Vous êtes sur la page 1sur 42

CITOYENNETÉ ATHÉNIENNE

PRÉSENTATION

La "citoyenneté" a-t-elle un équivalent exact en grec ancien ?

Le terme "πολιτεία" (politeia), sans être exactement synonyme,


recouvre, comme le mot français, les notions de conscience civique et de
droits et devoirs du citoyen. La citoyenneté comme la politeia supposent
donc l'existence d'une "constitution". Même si celle-ci n'est pas toujours
formellement rédigée, elle est caractérisée, dans les États de droit, par un
ensemble d'institutions régies par des lois, délimite l'organisation
administrative et territoriale, définit le corps civique et répartit les pouvoirs.

A Athènes, du début du V° jusqu'au dernier tiers du IV° siècle, la


politeia s'appela pour la première fois démocratie (δηµοκρατία) parce qu'elle
donnait tout le pouvoir au demos (δῆµος), la communauté des citoyens. Avec
quelques ajustements et au prix de plusieurs crises graves, ce régime
politique a réglé la vie de la cité pendant près de deux siècles. Les
bouleversements intérieurs et extérieurs ont influé sur ce que nous
appellerions aujourd'hui le "comportement citoyen" mais pendant tout ce
temps, avec des hauts et des bas, les Athéniens ont partagé des valeurs et les
principes qui les ont guidés gardent pour nous un caractère fondateur.

Dans l'Antiquité, cette "vie de la πόλις" (polis) s'étendait toutefois


bien au-delà du domaine dans lequel les définitions modernes la cantonnent.
Par "démocratie", il fallait entendre non pas un système représentatif basé
sur des élections, mais une gestion directe des affaires publiques par la
communauté civique. Dès lors, la vie quotidienne d'un citoyen ordinaire était
rythmée tout autant par les devoirs qu'il avait envers sa cité que par ses
obligations privées. Les fêtes religieuses, le culte des morts, les
représentations théâtrales elles-mêmes en faisaient partie. Les magistrats
n'avaient pas seulement en charge l'application des lois et des décisions de
l'Assemblée mais exerçaient également des fonctions à caractère religieux,
militaire ou judiciaire. Les citoyens étaient amenés aussi bien à voter des
décrets qu'à officier lors d'un culte à caractère familial ou civique, à siéger
dans un tribunal ou à porter les armes.

La lecture des textes grecs nous invite à découvrir une période de


l'histoire et pose quelques questions d'actualité sur la notion moderne de
citoyenneté dans un régime démocratique.
1. HISTOIRE DE LA CITOYENNETÉ A
ATHÈNES
INTRODUCTION

L'histoire de la démocratie athénienne commence en 507 av. J-C


avec les réformes fondamentales de Clisthène et se termine en 338 avec la
soumission complète de la cité au roi de Macédoine. L'historique proposé ici
invite à survoler ces 170 ans d'histoire et retrace brièvement la période qui
les a précédés, aux VII° et VI° siècles. Il ne s'agit pas d'un résumé, les faits
relatés n'étant retenus que dans la mesure où ils ont un rapport direct avec le
sujet de ce dossier. Le parcours s'efforce de donner une perspective
chronologique de la citoyenneté à Athènes en montrant sa construction, son
développement, les crises qu'elle a traversées et les solutions que les
Athéniens ont imaginées pour les surmonter. Il permet aussi de voir à quel
point la vie démocratique d'une cité est fragile. Dans son existence même
elle est l'objet d'attaques incessantes, à l'extérieur comme à l'intérieur. Dans
son fonctionnement, elle n'a rien de naturel et fait l'objet d'une construction
complexe reposant sur des équilibres précaires et toujours menacés.

ATHÈNES AVANT LES RÉFORMES DE


CLISTHÈNE
Entre le début du VII° et la fin du VI° siècle, c'est l'ensemble du
monde grec qui bouge. Dans toutes les cités d'Asie Mineure ou de Grèce
continentale, des bouleversements politiques profonds se produisent et les
anciennes monarchies héritées de la période mycénienne et des "siècles
obscurs" disparaissent. Sur le plan militaire, les anciens combats
"homériques" laissent la place à des batailles rangées, organisées en
bataillons et en phalanges dans lesquels les fantassins jouent désormais un
rôle de premier plan. Les citoyens sont donc amenés à participer de plus en
plus nombreux à la défense de la cité et cette "révolution hoplitique" (οἱ
ὁπλίται, les hoplites, soldats fantassins armés de la lance et du bouclier)
s'accompagne de revendications politiques qui vont aboutir à des régimes
différents. A Sparte s'instaure une oligarchie militaire dans laquelle les
citoyens sont exclusivement des soldats, mobilisés à plein temps, vivant en
caserne et ne s'adonnant à aucun travail agricole ou artisanal. Athènes choisit
une autre voie qui la conduira, après une période oligarchique et un bref
retour à la monarchie, à mettre en place au V° siècle un régime de nature
démocratique.
Le régime oligarchique :

Au VII° siècle, Athènes est gouvernée par ses "magistrats". Ceux-ci,


élus par leurs pairs, appartiennent tous à la classe des Eupatrides (οἱ
Εὐπατρίδαι, "ceux qui sont de bonne naissance"). La base de l'organisation
politique est la tribu (ἠ φυλή), structure clanique d'origine ionienne. On en
compte quatre, chacune étant gouvernée par un phylobasileus (ὁ φυλο-
βασιλεύς, le chef de tribu) et divisée en 12 "naucraries" (ναυκραρίαι) dont
on ignore la véritable fonction. Les familles sont regroupées en phratries (ἡ
φρατρία); l'unité géographique de base est le dème (ὁ δῆµος) dont le sens
premier est la "part de territoire appartenant à une communauté" (A. Bailly).
Le gouvernement central est assuré par 9 archontes (οἱ ἄρχοντες).
Les trois premiers reprennent les prérogatives principales de la fonction
royale : l'archonte éponyme (ὁ ἄρχων ἐπώνυµος) donne son nom à l'année
de son mandat et assure le pouvoir judiciaire alors que l'archonte-roi (ὁ
ἄρχων βασιλεύς) et le polémarque (ὁ ἄρχων πολέµαρχος) ont
respectivement en charge la religion et la guerre. Les six autres archontes
sont les "thesmothètes" (οἱ ἄρχοντες θεσµοθέται), chargés de l'établissement
et de la garde des lois.
Les archontes sont nommés et contrôlés par l'assemblée dite de
l'Aréopage. Celle-ci tire son nom de la colline d'Arès (ὁ Ἄρειος πάγος),
proche de l'Acropole, où, selon la légende, le dieu de la guerre avait été jugé
par ses pairs. Elle existait depuis la période monarchique, pendant laquelle
elle était composée de membres des grandes familles aristocratiques.
Pendant le régime oligarchique, elle regroupe aussi les anciens archontes.
Son rôle est important car elle nomme et contrôle les magistrats et
promulgue les décrets. Le pouvoir est donc aux mains des plus puissants.

Sur le plan social, on retrouve la même domination. Les paysans


pauvres travaillent généralement comme métayers (πελάται, "clients" ) de
quelques riches familles. On les appelle aussi "hectémores" ou "sizeniers"
(ἑκτήµοροι) parce qu'ils doivent donner un sixième de leur récolte à leur
propriétaire. Dans l'incapacité de payer leur fermage et sans ressources, ils
sont parfois contraints de s'endetter en mettant en gage leur propre personne.
Ce "gage sur les corps" (τὸ δανείζειν ἐπὶ τοῖς σώµασιν) fait finalement d'eux
et de toute leur famille les esclaves de leurs créanciers qui peuvent alors se
les approprier ou les vendre. Une pratique aussi inhumaine se révèle aussi
désastreuse sur le plan économique. La concentration des terres entre les
mains de quelques grands propriétaires accentue les disparités et prive la cité
d'une partie de ses forces vives, contraintes de s'exiler ou vendues aux
frontières de l'Attique. En effet, contrairement à beaucoup de cités grecques,
Athènes (comme Sparte) n'a jamais fondé de colonie et ne peut par ce biais
exporter son trop-plein de population vers d'autres rivages de Méditerranée.
Les mouvements de révoltes se multiplient donc et vont provoquer, par
étapes, la chute de l'oligarchie. La tradition attribue la paternité des réformes
qui vont suivre à quelques individus, auxquels est associée la notion
d'"eunomia" (ἡ εὐνοµία) qui signifie "bonne législation" mais aussi "ordre
bien réglé", "bonne observation des lois" et, tout simplement, "équité",
"justice".

L'eunomia de Dracon (fin du VII° siècle)

On sait peu de choses de ce personnage mais on rapporte que c'est à


son instigation que la législation d'Athènes fut, pour la première fois, écrite.
Par cet acte fort, on marque d'abord la volonté de rendre le droit intangible
et de l'inscrire dans la durée ; mais le passage de l'oral à l'écrit provoque
aussi des changements importants dans la relation des citoyens à la loi. Les
magistrats continuent de veiller à son respect mais en fonction de critères
identiques et connus de tous. Les Athéniens garderont pendant toute la
période démocratique le souvenir de cette rigueur "draconienne" au point
que la tradition, rapportée tardivement par Plutarque (Vie de Solon, 17, 3),
indique que les textes "avaient été écrits avec du sang et non avec de l'encre".
(Δι΄ αἵµατος, οὐ διὰ µέλανος, τοὺς νόµους ὁ Δράκων ἔγραψεν),
La législation nouvelle répond donc incontestablement à un souci de
justice mais, sur le plan économique, l'eunomia de Dracon ne soulage en rien
les classes défavorisées, la situation reste la même et le fossé continue de se
creuser entre les plus riches et les pauvres, ces derniers étant de plus en plus
nombreux.

L'eunomia de Solon (début du VI° siècle)

• La sisachtie : la réforme de Solon permettra de sortir une partie


importante de la population de l'Attique du "fardeau" de la servitude.
C'est le sens exact de la "sisachtie" (ἡ σεισ - άχθεια, "le soulagement
d'un fardeau"). La loi promulguée annule les dettes publiques et
privées, supprime toutes les bornes ("Γῆ µέλαινα͵ τῆς ἐγώ ποτε
ὅρους ἀνεῖλον...", "j'ai arraché les bornes à la terre noire...") qui
marquaient les propriétés hypothéquées et interdit de recourir
désormais à la pratique du gage des corps. Mieux, elle prend un effet
rétroactif et autorise les victimes réduites en esclavage à retrouver
leur liberté et leurs droits civils. Cet effacement de la dette constitue
une étape importante dans l'évolution d'Athènes vers une citoyenneté
démocratique. Si la mesure a avant tout un caractère économique,
elle témoigne aussi, pour la première fois, d'une préoccupation
sociale associée à une volonté politique.

• La nouvelle citoyenneté : La sisachtie s’accompagne d'une série de


réformes : la nouvelle législation porte sur la famille, les droits de
succession, la circulation et le commerce des biens de première
nécessité. Solon ne cherche pas à réduire les inégalités de fortune -
les citoyens rétablis dans leurs droits civils ne récupèrent pas les
biens qui leur avaient été confisqués- mais ses lois ont un double
objectif : rétablir l'homogénéité du corps social dans toutes ses
composantes et permettre aux plus pauvres de participer
effectivement à la vie de la cité. C'est à Solon qu'Aristote attribue la
répartition de la population en quatre classes (τὰ τέτταρα τέλη) dites
censitaires parce qu'elles reposent sur la fortune : par ordre
décroissant, on les appelle classe des pentacosiomédimnes (οἱ
πεντακοσιοµέδιµνοι), des chevaliers (οἱ ἱππείς), des zeugites (οἱ
ζευγῖται) et des thètes (οἱ θητικοί), cette dernière regroupant les plus
pauvres, les paysans sans terre. Il est probable, en réalité, qu'au
moins les trois premières de ces classes existaient déjà depuis la
période monarchique mais l'important est que la réforme fait entrer
les thètes à l'Ecclesia (ἡ Ἐκκλησία). Cette "assemblée" ne regroupait
jusqu'alors que les citoyens capables de s'armer comme hoplites et
son rôle était purement consultatif. Outre son ouverture aux citoyens
les plus pauvres, Solon modifie considérablement sa fonction en lui
donnant en plus le pouvoir de désigner les magistrats en lieu et place
de l'Aréopage. Celui-ci perd ainsi une partie essentielle de ses
prérogatives et de son indépendance puisqu'il était composé surtout
d'anciens archontes. Le déclin de la vieille assemblée oligarchique
est confirmé par une véritable révolution sur le plan judiciaire. En
effet, un nouveau tribunal est institué : l'Héliée (ἡ Ἡλιαία). Dès son
origine, celui-ci compte 6000 citoyens tirés au sort parmi toutes les
classes sociales. L'intention politique est évidente : il s'agit de mettre
la justice entre les mains de l'ensemble des citoyens. Chacun a
désormais le pouvoir de juger mais aussi le droit et le devoir
d'intenter des actions en justice au nom de la cité. Ce principe
fondamental sera plus tard une des bases du régime démocratique :
Athènes ne connaîtra jamais de magistrature professionnelle. On
attribue enfin à Solon la création de la première Boulè (ἡ Βουλή),
"Conseil" composé de quatre cents membres (cent par tribu). Le rôle
de cette assemblée aurait été de préparer les réunions de l'Ecclesia.

• Aux dires d'Aristote, la législation de Solon constitue une étape


importante sur la voie de la citoyenneté démocratique. Les lois sont
gravées dans la pierre et exposées aux yeux de tous les citoyens sur
l'Agora, sous le portique royal. Solon refuse cependant toute idée de
réforme agraire et de réduction des inégalités. Les citoyens restent
répartis dans leurs classes censitaires différentes, chacune
correspondant à des droits et des charges différents sur le plan de la
citoyenneté. L'eunomia solonienne repose donc sur un ordre social
garanti par la loi qui perdurera pendant la période démocratique mais
entérine des disparités qui devaient nécessairement déboucher sur
des troubles. Au milieu du VI° siècle, deux factions entrent en conflit
: le "parti des gens de la plaine" (ἡ στάσις τῶν πεδιακῶν) et celui "de
la montagne" (ἡ στάσις τῶν διακρίων). Le premier regroupe les
Eupatrides, mécontents de la perte de leurs privilèges politiques, le
second rassemble tous les petits paysans sans terre aspirant à une
véritable réforme agraire. Entre les deux, le développement
économique fait émerger une classe nouvelle de commerçants et
d'artisans, vivant principalement dans la zone urbaine et sur les
rivages de l'Attique, qu'Aristote appelle "ceux de la côte" (ἡ στάσις
τῶν παραλίων).

La tyrannie : 561 - 510

L'affrontement des trois factions finit par paralyser le pouvoir


politique et favorise les ambitions personnelles. Pisistrate, chef du parti de
la montagne, exploite habilement la situation et s'empare du pouvoir en
s'appuyant sur le mécontentent populaire. Il devient officiellement tyran
(τύραννος) d'Athènes de 561 à 528. Sur le plan politique, cette période de
cinquante ans de pouvoir personnel constitue une parenthèse dans la marche
d'Athènes vers une constitution démocratique. La prééminence de la loi
écrite, que Dracon et Solon avaient réussi à établir pendant la première
moitié du VI° siècle, cède la place à la volonté solitaire du monarque. Sur le
plan constitutionnel, la régression est considérable : les magistrats sont
nommés directement par le palais, l'Aréopage devient une simple chambre
d'enregistrement. Avec la suppression du service militaire et le recours
exclusif au mercenariat, les citoyens sont privés d'un des acquis
fondamentaux de la révolution hoplitique. L'Ecclesia n'est plus convoquée,
l'Héliée ne siège plus. Pourtant, les historiens ont très vite reconnu dans la
tyrannie un épisode nécessaire à la formation de la citoyenneté athénienne.

• Le progrès social : pour établir son pouvoir, Pisistrate applique une


politique populiste. il écarte les aristocrates et s'appuie sur la masse
des plus pauvres. Il engage pour cela les réformes sociales égalitaires
que Solon n'avait pas voulu entreprendre, distribuant aux paysans
sans terre les propriétés confisquées aux Eupatrides exilés, attribuant
nourriture et subventions. Il réussit ainsi à rétablir sur le territoire de
l'Attique une classe paysanne aisée. La période coïncidant avec une
stabilité remarquable sur le plan extérieur, la production agricole se
développe considérablement. Le règne de Pisistrate est donc une
période de prospérité dont le peuple athénien gardera un bon
souvenir. En revanche, l'aristocratie ne se remettra jamais de cet
intermède, la tyrannie mettant pour longtemps un terme aux
tentatives de restauration oligarchique.

• L'unité de la cité : c'est sous la tyrannie qu'Athènes commence à


prendre le visage qui fera l'admiration de tous au V° siècle. Pour
donner du travail aux plus pauvres, Pisistrate engage une politique
de grands travaux, faisant construire sur l'Acropole un premier
temple monumental : l'Hécatonpédon (ὁ ἑκατόµπεδος, temple de 100
pieds), ancêtre du ParThénon. Les cultes officiels, à caractère
politique, se multiplient et, très vite, deux divinités dominent le
panthéon de la cité : Athéna, déesse tutélaire, dont la chouette
emblématique, frappée sur la monnaie nationale, deviendra bientôt
le symbole de l'hellénisme dans le monde méditerranéen, et
Dionysos. En instaurant les fêtes officielles en l'honneur de ce dieu,
le tyran fait entrer au coeur de l'espace urbain un culte d'origine
rurale. Des cérémonies qui se déroulent à l'occasion des Grandes
Dionysies naissent le dithyrambe, le drame satyrique, la comédie et
la tragédie. Les représentations théâtrales données au pied de
l'Acropole dans le théâtre de Dionysos et qui constitueront bientôt le
ciment de la vie politique, religieuse et artistique de la cité
démocratique sont nées sous la tyrannie.

Le régime ne survit que quelques années à la mort de Pisistrate. Ses


fils Hipparque et Hippias, les Pisistratides, faibles et incompétents, sont
rapidement chassés du pouvoir. En 510, Athènes se retrouve libérée de
l'intermède monarchique. Bien que de jeunes nobles soient à l'origine de la
chute des tyrans, la classe aristocratique, affaiblie, décimée, divisée, exilée,
est incapable de reprendre le pouvoir, malgré l'appui de l'oligarchie spartiate.
Au contraire, le demos (ὁ δῆµος, le peuple citoyen), a pris conscience de sa
force et de son identité ; dès lors Athènes est prête à recevoir sa constitution
"démo-cratique".

LES RÉFORMES DE CLISTHÈNE


Après la chute d'Hippias, le dernier Pisistratide, en l'espace de
quelques années, de 507 à 501, la cité va se doter d'une constitution originale
et radicale, sous l'impulsion d'un réformateur audacieux : Clisthène.

La personnalité de Clisthène

Qui était Clisthène ? Un membre d'une des plus illustres familles


athéniennes : les Alcméonides ; un petit-fils de tyran, son grand-père
Clisthène de Sicyone ayant été dans sa cité l'homologue de Pisistrate.
Comment et pourquoi cet aristocrate va-t-il non seulement prendre la tête du
parti populaire mais, chose bien plus estimable, s'élever au dessus de toute
ambition populiste pour inspirer la première véritable constitution
démocratique de l'histoire ? La question reste posée et nous devons nous
satisfaire de la formule lapidaire d'Aristote qui résume ainsi son oeuvre et sa
vie : "il donna le pouvoir à tout le peuple". Sans doute la compétition
politique et la pression des événements ont-elles joué un rôle aussi important
que la vision historique mais il est certain que cet homme cultivé était
également inspiré par la philosophie rationnelle de son temps et en
particulier par le souci de perfection propre à la pensée pythagoricienne. On
sait par ailleurs qu'il avait voyagé et étudié la constitution d'autres cités
grecques et de quelques unes de leurs colonies. La hardiesse et la radicalité
des mesures qu'il va faire prendre à ses concitoyens ont peut-être à voir avec
l'esprit pionnier qui préside à la fondation d'une nouvelle cité.

Redéfinition de l'espace et du temps politique

Ni Dracon, ni Solon ni Pisistrate n'avaient osé toucher à la structure


clanique qui régissait le fonctionnement politique d'Athènes depuis le VIII°
siècle. Le système des quatre tribus et des douze naucraries servait de cadre
à toute l'organisation civile, politique et religieuse. La réforme de Clisthène
repose principalement sur un bouleversement complet de cette organisation.
Les anciennes structures de base (dème, phratrie, tribu, trittye, naucrarie) ne
sont pas abolies mais leur rôle et leur répartition sont redéfinis. L'ensemble
est désormais basé sur un système décimal qui n'est pas sans évoquer le
projet des révolutionnaires français du XVIII° siècle. Selon le même
principe, un calendrier politique est établi. Il ne remplace pas le calendrier
religieux lunaire mais divise l'année politique en dix mois solaires,
s'inspirant des découvertes astronomiques récentes faites en Asie Mineure
et au Moyen-Orient.

Elargissement du demos

Pour assurer le succès de son redécoupage et rompre définitivement


avec l'ancienne organisation de type clanique, Clisthène offre la citoyenneté
à de nombreux non-citoyens qu'il répartit dans les nouveaux dèmes et les
nouvelles tribus. Plusieurs milliers d'hommes libres mais issus d'unions
illégitimes, de métèques, d'étrangers et même d'esclaves sont ainsi
naturalisés et deviennent membres de plein droit de l'Ecclesia dans laquelle
on peut penser qu'ils constituent un des plus fermes soutiens du régime
démocratique naissant.

Les organes du gouvernement

En l'espace de cinq ans, tout le pouvoir politique est transféré à


l'Ecclesia. On aménage spécialement la colline de la Pnyx sur laquelle les
citoyens ont le droit et le devoir de se rendre, quatre fois par mois, pour
débattre et gouverner directement la cité, selon la règle de la majorité simple
et par votes individuels à main levée. L'Héliée retrouve tous les pouvoirs que
la réforme de Solon lui avait conférés. Les magistrats sont tirés au sort. On
crée aussi un nouveau collège appelée "stratégie", composé de dix membres
élus par l'Assemblée. Clisthène modifie en outre la composition et le
fonctionnement de la Boulè (ἡ βουλή), qui devient un "Conseil" de 500
membres tirés au sort, siégeant au Bouleuterion (τὸ Βουλευτήριον) et
assurant pendant un an le fonctionnement de l'exécutif. L'Aréopage perd
ainsi toutes ses fonctions politiques et la plupart de ses prérogatives
judiciaires. En 462, poursuivant l'œuvre de Clisthène, Ephialtès, le dernier
grand réformateur, lui enlèvera le contrôle des comptes de magistrats, ne lui
laissant à juger que les affaires criminelles à implication religieuse.

L'établissement des principes démocratiques

Le nouveau régime ne s'appelle pas encore démocratie mais le


pouvoir du demos est total, appuyé sur les principes d''iségorie, isonomie et
isogonie. Les classes censitaires ne sont pas abolies mais la prééminence de
la loi écrite et l'égalité de jugement sont solennellement réaffirmées, Sur la
Pnyx, dans l'Héliée ou le Bouleuterion, toutes les voix sont égales. Le peuple
souverain jouit donc de droits dont il n'avait jamais disposé jusqu'alors. Il se
retrouve aussi face à ses devoirs. C'est à lui désormais de faire face à ses
responsabilités de gouvernant, et de donner une partie de son temps à la
collectivité. Il est aussi le seul gardien de la constitution et le garant de son
pouvoir et de sa liberté. Pour se prémunir contre la corruption, la remise en
question des principes démocratiques et un retour des oligarques ou des
tyrans, la cité instaure une série de mesures de vigilance avec des procédures
telles que l'euthyna (ἡ εὔθυνα), l'eisangélie (ἡ εἰσαγγελία), la graphè
paranomon (ἡ γραφή παρανόµων), ou l'ostracisme (ὁ ὀστρακισµός) dont
furent parfois victimes des personnages très éminents.

LA DÉMOCRATIE AU V° SIÈCLE
On appelle le souvent le V° siècle "siècle de Périclès", à cause de
l'influence déterminante que cet homme politique eut sur le destin de sa cité
à cette époque. C'est l'âge d'or de la démocratie athénienne et l'apogée de sa
puissance dans le monde grec.

La démocratie et les guerres médiques

L'histoire d'Athènes, de la démocratie et peut-être de l'hellénisme


aurait pu s'arrêter au début du V° siècle quand l'armée perse envahit le
territoire de la Grèce continentale. Après avoir soumis les Grecs d'Asie
Mineure, Darius débarque près d'Athènes en 490. Sur une étroite barre de
terre côtière, un petit contingent d'hoplites athéniens commandé par Miltiade
barre l'accès de l'Attique, aidé de quelques forces platéennes. Que s'est-il
passé à Marathon ? Affrontement héroïque ou simple escarmouche avec une
colonne ennemie venue tester la résistance locale ? Toujours est-il que la
victoire eut un grand retentissement et qu’Athènes en retira un prestige
considérable auprès des autres cités grecques. Sur le plan intérieur, la
victoire eut pour le nouveau régime un caractère fondateur puisque les héros
tombés au combat servirent désormais d'exemple dans les cérémonies à
caractère civique. A l'Assemblée, elle renforça la position du camp
démocratique face aux oligarques et aux nostalgiques de la tyrannie,
suspects de pactiser avec l'ennemi.
La cité doit alors beaucoup au génie de l'un de ses stratèges,
Thémistocle. Persuadé que l'envahisseur ne restera pas sur cet échec, celui-
ci a la lucidité de penser que la prochaine bataille sera maritime et convainc
ses concitoyens de faire porter tout l'effort d'armement sur la flotte. L'argent
des mines du Laurion est employé à la construction de quelque deux cents
trières. En 480, les Perses reviennent par terre et par mer, commandés cette
fois-ci par Xerxès. Après avoir franchi le défilé des Thermopyles défendu
par les Spartiates, ils envahissent et ravagent l'Attique. Abandonnant la ville,
les Athéniens se replient sur leurs bateaux. C'est dans la baie de Salamine
que se joue le destin de la guerre. Là, les deux cents trières athéniennes
construites dans la décennie précédente défont plus de 1000 navires
ennemis. La bataille a été immortalisée par le récit du messager dans Les
Perses d'Eschyle.

Cette bataille navale marque aussi le début d'une nouvelle époque,


d'une part parce que c'en est fini des tentatives d'hégémonie perse sur le
monde grec mais aussi parce que l'incidence sera forte sur le plan de la
citoyenneté. Si la bataille de Marathon était le fait d'une armée d'hoplites,
fantassins appartenant aux classes censitaires supérieures, celle de Salamine
est la victoire des "rameurs" (plus de 30.000), recrutés exclusivement parmi
les thètes sans fortune et sans armes. Ce sont donc les plus pauvres de ses
citoyens qui ont sauvé la cité sur les navires dont ils avaient voté eux-mêmes
la construction. Comment ceux-ci ne se sentiraient-ils pas confortés dans
leurs droits et leur pouvoir ? Sur le plan extérieur, la puissance d'Athènes
reposera désormais sur sa force maritime. En 457, la construction des
"Longs Murs" entre la ville et le port du Pirée affirme cette volonté de lier
thalassocratie (ἡ θαλασσοκρατία, "le pouvoir sur la mer") et démocratie (ἡ
δηµοκρατία, "le pouvoir du peuple").

La démocratie et l'impérialisme

Athènes ayant pris la part la plus importante dans la lutte contre les
barbares devait légitimement en retirer quelques bénéfices. Elle prend la tête
d'une confédération de 150 cités alliées qui deviendront bientôt sujettes. La
"Ligue de Délos", censée protéger contre une menace militaire devient
rapidement une source de profit. Le phoros (ὁ φορός), une contribution
financière imposée à tous les membres, permet de constituer un trésor qui
assurera l'hégémonie et la prospérité de la cité dominante.
Jusqu'en 454, ce trésor est conservé à Délos mais, à cette date, il est
transféré à Athènes qui, dès lors, en use à sa guise. Tous les rouages du
pouvoir démocratique sont impliqués : le montant de l'impôt est voté par
l'Ecclesia sur proposition des stratèges et c'est la Boulè qui tient à jour le
registre des versements. Le paiement s'effectue à l'occasion des Grandes
Dionysies et, en cas de contestation, les cités alliées peuvent faire appel ...
devant l'Héliée. Cette manne donnera à la démocratie les moyens financiers
sans lesquels elle n'aurait peut-être pas pu fonctionner. La construction des
Longs Murs, les travaux d'embellissement de l'Acropole, le paiement des
indemnités aux bouleutes, aux héliastes et aux citoyens assistant aux séances
de la Pnyx n'auraient sans doute pas été possible sans cette "contribution"
forcée. Athènes se sert aussi de son pouvoir pour faire absorber par ses alliés
son trop-plein de population. Certains citoyens partent y résider comme
clérouques (κληροῦχοι, "colons" recevant un lot de terre). Elle traite ainsi
les cités de la ligue comme les colonies dont elle ne dispose pas.
Il faut bien admette que l'établissement de la démocratie athénienne
et ses idéaux de liberté sont indissociables de son impérialisme.

Le prestige et le pouvoir de Périclès

Comme Clisthène, Périclès était un Alcméonide. Son influence


politique se fait sentir dès 460 et, de 443 à 429, réélu régulièrement stratège,
il dirige de facto la cité. Sous des apparences démocratiques, peut-on parler
d'un pouvoir personnel, d'une tyrannie déguisée ? Oui, si l'on considère que
l'avis de Périclès fut prépondérant dans toutes les décisions prises pendant
ce quart de siècle. Non, si l'on veut bien admettre que toutes les décisions
furent toujours prises par le peuple. Le débat politique ne fut jamais éclipsé
et Périclès sut, à chaque fois, convaincre. Les adversaires politiques ne lui
manquèrent d'ailleurs pas. Il fut soumis à l'euthyna comme tous les autres
magistrats, proposé à l'ostracisme et s'il obtint la confiance de ses
concitoyens pendant près de vingt ans, ce fut affaire de prestige plutôt que
de pouvoir. Pour Thucydide, il était le "premier homme", c'est-à-dire
l'homme le plus éminent, mais malgré tout un simple citoyen.
Les décisions politiques prises par le peuple sous l'impulsion de
Périclès sont de première importance. Sur le plan des institutions, c'est lui
qui fait adopter le principe du misthos (ὁ µισθός), un salaire politique qui
permet de dédommager les citoyens exerçant des fonctions politiques.
Vivement critiquée, la mesure eut sans doute des effets pervers mais permit
néanmoins à la démocratie de fonctionner pendant près de deux siècles. A
l'extérieur, le stratège n'a de cesse de renforcer l'hégémonie athénienne.
Dans l'oraison funèbre qu'il prononce en 431 et que Thucydide a rapportée
dans sa Guerre du Péloponnèse, il fait l'éloge de l'impérialisme, en montrant
combien la thalassocratie exercée par la cité est à la fois nécessaire à la survie
du régime démocratique à Athènes et promesse de liberté pour les peuples
des cités alliées.

Le rayonnement culturel d'Athènes

Le climat de sérénité qui règne sur le plan politique, l'hégémonie


exercée par Athènes sur le plan extérieur et la prospérité économique vont
donner aux Athéniens, sur l'impulsion de Périclès, l'occasion de remodeler
complètement le visage de la cité, que les barbares avaient partiellement
détruite. En quelques années est édifié l'ensemble architectural de
l'Acropole, symbole tout à la fois de la démocratie triomphante et de la
puissance athénienne. La statue chryséléphantine d'Athéna dans le
Parthénon et celle d'Athéna Promachos, qui se dressait sitôt franchis les
Propylées, passeront pendant des siècles pour des chefs d'oeuvre de la
sculpture. Lors de la fête annuelle des Panathénées, une procession
rassemblant toutes les forces vives de la cité apporte solennellement à la
déesse son nouveau peplos. La frise dite des Panathénées, qui orne le
Parthénon, retrace cette cérémonie et témoigne de son importance citoyenne
ainsi que du caractère politico-religieux de l'Acropole.
Sur le plan intellectuel, Athènes devient le phare de tout le monde
grec, attirant à elle artistes, savants, poètes, historiens et philosophes. C'est
à cette époque qu'on peut parler de la naissance d'un art politique, avec les
leçons des sophistes. Ces philosophes, rompant avec la tradition, placent au
centre de toute chose l'homme et son action dans la cité. La sophistique, qui
contribue sans aucun doute à la naissance à Athènes d'une science politique
et à l'éducation du peuple souverain, sera par la suite fortement critiquée, en
particulier par Socrate et ses disciples, principalement parce que, relativisant
l'idée de justice, elle fait avant tout de la politique un art de la persuasion.
Cet enseignement à caractère essentiellement technique aboutit à former une
classe de spécialistes de la parole qui se recrutent naturellement dans les
couches sociales les plus fortunées. Platon nous a laissé quelques portraits
savoureux de certains de ces maîtres et de leurs jeunes disciples passionnés.

LES CRISES
A la fin du V° siècle et au IV° siècle, la démocratie athénienne
traverse de graves crises, dues pour l'essentiel à la situation extérieure. Le
fonctionnement des institutions se trouve parfois interrompu mais la
démocratie parvient toujours à se rétablir.
La guerre du Péloponnèse

Pendant l'âge d'or du V° siècle, le rayonnement politique


économique et culturel d'Athènes est tel que seule Sparte peut contester son
hégémonie. Les deux cités, que tout oppose, entrent en conflit en 431.
Fidèles à la stratégie qui avait assuré leur triomphe sur les Perses, les
Athéniens comptent sur leurs navires pour l'emporter, d'autant qu'ils
disposent maintenant d'un empire maritime et de l'appui de leurs alliés
confédérés dans la ligue de Délos. Comme ils l’avaient fait lors des guerres
médiques, ils renoncent à combattre sur terre et abandonnent donc aux
Spartiates les campagnes de l'Attique. Mais une épidémie de peste décime
la population et l'empêche de préparer sa riposte. Périclès, désavoué, n'est
pas réélu stratège en 430 et meurt, peut-être victime de la maladie, en 429.
La guerre n'est pas encore perdue mais deux erreurs stratégiques majeures
vont précipiter le destin de la cité.

• L’expédition de Sicile : après la mort de Périclès, les Athéniens ne


renoncent pas à vaincre sur mer. Après le bref intermède de la paix
de Nicias, ils se lancent en 415 dans une aventure militaire en Sicile.
Commandée par Alcibiade, cette expédition s'achève en 413 sur un
désastre et son chef discrédité passe à l'ennemi.

• Le procès des généraux des Arginuses : en 406, Athènes remporte


enfin une victoire navale sur Sparte mais les stratèges chefs de
l'expédition, pris par la tempête abandonnent les marins naufragés à
leur sort. Beaucoup de ces derniers meurent noyés. A l'instigation de
Théramène, l'Assemblée entame contre eux une action d’eisangélie
et six d'entre eux sont condamnés à mort. La victoire se transforme
en tragédie.

Ces deux décisions ont sans aucun doute contribué à la défaite finale
mais elles vont surtout servir d'argument aux adversaires du régime pour
remettre en question les principes mêmes de la démocratie directe. Pour
beaucoup, ces votes malencontreux de l'Ecclesia prouvent que la foule, en
situation de crise, poussée par la passion et manipulée par d'habiles
démagogues, est incapable de prendre les décisions raisonnables qu'une
analyse lucide commanderait. On pourrait objecter que l'envoi de
l'expédition de Sicile n'a pas été arraché par les vociférations d'une foule
hystérique et irresponsable (M.I. Finley rappelle opportunément qu'à cette
occasion beaucoup de citoyens votaient leur propre départ en campagne !)
mais a donné lieu à de longs débats et à un vote conforme à la constitution.
Le procès des stratèges pose un autre problème. Il n'est certes pas anormal
que les dix aient fait l'objet d'une mise en accusation collective car ils
constituaient un collège et étaient à ce titre collectivement responsables de
l'exécution de leur charge. Cependant, la procédure du jugement collectif
était, en principe, anti-constitutionnelle, chacun devant répondre
personnellement de ses actes et faire l'objet d'un verdict individuel. Il semble
donc qu'en ce cas la Boulè n'ait pas rempli son rôle, sans doute sous la
pression de l'Ecclesia.

Cela suffit-il à condamner définitivement la démocratie directe ? On


trouvera dans l'histoire bien des entreprises désastreuses à l'origine
desquelles on trouve non la foule mais des spécialistes éminents de l'art
politique ou militaire.

Les coups d'État oligarchiques

A l'occasion de la guerre du Péloponnèse, les adversaires de la


démocratie tentent à deux reprises de remplacer le régime démocratique par
un pouvoir oligarchique. Les deux entreprises échouent mais marqueront
profondément les esprits. La brutalité des mesures prises révèle la haine et
les frustrations accumulées par les oligarques tout au long du V° siècle. Les
réductions et suppressions mises en oeuvre permettent par contrecoup de
mettre en évidence les points forts des acquis démocratiques. Surtout, elles
vont donner aux Athéniens l'occasion de montrer leur attachement profond
au régime qu'ils ont inventé.

Le coup d'État des Quatre-Cents (411- 410)

En 411 un premier groupe profite de la mauvaise situation militaire


pour s'emparer du pouvoir. C'est la première révolution anti-démocratique,
dite des Quatre-Cents. Le coup de force se déroule dans le dème de Colone,
à la faveur d'une assemblée convoquée pendant que la plupart des thètes sont
encore mobilisés sur les trières, au large de Samos. Les mesures prises
reviennent sur les principaux acquis du régime démocratique

• Réduction du corps des citoyens. Les seuls admis à l'Ecclesia sont


désormais les citoyens capables d'entretenir leur armement,
autrement dit les membres des trois classes censitaires supérieures :
les pentacosiomédimnes, les cavaliers et les zeugites. Les thètes, qui
composent le corps des marins et des rameurs, sont exclus du demos.

• Suppression du misthos : les fonctions de bouleute et d'héliaste ne


sont plus subventionnées, ce qui ôte toute possibilité aux citoyens
qui ne peuvent pas se permettre de quitter leur travail d'exercer des
fonctions politiques ou judiciaires.

• Suppression de la graphè para nomon et de l'eisangélie : la


possibilité qui était donnée à chaque citoyen de dénoncer une atteinte
à la loi dans le domaine public ou privé est désormais interdite, sous
le prétexte d'en finir avec les actions abusives des sycophantes.

Le coup d'état ne dure pas. En 410, les marins, de retour à Athènes,


renversent le régime illégitime et rétablissent la constitution démocratique.

Les "Trente tyrans" (404)

En 405, la flotte est vaincue à Aigos Potamos. Athènes capitule, les


marins sont démobilisés, le reste des vaisseaux livré, les Longs Murs
détruits. Après la défaite, les exilés reviennent et les anti-démocrates se
montrent à nouveau entreprenants. Un groupe de trente oligarques, avec à
leur tête Critias, disciple de Socrate et oncle de Platon, profite de
l'occupation de la ville par les troupes lacédémoniennes pour fomenter un
nouveau coup d'état. Les mesures prises sont encore plus réactionnaires que
celles des Quatre-Cents :

• Réduction drastique de la citoyenneté : le corps des citoyens est


limité à 3000 hommes, membres exclusivement des deux classes
censitaires supérieures. Les autres sont privés non seulement de leurs
droits politiques mais aussi d'une partie de leurs droits civils.
L'arbitraire le plus total se met en place, les exactions, les meurtres
et les spoliations se multiplient, accompagnant la régression
politique que vit la cité.

• Suppression de l'Ecclesia et de l'Héliée : les Trente assurent


désormais directement le gouvernement. Les 3000 ne sont
qu'épisodiquement convoqués pour consultation à l'initiative des
Trente. Quant au tribunal du peuple, il est purement et simplement
supprimé.

• Modification de la composition et du rôle de la Boulè : les Cinq-


Cents sont désormais directement nommés par les Trente et choisis
exclusivement dans la classe censitaire des Cavaliers. Le Conseil n'a
plus aucune fonction politique mais hérite d'une partie des fonctions
judiciaires de l'Héliée.

• Restauration du pouvoir de l'Aréopage : la vieille assemblée, objet


de la nostalgie de tous les oligarques, retrouve les privilèges dont
l'avaient privée les réformes de Clisthène et d'Ephialtès et en
particulier ses prérogatives judiciaires et le pouvoir de nommer et de
contrôler les magistrats.

La radicalité des mesures est révélatrice du mépris dans lequel les


oligarques continuent de tenir le peuple. Les injustices et les exactions sont
cependant si nombreuses que le régime ne peut survivre à l'évacuation de la
ville par les troupes ennemies. Sitôt les Spartiates partis, le peuple d'Athènes
se révolte, chasse ceux qu'on n'appellera plus désormais que "les Trente
tyrans" et rétablit une nouvelle fois la démocratie.

L'appauvrissement de la cité

Athènes a perdu sa puissance économique et financière. La guerre et


les épidémies ont décimé la population. Beaucoup d'esclaves ont été vendus
ou confisqués, d'autres se sont enfuis et les mines du Laurion manquent de
bras. Plus grave, la ligue de Délos est dissoute et la cité ne dispose plus du
phoros que lui versaient ses alliés. Les campagnes sont dévastées et les
classes paysannes moyennes qui s'étaient développées depuis l'époque des
Pisistratides en sont les premières victimes. Le fossé se creuse à nouveau
entre les plus riches et les plus pauvres.
Pourtant, les tentatives de restauration oligarchique cessent, on
n'assiste à aucun trouble civil majeur et la démocratie athénienne va trouver
les ressources suffisantes pour survivre encore, avec les mêmes institutions,
pendant plus de la moitié du siècle suivant.

Malheureusement, Athènes s'appauvrit aussi sur le plan culturel et


intellectuel. Les philosophes, étrangers ou citoyens, qui avaient fait des
décennies précédentes un véritable "siècle des Lumières", sont désormais
considérés comme suspects par le demos traumatisé par les errements
politiques et stratégiques qui l'ont conduit à la défaite. Anaxagore est chassé
en 432 et Protagoras en 416 ; c'est en exil que Thucydide écrit sa Guerre du
Péloponnèse. Mais c'est surtout la condamnation de Socrate qui marquera
les esprits. En 399, une action en justice est lancée contre le philosophe sous
prétexte qu'il ne croit pas aux dieux de la cité et corrompt la jeunesse.
L'accusation publique n'aurait probablement jamais été instruite par la Boulè
si une crise de confiance ne s'était instaurée entre le peuple et ses élites.
Socrate, au comportement par ailleurs irréprochable sur le plan de la
citoyenneté, avait effectivement eu parmi ses élèves Alcibiade et Critias,
tenus à juste titre pour responsables des malheurs récents. Il est condamné à
mort et son exécution ternira pour toujours la réputation de tolérance de la
démocratie athénienne.
Sur le plan de la production artistique et littéraire, il faut cependant
relativiser cet appauvrissement. Aristophane nous montre bien que la cité est
entrée dans une période de défiance généralisée et nous dépeint une populace
présentée comme vindicative et revancharde et des démagogues arrivistes et
corrompus. Son théâtre nous propose pourtant quelques-unes des plus pages
de la littérature grecque. Quant à l'éloquence, elle ne s'est jamais mieux
portée et atteindra son apogée au IV° siècle.
LA DÉMOCRATIE AU IV° SIECLE
Au début du quatrième siècle, la démocratie athénienne est affaiblie
mais ses institutions continuent de fonctionner. Le régime ne sera aboli que
quand la cité perdra son indépendance.

Restauration et extension du misthos

Après les tentatives oligarchiques, il est acquis que les institutions ne


peuvent fonctionner sans la rémunération citoyenne que Périclès avait
instaurée. Le misthos bouleuticos et le misthos heliasticos sont donc rétablis
et, pour encourager les Athéniens à se rendre sur l'Ecclesia, on instaure un
misthos ecclesiasticos. Ce dernier est cependant réservé aux premiers
arrivés, ce qui provoque de belles bousculades que les archers scythes
s'efforcent de réguler. La mesure a l'avantage de ramener du monde sur la
Pnyx. A-t-elle une influence négative sur l'esprit civique ? Pour Aristophane
et Aristote, c'est indéniable. C'est parce que les plus démunis viennent
désormais en nombre et sont souvent majoritaires que l'Ecclesia est plus
sensible aux manipulations des démagogues. "Les décrets de l'Assemblée
ressemblent à ceux de gens ivres", entend-on dans l'Assemblée des femmes.
Le philosophe, quant à lui, parle du "tonneau sans fin de la cupidité". Mais
il y a dans ces formules beaucoup d'implicite. S'il est admis qu'au IV° siècle,
les chômeurs, les vieillards et les handicapés se pressaient nombreux sur la
Pnyx et autour des tribunaux, que faut-il en conclure ? Une assemblée de
pauvres est-elle plus irresponsable parce qu'elle est pauvre ou parce qu'elle
est assistée ? Est-ce que l'assistanat génère automatiquement des parasites ?
Les analyses apparemment objectives ne sont pas toujours exemptes de
présupposés idéologiques.
Pour faire bonne mesure, le demos s'octroie un salaire spécifique
pour les jours fériés, nombreux à Athènes et pendant lesquels ni les
assemblées ni les tribunaux ne siégeaient. Ce "theorikon" (τὸ θεωρικόν)
permet d'assister aux festivités et en particulier aux spectacles dramatiques
donnés dans le théâtre de Dionysos. Platon, que la mesure ne pouvait que
choquer, s'est moqué dans la République de cette foule massée sur les bancs
du théâtre dans un transfert de citoyenneté qu'il qualifie plaisamment de
"théâtrocratie".
Ce qui est certain, c'est que misthos et theorikon coûtent fort cher.
Pour les financer, la cité est contrainte d'augmenter l'eisphora, l'impôt qui
frappe les riches, ce qui attire inévitablement le mécontentement et suscite à
nouveau des rêves de restauration oligarchique.
Montée en puissance de l'Ecclesia

Il est difficile de dire que l'Ecclesia a pris davantage d'importance au


IV° siècle puisque, depuis la réforme de Clisthène, elle dispose déjà de tous
les pouvoirs. Néanmoins, les crises de la fin du V° siècle ont donné
davantage d'influence à ceux qui, après avoir souffert des révolutions
oligarchiques, avaient rétabli le régime démocratique : les salariés agricoles,
les petits artisans ou commerçants, les dockers, les marins. La concentration
des classes les plus favorisées dans la zone urbaine et autour du port du Pirée
favorise leur présence à l'Ecclesia, encouragée par le versement du misthos.
Ce contexte contribue à radicaliser les décisions de l'Assemblée. Ses
relations avec la Boulè et l'Héliée s'en trouvent modifiées et les citoyens
passent souvent outre les recommandations des Cinq-Cents ou se saisissent
directement d'affaires judiciaires qui auraient pu être déférées à l'Héliée. Les
actions d'eisangélie se multiplient au point d'ôter à la mesure ce qu'elle avait
de salutaire, les décrets prolifèrent, parfois contradictoires, parfois
inapplicables.
Mais c'est aussi au quatrième siècle qu'est institué le corps des
nomothètes et que s'établit une distinction claire entre les ψηφίσµατα,
psephismata (décrets votés par l'Assemblée) et les νόµοι, nomoi, lois
intangibles. Un décret peut abolir un décret mais en aucun cas ne peut être
contraire à une loi, encore moins la modifier. Seuls les nomothètes avaient
ce pouvoir.

Tentatives de restauration de l'impérialisme

La première moitié du IV° siècle est marquée par un jeu d'alliances


et une alternance hégémonique entre trois cités : Sparte, Thèbes et Athènes.
Cette dernière parvient pour un temps à en tirer profit. Il n'est plus question
de restaurer la ligue de Délos qui a laissé un trop mauvais souvenir mais,
sous la menace des Perses et des Spartiates, les Athéniens réussissent à
constituer une nouvelle confédération d'alliés. La formule retenue est celle
d'un synedrion (τὸ Συνέδριον, le "Conseil des alliés") dans lequel chaque
cité dispose d'une voix... à l'exception d'Athènes même qui n'en fait pas
partie. Le synedrion dialogue donc d'égal à égal avec l'Ecclesia et la Boulè.
Cette alliance permet à la flotte athénienne de retrouver peu à peu une partie
de sa puissance. Une certaine prospérité revient mais l'État manque toujours
d'argent pour payer les citoyens. En 371, profitant d'un affaiblissement de
Sparte, Athènes impose donc à ses alliés le versement d'un nouveau phoros.
La décision se révèle à double tranchant. Elle permet certes aux institutions
de fonctionner pendant une quinzaine d'années supplémentaires mais
provoque la rebuffade de certains alliés et des répressions peu glorieuses.
La fin de l'indépendance athénienne et du régime démocratique

Pour faire respecter son hégémonie, Athènes envoie des garnisons


dans les cités tentées par la rébellion et y installe des clérouques. Cela ne fait
que susciter une révolte généralisée et on voit se constituer de multiples
alliances qui aboutissent à une prolifération de ligues et de confédérations.
Pendant ce temps, une puissance montante s'impose peu à peu : le royaume
de Macédoine, dont le roi Philippe conquiert progressivement la Grèce
continentale. Malgré les appels passionnés de Démosthène, qui resteront
célèbres, Athènes ne parviendra pas à rassembler suffisamment de forces
pour résister. La défaite de Chéronée, en 338, marque, pour la première fois
mais de manière définitive, la soumission de la Grèce à un royaume étranger.
Il ne s'agit nullement de la fin d'une culture - les Macédoniens sont Grecs et
Alexandre, fils de Philippe, fera au contraire triompher l'hellénisme dans
toute l'Asie- mais c'en est terminé de l'indépendance des cités.
Les institutions ne disparaissent pas tout de suite et l'organisation
administrative et territoriale restera en place pendant plusieurs siècles encore
mais la politeia d'Athènes ne survivra pas à cette vassalisation. La
constitution est définitivement abolie en 322. Le régime démocratique aura
duré près de deux siècles.

2. LES PRINCIPES FONDATEURS DE LA


DEMOCRATIE ATHENIENNE
INTRODUCTION

Athènes a-t-elle inventé la démocratie ? On peut répondre par


l'affirmative. Une constitution donnant le pouvoir au demos aurait peut-être
existé à Chios avant les réformes de Clisthène, qui s'en serait peut-être
inspiré, mais nous n'en savons rien de précis. Des régimes analogues ont vu
le jour dans d'autres cités d'Asie Mineure et en Sicile, mais sans doute à
l'imitation du modèle athénien. Quoi qu'il en soit, c'est bien à Athènes qu'ont
été posés pour la première fois les principes fondateurs qui nous inspirent
encore aujourd'hui.

Dans la littérature, le terme "δηµοκρατία" apparaît pour la première


fois en tant que tel dans un texte d'Hérodote et son emploi est peu courant
dans la littérature grecque avant Aristote.
Pourtant, l'association des termes δῆµος et κρατεῖν se trouve très tôt,
dans un passage des Suppliantes d'Eschyle. Il s'agit sans doute d'une des plus
anciennes tragédies qui nous soit parvenues et le vocabulaire employé rend
cet extrait particulièrement intéressant.
ΔΑ. Θαρσεῖτε παῖδες· εὖ τὰ τῶν
ἐγχωρίων· Danaos : Ayez bon courage,
δήµου δέδοκται παντελῆ enfants ! les citoyens nous sont
ψηφίσµατα. propices. Le peuple a décidé et
Χο. χαῖρε πρέσβυ͵ φίλτατ΄ décrété.
ἀγγέλλων ἐµοί· Le choeur : Salut ! ô vieillard, le
ἔνισπε δ΄ ἡµῖν, ποῖ κεκύρωται plus cher des messagers ! Mais
τέλος, dis-nous quel décret a été rendu
δήµου κρατοῦσα χεὶρ ὅπῃ et de quel côté le peuple a levé le
πληθύνεται; plus de mains.
Δα. Ἔδοξεν Ἀργείοισιν οὐ Danaos : Il a plu aux Arguens de
διχορρόπως, ne point se diviser et mon vieux
ἀλλ΄ ὥστ΄ ἀνηβῆσαί µε γηραιᾷ coeur a rajeuni car l'Ether s'est
φρενί· hérissé des mains droites levées
πανδηµίᾳ γὰρ χερσὶ δεξιωνύµοις de tout le peuple.
ἔφριξεν αἰθὴρ τόνδε κραινόντων
λόγον

L'expression " δήµου κρατοῦσα χεὶρ" peut se traduire littéralement


par "la main du peuple qui décide" ou la "main souveraine du peuple". La
démo - cratie signifie donc non seulement le pouvoir du démos mais aussi
la manière dont ce pouvoir s'exerce, par une participation directe et le vote
à main levée des citoyens assemblés. La χειροτονία restera jusqu'au bout la
règle dans les décisions du peuple, à quelques rares exceptions près. Son
importance est soulignée deux vers plus loin par la belle épithète
"δεξιωνύµοις ", littéralement " dont le nom est la droite" appliqué à "χερσὶ"
(les mains), Quant à l'expression "ὅπῃ πληθύνεται", elle laisse perplexe.
Faut-il comprendre que le poète nous parle de "l'endroit où une foule
nombreuse s'assemble" ou, sens légèrement différent, du "lieu où s'exprime
le plus grand nombre”, ce qui voudrait dire "là où prévaut la majorité" ?
Dans les deux cas, la formule situe l'expression de la démocratie et dans un
espace et un temps spécifiques.
Ce court extrait est d'ailleurs particulièrement riche puisqu'il fait
apparaître aussi le terme "ψηφίσµατα " que l'on traduit généralement par
"décrets" bien que son sens premier soit celui du vote. Il indique que
l'Assemblée des citoyens est souveraine et que ses décisions sont
immédiatement exécutables.

Dans ce passage, le vieux Danaos rend compte de la décision du


peuple d'Argos qui vient de lui accorder l'hospitalité ainsi qu'à ses filles,
mais il est évident qu'Eschyle décrit le fonctionnement de sa propre cité. On
voit que dès ses origines, la démocratie athénienne repose sur des principes
simples mais intangibles : la participation directe des citoyens à l'exercice
effectif du pouvoir, la souveraineté du peuple, l'égalité de parole et l'égalité
de droits entre ceux qui en font partie, ainsi, bien sûr, que la règle de la
majorité.

L'étude des fondements de la politeia athénienne peut-être utilement


complétée par la lecture d'un pamphlet daté de la fin du V° siècle. Ce texte,
qui fut d'abord attribué à Xénophon sous le titre de Constitution des
Athéniens est plus communément appelé "pamphlet du vieil oligarque".
L'auteur, anonyme, ne fait pas mystère de ses idéaux anti-démocratiques et
proclame son rejet d'un régime qui donne le pouvoir aux "méchants" au
détriment des"honnêtes gens". Il se livre ainsi à une analyse dont la lecture
attentive permet de récapituler les principes fondateurs de la démocratie
athénienne.

MYTHOLOGIE ET CITOYENNETÉ

Les Athéniens se considéraient tous comme des Erechtéides, c'est-à-


dire des descendants d'Erechtée, le héros éponyme dont le temple constitua
toujours, sur l'Acropole, le lieu de culte le plus important.

Les origines mythiques

Les variantes de la légende sont nombreuses, Erechtée étant fils


tantôt de Cécrops, tantôt d’Erichtonios, lui-même confondu parfois avec
Erechtée, mais toutes ont un point commun fondamental : elles attribuent à
ces rois fondateurs une origine chtonienne (ἡ χθών, "la terre").

Selon la version la plus couramment admise, Héphaïstos rattrapa sur


l'acropole Athéna, qu'il poursuivait de ses assiduités, mais celle-ci lui
résistant, le dieu laissa échapper son sperme sur la cuisse de la déesse.
Athéna nettoya la souillure à l'aide d'une boule de laine qu'elle arracha à sa
péplos et jeta ensuite sur le sol. De cette fécondation naquit Erichtonios (ou
Erechtée ou Cécrops). II en garda une double nature : la partie supérieure de
son corps était humaine mais il possédait une queue de serpent, ce qui,
comme tous les autres monstres possédant le même attribut, fait
incontestablement de lui un γη-γενής, gegenès, un "fils de la terre". Pour les
Athéniens, il est non seulement le premier roi mais le héros fondateur, le
père, l'ancêtre commun à tous. Sur le fronton d'un temple de la période
archaïque, les dieux serpents rappellent à tous les citoyens qu'ils ne sont pas
de simples résidents habitant la terre de l'Attique mais qu'ils en sont les
enfants, les fruits, au même titre que les olives de l'arbre planté par Athéna
sur l'Acropole. De cette certitude découle une notion fondamentale dans la
citoyenneté athénienne : l'autochtonie.
La dimension héroïque

Ces fondements mythiques permettent aussi de mieux comprendre


pourquoi le politique et le religieux ont toujours été aussi étroitement liés à
Athènes. Des fêtes nombreuses rappellent tout au long de l'année les origines
de la cité. Elles honorent non seulement les dieux mais aussi les héros et les
glorieux ancêtres.

Parmi les héros, la figure de Thésée se détache au point qu'elle


incarne à elle seule la cité. Dans Œdipe à Colone de Sophocle ou les
Suppliantes d'Euripide, c'est l'Athènes du V° siècle qui parle par la bouche
du roi mythique et proclame haut et fort la force de l'idéal démocratique et
la primauté du droit et de la raison dans la gestion des affaires humaines.

Mais Thésée n'est pas qu'un symbole. Il représente un idéal héroïque


que les Athéniens, comme tous les Grecs, portent en eux et qui leur est
transmis par le fond mythologique qui constitue la base de leur éducation
d'homme et de citoyen. Entre la conception de l'honneur de l'époque
homérique et celle des cités, il n'y a pas de rupture mais un simple transfert.
L'héroïsme ne concerne plus seulement quelques guerriers d'exception
comme Achille, Ajax, Ulysse... ou Hector mais tous les citoyens. On
comprend mieux dès lors l'importance des oraisons funèbres prononcées
rituellement au cimetière du Céramique. Elles ne sont pas seulement un
hommage aux soldats morts pour la patrie, mais aussi un exemple proposé à
l'admiration des vivants. Ces discours ont une fonction aussi religieuse que
politique ; ils sont un des éléments du culte des ancêtres dont l'idéal héroïque
constitue le ciment de la citoyenneté.

AUTOCHTONIE ET ISOGONIE

Dans les textes anciens, on trouve rarement le mot Ἀθῆναι (Athènes)


pour désigner la cité. Le terme le plus fréquemment employé est οἱ Ἀθηναῖοι
(les Athéniens), comme on disait οἱ Λακεδαιµόνιοι (les Lacédémoniens), οἱ
Θηβαῖοι (les Thébains) ou οἱ Κορίνθιοι (les Corinthiens). Ces emplois
révèlent une conception de la cité très différente de la nôtre. Les Athéniens
n'habitent pas Athènes, ils sont Athènes. Les mythes fondateurs leur
enseignent qu'ils sont fils de la terre d'Attique et que c'est leur groupe
humain, issu d'ancêtres communs qui constitue la cité. Cette certitude nous
permet de mieux appréhender deux notions complexes qui constituent un
des fondements de la citoyenneté athénienne : l'autochtonie et l'isogonie.
L'autochtonie :

Il est difficile de l'analyser avec des concepts politiques modernes.


Pour un Grec, l'attachement à sa terre de naissance est un lien vital, aussi
fort que celui qui le lie à sa famille. Il est, comme une plante, le produit de
sa terre. Dans le Ménexène de Platon, il est dit qu'une "bonne terre" produit
"des hommes de bonne qualité" et une "mauvaise terre" "des hommes de
piètre valeur". De cette conception religieuse découle à Athènes une
conséquence politique : le pouvoir appartenant à l'ensemble des citoyens, ne
peuvent diriger le destin de la cité que ceux qui en sont issus, les autochtones
(οἱ αὐτόχθονες), c'est-à-dire, au sens propre, ceux qui sont nés tout à la fois
de la terre même et de la même terre.

On voit donc que la citoyenneté, à Athènes, ne dépend ni d'un "droit


du sol" ni d'un "droit du sang" comme dans les démocraties modernes, mais
bien des deux à la fois. C'est le sens de l'autochtonie, qui ne fera que se
renforcer tout au long du V° siècle. Voilà pourquoi, pour être citoyen, il faut
être né athénien, et, à partir de 451, de père et de mère athéniens.

L'isogonie (ἡ ἰσογονία) :

L' "égalité de naissance" ne signifie nullement que les citoyens soient


égaux, les Athéniens du V° et du IV° siècle admettant les inégalités de nature
et de fortune. L'isogonie signifie simplement que tous les autochtones ont
les mêmes droits à la citoyenneté, quelles que soient ces inégalités. Elle ne
garantit pas même une égalité complète dans l'exercice des droits politiques,
certaines charges étant, en principe, réservées et attribuées en fonction de
l'appartenance à des classes censitaires. Faut-il y voir une restriction ? Oui,
si l'on considère qu'au V° siècle, les thètes n'ont pas le droit d’être archontes,
ou que seuls les plus riches peuvent servir dans la cavalerie. Non, si l'on veut
bien prendre en compte que la citoyenneté athénienne confère non seulement
des droits mais aussi des devoirs extrêmement contraignants, en particulier
sur le plan financier. Dès lors, on peut tout aussi bien dire que les citoyens
pauvres se trouvent non pas privés mais exemptés de certaines charges que,
de fait, ils seraient dans l'impossibilité de remplir.

Il reste que l'isogonie permet à tous les citoyens, sans aucune


exception ni restriction, d'être jugés selon les mêmes lois, et de participer à
part égale à l'assemblée générale souveraine dans laquelle ils ont le droit
individuel de débattre et de voter.
L’ISONOMIE (ἡ ἰσονοµία;)

L'isonomie (ἡ ἰσονοµία) ne signifie pas l"égalité devant la loi" mais


plus exactement l"égalité de partage" (sens premier du terme νοµός).

Le partage de la citoyenneté

Pour les Athéniens, la démocratie ne se limite pas à l'élection de


représentants mais implique un exercice effectif du pouvoir par tous les
citoyens. C'est ce "partage" à parts égales du pouvoir du demos que garantit
le principe d'isonomie. Il s'agit exclusivement d'une "égalité politique" mais
celle-ci est totale et a des conséquences importantes sur la vie quotidienne.
Elle attribue d'abord au citoyen un statut particulier par rapport aux non-
citoyens, majoritaires dans la cité (voir la rubrique Qui est citoyen ?), ce qui
confère incontestablement des privilèges tels que l'exercice du pouvoir,
l'accès à la propriété foncière et un traitement spécifique par les tribunaux.
N'ont droit au "partage" que ceux qui font "partie" du demos. Si l'on en juge
par les procès en citoyenneté du IV° siècle, nombreux étaient ceux qui
auraient bien voulu avoir leur "part".

La participation à la citoyenneté

Mais, cette part comporte aussi son lot de devoirs civiques, de


charges contraignantes et parfois très lourdes. Tout le monde ne s'engage
sans doute pas avec le même enthousiasme, mais les modes de désignation,
le recours privilégié au tirage au sort et les roulements fréquents parmi ce
que nous appellerions aujourd'hui le personnel politique obligeaient de fait
tout citoyen à "participer" effectivement à la vie politique de sa cité, non pas
comme simple électeur mais comme bouleute, héliaste ou magistrat, sans
parler du service militaire. Autant d'obligations qui duraient toute une vie et
auxquelles il devait être bien difficile de se soustraire.

L'égalité devant la loi n'est donc qu'un des aspects de l'isonomie.


L'isonomie est avant tout une isocratie (ἡ ἰσοκρατία)
L'ISÉGORIE

L'iségorie (ἡ ἰσηγορία), c'est l'égalité de parole.

Il ne s'agit pas ici d'une simple liberté d'expression. L'iségorie ne


s'exerce pas tant sur l'Agora qu'à l'Assemblée, où le débat débouche sur un
vote et une décision immédiatement applicable.
Tout citoyen (ὁ βουλεύµενος, "celui qui le veut"), a donc le droit de
prendre la parole à l'Ecclesia, en fonction du temps qui lui est attribué. C'est
un des aspects les plus séduisants de la démocratie athénienne. A titre de
comparaison, imagine-t-on un électeur français demandant à intervenir à
l'Assemblée Nationale pour proposer une loi, appeler à la guerre ou à la paix,
accuser un homme politique d'incompétence ou de corruption ?

Les Athéniens étaient parfaitement conscients que la prise de parole


est un des fondements de la démocratie mais il est évident qu'il s'agissait,
dans leur esprit, d'une égalité en droit et non de nature. Que chacun puisse
s'exprimer en public ne signifie nullement que tous en avaient l'envie ou les
capacités. En effet, défendre un point de vue en public demande parfois du
courage et quelques aptitudes, ce qui exclut les pusillanimes et les
maladroits. Très tôt, sur la Pnyx, on écouta plus volontiers des orateurs
rompus à cet exercice, des spécialistes de la parole formés dans les écoles
de rhétorique. Pour un Grec dont l'idéal est toujours celui du καλός κἀγαθός,
il n'y a là rien de choquant. Tout le monde bénéfice d'une égalité des chances.
A chacun de la saisir, prouvant ainsi ses aptitudes et sa vertu, comme le dit
Périclès dans l'oraison funèbre rapportée par Thucydide (Guerre du
Péloponnèse).

Mais il faut noter aussi qu'une prise de parole à l'Assemblée n'est pas
sans risque. Si chacun est libre de ses propos, il est aussi responsable de ce
qu'il dit et tout autre citoyen peut lui en demander raison devant l'assemblée.
Toute proposition de décret jugée contraire à la constitution peut conduire
son rapporteur devant un tribunal. Rappelons enfin qu'au V° siècle,
l'ostracisme peut frapper un citoyen manifestement trop ambitieux ou jugé
dangereux pour la démocratie en raison du pouvoir que lui confèrent ses
actions ou son prestige.
LES LOIS

Thesmos, nomos, psephisma


On trouve dans les textes grecs trois mots différents qu'on traduit
habituellement par "loi” : Thesmos (ὁ θεσµός), nomos (ὁ νόµος) et
psephisma (τὸ ψήφισµα).

• Thesmos signifie étymologiquement "ce qui est posé, établi", la


"règle fixée". Le terme a d'abord une signification religieuse et
sacrée, puis correspond en termes civils à ce qu'on pourrait appeler
la coutume, le droit légué par les ancêtres.

• Nomos, c'est "ce qui est établi en partage", ce qui signifie à la fois
l'usage collectif et le droit qui vaut également pour toute une
communauté.

• Psephisma équivaut à une "décision votée", un décret. Le terme vient


de psefos (ἡ ψῆφος), le caillou, parce qu'à l'origine le vote se faisait
au moyen de petites pierres de couleurs différentes déposées dans
une urne.

Le plus ancien est le mot thesmos. C'est celui qui devrait qualifier les
lois de Dracon et de Solon, concernant essentiellement le droit privé et
criminel. Nomos n'apparaît qu'avec la réforme de Clisthène et inclut aussi le
droit constitutionnel. Quant aux psephismata, ce sont les décrets, les
décisions législatives prises par l'Ecclesia.

La distinction entre les trois termes n'est pas toujours évidente.


Plutarque emploie le terme "nomos" pour parler de la législation de Dracon
(Τοὺς νόµους ὁ Δράκων ἔγραψεν) Dans le passage des Helléniques relatant
le procès des généraux des Arginuses, Xénophon emploie indifféremment
nomos et psephisma, preuve que dans son esprit, ils sont parfaitement
synonymes. La distinction se fait pourtant peu à peu pendant la période
démocratique entre les nomoi, qui ont une valeur générale et s'inscrivent
dans la durée, et les psephismata, décisions circonstancielles à portée
limitée. Dans la Politique, Aristote différencie clairement les deux. Parmi
les critiques qu'il formule à l'encontre des régimes démocratiques, le
philosophe décrit une situation malsaine dans laquelle les "décrets"
l'emportent sur les "lois".

Pourtant l''idée que le nomos doit primer s'impose donc peu à peu
dans l'esprit des Athéniens. C'est le terme qui est employé pour introduire
la fameuse prosopopée du Criton de Platon. C'est aussi celui qu'utilise
Démosthène dans le Contre Aristogiton. Cette prééminence accordée au
nomos accompagne probablement une prise de conscience de la notion
même de "loi", dont les contours se précisent progressivement pendant la
période démocratique.

Qu'est-ce que la loi ?

Ce n'est en effet qu'au début du quatrième siècle, avec la restauration


de la démocratie, que les Athéniens prirent soin de publier une définition du
terme, celle-ci prenant elle-même la forme d'une loi promulguée. L'extrait
suivant nous est parvenu sous forme de citation dans un discours d'Andocide
datant probablement de 399.

Νόµοι Lois
Ἀγράφῳ δὲ νόµῳ τὰς ἀρχὰς µὴ Aucune loi non écrite ne sera
χρῆσθαι µηδὲ περὶ ἑνός. appliquée par les magistrats, en
Ψήφισµα δὲ µηδὲν µήτε βουλῆς aucun cas. Aucun décret, qu'il
µήτε δήµου νόµου κυριώτερον émane du Conseil ou du peuple,
εἶναι. Μηδὲ ἐπ΄ ἀνδρὶ νόµον ne prévaudra sur une loi. Il ne
ἐξεῖναι θεῖναι, ἐὰν µὴ τὸν αὐτὸν sera pas permis d'établir une loi
ἐπὶ πᾶσιν Ἀθηναίοις, ἐὰν µὴ pour un individu si la même loi
ἑξακισχιλίοις δόξῃ κρύβδην ne s'applique pas à tous les
ψηφιζοµένοις. Athéniens, sauf si la décision est
prise par 6 000 votants dans un
(Andocide, Sur les Mystères, 87) scrutin à bulletin secret."

Cette définition pose trois principes fondamentaux :

• Seule compte la loi écrite. L'initiative remonte à Dracon. Même si


beaucoup de citoyens ne savent pas lire à cette époque, il s'agit d'une
étape fondamentale dans l'histoire du droit. Une loi affichée, publiée,
se dégage ainsi du droit coutumier et devient propriété commune. Par
ailleurs, "écrite avec du sang", gravée dans la pierre ou, plus tard,
archivée sur des papyrus, elle prend valeur d'engagement pour la cité
tout entière.

• La même loi s'applique à tous. La dernière phrase pose cependant


problème. Elle ménage manifestement une porte de sortie pour les
situations exceptionnelles qui ne pouvaient être réglées par un simple
décret.

• La loi (nomos) prévaut sur le décret (psephisma). Un décret peut


annuler un autre décret mais doit toujours rester conforme à la loi. Si
ce principe a été aussi clairement formulé à cette époque, c'est sans
doute qu'il ne l'était pas auparavant et que les deux intermèdes
oligarchiques avaient été l'occasion d'une réflexion collective sur les
principes fondateurs de la démocratie. Il prouve en tous cas, à
l'encontre de bien des idées reçues, que les citoyens du IV° siècle
étaient parfaitement conscients de la nécessité de la stabilité des lois.

Les procédures de révisions du code

Si la force de la loi l'emporte sur toute décision circonstancielle, la


législation ne court-elle pas le risque de la sclérose ? Les Athéniens étaient
conscients de la nécessité d'adapter le code aux évolutions de la société
mais aussi de la gravité de l'acte. Démosthène, défenseur inlassable de
l'intangibilité des lois, fait à ce propos, dans le Contre Timocrate, l'éloge
d'une coutume fort dissuasive en usage chez les Locriens ! Sans aller
jusqu'à ces extrémités, la constitution athénienne prévoyait des procédures
lourdes et contraignantes :

• Le principe de la révision (qu'il s'agit d'une modification ou de


l'ajout d'une nouvelle loi) fait d'abord l'objet d'un vote de l'Ecclesia.

• La Boulè se charge de la rédaction des probouleumata et de la


publication de la proposition sur le monument des héros éponymes.

• Une commission de nomothètes est nommée pour examiner la


proposition. La procédure prend l'aspect d'un jugement des lois.
Celles-ci sont défendues par des avocats choisis par l'Ecclesia alors
que l'auteur de la proposition joue le rôle de l'accusateur. Les
nomothètes font office de jurés et votent à la majorité simple.
En réalité, les procédures de révision furent rares. Les lois de Dracon
et Solon, promulguées au VI° siècle, restèrent en vigueur pendant toute la
période démocratique. La cité procéda néanmoins, à deux reprises, à un
examen général et à une actualisation partielle de sa législation.

• Après le premier épisode oligarchique des Quatre-Cents, les


Athéniens, pour affermir la démocratie restaurée, ressentirent la
nécessité de recenser et de préciser le sens les lois en usage. Il semble
cependant qu'aucune modification fondamentale ne fut apportée. Le
code mis à jour fut gravé dans la pierre sous le portique royal -celui
de l'archonte roi-, sur l'Agora.

• Une nouvelle révision eut lieu en 399, après le deuxième intermède


oligarchique des Trente. C'est à cette occasion que fut créé un
nouveau corps de magistrats : les nomothètes. (οἱ νοµοθέται),
chargés à la fois de recenser à nouveau toutes les lois (les Trente
ayant probablement fait effacer le code gravé sous le portique royal)
mais d'actualiser le code. Chaque loi fut examinée en détail et fit
l'objet d'un vote avant d'être à nouveau gravée sous le portique royal.
A cette occasion, on adjoignit aux lois du VI° siècle toutes les lois
votées pendant la période démocratique.

Le vote des décrets et des lois

Tout citoyen a le droit de proposer un décret à l'Assemblée. La


menace de poursuites judiciaires ne semble pas avoir découragé les
initiatives, qui se multiplient après les intermèdes oligarchiques des Quatre-
Cents et des Trente. En revanche, la révision des lois et à la promulgation de
lois nouvelles sont du ressort des nomothètes, ce qui doit garantir la stabilité
de la législation.

Pourtant, au quatrième siècle, Démosthène se plaint d'une inflation


de lois nouvelles. Les lois, nous dit-il, perdent de leur prééminence.
Certaines seraient même votées dans le seul but de rendre la législation
conforme aux décrets votés sur la Pnyx. Ces affirmations ne semblent pas
confirmées par les sources historiques. M.H. Hansen recense au quatrième
siècle 7 lois adoptées contre 488 décrets approuvés sur la Pnyx. La
disproportion est considérable et prouve que le filtre des nomothètes
fonctionnait parfaitement.

Pourquoi, en ce cas, l'orateur lance-t-il de telles accusations ? Il ne


faut pas oublier que le Contre Aristogiton, le Contre Leptine et le Contre
Timocrate sont des plaidoiries de l'accusation prononcées dans le cadre d'une
graphè para nomon. Il est donc normal que l'orateur force le trait. Mais les
avertissements que Démosthène adresse à ses concitoyens témoignent sans
doute aussi d'une dégradation du climat politique et d'une perte de confiance
dans les institutions, accentuée par les menaces extérieures.

3. QUI EST CITOYEN ?


INTRODUCTION

Le grec distingue clairement les termes "ἀστός" (astos) et "πολίτης"


(politès). Nous traduisons facilement le second par "citoyen" mais nous ne
disposons pas de l'équivalent exact du premier. Bien que "τὸ ἄστυ" (astu)
signifie la ville par opposition à ἡ πόλις (polis, la cité-État), traduire "astos"
par "citadin" serait inexact, car on pouvait être "ἀστός" et résider dans un
dème rural situé à des heures de marche de l'Acropole. Par ailleurs les droits
et les devoirs de l' "ἀστός" et du "πολίτης" sont tous deux définis par la cité.
Les deux termes ont donc à voir avec la politeia.

Pour en donner une définition précise, nous pouvons dire que l' ἀστός
est le citoyen qui ne jouit que de droits civils alors que le πολίτης dispose en
plus de droits et de devoirs politiques.

Il est d'ailleurs significatif que l'emploi du terme ἡ ἀστή (astè,


féminin de ὁ ἀστός) soit beaucoup plus fréquent que celui de ἡ πολῖτις
(politis, féminin rare de ὁ πολίτης) et que la loi de 451 subordonne
clairement la citoyenneté de naissance à la descendance de deux "ἀστοῖν"
(astoin) et non de deux "πολιταῖν" (politain).

A Athènes, l'exercice de la πολιτεία (politeia) au sens de "vie de la


polis" est l'affaire de tous les ἀστοί (et même dans une certaine mesure des
étrangers et des esclaves) mais l'exercice des droits politiques est réservée
aux seuls πολῖται. La démocratie n'est pas le pouvoir de tous mais la
souveraineté de ceux qui constituent le demos, le peuple citoyen. La
citoyenneté se définit donc d'abord par l'exclusion de nombre d'individus
vivant dans les limites territoriales de la cité d'Athènes. Cela ne signifie
nullement qu'ils ne jouissaient d'aucun droit ou même qu’ils n’avaient
aucune activité politique. Mais ils n'avaient aucun pouvoir de décision.

Pour être citoyen à Athènes entre le V° et le IV° siècle, il fallait être


:

• De sexe masculin,
• Libre,
• De père athénien, et, à partir de la loi de Périclès de 451, de père ET
de mère athéniens unis par un mariage légitime,
• Majeur : l'accession à la majorité civique était fixée à vingt ans.

Un citoyen était désigné par un nom tripartite qui indiquait tout à la


fois son identité, son ascendance familiale et son lieu d'enregistrement :

• L’onoma (τὸ ὄνοµα) : son nom personnel


• Le patronymikon (τὸ πατρωνυµικόν) : le nom de son père
• Le demotikon (τὸ δηµοτικόν) : le nom de son dème.

Exemple : "ὁ Δηµοσθένης τοῦ Δηµοσθένους ὁ Παιανιεὺς,


Démosthène, fils de Démosthène, du dème de Paiania".
LA CITOYENNETÉ DE NAISSANCE
La citoyenneté se définit principalement par l'origine : on naît
citoyen. Toutefois, elle s'acquiert par étapes et fait l'objet de contrôles :

Quelque temps après sa naissance, vers l'âge de quatre ou cinq ans,


tout enfant mâle susceptible d'être un jour citoyen est d'abord présenté à la
phratrie (ἡ φρατρία). Cette structure, héritée de la période pré-démocratique,
est un groupement de familles. A l'occasion de la cérémonie, l'enfant reçoit
une triple reconnaissance car son père lui transmet publiquement ses futurs
droits en termes privés (héritage), civils (appartenance à un dème et à une
phratrie) et civiques (la cité l'accueille comme un futur membre du demos).

A l'âge de 18 ans, le jeune homme doit être inscrit sur le registre de


son dème : le ληξιαρχικὸν γραµµατεῖον (lexiarchikon grammateion).

L'assemblée des démotes se réunit une fois par an pour valider les
droits à la citoyenneté de tous les jeunes garçons ayant atteint l'âge requis
dans l'année. La vérification porte sur deux points : l'âge du nouveau citoyen
et son appartenance à une famille lui donnant droit à la citoyenneté.

Les démotes procédent à un vote pour chaque candidat. La décision


prête naturellement de temps à autre à contestation et Aristote nous montre
que la constitution tenait compte de ces litiges, tant en termes de sanctions
que de possibilités d'appel.

Après l'enregistrement sur les registres et pour éviter toute fraude ou


tentative de corruption à l'intérieur des dèmes, les nouveaux citoyens (οἱ
νεοπολίται, neopolitai) de toutes les tribus doivent se présenter au
Bouleuterion devant le Conseil des Cinq-Cents qui vérifie de nouveau leurs
droits à la citoyenneté au cours d'un examen de docimasie.

A ce stade, les nouveaux citoyens ne jouissent pas encore de tous


leurs droits. Il leur faut au préalable accomplir une période d'initiation
civique à caractère essentiellement militaire : l'éphébie. A l'issue de cette
période, ils seront complètement citoyens (ἐπίτιµοι, epitimoi) et le resteront
à vie, sauf en cas d'atimie. Toutefois, les fonctions d'héliaste et de bouleute,
ainsi que certaines magistratures ne leur seront accessibles qu'à partir de
l'âge de trente ans.

Aristote nous indique qu'au IV° siècle, la liste des éphèbes de l'année
était gravée sur une stèle de bronze dite "éponyme". L'accès à la citoyenneté
était donc placé sous une double identification éponymique : celle de la tribu
du nouveau citoyen et celle de l'archonte éponyme en fonction l'année de ses
dix-huit ans. Cette double identification permettait de tenir à jour un
recensement de la population citoyenne qui facilitait la mobilisation en cas
de conflit militaire ou la nomination à certaines fonctions soumises à une
limite d'âge. La quarante deuxième stèle servait, par exemple, au
recrutement des arbitres judiciaires, obligatoirement âgés de plus de soixante
ans.

LA CITOYENNETE PAR ACQUISITION


Le principal mode d'accès à la citoyenneté était la naissance.
Néanmoins, le droit de cité pouvait être accordé à des hommes libres qui
n'étaient pas nés Athéniens. Cette faveur fut octroyée plus ou moins
généreusement en fonction des époques mais elle fit toujours l'objet de la
plus grande circonspection.

Ici encore, il faut se garder de plaquer sur Athènes toute valeur


démocratique universelle et prendre en compte, au contraire, les réalités
d'une cité dans son espace et dans son temps politiques.

Les freins à l'attribution de la citoyenneté :

Ils s'expliquent par le passif de la tyrannie et la volonté d'établir une


communauté stable. La démocratie athénienne redoutait toujours un retour
au régime de la tyrannie. Or l'octroi massif de la citoyenneté était une des
armes des "tyrans" pour asseoir leur pouvoir en s'appuyant sur les masses
populaires face aux familles aristocratiques. Par ailleurs, la citoyenneté à
Athènes étant étroitement liée à la notion d'autochtonie, l'attribution du droit
de cité à des étrangers ne pouvait être qu'exceptionnelle.

Les ouvertures :

• L'attribution à titre collectif :


Paradoxalement, malgré les restrictions énoncées ci-dessus, l'acte
fondateur de la démocratie athénienne réside, en 507, dans la
naturalisation massive et l'attribution de la citoyenneté à des milliers
d'hommes libres mais non athéniens résidant sur le territoire de la
cité.
Par la suite, les attributions à titre collectif furent rares. On cite
cependant l'exemple des survivants de Platée et de Samos. Pendant
la guerre du Péloponnèse, ces deux cités, alliées d'Athènes furent
détruites par les Spartiates. Un vote de l'Assemblée permit d'intégrer
les survivants dans le corps de ses citoyens. Nul doute que le
souvenir des guerres médiques et de la fraternité d'armes dans le
combat contre les Perses ait joué en faveur de cette attribution.

• L'attribution à titre individuel


A titre exceptionnel, la citoyenneté athénienne était attribuée à titre
individuel à qui pouvait faire état de parentés susceptibles de lui
ouvrir un tel droit ou en récompense de services rendus à la cité. Elle
faisait toujours l'objet d'une délibération publique à l'Assemblée et,
chose rare, d'un vote à bulletins secrets. C'est ainsi qu'après
l'intermède oligarchique des Trente, des métèques qui avaient
participé à la prise de la forteresse de Phylé furent récompensés par
l'octroi de la citoyenneté athénienne. Il faut noter toutefois que
l'Assemblée attribua celle-ci au cas par cas, refusant la naturalisation
massive que demandait Thrasybule.

La procédure fit naturellement l'objet de quelques scandales


judiciaires et politiques, certains étrangers ou métèques fortunés ayant tenté
de contourner les rigueurs de la loi en achetant des soutiens et des faux
témoignages.

Les néo-citoyens ne jouissaient pas pour autant de tous les droits d'un
citoyen de naissance. Ils ne pouvaient exercer de magistrature ni de fonction
religieuse à caractère civique. Enfin, leur citoyenneté n'était transmissible
aux enfants mâles que si ceux-ci étaient issus d'un mariage légitime avec une
femme athénienne.

LES QUATRE CLASSES CENSITAIRES


(τὰ τέτταρα τέλη)
La réforme de Clisthène, malgré sa radicalité, n'avait pas fait table
rase des anciennes discriminations.

Le système des classes censitaires, qui perdura jusqu’à la fin du IV°


siècle, constitua toujours un frein à l'égalité entre citoyens qui, de ce fait, ne
fut jamais totale à Athènes.

Cette classification datait de la législation de Solon. Pour donner une


assise administrative à la réforme agraire qu'il avait instaurée, celui-ci avait
instauré quatre classes de citoyens. La hiérarchisation reposait sur la mesure
de leurs revenus :

• Les pentacosiomédimnes (οἱ πεντακοσιοµέδιµνοι) : les plus riches,


ceux qui produisaient au moins "500 médimnes" (mesure de quantité
solide ou liquide). L’unité choisie nous rappelle qu'au VI° siècle la
fortune était essentiellement liée à la production agricole.
• Les hippeis (οἱ ἱππείς) : on traduit généralement le terme par
"chevalier" ou "cavalier", ce qui lui donne un sens militaire. Certains
historiens interprètent d'ailleurs en ce sens la réforme de Solon : il
s'agirait de citoyens capables de combattre dans la cavalerie. D'après
ce que nous dit Aristote, il est probable que l'hippeus était celui qui
avait les moyens de posséder et d'entretenir un cheval.
• Les zeugites (οἱ ζευγῖται) : ceux qui possédaient un attelage (ζεῦγος)
de boeufs. Les zeugites auraient pu aussi être des fantassins
combattant "en ligne" comme hoplites, mais cette hypothèse, comme
la précédente concernant les possesseurs de chevaux, ne s'accorde
guère avec le sens de la première catégorie (les pentacosiomédimnes)
ni avec celui de la dernière (les thètes).
• Les thètes (οἱ θητικοί) : le terme est très ancien. On le trouve chez
Homère. Il désigne ceux qui travaillaient pour un salaire, c'est-à-dire
les paysans libres mais sans terre ou que leur terre ne suffisait pas à
nourrir.

"Producteurs de 500 mesures", "possesseurs de chevaux", de


"boeufs" ou simples "salariés de la terre", il est frappant de constater que ces
classes, qui ont perduré aux V° et au IV° siècles, reposent sur une mesure
agricole et non sur un revenu financier. La corrélation entre les deux est
certes évidente, mais on voit que la cité reste essentiellement préoccupée par
la capacité de ses citoyens à tirer leur subsistance de la terre qui les a faits
naître, même si, dès le VI° siècle, l'Attique ne suffit plus depuis longtemps
à nourrir ses habitants.

D'après Aristote, la répartition s'établissait comme suit :

• Les pentacosiomédimnes : plus de 500 mesures


• Les possesseurs de chevaux : plus de 300 mesures
• Les possesseurs de bœufs : plus de 200 mesures
• Les thètes : moins de 200 mesures

Peut-on donner un équivalent financier à une "mesure" ? Il faudrait


pour cela savoir ce qui était mesuré. Il ne peut s'agir d'un simple contenant :
le médimne contenait à l'origine du blé mais les Athéniens cultivaient aussi
la vigne et l'olivier, et la distinction ne correspondait pas non plus à une
surface arable car les terres cultivées mêlaient les trois cultures.

Sans que nous puissions dire exactement comment se faisait le


calcul, il est donc évident que ces "mesures" recouvraient en réalité des
différences de fortune. Les citoyens appartenant à la première étaient les plus
riches, les deux catégories suivantes constituant une classe moyenne et la
dernière rassemblant les plus pauvres.

Conséquences sur la citoyenneté

Au V° et au IV° siècle, les classes censitaires perdent peu à peu de


leur importance mais, Clisthène ne les ayant pas abolies, une partie de la
législation de Solon reste en vigueur, avec des conséquences importantes sur
le plan des droits et des devoirs du citoyen.

Sur le plan politique :

Jusqu'en 457, seuls les citoyens membres des deux premières classes
peuvent accéder à l'archontat. A cette date, les zeugites purent devenir
archontes mais les thètes, semble-t-il, n'eurent jamais ce droit (ou cette
obligation).

Cette restriction doit cependant être relativisée. Elle ne concerne que


l'exercice des charges et non les droits de citoyenneté. Tous les citoyens,
quels que soient leurs revenus, quelle que soit la classe à laquelle ils
appartiennent sont membres de plein droit de l'Ecclesia, assemblée
souveraine. La misthophorie fut instituée précisément pour corriger une
inégalité de fortune qui pouvait détourner les plus pauvres de ce devoir
civique.

Sur le plan militaire :

Toutes les classes étaient mobilisables mais la répartition se faisait


dans des corps d'armée différents :

- Les pentacosiomédimnes servaient dans la cavalerie


- Les hippeis et les zeugites constituaient le gros des hoplites
(infanterie lourde)
- Le corps de la marine, mis à part les postes d'officiers, était réservé
aux thètes, affectés comme hommes d'équipage et rameurs (ὁ
ναυτής, nautès) ou soldats (ὁ ἐπιϐάτης, epibatès).
- Les thètes constituaient aussi un corps d'infanterie légère : les psiloi.

Il est probable que les classes censitaires ont été maintenues pour
tenir compte de l'impact des inégalités de fortune sur l'exercice de la
citoyenneté. Sur le plan politique, les thètes n'avaient pas les moyens
financiers d'assurer une charge publique pendant toute une année et, de ce
fait, la fonction d'archonte ne pouvait leur être attribuée. Quant aux
affectations dans l'armée, elles nous montrent que les fantassins et les
hoplites devaient probablement payer leur propre équipement alors que la
cité (ou de riches hiérarques) finançait en totalité la marine et, probablement,
l'équipement des fantassins légers.

LE NOMBRE DES CITOYENS


De la réforme de Clisthène aux derniers temps de la démocratie
athénienne, le nombre des citoyens a considérablement varié.

• Peu important avant 507, il connaît un accroissement spectaculaire à


cette date avec la naturalisation par Clisthène d'un très grand nombre
de résidents.

• Entre 507 et 450, la prospérité et le rayonnement d'Athènes sur le


monde entraînent une croissance démographique naturelle et l'afflux
de nombreux étrangers. La législation, souple à cette époque, permet
à nombre d'entre eux de s'installer comme métèques, puis de devenir
citoyens, généralement par union avec une famille athénienne.

• En 450, on peut estimer ce nombre à environ 60 000. Aristote nous


dit que c'est ce "grand nombre de citoyens" qui obligea Périclès à
prendre des mesures restrictives. La loi de 451, en exigeant la double
ascendance (paternelle et maternelle) mit un coup d'arrêt à cette
expansion. Par ailleurs, on incita les citoyens les plus pauvres à
s'installer comme clérouques (κληροῦχοι) , c'est-à-dire comme
colons dans les cités vassalisées. Certains partirent d'eux-mêmes
vivre comme métèques dans d'autres cités.

• Entre 450 et le début de la guerre du Péloponnèse, cette politique


restrictive est poursuivie et on s'attache, en particulier, à éliminer
tous les "faux citoyens" qui avaient été inscrits à tort dans les dèmes,
par négligence ou laxisme, parfois par corruption. En 445, une
révision générale des registres aboutit à l'exclusion massive de 5 000
personnes.

• Entre 431 et 404, la guerre du Péloponnèse, pour des raisons qu'on


devine aisément, fut l'occasion d'un assouplissement. Isocrate nous
montre que la loi de 451 ne fut guère appliquée pendant cette période.
En outre, Athènes accorda la citoyenneté aux survivants des cités
alliées détruites par les Spartiates. La loi fut cependant rétablie dans
toute sa rigueur après l'intermède oligarchique des Trente, en 403,
dès que le régime démocratique fut pleinement rétabli.
Au IV° siècle, le nombre des citoyens se trouve considérablement
diminué et le restera jusqu'à la fin de la période démocratique. La moitié des
hommes avaient péri pendant la guerre, et la population générale de l'Attique
avait souffert de la grande épidémie de peste de 430-426. Le demos ne
dépassa plus jamais les 30 000 membres. On se trouva dès lors dans une
situation d'oliganthropie (ὀλιγανθρωπία, "petit nombre d'hommes"), inverse
de celle qui avait prévalu au V° siècle. Pourtant, la loi de 451 ne fut jamais
abolie et les conditions d'accès à la citoyenneté jamais assouplies. En 400,
un décret institua un quorum de 6 000 citoyens pour les décisions les plus
importantes de l'Assemblée et la cité dut prendre des mesures coercitives et
incitatives. Cela permit aux institutions de continuer à fonctionner
normalement.

LA CITOYENNETÉ DE NAISSANCE : LOI


DE 451
En 451, sur proposition de Périclès, l'Assemblée adopte un décret qui
conditions d'accès à la citoyenneté par la
durcit les
naissance.
Avant cette loi, il suffisait d'avoir un père athénien pour être citoyen
de plein droit.
La nouvelle loi impose une double origine athénienne en ajoutant
l'obligation d'une filiation maternelle.

A partir de 451, il faut donc avoir un père et une mère athéniens libres
et, de surcroît, unis par un mariage légitime. Ceci exclut tous les candidats à
la citoyenneté nés de l'union d'un père athénien avec une étrangère. Si cette
mesure était entrée en vigueur plus tôt, des hommes politiques aussi
éminents que Clisthène, Thémistocle ou Cimon, dont les mères étaient de
Sicyone ou de Thrace, n'auraient pas été citoyens.

On se demande encore quelle était l'intention réelle de Périclès qui


descendait lui-même par sa branche maternelle d'une famille de Sicyone et
qui avait un fils issu de son union avec Aspasie, d'origine milésienne. Pour
Aristote, il s'agissait avant tout de réduire le nombre de citoyens, devenu
trop important à cette époque. D'autres ont vu là des motivations privées ou
des considérations politiciennes purement circonstancielles visant à priver
des rivaux de leurs droits civiques.

Sans doute est-il préférable de chercher des motifs politiques et de


voir les conséquences de cette modification sur la vie politique de la cité.
La mesure est-elle discriminatoire ?

A première vue, oui, puisqu'elle diminue le nombre des citoyens en


excluant davantage de candidats potentiels et en instituant une catégorie
particulière. Il faut noter cependant que cette exclusion, comme toute loi
votée à Athènes, n'avait pas d'effet rétroactif ; aucun citoyen actif n'a donc
pu se trouver déchu de ses droits civiques. Il est plus difficile de savoir ce
qu'il est advenu des enfants et des adolescents nés avant 451 mais encore
mineurs à cette date.

Qui se trouve exclu ?

En toute logique, cette mesure ne visait que les Athéniens


susceptibles de s'unir avec des familles non athéniennes. Or, ceux-ci étaient
peu nombreux. En revanche, ils appartenaient sans nul doute à la classe
aristocratique qui cherchait fréquemment à s'allier par le mariage avec de
grandes familles des cités rivales. Fantasme ou réalité, dans une Athènes en
guerre avec ses voisins, et dont le régime démocratique a toujours été
contesté de l'intérieur ? Toujours est-il que la mesure de Périclès s'inscrit
bien dans une volonté politique.

La mesure est-elle idéologique ?

Paradoxe : après 451, la femme athénienne, quoique non-citoyenne,


transmet désormais la citoyenneté à part égale avec l'homme. Pourquoi ? Ne
nous trompons pas d'époque : Périclès n'était pas féministe et il ne s'agissait
nullement d'accorder à la femme un droit à la citoyenneté.

Aristote nous dit que "sous Antidotos, à cause du nombre croissant


de citoyens et sur la proposition de Périclès, on décida de ne pas laisser jouir
de droits politiques quiconque ne serait pas né de deux "citoyens". Le terme
grec est employé au duel, ce qui confère incontestablement à la femme un
rôle identique à celui de son mari mais Aristote dit "ἀστοῖν" et non
"πολιταῖν”. Il s'agissait donc d'une citoyenneté civile et non politique.

Ce que la loi de Périclès exige désormais, c'est le double


enracinement dans la terre de l'Attique. Elle insiste par là sur le lien entre la
politeia et la terre commune, la terre-mère, remettant au cœur de la
citoyenneté la notion d'autochtonie.

La loi de 451 n'est donc pas circonstancielle. Elle a très certainement


un fondement politique et idéologique. La preuve en est qu'établie, aux dires
d'Aristote, à une époque où il y avait trop de citoyens, elle ne fut jamais
abolie ni même assouplie, durant tout le IV° siècle où la cité souffrit au
contraire d'un manque de citoyens.
L'ÉPHÉBIE (ἡ ἐφηβία)
L'éphébie est tout à la fois une période de service et une initiation,
un temps de passage de l'enfance à l'âge adulte que l'on retrouve sous
diverses formes dans plusieurs civilisations. Ses origines en Grèce
remontent probablement à un fond indo-européen que l'on retrouve, sous des
formes variables, dans toutes les cités. Ces rites de passage ont été analysés
très précisément par Pierre Vidal-Naquet dans Le chasseur noir.

L'éphèbe (ὁ ἔφηβος) est un jeune athénien pubère de sexe masculin.


L'éphébie est une période qui s'étend de l'âge de 18 à 20 ans et constitue une
phase transitoire avant l'accès au statut de citoyen.
Elle revêt un caractère essentiellement militaire. Athènes n'est pas
gouvernée par une oligarchie militaire comme Sparte mais sa πολιτεία reste
cependant celle d'une cité en armes.

C'est donc l'éphébie qui donne accès à la citoyenneté. En cas de litige


futur, on pourra consulter dans chaque dème les ληξιαρχικὰ γραµµατεῖα,
registres d'inscription des éphèbes qui ont valeur de certificat de citoyenneté.
A l'époque d'Aristote, la liste des éphèbes de l'année, identifiée par le nom
de l'archonte éponyme est gravée sur une stèle déposée devant le monument
des héros éponymes, sur l'Agora.

L'encadrement des éphèbes

L'éphébie est avant tout une période de formation. Ce n'est


qu'exceptionnellement, en cas de menace critique pour la survie de la cité,
que les éphèbes ont pu se trouver mobilisés et envoyés au combat.
Chaque tribu désigne un sophroniste (ὁ σοφρωνιστής), chargé
d'encadrer les jeunes gens. Il est entouré d'un ensemble d'éducateurs.
Comme les stratèges, ces fonctionnaires sont élus par l'Ecclesia. On
distingue :

• Le pédotribe, (ὁ παιδοτρίβης) pour la gymnastique,


• L’hoplomaque, (ὁ ὁπλοµάχης) pour le maniement des armes de
poing,
• Le toxote (ὁ τοξότης) pour le tir à l'arc,
• L’acontiste (ὁ ἀκοντιστής) pour le lancer du javelot.

Déroulement

• Le jeune éphèbe est tenu à l'écart de sa famille pendant toute la durée


de son initiation.
• L'entrée dans l'éphébie est marquée par le serment solennel que toute
une classe d'âge prononce devant l'Ecclesia.
• La classe d'âge qui accède à l'éphébie est identifiée par le nom d'un
héros éponyme.
• L'initiation commence par une formation religieuse. Les éphèbes
sont invités à honorer les différents sanctuaires de la cité.
• Pendant la première année, les entraînements se déroulent en dehors
de murs de la ville dans des camps militaires situés aux frontières de
la cité, en bord de mer ou aux confins de la Béotie. Sans atteindre le
caractère extrême de l'éducation spartiate, cette période est
néanmoins très dure, physiquement et moralement.
• Leur formation terminée, les éphèbes restent mobilisés
(probablement pendant toute la deuxième année) et sont employés à
des tâches militaires annexes telles que la garde des frontières.
• A la fin des deux années, le jeune éphèbe est affecté au groupe
militaire représentant sa tribu : la taxis. Il reste mobilisable jusqu'à
l'âge de 60 ans.

LES NON-CITOYENS
La citoyenneté, avant de se définir par des droits et des devoirs, est
d'abord caractérisée par la limite du demos, donc par l'exclusion des non-
citoyens.

Les femmes

A Athènes, une femme ne peut être citoyenne parce qu'elle reste


mineure toute sa vie. Avant son mariage, elle est soumise à l'autorité de son
père et, après celui-ci, à celle de son mari.

Contrairement aux esclaves, la femme joue cependant un rôle


important dans la politeia. Quoique non-citoyenne, elle occupe une place
éminente et parfois exclusive dans des manifestations religieuses à caractère
politique.

Par ailleurs, la loi de 451 lui confère la parité avec son mari dans la
transmission de la citoyenneté.

Les étrangers

Le siècle de Périclès voit affluer à Athènes des étrangers en


provenance de tout le monde grec, principalement ionien. Aristophane, et
Platon un peu plus tard, s'inquiètent de cette présence obsédante et se
moquent du laxisme de la cité qui les tolère en trop grand nombre.

Que faire de l'étranger ? La question interpelle encore aujourd'hui les


démocraties modernes.
Comme les autres cités grecques, Athènes confère aux résidents le
statut de "métèque". ὁ µέτοικος (metoikos) signifie "celui qui habite avec
nous", ce qui implique qu'il est "chez nous " mais n'est pas "comme nous".
Il vit, travaille, se marie, fait souche, réalise des affaires et éventuellement
s'enrichit mais aucun de ces critères ne lui donne droit à la citoyenneté.

Tout étranger résidant en Attique (au moins un mois, semble-t-il)


doit être enregistré dans un dème et prend obligatoirement le statut de
métèque. Contrairement au citoyen, s'il change de résidence, il doit se faire
enregistrer dans son nouveau dème. Il n'a pas le droit d'épouser une
Athénienne, doit acquitter une taxe spéciale et ne peut posséder de propriété
agricole. La plupart des métèques sont donc des commerçants et des artisans.
Beaucoup sont grecs mais il semble que la cité ait accueilli aussi quelques
barbares (étrangers non grecs).

Un métèque peut exceptionnellement accéder à la citoyenneté, cette


mesure faisant l'objet d'un vote et d'un décret de l'Assemblée. Il peut aussi,
en cas de délit, être banni ou vendu comme esclave.

Les mineurs

Les garçons accèdent à la majorité à l'âge de 18 ans mais ne peuvent


exercer leurs responsabilités politiques qu'à partir de l'âge de vingt ans, la
période intermédiaire de deux ans, appelée éphébie, étant consacrée
essentiellement au service militaire.

Les mineurs, comme les femmes, ne sont pas pour autant tenus à
l'écart de la politeia. Ils participent à des cérémonies religieuses à caractère
civique dans lesquelles ils ont parfois une place prépondérante. C'est ainsi
que l'entrée dans l'adolescence est marquée par une période de retraite au
sanctuaire de Brauron. Les jeunes adolescents, mis à l'écart de leurs familles,
sont pris en charge par la cité. Cette initiation revêt un double caractère
religieux et civique. D'autres cérémonies telles les Panathénées, donnent une
place prépondérante aux jeunes gens, en particulier aux filles.

Les esclaves

Athènes est une cité grecque que son régime démocratique, entre le
V° et le IV° siècle, ne place pas en dehors de son temps ni de son espace.
L'esclavage est un élément constitutif de toutes les sociétés antiques en
Europe et au Moyen-Orient, Athènes en a profité et on peut dire que c'est le
travail forcé dans les mines du Laurion qui a permis à la cité d'amasser
suffisamment d'argent pour repousser l'envahisseur perse et poser les bases
de son régime démocratique.

Sans nier la souffrance des êtres humains qui ont été pendant cette
époque soumis à la vente, aux humiliations, aux châtiments et à tous les
autres aspects de la déshumanisation, il faut reconnaître l'abîme qui nous
sépare des anciens en ce domaine. Pour eux, l'esclavage est "normal" et,
avant l'ère chrétienne, on ne trouve aucun texte qui remette
fondamentalement en question son principe.

Il faut aussi noter que contrairement à ce qui s'est passé pendant la


période qui, du début du XVI° à la fin du XVIII° siècle, vit les nations
d'Europe occidentale fonder leur prospérité sur le trafic triangulaire,
l'esclavage, à Athènes, ne repose sur aucun critère ethnique ou racial. Il
n'existe pas de cloison étanche entre la liberté et l'esclavage et on peut, par
exemple, être libre et citoyen dans sa cité mais vendu dans une autre, à la
suite de quelque infortune, parfois à quelques lieues de chez soi.

On peut aussi être réduit en esclavage à la suite d'une condamnation


en justice pour dettes ou fraude. La servitude est donc un état infra-humain
dans lequel tout homme libre peut tomber un jour et dont tout esclave peut
espérer sortir.

Les esclaves affranchis ne devenaient pas pour autant citoyens ; ils


prenaient le statut de métèque.