On aura noté que, par une
translation malvenue de la frontière entre l‟ouest et l‟est, la toundra de Sibérie
occidentale est la seule à subir les deux inconvénients de l‟héritage glaciaire
prononcé et du climat rude actuel.

136
Il est entendu que nous reprenons ici les termes classiques selon laquelle l‟influence est dite
océanique quand les mers arctiques apportent une certaine douceur hivernale et continentale dans
le cas contraire. Cependant, comme le rappelle T.A. Tourskova (2002), la totalité de la toundra
russe est influencée par l‟océan et c‟est cette action des vents marins du nord qui provoque
l‟absence d‟été.
86
Milieux naturels de Russie
La taïga russe, ainsi triplement rubanée du nord au sud et doublement
contrastée d‟ouest en est, ne s‟étend pas seulement dans les plaines littorales ou
deltaïques de l‟Arctique. Elle subit aussi de multiples complications par
l‟intervention de reliefs plus ou moins élevés, qui la coupent et la décalent, lui
permettant notamment de s‟avancer dans la zone de taïga. Ce cas est manifeste
dans la péninsule de Kola au-dessus de 600 à 700 m. A l‟autre extrémité de
l‟Europe, le surgissement de l‟Oural Polaire permet à une Laîche des plaines de
Sibérie centrale, en l‟occurrence Carex arctisibirica, de se retrouver plusieurs
centaines de kilomètres à l‟ouest, au-dessus du Carex globularis européen. En
Sibérie centrale, l‟intervention montagneuse de la chaîne de Byrranga aide la
toundra haut-arctique, ailleurs insulaire, à mettre pied sur le continent. En
Sibérie orientale et en Tchoukotka, tout est affaire de damier entre toundra plus
ou moins montagnarde et toundra boisée ou taïga souffreteuse de vallée (Jurcev,
1973).
Peu ou prou, la toundra russe est finalement partout influencée par
l‟étagement altitudinal (Gorodkov, 1938), si bien que cette perturbation de la
zonalité peut être considérée comme un dérangement à moyenne échelle, qui
conduit à l‟étude régionale de la toundra russe.

3.2. Les régions de toundra à moyenne échelle

3.2.1. Les formations d’Europe : les toundras mourmane et kanino-


petchorienne

Malgré sa séparation en deux parties par la mer Blanche, la toundra de


la Russie d‟Europe présente une certaine unité. C‟est une toundra méridionale,
bas-arctique, buissonnante, qui pousse sur des sols issus de roches-mères qui
étaient englacées au Valdaï. Les toundras de la Russie d‟Europe ont aussi en
commun leur hiver peu rigoureux et leur forte humidité estivale. Les
précipitations sont partout supérieures à 500 mm par an. Ces deux traits
climatiques se dégradent cependant sensiblement d‟ouest en est (Jakovlev,
1961), si bien qu‟il est justifié de séparer la toundra mourmane de la toundra
kanino-petchorienne, lesquelles se distinguent aussi par une partie de leur
composition floristique et la texture de leurs sols.

La toundra mourmane et la toundra de Ter

La toundra mourmane, au sens large, forme un ruban d‟une trentaine de


kilomètres de largeur (Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 280), qui borde la
péninsule de Kola au nord et à l‟est, depuis la frontière finlandaise jusqu‟à
l‟embouchure de la Strelna dans la mer Blanche. La latitude atteint presque 70 °
87
Nord dans la presqu‟île Rybatchi proche de la frontière finlandaise, mais elle
descend en deçà du cercle polaire à l‟autre extrémité137. Ce n‟est donc pas tant
la latitude138 que l‟influence de la mer qui construit l‟absence d‟été et
l‟impossibilité pour l‟arbre de croître. En fait la toundra mourmane au sens
strict ne comprend que celle bordée par la mer de Barents ; elle est poursuivie à
l‟est par la toundra de Ter, baignée par l‟extrémité septentrionale de la mer
Blanche.
Cette toundra, partout littorale, est caractéristique d‟une formation bas-
arctique139, tout en s‟en distinguant par la grande faiblesse des herbes. Assez
peu lichénique et moussue, cette toundra buissonnante voit le règne des
Bouleaux nains et des Ericacées. La Camarine (Empetrum, voronika) est
représentée par deux espèces140, l‟Airelle rouge (Vaccinium vitis-idaea,
brousnika) est bien entendu répandue, la toloknianka (Arctostaphylos) ajoute à
ces Ericacées sempervirentes. En s‟éloignant de la côte de la mer de Barents,
cette toundra buissonnante voit sa strate inférieure augmenter son taux de
recouvrement et s‟enrichir, surtout en Lichens, dont la Mousse à renne141.
Malgré son caractère de toundra méridionale, la formation végétale mourmane a
en effet l‟originalité d‟être assez peu couvrante ; elle offre des étendues
rocheuses dénudées, balayées par les vents marins, où la végétation se réfugie
dans les fentes. Les plantes herbacées sont réduites, mais, parmi elles, la
toundra mourmane est la seule de Russie142 à posséder la Laîche de Bigelow
(Carex bigelowii), répandue en Scandinavie, dans des contrées où les
précipitations sont abondantes.
La toundra de Ter (Koroleva, 1999) se distingue de sa voisine
mourmane par des sols qui, tout en étant jeunes, sont moins caillouteux et
graveleux. C‟est une toundra plus marécageuse (Cinzerling, 1935), où
s‟épanouissent les Saules nains, prenant la place des Bouleaux nains de la

137
Elle ne descend pas aussi sud d‟après la délimitation classique de L.S. Berg (1941), s‟arrêtant
sur le Ponoï donc restant au nord du cercle polaire.
138
D‟où l‟importance des débats russes depuis des décennies sur la zonalité de la toundra
mourmane et le titre provocateur d‟un article récent de N.E. Koroleva (2006, en russe) : « la
toundra zonale de la péninsule de Kola : réalité ou erreur ? ».
139
C‟est la conception actuelle (soubarktitcheskaïa youjnaïa toundra de Aleksandrova, 1977, et
de Koroleva, 2006). En revanche, dans sa thèse de 3 e cycle aujourd‟hui dépassée, E.G. Tchernov
(1956, cité par Koroleva) classait un liséré littoral de la formation mourmane en toundra moyen-
arctique (arktitcheskaïa).
140
Pour V.D. Aleksandrova (1977), le fait que la Camarine hermaphrodite, qu‟elle présente
comme la plante hypo-arctique par excellence, arrive jusqu‟à la mer prouve que la formation
mourmane dans son ensemble est bas-arctique.
141
E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, pp. 282-283) écrivent que le taux de recouvrement
muscino-lichénique est inférieur à 25 % en moyenne sur la côte mourmane, mais monte à 50 % en
allant vers l‟intérieur.
142
Selon N.A. Martchenko et V.A. Nizovstev (2005). Cependant, les travaux de T.V. Egorova
dans les années 1970 ont montré qu‟une sous-espèce (Carex bigelowii subsp. lugens)
réapparaissait à l‟autre extrémité de la Russie, à l‟approche du Pacifique.
88
Milieux naturels de Russie
toundra mourmane. La toundra de Ter devient largement tourbeuse en allant
vers le sud. Une Rosacée devient majeure, la morochka. Cette Ronce des
tourbières (Rubus chamaemorus), qui était déjà présente dans tous les faciès
marécageux de la toundra mourmane (Koroleva, 2006), atteint son maximum
dans celle de Ter. En arrière de la toundra mourmane et de celle de Ter,
l‟intérieur de la péninsule de Kola est couvert d‟une toundra boisée et d‟une
taïga claire septentrionale, à l‟intérieur desquels quelques îlots de toundra de
montagne peuvent surgir grâce à l‟altitude. Ce sont ces croupes dénudées qui
sont traditionnellement appelées toundra par les Lapons, formant ainsi la
toundra éponyme (Černov, 1980).
Les toundras mourmane et de Ter forment un ruban extrêmement peu
peuplé, à la seule exception de l‟agglomération de Mourmansk. Bien que celle-
ci constitue le plus grand ensemble urbain de toute la toundra mondiale, elle
reste très localisée143. Depuis 1939, la toundra mourmane est en partie protégée
par la réserve naturelle de Kandalakch (Kandalakchski zapovednik), dont les
70 500 ha couvrent pour part la formation végétale polaire, pour part la taïga.
Pour ce qui est de la toundra, la protection s‟étend sur le littoral de la mer de
Barents de part et d‟autre du village de Kharlovka (37° Est) et sur les petites îles
situées entre la péninsule Rybatchi et la frontière finlandaise. En arrière de la
vraie toundra mourmane, l‟intérieur de la péninsule de Kola compte une aire
protégée plus étendue, la réserve naturelle de Laponie (Laplandski zapovednik).
Depuis 1930, ses 278 400 hectares couvrent la taïga et la toundra de montagne
du massif ancien situé à l‟ouest de Montchégorsk.

Les toundras kanino-petchoriennes de Kanin, de la Petite et de la Grande


Terre

La « toundra kanino-petchorienne » (Rakovskaja et Davydova, 2003, p.


249, en russe) regroupe les trois toundras situées à l‟est de la mer Blanche, entre
celle-ci et l‟Oural Polaire. Elle forme une bande limitée par la mer de Barents
au nord et, grossièrement, le 67e parallèle au sud. A l‟ouest, la toundra de Kanin
est celle qui descend le plus au sud, s‟avançant dans la plaine de Mézén en-deçà
du cercle polaire. Entre la chaîne de Timan et la Petchora, la toundra de la Petite
Terre (Malozémelskaïa toundra) passe à une toundra boisée sur le 67e parallèle.
Le grand fleuve, dont la large vallée est occupée de prairies marécageuses,
coupe cette végétation par un ruban méridien144. A l‟est de la Petchora, la

143
Les extensions portuaires et les villes-satellites débordent certes maintenant du fjord lui-
même ; en outre, des projets d‟agrandissement sont en cours (comm. or. P. Marchand, janvier
2010). Cependant, à l‟échelle de la toundra mourmane et de Ter, cela reste un point unique.
144
« Telles sont les prairies de la basse Petchora, où la fenaison commence en août, au jour de la
Saint-Élie, occupation que rendent pénible la chaleur et les moustiques, mais qui permet aux
Russes d‟entretenir leurs vaches jusque sous ces hautes latitudes, et de mener au cœur de la
toundra leur existence de sédentaires » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 76).
89
toundra de la Grande Terre (Bolchézémelskaïa toundra) reprend possession de
presque tout l‟espace situé au nord du 67e parallèle. C‟est ici que la zone stricte
de toundra, excluant la toundra boisée, atteint sa plus grande largeur en Europe,
environ 250 km du nord au sud.
La toundra kanino-petchorienne est une toundra bas-arctique, au climat
polaire océanique adoucissant les hivers, humidifiant l‟ensemble de l‟année,
permettant une couche protectrice de neige plus épaisse qu‟en Sibérie et
favorisant le pullulement du Bouleau nain. L‟épaisseur de mollisol qui dégèle
est assez conséquente et sur une période plus longue qu‟au-delà de l‟Oural.
La totalité de la toundra de Kanin et de la Petite Terre, ainsi que les
deux tiers sud de celle de la Grande Terre développent un faciès méridional très
buissonnant. Les arbres nains, Bouleaux et Saules, et les buissons d‟Ericacées
forment un paysage végétal plutôt élevé pour une toundra, mais, devant
l‟importance des tourbières, ils se réfugient sur les buttes de gonflement de la
tourbe, les torfianyé bougry, notamment en exposition méridionale145. Parmi les
véreskovyé, la Camarine hermaphrodite (Empetrum hermaphroditum) se
retrouve jusque sur le piémont de l‟Oural Polaire, attestant le caractère
occidental de la composition floristique. Chez les Cypéracées, Carex globularis
a pris la place qu‟occupait la Laîche de Bigelow à l‟ouest de la mer Blanche
(Marčenko et Nizovcev, 2005).

La toundra de Kanin se distingue des autres par son caractère


particulièrement marécageux et tourbeux, la douceur de son hiver, pour une
moyenne mensuelle de janvier d‟environ moins dix degrés, l‟importance de ses
précipitations, dont le total annuel atteint 600 mm, ses roches-mères meubles.
Les tourbières à Sphaignes y occupent le plus de place parmi toutes les toundras
russes, encore qu‟elles restent assez fréquentes dans la Petite Terre. En
revanche, le faciès méridional de la toundra de la Grande Terre est beaucoup
mieux égoutté. En dessous des buissons d‟Ericacées, la strate cryptogamique
des lichens, mousses et champignon est fournie. Une trentaine de champignons
comestibles existant dans la toundra de la Grande Terre (Kotelina, 1990), le
peuple Komi a développé une grande connaissance traditionnelle, empirique, du
tchak146. C‟est ainsi que, pour désigner le Bolet rude et ses sous-espèces, les
Komi possèdent vingt-deux noms dans leur langue, dont kötch gob pour le Bolet
rude commun (Boletus scaber scaber).

145
« De la presqu‟île de Kanin à la Petchora [dominent] les habituelles buttes de tourbe séparées
par des erséï, ou flaques d‟eau. […] Sur la face sud des buttes, plus chaude et plus abritée du vent,
croissent en abondance, avec le lichen, les plantes à baies, myrtille, airelle, raison d‟ours, et ainsi
est assurée l‟existence, non seulement du renne et du renard blanc, mais celle de millions
d‟oiseaux de passage qui se gorgent de fruits avant leur vol d‟automne » (Camena d‟Almeida,
1932, p. 114).
146
Champignon se dit grib en russe, mais tchak en komi.
90
Milieux naturels de Russie
Seule, à l‟est de la Petchora, la toundra de la Grande terre développe,
au-delà du 68e parallèle, un faciès septentrional de la toundra européenne, moins
buissonnant, très moussu, qui se poursuit de façon appauvrie par une toundra
moyen-arctique dans les monts Paï-Khoï et sur l‟île Vaïgatch, puis par une
toundra insulaire haut-arctique en Nouvelle Terre (Novaïa Zemlia). Sur le
continent, parmi les plantes buissonnantes, la Dryade est déjà présente,
montrant ainsi le caractère septentrional de cette toundra bas-arctique. Les
Ericacées sont évidemment toujours importantes, mais l‟Airelle bleue
(Vaccinium uliginosum, goloubika), aux petites feuilles caduques, d‟une teinte
vert-clair sur le dessus et bleuâtre sur le dessous, tend à prendre la place de la
sempervirente brousnika. Dans cette même famille dominante des véreskovyé,
le Lédon (Ledum, bagoulnik) est important. Le Bouleau nain reste largement
présent, profitant d‟une neige encore abondante. Une particularité de la toundra
de la Grande Terre, dans son faciès septentrional, est la relative importance des
plantes herbacées. Les Graminées y développent deux espèces de Pâturin, non
seulement l‟inévitable miatlik arktitcheski (Pâturin arctique, Poa arctica), mais
aussi miatlik vyssokogorny. Parmi les autres herbes, les Laîches sont
évidemment très présentes, d‟autant que la partie septentrionale de la toundra de
la Grande terre est plus marécageuse que plus au sud. Cette toundra est
traditionnellement un territoire d‟élevage du renne par les Nentsy. Néanmoins,
repoussés depuis longtemps au-delà de l‟Oural par les peuples sédentaires,
Komi et Russes, les anciens Samoyèdes forment désormais le peuple de la
toundra sibérienne de l‟ouest.

3.2.2. Les formations de Sibérie occidentale : les toundras de Yamal


et de Guydan

La toundra de Sibérie occidentale couvre 325 000 km² (Rakovskaja et


Davydova, 2003b, p. 92), au nord du 67e parallèle147. Comme en Europe,
l‟influence négative de la mer pour l‟arbre, en rafraîchissant la saison chaude et
en supprimant de fait l‟été, est essentielle dans la localisation de cette toundra.
C‟est la profonde échancrure de la baie de l‟Ob, ce bras marin remontant de
800 km à l‟intérieur des terres, qui provoque le recul de l‟arbre aussi sud.
Surnommée « la poche de glace » (méchok so ldom) par les Russes, cette
annexe de la mer de Kara fond très tard et recule d‟autant l‟arrivée de la chaleur.
Par son appendice oriental de la baie du Taz, elle répand son influence jusqu‟au
80e méridien. A l‟est du Taz, en s‟éloignant de ces bras marins, la limite
méridionale de la toundra remonte brusquement en latitude, l‟arbre s‟avançant,
à la longitude de l‟Iénisséï, jusqu‟au-delà du 69e parallèle.

147
La toundra boisée, qui la borde au sud sur plus de 150 000 km², est évidemment exclue de ce
décompte, puisqu‟elle appartient, pour les Russes, à la zone de la taïga.
91
La toundra de Sibérie occidentale connaît des hivers nettement plus
rigoureux que ceux de la toundra européenne. Les moyennes mensuelles de
janvier à mars sont aux alentours de moins vingt-cinq degrés. C‟est une toundra
extrêmement ventée en hiver, par des flux puissants, du nord, venus de la mer
de Kara, très dommageables aux plantes. Les tempêtes de neige (météli),
soufflent pendant une centaine de jours par an et rendent le tapis neigeux
fantasque, déplaçant continuellement la poudreuse, ne permettant pas aux
buissons d‟être durablement protégés par cette couche isolante.
La saison qui tient lieu d‟été est marquée très négativement par
l‟influence de la mer de Kara. Le mois le plus chaud est décalé sur août et, au
nord du 70e parallèle, sa moyenne mensuelle est inférieure à 6 °C. Là, sur de
grandes distances dans la toundra de Yamal, un peu moins dans celle de
Guydan, se développe une toundra moyen-arctique, caractérisée par la Dryade
octopétale (Dryas octopetala, driada vosmilépestnaïa) et Salix nummularia (iva
monétovidnaïa). La couche active dégèle sur une épaisseur ne dépassant pas
vingt à vingt-cinq centimètres, les précipitations sont longues, sous forme de
bruine froide et les chutes de neige restent possibles à tout moment. Les roches-
mères forment un paysage jeune, déglacé depuis peu, où l‟accumulation marine
a déposé ses sédiments avant que la remontée isostatique ne fasse émerger
l‟ensemble, à partir desquels les sols n‟ont subi qu‟une pédogenèse très faible.
Les sédiments marins sableux provoquent le développement d‟une toundra
lichénique sur des sols bruns arctiques, tandis que les argiles de Kara donnent
naissance à des sols à gley et une toundra plus moussue, l‟ensemble étant
compliqué par les formes de micro-modelé périglaciaire. Cette toundra moyen-
arctique n‟est pas couvrante, mais déchirée de multiples plaques de sol nu.
Au sud du 70e parallèle, la toundra bas-arctique profite d‟un mois
d‟août un peu moins frais, d‟un dégel d‟une couche active plus épaisse. Une
formation buissonnante colonise ces espaces, ressemblant assez largement à la
toundra européenne de la Grande Terre. Entre le 70e et le 69e parallèle, la
formation végétale développe un faciès septentrional (Marčenko et Nizovcev,
2005) de toundra bas-arctique. Les plantes herbacées sont répandues, en
particulier le Pâturin arctique. Les Laîches, mais aussi les Linaigrettes, sont très
présentes.
Au sud de la confluence entre la baie de l‟Ob et la baie du Taz, vers 69°
Nord, la toundra de Sibérie occidentale passe à un faciès méridional de la sous-
zone bas-arctique, assez proche de la toundra européenne148. La composition
floristique possède d‟ailleurs certains marqueurs, qui montrent que la toundra
sibérienne de l‟ouest est la plus orientale des toundras occidentales. C‟est le cas
de la Camarine hermaphrodite (Empetrum hermaphroditum), qu‟on retrouve de
la Scandinavie (Nilsson et al., 1993) à l‟Iénisséï, mais qui ne franchit pas ce

148
Bien que la frontière floristique soit plus l‟Iénisséï que l‟Oural, certaines espèces de la toundra
sont cependant uniquement asiatiques et ne se retrouvent pas en Europe. « Ainsi la graminée
Hierochloe pauciflora ne se trouve pas à l‟ouest de la Nouvelle-Zemble » (Berg, 1941, p. 23).
92
Milieux naturels de Russie
fleuve (Marčenko et Nizovcev, 2005). Les autres Ericacées sont répandues.
Chez les arbres nains, les Bouleaux et les Saules laissent une place plus grande
que dans la plupart des toundras russes à l‟olkhovnik (Alnaster). Il est vrai que
le dégel au-dessus du pergélisol peut ici dépasser 80 cm, laissant une certaine
liberté aux arbustes.
La toundra de Sibérie occidentale ne montre pas seulement un gradient
de zonalité. En effet l‟éloignement de la mer de Kara ne s‟effectue pas
uniquement en allant vers le sud, mais aussi en se déplaçant vers l‟est, quittant
ainsi l‟influence de la baie de l‟Ob. La toponymie régionale ne s‟y trompe pas,
qui distingue la toundra de Yamal à l‟ouest de cette vaste échancrure de la
toundra de Guydan à l‟est.
La toundra de Yamal possède un hiver modérément rigoureux par ses
températures, les moyennes mensuelles de janvier à mars tournant autour de
moins vingt-deux à moins vingt-trois degrés, mais très contraignant par
l‟importance des vents, qui culminent en décembre et continuent de sévir
ensuite. Les météli et autres pourgui, qui soulèvent les neiges pendant plus de
120 jours par an, sont très préjudiciables aux plantes qui aiment à être protégées
par un épais tapis nival, comme les Saules nains et, dans les parties
graminéennes de la toundra de Yamal, la Canche (Deschampsia, lougovik).
Même dans sa partie méridionale, l‟été est très frais pour une toundra bas-
arctique. Les Laîches et les Linaigrettes colonisent de vastes surfaces de la
toundra de Yamal, surtout dans la partie orientale, très marécageuse, à
l‟approche de la baie de l‟Ob.
De l‟autre côté de ce golfe marin, la toundra de Guydan connaît un
hiver plus rude par son froid, les moyennes mensuelles de janvier à mars
tournant autour de moins vingt-huit à moins vingt-neuf degrés, avec des
minimales possibles de moins cinquante-cinq degrés Celsius, mais moins venté
que plus à l‟ouest. Les tempêtes de neige ne soufflent en général pas plus de 80
à 90 jours par an et la couche nivale protégeant la végétation est plus régulière.
A latitude égale, la saison tenant lieu d‟été est plus chaude, qui permet à la
toundra bas-arctique de monter plus haut en latitude. Dans la toundra de
Guydan, les formations moyen-arctiques sont repoussées au-delà du 71e
parallèle, le long de la mer de Kara, là où elle est échancrée des baies de
Guydan et de l‟Iénisséï.

En conclusion physique, la toundra de Sibérie occidentale, par le


caractère récent de son déglacement et de son émersion, par la rigueur de son
climat venté et de ses étés gâtés par la mer de Kara, est la seule de Russie à
cumuler les héritages glaciaires défavorables sans profiter du courant mourman.

93
De fait, elle est pauvre et peu diversifiée en espèces149. « Les particularités
climatiques et la jeunesse de cette zone sont la cause de la pauvreté de la
composition floristique. On rencontre ici seulement 300 espèces de plantes
supérieures » (Rakovskaja et Davydova, 2003b, p. 97, en russe). La relative
richesse de la strate cryptogamique ne compense pas cette indigence. Une
certaine biodiversité des mousses est cependant à préserver ici (Dryachenko et
al., 1999). A l‟extrémité sud-ouest de la toundra de Yamal, sur le piémont
oriental de l‟Oural Polaire, Irina Czernyadjeva (1998) a par exemple découvert
dans la région du lac Younto (67°40‟N Ŕ 68°00‟E) certaines espèces très rares à
l‟échelle mondiale, comme Encalypta mutica et Molendoa tenuinervis.
La biodiversité de cette strate muscino-lichénique n‟est pas tant
recherchée par les rennes que l‟abondance de sa biomasse. Or le lichen dit
« mousse à renne » est ici largement répandu et forme de grands pâturages aux
éleveurs nentsy, qui y tiennent « la deuxième région d‟élevage du renne de
Russie derrière la Tchoukotka et l‟une des plus importantes du monde »
(Rakovskaja et Davydova, 2003b, p. 98, en russe). Cependant, la montée
toujours plus loin vers le nord de l‟exploitation des hydrocarbures de la Plaine
de l‟Ob, qui déborde maintenant largement sur la toundra pour l‟extraction du
gaz naturel, réduit fortement les pâturages traditionnels.

3.2.3. Les formations de Sibérie centrale : les toundras taïmyrienne


et de Byrranga

La toundra de Sibérie centrale forme une zone d‟environ 650 km de


large aux alentours du 100e méridien, sans compter la toundra boisée. La limite
méridionale de la toundra au sens strict monte en latitude quand on la parcourt
d‟ouest en est. Elle passe progressivement de 70° Nord sur l‟Iénisséï à 72° Nord
sur la Khatanga150, puis se stabilise vers 72° entre ce fleuve et la Léna. C‟est ici
que la toundra descend le moins au sud de toute la Russie, car la continentalité
du climat est telle qu‟un véritable été, rendant possible la croissance de l‟arbre,
monte jusqu‟au delà de 72° N par endroit, bien que les hivers soient
terriblement froids. Cette toundra très septentrionale profite de jours

149
Sa biodiversité est très inférieure à celle de la toundra de Sibérie centrale, pourtant située plus
au nord dans la péninsule de Taïmyr. « La flore des toundras de Sibérie occidentale est
considérablement plus pauvre que la flore du Taïmyr occidental » (Ţandrinskaja, 1970, p. 278, en
russe).
150
La limite précise entre la toundra et la toundra boisée est donnée par des points de repère de
N.G. Jadrinskaïa (1970), auxquels nous avons ajouté des indications de latitude. A l‟ouest, elle
part de l‟Iénisséï aux portes de Doudinka un peu en deçà du 70 e parallèle, passe juste au nord du
lac Piassino un peu au-delà de 70° N, puis reste à une vingtaine ou une trentaine de kilomètres au
sud de la rivière Doudypta à proximité du 71e parallèle, puis passe au sud du lac Labaz
pratiquement sur le 72e parallèle, atteint ensuite le fleuve Khatanga qu‟elle longe sur une
vingtaine de kilomètres au nord au village du même nom et atteint le fleuve Popigaï au-delà de
72° N.
94
Milieux naturels de Russie
extrêmement longs en juillet et d‟apports radiatifs importants, qui renforcent la
continentalité. L‟hiver est en revanche très rigoureux, la moyenne mensuelle de
janvier tournant autour de moins trente-cinq degrés sur la majeure partie des
surfaces occupées par cette formation végétale.
Peu marécageuse, la toundra de Sibérie centrale laisse une assez grande place à
des sols de granulométrie grossière portant une formation basse le plus souvent
lichénique et buissonnante. De toutes les toundras russes, c‟est celle où le
contraste est le plus grand entre d‟une part les sols détrempés et très froids de la
couche active juste au-dessus du pergélisol, d‟ailleurs partout épais de plusieurs
centaines de mètres, et d‟autre part la couche-limite atmosphérique plus chaude
que dans les autres formations polaires, grâce à la continentalité (Rakovskaja et
Davydova, 2003). Cette opposition favorise les associations végétales étalées,
en coussinets, plaquées au sol. Les plantes à coussinet sont particulièrement
bien représentées dans la toundra de Sibérie centrale par les genres Draba,
Minuartia et Silene. Vingt espèces de Drabe, la kroupka des Russes, ont ainsi
été recensées (Ţadrinskaja, 1970).
La toundra de Sibérie centrale, comprise entre l‟Iénisséï et la Léna, a
une composition floristique spécifique. Pour elle, comme d‟ailleurs pour la
taïga, la vraie frontière entre l‟Europe et l‟Asie se trouve plus sur l‟Iénisséï que
sur l‟Oural. Selon N.A. Martchenko et V.A. Nizovtsev (2005), les changements
floristiques marquants se manifestent par le fait que, au sud, Carex arctisibirica
remplace Carex globulis et Betula exilis151 surpasse Betula nana. Au centre
apparaissent Cassiope tetragona et Empetrum subholarcticum. Au nord, les
caractères déjà orientaux font que Dryas punctata152 se mêle à Dryas octopetala
et la surpasse même.
La subdivision de la toundra de Sibérie centrale par les géographes
régionalistes russes recouvre celle des biogéographes. En effet, la moitié sud,
qui forme la région de la toundra taïmyrienne (predtaïmyrskaïa toundra de
Rakovskaja et Davydova, 2003b, p. 152), est une toundra bas-arctique et
moyen-arctique153, tandis que la moitié nord, dite toundra de Byrranga, est un
enchevêtrement de toundras haut-arctiques de plaine littorale et de montagne.

151
L‟apparition de Betula exilis à l‟est de l‟Iénisséï avait déjà été signalée comme un changement
majeur par Gorodkov (1935) et Berg (1941).
152
Qui est une sous-espèce de D. octopetala pour beaucoup d‟auteurs.
153
Selon les travaux classiques de B.A. Tikhomirov, publiées dans les années 1940 à 1960, la
toundra taïmyrienne est bas-arctique (subarktitcheskaïa) au sud et moyen-arctique (tipitchnaïa) au
nord. Selon N.G. Jadrinskaïa (1970), la toundra taïmyrienne est bas-arctique dans sa moitié sud
(koustarnikovaïa toundra) et moyen-arctique dans sa moitié nord (tipitchnaïa mokhovo-
lichaïnikovaïa toundra). Selon Martchenko et Nizovtsev (2005), l‟ensemble de la toundra
taïmyrienne est bas-arctique, subdivisée en un faciès méridional (youjnaïa koustarnikovaïa
toundra) et un faciès septentrional (sévernaïa koustarnikovaïa toundra). Une discussion complète
des problèmes de zonation posés par la toundra de Taïmyr et de Byrranga a été faite par Youri
Tchernov et N. Matvééva (Černov et Matveeva, 1979).
95
La toundra taïmyrienne occupe presque toute la grande Plaine de
Sibérie Septentrionale (Sévéro-sibirskaïa nizmennost) de l‟Iénisséï à l‟Oléniok,
sauf l‟extrême sud-ouest qui forme une toundra boisée. La toundra taïmyrienne
s‟étend à elle seule sur plus de 400 000 km². C‟est une formation lichénique et
buissonnante, assez peu moussue. Les Ericacées sont avant tout la Camarine et
la Cassiope, qui croissent sur des sols bruns arctiques bien développés, ainsi que
sur des sols à gley. La toundra taïmyrienne est la plus continentale des toundras
russes. Certaines stations descendent à moins trente-sept degrés de température
mensuelle de janvier, marquée par des minima atteignant moins soixante
degrés. Mais la courte saison chaude arrive très brutalement et la moyenne
mensuelle juillet est d‟environ 8°C sur de grandes superficies, de manière assez
homogène, au cœur la toundra taïmyrienne.

96
Milieux naturels de Russie
Fig. toundra 5 : La péninsule de Taïmyr : la zonation complète de la toundra la plus
continentale de Russie

S‟étirant sur 300 km en moyenne du nord au sud, la toundra


taïmyrienne fait cependant apparaître un gradient latitudinal. Ainsi, au sud-
ouest, dans la boucle de la Piassina et au sud de la rivière Doudypta, cette
formation végétale passe à un faciès bas-arctique méridional, plus stratifié et
97
plus dense. L‟étage supérieur est caractérisé par l‟importance du Bouleau nain
de l‟Arctique, la bérioza tochtchaïa (Betula exilis) pouvant former, si
l‟exposition estivale est au sud et la couche de neige protectrice suffisante
pendant de nombreux mois de l‟année, de véritables fourrés. On y trouve aussi
l‟olkhovnik koustarnikovy (Alnaster fruticosus), ainsi que des Saules. En
dessous, les buissons d‟Airelles, qui avaient perdu de leur superbe au nord,
redeviennent denses par la brousnika et la goloubika, et se mêlent à des
nombreuses plantes herbacées où dominent le Séneçon (Senecio, krestovnik).
Encore en dessous, l‟étage cryptogamique est très moussu, avec Hylocomium,
Aulacomnium, Polytrichum, Ptilidium, Drepanocladus, Dicranum (Ţadrinskaja,
1970).
S‟allongeant sur 1 400 km d‟ouest en est, la toundra taïmyrienne fait
apparaître un gradient de continentalité, qui distingue au moins les formations
végétales de part et d‟autre de la Khatanga, à peu près au niveau du 105 e
méridien. Les précipitations deviennent de plus en plus faibles vers l‟est ; le
total annuel passe en dessous de 400 mm au franchissement de la Khatanga,
pour atteindre à peine 300 mm à approche de l‟Oléniok. Alors que l‟hiver,
encore influencé par la mer de Kara, reste venté et souffre de multiples tempêtes
de neige à l‟ouest, il devient très sec à l‟est, plus stable, anticyclonique, sans
apport océanique de la mer des Laptiov (Rakovskaja et Davydova, 2003).
Au nord d‟une ligne oblique allant de 74° Nord à l‟ouest à 75° à l‟est, la toundra
buissonnante taïmyrienne laisse la place à une formation végétale différente, la
toundra de Byrranga, essentiellement haut-arctique. Cette dernière occupe la
péninsule de Taïmyr. Dans ses parties basses, la toundra de Byrranga a un faciès
littoral, le long de la mer de Kara sur la Côte de Khariton Laptiov, qui s‟élargit
dans la presqu‟île de Tchéliouskine et se rétrécit de nouveau à l‟est, le long de
la mer des Laptiov sur la Côte de Prontchichtchev. Au-delà des détroits, elle
s‟appauvrit encore plus au nord dans l‟archipel de la Terre du Nord (Sévernaïa
Zemlia), où elle confine au désert polaire. En arrière de cette toundra littorale, la
chaîne de Byrranga construit un faciès haut-arctique montagnard.
Grâce à l‟influence marine, la toundra littorale de Byrranga bénéficie
d‟un hiver moins froid que celui de la toundra taïmyrienne. La moyenne
mensuelle la plus froide est décalée sur février et tourne autour de moins trente
à moins trente et un degrés. En revanche, l‟action des mers de Kara et des
Laptiov installe une saison extrêmement fraîche en juillet et août, qui est
responsable de la pauvreté de cette toundra. La moyenne mensuelle la plus
élevée de l‟année ne dépasse nulle part 3°C et l‟isotherme de 2° suit à peu près
le trait de côte. La toundra littorale de Byrranga est au mieux tachetée
(piatnistaïa). Les plaques de sol nu forment une bonne part du paysage, jusqu‟à
70 % dans la presqu‟île de Tchéliouskine. La végétation est repoussée dans les
fentes ou sur les périphéries des polygones et la Dryade en est une plante
marquante, surtout la Dryade rose (Dryas punctata, driada totchetchnaïa),
secondairement la Dryade à huit pétales (Dryas octopetala, driada
98
Milieux naturels de Russie
vosmilépestkovaïa). Dans ces mêmes conditions de micro-modelé, la Dryade est
accompagnée par Minuartia arctica (minouartia arktitcheskaïa) et Sieversia
glacialis (siversia lédianaïa) (Ţadrinskaja, 1970).
En arrière de la côte, la chaîne de Byrranga offre une toundra
montagnarde haut-arctique, dont la végétation se résume à des lichens incrustés
dans la roche, les nakipnyé lichaïniki.
L‟ensemble de la toundra de Sibérie centrale est très peu modifiée par
des activités humaines presque inexistantes. Elle est en outre protégée par
plusieurs réserves naturelles de très grande taille. La plus étendue, qui est aussi
la plus récente, couvre quatre millions cent soixante mille hectares de toundra
littorale et insulaire, scindés en sept portions. Il s‟agit de la Grande Réserve
Naturelle de l‟Arctique (Bolchoï Arktitcheski zapovednik), fondée en 1993. Plus
particulièrement créée pour protéger les oiseaux marins nicheurs, elle permet
aussi de soustraire de manière stricte l‟ensemble de l‟écosystème de la toundra
de Byrranga, essentiellement sur les côtes, secondairement sur le piémont
septentrional de la chaîne montagneuse.

Plus loin à l‟intérieur des terres, au sud de la chaîne de Byrranga, la


toundra taïmyrienne est protégée sur un million sept cent quatre vingt douze
mille hectares par la réserve naturelle de Taïmyr (Taïmyrski zapovednik), située
à l‟ouest du lac du même nom. Fondée en 1979, cette réserve est surtout connue
pour abriter la plus grande population mondiale de rennes sauvages (Gorkin,
1998). Parmi les oiseaux, le Harfang des neiges (Nyctea scandiaca, bélaïa sova)
y est particulièrement bien représenté.

Encore plus au sud, le plateau de Poutorana est protégé depuis 1988 par
la réserve du même nom (Poutoranski zapovednik). Sur un million huit cent
quatre-vingt sept mille hectares, les vallées abritent certes une taïga-galerie,
mais une grande part du massif est couverte de toundra de montagne. Parmi les
oiseaux rares de cette réserve naturelle et l‟une des raisons de son ouverture, on
peut citer le Faucon gerfaut (Falco rusticolus). Le kretchet apprécie en effet ici
les grands escarpements.

Outre ces trois réserves naturelles, toutes situées à proximité du


centième méridien, une quatrième, localisée beaucoup plus à l‟est, le long du
125e méridien, fait la limite entre les toundras de Sibérie centrale et les toundras
orientales. C‟est la réserve de l‟Embouchure de la Léna (Oust-Lenski
zapovednik). Créée en 1985 sur un million quatre cent trente trois mille
hectares, elle comprend exclusivement des paysages de toundra. L‟Androsace
de Gorodkov (Androsace gorodkovii, prolomnik Gorodkova) fait partie des
plantes rares qui y sont protégées.

99
3.2.4. Les toundras orientales

A l‟est de la Léna et de la baie de Bouor-Khaïa, la toundra change une


dernière fois de façon assez nette à l‟échelle régionale, tant par la physionomie
paysagère que par la composition floristique. Le paysage géographique devient
très marqué par la montagne, qui augmente les superficie de toundra d‟altitude
en réduisant d‟autant les terrains bas de la vraie toundra. Même dans les plaines,
la toundra laisse souvent la place à la toundra boisée, qui atteint ici, en
particulier dans les bassins intra-montagnards, sa plus grande extension de toute
la Russie. Finalement, la toundra au sens strict est repoussée dans les plaines
littorales, souvent deltaïques, trouées de milliers de petits plans d‟eau
thermokarstiques.
Le plus grand allongement des vraies toundras orientales de bas pays
est celui de l‟est de la Yakoutie, depuis la baie de Bouor-Khaïa, sur le 130e
méridien, jusqu‟à l‟embouchure de la Kolyma, sur le 160e. Ces toundras des
plaines de la Yana, de l‟Indiguirka et de la Kolyma ne dépassent pas une
centaine de kilomètres de large au bord de la mer des Laptiov, mais atteignent
250 km au bord de la mer de Sibérie Orientale, sans compter plusieurs centaines
de kilomètres de toundra boisée les bordant au sud. Plus à l‟est, les montagnes
sont beaucoup plus proches de la côte, si bien que les vraies toundras se
réduisent à un liséré littoral au bord de la mer des Tchouktches. Seule, en
Extrême-Orient, la toundra de la plaine d‟Anadyr, ouverte sur la mer de Béring,
occupe de nouveau une vaste superficie.
Les vastes toundras de la Yana, de l‟Indiguirka et de la Kolyma sont
bas-arctiques de faciès uniquement septentrional. De nombreux boulgounniakhi
émergent des terrains sableux, qui créent des contrastes d‟exposition pour les
plantes. D‟autres sols, majoritaires, sont très marécageux et tourbeux. Ce sont
des toundras muscinales buissonnantes, où l‟une des grandes spécialistes russes
des mousses toundraines, N.A. Stepanova, commença ses travaux scientifiques
au début des années 1970. Chez les arbres nains, bérioza tochtchaïa (Betula
exilis) s‟impose bien plus que dans la toundra taïmyrienne, mais le changement
de composition floristique le plus notable est l‟apparition de Salix fuscescens
dès la toundra de la Yana, qui sera désormais présent jusqu‟au Pacifique. Au
nord, sur une mince frange littorale de la mer de Sibérie Orientale, les toundras
de l‟Indiguirka et de la Kolyma deviennent moyen-arctiques à Dryade et c‟est
sous cette forme que la toundra insulaire colonise l‟archipel de la Nouvelle
Sibérie (Novossibirskié ostrova). C‟est la Dryade rose (Dryas punctata, driada
totchetchnaïa) qui forme les peuplements.
Plus à l‟est, le littoral de la mer des Tchouktches se distingue par une
petite toundra moyen-arctique à Dryas integrifolia (Marčenko et Nizovcev,
2005). Mais c‟est au-delà du trait de côte continental que celle-ci s‟épanouit
vraiment. En effet, l‟île de Vrangel, par 180° de longitude, compte une
100
Milieux naturels de Russie
remarquable toundra moyen-arctique sur 7 300 km², tout entière154 protégée par
une réserve naturelle d‟Etat, créée en 1976. La toundra de Vrangel est très bien
connue scientifiquement depuis les travaux du géographe B.N. Gorodkov155, des
années 1930 aux années 1950, poursuivis par ceux de l‟Académie des Sciences
de l‟Extrême-Orient Russe des dernières décennies156 et diffusés à l‟échelle
internationale par la demande de classement en patrimoine mondial de
l‟UNESCO en 2004 (UICN, 2004). Il est vrai que, avec 417 espèces et sous-
espèces de plantes vasculaires recensées, c‟est sans doute la plus riche toundra
moyen-arctique du monde, comptant environ le double d‟espèces d‟une toundra
de même type et de même dimension située ailleurs. Vingt-trois espèces, dont
cinq de Pavot, sont d‟ailleurs endémiques. Cette richesse serait due au brassage
entre les flores eurasiatiques et américaines, qui entrent ici en contact, et à
l‟ancienneté de ce contact, puisque l‟île est le dernier vestige émergé de l‟ancien
continent de la Béringie, épargné par les glaciations, qui a servi de refuge aux
espèces pléistocènes.
Après avoir franchi les monts de la Kolyma et d‟Anadyr, on retrouve
une vraie toundra de bas pays à l‟approche de la mer de Béring. Cette toundra
d‟Anadyr est la seule des formations orientales à développer un faciès bas-
arctique méridional. De fait, c‟est la toundra située la plus au sud de toute la
Russie, descendant assurément jusqu‟au 63e parallèle en remontant les vallées.
Cette toundra buissonnante, où le Bouleau nain de l‟Arctique (Betula exilis)
forme d‟importants peuplements, compte de vastes surfaces herbacées, dont
Carex lugens est caractéristique.
Cependant, dans toute la Tchoukotka, c‟est la toundra de montagne qui
prend le plus de place. Il s‟agit d‟une vraie toundra de montagne sur la façade
nord des chaînes, tournée vers les mers de Sibérie Orientale et des Tchouktches,
où la Dryade rose (Dryas punctata) cohabite avec Dryas ajanensis. Mais c‟est
une toundra boisée de montagne sur la façade sud des chaînes, tournée vers la
mer de Béring, où le Cèdre nain (Pinus pumila, kedrovy stlanik) fait son
apparition, qui colonise d‟immenses surfaces d‟altitude faisant la transition très
floue entre la zone de toundra et la zone de taïga dans tout le nord de l‟Extrême-
Orient.

154
L‟aire protégée s‟étend en fait sur 7 956 km² de terre ferme (île Vrangel et île Gérald) et sur
14 300 km² d‟eaux marines.
155
Sur la toundra de Vrangel, son article fondamental est celui du Geografitcheski Journal
(Gorodkov, 1943) ; sur les toundras russes en général, c‟est son ouvrage la végétation de la zone
de toundra de l’URSS (Gorodkov, 1935, en russe).
156
Résumés dans l‟ouvrage collectif de A.V. Bélikovitch et alii (2006).
101
3.3. Les tesselles toundraines à grande échelle

En tant que formation se trouvant aux limites possibles de la vie, la


toundra, à l‟instar de pelouses écorchées de haute altitude ou de steppes lâches
de semi-déserts, développe une couverture qui n‟est ni continue ni uniforme.
Comme celles de la haute montagne ou de certains milieux arides, les plantes
toundraines se réfugient, s‟abritent, se plaquent, se blottissent, s‟isolent, si bien
que les plus minimes changements de pente, les moindres épaississements de la
couche-limite atmosphérique, les plus petites variations de granulométrie et
d‟humidité dans le sol, ont une portée disproportionnée. « Dans les conditions
extrêmes qui règnent aux hautes latitudes, les micro-habitats prennent, en effet,
une importance considérable » (Godard et André, 1999, p. 196). Nous tenons à
distinguer l‟étude empirique des types de toundra de l‟étude des biocénoses en
fonction de leur échelle géographique.

3.3.1. Les types de toundra en fonction de l’abri, de l’humidité du sol


et du micro-modelé

Il existe dans les différences de physionomie et de composition des


toundras un certain nombre de gradients, dont celui de l‟humidité plus ou moins
grande des sols et celui de la couverture neigeuse sont caractéristiques. Ce
dernier point met en avant le rôle primordial du vent, donc de l‟abri. Tout le
monde s‟accorde ainsi à souligner que, globalement, les toundras sont plus
lichéniques dans les milieux secs, rocheux, sur les interfluves, sur les buttes en
exposition sud, tandis que les toundras sont plus moussues dans les milieux
humides, les creux, les dépressions. De même, chacun note une
« différenciation dans la répartition spatiale de ces ligneux ou semi-ligneux […]
suivant les conditions hydriques : Ericacées, plutôt en milieux égouttés ;
Bouleaux et surtout Saules et Aulnes nains, en sites plus humides » (Rougerie,
1988, p. 60). Chez les herbes, les Cypéracées colonisent globalement les fonds
humides. Pour ce qui est de la neige, le Saule avant tout, mais aussi la plupart
des Airelles et le Lédon ont besoin d‟une couche protectrice importante, tandis
que la Camarine peut se satisfaire de terrains plus dégagés. Mais il est manifeste
que toutes les combinaisons sont possibles, qui se cumulent ou se contrecarrent
l‟une l‟autre.

102
Milieux naturels de Russie
Dans ce contexte, l‟opération de discrimination conduisant à une
typologie est le plus souvent empirique157. La segmentation des gradients est un
choix tel que le nombre de classes de toundra est décliné en fonction de la
volonté de détail du chercheur ; la subdivision n‟a de limite que celle de
l‟approfondissement scientifique souhaité. Nous pourrions dire qu‟une
différence assez nette se manifeste entre les auteurs généraux, qui présentent la
toundra mondiale ou celle de toute la Russie, et les auteurs d‟une étude locale
spécialisée.
Chez les premiers, la toundra de l‟ensemble de l‟hémisphère nord et de
la totalité de la Russie donne habituellement lieu à cinq ou six classes. Par
exemple, dans son étude générale de la toundra mondiale, le biogéographe
Henri Elhaï (1967, p. 279) distingue six types : « toundra humide », « sèche »,
« des domaines abrités », « des terres nues », « des taches de neige » et « des
tourbières ». Dans sa présentation de « la toundra buissonnante », c‟est-à-dire
de la toundra mondiale bas-arctique, Gabriel Rougerie (1988, pp. 59-60) classe
quatre « faciès : la „lande buissonnante‟, très riche en Lichens, avec plus de
80 % des Phanérogames, ligneuses ; la „toundra buissonnante marécageuse‟,
plutôt riche en Mousses et herbacées monocotylédones, mais avec encore plus
de la moitié des Phanérogames, ligneuses ; la „pelouse buissonnante‟, moins
moussue et bien pourvue en Dicotylédones herbacées plus de 15 % ». P.
Camena d‟Almeida (1932, p. 76) caractérise l‟ensemble de la toundra russe
européenne en six « aspects particuliers » : la toundra des « sols rocheux et
pierreux », des « sols humides et peu consistants », « du sol argileux […] où le
vent enlève la neige », des endroits où « la neige séjourne », des « parties basses
et au bord des lacs » et, enfin, « la toundra tourbeuse ». Chez les Russes qui
veulent différencier les toundras en fonction des sols et du micro-modelé, les
types classiques tournent autour des taches, des buttes et des terrains
marécageux, selon des déclinaisons légèrement distinctes en fonction des
auteurs. La plus ancienne proposition fut celle de G.I. Tanfiliev (1897), qui
distinguait, en quatre types pédologiques, la toundra torfianisto-bougristaïa
(tourbeuse à buttes), pestchanaïa (sableuse), glinistaïa (argileuse) et
kaménistaïa (pierreuse). Aujourd‟hui, G.M. Abdourakhmanov et al. (2003, p.
292) citent les types bougorkovyé (à buttes), piatnistyé (tachetés),
piatnistomelkobougorkovyé (tachetés à petites buttes), kotchkarnyé (de marais
mamelonné).
Chez les scientifiques qui ont étudié une toundra délimitée localement,
le nombre de types est en général plus élevé que chez les auteurs présentant la
toundra mondiale ou russe dans son ensemble. Par exemple, V.N. Vassiliev
avait proposé dix types pour la toundra de montagne de l‟Anadyr, rapportés par
le géographe français Pierre George (1962). Plus récemment, Irina

157
Quand il ne s‟agit pas d‟une analyse quantitative de phytosociologie.
103
Czernyadjeva (1998) a subdivisé la toundra bas-arctique de l‟extrême sud-ouest
de Yamal, près du lac Younto, en dix-sept types.

3.3.2. Les types de toundra en fonction de la taille des écosystèmes

Si l‟on fait passer au second plan les facteurs de différenciation, pour


s‟attacher aux dimensions géographiques, les niches ont objectivement tendance
à concerner des unités dont la taille est de plus en plus petite en allant de la
toundra bas-arctique aux formations haut-arctiques et aux déserts polaires. Il est
ainsi logique d‟analyser des méso- ou des micro-cénoses dans les milieux moins
rigoureux et d‟approfondir jusqu‟aux nano-cénoses dans les conditions les plus
contraignantes. Pour simplifier, les quelques exemples suivants, d‟échelle
cartographique croissante, peuvent se lire à la fois du sud au nord, des plaines
vers les pentes fortes, des formations meubles vers les affleurements rocheux.

La toundra marécageuse et tourbeuse

Certains auteurs français classiques soulignent la grande importance


prise par le milieu écologique de la tourbière (torfianik) dans la toundra. « Les
tourbières occupent une grande superficie du fait de la médiocrité du drainage,
de la multitude des creux d‟origine diverse (contre-pente glaciaire, dolines,
culot de glace morte…) et de la permanence à faible profondeur de l‟horizon
imperméable du permafrost. Dès lors l‟humidité de surface est grande et la
végétation ne se décompose que lentement » (Elhaï, 1967, pp. 280-281).
Pourtant, d‟une part la toundra russe est plus marécageuse que tourbeuse à
proprement parler, d‟autre part elle compte quatre fois moins de tourbières que
la taïga158. Il est cependant indubitable que les marécages plus ou moins
tourbeux composent un tableau majeur de la toundra russe, du moins
méridionale. En effet, un net gradient zonal se fait jour, qui donne d‟autant plus
de place aux tourbières qu‟on se déplace vers le sud159 de la toundra. Alors que
les marécages sont moins nombreux, et moins tourbeux, au nord, les vrais
torfianiki et leur importance dans le paysage russe se réalisent plutôt au contact
de la toundra bas-arctique méridionale et de la toundra boisée160. C‟est ainsi que
les tourbières plates (nizinnyé torfianiki) occupent une grande place, en Russie
d‟Europe, au sud de la toundra de Kanin, et, en Sibérie orientale, au sud des

158
« 80 % des réserves russes de tourbe se trouvent en zone forestière, 20 % en zone toundraine »
(Marčenko et Nizovcev, 2005, p. 120, en russe).
159
« Les tourbières à sphaignes, très répandues dans le nord de la zone des forêts, perdent peu à
peu de leur importance à mesure qu‟on s‟avance dans la toundra » (Berg, 1941, pp. 22-23).
160
Il s‟agit d‟ailleurs d‟un fait général. « Ce n‟est qu‟aux confins de la forêt boréale eurasiatique
et canadienne que s‟imposent dans les paysages d‟authentiques tourbières à sphaignes où
mûrissent en septembre les fruits orangés de la ronce arctique » (Godard et André, 1999, p. 202).
104
Milieux naturels de Russie
toundras de la Yana, de l‟Indiguirka et de la Kolyma. En Sibérie occidentale, les
tourbières sont plutôt décalées en dehors de la toundra proprement dite. Ces
tourbières bombées (verkhovyé torfianiki ou bien vypouklyé torfianiki) se
trouvent de préférence au contact de la toundra boisée et de la forêt boréale,
voire de la taïga septentrionale et centrale.
Une vraie tourbière bas-arctique, ou un marécage tourbeux moyen-
arctique, est un écosystème de la toundra qui forme une unité couvrant souvent
quelques dizaines ou centaines d‟hectares. Les Mousses sont dominantes, parmi
lesquelles les Sphaignes forment le groupe distinctif, mais une zonation en
auréole marque un paysage où les Cypéracées jouent toujours un grand rôle.
Les genres de Mousses les plus communs des terrains marécageux de la
toundra russe sont Calliergon, Drepanocladus et Aulacomnium, notamment là
où la conquête de petits plans d‟eau est récente. Dans les bas marais (nizinnyé
bolota) de la toundra taïmyrienne, ces Mousses sont rejointes par les Lichens
hygrophiles que sont Cetraria hiascens et C. crispa (Ţadrinskaja,1970). Là où
les eaux sont plus acides et l‟évolution plus avancée, les Sphaignes (sfagnovyé
mkhi) prennent une position dominante parmi les Mousses et construisent leur
épaisseur spongieuse ponctuée de motchajiny, ces multiples trous d‟eau qui
constellent l‟ensemble.
Outre les Mousses, la grande famille de la toundra marécageuse et
tourbeuse est celle des ossokovyé. Parmi ces Cypéracées, les espèces les plus
répandues dans ce milieu de la toundra russe sont les Laîches aquatique (Carex
aquatilis, ossoka vodianaïa) et verticale (Carex stans, ossoka
priamostoïatchaïa), ainsi que les Linaigrettes à feuilles étroites (Eriophorum
angustifolium, pouchitsa ouzkolistnaïa), de Scheuchzer (Eriophorum
scheuchzeri, pouchitsa Cheïtsera) et vaginée (Eriophorum vaginatum,
pouchitsa vlagalichtchnaïa). On peut y ajouter, par exemple dans les bas marais
de la toundra taïmyrienne, la Laîche hyperboréale (Carex hyperborea, ossoka
guiperboreïskaïa).
Le reste du cortège est généralement dominé par certaines Ericacées et
Rosacées. Parmi les premières, l‟Andromède161, que les Russes appellent
podbel, est la plus caractéristique. Ce buisson sempervirent produit des fleurs
tôt dans la saison, qui, pour les romantiques, colorent en rose les bords des
marais tourbeux. Pour les gourmets, l‟intérêt vient en revanche de la morochka.
Après avoir donné de grandes fleurs blanches, la Ronce de l‟Arctique (Rubus
chamaemorus) fournit en effet de délicieuses baies ressemblant à de petites
framboises orangées162.

161
Il existe une seule espèce, Andromeda polifolia (podbel mnogolistny).
162
D‟ailleurs le traducteur français de L.S. Berg (1941, p. 24) emploie le terme de « mûres
jaunes » pour désigner la morochka.
105
La toundra de creux à neige

Il a été vu précédemment combien l‟épaisseur de la neige déterminait


les caractéristiques de la toundra, en particulier pour ses effets bienfaisants
d‟isolation thermique contre le gel et de protection face aux vents. La
couverture nivale a pourtant aussi des effets négatifs, si elle ne fond pas assez
tôt et empêche ainsi le démarrage végétatif, alors même que la saison est si
courte qu‟il conviendrait de ne point perdre la moindre journée. Une épaisseur
trop faible ne permet pas la protection, une épaisseur trop grande n‟autorise pas
la fonte à temps. C‟est sur ce dilemme qu‟est fondé chaque carreau de la
mosaïque toundraine et, en terme de composition floristique, la réaction de
chaque espèce. Dans les régions qui souffrent d‟une certaine sécheresse
édaphique, un troisième élément vient brouiller la première contradiction,
l‟intérêt d‟une fonte lente et différée qui distille de l‟eau jusqu‟à la fin de la
saison végétative s‟opposant à l‟intérêt d‟une fonte précoce et rapide qui permet
l‟assimilation immédiate. Pierre Birot (1965, p. 213) résume la complexité du
problème en écrivant que « pour chaque espèce et chaque type de climat, il
existe une épaisseur optima réglée par les besoins de la plante dans cette triple
perspective ».
Toutes précipitations égales par ailleurs, les facteurs géographiques qui
jouent pour donner le meilleur micro-biotope sont le creux et l‟abri du vent,
plus ou moins secondés par l‟exposition. Certes, il existe de rares endroits, qui
tendent à cumuler les trois avantages. « Des fonds de vallée en pente assez
rapide et inclinés vers le sud parviennent à concilier les exigences
contradictoires qui donnent ses meilleures chances à la végétation, c‟est-à-dire
une couverture épaisse en hiver, rapidement fondue au printemps en raison de
l‟exposition au sud [tout en étant alimentés ensuite par le haut du bassin versant,
où] il existe généralement quelques taches de neige plus durables » (Birot,
1965, pp. 213-215). Mais, sans atteindre à ce paroxysme, tout creux à neige est
mis à profit et, le plus souvent, de manière différenciée en fonction des espèces.
Chaque petite dépression forme un méso- ou un micro-habitat se
comportant différemment de celui de la cuvette voisine, notamment en terme de
pente et d‟exposition, et, à l‟intérieur même de chaque creux, une succession de
plantes aux exigences distinctes se succèdent pour former une chaîne de nano-
habitats.
Dans un même creux, les plantes qui ont besoin d‟une longue saison
végétative, si elles supportent les gels plus intenses, tendent à croître là où
l‟épaisseur de neige est plus faible, donc fond précocement. Les plantes qui ont
absolument besoin d‟une protection thermique pendant la saison froide, si elles
arrivent à développer un cycle végétatif court, ont tendance à se blottir là où la
couverture nivale est la plus haute. Pourtant, au-delà d‟un certain seuil, dans les
deux sens, la densité de la végétation diminue : si la neige manque presque
106
Milieux naturels de Russie
complètement, l‟avantage de la saison végétative un peu plus longue s‟efface
devant l‟absence de protection thermique ; si la neige est trop épaisse,
l‟avantage de l‟isolation s‟incline devant la disparition de l‟insolation.
Les plantes qui ne peuvent se satisfaire d‟une saison végétative écourtée
se trouvent plutôt sur le haut du creux à neige ou en exposition sud, mais elles
colonisent d‟autant mieux ces habitats qu‟elles supportent des gels
rigoureux. De ce dernier point de vue, la voronika est le buisson le plus
caractéristique, qui arrive d‟ailleurs à assimiler de façon précoce sans pour
autant craindre la trop grande rudesse hivernale. On trouve cette Camarine de
manière très fréquente au sommet des creux à neige de la toundra russe, où elle
est aussi appelée vodianika, (« l‟aqueuse »). En effet, les baies noires
d‟Empetrum renferment un suc aqueux. La tchernika, la brousnika, la goloubika
et, plus généralement, toutes les Airelles du genre Vaccinium ont absolument
besoin d‟une longue saison végétative. Cependant, leur cas est plus compliqué
que celui de la Camarine, dans la mesure où elles ne peuvent souffrir un gel trop
intense. On les trouve en général en position mieux abritée, souvent plus bas
que la voronika, parfois sur des replats, privilégiant elles aussi les versants
tournés au sud.
Les plantes qui supportent encore beaucoup moins les gels rigoureux,
où qui ne souffrent aucune déshydratation, même en fin de saison végétative,
croissent dans les parties du creux à neige où l‟accumulation est la plus épaisse.
Si elles arrivent à développer un cycle végétatif court, elles peuvent se trouver
au fond de la dépression, couverte de beaucoup de neige en saison froide tout en
étant assurément humide pendant toute la bonne saison. C‟est là que se
développent, surtout dans la toundra bas-arctique méridionale, des fourrés
d‟arbres nains, dans lesquels iva domine presque toujours. C‟est que certaines
espèces de Saules de la toundra russe s‟accommodent d‟une saison végétative
courte et réussissent à reprendre très tôt l‟assimilation chlorophyllienne, alors
même que leurs feuilles sont pourtant caduques. Leur exigence est la protection
hivernale sous plusieurs décimètres de neige, dont ils ne dépassent pas. Le plus
petit de tous, iva travianistaïa (Salix herbacea, Saule herbacé), semble ne rien
risquer du haut de ses quelques centimètres, mais cela ne l‟empêche pas de
s‟emmitoufler sous la couverture la plus épaisse et régulière possible, au fond
des creux à neige. Moins petits, iva sizaïa (Salix glauca, Saule argenté) et iva
settchataïa (S. reticularis, S. réticulé) ont d‟autant plus de raison de se situer là
où l‟accumulation de neige par le vent est élevée. Chez les herbes, la Canche
(Deschampsia) est sans doute la Graminée qui recherche le plus une épaisse
protection nivale et une longue humidité, mais la chtchoutchka des Russes (dite
aussi lougovik) n‟est pas capable de développer un cycle végétatif très court.
Assez exigeante, on la trouve dans de bonnes conditions de mi-versant ou sur
des replats, voire de petites contre-pentes, où elle ne craint pas l‟engorgement.

107
Cependant, au-delà d‟un certain seuil, l‟humidité est trop grande ou,
surtout, la neige est tellement épaisse et s‟est tant accumulée au fond du creux
que sa fusion arrive trop tard, voire ne conduit pas à sa disparition complète.
Pour la plupart des plantes de la toundra, cette niche du creux à neige se
transforme en un inconvénient. Les plantes vasculaires sont remplacées par des
Mousses, qu‟on trouve ainsi en exposition nord ou au plus profond des
dépressions.
A l‟inverse, quand on sort complètement du creux, le vent balaie
souvent la neige et cet enlèvement réduit en général fortement la végétation,
surtout dans la toundra moyen- et haut-arctique et au bord des mers de Kara et
des Laptiov. Bien que la Camarine puisse parfois résister, la Dryade et les
Lichens prennent plutôt le relais.

La toundra nitrophile

L‟originalité des micro-habitats riches en nutriments vient de leur


absence à peu près partout ailleurs dans la toundra. Si la grande rareté du
phosphore est commune à la toundra et à pratiquement toutes les formations
végétales naturelles du monde, il n‟en va pas de même pour l‟azote. La toundra
souffre d‟une carence générale en azote, avant tout à cause du froid et de la
longueur de celui-ci, voire de sa permanence. De ce fait, d‟une part l‟absorption
par les racines se fait mal, d‟autre part la matière organique ne se décompose
que très lentement.

En effet, dans le sol froid de la toundra, les racines des plantes souffrent
d‟un mauvais ousvoénié163, c‟est-à-dire d‟une assimilation déficiente, qui se
traduit, après une mauvaise absorption des nutriments, par une insatisfaisante
synthèse des acides aminés. D‟autre part, le froid implique qu‟il faille une
succession de nombreuses années, chacune réduite aux quelques semaines les
plus chaudes, pour minéraliser les parties végétales mortes et libérer ainsi de
l‟azote disponible dans le sol.

163
Les biogéographes russes insistent sur le fait que l‟activité de synthèse des racines
(sintétitcheskaïa déïatelnost kornéï) est troublée, voire rompue, par le froid du sol, si bien que ces
racines assimilent mal (plokho ousvaïvaïout). D‟une manière générale, P. Birot (1965, p. 211)
écrit que « les basses températures du sol […] contrarient l‟absorption des sels et la synthèse des
acides aminés dans les racines ».
108
Milieux naturels de Russie
En outre, cette matière organique est de toute façon très peu abondante,
en lien avec la grande faiblesse de la biomasse. De ce point de vue, la toundra
entretient d‟elle-même sa propre carence en azote. V. Kostiaïev (1990) a étudié
l‟ensemble des problèmes de fixation de l‟azote dans les sols froids de la
toundra petchorienne de la Grande Terre.

La conséquence de ce manque généralisé se trouve être que les rares


exceptions offrent un contraste paysager d‟autant plus marqué qu‟il est très
ponctuel. « L‟importance cruciale, comme facteur limitatif, de la carence en
azote se manifeste par le fait que partout où de l‟azote organique d‟origine
animale s‟entasse, points de station d‟oiseaux, trous de lemmings, buttes de
renards, pousse une végétation herbacée luxuriante et serrée, de croissance
rapide » (Birot, 1965, pp. 211-212).
Parmi ces points de localisation, les oiseaux jouent un rôle d‟autant plus
grand qu‟on va vers le nord de la toundra russe (Rutilevskij, 1970), d‟abord sur
les littoraux continentaux, par exemple le cap Tchéliouskine et ses abords, puis,
plus encore, sur les îles164 russes de l‟Arctique, en particulier celle de Vrangel.
En outre, certains micro-habitats préférentiels, dus à l‟origine aux apports de
nutriments par les déjections d‟oiseaux, peuvent évoluer ensuite par gonflement
cryogénique (Godard et André, 1999, p. 152). Ce serait la cause de certaines
buttes de petite taille et autres bougry.
Les tentatives russes de mettre en culture quelques parcelles de toundra
se sont toujours fondées sur l‟imitation de la réussite de ce contraste naturel.
Les engrais azotés sont le passage obligé de tout essai de maîtriser la production
en zone de toundra.

Les toundras polygonales, un emboîtement d’habitats complexe

Les toundras polygonales, déjà partiellement abordées dans l‟étude de


la marqueterie mobile des sols, ne seront pas reprises ici quant à l‟adaptation
des plantes aux mouvements du terrain, mais pour ce qui est des différences de
dimensions. Les formations polygonales sont en effet parmi celles qui offrent à
la toundra le plus large emboîtement géographique, allant des méso- et micro-
biocénoses aux nano-complexes. Dans les terrains de granulométrie plutôt
homogène, les grands polygones de toundra forment une échelle d‟habitat

164
En dehors des archipels russes, le phénomène a été bien décrit au Spitzberg par les auteurs
français : « une véritable „explosion‟ de la vie végétale accompagne les falaises mortes dont les
abords sont fertilisés par les déjections des oiseaux de mer […]. Ces bird-cliffs se signalent, de
loin, par les teintes orangées de leur encroûtement lichénique […] et leurs abords voient se
développer une communauté ornithocoprophile qui comprend jusqu‟à 35 espèces de mousses. Ces
épais tapis de mousses voisinent avec des prairies luxuriantes à graminées, renoncules et
saxifrages […]. L‟abondance d‟azote explique l‟hypertrophie des fleurs et des feuilles » (Godard
et André, 1999, p. 198).
109
toundrain décamétrique, mais, à l‟intérieur de chaque bloc géométrique
s‟emboîte parfois un maillage de niches plus restreintes. Dans d‟autres terrains,
plus hétérométriques, les petits polygones, ou sols figurés, de genèse différente,
constituent une échelle naine d‟habitat toundrain, clairement exprimée sur
quelques centimètres.
Les grands165 polygones de toundra ont la particularité d‟offrir à la
végétation un réseau166 contraignant dont la maille est souvent de dix à trente
mètres, mais qui peut atteindre plusieurs centaines de mètres. Chaque grand
polygone est sévèrement délimité par un ensemble de veines et de coins de
glace installées dans d‟anciennes fentes de gel. C‟est pourquoi certains
géographes russes, comme S.G. Lioubouchkina et al. (2004, p. 220) appellent
ces modelés trechtchino-poligonalnyé formy, « les formes fissuro-
polygonales ». L‟important pour les plantes est que ces fentes, remplies de glace
pendant la majeure partie du temps et en partie d‟eau de fonte lors de la saison
végétative, ont des dimensions croissantes d‟année en année, qui atteignent
parfois plusieurs mètres de largeur et décamètres de profondeur, isolant ainsi
chaque polygone. La végétation qui y pousse représente pour les Russes la vraie
toundra polygonale (poligonalnaïa toundra).

Chaque carreau de la mosaïque offre ainsi une sorte de petit


développement autonome, en phase avec l‟évolution du modelé. Trois ou quatre
micro-habitats se distinguent nettement. Le plus étendu est formé par le bloc
(blok) des Russes, que les Français appelleraient le polygone lui-même, lequel
est éventuellement subdivisé entre le centre et les flancs du bloc. Chaque
polygone tend en effet à prendre, en coupe, une surface concave, dont le centre
forme la partie la plus déprimée. Lors de la saison de fonte, cette partie est
parfois occupée par une mare, ou quelques flaques et trous d‟eau, les
motchajiny. Le cœur du bloc abrite ainsi le plus souvent la Linaigrette et la
Laîche. Dans les polygones de la toundra taïmyrienne (Ţadrinskaja,1970), il
s‟agit de la Linaigrette de Scheuchzer (Eriophorum scheuchzeri, pouchitsa
Cheïkhtsera), de la Laîche verticale (Carex stans, ossoka priamostoïatchaïa) et
de Carex chordorrhiza (ossoka strounnokorennaïa). En s‟écartant du centre, les
flancs du bloc comptent aussi, presque toujours, diverses espèces de Laîche. Si
les polygones sont de très grande taille, une végétation plus diversifiée peut
prendre pied, y compris des arbres nains, en particulier iva, le Saule. Dans les
polygones de la toundra taïmyrienne, les flancs comptent en outre le Myosotis
alpin, deux espèces de Saxifrage et une Graminée, le véïnik nézametchenny
(Calamagrostis neglecta). Le second micro-habitat est constitué par le valik. Ce
165
La géomorphologie française classique appelle « polygones de toundra » au sens strict les
seules formes de grande taille (Derruau, 1974, p. 174). Cependant, pour une meilleure
compréhension, nous ajoutons l‟adjectif « grands », à l‟instar d‟A. Godard et M.-F. André (1999,
p. 153).
166
C‟est la « structure en maillage polygonal » (poligonalno-yatchéistoïé stroénié) des Russes.
110
Milieux naturels de Russie
bourrelet borde l‟extérieur des fentes, puisqu‟il est dû au jeu des coins de glace.
D‟une hauteur relative de quelques décimètres167, c‟est lui qui provoque la pente
des flancs du bloc. Plus sec, mais aussi instable, le valik est en général colonisé
par des Lichens (Ljubuškina et al., 2004). Le troisième micro-habitat est
constituée par la fente elle-même (trechtchina), mais cette niche est parfois
appelée l‟interbloc (mejblotchié) par les géographes russes. Ce sont les Mousses
qui colonisent ces pentes internes instables, soumis à des forces de compression
sous la glace, mais très humides lors du dégel saisonnier.

A l‟intérieur de chaque polygone, le développement de formes plus


petites peut emboîter des nano-habitats pour la toundra. Il en est ainsi des
médaillons en taches (piatna-médaliony), qui se forment quand, à l‟automne, un
plyvoun, c‟est-à-dire un terrain mouvant, meuble, encore imbibé d‟eau, se
retrouve compressé par un encadrement déjà pris en glace et se déverse en
surface en un mini-volcan de boue. Il se forme alors un contraste entre la plaque
de nouveau sol nu ainsi constitué et le reste, qui reste végétalisé. Il s‟agit de la
toundra tachetée (piatnistaïa toundra) au sens strict (Ljubuškina et al., 2004).
S‟il n‟était l‟emboîtement à l‟intérieur d‟un grand polygone, la taille de la
fragmentation végétale ne serait pas différente de celle des sols figurés.
Les petits polygones, ou sols figurés, forment un réseau premier, de
maille décimétrique, dont la genèse est la cryoturbation dans du matériel le plus
souvent hétérogène. Ce sont les poligontchiki, les mnogoougolniki168 et les
kamennyé koltsa169. La plupart des plantes recherchent d‟une part les parties les
plus stables, d‟autre part le melkoziom, la partie fine du matériel hétérométrique.
A l‟exception des cercles de pierres, les deux conditions sont réunies en
périphérie des petits polygones, où se pressent les Mousses, les Pavots, les
Saxifrages, tandis que le centre est nu ou lichénique. Un exemple de la Terre
François-Joseph, étudié en détail par Véra Aleksandrova, a été diffusé en France
par l‟ouvrage sur les milieux polaires écrit par Alain Godard et Marie-Françoise
André (1999, pp. 197-198), mais des paysages de toundras différenciées par des
polygones décimétriques existent également plus au sud. Les auteurs français
ont aussi popularisé à cette occasion le terme de nanocomplexes chéri par les
Russes pour désigner l‟échelle très fine de ces biocénoses.

167
S.G. Lioubouchkina et al. (2004) citent des valiki pouvant atteindre un mètre de haut. Dans la
toundra taïmyrienne de la Plaine de Sibérie Septentrionale, N.G. Jadrinskaïa (1970) donne une
gamme de 20 à 60 cm.
168
Mnogoougolnik est le vrai mot slave désignant un polygone. Les géographes russes le
réservent aux figures de petite taille. Le nom poligon, évidemment pris au vocabulaire
international, est dévolu aux grandes formes, si bien que le diminutif poligontchik est devenu
proche de mnogoougolnik dans le lexique géographique.
169
Cercles de pierres.
111
Conclusion du chapitre Premier

A partir d‟un mot finno-ougrien désignant les hauteurs dénudées


émergeant au-dessus de la forêt de la péninsule de Kola, les Russes ont appelé
toundra la formation végétale zonale, basse, sans arbre, qui borde les littoraux
des mers arctiques de leur pays. La toundra forme le milieu d‟aboutissement de
leur avancée séculaire vers le nord. Mkhi et lichaïniki, les mousses et les
lichens, à croissance très lente, structurent l‟écosystème toundrain et la primauté
de celles-là sur ceux-ci est une originalité de la toundra russe par rapport à son
homologue canadienne. Les autres plantes, herbacées ou ligneuses, sont
plaquées au sol et l‟ensemble compose un paysage bas, pratiquement sans
strates distinctes, souvent discontinu, dont l‟organisation géographique se fait
sous forme d‟une mosaïque. Le mélange des groupements végétaux, sans que
l‟un d‟entre eux ne prenne vraiment le pas, ni dans l‟étagement vertical, ni dans
la disposition horizontale, est une caractéristique majeure de la toundra, que les
Russes nomment polydominance.

Sur plus de trois millions de kilomètres carrés, la toundra est la


formation végétale la plus pauvre de Russie. Sa biomasse moyenne est d‟une
dizaine de tonnes par hectare, dont plus des quatre cinquièmes sont constitués
par les organes souterrains. Sa productivité de seulement une tonne par hectare
par an environ, est très variable d‟une année à l‟autre et rend aléatoire une
quelconque utilisation humaine. L‟élevage traditionnel du renne, s‟il respecte un
long temps de retour sur les pâturages de la « mousse à renne » (oléni mokh),
semble l‟activité la plus adaptée. Dans l‟écosystème naturel, le principal
maillon entre les plantes de la toundra et les carnivores est cependant un
herbivore de taille beaucoup plus réduite, le lemming, dont la variabilité des
effectifs se répercute sur toute la chaîne alimentaire. La pauvreté de la toundra
est aussi celle du nombre d‟espèces, tant végétales qu‟animales. Les mousses,
lichens et champignons ne font illusion que parce que les autres groupes de
végétaux, parmi lesquels les Cypéracées et les Ericacées sont les familles les
plus importantes, ne comptent que quelques centaines d‟espèces. Ce sont le plus
souvent les mêmes que celles de la toundra américaine, encore que les études
récentes aient montré que l‟endémisme régional était plus développé qu‟on ne le
croyait avant guerre. Chez les animaux, les invertébrés aquatiques sont les plus
nombreux. Les vertébrés comptent surtout un grand nombre d‟oiseaux, d‟autant
plus dans la toundra insulaire des mers russes de l‟Arctique.
Les traits caractéristiques de la toundra sont conditionnés par son
appartenance au milieu polaire, mais sa pauvreté spécifique est accentuée par la
jeunesse de cette formation à l‟échelle des temps biogéographiques. D‟ailleurs,
la toundra de la Russie d‟Europe et de la Sibérie occidentale, qui a subi toutes
les glaciations quaternaires, compte moins d‟espèces que celle de Sibérie
orientale, si sèche qu‟elle fut en grande partie épargnée par le rabotage glaciaire.
112
Milieux naturels de Russie
Aujourd‟hui, la toundra russe est déterminée par un climat polaire, dont le
principal problème est l‟absence d‟été, beaucoup plus contraignante que le froid
de l‟hiver. La brièveté de la saison végétative, ainsi que le caractère froid, sec et
venté de celle-ci, ont conduit les rares espèces résistantes à développer de
multiples adaptations. Les cryophytes sont le plus souvent des plantes vivaces et
sempervirentes, qui peuvent reprendre l‟assimilation chlorophyllienne dès
l‟arrivée des premières journées favorables. La multiplication végétative est
prédominante, mais, quand il y a reproduction par graine, le cycle peut se
fractionner en plusieurs années. Le nanisme et le plaquage au sol permettent de
profiter de la chaleur d‟une mince couche-limite en juillet et août et de
bénéficier de la protection du tapis neigeux pendant le reste de l‟année. La
plupart des animaux fuient la toundra dès le mois de septembre. Ceux qui
restent luttent contre le froid par diverses adaptations, dont la plus lucrative
pour l‟économie russe est la fourrure. Le renard polaire, que les Russes
nomment pessets, est à cet égard le plus important.

Outre le climat, l‟autre déterminisme de la toundra est celui du sol et de


sa jeunesse. Au-dessus d‟un sous-sol gelé en permanence en une vetchnaïa
merzlota, le sol proprement dit distille une eau très froide, même en juillet.
Beaucoup de plantes ne peuvent l‟absorber pleinement et développent des
adaptations à la sécheresse, alors même que l‟eau ne manque pas. Cette théorie
du xéromorphisme physiologique est fortement soutenue par les auteurs russes,
mais reste controversée en occident. Quoi qu‟il en soit, la toundra fait alterner
des sols squelettiques sur les affleurements rocheux, des sols bruns arctiques, et,
d‟autant plus qu‟on s‟approche de la toundra boisée, des sols hydromorphes.
L‟importance des processus géomorphologiques périglaciaires modifie
fréquemment la mosaïque pédologique de la toundra.

La toundra russe offre une zonation perturbée par le tracé de la ligne de


côte, si bien que le ruban haut-arctique concerne presque uniquement les
archipels. La toundra d‟Europe ne possède quant à elle qu‟une bande bas-
arctique. Seule la Sibérie centrale offre une ample disposition latitudinale. Cette
zonation est compliquée par un gradient de continentalité allant d‟ouest en est,
qui oppose aujourd‟hui la toundra européenne, baignée par l‟extrémité du
courant mourman, à la toundra sibérienne. Sur le plan paléogéographique, la
limite entre la toundra qui fut fortement englacée et le continent sec se place
plus à l‟est. Il résulte de ce double contraste une originalité de la toundra de
Sibérie occidentale, la plus pauvre de toutes les formations végétales russes.
L‟altitude ajoute quelques compartimentages supplémentaires, surtout en
Sibérie orientale et en Extrême-Orient. Quelques toponymes consacrés par
l‟occupation humaine, qui reflètent plus ou moins les différences
biogéographiques et celles de pression anthropique, permettent de distinguer en
Russie continentale une quinzaine de régions de toundra : la toundra mourmane,

113
celle de Ter, de Kanin, de la Petite et de la Grande Terre, de Yamal, de Guydan,
la toundra taïmyrienne, celle de Byrranga, de la Yana, de l‟Indiguirka, de la
Kolyma, d‟Anadyr, des montagnes tchouktches. Il faut y ajouter plusieurs
régions de toundra insulaire, à forte personnalité, en particulier celle de l‟île de
Vrangel, qui est considérée comme la plus riche formation moyen-arctique de la
planète.
En tant que formation végétale se trouvant dans un milieu extrême, aux
limites de la vie, la toundra russe se présente, à grande échelle cartographique,
comme une mosaïque de micro-cénoses et même, comme disent les Russes, de
nano-complexes. La taille de chaque unité a tendance à diminuer du sud au nord
et de la plaine vers les reliefs. Marécages et tourbières, creux à neige, lieux très
circonscrits enrichis en azote, modelés de polygones forment autant de micro-
habitats particuliers, qui diversifient la toundra sur de petites distances.
Fragile, ne supportant qu‟une occupation humaine très lâche, la toundra
est un milieu très contraignant, qui n‟offre en soi d‟autre opportunité que
l‟élevage du renne et la chasse de quelques animaux à fourrure. Le peuple russe,
qui avait fondé sa civilisation sur le bois, ne pouvait engager sa tradition dans
un cadre de vie sans arbre ni possibilité agricole. Pourtant, assez récemment à
l‟échelle historique, la Russie a commencé d‟occuper le milieu toundrain. Ce fut
d‟abord, à la fin de la période tsariste, pour ses possibilités portuaires, mais
l‟effort se concentra en un seul point, le fjord de Mourmansk, et tout près de la
limite de l‟arbre. Ce fut ensuite, pendant l‟entre-deux-guerres, pour ses
ressources du sous-sol, avec l‟exploitation du charbon de Vorkouta dans la
toundra de la Grande Terre. C‟est enfin, depuis quelques décennies, la conquête,
toujours en cours, de la toundra de Sibérie occidentale, fondée sur les
hydrocarbures. En Sibérie centrale et orientale, ainsi qu‟en Extrême-Orient, la
toundra russe reste pratiquement vierge, trouée de quelques points d‟occupation
isolés. Ce n‟est qu‟en deçà de la limite de l‟arbre que l‟occupation russe est plus
ancienne, mais on a alors quitté le milieu polaire pour le large écotone de la
toundra boisée, qui appartient déjà, dans la plupart des classifications russes, à
la zone de la taïga.

114
Milieux naturels de Russie

Chapitre deuxième
La taïga, le podzol et les incendies de forêt
Le 22 avril 2009, les députés du Parlement européen ont voté une
réglementation plus stricte pour les importations de bois, afin de réduire les
achats provenant de sources douteuses. Il est vrai qu‟une étude du WWF venait
de montrer que l‟Union européenne importait 16 à 19% de bois de sources
illégales et la France 39% de bois tropicaux de sources suspectes. Pour les bois
tempérés, la Russie occupe une forte place. C‟est la Finlande qui, de loin,
importe le plus de bois russe d‟origine douteuse pour faire tourner ses
papeteries. Mais la France serait « bien » placée en Europe pour l‟importation
de bois russe d‟origine plus ou moins floue. L‟ire des associations écologistes
contre le gouvernement français, qui avait envoyé une note aux députés
européens leur demandant de ne pas voter ces nouvelles règles, était-elle
justifiée ? La France protégeait-elle certains de ses investissements à
l‟étranger ? Les députés européens avaient-ils trouvé une manière détournée
d‟en revenir à un protectionnisme déguisé ? Il est impossible de participer au
débat de manière nuancée sans mieux connaître la taïga russe. La taïga est la
partie russe de l‟immense170 forêt boréale171, qui comprend aussi la forêt
hudsonienne d‟Amérique du Nord et le barrskog de Scandinavie.
Marquée par la faiblesse de sa biomasse et sa pauvreté en espèce, c‟est
une forêt de conifères zonale, grossièrement située entre le 55e parallèle de
latitude nord et le cercle polaire.
Poussant sur un sol cendreux, la taïga forme ainsi une bande d‟au moins
un millier de kilomètres de largeur, qui s‟étire sur toute la longueur de la
Russie, de la frontière occidentale jusqu‟au Pacifique.

170
« Malgré l‟imagerie coutumière, [les forêts humides intertropicales] ne sont pas les plus
importantes étendues forestières de la planète, l‟ensemble des taïgas boréales les surpasse en
superficie » (Rougerie, 1988, p. 94).
171
Le terme de « boréal » est critiqué par certains auteurs canadiens (Rousseau, 1961, Hamelin,
1968), quand il est employé pour la seule zone de la forêt de conifères, puisqu‟il devrait
étymologiquement couvrir toute l‟étendue de l‟hémisphère nord.
115
Fig. taïga 1 : La taïga, partie russe de la forêt boréale

A l‟état naturel, la forêt boréale russe couvre à peu près dix millions et
demi de kilomètres carrés dans son acception la plus large, huit millions et demi
si on lui retranche la toundra boisée. Comme elle reste peu défrichée, elle
continue aujourd‟hui de s‟étendre sur plus de sept cents millions d‟hectares
(Kuusela, 1992, Utkin et al., 1995, Falinski et Mortier, 1996, GEO PNUE,
2002, Marčenko et Nizovcev, 2005, Tsarev, 2005) et forme la plus grande forêt
du monde. « La taïga est forêt parmi les forêts » (Hamayon, 1997, p. 9).
Seule forêt de la planète à être préservée sur de si grandes distances, la
taïga russe est cependant aussi menacée. Une forêt qui croît et se renouvelle très
lentement est-elle plus ou moins fragile qu‟une autre forêt ? Quelles
répercussions la transformation des structures de propriété et d‟exploitation des
forêts à la chute de l‟URSS a-t-elle eues sur la gestion de la taïga ? La maison
de bois est-elle réduite au folklore et n‟a-t-elle que des inconvénients pour la vie
moderne ? Y a-t-il des liens entre la civilisation du bois du peuple russe et les
qualités physiques de la taïga ou bien le fait culturel est-il exclusif ? La Russie
a-t-elle assez de bois pour sa consommation intérieure ? Quel est le mystère du
sol pauvre, stérile comme de la cendre, sur lequel s‟épanouit une grande, belle
et sombre pessière ? Quelle est l‟ampleur des incendies de forêt et quels autres
risques la taïga russe encourt-elle ? La taïga est-elle monotone ? Est-il vrai que
l‟on peut traverser un espace grand comme quinze fois la France sans changer
de paysage ?
Il ne sera possible de répondre pleinement à ces questions tant le sujet
est vaste. Pour apporter néanmoins quelques fragments de réflexion, une
articulation en trois étapes sera privilégiée.

116
Milieux naturels de Russie

Fig. taïga 2 : La taïga, caricature géographique

Il conviendra de décrire, dans un premier temps, les principales


caractéristiques phytogéographiques et zoogéographiques de la taïga, en suivant
le fil directeur de la pauvreté de cet écosystème. Il ne faudra surtout pas
s‟interdire d‟aborder quelques thèmes de géographie humaine, tant les
problèmes de productivité et de régénération sont liés à l‟exploitation, et ceux
de la préservation à la symbolique culturelle de l‟arbre. Dans un deuxième
temps, nous insisterons sur la remarquable zonalité de la taïga russe, ses liens
avec le climat tempéré continental au long hiver rigoureux et avec les sols
lessivés et acides. Il sera intéressant de discuter la part physique zonale et la part
humaine dans la propagation des incendies ravageurs. Enfin, dans un troisième
temps, nous partirons à l‟assaut de la forteresse taïgienne, réputée inexpugnable

117
dans son uniformité, afin de tenter de percer quelque éventuelle diversité
cachée.

1. Une forêt de conifères marquée par l’indigence peut-elle être la


richesse de la Russie ?

Les enjeux économiques et culturels de la taïga russe sont tels que la


description des caractères physiques de cette forêt doit s‟accompagner d‟une
présentation humaine. L‟important est d‟essayer d‟aboutir à un bilan. L‟état
écologique de la taïga russe est-il plutôt bon ou plutôt inquiétant ? Les résultats
économiques des secteurs utilisant les produits de la forêt de conifères russe
sont-ils positifs ou négatifs ? Pour tenter d‟apporter quelques réponses, il
conviendra de présenter d‟abord, de façon concise, le paysage type de la taïga
russe, strate par strate. Il faudra ensuite souligner sa double pauvreté, en
biomasse et productivité d‟une part, en biodiversité d‟autre part. Une démarche
de géographie physique sera choisie, même quand il s‟agira d‟aborder l‟izba
culturelle, ainsi que la gestion forestière sous deux régimes différents, celui de
l‟URSS puis de la nouvelle Russie. Dans ce second temps, nous focaliserons par
moment sur des régions à grande échelle cartographique, sans dénaturer
l‟appartenance à cette partie générale descriptive, car c‟est une question
d‟aménagement du territoire de l‟ensemble de la Fédération, ou, antérieurement,
de planification. Enfin, un troisième temps sera consacré à la zoogéographie de
la taïga, dont les ressources sont fortement limités par la quasi-absence de
feuilles et de fruits.

1.1.Une forêt aciculifoliée à stratification simple ?

La taïga est une forêt aciculifoliée (khvoïny less), c‟est-à-dire


essentiellement constituée de conifères (khvoïnyé), auxquels se mêlent
cependant quelques feuillus172. Cette forêt semble stratifiée d‟une manière
simple au premier abord, puisque l‟étage moyen est réduit. L‟impression qui
l‟emporte est donc celle d‟une strate arborée (drévesny yarouss) dominant un
tapis de mousse (kovior mkhov). Dans le détail, cependant, la stratification peut
être assez complexe.

172
Les Russes admettent dans la taïga vraie la présence des feuillus à petites feuilles
(melkolistvénnyé). En revanche, si des feuillus à larges feuilles apparaissent (chirokolistvénnyé),
on passe à la forêt mixte.
118
Milieux naturels de Russie

Fig. taïga 3 : La taïga russe, une forêt à stratification simple ?

Grâce à la hauteur de son étage supérieur, la forêt boréale dégage « une


impression de puissance » (Elhaï, 1967, p. 189). Même si cette affirmation est
moins réalisée en Russie qu‟au Canada, il est vrai que les conifères, du moins
dans la partie européenne du territoire et sur les interfluves bien drainés,
atteignent parfois 30 à 40 mètres de hauteur, développant ainsi une certaine
majesté. Cependant, la moyenne de la taïga russe se situe plutôt à une vingtaine
de mètres. Cette longueur, une fois réduite par l‟utilisations humaine, borne la

119
taille de l‟izba traditionnelle, dont on sait qu‟elle est constituée de troncs
entiers173. Quand les conditions de pente modérée et de bon drainage sont
réalisées, les troncs des conifères de l‟étage supérieur sont très droits, avec un
port pyramidal ou columnaire, ainsi qu‟un nombre relativement réduit de
branches, permettant d‟éviter l‟accumulation excessive de neige.

Cliché L. Touchart, août 2006


Photo 3 Conifères de la taïga à port columnaire
Cette taïga des monts Khamar-Daban, au-dessus du lac de montagne Izoumroudnoïé, est plus
humide que celle des bas plateaux. Le port columnaire des pins y est plus répandu, permettant
d’éviter l’accumulation excessive de neige. On notera aussi, pour les mêmes raisons, le nombre
relativement réduit de branches. En dessous de la strate supérieure aciculifolée, une strate
buissonnante domine la strate herbacée et muscinale.

Mais la forêt boréale russe se distingue surtout par ses immenses espaces
marécageux et tourbeux, où le port arboré est plus tortueux. Dans ses parties les
plus riches, à l‟est-nord-est de la Russie d‟Europe, la forêt boréale est une forêt
dense, sombre, dans laquelle les conifères de la strate arborée sont serrés. Mais,
à la différence de l‟Amérique du Nord, ce n‟est pas le faciès le plus répandu en
Russie, où la taïga claire, celle qui ne possède pas d‟Epicéas, couvre les plus
grandes surfaces.
En dessous, la strate arborescente inférieure et la strate arbustive
(koustarnikovy yarouss) forment un sous-bois (podlessok ou podlessié) très
clairsemé, significatif d‟une certaine pauvreté de la taïga. La strate arborescente

173
« La longueur et la résistance des troncs limitent à 8-10 mètres au maximum la portée des
charpentes et donc la superficie de la maison. Ces limitations contribuent à donner au village
russe une certaine unité de style. […] Pour s‟agrandir en surface l‟isba n‟a pas d‟autre solution
que de s‟adjoindre une maison jumelle » (Kerblay, 1973, p. 35).
120
Milieux naturels de Russie
inférieure, typiquement formée de Bouleaux et de Peupliers trembles, n‟existe
que dans les taïgas de repousse assez jeunes, où la strate supérieure aciculifoliée
n‟a pas encore repris toute sa place. La strate arbustive participe aussi à
l‟indigence du sous-bois et on n‟y trouve guère que quelques Cornouillers et
Sorbiers.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 4 La strate arbustive de la taïga et le Sorbier
Un village de la taïga sibérienne utilise les Sorbiers (riabiny) pour séparer les maisons de bois de la
rue. Dans la forêt boréale russe, les Sorbiers forment l’essentiel de la strate arbustive quand celle-ci
existe.

Partout où la grande densité de la strate arborée provoque une


pénombre, celle-ci gêne la croissance des arbustes. Cette obscurité favorise en
revanche les jeunes conifères, puisque ceux-ci, en particulier, les Epicéas, sont
des plantes sciaphiles lors de leurs premières années, tandis qu‟à l‟âge adulte la
lumière est appréciée sur les cimes.
En dessous de la strate arbustive, la strate frutescente174 ou buissonnante
(koustarnitchkovy yarouss) est plus riche. C‟est ici que poussent les buissons à
baies si appréciés des hommes et des animaux, la Myrtille, les différentes
Airelles, la Canneberge.

174
C‟est-à-dire formée d‟individus ligneux de moins de 7 m de hauteur, selon la définition
originelle d‟Allorge et Jovet. S‟ils ont moins de 2 m, on peut parler de strate suffrutescente. C‟est
en général le cas dans la taïga russe.
121
Cliché L. Touchart, août 2008
Photo 5 La stratification de la taïga sibérienne
Sous la strate arborée de Mélèzes, la strate frutescente est formée de buissons à baies dominant
une strate herbacée assez fournie. Il n’y a pas de strate arborée inférieure ni arbustive, dans cette
taïga ancienne peu humanisée de Sibérie orientale, où les feuillus de repousse sont absents

La strate herbacée (travianoï yarouss ou travianisty yarouss) regroupe


les plantes basses non ligneuses, où dominent l‟Oseille et le petit muguet.
Encore en dessous, la strate muscinale (mokhovoï pokrov) est formée de plantes
sans racine qui couvrent le sol. Les Russes l‟appellent volontiers napotchvenny
pokrov, « la couverture au sol ». Au cœur de la taïga, ce sont les mousses (mkhi)
plus souvent que les lichens (lichaïniki), ces derniers prenant plutôt possession
des marges septentrionales et des clairières.

122
Milieux naturels de Russie
Les champignons (griby) sont importants dans l‟ensemble de la taïga.
Les Russes aiment à les classer en quatre catégories : les espèces de valeur,

Cliché L. Touchart, août 2005


Photo 6 Vente en bord de route de champignons cueillis dans la taïga
Une famille bouriate vend sur le bord de la route qui joint Koultouk à la frontière mongole, près du
village de Jemtchoug, sa récolte de champignons. Ces Lactaires ont été ramassés dans la taïga de
Tounka.

les bonnes espèces, les espèces comestibles de goût inférieur et les


espèces vénéneuses. Les Lactaires (mletchniki) forment l‟essentiel des
premières, notamment le grouzd (Lactarius resimus), fréquent sous les pinèdes-
boulaies, et le Lactaire délicieux (Lactarius deliciosus, ryjik délikatesny), qui se
plaît sous les jeunes pessières et certaines pinèdes.

L‟ensemble des strates les plus basses forme un étage inférieur


recouvert pendant de longs mois d‟un tapis neigeux en général assez peu épais
mais très durable. L‟épaisseur assez faible de la neige est un problème, car les
hémicryptophytes et les géophytes cherchent au contraire un tapis plus
important, où la neige sert d‟isolant thermique, protégeant des très basses
températures. C‟est pourquoi les cuvettes d‟accumulation neigeuse, préservant
le sol des gels intenses, sont plutôt prisées par les plantes de la forêt boréale.

123
1.2. Une forêt peu productive et pauvre en espèces

De la forêt russe d‟Europe, le voyageur français Jules Legras (1895, p.


110) écrivait : « Cette forêt pourtant n‟est pas, comme nos grands bois, propice
à la méditation. On n‟y va pas pour se promener, on ne s‟y rend que pour
affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ; ou bien chasser ».
Pourtant c‟est aujourd‟hui la plus grande forêt du monde, protégée sur des
superficies énormes. Alors la forêt russe est-elle productive ou non ? La
contradiction vient-elle du contraste entre l‟Europe et l‟Asie ou bien entre les
potentialités physiques et leur exploitation par la société russe ?

1.2.1. Une régénération lente, une exploitation extensive

Le rendement de la taïga est bien entendu faible à l‟échelle des forêts


mondiales. Il faut compter sur des valeurs moyennes d‟environ 200 tonnes de
biomasse à l‟hectare, contre 300 pour les forêts de feuillus de milieu tempéré
océanique et 800 pour les forêts tropicales. Mais c‟est surtout leur productivité
qui apparaît comme extrêmement basse, environ 5 à 6 tonnes par hectare et par
an, contre une douzaine dans les forêts de feuillus de milieu tempéré océanique
et une vingtaine dans les forêts tropicales.

Cela veut dire que la croissance de la taïga est très lente. C‟est donc
seulement par son âge important que la forêt boréale arrive à faire illusion quant
à sa masse végétale totale.
Le lien entre la géographie physique et la société russe est, dans ce
domaine, particulièrement serré. Comment gérer l‟ensemble des biens de la plus
grande forêt du monde en prenant en compte la longueur de la régénération ?
C‟est tout l‟enjeu de cette étude que de mêler les faits biogéographiques, les
activités traditionnelles et les pressions contemporaines.

124
Milieux naturels de Russie
Fig. taïga 4 : La taïga, une forêt quantitativement pauvre

Il conviendra de ne pas sombrer dans la facilité, celle d‟activités


ancestrales qui seraient forcément en communion avec la forêt et de pressions
récentes qui seraient toujours prédatrices. Regarder la maison de bois comme
systématiquement écologique serait un anachronisme révisant l‟izba à l‟aune de
la mode verte. Jusqu‟au XIXe siècle « l‟isba elle-même ne dure pas plus d‟une
cinquantaine d‟années et le toit de planches est à refaire tous les dix ans, soit un
125
délai plus court que celui qui est nécessaire à l‟arbre pour se reconstituer »
(Kerblay, 1973, p. 14). A l‟inverse, certaines activités actuelles d‟exploitation
forestière pour le bois et le papier peuvent, si la gestion est raisonnée, ne pas
dépasser certains seuils et permettre la régénération. C‟est tout l‟intérêt de ce
développement que de tenter une présentation dont le point de départ est
biogéographique, mais qui croisera ensuite la géographie régionale des activités
de la Fédération de Russie.

Un bois résistant, une chance pour les constructions

La lenteur du développement des arbres de la taïga a certes un avantage,


en l‟occurrence la résistance du bois. On voit d‟ailleurs sur les troncs coupés
combien les anneaux de croissance sont serrés (Vaganov et al., 2006). Ce bois
dur a toujours été apprécié des constructions. Les villages et les villes de Sibérie
et de la moitié nord de la Russie d‟Europe en profitent pleinement. Deux
questions se posent cependant. La maison de bois n‟a-t-elle plus qu‟un intérêt
historique ? Pourquoi prêter de nouveau attention à l‟izba russe après les études
exhaustives de Basile Kerblay et ses successeurs ?
Il se trouve que, outre l‟inertie culturelle et la beauté175, l‟izba
traditionnelle possède un certain nombre d‟avantages matériels expliquant sa
pérennité176. B. Kerblay (1973) listait la qualité du chauffage177, la mobilité, la
possibilité d‟agrandissement facile, l‟intérêt des dépendances. Lors de la crise
économique eltsinienne, ce dernier atout a pris une grande acuité et le potager
(ogorod) attenant à la maison de bois, rurale ou urbaine, a sauvé beaucoup de
monde. L‟habitation en bois a en outre acquis en même temps, ou retrouvé178,
les nouvelles lettres de noblesse de la maison individuelle. Quant à la mobilité
de l‟izba traditionnelle et de la maison de bois modernisée qui en résulte, elle a

175
Il serait trop simple, et erroné, de penser que l‟izba ne présente une certaine esthétique que
pour les voyageurs extérieurs, laquelle serait fondée sur l‟exotisme. Les campagnes de
construction des différents régimes politiques, sous couvert de modernité ou d‟idéologie
égalitaire, destinées à remplacer le bois par le dur, non seulement n‟ont pas fait disparaître, mais
ont dans une certaine mesure renforcé la volonté de différencier son habitation de celle des autres.
De ce point de vue, la sculpture sur bois est restée l‟une des principales possibilités de cette
distinction.
176
Il s‟agit de la pérennité du principe de construction beaucoup plus que celle du nom. Dans le
vocabulaire, izba a en effet plutôt été remplacée par dom (maison), encore que, depuis la chute de
l‟URSS, le nom même retrouve une certaine fierté, dans quelques cas particuliers. En milieu
urbain, où le mot pourrait avoir une certaine ambiguïté, dom est parfois qualifié par l‟adjectif
dérévianny pour signifier que la maison individuelle dont on parle est en bois.
177
Cet aspect est en relation avec le poêle traditionnel associé à l‟izba. En tant que lien avec la
climatologie plus qu‟avec la biogéographie, il ne sera pas étudié ici.
178
A l‟époque soviétique, B. Kerblay (1973, p. 193) écrivait déjà que « la cohabitation avec une
famille voisine n‟est pas dans les habitudes villageoises ; le paysan aime ses aises ; dans une
maison individuelle, il peut facilement augmenter le nombre des pièces si nécessaire tandis que le
logement ouvrier n‟est pas extensible ».
126
Milieux naturels de Russie
connu à travers les âges un intérêt toujours renouvelé, qui ne s‟est jamais
démenti jusqu‟à aujourd‟hui. Sans remonter au lien originel unissant la maison
de bois démontable et l‟agriculture itinérante sur brûlis des premiers Slaves
défricheurs, il convient d‟en souligner les avantages récents et actuels. La
prédilection du régime soviétique pour la ville, l‟ouvrier et le logement collectif
s‟accompagnait d‟un grand pragmatisme face à la pénurie de bois ou à
l‟attachement à un certain mode de vie, si bien que la contradiction, ou plutôt la
résolution de celle-ci, conduisait à la disparition de nombreux villages au sens
propre179. Les maisons de bois rurales étaient déplacées vers la ville soviétique
et reconstruites en milieu urbain, avec une facilité rappelant que la mobilité de
l‟izba traditionnelle, toujours reconstruite, sur place ou ailleurs, agrandie,
modifiée, parfois déplacée sur de grandes distances, n‟avait jamais été oubliée.
Ajoutons que, pour plusieurs autres caractéristiques de la période soviétique, la
mobilité et la flexibilité de la maison de bois étaient appréciées. Il en était ainsi
de l‟avancée du front pionnier, ainsi que de la mise en eau de nombreux lacs
artificiels. Lors des grandes décennies de construction des principaux barrages
sibériens, des années 1950 aux années 1970, non seulement les maisons
individuelles, mais aussi les constructions collectives, et même cultuelles, en
bois furent ainsi démontées, déplacées et remontées hors de la zone inondée.
Cela n‟a certes pas évité l‟ensemble des pertes et des conflits, comme nous
avons pu l‟étudier pour le barrage de Bogoutchany sur l‟Angara (Touchart,
1999), mais les a amoindris par rapport à la partie européenne, où les bâtiments
en dur étaient plus nombreux.

La chute de l‟URSS n‟a pas rendu dépassé, bien au contraire, l‟intérêt de


la mobilité ; devant les aventures immobilières parfois précipitées et
l‟importance des déguerpissements dans certaines banlieues, la rapidité et la
facilité du démontage gardent toute leur valeur.

179
« Beaucoup plus fréquents sont les transferts d‟isbas d‟une localité à l‟autre car l‟exode rural
n‟affecte pas seulement les individus. Le village dépeuplé se vide de ses maisons » (Kerblay,
1973, p. 35).
127
Cliché L. Touchart, juillet 1991
Photo 7 Les constructions de bois en Sibérie, un atout pour la mobilité
Hier comme aujourd’hui, la construction de bois de la taïga peut être démontée et remontée assez
facilement à un autre endroit en cas de besoin. Cet atout pour la mobilité concerne les izbas
individuelles, mais aussi les édifices collectifs de plus grande taille. Lors de la construction des
barrages sur l’Angara, un certain nombre de monuments historiques ont été ainsi démontés et
déplacés hors des eaux. Ce fut le cas de la forteresse d’Ilimsk, construite en bois dur de Mélèze de
Dahourie, ici photographiée au musée en plein air de Taltsy.

Le résultat de tous ces atouts est multiple. D‟abord, plusieurs millions


de Russes vivent aujourd‟hui dans des maisons de bois, à la campagne comme à
la ville. Ensuite, la maison de bois est susceptible de concerner n‟importe quelle
classe sociale. Enfin, les procédés de construction ont subi peu de changement.
A l‟époque de N. Krouchtchëv et L. Brejnev, Basile Kerblay (1973, p. 16)
pouvait écrire : « notre isba traditionnelle n‟est donc pas spécifiquement rurale.
Vers 1960, plus de la moitié de la superficie habitable des villes de la
Fédération russe était pourvue de petites maisons ». Puis, pendant la dernière
décennie de l‟époque soviétique, une fois passé le développement de quelques
agrovilles, le milieu rural retrouva ses constructions presque exclusivement en
bois, cependant que, dans les villes, les quartiers de grands ensembles en dur
continuaient de pousser, sans pour autant éliminer l‟importance des
constructions individuelles en bois.
La densification des centres-villes depuis le passage à l‟économie de
marché révise certes en partie cette position et quelques incendies opportuns de
maisons de bois à des endroits stratégiques sur le plan immobilier ont vu le jour,

128
Milieux naturels de Russie
comme cela a été étudié à Khabarovsk (Touchart et Torgacheva, 1998). Mais,
d‟une manière générale, le bois continue de marquer très fortement toutes les
villes de la taïga. En outre, la maison de bois concerne aujourd‟hui,
potentiellement, tout individu, quel que soit son niveau social.

Fig. taïga 5 : La taïga et les constructions urbaines en bois, l’exemple de Khabarovsk à la fin
de la période soviétique

C‟est souvent une habitation modeste, construite localement, par


l‟entraide, qui ne réclame pas de mise de fond onéreuse. A l‟opposé, il n‟est pas
rare qu‟elle soit la construction d‟une famille très aisée, car le bois reste l‟un des
meilleurs moyens de distinction, en particulier par la sculpture.

129
Cliché L. Touchart, août 2005
Photo 8 Une maison de bois sibérienne de quartier aisé
Cette maison de bois de la rue Sedov se trouve dans un quartier aisé d’Irkoutsk, en contrebas de
l’église de l’exaltation de la Sainte-Croix. Elle témoigne de la diffusion des constructions en bois
dans toutes les couches de la population et dans toutes les villes de la taïga quelle que soit leur
taille.

C‟est une distinction au sens d‟une différenciation par rapport au voisin


et au sens du raffinement esthétique dont le propriétaire espère qu‟il sera estimé.
De la fin des années 1920 à la guerre, la chasse au koulak s‟était en partie
fondée sur la décoration de l‟izba, considérée comme un signe extérieur de
richesse. Mais, à partir des années 1950, la volonté de distinguer sa maison de
bois reprit largement. Depuis les années 1990, on note un engouement de retour
à certaines techniques ancestrales et à la coupe manuelle.

L‟étude, sinon de l‟izba, du moins de la maison de bois est donc encore


un sujet d‟actualité180 et ne doit pas être laissée aux seuls historiens,
ethnographes et spécialistes des civilisations traditionnelles, lesquels ont, en
France, réalisé des travaux d‟ampleur exceptionnelle (Legras, 1910, Pascal,
1966, Kerblay, 1973, Conte, 1997). La géographie humaine peut bien entendu
étudier avec ses propres méthodes le lien entre la maison rurale et la société

180
Comme il l‟était au début des années 1970, quand Basile Kerblay écrivait (1973, p. 99) :
« jusqu‟ici cette intervention n‟a pas porté sur les techniques de construction elles-mêmes qui sont
restées dans l‟ensemble […] traditionnelles ».
130
Milieux naturels de Russie
russe. Récemment, le géographe Pascal Marchand a, à juste titre, remis à
l‟honneur l‟izba. Citant les travaux de Francis Conte (1997), il en reprend les
principales conclusions symboliques et ethnologiques.
Nous souhaiterions pour notre part nous contenter d‟apporter
modestement une contribution réduite à une démarche de géographie physique
et à un terrain limité à une quinzaine de villages sibériens181. Il nous semble que
la biogéographie peut fournir une approche intéressante en au moins trois
directions : primo l‟emploi de troncs entiers et leur avantage en terme de
robustesse et d‟assemblage de la charpente, secundo le type d‟espèce182 utilisé,
tertio la texture et les possibilités offertes à la sculpture.
L‟izba traditionnelle a la particularité d‟être charpentée par des troncs
droits. Ces briovna sont des fûts d‟assez grande longueur, en général comprise
entre cinq et dix mètres, mais de diamètre au contraire plutôt faible. De ce point
de vue, notre terrain d‟étude privilégié, la Sibérie, n‟est pas représentative de la
moyenne russe, mais offre des valeurs supérieures. Cependant, si B. Kerblay
(1973, p. 59) soulignait leur grande taille relative, en écrivant que « l‟isba
sibérienne frappe par le calibre de ses rondins (35 à 40 cm) », nous préférons
quant à nous insister sur la petitesse absolue de ce diamètre eu égard à la
longueur de la grume, même en Sibérie. D‟ailleurs, pour éviter des
désagréments, les constructeurs actuels d‟izba conseillent, et proposent même
comme norme, un diamètre minimum de 26 cm.
L‟important se trouve être que les anneaux de croissance de ces grumes
sont naturellement très rapprochés. C‟est ce fait biogéographique qui est à
l‟origine de l‟utilisation du brevno, du fût entier, et non de la poutre. Il s‟agit, au
départ, de profiter pleinement de la résistance offerte par le caractère serré d‟un
grand nombre de cernes de croissance. Or un éventuel équarrissage tronquerait
les anneaux183 et rendrait la poutre moins solide et durable que le fût. Pour le

181
Nos enquêtes de terrain ont été menées de 1991 à 2008 et concernent des maisons de bois
construites entre les années 1950 et aujourd‟hui. Les principaux villages que nous avons étudiés
dans cette optique sont Bolchaïa Retchka, Bolchié Koty, Olkha, Kyrén, Jemtchoug, Koultouk,
Angassolka, Sarma, Iélantsy, Yalga, Malomorsk, Khoujir, Kharantsy et Ouzouri en Baïkalie,
Syrdakh en Yakoutie, Topolévo en Extrême-Orient. Cet échantillon a été réduit d‟une part du fait
de l‟importance des distances, d‟autre part du temps consacré à nos autres sujets d‟études, c‟est-à-
dire à la géographie physique stricte. Rappelons que, à l‟époque soviétique, Basile Kerblay (1973,
p. 22) avait connu, pour d‟autres raisons, un terrain plus limité encore : « nous aurions aimé
pouvoir compléter sur le terrain notre information par des séjours dans les villages de diverses
provinces de la Russie ; malheureusement la campagne soviétique reste pour un occidental Ŕ
même muni du viatique d‟une mission officielle Ŕ un monde difficilement accessible ».
182
Nous étudierons ici les seuls rapports entre l‟essence et la dureté du bois. Les autres liens, en
particulier entre l‟espèce et sa symbolique culturelle, seront réservés à la partie traitant de la
pauvreté spécifique de la taïga.
183
B. Kerblay (1973, p. 32) notait justement que « les troncs sont laissés non équarris, ce qui
accroît leur conservation en maintenant les anneaux annuels intacts ». Nous soulignons le
131
Russe, c‟est à la préférence donnée au brevno, aux dépens de l‟obtiossanoïé
brevno184. Bien entendu, la pratique du fût entier a été aussi longtemps favorisée
par des raisons économiques d‟emploi exclusif de la hache, puisque la scie était
très peu répandue en Russie avant le XIXe siècle. La faveur accordée au fût
entier est, enfin, devenue culturelle. C‟est d‟ailleurs pourquoi elle perdure
aujourd‟hui, malgré l‟abondance des scies mécaniques, et en ayant parfois
oublié la raison biogéographique d‟origine. Il existe en effet maintenant des
rondins reconstitués, qui ont la forme de fût, mais sont fabriqués
artificiellement. Dans ce cas, le caractère culturel et esthétique a complètement
pris le pas sur la raison originelle et la résistance est obtenue à partir de
traitements chimiques. Le plus souvent, cependant, les constructeurs actuels
choisissent la mi-mesure. Un fût entier (tselnoïé brevno185) naturel est préparé,
mais sa cylindrisation est usinée (stanotchnaïa otsilindrovka). Quelques sociétés
de construction d‟izba font cependant aujourd‟hui leur promotion haut de
gamme sur la cylindrisation manuelle (routchnaïa otsilindrovka) à partir d‟un
fût entier (iz tselnogo brevna). Le bannissement complet de la scie à essence, la
repoussante benzopila, est devenu un argument de vente. Les promoteurs de la
cylindrisation manuelle remettent d‟ailleurs justement en avant les qualités
physiques d‟origine du fût entier aux anneaux de croissance à préserver, ainsi
que la plus grande liberté de choix de l‟endroit où réaliser la croisée entre les
fûts.
L‟utilisation de fûts entiers, préférés à l‟origine pour leur résistance, a
en effet comme corollaire de faciliter un assemblage par emboîtement
(skreplénié186), qui répond lui-même au mieux au besoin de mobilité. Dans
chaque angle droit de l‟izba, le fût s‟emboîte dans celui situé à l‟équerre. Pour
ce faire, deux techniques traditionnelles existent, qui ont chacune évolué
jusqu‟à aujourd‟hui, tout en préservant l‟essentiel du procédé d‟origine. Il s‟agit
d‟une part de l‟assemblage v tchachou, d‟autre part de l‟assemblage v lapou. Le
premier est le procédé le plus ancien et, au premier abord, le plus simple, bien
que ce soit au contraire lui qui oblige à l‟emboîtement le plus juste. Basile
Kerblay (1973, p. 33) donnait la traduction de « technique [..] de la croisée
simple ». On pourrait proposer la croisée à l‟ancienne, pour signifier que, quand
elle est utilisée dans la Russie du XXIe siècle, c‟est dans une volonté d‟imiter,

caractère très rapproché de ces anneaux comme étant une particularité de la taïga russe, qui
culmine en Yakoutie.
184
Obtiossanoïé breno est le fût équarri et, par élargissement du vocabulaire, la poutre de
charpente.
185
Le fait même que la langue russe précise maintenant que le fût est bien « entier » (« tselnoïé »)
confirme qu‟il ne l‟est plus toujours et que ce n‟est plus une évidence. Cela aurait été jadis un
pléonasme. Le néologisme russe de « otsilindrovannoïé brevno » (« fût cylindrisé ») peut souffrir
un commentaire analogue.
186
En russe, le terme signifie simplement fixation. Skreplénié briovén v… est la fixation des fûts
en…
132
Milieux naturels de Russie
respecter ou magnifier la tradition ancestrale. Si l‟on voulait mieux épouser la
réalité technique et donner une traduction linguistique littérale, ce serait
l‟assemblage en mortaise hémisphérique. Tchacha187 est en effet la partie creuse
taillée dans le fût inférieur, destinée à recevoir par emboîtement le fût supérieur.
Cette mortaise (vyemka) hémisphérique (poloukrouglaïa) doit donc avoir, en
concavité, la même forme que celle, en convexité, du rondin. C‟est la croisée
qui est à angle droit, mais, au-delà, les deux fûts retrouvent leur caractère entier,
si bien que chaque rondin dépasse le coin, ou, si l‟on veut, dépasse le plan du
mur perpendiculaire d‟environ vingt cinq à trente centimètres. Ce dépassement,
qui, au départ, n‟est qu‟une conséquence technique de la mortaise
hémisphérique, est devenu un élément paysager majeur des villages russes
anciens, faits d‟izbas primitives, et un fait culturel. Connotée négativement à
partir du XIXe siècle, elle était tombée en désuétude. Elle connaît un renouveau
récent. Pour le signifier, le client, surtout citadin, réclame maintenant roubka s
ostatkom188 plutôt que skreplénié v tchachou, une découpe189 avec l‟extrémité
qui dépasse plutôt qu‟un assemblage à mortaise hémisphérique. Les
constructeurs d‟izba actuels qui se piquent de respecter la tradition ne font
évidemment pas l‟un sans l‟autre, mais ils parlent désormais plutôt
d‟assemblage v oblo.
En dehors de cette recherche ancestrale voulue, qui est du dernier
chic190, c‟est l‟assemblage v lapou, ou du moins ses dérivés, qui domine dans la
réalité villageoise d‟aujourd‟hui. La traduction classique est celle de
l‟ajustement en « queue d‟aronde » (Kerblay, 1973, p. 33). La grande différence
technique se trouve être que l‟emboîtement ne tient pas seulement aux
mortaises, mais à l‟ensemble des mortaises et des tenons. C‟est pour signifier
cet ajout que la lapa est mise en valeur dans le nom de l‟assemblage, puisque
c‟est la patte, la partie saillante, le tenon. Comme ce n‟est pas le fût supérieur
qui tient lieu de tenon, mais comme il y a effectivement un tenon en bonne et
due forme, l‟extrémité du fût est taillée en redan et perd sa forme ronde. A la
place, c‟est une extrémité crénelée, dont le tenon (lapa ou bien chip) est encadré
d‟une mortaise (paz) en haut et d‟une autre en bas. L‟ensemble forme une clef
d‟emboîtement, le zamok. Il n‟y a donc plus besoin de dépassement et le coin
présente un angle droit en dedans comme au dehors. Depuis longtemps, le tenon
de l‟extrémité du fût est remplacé par un pivot (naguel), certes en bois, mais qui
ne forme plus une pièce d‟un seul tenant avec le reste du fût. Dans ce cas, le

187
A l‟origine, tchacha est la coupe, le calice, le récipient hémisphérique destiné aux libations.
188
Cette partie du rondin qui dépasse est dite ostatok ou bien torets. Alors que ce n‟est à l‟origine
qu‟une conséquence, elle est devenue aujourd‟hui la cause de la volonté de construire selon cette
technique.
189
Nous traduisons intentionnellement roubka par découpe et non par coupe, afin que la coupe
(de couper du bois) ne prête pas à confusion avec la coupe (le calice).
190
Concrètement, les partisans de l‟assemblage v oblo affirment aussi qu‟il permet une meilleure
résistance aux intempéries, si bien que la cage est plus durable (Samojlov, 2009).
133
plus répandu aujourd‟hui, le naguel (ou la sterjén) a pris la place de la lapa ou
du chip. Ce pivot est critiqué par les puristes pour démultiplier les endroits où le
bois peut jouer. C‟est pourquoi certaines sociétés de construction remettent
aujourd‟hui l‟ajustement v lapou à la mode, en insistant sur le fait que
l‟authentique assemblage v lapou est v lastotchkin khvost i zamok, c‟est-à-dire à
queue d‟aronde et clef d‟emboîtement.
Quelle que soit celle des deux techniques, ou de leurs dérivés, utilisée,
un périmètre de quatre fûts ainsi assemblés à angle droit, soit une rangée de fûts
(riad briovén), compose ce que les Russes appellent une couronne (vénets). La
superposition des couronnes successives construit peu à peu le sroub, la cage191
de l‟izba. Grâce à l‟utilisation de fûts et à la technique d‟assemblage par
emboîtement, l‟izba est facilement et rapidement démontable. Rapportant les
conditions de la fin des années 1920, P. Pascal (1966, rééd. 2008, p. 459) a
écrit : « la maison d‟habitation elle-même n‟est, en effet, un immeuble que très
relativement. Elle peut être soulevée sur place au-dessus de son sous-sol, par
exemple pour une réparation […] Elle peut être démontée les rondins ayant été
dès le début marqués, pour être remontée ailleurs ». Lors de la construction
actuelle de la maison en bois, héritière de l‟izba, le numérotage et le marquage
des fûts reste systématique. Cette précaution, qui perdure, n‟est pas seulement
destinée à prévoir un éventuel déplacement. Elle permet surtout de prévenir une
future réparation.
Sauf si l‟assemblage d‟angle est volontairement en croisée à l‟ancienne,
le sroub n‟est pas aujourd‟hui laissé visible et le recouvrement de la cage par
des planches est maintenant presque systématique. Jadis, il n‟était pas réalisé et
la charpente restait à nu, du moins sur la face extérieure. La latte était en effet
un produit rare jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle ; en outre « les
doubles parois présentent l‟inconvénient de créer des interstices qui deviennent
le paradis des souris » (Kerblay, 1973, p. 33). Or aujourd‟hui, les maisons
villageoises offrent toutes, depuis la rue ou la cour, une vision de planches
peintes, qui masquent les fûts.

191
Dit d‟une manière simple, « la cage [sroub] se présente comme une construction [stroénié]
sans plancher ni toit » (Samojlov, 2009, p. 51, en russe).
134
Milieux naturels de Russie

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 9 La charpente d’une izba actuelle
A l’occasion de la réfection des fenêtres, les deux strates formant les murs de cette maison
villageoise sibérienne sont visibles. La cage (sroub) de l’izba est formée de rondins de Pin, qu’on
peut compter ici en une quinzaine de rangs sur la hauteur. Cette charpente est revêtue de lattes et
ce sont ces dernières qui sont peintes.

Laisser les briovna apparents serait maintenant un aveu de cruel manque


de moyens de la part du propriétaire. Les seules exceptions viennent de rares
volontés d‟imitation de la tradition par des citadins ou bien par intérêt financier,
par exemple certains hôtels très récents de Sibérie aux prix internationaux, qui y
voient un moyen de se démarquer. Dans tous les autres cas, le sroub est
désormais caché. Les fûts restent systématiquement utilisés, pour leurs qualités
physiques, mais ils ne sont plus visibles. Cette évolution confirme d‟ailleurs
que l‟utilisation des fûts est avant tout liée à la géographie physique.
Outre l‟emploi de fûts entiers et l‟importance des conséquences de cette
pratique, un autre élément biogéographique joue un grand rôle. Il s‟agit de
l‟essence sélectionnée. Comme la matériau est le plus souvent local, il existe un
lien fort, quoique non exclusif, entre la composition spécifique de la forêt et le
bois de la maison. A petite échelle cartographique, ce n‟est pas une tautologie
de rappeler que « l‟aire de distribution de l‟isba coïncide avec la zone des forêts,
c‟est-à-dire avec le milieu écologique qui a le plus fortement marqué la
civilisation russe » (Kerblay, 1973, p. 13). Certes, la maison de bois étant aussi
devenue un fait culturel, elle a eu tendance à suivre les migrations russes même
en dehors de la forêt, pour déborder sur une partie de la steppe. Mais la

135
distorsion est d‟autant moins grande que l‟approvisionnement en bois est peu
commercial.
A moyenne échelle cartographique, on peut distinguer des régions
biogéographiques de taïga et de forêt mixte qui recouvrent peu ou prou des
territoires de maisons rurales en bois. Nous réservons cependant cette étude
d‟une part au développement traitant de la pauvreté spécifique de la taïga, afin
de préserver notre démarche de géographie physique, d‟autre part à la typologie.
A grande échelle cartographique, c‟est plus l‟arbre en tant qu‟individu
que l‟espèce qui compte, encore qu‟un lien existe entre les deux. Ce sont les
aspects symboliques qui ont le plus été étudiés à cet égard par les historiens, les
ethnologues ou les géographes français. Ainsi, reprenant les travaux de F. Conte
(1997), le géographe P. Marchand (2007, pp. 221) écrit que « les travaux
ethnologiques montrent que le choix des arbres obéit à un certain nombre de
coutumes destinées à éloigner le malheur de la future construction : sélection en
fonction des qualités morales prêtées aux arbres, en fonction de leur essence, de
leur place dans l‟espace (localisation, disposition), de leur âge (l‟usage des
extrémités de la vie, jeunes et vieux arbres, est proscrit) ». Malgré notre
formation de géographe physicien, il nous faut reconnaître que nos propres
enquêtes confirment le fait que c‟est l‟aspect symbolique qui est toujours mis au
premier plan par les constructeurs sibériens.
En Baïkalie, lorsque les villageois s‟entretiennent avec nous de leur
construction, ils insistent d‟abord sur la saison d‟abattage, le printemps, et sur
les interdits, en particulier ne jamais couper à la pleine lune192 et prendre des
précautions horaires. Une dame âgée, dont le père avait construit l‟izba actuelle,
me narrait, en 2008, que, quand le feu avait pris à l‟intérieur de sa maison en
1999, elle avait perdu la plupart du mobilier. En revanche, la charpente elle-
même avait parfaitement résisté et elle expliquait cette chance par le respect
dont son père avait fait preuve dans toutes les étapes de construction, en
particulier l‟évitement de la pleine lune. Les pratiques traditionnelles et les
représentations symboliques ne sont elles-mêmes pas dénuées de liens avec la
matérialité. Le constructeur ne daigne cependant évoquer ces derniers que
quand on l‟interroge plus en avant et avec insistance. La plupart des essences
utilisées habituellement dans la construction de l‟izba donnent effectivement un
bois plus résistant et durable quand l‟arbre est préparé pendant la saison froide,
c‟est-à-dire en période de dormance. Les constructeurs d‟izba actuels continuent
de présenter le meilleur moment pour poisser le tronc comme étant celui
pendant lequel « dérévo spit », « l‟arbre dort ». Finalement, il est difficile, et
vain, de chercher à séparer la volonté d‟augmenter la force spirituelle d‟une

192
Ces entretiens contemporains sont à rapprocher des études ethnographiques menées sur le
XIXe siècle par F. Conte (1997, p. 249) : « les paysans russes de Sibérie attendaient la nouvelle
lune (comme pour les semailles) et le début du printemps pour entreprendre une construction ».
136
Milieux naturels de Russie
habitation construite à partir d‟un bois naturellement doté d‟une grande
résistance matérielle.
Outre l‟utilisation de fûts entiers et le choix des espèces pour la
charpente, un troisième point biogéographique pourrait être abordé, celui de la
texture du bois pour les décorations extérieures de la maison. Le lien avec la
société russe paraît au premier abord plus anecdotique. Pourtant, la sculpture sur
bois a pendant très longtemps été le principal, sinon le seul, élément de
différenciation sociale193. C‟était tellement vrai que la Russie stalinienne utilisa
ce critère pour repérer les paysans enrichis qu‟elle voulait éliminer. Un demi-
siècle plus tard, à l‟époque de M. Gorbatchëv, un des médecins les plus
renommés d‟Irkoutsk s‟enorgueillissait de posséder la maison de bois la plus
richement sculptée de la ville194. Aujourd‟hui, le principal fait géographique est
la distinction entre la campagne et la ville. En milieu rural, on parle encore de
rezba, la véritable sculpture sur bois195 qui donne lieu à des bas-reliefs et hauts-
reliefs figuratifs. Pourtant, si le terme est utilisé, la réalisation est désormais
presque toujours géométrique, ayant perdu les traits caractéristiques
traditionnels, dont les célèbres griffons et ondines. Elle réapparaît cependant
sous une autre forme, en ronde-bosse pour certains piliers ou épis de faîtage,
avec un engouement récent pour la figuration de l‟aigle impériale. En milieu
urbain, on ne parle que de kroujéva. Parmi les milliers de déréviannyé doma,
ces maisons de bois de toutes formes, de toutes tailles et de toutes conditions
qui continuent d‟occuper une très grande place dans toutes les villes de la taïga,
on trouve parfois les familles les plus aisées, qui rivalisent de déréviannyé
kroujéva, la dentelle de bois la plus ouvragée, pour distinguer leur demeure. On
y trouve plus souvent les plus modestes, du fait de la commodité de la
construction. Cela n‟empêche évidemment pas d‟avoir son honneur et il n‟est
alors pas rare que tout l‟effort ait été concentré sur les kroujéva.

193
« C‟est par son décor sculpté plus que par ses dimensions qu‟une habitation cherchait à se
différencier de sa voisine » (Kerblay, 1973, p. 35).
194
Témoignage personnel.
195
Rezba est la sculpture sur n‟importe quel matériau . S‟il y a équivoque, il convient donc de
préciser rezba po dérévou (sculpture sur bois). Mais à la campagne, le terme seul est très rarement
ambigu.
137
Cliché L. Touchart, août 2006
Photo 10 La dentelle de bois d’une maison sibérienne
Cette maison de bois du boulevard Gagarine se trouve dans un quartier d’Irkoutsk qui reprend
aujourd’hui une valeur de centralité, mais qui reste habité par des catégories sociales variées. Une
dentelle de bois de taïga finement ajourée pend des avant-toits et auvents successifs.

Sur le plan plus strictement biogéographique, l‟artisan met à profit une certaine
matière première. Les sculpteurs russes insistent particulièrement sur
l‟importance d‟éviter les bois qui auraient trop de nœuds, de soutchki. Pour le
reste, la finesse du grain et surtout la résistance répondent à un choix de
l‟artiste, qui ne peut se hiérarchiser à un tel degré de généralisation. On peut
cependant dire que le Pin reste l‟essence la plus communément appréciée pour
la sculpture.

La difficile gestion d’une ressource forestière peu renouvelable

Malgré cette chance pour le bois de construction, dans l‟ensemble, la


faible productivité naturelle de la taïga est plutôt un grave inconvénient à
l‟exploitation humaine de la forêt de conifères russe196. La gestion du capital
forestier doit tenir compte de la lenteur de la régénération. Il est donc important
d‟une part de protéger de la coupe certains espaces, d‟autre part d‟exploiter
d‟une manière extensive la taïga, tout en opérant des reboisements, que ce soit
par ensemencement ou plantation.

196
« Un mélèze est exploitable vers l‟âge de 240 ans en Russie, soit deux à trois fois plus qu‟en
France » (Galochet, 2007, p. 120).
138
Milieux naturels de Russie
Les mesures de protection sont anciennes et 22 % de la taïga197 avaient
été soustraits à l‟exploitation par le gouvernement soviétique, sous différents
textes réglementaires. Tous les statuts soviétiques ont été confirmés par la
Fédération de Russie, en les regroupant sous l‟appellation générale de « lessa,
vypolniaïouchtchié okhrannyé founktsii » (Golubev, 2002, p. 105), « les forêts
exerçant des fonctions de préservation ».
Les zapovedniki, qui constituent les réserves naturelles au statut le plus
strict, protègent, à un niveau élevé198 sans qu‟il soit absolu (Ziganšin et al.,
2005), plus de deux cents millions d‟hectares de taïga199 ; et leur nombre
continue d‟augmenter.

Fig. taïga 6 : Carte des réserves naturelles (zapovedniki) de la taïga russe

Il faut y ajouter les réserves de biosphère, comme celle de Sibérie


Centrale, qui, depuis 1985, préserve 972 017 hectares de taïga variée de part et
d‟autre de l‟Iénisséï à 62 ° de latitude. Les parcs naturels nationaux, qui
admettent certaines dérogations, ont en revanche vu augmenter les pressions
économiques les concernant. Le développement récent du tourisme provoque
des foyers nouveaux de destruction de la taïga à l‟intérieur même des parcs,
comme dans celui de Tounka (Lehatinov et al., 2005). Dans d‟autres parcs, des
membres de sections russes du WWF ont récemment indiqué que des coupes

197
Cette proportion, de 21 ou 22 % selon les auteurs, est par exemple donnée par les travaux
d‟EUROFOR de 1994, reprise par Falinski et Mortier (1996), ainsi que par GEO PNUE (2002).
Pour comparaison, aux Etats-Unis, les zones protégées ont doublé depuis 1953, pour atteindre
aujourd‟hui 7 % de la surface forestière du pays (Zaninetti, 2008), pour moitié dans les réserves
nationales, pour moitié dans les forêts privées.
198
Au sens du niveau I de l‟IUCN.
199
En ajoutant les forêts des aires protégées et celles exploitées pour la seule cueillette, A.I.
Outkin et ses collaborateurs (1995) arrivent à une superficie de 243 millions d‟hectares.
139
illégales se produisaient. Cela a par exemple été le cas dès la première année
d‟existence du tout nouveau parc national de l‟Appel du Tigre (zov tigra) en
Extrême-Orient, fondé en février 2008200.
Il est sans doute encore plus difficile de résoudre les problèmes posés
par les statuts de protection, comme celui de monument de la nature (pamiatnik
prirody), qui étaient délégués à l‟époque soviétique aux leskhozes. Ces
exploitations forestières d‟Etat, là où elles ont disparu, n‟ont pas légué
d‟obligation. Et, manifestement, la surveillance des monuments de la nature a
trouvé peu de suite chez les nouveaux repreneurs de la période eltsinienne
(Touchart, 1998). Il s‟agit là de la face écologique d‟une question étudiée
généralement par les géographes occidentaux sous l‟angle économique.
Cependant, le lien a subsisté en maints autres endroits. Ainsi, le parc national de
l‟Appel du Tigre s‟est constitué sans négliger le leskhoze de Choumen, qui gère
lui-même quatre monuments de la nature.
Enfin, en dehors même des aires protégées, il existe quelques cas
d‟interdictions de coupe de la taïga pour des questions de respect écologique,
comme autour du Baïkal.
Le second volet d‟une gestion durable de la taïga réside dans le
croisement de méthodes extensives d‟exploitation et de nécessaires opérations
de reboisement. A l‟époque soviétique, 6 % de la taïga étaient en mode
d‟exploitation contrôlé par les scientifiques et 72 % en exploitation économique
non intensive devant permettre la régénération naturelle de la forêt.
La partie de la taïga directement gérée par les scientifiques a été
reconduite par la Fédération de Russie sous l‟appellation de « lessa
mnogofounktsionalnogo polzovania » (Golubev, 2002, p. 105), « les forêts
d‟utilisation polyvalente ». Celles-ci ont connu des problèmes de financement
dans les années 1990. Mais cette taïga montre un renouveau depuis une dizaine
d‟années. Certaines portions de la forêt boréale sont gérées par les Instituts de
Recherche Scientifique (Naoutchno-Isslédovatelskié Institouty, NII), d‟autres
par les établissements d‟enseignement supérieur.

L‟Agence Fédérale de l‟Economie Forestière, Rosleskhoz, déclare cinq


NII, dont quatre en Russie d‟Europe et un en Extrême-Orient, tandis que la taïga
sibérienne n‟en possède pas. Les recherches sont centralisées à 40 km au nord-
est de Moscou, dans la ville de Pouchkino.

200
L‟agence russe Ria Novosti a d‟ailleurs rapporté que des poursuites administratives avaient été
engagées dans une dizaine de cas en Extrême-Orient à ce sujet, ainsi que, dans un cas, des
poursuites pénales.
140
Milieux naturels de Russie
Fig. taïga 7 : Carte des établissements assurant une gestion scientifique de territoires de taïga

Ici se trouvent l‟Institut de Recherche Scientifique Panrusse de


Sylviculture et de Mécanisation de l‟Economie Forestière (VNIILM 201), fondé
en 1934 et qui chapeaute aujourd‟hui l‟ensemble, et l‟Institut de Recherche
Scientifique de Sélection et de Génétique Forestière (NIILG i S202). La province
compte trois NIILKh203, celui de Saint-Pétersbourg, le SPBNIILKh, celui du
nord, situé à Arkhangelsk, le SevNIILKh, et celui de l‟Extrême-Orient, situé à
Khabarovsk, le DalNIILKh. D‟autres instituts, dépendant quant à eux de
l‟Académie des Sciences, participent aussi à cette gestion forestière, en premier
lieu l‟Institut de la Forêt Soukatchiov de Krasnoïarsk (ILSORAN204).
Outre les instituts de recherche, les établissements d‟enseignement
supérieur, non contents de former les ingénieurs et techniciens forestiers,
possèdent aussi des exploitations de taïga qu‟ils gèrent en main propre. Les
deux plus renommées du pays sont l‟Université Technique d‟Etat
d‟Arkhangelsk et l‟Académie d‟Etat Kirov des Techniques Forestières de Saint-
Pétersbourg. Cette dernière, héritière de l‟Institut Forestier fondé en 1803 dans
la capitale impériale et regroupant aujourd‟hui sept facultés, abrite en son sein
le Centre d‟Expertise et d‟Accréditation, ainsi que le Centre International de
l‟Economie et de l‟Industrie Forestières (MTséLkhaP en russe, ICFFI en
anglais). Mais l‟important est que l‟Académie Kirov gère elle-même deux
leskhozes expérimentaux. Comme pour les NII, une concentration géographique

201
Vsérossiski Naoutchno-Isslédovatelski Institout Lessovodstva i Mekhanizatsii lesnogo
khoziaïstva.
202
Naoutchno-Isslédovatelski Institout Lesnoï Guénétiki i Sélektsii.
203
Naoutchno-Isslédovatelskié Institouty Lesnogo Khoziaïstva, Instituts de Recherche
Scientifique de l‟Economie Forestière.
204
Institout Lessa im. V.N. Soukatchiova Sirbirskogo Otdélénia Rossiskoï Akadémii Naouk.
141
s‟opère dans la taïga européenne. Quelques établissements sibériens font
cependant exception. C‟est le cas du Technicum Forestier de Biïsk, fondé en
1930, qui gère toujours un leskhoze de taïga sur le piémont de l‟Altaï.
Au total, ce sont près de 300 000 km² de taïga qui seraient ainsi gérés
par les organismes scientifiques, à travers les travaux de recherche,
l‟expérimentation de nouvelles pratiques de production et les stages des
étudiants. L‟essentiel des recherches porte sur le renouvellement naturel après
les incendies et sur la régénération humaine (Sokolov et Farber, 2006).
Cependant, par les superficies concernées, l‟avenir de la taïga repose
plutôt sur les énormes surfaces qui étaient, sous le régime précédent, en
exploitation économique non intensive, devenues « eksplouatatsionnyé lessa »
(Golubev, 2002, p. 105) dans la nouvelle Russie. Ce mode signifiait en URSS
l‟établissement d‟un long temps de rotation, en s‟appuyant sur l‟immensité.
Karger (1966) estimait que l‟exploitation de la taïga angarienne représentait
seulement un dixième de ce que la croissance naturelle aurait pu supporter.
Lydolph (1977, p. 687) expliquait que six millions d‟hectares de taïga avaient
été réservés au Complexe d‟Industrie Forestière (LPK) de Bratsk lors de sa mise
en service, soit l‟équivalent de son fonctionnement pendant quatre-vingts ans.
Cette durée avait en effet été estimée comme celle du renouvellement de la forêt
boréale en Sibérie orientale.
Bien entendu, à l‟époque soviétique, le long temps de rotation de cette
gestion extensive n‟était pas toujours respecté, si bien que des forêts
secondaires avaient localement pris la place de la taïga. C‟était le cas de la
partie méridionale de la forêt de la Plaine de Sibérie Occidentale, où les feuillus
de repousse, trembles et bouleaux, avaient fini par se substituer aux conifères.
Des incohérences ou des luttes entre ministères avaient également bafoué par
endroit205 les méthodes de gestion forestière extensive avec renouvellement
naturel. L‟ennoiement d‟une partie de la taïga de Bratsk par le barrage en était
l‟exemple flagrant, dénoncé par le poète sibérien Valentin Raspoutine (1976)
dans son roman Prochtchanié s Matioroï206, étudié par les géographes
allemands Adolph Karger207 (1966) et Norbert Wein (1987), et par les
géographes russes L.A. Bezroukov et A.F. Nikolski (1995).

205
Il nous semble préférable de prendre ici l‟exemple de Bratsk, qui est reconnu comme l‟un des
plus prononcés. Les chiffres de surface forestière, validés par les organismes internationaux, et les
quantifications satellitaires, détaillées dans la bibliographie russe, incitent à présenter ces cas
comme des dérives ponctuelles. Cependant, certains auteurs français ont une autre interprétation,
celle d‟une généralisation de la non prise en compte du renouvellement. « Durant l‟ère soviétique
l‟exploitation du bois s‟est fait à un rythme soutenu sans se préoccuper du renouvellement de la
ressource ni même des conséquences écologiques et environnementales liées aux coupes rases »
(Galochet, 2007, p. 126).
206
L’Adieu à l’île dans la version française. Un film soviétique en fut tiré, réalisé par E. Klimov
en 1981.
207
Selon Karger (1966), reprenant des informations soviétiques, les autorités ont perdu, en les
brûlant ou les inondant, 11 millions de tonnes de bois, pour achever de remplir le barrage de
142
Milieux naturels de Russie
Cependant, globalement, la taïga russe n‟a presque pas diminué de
superficie au XXe siècle, tandis que, dans le même temps, son équivalente
canadienne était détruite pour moitié. En Russie, en effet, après une baisse
pendant la première moitié du siècle208, la comparaison entre les surfaces de
l‟après-guerre et celles d‟aujourd‟hui montre des chiffres à peu près équivalents,
voire en croissance209 (Kuusela, 1992, Utkin et al., 1995, Falinski et Mortier,
1996, GEO PNUE, 2002, Marčenko et Nizovcev, 2005, Tsarev, 2005). K.
Kuusela (1992) notait cependant une baisse du volume des peuplements adultes
de conifères des forêts soviétiques de plus de sept milliards de mètres cubes
entre les années 1960 et la chute de l‟Union. Cela n‟est pas forcément
contradictoire avec un maintien des surfaces, mais pose la question de la qualité
et de l‟âge des peuplements.
Au niveau qualitatif, la Sibérie orientale et l‟Extrême-Orient gardent
aujourd‟hui d‟immenses surfaces de taïga pratiquement vierge, classées en
« bon état écologique » (khorochtchéé èkologitcheskoïé sostoïanié) dans la
typologie russe (Utkin et al., 1995). Même en Russie d‟Europe, plus de la
moitié de la partie septentrionale210 de la taïga est proche de son état naturel
(Ozenda, 1994), contre moins d‟un pour-cent selon les mêmes critères en
Scandinavie. Finalement, en dehors des parties défrichées depuis des siècles,
c‟est celle de la taïga méridionale d‟Europe211 et de Sibérie occidentale qui a le
plus souffert, se transformant en forêt secondaire dans laquelle les conifères ont
perdu de leur superbe au profit des essences à petites feuilles.

Bratsk de manière trop précoce. Selon un document interne dactylographié de la Prévision


Ecologique Régionale d‟Irkoutsk, écrit en 1993 sous la direction de L.A. Bezroukov, A.F.
Nikolski, S.V. Podkovalnikov et V.A. Saveliev, ce sont 12 millions de tonnes qui ont été
ennoyées par le barrage de Bratsk, contre 24 millions de tonnes abattus et extraits correctement.
Au barrage d‟Oust-Ilimsk, il y a eu 1 million de tonnes inondées et 11,2 millions extraits
(document consulté en octobre 1996 à l‟Institut de l‟Energie d‟Irkoutsk). Dans leur article paru
dans la revue Geografija i prirodnye resursy, les auteurs donnent un chiffre légèrement supérieur
(Bezrukov et Nikol‟skij, 1995). Pour comparaison, la catastrophe de Bratsk a ennoyé un volume
de bois environ deux fois inférieur à celui ennoyé par la France au barrage guyanais de Petit Saut.
208
« Dans les pays baltes et l‟ouest de l‟ancienne Union soviétique, l‟essentiel du défrichage s‟est
fait dans la première moitié du XXe siècle. Après la Seconde Guerre Mondiale, ces pays ont lancé
de gigantesques programmes de reconstitution des forêts, parallèlement à l‟abattage industriel »
(GEO PNUE, p. 104) ».
209
Michel Devèze (1964, p. 302) écrivait : « l‟Union soviétique est à notre époque le premier
pays forestier du monde : la forêt y occupe en effet aujourd‟hui 743 millions d‟hectares : Russie
d‟Europe 136 millions d‟hectares, Russie d‟Asie 607, Brésil 440, Canada 334, Etats-Unis 255 ».
Un demi-siècle après les écrits de M. Devèze, les surfaces actuelles sont à peu près les mêmes
pour la Russie, voire supérieures, comme le confirment les Nations Unies. En revanche, pour le
Canada, le chiffre actuel donné par la FAO (J.-P. Lanly) est de 245 millions d‟hectares.
210
Il existe à l‟inverse dans cette partie nord des points de forte dégradation, en particulier dans la
péninsule de Kola.
211
La taïga de l‟oblast de Vologda est l‟une de celle qui a le plus reculé au XX e siècle.
143
Fig. taïga 8 : Carte de l’exploitation extensive des forêts russes, une solution au
renouvellement d’une taïga peu productive

En outre, parmi les conifères restants, la taïga d‟Europe serait de moins


en moins une pessière et de plus en plus une pinède (Kuusela, 1992).
A partir des années 1990, la sortie de certains leskhozes du fonds
fédéral, d‟une part, le transfert de l‟exploitation aux régions, qui peuvent ou non
revendre les droits aux entrepreneurs privés, d‟autre part, ont bouleversé les
structures et les pratiques dans la Russie post-soviétique. Un bilan des
transformations est difficile, car il s‟agit de l‟un des secteurs où l‟opacité des
changements a été la plus grande212 et la presse russe se fait assez souvent
l‟écho de quelques scandales, y compris en lien avec les interventions de
sociétés étrangères, notamment japonaises dans la taïga yakoute des années
eltsiniennes, puis chinoises dans les années 2000. Il n‟est cependant pas exclu
que la présentation médiatique russe à ce sujet, d‟ailleurs relayée en Occident,
accentue les problèmes de la période récente et actuelle. Ainsi, encore
aujourd‟hui, « plus de 90 % des terrains boisés (Fonds forestier) appartiennent à
l‟Etat (cf. Code forestier de la Russie de 2006) » (Doroch, 2007, p. 1), si bien
que les soi-disant bouleversements sont beaucoup plus réduits qu‟il n‟est

212
« L‟abattage et l‟activité du bois étant une activité particulièrement propice à l‟économie de
l‟ombre, les services statistiques avouent d‟ailleurs avoir perdu la trace de la plupart des petites et
moyennes entreprises du secteur de l‟exploitation du bois » (Marchand, 2007, p. 501).
144
Milieux naturels de Russie
souvent dit. L‟opacité elle-même est sans doute exagérée213. En fait, les
autorités, notamment l‟Agence fédérale du bois, ont quantifié assez précisément
la part des coupes illégales, d‟une part en comparant les volumes déclarés aux
volumes utilisés sur le marché intérieur et vendus à l‟extérieur, d‟autre part en
faisant un suivi satellitaire. Les coupes illégales représenteraient ainsi en 2005
près de 19 millions de mètres cubes, soit 10 et 15 % du volume russe total214,
trois fois plus qu‟au Japon et quatre fois plus que dans l‟Union Européenne.
Les nouvelles sociétés privées ont toutes un programme écologique
reposant en partie sur l‟exploitation extensive. La holding Ilim, qui regroupe
trois des plus gros combinats russes de cellulose et pâte à papier, déclare avoir
participé à la régénération (lessovosstanovlénié) de 33 500 ha de forêt en 2004,
essentiellement sous forme de renouvellement naturel (estestvennoïé
lessovozobnovlénié). Il s‟agit exactement du respect du principe de
l‟exploitation économique non intensive laissant le temps à la taïga de se
reconstituer.
Quoi qu‟il en soit, il est manifeste, sur les images satellitaires, que la
pratique des coupes à blanc de grande ampleur (splochnolessossetchnyé
roubki215) est apparue en Russie dans les années 1990, au moment même où une
commission d‟experts canadiens rendait pour la première fois un rapport
accablant concernant ce mode d‟exploitation de la forêt boréale d‟Amérique du
Nord216.
Si la Russie passe en partie à une exploitation intensive de sa taïga, la
question des reboisements prend une acuité bien plus grande que dans un
système où le mode de gestion respecte le temps de renouvellement. Un indice
devient alors intéressant, celui du quotient entre les surfaces annuelles
reboisées217 et les surfaces annuelles coupées. Bon an mal an, ce rapport était
d‟environ 35 % à la période soviétique (40 % pour l‟année 1980 qui marqua un
maximum de reboisement de 820 000 ha), dans un système extensif. Il est
monté à près de 50 % pendant la période eltsinienne, quand la chute de la

213
Par exemple : « avec la paupérisation […] et la disparition des modes de vie traditionnels de
l‟ère communiste, les zones protégées et les forêts de l‟Europe centrale et orientale sont exposés à
l‟abattage illégal » (GEO PNUE, 2002, p. 104).
214
Ce sont les chiffres communiqués par le Ministère russe des ressources naturelles, rapportés
par la brève du 4 avril 2006 de la revue en ligne Bois-forêt Info.
215
Les terrains dévastés qui en résultent sont les vyroubki.
216
Voir à ce sujet les écrits de Christian Weiss dans Animaux magazine. Les Etats-Unis ont
commencé à réagir plus tôt que les Canadiens : « jusqu‟aux années 1930, l‟exploitation forestière
américaine était prédatrice, avec la pratique généralisée des coupes à blanc (clear cutting).
L‟érosion provoquée par le déboisement des Appalaches méridionales entraîna un début de prise
de conscience » (Zaninetti, 2008, p. 56).
217
Cette restauration artificielle se fait par ensemencement (possev) et plantation (possadka). Les
Bases de semences permanentes (postaïannyé lessosémennyé bazy) avaient été créées après la
guerre pour alimenter les leskhozes.
145
production218 était encore plus forte que celle des replantations. Il s‟agissait
d‟une sorte d‟amélioration écologique en fait fondée sur une crise économique
prononcée. Depuis la reprise, il baisse d‟année en année et est tombé à 25 % en
2005, car moins de 200 000 ha sont replantés annuellement. Or le mode de
gestion, devenu localement intensif, réclamerait au contraire que cet indice
s‟accrût. Lente à se régénérer naturellement, la taïga est donc de moins aidée à
le faire par la société russe.
Cependant, ces chiffres moyens cachent de grandes disparités
géographiques et certaines transformations récentes sont plutôt inattendues.
Ainsi, la taïga de la Plaine de Sibérie Occidentale, connue pour être celle qui
régresse le plus de toute la Russie depuis quinze ans, du fait de l‟extraction des
hydrocarbures dans le bassin de l‟Ob, se trouve être aussi celle où les réponses
les plus innovantes ont été mises en œuvre en terme de protection. Selon V.N.
Sedyh (2005), des moyens plus coûteux, plus rapides et plus efficaces ont été
dégagés ici pour renouveler certaines parties de la taïga mise à mal. La rapidité,
celle des capitaux pétroliers, peut-elle cependant s‟adapter à la lenteur de la
régénération de la taïga ?

La faiblesse de la productivité totale naturelle de la forêt boréale ne doit


cependant pas être exagérée. Dans la taïga, il y a en effet beaucoup moins de
perte naturelle que dans les forêts de feuillus. Les aiguilles représentent un
faible poids par rapport à l‟arbre total et, à part celles des Mélèzes, vivent
plusieurs années, si bien que les substances assimilées servent, pour l‟essentiel,
à la production de bois. Ainsi, grâce à cette particularité, mais surtout, il est
vrai, à ses énormes dimensions, la forêt boréale russe reste un grand fournisseur
de bois pour l‟utilisation humaine.

1.2.2. Une réponse de proximité à la faible productivité : une


géographie de l’exploitation favorisant la taïga d’Europe

Au milieu des années 2000, la Russie tout entière produit environ 120
millions de mètres cubes de bois (Doroch, 2007), soit trois fois moins qu‟à la
fin des années 1980, du fait de l‟effondrement du marché intérieur. Car, pendant
le même temps, les ventes de bois russe à l‟étranger ont triplé. En 2006, la
Russie est le premier exportateur mondial de grumes de résineux, tout en n‟étant
que le troisième producteur, derrière les Etats-Unis et le Canada ; elle est aussi
le deuxième exportateur mondial de sciages résineux, tout en étant seulement le
quatrième producteur.

218
Les chiffres de production de cette époque étaient cependant sujets à caution. Backman (1999)
a étudié le flou avec lequel certains leskhozes sont devenus de petites entreprises privées dans la
taïga sibérienne et leur disparition des procédures de contrôle.
146
Milieux naturels de Russie
C‟est le nord de la Russie d‟Europe qui est le premier pourvoyeur en bois,
le pays utilisant en fait de façon secondaire la lointaine ressource sibérienne. Le
réseau hydrographique a joué un rôle majeur dans la mise en place historique
des coupes de bois, d‟abord comme voie de pénétration privilégiée dans la
taïga219, ensuite comme moyen d‟évacuer les troncs débités220.

Fig. taïga 9 : Carte de la taïga du bassin de la Dvina du Nord, une forêt exploitée selon le
réseau hydrographique

Aujourd‟hui encore la répartition géographique des coupes de bois


privilégie les grands fleuves de la taïga et leurs affluents221.
Le bassin dont l‟exploitation est la plus liée au réseau hydrographique est
sans doute, depuis longtemps222, celui de la Dvina du Nord,

219
« Le principal caractère constant de la forêt russe et sibérienne est son impénétrabilité […],
enchevêtrement d‟arbres vifs et morts, troué de marais, de tourbières que l‟on ne peut guère
aborder qu‟en suivant les vallées qui forment de longues voies de pénétration » (George, 1962, p.
221).
220
Maxime Gorki, qui avait lui-même observé le flottage des grumes quand, adolescent, il avait
travaillé sur un vapeur, fit de belles descriptions de trains de bois dans sa nouvelle Au fil du
fleuve. « Se dresse jusqu‟aux cieux une impénétrable muraille barrant le cours du fleuve et
fermant la route aux trains de flottage. […] Aux avirons de gouverne, sur le radeau de queue, ils
sont deux […]. Arc-bouté aux troncs humides, Mitri tire à lui de ses bras grêles la lourde perche
du gouvernail » (Gorki, 1923).
221
« Les scieries parfois itinérantes préparent le bois sur les lieux de coupe avant expédition des
grumes, soit par voie navigable, y compris par flottage, soit par chemin de fer. Cette façon de
travailler influence la localisation des coupes à proximité des cours d‟eau de la Russie du nord »
(Thorez, 2007, p. 135).
147
mais les bassins du Ladoga et de l‟Onéga, de la Kama, de l‟Ob, de l‟Iénisséï et
des trois Toungouska qui l‟alimentent en rive droite, et, enfin, de la Léna
répondent tous peu ou prou à ce schéma.

Cliché L. Touchart, juillet 1991


Photo 11 L’exploitation du bois de la taïga, une géographie épousant le réseau hydrographique
Les grands fleuves russes ont permis historiquement la pénétration dans la taïga et continuent
aujourd’hui à servir de voie d’exploitation. Ici, le bois flotté de la taïga yakoute descend le fleuve
Léna. La photo a été prise au nord de Yakoutsk, depuis la rive droite, en direction de l’amont et des
mélézins de la rive gauche.

A plus grande échelle cartographique, le cheminement de l‟abattage au


cours d‟eau est un problème important. Les pertes dues à une mauvaise
organisation des débardages et, surtout, des stockages sont assez grandes et la
rationalisation doit être améliorée, y compris en faisant appel à des techniques
scandinaves, comme le suggérait en décembre 2007 le premier ministre russe en
visite à la Foire Exposition Nationale de la Forêt russe à Vologda.
En aval de la filière, les industries de transformation du bois ont passé
la période de transition de manière différenciée. Concernant par exemple le bois
d‟œuvre et la production d‟aggloméré, la crise des années 1990 a mis à bas le
secteur, sans qu‟une reprise significative ait pu se faire jour dans les années
2000. En revanche, la production de contreplaqué est nettement repartie à la
hausse depuis la fin des années 1990, dynamisée par une croissance des
exportations (Marchand, 2007).

222
Dans l‟entre-deux-guerres, Camena d‟Almeida (1932, p. 118) notait à propos du bassin de la
Dvina du Nord : « la première place appartient au bois, qui descend en immenses radeaux
jusqu‟aux scieries et aux quais d‟Arkhangel‟sk. Oust‟ Sysol‟sk, sur la Vytchegda, n‟expédie pas
moins d‟un demi-million de bûches par an ».
148
Milieux naturels de Russie
Après une période difficile, le secteur de cellulose et de papier connaît
un nouvel essor depuis 1996 ou 1997, tous les Combinats de Papier et Cellulose
(Tsé.B.K.)223 voyant leur production repartir à la hausse. Sur ce secteur, la
Russie est une puissance très secondaire, au onzième rang mondial (Doroch,
2007), loin derrière l‟Amérique du Nord, la Scandinavie et la Finlande. Mais, à
l‟échelle régionale, il n‟est pas inintéressant de développer la question. Le nord
de la Russie d‟Europe et le sud de la Sibérie centrale sont les deux grandes
régions de production. Arkhangelsk, sa banlieue et son oblast forment
l‟ensemble le plus puissant, assurant un tiers de la production russe. Il s‟agit de
profiter de la ressource en bois de conifères, de l‟abondance de l‟eau de qualité
de la Dvina du Nord et des possibilités d‟exportation par le grand port de la mer
Blanche. A Arkhangelsk même, la principale usine est le Solombalski Tsé.B.K.
Dans la banlieue, la ville de Novodvinsk abrite l‟Arkhangelski Tsé.B.K. Huit
cents kilomètres au sud d‟Arkhangelsk tout en restant dans son oblast, c‟est
dans la ville de Koriajma que se trouve le Kotlasski Tsé.B.K.224. Koriajma est en
effet une banlieue orientale à 40 km à l‟est de la ville de Kotlas, elle-même
remarquablement située au confluent de la Dvina et de la Vytchegda et au
croisement des trois grandes voies ferrées du nord-est de la Russie d‟Europe.

Encore plus en amont, au-delà de l‟oblast d‟Arkhangelsk, la production


se poursuit dans la république des Komi, notamment par le LPK225 de sa
capitale, Syktyvkar, situé aussi sur la rivière Vytchegda. L‟autre ensemble de
production de cellulose et papier du nord de la Russie d‟Europe est la Carélie,
dont une part des activités de ce type déborde sur l‟oblast de Léningrad226,
notamment dans les deux grands combinats de Svétogorsk et Vyborg. Mais
c‟est dans la République de Carélie elle-même que se trouve l‟essentiel.

223
Le Combinat de Papier et Cellulose se dit Tsellioulozno-Boumajny Kombinat, soit Tsé.B.K. en
abréviation.
224
La holding Ilim, à capitaux russo-américains, regroupe désormais le combinat de Koriajma en
Europe et ceux d‟Oust-Ilimsk et Bratsk en Sibérie.
225
Un Lessopromychlenny Kompleks (LPK) est un complexe industriel qui possède l‟ensemble de
la filière, depuis la scierie jusqu‟à la production de cellulose.
226
La Carélie et l‟oblast de Léningrad assurent ensemble 16 % de la production russe (Marchand,
2007, p. 501).
149
Fig. taïga 10 : Une géographie du secteur de la cellulose favorisant le nord de la Russie
d’Europe, l’exemple de Koriajma

150
Milieux naturels de Russie
A l‟époque soviétique, « dans le cadre de la division régionale du
travail, la Carélie a été spécialisée dans les industries utilisant le bois comme
matière première » (Moreau-Delacquis, 1996, p. 59). A la chute de l‟URSS, un
quart de la population active de Carélie travaillait dans la filière bois. La
privatisation et la restructuration profonde réalisées lors de la période
eltsinienne ont plus modifié les coupes que la localisation de l‟industrie située
en aval. Deux grands combinats continuent de dominer la Carélie. Il s‟agit
d‟une part du Tsé.B.K. de Séguéja, spécialisé dans la fabrication des sacs en
papier, d‟autre part de celui de Kondopoga, qui, au bord du lac Onéga, compte
la première usine productrice de papier journal de Russie, fournissant à elle
seule plus du tiers de la production totale du pays. Au total, le nord de la Russie
d‟Europe, constitué des oblasti d‟Arkhangelsk et de Léningrad, ainsi que des
républiques de Carélie et des Komi, produit environ 60 % de la cellulose russe
et 75 % du papier. Sur la marge sud-est de ce bloc, les oblasti de Kirov et Perm
complètent la production de papier.

Le troisième ensemble du secteur de la cellulose et du papier de Russie


se trouve beaucoup plus loin des grands marchés, mais profite de l‟immense
taïga sibérienne et de la pureté de l‟eau du lac Baïkal et de son émissaire fluvial,
l‟Angara. C‟est ainsi que s‟égrenaient d‟amont en aval le Tsé.B.K. de Baïkalsk,
le LPK de Bratsk et le LPK d‟Oust-Ilimsk, les deux derniers regroupés sous la
holding Ilim. L‟oblast d‟Irkoutsk produisait alors 27 % de la cellulose russe,
sans fournir de papier (Marchand, 2007, p. 502). En novembre 2008, cependant,
le combinat de Baïkalsk a fermé ses portes227.
Le secteur du papier et de la cellulose, qui a besoin pour son
fonctionnement de grandes quantités d‟eau de bonne qualité, est en retour un
pollueur de ces eaux. Il rejette aussi des polluants dans l‟air, qui retombent
d‟ailleurs en partie, après combinaison, sur les forêts alentours. C‟est ainsi que,
à proximité des Tsé.B.K., la taïga souffre des pluies acides. Ainsi, les dommages
du Complexe de Bratsk concernent la taïga sur un rayon d‟une quarantaine de
kilomètres (Wein, 1988). C‟est justement en réaction aux dégradations
environnementales de ce secteur qu‟est né le mouvement écologique soviétique.
Nous avons par ailleurs très largement développé la question du Combinat de
Baïkalsk (Touchart, 1995, 1998), qui, malgré des annonces renouvelées de
fermeture et de déplacement dès la fin des années 1980, a fonctionné jusqu‟en
2008.

227
Au moment de mettre sous presse cet ouvrage, un rebondissement remet en cause le caractère
définitif de cette fermeture. Le 13 janvier 2010, un arrêté gouvernemental exclut des interdictions
à proximité d‟une réserve naturelle la production de papier, carton et cellulose, rendant ainsi de
nouveau possible la production du B.Tsé.B.K.
151
De façon moins connue, les autres Tsé.B.K. tentent aujourd‟hui de jouer
la carte écologique, souvent en relation avec une amélioration de la qualité de la
production elle-même.

Cliché L. Touchart, août 2006


Photo 12 Le Combinat de Papier et Cellulose de Baïkalsk dans son milieu forestier
La taïga méridionale sibérienne, ici au premier plan, s’insinuait jusqu’aux portes de l’usine qui
l’utilisait comme matière première. Les fumées du combinat, embrumant le second plan, étaient
d’autant plus visibles en ce jour d’été, que le temps, stable, était anticyclonique. La forêt de la
région avait subi des pluies acides pendant plusieurs décennies, avant que le combinat ne fermât
ses portes en novembre 2008.

C‟est le cas, à Novodvinsk, de l‟Arkhangelski Tsé.B.K., qui affiche


comme une stratégie commerciale ses efforts de diminution des effets nuisibles
du combinat sur l‟environnement. De même, à Koriajma, le Kotlasski Tsé.B.K.
développe les techniques de blanchiment sans chlore (beskhlornaïa otbelka) de
la cellulose.

152
Milieux naturels de Russie
Naturellement peu productive, exploitée de manière extensive en
privilégiant les peuplements de conifères européens les plus proches des grands
foyers de peuplement, la taïga russe reste un grand foyer pourvoyeur de bois, et
secondairement de produits dérivés, grâce à son immensité.

Cliché L. Touchart, août 2006


Photo 13 Le secteur de la cellulose et les pluies acides sur la taïga
C’est le combinat de Baïkalsk qui a donné naissance au mouvement écologiste soviétique dès sa
construction dans les années 1960. La résolution du Conseil des Ministres de 1987 avait prévu
l’arrêt de la production de cellulose pour 1993. Mais la privatisation de l’usine en 1992 décala sa
fermeture pendant une quinzaine d’années. Les fumées, sur cette photo prise deux ans avant la
fermeture, étaient la partie visible des rejets dans l’atmosphère. Une partie de l’anhydride sulfuré
retombait sur les forêts alentours après combinaison avec l’humidité, sous forme d’acide sulfurique.
Environ cent soixante kilomètres carrés de taïga ont ainsi été endommagés.

Depuis longtemps portée sur la régénération de sa forêt, la Russie s‟est


lancée plus récemment dans des améliorations techniques destinées à réduire les
effets nuisibles de la production industrielle de cellulose et de papier.

153
Cliché L. Touchart, août 2006
Photo 14 La reconversion écologique du secteur de la cellulose
Touchant plus à la pollution de l’eau qu’à celle des forêts, encore que les sols fussent très
concernés, la station d’épuration du BéTséBéKa était cependant devenue un symbole de la lutte
générale, connue sous le nom de « bataille du Baïkal ». Ayant des standards plus stricts que les
normes occidentales, l’interprétation de son fonctionnement donna lieu à des polémiques
internationales, dans lesquelles la désinformation s’épanouit à l’est comme à l’ouest. On pensait la
fermeture de 2008 définitive, mais, au moment de mettre cet ouvrage sous presse, un arrêté
gouvernemental de janvier 2010 rend de nouveau possible la production. Une nouvelle « bataille du
Baïkal » s’engage-t-elle ?

1.2.3. La pauvreté floristique de la taïga

La forêt boréale, somme toute pauvre sur le plan quantitatif, a aussi la


particularité floristique, qualitative, d‟être particulièrement pauvre en
espèces228. En fait, si l‟on exclut les marges méridionales et littorales, seuls
quatre genres de conifères se partagent les immensités de la taïga russe, l‟Epicéa
(Picea), le Pin (Pinus), le Sapin (Abies) et le Mélèze (Larix), soit pour les
Russes, ièl, sosna, pikhta et listvennitsa, qui se mélangent et se succèdent
d‟ouest en est dans cet ordre.
A l‟intérieur même de chaque genre, le nombre d‟espèces est aussi
faible. Finalement, sur 7 millions de kilomètres carrés, on trouve à peine une
vingtaine d‟espèces d‟arbres, soit cent fois moins qu‟en Amazonie.

228
« Du point de vue floristique, les forêts boréales détiennent des records de pauvreté pour des
formations naturelles » (Rougerie, 1988, p. 120).
154
Milieux naturels de Russie
Fig. taïga 11 : Coupe longitudinale de la pauvreté floristique de la taïga, une succession de
seulement quatre genres sur 7000 km

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 15 Le Mélèze de Dahourie, un peuplement monospécifique
Le Mélèze de Dahourie, ou de Gmelin, forme des peuplements monospécifiques sur des centaines
de kilomètres en Sibérie orientale. C’est le cas le plus abouti de la pauvreté floristique de la taïga
russe. Par rapport aux autres espèces du genre Larix, il est reconnaissable par ses cônes (chichki)
particulièrement petits, dont la forme ovoïde ne dépasse pas un et demi à deux centimètres de
longueur.
Et les peuplements monospécifiques sont même les plus répandus,
comme les forêts de Mélèze de Dahourie (Larix dahurica) de Sibérie orientale.
155
L‟exploitation forestière en est facilitée, car la monospécificité permet
de gagner du temps. En ce sens, il a été calculé que la taïga sibérienne orientale
avait un coût de revient inférieure de 20 % à celle de Russie d‟Europe (Zimm,
1966). La monospécificité évite aussi les dégâts écologiques causés ailleurs par
la destruction de vastes espaces pour trouver l‟essence souhaitée, mêlée parmi
d‟autres, indésirables.
Le Mélèze (listvennitsa) est le genre le plus répandu de la taïga russe
dans son ensemble et a fortiori sibérienne. Le bois de Mélèze russe
représenterait une masse de plus de 25 milliards de mètres cubes (Utkin et al.,
1995). Son caractère imputrescible lui a permis de toujours figurer comme le
premier bois pour les fondations et autres pilots, surtout en terrain marécageux.
On sait par exemple que Saint-Pétersbourg a pu être construite sur un delta
grâce à l‟enfoncement de milliers de pieux de Mélèzes. C‟est la ville « na
listvennitchnykh svaïakh », « sur les pilotis en mélèze ». Aujourd‟hui encore, ce
bois est utilisé de préférence par les Russes pour la fabrication des coffrages
destinés aux barrages sur les cours d‟eau229 ou encore dans les carénages des
chantiers navals. Supportant bien les intempéries, le bois de Mélèze constitue
pratiquement tous les poteaux télégraphiques du territoire russe. L‟autre qualité
du bois de Mélèze est sa dureté, qui est à double tranchant. Elle est plutôt
appréciée pour le bois de charpente. Un sroub en mélèze, c‟est une maison qui
dure toute la vie et se transmet à la génération suivante, c‟est la résistance à tous
les aléas. Cependant, il est assez peu utilisé pour la maison rurale européenne.
Même en Sibérie, nos enquêtes montrent que la cage de l‟izba est assez
rarement en mélèze. Seuls les villages yakoutes le mettent au premier rang.
Dans ce cas, la préparation des fûts se fait au printemps, à la différence de tous
les autres conifères de la forêt russe. Le meilleur moment est en effet celui du
sokodvijénié, de la montée de la sève. Cette reprise de l‟activité circulatoire
fournit alors des conditions favorables pour enlever l‟écorce tout en préservant
au mieux le caractère entier du fût. En dehors de la charpente, le Mélèze n‟est
que peu employé pour les menus ouvrages et les décorations, car il est considéré
comme trop dur. Nos enquêtes en Sibérie orientale montrent cependant sa
fréquente utilisation pour la construction des planchers des maisons
villageoises. Dans ce cas, son caractère durable, sa beauté et ses reflets qui
rougeoient naturellement font la fierté du propriétaire. L‟importance du Mélèze
pour l‟économie russe vient cependant moins de l‟utilisation du bois en tant que
tel que de sa transformation en cellulose.
Le Pin (sosna), est le deuxième genre le plus répandu de la taïga russe
prise dans son ensemble. Son importance pour la société et l‟activité
économique de la Russie a toujours été considérable et elle le reste. Son

229
Le Mélèze donne certes un bois lourd, mais sa densité moyenne en fait tout de même, malgré
une légende, un bois qui flotte.
156
Milieux naturels de Russie
utilisation, tant pour le bois de charpente que pour celui de menuiserie, est
commune, tout en étant très appréciée. Concernant la construction du sroub
traditionnel, B. Kerblay (1973, p. 50) distinguait « le type nordique de l‟isba
russe », où le Pin et le Mélèze de la taïga fournissent la matière première, du
« type central », où la forêt mixte permet l‟utilisation assez fréquente du
Peuplier tremble et du Bouleau, plus rarement du Tilleul ou du Chêne. Nos
enquêtes personnelles, surtout en Sibérie, secondairement dans les régions
baltiques et moscovites, montrent plutôt que le Pin règne partout comme étant
l‟essence la plus utilisée. C‟est l‟arbre dont les qualités matérielles sont les plus
nombreuses, du moment qu‟il est préparé pendant la saison froide230. Le Pin est
en effet généralement élancé, peu dérangé par les aspérités et possède un tronc
naturellement peu tortueux. Or les constructeurs d‟izba recherchent avant tout
« priamota stvola », « la droiture du tronc ». Cette qualité essentielle permet
d‟obtenir les plus beaux fûts, la précision la plus fine, et la moins sujette au jeu,
de l‟assemblage, que celui-ci soit en croisée à l‟ancienne ou en queue d‟aronde,
ainsi que la plus grande taille et la plus longue durée de vie de l‟izba. En
Baïkalie, où le Mélèze est pourtant très répandu, le Pin donne presque toujours
les rondins des murs, les revêtements et le faîtage. Notons que, partout en
Russie, le Pin n‟est pas seulement estimé pour la qualité tangible de son bois,
mais aussi pour l‟odeur qu‟il dégage. Outre sa suavité, celle-ci est tenue pour
être particulièrement saine et les Russes ont toujours soutenu qu‟elle permettait
de lutter contre la tuberculose et les maladies respiratoires.
L‟Epicéa (ièl) est le troisième genre de Conifère le plus répandu de la
taïga russe. Le bois d‟épicéa russe représenterait une masse de plus 11 milliards
de mètres cubes (Utkin et al., 1995). Les Russes considèrent qu‟une taïga est
d‟autant plus opulente qu‟elle est riche en Epicéa. Pascal Marchand (2007, p.
218) rappelle à la suite de Mil‟kov que « l‟épicéa est la „tsarine‟ (le nom en
russe, iel, est féminin) qui domine la taïga occidentale ». Il est vrai que son bois
« ouprougui », « souple », mais aussi léger, est apprécié dans de nombreux
domaines et auréolé de son emploi pour fabriquer les meilleurs instruments de
musique, une référence dans un pays où ceux-ci ont une telle importance. Gardé
sec, il est remarquablement résistant et durable. Pourtant, dans le cadre de la
construction traditionnelle, l‟Epicéa souffre de mal supporter l‟humidité. Il en
général délaissé pour la charpente de l‟izba, car son contact permanent avec
l‟atmosphère et les variations de vapeur d‟eau le fragilisent. En revanche, sa
légèreté lui permet d‟être largement utilisé dans l‟armature du toit et ses autres
qualités, très grandes du moment qu‟il ne subit pas les intempéries, font qu‟il
règne à l‟intérieur des maisons européennes. C‟est un bois de menuiserie, de
plancher, de décoration. Les meubles en épicéa sont nombreux. L‟importance

230
Sa préparation en période de dormance lui permet de donner sa meilleure résistance matérielle.
Mais il est entendu que le choix de cette période est aussi fondé sur le fait que la morte saison
pour les travaux des champs donne le temps de s‟occuper du bois. Le caractère culturel et
symbolique s‟ajoute à l‟élément biogéographique et économique.
157
de l‟Epicéa dans l‟économie russe vient cependant avant tout de son utilisation
massive dans la filière de la cellulose et de la pâte à papier.
Le Sapin (pikhta), enfin, est le genre le plus rare parmi les Conifères de
la taïga russe. Son bois représenterait une masse de moins de 3 milliards de
mètres cubes sur l‟ensemble du territoire de la Fédération (Utkin et al., 1995),
qui, malgré son utilisation dans la filière de la cellulose, n‟est pas suffisante
pour avoir un poids important dans ce secteur. Son bois blanc est certes
apprécié en menuiserie, de même que sa légèreté. C‟est aussi le bois traditionnel
des cercueils, qui ne rehausse pas sa notoriété dans les choses de la vie.

Mais la taïga russe n‟est pas seulement peuplée de ces quatre genres de
Conifères. Elle compte également quelques feuillus, qui constituent une part du
sous-bois et le peuplement pionnier des clairières éclairées et des jeunes forêts
secondaires qui repoussent après le passage des incendies.

Fig. taïga 12 : Coupe de la place des feuillus dans la taïga : pauvreté spécifique et localisation
marginale

Or, chez les feuillus aussi, la pauvreté floristique est remarquable.


Quatre genres se partagent la quasi-totalité des grands individus, le Bouleau
(Betula) et l‟Aulne (Alnus), qui appartiennent tous deux à la famille des
Bétulacées (Bériozovyé des Russes), le Saule (Salix), et le Peuplier (Populus),

158
Milieux naturels de Russie
qui forment tous deux la famille des Salicacées (Ivovyé des Russes231). Pour les
Russes, ce sont les genres bérioza, olkha, iva et topol. On n‟augmente que de
peu le nombre de genres si on ajoute les petits feuillus, comme le Sorbier
(Sorbus) et le Cornouiller (Cornus), soit la riabina et le kizil des Russes. Plus
encore que pour les conifères de l‟étage supérieur, à l‟intérieur même de chaque
genre de feuillu, le nombre d‟espèces est particulièrement faible. La plus
commune232 de toutes, présente dans la taïga233 depuis la frontière occidentale
jusqu‟au Pacifique, est le Peuplier tremble (Populus tremula), appelé par les
scientifiques russes topol drojachtchi, mais que tout le monde connaît dans ce
pays sous le nom d‟ossina234. Chez les autres genres, quelques espèces
différentes se relaient d‟ouest en est et du nord au sud.
Le très petit nombre de feuillus de la taïga russe a provoqué un
sentiment de rareté chez ce peuple forestier, qui s‟est accompagné d‟une forte
charge symbolique de chacun d‟entre eux. Reprenant les études
ethnographiques de Francis Conte (1997), le géographe Pascal Marchand (2007,
p. 222) écrit que « l‟arbre le plus populaire est le bouleau. Il était associé à
différents rites. Il est le symbole du printemps, du renouveau, ce qui lui a valu
d‟être acclimaté par la culture soviétique. Il est surtout le symbole de la jeune
fille, par son tronc élancé, la beauté lumineuse de ses couleurs, son feuillage
ployant comme une chevelure, verte en été, blonde en automne ». La
représentation de la beauté se fondait assurément, aux siècles précédents, sur la
blancheur de son tronc gracile235, associée à la grâce et à la virginité de la jeune
fille. « Le nom du bouleau, en slave, balte et germanique, est de genre féminin.
Dans le folklore, cet arbre symbolise la jeune féminité et la pureté » (Sakhno,
2001, p. 37). Le mot russe de bérioza, de même que l‟anglais birch et
l‟allemand Birke désignant cet arbre, vient d‟une racine indo-européenne
désignant la blancheur éclatante, la même qui a donné l‟adjectif anglais bright,
« brillant » (id.). L.A. Bagrova (2007) rappelle que l‟allégorie de la beauté du
Bouleau tend souvent vers la mélancolie. Sergueï Aleksandrovitch Essénine
érigea au début du XXe siècle236 le Bouleau au rang de symbole de la Russie237,

231
Les travaux russes sur les Salicacées font autorité au point que l‟article français de
l‟Encyclopaedia universalis (1992), écrit par André Charpin, cite dans sa courte bibliographie
l‟ouvrage de Skvortsov (1968).
232
« La superficie des peuplements naturels s‟élève à 20,6 millions d‟hectares, et le volume de
bois est de 3,1 milliards de mètres cubes » (Tsarev, 2005, p. 10).
233
Ainsi que, au sud de la taïga, dans les forêts mixtes et de feuillus et en steppe boisée.
234
Ossina et drojachtchi apparaissent tous deux dans la belle description littéraire faite par
Tourguéniev (1850, Le rendez-vous), grâce à un jeu de mot qui rapproche « tremblant » de
l‟éventail auquel le feuillage est comparé.
235
Le tronc blanc et élancé (stroïny bély stvol) est la description classique du Bouleau dans les
écrits russes.
236
Cependant, le voyageur français Jules Legras (1895, p. 121) écrivait déjà : « Le bouleau est
l‟arbre russe par excellence ; il représente en outre pour moi, par association d‟idées, un des
caractères les plus attirants du pays ruse : l‟absence de contrainte, l‟épanouissement de la
personnalité ».
159
de la patrie bien-aimée. M. Niqueux (2006) y voit une continuité
révolutionnaire de l‟arbre cosmique, qui peut se retrouver aussi chez le poète N.
Kliouïev. Dans une certaine mesure, cependant, Essénine a tellement été vénéré
que l‟image du bouleau en a été quelque peu figée, à l‟instar de l‟érable
canadien. Ainsi, à la suite des magasins soviétiques Bériozka, qui étaient
destinés aux étrangers, il convient de reconnaître que la force évocatrice du
Bouleau est aujourd‟hui largement tournée vers l‟extérieur et l‟emblème
touristique de la Russie. Il est loin d‟avoir pour autant disparu de l‟intérieur
profond du peuple russe.
Selon le proverbe russe, le bouleau est l‟arbre aux quatre ougodia, ces
effets salutaires qui profitent à la santé tout en favorisant la bonne marche de la
vie quotidienne et domestique, et n‟hésitent pas à mêler qualités physiques et
spirituelles238. Francis Conte (1997) en a présenté les aspects ethnographiques
dans la Russie rurale pré-soviétique239. Mais qu‟en est-il aujourd‟hui ? Certaines
modernisations matérielles240, telle l‟électrification, ont évidemment rendu
caduques des pratiques comme celle des loutchiny apportant l‟éclairage241.
L‟évolution évocatrice est plus complexe à déceler et il serait erroné de ne plus
regarder le bouleau que comme un témoin de récupérations politiques et de
déviances touristiques. Le bouleau reste un arbre hors du commun dans la
Russie actuelle. Son utilité matérielle n‟est pas exempte de symboles et ces
derniers n‟ont pas tous été gangrenés par la superficialité.
Les pratiques de la Russie du XXIe siècle associent encore largement,
de façon consciente ou non, le bouleau à la vigoureuse montée de la sève
printanière, à la fortification, à la guérison médicale, à la défense païenne contre

237
« Oh toi bouleau, arbre des Russes » (Essénine, 1921, Visage rêvé). « Mais puisque mon cœur
toujours bat, Avec celle que je n‟aime pas, Je veux faire la paix bientôt, Au nom de la Russie-
bouleau » (Essénine, 1925, L’homme noir, traduction Abril H.).
238
« Les paysans sentent mieux que nous, peut-être, la poésie du bouleau ; mais ils en savent
aussi l‟utilité. Si le pin leur fournit des matériaux pour construire leurs demeures, le bouleau les
défend de l‟hiver plus continûment ; c‟est le bouleau qu‟ils brûlent pour se chauffer. C‟est aussi
de son bois qu‟ils se servent pour se chauffer. En outre, c‟est au pied des bouleaux que croît ce
fameux cèpe, le „champignon blanc‟ qui est le roi des cryptogames en Russie » (Legras, 1895, p.
120).
239
« Dans la Russie du XIXe siècle, tout le monde connaissait la devinette : „quel est l‟arbre qui
apporte quatre bienfaits ?‟ Il convenait de répondre : „le bouleau‟, et la sagesse populaire ne
tardait pas à en donner les raisons : il „redonne la santé aux malades‟ Ŕ on l‟utilise pour fabriquer
le petit balai de bain (venik) dont on se sert pour „se fouetter le sang‟ ; „il apporte la lumière à
l‟obscurité‟ Ŕ on en fait des copeaux (lučiny) que l‟on allume pour éclairer l‟izba ; „il offre un
entourage aux indolents‟ Ŕ on entoure de son écorce les planchettes de bois éparses qui servent à
faire un seau ou un baquet ; enfin le bouleau est „une source pour les braves gens‟ Ŕ la sève qui
monte en lui, au printemps, donne un liquide très doux qui est encore meilleur lorsqu‟on le fait
fermenter » (Conte, 1997, p. 120).
240
Il a été décidé de ne pas développer ici l‟utilisation de son écorce pour la fabrication de
multiples ustensiles, qui serait un sujet d‟étude en soi.
241
« Trechtchit loutchinka », « crépite le petit copeau » écrit Pouchkine dans Eugène Onéguine
(Chapitre Quatrième, XLI).
160
Milieux naturels de Russie
les forces du mal, à la résurrection religieuse. La sève de bouleau (bériozovy
sok) en constitue une bonne illustration : elle répond au bienfait proverbial
« lioudiam kolodets », littéralement « c‟est un puits pour les hommes ». Le jus
de bouleau est unanimement regardé par les Russes comme
obchtchéoukrepliaïouchtchéé. La traduction littérale de « fortifiant général »
peine à exprimer l‟association de ses qualités roboratives et du fait qu‟il est bon
pour tout. Déguster du jus de bouleau, nature ou en composition de boissons
plus ou moins fermentées et fruitées, est considéré comme bon pour la santé et
tonique pour l‟ensemble de l‟organisme. L‟aspect symbolique se mêle à la
redécouverte médicale des produits naturels. La richesse de la sève de bouleau
en tanins (doubilnyé vechtchestva) lui donne des vertus antioxydantes
reconnues, qui sont de nouveau mises au goût du jour dans la lutte contre le
vieillissement. Les vénales campagnes de promotion pharmaceutiques et la
pureté spirituelle du mystère de la Résurrection se rejoignent dans l‟incitation à
boire du bériozovy sok. La sève de bouleau ne transmet pas seulement ses
bienfaits par l‟absorption242. Elle est aussi salutaire comme médicament externe
(naroujnoïé). Passée sur la peau, elle permet de lutter contre l‟eczéma, les
mycoses, les comédons, les taches de pigmentation. Frottée sur le cuir chevelu,
elle fortifie et permet d‟obtenir une chevelure soyeuse. La double action
protectrice du jus de bouleau, interne et externe, n‟est sans doute pas à dissocier
de la croyance en l‟arbre lustral. La purification complète est absolue.
Ce double effet, intérieur, de la sève au sang, et extérieur, de l‟écorce à
la peau, se retrouve dans une autre utilisation traditionnelle qui reste en vogue
en Russie, le khlestanié243.
Il s‟agit de se fouetter lors du bain de vapeur, la parka244, avec le petit
balai de bain (banny vénik), qui est confectionné en feuillage de bouleau245.
L‟influence première qui vient à l‟esprit est évidemment externe. Et, de fait, la
parka avec un petit balai de bain est dite purifier la peau quand celle-ci est
encline aux exanthèmes et aux abcès purulents, accélérer la cicatrisation des
écorchures et des plaies.

242
Parmi ses autres vertus, on peut citer le fait que c‟est un diurétique, qui favorise l‟élimination
des calculs.
243
Il n‟existe pas de nom en français correspondant au fait de se fouetter. Le russe possède à la
fois le verbe khlestatsia (se fouetter) et le nom khlestanié. Il s‟agit aujourd‟hui de se fouetter dans
le sens d‟un massage, bien que, historiquement, le mouvement ait pu être plus vif. « Ils prennent
de jeunes verges ; ils s‟en frappent eux-mêmes, et ils se frappent si fort que c‟est à peine qu‟ils en
sortent en vie » (Nestor, 1113, traduction de J.-P. Arrignon, 2008, p. 40).
244
Le nom parka peut être traduit au plus juste par le « bain de vapeur », mais il sous-entend
presque toujours la double action de prendre le bain et de se fouetter.
245
Comme il lui arrive, éventuellement, d‟être confectionné en feuillages d‟autres arbres, on peut
préciser bériozovy banny vénik (petit balai de bain en bouleau).
161
Cliché L. Touchart, avril 2008
Photo 16 Le Bouleau, le feuillu de la taïga aux multiples bienfaits, et la purification du bain.
Le petit balai de bain (banny vénik), confectionné en feuillage de bouleau, sèche à l’extérieur du
bania. Le fait de se fouetter avec lui lors du bain de vapeur purifie la peau est provoque
l’apaisement.

Mais la guérison devient interne quand on aborde la lutte contre les


douleurs articulaires et les courbatures musculaires. Le bienfait est encore plus
intime s‟il s‟agit de louer l‟effet de l‟inhalation des vapeurs du balai de bouleau,
qui favorisent l‟expectoration des glaires et dilatent les bronchioles, améliorant
ainsi la ventilation des poumons. Il est possible d‟expliquer scientifiquement
que les feuilles de bouleau exhalent à l‟étuve des huiles volatiles, mais
l‟essentiel vient sans doute de l‟effet apaisant, qui confine au bien-être complet,
retiré par tous les praticiens de la parka avec un petit balai de bouleau. Ce
soulagement n‟est pas sans rappeler le fait que le banny vénik a toujours été
considéré comme un obéreg, une sorte de porte-bonheur, ou plutôt de talisman
écartant les forces impures.
S‟il n‟était que l‟aspect thérapeutique matérialiste, le jus de bouleau et
le balai de bain ne seraient sans doute plus appréciés aujourd‟hui. Leur
permanence s‟appuie d‟abord sur le plaisir, la dégustation de la boisson et la
sérénité apportée par la parka. Elle repose surtout sur ce que d‟aucuns
nommeront la conviction, d‟autre la croyance. Le rapprochement peut être osé

162
Milieux naturels de Russie
entre le coup de fouet au sens propre, qui stimule l‟activité circulatoire, et le
coup de fouet au sens figuré, qui procède de l‟influence roborative de
l‟absorption de la sève et de l‟inhalation des effluves.
Bien que donnant lieu à des interprétations parfois contradictoires, le
Saule (iva ou bien verba) est l‟autre arbre feuillu plutôt chargé de valeurs
positives. Bien avant son importance géographique actuelle246, les coutumes
païennes avaient toujours vu en lui un arbre guérisseur et protecteur. « Comme
les chatons de saule apparaissent sur l‟arbre alors que la neige n‟a pas encore
fini de fondre, la tradition populaire a vu en eux une force particulière Ŕ celle
qui exprime le renouveau de la végétation et de la nature tout entière. De là
découle l‟idée que ces chatons ont la capacité de soigner » (Conte, 1997, p.
138). Le Saule est l‟arbre de l‟éternité pour les Slaves et il est significatif que le
mot iva, qui le désigne en russe, ait la même racine indo-européenne que le
français if, l‟arbre sempervirent des cimetières, qui symbolise la vie éternelle en
Europe de l‟Ouest (Sakhno, 2001). Lors du Dimanche des Rameaux, qui se dit
en russe le Dimanche du Saule (Verbnoïé Voskressénié), c‟est cet arbre qui a
toujours été béni par l‟Eglise orthodoxe.
A l‟inverse du Bouleau et du Saule, le Peuplier (topol) est
traditionnellement le mal aimé des feuillus de la taïga, celui qui est associé aux
événements malheureux247. Il est accusé de tous les maux et la population passe
son temps à lui reprocher de déclencher des troubles allergiques à cause de
l‟aigrette de poils, le poutchok voloskov, qui entoure la graine. Ce faisceau de
poils, qui permet leur transport par le vent, s‟accumule comme un duvet, le
topolny poukh, dans les rues des villes de la taïga plantées de ce fier arbre
élancé248 ; et les habitants s‟en plaignent. Par exemple, depuis 2007, tous les
Peupliers des rues principales d‟Irkoutsk sont progressivement coupés, y
compris les Peupliers baumiers (Populus suaveolens), les topolia douchistyé des
Sibériens.

246
« La Fédération de Russie possède la superficie de peuplements naturels de saules (Salix spp.)
la plus vaste du monde [qui] couvrent 2,9 millions d‟hectares » (Tsarev, 2005, p. 10)
247
« Une bonne fois pour toutes séparons-nous
Oui, je m‟en vais, champ de ma patrie !
Lointaines sont les feuilles ailées de mes peupliers, aucune ne résonne en moi ni ne carillonne »
(Essénine, 1922, Une bonne fois pour toutes)
248
Pouchkine (1828), dans Poltava, comparait la beauté de Marie à la sveltesse du Peuplier.
« Kak topol, ona stroïna ».
163
Il s‟agit d‟une décision de la mairie à la suite des requêtes des
citoyens249. A l‟intérieur du genre des Peupliers, une espèce avait une image
encore pire, le tremble. Dans l‟imaginaire païen, le pieu des vampires était en
ossina. D‟ailleurs, dans la réalité médiévale, les principaux instruments de
torture étaient faits de ce bois.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 17 La lutte contre les Peupliers à Irkoutsk
Le Peuplier est le mal aimé de la taïga russe. Planté pour sa fière allure et ses qualités décoratives
dans les contre-allées des villes russes, il est accusé par les habitants de provoquer des allergies en
juin, quand les rues sont envahies du topolny poukh, ce duvet qui entoure les graines. La
municipalité d’Irkoutsk a récemment coupé tous les Peupliers de la principale artère de la ville, la
rue Karl Marx, d’où le petit arbuste qui les remplace dans le coin en bas à gauche (soit à l’est) de
la photo. En revanche, dans le rue perpendiculaire qui nous fait face, les Peupliers sont toujours
présents.

Il semble plus discutable (comm. or. Marina Accabled, octobre 2008)


que la malédiction païenne du tremble ait été reprise par la religion chrétienne.

249
Enquêtes personnelles inédites auprès de la mairie d‟Irkoutsk et des habitants des rues
Tchékhov et Karl Marx, juillet 2008.
164
Milieux naturels de Russie
Cependant, d‟après le géographe P. Marchand (2007, p. 222), reprenant les
études ethnographiques de F. Conte250, « le tremble était considéré comme un
arbre hostile au Christ en raison d‟une légende répandue en Russie selon
laquelle Judas se serait pendu à un tremble, arbre pourtant inconnu en Palestine,
et de la couleur rouge de ses feuilles en automne, symbole du sang du Christ qui
a coulé injustement ». L‟écrivain Ivan Tourguéniev, grand connaisseur de la
nature russe du XIXe siècle, les adorait pourtant.
Chez les feuillus de petite taille, c‟est le Sorbier (riabina) qui est le plus
chargé de valeurs positives dans l‟esprit russe. Concrètement, ses fruits, les
sorbes qui contiennent plus de vitamine C que le citron (Utkin et al., 1995), sont
appréciés en confiture, en compote, en gelée, en fourrage de gâteau, en liqueur
(Tissot et al., 1884).

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 18 Sorbiers sibériens
Preuve de la pauvreté floristique de la taïga, le nombre d’espèces pour chaque genre est très
réduit. Le genre Sorbus compte le Sorbier commun en Europe et le Sorbier sibérien plus à l’est. La
photographie représente ce dernier, la sibirskaïa riabina des Russes, de taille plus petite que
l’espèce européenne. La grappe de sorbes, caractérisée par sa forme bombée (chtchitkovidnaïa
grozd, grappe en bouclier, des Russes) montre des fruits de couleur rouge-orangé. Les feuilles sont
très allongées et dentelées. Le Sorbier est chargé de valeur positive dans l’esprit russe.

250
« Parmi les arbres détestés à cause de leur histoire figure essentiellement le tremble (osina),
sans doute en raison des légendes issues des Evangiles et des textes apocryphes. A la question :
„quel est l‟arbre maudit qui bruit sans qu‟il y ait de vent ?‟, tout le monde sait qu‟il faut répondre
le tremble. La raison en semble évidente, car, nous l‟avons vu, le tremble est maudit depuis que
Judas s‟y serait pendu… » (Conte, 1997, p. 141).
165
Les Sorbiers forment aussi les arbres à miel parmi les plus renommés
pour les consommateurs, du moins ceux qui préfèrent ce produit quand son
arôme est corsé et sa couleur foncée. Son bois se polit bien et la riabina sert tout
particulièrement à la fabrique de meubles cannés et de claies de toutes sortes,
les plétionki. Sous son aspect symbolique, le Sorbier est un arbre pur, qui écarte
les forces du Mal et, dans plusieurs régions russes et ukrainiennes, il
représentait, à l‟instar du Bouleau, un arbre humain, qui pouvait saigner si on
l‟abattait (Conte, 1997).

1.3. Un monde animal limité par les contraintes alimentaires


La forêt boréale ne fournit pratiquement pas de feuilles, mais des
aiguilles, ni de fruits facilement comestibles, mais des cônes, qu‟il faut savoir
décortiquer. Toute la chaîne trophique et le développement de la faune
dépendent de ce double problème initial.

1.3.1. Les animaux adaptés à une forêt aciculifoliée

Les insectes, à la fois utiles et destructeurs

Les conifères étant résineux, poisseux251, le nombre d‟insectes capables


de les attaquer est nettement plus faible que dans les forêts de feuillus. Certains
sont cependant adaptés à la vie dans la taïga. Ils sont utiles en ce sens qu‟ils
forment un premier maillon de la chaîne alimentaire, puisqu‟ils seront mangés
par des insectivores eux-mêmes dévorés par des prédateurs. Cependant,
quelques-uns causent de gros dégâts à la taïga.
Les mouches à scie (Tenthredinoidea, pililchtchiki) forment un groupe
d‟insectes capables de se nourrir d‟aiguilles de conifères. Elles pullulent dans la
taïga, en particulier là où le Pin sylvestre est bien représenté. Cet arbre est
notamment attaqué par la mouche à scie commune du pin (Diprion pini,
obyknovenny sosnovy pililchtchik). D‟autres insectes sont des suceurs de sève,
d‟autres encore se nourrissent des graines des cônes.
Mais le problème essentiel des dégâts causés à la taïga vient de ce que
la plupart des chenilles « mangent les pousses de l‟année au débourrage des
bourgeons » (Arnould, 1991, p. 150) et agissent ainsi comme des
« défoliateurs » (id.). Si les dégâts de la tordeuse des bourgeons de l‟épinette
(Choristoneura fumiferana) sont bien connus en France puisqu‟ils concernent la
forêt boréale canadienne (Arnould, 1991), ceux de la taïga russe sont beaucoup
moins exposés dans la littérature occidentale. Les papillons de nuit de la famille
des Lasiocampidae, les kokonopriady des Russes, ont les chenilles qui
provoquent les plus grands dommages à la taïga russe, sur de grands espaces

251
Rappelons qu‟il s‟agit de la racine latine de l‟épicéa.
166
Milieux naturels de Russie
(Abdurahmanov et al., 2003, p. 290). Parmi de nombreuses espèces, le bombyx
des pins (Dendrolimus pini, sosnovy kokonopriad) est, comme le soulignait déjà
Berg (1941, pp. 58-59), particulièrement destructeur.
La gravité du problème des insectes donne lieu à des quantifications
diverses. Selon une étude du Ministère de la Protection de la Nature de la
Fédération de Russie de 1996, les insectes seraient responsables de 46 % des
dégâts causés à la forêt du pays, devant les incendies (33 %), les sécheresses
climatiques et les autres causes (GEO PNUE, 2002). Mais, selon Maksimov
(2007), les insectes seraient à l‟origine de 13 % des destructions de la forêt
russe, loin derrière les incendies (70 %). La différence entre destruction et
dommage pourrait expliquer la contradiction apparente de ces chiffres.
Toujours est-il que, face à ces problèmes, les
insectivores (nassékomoïadnyé) de la taïga acquièrent une utilité d‟autant plus
grande pour les sociétés humaines et doivent être protégés. Ce sont
essentiellement des oiseaux, par exemple les fauvettes (Sylvia, slavki), le pic-
noir (Dryocopus martius, tchiorny diatel ou, simplement, jelna), plusieurs
espèces de mésanges.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 19 Un insectivore de la taïga : le pic-noir
Appelé diatel par les Russes, le pic-noir (Dryocopus martius) est l’un des principaux oiseaux de la
taïga. Comme tous les insectivores, sa présence est importante en été, quand la nourriture est
abondante. Ce spécimen empaillé vient du musée du village de Khoujir.

Il faut ajouter à ces oiseaux quelques rares mammifères insectivores,


comme la musaraigne carrelet (Sorex araneus, obyknovennaïa bourozoubka), la
musaraigne naine (Sorex minutissimus, krochetchnaïa bourozoubka) et la
167
sérotine boréale (Eptesicus nilssoni, séverny kojanok), seule chauve-souris
vivant dans la taïga. Tous ces insectivores sont présents pendant la saison
chaude, quand leur nourriture est abondante, mais la difficulté, pour eux, est
celle de l‟hiver (cf. infra), quand les insectes sont cachés à l‟état de larves sous
terre ou dans les fentes des écorces, ou bien encore sont enfermés dans un
cocon.

Les oiseaux mangeurs d’aiguilles ou de pignes

Les produits de la taïga étant peu abondants, durs et englués de résine,


le nombre d‟espèces d‟oiseaux ayant pu s‟adapter à ce régime est assez réduit.
Mais ils forment un maillon essentiel de la chaîne trophique.
Les plus connus sont les plus gros des gallinacés, les tétras. Leur
système digestif est capable d‟assimiler les bourgeons et les aiguilles, bien
qu‟ils préfèrent de loin les baies. Le plus ubiquiste est le tétras-lyre (Lyrurus
tetrix), que les Français appellent usuellement le petit coq de bruyère, le coq des
bouleaux ou le coq de montagne. Cet oiseau, sans doute le plus communément
chassé de la taïga, est appelé par les Russes de plusieurs manières, par exemple
tchernych, bériozovik, tétérév et les dérivés de ce dernier nom, tétérév-kossatch
et polévoï- tétérév. Dans toute la taïga sempervirente, on trouve aussi le grand
coq de bruyère, ou grand tétras (Tetrao urogallus), que les Russes nomment le
gloukhar commun. A l‟est de l‟Iénisséï, il disparaît progressivement pour laisser
la place au grand tétras des pierres (Tetrao parvirostris), qui peuple la taïga de
mélèzes de la Sibérie Orientale et de l‟Extrême-Orient. C‟est le kamenny
gloukhar des Russes. Les gloukhari ont été tellement chassés qu‟ils deviennent
assez rares, beaucoup plus en tout cas que le tétras-lyre. Ils sont protégés dans
les réserves naturelles et certaines d‟entre elles se sont fait une spécialité de
repeuplement de la taïga à partir d‟élevages. La principale, au nord-ouest du lac
artificiel de Rybinsk, se trouve être le Darvinski zapovednik.
Les petits gallinacés sont dominés par la gelinotte (Tetrastes bonasia,
riabtchik), qui peuple l‟ensemble de la taïga russe, tout en préférant les
pessières les plus humides. En Extrême-Orient, la gelinotte falcipenne
(Falcipennis falcipennis, dikoucha ou bien tchiorny riabtchik) est un gallinacé
capable de se nourrir facilement d‟aiguilles, du moment qu‟il s‟agit d‟Epicéas.
Celle du Cèdre peuvent éventuellement lui convenir. Son aire de répartition,
déjà naturellement peu étendue, s‟est réduite du fait des incendies et des
défrichements, si bien que sa chasse est désormais interdite.
Les autres oiseaux adaptés à la taïga sont des granivores spécialisés
dans l‟extraction des pignes des cônes. Parmi d‟autres, le bec-croisé des sapins
et le casse-noix moucheté sont deux espèces caractéristiques. Le bec-croisé des

168
Milieux naturels de Russie
252
sapins (Loxia curvirostra, kliost-iélovik) possède un bec dont les deux
mandibules se chevauchent et sont actionnées par des muscles particulièrement
puissants. L‟oiseau peut ainsi arracher les écailles des cônes et en retirer les
graines. Le casse-noix moucheté (Nucifraga caryocatactes, kedrovka253) a,
quant à lui, un bec simple, mais très robuste avec lequel il martèle les cônes
pour en extraire les pignes254.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 20 Un granivore spécialisé dans l’extraction des pignes : la kedrovka
Le casse-noix moucheté (Nucifraga caryocatactes) est un oiseau de la forêt boréale, que les Russes
nomment kedrovka, car il est fréquent dans la taïga de cèdres. Sur ce spécimen empaillé du Musée
d’histoire de la ville de Chélikhov, le puissant bec, qui martèle les cônes pour en faire sortir les
pignes, est bien visible.

Le dernier type d‟oiseaux vivant dans la taïga est celui des granivores
n‟ayant pas d‟adaptation particulière, qui se contentent d‟attendre que les cônes
s‟ouvrent d‟eux-mêmes. Parmi eux, le geai, granivore des forêts de feuillus
comme de conifères, est très répandu dans la taïga.

252
Traditionnellement appelé ainsi en français, il est dit bec-croisé des épicéas en russe et préfère
les forêts sombres. D‟ailleurs, une autre espèce, moins répandue, peuple plutôt la taïga claire, le
bec-croisé des pins (Loxia pytyopsittacus, kliost-sosnovik).
253
Le mot russe désignant le casse-noix moucheté est formé sur la racine du cèdre, car il se
complaît dans la taïga de Pins de Sibérie, que les Russes appellent « cèdres ».
254
« Un autre cri strident me fit reconnaître un casse-noix sibérien et bientôt je pus le voir, lourd,
à la grosse tête et au plumage bigarré. Grimpant agilement le long des arbres, il écalait des
pommes de sapin » (Arseniev, 1921, chap. 8 « A travers la taïga »).
169
Les rongeurs, l’ écorce et la décortication des cônes

Les rongeurs (gryzouny) sont des seuls mammifères capables de


consommer couramment des écorces de conifères et même, pour certains
d‟entre eux, quand la nourriture vient à manquer, des aiguilles. Le plus gros
d‟entre eux se trouve être le castor (Castor fiber, bobr), qui se repaît des écorces
de tous les feuillus de la taïga, que ce soient les Saules, les Bouleaux ou les
Peupliers, avec une prédilection pour le tremble. Il habite la taïga ripuaire,
surtout les berges des cours d‟eau les plus larges et les plus profonds, et c‟est
pourquoi le Russes l‟appellent souvent le retchnoï bobr (retchnoï signifiant
fluvial). Chassé depuis longtemps pour sa fourrure, d‟autant qu‟il habitait les
voies de pénétration fluviales de la conquête des terres russes, le castor était
devenu au début du XXe siècle une espèce rare dans la taïga. Des mesures de
protection ont fait remonter sa population à 260 000 individus dans les années
1990. Sa chasse est donc de nouveau autorisée, mais limitée à 10 000 individus
par an, pour la pelleterie et pour l‟utilisation en parfumerie de la sécrétion de
certaines de ses glandes. En Russie comme dans d‟autres pays, le castor a donné
lieu à de nombreuses légendes, par son comportement qui, à certains égards,
comme l‟abattage des arbres et la construction de barrages, fait penser à celui de
l‟homme255.
Mais la principale qualité de beaucoup d‟autres rongeurs de la taïga est
d‟être suffisamment habiles pour extraire les graines des cônes. L‟écureuil roux
d‟Europe (Sciurus vulgaris), la belka commune des Russes, qui peuple toutes
les forêts eurasiatiques, y compris celles de feuillus, est présent en grande
quantité dans la taïga. Il coexiste avec deux autres espèces plus spécifiques.
L‟écureuil volant d‟Eurasie256 (Pteromys volans, létiaga) peuple toute la taïga
russe, mais est beaucoup plus rare ; sa chasse est d‟ailleurs strictement interdite
dans toute la partie européenne du pays. Il est le plus répandu dans les mélézins
de Yakoutie, où sa peau est utilisée, encore qu‟assez peu, en pelleterie.
L‟écureuil de Sibérie, ou tamia rayé (Tamias sibiricus), est le seul à ne pas
exister dans la taïga occidentale. Il est en revanche très fréquent dans toute la
taïga asiatique, et son aire de répartition déborde sur le nord-est de l‟Europe, en
particulier dans le bassin de Petchora et, en partie, de la Dvina du Nord. Animal

255
L‟anecdote du blason d‟Irkoutsk appartient à cette longue liste. Jusqu‟à la fin du XIX e siècle,
les armoiries de cette ville figuraient un tigre, appelé babr. Une erreur se glissa d‟autant plus
facilement en 1880 que ce vieux terme était tombé en désuétude pour désigner le tigre de Sibérie
et babr fut retranscrit en bobr. La figuration fut alors transformée elle aussi, pour épouser la
terminologie. Un curieux mélange, sans doute lié aux mythes du castor, conduisit à dessiner un
animal fantastique, ressemblant à un castor noir ou à une martre, mais avec les yeux rouges, et
tenant dans sa gueule une zibeline héritée de la proie de l‟ancien tigre. C‟est encore aujourd‟hui le
blason d‟Irkoutsk.
256
Dit parfois polatouche en français. C‟est d‟ailleurs ainsi que le désigne le traducteur français
de Berg (1941, p. 57).
170
Milieux naturels de Russie
sympathique, affectueusement nommé bouroundouk par les Russes, c‟est avant
tout un écureuil terrestre, bien qu‟il sache grimper aux arbres avec dextérité.

Cliché L. Touchart, août 2006


Photo 21 Le principal rongeur de la taïga sibérienne, le bouroundouk
Ce spécimen empaillé de bouroundouk au Musée du village sibérien de Bolchié Koty est mis en
scène agrippé à un tronc. Bien qu’habile grimpeur, il s’agit cependant d’abord d’un écureuil
terrestre. Comme tous les rongeurs de la taïga, il est capable d’extraire les graines de cônes, afin
de se nourrir. Le bouroundouk est aussi appelé en français écureuil de Sibérie, ou tamia rayé
(Tamias sibiricus).

Il se nourrit moins des graines de cônes que les deux précédents et


recherche d‟abord les baies. Il occupe une place très secondaire en pelleterie,
d‟autant que les chasseurs s‟entendent pour le préserver comme l‟un des mets
favoris des prédateurs sur lesquels les tireurs ont leurs principales visées.

1.3.2. Les herbivores consommant les produits des clairières

La taïga abrite un certain nombre d‟herbivores qui ne se nourrissent pas


directement des produits des conifères, mais dont la nourriture se trouve dans
les clairières et auxquels la taïga sert d‟abri.
Les petits herbivores sont les plus nombreux. Plusieurs espèces de
campagnols de lièvres forment les principaux peuplements, qui, si la végétation
herbacée est introuvable, se contentent d‟écorces. Parmi les trois espèces de
171
lièvres de la taïga russe, le lièvre variable (Lepus timidus, zaïats-béliak) est le
plus ubiquiste et on le trouve partout.
Les grands herbivores forment les cervidés de la taïga, dont le plus
imposant se trouve être l‟élan (Alces alces). Il s‟agit de la même espèce que
l‟orignal de la taïga canadienne, mais les Russes l‟appellent loss, ou, plus
longuement, sokhaty loss (l‟élan à cornes). Il se complaît dans les clairières
marécageuses de la taïga, où il se nourrit de toutes les plantes aquatiques, mais
il consomme aussi beaucoup les jeunes pousses d‟arbre, notamment des Pins,
Sapins, Saules et Peupliers trembles. Il s‟agit d‟un animal largement chassé, non
seulement pour sa chair savoureuse et son cuir de qualité, mais aussi pour les
loisirs. Certaines réserves naturelles le protègent tout particulièrement,
notamment, dans la république des Komi, le Petchoro-Ilytchski Zapovednik.
Cette réserve, fondée en 1930, a aussi développé l‟élevage d‟élans dans des
fermes. D‟autres cervidés, comme le chevrotin porte-musc, sont moins
ubiquistes et ne peuplent que certaines parties de la taïga (cf. infra).

1.3.3. Les prédateurs de la taïga

Les oiseaux, rongeurs et herbivores de la taïga, capables de se nourrir


directement des produits des conifères ou des clairières, permettent à leur tour
aux carnivores de peupler la taïga russe.

Les mustélidés

Les mustélidés (kouni) forment la plupart des petits carnivores de la


taïga. L‟essentiel de leur nourriture est composé de petits mammifères et
d‟oiseaux, mais ils dédaignent pas les baies en cas de besoin. Leur fourrure,
d‟ailleurs à l‟origine de la conquête de la Sibérie par les Russes, a été une cause
de leur chasse systématique, qui, pour certaines espèces, avait provoqué une
baisse dramatique du nombre d‟individus, avant que des mesures de protection
ne fussent prises (cf. infra). Les deux principaux genres représentés sont
Mustela, qui regroupe belettes, hermines, putois et visons, et Martes, auquel
appartiennent les martres et la zibeline.
Les espèces du genre Mustela chassent à terre et dévorent surtout les
petits rongeurs, notamment la belette (Mustela nivalis, laska), qui raffole des
musaraignes et campagnols. L‟hermine (Mustela erminea, gornostaï), plus
grosse, s‟attaque aussi aux lapins. Le putois d‟Europe (Mustela putorius,
tchiorny khor ou bien lesnoï khor, tchiorny khoriok, lesnoï khoriok), plus
corpulent encore, est un habitué des forêts mixtes, mais il vit parfaitement dans
la taïga de Russie d‟Europe. Il s‟accommode bien de l‟occupation humaine,
tuant les rongeurs domestiques des villages de la taïga. Le putois de Sibérie
(Mustela sibirica, kolonok) préfère avant tout chasser le bouroundouk, mais ne
dédaigne aucun autre petit rongeur et s‟attaque plus facilement aux oiseaux que
172
Milieux naturels de Russie
son congénère européen. Enfin, le vison d‟Europe (Mustela lutreola,
evropéïskaïa norka), chasse tous les rongeurs, mais se délecte des poissons et
écrevisses. De fait, le vison peuple de préférence la taïga alluviale et, plus
rarement, la forêt marécageuse.
Les espèces du genre Martes, que les Russes regroupent couramment
sous le nom de kounitsy, chassent plutôt dans les arbres et s‟attaquent aux
écureuils et aux oiseaux de la taïga. Bien que la fouine (Martes foina, kamenaïa
kounitsa), animal des forêts de feuillus, déborde sur le sud-ouest de la forêt
boréale russe, ce sont deux autres espèces qui forment le peuplement principal
en martres de la taïga. A l‟ouest, la martre commune (Martes martes, lesnaïa
kounitsa) est la plus répandue, surtout dans les vieilles forêts d‟Epicéas, denses
et sombres. A l‟est, la zibeline (Martes zibellina, sobol) à l‟épaisse fourrure et
aux sols plantaires poilues, a failli être exterminée au début du siècle dernier
pour les besoins de la pelleterie. Une quatrième espèce, la martre à gorge jaune
(Martes flavigula, kharza), est cantonnée à la taïga montagnarde du sud de
l‟Extrême-Orient, en particulier dans la chaîne de Sikhotè-Alin. Ce mustélidé,
originaire des forêts subtropicales chinoises et coréennes, trouve ici l‟extrémité
septentrionale de son aire de répartition.
Le glouton (Gulo gulo, rossomakha), de taille plus importante, est le
seul mustélidé ne pouvant être considéré comme un petit carnivore. Son régime
alimentaire est à base de tétras, mais il s‟attaque aussi aux plus gros rongeurs,
comme le castor, et même aux grands cervidés. Il se conduit fréquemment tel un
charognard des gros carnivores comme l‟ours.

Les gros carnivores

Les canidés (voltchi) sont les plus nombreux. Le renard (Vulpes vulpes,
lissitsa), dont on connaît les capacités d‟adaptation, est évidemment
extrêmement répandu et la population russe est estimée à 470 000 individus,
dont la plupart se trouvent dans la taïga. Sa taille ne peut cependant permettre
de le ranger dans les grands prédateurs. C‟est en revanche le cas du loup (Canis
lupus, volk). Celui-ci s‟alimente surtout de petites proies et on sait par exemple
que les meutes ne s‟attaquent aux élans que dans le cas d‟individus isolés ou
malades. De ce point de vue, c‟est sans doute le meilleur régulateur de la faune
taïgienne et les parties de la taïga où il a été exterminé souffrent d‟une chaîne
trophique déséquilibrée. La population est estimée à 22 000 têtes par Utkin et
al. (1995), avec une répartition géographique déportée vers l‟est, dans le sens de
l‟avancée des hommes, et vers le nord, dans la toundra boisée.
Les autres grands prédateurs ont eux aussi été repoussés vers l‟est, et
peuplent avant tout les forêts taïgiennes de Sibérie orientale et d‟Extrême-
Orient. C‟est le cas du lynx (Felis lynx, ryss), dont la population russe est

173
estimée à 46 000 individus, et de l‟ours brun (Ursus arctos, boury medvéd257),
qui compte 140 000 têtes. Carnivore pur, le lynx a une alimentation d‟abord
fondée sur le lièvre variable, mais il dévore tous les petits rongeurs ; les oiseaux
forment une part substantielle de sa nourriture. L‟ours brun est quant à lui
omnivore258, mais les rongeurs constituent, dans la taïga russe, l‟essentiel de son
alimentation. Il n‟est bien entendu pas possible de consacrer la place qui
reviendrait à ces animaux emblématiques sous un volume si réduit.
Le tigre (Panthera tigris, tigr) ne doit être mentionné qu‟à titre
symbolique259. Réfugié dans la taïga méridionale de l‟Extrême-Orient et de
Transbaïkalie, il compte 450 individus selon le recensement de 2006. Sa chasse
est strictement interdite depuis 1947 et il est spécialement protégé dans les deux
réserves naturelles des monts Sikhotè-Alin créées en 1935, celle du même nom
et celle de Lazov. Un nouveau parc national a été créé en février 2008 pour
ajouter à la protection. Nommé zov tigra (l‟appel du tigre), ce parc s‟étend sur
82 200 ha dans le Sikhotè-Alin260. Le tigre n‟est cependant pas seulement un
animal d‟aire protégée. Chaque année, en fin d‟hiver, les autorités d‟Extrême-
Orient lancent des appels à la prudence, quand les tigres rôdent à proximité de
certains villages isolés.

Les rapaces

La taïga compte de nombreux rapaces nocturnes, dont plusieurs sont


communs avec les forêts de feuillus, comme la chouette hulotte (Strix aluco,
obyknovennaïa néïassyt). Celle-ci ne peuple d‟ailleurs que le sud-ouest de la
taïga russe. Parmi ceux qui sont spécifiques à la taïga, la chouette lapone (Strix
nebulosa, borodataïa néïassyt) est le plus gros de tous les strigiformes261 de
Russie et préfère la taïga septentrionale, ou au moins la taïga moyenne.

257
En russe, le nom de l‟ours est ancestralement tabou, si bien qu‟il est désigné par une
périphrase. Le nom slave d‟origine a ainsi été oublié au profit du « mangeur » (ed) « de miel »
(med). Sakhno (2001, p. 162) note que, pour la même raison, les langues germaniques ont
contourné le nom initial en l‟appelant « le brun » (bear en anglais, björn en suédois, Bär en
allemand), qui se retrouve en russe dans le nom désignant la tanière de l‟ours (berloga).
258
D‟ailleurs, la variété de son régime alimentaire serait l‟une des causes de sa considération par
les Russes comme l‟animal le plus humain. Qui plus est, « il est gourmand et ne mange pas de
charogne » (Conte, 1997, p. 174).
259
Il ne faut cependant pas négliger cet aspect culturel. Arséniev (1921) rappelait combien les
Nanaïtsy ne craignait qu‟un animal, le tigre, et le respectaient, sûrs que ce félin comprenait la
parole humaine. Nikišin (2002, p. 90) indique que, encore aujourd‟hui, les Oudègueï prêtent
grande attention au tigre. Tout enfant entend de ses parents l‟adage : « Si tu rencontres un tigre,
passe ton chemin » (« Vstrétich tigra, oustoupi dorogou »).
260
Le 31 août 2008, Vladimir Poutine a rendu visite aux scientifiques qui étudient et protègent le
tigre de Sibérie, dans la continuité de l‟intérêt porté au plus haut niveau de l‟Etat pour cette
espèce.
261
En plus du terme scientifique de sovoobraznyé, l‟exact équivalent russe de l‟ordre des
strigiformes, le russe possède le nom vernaculaire de sovy, qui désigne dans la langue courante
174
Milieux naturels de Russie
Parmi les rapaces diurnes de la taïga, l‟autour (Accipiter gentilis) est
caractéristique des prédateurs chassant à partir de la cime des arbres et
s‟attaquant avant tout aux oiseaux des frondaisons, mais aussi aux écureuils et
même à certains mustélidés. En ce sens, son nom russe usuel, le tétéréviatnik,
est usurpé, car sa proie principale n‟est certainement pas le tétérev, puisque le
tétra-lyre vit largement au sol. Son nom était plus juste en vieux russe, quand il
était appelé goloubiatnik, puisque les goloubi (pigeons) forment une grande part
de son alimentation. Quoi qu‟il en soit, les scientifiques l‟appellent plutôt
bolchoï yastreb.
En revanche, les éperviers et certains faucons chassent beaucoup plus
bas. La géographie des rapaces conduit ainsi naturellement à une caractéristique
générale de la faune taïgienne, son étagement.

1.3.4. Une zoogéographie stratifiée

Depuis les géographes pionniers que furent N.A. Sévertsev et L.S. Berg,
la Russie a développé une école scientifique de grande renommée en
zoogéographie, qui a commencé bien entendu par les études zonales à petite
échelle cartographique, puis la répartition en régions à moyenne échelle, mais a
aussi développé, dans le cas des forêts, une étude des strates faunistiques à
grande échelle262.
« La répartition étagée des animaux » (yarousnoïé rasprédélénié
jivotnykh de Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 186, ainsi que de Marčenko et
Nizovcev, 2005, p. 172) de la grande forêt russe comporte l‟étage de la litière
(potchvenno-podstilotchny yarouss), l‟étage inférieur263 (nijni yarouss) et
l‟étage arboré (drévesny yarouss).
L‟étage de la litière comprend des insectes vivant dans les couches
supérieures du sol, certaines chenilles, des vers, des escargots et limaces. Les
vers de terre (zemlianyé tchervi), dont on connaît l‟importance pour l‟aération
du sol, sont considérablement moins nombreux sous la taïga que sous les forêts
de feuillus. Dans la taïga riche en Bouleaux et en Peupliers, on ne dépasse pas
50 individus par mètre carré264, dans les pessières européennes, on en compte
moins de 20 et moins encore dans la taïga sibérienne (Utkin et al., 1995). La
pauvreté spécifique est aussi caractéristique, puisque Eisennia nordenskioldi est
pratiquement la seule espèce de la taïga sibérienne. Dans la strate de la litière,

l‟ensemble des chouettes, hiboux et effraies. Plus plaisamment, rappelons que c‟était le surnom
des Soviétiques (comm. or. P. Marchand, janvier 2010).
262
Il y a là une différence épistémologique importante avec la biogéographie française qui
s‟applique, « avec une majorité écrasante », « à la part végétale de la biosphère continentale »
(Rougerie, 2006, p. 126).
263
Ou « étage au sol » (nazemny yarouss) d‟autres auteurs, comme Abdurahmanov et al. (2003, p.
289)
264
Soit quatre fois moins que dans une banale forêt de feuillus.
175
les principaux mammifères sont les zemléroïki et les bourozoubki, toutes
espèces que le français regroupe sous le nom de musaraignes. Elles passent leur
temps à chasser les insectes à travers le tapis d‟aiguilles et dans les galeries
souterraines creusées par d‟autres animaux.
L‟étage inférieur est occupé par des animaux qui foulent le sol pendant
l‟essentiel de leur vie, des rongeurs, des ongulés, des carnivores, petits et
grands. C‟est aussi le cas de certains oiseaux. Tous ces animaux sont des
terricoles forestiers.
L‟étage arboré est occupé par la plupart des oiseaux, mais les
mammifères n‟en sont pas absents, comme l‟écureuil roux d‟Europe et
l‟écureuil volant d‟Eurasie, ainsi que les différentes martres. Cependant,
contrairement aux autres forêts du monde, plus chaudes, la taïga ne comporte
pratiquement pas d‟animaux qui passent la totalité ou la très grande majorité de
leur vie dans les arbres. En effet, la nourriture, dans le milieu taïgien, se trouve
avant tout à proximité du sol. De Martonne et al. (1955, p. 1399) faisaient déjà
remarquer que « dans les régions tempérées, les forêts de Conifères ou d‟arbres
à feuilles caduques abritent très peu de vrais arboricoles, sans doute à case de la
rareté des fruits succulents ».
Plus largement, l‟un des moindres intérêts de cette zoogéographie
stratifiée n‟est pas la mouvance d‟un étage à l‟autre. C‟est ainsi que le lynx,
félin de l‟étage inférieur, passe tout de même beaucoup de temps dans la strate
arborée. L‟écureuil rayé de Sibérie, habile grimpeur très à l‟aise dans l‟étage
arboré, passe pourtant l‟essentiel de son temps à même le sol. Les gallinacés
font leur nid dans l‟étage inférieur, mais vont chercher leur nourriture dans la
strate arborée. Quant à la zibeline, elle hésite tant entre les étages qu‟on dit
souvent de son mode de vie qu‟il est semi-arboré.
En conclusion de cette première partie, la taïga russe est une forêt
aciculifoliée couvrant environ 750 millions d‟hectares et représentant près des
trois quarts de la forêt boréale mondiale, ailleurs beaucoup plus défrichée.
Malgré sa pauvreté naturelle en biomasse, en productivité et en biodiversité, elle
fournit un bois dur, appréciée des constructions traditionnelles locales, tout en
permettant à la Russie d‟être un grand exportateur de grumes à l‟étranger. En
revanche, ce pays fournit peu de produits dérivés et n‟occupe qu‟une place très
secondaire dans le secteur du papier. A côté des parties exploitées, en général de
façon extensive, mais, depuis une quinzaine d‟années, de façon intensive par
endroit, plus d‟un cinquième de sa surface est protégé sous divers statuts, dont
le plus strict est celui de zapovednik. Dans la partie asiatique de la Russie, plus
de deux millions de kilomètres carrés de forêt sont pratiquement vierges. Une
étude zoogéographique est ici possible et pertinente. Elle dévoile une chaîne
complète, qui s‟organise en réponse à la contrainte initiale de la fourniture
d‟aiguilles et de cônes plutôt que de feuilles et de fruits. A l‟importante question
de décrire, sans complaisance, la situation de la taïga russe, les études
quantifiées et argumentées sur la Russie, doublées des travaux comparatifs

176
Milieux naturels de Russie
permettant de recadrer celle-ci à l‟échelle des forêts boréales de la planète,
répondent que l‟état écologique est plutôt bon265, tandis que le bilan
économique est assez faible. Une étude récente de l‟ambassade de France en
Russie résume remarquablement le lien entre les deux, donc le bilan complet, en
écrivant que « l‟abattage de bois est de l‟ordre de 120 M m3/an, soit 3 fois
moins qu‟à la fin des années 80 et moins que le renouvellement naturel des
ressources. En principe, la Russie pourrait donc multiplier par quatre ou cinq sa
production sans préjudice pour l‟écologie » (Doroch, 2007, p. 1). Pour mieux
comprendre s‟il est possible d'accroître les quantités prélevées sans risque
majeur, il est cependant nécessaire de connaître les causes naturelles,
climatiques et pédologiques, de la pauvreté de la taïga, ainsi que les menaces
qui pèsent sur elle, en particulier celles d‟incendies.

2. Une forêt zonale de milieu continental, marquée par le feu, le gel et


la pauvreté des sols

« Six mois de mort apparente pendant lesquels les fleuves contractés


sont emprisonnés sous la glace, l‟éclatement de la roche est ajourné jusqu‟au
printemps, les échanges gazeux des grands conifères sont arrêtés tandis que
l‟ours titube dans un semi-sommeil. » (Birot, 1968, p. 235). « Les taïgas sont
des forêts extrêmement différentes d‟apparence entre l‟hiver et l‟été » (Pech et
Regnauld, 1992, p. 353). La taïga est une formation végétale marquée par les
grands contrastes saisonniers du climat continental, mais aussi par une
croissance sur des sols pauvres et lessivés qui, en Russie, surmontent comme
nulle part ailleurs un pergélisol encore très présent.

2.1. La taïga, le climat tempéré continental et les incendies

La forêt boréale est la formation végétale caractéristique du milieu


tempéré continental, souffrant de la sécheresse et adaptée à un hiver long et
rigoureux, mais, à l‟inverse, profitant d‟un véritable été, différence essentielle

265
D‟autres études font cependant état d‟une situation écologique de la taïga russe très mauvaise :
« un bilan très inquiétant […]. L‟exploitation brutale des milieux a provoqué de graves
transformations de l‟environnement allant de la pollution […] à la destruction des forêts. […]
D‟énormes menaces pèsent donc sur les forêts […]. Bien entendu la déforestation n‟est qu‟un
exemple de la dégradation des écosystèmes […]. Les forêts renferment (encore…) une vie
animale très riche mais la surexploitation est générale car diverses productions officielles ou
frauduleuses contribuent à détruire les écosystèmes » (Paulet, 2007, « L‟homme et la nature en
Russie : de l‟idéologie soviétique à la crise actuelle », pp. 84-86).
177
avec le milieu de toundra, où l‟hiver n‟est pas plus froid, mais qui ne bénéficie
pas d‟une vraie saison chaude pendant laquelle les arbres pourraient accomplir
leurs fonctions vitales.

2.1.1. La sécheresse et les feux de taïga

Les précipitations annuelles sont faibles, presque partout comprises


entre 250 et 700 mm, mais le régime de maximum estival et la relative
indigence des prélèvements par évaporation ne rendent pas trop gênante cette
faiblesse du total pluviométrique pour l‟alimentation des arbres. En revanche,
elle favorise les gigantesques incendies de forêt (lesnyé pojary), qui dévastent
d‟énormes superficies chaque année. Les dégâts économiques sont
considérables en terme de perte de la ressource végétale, notamment en bois, et
perte de la ressource animale, notamment en fourrure. Les dommages sont aussi
indirects. Par exemple, en 1998, les incendies de taïga ont été si importants
qu‟ils ont provoqué en maints endroits une telle élévation de la température de
l‟eau que la reproduction du saumon en a été affectée (Shvidenko et
Goldammer, 2001). En outre, en cette période de chasse mondiale aux
émissions d‟aérosols dans l‟atmosphère, il est malvenu que les incendies de
forêt russes rejettent chaque année dans la troposhère environ 40 millions de
tonnes de carbone (Mašukov, 1999).
Le feu fait certes partie du fonctionnement naturel de la taïga, qui a
toujours existé. Ces morceaux de taïga réduits en cendre ont toujours été si
importants qu‟il existe même, en russe, un mot spécial pour désigner ces
terrains dévastés, les gari. Ce sont les feuillus, notamment les Bouleaux et les
Peupliers trembles, qui colonisent les premiers ces terrains brûlés. La foudre,
surtout en Sibérie orientale, en est une cause importante. Les températures
parfois élevées du court été provoquent le dessèchement des cimes, augmentant
le risque d‟incendies de couronne, dont les dégâts sont supérieurs à ceux des
feux superficiels ne touchant que le sous-bois. Relatant les événements
marquants de l‟année 6600, c‟est-à-dire de 1092 selon notre calendrier actuel,
un moine de Kiev écrivait déjà : « cette même année il y eut une telle sécheresse
que la terre s‟enflamma et que beaucoup de forêts de pins et même des
marécages brûlèrent » (Nestor, 1113, traduction de J.-P. Arrignon, 2008, p.
231).
Cependant, les causes anthropiques, ont fortement accru le phénomène
et l‟ont largement dépassé. D‟ailleurs, il est manifeste que la conquête de la
Sibérie par les Russes a augmenté les peuplements de bouleaux au détriment
des conifères, en parallèle avec l‟augmentation des défrichements et des

178
Milieux naturels de Russie
266
incendies . Même après un temps assez long, on reconnaît en effet les terrains
anciennement brûlés par l‟importance des feuillus de ces forêts secondaires.
Aujourd‟hui, selon les études précises de Davidenko (2001), les incendies de la
taïga russe ont des causes anthropiques avérées pour 63 % d‟entre eux, dont la
plupart sont des négligences, contre seulement 19 % pour la foudre. Les 18 %
restant, dits de cause inconnue, sont d‟ailleurs sans doute des cas non prouvés
d‟origine humaine. Dans une étude certes moins spécialisée, Utkin et al. (1995)
estiment quand même à 90 % l‟ensemble des départs de feu qui ne sont pas
naturels. Valendik (1995) a montré que les feux se développaient d‟abord dans
les régions de la taïga les plus peuplées.
Le résultat sur les surfaces dévastées est éloquent. Pierre Camena
d‟Almeida (1932) rapporte que, pendant l‟été 1915, il est vrai particulièrement
chaud et sec, la taïga sibérienne à elle seule a brûlé sur 140 000 km². V.B.
Chostakovitch cartographia les incendies qui se propagèrent cette année-là sur
plus de 2 200 km d‟ouest en est, depuis l‟Irtych jusqu‟à la haute Toungouska
Pierreuse.

266
Les indigènes avaient, paraît-il, intégré culturellement cette menace par une symbolique de la
progression de l‟arbre blanc, représentant l‟avancée des troupes du tsar en Asie, et le recul du
conifère, représentant le repli des populations sibériennes (Reclus, 1881).
179
Fig. taïga 13 : Carte des incendies de la taïga sibérienne en année sèche

Les autres années catastrophiques furent 1925, 1927, 1962 et 1971


(Rakovskaja et Davydova, 2003). Sur la longue durée, il semble qu‟on puisse
résumer la situation russe par une moyenne 10 à 15 000 km² de superficie
annuellement dévastée (Utkin et al., 1995) Si l‟on prend les statistiques
officielles267 des vingt deux années allant de 1985 à 2006, la Russie dans son
ensemble voit brûler en moyenne 10 543 kilomètres carrés de forêt chaque
année. Les articles scientifiques de la période eltsinienne donnaient des chiffres
et des interprétations alarmistes. Certains avançaient des superficies annuelles
de 20 à 30 000 km² (Mašukov, 1999), plus élevées que les chiffres officiels.
Même selon ces derniers, il est vrai que la décennie 1990 a vu les feux
progresser, jusqu‟à atteindre le record officiel de 25 969 km² en 1998
(Maksimov, 2007).

267
Chiffres de Rosstat et de Rosleskhoz, rapportés par Maksimov (2007).
180
Milieux naturels de Russie
S‟appuyant sur une étude fine, non pas des superficies totales, mais des
surfaces brûlées sur la seule partie forestière soumise à la protection aérienne
régulière268 de 1979 à 1997, E. Davidenko (2001) conclut que les feux de taïga
ont augmenté de 20 % dans la décennie 1990 par rapport à la décennie 1980.
Selon lui, la crise économique et la baisse des moyens de surveillance et de lutte
pendant la période eltsinienne expliquent en partie269 la croissance du
phénomène. Pourtant, les années 2000 ont été tout aussi dévastatrices et 2003 a
vu brûler 23 528 km². A dire vrai, l‟irrégularité interannuelle est grande et la
situation climatique reste un élément fort d‟explication.
Fig. taïga 14 : Graphique des superficies annuelles de forêt brûlée en Russie

Les incendies seraient d‟ailleurs susceptibles d‟augmenter encore dans


les décennies à venir, en lien avec le réchauffement global. Les modélisations
du Centre d‟études des problèmes d‟écologie et de productivité des forêts de
l‟Académie des sciences Russe prévoient une multiplication des surfaces
incendiées chaque année d‟une fois et demi à deux fois, si la température
moyenne augmente de 2°C en un siècle. L‟allongement de la saison chaude,
l‟assèchement de l‟air et l‟augmentation du nombre d‟orages se combineraient
alors, mais ce scénario n‟est pas accepté de tous, surtout celui de l‟assèchement
atmosphérique.

268
Sur cette période de 19 ans, les superficies brûlées extrêmes vont de 1 514 km² en 1983 à
17 895 km² en 1996.
269
Dans le même temps, ils augmentaient cependant de 40 % en Europe de l‟Ouest selon la FAO.
181
La Sibérie centrale et orientale est la partie de la taïga russe la plus
régulièrement affectée par les incendies. Déjà en 1898, quand J. Stadling
traversa toute la Sibérie, ce fut au nord-ouest d‟Irkoutsk qu‟il observa le plus de
feux270. Aujourd‟hui, dans l‟oblast d‟Irkoutsk, ce sont chaque année 3 000 à
4 500 km² de taïga, notamment de pinèdes, qui brûlent annuellement (Bojarkin,
2000, p. 106). Le kraï de Krasnoïarsk et l‟oblast de Tchita sont aussi très
touchés.
Fig. taïga 15 : Carte des incendies de forêt en Sibérie orientale, l’exemple du 13 mai 1996 en
Baïkalie

270
« Entre Touloun et Irkoutsk, notre voyage se poursuivit nuit et jour. Le jour, le soleil était
obscurci quelquefois par des nuages de fumée, et, la nuit, la forêt était éclairée, çà et là, par des
incendies » (Stadling, 1904, p. 322).
182
Milieux naturels de Russie
La plus méridionale de toutes, la région de Tchita souffre des incendies les
plus tardifs de la saison. En 2007, exceptionnellement, les pompiers avaient
encore à lutter contre plusieurs dizaines d‟incendies de taïga au début du mois
d‟octobre.

Cliché L. Touchart, juillet 1991


Photo 22 Incendies de taïga et clairières de défrichement le long du Transsibérien
Le kraï de Krasnoïarsk est l’une des principales régions russes de feux de taïga. C’est le long de la
voie ferrée transsibérienne, en bordure des clairières de défrichement, que les départs de feu sont
les plus nombreux. La photo est prise à l’ouest de la ville de Kansk, sur la marge d’une subtaïga à
domination de Pins sylvestres.

Mais c‟est la république de Yakoutie qui subit les dommages les plus
étendus, où les lariçaies, caractérisées par leur sécheresse, brûlent sur de grands
espaces. Cependant, la reconquête forestière naturelle est rapide sur les terrains
yakoutes dévastés, car le Mélèze de Dahourie est une remarquable espèce
pyrophytique271 (Tsvetkov, 2004).
L‟Extrême-Orient russe est, après la Sibérie, l‟autre grande région
souffrant des incendies de taïga. La particularité vient de la longueur de la
saison des risques, plus grande qu‟en Sibérie. Certaines années, la saison
commence très tôt, comme en 2005, quand les premiers feux sont apparus dès la
mi-juin. Lors d‟autres années, les dégâts se poursuivent très tard. Ainsi, en
2007, une recrudescence des incendies a encore eu lieu dans la seconde
quinzaine d‟octobre, certes surtout dans la partie méridionale, le kraï de

271
Ce terme, entré dans le vocabulaire international, a été créé par le biogéographe soviétique
S.N. Sannikov en 1973, pour désigner une espèce végétale capable de s‟adapter aux nouvelles
conditions, en particulier pédologiques, des terrains brûlés et colonisant ces derniers avec facilité.
183
Primorié, mais aussi plus au nord, dans l‟oblast de l‟Amour, le kraï de
Khabarovsk et même l‟oblast de Magadan. Le semestre chaud de 2007 fut
d‟ailleurs tout entier catastrophique, la taïga extrême-orientale ayant alors brûlé
sur près de 4 400 km². La longueur de la saison des incendies dans la taïga
extrême-orientale n‟est pas un phénomène nouveau. Arseniev (1921) décrivit
par exemple un important feu dans les monts Sikhotè-Aline à la mi-octobre
1906 et il montra combien les incendies y étaient fréquents et répétés272.
La lutte contre les incendies de taïga est d‟autant plus compliquée à
mettre en œuvre en Russie que la surface à contrôler est immense. Il y aurait
chaque année dans le pays près de 30 000 feux de forêt différents (Mašukov,
1999). La moyenne de 1985 à 2006 est, selon les chiffres officiels, de 24 477
départs annuels de feux (Maksimov, 2007). Or ceux-ci sont dispersés et répartis
sur des superficies considérables, d‟où la grande difficulté de surveillance. Cette
prévention doit cependant concerner avant tout les zones peuplées, non
seulement parce que les dégâts y seront plus aigus, mais aussi parce que la
plupart des départs de feux sont d‟origine humaine.
La Russie a une grande expérience dans la prévention des feux de forêt,
en associant la surveillance effective à la recherche scientifique, d‟abord à
Léningrad pendant l‟entre-deux-guerres, puis en Sibérie. Dès sa fondation en
1958, l‟Institut Forestier de Krasnoïarsk a eu pour mission majeure la meilleure
compréhension des incendies de taïga. Le point de départ en fut la création du
laboratoire de pyrologie dans cet institut par N. Kourbatski, qui forma pendant
des décennies les meilleurs spécialistes à ce sujet. A la fin des années 1960, ils
développèrent le suivi des feux de forêt par télédétection aéroportée. La
décennie majeure fut celle des années 1970, où des moyens financiers
considérables permirent la mise en place desdits « laboratoires-volants »,
(Mašukov, 1999) sur la base d‟Antonov et d‟Iliouchine équipés pour la
télédétection et les premiers traitements informatiques par EVM273. A partir de
1974, l‟Institut utilisa aussi la télédétection satellitaire. Pendant les années 1980,
les dotations budgétaires diminuèrent, tandis que, progressivement, la
télédétection satellitaire se démocratisait. A la chute de l‟URSS, l‟Institut reçut
dès 1992 des chercheurs canadiens et américains pour échanger des
informations sur les moyens de télédétection et commença de collaborer avec la
NASA.
Aujourd‟hui, sur un quart de la taïga russe, éloigné de tout point de
peuplement, la surveillance se fait seulement par satellite, en privilégiant les
canaux permettant de suivre les décharges de la foudre. Sur les trois autres
quarts, la télédétection est aidée et précisée par des patrouilles aériennes de

272
« Nous vîmes un cerf broutant près d‟un amas de rompis qui brûlait encore. L‟animal le
franchit tranquillement pour aller mordre à ce qui restait là d‟un buisson. Les incendies fréquents
avaient apparemment si bien familiarisé les bêtes avec le feu qu‟elles ne le craignaient plus »
(Arseniev, 1921, chap. 16 « Chasse à l‟ours »).
273
L‟ancêtre soviétique des ordinateurs.
184
Milieux naturels de Russie
surveillance, gérées par Avialessokhrana (Protection Aérienne des Forêts). Bien
que, lors de la période eltsinienne, les patrouilles aériennes de surveillance
eussent été divisées par cinq, Avialessokhrana possédait en propre 73 avions en
1999 (Davidenko, 2001) et utilisait aussi d‟autres appareils, y compris des
hélicoptères, prêtés par l‟aviation civile. Enfin, des patrouilles de surveillance
au sol complètent le dispositif. L‟ensemble des données satellitaires, aériennes
et au sol alimentent un SIG, créé en 1995, afin de rassembler toutes les
informations et les traiter de manière cartographique comme aide à la décision
et au choix des unités les plus adaptées à intervenir sur le terrain pour
circonscrire ou éteindre le feu.
Si, malgré la surveillance, l‟incendie se déclare, l‟action se déplace sur
le terrain de l‟extinction du feu et du sauvetage des personnes menacées. En
dehors des moyens de lutte conventionnels au sol, la Russie possède plusieurs
types d‟aéronefs spécialisés, mobilisés par le Ministère des Situations
d‟Urgence274. Dans le cas de besoin d‟une intervention très précise, le meilleur
appareil est l‟hélicoptère. Il s‟agit d‟une part de l‟hélicoptère bombardier de
produit retardant Mi-8, qui peut déverser avec minutie 4 000 litres, d‟autre part
des hélicoptères de sauvetage Mi-26 et Ka-32. Les avions les plus légers, qui
épaulent depuis longtemps les hélicoptères dans le même type d‟opération
délicate, sont des Antonov : d‟une part l‟An-2P, d‟autre part l‟An-26P, tous
deux de petite contenance. A l‟inverse, s‟il est nécessaire d‟agir sur de vastes
surfaces en déversant de grandes quantités de liquides, les Iliouchine, en
particulier, l‟Il-76P sont ceux qui emmagasinent les plus gros volumes de
produit retardant. Mais les bombardiers d‟eau275 aujourd‟hui les plus utilisés de
la flotte russe sont les fameux Beriev276. Le Be-12P, fabriqué à partir de 1991 en
reconversion de l‟hydravion militaire Be-12, qui datait de 1960, était sur tous
les fronts lors de la période eltsinienne, avec sa capacité intermédiaire de 6 000
litres. Il est désormais remplacé par le plus gros, plus performant et plus souple
Be-200, conçu dans le Complexe Technique et Scientifique d‟Aviation de
Taganrog (TANTK) et construit en série depuis 1998 dans l‟Usine d‟Aviation
d‟Irkoutsk (IAZ), tous deux regroupés sous la holding de la Compagnie Irkout.
Les Be-200 et les hélicoptères russes interviennent aussi à l‟étranger, pour aider
les pays méditerranéens. Par exemple, pendant l‟été 2007, la Grèce, la Bulgarie,
la Serbie et le Monténégro ont profité des bombardiers d‟eau russes. Des
discussions sont d‟ailleurs engagées depuis plusieurs années pour créer une

274
Le M.Tché.S. (Ministerstvo po Tchrezvytchaïnym Sitouatsiam), lequel a englobé en 2001 le
Service d‟Etat de lutte contre les incendies.
275
Là où la langue française, si elle ne souhaite pas assimiler l‟objet à la seule marque Canadair,
emploie bombardier d‟eau, le russe dit samoliot-amfibia (avion-amphibie, ce mot étant aussi
utilisé pour tout autre type d‟hydravion, militaire ou civil) ou protivopojarny samoliot (avion anti-
incendie).
276
Du nom de G.M. Beriev (1903-1979), créateur et directeur du Bureau central de
développement pour hydravions de Taganrog du début des années 1930 à la fin des années 1960,
qui inventa et fit construire les hydravions militaires soviétiques.
185
escadrille anti-incendie commune à la Russie et à l‟Union Européenne. Les
bombardiers déversent non seulement de l‟eau, mais aussi un certain nombre de
retardants. Ces produits ignifuges ont été élaborés à partir des travaux réalisés
par l‟Institut de Recherche Scientifique de l‟Exploitation Forestière de Saint-
Pétersbourg, le SPBNIILKh (Davidenko, 2001).
Malgré cette grande expérience des interventions aériennes, des
problèmes importants demeurent. Ainsi, pendant la période eltsinienne, le
nombre de pompiers parachutistes et spécialistes de la descente en rappel
héliportée a diminué de plus de moitié (Davidenko, 2001). Plus généralement,
hors la taïga et même hors le milieu naturel, les incendies restent un fléau de la
Russie.
Dans ce pays du bois qu‟est la Russie, le feu a toujours joué un si grand
rôle qu‟il en est devenu, pour ainsi dire, un élément culturel277, avec lequel on
vit, contre lequel on lutte. Les tragédies russes fondées sur un incendie ne se
comptent plus. Et il n‟est que de relire Enfance de Maxime Gorki pour se
convaincre de l‟importance de ce phénomène dans la vie courante à la fin du
XIXe siècle. Quant à Tourguéniev, il a pu écrire : « nos capitales de province
brûlent, on le sait, une fois tous les cinq ans » (Pères et fils, 1862, chap. XIII).
Sous Nicolas II, environ 200 000 izbas brûlaient chaque année dans l‟Empire
Russe, soit plus de six maisons pour mille. Après être descendue à moins de
quatre pour mille sous Lénine, la proportion culmina à sept pour mille en 1928
et 1929. Résumant la situation des années 1960, Basile Kerblay (1973, p. 136,
reprenant les études de Kolonin) écrivait que « le feu reste toujours le fléau le
plus fréquent dans les sinistres couverts par l‟assurance d‟Etat », à hauteur de
plus de 80 % des dépenses pendant l‟après-guerre. Encore aujourd‟hui, les
incendies urbains, ruraux et forestiers cumulés font, selon les chiffres des
autorités russes de 2006, 18 000 morts par an dans le pays, soit près de dix fois
plus qu‟aux Etats-Unis.
La lutte contre l‟incendie des villages et des maisons de bois possède
des points communs, mais aussi des différences, avec le combat contre les feux
de forêt. La réflexion et l‟aménagement individuels sont anciens, puisqu‟il
s‟agit de protéger sa maison. Le principal changement s'est effectué « à partir du
XIXe siècle [quand] la tôle tend à se substituer au bois et au chaume, ces deux
derniers matériaux étant trop facilement la proie des flammes » (Kerblay, 1973,
p. 37). L‟éloignement de certains bâtiments annexes, comme la grange, qui
aurait pu se pratiquer par l‟initiative personnelle, a cependant presque toujours
été impulsé, voire contraint, par les autorités russes. La législation, depuis le
XVIIIe siècle jusqu‟à la révolution, a surtout concerné, par échelle
géographique, la dispersion de l‟habitat en petits villages plutôt qu‟en grosses
agglomérations rurales, la largeur des rues de chaque village, la distance

277
« Le feu a toujours été la plaie des campagnes russes ; les paysans le désignaient sous le nom
de coq rouge (krasnyj petušok) » (Kerblay, 1973, p. 134).
186
Milieux naturels de Russie
278
minimale entre chaque dvor et entre bâtiments d‟un même domaine.
L‟augmentation de la largeur des rues fut pendant toute la période tsariste un
leitmotiv de l‟action publique pour reconstruire les villages incendiés, en
particulier ceux traversés par la route postale, et éviter que le sinistre ne se
répétât. Le décret de 1830 imposa dix sagènes, celui de 1848 vingt sagènes
(Kerblay, 1973, p.19), soit plus de 42 m. Perpendiculairement à la rue
principale, la venelle entre chaque dvor permettait de diminuer encore les
risques de propagation. Décrivant un village des années 1920, P. Pascal (1966,
rééd. 2008, p. 444) écrivait : « entre les maisons existe un espace libre, une
ruelle (proulok), destinée surtout à arrêter la propagation des incendies ».
Aujourd‟hui encore, les villages de la taïga frappent par leurs maisons espacées
les unes des autres au bord de chemins démesurément larges.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 23 La largeur des rues villageoises, un moyen de lutte contre la propagation des incendies
Village sibérien récent, Khoujir a adopté la tradition multiséculaire, et réglementée depuis le XVIIIe
siècle, de grande largeur des rues (ici la rue du Baïkal) et d’espacement des maisons de bois, afin
d’éviter la propagation des feux.

278
Le dvor est le domaine, la ferme, l‟ensemble des bâtiments (maison d‟habitation, séchoir,
grange, étable, etc.).
187
La quadrillage des campagnes russes par des postes d‟incendies est
quant à lui plus récent que toutes les mesures de distances et date de l‟après-
guerre279.
Comme il est l‟ennemi de l‟homme, le feu est souvent regardé comme
étant aussi forcément celui de la forêt boréale. Pourtant, l‟incendie fait partie du
fonctionnement naturel de la taïga, surtout celle de Sibérie orientale sur
pergélisol. On peut considérer que les feux dont l‟intervalle n‟est pas trop
rapproché, un par siècle environ, ont un certain nombre d‟effets bénéfiques.
D‟abord, ils favorisent la plupart des arbustes et buissons produisant les baies
appréciées des hommes et des animaux. Ensuite, ils éliminent la matière
organique en surplus dans les sols et stimulent la minéralisation. Dans les
régions de taïga sur pergélisol, Shvidenko et Goldammer (2001) ont montré
que les sols sans passage d‟incendie, où se concentrait la matière organique,
retardaient la fonte de la couche active et tendaient à causer l‟emmarécagement
de la taïga et son appauvrissement. Dans la taïga de l‟Altaï, V.V. Fouriaev et
V.I. Zablotski (2005) ont montré que les pinèdes étaient stabilisées par les
incendies dans leur rythme actuel. Bien entendu, cette influence dépend du type
de feu (Sofronov et al., 2005) et ceux qui ne sont pas défavorables sont les
incendies des basses strates (Valendik et al., 2006).

2.1.2. Le froid et les plantes de la taïga

La forêt boréale correspond à des régions dont la moyenne annuelle


tourne souvent aux alentours de 0°C et où l‟amplitude annuelle est comprise
entre 25 et 70°C.
Les arbres doivent supporter un long hiver très rude. La limite sud de la
taïga correspond grossièrement à l‟isotherme de janvier de -10°C en Europe au
sud de Saint-Pétersbourg, de Ŕ20°C en Sibérie, la plus grande part de la forêt
étant située dans des régions où la moyenne mensuelle de janvier est tourne aux
alentours de Ŕ28°C.

279
« Les kolkhoz sont tenus d‟organiser des brigades de sapeurs volontaires et d'entretenir le
matériel nécessaire pour lutter contre l‟incendie et des règles strictes ont été imposées par le
décret du 15 novembre 1955 dans l‟aménagement des quartiers habités à la campagne : plantation
d‟arbres, points d‟eau, postes d‟incendies » (Kerblay, 1973, pp. 135-136).
188
Milieux naturels de Russie

Fig. taïga 16 : La taïga russe et les températures du climat continental

Il est donc clair que, sur tout l‟espace couvert par la forêt boréale, les
températures hivernales sont largement négatives pendant de longs mois
d‟affilée. Sauf dans les parties les plus sud-ouest de la taïga, le nombre de jours
de gel est partout supérieur à 9 mois. En outre, à des latitudes relativement
élevées, les nuits sont, au cœur de l‟hiver, particulièrement longues.
La croissance des arbres de la taïga est donc extrêmement lente. On
trouve des conifères centenaires dont le diamètre du tronc va de 10 à 30 cm.

189
Cliché L. Touchart, août 2008
Photo 24 Un tronc de Mélèze de 200 ans en Sibérie orientale, une lenteur de croissance due au
froid
Ce Mélèze du Jardin Botanique d’Irkoutsk, qui dépend de l’Université d’Etat, a un âge parfaitement
connu. En 200 ans, le diamètre de son tronc est resté faible, à cause de la lenteur de la croissance
due au long hiver de la Sibérie orientale

L‟hiver est une période de repos biologique, pendant laquelle cesse


toute photosynthèse, du fait de la fermeture des stomates.
Le problème hivernal essentiel reste cependant d‟éviter le gel des
liquides cellulaires. La première adaptation est la déshydratation, qui accroît la
concentration des solutions cellulaires donc abaisse leur point de congélation.
Les conifères de la forêt boréale peuvent avoir, en hiver, des pressions
osmotiques allant jusqu‟à 65 atmosphères et c‟est de ce point de vue l‟Epicéa
qui connaît les plus fortes valeurs (Birot, 1965). L‟autre adaptation est
l‟endurcissement des pellicules externes. Notons que les feuillus de la taïga ont
aussi la particularité d‟endurcir leurs bourgeons. Le Bouleau est, de tous les
feuillus, le plus résistant à cet égard. La troisième, seulement vraie, chez les
conifères, pour les Mélèzes, est la caducité des aiguilles. Endurcies, les aiguilles
d‟Epicéa peuvent résister jusqu‟à Ŕ38°C, tandis que le Mélèze de Dahourie peut
supporter des températures descendant à Ŕ70°C.
190
Milieux naturels de Russie

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 25 L’arbre de la taïga le plus résistant au froid, le Mélèze de Dahourie
Grâce à la caducité de ses aiguilles, le Mélèze est le genre de Conifère qui supporte les plus grands
froids sibériens. Parmi les différentes espèces, la plus résistante est le Mélèze de Dahourie, dont on
voit ici le groupement estival des aiguilles. Chaque bouquet, le pobég, ou, plus complètement,
oukorotchenny pobég (littéralement la pousse raccourcie, en français scientifique le fascicule),
compte une bonne vingtaine d’aiguilles. Au bout du rameau, l’oudlinionny pobég forme au
contraire une longue pousse qui correspond à l’accroissement de l’année.

Mais l‟été existe bel et bien, à la différence du milieu de toundra. C‟est


lui qui fait toute la différence et autorise la pousse de l‟arbre. Le principal
problème de l‟été est qu‟il est court. Il n‟y a souvent que 100 à 120 jours
pendant lesquels la température moyenne quotidienne est supérieure à +10°C.
Mais, au cœur de l‟été, la chaleur peut être importante, y compris en moyenne.
La limite sud de la forêt boréale coïncide grossièrement avec l‟isotherme 22°C
de juillet, le cœur de la forêt correspondant à des régions où la température
moyenne de juillet est de 16 à 18°C. Les maxima instantanés peuvent largement
dépasser les 30°C. En outre, en ces régions d‟assez hautes latitudes, la durée
d‟éclairement quotidienne est, au cœur de l‟été, particulièrement longue. Ainsi,
même quand les températures ne sont pas très élevées, cette durée de
l‟insolation estivale permet une importante photosynthèse. En outre, « la
permanence des aiguilles permet à la taïga une plus longue saison d‟assimilation
que la forêt à feuilles caduques » (Birot, 1965, p. 188).

191
Au total la conséquence du climat continental sur la taïga peut être
résumée par le spectre biologique280, qui n‟est autre que la distribution des
fréquences de cinq familles de plantes, classées en fonction de leur
comportement pendant la saison difficile, ici la saison froide. Les
phanérophytes, qui constituent 46 % des formations végétales mondiales, ne
représentent que 15 % du nombre total d‟espèces de la taïga. En effet, les arbres
et arbustes gardent leur port habituel pendant la mauvaise saison, si bien que
seul un petit nombre d‟espèces arrive à développer les adaptations nécessaires à
supporter un froid si long et intense. Les chaméphytes, qui réduisent leur partie
aérienne pendant l‟hiver, représentent aussi une faible part du spectre. L‟une des
plus répandues de la taïga est la tchernika, qui regroupe pour les Russes
plusieurs sortes d‟airelles du genre Vaccinium. En fait, comme de normal dans
ces régions où la saison froide est particulièrement longue et prononcée, ce sont
les hémicryptophytes, à demi-cachées pendant la saison défavorable, et les
cryptophytes (ou géophytes), subsistant généralement en hiver par leurs seuls
organes souterrains, qui dominent largement, formant à elles deux 70% du
spectre biologique, contre 32% en moyenne mondiale. Parmi les
hémicryptophytes, les fougères (paporotniki) présentent un nombre d‟espèces
beaucoup plus grand sur les marges méridionales et en Extrême-Orient qu‟au
cœur même de la taïga, où elles sont plutôt rares. Les thérophytes, enfin, sont
très peu nombreuses, puisque la saison chaude, trop courte, permet mal aux
plantes annuelles d‟effectuer leur cycle complet, de la germination jusqu‟à la
fructification. Leur part augmente cependant sur les franges méridionales de la
taïga.

2.1.3. Une vie animale consacrée au passage de l’hiver

Dans la taïga, la vie de toute l‟année tourne autour de la manière de


passer la saison froide. Le court été ne sert qu‟à préparer l‟hiver long et
rigoureux.

Migration, hibernation et changement de régime alimentaire

Une première solution consiste en la fuite. Un certain nombre


d‟insectivores migrateurs quittent ainsi la taïga en hiver, quand manque leur
nourriture. Chez les oiseaux, c‟est le cas des fauvettes, chez les mammifères de
la sérotine boréale.

280
Ce classement, élargi par la suite à l‟ensemble de la planète, a justement été inventé par C.
Raunkiaer (1905, « Types biologiques pour la géographie botanique » Bulletin de l’Académie
Royale des Sciences du Danemark) pour les plantes de la taïga de l‟Europe septentrionale.
192
Milieux naturels de Russie
Une deuxième famille d‟acclimatation concerne le passage de l‟hiver
sous un comportement ou un autre aspect. Cela peut aller de
l‟endormissement281 de l‟ours brun282 à l‟hibernation de l‟écureuil de Sibérie et
à la transformation radicale pour des insectes passant l‟hiver sous terre sous
forme de larve.
Le troisième ensemble d‟adaptations regroupe tout ce qui concerne
l‟alimentation. En fait, pratiquement tous les animaux de la taïga changent de
régime alimentaire en fonction des saisons, qui sont ici très marquées. La
plupart consomment des baies en été, mais se contentent d‟une nourriture plus
fruste en hiver, fondée sur les écorces et les aiguilles. L‟élan et le lièvre
variable, amateurs d‟herbes et de plantes tendres en été, se contentent d‟écorces
en hiver. Les tétras, grands consommateurs de baies en saison chaude, en
arrivent à ne manger que des aiguilles en hiver. Certains insectivores estivaux,
comme le coucou, consomment des graines en hiver, dont ils ont fait des
réserves en septembre. Le principe de la mise en réserve est un deuxième
réflexe alimentaire très répandu. Les rongeurs de la taïga, mais aussi les oiseaux
granivores, comme le bec-croisé des sapins et le casse-noix moucheté, font de
multiples réserves de graines de cônes pour passer l‟hiver. On sait que c‟est
parce qu‟ils n‟en retrouvent pas la plupart que ces animaux sont, par la
dissémination des graines qu‟ils provoquent, des agents précieux de
reboisement de la taïga après le passage des incendies. En Sibérie et en
Extrême-Orient, les cédrières peuvent se reconstituer en grande partie grâce aux
cachettes de pignes de la kedrovka. Les hommes peuvent même aider ces
animaux prévoyants et favoriser ainsi les reboisements283. Même les carnivores
font des réserves, comme le glouton qui stocke les tétras par parfois plusieurs
dizaines d‟individus au même endroit. Outre les stocks de nourriture, certains
animaux font des réserves de graisse, l‟exemple le plus connu étant celui de
l‟ours, qui se goinfre en fin d‟été afin de passer la mauvaise saison. Une
adaptation assez proche, pour les animaux qui restent éveillés en hiver, est de
passer l‟essentiel du temps à manger, toute la journée et une bonne partie de la
nuit. Ainsi, en hiver, la musaraigne naine passe tout son temps à dénicher des
insectes et déterrer des larves. Du fait qu‟elle soit le plus petit de tous les
mammifères, mesurant 4 cm et pesant 3 g à l‟âge adulte, elle dépense tellement

281
Rappelons que l‟ours n‟hiberne pas au sens strict, car il n‟y a pas de fort abaissement de sa
température.
282
Selon les croyances russes traditionnelles, les ours, parmi les multiples traits humains qu‟ils
développaient, avaient la connaissance des fêtes religieuses, calant ainsi leur endormissement sur
les dates du calendrier julien. « Ne commencent-ils pas à hiverner le jour de la décollation de
saint Jean-Baptiste (le 29 août), pour sortir de leur tanière le jour de l‟Annonciation (le 25
mars) ? » (Conte, 1997, p. 174).
283
En 2007, les chercheurs de la section extrême-orientale de l‟Académie des Sciences Russe ont
montré que les écureuils, si on leur fournissait des pommes de pin judicieusement réparties dans
des mangeoires, étaient capables de reboiser les forêts en Pins de Corée beaucoup plus rapidement
et efficacement que les forestiers ne le font.
193
de calories pour résister au froid qu‟elle doit consommer trois à quatre fois son
poids tous les jours284. Les tétras agissent de manière semblable. Le grand tétra,
qui ne trouve rien d‟autre que des aiguilles de conifères pour s‟alimenter en
hiver, doit en consommer en très grande quantité, vu leur faible valeur nutritive.

La fourrure

La quatrième réponse au froid de l‟hiver est celle du changement de


fourrure, qui est sans doute la plus importante pour l‟histoire des conquêtes
russes, la répartition géographique de la population sibérienne et l‟activité
économique. Le lièvre variable change de couleur de même que l‟hermine.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 26 Le changement de pelage saisonnier du principal herbivore de la taïga : le lièvre variable
Le zaïats-béliak se trouve en grande quantité dans toute la taïga russe, surtout quand elle est
trouée de nombreuses clairières. C’est l’abondance de cet herbivore qui permet aux prédateurs de
construire le maillon supérieur de la chaîne alimentaire. Il s’agit ici d’un spécimen empaillé du
musée du village sibérien de Khoujir. L’hermine et le lièvre variable sont deux exemples
caractéristiques du changement de couleur entre l’été et l’hiver.

284
Comme l‟écrit Elhaï (1967, p. 315) à propos des liens généraux entre le froid et les animaux,
« l‟énergie produite est une fonction du poids, donc du volume, tandis que la déperdition de
chaleur est proportionnelle à la surface du corps ; or celle-ci augmente moins vite que le poids
avec la dimension de l‟organisme ». De ce fait les petits animaux sont désavantagés.
194
Milieux naturels de Russie
Mais l‟important se trouve être que les mustélidés voient l‟épaisseur de
leur fourrure s‟accroître pour supporter le froid. C‟est chez la zibeline que cela
atteint les proportions les plus considérables. C‟est la raison pour laquelle les
mustélidés et d‟autres animaux à fourrure ont été tant chassés par les Russes.
Depuis les temps immémoriaux de la Vieille Russie, la fourrure fut
utilisée comme vêtement ou couverture, mais elle acquit très tôt le statut de
monnaie d‟échanges285. Dès le IXe siècle, des documents écrits montrent qu‟elle
fut le premier tribut demandé par les Russes aux populations indigènes de la
taïga d‟Europe, d‟abord ponctuellement, puis de manière généralisée286. La
fourrure était le cœur de la puissance de la première principauté russe. Quand,
en 1017, Yaroslav, réfugié à Novgorod, voulut mettre sur pied une armée pour
battre Boleslas et Sviatopolk, sa première décision fut de réunir les richesses de
la ville, c‟est-à-dire les fourrures, pour pouvoir rétribuer des Varègues287. Cette
importance historique est rappelée par le géographe Pierre George. « Avant
même que Kiev ait renoué les relations avec Byzance, Novgorod était une
capitale. On en part à la conquête des pays producteurs de fourrures. En 1174,
les Novgorodiens fondent un poste fortifié, comptoir de fourrures de zibelines
sur les rives de l‟Ob, Yougra. La domination de l‟aristocratie commerçante de
Novgorod s‟étend sur les Lettons, les Lituaniens, sur tout le nord de la plaine
russe jusqu‟à la mer Blanche et jusqu‟à l‟Oural. Le commerce des zibelines, des
fouines, des castors, des martres, des renards, des écureuils, entretient
l‟activité » (George, 1962, p. 247). Au Moyen Age, l‟hermine, la zibeline, la
martre, le castor, le loup, le renard, l‟écureuil, le lièvre formaient un élément
essentiel du commerce entre la Russie kiévienne et l‟Empire Byzantin, puis
l‟Europe occidentale par l‟intermédiaire de la Pologne. L‟appât des fourrures,
« la ruée vers l‟or doux » de Gauthier et Garcia (1996), fut une cause majeure
de la conquête généralisée de la Sibérie à partir du XVIe siècle288. La Russie
domina le marché mondial jusqu‟à la fin du XIXe siècle289, quand elle fut
rattrapée par le Canada et les Etats-Unis. L‟URSS se saisit de l‟importance de
ce commerce dès les premières années de son existence et fit, pendant des
dizaines d‟années, des efforts considérables, d‟une part de création de réserves

285
« Les Slaves, ne connaissant pas à l‟origine la monnaie métallique, utilisaient des pièces de
tissus, mais aussi des peaux standardisées comme celles de la marte ou de l‟écureuil, qui en
tenaient lieu » (Conte, 1986, p. 399).
286
Le tribut était le yassak. « Par ce mot d‟origine tatare on désigne un impôt en fourrure dont,
depuis le XVe siècle dans le bassin de la Volga, on taxe les peuples non russes » (Gauthier et
Garcia, 1996, pp. 55-56).
287
« Ils commencèrent aussitôt à rassembler de l‟argent, à raison de quatre peaux de martre par
homme » (Nestor, 1113, traduction de J.-P. Arrignon, 2008, p. 162).
288
Jules Verne lui-même narra l‟ancienne participation des Samoyèdes à la fourniture en
fourrures des Russes dans son ouvrage Le pays des fourrures (1873).
289
Un certain nombre de Français firent fortune à Saint-Pétersbourg à cette époque. Le manoir
construit dans un hameau de Graçay, à Coulon, qui rappelle, par son style, l‟influence russe, est
un exemple architectural berrichon de cet héritage.
195
naturelles pour préserver la ressource cynégétique, d‟autre part le
développement d‟élevages pour compléter la production. L‟URSS, qui
produisait 150 millions de peaux par an dans la décennie 1980, a écrit
l‟ensemble des lois régissant la pelleterie (pouchnina), depuis les armes
autorisées, les saisons, les lieux et les quotas de chasse jusqu‟aux aspects
commerciaux. La Russie les a reprises en tant que lois fédérales et a apporté
quelques ajouts sur des points précis. Le secteur, estimé stratégique, est resté
contrôlé par l‟Etat, non seulement sur le plan législatif, mais aussi, jusqu‟à il y a
peu, financier. L‟évolution de la société Soyouzpouchnina (Pelleterie de
l‟Union) en est caractéristique.
Au début des années 1920, alors que la NEP battait son plein, plusieurs
coopératives et organismes de ventes aux enchères se partageaient le marché
russe de la fourrure et les liens avec l‟étranger, en premier lieu l‟Allemagne. En
cette période de faibles ventes générales de la Russie soviétique à l‟extérieur, ce
fut la pelleterie qui permit les premières entrées de devises dans l‟économie.
L‟Etat en considéra vite l‟importance et créa en janvier 1930 le syndicat de
l‟Union pour la fourrure (Vsésoyouzny pouchnoï sindikat), destiné à coordonner
les coopératives et à former des cadres spécialisés. Et, en octobre 1931, l‟Etat
fonda la Centrale du Commerce Extérieur290 Soyouzpouchnina, contrôlant
l‟ensemble du commerce extérieur soviétique en fourrures et organisant ses
célèbres ventes aux enchères à Léningrad, où se pressaient, deux fois par an, les
acheteurs étrangers. Jusqu‟à la guerre, l‟évolution alla dans le sens de la forte
croissance du choix d‟animaux concernés et, dans une moindre mesure, de
l‟augmentation progressive de la part des fourrures d‟élevage aux dépens de
celles issues de la chasse. Une nouvelle branche de l‟économie soviétique était
née : le zvérovodstvo (l‟élevage des bêtes à fourrure). En 1941, une
réorganisation administrative intégra dans la société de nombreux ateliers de
transformations des peaux, puis, devant la menace nazie, la société fut
transférée de Léningrad à Novossibirsk. Ce fut en 1947 que Soyouzpouchnina
retrouva Léningrad, et, pendant une quinzaine d‟années, le castor, en manque
sur les marchés mondiaux, fut une spécialité très recherchée. Des années 1960
aux années 1980, la part des peaux d‟élevage crût fortement et ce fut l‟âge d‟or
du zvérovodstvo.

En 1989, M. Gorbatchev réorganisa le secteur en accentuant la


concentration et en regroupant toutes les sociétés soviétiques du secteur, mais le
conglomérat fut cassé quelques années après. En 1999, Soyouzpouchnina devint
une société par actions, cependant que l‟Etat gardait 58 % des parts. Ce ne fut
qu‟en 2003 que la compagnie fut complètement privatisée, préservant son siège

290
En URSS, l‟étatisation du commerce extérieur faisait que chaque branche était placée « sous le
contrôle d‟une centrale de commerce extérieur » (Brand D., 1987, L’Union soviétique. Paris,
Sirey, 4e éd., 261 p. : p. 166), une V.O. en abréviation russe (pour Vnechnéèkonomitcheskoïé
obiédinénié).
196
Milieux naturels de Russie
péterbourgeois au 98 avenue de Moscou. Elle reste aujourd‟hui la seule de toute
la Fédération de Russie habilitée à organiser des ventes aux enchères de
fourrure. Le marché reste important, mais a largement décliné. Ainsi, aux 169e
enchères internationales de Saint-Péterbourg de 2006, ce furent 700 000 peaux
qui furent vendues, contre 2,2 millions aux 72e enchères de 1976. La zibeline,
monopole russe, reste la première vente.

Du fait de cette chasse de longue date aux animaux à fourrure, plusieurs


espèces ont frôlé l‟extinction, l‟hermine dès le Moyen Age291, puis la zibeline,
avant que des mesures de protection assez sévères ne fussent prises. Ce n‟est
pas pour rien que la plus ancienne réserve naturelle de Russie, celle de
Bargouzin, a été fondée, dès 1916, dans le seul but, à l‟origine, de préserver le
stock de zibelines en Transbaïkalie (Touchart, 1998).

2.2. La forêt boréale et les sols cendreux

Le sol typique de la forêt boréale est le podzol, mot russe vernaculaire


signifiant qu‟il s‟agit « presque » (pod) de « cendre » (zola). Il a été étudié
scientifiquement pour la première fois en 1879 par le savant russe V.V.
Dokoutchaev et c‟est à cette époque que le nom est entré dans le vocabulaire
international. Le podzol est un sol zonal du climat continental et de la forêt de
conifères, qui est donc susceptible de se développer quelle que soit la roche-
mère. Du fait d‟une très faible évaporation, celle-ci est toujours inférieure au
total précipité. Le podzol se développe sous un quotient292 entre les
précipitations et l‟évaporation en général compris entre 1,1 et 1,3. C‟est un sol
acide, très pauvre en humus293, caractérisé par le lessivage des horizons
supérieurs. Les éléments les plus mobiles sont évacués hors du profil, les autres
s‟accumulent dans les horizons inférieurs du podzol294. Cette franche opposition
entre une partie superficielle de départ des éléments et une partie profonde
d‟accumulation fait que, malgré son épaisseur totale assez faible, souvent à
peine une trentaine de centimètres, le podzol possède un profil nettement
différencié (rezko rastchélionny profil). De tous les sols, c‟est même celui où

291
« La demande d‟hermines était si forte au Moyen Age que, malgré l‟abondance des peaux
envoyées par Novgorod en Occident, il fallut trouver une fourrure de substitution : ce fut la
belette russe (laska) » (Conte, 1986, pp. 398-399.
292
Quotient noté Kouv (Koèffitsient ouvlajnénia, bilan d‟humidité) par les auteurs russes.
293
La proportion d‟humus du podzol est en général seulement de 1,5 à 2 %. Pour désigner la
fraction décomposée de la matière organique, les Russes emploient le mot pérégnoï, formé sur le
racine slave de la putréfaction, ou bien le terme international issu du latin, russifié en goumouss.
294
Cette accumulation se fait « sous la forme de composés amorphes » (Duchaufour, 1991, p.
151), si bien que l‟horizon B est dit « spodique ».
197
non seulement l‟horizon éluvial A (gorizont vymyvania295) se distingue le mieux
de l‟horizon illuvial B (gorizont vmyvania), mais aussi où, à l‟intérieur de
chacun d‟entre eux, les sous-horizons sont les mieux différenciés, que ce soit
par la couleur, la texture ou la composition chimique.
Fig. taïga 17 : Coupe du podzol, un sol aux horizons différenciés

295
Les Russes emploient aussi les termes plus internationaux de èliouvialny gorizont et
illiouvialny gorizont, dont les préfixes ne sont évidemment pas, pour eux, aussi parlants que
« vy » (départ, sortie) et « v » (entrée), placés devant « myvanié » (lessivage).
198
Milieux naturels de Russie
A0 est la litière (podstilka). Elle est formée d‟une épaisse couche
d‟aiguilles, dont la décomposition est extrêmement lente, du fait du froid, de
l‟importance de la résine et de la dureté des cuticules. De fait, l‟eau précipitée
est d‟abord filtrée par cette litière d‟aiguilles et elle acquiert ainsi dès le départ
son acidité.
A1 est le sous-horizon humifère (goumoussovy gorizont). Parfois
absente, la couche humifère du podzol est de toute façon très mince,
habituellement entre 1 et 4 cm. Noir et acide, cet humus est un mor, dont le pH
est toujours inférieur à 5, souvent à 4. Cette acidité a plusieurs causes qui se
cumulent. Primo l‟aération est mauvaise, puisque la couche humifère est gorgée
d‟eau pratiquement en permanence. Secundo le froid empêche la minéralisation
des composés organiques, l‟activité des bactéries étant fortement ralentie par la
faiblesse des températures. Le podzol montre ici son caractère de sol zonal en
équilibre avec le climat continental. Cela se traduit par une faible production
d‟azote minéral et un rapport élevé entre le carbone296 et l‟azote. Tertio la
végétation acide entretient l‟acidité du sol. C‟est donc un humus riche en acides
fulviques (foulvokisloty). Or on connaît leur mobilité, leur instabilité, la facilité
qu‟ils possèdent d‟être lessivés, emmenant avec eux les éléments utiles aux
plantes. Le calcium est emporté d‟autant plus facilement que la neige
emmagasine tout spécialement de grandes quantités de gaz carbonique. Or c‟est
elle qui fournit l‟eau d‟imbibition. Il faut rappeler que les échanges entre les
radicelles et les cations du sol utiles aux plantes ne peuvent se faire que si le pH
des radicelles est plus acide que celui du sol. Bref, seuls des plantes acidiphiles
peuvent pousser sur les podzols, mais, en retour, les plantes de la forêt boréale
entretiennent l‟acidité du sol.

A2 est le sous-horizon éluvial minéral (podzolisty gorizont). Souvent


épaisse de 15 à 20 cm, parfois plus du double, cette couche est la partie la plus
typique du podzol, celle qui est à l‟origine de son nom. C‟est une poudre
siliciceuse stérile, gris clair à blanchâtre, semblable à de la cendre,
essentiellement formée de fragments de quartz. Il n‟y a plus ni matière
organique, ni argile, ni fer. Tous ces éléments ont été entraînés. En effet,
d‟abord les acides fulviques cassent les liens chimiques des associations
minérales, « dissociant même les silicates d‟alumine des argiles » (Birot, 1965,
p. 187). Ensuite, le lessivage est très efficace, à cause de l‟imbibition par la
neige et de la grande faiblesse de l‟évaporation.

296
La grande quantité de carbone montre que la matière organique n‟arrive pas à être minéralisée.
De ce point de vue, le passage de quelques incendies de temps en temps n‟est pas défavorable
(Shvidenko et Goldammer, 2001).
199
B1 est le sous-horizon illuvial humifère297. Il fait en général quelque
centimètres d‟épaisseur. C‟est là que s‟accumulent l‟essentiel des matières
organiques emportées de l‟horizon A.
B2 est le sous-horizon illuvial minéral298. Il ne fait lui aussi que quelques
centimètres et se reconnaît à sa couleur souvent rouille. C‟est ici que
s‟accumulent le fer, sous forme ferrique, le manganèse et les argiles, en général
plutôt de la kaolinite, voire, si les argiles elles-mêmes sont détruites, les oxydes
d‟alumine. Il arrive que, dans les podzols où une petite nappe située à ce niveau
s‟assèche en chaque fin d‟été, le sous-horizon B2 s‟indure. Il forme alors une
petite dalle imperméable, qui empêche ensuite l‟infiltration. Cet alios est parfois
si riche en fer qu‟il a, jadis, été exploité. C‟est la bolotnaïa jéleznaïa rouda, ce
« fer des marais » qui faisait autrefois fonctionner le célèbre arsenal d‟Ivan le
Terrible à Tchérépovets.
L‟horizon C est une couche de transition et d‟altération de la roche-
mère. Cette dernière se trouve souvent être constituée de formations
quaternaires glaciaires, glacio-lacustres et fluvio-glaciaires, du moins dans la
moitié occidentale de la Russie.
La forêt boréale vit sur podzol grâce à un certain nombre d‟adaptations.
Les conifères concernés, de même d‟ailleurs que les bouleaux, présentent deux
familles de racines.

Les premières, superficielles, exploitent l‟horizon humifère, tandis que


les secondes, nettement plus basses, plongent, au-delà du sous-horizon
cendreux, dans l‟horizon illuvial, moins acide. D‟autre part, la taïga est celle de
toutes les forêts qui développe le plus l‟association entre l‟arbre et le
champignon, sous la forme du mycorhize.

Ce n‟est pas pour rien que ce fut un Russe, en l‟occurrence F.M.


Kamenski, qui décrivit le premier ce phénomène sous le nom de gribokoren,
mot à mot « la racine-champignon », avant que l‟Allemand A. Franck ne
proposât le terme international, qui signifie la même chose en s‟appuyant sur un
radical grec.

297
Equivalent à Bh, c‟est-à-dire le sous-horizon enrichi en humus, ou, plus précisément, en
« matière organique insolubilisée » (Duchaufour, 1991, p. 151)
298
Equivalent à Bs (Duchaufour, 1991), c‟est-à-dire le sous-horizon enrichi en sesquioxydes.
200
Milieux naturels de Russie
Fig. taïga 18 : L’arbre de la taïga et le podzol : l’évitement du sous-horizon cendreux et la
recherche de nutriments

Cette symbiose permet au champignons de profiter du carbone assimilé


par les arbres de la taïga et ceux-là livrent en retour des nitrates assimilables par
les conifères. C‟est ce qui permet aux arbres de la forêt boréale de croître sur un
sol qui ne compte pratiquement pas d‟azote minéral. Parmi les mycorhizes de la

201
taïga russe, celle qui associe le Lactaire délicieux et l‟Epicéa, ou le Pin, est
l‟une des plus connues, à l‟instar de la symbiose entre la truffe et le Chêne en
France.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 27 Le Lactaire délicieux de la taïga de Pin, un mycorhize contournant la pauvreté du podzol
Une villageoise sibérienne nous présente le ryjik qu’elle a cueilli dans la strate muscinale d’une taïga
de Pins. Reconnaissable à sa couleur carotte (morkovny tsvet), le chapeau (chliapka) de ce beau
spécimen a un diamètre d’une huitaine de centimètres. Sa bordure retroussée (zaviortnouty kraï)
montre qu’il s’agit d’un individu jeune. Le mycorhize entre le Lactaire délicieux et le Pin est l’une des
symbioses les plus importantes de la taïga.

Les podzols vrais se forment au mieux sur de légères pentes. Dans le


fond des cuvettes, le lessivage vertical n‟est plus efficace et les podzols ont
tendance à être remplacés par des sols plus simples, de profil AG. L‟humus (A1)
domine alors un horizon G argileux, souvent bleu-verdâtre, couleur due à
l‟importance du fer ferreux réduit en milieu anaérobie. Ce sont des podzols à
gley, qui prennent de plus en plus de place au fur et à mesure qu‟on traverse la
taïga en direction du nord. Dans ces régions septentrionales, un autre
phénomène prend une importance accrue, la longueur de la période du gel
superficiel, au-dessus d‟une couche qui ne dégèle elle-même jamais.

202
Milieux naturels de Russie
2.3. La forêt boréale et le pergélisol, une originalité russe

Ailleurs qu‟en Russie, le sous-sol gelé en permanence est en général le


soubassement de la seule toundra, mais il ne déborde pratiquement pas sur la
taïga. Certes, en Amérique du Nord, des îlots de permafrost descendent jusque
dans les Grandes Plaines du Dakota et, en Scandinavie, il quelques taches de
tjälle dans la partie la plus nord du barrskog. Mais il ne s‟agit jamais de
pergélisol continu. De fait, seule la taïga russe est affectée par ce phénomène.
Ainsi, une grande part de la forêt boréale russe pousse au-dessus d‟un
pergélisol (vetchnaïa merzlota ou bien mnogoletniaïa merzlota) qui, certes, ne
pourrait pas se former dans les conditions actuelles, mais qui subsiste en tant
qu‟héritage pléistocène, notamment grâce à la faiblesse du manteau neigeux
protégeant le sol. En effet, selon la formule de Chostakovitch, la survie d‟un
pergélisol continu est inversement proportionnelle à la hauteur de neige en
janvier. Dans ces conditions, il est logique que ce soit en Sibérie, partie de loin
la plus sèche des immensités forestières boréales, que le pergélisol résiste le
mieux.
A l‟est de l‟Iénisséï, en Sibérie centrale et orientale, la totalité de la
taïga de mélèzes se trouve en fait au-dessus d‟un pergélisol, continu
(splochnaïa) au nord, discontinu (préryvistaïa) au centre, sporadique
(ostrovnaïa)299 au sud.
Dans la Plaine de Sibérie Occidentale, le pergélisol discontinu mord
sur la taïga au sud de la baie de l‟Ob et le pergélisol sporadique descend, par
taches, jusque vers 62° N, soit 3 à 5 degrés plus sud que la limite nord de la
forêt. Finalement, seule la forêt boréale de Russie d‟Europe est épargnée, sauf la
taïga située entre la Petchora et Vorkouta, où se trouvent d‟importants îlots de
merzlota. Le pergélisol de la taïga sibérienne cimente les formations
morainiques, fluvio-glaciaires, glacio-lacutres et, plus en dessous, les pores des
roches, sur de grandes épaisseurs, par exemple 150 mètres dans la région de
Yakoutsk. Son toit se trouve heureusement plus bas, en moyenne, que celui du
pergélisol de toundra.
Le plus souvent, c‟est à une profondeur d‟environ deux à trois mètres
sous la surface que commence la mnogoletniaïa merzlota de la forêt boréale,
même si, en Yakoutie, il n‟est pas rare que la taïga de mélèzes croisse au-dessus
d‟un sous-sol gelé en permanence à partir d‟un à deux mètres. Habituellement,
le pergélisol est donc suffisamment profond pour ne pas gêner directement la
pousse de la forêt boréale ; cependant, les conifères à enracinement superficiel y

299
Pergélisol continu : splochnaïa mnogoletniaïa merzlota, pergélisol discontinu : préryvistaïa
mnogoletniaïa merzlota, pergélisol sporadique ou en taches : ostrovnaïa mnogoletniaïa merzlota.
203
viennent moins mal, si bien que le Mélèze de Dahourie (Larix dahurica,
listvennitsa daourskaïa) est à ce sujet favorisé300.
Fig. taïga 19 : Carte de la taïga sur gélisol

En fait, la mnogoletniaïa merzlota a surtout une influence néfaste par


l‟intermédiaire de l‟engorgement estival que cette dalle imperméable provoque
au-dessus d‟elle, dans le mollisol. Non seulement le sommet des roches-mères
est imbibé d‟eau en été, mais aussi le podzol qui se développe au-dessus,
renforçant ainsi son acidité. C‟est pourquoi la forêt sur pergélisol est en général
plus chétive qu‟en son absence. Seule la taïga claire (svetlokhvoïny less) peut
ainsi pousser sur les gélisols forestiers (taïojno-merzlotnyé potchvy).
En outre, comme il s‟agit d‟un pergélisol relique, le mollisol est
fréquemment plus épais que le gel d‟un hiver moyen. Il y a donc, en hiver, une
couche qui reste dégelée entre la partie superficielle saisonnièrement gelée et le
pergélisol, un talik. Les forces de compression qui en résultent, mais aussi les
effondrements thermokarstiques qui en découlent, peuvent avoir une influence
notable sur la forêt boréale. Les mouvements de cette couche active inclinent les
arbres, voire les couchent, et donnent ainsi naissance à la forêt ivre (piany less).

300
« Le mélèze de Daourie, dont les racines sont superficielles et qui pousse facilement des
racines supplémentaires, est spécialement adapté aux régions où le sous-sol est éternellement
gelé » (Berg, 1941, p. 51). « Le mélèze de Dahurie doit sa position pionnière jusqu‟à plus de 72°
vers le nord, non seulement à sa résistance vis-à-vis de la gelée, mais aussi au fait qu‟il
s‟accommode d‟un permafrost situé à faible profondeur (0,50 m Ŕ 1 m). L‟arbre arrive à prélever
l‟eau et les sels nécessaires sur cette tranche mince, grâce à un large système de racines latérales »
(Birot, 1965, p. 196).
204
Milieux naturels de Russie
3. La taïga russe est-elle monotone ?

On sait que les géographes et les biologistes français introduisent


habituellement leur présentation de la taïga russe par la monotonie de celle-ci
(Lacoste et Salanon, 1969, Viers, 1970, Braque, 1988, Rougerie, 1988, Arnould,
1991, Huetz de Lemps, 1994, Amat, 1996, Hotyat, 1999, Lageat, 2004). Or la
définition de la monotonie selon le dictionnaire du Petit Robert est celle d‟une
« uniformité lassante ». Cette détermination du contenu de la monotonie pose
deux questions, l‟une objective, l‟autre subjective. L‟uniformité de la taïga, qui
s‟appuierait sur une réalité existant hors de l‟esprit, sur des objets indépendants
de la pensée, est de loin la partie la plus développée chez les scientifiques et,
souvent, la seule qui soit par eux justifiée.
Quelques citations peuvent aider à déterminer les critères sur lesquels
s‟appuie l‟uniformité de la taïga. « La futaie de conifères a [..] une certaine
monotonie, […] une grande homogénéité floristique » (Huetz de Lemps, 1994,
pp. 57-58). « La monotonie de la forêt boréale est la conséquence de sa
pauvreté en espèces. Même lorsque les essences ne constituent pas des
peuplements purs mais sont associés, les formes de croissance des résineux […]
réalisent une architecture forestière d‟une grande simplicité. Le sous-étage
arbustif (Alnus, Vaccinium), herbacé et muscinal participe aussi à l‟impression
d‟uniformité » (Braque, 1988, p. 88). « Aussi la forêt boréale donne-t-elle une
impression de monotonie par la répétition, sur des centaines de km², des mêmes
motifs paysagers : monospécificité, monochromie, monostratification, tout est
« mono » dans cet immense biome » (Arnould, 1991, p. 145).
Ce sont donc trois justifications qui reviennent le plus souvent : d‟abord
le petit nombre de genres et d‟espèces présents, ensuite un ensemble de
caractères descriptifs communs et, enfin, l‟immensité d‟un seul tenant. A la
dernière citation, la plus recherchée, qui ajoute que ce paysage végétal offre une
seule couleur, nous serions tenté d‟adjoindre une réflexion sur le son301 de la
taïga. En effet, quitte à souligner l‟uniformité objective, autant prendre la
monotonie dans son sens propre, celui d‟une seule hauteur de voix. A cet égard,
le bourdonnement des moustiques est le bruissement principal de cette forêt en
été, très différent des craquements qui rompent parfois le silence hiémal.
Il serait possible de s‟arrêter là et de considérer que la monotonie est
synonyme d‟uniformité. C‟est le choix de raison fait par beaucoup de
géographes. Après tout, la géographie physique est une affaire sérieuse, qui a
son vocabulaire spécifique et n‟est pas obligée de suivre le dictionnaire de la
langue française dans ses définitions au sens figuré. Pourtant force est de
reconnaître que, dès qu‟on s‟éloigne de l‟unicité de ton, de voix, de son, on sort

301
Depuis la thèse novatrice de Frédéric Roulier (1998) sur la géographie du bruit à Angers,
l‟étude du son (en général sous sa forme dérangeante) existe dans notre discipline dans un champ
d‟analyse que nous ne maîtrisons aucunement. Nous nous contentons ici d‟introduire par ce
moyen le fait que la taïga puisse être perçue de façon multiple.
205
déjà du sens propre. Dans ce cas, il n‟est peut-être pas interdit d‟aller jusqu‟au
bout de la démarche et d‟assumer la part subjective de l‟emploi de la
monotonie.
Il est agréable de constater que c‟est le cas de certains auteurs, qui
n‟hésitent pas à parler à ce propos d‟« impression » (Braque, 1988, p. 88,
Arnould, 1991, p. 145). D‟autres osent même écrire qu‟il n‟est pas besoin que
l‟uniformité soit réelle pour que la monotonie de la taïga, qui implique un
sentiment de lassitude, soit perçue. « Les paysages forestiers des hautes
latitudes dominés par les résineux, s‟ils présentent des variations dans les
espèces, les physionomies et les densités, sont néanmoins perçus comme
monotones » (Hotyat, 1999, p. 236).
Ce « néanmoins » nous enthousiasme ; il nous donne envie de lui
consacrer toute une partie. Il nous autorise à développer une éventuelle variété
de la taïga, sans pour autant déroger, pour l‟instant, au sentiment de monotonie.
Il restera seulement à s‟interroger, plus tard, sur les liens entre les trois
justifications habituelles de l‟uniformité de la taïga et le sentiment de lassitude.
Le moyen d‟apporter une contribution se trouve être d‟étudier les types de taïga
par un emboîtement d‟échelles géographiques.
Les biogéographes russes ont effectué depuis longtemps302 un
découpage de la zone de la taïga en sous-zones (podzony), domaines (oblasti),
provinces (provintsi) et sous-provinces (podprovintsi). Si l‟on voulait épouser
les traditions de la géographie française, on pourrait garder quatre niveaux de
différenciation, mais effectuer au moins deux ajustements. Il s‟agirait d‟une part
d‟inverser les deux premiers échelons russes, d‟autre part de fusionner les deux
derniers tout en créant un dernier niveau propre pour les micro-variations.
La première différenciation de la taïga russe, celle qui marque son
originalité à petite échelle cartographique par rapport à la forêt hudsonnienne,
oppose la forêt sempervirente occidentale à la forêt décidue orientale. C‟est une
différence de physionomie saisonnière qui repose sur la continentalité croissante
de la Russie sur des milliers de kilomètres, d‟ouest en est. Ce gradient en
longitude forge la typologie classique des auteurs français, qu‟ils soient anciens
(Elhaï, 1967) ou récents (Galochet, 2007)303.
La deuxième différenciation géographique oppose la frange
septentrionale, lâche, trouée, clairsemée et marécageuse, le centre peuplé de
conifères sur un vrai podzol, et la marge méridionale, où la transition avec la
forêt de feuillus et la steppe est complexe. C‟est une différence de densité
physionomique s‟appuyant d‟abord sur la durée de la saison froide, qui

302
En particulier les différents volumes publiés sous la direction de A.A. Fedorov dans les années
1970 et 1980 et l‟ouvrage Rastitel’nost’ evropejskoj časti SSSR (1980).
303
« Domaine de la forêt boréale entre la Scandinavie et l‟Oural », « domaine de la Sibérie
orientale », « domaine extrême-oriental » (Elhaï, 1967, p. 193). « Taïga occidentale à épicéas et
sapins », « taïga moyenne, pins et bouleaux », « taïga claire à mélèzes et pins », « taïga maigre
d‟altitude à mélèzes et toundra » (Galochet, 2007, p. 122).
206
Milieux naturels de Russie
augmente sur des centaines de kilomètres avec la montée en latitude. C‟est le
premier niveau de la typologie russe classique, ainsi que celle des auteurs
français présentant la forêt boréale mondiale et désireux d‟insister sur les
écotones.
Cette zonation de la taïga est perturbée, à moyenne échelle, par la
disposition des massifs montagneux, qui peuvent faire disparaître la forêt
boréale à des latitudes pourtant favorables ou, au contraire, la faire apparaître en
zone de steppe. A une échelle à peu près équivalente, l‟intervention de la société
russe et de minorités nationales aide à donner une identité régionale à certaines
portions de taïga. A l‟exception ambiguë de Pierre George304, ce niveau est le
plus souvent absent des études françaises sur la taïga russe.

La quatrième différenciation géographique tient compte, à très grande


échelle cartographique, de l‟extrême variété des paysages taïgiens sur quelques
hectomètres ou kilomètres, dans un contexte d‟héritages glaciaires et
périglaciaires multipliant les contre-pentes et les contrastes de drainage. Ce
dernier échelon n‟est pas compté dans l‟emboîtement des échelles en Russie,
puisqu‟il ne peut pas être cartographié à l‟échelle d‟une carte de la Fédération. Il
est donc traité séparément à un cinquième niveau. En France, cet échelon est
celui de prédilection chez les auteurs qui veulent dépasser l‟étude zonale et
continentale305.
Une typologie affinée de la taïga est loin d‟être une démarche de
géographie fondamentale dénuée d‟applications. C‟est au contraire la plus
proche du terrain, des menaces et des propositions d‟aménagement. Les
scientifiques russes pensent aujourd‟hui que la solution aux dommages de la
taïga russe devrait venir d‟un zonage plus efficace, séparant les classes de taïga,

304
Pierre Georges (1962, p. 237), grand connaisseur de la Russie, savait bien que la variété de la
taïga était importante à l‟échelle régionale, mais la géographie physique française de l‟époque
réclamait de réserver l‟essentiel de la place éditoriale à la seule géomorphologie et il n‟eut l‟heur
de développer son idée. « Deux zones de végétation, la forêt et la steppe. Combien de paysages ?
Une géographie régionale à l‟échelle de la géographie régionale de l‟Europe occidentale et
centrale en découvrirait aisément plusieurs dizaines. Telle n‟est pas notre prétention dans cet
ouvrage général. Retenons seulement de cette esquisse très légère un avertissement contre toute
généralisation et toute schématisation trop hâtive ». Vingt ans auparavant, il écrivait déjà : « la
forêt du Nord se résorbe ainsi en une multitude d‟associations végétales régionales ou locales,
dont chacune présente des aptitudes particulières au défrichement et à la mise en valeur »
(George, 1942, p. 153).
305
Jean Demangeot, l‟un des seuls géographes français à s‟être insurgé contre la monotonie de la
taïga, justifiait son refus en ne s‟appuyant que sur la très grande échelle. « On a parfois tendance à
imaginer la forêt boréale comme haute, simple et monotone sous prétexte qu‟elle est immense :
31 % des forêts du globe. Rien n‟est moins exact, pour la quadruple raison des fantaisies du
permafrost, des inégalités du drainage, de la dynamique des tourbières et de la persistance des
clairières accidentelles » (Demangeot, 1994, p. 164). C‟est aussi l‟échelle choisie par P. Ozenda
(1994, p. 92) : « malgré son apparente homogénéité, la forêt boréale est une mosaïque variée et de
très nombreux groupements ont été décrits. D‟une manière générale, les différences sont moindres
entre les trois ceintures latitudinales que celles que créent la variété édaphique ».
207
les types de dégâts et les familles de reboisement. C‟est l‟un des grands apports
des travaux de V.I. Kosmakov (2006) à propos de la régénération des forêts
taïgiennes endommagées par les extractions minières en Sibérie.

3.1. Le gradient longitudinal de la forêt boréale et le passage de la


sempervirence à la caducité

La taïga de la Russie d‟Europe et de la Sibérie occidentale est une forêt


toujours verte, peuplée de conifères qui ne perdent pas leurs aiguilles. Elle est
en cela semblable à la forêt boréale alaskienne, canadienne et scandinave, dont
elle ne se distingue que par de légères différences de composition floristique.
Cette taïga de la moitié occidentale de la Russie s‟oppose à la taïga de Sibérie
orientale, peuplée de mélèzes décidus et unique au monde par sa
monospécificité. La limite entre la taïga sempervirente (vetchnozélionaïa taïga)
et la taïga décidue (listopadnaïa taïga) passe au niveau de la vallée de
l‟Iénisséï. La répartition de la faune répond en partie à ce contraste végétal ;
c‟est ainsi que certaines espèces n‟existent que dans la taïga sempervirente,
d‟autres dans les lariçaies.

Fig. taïga 20 : Carte du gradient longitudinal de la taïga russe et du passage de la


sempervirence à la caducité

A plus grande échelle cartographique, il existe à l‟intérieur de chacune


des deux taïgas un gradient longitudinal qui fait se succéder différents genres
208
Milieux naturels de Russie
dominants de conifères, le Pin en Carélie, l‟Epicéa jusqu‟à l‟Oural, de nouveau
le Pin dans la Plaine de Sibérie Occidentale, le Sapin sur le haut et moyen
Iénisséï, le Mélèze au-delà.
A l‟intérieur de ces genres, quelques espèces vicariantes se relaient
d‟ouest en est selon le gradient de la continentalité.

3.1.1. La taïga toujours verte à l’ouest de l’Iénisséï

A l‟ouest de la Russie, comme en Amérique du Nord et en Scandinavie,


le déterminisme climatique a imposé la présence de la forêt boréale
sempervirente en milieu continental plutôt que la forêt de feuillus décidus. En
effet, le court été ne permettrait pas à ces derniers d‟accumuler suffisamment de
matières nourricières pour reconstituer leurs larges frondaison. Les conifères
sempervirents, eux, ne perdent pas ces éléments, puisqu‟ils gardent leurs
aiguilles, pouvant ainsi reprendre immédiatement leur croissance dès l‟arrivée
des beaux jours.
Cette forêt sempervirente occidentale est la plus riche de Russie, bien
qu‟elle soit plus pauvre que celle de Scandinavie et d‟Amérique du Nord, par
son humidité plus faible et la moins grande présence de l‟Epicéa, souvent
dépassé, même en Russie d‟Europe, par le Pin. Dans la taïga russe, en moyenne
plus sèche que celle des autres continents, le Pin sylvestre (Pinus sylvestris) est
si banal qu‟il y est nommé le pin commun (sosna obyknovénnaïa). Leur
groupement donne naissance à des pinèdes, les sosnovyé lessa ou les sosniaki,
qui peuvent atteindre une quarantaine de mètres de hauteur. Les pins communs
de la taïga se distinguent à la couleur rougeâtre que prend l‟écorce dans les
parties hautes du tronc. De près, on reconnaît la sosna obyknovénnaïa au fait
que les aiguilles sont attachées deux par deux.
Selon les autres conifères avec lesquels le Pin sylvestre est mêlé, la
forêt boréale russe sempervirente se subdivise traditionnellement en trois parties
qui se succèdent de la frontière finlandaise à l‟Iénisséï. Depuis P. Camena
d‟Almeida, les Français parlent volontiers de la taïga fenno-scandienne, ouralo-
timanienne et sibérienne occidentale. Les géographes russes actuels, comme
N.A. Martchenko et V.A. Nizovtsev, nomment la première la taïga carélienne
(karelskaïa taïga) ou scandinave orientale (vostotchno-skandinavskaïa taïga), la
deuxième la taïga européenne orientale (vostotchno-evropeïskaïa taïga) ou,
s‟appuyant sur le réseau lacustre et fluvial, ladogo-vytchégdienne (ladojsko-
vytchégodskaïa taïga). Un quatrième faciès de la taïga sempervirente réapparaît
sur les montagnes de Sibérie méridionale, mais pour des raisons altitudinales.
Dans la continuité de la forêt boréale finlandaise, la taïga fenno-
scandienne couvre, en Russie, la Péninsule de Kola et la Carélie. Elle est
209
dominée par le Pin sylvestre (Pinus sylvestris) et l‟Epicéa d‟Europe (Picea
excelsa ou europaea, dit aussi Picea abies), soit la sosna obyknovénnaïa et la ièl
evropeïskaïa (dite aussi ièl obyknovénnaïa). C‟est une forêt assez largement
marécageuse et tourbeuse, où les tourbières de cuvette occupent une grande
place. Mais, sur les interfluves où elle s‟épanouit, la taïga fenno-scandienne est
la plus majestueuse des forêts russes, grâce à la ièl obyknovénnaïa qui peut
atteindre ici une cinquantaine de mètres de hauteur.
La taïga ladogo-vytchégdienne, qui couvre l‟essentiel de la moitié nord
de la Russie d‟Europe, est drainée par la Dvina du Nord et sa branche orientale,
la Vytchegda. Elle déborde à l‟est sur les hauts bassins de la Mézèn et de la
Petchora. Dite aussi ouralo-timanienne, cette taïga couvre assez largement les
monts Timan et la chaîne ouralienne306. C‟est une forêt dominée par l‟Epicéa de
Sibérie (Picea obovata, ièl sibirskaïa) et le Pin sylvestre (Pinus sylvestris, sosna
obyknovénnaïa). Mais la plus riche des taïgas russes comprend aussi en grande
quantité le Sapin de Sibérie (Abies sibirica, pikhta sibirskaïa) et le Mélèze de
Russie, dit aussi Mélèze de Soukatchov (Larix sukaczewii, listvennitsa
rousskaïa ou bien listvennitsa soukatchova). L‟Epicéa de Sibérie est l‟essence la
plus caractéristique de la taïga ouralo-timanienne. Cet arbre est très proche de
l‟Epicéa d‟Europe, au point qu‟on le considère parfois seulement comme une
sous-espèce (podvid) de ce dernier (Picea excelsa obovata). La plupart du
temps, cependant, il est regardé comme une espèce à part entière. Il est moins
grand que son cousin européen et donne naissance à des forêts qui ne dépassent
pas 30 m de hauteur. Il développe une plus grande résistance au froid.
La taïga de Sibérie occidentale est la plus orientale des forêts boréales
sempervirentes. Elle est certes encore dominée d‟espèces toujours vertes et c‟est
le Cèdre de Sibérie (Pinus sibirica, kedr sibirski ou kedrovaïa sosna sibirskaïa)
qui prend la première place, devant les mêmes essences qu‟à l‟ouest de l‟Oural,
le Pin sylvestre, l‟Epicéa de Sibérie, le Sapin de Sibérie. Pourtant, les espèces
décidues prennent progressivement de plus en plus d‟importance, avec de
grands peuplements de Mélèzes de Sibérie (Larix sibirica, listvennitsa
sibirskaïa). Le Cèdre de Sibérie, qui est un Pin en taxonomie307, d‟ailleurs très
proche du Pin cembrot des Alpes, est un bel arbre qui peut atteindre 45 m de
haut. Il développe un port très ample et une couronne à larges branches

306
Il vaut mieux nommer cette forêt la taïga ouralo-timanienne si on veut montrer le rôle que les
massifs montagneux ont joué dans le repeuplement forestier après la glaciation, en particulier
pour les essences sibériennes qui ont trouvé le relais de l‟Oural avant de conquérir l‟Europe
orientale. En revanche, il est logique d‟appeler cette forêt la taïga ladogo-vytchegdienne si on
veut insister sur les grands fleuves qui ont permis aux Russes son peuplement et son exploitation.
307
Les Russes ne sont pas les seuls à appeler cèdres (kedry) des arbres n‟appartenant pas au genre
Cedrus. On sait que les Américains nomment cèdres (cedars) certains thuyas et genévriers. De ce
fait, il conviendrait sans doute mieux d‟appeler cédrière la taïga russe de Pins de Sibérie plutôt
que cédraie, réservée au genre Cedrus (Da Lage et Métailié, 2005, p. 115). Il serait en revanche
peut-être abusif, ou contraire à la géographie régionale, de la nommer cembraie.
210
Milieux naturels de Russie
(chirokoraskidistaïa krona) montrant qu‟il n‟a pas, dans cette taïga sèche, à
résister à de fortes chutes de neige. De près, il se reconnaît au fait que les
aiguilles se groupent cinq par cinq. Ce faisceau (poutchok), ou, plus
scientifiquement ce fascicule (oukorotchenny pobég), de cinq aiguilles permet
de le distinguer facilement.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 28 Fascicule à cinq aiguilles de Pinus sibirica
Le Cèdre de Sibérie (sibirski kedr) est en fait, en taxonomie, un Pin. Il se reconnaît facilement au
fait que c’est le seul grand conifère de la taïga dont le fascicule (oukorotchenny pobég) groupe cinq
aiguilles. Ces deux faisceaux ont été ramassés sous un Cèdre de Sibérie au nord-ouest d’Irkoutsk,
puis déposés sur un carnet de terrain pour être photographiés.

Cet arbre, « le tsar de la taïga » (Marchand, 2007, p. 219, citant


Parmuzin), a une grande importance dans la vie quotidienne de la population.
Son bois est de grande qualité308. Et, surtout, les graines contenues dans ses
cônes (chichki) sont l‟un des aliments favoris des Sibériens, qui les grignotent
partout et à longueur de journée.
Ces pignes comestibles, les séména des scientifiques, sont appelées par
tous les Russes les noix de cèdre (kedrovyé orekhi). La taïga de Sibérie
occidentale est en outre celle qui pousse sur les sols les plus humides de toutes
les forêts boréales.

308
« Le bois connu sous le nom de « cèdre sibérien » (Pinus cembra) est le meilleur de Sibérie et
celui que l‟on emploie le plus volontiers pour l‟ameublement ; il ne travaille ni ne pourrit »
(Reclus, 1881, p. 616).
211
Cliché L. Touchart, août 2006
Photo 29 Pommes de cèdre de Sibérie sur le marché de Listvianka
Le Cèdre de Sibérie est un Pin qui donne des cônes assez trapus, en forme d’œuf, de 6 à 13 cm de
longueur et de 5 à 8 cm de largeur. Chaque cône contient une centaine de graines comestibles, que
les Russes appellent des noix de cèdre. Déjà en 1881, E. Reclus (p. 619) notait, à la suite des récits
de Middendorff et Erman, que « sur les bords du Yeniseï, il n’est pas rare de voir abattre de grands
cèdres, simplement pour en récolter les cônes, qui renferment des graines comestibles que
mangent les Sibériennes pendant les longues soirées d’hiver ». Puis P. Camena d’Almeida (1932,
p. 214) remarqua que « les ‘noix’ contenues dans ses cônes se vendent partout, et les Sibériens en
grignotent sans cesse ». Cela reste vrai aujourd’hui, notamment aux arrêts de bus ou à tout autre
endroit où il convient de patienter un peu. Ici, les cônes sont vendus sur le marché de la petite
station touristique de Listvianka, sur les bords du Baïkal.

C‟est la forêt de l‟Ob, qu‟on appelle aussi parfois la taïga


marécageuse309. Elle est trouée de milliers de lacs de thermokarst, de contre-
pentes morainiques, de dépressions marécageuses et de tourbières. La mchara
(voir infra) y couvre plus de superficie que la taïga pleine et l‟élan (Alces alces),
se complaît particulièrement dans cette taïga marécageuse, où la nourriture est
abondante en plantes aquatiques. La taïga de l‟Ob a subi d‟importantes
dégradations depuis les années 19670, du fait de l‟exploitation pétrolière (Fattal,
2005).
L‟ensemble de la taïga sempervirente comporte aussi des animaux qui
n‟existent pas dans la taïga orientale. Le putois (Mustela putorius, tchiorny khor
ou bien lesnoï khor) ne vit que dans la taïga européenne et l‟Oural est une
barrière qu‟il n‟a jamais franchi. Le vison d‟Europe (Mustela lutreola,
evropéïskaïa norka) et la martre commune (Martes martes, lesnaïa kounitsa)
peuplent la taïga européenne et une partie de la forêt de Sibérie occidentale,
mais on ne les trouve pas au-delà de l‟Ob. Le grand tétras (Tetrao urogallus,
obyknovenny gloukhar) n‟est présent que dans la taïga sempervirente d‟Europe

309
« Là se situe la plus grande zone de marécages du monde, de part et d‟autre du cours ouest-est
de l‟Ob. Ils constituent pour la forêt un ennemi intérieur qui la ronge » (Birot 1970 p. 126).
212
Milieux naturels de Russie
et de Sibérie occidentale. Bien qu‟il déborde un peu l‟Iénisséï, se retrouvant
dans les bassins des Toungouskas et de l‟Angara, le grand coq de bruyère a une
répartition géographique qui confirme une nouvelle fois que le grand fleuve de
Sibérie forme une frontière non seulement phytogéographique, mais aussi
zoogéographique. Aucun de ces animaux ne vit dans la taïga de mélèzes de
Sibérie orientale.

3.1.2. La taïga de mélèzes à aiguilles caduques en Sibérie orientale

Au-delà du fleuve Iénisséï, le paysage change assez brutalement. Alors


que la sempervirence des conifères était un avantage sur la forêt de feuillus
décidus pour vivre en climat continental, elle n‟est pas suffisante pour vaincre le
milieu ultra-continental. Le caractère décidu, mais celui des aiguilles, redevient
un avantage dans ces conditions. En effet, le gel bloque ici l‟eau pendant une
telle durée que les arbres sempervirents ne peuvent plus remplacer l‟eau qui
s‟évapore de leurs aiguilles, accentuée sous l‟effet des vents secs. Bien qu‟il
s‟agisse d‟une transpiration uniquement cuticulaire, très réduite, puisque la
transpiration stomatique est quant à elle bloquée par la fermeture de tous les
pores, l‟eau vient néanmoins à manquer. Seul le Mélèze, en perdant ses
aiguilles, élimine ainsi toute transpiration.
C‟est donc à perte de vue que s‟étend une immense forêt de mélèzes
couvrant 278 millions d‟hectares (Utkin et al., 1995), un listvennitchnik, mot
courant pour les Russes, que les Français peinent à traduire par le mot rare de
« lariçaie » (Da Lage et Métailié, 2005, p. 308)310. C‟est cette forêt qui forme la
taïga décidue.
De l‟Iénisséï jusqu‟à une longitude d‟environ 100° Est, deux espèces se
partagent les immensités du Plateau de Sibérie Centrale, le Mélèze de Sibérie et
le Mélèze de Dahourie, qui s‟hybrident d‟ailleurs (Koropačinskij et Miljutin,
2006) en Mélèze de Tchekanov311. Au-delà de ce méridien, l‟ultra-continentalité
est telle que la taïga se réduit à un vaste peuplement monospécifique de Mélèze
de Dahourie (Larix dahurica, listvennitsa daourskaïa), qu‟on appelle aussi le
Mélèze de Gmelin (Larix gmelinii, listvennitsa Gmelina).

310
Da Lage et Métailié (2005, p. 333) indiquent que les termes de mélézin, mélézein, mélézen et
mélézière sont employés pour les peuplements de Mélèzes de montagne. C‟est en effet ainsi que
P. Ozenda (1984, p. 84) utilise « mélèzein » et B. Fischesser (1982, p. 139) « mélézin ». En
revanche, P. George (1990, p. 299) ne précise pas, à propos de « mélézen », qu‟il ne peut s‟agir
d‟un peuplement de bas pays.
311
En allant vers le sud, ces deux Mélèzes se mêlent à deux Pins, le Pin sylvestre (Pinus
sylvestris) et le Cèdre de Sibérie (Pinus sibirica).
213
Cliché L. Touchart, août 2008
Photo 30 Le Mélèze de Sibérie, dernière essence mêlée au Mélèze de Dahourie avant la taïga
monospécifique.
A l’est de l’Iénisséï, la taïga devient décidue, le seul genre de conifère résistant à l’ultra-
continentalité du climat étant le Mélèze. Dans la partie occidentale du Plateau de Sibérie Centrale, le
Mélèze de Sibérie (listvennitsa sibirskaïa) reste répandu, avant de laisser la place au seul Mélèze de
Dahourie. Le Mélèze de Sibérie se distingue de loin par sa forme plus ramassée et ses branches
moins écartées que celui de Dahourie. De près, on remarque ses cônes moins petits que ceux de
Dahourie. La détermination a été ici faite par Elena Anatolovna, biologiste.

Bel arbre de 30 à 35 m de hauteur à l‟âge adulte, 40 à 45 m pour les


spécimens les plus élevés, très héliophile et le plus résistant au froid de tous les
arbres, le Mélèze de Dahourie se complaît dans les régions sèches, ensoleillées
et au froid intense de Sibérie orientale (Pozdnjakov, 1975). Il est clair que
l‟existence de la taïga décidue est due au climat de la Yakoutie312 et de la
Sibérie Orientale. Etant donné la masse du continent eurasiatique, cette région
possède une continentalité unique au monde, qui provoque ce paysage
exceptionnel formé d‟une seule espèce sur de très grandes distances, sans
aucune intervention de l‟homme. A l‟approche des cuvettes marécageuses et
tourbeuses, le Mélèze de Dahourie se réduit à un petit arbre de seulement 4 à 6
312
Lev Konstantinovitch Pozdniakov (1912-1990), le spécialiste mondial du Mélèze de Dahourie,
a consacré sa vie à l‟étude de cet arbre et, plus généralement, de la taïga de Yakoutie.
214
Milieux naturels de Russie
mètres de hauteur, mais il arrive ainsi à occuper tous les sites. Il pousse au-
dessus des pergélisols les plus proches de la surface de toute la forêt boréale,
grâce à un développement superficiel de son système racinaire.
Si la monospécificité du Mélèze de Dahourie sur de si grandes distances
pose des problèmes d‟absence de variété et de richesse, elle n‟en fournit pas
moins un bois de grande qualité, imputrescible et très résistant, qui a fait le
bonheur de générations entières de constructeurs d‟izbas et d‟autres édifices en
bois en Yakoutie, et qui continue d‟être largement utilisé. Il représente
réellement, mais aussi symboliquement, la résistance. Dans son roman L’Adieu
à l’île (Prochtchanié s Matioroï, 1976), l‟écrivain sibérien Valentin Raspoutine
avait érigé un Mélèze indestructible de la région de Bratsk en métaphore de
l‟opposition de la Russie à une mise à mal de ses fondements paysans et
chrétiens (Niqueux, 2006).
Au cœur de la taïga de Mélèzes de Dahourie, l‟étage supérieur est plus
lâche que dans la forêt boréale sempervirente. Comme, en outre, il est décidu, le
sous-bois est bien plus lumineux et a tendance à être plus dense que sous la
taïga sempervirente.
Cette taïga claire, monospécifique et décidue, règne jusqu‟aux vallées
de la Léna et de l‟Aldan. Au-delà, quelques modifications se produisent. Au
nord-est, le Mélèze de Dahourie est rejoint par le Mélèze de Cajander313 (Larix
cajanderi, listvennitsa kaïandera) et le Cèdre nain (Pinus pumila, kedrovy
stlanik).

Ces deux derniers finissent par remplacer le Mélèze de Dahourie dans la


taïga des bassins de la Yana, de l‟Indighirka et de la Kolyma, ainsi que sur les
basses pentes des monts de Verkhoïansk et de Tcherski. Au sud-est, le Mélèze
de Dahourie se mêle à l‟Epicéa de Sibérie et au Cèdre nain, notamment à
l‟extrême sud de la Yakoutie et dans les monts Djougdjour, où ce paysage
persiste jusqu‟aux littoraux montagneux de la mer d‟Okhotsk. Le sous-bois
laisse alors une place importante au Peuplier baumier (Populus suaveolens,
topol douchisty) depuis la Léna jusqu‟au Pacifique.
L‟originalité floristique de la taïga décidue de Mélèzes s‟accompagne
d‟un peuplement animal en partie unique. Parmi les espèces n‟existant pas dans
la taïga sempervirente située plus à l‟ouest, on trouve le chevrotin porte-musc
(Moschus moschiferus, kabarga), dont la limite correspond remarquablement
avec le cours de l‟Iénisséï. Bien que le chevrotin porte-musc se plaise dans les
lariçaies au sous-bois fourni, il préfère cependant toutes les taïgas de montagnes
de Sibérie orientale et d‟Extrême-Orient.

313
Le Mélèze de Cajander est considéré comme une simple variété (Larix gmelinii cajanderi) du
Mélèze de Dahourie pour certains, comme une espèce à part entière pour d‟autres. Cet arbre a été
nommé ainsi en l‟honneur du botaniste finalandais Aimo Karloo Cajander, qui a beaucoup
travaillé au tout début du XXe siècle sur la taïga du bassin de la Léna.
215
Cliché L. Touchart, août 2006
Photo 31 La kabarga, un chevrotin de la taïga de Mélèzes orientale
Le chevrotin porte-musc n’existe que dans la taïga décidue de Mélèzes, surtout dans les montagnes
de Sibérie méridionale et d’Extrême-Orient, où l’abondance des lichens leur procure une nourriture
suffisante. La photo a été prise dans le musée du village de Bolchié Koty.

En effet, ces forêts, plus humides que celle des bas plateaux, présentent
des lichens qui pendent des branches et forment une bonne part de son
alimentation. Très chassée pour sa viande, son cuir, à partir duquel on prépare la
meilleure zamcha314, et son musc, utilisé en parfumerie, la kabarga avait
presque disparu à la fin du XIXe siècle. Cependant, grâce aux mesures de
protection, en particulier dans les réserves naturelles créées à partir des années
1930, la population est largement remontée, pour atteindre une centaine de
milliers d‟individus, régulée par une chasse annuelle fixée à 5 000 têtes. Seule
la kabarga de Sakhaline est strictement protégée et interdite de chasse.
D‟autres espèces habitent de préférence dans la taïga de Mélèzes, mais
débordent sur la partie orientale de la taïga sempervirente. C‟est le cas du putois
de Sibérie (Mustela sibirica, kolonok), dont on recense 360 000 individus en
Sibérie orientale et Extrême-Orient, mais tout de même 125 000 dans
l‟ensemble de la Sibérie occidentale et de l‟Oural. Les activités humaines ont
accentué dans ce cas une répartition naturelle qui favorisait déjà la taïga
décidue.

Le caractère géographique le plus important concerne cependant les


oiseaux. Il est manifeste que leur diversité est plus grande dans la taïga de

314
A peu près l‟équivalent de la peau de chamois de la langue française.
216
Milieux naturels de Russie
Sibérie orientale, cependant que le gradient longitudinal provoque un
appauvrissement vers l‟ouest, inverse à celui de la richesse végétale. Par
exemple, la pichtchoukha du nord est une espèce du genre Certhia qui n‟existe
que dans la taïga orientale, de même que le grand tétras des pierres (Tetrao
parvirostris, kamenny gloukhar). « La Sibérie orientale est très riche en oiseaux
de la taïga, elle en compte 42 espèces ; en allant vers l‟ouest, le nombre des
espèces diminue […]. La Sibérie orientale a constitué un des centres de
dispersion des oiseaux de la taïga, d‟où ils se sont répandus en Europe à
l‟époque post-glaciaire » (Berg, 1941, p. 58).

3.2. Le gradient latitudinal de la forêt boréale

Présentant une remarquable zonation, la taïga russe peut se subdiviser


en rubans parallèles, dont celui situé au milieu porte les caractères les plus
francs de la forêt boréale. C‟est la « taïga moyenne » des Russes (sredniaïa
taïga), une « sous-zone » (podzona) essentiellement comprise entre le 60e et le
64e parallèles, qui couvre environ 4 millions de kilomètres carrés. Cela
représente environ un quart du territoire russe, mais seulement 40 % de
l‟ensemble de la zone taïgienne, montrant ainsi l‟importance des marges qui la
bordent et font transition avec les autres milieux. En effet, au nord et au sud de
cette ceinture de référence, les paysages de la forêt boréale changent. La hauteur
des arbres et leur densité ne sont plus les mêmes.
Les forêts boréales des marges septentrionales ont une biomasse qui
peine à atteindre 100 tonnes à l‟hectare, tandis que la forêt boréale centrale
tourne autour de 200 à 250 tonnes par hectare. Mais sur les marges
méridionales, la biomasse se tient entre 300 et 350 tonnes à l‟hectare. En terme
de productivité, l‟écart est du même ordre, la forêt des régions les plus
nordiques produisant en général entre 2 et 4 tonnes par hectare et par an, contre
5 à 7 dans les parties centrales de la taïga et 8 à 9 sur les marges méridionales.
Ces différences biogéographiques sont fondées sur la zonalité climatique. La
durée de la saison végétative augmente du nord au sud et, selon Rakovskaja et
Davydova (2003, p. 251, en russe), « la somme des températures actives », celle
des températures moyennes quotidiennes supérieures à 10 °C, est de 800 à
1200 °C dans la taïga septentrionale, de 1200 à 1500 °C dans la taïga moyenne
et elle peut dépasser 1 800 °C dans la taïga méridionale, la seule où les
défrichements aient laissé une certaine place à l‟agriculture. En hiver, la surface
du sol gèle saisonnièrement en moyenne sur une épaisseur de 120 cm sous la
taïga septentrionale, de 70 cm sous la taïga médiane, de 45 cm sous la taïga
méridionale. En Sibérie centre-orientale, il faut ajouter une couche profonde

217
gelée en permanence, d‟autant plus proche de la surface que la taïga est
nordique315.
Ainsi liée aux gradients climatiques et pédologiques latitudinaux, la
dégradation de la taïga sur ses marges donne lieu à des rubans de transition, les
écotones, où le paysage végétal se modifie progressivement. Au nord, le
passage conduit partout à la toundra, au sud, le nombre de possibilités est plus
grand, variant d‟ouest en est en fonction de la continentalisation croissante316.
Non seulement ces « interfaces » (Lacoste et Salanon, 2001, p. 221)
modifient leur épaisseur et leur latitude en fonction de perturbations d‟échelle
plus locale, comme les vallées des grands fleuves, mais les écotones changent
aussi de place avec le temps. Les géographes physiciens ont longtemps fait
remarquer, à juste titre, que la taïga était une formation végétale très jeune, qui
n‟avait réoccupé cette zone, du sud vers le nord, que depuis la fonte de
l‟inlandsis il y a une dizaine de milliers d‟années et dont les marges avaient
fluctué en fonction des pulsations paléoclimatiques holocènes. Il faut désormais
ajouter à ce schéma une possible accélération actuelle et future liée au
réchauffement global. C‟est ainsi que, selon certains auteurs, comme D.
Zamolodtchikov, le changement climatique repousserait la zone de la taïga vers
le nord et bouleverserait ses écotones, avec la toundra d‟une part, la steppe
d‟autre part. Les modélisations du Centre d‟études des problèmes d‟écologie et
de productivité des forêts ont en effet simulé plusieurs remontées de la taïga en
latitude, en fonction de plusieurs hypothèses d‟élévation des températures. Dans
le cas d‟un réchauffement faible, le gain de la taïga sur la toundra serait plus
élevé que celui de la steppe sur la taïga, si bien que la taïga serait bénéficiaire.
Dans l‟hypothèse d‟un fort réchauffement, la taïga serait au contraire déficitaire
et son écotone méridional en souffrirait beaucoup.

315
« Les différentes zones de végétation de la Sibérie centrale ont un soubassement commun, le
permafrost […] toute la zonation de la végétation dépend de la profondeur du dégel estival »
(Birot, 1970, p. 128).
316
« Le contact de la forêt boréale avec les autres grandes formations végétales est simple au
nord, où il se fait avec la toundra, plus complexe au sud, dans la zone tempérée où la taïga passe à
des forêts mixtes, des forêts de feuillus caducifoliés, des prairies, des steppes continentales,
suivant que l‟on se trouve en climat océanique ou continental » (Arnould, 1991, p. 151).

218
Milieux naturels de Russie
3.2.1. Les marges septentrionales de la forêt boréale

La zone de transition entre la taïga et la toundra, qui forme un domaine


parfois dit « subarctique » par les géographes français317 (Godard et André,
1999), est l‟un des écotones les plus larges318 et les plus progressifs de la planète
(Löve, 1970), s‟étendant du sud au nord sur plusieurs dizaines à plusieurs
centaines de kilomètres (Arnould, 1991, p. 152, Ozenda, 1994, p. 90, Lacoste et
Salanon, 2001, p. 221, Dubois et Miossec, 2002, p. 154). Cette ceinture végétale
de dégradation de la taïga couvre 3,8 millions de km², soit 22 % territoire russe
et 36 % de la zone taïgienne, selon les planimétries d‟Issatchenko et les
définitions de Martchenko et Nizovtsev. Cette surface considérable montre que,
en fait, plus d‟un tiers de la forêt boréale russe est constituée d‟une formation
végétale chétive qui, sur sa marge la plus nord, est si clairsemée que le statut
forestier n‟est pas certain. C‟est elle qui explique les grandes variations
chiffrées existant entre les différentes sources, l‟écotone étant classé par certains
dans la zone de toundra, par d‟autres dans celle de taïga.
La richesse du vocabulaire russe concernant ce ruban végétal de
transition en dénote la complexité. Certains auteurs russes le nomment tout
entier lessotoundra, en français la toundra boisée. D‟autres géographes russes,
comme Issatchenko, regroupent toute cette ceinture sous l‟appellation de taïga
septentrionale. Mais la plupart des auteurs récents séparent nettement l‟écotone
en deux bandes parallèles. Ils réservent ainsi le terme de toundra boisée à la
partie la plus septentrionale de l‟écotone, celle de la zone de combat où les
derniers arbres rabougris s‟aventurent dans la toundra. N.A. Martchenko et V.A.
Nizovtsev (2005) préfèrent appeler cette moitié nord predtoundrovyé
redkolessa, c‟est-à-dire les forêts clairsemées de pré-toundra, selon une
délimitation assez proche319 de la lessotoundra des auteurs classiques. La
toundra boisée, à peu près regardée comme forêt clairsemée de pré-toundra,
couvre environ 1,9 million de km², sans compter son équivalente montagnarde.

317
En revanche, les géographes russes réservent ce terme à la vraie toundra méridionale
buissonnante (Aleksandrova, 1977, Adurahmarov et al., 2003).
318
D‟où son appellation de « zonoécotone boréo-némoral » par H. Walter (1979) et son
classement dans les « mégaécotones » par P. Duvignaud.
319
Mais non pas tout à fait égale. Ces géographes font entrer dans la toundra boisée la forêt
clairsemée de pré-toundra et la toundra méridionale hypoarctique.
219
Fig. taïga 21 : Carte de l’extension de la toundra boisée

La moitié sud de l‟écotone forme alors une taïga septentrionale


(sévernaïa taïga), qui se différencie de la taïga moyenne par deux critères.
D‟une part, la taïga septentrionale est une forêt aux arbres espacés et non
jointifs comme en forêt boréale moyenne (Abdurahmanov et al., 2003). D‟autre
part, les lichens prédominent dans l‟étage inférieur, au contraire des mousses
vertes de la taïga moyenne. La taïga septentrionale ainsi entendue couvre
environ 1,9 million de km².
Ajoutons le fait que d‟autres auteurs320 encore réservent le terme de
taïga dans son sens le plus strict au seul écotone, laissant la forêt boréale
désigner le cœur de la zone321. La situation se complique encore en Sibérie
orientale, où se rejoignent la dégradation de la taïga vers l‟est par
continentalisation et la dégradation de la taïga vers le nord par l‟allongement de
la saison froide, sans compter l‟importance qu‟y prennent les massifs
montagneux. Ainsi, en Yakoutie, la taïga moyenne elle-même devient si
clairsemée qu‟elle ressemble à la bande de la forêt clairsemée du nord et on a
presque coïncidence entre la toundra boisée et la taïga de mélèzes de la Sibérie
orientale322. Cela revient à dire que, à force de s‟élargir d‟ouest en est, toute la
largeur de la zone de la taïga n‟est plus, dans cette région, qu‟un écotone.

320
« Ce terme russe d‟origine turque ne désignait à l‟origine que la marge septentrionale, la plus
claire, de cette formation » (Da Lage et Métailié, 2008, p. 531).
321
Cette acceptation restrictive de la taïga serait fondée partiellement sur l‟étymologie, puisque ce
mot russe aurait été emprunté au vocabulaire de minorités indigènes de famille linguistique turco-
mongole où il signifierait « mont recouvert de forêt » (Radvanyi, 2007, p. 41). Reclus (1881, p.
616) notait que le mot s‟emploie « spécialement à l‟est de l‟Altaï pour les régions
montagneuses ». De ce fait, la taïga désignerait à l‟origine un étage altitudinal de transition et
pourrait ainsi s‟employer aussi pour désigner une zone latitudinale de transition.
322
« C‟est d‟ailleurs au iakoute que le russe aurait emprunté le mot même de taïga » (Hamayon,
1997, p. 9). Cela confirme le bien-fondé de l‟emploi du terme de taïga pour le seul faciès
220
Milieux naturels de Russie
Il est donc un peu arbitraire et simplificateur de vouloir isoler la seule
dégradation de la taïga sur ses marges septentrionales, mais cette étude garde sa
pertinence dans la moitié occidentale de la Russie. Le changement du paysage
forestier en direction du nord se fonde sur l‟espacement de plus en plus grand
entre les arbres. Sur son flanc septentrional, la forêt boréale devient une forêt
claire, ou, plutôt, une forêt clairsemée323. Les conifères ne sont plus jointifs, ils
s‟espacent, si bien que le sous-bois perd son caractère obscur, la lumière atteint
le sol. Cela permet aux lichens de se mieux développer, notamment Cladonia
coccifera et Cladonia bellidiflora. La toundra boisée est une formation très
marécageuse, qui compte aussi beaucoup de tourbières. En été, c‟est l‟endroit
qui compte le plus de moustiques et même le géographe russe L.S. Berg (1941,
p. 29) ne peut s‟empêcher de s‟exclamer qu‟on en trouve « des quantités
inimaginables dans la toundra boisée ».
En outre, la taille des arbres se réduit. L‟étage supérieur, qui pouvait
être d‟une trentaine de mètres en pleine forêt boréale, s‟abaisse vers le nord à
une dizaine de mètres324, puis, dans la zone de combat, on trouve des mélèzes de
seulement quatre à cinq mètres de haut et dont le tronc n‟a qu‟un diamètre
d‟une trentaine de centimètres. Finalement, ce sont souvent des sujets arbustifs
ou nains qui font la transition avec la toundra. Les conifères ne sont pas les
seuls à subir ce rapetissement et, chez les feuillus, le cas du Bouleau nain
(Betula nana) est connu. C‟est la bérioza karlikovaïa des Russes, ou le
bériozovy stlanets.
La cause de l‟ensemble de ces dégradations zonales est climatique,
fondée sur l‟allongement de la durée de la saison froide du sud au nord, qui finit
par faire disparaître l‟arbre. En effet, grâce à leur endurcissement, les conifères
peuvent supporter les froids les plus intenses, en premier lieu le Mélèze de

clairsemé de la forêt boréale. Finalement, la Yakoutie est l‟endroit où se rejoignent les


dégradations d‟origines longitudinale, latitudinale et altitudinale, pour former une forêt partout
clairsemée.
323
Le français « forêt claire » peut désigner à la fois une taïga septentrionale dont les arbres sont
espacés et une taïga de pins, qui est plus lumineuse qu‟une forêt d‟épicéas. Le russe fait en
revanche très distinctement la différence. Il emploie dans le premier cas redkostoïny less, ou bien
redkolessié, désignant ainsi une « forêt aux individus espacés », une « forêt clairsemée », qui est
le propre de la taïga septentrionale, dans le second cas svetlokhvoïny less, qui est une forêt claire
par ses essences dominantes de pins. Rougerie (1988, p. 139) refuse l‟emploi de forêt claire pour
la taïga, insistant sur le fait que le terme est réservé à certaines formations subtropicales et
tropicales, « et non pas [à des formations] distinguées par le desserrement local de peuplements
végétaux plus loin constituées en forêts denses, comme il en est sur les marges arctiques des
taïgas ». Dubois et Miossec (2002, p. 155) parlent de « forêt très claire » pour désigner
« l‟écotone forêt-toundra ». Nous emploierons ici le terme de taïga claire pour les pinèdes
boréales et de taïga clairsemée pour les marges nord de dégradation de la taïga vers la toundra.
324
Au nord-ouest de la presqu‟île de Kola, « si la forêt s‟y prolonge, c‟est sous la forme
amoindrie qu‟on appelle taïbola ; le sapin, qui domine, ne dépasse pas 8 à 12 mètres de haut »
(Camena d‟Almeida, 1932, p. 111).
221
Dahourie. Mais, en contrepartie, il leur faut un certain nombre de jours chauds
en été. Bref, si la saison végétative est trop courte, l‟arbre disparaît. Plusieurs
seuils climatiques principaux se superposent à peu près à la limite de l‟arbre,
avec quelques variations en fonction de la plus ou moins grande continentalité.
Grossièrement, l‟arbre disparaît à partir du moment où le nombre de jours sans
gel devient inférieur à 50, ou bien quand il y a moins de 120 journées à plus de
5 °C devient. Il en est de même si la moyenne mensuelle du mois le plus chaud
passe en dessous de 10°C, qui correspond à la ligne de Köppen. Ainsi, ce n‟est
pas l‟intensité du froid de l‟hiver, mais seulement la disparition de l‟été qui
provoque celle de la forêt boréale et le passage à la toundra. L‟écotone de la
toundra boisée correspond finalement à une bande climatique limitée par
l‟isotherme du mois le plus chaud de 10 °C au nord et 13 °C au sud (Dubois et
Miossec, 2002), soit les « limites de l‟arbre et de la forêt » (Godard et André,
1999, p. 189).
Si l‟on compte l‟écotone de la toundra boisée dans la zone de la forêt
boréale, comme le font la plupart des auteurs, alors la limite nord de la taïga
dépasse largement le cercle polaire dans la presqu‟île de Kola, par environ
69° N à l‟ouest, 67° N à l‟est, grâce à la terminaison de la Dérive Nord-
Atlantique qui réchauffe la région. Au-delà de la Mer Blanche, elle reste
toujours proche du cercle polaire, tant en deçà qu‟au-delà de l‟Oural, du moins
jusqu‟à l‟Iénisséï, où elle dépasse légèrement la petite ville d‟Igarka. A l‟est de
l‟Iénisséï, le relief montagneux complique tellement la situation que le paysage
devient plutôt une alternance de toundra de montagne et de taïga de fond de
vallée.
A l‟est de la Léna et de l‟Aldan, il est même illusoire de tracer une
limite, eût-elle une grande largeur latitudinale. Il s‟agit plutôt d‟une mosaïque
par taches de toundra et de taïga clairsemée, où l‟échelle locale prend le pas sur
l‟échelle zonale. Dans la taïga septentrionale des monts de Sibérie orientale et la
toundra boisée qui lui fait suite en Tchoukotka et au nord de la mer d‟Okhotsk,
le Cèdre nain (Pinus pumila) prend de plus en plus d‟importance. Ce dernier, le
kedrovy stlanik des Russes, parfois appelé le Pin prostré ou Pin japonais en
français (Hotyat, 1999), devient l‟arbuste principal de toutes les formations
végétales des montagnes côtières, notamment dans la forêt rabougrie de pré-
toundra du Kamtchatka325.
En conclusion, la zonalité taïgienne est, sur sa marge nord, largement
perturbée par deux phénomènes d‟échelle moyenne, les vallées des grands cours
d‟eau, qui permettent l‟avancée plus au nord de forêts-galeries, et les
montagnes, qui, au contraire, constituent des enclaves de steppe périglaciaire à

325
« Les langues de lapilli qu‟a tirées le volcan tout autour de son cône sont couvertes de stlannik,
réseau dense d‟une variante de pins à crochets ou „cèdres nains‟ dont les branches acérées
menacent yeux et jambes des pointes de leurs flèches » ( Boch et Fisset, 2007, p. 83).
222
Milieux naturels de Russie
l‟intérieur de la forêt boréale. Elle l‟est aussi par de multiples modifications
locales, à très grande échelle cartographique. Après l‟étude de la marge sud, il
sera donc indispensable d‟effectuer un nouveau changement d‟échelles
géographiques, sans lequel la taïga est, au moins en Sibérie orientale,
incompréhensible.

3.2.2. Les marges sud de la forêt boréale : la taïga méridionale et les


forêts mixtes de la subtaïga

Les auteurs classiques, dont L.S. Berg était le représentant éminent,


employaient le terme de « sous-zone des forêts mixtes » (1941, p. 59) pour
désigner, en Russie d‟Europe, la bande forestière située au sud de la taïga
proprement dite, où l‟Epicéa est toujours présent, mais se mêle avec des
feuillus. Les auteurs plus récents, par exemple T.K. Yourkovskaïa, N.A.
Martchenko, V.A. Nizovtsev élargissent le ruban de transition, tout le
subdivisant en deux bandes zonales, la taïga méridionale et la subtaïga. En
Sibérie, il n‟y a pas de forêt mixte à proprement parler. Pourtant, la
transformation de la taïga sur son flanc méridional mérite elle aussi attention et
les typologies russes actuelles cherchent à mieux faire apparaître la zonalité
complète sans opposer systématiquement l‟Europe à l‟Asie. Au total, la marge
méridionale de la taïga s‟étendait sur environ 2,7 millions de km² à l‟état
naturel, mais les défrichements ont été les plus forts de l‟ensemble de la zone
taïgienne.

La youjnaïa taïga

La taïga moyenne garde ses caractéristiques jusque vers 60° de latitude.


Au sud de ce parallèle, le paysage commence à changer. La saison chaude est
plus longue et, le plus souvent, les précipitations augmentent un peu, si bien
que, sur son flanc méridional, la forêt boréale a tendance à s‟enrichir en espèces
et à voir son étage moyen plus fourni. C‟est la youjnaïa taïga, la taïga
méridionale, une « sous-zone » (podzona) qui, selon N.A. Martchenko et V.A.
Nizovtsev, se distingue en Europe et en Sibérie occidentale par l‟apparition
dans le sous-bois de la lipa, c‟est-à-dire du genre Tilleul (Tilia). Plus à l‟est,
c‟est l‟enrichissement des lariçaies en Cèdres de Sibérie, qui, selon G.M.
Abdourakhmanov, montre le passage à la youjnaïa taïga. En Europe surtout,
localement aussi en Sibérie, la youjnaïa taïga se distingue également par son
tapis au sol, moins moussu et plus herbeux que celui de la taïga moyenne. Elle
pousse sur les dernovo-podzolistyé potchvy de la classification russe, les sols

223
gazonnés326 podzoliques, qui ont un humus moins acide et plus épais que le
podzol vrai.
Cette belle taïga méridionale forme un ruban large de 3° de latitude en
Europe, grossièrement de 60° à 57°, qui s‟amincit en Sibérie occidentale et finit
par disparaître au-delà de l‟Iénisséï, s‟éteignant le long de l‟Angara, dans la
région d‟Oust-Ilimsk. Elle couvre à l‟état naturel environ 1,6 million de km².
En Europe, où elle s‟épanouit le plus, la taïga méridionale s‟arrête, au
sud, sur la haute Volga, couvrant le plateau de Valdaï et bordant les villes de
Tver et Ivanovo, par 57° de latitude, à environ 150 km au nord de Moscou. Son
avancée, d‟un seul tenant, la plus méridionale suit la Volga jusqu‟aux portes de
Nijni Novgorod par 56° de latitude. La limite reste vers 57° jusqu‟au
franchissement de la Viatka, puis remonte un peu vers le nord et atteint le
piémont de l‟Oural à Perm par 58°, où les peuplements de Tilleul à petites
feuilles, ou Tilleul à feuilles en cœur (Tilia cordata, lipa melkolistnaïa),
prennent une grande ampleur dans le sous-bois des pessières. Il faut ajouter,
formant un îlot détaché de youjnaïa taïga entouré de podtaïga, la célèbre forêt
de la Mechtchora, qui s‟avance dans la boucle de l‟Oka faisant face à Riazan.
Cette enclave mérite une étude à une plus grande échelle cartographique (cf.
infra). La taïga méridionale européenne se différencie assez nettement de son
équivalente sibérienne par la faiblesse des espaces occupés de marécages. La
seule exception notable se trouve au nord-ouest du lac de barrage de Rybinsk,
d‟ailleurs protégée par la réserve naturelle et de la biosphère de Darwin, qui
offre elle aussi un intérêt à grande échelle (cf. infra).
Au-delà de l‟Oural, la taïga méridionale forme un ruban plus mince et
largement troué de lacs et tourbières. Elle est nettement limitée, au sud, par les
rivières Tavda, Tobol et Irtych dans les parties ouest-est de leur parcours. La
ville de Tobolsk, par 58° de latitude, est un point de repère de sa terminaison
méridionale. Plus à l‟est, la youjnaïa taïga franchit l‟Ob au nord-ouest de
Tomsk, puis s‟effiloche et ne subsiste plus que par taches jusqu‟à l‟Angara. Au-
delà de l‟Angara et de la haute Léna, les reliefs de hauts plateaux en climat
ultra-continental ne permettent pas son existence. Selon N.A. Martchenko et
V.A. Nizovtsev, on retrouve cependant en Extrême-Orient, par la densité des
arbres, une youjnaïa taïga dans la moitié nord de la Plaine Amouro-Zéïenne
(Amoursko-Zeïskaïa Ravnina) drainée par la Zéïa.

326
Camena d‟Almeida (1904, p. 273) écrivait « sols gazonneux ».
224
Milieux naturels de Russie
La forêt mixte de la subtaïga

Au sud de la taïga méridionale, la saison végétative327 s‟allonge au point


que de grands feuillus peuvent s‟implanter dans l‟étage supérieur. La chaleur est
suffisamment longue pour la reconstitution des frondaisons après leur perte
pendant l‟hiver. Cette transition, favorisée par une augmentation de l‟humidité
atmosphérique qui atteint ici son maximum zonal, se fait progressivement, par
le mélange de conifères et de feuillus. Il s‟agit d‟une forêt mixte (smechanny
khvoïno-chirokolistvenny less, ou, plus simplement, smechanny less). Tant que
les conifères continuent de dominer dans la strate supérieure328, les auteurs
russes classent les forêts mixtes dans la zone de la taïga et, pour asseoir cette
appartenance, parlent de podtaïga, c‟est-à-dire, en français, de subtaïga. Le tapis
au sol est dominé par les herbes. La subtaïga pousse sur des sols gazonnés
podzoliques (dernovo-podzolistyé potchvy), dont l‟horizon humifère peut
atteindre 15 à 20 cm et qui, moins acides que le podzol, conservent un taux plus
élevé de saturation en bases, utiles aux plantes cultivées (Nizovcev, 2005, p.
135). Bref, l‟ensemble est plus favorable à l‟occupation humaine, si bien que
l‟un et l‟autre ont fini par se confondre dans la signification russe de podtaïga.
Le terme a donc aussi une connotation de taïga très humanisée.
Dans la partie européenne de la Russie, c‟est l‟apparition du doub,
c‟est-à-dire du genre Chêne (Quercus), qui marque, quand on vient du nord,
l‟entrée dans la subtaïga. Une seule espèce est concernée, le Chêne pédonculé
(Quercus robur, doub tchérechtchaty), qui est le chêne commun des Russes329.
Aux frontières de la Biélorussie et des Pays Baltes330, le doub remonte très au
nord à l‟intérieur des pinèdes et on le retrouve jusque dans la région de Pskov.
Mais, en moyenne, ce ruban de forêt mixte à dominante de conifères mêlés de
chênes s‟étend entre le 57e et le 55e parallèles.

327
« En Russie, la limite nord de la forêt mixte, où se mélangent feuillus et conifères, coïncide
avec celle des régions qui ont au moins 90 jours de température moyenne supérieure à 10° »
(Birot, 1965, p. 247).
328
Bien entendu, surtout dans des régions humanisées, où les essences feuillues ont généralement
été favorisées, il est quelque peu conventionnel de faire tomber une partie de la forêt mixte dans
la zone de la taïga et l‟autre, celle où les conifères occupent moins de 50 % de l‟espace (Vorobëv
et al., 1979), dans la zone des forêts de feuillus. Il en découle des variations des superficies selon
les auteurs. On peut considérer en moyenne que la subtaïga occupe à l‟état naturel entre 1 million
et 1,2 million de km². Aujourd‟hui, après défrichement, il en subsiste environ 400 000 km².
329
Le Chêne sessile (Quercus petraea, doub skalny) n‟existe pas en Russie, sauf dans le Caucase.
Il est vrai que le Chêne pédonculé résiste mieux au froid et supporte bien les sols humides de la
grande plaine russe.
330
On sait que, au XVIIIe siècle, quand il fut décidé de planter certaines parties de la forêt de
Fontainebleau en Pins sylvestres, ce furent des graines issues de la subtaïga lettonne, belle
chênaie-pinède, qui furent les premières utilisées. Quant à l‟enclave de Kaliningrad, toujours
russe, elle entre entièrement dans la subtaïga.
225
Cliché L. Touchart, avril 2008
Photo 32 La subtaïga balte, une pinède piquetée de quelques chênes
La subtaïga du nord-ouest de la Russie, des Pays Baltes, du nord de la Biélorussie et de l’enclave
russe de Kaliningrad est une forêt mixte dominée par le Pin sylvestre, où s’insinue le Chêne
pédonculé. La photo a été prise en Lettonie, dans une futaie de Pins au sud de Riga, où le sous-bois
de tilleuls a disparu.

Moscou a été construite dans une clairière de défrichement en pleine subtaïga et


cette forêt mixte atteint l‟Oka à presque 54° de latitude entre les villes de
Kalouga et Riazan. Dans la Mésopotamie russe, entre Volga et Oka, l‟Epicéa
d‟Europe et le Pin sylvestre se mêlent au Chêne pédonculé et, plus localement,
au Hêtre331 des bois (Fagus sylvatica, bouk lesnoï) et au Charme d‟Europe
(Carpinus betulus, grab obyknovenny), cependant que le Tilleul reste important
dans le sous-bois. Les arbustes, le Noisetier, le Fusain, la Bourdaine, dominent
un tapis herbacé important, comprenant Carex, Oxalis, Ranunculus,
Pulmonaria. Souvent considérée comme l‟exemple le plus significatif de la

331
Selon Sakhno (2001), le hêtre a dû fournir jadis les tablettes de bois où étaient gravées les
lettres, comme le rappelle la grande similitude entre les noms russes désignant le hêtre (bouk) et la
lettre de l‟alphabet (boukva).
226
Milieux naturels de Russie
332
forêt mixte , la forêt moscovite n‟en représente pourtant que le faciès le plus
occidental.
A l‟est du 50e méridien, la subtaïga se simplifie en une pessière-pinède-
chênaie, qui s‟épanouit au nord du Tatarstan, en Oudmourtie, au sud de l‟oblast
de Perm et au nord de la Bachkirie. Ici, la limite méridionale de la subtaïga suit
la vallée de la Kama et le cours aval de la Biélaïa.
En Sibérie, en revanche, le Chêne est complètement absent333. La
subtaïga forme une bande assez mince, qui court de l‟Oural jusqu‟à l‟Ob entre
le 57e et le 56e parallèle. Il s‟agit d‟une forêt de feuillus issue d‟incendies
répétés de longue date, qui ont fini par détruire la strate supérieure de la taïga et
faire disparaître les conifères. C‟est donc une longue boulaie-tremblaie qui
borde la taïga méridionale de toute la Sibérie occidentale, laissant seulement
apparaître çà et là de petites pinèdes sylvestres, notamment au sud de Tioumen.
En Sibérie orientale, les montagnes bouleversent les marges
méridionales de la taïga, mais on reconnaît encore une bande de subtaïga, où les
bouleaux et les trembles, favorisés par les incendies, prennent une grande place
sous quelques pins et mélèzes, cependant que des espèces de steppe
apparaissent dans le sous-bois. Il est possible de suivre ce ruban sur le piémont
du Saïan et en Angarie depuis Bratsk jusqu‟à Irkoutsk. La voie ferrée
transsibérienne accompagne la subtaïga de Sibérie orientale de Kansk à
Irkoutsk, montrant qu‟il s‟agit de la partie la plus humanisée de la zone
taïgienne et où les conifères ont été défrichés depuis le plus longtemps. A l‟est
du Baïkal, il n‟y a plus aucune forêt mixte qui s‟insinue entre la taïga
proprement dite et la steppe, si bien que le passage se fait directement de l‟une à
l‟autre, tout en étant compliqué par les mosaïques de massifs montagneux et de
fossés d‟effondrement .

332
« L‟exemple de la forêt moscovite, vulgarisé par N. Dylis, est souvent cité. Il s‟agit d‟un
groupement jeune (moins de 100 ans) considéré par l‟auteur comme représentatif de la ceinture
forestière dont le domaine potentiel se situe entre Dniepr et Volga » (Rougerie,1988, p. 133).
333
Il existe au Jardin Botanique de l‟Université d‟Irkoutsk un spécimen de Chêne, planté ici pour
montrer aux élèves de l‟enseignement secondaire et aux étudiants à qui ressemble ce genre
inconnu pour eux. Attaqué par le gel, il montre des blessures importantes (visite de l‟auteur
effectuée sous l‟égide d‟Elena Tourintseva, biologiste à l‟IGU, août 2008).
227
Ce n‟est qu‟en Extrême-Orient que réapparaît une forêt mixte au sud de
la taïga, sans qu‟elle soit cependant ici habituellement nommée subtaïga. Elle
n‟est en effet pas humanisée et elle est uniquement montagnarde. Cette forêt
mixte couvre le massif de Boureïn et ses annexes à l‟ouest de l‟Amour et celui
de Sikhotè-Aline à l‟est.

Cliché L. Touchart, août 2005


Photo 33 Mosaïque de taïga et de steppe sans transition de forêt mixte en Sibérie orientale
La Transbaïkalie est une région sans l’écotone de subtaïga. Le passage se fait brutalement entre la
taïga et la steppe. L’ensemble est compliqué par le morcellement du relief et des situations d’abri,
formant une mosaïque. L’action humaine, par l’élevage pratiqué par les Bouriates, rend les limites
entre les deux zones végétales plus nettes encore. La photo a été prise en direction du nord-est au-
dessus du village de Koujir.

Dans la partie la plus nord-ouest, les conifères sont presque exclusifs,


couvrant toutes les moyennes montagnes situées entre le fleuve Ouda et les
cours supérieurs des rivières Sélemdja et Bouréïa. C‟est au sud de l‟Amgoun
que les premiers feuillus apparaissent. Ici, à l‟ouest de Komsomolsk et au nord
de Birobidjan, le Chêne de Mandchourie (Quercus mongolica, doub mongolski)
et le Bouleau jaune (Betula costata, bérioza rebristaïa) se mêlent au Mélèze de
Dahourie et au Cèdre de Corée (Pinus koraiensis, kedr koréïski). La forêt mixte
est encore plus riche à l‟est de l‟Amour, le nombre d‟espèces grandissant tant
chez les conifères que chez les feuillus et la luxuriance se rapprochant peu à peu
d‟une forêt subtropicale, comprenant des épiphytes, des lianes et un sous-bois
plus riche en fougères. Arseniev (1921), narrant son expédition de 1906 dans les
monts Sikhotè-Alin, écrivait: « La taïga oussourienne n‟est point un bosquet,
mais une forêt primitive dont les arbres sont enlacés de vignes sauvages et de

228
Milieux naturels de Russie
lianes. Dès que nous pénétrâmes dans ces bois, il nous fallut faire usage de nos
haches » (chap. 7 « A travers fleuves, bois et marais ») et, plus loin, « dans la
région oussourienne, on rencontre assez rarement de véritables forêts de
conifères, au terrain dépourvu d‟herbe et parsemé de feuilles aciculaires. Le sol
est au contraire toujours humide, tout couvert de mousses, de fougères et de
laîches » (chap. 9 « Le passage du Sihoté-Aline et la marche à la mer »).

Taïga méridionale et forêt mixte, le berceau de la Russie

De Novgorod et Yaroslavl, en pleine taïga méridionale, à Moscou, au


cœur de la forêt mixte, la Russie s‟est forgée dans les marges sud de la taïga
européenne. Les forêts de ces régions sont devenues un trait de civilisation, si
bien que la géographie russe actuelle en tire quelque héritage.
Le rôle historique de la mosaïque européenne de taïga méridionale et de
subtaïga est incontestable dans la fondation de l‟Etat russe, sous forme d‟une
protection face au danger venu de la steppe découverte. Or rester dans la forêt,
pour assurer sa défense, réclame de développer une vie, rurale et urbaine, de
clairière de défrichement ; c‟est là l‟origine de la Russie.
Face à une menace qui, pendant des siècles, est venue de conquérants
asiatiques de la steppe, regroupés ensuite sous le nom de Tatars, les Russes, qui
ne pouvaient trouver, dans la vaste plaine, de relief escarpé susceptible de les
protéger, ont utilisé la marge méridionale de la taïga comme un refuge. Le
noyau de vie en était la clairière de défrichement334, mise en culture, appelée
polié. La polysémie du polié dans la langue russe, qui désigne tout à la fois la
plaine, la clairière et le champ, montre bien qu‟il était au cœur de la vie russe335.
Après l‟expansion de la Russie kiévienne, Novgorod fut la première cité
russe, creuset de Varègues et de tribus slaves, sise dans la taïga méridionale.
Progressivement, les fondations de la Mésopotamie, entre la Volga et l‟Oka,
prirent le relais336. Dans l‟ordre biogéographique, et non chronologique,

334
A tel point que le mot russe désignant la forêt, less, serait issu d‟une racine indo-européenne
signifiant « arracher, couper ». Cela serait corroboré par la grande proximité entre less (forêt) et
lechtchina (noisetier), ce dernier étant une essence de repousse après le défrichement. Ces mots
russes auraient la même étymologie que le nom français « laine », qui est une matière provenant
de la tonte (Sakhno, 2001).
335
Et même des Slaves d‟avant la Russie. Le mot viendrait d‟une racine indo-européenne
signifiant « ouvert ». « Les Polianes et les Polonais eux-mêmes sont les habitants de la plaine
(pole, qui dérive de la même racine que le latin palam, „de façon ouverte‟ […] ). Le nom de ce
pays reflète ses plaines et ses champs : le mot Pologne a donc la même signification que notre
Champagne française » (Conte, 1986, p. 115).
336
« Le reflux des populations russes du Sud sous la pression des Tatars a atteint les pays soumis
aux Novgorodiens qui fondent, avec les nouveaux éléments, ville sur ville au XIII e et XIVe
siècles. Mais le pays d‟asile par excellence est le pays de Souzdal, la Mésopotamie russe, le
229
certaines étaient des clairières de défrichement de la taïga méridionale, comme
Yaroslavl, fondée en 1010, d‟autres des clairières de la subtaïga, comme
Moscou (1147), d‟autres enfin des clairières de l‟avancée la plus septentrionale
de la forêt mixte à dominante de feuillus, comme Souzdal337 (IXe siècle) et
Vladimir (1108). Ces deux dernières, suffisamment proches pour ne former,
assez tôt, qu‟une seule vaste clairière de défrichement, le Vladimirskoïé opolié,
constituèrent d‟abord la principauté la plus puissante, dont les souverains
fondèrent ensuite Moscou, qui allait finalement suppléer Vladimir. Le transfert
de la résidence du chef de l‟Eglise russe, le métropolite de Kiev, à Vladimir en
1299, puis à Moscou en 1326, furent des événements importants de ce
déplacement géographique du pouvoir.

Cliché L. Touchart, décembre 2009


Photo 34 Les vestiges de la forêt mixte moscovite à Izmaïlovo
Moscou est née dans une clairière de défrichement au milieu d’une subtaïga à dominante de Pins et
d’Epicéas, mêlée de quelques Chênes. Quelques très grands parcs urbains, souvent enrichis
d’essences exotiques où les feuillus sont privilégiés, en sont les lointains héritiers. Celui d’Izmaïlovo
a été préservé comme terrain de chasse de la famille impériale, puis comme poumon vert du nord-
est de la capitale. Le bois s’étend sur une douzaine de kilomètres carrés, troué, comme ici, de
quelques étangs.

Mejdouriékié, contrée de forêts, de lacs et de marais entre la Volga supérieure et l‟Oka […] Un
dur travail de défrichement des mauvaises terres de la forêt assure le ravitaillement » (Georges,
1962, p. 247).
337
« A partir de 1350, les moines prirent des distances à l‟égard des villes et des princes. On vit
apparaître en Russie un monachisme du désert, dans des régions nouvelles, autour de Souzdal et
surtout au nord de la Volga. […] La trouée ouverte par les moines dans l‟épaisseur de la forêt
devenait une vaste clairière, que le peuple russe venait spontanément élargir en s‟établissant dans
le voisinage du monastère » (Arminjon, 1974, pp. 14-15).
230
Milieux naturels de Russie
Le polié de Moscou, assez tard venu dans les fondations
mésopotamiennes, avait pris la place d‟une pessière-pinède à Tilleuls, mêlée
d‟autant plus de Chênes qu‟on allait vers l‟ouest.
On retrouve aujourd‟hui ces essences dans le Jardin Botanique
Principal de l‟Académie des Sciences338 et dans quelques immenses parcs,
comme le Lossiny Ostrov, le Bittsevski et Izmaïlovo.
Le Lossiny Ostrov (l‟île aux élans) est un massif boisé d‟une centaine
de kilomètres carrés qui se situe pour part sur le territoire même de la ville de
Moscou, au nord-est de celle-ci, pour part dans son oblast. Créé en 1983, le
Lossiny Ostrov est le plus ancien parc national de Russie, qui avait été préservé
de l‟urbanisation dès 1934 en entrant dans la ceinture verte (zéliony poïass) de
Moscou. La pessière-pinède-chênaie à Tilleul des origines, largement
transformée et très endommagée lors de la Seconde Guerre Mondiale, est
devenue une forêt secondaire, où les Bouleaux représentent désormais 44 % des
arbres. Cependant, les autorités du parc déclarent, de manière plus intéressante,
que les Pins forment 22 % du peuplement, les Epicéas 15 %, les Tilleuls 12 %
et les Chênes 3 %.
Le parc d‟histoire naturelle de la forêt de Bittsev protège la forêt mixte
du sud-ouest de la ville de Moscou sur 22 km². Cette pessière-pinède-chênaie à
sous-bois de Bouleaux et de Peupliers trembles est caractéristique de la
Moscovie. Quelques Frênes et Ormes, plus méridionaux, s‟y insinuent. La
stratification est complète. L‟étage arbustif compte des Sorbiers, des Noisetiers,
des Fusains, cependant que la strate buissonnante est riche en baies. La strate
herbacée intéresse les citadins quand elle fleurit et le parc de Bittsev
s‟enorgueillit de ses Myosotis (nezaboudki), de ses Campanules (Campanula,
kolokoltchiki) et de ses Muguets (Convallaria, landychi). La strate muscinale
forme un tapis de mousses. La plaine alluviale qui serpente dans le parc ajoute à
la variété, peuplée d‟Aulnes noirs.
Dans une situation plus centrale, le site même du kremlin, précisément
étudié par Kerblay (1968), correspondait à la Colline des Pins. C‟est de cet
endroit que, à la suite de quelques dates majeures339, la puissance russe se
développa, s‟unifia, renversa la situation de domination face aux Tatars et se
lança à la conquête des steppes. Après avoir servi de refuge, de repli, de

338
Ce n‟est cependant pas l‟endroit de Moscou ou apparaît le mieux la forêt mésopotamienne.
Conservatoire de plus de 8 000 espèces et 16 000 taxons du monde entier, le plus grand jardin
botanique d‟Europe est plus une collection planétaire qu‟un reste de forêt moscovite.
339
Transfert de la capitale de la principauté de Vladimir à Moscou en 1263, installation du
métropolite en 1326, obtention du titre de Grand Prince par Ivan I er et droit de percevoir le tribut
en 1328, victoire du Champ-des-Bécasses sur le khan de la Horde d‟Or en 1380, unification de
toutes les principautés rivales sous le règne d‟Ivan III (1462-1505), sacre d‟Ivan IV comme tsar
en 1547 et prise de Kazan en 1552.
231
protection340, la taïga méridionale et la forêt mixte devenaient le point de départ
d‟une avancée vers le sud et l‟est de plusieurs siècles. Jamais sans doute un Etat
né des marges de la forêt boréale n‟avait connu une telle fortune.
Malgré de grandes victoires steppiques, la Russie resterait cependant un
Etat forestier dans l‟âme, et quand elle se lança à la conquête de la Sibérie, la
recherche des richesses taïgienne, en particulier en fourrures, en demeurait le
motivation principale. C‟est que ce pays avait construit un mode de vie fondé
sur l‟exploitation de la subtaïga, un ensemble de comportements techniques,
mais aussi sociaux, moraux et même religieux fondés sur la forêt mixte.
La Russie a ainsi développé une civilisation de la forêt, comprenant des
aspects matériels341 et des phénomènes culturels. Certes, les premiers sont
surtout historiques342, encore que le bois garde effectivement une grande
importance dans la géographie actuelle de la Russie. Mais ils ont donné
naissance à un état d‟esprit selon lequel la taïga est pourvoyeuse de richesses
presque illimitées. Cette mentalité est d‟ailleurs à rapprocher des liens entre la
Russie et l‟immensité. La forêt est placée plus haut que la steppe dans l‟échelle
symbolique des valeurs. La réalité géographique de la steppe actuelle a beau
être celle de grandes cultures opulentes produisant bien plus de richesses que la
forêt, on sait que la maison traditionnelle forestière, l‟izba, représente toujours
dans l‟imaginaire collectif la richesse, la cahute de la steppe, la khata, la
pauvreté ; et c‟est justement dans la forêt mixte du sud de la taïga, assez proche
du nord de la steppe, que, sur de courtes distances, cette opposition se manifeste
le mieux. La forêt fournit des richesses par elle-même ou par l‟intervention

340
« La clairière de Moscou a été le cœur d‟un nouvel Etat, centre de la civilisation grand-russe et
type de l‟Etat né des forêts. La grande forêt russe a protégé les peuples slaves contre les invasions
des nomades de la steppe qui la craignaient ou la détruisait par l‟incendie pour progresser »
(Blanc et Carrière, 1992, p. 222). « Protectrice de ces clairières, difficilement franchissable par la
cavalerie des ennemis venant de la steppe, la forêt assura le salut de la Russie et la préserva d‟un
asservissement durable. L‟Etat moscovite pourrait être défini : un Etat forestier, et c‟est là son
originalité » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 81).

341
« Mais ce n‟est pas seulement aux époques périlleuses que la forêt a conservé la race russe ; de
tout temps elle lui a fourni des ressources matérielles dont le Russe n‟a cessé de tirer un
extraordinaire parti, plus que n‟importe quel habitant des autres contrées boisées de l‟Europe »
(Camena d‟Almeida, 1932, p. 81). « La forêt était le fondement matériel quasiment unique de la
civilisation rurale russe, celle qui s‟est perpétuée beaucoup plus tard qu‟en Occident » (Marchand,
2007, p. 220).
342
« La forêt a toujours été pour les Russes un milieu de vie extraordinairement riche et varié.
Elle fournit un terrain de pacage pour les troupeaux ; en temps de famine, les glands servaient à
faire une farine que l‟on mélangeait à celle du seigle. Elle a toujours produit une quantité illimitée
de bois de chauffage et de construction. […] Le bois procure la matière première pour la
confection d‟outils et d‟instruments ménagers et agricoles et est à la naissance du kustar’,
l‟industrie à domicile » (Blanc et Carrière, 1992, p. 222).
232
Milieux naturels de Russie
divine, tandis que la steppe doit être travaillée durement343. Le plus beau et le
plus haut souvenir de Maxime Gorki enfant344 n‟était-il pas une promenade
familiale dans la subtaïga proche de Nijini Novgorod, où l‟exaltation rare de son
grand-père l‟avait porté très au-dessus de ses préoccupations matérielles
habituelles ? « Tout provient de l‟arbre, telle est la religion, la pensée de notre
peuple » note ainsi le poète-paysan Serge Essénine (F. Conte, 1997, p. 104).
Même un livre de géographie pour enfants, écrit par un docteur de troisième
cycle en géographie (kandidat), commence encore aujourd‟hui le chapitre
destiné à la biogéographie par : « il est difficile de trouver un homme qui
n‟aime pas être en forêt. Nous aimons la forêt » (Markin, 2006, p. 278, en
russe).
Plus prosaïquement, la taïga méridionale et la forêt mixte continuent de
jouer un grand rôle dans la géographie de la Russie, y compris celle des villes.
Sans insister de nouveau sur les constructions, il faut souligner, à grande échelle
cartographique, combien le paysage urbain du centre de la Russie d‟Europe
reste marqué par les maisons de bois, qui s‟étendent dans de grands faubourgs à
l‟instar des villes sibériennes et de celles du nord de l‟Europe. Quant à
l‟incendie de la maison ou du quartier, il est intégré à l‟esprit russe345 comme le
séisme à l‟esprit japonais. Concrètement, les rues des villages, très larges,
bordées de maisons espacées, forment un paysage issu de la lutte contre le feu
des maisons de bois. Les géographes insistent sur ce plan caractérisant les vieux
villages russes346, mais les localités rurales construites dans les années 1950, et
leurs extensions actuelles, adoptent le même. A petite échelle cartographique, le
réseau urbain lui-même de la marge méridionale de la taïga et de la forêt mixte
prend une forme épousant l‟ancienne lisière forestière. Juste au sud du cours de
l‟Oka, dans la région de Toula, deux alignements de villes rappellent ainsi les
postes avancés de défense historique du côté de la subtaïga et du côté de la
steppe boisée. « Des villes dédoublées évoquent encore de chaque côté de ces
anciennes lignes frontières les pays de steppes et les pays de forêts » (Blanc et
Carrière, 1992, p. 222). Contrairement à la taïga moyenne et septentrionale,

343
« Le docteur avait l‟impression de voir les champs dans la fièvre et le délire d‟une grave
maladie, et les forêts dans la sérénité de la convalescence. La forêt, semblait-il, était habitée par
Dieu, tandis que dans les champs serpentait le sourire moqueur du démon » (B. Pasternak, 1957,
Le docteur Jivago, quinzième partie, « la fin »).
344
« Plus la forêt se rapproche et plus grand-père s‟anime ; il aspire par le nez, il parle d‟abord en
phrases entrecoupées, indistinctes ; puis, comme grisé, il dit des choses belles et joyeuses : les
forêts, ce sont les jardins de Dieu… Personne ne les a semées, seul le vent de Dieu, la sainte
respiration de ses lèvres » (Gorki, 1916, En gagnant mon pain, Chap. 5).
345
« Mon premier souvenir est lié à l‟incendie de notre isba », écrit Stoliaroff (1986, 2008, p.
49), décrivant son village des confins de la forêt mixte et de la steppe boisée au tournant du siècle
dernier.
346
« Le feu a ponctué les grands moments des jacqueries paysannes, des invasions étrangères et
des poussées de fièvre à l‟intérieur des villages. Pour éviter sa propagation, les maisons s‟alignent
à distance le long d‟une rue qui frappe par sa largeur » (Kerblay, 1992, p. 5).
233
restée largement naturelle, l‟ensemble de la forêt mixte et de la taïga
méridionale forme un paysage humanisé, le lessopolié (champ forestier), selon
l‟heureuse expression de F.N. Mil‟kov, rapportée par Rakovskaja et Davydova
(2003, p. 180). La culture d‟orge, dont la Russie est le premier producteur
mondial, y est très répandue, de même que celle de pomme de terre.

3.3. Montagnes et grands fleuves, créneaux et merlons de la forêt


boréale

Assez peu dérangée par l‟Oural, la zonation de la taïga n‟est perturbée


par les montagnes347 qu‟en Sibérie orientale et en Extrême-Orient.
Fig. taïga 22 : Carte des formations taïgiennes d’altitude

Du fait du refroidissement avec l‟altitude et des contraintes de pente,


qui appauvrissent ou tronquent les sols, la taïga se dégrade et laisse place à une
toundra boisée de montagne, qui finit elle-même par disparaître. Pourtant, à
l‟inverse, l‟augmentation des précipitations avec l‟altitude est souvent un

347
Cette perturbation s‟entend au sens où le mot de taïga est employé aujourd‟hui pour une
formation zonale. Rappelons que, étymologiquement, la taïga est une hauteur boisée pour les
populations indigènes. Le mot serait à rapprocher de la racine taou des langues turco-mongoles,
qui signifie la montagne. Et, pour les Russes, « les mineurs donnent aussi spécialement le nom de
taïga aux montagnes boisées qu‟ils parcourent à la recherche de sables aurifères » (Reclus, 1881,
p. 616). Bref, la taïga d‟origine est forcément de montagne.
234
Milieux naturels de Russie
avantage dans les régions sèches de Sibérie orientale, si bien qu‟une taïga de
montagne peut émerger au-dessus des formations steppiques de basse altitude.
Le bilan de ces deux tendances contradictoires est plutôt négatif pour la taïga
des montagnes septentrionales, comme les monts de Verkhoïansk et de
Tcherski, et plutôt positif pour la forêt des montagnes méridionales, comme
l‟Altaï. Bref, au nord, la montagne a tendance à faire disparaître la taïga et à
poser des îlots de toundra plus au sud que la normale zonale, tandis que, au sud,
la montagne a tendance à faire apparaître la taïga et à construire des îlots
forestiers plus au sud que la normale zonale. Dans tous les cas, cet étage
forestier de moyenne montagne développe un certain nombre de particularités,
surtout quand il est coincé entre un étage inférieur steppique et un étage
supérieur de tondra alpine. Les grandes vallées fluviales tendent à provoquer
aussi un dérangement de la zonalité forestière de la Sibérie, mais de manière
inverse, faisant progresser la taïga vers le nord des régions septentrionales et la
steppe vers le nord des régions méridionales. Cependant, il existe aussi des
forêts alluviales taïgiennes qui pénètrent la steppe méridionale. Montagnes et
grands fleuves dessinent ainsi autant de créneaux et merlons de la forêt boréale
russe.

3.3.1. La disparition de la taïga dans les montagnes de la zone


taïgienne

Au-dessus des grandes plaines forestières boréales, les massifs


montagneux, ou, dans le contexte climatique difficile de la continentalité, de
simples hautes plateaux, transforment la végétation. C‟est, aux étages les moins
élevés, une taïga de montagne dégradée, c‟est-à-dire plus pauvre en espèces et
sur des sols à lessivage oblique plus prononcé, qui, aux altitudes plus fortes,
laisse la place à une toundra de montagne. La limite supérieure de la forêt
(verkhniaïa granitsa lessa, abrégé en VGL en russe) dépend de la situation
géographique des montagnes et, à plus grande échelle cartographique, de
différences d‟exposition.
Dans l‟Oural, dont la direction d‟allongement du nord au sud fait
directement face aux vents dominants, l‟étagement est compliqué par un fort
contraste de façade. Aux latitudes de la taïga moyenne vers 60° Nord, l‟Oural
occidental est couvert de pessières-sapinières qui montent jusqu‟à 800 m
d‟altitude, avant de laisser la place à une mosaïque de bouleaux et de pelouse
alpine conduisant à une toundra de montagne sur les plus hauts sommets. Sur la
façade orientale, plus sèche, ce sont des pinèdes qui laissent la place dès 600 m
à des mélézins de pré-toundra.
Tout à fait au nord-est de la Sibérie, dans les conditions climatiques
beaucoup plus difficiles des monts de Verkhoïansk et de Tcherski, l‟altitude fait
235
disparaître plus rapidement la taïga. Ce ne sont, au mieux, que les plus basses
pentes, jusque vers 300 à 400 m d‟altitude, qui permettent aux forêts de Mélèzes
de Dahourie et de Cajander de subsister, laissant vite la place à une toundra
boisée, qui ne dépasse elle-même nulle part 1200 m. Cette échelle d‟étude est
cependant assez peu pertinente, car les contrastes locaux d‟exposition des
versants dominent la répartition géographique des lambeaux de taïga de
montagne (cf. infra).
Tout à fait au sud-est de la Sibérie, dans les bassins de la haute Léna et
de ses affluents de rive droite, le Vitim, l‟Oliokma, l‟Aldan, la youjnaïa taïga
qui pourrait exister à cette latitude est remplacée par une taïga de hauts
plateaux, dite taïga baïkalo-djougdjoure. C‟est une forêt de mélèzes et de cèdres
nains, dont le sous-bois se caractérise par le Rhododendron de Dahourie, que les
Sibériens appèlent souvent à tort348 le bagoulnik, et un Bouleau arbustif à
l‟écorce blanche, qui ne dépasse pas 2,5 m de haut, la bérioza koustarnikovaïa
(Betula fruticosa). Cette taïga clairsemée couvre largement les vastes solitudes
du Plateau Stanovoïé, de celui de Patom et du Plateau de l‟Aldan. Sous une
forme légèrement enrichie en Epicéas de Sibérie (Picea obovata, ièl sibirskaïa),
elle se termine dans les monts Djougdjour dominant les rivages de la mer
d‟Okhotsk. En Sibérie orientale comme en Extrême-Orient, la taïga baïkalo-
djougdjoure disparaît dès 500 m d‟altitude, pour laisser la place à une toundra
boisée de Mélèzes et de Cèdres nains, qui ne dépasse pas elle-même 1200 m.

3.3.2. L’apparition de la taïga dans les montagnes de la zone


steppique

Dans les situations sèches les plus méridionales de la Russie, l‟altitude


redevient un avantage pour la forêt, du moins dans l‟étage de moyenne
montagne. C‟est, partout, grâce à l‟augmentation de l‟humidité et, localement,
grâce à des inversions thermiques très fréquentes, que la taïga émerge au-dessus
des étendues steppiques du bas pays, poussant ainsi des excroissances
forestières en direction du sud.
Dans le cas de montagnes peu élevées, l‟altitude produit surtout des
avantages climatiques. La végétation présente alors un étagement inverse, c‟est-
à-dire que la montée en altitude provoque un enrichissement. L‟Oural
méridional, au sud du 55e parallèle et d‟une ligne reliant Oufa à Tchéliabinsk,
en est un bon exemple, décrit avec concision par Birot (1970, p. 125) :

348
Le Rhododendron de Dahourie (Rhododendron dauricum) est appelé rododendron daourski
par les scientifiques russes, mais les habitants le confondent en général sous la même appellation
de bagoulnik que le lédon (Ledum), un autre genre d‟Ericacée qui est le vrai bagoulnik des
biogéographes.
236
Milieux naturels de Russie
« L‟Oural méridional est au contraire plutôt avantagé par rapport aux plaines
voisines. Vers 600 à 700 m, les températures d‟hiver sont plus élevées
(inversion thermique). Par ailleurs les pluies d‟automne sont spécialement
abondantes. C‟est donc un îlot de forêt au-dessus de la steppe, avec un
étagement inverse ; le Pin silvestre [sic] et le Bouleau, adaptés au froid et à la
sécheresse, étant surmontés par une forêt de Chênes et d‟Erables ». C‟est aussi
la partie de l‟Oural ou s‟épanouit l‟Orme commun (Ulmus laevis, viaz gladki).
Sur les parties plus élevées de l‟Oural méridional, l‟altitude provoque cependant
de nouveau un étagement direct, observable dans la Réserve naturelle de l‟Oural
méridional (Youjno-Ouralski zapovednik), qui protège 254 000 hectares de ces
hautes terres bachkires depuis 1978.
Le phénomène est encore plus développé dans le cas de montagnes plus
élevées, où les formations végétales présentent un double étagement, la montée
en altitude provoquant d‟abord un enrichissement puis un appauvrissement. Les
ensembles montagneux de l‟extrême sud de la Sibérie, qui culminent à 4 506 m
dans l‟Altaï, 3 491 m dans les monts Saïan et 3 056 m dans les monts Tannou,
permettent cette succession.
La taïga des monts Saïan est une forêt de montagne émergeant de la
steppe au-dessus de 400 m d‟altitude en moyenne (Suslov, 1961). L‟étage
submontagnard, entre 400 et 800 m environ, est couvert d‟une subtaïga de
montagne qui témoigne de l‟enrichissement par rapport à l‟étage collinéen
steppique. Il s‟agit d‟une forêt de conifères à sous-bois assez fourni de feuillus,
trouée de prairies (louga) plus humides et plus luxuriantes que la steppe du bas
pays. A l‟état naturel, cette subtaïga est déjà une formation variée, mais les
caractéristiques de son paysage sont accentuées par l‟ancienneté de l‟occupation
humaine et des feux de forêt. Par endroit, ce sont des forêts de repousse qui
prennent la plus grande place, dominées par les Bouleaux et les trembles, au-
dessus d‟un sous-bois arbustif d‟Aulnes et de Sorbiers communs. Ailleurs, ce
sont des clairières de Graminées, dominées par les grandes herbes de la
Calamagrostide (Calamagrostis, véïnik), et de Renonculacées, où l‟Aconit
(Aconitum, akonit ou bien borets) et le Trolle d‟Asie (Trollius asiaticus,
koupalnitsa aziatskaïa) sont les plus communs. Quand le Trolle s‟épanouit, ce
sont alors de magnifiques parterres de boules d‟or qui fleurissent. Entre 800 et
1 500 m environ, l‟étage montagnard est couvert d‟une taïga mieux venue que
celle des plaines de Sibérie orientale, où les peuplements de Mélèzes sont
enrichis de Pins, y compris de Cèdres, dont les pignes sont largement
récoltées349, de Sapins de Sibérie, d‟Epicéas et même, jusqu‟à 1 000 m

349
Dans le Saïan Oriental, la récolte des « noix de cèdre » est si appréciée que les seules portions
de la forêt de conifères où cette activité est pratiquée prennent le nom de taïga. Cependant, le mot
s‟accentue alors sur la première syllabe, se différenciant ainsi de la banale taïga, prononcée en
appuyant sur la dernière syllabe (selon les études toponymiques de M.N. Mel‟heev).
237
d‟altitude, de Bouleaux, de Peupliers trembles (Populus tremula, ossina) et de
Peupliers baumiers (Populus suaveolens, topol douchisty).

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 35 Le Peuplier baumier, un feuillu de la taïga orientale
Le Peuplier baumier, topol douchisty des Russes, est l’un des principaux feuillus de la taïga
d’Extrême-Orient. Il existe aussi au sud de la Sibérie orientale, en particulier dans les montagnes de
Baïkalie. Utilisé dans le décor urbain, il embellit ici la rue Tchékhov à Irkoutsk. Ses feuilles ont une
forme ovale ou elliptique caractéristique.

Cette riche taïga montagnarde a un sous-bois assez fourni, de Sorbiers


(Sorbus, riabina), d‟Aulnes (Alnus, olkha) et de Chèvrefeuilles (Lonicera,
jimolost), du moins jusqu‟à 1 000 m. Seul le Chèvrefeuille monte plus haut en
altitude.
La strate inférieure compte de nombreuses airelles et myrtilles. Entre
1 500 et 1 800 m environ, la forêt s‟appauvrit nettement. Cette taïga subalpine
perd les conifères autres que le Mélèze, qui finit par subsister seul au-dessus de
petits ligneux, dominés par le Rhododendron de Dahourie.

238
Milieux naturels de Russie
Au-dessus de 1 800 m d‟altitude, on quitte la taïga pour entrer dans des
pelouses alpines (alpiskié louga), puis les espaces dénudés (goltsy) de haute
montagne.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 36 La taïga de montagne du Saïan, un riche sous-bois à Chèvrefeuille
Vers 800 m d’altitude, la taïga des montagnes de Sibérie méridionale est mieux fournie que celle du
bas pays, grâce à une plus grande humidité. Le sous-bois est plus riche et dense. On y rencontre le
Chèvrefeuille, jimolost des Russes.

Les monts Saïan s‟étirant d‟ouest en est sur 1 600 km, cet étagement
altitudinal moyen offre en même temps un gradient longitudinal assez
marquéqui oppose en premier lieu les deux chaînes du Saïan Occidental
(Zapadny Saïan) et du Saïan Oriental (Vostotchny Saïan).

239
Fig. taïga 23 : Carte de la taïga de montagne de Sibérie méridionale à travers l’étagement de la
végétation de la République de Touva

D‟une manière générale, les limites des étages forestiers se décalent


vers le haut d‟ouest en est. En effet, la chaleur de l‟été est supérieure dans le
Saïan Oriental. En outre, ce dernier est plus sec, donc les sols moins acides.
Ainsi, la subtaïga ne dépasse pas 700 m à l‟ouest, alors qu‟elle atteint 1 000 m à
l‟est, où la sécheresse favorise les incendies et la repousse des petits feuillus. La
taïga subalpine ne monte pas au-dessus de 1 700 m à l‟ouest, quand elle atteint
2 100 m dans le Saïan Oriental, en particulier sur les versants qui dominent la
dépression de Tounka.
Ces valeurs ne sont pas figées et les études de l‟Institut forestier
Soukatchov de Krasnoïarsk ont montré que le réchauffement climatique des
trente dernières années dans le Saïan Occidental, en moyenne 1 °C, avait
provoqué une montée en altitude du Cèdre de Sibérie (Pinus sibirica) de 150 m
(Kharuk et al., 2008).

240
Milieux naturels de Russie
Les essences varient elles aussi d‟ouest en est. Tous les conifères sont
ainsi présents dans la taïga du Saïan Occidental, tandis que le Mélèze devient
très prédominant, voire exclusif, à l‟est. De même, à l‟ouest, la taïga subalpine
voit la violette de l‟Altaï s‟insinuer entre les airelles, lesquelles sont les seules à
peupler le Saïan Oriental. Neuf réserves naturelles (zapovedniki) préservent ces
formations végétales et animales dans l‟ensemble de l‟Altaï et des Saïan.

Cliché L. Touchart, août 2005


Photo 37 L’étagement de la taïga de montagne et de la pelouse alpine dans la chaîne de Tounka
Sur les versants exposés au sud du Saïan Oriental, la taïga subalpine monte plusieurs centaines de
mètres plus haut que plus à l’ouest et en exposition nord. C’est ici à 2 300 m d’altitude que se fait le
passage avec l’étage de la pelouse alpine. La limite est bien visible au niveau de la vallée en auge
d’héritage glaciaire, aujourd’hui empruntée par un torrent affluent de rive gauche de la rivière
Kyngarga. La photographie est prise dans le chaînon le plus méridional du Saïan Oriental, les
Tounkiskie Goltsy (les Hauteurs Dénudées de Tounka), au nord-est d’Archan.

Ce double étagement, qui favorise l‟étage moyen de la taïga par rapport


au bas pays steppique et à la haute montagne dénudée se retrouve dans tous les
autres massifs de l‟extrême sud sibérien. Au sud du Baïkal, la chaîne de
Khamar-Daban présente, entre la Rivière des Loutres et la Michikha, une

241
remarquable taïga. Il s‟agit avant tout d‟une sapinière à herbe rouge (pikhtatch
véïnikovy) ou, localement, d‟une sapinière à tapis d‟anémone du Baïkal. Cette
portion de montagne a, d‟après les études de Nina Afanassievna Epova, servi de
refuge à des essences reliques de l‟ère tertiaire.

Cliché L. Touchart, août 2006


Photo 38 La taïga de montagne de Khamar-Daban, un îlot humide au-dessus de la steppe
La taïga de montagne de Khamar-Daban profite d’une humidité plus grande que la dépression
baïkalienne. Peuplée de Pins, Cèdres et Sapins, elle compte aussi des lichens pendant aux branches.
Ici, à proximité du Second Lac Chaud, des Pins souffreteux émergent d’une strate moussue sur un
sol tourbeux, qui se poursuit par quelques radeaux flottants.

C‟est pourquoi une réserve naturelle d‟Etat la protège depuis 1969


(Gusev, 1986) sur 165 700 hectares (Rubcov, 1987). De part et d‟autre de cette
portion protégée, la taïga de montagne de Khamar-Daban offre quelques autres
particularités fortes. Localement enrichis en cuivre, les sols portent ainsi une
pessière bleue.

242
Milieux naturels de Russie

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 39 La pessière bleue de la taïga montagnarde de Khamar-Daban
Sur des sols enrichis en cuivre, la chaîne de Khamar-Daban domine le sud du lac Baïkal de pessières
bleues. Ici, un Epicéa de Sibérie (sibirskaïa ièl) présente ses aiguilles naturellement bleutées. Les
habitants le nomment goloubaïa ièl (« l’épicéa bleu clair »).

3.3.3. Le phénomène de la taïga-galerie

Les montagnes sont certes les principales pourvoyeuses de forêt boréale


au sud de sa limite zonale, mais certaines vallées fluviales réussissent aussi à
propager la taïga en zone de steppe. Ce sont les lentotchnyé bory, ces pinèdes-
galeries qui forment des rubans de quelques kilomètres à dizaines de kilomètres
de longueur sur les alluvions sableuses des bourrelets de berge ou de certaines
terrasses d‟alluvions anciennes. Les principaux lentotchnyé bory remontent les
vallées de l‟Ob, de l‟Irtych et du Tobol pour pénétrer les steppes de la Baraba et
de l‟Ichim.
Le phénomène prend une plus grande ampleur à l‟opposé, là où les
grandes vallées fluviales lancent des tentacules de taïga vers le nord, faisant
pénétrer la forêt en zone de toundra. Le phénomène de la taïga-galerie est

243
particulièrement visible en Sibérie350, où les conditions continentales les plus
rudes sont adoucies par les grands fleuves. C‟est remarquable le long de la
Khatanga, de la Léna, de la Yana, de l‟Indighirka, de la Kolyma. Ces vallées
provoquent des taliki dans le pergélisol351, ou, si ce n‟est pas le cas, une fonte
plus précoce du mollisol. Les eaux souterraines circulent donc mieux, d‟autant
plus s‟il s‟agit d‟alluvions grossières, sableuses352. Secondairement, ces grandes
vallées nord-sud abritent quelque peu la végétation des flux dominants et
accumulent une plus épaisse couche de neige protectrice.
Il faut cependant prendre garde au fait que ce qui est vrai à cette échelle
cartographique ne l‟est pas à très grande échelle. En effet, les lits majeurs
démesurés de ces cours d‟eau nivaux de plaine pur ou à gel intense, c‟est-à-dire
de régime particulièrement excessif, empêchent au contraire toute croissance de
la forêt boréale, par les phénomènes de débâcle et d‟embâcle qui ravagent deux
fois par an les plaines d‟inondation. La forêt se réfugie donc sur les terrasses
alluviales353. Dans ce cas, comme pour les contrastes de versants en montagne,
il est nécessaire de changer d‟échelle géographique pour comprendre les
milieux naturels de la taïga.

3.4. Une forêt très dépendante des conditions topographiques locales

A très grande échelle cartographique, la géographie de la taïga vécue


par les Russes et les minorités indigènes qui y habitent et l‟exploitent comporte
des centaines de types différents de cette forêt de conifères. En ce sens, il est
impossible de l‟aborder sous un volume réduit. Ce ne sont donc que quelques
regroupements simplifiés qui peuvent être ici présentés, en fonction des variétés
locales de modelé.

350
Il s‟agit d‟un phénomène que l‟on trouve tant en Russie qu‟en Amérique du Nord, mais qui est
particulièrement bien développé en Sibérie. Dans tous les cas, ce contact sinueux ressemble à
« une macro-mosaïque associant des forêts-galeries (sols alluviaux profonds et bien drainés, au
creux de couloirs protégés des vents : Yukon, Mackenzie, Ob, Iénisséi, Léna) et des toundras,
plutôt buissonnantes, sur les interfluves » (Dubois et Miossec, 2002, p. 155).

351
« Etant donné que les rivières, en formant pour ainsi dire des canaux de drainage, abaissent sur
leurs rives le niveau de la merzlota, elles offrent ainsi de meilleures conditions à la croissance des
arbres ; c‟est pourquoi, comme l‟a indiqué Tanfiliev, la limite septentrionale des forêts remonte
vers le nord, le long des fleuves et des rivières » (Berg, 1941, p. 26).
352
« Les conditions favorables à l‟extension de la forêt de vallée à ces hautes latitudes procèdent
surtout de la nature du sol alluvial composé de matériaux de structure hétérogène dégelant plus
vite que les argiles morainiques qui recouvrent les interfluves » (George, 1962, p. 220).
353
« Ces avancées forestières se limitent strictement aux terrasses » (George, 1962, p. 220).
244
Milieux naturels de Russie

3.4.1. Les micro-variétés de la taïga de plaine

Les vastes plaines de modelé glaciaire sur lesquelles pousse la forêt


boréale de Russie d‟Europe et de Sibérie occidentale comprennent de multiples
bourrelets et contre-pentes, qui forment autant de petites dépressions perturbant
le drainage. La forêt boréale dépend, à la fois pour sa structure et sa
composition floristique et faunistique, de la variation sur de courtes distances de
ces conditions locales. Si, vu de loin, on peut se plaire à souligner, à petite
échelle cartographique, l‟uniformité des immenses espaces forestiers boréaux, il
est manifeste que, à grande échelle cartographique, la variété de cette forêt est
au contraire particulièrement importante sur de courtes étendues et c‟est ainsi
qu‟elle est ressentie par la population. Pour simplifier une mosaïque de
situations qui, dans la réalité, varie à l‟extrême354, nous avons essayé de classer
une dizaine d‟appellations vernaculaires de la taïga selon deux critères
pédologiques de fertilité et de drainage des sols, liés aux variations
topographiques locales (tableau). Si l‟on regroupe les deux types de taïga
marécageuse, il existe trois grandes familles de conditions topographiques
locales de plaine, qui sont susceptibles de se répéter à l‟intérieur de la taïga
sempervirente : la taïga sombre, la taïga sèche, la taïga marécageuse.

354
Le biogéographe Vladimir Nikolaïévitch Soukatchov (1880-1967) passa l‟essentiel de sa
carrière à définir les critères de typologie de la taïga, en particulier des forêts d‟épicéas
(Sukatchov, 1928). Ce fut dans ce but qu‟il créa le concept de biogéocénose (Mirkin, 1987,
Bogučarskov, 2004), repris ensuite dans le monde entier pour désigner un groupement
d‟organismes vivants liés entre eux en un système fondé sur les habitats. Fondateur de l‟Institut
des forêts de l‟Académie des Sciences de l‟URSS, V.M. Soukatchov a fortement influencé les
géographes russes jusqu‟à aujourd‟hui. A la suite de ses travaux, Berg (1941) et, plus récemment,
Utkin et al. (1995), définissent quatre sortes de pessières en Russie d‟Europe. L.S. Berg y ajoute
six sortes de pinèdes. Il parle de trois sortes de forêt taïgienne en Sibérie occidentale. Et ces treize
types de taïga sempervirente sont subdivisés en sous-types en fonction du sous-bois et du tapis de
mousses. Nous prenons ici en français l‟orthographe la plus fréquente de Soukatchov (Sukačëv en
transcription internationale).
245
Fig. taïga 24 : Coupe des micro-variétés de la taïga de plaine

Sol fertile Sol pauvre


Sol drainé parma, ramèn, ourman, bor, soubor, borka, ièlan
tchern
(taïga sombre)
(taïga sèche)
Sol engorgé sogra, log mchara
(taïga marécageuse (taïga marécageuse de
d‟épicéas) pins)

Tableau Essai de typologie des noms vernaculaires des forêts taïgiennes en


fonction des critères pédologiques

246
Milieux naturels de Russie
La taïga sombre

Sur les versants en pente douce, drainés sans être appauvris, bien
alimentés sans être engorgés, se développe la forêt boréale la plus riche, la
mieux stratifiée, celle qui mêle le plus les conifères et les feuillus et qui compte
le plus d‟espèces. Elle est dominée par l‟Epicéa (ièl), qui est le conifère le plus
exigeant, moins souvent associé au Sapin (pikhta) que dans les forêts
canadiennes de même situation. Ces pessières européennes et ces pessières
sapinières des piémonts de l‟Oural ou des versants les plus riches de Sibérie
occidentale355 forment la taïga dense (goustaïa taïga) ou la taïga sombre
(temnokhvoïny less), dont la superficie cumulée est d‟environ 80 millions
d‟hectares356. Le principal feuillu de cette opulente forêt de conifères est le
tremble (ossina), qui a besoin de sols plus riches que la moyenne taïgienne et se
complaît sur les terres limoneuses. Le Bouleau (bérioza) n‟y est pas rare. Un
dense tapis de mousses vertes couvre le sol et maintient son humidité. Les
scientifiques russes appellent ce type de forêt d‟épicéas le ièlnik-zélénomochnik,
la pessière à mousses vertes.
Au-dessus des mousses vertes, l‟étage herbeux et buissonneux est le
plus souvent dominé par les airelles du genre Vaccinium, que les Russes
regroupent sous le nom de tchernika. Ces riches forêts d‟épicéas à airelles, qui
poussent sur les sols les mieux drainés, sont les tchernytchnyé ièlniki des
géographes russes. Quand le sol est plus acide, les herbes prennent le pas sur
les airelles, en premier lieu l‟Oseille sauvage (Oxalis acetosella, kislitsa).
Parfois, surtout dans la taïga méridionale, la kislitsa, que les Russes appellent
aussi le chou des lièvres (zaïatchia kapousta), couvre le sol d‟une manière
continue et exclusive, donnant alors naissance à une pessière à oseille (ièlnik-
kislitchnik). Mais, le plus souvent, cette surelle se mêle au maïnik, à la snyt et à
des Fougères (paporotniki). Caractéristique des pessières les plus sombres, le
maïnik dvoulisty, parfois appelé le petit muguet par les Français, ou, plus
scientifiquement, le Maïanthème à deux feuilles (Majanthemum bifolium), est
traditionnellement ramassé dans la taïga en mai et juin, car ses feuilles séchées
peuvent être mises dans le thé. La snyt pousse dans des conditions proches, mais
souvent plus méridionales. C‟est l‟ombellifère typique des forêts mixtes les plus
ombragées de la subtaïga et elle déborde sur les forêts de feuillus de la steppe
boisée. Les Français la surnomment l‟herbe aux goutteux, en fait l‟Egopode
podagraire (Aegopodium podagraria).

355
« Les plaines marécageuses de l‟Ob, de l‟Irtych et de leurs chevelus d‟affluents sont occupées
par des forêts denses (Sibérie sombre), peu exploitées, d‟une très grande richesse botanique et
floristique » (Hervé, 2007, p. 49).
356
Selon Utkin et al. (1995), les pessières russes couvrent 78 millions d‟ha, les sapinières
2,5 millions d‟ha.
247
En Russie d‟Europe, les parties de la taïga dense formées de pessières
situées sur les points hauts357 du modelé, en particulier dans l‟Oural, ont
toujours été nommées la parma par la population indigène des Komi.
Fig. taïga 25 : Coupe des micro-variétés de la taïga sombre

Le vocabulaire géographique russe a repris cette appellation, en


accentuant fortement la prononciation de la première syllabe, et l‟a généralisée à
toute forme de taïga dense, surtout quand il s‟agit d‟une pessière européenne
(Trëšnikov, 1988, p. 221).
Utkin et al. (1995) insistent sur le fait que, surtout au nord de la Russie
d‟Europe, une pessière à mousses vertes sur de bons sols bien drainés est
appelée ramèn dès qu‟elle a une possibilité de connaître un défrichement et une
éventuelle utilisation agricole. Le petit champ serait alors entouré par la taïga
comme dans un cadre (rama), d‟où le terme de ramèn. La parma et la ramèn
désignent ainsi le même type physique de forêt, l‟un en langue komi, l‟autre en
russe, mais selon des visions sociales différentes. Même si cela n‟est pas mis à
exécution, la ramèn est plutôt une dense pessière destinée à la coupe.

357
« Dans la partie méridionale du gouvernement d‟Arkhangelsk : toutes les hauteurs sont boisées
et le nom russe de gora, de même que l‟appellation zîrane de parma signifient indifféremment
« mont » ou bois, comme dans l‟Amérique du Sud les termes de monte et montaña, ou le mot de
wald en maint district d‟Allemagne » (Reclus, 1885, p. 606). Le peuple komi était appelé zyriane
(ou zîrane pour Reclus) à l‟époque tsariste.
248
Milieux naturels de Russie
En Russie d‟Europe, quand le drainage du sol est moins efficace, sans
arriver pour autant à l‟engorgement, on quitte la parma et la ramèn pour entrer
dans un type de taïga que, à la suite des travaux pionniers de Soukatchov, les
géographes russes nomment iélnik-dolgomochnik, la pessière à mousses
longues. Les épicéas poussent en effet sur un tapis de perce-mousse
(Polytrichum commune), que les Russes nomment lin de coucou358
(koukouchkin lion). Ces mousses avec une tige feuillue forment de grandes
étendues semblables à du gazon, sur une épaisseur de plusieurs décimètres.
Mais la Prêle des bois (Equisetum silvaticum, khvochtch lesnoï), cette grande
herbe, qui, avec sa forme en queue-de-cheval, atteint 1,5 m de hauteur, est sans
doute la plante la plus caractéristique du sous-bois des pessières les plus
humides sans être marécageuses.
Tous les types de pessières de Russie d‟Europe ont comme point
commun l‟obscurité de leur sous-bois, particulièrement appréciée de certains
animaux, comme la martre commune (Martes martes, lesnaïa kounitsa). En
outre, cette pénombre a toujours suscité la crainte359 dans l‟imaginaire collectif
des Russes et des minorités indigènes. C‟est la taïga sombre qui abrite les
sorcières (vedmy) et, surtout, les sylvains (léchié), ces créatures chèvre-pieds au
buste humain, qui possèdent des oreilles, des cornes et une barbichette de bouc.
Le problème vient de ce que les léchié sont des oborotny, c‟est-à-dire qu‟ils
sont capables de se transformer en bêtes sauvages, en oiseaux, en chiens ou
chats, ainsi qu‟en arbustes ou en champignons, et même, plus grave, en
vieillards ou en guides d‟aveugle. Et cela leur permet de tromper les êtres
humains360, en particulier les femmes, qu‟ils aiment à attirer dans la forêt… Fort
heureusement pour les Sibériennes, les sylvains restent cantonnés dans la taïga
sombre européenne et n‟ont encore jamais franchi l‟Oural.
En Sibérie, la taïga dense formée de sapinières-pessières-cédrières a
toujours été nommée ourman par les populations indigènes. Le vocabulaire
géographique russe a repris cette appellation, en respectant l‟accentuation de la
dernière syllabe, et l‟a généralisée à toute forme de taïga dense sibérienne,
surtout quand il s‟agit d‟une sapinière-cédrière de la Plaine de l‟Ob, parfois
aussi pour certaines pessières de l‟Oural (Trëšnikov, 1988, p. 318). Berg (1941)
souligne que le terme est plutôt utilisé pour une taïga épaisse sur un sol bien
drainé formant comme une enclave dans un ensemble forestier à prédominance
marécageuse. Ces îlots de taïga sombre dans une taïga tourbeuse et souffreteuse

358
Terme repris tel quel dans la traduction française de l‟ouvrage de Berg (1941) effectuée par G.
Welter.
359
Dont il n‟est pas exclu qu‟elle ait pu se transformer parfois en respect positif de la forêt,
ancêtre des mesures de protection. « Elle croyait […] aux sylvains […] Arina Vlassievna était très
bonne et, à sa manière, point sotte du tout » (Tourguéniev, 1862, Pères et fils, chap. XX).
360
D‟une manière générale, la principale occupation du sylvain est d‟errer à la recherche d‟un
mauvais coup. « Lechi brodit » (« le sylvain rôde ») écrivait Pouchkine (1828) dans le prologue la
seconde édition de Rouslan et Loudmila.
249
sont une caractéristique du paysage de la Plaine de Sibérie Occidentale361. Ces
portions de taïga dense ont toujours impressionné les Russes, qui les appellent
aussi les tcherni. Selon Berg (1941), l‟ourman et la tchern sont synonymes dans
le vocabulaire géographique. La seconde évoque clairement l‟obscurité d‟une
forêt noire par une racine russe, tandis que le premier est repris aux racines
turques. Les deux mots suscitent cependant une certaine angoisse face à une
forêt impénétrable (neprokhodimy less). « Qui n‟a pas été dans les ourmany, dit
un proverbe, ignore ce qu‟est la peur » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 214).
« Ces „terres de la peur‟, selon la terminologie kazakhe (ourman), ont été
partiellement défrichées » (Hervé, 2007, p. 49).
Parmi les ourmany, les cédrières sont celles qui ont le sous-bois le plus
varié, mêlant le Sorbier (Sorbus, riabina), le Chèvrefeuille (Lonicera, jimolost),
l‟Eglantier (Rosa, chipovnik). Les cédrières de Sibérie sont aussi très riches en
buissons à baies. En fonction de légères variations topographiques et
pédologiques, on rencontre l‟Airelle rouge362 (Vaccinium vitis-idaea,
brousnika), la myrtille (Vaccinium myrtillus, tchernika obyknovennaïa),
plusieurs espèces de Groseilliers (Ribes, smorodina), et, si l‟ourman est moins
bien drainé, l‟Airelle des marais (Vaccinium uliginosum, goloubika) et la
Canneberge des marais (Oxycoccus palustris, klioukva bolotnaïa). La fraise des
bois (Fragaria vesca, zemlianika lesnaïa) n‟est pas rare, surtout en lisière, alors
qu‟en Russie d‟Europe elle est plutôt cantonnée aux forêts de feuillus et mixtes.
En dessous de cet étage buissonneux, un tapis de mousses vertes couvre en
général le sol, sauf si le drainage se fait mal.

La taïga sèche

Sur les collines363 et les bourrelets morainiques aux sols lessivés, surtout
s‟il s‟agit de terres sableuses assez poreuses, la forêt boréale sèche voit la
prédominance du Pin. Il s‟agit le plus souvent d‟une forêt monospécifique où
seul le Pin sylvestre (Pinus sylvestris, sosna obyknovennaïa) est représenté. Ce
type de taïga dépend tellement des conditions topographiques et pédologiques
locales que le mot de bor désigne tout autant un type de taïga claire formée de
pins qu‟un sol grossier, en général sableux, qui ne retient pas l‟eau364.

361
« Entre l‟Irtych et l‟Ob se prolonge la steppe […] couverte d‟une infinité de grands et de petits
lacs […]. Dans plusieurs endroits elle est boisée : la plus importante de ces forêts est celle que
l‟on appelle l‟Ourman » (Malte-Brun, 1832, p. 451).
362
Parfois dite aussi en français vigne du mont Ida.
363
On sait que, au XIIe siècle, la localité en bois qui allait devenir Moscou fut construite en
défrichant un petit promontoire dominant la Moskova au sud et la Néglinnaïa à l‟ouest, formant
une éminence connue sous le nom de Borovitski Kholm (Colline de la Pinède Sèche).
364
« Il est des cas où les exigences d‟un arbre sont si nettes qu‟un seul mot suffit à désigner une
formation végétale et le terrain qu‟elle occupe : le terme de bor s‟applique aux sols secs,
sablonneux, couverts de bruyères, et qu‟affectionne le pin » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 78).
250
Milieux naturels de Russie

Cliché L. Touchart, avril 2008


Photo 40 Un bor d’Europe
Le bor désigne en russe à la fois une formation végétale, la taïga sèche dominée par le Pin, et une
formation pédologique, le sol sableux et poreux qui la supporte. La photo a été prise en Lettonie.

De ce fait, si l‟on veut préciser que c‟est de la forêt elle-même qu‟on veut
parler, on précise souvent sosnovy bor365, c‟est-à-dire taïga sèche de pins. En
général, les incendies estivaux naissent dans la forêt boréale sèche, pour ensuite
se propager à toutes les formations.

En Russie d‟Europe, trois types de bor se distinguent, du plus dense au


plus clair, le svéji bor, le sosniak-dolgomochnik et le soukhi bor.

Le bor frais (svéji bor) forme une transition entre la taïga sombre et la
taïga sèche, sur des sols sableux plutôt jeunes, dans un modelé en pente douce.
Ici le Pin se mêle à l‟Epicéa et celui-ci supplantera sans doute celui-là à terme.
C‟est un type de taïga en cours d‟évolution vers la densification.

365
Une ville située à 80 km à l‟ouest de Saint-Pétersbourg, connue pour abriter la centrale
nucléaire de Léningrad, a pour nom Sosnovy Bor, ayant pris la place d‟une forêt de pins.
251
Cliché L. Touchart, août 2004
Photo 41 Un bor de Sibérie
Sur les dunes qui font suite aux plages de sable du lac Baïkal, un bor particulier se développe, où la
taïga sèche voit apparaître des conifères aux racines tortueuses, qui meurent parfois par
déchaussement. La photo a été prise dans la Baie des Sables (Boukhta Pestchanaïa).

Le sous-bois s‟épaissit en Sorbier (Sorbus, riabina) et en Genévrier


(Juniperus, mojjévelnik). Le sol se couvre de mousses vertes et d‟airelles, plus
rarement d‟Oseille (Oxalis acetosella, kislitsa). Bien qu‟elle soit susceptible de
pousser, sous différentes formes, dans presque tous les types de taïga, c‟est sous
le bor frais que croît le mieux l‟airelle rouge (Vaccinium vitis-idae, brousnika).
Ce buisson en est si caractéristique que les géographes russes nomment cette
sorte de taïga le bor-brousnitchnik (pinède à airelles rouges). A la fin de l‟été, la
brousnika donne des baies rouges foncées au goût aigre-doux, qui sont récoltées
pour être consommées fraîches ou en confiture366.
Leurs vertus curatives contre la goutte et, plus généralement, toutes les douleurs
articulaires, sont toujours mises en avant par les Russes et leur cueillette n‟en
est qu‟accentuée. Sur les terrains légèrement plus humides, l‟airelle rouge laisse
la place à la myrtille (Vaccinium myrtillus, tchernika obyknovennaïa)367.

366
Quand Onéguine et Lenski sont reçus chez les Larine, on leur offre une brousnitchnaïa voda,
une eau d‟airelle rouge (Pouchkine, Eugène Onéguine, chapitre Troisième, III).
367
Au sens strict, la brousnika est une tchernika, mais, au sens vulgaire, la tchernika commune
est la seule tchernika. Au sens strict, la tchernika représente en effet le genre Vaccinium dans son
ensemble, la tchernika commune (tchernika obyknovennaïa) l‟espèce Vaccinium myrtillus, la
brousnika l‟espèce Vaccinium vitis-idaea.
252
Milieux naturels de Russie
Fig. taïga 26 : Coupe des micro-variétés de la taïga sèche

Sur les sols limono-sableux (soupestchanyé potchvy), plus riches, les


pinèdes pessières prennent parfois le nom vernaculaire de soubor368 (Utkin et
al., 1995). L‟étage supérieur est formé de Pins qui dominent des Epicéas
poussant à l‟ombre des premiers.
Sur les terrains grossiers assez humides, sans être engorgés, se
développe une pinède à mousses longues (sosniak-dolgomochnik). A l‟étage
inférieur, les deux plantes les plus caractéristiques sont le perce-mousse
(Polytrichum commune, koukouchkin lion) et la Prêle d‟hiver (Equisetum
hyemale, khvotchtch zimouïouchtchi).
Enfin, sur les terrains les plus poreux de Russie d‟Europe, se développe
le vrai bor, ou bor sec (soukhi bor). Ce pléonasme permet d‟insister sur la
sécheresse du sol et la pauvreté du sous-bois. Le sol est couvert de lichens, de
mousses blanches, et de bruyères (Calluna vulgaris, véresk obyknovenny). Le
soukhi bor est appelé bor-bélomochnik quand on veut insister sur le tapis de
mousses blanches, souvent dominé par la mousse d‟Islande (Cetraria islandica,
islandski mokh) et différentes espèces de Cladonia. Certes ce type de taïga est
bien représenté dans l‟écotone de la toundra boisée, formant « une macro-
mosaïque faite de lambeaux boisés (placages morainiques ou fluvio-glaciaires)

368
Pour Pierre George (1962, p. 222), le soubor serait plutôt un ensemble de « boisements mixtes
de chênes et de pins » sur des « sols sableux ».
253
et de toundras rases à mousses et lichens (dos de baleine rocheux) » (Dubois et
Miossec, 2002, p. 155), mais il reste fréquent plus au sud, en pleine taïga, au
sommet des collines boisées aux sols sableux.
En Europe, la marqueterie de différents bory la plus célèbre est sans
doute celle de la plaine de la Mechtchora, où la podtaïga s‟imbrique avec la
youjnaïa taïga. Cette dernière forme ici, au sein des forêts mixtes, une enclave
détachée de la taïga dans sa position la plus méridionale de toute la Russie
d‟Europe, par moins de 55° de latitude. Dans la boucle de l‟Oka faisant face à
Riazan, le parc national mechtchorien, fondé en 1922, protège sur
103 000 hectares les forêts de cette région et il est poursuivi au nord-ouest par le
parc national de la Mechtchora, créé en 1992 sur 118 700 hectares. La
végétation dominante est une pinède profitant de sols sableux pour réapparaître
en subtaïga et même entrer en contact avec la forêt latifoliée qui commence de
l‟autre côté de la rivière. Les sols gris forestiers se sont ici construits à partir de
sédiments très grossiers formant un sandur sur le front de l‟ancien inlandsis
(Gorkin, 1998, p. 354). Plusieurs types de bor s‟y côtoient, séparés par des
lambeaux de taïga marécageuse, dans un paysage constellés de petits lacs
morainiques. Les îlots de bor occupent les collines morainiques dominant les
bas-fonds, pour former des polessia. Ce type de paysage369, caractéristique de la
plaine de la Mechtchora, se retrouve aussi dans le bassin de la Vetlouga, dans
celui de la Mokcha, dans la plaine de Balakhna et dans le bassin de la Viatka370,
ainsi que, sous une forme un peu différente371, dans la région plus méridionale
de Briansk.
En Sibérie, le bor n‟arrive pas à se reconstituer quand les feux de taïga
sont trop fréquents. Or les pinèdes souffrent ici d‟un été plus sec qu‟en Europe.
Les petits bois résiduels, cernés de bouleaux de repousse, forment alors les
borki. Ailleurs, le bor brûlé, ou défriché, puis abandonné, est remplacé par une
prairie, souvent sous forme d‟une clairière, qui peut se couvrir progressivement
de bouleaux. Cette végétation secondaire, tantôt herbeuse, tantôt arborée, qui a
pris la place d‟un bor, est appelé ièlan372 en Sibérie. Le terme est également
usité en Extrême-Orient373.

369
Dit polesski tip landchafta par les géographes russes (Trëšnikov, 1988, p. 234, Rakovskaja et
Davydova, 2003, p. 256)
370
On peut aujourd‟hui admirer à la galerie Trétiakov de Moscou le tableau intitulé « Sosnovy
bor », peint par Ivan Chichkine en 1872, qui représente une pinède sèche contrastant avec un
ruisseau du bassin de la Viatka.
371
Camena d‟Almeida (1932, pp. 81-82) présentait ensemble certaines de ces forêts. Les
géographes russes actuels insistent sur la particularité de la forêt de Briansk, où le paysage de
polessié forme des îlots de forêt mixte subtaïgienne dans la zone de la forêt de feuillus, alors que
des polessia comme celui de la Mechtchora forment des îlots de taïga dans la subtaïga.
372
C‟est la définition classique du iélan (elan’ en transcription internationale), telle que la donne
par exemple Berg (1941, p. 51) : « dans les défriches et les champs abandonnés, se développent
des prairies à grandes herbes et des forêts feuillues clairsemées avec une flore de prairie, type de
254
Milieux naturels de Russie
La taïga marécageuse

L‟insinuation de marais dans la taïga a de nombreuses causes, parmi


lesquelles la multiplicité de cuvettes mal drainées dans le tapis de la moraine de
fond, les bras abandonnés dans les grandes plaines par des cours d‟eau de
régime immodéré, les lignes de partage des eaux floues, héritées du modelé
glaciaire, où le drainage peine à choisir son sens, l‟induration fréquente du sous-
horizon illuvial minéral du podzol, l‟imperméabilité de taches de pergélisol, la
faiblesse de l‟évaporation, l‟auto-entretien de l‟humidité par les sphaignes. Pour
simplifier la grande variété de paysages de la taïga marécageuse, il est possible
de distinguer d‟abord la taïga marécageuse d‟interfluve et de versant, où se
développent les sogry, ensuite la taïga marécageuse de cuvette, qui abrite
l‟essentiel des mchary, et enfin la taïga marécageuse de vallée alluviale, que se
partagent le log et le bor à herbes.
Sur les interfluves flous des plaines de remblaiement quaternaire, le
drainage est souvent hésitant, et, par la faiblesse de l‟évaporation, l‟existence de
dalles imperméables et la remontée du toit de la nappe pour diverses raisons,
l‟humidité au sol est parfois telle que les sphaignes constituent un tapis
spongieux aussi sur les pentes et les faîtes, et non pas seulement au fond des
cuvettes. Ces mousses retenant elles-mêmes l‟eau, il y a un auto-entretien et il
se forme des tourbières de versant ou, avant d‟en arriver à ce stade, des
morceaux de taïga sombre à tapis de sphaignes. En langage vernaculaire, cette
forêt est la sogra. Selon les travaux de Vladimir Soukatchov, repris par les
géographes plus récents374, c‟est avant tout une pessière, mais le Pin se mêle
assez souvent à l‟Epicéa et ces deux conifères, menacés par l‟asphyxie, y
développent des formes tourmentées. Il faut y ajouter deux feuillus, que sont le
Bouleau et l‟Aulne. Il s‟agit plutôt de l‟Aulne noir ou glutineux (Alnus
glutinosa, olkha tchiornaïa ou olkha kleïkaïa) dans la moitié sud de la taïga
européenne, de l‟Aulne gris ou blanc (Alnus incana, olkha séraïa ou olkha
bélaïa) dans la moitié nord et de l‟Aulne de Sibérie (Alnus sibirica, olkha

forêt qu‟on dénomme iélan ». Les études toponymiques de Mel‟heev ont cependant montré que le
terme désignait, en Transbaïkalie, les terrasses alluviales recouvertes de steppe.
373
Ainsi, dans la taïga de Sikhotè-Alin, « le secteur que nous traversions en ce moment
représentait un de ces espaces riverains déboisés que les gens du pays appellent yélane. La plaine
était couverte d‟orliak, une fougère peu haute, mais épaisse » (Arseniev, 1921, chap. 12
« Amba »).
374
« Dans le nord, la forêt d‟épicéas, à sphaignes et à laîches porte le nom de sogra » (Berg,
1941, p. 49). Les sogry sont « des forêts marécageuses tourmentées (d‟épicéas, de pins, de
bouleaux, d‟aulnes et d‟arbustes) sur des lignes de partage des eaux de la zone taïgienne de la
plaine d‟Europe de l‟Est et de Sibérie occidentale » (Trëšnikov, 1988, p. 283, en russe). « Avec
l‟augmentation de l‟humidité et l‟apparition des sphaignes et des carex se forment des forêts
d‟épicéas appelées sogry dans le nord. Elles sont peuplées d‟arbres de petite taille et espacés les
uns des autres ; l‟épicéa est manifestement très éprouvé du fait de la faible aération du sol »
(Utkin et al., 1995, p. 105, en russe).
255
sibirskaïa) au-delà de l‟Oural (Banaev et Šemberg, 2000). La sogra abrite un
tapis de Lédon (Ledum, bagoulnik), de Laîche (Carex, ossoka) et de différentes
espèces d‟airelles et de ronces. Parmi ces dernières, la morochka (Rubus
chamaemorus) est la plus appréciée des Ronces de la sogra, donnant des baies
semblables à de délicieuses petites framboises, que les Russes récoltent au
milieu de l‟été. Les mousses sont dominées par les Sphaignes, mais ces
dernières s‟épanouissent plus encore dans la taïga marécageuse de cuvette.
Dans les cuvettes, les sols sont engorgés en permanence et les
phénomènes tourbeux prennent un plus grand développement. Des milliers de
petits lacs et marais de modelé glaciaire trouent la taïga de plaine, mais celle-ci
parvient à croître autour, selon des auréoles forestières ayant chacune leurs
particularités, voire, dans certains cas, arrive à coloniser le fond tourbeux, ou à
résister. C‟est la mchara des Russes375, qui a certains points communs376 avec la
forêt de muskeg des Canadiens. Si jamais le système est entier (mais il est
souvent tronqué), la mchara se présente comme une forêt concentrique. Au
centre se trouve la nappe d‟eau, plus ou moins encombrée de plantes
aquatiques, flottantes ou non. Elle est entourée d‟une tourbière, d‟abord à Carex
puis à Sphaignes, où poussent certains Aulnes. Et c‟est à l‟extérieur de cette
dernière auréole que, sur des sols à gley, pousse la taïga. Cette forêt
souffreteuse, aux individus rabougris, qui trouvent ici des conditions de vie
extrêmes, est avant tout peuplée de Pins. Ce sont plutôt des arbres chétifs, dont
les racines pourrissent à cause de l‟humidité et qu‟un vent de tempête suffit à
faire s‟écrouler. Pierre Camena d‟Almeida (1932, p. 79) parle à propos de la
mchara de « paysage de désolation ». Le conifère typique en est le petit Pin
sylvestre tortueux (Pinus sylvestris litvinovi, koriavaïa sosna obyknovennaïa),
le « pin nain tortu » de Berg (1941, p. 54).
Sous les Pins, le tapis mousseux est dominé par la Sphaigne
(Sphagnum, sfagn). Capables d‟absorber de grandes quantités d‟eau, ces
mousses des marais gonflent comme des éponges, qui rendent difficiles les
déplacements sous cette forêt. « La marche y est fatigante, car le pied enfonce
dans la masse brune de la tourbe en formation, ou butte contre les troncs gisant

375
Comme tout terme vernaculaire entré dans le vocabulaire géographique, sa signification varie
quelque peu selon les auteurs, certains, comme Trëšnikov (1988), y voyant plutôt le marais non
forestier trouant la taïga, d‟autres la taïga elle-même marécageuse, d‟autres, comme Utkin (1995,
p. 267, en russe), les deux : « appellation populaire de marais couverts de forêts taïgiennes et de
tourbières bombées sans forêt. Elles [les mchary] correspondent essentiellement à des dépressions
et à de grandes vallées fluviales. Sur les mchary forestières pousse principalement le petit pin
sylvestre tortueux (particulièrement sous sa forme marécageuse). Sur le tapis au sol prédominent
les sphaignes ; le lédon, les carex, la linaigrette, la canneberge sont représentés en abondance ; la
drosera est commune ».
376
Mais aussi des différences, parmi lesquelles le fait que le genre le plus répandu des forêts de
muskeg se trouve être l‟Epicéa, surtout l‟épinette noire (Picea mariana), tandis que c‟est
assurément le Pin dans la mchara.
256
Milieux naturels de Russie
à terre » (Camena d‟Almeida, 1932, p. 79). Les chasseurs aguerris n‟hésitent
pas à s‟aventurer au cœur de la mchara, mais, pour les autres, c‟est, au moins
sur ses marges, la cueillette qui incite à surmonter les difficultés.
C‟est que la mchara abrite en grandes quantités de savoureuses baies,
que la langue française a tendance à toutes assimiler à l‟airelle des marais, mais
qui sont en fait plus variées. La Canneberge des marais (Oxycoccus377 palustris,
klioukva bolotnaïa) est de ce point de vue l‟Ericacée la plus importante, puisque
Utkin et al. (1995) estiment à environ un million trois cent mille tonnes la
récolte annuelle russe de ces grosses baies rouges et acidulées. Les Sibériens,
qui en raffolent, ne manquent jamais de souligner la richesse de la klioukva en
vitamines et en oligo-éléments. La Canneberge à petits fruits (Oxycoccus
microcarpus, klioukva melkoplodnaïa), qui prédomine dans la toundra boisée,
n‟est quant à elle pas exploitée. La Canneberge des marais ne doit être
confondue, en français, avec la véritable Airelle des marais378 (Vaccinium
uliginosum, goloubika), dont les baies sont, comme l‟indique son nom en russe,
de couleur bleue379. Moins parfumée que la klioukva, la goloubika est elle aussi
très riche en vitamines. Consommée fraîche en juin et juillet, son surplus est
fréquemment séché par les Russes pour être conservé. Appréciée, bien qu‟il ne
soit, paraît-il, pas recommandé d‟en consommer en grande quantité, la
goloubika est connue en Russie sous plusieurs autres noms locaux, comme le
gonobobel, la gonobol, la dournika, la pianika.
La goloubika pousse en général avec le bagoulnik, dont elle partage les
exigences pédologiques. Le Lédon des marais380 (Ledum palustre, bagoulnik
bolotny) est parfois surnommé par les Russes le stupéfiant des marais (bolotnaïa
odour). Ce buisson, qui fleurit en mai ou juin, dégage en effet un parfum
mielleux enivrant, qui donne une ambiance capiteuse à la mchara printanière.
De fait, les propriétés narcotiques de cette plante sont utilisées dans la médecine
russe traditionnelle et c‟est aujourd‟hui une prescription homéopathique
fréquente contre les rhumatismes. Les autres plantes les plus communes de
l‟étage inférieur de la mchara sont la linaigrette (Eriophorum vaginatum,
pouchitsa), la Drosera (Drosera, rossianka), l‟Andromède poliée (Andromeda
polifolia, Androméda mnogolistnaïa ou, plus simplement, podbel). Là où la
transformation de la forêt sèche en taïga marécageuse est récente, c‟est la
Laîche (Carex, ossoka) qui domine.
En effet, la taïga marécageuse de cuvette, qui prend déjà une grande
place naturelle dans l‟ensemble de la forêt boréale russe, aurait en outre

377
Oxycoccus est considéré par certains comme un sous-genre de Vaccinium, par d‟autres comme
un genre à part entière.
378
Dite aussi en français Myrtille des marais, ou Airelle bleue, orcette, ou encore embrune.
379
Du moins à l‟extérieur ; la baie est plutôt blanchâtre à l‟intérieur.
380
Qu‟il ne faut pas confondre avec le Lédon du Groenland (Ledum groenlandicum), comestible
et dont les infusions donnent le thé du Labrador au Canada.
257
tendance à gagner du terrain sous l‟action des défrichements anthropiques,
lesquels, en faisant remonter le toit des nappes, inonderaient les anciens
podzols. « Le phénomène se produit souvent après des incendies ou des
défrichements de forêts sur des terrains autrefois secs. La cause en est que la
forêt, en évaporant une énorme quantité d‟humidité, abaisse dans les plaines le
niveau des eaux du sous-sol et draine le terrain ; la forêt disparue, ces eaux
remontent à la surface » (Berg, 1941, p. 53). La question, comprise dans l‟effet
général d‟une couverture forestière sur le cycle hydrologique (Molchanov,
1963), reste cependant controversée381.
La taïga marécageuse de cuvette a été en partie modifiée par la
construction de nombreux lacs de barrages, dans la partie européenne du pays.
Elle a ainsi pu être inondée assez largement, mais s‟est reformée, d‟ailleurs
souvent en gagnant du terrain, et a construit de nouvelles auréoles autour des
nouveaux plans d‟eau. La taïga méridionale de la plaine de la Mologa, déjà
largement marécageuse à l‟état naturel, s‟est transformée au contact du lac de
barrage de Rybinsk, mis en eau dans les années 1940. Cet ensemble de
paysages, dont le caractère marécageux est en partie originel et en partie
provoqué par l‟action anthropique, est protégé par la réserve naturelle de
Darwin. Depuis 1945, le Darvinski zapovednik préserve sur 112 673 ha la
mosaïque de taïga marécageuse dans les cuvettes et de bor sur les bourrelets
morainiques. Les tourbières et la taïga marécageuse de Pins aux formes variées
et tourmentées y prennent la plus grande place et ont été décrites en détail par
Kaleckaja et al. (1988). L‟étage inférieur est particulièrement riche en
savoureux buissons à baies comme l‟Airelle des marais, la Canneberge des
marais et la Ronce morochka. La Camarine noire et la Drosera sont plutôt rares,
mais on trouve fréquemment le cassandre (Chamaedaphne calyculata, bolotny
mirt), l‟Andromède poliée, le Lédon des marais, la Linaigrette vaginée
(Eriophorum vaginatum, pouchitsa vlagalichtchnaïa), la Scheuchzérie des
tourbières (Scheuchzeria palustris, cheïkhtséria bolotnaïa). Puisque la mise en
eau du lac de Rybinsk n‟a guère plus d‟une soixantaine d‟années, la Laîche des
marais (ossoka topianaïa) est très répandue.
A son extrémité occidentale, la réserve naturelle de Darwin compte
aussi, en partie ennoyée, une taïga de vallée, celle de la Mologa, qui forme un
troisième et dernier type de forêt marécageuse.
Généralement, dans les dépressions parcourues par un cours d‟eau, le
drainage est meilleur que dans les cuvettes, mais, si le lit migre d‟une saison à
l‟autre à la surface de la plaine alluviale, la taïga y prend pied sur des sols

381
« Bien qu‟il n‟existe pas beaucoup d‟observations pour conforter ce point de vue, comme on
vient de le voir, l‟idée selon laquelle la forêt aggrave et prolonge les étiages est très largement
partagée, sauf par les auteurs russes » (Cosandey et Robinson, 2000, p. 326).
258
Milieux naturels de Russie
marécageux, où les Sphaignes, bien que moins importantes que dans la mchara,
ne sont pas absentes.
Dans les régions où domine la taïga sombre, les vallées sont couvertes
de pessières alluviales, « les forêts d‟épicéas à herbes » de Berg (1941, p. 49),
les ièlniki s goustym travianym pokrovom de la plupart des géographes russes.
En langage vernaculaire, ce type de taïga correspond au log (Utkin et al., 1995,
p. 106). Le fait important est la faiblesse des mousses et, au contraire, la grande
densité des herbes dans un épais sous-bois.
La pessière à herbes est connue pour être la taïga la plus riche en
Groseillier rouge (Ribes rubrum, smorodina krasnaïa), en Groseillier noir
(Ribes nigrum, smorodina tchiornaïa), dont les Français connaissent les baies
sous le nom de cassis, et en plusieurs autres espèces du même genre, notamment
le Groseillier rampant (Ribes procumbens, léjatchaïa smorodina) en Sibérie. En
tout, ce sont environ 250 000 tonnes de différentes groseilles qui sont ramassées
chaque année dans les pessières alluviales de Russie (Utkin et al., 1995). Les
Aulnes se mêlent aux Genévriers, Eglantiers et Chèvrefeuilles pour former un
dense sous-bois. Mais c‟est sans doute le Saule (Salix, iva) l‟arbuste le plus
caractéristique de l‟étage moyen du log.
L‟espèce la plus commune en Russie est le Saule à feuilles aiguës (Salix
acutifolia, iva ostrolistnaïa), qui y est surnommé le Saule rouge (verba krasnaïa
ou krasnotal), formant localement des peuplements presque exclusifs. Ces
saussaies prennent plutôt pied sur les alluvions assez sableuses, faisant alors
transition avec le second type, plus rare, de taïga marécageuse de vallée
alluviale.
En effet, dans les régions où domine la taïga sèche, certaines vallées
sont couvertes de pinèdes alluviales, que Berg (1941, p. 49) appelle « le bor à
herbes », le traviano-bolotny sosniak d‟autres auteurs.

259
3.4.2. Les micro-variétés de la taïga de plateau et de montagne

En relief plus tourmenté, les plateaux de taïga décidue à l‟est de


l‟Iénisséï présentent quelques micro-variations paysagères, mais ce sont surtout
les montagnes de l‟étage forestier qui offrent des contrastes de versants sur de
courtes distances.

Les différents types de lariçaies de plateau

La taïga de Mélèzes de Dahourie du Plateau de Sibérie Centrale et de


ses annexes présente de fines variations locales, essentiellement dues à la
profondeur du pergélisol, qui agit sur l‟humidité et le drainage du sol sus-jacent.
Le paysage le plus fréquent est celui d‟une taïga sèche de Mélèzes, à sous-bois
d‟Aulne nain (Duschekia, okholnik), de Rhododendron, de lespédétsa
(Lespedeza), dont l‟étage inférieur est riche en airelles, particulièrement la
brousnika (Vaccinium vitis-idaea)382, et, surtout, dont le tapis herbeux abondant
répond à la clarté qui existe au sol.
Parmi ces herbes, on trouve fréquemment la Prêle des champs
(Equisetum arvense, khvochtch polévoï) et des Graminées, comme la Fétuque
de Yakoutie (ovsianitsa yakoutskaïa). La lariçaie à Rhododendron domine sur
les pentes fortes des vallées encaissées, tandis que la lariçaie à Airelles rouges
(brousnitchy listvennitchnik) l‟emporte sur les versants plus doux des plateaux
d‟interfluve. Ce sont les Toungouses qui forment le vrai peuple383 de la taïga de
Mélèzes de Dahourie, en connaissent et en exploitent les moindres
différences384 tout en respectant la forêt ; les autres ethnies, y compris les
Yakoutes, n‟occupent que les clairières, qu‟ils ne manquent pas d‟agrandir par
défrichement.
Sur les sols sableux, le Pin sylvestre se mêle au Mélèze de Dahourie,
voire, localement, le supplante, pour former un bor. Sur le piémont du Saïan
Occidental, le parc national de Chouchenski Bor possède de nombreux faciès

382
Une villageoise de la localité sibérienne de Khoujir nous expliquait, en août 2008, qu‟elle
ramassait à chaque mois de septembre une grande quantité de brousnika dans le sous-bois des
Mélèzes de Dahourie. Elle met un cachet d‟aspirine pour deux seaux, sans jamais ajouter de sucre
insiste-t-elle, et laisse l‟ensemble dehors, qui gèle immédiatement et se garde jusqu‟au printemps.
La réserve d‟Airelle rouge sert ainsi tout l‟hiver.
383
Bien que le terme de Toungouse ait été forgé par les Yakoutes à l‟égard de plusieurs ethnies de
manière péjorative, il reste commode de l‟utiliser pour regrouper l‟ensemble des peuples de la
forêt de Sibérie Centrale et Orientale, qui se trouvent être les Evenks et les Evens.
384
« Le chasseur demande aux arbres de lui fournir des repères dans l‟univers indéfini de la taïga,
comme le font spontanément les côtés des troncs qu‟un vent pluvieux a couverts de mousse ou les
fûts qu‟un ours a griffés. Il guette le mélèze à tête double ou triple, la cime inhabituellement
fournie, la souche bizarre qui viendra rompre la continuité du sous-bois » (Hamayon, 1997, p.
26).
260
Milieux naturels de Russie
différents de pinèdes, dont les lentotchnyé bory (les pinèdes-galeries), qui
couvrent les dunes sableuses de la partie la plus septentrionale de l‟aire
protégée. Dans l‟île d‟Olkhon du Baïkal, cette association du Pin sylvestre et du
Mélèze de Dahourie se produit sur tout le versant occidental, aux sols sableux.
Là où le sol est plus humide, tout en étant bien drainé, le Cèdre de
Sibérie (Pinus sibirica) se mêle au Mélèze de Dahourie et devient localement
dominant. Ces lariçaies-cédrières sibériennes ont un sous-bois bien fourni en
airelles.

Cliché L. Touchart, août 2008


Photo 42 Une cédrière du sud de la Sibérie
La lariçaie du Plateau de Sibérie Centrale s’enrichit vers le sud en Cèdres de Sibérie, en particulier là
où le sol est humide. Le sous-bois est plus dense et riche en Airelles. A proximité d’Irkoutsk,
l’Homme a favorisé le développement de feuillus.

Dans les parties concernées par un sol mal drainé, où le pergélisol est
proche de l‟affleurement, c‟est la « taïga humide à mélèzes » (Berg, 1941, p.
51) qui se développe. Le sous-bois y comprend souvent le Bouleau pubescent
(Betula pubescens, bérioza pouchistaïa) et un tapis de mousses couvre le sol.

261
Dans le cas d‟un sol engorgé, on entre dans une mar385, qui est une lariçaie
marécageuse, aux arbres espacés, pouvant passer à une boulaie naine, un iernik,
et à une prairie humide. Les mari forment ainsi une mosaïque de bois
souffreteux et de clairières marécageuses trouant la taïga de Sibérie orientale et
d‟Extrême-Orient. Les ierniki deviennent de plus en plus fréquent au fur et à
mesure qu‟on s‟avance vers le nord.
Dans la taïga septentrionale, les principaux types de forêt sont la
lariçaie à mousses (mokhovoï listvennitchnik), la lariçaie à Airelle des marais
(goloubytchny listvennitchnik) et la lariçaie à Lédon (bagoulnikovy
listvennitchnik).

Les contrastes d’exposition dans les forêts taïgiennes de montagne

L‟exposition des versants (èkspozitsia sklonov), qui provoque des


différences d‟échauffement des systèmes de pentes en fonction de leur
orientation face aux rayons solaires, acquiert une importance d‟autant plus
grande pour la vie montagnarde que trois critères sont réunis : une faible
nébulosité, une latitude moyenne et une direction prédominante des vallées
s‟allongeant d‟ouest en est.
La Russie, et a fortiori la Sibérie, étant en climat continental, la plupart
de ses montagnes répondent à une longue durée d‟insolation et une faible
nébulosité, qui exacerbent les contrastes de versants. L‟Altaï et le Saïan sont
cependant les deux massifs qui sont le plus concernés. En Extrême-Orient,
notamment au Kamtchatka, une nébulosité plus importante tend à homogénéiser
le comportement les versants.
Les latitudes moyennes concernent plus les montagnes du sud de la
Russie et, une fois encore, l‟Altaï et le Saïan développent. Mais bien d‟autres
massifs sont concernés, comme l‟Oural méridional, la Transbaïkalie et Sikhotè-
Alin. En revanche, les Monts de Sibérie Orientale, situés très au nord, les rayons
solaires sont si bas l‟essentiel de l‟année que le phénomène d‟ombre portée
réduit fortement les contrastes, ou, si l‟on veut, presque tous les versants se
conduisent comme des ubacs, quelle que soit leur exposition.
Enfin, ce sont les montagnes où les vallées s‟allongent de préférence
d‟ouest en est qui offrent les contrastes les plus marqués entre l‟adret (youjny
sklon386) et l‟ubac (séverny sklon). Il en existe évidemment des segments dans
toutes les chaînes russes, mais c‟est dans les monts Saïan que le phénomène

385
La mar (mar’ en transcription internationale) n‟a évidemment rigoureusement aucun rapport
avec la mare française.
386
Le russe exprime le plus souvent elliptiquement l‟adret en « versant méridional » (youjny
sklon), qu‟il faut comprendre comme « versant tourné vers le sud », correspondant effectivement
au flanc situé au sud d‟un sommet, mais au nord d‟un fond de vallée. On trouve, parfois aussi
dans la littérature russe, le terme plus long, mais plus juste, de « versant d‟exposition
méridionale » (sklon youjnoï èkspozitsii).
262
Milieux naturels de Russie
prend la plus grande ampleur. Ainsi, les youjnyé sklony ont tendance à recevoir
plus de calories par insolation directe, à être plus secs, à avoir des sols moins
acides, tandis que les sévernyé sklony sont plus froids, conservent la neige plus
longtemps, ont des sols plus acides, où la décomposition de la matière
organique se fait plus mal. Dans un massif souffrant de sécheresse, comme le
Saïan, qui élève sa taïga de montagne au-dessus de la steppe, l‟exposition en
ubac n‟est d‟ailleurs pas forcément un inconvénient, car le tapis neigeux protège
le sol des plus grands froids, puis il distille, en fondant, une humidité qui peut
être bénéfique, quand manquent les précipitations.
Il résulte de ces différences d‟exposition une grande variété de facettes
paysagères de la taïga de montagne. D‟une part, la limite altitudinale des étages
forestiers n‟est pas la même, d‟autre part les espèces elles-mêmes peuvent
varier. C‟est ainsi que, de l‟Altaï au Saïan Or