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Revue des Sciences Religieuses

La date des graffiti de la Triclia de Saint-Sébastien et leur place


dans l'histoire de l'écriture latine
R. Marichal, Maurice Nédoncelle, B. Botte, L. De Bruyne, André Grabar, Christine
Mohrmann, C. Vogel

Résumé
Analyse détaillée et minutieuse de deux graffiti de la triclia (sous Saint Sébastien sur la via Appia) et de leur date, avec la
réfutation des conclusions proposées par Mlle Guarducci. Il s'agit du graffito de Cosmalus et du graffito de Saecularis II et
Donatus II. Étant donné l'importance des graffiti sous Saint- Sébastien non seulement pour le culte des apôtres Pierre et Paul,
mais pour le paléographe (illustration exceptionnellement riche de l'écriture latine du premier au quatrième siècle, étant donné la
variété des formes), l'auteur entre dans quelques détails sur l'histoire des lettres controversées. Les graffiti doivent être attribués
à la seconde moitié du III» siècle, même si l'on rejette la date consulaire de 260, -proposée par l'auteur. En annexe est discuté
le grand graffito en cursive publié par Stygeb (Dissertazioni Pont. Accad. Rom. Archeol. Ser. II, t. 13, 1918, pi. XXIV).

Citer ce document / Cite this document :

Marichal R., Nédoncelle Maurice, Botte B., De Bruyne L., Grabar André, Mohrmann Christine, Vogel C. La date des graffiti de
la Triclia de Saint-Sébastien et leur place dans l'histoire de l'écriture latine. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 36,
fascicule 3-4, 1962. Archéologie paléochrétienne et culte chrétien. pp. 111-154.

doi : 10.3406/rscir.1962.2330

http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1962_num_36_3_2330

Document généré le 24/01/2016


LA DATE DES GRAFFITI DE LA TRICLIA
DE SAINT-SEBASTIEN
ET LEUR PLACE DANS L'HISTOIRE DE
L'ECRITURE LATINE

Mlle Guarducci a repris en 1955 la lecture de deux graffiti de


la Triclia de Saint-Sébastien dans lesquels M. Matteo Delia Oorte,
d'une part, et moi-même de l'autre, avons cru pouvoir lire des dates
consulaires. Elle réfute nos lectures et conclut que tces graffiti sont
des proscynèmes semblables aux autres et, comme eux, non datés (1).
Tous les graffiti de la Triclia ont été reproduits par Styger (2) :
chacun peut donc se faire aisément une opinion. Je n'aurais pas
songé à reprendre la question si l'on ne m'avait remontré que, du fait
de la pénurie de documents datés relatifs au culte de saint Pierre
et de saint Paul, ces deux graffiti revêtaient une importance
particulière et que, les écritures cursives des trois premiers siècles n'étant
pas, en général, très connues, il était utile d'expliquer aux historiens
pourquoi certaines lectures me paraissaient devoir être écartées sans
hésitation.
D'autre part, l'importance des graffiti (3) de Saint-Sébastien
a presque complètement échappé aux paléographes. Certes, ils
n'offrent pas, à beaucoup près, des spécimens d'écritures aussi variées

(1) M. Guarducci, Due presunte date consolari a S. Sebastiano dans


Rendiconti délia Pontificia Accademia Bomana di Archeologia, XXVIIT,
1955-56, p. 181-195. La lecture de M. Della Corte a paru dans les mêmes
'Rendiconti, XIII, 1937, p. 127 sq. ; la mienne dans les Comptes rendus
de l'Académie des Inscriptions, 1953, p. 60-68.
(2) Dissertazioni della Pontificia Accademia Romana di Archeologia,
Ser. II, torn. XIII, 1918, p. 48-89, pi. I-XXV. Sur l'ensemble des
questions relatives à Saint-Sébastien, il suffira de renvoyer Le lecteur à J. Car-
COPiNO, De Pythagore aux Apôtres, Paris, 1956, p. 225 sq.
(3) Cechelli a reproduit le graffito de Cosumalus dans VArchivio
Paleografico Italiano, V, (fase. 53) 1932, pi. 26; le choix n'était pas très
heureux car celui-ci est loin d'être un des plus caractéristiques. Les pi.
27 A et B reproduisent les graffiti postérieurs qui sont au bas de
l'escalier (publ. p. Marucchi, Notizie, 1923, p. 89, pi. XVIII et 90 pi. XVII).
Ils sont, du point de vue paléographique, encore moins intéressants.
112 R. MABICHAL

que ceux de Pompéi ; les écritures de lettrés y sont, en particulier,


presque complètement absentes; mais, par ailleurs, vivant à la
charnière des deux grandes époques de l'écriture latine, les pèlerins,
venus, sans doute, de toutes les provinces de l'Empire, ont à leur
disposition le plus vaste répertoire de formes qui ait jamais existé
dans l'antiquité romaine : les vieilles capitales de toute espèce, les
jeunes minuscules, à peine formées, pas encore canonisées, les «
anciennes » cursives et, déjà peut-être, quelques « nouvelles », sans
compter les formes grecques à un moment où écriture latine et
écriture grecque vont se rapprocher jusqu'à se confondre. Aucun site
n'offre, à ma connaissance, une telle richesse : avec les seuls graffiti
de Saint-Sébastien on pourrait illustrer presque toute l'histoire de
l'écriture latine du premier au quatrième siècle.
Or, on lit moins avec ses yeux qu'avec son expérience : le
paléographe classe immédiatement, inconsciemment, chacun des signes
qu'il aperçoit dans la série des témoins qu'il porte dans sa mémoire ;
il les interprète en fonction de l'idée qu'il se fait de leurs
métamorphoses. Dire comment il conçoit l'évolution d'une lettre c'est expliquer
ses lectures de même que, pour l'historien, confesser ses présupposés
théoriques c'est expliquer son œuvre.
Il ne m'a donc pas paru hors de propos d'entrer ici, le cas échéant,
dans quelques détails sur l'histoire de certaines lettres controversées :
le lecteur, même profane, sera ainsi en mesure d'apprécier la
probabilité des lectures ; il verra pourquoi, même si l'on rejette la date
consulaire de 260, les graffiti doivent être attribués à la deuxième
moitié du 111e siècle et l'attention des paléographes sera attirée sur
un ensemble où se rencontrent les premières minuscules écrites en
Europe que nous ayons conservées (4) .

Cechelli, dans sa notice, avait bien pressenti l'intérêt des graffiti de


Saint- Sébastien, mais ne disposant pas alors du matériel, notamment papy-
rologique, dont nous disposons actuellement, il n'a pas pu discerner
exactement en quoi consistait cet intérêt.
(4) Je dis « minuscules » et non « cursives » comme me le fait dire
Mlle Guarducci, p. 192: « Queste iserizioni, in cui gli elementi corsivi si
alternano con quelli maiuscoli, ci offrirebbero, secondo il Marichal, i primi
esempi délia scrittura corsiva in Occidente ». Il règne une certaine
confusion dans le langage paléographique, cf. J. Mallon, Paléographie romaine,
Madrid, 1952, p. 100 sq. ; la terminologie usuelle est celle de Schiaparelli dans
La Scrittura latina nell'età Bomana, Como, 1921; c'est à peu près celle de
G. Battelli, Lezioni di Paleografia, 3e éd., Città del Vaticano, 1949 et
de G. Cencetti, Lineamenti di Storia délia Scrittura latina, Bologna, 1954.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 113

Le premier des deux graffiti dont la lecture est contestée est celui
que l'on désigne communément sous le nom de graffito de Cosuma-
lus (Styger, pi. I) .
Quatre lectures méritent seules aujourd'hui d'être retenues.
Celle de Styger :
COSVMALV
SERVV DEI ET VTCTORINV
VETERIORE LOCO VERBINE (?)
NAVIGEIVLVS ORATIONIS
qui est accompagnée des réserves suivantes : « Dubbia è la V al
principio délia penultima riga, ma pure ci par meno proibabile che si
tratti di una D perche è aperta in alto. L'ultima parola délia riga
stessa, che abbiamo trascritta VEEBINB, è assai dubbia e costi-
tuisce un vero rompicapo » (p. 58).
Celle de Gecchelli (Cf. supra, p. 1, n. 3) :

IN RVSE COSVMALV
SERVV DEI ET VICTORINV
VETERIORE LOC(O) QVERINI
NAVIGEVLV OB[L]ATIONIS ou O[R]ATIONIS
Celle de M. Matteo Delia Corte {Ibid., n. 1) :

IIII K. [OCT] OBR. T. RVFO COS. OMALV(S)


SERW(S) DEI ET VICTORINV(S)
DETERIORE(S) ROG(ANT) QVOD BENE
NAVIGENT VI ORATIONIS
Celle de Mlle Guarducci :
V[ ]S
INFANTIS PRVSO COSVMALV(S)
SERVV(S) DEI ET VICTORINV(S)
VETERIORE(S) ROCO UND1(S) NE
NAVIGEN(T) VI ORATIONIS

Je n'aurai guère â employer ici le terme de « majuscule » ; j'emploie


celui de « cursive », soit en son sens le plus ordinaire « d'écriture rapide
ou négligée, donc déformée par la rapidité ou la négligence », quelle que
soit la forme fondamentale, capitale, onciale, minuscule, etc., soit au
sens de « genre d'écriture à main courante » ; c'est l'usage commun. Quant
au terme « minuscule » dans le sens très précis qu'il aura ici et que tous
les paléographes connaissent, le plus simple est de renvoyer le lecteur à
mon étude sur l'écriture de Paul de Leyde dans Pauli Sententiarum frag-
mentum Leidense, par G. G. Archi, M. David, E. Levy, R. Marichal,
H. L. W. Nelson (Studia Gaiana, IV) Leiden, 1956, p. 25-27 où il trouvera
une liste, que je crois complète, et des images qui valent mieux que toute
définition.
114 R. MARICHAL

Nous reviendrons plus loin sur la première ligne.


A la seconde IN de Ceehelli et de Mlle Gruarducci paraît
indiscutable. Jj'A de Mlle Gruarducci est séduisant, sous réserve qu'il a une
barrette transversale oblique, alors que les autres A n'en ont pas ;
l'objection n'est pas décisive; elle n'est pas négligeable, cependant,
parce que, si le scripteur est maladroit, il n'est pas vraiment ignorant;
il n 'écrit pas une de ces capitales « scolaires » comme celle du grand
gwffito: PAVLE ED PETRE qui se trouve immédiatement
au-dessous ; il a appris à écrire la cursive : ses E, son B le prouvent; peut-être
ne l'a-t-il pas beaucoup pratiquée : il n'a aucun style, aucune souplesse,
mais il a des principes ; il a même gardé quelques-unes des habitudes
qu'il avait contractées durant ses études : l'usage des ligatures de E
avec une lettre postérieure : SERVV, ET, 1.3, ETER dans
DETERIORE, 1.4, dont il est, ici, presque seul à se servir ; il se souvient
qu'il existe au moins deux types d'écritures et il connaît leur valeur
respective : Mlle Guarducci a fort bien observé : « la scrittura è una
capitale eorsiva. Soltanto il nome DEI délia terza linea fu scritto
in capitale quadrata, senza dubio per un riguardo verso la maestà
del Signore» (p. 182). Je dirais « majuscule cursive» avec Sehiapa-
relli et « capitale », sans plus, ou « capitale scolaire » — la «
quadrata » est autre chose — mais cela importe peu, l'observation est
juste. Or, A avec une barrette est de la « capitale ».
Dans la dernière lettre du mot, je n'ai jamais réussi à voir le B
de M. Delia Corte. Je vois ceci

S'il s'agissait d'un B, le trait 1 devrait être la « panse », 3 et 2, la


partie droite, ce que j'appellerais, pour la commodité du discours,
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 115

lia « haste » de ce B aurait été un B à « panse à gauche », comme


celui de la 1.4; mais, pour moi, 1 est un trait rectiligne oblique qui
ne forme ni un angle, ni une boucle, donc ne peut être une « panse »,
et 2 et 3 ne sont pas un trait unique, mais deux traits ; de plus je ne
comprends pas pourquoi ce B plongerait sous la ligne inférieure de
l'écriture.
Mlle Gruarducci prétend que 1 est « un po di colore raggrumato »
et elle lit 8. Je ne vois pas non plus son 8 : e'est, dit-elle, « una linea
verticale da cui parte, all'estremità superiore, un tratto dbliquo verso
destra» (p. 187); je pense que le trait vertical est 2, je suppose que
le trait oblique vers la droite est le crochet inférieur de 3 : mais il
n'est pas à l'extrémité supérieure. La présence d'un 8 dans INFAN-
TIS serait, d'ailleurs, tout à fait surprenante, puisque, suivant Mlle
Guardueei, V8 final est tombé dans VETEKEOKE, 1.4. On devrait
avoir INFANTI ou, mieux, INFANTE. De fait un E me paraît la
lecture la plus vraisemblable : il y a visiblement à droite de 2, 3 un
amas de signes disparates qui n'ont ni la profondeur, ni la netteté
des traits 2 et 3. Il est difficile de porter sur eux un jugement assuré
puisque, actuellement, sur l'original, ils sont recouverts par la tète
d'un clou. Il est néanmoins certain d'après la photographie, qui est
antérieure à la pose du clou, qu'ils ont été tracés avant 2 et 3.
Le trait 1 l'a été aussi, que ice soit un peu de couleur « ragrumato »
ou un véritable trait. Je ne crois donc pas qu'il faille en tenir compte.
Or, une fois ainsi dégagés de ces tracés parasites, 2 et 3 forment un
E du même type que les autres E du graffito, à l'exception, de celui
de DEI. On notera qu'à gauche, au point de rencontre de 3 et 2,
la partie hachurée sur notre schema est un trou provoqué,
probablement, par la rencontre des deux traits de sens contraire : on voit
nettement sur la photographie, prise à jour frisant et qui amplifie
les détails, l'espèce de bosse qu'il forme à gauche.
Le trait 4 pourrait sans difficulté être considéré comme la suite
de 2, mais il n'est visible que sur la photographie, c'est donc
probablement, lui aussi, une irrégularité de l'enduit à laquelle la
photographie a donné un relief excessif.
Un E est donc sinon certain, du moins très probable et, de toutes
les lectures possibles, c'est, à mon avis, de beaucoup la plus
satisfaisante, malheureusement, pour qu'on puisse lire INFANTE, il y a7
dans les traces visibles précédemment, une ibarre de trop. Enfin, la
lecture INFANTIS s'appuie sur la lecture VETERIORE, 1.4, or,
116 R. MARICHAL

celle-ci, ne me paraît pas recevable. Je crois donc ne devoir retenir


du premier mot de la 1.2 que IN....E.
La lecture PRVSO, pour le second mot, n'est pas impossible :
It, V, 0 sont certains ; le E, lu par Oechelli et, antérieurement, par
Marucehi, supposerait un E en deux traits verticaux comme on en
rencontre fréquemment aux époques anciennes et parfois aussi à
basse époque et qui était, sous l'Empire, selon moi, le E spécifique
de l'écriture sur cire. Il n'a pas été signalé à Saint-Sébastien ; son
absence ne m 'étonnerait pas : les pèlerins ne sont pas des notarii ou
des cerarii, c'est évident ! Mais il y a bien des E de cette sorte dans
la Triclia : l'un sous le graffito de Cosumalu, à droite du grand
PAVLE ED PETRE PETITE / PRO VICTORE, dans VALE,
que, je ne sais pourquoi, personne n'a lu jusqu'ici; le second dans un
affreux petit graffito, pi. VII, 11, à gauche du cartouche : PETRE
EjT PAVLE PETE PRO PRIMOTIBO (sic et non PRIMITIVO
comme chez Styger) BENE BENE [in De]O, 1.1, deuxième E
de PETRE. Il y en aurait un troisième, pi. XVI, 99, s'il fallait
nécessairement lire avec Styger . . . N TATEiNO . ., mais il est
préférable de lire ... tcctuvo ... pour : xaxetvd[v « humble, vil,
deterior ». Les deux E de VALE et de PETRE ne suffisent certes
pas à faire admettre ici un E qui serait tout à fait isolé et cela
d'autant moins que le premier trait plus court, le second légèrement
courbe s'accordent mal avec un E de cette espèce.
La première lettre peut être un P, ce pourrait être un I ou un
S, moins aisément un T icomme l'a lu M. Delia Corte.
La quatrième lettre peut être un F ou un S, Mlle Guarducci
pense trouver la preuve d'un S dans « l'estremità un po'inclinata
verso sinistra » ; c'est une erreur ; le F se termine aussi de cette
façon, cf., à Saint-Sébastien même, pi. II, au milieu : REFRIŒE-
RAVI ; pi. IV : REFRIGERIIM ; pi. VI, 2, même mot ; XI, 48,
1.2 ; XIII, 63, 1. 7 : RVFIN[ ; XXII, 173, 1. 2 : FILIS.
A la ligne 3 Mlle Guarducci a adopté la lecture VETERIORE
de Styger et de Oechelli au lieu de DETERIORE- de M. Delia Corte
et, antérieurement, de Marucchi. C'est, cependant, celle-ci qu'il faut
adopter. De tous les V que contiennent les graffiti de Saint-Sébastien
les seuls qu'on pourrait rapprocher de ce V seraient icelui de VENIR [,
1. 5, n. 48, pi. XI et, surtout, celui de VICTORINU à la ligne
précédente, or la hauteur du trait droit du V de VETERIORE serait plus
du double de celle du trait gauche ; celle du trait droit de VICTO-
RJNV ne dépasse qu'à peine d'un tiers la hauteur du trait gauche
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 117

(les rapports exacts seraient 7/18 pour VETERIORE, 7/9 pour


VICTORINV). Le trait droit de ce prétendu V est une «haste» :
le V est un D.
Styger avait hésité : il avait écarté D parce que la « panse » est
ouverte par te haut. L'objection n'est pas pertinente. Ce D est un D
« minuscule », primitif si l'on veut, ee qui, au ine siècle ou même
au début de rve, ne saurait surprendre. L'ouverture par le haut de
la « panse » est normale : on la trouve encore, beaucoup plus tard,
d'une façon régulière, dans les « minuscules cursives » des
chancelleries locales, par exemple, en 344, dans cette lettre bien connue
d'un haut fonctionnaire d'Egypte, non seulement en ligature
antérieure comme à la 1.6, début : ... trade de singulis ou 1.8, au milieu :
administratione, mais encore, libre de tout lien, 1.3, au milieu :
diuinitus, 1.5, dernier mot : eorundem, 1.6 fin : obseruxmdis (5) . On
la trouve également dans les écritures posées, les écritures livresques,
auxquelles le D de DETERIORE ressemble beaucoup plus qu'aux
écritures de chancellerie, et cela même à date relativement tardive,
par exemple dans cette oncîale bien connue du Code Théodosien,
cf. les deux premiers mots : ]nere ideoqwe ad inl(ustres) magis-
tras (6), ou, dans la première semi-onciale datée, le De Trinitate de
saint Hilaire, antérieur à 509-510, cf. 1.1 Dei, dictis, etc. (7). On la
trouve aussi, cela va sans dire, dans les écritures livresques
antérieures, dans ces « minuscules primitives » qui ont précédé la
canonisation des onciales et des semi-onciales et dont certaines doivent
remonter au début du ive siècle ou à la fin du m8. L'une d'entre elles,
connue sous le nom de De judiciis, de Berlin, nous montre
précisément un D très proche de celui de DETERIORE (8) .
Ces panses ouvertes vers le haut n'ont rien de surprenant, ce sont,
au contraire, les panses fermées qui pourraient étonner. Chacun sait,
en effet, que la panse des D « minuscules » n 'est pas autre chose,
comme le montre la figure 2 (9), que l'équerre gauche des D de la

(5) Mallon, Marichal, Perrat, L'Ecriture latine, Paris, 1939, n° 34.


On trouve encore ces panses au Ve siècle, cf. J.-O. Tjaeder, Die nichtlite-
rarischen lateinischen Papyri Italiens, I, Lund, 1955, p. 103 et pi. I
(p. 128), col. 5,6.
(6) Ecriture latine, n° 60.
(7) Ibid., n° 62.
(8) Ibid., no 47.
(9) Références de la fig. 2
1 . Pompei, dipinto, C.I.L. IV, 7242.
2 : Pompei, graffito, C.I.L. IV, 8469.
118 K. MARICHAL

Fig. 2
capitale (en noir) qui, dans les écritures cursives, puis, à leur
imitation, dans les écritures posées, s'est tracée en une seule séquence
et est devenue courbe, tandis que la haste du D « minuscule » est

3 d°, Ibid. 1895.


4 d°, Ibid. 1893.
5 d°, Ibid. 1891.
6 De bellis.
7 P. Mich. 435, 1. 1. (début du Ile s.).
8 De judieiis.
9 D. de DETERIORE.
10 Ecriture latine, n° 26, 1.3 (A.D. 167)
11 : Ibid. n° 35, 1,7 (A.D. 346).
12 Pompei, graffito, C.I.L. IV, 8392.
13 Ecriture latine, n° 14, 1,7 (1er s.).
14 Ibid., 1.2.
15 : Ibid., n° 25, -1.16 (A.D. 166).
16 P. Gen. lat. 1., R°, lre main.
17 Saint- Sébastien, pi. II : in Deo.
18 d°, Idus.
19 d°, pi. XI, n° 48.
20 d°, pi. VII, n° 13.
21 d°, pi. IV, en haut.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 119

tout simplement la courbe de droite du D capital (en gris) , qui, dans


les formes « baroques » (10) de l'époque d'Auguste a dépassé
largement, comme une sorte d'aigrette, vers la gauche (schéma n° 2). Dans
les cursives, cette courbe élégante est devenue rectiligne (ib., n° 5),
mais elle a gardé, à l'origine, la direction oblique qu'avait la courbe
primitive. Des écritures posées ont connu la même évolution : le
fragment de codex sur papyrus, désigné habituellement sous le nom
de De bellis M acedonicis (11), nous en donne {ib., n° 6) un exemple
aujourd'hui bien connu. Du Ier au ni9 siècle cette ligne oblique se
redresse et finit même, dans les cursives, par s'incliner vers la droite
(ib., n° 10) . Telle est, on le sait, l 'origine de la haste verticale du D
«minuscule», celui du De judiciis (ib., n° 8). On peut aisément
constater que la panse est alors béante vers le haut, puisque la panse
du D du De judiciis est exactement — à la disposition des «graisses»
près, mais c'est une autre histoire — celle du De bellis (ib., n° 6).
La seule différence entre les deux lettres est que la haste a, de Tune
à l'autre, pivoté vers la droite d'environ 40°. La panse du D de
DETEJRIORE (ib., n° 9) est plus anguleuse que celle du D du De
judiciis, plus proche de l'équerre originelle : on trouve dans le D
de certains graffiti de Pompei (ib., n° 3) exactement la même équerre
et, pour passer du D pompéien au D de Saint-Sébastien, il suffit,
cette fois encore, de faire pivoter la haste de 40° vers la droite. Or,
chacun sait que ce pivotement de 40° vers la droite est une règle
absolument générale et qu'on a pu y voir le facteur primordial de la
transformation de la «capitale» en « minuscule» (12). Il serait
donc bien extraordinaire qu'une forme de D qui illustre si
parfaitement l'histoire de la lettre, telle que nous la connaissons depuis une
vingtaine d'années, fût le V d'un maladroit.
Il y a, d'ailleurs, à la Triclia, plusieurs autres D ainsi ouverts :
l'un pi. IX, 35, 1.7 — où il faut lire : HABENS ED — ; deux
autres, pL XXIV, 1.11, dernier mot — qu'il faut lire : SARD A ■—
et 1.13 : DAPICE (13) . Dans ce grand graffito, sur lequel nous
aurons à revenir et qui est, cela saute aux yeux, d'une écriture très

(10) Cf. R. Marichal, Le B «à panse à droite» dans l'ancienne cursive


romaine et les origines du B minuscule, Studi in Onore di Cesar e Mana-
resi, Milano, 1952, p. 357.
(11) Ecriture latine, n° 54. Cf. J. Mallon, Paléographie Romaine,
p. 77 sq.
(12) Cf. J. Mallon, Paléographie Romaine, p. 80 sq.
(13) Cf. infra, p. 00.
120 R. MARICHAL

différente de tous les autres, plus habile, plus ancienne, on trouve,


1.4 et 8, des D très cursifs où la panse est à angle aigu, comme dans
les formes 18 et 19 de notre schéma, ou même réduite à un simple
point. Le seripteur n'a évidemment pas cherché à écrire des D sem-
balbles à celui de DETERIORE, qui est «livresque», alors que tout
ce graffito est dans une écriture « chancelleresque », mais
l'inclinaison de la haste vers la droite leur a donné naturellement naissance :
pour les clore il aurait fallu, comme l'a fait, dès 167, le tabellion ou
le subréeargue, seripteur de la forme 10, dont l'inclinaison est
comparable, y ajouter un petit trait adventice (3 sur notre schéma), mais
le seripteur de la Triclia n'est pas aussi soigneux et il écrit sur un
enduit de plâtre avec un style, et non sur du papyrus avec un
ealame.
Tous les autres D de Saint-Sébastien, tous « minuscules », je veux
dire « à haste verticale » — je ne parle pas naturellement des «
capitales » — sont, nous le verrons (14), plus évolués que ceux de
DETERIORE. Encore faut-il s'entendre : si le D de DETERIORE est
« primitif », ce n'est pas parce que le seripteur a encore le sentiment
que la « panse » n'est rien d'autre que l'équerre du D capital, puisque,
précisément, lorsqu'il a voulu écrire un D capital à la ligne
précédente, il a omis ladite équerre ; « primitif » signifie que la panse du
D minuscule du seripteur est, comme celle du De jvdiciis, très
voisine de la forme livresque primitive, celle du De bellis, en plus
anguleux, c'est-à-dire qu'elle est, en soi, une forme du me siècle, même
si on la rencontre dans des textes plus tardifs : la canonisation des
minuscules a été, en effet, très tardive et imparfaite (15), de sorte
que des formes archaïques ont pu subsister fort longtemps. Le De
judiciis est très archaïque ; il n'est pas daté ; Mommsen, en un temps
(1879) où l'on ne connaissait rien de semblable, disait Ve siècle ;
M. Lowe, en 1959, instruit par des trouvailles plus récentes, dit :
IVe- Ve siècle (16). Seule une étude approfondie du texte permettrait
de proposer : me-ive siècle, mais peu importe ici, puisque, en tout état
de cause, les graffiti de la Triclia ne peuvent être antérieurs à 244,
postérieurs à 349 (17) .
VETMRIORE se heurte d'ailleurs, pour le sens, à de graves dif-

(14) Cf . infra, p. 00.


(15) Cf. Cencetti, Lineamenti, p. 69-70 et p. 185 sq.
(16) Codices Latini Antiquiores, VIII, n° 1033.
(17) Fr. Tolotti, Memorie degli Apostoli in Catacumbas (Collezione
« Amici délie Cataeombe »7 XIX), Città del Vaticano, 1953, p. 169, 44, 45.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 121

fieultés ; Mlle Guardueei dit justement, que sa lecture infantis


l'explique «pour la première fois» (p. 188). Comme la lecture infantis
n'est pas assurée, la difficulté subsiste. Détériore s'explique de lui-
même : simple formule d'humilité comme le peccatori qui se
rencontre VII, 9 et 12, ainsi que l'a fort bien expliqué M. Delia Corte,
ou comme le taxetvov de la pi. XVI, 99.
A la fin de ligne Mlle Guardueei lit ROOO UNDI(S) NE. C'est
une faute de lecture certaine : ce que Mlle Giuardueci lit D est un B «à
panse à gauche ». Styger et M. Delia Corte l'ont bien lu ; Marucchi
et Cechelli ont lu R, faute certaine aussi, mais plus explicable que
celle de Mlle Guardueei. Voilà plus de vingt ans que J. Mallon a
expliqué (18) que, dans le B « à panse à gauche », la « panse » est,
comme pour D tout à l'heure, l'équerre primitive du B capital et que
la « haste », à droite est la double courbe de ce même B.
Il découle de cette origine que, à la différence du D, où la «haste»
étant le résultat d'une seule courbe, est devenue rectiligne, la «haste»
du B « à panse à gauche », issue de deux ^courbes, a toujours conservé
une forme sinueuse, celle qu'elle a exactement ici. Elle est tellement
caractéristique que, dans un texte mutilé, le moindre fragment
permet souvent de l'identifier et, contrairement à ce qu'on pourrait
penser et à ce que pensent trop souvent les philologues peu familiers avec
leg textes originaux, les confusions entre B et D sont si rares que dans
tous les papyrus, tablettes ou graffiti, à Vindonissa, à Pompei, à
Rome, ou à Ostie, je ne connais qu'un scribe qui ait employé B pour
D ; c'est un grec et qui sait si peu le latin qu'il n'a même pas été
capable de traduire xpi^axdç «usé», mais Ta décalqué comme s'il
s'agissait d'un terme technique intraduisible: «palliolum trïba-
cum» (19).
Styger a affirmé qu'il n'y avait pas d'autre B «à panse à
gauche» à Saint-Sébastien (p. 85). C'est une erreur : il y en a trois
autres.
L'un est la perfection même, pi. XVII, 104 : in m] ENTE HA-
BET[e / ]S ET NOS [ (20).

(18) Gf. J. Mallon, Remarques sur les diverses formes de la lettre B


dans l'écriture latine, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, XCIX, 1938,
p. 229-242 et La lettre B, Arts et Métiers graphiques, 61, Paris, 1938,
p. 19-22.
(19) P. Mich. 434, 1. 15 — deuxième moitié du Ile s.
(20) Styger ak: in ] MENTE HABET [e/ NOC II a
évidemment deviné plus que lu, puisqu'il n'a pas vu la forme du B. A la 2e ligne,
les deux S sont certains; le T de ET peut paraître L, mais le trait
inférieur est adventice, le T est en ligature avec E et N comme il est, dans
HABETE, en ligature avec les deux E; le scripteur est donc habile, mais
122 B. MARICHAL

Les deux autres sont beaucoup moins beaux et, pour cette raison,
beaucoup plus intéressants : le premier, pi. IX, 28', 1.5 : HABBTE (21)
a l'aspect d'un B «à panse à droite», d'un B «minuscule», et
c'est, peut-être, ce que le scripteur a voulu écrire, mais i\
a attaqué sa lettre par la panse et il a, ipar conséquent,
écrit un véritble B « à panse à gauche » ; il me paraît évident
que c'était là la forme à laquelle il était accoutumé, quelles
qu'aient pu être ses intentions. Le second, pi. III, au milieu :
X KAL..., 1.3 : HABETE (22) ne laisse pas de place au doute ; le B
a deux panses : l'une à gauche, tracée la première, naturellement,
l'autre à droite ; le scripteur, qui venait d'écrire un A « minuscule »
et qui entendait donc écrire en cet alphabet, a obéi à ses réflexes
habituels, puis s'est corrigé. 'Ces erreurs, sont, quant à la date de ces
graffiti, révélatrices. Il y a, dans la Triclia, une demi-douzaine de
B minuscules tout à fait normaux (23), comme celui de la pi. VIII,
19, 1. 2 : SALBVIS, et deux autres qui sont, comme le D de
DETERIORE, « primitifs ». L'un se trouve, pi. X, 42, 1.2 : IN MENT
ABETE. Le scripteur, absorbé par sa gravure — et, en effet, il
n'écrit pas mal — a oublié VE de IN MENTE et le B de ABETE (24).
Il s'est corrigé et c'est probablement parce qu'il manquait de place
qu'il a employé, ce dont Styger s'étonnait, un B minuscule. Mais,
pour ma part, ce qui, ici, me frappe surtout, c'est qu'on aperçoit
encore, au sommet de la haste, une légère tcourbure qui rappelle cette
sorte de panache des beaux B pompéiens dans lesquels je crois
voir les ancêtres du B minuscule (25). Je peux me tromper, cette
courbure pourrait être due à l'attaque de la haste, mais, comme elle
est accompagnée d'une panse en équerre, et que le scripteur est
appliqué, on peut penser qu'elle n'est pas fortuite, d'autant plus que cette

il a été gêné par le fait qu'il écrivait sur un enduit résistant. La photo des
Dissertazioni est peu nette, ce B m'avait échappé lorsque j'ai écrit mon
article des Studi Manaresi.
(21) Studi Manaresi, p. 361, fig. 26 e. Corriger, à la note 36, IX,
22 en IX, 28.
(22) Je ne l'ai pas signalé dans les Studi Manaresi : j 'avais pris la
panse de gauche pour une éraf lure sans signification.
(23) PL VI, 5 ; VIII, 19 ; XII, 55 ; XVIII, 119 ; XXII, 173.
(24) Studi Manaresi, p. 361, fig. 26 d. La chute de E dans MENTE
pourrait être phonétique, mais c'est le seul graffito où elle se serait
produite quelle que soit sa position, cf. pi. III; IV; V; VII, 11; VIII,
14; IX, 28, 35; XII, 54; XVII, 104; XXI, 167; XXV.
(25) Studi Manaresi, p. 355 sq.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT -SÉBASTIEN 123

forme archaïque se rencontre, au Palatin, peu auparavant, parmi


des capitales (26).
L'autre B, pi. IV DALMATIVS..., 1.2 1" mot : BOTVM, est
le pendant du B IX, 28 ; tracé correctement avec la panse à droite,
il semble chercher à imiter le B « à panse à gauche ».
Ces hésitations, ces confusions, ces influences marquent une date :
le nouveau B est désormais entré dans l'usage, la minuscule est
devenue, ou est en passe de devenir, l'« écriture commune», mais
il y a encore des attardés, des gens âgés qui ne se sont pas défaits
des habitudes anciennes : nous sommes au milieu du ine siècle.
lia lecture BINE s'impose donc absolument, la confusion i/e ne
fait pas difficulté ; le sens non plus, bien au contraire. Je ne puis
comprendre comment Mlle Guarducci, qui a eu l'idée si séduisante
d'interpréter la « navigation » dont il est ici question, non en son
sens littéral, mais au sens symbolique : la traversée de l'âme du défunt
des rivages de la mort à ceux du Royaume du Christ, a tenu à lire
undis ne nauigen(t) qui dit exactement le contraire de ce qu'elle
veut lui faire dire. Car undis ne navigent ne peut signifier que : je
prie « qu'ils ne naviguent pas sur les flots ». Or, si les âmes des
défunts ne « naviguent » pas, elles resteront éternellement dans les
ténèbres du tombeau. Ce que le scripteur demande c'est que Cosu-
malus et ses compagnons « naviguent sans encombre » ; c'est bien
ce qu'entend Mlle Guardueci : «Ciô non significa naturalmente ch'egli
speri di evitar loro, con la dolce violenza délia sua preghiera, la
navigazione nell'al di là. Egli vuole soltanto che a quelle anime care
siano risparmiate le undae, ossia il travaglio dei flutti ; e che la
navicella su cui esse fanno viaggio procéda veloce e sicura sopra un
mare tranquillo verso il regno di Cristo » (190). Nous sommes bien
d'accord, mais cela bene navigent le dit beaucoup mieux que undis
ne navigent. Le plus extraordinaire est que le texte de Saint-Calliste,
qu'elle icite opportunément pour appuyer son interprétation, dit
précisément : p[etite spirï]tua [s]anctœ / ut Verecundus cum suis /
bene nauiget {ibid.).
Ce qui a gêné Mille Guardueci et l'a amenée à lire VNDI(S), ce
sont évidemment les deux lettres qui précèdent. Celles-ci sont, comme
l'a dit Styger, un « rompicapo ». Le mot qui les précède
immédiatement, lu d'abord LOCO, a été justement lu BOG par M. Delia Corte ;
Mlle Guardueci lit ROC, cela est sans importance, cependant ROG

(26) Ibid., p. 359 et fig. 23.


124 R. MARICHAL

me paraît sûr ; la « queue » du G existe bel et bien ; très détachée


de la courbe, comme dans le G de la dernière ligne, elle se trouve dans
le prolongement de la lettre de la ligne inférieure que je lis S.
Ensuite, M. Delia Corte lit QVOD : le Q n'est pas probable •
mieux vaut lire 0, comme Mlle Guarducci, donc ROGrO. Tout le
monde est d'accord sur VV. L'O de M. Delia Corte paraît très
finement vu. La partie droite (2 dans le schéma ci-contre, fig. 3) est
parfaitement nette et normale ; la partie gauche (1 ibid.) serait non
moins normale si elle était plus fortement incisée : le scripteur n'a
qu'éraflé le mur, mais le mouvement est excellent et ne soulève pas
la moindre objection. Malheureusement de ce trait 1, je n'ai rien vu
sur le mur. Faut-il se fier à la photographie plus qu'à l'œil ? La
Triclia est assez obscure et les éclairages de fortune dont on peut
user ne valent pas les lampes qui ont été utilisées pour la
photographie. De plus le trait 1 figure dans le croquis que donnait A. Pro-
fumo, aussitôt après la trouvaille, en 1915 (27). Un nettoyage un peu
brutal l'aurait-il effacé par la suite ? Il serait singulier que ce trait
si bien en place, si correct, vu par Pxofumo et par l'objectif •—
M. Delia Corte pourrait avoir été influencé par la photographie —
fût un mirage. Faudrait-il, cependant, revenir à la lecture EB de
Styger, qui me paraissait, en 1953, la seule vraisemblable, ou adopter

(27) Studi Romani, II, 1915, p. 436.


LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SEBASTIEN 125

la lecture N de Mlle Guarducci ? Mais eet N, fort mal fait, n'a plus
aucune vraisemblance du moment qu'il est suivi d'un B et non d'un
D.
Pour justifier son N Mlle Guarducci prétend que la partie
inférieure du complexe — les traits 3 et 4 du schéma — sont, l'un (3)
« uno slittainento dello stilo », l'autre (4) « una crêpa delPintonaco ».
Cela est tout à fait exact pour le trait 4 et, à mon sens,
l'observation vaut aussi pour le trait 5 : celui-ci est certainement
antérieur au trait 6, sa direction est la même que celle du trait 4. En
réalité 4 et 5 n'ont été primitivement qu'une seule et même crevasse,
mais le trait 6, qui a été tracé de bas en haut, a provoqué un
arrachement de l'enduit qui a déformé la base de 5 et créé l'illusion d'une
solution de continuité entre 5 et 4 : un trait tracé de bas en haut,
l'est aussi de l'intérieur à l'extérieur, il tend donc à provoquer, à sa
base, un arrachement, très visible ici au-dessus de 6, et qui s'explique
d'autant mieux que l'enduit était, à cet endroit, crevassé. Par contre
le trait 3 me paraît un bon et authentique trait : il a la même
profondeur, la même épaisseur, la même régularité dans le tracé que la
plupart des autres traits du graffito ; tracé de haut en bas, il s'arrête
brusquement sans que la pression de la main se soit sensiblement
relâchée, ce qui aurait dû se produire dans le cas d'un simple
glissement du style. Or, si on annule 4 et 5, on ne peut manquer d'être
frappé de ce que 3 et 6 forment un S parfaitement constitué. Je lis
donc VOS.

Fig. 4
126 R. MARICHAL

A la dernière ligne, enfin, Mlle Guarducci reprend la lecture de


M. Delia Corte : NAVIGENT VI ORATIONIS, à ceci près qu'elle
écarte le T final, le signe dans lequel M. Delia Corte a cru le voir
(1 et 2 du schéma, fig. 4) appartenant, dit-elle, à une inscription
antérieure.
Les traces de l'inscription antérieure, recouvertes partiellement
par le PE du gros graffito PAVLE ED PETEE, et où on lit encore
assez bien OCES sont, à mon avis, un plus bas, mais l'observation
reste juste : le trait vertical 1 est antérieur au trait, oblique de gauche
à droite, 2, qui le recoupe, <comme à la haste de 17? de la ligne
précédente qui vient légèrement mordre sur lui. On ne doit donc pas en
tenir compte et cela éclaire tout.
En effet, une fois écarté le trait 1, il nous reste le trait oblique
2 que je ne vois aucune raison de suspecter : il a la même netteté,
la même hauteur que les traits voisins ; il recoupe la haste de 17?
sans qu'on puisse discerner lequel des deux traits est antérieur à
l'autre, rien n'empêche donc de considérer que le trait 2 est
postérieur. Or, il forme avec le prétendu N qui le précède un M qui ne
laisse rien à désirer : symétrie presque parfaite du premier et du
dernier jambage, même écartement — qui s'explique par l'aise que
se donne le scripteur à la fin de son travail — avant et après le V
central.
Que faire alors de VI ORATIONIS ? La lecture m'a toujours
choqué : elle ressemble plus à une gaucherie de thème latin qu'à une
locution populaire ; de plus, nous y reviendrons, ORATIONIS n'est
pas sûr. / ne l'est pas non plus. Au premier coup d'œil il paraît
formé de deux traits ; à l'examen il apparaît qu'il est formé de trois
traits que je vois ainsi (Fig. 5).

Fig. 5
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 127

3 tracé de haut en bas est la queue du G de ROGO ligne


précédente : comparer le G de NAVIGE. 1, tracé de haut en bas, et 2,
tracé de bas en haut, d'où l'arrachement de l'enduit à sa gauche,
forment non pas un I, mais un # auquel il n'y a rien a reprocher.
Nous lirons donc NAVIGEMVS : ROGO VOS BENE NAVIGEMVS
est très correct.
Reste ORATIONIS. Mais faut-il lire ORATIONIS ? Il me semble
qu'il y a une solution de -continuité dans ce qui serait 1'/ (1 et 2
schéma a, fig. 6) et que, d'autre part, il y a, au point de rupture,
une ligature avec V8 et, placée à cet endroit, cette ligature ne saurait
être celle d'un / et d'un S. Je vois donc un E en deux traits (1, 2
schéma b) lié très correctement avec V8 (3, 4, schéma b). Je lis donc
ORATIONES.

Fig. 6
S'il y avait: ROGO VOS ORATIONES BENE NAVIGEMVS, on
pourrait prétendre que le scripteur aurait mieux fait d'écrire : VT
NAVIGEMVS, mais la phrase ne ferait pas difficulté. ROGO VOS
BENE NAVIGEMVS ORATIONES est plus difficile à accepter.
Mais on observera qu'il y a entre NAVIGEMVS et ORATIONES un
large espace peu explicable et que, d'autre part, le scripteur a pris
toutes ses aises pour écrire NAVIGEMVS: grandes lettres, très
espacées, de plus en plus espacées à mesure qu'il avance, comme s'il sentait
qu'il avait largement la place et pensait s'arrêter après VS.
ORATIONES, plus tassé a toute l'apparence d'une addition : le
scripteur aurait oublié ORATIONE|S à sa place normale, il l'aurait ajouté
in fine. Mais l'écriture de ORATIONES diffère de la précédente.
A distance cela saute aux yeux : on croirait qu'il s'agit d'un autre
graffito. Or, l'analyse confirme cette première impression. Les lettres
sont d'un module plus petit ; elles ont une autre inclinaison : E est
plus incliné, on peut penser que c'est parce qu'il est en ligature
postérieure, mais \'E de SERW, ceM de ET, 1.3, le sont aussi ;
T, I, le premier trait de N sont plus droits ; l'axe des 0, c'est-â-dire
la ligne selon laquelle se joignent les deux courbes de sens contraire
128 E. MARICHAL

qui les constituent, est presque vertical et la position respective de


ces deux courbes n'est pas la même que dans les 0 des lignes
précédentes ; ils sont plus petits que les autres lettres, ce qui n'est pas
habituellement le cas plus haut ; enfin VE est plus beau que les
autres, V8 aussi, leur ligature est plus habile et la ligature TI —
une véritable ligature de libraria — est beaucoup plus élégante que
celle de TE dans DETERIORE, 1, 4. Dans l'ensemble le scripteur
de ORATIONEiS a une aisance plus grande que son prédécesseur.
Certes, il arrive encore de nos jours qu'un post-scriptum soit d'une
écriture assez différente de celle du texte. Mais il y a une autre
explication : si nous relevons les autres exemples de ORATIO dans
les graffiti de la Triclia, nous ne le rencontrerons que dans la
formule : Petre et Paule in mente nos habete in orationîbus vest ris, pi.
IX, 28 et XII, 55, et dans le graffito n° 63 de la pi. XIII. Il s'agit
d'un graffito qui a été entouré d'un cercle figurant une couronne ;
à la 1. 1 se lit actuellement QVIRACVS, d'une autre écriture que le
reste, plus petite, et anormalement serré entre la ligne suivante et
le bord supérieur de la couronne ; c'est probablement une addition :
la 1. 2, qui a donc dû être la 1ère, commence par Cristus, c'est le seul
exemple dans ces graffiti*-; suivent des noms au nominatif, la fin
manque totalement. Or, au sommet de la couronne, dans un cartouche
ajouté après coup, on lit, d'une autre écriture que le texte et
visiblement postérieure à la couronne, comme le cartouche, ORATIONE,
c'est-à-dire orationes ou orationem. Oratione est évidemment, comme
le dit Styger, un « titre » ajouté au graffito et, Styger ne le dit pas,
mais la comparaison des écritures le montre, par un autre que par
le scripteur, peut-être par QVIRACVS, qui aura remarqué que
l'inscription différait des autres, probablement par une prière
spéciale à des intentions particulières. Or, tel est également le cas du
graffito de Cosumalus, orationes pourrait donc être une addition
d'un lecteur. Il nous semblerait sans doute plus normal que ce titre,
puisque ce serait un titre, eût été ajouté en tête plutôt qu'm fine,
mais était-ce possible ? Nous ne pouvons le savoir, alors que nous
constatons qu'il y avait effectivement un vide après nauigemus.
Cependant, je ne voudrais pas, étant donné le caractère rudimentaire
de l'écriture, et bien que je sois persuadé que ORATIONES n'est
pas de la main du premier s-cripteur, donner à l'expertise une portée
qu'on pourrait contester et j'accorde volontiers que nous ne
disposons pas d'éléments suffisants pour choisir entre les deux explica-
LES GRAFFITI DE LA TRICHA DE SAINT-SÉBASTIEN 129

tions possibles. Il suffit, pour justifier ma lecture, qu'ORATIONES


soit une addition et cela me paraît difficilement contestable.
Revenons donc sur le début : les deux derniers éditeurs
s'accordent à comprendre : M. Mella Corte : ... Omalu(s), seruu(s) Dei
et Victorinu(s), deteriore\(s) rog(ant) quod bene nauigent ui orationis,
Mlle Guardueci: ... u ... s infantis, Pruso Cosumalu{s) , seruu(s) Dei et
VictorinuÇs) , ueteriore(s) , roco undi{s) ne nmiigen(t) ui orationis.
Tous deux font de Omalus/Cosumalus et de Victorinus des
nominatifs ; ichez M. Delia Corte la phrase se construit aisément ; chez Mlle
Guarducci, comme elle le remarque elle-même, elle se construit mal :
elle est contrainte de considérer rogo comme une incise. Il aurait été
beaucoup plus simple de sa part de considérer Cosunudu, seruu,
Victorinu comme les compléments d'un verbe disparu avec la
première ligne et Boco comme le début d'une phrase indépendante. Si
elle s'y est refusée, c'est probablement parce qu'elle tient, à juste titre
d'ailleurs, Pruso pour un Nominatif. C'est trop de scrupule : dans
l'espèce il est tout à fait vain de se demander si -s final s'est conservé
alors que -m final est tombé ou inversement — en fait, à la Triclia,
dans tous les cas non douteux, -s final n'est jamais tombé, -m l'est
trois fois sur dix (28) — parce que les scripteurs n'ont de la valeur
des cas qu'un sentiment confus (29). Dans le graffito 35 de la pi.

(28) -s final n'est tombé de façon sûre qu'une seule fois sur une
cinquantaine d'exemples : pi. IV PETRV et PAVLVS, mais le seripteur
s'est aussitôt aperçu de son oubli et l'a corrigé en surcharge. La chute
de -m s'est produite d'une façon très caractéristique et d'ailleurs attendue :
tous les Accusatifs de la lre déclinaison sont en -a : Procla, XI, 52 ; Am-
plîata, Inta, Euochia, à côté de Antimachum, Gregorium, Valerium, XI, 55,
donc pour les féminins plus aucune distinction entre le Nominatif et
l'Accusatif, c'est déjà la situation de l'ancien français ; sous cette réserve,
naturellement, que nous n'avons qu'un très petit nombre d'observations.
Pour le masculin, comme nous l'avons dit supra, 10 exemples de -m : pi. II ;
III (3 graffiti); VI, 1; VIII, 14; X, 42; XI, 52; XII, 55; XIX, 128 —
3 exemples de chute : Petru, VII, 11 ; Restitu, XXII, 174; Petite pro Na-
tiuu, pi. III, comparer : petite pro Leontium, VI, 1, pete pro Primotibo,
VII, 11.
(29) Cf. Natiuu, Leontium, Primotibo, ci-dessus ; in orationes bostras,
IX, 28 et in orationibus vestris, XII, 55; Petre et Paule in mente nos ha-
beatis, saluetis et qui uobis... Bufin.. et Petru et Pat parentes nostri,
ibid.; Paule, Petre, in mente habete Sozomenum et tu qui leges (plutôt que
legis de Styger), pi. III; dans XIII, 63 d'une écriture pourtant soignée,
Félicitas et Iosimanus doivent être des compléments ; le scripteur de la
pi. IV qui a corrigé Petru en Petrus non seulement a employé le
Nominatif pour le Vocatif, mais encore a continué : in mente àbeatis Antonius,
Bassus et Sepuimius, Solasius (Bossu... Epuù.Âus Gelasius, Styger).
130 K. MARICHAL

IX, le scripteur a écrit : Paule et [Petre] im mente [habete] SUicu


Urbicu, Habens ed [Au]relianu [in men\te hab[ete]. Habens est
un complement direct d'objet, comme SUicu, Pruso peut dome l'être
comme Cosumalu (30), et il faut respecter scrupuleusement
l'orthographe des scripteurs sans chercher à savoir s'ils ont voulu écrire
Silicum ou Silicus, Cosurwdwm ou Cosumalus : auraient-ils été
capables de le dire ?
Puisque ni la paléographie, ni la phonétique, la morphologie ou la
syntaxe ne nous permettent de savoir quelle est la fonction de
Cosumalu et de Pruso, il faut essayer, compte tenu des lectures certaines,
de reconstituer le formulaire dont le scripteur s'est servi.
C'est ad Catacumbas plus facile qu'ailleurs. Si l'on met à part
les graffiti qui font mention du refrigerium, tous -ceux qui offrent
un sens complet ou dont le sens se laisse deviner, à l'exception de
cinq ou six, pas plus, comme saluetis, VII, 11 ou uiuat, uiuas, VII,
10 ; VIII, 25 ; XVII, 111 ; se répartissent en deux grandes classes.
Dans l'une la formule est Paule ed Petre petite pro Victore, I (2 ex.) ;
11 (1 ex.) ; V (1 ex.) ; VI, 6 ; VII, 11 ; XI, 48 ; XIII, 65, seules
variantes : Pmile, Petre pro Erate rogate, I (1 ex.) ; XV, 86, Petre
et Paule subuenite Primitiuo peccatori, VII, 9. Dans l'autre, plus de
deux fois plus fréquente, la formule est celle que nous connaissons
déjà : Paule, Petre (ou Petre, Paule), in mente habete (ou habeatis)
8osomenum) I (lettres grecques) ; III (2 ex.) ; IV (le ex.) ; V (1 ex.) ;
VI, 3, 5 ; VII, 11 ; VIII, 14, 15, 17 ; IX, 28, 33, 35 ; X, 42,
XI, 50 ; XII, 53, 54 ; XIII, 67 ; XIV, 73 ; XVI, 96 ; XVII, 104 ;
XVIII, 125 ; XIX, 140 ; XXI, 167 ; XXII, 174 ; XXV ; deux fois
une formule plus développée, déjà citée elle aussi, précise le sens :
Pmilae, Petre in orationes bostras nos in mente kabete, IX, 28 ;
XII, 55.
Il n'y a aucune raison de supposer que le graffito de Cosumalus
ne soit pas conforme à l'une de ces formules. Nous pouvons donc
supposer que la première ligne, ou une ligne précédente, et, peut-
être, le début de la seconde ont pu porter, soit Petre et Paule petite

(30) Est-il besoin de faire remarquer que le fait n'a rien d'étonnant ?
Habens et Pruso sont des imparisyllabiques ; même dans les pays qui ont
conservé la déclinaison, comme la Gaule, les imparisyllabiques sont, en
règle générale, éliminés ou reformés, le plus souvent sur les cas obliques :
leo leonem devient leonis, leonem ; mais Habens et Pruso sont des noms
propres ; pour ceux-ci chacun sait que le Nominatif, d'un emploi plus
fréquent, puisque le Vocatif a disparu, et, dans l'espèce, n'a jamais existé, est
souvent conservé au lieu et place de l'Accusatif.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 131

pro soit Paule et Petre in mente habete (ou habeatis) ou habete (ou
habeatis) in mente. Le choix n'est pas difficile : la seconde formule,
la plus banale justement, s'impose. Nous pouvons, en effet, dans les
lettres ou les traces encore visibles des deux premières lignes,
retrouver : HA]BEATIS IN MENTE, mais non PETITE PRO.
A la ligne 2 IN et la finale E me paraissent, nous l'avons vu, l'un
tout à fait sûr, l'autre très probable. Les trois traits qui précédent
E peuvent sans difficulté être interprétés comme les restes d'un T,
d'un N dont le dernier trait serait seul visible, ce qu'explique Péchan-
crure de l'enduit qui le précède, et d'un E. LW serait large, mais
pas beaucoup plus que les autres ; VE aurait la forme usuelle dans
ce texte (cf. Fig. 7).

La difficulté gît dans VM. D'après les traces visibles, il faudrait


lui donner à peu près cette forme (Fig. 8 a) :

Fis:. 8
Noter que, dans le trait 2, au ras de la rupture de l'enduit,
r'amorice de la direction oblique que je lui ai donnée dans sa partie
supérieure est parfaitement visible : elle n'a pas été inventée pour
les besoins de la cause. Le trait 1, vertical et non oblique, se trouve
dans OMNIBUS, VII, 11, de même qu'un trait 3 très petit. On peut
comparer plus justement encore notre M hypothétique au M au
charbon de la pi. XXI, 167, qui lui est, comme disent les géomètres,
inversement omothétique ; ou encore, à l'if du graffito X, 40, car
rien n'interdit de supposer que la partie supérieure de notre M ait
pu avoir une forme analogue (Fig. 8&). Elle serait très différente
132 R. MARICHAL

des autres M du texte ; ce ne serait pas une objection, car VM X, 40


est une « minuscule », nous aurions ici, comme pour le D, une
«minuscule primitive», maladroite, mais nullement invraisemblable.
Lire un M n'est donc pas une impossibilité. Je ne dis pas qu'il est
sûr, j'avoue même volontiers que, si le sens général du graffito, les
formules usuelles, l'identification des lettres voisines ne nous
amenaient pas à conjecturer HABEATIS IN MENTE, on ne penserait
peut-être pas à lire un M, je dis simplement qu'il n'est pas impossible
de le lire et que, dès lors, IN étant certain, E très probable, on doit
considérer IN MENTE comme une hypothèse raisonnable.
Il y aurait donc eu, à la fin de la 1ère ligne HABETE ou
HABEATIS. Mlle Guarducci lit, à la dernière lettre, S : en effet,
ce qu'on voit ne peut guère être que la base d'un S ou d'un F ; F à
la finale n'ayant aucune vraisemblance, ce sera donc 8 (Fig. 9).

Fig. 9
Plus à gauche, au-dessus de V8 de COSUMALU, se trouve un
signe très visible que Mlle Guarducci lit V ; ce pourait être un V,
mais le premier trait est absolument vertical, ce qui n'est jamais le
cas pour les autres V à base pointue du texte, et, surtout cet V est
bien bas, au niveau de la queue de V8 final ; ce n'est pas normal.
Or, cet V a tout à fait l'aspect de la panse d'un B et il est naturel
que la panse d'un B « plonge ». Je vois donc ici un B à panse à
gauche tout à fait régulier. Le trait qui suit peut être la base d'un
E semblable à ceux du texte. On voit ensuite la base d'un trait oblique
qui convient parfaitement à un A. Entre cet A et V8 final on a toute
la place nécessaire pour « intégrer » TI. Une lecture BEATIS est
donc possible. On peut donc proposer la restitution suivante :
[PETRE et PAVLE H] ABE A [TI] S
IN MENTE PRVSO COSMALV
SERVV DEI ET VICTORINV
DETERIORE . ROGO VOS BINE
NAVIGEMVS + ORATIONES +
Restitution très banale : deux phrases indépendantes très simples
correspondant à deux prières : une intention générale, une intention
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 133

particulière. C'est exactement le sens et la construction du seul


proscynème où nous rencontrions nauigare : ABETE REiSTITV /
NABIGA FELIX IN DEO, XXII, 174, justement cité par Mlle
Guarducci.
Le texte que nous proposons exclut absolument la possibilité de
considérer COS comme l'abréviation de Cosule, mais il y a plus de
vingt ans que le P. Ferrua et M. Degrassi ont repoussé la lecture
RVFO COS (31). On remarquera que, depuis sa découverte et les
premières lectures de Marucchi, le graffito est devenu de plus en
plus banal. C'est bon signe : Zangemeister, qui s'y connaissait,
professait que plus une lecture est banale, plus elle a de chances d'être
vraie. Il ne reste plus à notre graffito que le mérite de présenter le
nom assez insolite de COSVMALV. Mlle Guarducei a réussi à trouver,
à côté de l'hypothétique PRViSO, différents dérivés de Com dans le
Nord de la Gaule. M. Vendryès, que j'ai (Consulté en 1959, confirme
catégoriquement cette assertion : « il me paraît, m'écrivait-il, que
votre Cossomalos (si toutefois mes souvenirs ne me trompent pas sur
la forme du nom) (32) est bien un mot 'gaulois, car les deux termes
en sont bien attestés comme simples et comme dérivés ou composés.
Vous trouverez chez Holder des exemples de Cossus, Cossia, Cosso
et, plus nombreux encore, de Malus, Mallius, Malliacus, Cantomallus.
Mais je ne me hasarderai pas à en imaginer une traduction ; je ne
vois rien dans les langues celtiques insulaires qui permette de dire
ce qu'ils signifient. Je crois seulement pouvoir affirmer qu'ils sont
bien celtiques. Vous trouverez souvent cité un mot mail, adjectif
gallois aussi bien qu'irlandais, et qui signifie « lent, paresseux » ;
il est, en effet, d'usage .courant, mais convient-il à servir de nom
propre de personne. Je n'oserais le dire. Il faudrait d'ailleurs que
votre -malos soit écrit pour -mallos. »
Est-il possible de conserver avec NAVIGEMVS l'interprétation
symbolique que Mlle Guarducci a présentée ? Dans son interprétation
Cosumalus et ses compagnons sont morts : la prière va de soi. Avec
NAVIGEMVS ils sont vivants ; le trajet de Gaule à Eome s'est
souvent fait, même en été, partiellement par mer : on penserait plus
volontiers à une navigation réelle. Cela importe peu.

(31) Dans Epigraphica, II, 1940, p. 243 et Bullettino Communale,


LXVII, 1939, p. 172.
(32) Ma demande de renseignement avait été orale. De là l'erreur de
M. Vendeyés ; je ne pense pas que la graphie Cosu puisse faire
difficulté.
134 R. MARICHAL

he graffito qui porte dans les Dissertazioni le n° 44 de la pi. XI


est plus important.
Styger le lisait :
CELGRA (?)
VVIVS AVG...
FARSVL... (?)
ET DONAT
Je l'ai lu et restitué :
CELERI [NVS
V IDUS AVG[VSTAS
SACCVL [ARI II
ETDONAT[OIICOS
Mlle Guarducci lit : :
CELERI [N--]
VIBVS AVG[~]
SAPPVL[~]
ET DONAT [-]
A la 1ère 1. Mlle Guarducci admet donc ma lecture, sous la
réserve qu'il pourrait aussi bien s'agir d'une dame CEDERI[NA] ;
je veux bien, quoiqu'il n'y ait aucun graffito à Saint-Sébastien ni
ailleurs qu'on puisse attribuer avec quelque apparence de raison à
une dame et que, comme nous le montrent les tablettes du banquier
Jucundus, à Pompei, dans les «lasses moyennes ou inférieures de la
société, aucune femme ne sait écrire. Or Celerinus — ou Celerina —
est pour moi le scripteur.
L. 2 Mlle Guarducci repousse aussi bien la lecture de Styger que
la mienne : elle lit VIBV^S. HLle justifie ainsi sa lecture : « II Mari-
ehal afferma che la terza lettera, la presunta D, è uguale alla D di
DONAT [--]. Pare invece che una differenza ci sia. Mentre la D
di DONAT [--] présenta la linea verticale leggermente inclinata in
alto a sinistra e l'occhiello >chiaramente disegnato, la D del presunto
1DVS avrebbe una linea verticale completamente diritta e sarebbe
aperta in basso. Non si puô certamente parlare di una « panse' »,
corne afferma il Marichal. Insomma, sembra trattarsi di un segno
diverso, in cui più che una D si potrebbe riconoscere una B corsiva ».
Ce raisonnement me laisse pantois'!- Si on le suivait, il faudrait
précisément lire BONAT 1.4 et IDVS 1.2. J'ai rappelé plus haut
pourquoi et comment la « haste » d 'un D est rectiliigne et celle d'un B
« à panse à droite » ondulée, je ne crois pas utile d'y revenir. La
haste du D de IDVS est rectiligne, c'est donc un D, celle du D de
DONAT l'est aussi, la très légère courbure qui l'affecte — et qui
n'a rien à voir avec la courbe et la contrecourbe d'un B — n'est même
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 135

pas un reste de la courbe originelle, bien oubliée depuis longtemps,


mais le résultat, insignifiant, d'une cursivité qui, en sens inverse,
a rendu quasi reetiligne le trait droit de VO qui suit. Quant à cette
ouverture « in basso » du D de IDVS qui fait dire à Mlle Guarducci
qu'on ne peut certainement pas parler d'une « pans© », si elle
interdisait de lire un D, elle interdirait également de lire un B « à panse
à gauche », puisque la « panse » d'un D et d'un B de cette sorte ont
même origine et sont rigoureusement identiques. Si Mlle Guarducci
ne veut pas y voir une « panse », ice n'est pas VÏBiVS qu'elle doit
lire, elle doit lier le trait oblique à la lettre précédente et lire :
VÏLIVS.
Mais la « panse » n'est pas contestable, Nous avons essayé de
montrer précédemment que la panse en équerre du D de
DETERIORE était parfaitement normale dans une écriture livresque, nous
avons montré aussi des D plus cursifs où cette équerre s'était
arrondie et fermée en haut (schéma fig. 2, n° 17 à 19); rien de plus
normal, non plus ; d'abord parce que ces cursives « récentes » sont
nécessairement influencées par les cursives antérieures (n° 12 à 16),
ensuite parce que celles d'entre elles qui dérivent directement des
formes livresques (n° 8) sont soumises aux mêmes phénomènes de
cursivité qui avaient amené la transformation de l'équerre de la
capitale en une courbe : il suffit de comparer le n° 17 de notre schéma,
qui est à Saint-Sébastien, pi. II en bas à droite : IN DEO, et qui
dérive des formes 8 et 9, au n° 4, qui est de Pompei et qui dérive
de la forme 3, pour constater qu'ici l'histoire se répète parce que les
conditions sont identiques. Cette courbe, comme il est également
naturel, peut, dans les formes 18 et 19, qui sont aussi de Saint-
Sébastien pi. II, en bas à gauche : IDVS et pi. XI, 48, se briser en un
angle aigu, si bien que, dans les formes 20 et 21, toujours à Saint-
Sébastien, VII, 13 et pi. IV, en haut : DALMATIVS (33), un cban.
gement se produit dans le ductus : c'est la haste qui se brise vers le
bas à gauche pour former l'angle inférieur de la panse. Ces formes
expliquent parfaitement le D de ID VS. Si, en effet, dans les formes
18 et 19, la courbe devient un angle aigu, c'est que la main, après

(33) Sttger a lu le graffito VII, 13 : DOMINVS NOster ? / ME


PROMISIT / MARTORORVM / . . . .LLVCVNISIO . . . /
Il faut lire DOMINVS Meus ?/IRE PROMISS . . . ./ MARTORORVM
/ . ...LVCVNIS.. / .... ETILVS (avec une ligature VS cf. n. 34) et
SER. Lucunis que l'on rencontre dans Lucrèce, III, 1031, pour lacunis
serait l'équivalent latin de catacumbas.
136 R. MARICHAL

avoir tracé la panse (18, 1), remonte en haut et à droite pour


attaquer la haste (18, 2) à son sommet. Dans ce ductus, la pression va
croissant dans le mouvement descendant et se relâche
progressivement dans le mouvement ascendant : le phénomène est mis en
évidence dans la forme 18 ■(= II : IDVS) par l'empâtement du trait
1 à la pointe de l'angle de la panse et cet empâtement se retrouve
exactement à l'extrémité inférieure du trait correspondant de notre
IDVS où il mord sur la base de 17. Quant au relâchement dans le
mouvement ascendant, il apparaît directement dans le D de DEVS,
VII, 12 qui a le même ductus que la forme 20, le même empâtement
que la forme 18 et le D de notre IDViS, mais où, sous l'empâtement,
le trait devient filiforme: la pression s'est ici relâchée quelques
fractions de seconde avant que la main commence son mouvement
ascendant par une anticipation tout à fait analogue à celles que les
linguistes constatent à chaque instant dans l'évolution des langues.
De même, à droite, le trait oblique qui achève la haste est si
légèrement incisé qu'il est à peine visible : en conséquence la panse et la
haste ne se rejoignent pas et le D est ouvert en bas, un peu moins
que celui de IDVS, mais comme celui de IDVS.
Je ne crois donc pas que la lecture IDVS puisse donner lieu à
plus de contestations que, précédemment, la lecture BINE (34).
Mlle Guarducci ajoute, cependant, «si puo inoltre rilevare che,

(34) Dans ces conditions, je ne crois pas utile d'insister sur les
arguments par lesquels Mlle Guarducci tente de transformer VIBUS en
VIBIUS ; le premier : ligature de B et de I, ne souffre pas l'examen ;
il n'y a pas de « ligatures » au sens où l'entendent les épigraphistes ■ —
c'est-à-dire de monogrammes — dans les graffiti ; j'entends, cela va de
soi, les graffiti en cursive ou même en capitales « scolaires » et il ne
saurait y en avoir étant donné ce qu'est l'alphabet cursif . — La « 'ligature »
VS cité supra, 33 est tout autre chose, cf. J. Maillon, Paléographie
Romaine, p. 125 sq (Notons, à ce propos, que Vepisemon bau, dont J. Mal-
lon explique l'origine, se trouve, à la Triclia, sous une forme très
schématique, pi. XVII, 108). — Les ligatures dont parlent les paléographes
sont des liaisons entre deux lettres voisines qui conservent leur
indépendance. Le second est plus spécieux : Mlle Guarducci suppose une
« contraction en -us de la désinence -ius », elle allègue les formes : Cossus
pour Cassius, Balerus (Valerus) pour Valerius, Demetrus pour Demetrius,
Vincentus pour Vincentius (p. 195). Il n'y a jamais eu « contraction »
de -ius en -us ; il y a eu consonnification du i et les conséquences de cette
consonnification sont tout à fait différentes après r, s ou t et après b ou
p : en français, uarium a donné vair, mais rabia a donné rage ; Cassus,
Balerus, Demetrus, Vincentus ne sauraient justifier le passage de Vibius
à Vibus.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 137

se veramente si dovesse leggere, corne vuole il Marichal, V IDVS


AVG[USTAS] vi sarebbe forse una divisione fra V e IDVS, fra
IDVS e AVG ». Je ne vois pas pourquoi il faudrait un espace entre
IDVS et AVGVSTAS, alors qu'il n'en faudrait pas entre VIBVS
et AVGVSTVS. Mais peu importe car, lorsqu'un texte n'est pas
interponctué, que les lettres ne sont pas liées, les espaces entre
elles sont toujours irréguliers et, par conséquent, à moins qu'ils ne
soient exceptionnellement larges, on ne peut rien fonder sur les
espaces ou les absences d'espaces. A Saint-Sébastien même il y a,
dans la date VII, 10, un espace évident entre III et KAL et un point
entre KAL et IVN; à la pi. II, il n'y a pas plus d'espace entre KAL
et APRILEiS qu'entre aucune des autres lettres ; à la pi. III, il y a
un espace entre KAL et IVLIAS — tear il faut lire IVLIAS —,
aucun entre X et KAL et aucun non plus, pi. X, 37, 1.2, où il faut
lire aussi V IDVS, entre V et I.
C'est à la 1.4 qu'est le « pont aux ânes ».
Styger a lu : FARSVL.
J'ai lu : SAOCVL.
Mlle Guarducci lit : SAPPVL.
Tout le monde est d'accord sur A, V, L, sur les trois autres lettres
le désaccord est unanime ; même sur YS nous ne pouvons nous
entendre Mlle Guarducci et moi.
Elle le justifie de la façon suivante : « II primo segno è
veramente una S, corne retiens il Marichal, pur non avendo la forma che
il Marichal gli attribuisce, di una semplice linea verticale efuggente
in basso. Alla linea verticale bisogna aggiungere, infatti, una linea
superiore orizzontale, che il Marichal giudicô inesattamente une
sgraffiatura. Si tratta invece di un signo intenzionale, corne dimo-
stra, alla sua estremità destra, l'ingrossamento dovuto alla fermata
dello stilo. È una forma di S corsiva molto commune, ricorrente
anche nel graffito di Cosumalu » et elle nous renvoie à 1'$ de SEKVV,
début de la 1.3, à celui de ORATIONIS, fin de la 1.5 et à d'autres
exemples pi. VII, 10, 1.2 et XII, 60, 1.3 (p. 193) . Mlle Guarduoci ne
m'a pas comprisi ; elle a, d'autre part, écarté comme étant « una
scrostatura » le signe oblique qui est à droite du trait vertical et
qui avait donné à Styger l'illusion d'un F. Le S ne s'est jamais
réduit, pour moi, à un trait vertical, ce qui le constituait c'était ce
trait vertical plus le signe oblique que je supposais tracé de bas en
138 R. MARICHAL

haut
(35)comme
Références
Papyrus
De
Pompei,
d°,
Testament,
Saint-Sébastien
dans
ibid.,
judiciis.
Ibid.,
de
leDipinto,
1.2
Claudius,
la
pi.
SArsinoe,
: Fig.

SAL
XI,: 510
C.I.L.,
Sttger^Z.
VETIS
Ecriture
44,
(trait
AD
(s) 1.2.
131,
IV,2)latine,
(2e 7242.
Ibid.,
VII,
du schéma,
5f). 11,

n° 13,
(1.4)1.10.
23, 1.1.
:PARE...
fig. 10(35). C'est
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 139

la forme et, plus encore, le ductus normal d'un 8 cursif pendant les
trois premiers siècles. Je prenais, en effet, le trait horizontal pour
une éraflure. lia je me trompais : sur la photographie, l'une des
lignes horizontales très fines, qui sont, je pense, les traces des poils
du pinceau avec lequel l'enduit a été badigeonné de rouge, m'avait
paru, en effet, continuer jusqu'à la troisième lettre le prétendu trait
horizontal de V8. Le graffito n'étant pas, à Saint-Sébastien, très
facile à regarder de près, mon examen de l'original ne m'avait pas
détrompé. Mlle Guardueci a mieux vu que moi. Elle a raison d'écrire
que ce « presunto graffio s'interrompa fra la 8 e VA, fra VA » et
la première des deux lettres suivantes « come pure fra l'une e l'altra
di queste lettere medesime » (p. 194). Tout cela me paraît bien vu.
Mais le trait oblique n'est pas « una scrostatura », c'est le point
d'aboutissement de l'« ingrossamento » qui se trouve à l'extrémité de
la ligne horizontale : on aperçoit même encore la trace d'un petit
trait « capillaire » qui les relie et, en tout cas, l'orientation même
de cet « ingrossamento » coïncide parfaitement avec celle de la
prétendue « scrostatura ». Or, cela fait difficulté puisque, comme je
viens de le dire, dans un 8 cursif le trait 2 doit être tracé de bas en
haut, non comme ici de haut en bas (cf. Fig. 10, n° 11). C'est bien
de bas en haut qu'il est tracé dans le ORATIONES qu'invoque Mlle
Guardueei ; c'est ainsi qu'il l'est dans V8 1.2, VII, 10, qu'elle invoque
également, bien que le trait soit, en effet, presque horizontal, et,
même, dans le graffito XII, 60 où le trait supérieur a tout à fait
la direction de icelui de notre graffito, son extrémité ne « plonge »
pasi ; il en va de même de V8 de SERW dans le graffito de Cosu-
malus et ce sont là les seuls exemples où le trait supérieur soit
presque horizontal ; partout ailleurs, comme il se doit, il s'envole vers
le haut, h' 8 de notre graffito n'est donc pas du tout « commun » ;
il n'a pas du tout le ductus qu'il devrait avoir : il est suspect.
C'est pourtant bien un S. Là encore l'histoire de la lettre
l'explique : ce n'est par un S de « cursive ancienne », comme tous les
autres qui se rattachent tous à la forme 5 (Mg. 10). C'est un S de
« cursive récente » — maladroit, je l'accorde — comme on peut le
voir en le comparant aux n° 7, 8, 9 qui sont parmi les premières

8 : Epitome Livii, Ibid., n° 46.


9 : P. Ryl., III, 478, = Lowe, C.L.A., II, 227, cf. Marichal,
Paul, pi. IV, 1, 1.4.
10 : Ecriture latine, n° 33 (milieu du IVe s.).
11 : Saint-Sébastien, Styger, pi. XI, 44, 1.3.
140 R. MARICHAL

« minuscules » connues, ou à la forme 10 qui est la forme cursive


des chancelleries. Partout ici le trait 2, au lieu de s'« envoler »,
« plonge » et ce plongeon est la conséquence de ce pivotement de la
lettre vers la droite dont nous avons parlé. Nous avons donc dans
notre graffito une forme qui obéit au ductus de la minuscule
primitive. La même tendance à plonger s'observe dans les capitales n° 2
et 3 qui sont empruntées au graffito VII, 11 et sur lesquelles nous
reviendrons. Comme les phénomènes analogues précédemment
observés, ce « plongeon » porte une date : le milieu du me siècle.
Nous arrivons à la troisième lettre : comme la suivante, Mlle
Guarducci la lit P : « Ma poi non si riesee a comprendere corne il
Marichal non abia tenuto conto di quei due piccoli triangoli che le
due lettere discusse af f rono rispettivamente nella parte superiore »
(192). Ce n'est pas difficile à comprendre : je considérais la ligne
horizontale dont nous venons de parler comme une éraflure, cette
éraflure constituait le côté supérieur du prétendu triangle. Mlle
Guarducei m'a fait reconnaître mon erreur, mais il n'y a pas plus
de P pour moi dans la troisième lettre qu'il n'y en avait
précédemment. Au-dessus, en effet, la ligne horizontale que voit Mlle Guar-
ducci, et qui existe incontestablement, n'appartient pas à cette lettre:
ici elle a mal vu. Cette ligne est la fin de la courbe basse de VS (1 de
la forme 4, fig. 10), courbe qui a été complétée — c'est le ductus
normal — par une contrecourbe plus haute (2, ibid.) que le scripteur
a mal raccordée avec la courbe. L'examen attentif de la photographie
le montre, .celui de l'original le montre encore mieux : il n'y a aucune
solution de continuité dans le trait 1. Le même ductus, avec les
mêmes accidents, se retrouve pi. VII, 11, 1.4 PARE et 1.2 SALVE-
TIS(n° 2, 3, fig. 10).
La troisième lettre du graffito est donc bien ouverte vers le haut.
J'ai naturellement profité du nouvel examen auquel je me suis livré
pour la regarder plusieurs fois encore de plus près. J'ai eu tort,
Styger a eu tort, Mlle Guarducci a eu tort de croire que la « haste »
était « verticale » : il y a dans son tracé une interruption. Je vois
(Fig. 11, n° 23) un trait inférieur 1, tracé de haut en bas et deux
traits supérieurs 2 et 3, en Y, tracés en une seule séquence, c'est-
à-dire un E qui s'apparente à ceux du graffito de Cosumalus,
beaucoup plus maladroit, certes, mais qui n'est pas sans analogue à la
Triclia (3Q) .
On y rencontre, en effet, toutes les formes possibles d'E, sauf
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 141

Cx^?

v. ....--'

V o
•y

y—'
\L V
ï

Fig. 11
142 K. MARICHAL

une. Des « capitales », en quatre traits, du type « scolaire », comme


le premier de OELERINVS (Fig. 11, n° 1 = VII, 11 : MENTE);
d'autres, fort rares, ornés d'empattements « (baroques » (37) (2 = VI,
1 : PETITE); des E arrondis, en deux traits, improprement appelés
« oneiaux » (3 = XX, 151) (38) ; d'authentiques formes « onciales »
ou « minuscules », en trois traits (4 = IX, 35) — c'est cet E qu'a
voulu tracer CELERINVS dans la seconde lettre de son nom (Fig. 11,
n° 5), mais il a oublié le troisième trait, car le trait oblique au
sommet doit appartenir à une inscription antérieure, à moins que,
maladroitement, il ait voulu tracer ce troisième trait et que son style
ait dérapé dans le trait antérieur qui est, en effet, très épais comme
s'il avait été renforcé. On rencontre encore, nous les avons signalés
plus haut, deux E archaïques en deux traits verticaux parallèles et,
enfin, deux E cursifs en deux traits courbes comme ceux de Cosu-
malus (6 = VII, 11, dans le cartouche, 1.3 : PETRV).
Il ne manque à la collection que des E cursifs (24 et 25) , à moins

1 (36)
Saint-
Références
Sébastien,de Styger,
la Fig. 11
pi.(E)
VII, 11 MENTE.
2 d VI, 1 : PETITE.
3 dd° XX, 151.
4 IX, 35.
5 d° XI, 44, 1.1, 2e E de CELERI. . .
6 d° VII, 11, cartouche, 1.3 : PETRV.
7 d° Ibid., 1.3 : ET.
8 d° XVII, 104.
9 d° VI, 2.
10 d° XI, 44, 1.4.
11 d° IX, 28, cartouche, 1.3 MENTAE.
12 d° VI, 6, 1.3.
13 d° X, 40 dernière ligne.
14 d° XII, 55, 1.3 : GREGOR1VM.
15 d° 76id.,1.3HABETE(2ejE).
16 d°, Ibid., 18 : EVOCHIA.
17 d°, IX, 28, au-dessus du cartouche : HABETAE.
18 d°, VII, 11, à gauche du cartouche.
19 d°, I, en bas à droite : PETITE.
20 d°, VII, 9, 1.2 : VENITE (1er #).
21 d°, IV, en bas, dernière ligne : IN MEN. . .
22 d°, VII, 9 : PECCATORI.
23 d°, XI, 44, 1.3.
24 P. Dura 125 (AD. 235), 1.1 : DEBERE (1er E).
25 Ibid., 1.5 : INTERVENERIT (3e E).
(37) Cf. Studi Manaresi, p. 357.
(38) Citons, outre le XX, 151, pi. I PAVLE PETE PRO ERATE
le E de ROGATE ; VIII, 18 ; XIII, 67.
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 143

que Ton ne veuille considérer comme l'un d'eux l'affreux n° 26


= XIX, 133, 1.1 : VEST. Certaines formes pourraient, à première
vue, faire illusion : par exemple le n° 7 (= VII, 11, cartouche, 1.3 ET)
pourrait être confondu avec le n° 24, mais un examen attentif révèle
qu'il a bien le ductus du n° 6 et il en est ainsi de tous ses congénères.
La forme 24 est ancienne, mais on la trouve encore au me siècle et
même au delà, tant elle est naturelle, par exemple en 235 dans le
P. Dura 125, 1.1, premier E de DEBERE. La forme 25 est très
répandue dans la première moitié du me siècle : par exemple à
Doura, ibid., 1.5 INTERVENERIT ; son absence à la Triclia
pourrait donc avoir un intérêt quant à la datation des graffiti, mais c'est
par excellence une forme chancelleresque et les pèlerins de Saint-
Sébastien ne sont pas, il s'en faut, des clercs de chancellerie.
Pour eux la forme véritablement usuelle est celle en deux traits
courbes que plusieurs tracent très correctement (n° 6 à 9 = VII, 11 ;
XVII, 104 ; VI, 2) et que CBLERINVS lui-même emploie à la
dernière ligne (n° 10). C'est, elle aussi, une forme ancienne : elle est à
Pompei, elle est à Doura, surtout en ligature, comme chez Cosumalus,
1.2, dernier mot : AVTEM, 1.3 d° : DE, 1.4 : QVANTITATE, mais
elle est passée aussi dans les cursives postérieures, par exemple dans
le n° 34 de notre Ecriture latine, 1.5, début : ET, 1.6 : ED.
Les pèlerins de Saint-Sébastien sont tellement habitués à ce
ductus qu'ils l'ont transporté dans toutes les autres formes de lettres.
Ainsi un grand nombre de capitales sont tracées comme le n° 11
(= IX, 28, cartouche, 1.3 MENTAE), souvent très habilement, de
sorte que le ductus n 'apparaît qu 'à un œil attentif et averti, mais,
parfois aussi, très maladroitement comme dans les n° 12 et 13 (= VI,
6, 1.3 et X, 40, dernière ligne). Pour la même raison les formes du
type 3 sont très rares, celles qui pourraient en donner l'illusion sont
presque toujours tracées comme le n° 6. De même les formes «
minuscules » sont rarement pures : le scripteur du graffito XII, 55
emploie concurremment les formes 4, 14, 1 et 16 (= 1.2 1er E de
HABETE ; 1.3 : GHEGOEIVM et 2e E de HABETE ; 1.8 : EVO-
CHIA) , la première est, chez lui, exceptionnelle, la dernière se trouve
à la fin de son graffito, lorsqu'il est fatigué ou que l'endroit où il
écrit est trop bas.
Comme pour le B, le D, VS, ces confusions sont caractéristiques :
elles ne sont pas imputables, dans le cas particulier, à l'inexpérience
d'un scripteur qui, s'il n'écrivait pas verticalement, sur un mur,
avec un style, mais avec un <?.alanie, confortablement installé, le
144 B. MARICHAL

parchemin sur ses genoux, n'aurait probablement pas été incapable


d'écrire une libraria comparable à celles du De judiciis, du « Paul »
de Leyde, ou du P. Byl. 478 dont le scribe a commis les mêmes
confusions (39). Elles signifient que le scripteur n'a pas encore acquis
l'automatisme nécessaire pour écrire sans y penser ces formes
nouvelles.
Chez de moins habiles, comme chez Cosumalus ou chez Celerinus
lui-même, elles ne veulent pas dire non plus que les scripteurs
mélangent inconsciemment toutes les écritures. Ils ont le sens de leur
hiérarchie. Mlle Guarducci l'a justement remarqué, nous l'avons vu,
à propos de DEI, dans le graffito de Cosumalus. Ici, il est évident
que Celerinus a entendu employer aux lignes 2, 3 et 4 une autre
écriture qu'à la 1.1. A la pi. I, en bas à droite : PETITE, le 1" E,
le scripteur avait écrit un E eursif (fig. 11, n° 19) avec une barrette
qui se poursuivait jusqu'au sommet de la haste du T : il s'est repris
et l'a surchargé pour en faire un E capital.
Mais de la promiscuité des formes trop nombreuses qu'offre cette
époque de transition, naissent nécessairement des monstres. Le n° 16
en est déjà un. Le E de la dernière ligne de Celerinus (n° 10) n'est
pas loin d'en être un, lui aussi. Il y en a de pires : le n° 20 (= VII,
9, 1.2, 1er E de VENITE) qui veut être « capital » et qui a le
crochet des n° 10 et 16, de sorte qu'en vérité c'est un K. PI. IV, en bas,
dernière ligne : IN MEN[TE], le scripteur a employé un E
minuscule parfaitement régulier mais il l'a enrichi, à l'extrémité de la
languette médiane, d'un appendice vertical qui plonge sous la ligne
(n° 21) — et ce n'est pas un lapsus : il l'a répété plus loin dams
H]ABETE. Cet appendice est un / en ligature que le scripteur a
pris pour un élément constitutif de la lettre ! Dans un autre (n° 17
= IX, 28, au-dessus du cartouche : HABETAE) la partie supérieure
est si bizarrement faite qu'elle a l'air d'être à elle seule un E couché
sur le dos — on dirait un numéro d'équilibristes — et, cependant,
VE précédent, capital, était très correct. Un autre encore (n° 18
= VII, 11, à gauche du cartouche) présente à la base un trait
absolument inexplicable. Enfin, le n° 22 (== VII, 9, peccatori) est encore
plus étrange : après l'avoir tracé assez correctement comme un E
capital, le scripteur l'a muni d'une barrette ascendante qui rappelle
à la fois le trait de liaison de la forme 19 et le tcrochet des formes 10
et 16, mais renversé comme dans le n° 17 : peut-être a-t-il, comme

(39) Cf. Pauïï Sententiarum frag. Leidense, p. 48.


LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 145

l'auteur du n° 21, considéré le trait de liaison de formes analogues


au n° 19 comme faisant partie de la lettre. Or, lorsqu'on les ramène
à la même dimension, la silhouette du n° 22 et celle de VE supposé
de notre graffito (n° 23), coïncident presque parfaitement. Ce n'est
pas que Celerinus ait utilisé le même ductus, du moins je ne le crois
pas : 2 et 1 ne sont pas, selon moi, un seul trait ; il n'a pas eu les
hésitations de l'auteur du n° 22 ; il a, simplement, tracé un E du
type 6 à 9, le même que son E (n° 10) de la 1.4, mais dont le sommet
a pivoté comme dans le n° 17. Le n° 22 prouve seulement que
la forme déplorable qui en est résultée n'avait rien qui choquât les
moins cultivés des pèlerins (40).
J'ai donc eu tort, en 1953, de prendre cette lettre pour un C et
de parler de faute : j'aurais dû me souvenir des formes 17 et 22 :
la tératologie est aussi utile à la paléographie qu'à l'anatomie ou à
la physiologie.
Voyons, enfin, la quatrième lettre : c'est la plus difficile.
Le petit trait capillaire réapparaît, plus capillaire que jamais.
Mlle Guarducci lit, ici, comme dans la lettre précédente : « due
chiarissime P, il cui occhiello présente (fenomeno tutt'altro che raro
nelle P dei graffiti latini, anche di quelli di san Sebastiano) una
forma un po'angolosa » (p. 194).
En vérité ces formes « un peu anguleuses » ne sont point si
communes. Dans les graffiti latins en cursive, « ancienne », il ne
saurait en être question puisque la panse du P s'ouvre et tend à
« s'envoler » ; dans les capitales « scolaires » des trois premiers siècles,
toutes les maladresses sont possibles, mais, sauf oubli, de pareilles
formes sont de toute rareté. A Saint-Sébastien même Mlle Guarducci
n'en a cité que deux autres (IX, 28 et XI, 1.4) et encore IX, 28
est-il, en fait, on va le voir, hors de cause. Sur pires de 150 P qui
sont à la Triclia, ce n 'est pas beaucoup !
Il y en a, il est vrai, deux ou trois autres. Mais il convient d'abord
de bien préciser ce qu'a de rare ce prétendu P. Deux choses selon
moi : 1° une panse en forme de triangle, mais non pas en forme
de triangle isocèle dont la base est la haste, comme dans le P IX, 28
allégué, à tort, par Mlle Guarducci, ce qui est, en effet, banal, mais

(40) La comparaison avec la forme 22 montre aussi que si l'on


prétendait que le E de Celerinus a bien, ce que je ne pense pas, en haut, un trait
horizontal qui se confondrait avec la base de VS, car celle-ci est
incontestable, cela n'empêcherait pas, au contraire, d'y voir un E.

10
146 E. MARICHAL.

de triangle rectangle. 2° le côté supérieur horizontal de ce triangle


rectangle à peine incisé.

v^

Le triangle rectangle se retrouve dans les graffiti pi. III, en haut


a droite : 2e P de PERPETV ; XVII, 108 (en bas) ; VII, 10 ; VIII,
LES GRAFFITI DE LA TEICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 147

18 ; XI, 48. Dans VII, 10 il s'explique parce que la main du scripteur


a été entraînée par la ligne horizontale du cartouche qu'il avait
antérieurement tracé ; c'est donc un accident fortuit qui n'a pas
d'analogue ici. Dans VIII, 18 et XI, 48, les seripteurs ont corrigé et donné
ou tenté de donner au trait supérieur une direction oblique, donc
de passer du triangle rectangle au triangle isocèle ; pour eux, donc
la forme rectangulaire était anormale, c'était une maladresse ; ce
pourrait l'être ici aussi.
Le trait supérieur à peine incisé se rencontre dans les graffiti
pi. Ill, ibid. ; VIII, 18 ; XI, 48 ; XVII, 108. L'intéressant, dans
l'espèce, est le XVII, 108 (Fig. 12, 1) puisque le scripteur, assez
habile, ne s'est pas corrigé, or, le ductus a été l'inverse du ductus
normal : la lettre a été attaquée par le haut de la panse et le bas de la
haste a été tracé à la suite sans solution de continuité (ib. trait 1),
puis la haste a été complétée par un petit trait vertical (ib. 2). Ce
ductus se rencontre en latin depuis la fin du ne siècle et devient tout
à fait fréquent au IVe ; c'est probablement un emprunt au rhô
grec (41). Il se retrouve à la Triclia non seulement dans le rhô du
graffito XIV, 71 (ib. n° 3), par exemple, mais aussi en latin dans
le graffito VI, 5 (ib., n° 2) où la ligature avec T ne permet pas de
doute, probablement dans X, 42, 1ère lettre, et dans le PERPETV
de la pi. III, sûrement, dans XIII, 14 (dans le cartouche, 1. 1

Fig. 13

n° 63, (41)15Cf.
maiR. 1938,
Mabichal,
p. 33 sq.
Les Le
lettres
premier
0 P exemple
dans Arts
queetjeMétiers
connaisse
graphiques,
en latin
est de 166, Ecriture latine, n° 25, 2e main — il ne prouve pas grand' chose
car c'est une écriture personnelle qui peut être influencée individuellement
par le grec ; par contre les ex. du P. Berlin 6.866, que je date de 193
(Mélanges Isidore Lévy, Annuaire de l'Institut de Philologie et d'Histoire
orientales et slaves, XIII, Bruxelles, 1953, p. 399 sq.), sont plus probants
puisqu'il s'agit d'une écriture de comptable militaire.
148 R. MARICHAL

P[) où la maladresse du scripteur lui donne l'aspect d'un Q


minuscule d'ailleurs affreux. Dans ce ductus la finesse du trait supérieur
s'explique fort bien puisque c'est autant un trait de liaison qu'une
partie de la panse qui >commence sur sa droite et, c'est, en effet,
en ligature antérieure, comme dans XI, 5 (Fig. 11, n° 2), que ce P
— ou ce rhô — se rencontre surtout. La preuve en est que nous
avons précisément un rhô ouvert par le haut dans le graffito XV, 82
(ib., n° 4). Il fournirait un excellent argument à qui voudrait
soutenir, comme Mlle Guarducci, que la lettre précédente est bien un
P et non un E. Mais, je ne crois pas que le ductus soit le même !
Par contre je ne suis pas éloigné de croire que le lapsus des scrip-
teurs VIII, 18 ; XI. 48 ne soit dû à l 'influence de ces ductus.
Je l'accepterais volontiers ici, car, précisément, je ne suis pas sûr
que la haste de ce prétendu P soit formée d 'un trait unique : la partie
supérieure descendante de l'angle droit (Fig. 13, n° 2, en gris) me
paraît avoir une inclinaison légèrement différente de celle de la
partie inférieure (ib. trait 1); elle aurait donc pu être tracée à part.
Mais, 1° rien ne permet d'affirmer que la partie inférieure (ib. 1)
ait été tracée dans la même séquence que le trait 2 (ib.) et 2° je ne
suis pas arrivé à savoir si ce trait 2 est tracé de bas en haut ou de
haut en bas ! Donc P est douteux.
Quant à lire C, je ne veux rien affirmer non plus. Tout depend,
en effet, du sens du trait 2. Dans un C cursif il doit s'envoler (Fig.
13, n° 1), en tout cas, être tracé de bas en haut ou de l'intérieur
vers l'extérieur. Si tel était le cas, le scripteur aurait évidemment
été très maladroit et, de quelque façon qu'il ait tracé la partie
supérieure du trait 1, il aurait fort mal attaqué son trait 2, mais, enfin,
le mouvement resterait celui d'un C. Il est vrai que, comme daais
VS, pour la même raison et à la même date, la nôtre, le trait 2 du C
va plonger ; ce plongeon est très visible, par exemple dans le graffito
XfEII, 63, 1.6 : FELICITAS (Fig. 13, n° 3), donc un tracé de haut
en bas pourrait se justifier, mais le plongeon serait ici vraiment
bien profond !
Honnêtement tout ce que je veux dire de cette lettre c'est qu'elle
pourrait être un mauvais C, un mauvais E, un mauvais F, un
mauvais K, un mauvais P, un mauvais Q, un mauvais Y, jamais une
bonne lettre t Entre ces mauvaises lettres je ne vois paléographique-
ment aucune raison de choisir.
Mais, attendu que :
LES GRAFFITI DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 149

1° le scrip teur a écrit CELERI, 1.1, d'une écriture qu'il a voulue


monumentale ;
2° a tenu à ce que son CELERI déborde largement vers la gauche
par rapport aux lignes suivantes ;
3° a laissé entre la ligne 1 et les lignes 2, 3, 4 un espace vide d'une
ligne ;
qu'en conséquence, on n'a pas le droit de mettre sur un pied
d'égalité CELERI, VIBVS, SAPPVL, DONAT, comme s'il s'agissait
d'une liste quelconque de pèlerins ;
qu'on doit donc, ou déclarer qu'il s'agit de deux graffiti
différents, mais l'écriture des 1. 2, 3, 4 est certainement de la même main
que celle de la 1. 1 — ou considérer que les 1. 2, 3 et 4 ne sont pas de
même nature, de même rang que la 1. 1.
Or, attendu encore que 4°, 1. 2, la lecture V IDVS AUG est
incontestable ; que, donc, il s'agit d'une date et qu'ainsi se trouve
justifiée la différence de module et de style qu'on a observée entre
la 1.1 et la 1.2 ;
que 5° le scripteur a usé aux 1. 3 et 4 d'une écriture de même
module et de même style que dans la 1.2 donc, que, pour lui, les 1.3
et 4 sont de même nature que la 1.2 ;
que 6°, à la 1.4, la lecture ET DONAT n'est ni contestée, ni
contestable ;
que 7° la. i.4 est certainement la dernière du graffito ;
que 8° à la 1.3 les écritures SA et VL sont certaines, que celle de
E est possible et au moins aussi vraisemblable que toute autre,
fût-ce P ;
que 9° le mur sur lequel sont inscrits les graffiti est certainement
postérieur à 244 et a été inaccessible avant 349 ;
que 10° les caractéristiques de l'écriture employée dans les graffiti
concordent à leur faire attribuer une date qui ne peut guère être
antérieure à 250 ni postérieure à 300 (42).
que 11° en l'année 260 SAECVLARIS et DONATVS ont été l'un
premier, l'autre second consul, tous deux pour la deuxième fois ;
je choisis, pour la 4e lettre de la 1.4, le mauvais C et je lis :
CELERI [NVS
V IDUS AVG[VSTAS
SAECVL.IAR.I II
ET DONAT[O II COS.

(42) Aux lettres étudiées ci-dessus il faudrait ajouter l'étude des lettres
A, M,N,R : elle aboutirait aux mêmes conclusions.
150 R. MARICHAL

ANNEXE

LA «CARTE» DE LA TRICLIA DE SAINT-SEBASTIEN

La pi. XXIV des Dissertazioni délia Pontificia Accademia Romania


di Archeologia, Ser. II, tome XIII, 1918, contient un grand graffito
en cursive dont Styger a donné la transcription suivante :
CIVS.. .OSCIT
MAPVL ET. . SACER SITVINI
SECVM ASINTV
RDOS

GORGON LES ET PI
IVLIVS PVLOS FIS
PESTARDOS
PONEP . . OVS .... TINV
10 ARISTVS PVLO . . .N. . ETTERNA
RSICA ET SA
OMVNATA ONISA PILVN
DARISTE
. . . MVS . . . CARITAS ET..NVS EST...
Je crois pouvoir en proposer la lecture suivante :
]OGIVS PRA [.] COC.IA
] . . MAPVLL [.] SACET [ ] GIAVINI
].[]..[ ] ..NECV. []ACIN. V
]PV. . . [ ] CARDOS
5 ..LI.[ ].*.[
GORGON [ ]LV ET PIS[
IVLIVS ]PVLOSNII[
. .[ ] . . ET CARDOS
]O PÔRCELLV S . [ . ] .... V
10 1 ARISTVS PVLÔS N II ET AERNIA
] ..RSICA ET SARDA[
] ORTVNATA ONIGR[ ..]... LVN[
] DAPICE
] ..[ ] CARITAS ET NVCES A.[
15 ]MVS[ ]ERELICTA[
J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait, comme dans les autres
graffiti, de noms propres et il est, en effet, certain que GORGON
LA « CARTE » DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 151

et IVLIVS, 1.6 et 7, ARISTUS, 1.10, ]ORTVNATA, 1.12 qui est


probablement FORTVNATA, sont des noms propres. Mais ces noms
se trouvent tous dans la partie gauche du graffito et GORGON et
IVMVS sont même certainement les premiers mots des 1.6 et 7
puisqu'ils se trouvent à environ un centimètre de la ligne gauche du
cartouche qui devait entourer tout le graffito, et dont on voit la ligne
supérieure au-dessus de la 1.1 et la ligne inférieure aundessous de la
dernière ligne. Au contraire, à droite, aucun des mots qui achèvent
les lignes ne sont obligatoirement des noms propres et certains sont
certainement des noms icommuns. La lecture de deux d'entre eux
me paraît, en effet, assurée. L.4, la comparaison avec le même mot
1.8 prouve qu'il faut lire, dans les deux cas, CARDOS ; 1. 10 il faut
lire AERNIA. Or, Cardus c'est l'« artichaut » ; le mot est, en latin
classique, de la 4e déclinaison, mais je ne pense pas que, à cette date,
dans ce latin, le passage de cardus à la seconde déclinaison puisse
faire difficulté. Quant à aernia, le mot est dans Caton, Agr. 90, 91
sous la forme de erneum qu'on interprète généralement « gâteau cuit
dans un pot » ; Diomède, Gram. I, 326, 22, nous donne la forme
hirnia, qui n'a rien d'inattendu, pas plus qu'ici la graphie ae pour e.
Si cela est, on ne peut douter que les PVLOS qui paraissent 1.7,
10, et, peut-être, 1.2, 4 et 6 ne soient de vulgaires poulets. Ce qui, en
effet, pouvait troubler l'interprétation, c'est que 1.7 et 10, PVLOS
est suivi d'un N et de signes jusqu'ici non identifiés et que, d'autre
part, 1.7, PVLOS se trouve après une lacune et pouvait être
considéré comme une fin de mot. Mais N est surmonté d'un tilde : on
peut donc lire n(umero) et, dans ce qui suit, on lit sans difficulté
11, le deuxième trait étant très court, ce qui, loin de faire difficulté,
confirme, au contraire, qu'il s'agit bien de chiffres. Les convives ont
donc consommé, chaque fois, deux poulets ; ice semble être la ration
normale. Qu'on ait mangé du poulet sous la Triclia n'est pas
d'ailleurs une découverte : on a retrouvé des restes de leurs carcasses
dans le conduit d'évacuation des eaux usées de la petite fontaine où
on lavait la vaisselle dans l'angle Nord-Est (1). On y a mangé aussi
du cochon de lait : 1.9 la lecture PORCELLV est certaine. Je ne
sais pas, par contre, comment il était accommodé, car ce qui suit
peut être lu : S.[.]NINV ou NCATV ou NTATV ou RIOATV ou

(1) Styger, Die Rômischen Katakomiben, Berlin 1933, p. 339-40 et


J. Carcopino, De Pythagore aux Apôtres, Paris, 1956, p. 305. — II y a un
pullos dans le graffito X, 37.
152 R. MARICHAL

RITATV et je n'ai, pour l'instant, rien trouvé qui puisse convenir.


Je ne crois pas, cependant, qu'il faille lire PORCELLVS, parce
que les noms d'aliment sont ici à l'accusatif, ce qui est naturel
puisqu'il ne peut s'agir que de l'addition ou de la commande.
A la 1.2 il est très tentant de lire ]MA — Maxima*, par exemple.
— PVlLLOS, avec, cette fois l'L géminé correct ; on aurait ensuite
un ACET[V «vinaigre» ou «miel», d'après Pline, XI, 38, voire
même « vinaigre adouci avec du miel », comme Yacetum rmilsum
de Caton, Agr., 157, 6, ce qui s'accorderait assez bien avec la lecture
suivante : ]GIA VINI qu'il faut sûrement restituer : Congia uini.
On a trouvé aussi, près de la fontaine, sur les débris de vaisselle des
traces d'acide tartrique et de résine (2). Comme il est nécessaire de
supposer un chiffre, qui est au minimum II, devant congia, il n'est
pas possible de lire acetaria : « salade », qui serait naturel avec le
poulet, à moins de supposer une abréviation. Ce qui peut rendre
suspecte la lecture PVTJLOS, c'est qu'ici, contrairement à ce qui
se passe 1.7 et 10, et contrairement à la logique, le nombre de poulets
commandés aurait été oublié. C'est pourquoi on pourrait préférer
lire : MAPVLLA SAC ET ..CONGIA, c'est-à-dire : mapulla(m),
sac{cum) : « serviette » et « filtre pour le vin », sens de saccum bien
attesté, mais cette interprétation a le défaut d'exiger après SAC une
abréviation assez forte qui me paraît douteuse, malgré la présence
d'un point, car ce dernier peut être fourtuit comme il l'est 1.1 entre
P et R, 1.11 après RSICA.
L.ll je pense qu'il faut 'Compléter SARD A en sardas : «
sardines». Mais 1.6 j'hésite à compléter PVLJLV et PIS [CES parce
que pisces paraît bien vague en face de sardas.
L.14 la lecture NVCES est la meilleure ; elle offre l'inconvénient
d'obliger à considérer CARITAS, non comme un nom propre, mais
comme la finale d'un nom d'aliment que je n'identifie pas ; c'est
pourquoi un nom propre NUCEIA n'est peut-être pas à exclure.
L.13 DAPUCE, dérivé, non attesté jusqu'ici, de DAPS, du moins
je le suppose, est certain. C'est la fin de la ligne précédente, ce n'est
donc probablement pas un nom propre.
A la 1.1 PRA[.]OOC.IA me semble devoir se lire PRA[.]COCSIA
donc probablement praecocsia, forme vulgaire influencée par prae-
cox ou graphie phonétique notant une prononciation sifflante du

(2) Ibid.
LA « CARTE » DE LA TRICLIA DE SAINT-SÉBASTIEN 153

groupe ci (3); il s'agirait donc de «primeurs», plus précisément,


peut-être, d'« abricots » (précoces) lat. class, praecoca.
L.3, le dernier mot pourrait se lire AGINIV ou ACINTV, moins
bien ASINIV ou ASINTV. ASINIV pourrait être,
exceptionnellement à cette place, un nom propre. ACINIV pourrait être le uacci-
nium, l'« airelle » ou « myrtille » de Virgile, Egl. II, 18.
A la dernière ligne ERELICTA : pour D]ERELICTA ? est sûr,
mais, dans le montage adopté pour la photographie sa place est
bizarre ; si elle était justifiée il faudrait y voir une addition
marginale. Faut-il entendre « veuve » ou bien « restes » ?
Enfin je n'ai rien de plausible à proposer pour ONIGR et
LVN 1.12 : comme chaque fois que l'on est embarrassé, je penserais
à des noms propres bien qu'ils soient, eux aussi, à cette place peu
satisfaisants.
Quoi qu'il en soit de ces incertitudes, il paraît évident que nous
sommes en présence d'une liste de noms de personnes en face
desquels on a inscrit des noms d'aliments. Le graffito se trouvait incisé
sur le bord du parapet de la Triclia. Il est tout entier de la même
main, une cursive « ancienne » excellente, dont l'aspect rappelle tout
à fait celui du P. Dura 125, par exemple. Il n'est pas douteux qu'en
soi 'cette écriture ne soit d'un type antérieur à la plupart des autres
graffiti — le P. Dura est de 235, mais rien n'empêche qu'elle puisse
être de 244, de 250 ou de 260. Elle est surtout d'un scripteur
beaucoup plus habile, un véritable commis aux écritures et c'est selon moi,
ce qui explique qu'on n'y trouve pour ainsi dire aucune trace
d'influence de la minuscule, que celle-ci soit l'écriture « commune » ou
qu'elle soit essentiellement, comme je le icrois, une libraria.
Ce scripteur n'est donc pas un pèlerin banal. Serait-ce le patron
ou le maître d'hôtel de la « guinguette » de la Via Appia qui aurait
noté sur le parapet de la loggia les commandes ou les additions ?
Mais comment connaîtrait-il le nom de ses clients ? Seraient-ce des
habitués ? La Triclia aurait-elle donc été, au moins à l'origine,
puisque cette écriture pourrait être plus ancienne que les invocations à
Pierre et à Paul, un établissement purement commercial, comme von
German l'a soutenu ? (4)

(3) La date de l'assibilation de ci est incertaine, cf. A.-C. Juret, Manuel


de Phonétique latine, Paris, 1921, p. 160.
(4) Cf. Tolotti, Memorie, p. 42.
154 R. MARICHAL

C'est, on le sait, une hypothèse qui se concilie mal avec les


remaniements de la zone cimétériale antérieure qui ont accompagné la
construction de la Triclia et il est, je crois, généralement admis
aujourd'hui que celle-ci a ibien été construite en vue du Refrigerium.
Peut-être le scripteur était-il une sorte de cicerone, le guide d'un
groupe de pèlerins qui aurait inscrit sur un coin discret de la mu-
rette la commande de son groupe.
Les cochons de lait, les poulets, les sardines, les artichauts, les
pâtisseries, peut-être les myrtilles, les abricots et les noix, le vin
figuraient donc, ce jour-là, aux menus de la Triclia1: c'était un
restaurant possédant une « carte » assez variée. Je ne pense pas qu'il
y ait là rien qui soit incompatible avec ce que nous savons des
refrigeria et les lectures nouvelles du graffito de la pi. XXIV ne
me paraissent pas de grande conséquence ; elles n'ont qu'un caractère
anecdotique et pittoresque.
R. Marichal
Directeur d'études à l'Ecole
des Hautes Etudes (Paris).