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Les lougres (planche 9)’

Ces petits bâtiments à 2 ou 3 mâts, portant des voiles au tiers ou bourcets, ont été très
appréciés par les corsaires pour leur rapidité, leur aptitude à remonter au vent, leurs qualités
d’évolution et leur robustesse. Très nombreux pendant les guerres de la Révolution et de
l’Empire, ils s’aventuraient hardiment et semaient la panique sur les côtes ennemies; au point
que la presse britannique rapportait en novembre 1804 « les lougres français continuent de
gêner beaucoup le commerce entre l’île de Wight et Beachy Head. »
On s’accorde cependant à penser qu’ils sont nés outre-Manche. Leur nom vient de l’anglais
lougher, lugger (prononcer loug’r), et ce sont les contrebandiers du Channel qui auraient
perfectionné ce type de bâtiment, lequel s’apparente d’ailleurs, en plus grand, plus svelte et
plus toilé, aux chasse-marées, si nombreux, à cette époque, en Bretagne et sur les côtes
françaises de la Manche.
Il apparaît avant le milieu du 18 e siècle en France et jouit aussitôt d’une brillante réputation,
avec le parfum de mystère propre aux contrebandiers et, quand la guerre les transforme en
corsaires, la parure d’un héroïsme très populaire.
La Marine royale ne tarda pas à s’y intéresser : en 1744, elle en possède au moins un,
l’Espiègle; elle en a trois en 1777. Le corsaire le Coureur, lancé en 1776 à Dunkerque et
capturé par les Anglais le 17 juin 1778, avait 120 tonneaux, 21,38 m de long, de l’étrave à
l’étambot, 6,90 m de large hors bordé, 2,23 m de tirant d’eau à l’avant et 3 m à l’arrière. Il
portait 8 canons de 6 long.
Sous le Consulat et l’Empire on en compte près de 50 dont le Bonaparte (le seul navire de
guerre de ce nom), armé dans l’Adriatique, le Libérateur de l’Italie et le Pont d’Arcole.
Les frères Ozanne nous ont laissé plusieurs dessins de ces bâtiments, dont une fort jolie
gravure représentant la prise, le 15 août 1779, d’un lougre anglais qui, encalminé, fait force de
rames pour échapper aux chaloupes et canots de deux frégates françaises.
Cette aptitude à naviguer à la rame ou à la voile a sûrement beaucoup compté dans l’intérêt
qu’on portait au lougre pour la guerre de course dans les mers étroites comme la Manche et
l’Adriatique. Les équipages de corsaires, nécessairement nombreux pour les attaques à
l’abordage, formaient une chiourme suffisante pour une bonne propulsion à rames, très
avantageuse pour la marche de nuit, la surprise, et la retraite dans des abris inaccessibles aux
grands voiliers.
Les équipages de haut-bord blaguaient souvent ces bateaux corsaires qu’encensaient les
gazettes et les appelaient "les trois-mâts bretons" . Mais grisé par les fumées de la gloire et le
fumet de ses prises, le lougre se pousse du col : ses mâts sont bientôt plus hauts qu’il n’est
long, il se couvre de voiles superposées, il se peaufine une coque à clin, élancée, avec des
façons très étudiées devant et derrière, et se donne un fort tirant d’eau arrière pour virer très
court.
Ce sera sans doute le type le plus poussé des voiliers à bourcets ; sa réputation de rapidité et
de manœuvrabilité s’ajoutant aux solides qualités de la voilure au tiers, lui valut à la fois un
prestige assez cocardier (20) et une exceptionnelle longévité dans nos ports de pêche, de
Saint-Malo à Dunkerque. Les régates des belles bisquines de Cancale et Granville ont été les
plus réputées de toute notre Marine de pêche à voile et certains des lougres si variés et si
pittoresques de la côte nord : picoteux du Havre et de Honfleur, chalutiers à voile de Fécamp,
d’Etaples ou de Gravelines ont survécu jusqu’après la Première Guerre mondiale.
A vrai dire, les hautes voilures de lougre, avec double hunier ou hunier et perroquet volants
montés au tiers, étaient plus impressionnantes qu’efficaces. En effet, rappelons que les trois
principaux avantages de la voile au tiers sont:

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1. mâts courts, donc robustes et peu coûteux; gréement simple et très sûr;
2. serre bien le vent au plus près (21);
3. voilure équilibrée de part et d’autre du mât, vergue légère, pas de gui; et les trois plus
graves défauts

a) obligation de gambier (amener et passer la vergue sur l’autre bord du mât, puis la
rehisser) à chaque virement de bord, sous peine de faux-bord quand la vergue est au vent du
mât;
b) les voiles se masquent et se déventent aux allures portantes; c) au plus près, les voiles
(faute de gui) ((défoulent)) sur la voile qui les suit; les voiles hautes travaillent mal.
On voit donc que si les voiles au tiers dépassent une certaine hauteur, on perd l’avantage des
mâtures courtes; on ne peut plus gambier et l’on doit donc accepter un faux-bord; le bâtiment
remonte moins bien au vent.
Du jour où l’on saura confectionner de très longs mâts et des gréements très légers et
résistants à des prix modérés, les grandes voiles au tiers disparaîtront devant les voiles
auriques puis les bermudiennes (sur mâts marconi, sans corne et avec un gui très court) d’un
excellent rendement aérodynamique (parce que analogues, avec leur long guindant et leur
courte bordure, aux ailes d’avion) et d’une grande simplicité de manœuvre.

(20) L’amiral Jurien de la Graviére disait, vers 1865 : ((Le cotre est anglais comme le
lougre est français et la goélette américaine

(21) Pour tenir le plus prés serré par une forte brise, on remplaçait la grand-voile du lougre
par une voile plus petite : le taillevent, terme éloquent qui montre combien l’on prisait
cette aptitude à remonter au vent par tous les temps.

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LE LOUGRE

LE lougre était un grand bateau à voiles au tiers, né sur les côtes de la Manche dans le courant
du XVIIIe siècle. Son existence sera brève, puisqu'il ne vivra qu'une centaine d'années au
cours desquelles il passera par plusieurs stades d'évolution. Le lougre était utilisé à la fois
dans la marine de guerre, pour la course et pour la pêche, c'est ce qui explique qu'il se soit
perfectionné très rapidement. Si beaucoup de corsaires utilisèrent le lougre de préférence à
tout autre bâtiment, c'est qu'il était exceptionnellement rapide et supportait toutes les allures.
Son gréement se composait de trois mâts assez inclinés vers l'arrière : misaine, grand mât et
tape-cul, avec un beaupré très long et presque horizontal. La voilure consistait en deux voiles
maîtresses, une voile de tape-cul et un ou plusieurs focs. À cela s'ajoutaient souvent des
huniers carrés. Ces voiles, à l'origine, étaient établies à l'extérieur des haubans ; elles étaient
donc entièrement mobiles. À la fin du XVIIIe siècle, elles furent installées à l'intérieur des
haubans, ce qui compliquait la man'uvre de virement de bord. Aussi vit-on des lougres
équipés de deux voilures, l'une à bâbord, l'autre à tribord. Cette importante surface de voilure
offrait un avantage remarquable pour un bâtiment corsaire, destiné à échapper aux navires
traditionnels qui le prenaient en chasse. Mais, comme le fit remarquer l'Ingénieur ForFAIT,
elle présentait de gros inconvénients par mauvais temps ; c'est pourquoi, dans ce cas, on
remplaçait parfois la grand-voile par une voile plus petite appelée taille-vent. Le lougre de
course avait une artillerie légère et réduite, concentrée à l'arrière, tandis que le lougre de
guerre, aux formes plus pleines, avait une artillerie importante et répartie sur toute sa
longueur. Mais son usage dans la marine de guerre fut de courte durée en raison des accidents
fréquents que causait son type de mâture. Il fut par contre utilisé au cours du XIXe siècle pour

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la pêche et le cabotage en Manche, après avoir subi quelques modifications de gréement,
notamment une importante diminution de la grand-voile.

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