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Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris

LUKÁCS, ADORNO ET LA PHILOSOPHIE CLASSIQUE ALLEMANDE


Author(s): Nicolas TERTULIAN
Source: Archives de Philosophie, Vol. 47, No. 2 (AVRIL-JUIN 1984), pp. 177-206
Published by: Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/43034799
Accessed: 01-02-2016 07:04 UTC

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Archivesde Philosophie47, 1984, 177-206

LUKÀCS, ADORNO
ET LA PHILOSOPHIE CLASSIQUE ALLEMANDE

par Nicolas TERTULIAN

RÉSUMÉ : En partantdes étudesconsacrées à Hegelpar GeorgesLukàcs,


ErnstBlochetTheodorW.Adorno , sansoublierla «rDialectiquenégative »
de ce dernier , l'articlese proposeďesquissercertaines convergences et di-
vergences des troispenseurs (maisenprenant enconsidération surtout Lu-
kàcsetAdorno)dansl'interprétation de la penséehégélienne (etplusgéné-
ralement de la philosophie classiqueallemande). L'analyseconsacréeau
livredeLukàcssur<rLejeuneHegel» esteffectuée dansunedoubleperspec-
tive: à la miseen valeurdescontributions originalesapportées par cetou-
vrageauxrecherches hégéliennes (nonsansrappeler lescontestations dontil
a étél'objet ,y compris lesobjections deBloch),s'ajouteunelecture dulivre
à travers le développement de certains de ses thèmes dansl'opuspostumum
de Lukàcs, <rZur Ontologiedes gesellschaftlichen Seins», /'Ontologie de
l'êtresocial.
La deuxième partiede l'articleestconsacréesurtout à éclairerla position
ambivalente d'Adornoà l'égardde la dialectique hégélienne : l'assimilation
de certains thèmes majeurs de la logiquehégélienne dansla penséede l'au-
teurde la <rDialectiquenégative»s'accompagne d'unecritique réitérée à
l'égardde l'idéalisme etdu caractère <raffirmatif
» (positif)de la dialectique
deHegel, nonsansunparadoxal<rretour à Kant». La confrontation Lukàcs
- Adorno , à travers leurinterprétation divergentede certaines thèseshégé-
liennes, permet de dégager lesracines philosophiques de la controverse qui
lesa opposés , ainsiquela spécificité dechacunedesdeuxpositions à l'égard
du héritage hégélien.
SUMMARY: Hegel and Germanclassicalphilosophyinterpreted by G.
Lukàcs,E. Blochand T.W.Adorno , speciallyin G. Lukàcs's «Der junge
Hegel» and<rZurOntologie desgesellschaftlichen
Seins». Adorno(« Ne-
gativeDialektik
») criticizes
sharplythepositive(* affirmative
») character
of thehegeliandialectics. The oppositionbetween himand G. Lukàcs.

Le livrede GeorgesLukàcs surLe jeune Hegel, peutêtreregardéde


plusieursmanières.On peutle prendreen considération exclusivement
commeun livred'histoirede la philosophieet,dans cetteperspective,
s'interrogersur le bien-fondé
de sa méthode.On peut,par exemple,se
demandersi le rôle décisifdans la genèsede la dialectique hégélienne

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doit êtreattribué,commele faitLukács, à la découverteprogressive
par Hegel des contradictions de la sociétébourgeoisequi prenaitcorps
sous ses yeux,et surtoutà la découvertequ'il fitde l'importancedes
faits économiquesqui fondaientcette société. La nouveautéde la
perspectivelukácsienne,due à son insistancesur le rôle des concep-
tionséconomiquesde Hegel dans la genèsede sa penséedialectique,a
provoquédepuis le débutde violentesréactionsde rejet.En prenant
connaissancede la parutiondu livrede Lukács (dontle sous-titre est
« Sur les rapportsentre la dialectique et l'économie»), Benedetto
Croce, dans un fortmouvement d'humeur,n'hésitapas à dénoncerce
qu'il nomma les « élucubrationsdu marxistehongro-russe bien connu
G. Lukács »...* Nous n'avons cependantaucune preuvenous démon-
trantque B. Croce se soit décidé à lire ce livresur le jeune Hegel. Il
nous est permisde supposerqu'ayantprisconnaissancede l'idée-pivot
du livre,il s'en soit refuséla lecture.
L'énergieavec laquelle Lukács s'est employéà renverser l'interpré-
tationdonnéeaux écritsdu jeune Hegel par Diltheyet,plus tard,par
Haering- interprétation dans le sens de la Lebensphilosophie(philo-
sophie de la vie) - la violencede sa polémiquecontreces penseurs,
mais surtoutle caractèreextrêmement partisande sa démonstration de
l'existenced'unjeune Hegel éminemment ,
politique dont la volonté de
bâtirune nouvellereligionauraitété nourrie,dans la périodede Berne,
sous l'influence de la RévolutionFrançaise,par un pathosrépublicain
et démocratique-révolutionnaire, n'ontpas manquénon plus de soule-
ver des objections.Nombrede commentateurs ont jugé excessivela
réfutation par Lukács d'une « périodethéologique» du jeune Hegel et,
surtout,l'accentunilatéralmis sur l'hostilitédu penseurà l'égarddu
Christianisme, sans tenircomptede l'intérêt passionnédu jeune Hegel
pourla formeoriginairede cettereligionet pourla figurede Jésus.On
pourraitciterici le livrede GüntherRohrmoserSubjectivitéet réifica-
tion, mais celui d'AdrienPeperzakLe jeune Hegel et la visionmorale
du monde, par sa prisede positionvéhémenteà l'encontredu radica-
lisme partisandes thèseslukácsiennes,nous sembleplus caractéris-
tique d'un type de réaction.Paradoxalementcet ouvrage,dans sa
démarche essentielle,n'est pas très éloigné de la reconstruction
lukácsiennede l'évolutiondu jeune Hegel. Peperzakreprocheà Lukács
de « réduirechez Hegel la religionà la politique», de se taire« le plus
possible sur la problématiquereligieusedu jeune Hegel », de ne pas
avoir mentionnéune seule fois dans son imposantouvragela longue
Vie de Jésusécritepar Hegel à Berne.Peperzakconclutd'une façon
très drastique: « Mais Lukács couvretoutecettemauvaise foi et sa

1. Benedetto suHegele schiarimenti


Croce,Indagini , Bari,1952,p.72.
filosofici

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L UKÁ CS, ADORNO 1 79
méthodehonteusepar le voile d'une éruditionaveuglantequi peut
impressionner un lecteurnon averti»2.
Même si l'on s'accorde, sur des pointstrès particuliers,avec les
objectionsde Peperzak(il est étonnant,en effet, que l'auteurdu Jeune
Hegel n'aitfaitaucunementionde l'écritsurla vie de Jésus)il est pour
nous, indubitableque « l'éruditionaveuglante» de Lukács remplitune
toute autre fonctionque de tenterde donnercrédibilitéà une thèse
insoutenable.La véritéest que Lukács a bouleversépar son livre
l'interprétationtraditionnelle de l'œuvrede Hegel et qu'il a contribuéà
élargirde manièresensiblela sphèredes rechercheshégéliennes.Cela
il l'a réalisépar la miseen valeurde la richesseet de la complexitédes
rapportsde Hegel avec la réalitééconomiqueet sociale de son temps.
En valorisantpar une analysetrèsscrupuleusetous les textesqui vont
dans ce sens,il a jeté un éclairagetoutà faitnouveausurla genèsede
la dialectiquehégélienne.
Par un effortanalytiqueimpressionnant, Lukács a essayéde démon-
trer dans le chapitresur la période francfortoise du jeune Hegel
(1797-1800), que ce sont les contactstâtonnantsavec les contradic-
tionsde la sociétébourgeoisecristalliséeà la findu XVIIIe siècle,la
tensionéprouvéevis-à-visde « l'objectivitémorte» (le caractèreréifié)
des rapportsinter-humains forgésà l'intérieurde cette société,qui
auraientaiguiséle sens de Hegel pourla contradiction commemoteur
du développement historique.Sa conceptionde la relationsujet-objet,
conscience-réalité, seraitdevenuebeaucoup plus souple et plus dialec-
tique grâce à sa pénétrationdans le « ferment » des contradictions
propresau nouveau typede société.Il est certainque le typed'her-
méneutiqueproposéepar Lukács repose sur un ensemblede conjonc-
tions établiesentrel'enchaînement des conceptshégélienset l'infra-
structure socio-historique que l'interprète déchiffre en filigrane.C'est
ainsi que dans les contradictions inclusesdans les écritshégéliensde la
périodede Francfort - contradictions entrela « multiplicité» des êtres
finiset l'aspirationà l'unité,entrela « séparation» ( Trennung ) ou
« l'opposition» (Entgegensetzung ) de ces êtreset la forceunifiante de
l'amour, entrela mortification par la soumissionà la matièreet la
régénérationgrâce toujours à la puissance vivifiantede l'amour-
Lukács voit se reproduire la contradiction centralevécuepar Hegel à
l'époque : celle de la « positivitě» (la forcealiénante)des nouveaux
rapportssociaux instauréspar le règnede la bourgeoisieet l'aspiration
irrépressible du philosopheà l'hommeintégral.
On peutégalementaborderle livresurLe jeune Hegel d'unpointde
vue différent de celui de l'historiende la philosophie classique

2. Adrien
T.B.Peperzak,LejeuneHegeletla vision
morale
dumonde
, Mārtiņus
Nijhoff/La
Haye/1960,p.26.

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allemande,intéresséavant tout par l'exactitudede la reconstruction
lukácsiennede l'évolutiondu jeune Hegel. En suivantles méandres
compliquésdu parcoursphilosophiquedécritpar Lukács, son itiné-
raireà traversles rapportsentreles principauxprotagonistes de la phi-
losophiede l'époque (Kant, Fichte,Schelling,Hegel,Jacobi,Schleier-
macher),on se rend compte qu'il s'agit là d'autre chose que d'un
exposépurement historique.Le discoursprendun caractèrepartisanet
« tendancieux » (au bon sens du terme),l'auteurprendexplicitement
positionpour FichtecontreKant, pour SchellingcontreFichte,pour
Hegel contreses troisgrandscontemporains et, surtout,pour Hegel
contre« l'école romantique». En suivantle cheminement de Lukács
dans ce paysage philosophiqued'une extraordinaire richessequi est
celui de la philosophieclassique allemande,on assisteau mûrissement
d'unecertaineconceptiondes rapportsentrela subjectivité et l'objecti-
vité,entrela conscienceet la réalité,dont nous retrouverons l'éclo-
sion et l'accomplissement dans les deuxgrandesœuvresde synthèsede
l'auteur: YEsthétiqueet YOntologiede l'êtresocial L'évocation des
controverses philosophiquesmajeuresde l'époque de Hegel,marquées
selon Lukács par des victoireset des défaitesdécisives,acquiertainsi
pour nous l'intérêtd'une « archéologiedu savoir». Nous participons
là, étape par étape,à la genèsed'un pointde vue philosophique: celui
que Lukács, en suivantMarx, va reprendreet développerdans ses
dernièresœuvres.
L'un des symptômes en estce grandintérêt que Lukács accordetou-
jours à la critique formulée par jeune Hegel enversla morale de
le
l'impératif catégoriqueque Kant développedans sa <rCritiquede la
raison pratique». Le jeune Hegel était en rebellioncontrece qu'il
considéraitcommele morcellement de l'êtrehumaindans l'éthiquede
Kant. La protestation passionnéedu jeune Hegel contrele caractère
tyranniquedu devoir-êtrekantien(le fameuxSollen) était dirigée
contre l'universalitéformelledes exigenceskantiennes,contre leur
souveraineindifférence envers la richesse contradictoirede l'être
sensible,avec la multiplicité de ses pulsions,inclinations et sentiments.
Hegel plaidantpourles droitsinaliénablesde l'êtreparticuliercontrele
despotismede la « volonté pure» kantienne,défendaitune morale
souple, flexible,adaptée à la variabilitédes circonstancesconcrètes.
On peut comprendrele vifintérêtde Lukács pour cettedémarchede
pensée du jeune Hegel réclamantexplicitement qu'à la base de la
moraleet de l'activitéhumaineen général,soit situé l'être(das Sein)
avec la multiplicité infiniede ses déterminations concrètes,et non le
devoirêtre(Sollen) dans le senskantiendu terme: abstrait,cœrcitif et
impersonnel.Ne sommes nous pas habilitésà dire que Lukács va
totalement assimilercettecritiquede la moralekantienne en l'intégrant
comme un motifcentralde son œuvre de maturitéqui culminera

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précisémentdans une Ontologie , donc dans une théorie de la


suprématie de l'êtreinfinisur la conscience finie?
En suivantla luttede Hegel contrel'idéalismesubjectifde Kant et
de Fichte,Lukács la valorise comme une grandioselimitationdes
prérogativesde la subjectivitétranscendantale,comme une vaste
opérationdont la finalitéest la réappropriation de la richessedes
déterminations objectives.En effet, Hegel s'estélevé,dans ses écritsde
léna, dans la Differenzschrift et dans Glauben und Wissen( Foi et
Savoir), contrela thèsede Fichtesurl'auto-constitution du mondepar
le pouvoirsouverainde.la subjectivité, contrele programmefichtéen
de résorption du non-moi(le mondeobjectif)dans le moi ( Ich = Ich).
C'est justementcettevolontéhégélienne d'épouserles contoursdu réel,
d'« abandon» à la chose elle même,d'émergence dans ses articulations
profondesqui a soulevél'enthousiasme de Lukács aussi bienque celui
d'Adorno.La subjectivité hégélienneest en mêmetempsauto-consti-
tuanteet hétéro-conditionnée : c'est seulementgrâce à son immersion
dans les stratahétérogènes du réel qu'elle arriveen mêmetempsà se
dynamiseret à se constituer. « Hegel se plie partoutà l'essencepropre
de l'objet,partoutl'objet retrouvetoujourspour lui son immédiateté,
mais c'est précisément cettesubordination à la disciplinede la chose
qui exige l'extrêmecontentiondu concept ( die Anstrengungdes
Begriffs).Celle-ci triompheà l'instantoù les intentionsdu sujet
s'éteignentdans l'objet»3. Chaque acte du grand spectacle d'idées
qu'offrele développement de la philosophieclassique allemandeavec
ses controverses - entreFichteet Kant, Schellinget Fichte,Hegel et
Kant, Fichte,Jacobiou Schelling- devientainsi,pour Lukács, dans
son dénouement, un pas en avantversla constitution de la vraiephilo-
sophie de notretemps.
La défensepar le jeune Hegelde la moralede Jésuscontrela morale
de Kant, de la moralede 1'«hommeintégral» contrele formalisme
rigoristede la « volontépure» kantienne,peut être aussi considérée
commeune défensedes droitsimprescriptibles du particuliercontrela
logique dominatrice de Yuniversel formel. La critiquedirigéepar le
jeune Hegel contrela dissolutionde la richessedes déterminations
concrètesdans le « bain sulfurique » de l'universelabstrait(pour
une
reprendre expressionqu'utilisera Sartre par la suite),son exigence
que l'universelépouse le mouvementdes déterminations concrètes,
sans se détacherd'ellesd'unemanièresouveraine,anticipent ce que va
devenirpar un processusde radicalisation,la thèsede l'irréductibilité
de l'êtreau savoir,défenduepar Lukács dans son Ontologie, ou la

W. Adorno,DreiStudien
3. Theodor stw110,p. 14,trad.
zu Hegel,Suhrkamp,
du Collègede Philosophie,
Seminaire surHegel,Payot1979,p. 15.
Troisétudes

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thèsedu substratnon-identique de toutprocessusde conceptualisation
développéepar Adorno dans sa Dialectique Négative.
En analysant,par exemple,le conceptd'« idéal » formulépar Hegel
dans la nouvelleintroduction à son manuscritbernoisLa positivitěde
la religionchrétienne , Lukács y décèle une préfiguration extrêmement
intéressante de la conceptionultérieure du « conceptconcret». « Hegel
oppose l'idéal aux conceptsuniverselscommele concret,l'historiqueà
» dit Lukács. Cetteaffirmation
l'abstraitet à l'anti-historique est suivie
de la citationde Hegel : « Mais un idéal de la naturehumaineesttout
autrechose que les conceptsuniverselsportantsurla destinéehumaine
et la relationde l'hommeà Dieu. L'idéal admettrèsbien la particula-
rité,la déterminité et exigemêmeà proprement parlerdes actions,des
sentiments, des usagesreligieux, uneprofusion, unefoulede profusions,
ce qui, à la lumièredes conceptsuniversels,n'apparaîtque comme
glace et pierre.»4 Cette volonté de Hegel d'intégrerdans ce qu'il
appelait à l'époque « l'idéal de la naturehumaine» la richessedes
déterminations particulières,singulièreset même accidentellesde
l'homme,est interprétée par Lukács comme « la premièreapparition
chez lui de l'idée suivant laquelle l'universalisationconceptuelle
n'entraînepas nécessairement - commel'admetla logiqueformelle -
un appauvrissement toujours croissant du contenu : au contraire, la
véritableuniversalisation philosophiqueest d'autantplus richeet plus
concrète(par la quantitéde déterminations qu'elle dépasse) qu'elle se
trouveà un stade plus élevé d'universalité. »5
Mais Lukács ne peutpas se cacherque cettedéfensepassionnéedes
droitsdu particulier et du singulierdans l'histoiredu genrehumainse
développe,chez le jeune Hegel de la périodede Francfort,dans le
cadre d'un éloge de la religion,dépositairede cetterichesseconcrète,
s'accompagnantd'une critiqueexplicitecontrel'arrogancede l'enten-
dementet de la raisondes Lumières* coupablesd'avoirtraitésouvent
avec dédain cette variationhistoriquedes besoins humains.« Les
conceptsuniverselsde la naturehumainesonttropvidespourpouvoir
fournirun critère qui détermineraitles besoins particulierset
nécessairement plus variés de la religiosité» écrivaitHegel dans la
même introduction à l'opuscule sur la Positivité...En reconnaissant
dans des textesde ce genreles grandsprogrèsaccomplispar le jeune
Hegel vers une historicisation de sa conceptiondu monde,Lukács
censureen mêmetemps,ici commeailleurs,l'idéalismeet les glisse-
mentsdans la religionchez Hegel. C'est justementce souci perpétuel

4. HermannNohl,HegelsTheologische , 1907,p. 142.


Jugendschriften
5. GeorgLukács,DerjungeHegel Bd.8,Luchterhand
, Werke, 1967,p.239trad,
parGuyHaarscheretRobert LejeuneHegelGallimard
Legros, 1981,vol.I, p.369.

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de Lukács de distinguerchez le jeune Hegel les progrèsvers la
constitution du « noyau rationnel» de sa philosophiede 1'«exaltation
»
mystique (de l'époque de Francfort) ou des envoléesdans l'idéalisme
qui a provoqué les remontrances assez sévèresà son égardde la part
d'ErnstBloch.
Bloch reprocheà Lukács d'avoirmajoréd'une façonunilatéraleles
aspectsde la penséede Hegel qui la rapprochent directement de Marx
en diminuant d'unemanièrecoupablela fécondité de la « confrontation
avec le religieux» dans les écritsdu jeune Hegel. Le mécontentement
de Bloch est provoquésurtout,non sans raison,par l'abus d'adjectifs
telsque « confus,nébuleux,mystique,métaphysique » dontLukács fait
usage soit pour rabaisser,soit pour excuserle Hegel du Sturmund
Drang. Comme on pouvait s'y attendrede la part d'un penseur
sensibleaux richessesde penséeinclusesdans les utopiesmillénaristes
et dans les écritsdes grandsmystiquesdu passé, la tendancede Bloch,
contraireà celle de Lukács, est d'accorderdu poids aux rapproche-
mentsentreHegel et MeisterEckhartou JakobBöhme,ou mêmeentre
Hegel et Hamann, philosophehostile aux Lumières et considéré
comme l'un des grands précurseursdu romantisme.C'est de cette
perspectiveque se nourritla convictionde Bloch sur la solidarité
intimequi existerait entreles penchantsreligieuxdu jeune Hegel de la
périodede Francfort et les germesde la grandepenséedialectique: le
« mysticisme » du jeune Hegel ne seraitque l'expressionde la volonté
de transcenderles « déterminations durcies des phénomènes» et de
retrouverleur vie intérieure.Or cette solidaritéintimeaurait été
minimiséepar Lukács,sinondéfigurée, par son utilisationobstinément
péjorativedu mot « mystique». « ... L'analyse,par ailleursexcellente,
que présenteLukács sur le jeune Hegel » écritBloch dans son livre
Sujet-Objet , Éclaircissements sur Hegel - précisément par sa sérénité
et son sérieux,attirel'attentionsur un Hegel dont on ne peut se
débarrasseren lui appliquantl'épithètede mystique, entenduedans un
sens tropgénéral...car la périodemystiquede Hegel est celle qui lui
ouvritl'accès à bien des problèmes,à des déterminations terminolo-
giques,et non pas seulementterminologiques, de sa philosophieulté-
rieure...Ainsi ce qui est par soi confrontation avec le religieuxne
sauraits'éliminersans coup de forceni du développement historique
de la philosophiehégélienne,ni des implicationsde cette philoso-
phie»6.
Le reprochede Bloch est justifié,mais en partie seulement,car
Lukács est parfaitement conscientdes imbricationsintimesentrela
pensée dialectiqueet les tendancesreligieusesde Hegel lors de sa

6. Ernst
Bloch,Subjekt-Objekt zu Hegel
. Erläuterungen Band8,
, Gesamtausgabe
Suhrkamp 1962,p.52,trad,parMaurice Gallimard
de Gandillac, 1979,p.48.

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période francfortoise.Ceci n'empêche pas Lukács de censurer
constamment, avec un scrupuleexcessif,ces tendances.Il est égale-
mentvrai qu'on peutretrouver dans son livresurLe jeune Hegel des
violencesverbalesà proposde ce qu'il considèrecommedes tendances
régressivesdans la pensée de Hegel, violencesqui nous paraissent,
dans certainscas, tout à faitdéplacées.
Lorsque,dans un fragment de la périodede Francfort, une partiedu
commentairesur la Doctrine du Droit de Kant, Hegel prend en
discussionla thèsede Kant qui veutque l'État et l'Église ne doivent
pas s'occuperl'un de l'autremais se laissermutuellement en paix,il en
arriveà fairedes considérations sur la naturede l'État et de l'Église
qui le portentvers l'idée d'une unitéidéale entreles deux.7Il perçoit
l'État comme fondésur le principede la propriété{das Prinzip des
Eigentums)ce qui déterminerait une considérationtrèsimparfaite de
l'homme,ancréedans le principede possession; la considérationde
l'hommecomme une totalitévivanteappartiendrait alors à l'Église.
Une lectureattentivedu textemontreque Hegel aspiraità corriger
l'unilatéralitécoupable d'un État fondé sur le principed'avoir (il
dénonçaitl'inhumanité et le fanatisme qui couvaientsous le règned'un
tel État) par l'action d'une puissance spirituellefondéesur l'idée de
l'hommeintégral.Lukács prendà la lettrece programmehégéliende
synthèseentrel'État et l'Église et le stigmatised'une façon extrême-
mentdrastique: « Certes,Hegel n'arriverajamais, mêmeplus tard,à
une conceptioncorrectede la relationexistantentrela religionet
l'État, mais jamais il n'est allé jusqu'à un tel degréextrêmeďutopie
réactionnaire et théocratique »8 (c'est nous qui soulignonsN.T.). Or il
nous paraîtévidentque le pathoshumanistequi imprégnait la concep-
tionde la religiondu jeune Hegel,excluaita prioril'idée d'un pouvoir
théocratiqueet réactionnaire ; si on faitune lecture,dans l'espritet
non à la lettre,du fragment incriminé, on seraitplutôttentéd'y voir
une critiquedu principed'avoir au nom du principedûêtre(l'homme
commetotalitévivante).C'est d'ailleursune critiquequi deviendrapar
la suite l'une des thèsescentralesdéveloppéespar Lukács lui-même
dans sa critiquede l'aliénation.
Lukács dans son livreLe jeune Hegel, Adornodans ses Troisétudes
sur Hegel mais aussi dans sa DialectiqueNégative, ErnstBloch dans
Sujet-Objet . Éclaircissements surHegel, font,chacunà sa manière,un
grandéloge de la dialectiquehégéliennecommelogiquedu concret,de
la médiationet du devenir,qui a suppriméaussi bien l'apriorisme

7. Dokumente
zu HegelsEntwicklung
, hrsg.von J. Hoffmeister, 2 Auflage,
p.281-282.
8. GeorgLukács,DerjungeHegel
, ibid,p.202,trad,ibid.,vol.I p.268.

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LUKÁCS, ADORNO 185
statiqueque l'empirisme borné,en abolissantles dichotomies tradition-
nelles entre la forme et la matière,l'universelet le particulier,
l'immédiatet le médiat, le fini et l'infini.On peut dire que la
dialectiquehégélienne est la matricecommunede la penséedéveloppée
par chacun des trois philosophes,même si, à côté des affinités
fondamentales dans l'interprétation, dues aussi à l'influencecentralede
Marx,des différences importantes se fontjour (surtoutentreLukács et
Adorno),liées à la finalitéproprede chaque démarchede la pensée.
Lukács met un accent particuliersur ce qu'il nomme,une fois,
« l'objectivitésplendide» de Hegel,surson « combathéroïque» afinde
s'immerger « dans le ferment des contradictions » ( mittenim Dünger
der Widersprüche ), sur son âpre volontéd'imprégner sa penséede la
multiplicitédes déterminations et des contradictions du réel.Quelque-
foisl'analyseinsistesurtoutsur le souci hégéliende respecterle parti-
culier,de ne pas laisserla pensées'égarerdans des principesgénéraux.
Il ne fautpas noyerla chose, car elle est irréductible, dans la pensée
de la chose. Lukács cite à un certainmomentune notepersonnellede
Hegel de la périodede léna, publiéepar Rosenkranz: « Pour étudier
une science il est nécessairede ne pas se laisser détournerpar les
principes.Ils sont générauxet n'ont pas tellementd'importance.Il
sembleque seul ce qui est particulierait de l'importance.Souventils
(les principesN.T.) sontégalementmauvais.Ils sontla consciencede
la chose et la chose est souventmeilleureque la conscience». Lukács
voitdans cet apophtègmehégélien« la chose est souventmeilleureque
la conscience», la clé de toutela manièrede philosopherpropreau
6
jeune Hegel : « Cet empirisme '... constitueun traitfondamental de la
formespécifiquede sa dialectique»9.
Ce qui est passionnantdans l'itinérairespéculatifreconstruit par
Lukács à partirde la polémiqueentreKant et Fichte,à traversles
divergencesde plus en plus accentuées entre Schellinget Fichte,
jusqu'aux combatssuccessifsde Hegel contreKant,Fichteet Schelling
c'est que chaque épisode de ce parcoursapparaît comme une étape
toujoursplus avancée dans un mouvement de penséequi se développe
irrésistiblement, souvent à l'insu de la conscience qu'en ont les
protagonistes eux-mêmes, dans une directionunitaire: il s'agitd'ouvrir
des brèches de plus en plus profondesdans l'auto-suffisance du
pouvoir constitutif de la subjectivité,de reconquérirdans toute sa
largeur et toute sa profondeurla dimensionde l'objectivité,de
redonnerau tissude l'objet sa densitéet sa complexité,de démontrer
finalementque c'est seulementà traversla confrontation avec la
richessedes déterminations objectivesque la subjectivité peutarriverà

trad,ibidvolI, p.407-408.
9. Ibid.p.325-326,

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186 N. TERTULIAN
son épanouissement.Il s'agit, en un mot, du fameuxpassage de
l'idéalismesubjectifà l'idéalismeobjectif.
Kant était mécontentque Fichte accordât dans sa Théoriede la
Science une place importanteà la matière (au contenu) de la
connaissance.« Car unepurethéoriede la science- écrivaitKant dans
sa réponseà Fichte de 1799 - n'est ni plus ni moins qu'une pure
logique dontles principesne parviennent pas jusqu'à la matièrede la
connaissance,mais qui, en tantque pure logique faitabstractiondu
contenude la connaissance; vouloir,à forcede l'éplucher,en extraire
un objet réel est une tentativevaine et une chose encoreinédite; il y
fauttoutd'abord,s'il s'agit de la philosophietranscendante, faireun
saut dans la métaphysique. »10
En incluantdans sa Théoriede la Science des problèmestouchantà
la « matièrede la connaissance», malgré l'interdiction kantienne,
Fichte ouvrait ainsi une voie qui va mener à la méthodologie
hégélienne.Lukács observe à juste titre que « c'est précisément
l'inclusiondu contenudes problèmesdans la logique qui a constitué
un élémenttrèsimportant de la logiquedialectiquede Hegel.»n Fichte
a suppriméle rigidedualismekantienentrela conscienceet la chose
en soi inconnaissable.En postulantla cognoscibilitédu monde par
l'activitéinstituantedu Moi, en dissolvantle mondede la naturedans
les déterminations du Moi constitutif, il a ouvert la voie, par la
radicalisation de l'idéalisme subjectif, à une conception plus
dynamiquede la relationsujet-objetque celle développéepar Kant.
Lukács et Adorno reprochent tous deux à la théoriekantiennede la
connaissanceson caractèrerelativement statique,le faitque les catégo-
ries constitutives de l'expériencesont acceptéescomme données,ne
sont pas déduitesdialectiquement l'une en fonctionde l'autre.« La
'
problématique typiquede la critiquekantienne: Il y a des jugements
synthétiques a priori commentsont-ilspossibles? ' » - écritLukács
-
à proposde Kant - « montreque Kant comprendles catégorieset leurs
relationscommequelque chose de donné»12.Adornonoteà son tour,
dans la premièrede ses Trois Études sur Hegel, à propos de la phi-
losophie kantienne: « Autant,d'un côté les formescatégorialesdu
Je pense nécessitentun contenuqui est donné et ne procèdentpas
d'elles-mêmes, pour rendrepossible,la vérité,c'est-à-direla connais-
sance de la nature,autant,de l'autrecôté,le Jepense lui-mêmeet les
formescatégorialessontrespectéespar Kant commedes sortesde don-

10.Fichte's Lebenvol.II,p. 161-162,citéparXavierLéoninFichte etsontemps


,
Librairie
Armand Colin,vol.II, 1958,p. 121-122.
11.G. Lukács,DerjungeHegel , ibid.p.309,trad.ibid.vol.I, p.390.
12. Ibid.,p.311,tr.ibid.,vol.1,p.392.

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LUKÁCS , ADORNO 187
nées ; à cet égard,la Critiquede la raisonpure, au moins,estplutôtune
phénoménologie de la subjectivitéqu'un systèmespéculatif».13
Chez Fichte,pourla premièrefois,par la positionet l'oppositiondu
Moi et du Non-Moi, se faitjour une conceptiondialectique(thèse,
antithèse,synthèse) de la relation sujet-objetet les catégories
acquièrentune genèse. Mais Fichte conçoit la nature,en-tant que
réalitéobjective,seulementcommeune limitede la conscience,comme
une donnéeà laquelle s'appliquel'activitéformatrice de la conscience
et qui n'existeeffectivement que grâceaux lois immanentes de l'esprit:
« ... en vérité,elle est trouvéenon selon ses propreslois mais selonles
lois immanentesde l'intelligence. »14C'est seulementavec Schelling
que la Nature,dans la plénitudeet la richessede ses déterminations,
fait son irruptionspectaculaire dans la philosophie classique
allemande. Le fait que Schelling réclame la légitimitéd'une
Philosophiede la Natureà côté de la Théoriede la Sciencefichtéenne,
marqueun pas en avant décisifversla reconnaissanced'une autono-
mie ontologiquede la naturepar rapportà la conscience,mêmesi la
nature de Schellingreste toujours une émanationde l'Esprit: le
divorceavec Fichtedevientinéluctable.ErnstBloch a toujourscélébré
« le dyonisiaqueSchelling» et Lukàcs a reconnudans les considéra-
tionsdialectiquesde Schellingsurla naturesa grandecontribution à la
philosophieet le pointle plus avancé de sa pensée.
Dans ses premiers écritsde la périodede léna, Hegel a développéun
travail théorique extraordinairepour soumettreà la critique la
« philosophiede la réflexion », nomsous lequelil désignaitla penséede
Kant, Fichteet Jacobi.Il reprochaitessentiellement à la philosophie
de Kant et de Fichtede maintenir un rapportde juxtapositionentrela
multiplicité empiriquedes phénomènesfiniset le pouvoirunificateur
du concept infini,de ne pas arriverà incorporereffectivement la
richessephénoménaledans la synthèseconceptuelle,de se cantonner
dans les déterminations finiesde l'intellect( Verstand)et de ne pas
débouchersur une compénétration effectivede l'apparence et de
l'essence,jusqu'à leurvraieidentité, établiepar le pouvoirspéculatifde
la Raison (Vernunft). La philosophiequ'il critiquaitne réussissaitpas,
d'après lui, à « digérer» effectivement les phénomènes (les apparences),
à épouserleurscontoursconcrets,leursarticulations et leursliaisons
intimesgrâce au travailconcretd'une Raison dynamique: la réalité
conservaitquelque chose d'une extériorité morte,d'un residuumnon

13.Th.W. AdornoDreiStudien , ibid.,p.20,trad.ibid.p.22-23.


zu Hegel
14.Fichtes citéparLukács,
, vol.II, p.292-293,
Briefe ibid.p.319,tr.ibid.vol.I,
p.401.

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188 N. TERTULIAN
assimilé intégralement, le fini n'était pas véritablement dissous et
absorbédans la totalitéinfinie.La volontéhégeliennede plongerdans
les déterminations finiesde la réalité,en respectantscrupuleusement
leur logique immanente, non pas pour s'arrêterdevantelles (ce qui
équivaudraità réduirele mondeà un pôle subjectifarrêté),mais pour
les dépassercontinuellement en alternantle respectdevantla scission
et l'oppositionavec la tendanceà leursolutioncontinue,montrebien
le double mouvement, contradictoirement unitaire,de la dialectique
hégélienne: l'extraordinaire soumissionà l'immanencede l'objectivité,
qui a séduitaussi bien Lukács qu'Adorno,s'accompagnenécessaire-
mentd'un inlassabletravailde médiationeffectué par la subjectivité.
Ce travailne se proposepas de résorberd'une façon linéairel'objet
dans le sujet,d'arriverà ce qu'Adornoappelle dans sa premièredes
trois études sur Hegel « l'univocitéd'une identitéimmédiate» : le
travailde médiationde la subjectivité estdestinéà fluidifierles « déter-
minationsdurciesdes phénomènes », à pénétrer les couchesprofondes
du réel, à découvrirdes articulationset des rapportsdifficilement
accéssiblesà l'intuitionimmédiate,même si le termead quem reste
dans l'idéalismehégélienla résorbtionde la substancedans le sujet,
une mythiqueidentitéobjet-sujet.
Adorno,Bloch et Lukács se rencontrent dans la célébrationde la
philosophiehégélienne commeune victoiredéfinitive surle formalisme
de l'idéalismesubjectif; ils convergentdans l'éloge adressé à Hegel
d'avoir développéune pensée« qui se chargede toutle poids de son
objet», qui s'efforced'intégrer dans le réseau de ses déterminations
l'opacité,la résistanceet la duretécontraignante du réel.Lukács parle,
dans le chapitreconsacréà Hegel dans son Ontologiede l'êtresocial,
qui portele titre« La fausseet la vraie ontologiede Hegel », du fait
que ce dernierétait possédé par une « soif si intensede la réalité
authentiquecomme on ne peut pas la retrouverchez aucun autre
penseurdepuis Aristote».
Dans son livre sur Le jeune Hegel il a consacré des pages
remarquablesà la différence et à la supérioritéde la dialectique
hégéliennepar rapportà celle de son grandcontemporain et ami de
jeunesse Schelling.La volontéobstinéede ne pas brûlerles étapes,de
respecterscrupuleusement les déterminations finiesde la réalité,d'arri-
verà leurdépassement nécessaireà traversdes médiationslaborieuses,
développéesdans l'immanencede l'objet et non en planantau-dessus
de lui,de fairede la contradiction et du mouvement de sa suppression
(non pas de l'être-supprimé commechez Schelling)le principeabsolu
de la réalité: voilà des traitsdistinctifs du réalismehégélien.Lukács
n'a jamais témoignéla moindresympathiepour le caractère« cons-
tructif» de l'idéalismede Schelling,pourles synthèses fulgurantes telle
la fameuse« intuitionintellectuelle », pour l'éloge schellingiend'un

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LUKÁCS, ADORNO 189
contactimmédiatavec l'absolu par dessus les limiteset les restrictions
de l'entendement. L'oppositionstatuéeentrela « physionomieintellec-
tuelle» de Hegel et celle de Schelling,entreune méthodefondéesurla
« patiencedu concept», surle durtravaildu négatif, surles médiations
laborieuses,souventpénibles,du premieret celle fondéesurdes éclats
divinatoires,des « élans de génie» du second,estprofondément révéla-
tricede la physionomie intellectuelle de Lukács lui-même.Il n'a jamais
aimé le stylespectaculaireet les grandsgestesinspirésen philosophie.
Dans son livresur Thomas Mann il oppose à cettefaçonde philoso-
pherde Schelling,celui qui, d'aprèsla remarquecritiquede Hegel « a
accompli sa formationphilosophiqueaux yeux du public», le style
extrêmement consciencieux(gewissenhaft) et scrupuleuxde Thomas
Mann, sa rigueuret sa réservebourgeoiseexemplaire,la dialectique
subtileentrela volontéde fairede son œuvreun « miroirdu monde» et
l'expressionde la conscienced'un bourgeoisallemandcaractériséepar
l'intégritémoraleet par l'éthiquedu travailbien fait.En se posant la
questionde savoir si ces deux exigencesne sont pas contradictoires
(l'œuvrecomme« miroirdu monde» et « consciencede la bourgeoisie
allemande») Lukács répondpar la négativeet faitl'éloge de Thomas
Mann qui se cantonnedans l'immanencede la réalité à partirde
laquelle,sans quitterà aucun momentson sol ferme, il laisseraittrans-
paraîtreprogressivement son idéal : « L'impératifmoraln'a pas besoin,
commechez Kant et en grandepartiechez Schiller,de s'opposerà la
réalitépar sa naturetout à faitdifférente. Il peut naître,à la façon
hégélienne, de l'identitétoutà faitcontradictoire de l'apparenceet de
l'essence.La consciencen'est alors que la mise en demeure: deviens
celui que tu es, sois conformeà ton essence,développe,en dépitdes
influencesfâcheusesdu monde intérieuret extérieur, ce qui, comme
noyauessentiel,vitet se meutsans cesse au fondde toi »14bis. On peut
voir ici sur un exempleconcretcommentla penséede Hegel, surtout
pas sa critiquedu moralismeet du devoir-être kantienet fichtéen, a
fourniun des principauxfondementsthéoriquesà l'esthétiquedu
réalisme de Lukács. Quant à la critiqueportée par Hegel contre
Schelling,Adornoy souscriraavec non moinsd'énergieque Lukács,
en dénonçantle dogmatismede « l'intuitionintellectuelle » comme
formede contactavec l'Absolu15,tandisqu'ErnstBloch adopteraune
position bien plus compréhensivevis-à-visde Schelling,ce qui le
conduiravers des divergencessignificatives avec Lukács.
La thèsecentraledu livrede Lukács surLe jeune Hegel soutientque
la maturation de la penséedialectiquede Hegel s'est faiteau furet à
mesure qu'il s'est détournédes illusionsjacobines de sa première

14bis.G. Lukács...,Thomas
ManninW. Bd.7, p. 511,Neuwied-Berlin 1964.
15.Th.W. Adorno,DreiStudienzu Hegel
, ibid.p. 15,tr.ibid.,p. 16.

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190 N. TERTULIAN
jeunesseet qu'il a acceptéla sociétébourgeoisede son tempscomme
une réalité historiquenécessairedontcertainsaspects,sur le plan de
la diversificationou de la « privatisation » de la vie sociale, assuraient
même à cette société une supérioritésur celle antique que Hegel a
toujoursadmiréeet glorifiée. Il aurait« plié » sa penséeà la complexité
de ce nouveautypede société,auraitimprégné sa méthodede la multi-
plicitéde ses contradictions et aurait ainsi été amené,en plongeant
dans le « ferment des contradictions », à forgerla dialectiquedans sa
formemoderne.A la fidélitélongtempsconservéepar Fichte ou
Hölderlinà l'égardde l'idéaljacobin,Lukács oppose le sobreréalisme
de Hegel et son espritd'accommodement avec la réalitébourgeoise
post-révolutionnaire. La thèseapparemment paradoxalede l'auteurdu
JeuneHegel tientà ce que le rigorisme jacobin de la penséede Fichte
auraitprovoquél'arrêtet,finalement, l'involution de sa pensée,bloquée
face à la nouvelle réalité post-révolutionnaire, tandis que, selon
Lukács, l'espritde conciliation,la flexibilité et le réalismede Hegel
deviennentsource de l'extraordinaire féconditéde sa pensée. Ceci
expliqueraitpourquoi bourgeoisHegel seraitle grandpenseurde
le
l'époque moderneet non pas le démocraterévolutionnaire Fichte.
Un problèmes'imposeici, qui toucheà la biographieintellectuelle
de Lukács lui-même: la manière dont il reconstruitl'itinéraire
politiqueet philosophiquede Hegel, depuis les écrits inspiréspar
l'espritrépublicainet révolutionnaire jusqu'au « sobreréalisme» qui se
faitjour dès les écritsde léna, la compréhension particulièredont il
à
témoigne l'égard de de
l'acceptationhégélienne la société post-
révolutionnaire comme réalitéirréversible, ne représentent-elles pas
une expressiondéguisée,par le truchement de la biographiedu jeune
Hegel,de son propreparcoursintellectuel, depuisle messianismeet le
volontarisme utopique des écrits de jeunessede la périodede Histoire
et consciencede classe jusqu'à l'apologieinconditionnelle du réalisme
dans les écritsde la maturité ?
Lucien Goldmanna soulevéle premierce problèmeavec beaucoup
d'intuition, mais sous une formequi nous paraîtfortdiscutable.Dans
l'articlesur Lukács écritpour 1'EncyclopediaUniversalis , Goldmann
rappelle la caractérisationpar Trotsky du stalinisme: dictature
bonapartiste(conceptqui désigneraitla réalitésociale des dictatures
post-révolutionnaires en général).Goldmannaffirme, sans étayercette
affirmation par des preuvestangibles,que Lukács aurait admis cette
caractérisation du stalinismecommebonapartisme, mais dans un sens
toutà faitdifférent de celuique lui donnaitTrotsky.Son hypothèseest
que Lukács a adhéréau stalinismeparce qu'il avaitétabli,mêmesans
l'avouersur le plan politique,un parallélismeentrela dictaturestali-
nienne comme expression nécessaire d'une situation post-
révolutionnaire (« devant la menace hitlérienne, Lukács adhère au

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LUKÂCS , ADORNO 191
stalinisme») et la dictaturenapoléonienneinstauréeen France face à
la pressionmilitairedu monderéactionnaire extérieurpour défendre
les conquêtesessentiellesde la Révolution.C'est par la vertude cette
logique,si on prolongele raisonnement de Goldmann,que Lukács au-
rait mis consciemment entreparenthèsesà l'époque, les aspects vio-.
lemmentrépressifs du stalinisme,dénoncésavec tantde vigueurpar
Trotsky,et qu'il l'avait accepté comme une formede bonapartisme.
Mais c'est surtoutainsi que Goldmannexpliquel'apologie de l'œuvre
de Goetheet de Hegel dans les écritsde Lukács des annéestrente.Le
critiquehongroisauraitvu en eux les deux seuls grandsécrivainsalle-
mands ayant compris la signification du fait napoléonienen tant
qu'aspectde la Révolutionfrançaiseet s'étantralliés,pleinsd'admira-
tion,à l'actionde Napoléon.L'hypothèsede Goldmanna faitson che-
min dans des écritsplus récents(sous formeaggravée): l'éloge de
Lukács à l'égard de la sagesse résignéedes œuvresde maturitéde
Goetheou de « l'accommodement » de Hegel à la sociétépost-thermi-
doriennedevient,dans cetteinterprétation, une sortede projectionde
sa proprerésignation (pour ne pas dire capitulation)devantla réalité
post-révolutionnaire de la Russie stalinienne.C'est l'expériencedu
désenchantement par rapportà ses propresillusionsde jeunessequi l'a
poussé aussi bienà la compréhension de la tragédiede Hölderlinou de
l'impasse de la philosophie de Fichte que de la substanceprofondedes
œuvresde Goetheet de Hegel. H existemêmeun témoignageimpor-
tantde Cesare Cases, germaniste italien,ami de Lukács, d'après lequel
Lukács lui-mêmene niaitpas que sa reconstruction de l'itinéraire
du
jeune Hegel puisseêtreregardéecommeune « allégorie» de son propre
cheminementdepuis la frénésie révolutionnairede Histoire et
conscience de classe jusqu'à la résignation devant la réalité
contraignantede l'époque post-révolutionnaire dans les écrits
postérieurs16. Même si on laisse de côté la suggestionde Goldmann
selon lequel Lukács aurait admis une analogie entre le règne
napoléonien et le règne stalinien,ce qui expliqueraitson intérêt
passionnépourdes figures commeGoetheet Hegel(sous cetteformele
raisonnementnous paraît peu convaincant), il nous semble
vraisemblableque l'éloge du « réalisme» de Hegel et surtoutla façon
dont Lukács démontreque la dialectiquede Hegel s'est forgéepar
l'immersion « dans le ferment des contradictions » de la sociétédontil
était contemporain, se sont nourriesde sa propreexpériencesocio-
historique: c'est l'expériencede la dureté,de l'opacité et de la
résistancecontraignante du réelpar rapportaux illusionsvolontaristes
et messianiquesde sa jeunesse,l'expériencede la « ruse de l'histoire»

Lehrstück
de CesareCasesau recueil
16. Cf.l'introduction , hrsg.von
Lukàcs
Jutta
Matzner,Suhrkamp1974,p.54.

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192 N. TERTULIAN
et de l'inégalitéde son développement, opposéeà toutevisionrectiligne
de la soumissionde la matièrehistoriqueà la souveraineté du sujet,que
Lukács pouvaitretrouver dans la « grandioseobjectivité» des analyses
hégéliennes.
Certainement Lukács ne passe sous silenceà aucun momentde son
livre sur Le jeune Hegel, l'idéalismeconsubstantielà la dialectique
hégélienne: sa thèse, qui a provoqué autrefoisle mécontentement
d'Eric Weil (il la trouvaitprobablement tropimprégnéed'orthodoxie
marxiste)soutientque la visionextrêmement lucidedes contradictions
sociales chez Hegel ne pouvantpas débouchersurune solutionréelle,
dans l'immanencedu processussocial, de ses contradictions, le philo-
sophe allemandl'a projetéedans le ciel idéal d'une mythiqueidentité
sujet-objet.L'impossibilitéobjective de trouverune solution aux
antagonismessociaux aurait eu comme contrepartie l'harmonisation
fictivede ces contradictions dans l'idéed'unerésorption de l'objetdans
le sujet.
L'attituded'Adorno à l'égard de Hegel est, grosso modo, aussi
ambivalenteque celle de Lukács : éloge superlatifpour la volonté
hégéliennede plongerpar la pensée dans l'immanencedes choses,
d'épouser au maximumleurs contourset leurs articulations,leurs
relationset leur dynamique,donc pour le puissantmouvementvers
l'objectivitéchez Hegel, mais en mêmetempsune critiqueréitéréeà
l'égard de son idéalismephilosophique,de la restaurationfinaledu
primatdu sujetpar la thèsede l'identitédu sujetet de l'objet.Adorno,
lui,souligneque ces deuxmouvements sontintimement
contradictoires
imbriquésdans la penséede Hegel : « Si Hegel peutpenserà partirde
la chose, s'en remettre en quelque sortepassivementà son contenu
propre, c'est seulement parce que, grâce au système,elle est référéeà
son identitéavec le sujetabsolu. Les choses parlentelles-mêmesdans
une philosophiequi se faitfortede prouverqu'elle-mêmene faitqu'un
avec les choses».n
Mais la confrontation d'Adorno avec la dialectiquede Hegel, qui
revientcommeun leitmotiv toutau long de son œuvre,a des nuances
très particulièresdictées par ce qui formele noyau de sa propre
pensée.Le principiummovensde la réflexion d'Adornoest la volonté
de défendre, surtous les plans,les droitsimprescriptiblesdu singulier,
du particulier,de l'individuel,contre la pressionenvahissantedes
mécanismessuprapersonnels, contre la puissance dominatricedes
systèmestotalitaires, contrel'hégémonierépressivede ce qu'il appelle
la « mauvaise universalité ». La caractéristiquede ses raisonnements
est qu'il associe sans cesse la critique des sociétés fondées sur
l'asservissement de l'individuà des structuresuniformisantes, qu'il
17.Th.W. Adorno,DreiStudien
zu Hegel
, ibid.,p. 13,trad.ibid.p. 14-15.

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LUKÁCS, ADORNO 193
s'agisse de celles dominéespar le principed'échange ou de celles
soumisesà l'hégémonied'un partiunique,à la critiquedes systèmesde
pensée fondéssur la prééminence de l'universelsur le particulier, du
sujet transcendantal sur le sujetempirique,de l'identiquesur le non-
identique.C'est commesi toutepenséequi affirme la puissancedomi-
natrice du concept sur la matièrerebelle du non-conceptuel(de
l'empirique),de la penséeidentifiante surle singuliernon-identique, du
sujet sur l'objet (et ici est visé aussi tout l'idéalismeclassique al-
lemand)cautionnerait par sa structure même,surle plan social, la do-
minationdes forcessuprapersonnelles sur les individus,la répression
collectivede la singularité, le sacrificede l'individuà une puissance
qui le dépasse nécessairement.Penseur d'un « temps de détresse»
(c'est à Adorno,plutôtqu'à Heidegger,qu'on devraitappliquercette
formuleutilisée par Karl Löwith à l'égard du second: Heidegger
Denker in dürftigerZeit) Adorno veut faire de sa réflexion
philosophiquele porte-parole de la singularitéoutragée,d'une réalité
trop longtemps déconsidérée, d'après lui, par les systèmesde pensée
traditionnels(y compriscelui de Hegel),ceux qui auraientétébâtissur
la prééminencedu concept et de la totalitéau détrimentdu non-
conceptuelet des momentsparticuliers. Un passage de l'introduction à
la Dialectique Négative exprimeclairementce programme: « Étant
donné la situationhistorique,la philosophiea son véritableintérêtlà
où Hegel,d'accord avec la tradition, exprimaitson désintérêt : dans le
non-conceptuel, l'individuel et le particulier, dans ce -
qui depuis
Platon- a étéécartécommeéphémèreet négligeableet surquoi Hegel
colla l'étiquetted'existenceparesseuse.Son thèmeseraitles qualités
ravaléespar elle commecontingentes au rangde quantitésnégligeables .
Ce qui pressele conceptc'est ce à quoi il n'atteint pas, ce qu'exclutson
mécanismed'abstraction, ce qui n'estpas déjà un exemplairedu con-
cept».18
La techniquedu raisonnement d'Adornoest la rétroversion directe
(je dirais presque brutale)des théorèmesphilosophiquesen réalités
socio-historiques. Il y a chez lui une osmose quasi perpétuelle entrela
critiquedes principesde la grande philosophietraditionnelle et la
critiquedes différents types de sociétés que l'humanitéa connus
jusqu'à présent: c'est comme si ces principes n'avaient d'autre
fonctionque de justifieret de transfigurer ces sociétés.
Lorsqu'il lui arrive, et c'est souvent le cas, de dénoncer la
prééminence de l'universelsurle particulier (péchédontil accuse aussi
la philosophiehégélienne),il vise au fond des universauxsociaux

18. Th. W. Adorno,NegativeDialektik, Gesammelte Bandó,


Schriften,
Suhrkamp, Frankfurt
amMain1973,p. 19-20,trad,
parle groupe du
detraduction
Collègede philosophie,
Dialectique , Payot,Paris1978,p. 15.
négative

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194 N. TERTULIAN
précis: il pense au faitque la sociétémoderne,dans le processusde
socialisationprogressive de la vie individuelle,est arrivéepar nécessité
à créerdes structures contraignantes, à caractèresuprapersonnel (le
principed'échangeen économie,l'État ou les normesjuridiquesetc...)
mais qui, en fonctionnant de par leurnaturemêmeau-dessusdes spon-
tanéitéssingulières, s'imposentà la multitude des individuscommeune
non
généralitéimpérative, pas comme un réceptacleharmonieuxde la
diversitéde leursaspirations.La prédominance de l'Un sur le multiple
dans les systèmesphilosophiquesdu passé ne seraitfinalement qu'une
transfiguration justificativede cette hégémonie d'une identité
contraignante (la généralitésociale) sur le non-identique opprimé(les
sujets individuelsdans les sociétéssoumisesau principede domina-
tion).ÉcoutonsAdornolui-même: « L'expériencede cetteobjectivité
qui a la préséancesur l'individuet sa conscience,c'est celle de l'unité
de la sociététotalementsocialisée. En est tout procheparentel'idée
philosophiqued'identitéabsolue,en tantqu'elle n'admetrienà l'exté-
rieur d'elle-même.Élevée au rang philosophique,l'unité a été
fallacieusement rehausséeau dépensdu multiple; quoi qu'il en soit,sa
prééminence, qui, pourla tradition philosophiquedepuisles Éléates,re-
présentele summumbonum, est en faitautrechose : un ens realissi-
mum. Quelquechosede la transcendance que les philosophescélèbrent
dans l'unitécomme Idée lui appartientréellement ».19
La force percutantedes raisonnementsd'Adorno se manifeste
chaque fois qu'il pointeson doigtaccusateurcontredes structures et
des mécanismescollectifsqui, tout en étant créés dans les sociétés
existantesjusqu'à présentpour réglementer la vie des individuset la
surviede l'espèce,ne s'accompagnent pas moins,par leurnature« abs-
traite» intrinsèque, d'une ablationdes penchantset des aspirationsles
plus intimesdes sujetsqui composentla société.C'est l'existencede
tellesstructures collectivesqui lui fournitle modèlepourla critiquede
ce qu'il nommela « dictature» ou la « violencede l'universel». L'uni-
versel visé par Adorno est celui qui n'arrivepas à se couler dans
l'intimitédu particulier,à respectereffectivement ses déterminations
singulières,pour établirun rapportharmonieuxavec elles. L'hégémo-
nie d'un tel universelaboutit donc nécessairementà une fausse
réconciliationentrele généralet le particuliercar elle perpétue,au
fond,la scission entrele collectifet l'individuel,la dominationdu
premiersur le second. Le reprocheprincipalqu'Adorno adresse à
Hegel,reprochequi est un leitmotiv dans la Dialectique Négative, est
d'avoir privilégiédans sa démarche,malgréles tendancescontraires
inhérentesà sa pensée dialectique, l'universel par rapport au
particulier, d'avoir transfiguréle premier dans une force
19. Ibid.,p.309,trad.ibid.p.246.

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LUKÁCS, ADORNO 195
obligatoirement positivesans tenircomptedu fait que, dans la vie
réelle,la généralitésociale in actu(les lois économiquesdans la société
régléepar le principed'échange,les normesjuridiquesdu droitpositif,
les prescriptions de l'État,etc.) est bâtie souventsur le sacrificede ce
qu'il y a de spécifiqueet d'irréductiblement qualitatifdans les indivi-
dus. Voilà le tableaumis en avantpar Adornopour appuyersa thèse:
« La collectivité(Allgemeinheit ) qui reproduitla conservationde la
vie,la metégalementen danger.La violencede l'universel{die Gewalt
des Allgemeinen)en trainde se réalisern'est pas, comme le pensait
Hegel, identiqueà l'essencedes individus,mais elle lui est également
toujourscontraire.Non seulementils sont,dans une sphèreécono-
mique prétenduement à part,des masques de théâtre,des agentsde la
valeur. Mais même là où ils imaginentavoir échappé au primatde
l'économie,jusqu'au tréfonds de leurpsychologie,la maisontoléréede
l'individuelinsaisissable,c'est sous la contraintede l'universelqu'ils
réagissent; plus est grandeleur identitéavec lui, plus est grandeen
retourleur non-identité avec lui, dans la mesureoù ils lui obéissent
sans défense.Dans les individuseux-mêmess'exprimele faitque seule
la situationd'antagonismemaintientle tout,individuscompris»20.
La description d'Adorno devient particulièrementsaisissante
lorsqu'ellemontreque les individusarriventà agir dans le sens de la
contrainte sociale (de l'universel), qui est ainsiaidée à s'imposer,tandis
que les individusagissentainsi non pas de leurpropregré,mais contre
leurpropreconscience,sous la pressiondes impératifs d'autoconserva-
tion.« D'innombrablesfois,mêmedes hommesconscientset capables
d'une critique de l'universalitésont contraintspar les motifs
inesquivablesde l'autoconservation à des actes et à des attitudesqui
aident l'universelà s'affirmer aveuglément,alors que, selon leur
conscience,ils s'opposentà lui ». Et, de nouveau,Hegel est tenupour
responsable(mais on peutse demandersérieusement si ce n'està tort)
en raisonde son cultede l'Idée qui auraitsanctionnéphilosophique-
mentla subordination coupablede l'individuà la totalitésociale,donc
la fausseconciliationentreles deux : « C'est uniquementparce qu'ils
doivent,pour survivre, prendreà leurcomptece qui leurest étranger,
que surgit cette apparence de conciliation que la philosophie
hégélienne, incorruptible dans sa reconnaissancede la prééminence de
l'universel,avait la corruptionde transformer en Idée »21.
Adornoest persuadéque pour sauverl'irréductibilité qualitativede
l'individuel,il fautsoumettreà une révisionsévèrequelques uns des
théorèmesfondamentaux de la philosophieclassique. Par ses transi-

20. Ibid.p.305-306,
trad.ibid.p.243-244.
21. Ibid.p.306,trad,ibid.,p.244.

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196 N. TERTULIAN
tions brutales du plan socio-historiqueau plan philosophique,
auxquellesil nous a habitués,il n'hésitepas à affirmer, par exemple,
que la convictionsur la puissance du concept à maîtriserla matiè-
re hétérogènenon conceptuelle(l'empirique),donc la thèse de la
souveraineté du sujetsurl'objet,ne faitque prolongersurle plan de la
penséela dominationsur le plan social, la prééminence de la totalité
sur les momentsparticuliers.La démarche fondamentalede la
Dialectique Négative consiste à montrerque, pour s'opposer à la
résorption des individusdans une réalitésociale supra-ordonnée, pour
neutraliser l'illusionque les différences individuellesse laissentcouler
dans un toutsocial harmonieux, pour sauverle résiduelsingulierqui
s'oppose à l'adaptationforcée,il fautdéfendresur le plan épistémolo-
gique le caractèreirréductible de la matièrenon-conceptuelle (du réel
dans son opacité)par rapportà la puissancedévoratrice du concept,la
différence inéliminable entrele momentontique(le réeltel qu'il est en
lui-même)et le momentspirituel (l'activitéconceptuelle)dans le procès
de connaissance.« Le désensorcellement du concept» : tel est le titre
de l'un des paragraphes de la Dialectique Négative. L'activité
conceptuelledoit se souvenirqu'elle ne constituequ'un momentdu
procès de connaissance, que la confrontationavec la matière
hétérogènedu réel ne cessera jamais, qu'elle n'arriverajamais à
épuiserles déterminations de son objet.Abrogerl'autarciedu concept,
réveillerle sujet de l'illusion idéaliste sur sa souverainetéillimitée,
défendre avec véhémencele « primatde l'objet», de ce qu'il a en lui de
non-identiquepar rapport à l'activité de réduction identifiante
inhérenteau concept,voilà l'essentielde la dialectiquematérialiste
préconiséepar Adorno.
Un des renversements les plus spectaculairesqu'il essaie d'opérer
face à la dialectiquehégélienneest la contestation de la fameusethèse
exposée par Hegel dans sa préfaceà la Phénoménologiede l'esprit:
« das Ganze ist das Wahre» (le Tout est La Vérité).A la finde la
deuxièmede ses Trois études sur Hegel Adorno reprocheà Hegel
d'avoirtransfiguré positivement l'idéede totalité,d'avoirété convaincu
qu'on peut arriverà comprendrele particulierà partirde la totalité
dontil faitpartiesans excédent,en oubliantce qu'il y a d'irréductible
et de non-identique dans chaque particulier.Ce qu'il remeten cause
c'est l'optimismehégélienquant à la puissancede la rigueurlogique
qui est censée enserrercomplètement l'objet dans le réseau des déter-
minationsconceptuelles, donc qui résorbel'objetdans l'activitépredi-
cative du sujetjusqu'à l'identitésujet-objet.
Il est difficilede résumerl'attituded'Adornoà l'égardde Hegel tant
les pages qu'il consacre à son grandprédécesseursont caractérisées
par un perpétuelmouvement de balance entredes jugementspositifset
négatifs.Adornone peutse célerque presquetoutdans sa démarche

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LUKÁCS, ADORNO 197
propre s'enracine dans la traditionhégélienne.Il dispense assez
d'éloges à Hegel pour avoir rompuavec la théorieformalistede la
connaissance,pour avoir ouvertla pensée au contenudu processus
cognitif(l'immersiondans l'objet),pour avoir faitde la contradiction
et de la « négationdéterminée » la loi du développement du réel tout
autant que de la pensée. « Hegel a opposé à la théorie de la
connaissance- écritAdornodans la DialectiqueNégative- que c'est
en forgeantque l'on devientforgeron, dans l'accomplissement d'une
connaissancequi s'applique à ce qui lui résiste,de façon pour ainsi
dire a-théorique.C'est là qu'il fautle prendreau mot; c'est la seule
façonde rendreà la philosophiece que Hegel appelait: la libertépour
l'objet qu'elle avait perduesous l'emprisedu conceptde liberté,de
l'autonomiedu sujet instauratrice de sens.»22Adorno sait pertinem-
mentque cette impulsionqui consiste à « descendre» dans l'imma-
nence du particulieret du singulier,l'absence de peur de se salir au
contactdu spécifique,la convictionque celui qui restedans la sphère
du général est condamné à la stérilité,viennentde Hegel. C'est
d'ailleursce dernierqui a noté,dans ses fragments personnelsde léna,
la propositionque nous avons évoquée à propos des analyses de
Lukács : « il sembleque seul ce qui estparticulier ait de l'importance ».
La professionde foi philosophiqued'Adorno s'inscritdans la voie
ouvertepar Hegel : « La dialectique annonce que la connaissance
philosophiquen'est pas chez elle là où on l'a domiciliéeet où elle
prospèrepar tropfacilement, libreen quelque sortedu poids de l'étant
et de sa résistance,mais qu'elle ne commencevéritablement que là où
elle fait éclaterce qui pour la pensée traditionnelle, paraît opaque,
impénétrable, pure individuation. La propositiondialectique: « .... le
réel est absolumentune identitéde l'universelet du particulier »23se
rapporte à ceci. »24
Mais dès les premières pages de la Dialectique Négativeles grands
éloges décernésà Hegel pour avoir ouvertla penséeen directiondes
déterminations infinies
de la réalité,de ce qui esthétérogène à l'activité
synthétique du sujet,s'accompagnentdu reproched'avoir cassé cette
orientationfoncièrement féconde de sa pensée par une tendance
contrairetendantà la résorptionde l'infinidans la totalitédu réel,
dans le Tout de l'Esprit.« Si la doctrinehégéliennede la dialectique
représentela tentativeinégalée de se montrer,avec des concepts
philosophiques,à la hauteurde ce qui leurest hétérogène, il fautalors

22. Ibid.,p.38,trad,ibid.,p.29.
23. La citation estextraitede Hegel: Aufsätze
aus demKritischen Journalder
...,hrsg.vonH. Glockner,
Philosophie 1958,p.527.
Stuttgart
24. Th.W. Adorno,DreiStudien zu Hegel
, ibid.,p.76,trad.ibid.p.91.

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198 N. TERTULIAN
rendrecomptedu rapportà la dialectiquequ'il convientd'instaurer
dans la mesureoù sa tentatived'instaurerun rapporta échoué.»25
On peutse demanderde quel droitAdornovoitdans la proposition
hégélienne « le Tout est le Vrai» la sanctionde l'idéede systèmesocial
clos, d'universfermédans lequelles individussontasservisau principe
de domination(et dont le « monde administré » moderneseraitl'ex-
la
pression plus caractéristique). Il est intéressantde noterque pour
une fois,à la finde cettedeuxièmeétudesur Hegel,Adornoprendla
défensede Kant contreHegel,justementparce que le premiern'aurait
pas accepté de supprimerl'hétérogénéité du réel par rapportà la
penséeet n'auraitpas dissousles contradictions dans la synthèseinté-
gratived'un Tout omnicompréhensif (l'Absolu hégélien).« Le procès
entreKant et Hegel, dans lequel le plaidoyerpercutantde celui-ci
avait le derniermot,n'est pas terminé; peut-êtreparce que ce côté
percutant, la prédominance de la rigueurlogiqueelle-même, représente
la non-vérité face aux antinomiesde la penséekantienne.En étendant
souverainement par sa critiquede Kant l'activitécritiquede la philoso-
phie bien au-delà du domaineformel,il a du mêmecoup escamotéle
momentcritiquesuprême,la critiquede la totalitéde VAbsolu auquel
il aboutit» (soulignépar nous- N.T.). Une questiondécisivequantà la
valeur des raisonnements d'Adorno se pose ici : l'angoisse légitime
d'Adorno face à une organisationsociale conçue comme totalité
répressivesuffit-elle à justifierle procès contrel'idée hégéliennede
totalitétenue responsablede «l'aveuglementuniverselobjectifdans
lequel resteemprisonnétout ce qui est singulier» jusqu'à lancer à
l'égardde Hegel la contre-proposition provocatrice: « le Tout est le
Non-Vrai» ?26
L'idée hégéliennesur« le Tout » {das Ganze) ne nous semblepas du
toutexclurele caractèreouvertde la totalitéqui s'enrichit sans cesse à
traversles déterminations singulières (ce qui, bien sûr,ne diminuepas
la légitimité des critiquesà l'égardde l'idéalismeabsolu hégélienet de
son ambitionde construire un systèmeomnicompréhensif). Pourtantle
procès d'Adorno contreHegel est engagé non seulementcontrela
clôture du systèmehégélien,mais aussi contre l'idée de totalité
elle-même.Il nous sembledonc que Lukàcs a eu raisonde défendre, à
la finde ses Conversations avec Holz , AbendrothetKofler, le principe
de la totalitéen récusantla contre-proposition adornienne« le Tout est
le non-vrai», car ce principede la totalitébien compris(commetota-
lité ouverte)garde intactesa valeurontologiqueet épistémologique.
La critiqued'Adornoà l'égardde la thèsehégélienne« Le toutest le
vrai» est étroitement associée à la contestationd'une autrefameuse

25. Th.W. Adorno,Negative


Dialektik ibid.,p. 12.
, ibid.,p. 16,trad.,
26. Th.W.Adorno,DreiStudien
zu Hegel trad,ibid.,p.98-99.
, ibid.,p.81-82,

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LUKÂCS, ADORNO 199
assertionde Hegel : celle qui concernela rationalitédu réel.C'est dans
sa Philosophiedu droitque Hegel a formulésa thèse: « Tout ce qui est
réelest rationnelet toutce qui est rationnelest réel». Adornos'élève
avec véhémencecontrele principede la « rationalitédu réel», en déni-
chantdans ce théorèmede Hegel une coupablesanctionde l'étant,une
capitulationdevantla réalitéexistante.Il reproched'ailleursà Lukács
d'avoir« réchauffe » cettethèsequ'il considèrecommel'une « des plus
douteuses» : dans son livre Widerden missverstandenen Realismus
{La signification présentedu réalismecritique ), Lukács se seraitap-
puyé sur cettethèse ainsi que sur la distinctionhégélienneentrela
« possibilitéréelle» et la « possibilitéabstraite» afinde fairel'éloge
d'une littérature« réaliste», comprisecommesubordination à la réalité
donnéeet « pourdiffamer toutelittératurequi s'écartede la réalitéem-
pirique».27
Adorno voit donc dans cettethèse de la « rationalitédu réel» le
dangerd'une cautionaccordéeà la réalitétellequ'elle arriveà s'impo-
ser, en sorteque ne pourraitplus s'affirmer ce qui est « tout autre»
{das ganz Andere).« Une tellephilosophiese rangedu côté des grands
bataillons.Elle faitsienle verdictd'uneréalitéqui sans cesse ensevelit
sous soi ce qui pourraitêtreautre».28Adorno se rendcertainement
compteque la thèsehégéliennesur la rationalitédu réel est au fond
liée à une orientation qui se trouveau cœurde sa proprephilosophie,
celle de la « résistance» du réel aux prétentions hégémoniquesde la
pensée: la loi de la penséese trouvedans ce qui est autrequ'elle (le
réel) et non dans son autarcieprésumée.L'ambivalencede la pensée
d'Adorno,de son attitudeà l'égardde Hegel se manifeste aussi à cette
occasion. Il se déclaresolidairede Hegel dans la mesureoù la thèse
sur la rationalitédu réel ou celle de la prééminence de la possibilité
réellesur la possibilitéabstraitesignifient l'exigencede se soumettre
aux contraintesdu réel,ne pas faireconfianceavec facilitéaux illu-
sions et aux phantasmesde la subjectivité : ce qui s'est passé
effectivement dans la réalitéa une logique intrinsèque, une causalité
immanente. « C'est le contenude véritéde la philosophiede Hegel à
l'œuvredans les passages mêmeoù il se résigneà la réalitéou semble
sournoisement lui donnerraison en se moquantde ceux qui veulent
refairele monde,commedans la Philosophiede l'Histoireet particu-
lièrementdans la préfacede la Philosophiedu Droit ».29
Adornovoitdans la soumissionà la réalitéainsi prêchéepar Hegel
une attitudeaux conséquences conservatricessur le plan socio-
historiqueet il n'hésite pas à affirmer paradoxalementque c'est

27. Ibid.,p.78,trad,ibid.,p.93.
28. Ibid.
29. Ibid.p.80,trad,ibid.,p.97.

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200 N. TERTULIAN
justementcette attitudequi va formerl'arrière-plande la critique
exercéepar le socialismescientifique de Marx et Engels à l'égardde
l'utopisme: « Ce sont les élémentsles plus réactionnaires et non pas
les élémentslibérauxet progressistes de sa philosophiequi ontpréparé
le terrainà la critiquesocialisteultérieure de l'utopismeabstrait,non
sans fournir plus tarddans l'histoiremêmedu socialismeles prétextes
de nouvellesrépressions ».30
Mais en passant à l'autreextrémité il protestecontrela rationalité
du réel dans la mesureoù rationalitésignifieun accord possibleentre
les aspirationsde la subjectivité (le véritableacteurde l'histoire)et la
marcheobjectivedes choses,une possibleconjonctionentrele sujetet
l'objet. Adorno fait de nouveau appel à la réalité effectivede
l'expériencesocio-historique pour mettreen avant l'idée que ce n'est
pas la ratio
, mais plutôtYirratio qui dominela vie sociale contempo-
raine, et pour opposer ainsi, grâce à cet argumentempirique,un
démentià l'idée de la rationalitédu réel. « La raison ne devientpas
impuissanteà comprendrele réel à cause de sa propreimpuissance
mais parce que le réel n'est pas la raison».31
de voirque le termede « rationalité» est prislà
Il n'estpas difficile
dans une acceptionnormative , celle d'un accord harmonieuxentreles
penchants de la subjectivitéet la logique objectivedes choses. Une
société rationnelledans ce sens seraiteffectivement celle où un tel
accord se réalise.On peutse demandersi Adornone joue pas avec le
mêmemot: rationalité,sur deux tableauxdifférents. Une fois le mot
vise une réalitéde fait, l'existenced'une logique ou d'une causalité
intrinsèquedes événements(c'est, il nous semble,le sens donné par
Hegel à sa thèse« Tout ce qui est réelest rationnel»), une autrefoisle
mot rationnelest pris dans le sens normatif, celui d'un accord sans
fissuresentrela subjectivitéet l'objectivité.Une société irrationnelle
dans ce second sens, celle dans laquelle les antagonismesentreles
besoins réels des individuset la structuresociale existanterestent
criantset irréductibles, (c'est celle que vise Adornolorsqu'ildit que :
« le réel n'est pas la raison»), peut s'avérerparfaitement explicable
dans son fonctionnement avec les instruments rationnelsd'unethéorie
critiquede la société.
Quel est alors le sens du reproched'Adorno à Lukàcs lorsqu'il
l'accuse d'avoir « réchauffé » (remis en service, aufgewärmt ) la
douteusethèse de Hegel sur la « rationalitédu réel» ? Lukàcs sou-
mettaità l'épreuvede la critiquel'image de la réalitéproposée par
une certainelittérature d'avant-garde : il prenaitpourcible le caractère
figéde la négativité du réeldans cettelittérature, et l'imagenon moins

30. Ibid.
31. Ibid.,p.81,trad,ibid.,p.97.

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LUKÁCS, ADORNO 201
statiqueet réductricedes individusqui y sont impliqués.Il déplorait
que les situationsévoquées soientprivéesde leurs médiationssocio-
historiques,les seules qui auraient pu dynamiseret offrirune
cohérenceà cetteimage: la représentation du réel dans la littérature
réprouvéepar Lukács est celle qui se caractérisenécessairement par
« l'absence du sens», celle à qui manque la « perspective » sur les
ressortsvéritablesde la dynamiquesocio-historique, et sur la vie des
individusqui y sont engagés. C'est dans ce contextequ'il citait la
phrase de Hegel qui semble avoir déclenché les récriminations
d'Adorno: « Wer die Welt vernünftig ansieht den sieht sie auch
vernünftigan ; beides ist in Wechselbestimmung » (« Si vous
considérezle mondecommeraisonnable,il vous considère,lui aussi,
comme raisonnable. Entre lui et vous la déterminationest
réciproque»). Adornorepoussaitla propositionde Lukács parce qu'il
lui semblaitque l'exigenced'une perspectiverationnellesur le monde
mène nécessairement à occulterle caractèreprofondément scindé et
déchiréde ce monde,à dissimulerl'antagonismejusqu'à présentirré-
ductible entre les structuressociales objectives et les pulsions et
besoinsdes individus.Riendans l'expériencesociale contemporaine ne
justifieraitune possible conjonctionharmonieuseentre le sujet et
l'objet.Il soupçonnaitLukács de vouloirimposerau mondereprésenté
par les artistescontemporains une cohérence« du dehors», une ratio-
nalitéextérieure à sa logique intime,ce qui contredirait les exigences
intrinsèques de la créationartistique(mais la véritéest que Lukács n'a
jamais renoncéà l'idée de « l'immanencedu sens» dans l'œuvred'art,
idée qu'il a formuléedans la Théoriedu Roman et qu'Adornova sou-
ventreprendre). La positiond'Adornone se laisse appréhender qu'à
partir de l'arrière plan socio-historiquede sa pensée,celui d'un monde
profondément briséet traverséde distorsions: « ... la conceptionphilo-
sophiquede l'identités'est effondrée philosophiquement de mêmeque
la thèsede la rationalitédu réela été démentiepar la réalité.La diffé-
rencedu sujetet de l'objetne se laisse pas plus évincerdans la théorie
qu'elle n'a été effacéejusqu'ici dans l'expériencede la réalité».32
Ce qui est en finde comptele plus stimulantdans la Dialectique
Négative d'Adorno,c'est l'appel incessammentformuléà la pensée
d'être conscientede sa non-souveraineté, du fait qu'elle doive se
moulersans répitsurune matièrequi lui est,par définition, hétérogène.
C'est ce qu'Adorno nomme le « moment mimétique» de la
connaissance,l'affinitéavec Yobjet (auquel il associe le « moment
rationnel», « l'organelogiquede la relation,du genre,de l'espèceet de
la differentia specifica»33).Ce qui l'intéressesurtoutc'est d'imposerà
32. Ibid.
33. Th.W. Adorno,Negative
Dialektik
, ibid.,p.55,trad,ibid.,p.42.

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202 N. TERTULIAN
la penséele respectde la nuance,de la différence, de l'individuation, de
lui exigerde descendrejusqu'à l'infimeet l'infinitésimal (dans la der-
nièrepage de la DialectiqueNégativeil estécritque « la métaphysique
émigrédans la micrologie» - cf. page 3 17). Son attitudeà l'égardde
Hegel peutêtrecaractériséebrièvement commeunetentative de sauver
Hegel contrelui-même.Adorno se rendparfaitement compteque la
dialectiquede Hegelest une logiquedu concretqui veutporterle parti-
culieret l'universeldans une fusionharmonieuse, mais il désavoueson
grandprédécesseur dès qu'il a l'impression que Hegel sacrifieles droits
imprescriptibles du singulierà l'hégémoniede l'universel.Sur le plan
épistémologique les réflexions adorniennesgravitent sans cesse autour
de la distancequi s'ouvrenécessairement entrel'abstractioninhérente
au conceptet la richesse,la densitédu tissudes phénomènes.Le pro-
grammede sa Dialectique Négativeest de colmaterle plus possible
cettebrèche,d'abolirle plus possiblela distanceentrel'unitéabstraite
du conceptet le mouvement des choses.« Changercetteorientation de
la conceptualité, la tournerversle non-identique, c'est là la charnière
d'unedialectiquenégative» (p. 18). Sa viséeest de restaurer dans leurs
droits,à l'intérieur de la pensée,la contingence, l'éphémère, les quan-
titénégligeables.
Il retrouveau fond,incessament,la polémiquehégéliennecontre
l'intellectabstrait( Verstand)développéepar Hegel au nom de la rai-
son concrète{Vernunft). Il est significatif
que dans ses chargescons-
tantes contre le logicisme, en revendiquantles droits du non-
conceptuel(de la matièrede la connaissancedans sa densitéet son
opacité),Adornose montresoucieuxde ne pas verserdans l'irrationa-
lisme,dont il se démarquesans cesse. Il dénonce,par exemple,chez
Bergson,adversairebien connude l'intellectabstrait,le caractèrenon
moins abstraitde ses fameuses« intuitions ». « Le sel dialectiqueest
emportépar le flux indifférencié de la vie » - écrit-ilà propos de
l'intuitionnismeet du vitalismede Bergson.« Touteconnaissance,même
celle de Bergson,a besoinjustementlorsqu'elleveutse concrétiser, de
la rationalitéqu'il méprisait. »34Qu' Adorno ait aspiré à développer
une logique du singulier,en évitantde resterfigédans l'opposition
entrel'irréductibilitédu cóncretet le caractèrenécessairement abstrait
du concept,qu'il ait visé mêmeà libérerune « forcede cohérence» des
phénomènes, du non-identique, opposée à la cohérenceabstraited'une
logique déductiveet classificatrice, cela apparaîtclairementdans cer-
tains passages de la Dialectique Négative. Ce qui l'intéressaitc'était
que la pensée épousât le mouvementintérieurdes choses, le plus
possible, sans pour autant sacrifieraucune de leurs déterminations
concrètes: « Saisir une chose elle-mêmeet ne pas seulementl'adapter,

34. Ibid.,p.20,trad,ibid.,p. 15.

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LUKÁCS, ADORNO 203
la rapporterau systèmede référence, n'est riend'autreque de perce-
voirle momentsingulierdans son rapportimmanent avec d'autres». Il
reconnaissaitau fondque la logique hégéliennevisaitun tel objectif:
« Sous l'enveloppegrinçantede l'idéalismeabsolu,un tel antisubjecti-
vismese manifeste dans la tendanceà mettreà jour toutesles choses à
traiterpar le recoursà la façondontelles advinrent ». C'est dans une
tellelogique dynamiqueet par elle qu'on peutarriverà découvrirune
cohérenceconcrètedes phénomènes, celle qui auraitété sacrifiéepar
l'idéalismetranscendantal : « la conceptiondu systèmerappelle,sous
une formeinversée,la cohérencedu non-identique qui justementest
entaméepar la systématique déductive».35
L'énergie que déploie Adorno dans sa Dialectique Négative se
concentresur la délivrancedes traitssinguliersdes phénomènesde ce
qu'il appellela « contrainte identitaire ». Une impulsionradicaleen vue
d'émanciper l'individualitéde la pressiondes mécanismescompulsion-
nels (Zwangsmechanismen)anime sa pensée. Il est sans doute
conscientque l'universela une existencenon moins objectiveque le
singulier(sa critique du nominalismele prouve), mais dans la
dialectiquedu particulier et du général,du singulieret de l'universel,
l'accentde valeuret le centred'intérêt tombentsur le singulier.Voilà,
pour concluresur ce point,l'avant-dernière phrasede la Dialectique
Négative: « Les traitsintramondains les plus infimesauraientleur
importancepour l'absolu car le regard micrologiquedéchire les
enveloppes de ce qui, selon le critèredu concept génériquequi
subsume, reste désespérémentisolé, et fait éclater son identité,
l'illusionselon laquelle il seraitun simpleexemplaire»36.
Lukács dans son Ontologie sociale, souligne avec non moins
d'énergiele poids des individuset de leursdécisionssingulièresdans
l'évolutionhistorique, cependantle centrede ses intérêtsse situedans
la capacité de la décisionindividuellede s'inscriredans le destinde
l'humanitéen tantque genre,sur son potentielde généralitéhumaine,
donc dans la convergence entreles actes singuliersdes individuset la
loi universelledu genrehumain(ce qu'il appelle la Gattungsmässig-
keit). Les racines hégéliennesde cette orientationfondamentaledu
Lukács de la maturiténous semblentaussi dans ce cas incontestables.
Il suffitde rappellerque dans Le JeuneHegel il met en valeur non
seulementla polémiquelégitimede Hegel contreun certainformalisme
et caractèreabstraitde l'éthiquede Kant et de Fichte,mais encorela
légitimité du désaveu qu'inflige Hegel, au pôle opposé, à
l'individualisme et à l'empirisme de la moralede Jacobi.Cetteéthique

35. Ibid.,p.36,trad,ibid.,p.28.
36. Ibid.,p.400,trad,ibid.,p.317.

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204 N. TERTULIAN
- celle de Jacobi- fondéesur le sentimentimmédiat,sur la pure
spontanéitéaffectiveet dépourvued'aucune confrontation avec les
exigencesde la collectivité,était repousséepar Hegel comme non
moinsabstraiteque celle fondéesur la majestéde la loi universellede
Kant et de Fichte.Jacobipolémiquaità juste titrecontrel'abstraction
de la morale soit kantiennesoit fichtéenne (il défendaitles actions
pouvantêtreconsidéréescomme« délits» par l'éthiqueformelleparce
que « la loi est faitepourl'hommeet non l'hommepourla loi »). Mais
pour étayersa conception,il cite l'exemplede deux spartiatesqui, à
l'invitationdu roi de Perse leur demandantde resterauprès de lui,
répondirent : « Commentpourrions-nous vivreici, quitternotrepays,
nos lois et des hommespourqui nous avons entrepris volontairement
un aussi long voyage dans l'intention de mourirpour eux ? ». Hegel
cite d'abord l'interprétation jacobienne de cet exemple: « Ils
n'essayèrent pas non plus de lui inculquerleurvérité,il en appelèrent
non pas à leurentendement, à la subtilitéde leurjugement,mais seule-
ment à des choses et à leur attachementà ces choses. Ils ne se
targuèrent pas de vertuet n'eurentpas non plus de philosophie; ils
avouèrentseulementle sentiment de leurcœur,leurétataffectif, ' ... leur
expérience... ». Hegel oppose, à l'interprétation de Jacobi,la sienne:
« Mais Jacobidonneà ce qu'il y a de plusvivant,à la patrie,au peuple,
aux lois, le nom de choses auxquellesils sonthabitués,commeon est
habituéaux choses. Il ne les conçoitpas commedes choses sacrées
mais profanes...Il conçoitcommeune contingence et une dépendance
ce en quoi résidela nécessitésuprêmeet l'énergiesuprêmede la liberté
éthique,en l'occurencele fait de vivreconformément aux lois d'un
peuple,et ici, par surcroît,du peuple spartiate; il conçoit comme
chose vulgairement empiriquece qu'il y a de plus rationnel». En
reproduisantl'essentielde la polémique de Hegel contre Jacobi,
Lukács s'arrêtesur le principeformuléen guise de conclusionpar
Hegel : « A la beautééthiquene peutfairedéfautni son aspectvivant
d'individualité, qui la dispensed'obéiraux conceptsmorts,ni l'aspect
universelet objectif(soulignépar nous - N.T.) du conceptet de la
loi ».37
On peutdirequ'ici est préfigurée, in nuce, la convictionqui animera
intégralement la pensée finalede Lukács : l'expérienceindividuelle
dans sa puresingularité, en tantqu'elle est dépourvuedu rayonnement
de l'universalité,ce que Lukács va appeller la « particularité
abstraite», est repoussée; c'est la convergenceentrela singularitéde
chaque décision individuelleet le développement du patrimoinedes
qualités qui constituentle corpus du genrehumainqui éveille son

37. GeorgLukács,DerjungeHegel
, ibid.,p.372,trad,ibid.,tome
II, p.22.

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LUKÁCS, ADORNO 205
intérêtet son approbation.Les exigencesdu « rationnel» et de 1'«uni-
versel» hégélienssont donc conservées.
A ce propos,il nous sembleintéressant de rappelerici la conclusion
des notesautobiographiques de Lukács, rédigéesavant sa mortet que
l'on peutregardercommeson testament spirituel.Il y considèrela vie
humaine ( Lebensführung ) comme le théâtre d'une lutte entre la
« (vraie!) curiosité» et la « vanité». Cette dernièreest réprouvée
commele « vice principal» de l'hommeparce qu'elle cloue l'individu
dans sa pureparticularité (la « frustration » lui apparaîtaussi comme
un arrêtau niveau de la particularité, comme un complémentde la
vanité); c'est vers la «vraie» curiosité,c'est-à-direvers l'ouverture
sans limitesà l'égarddu monde,versl'authentiquedésaisissementde
la subjectivité
pours'imprégner de ce qui est autre,que se dirigel'éloge
de Lukács,parce qu'elle lui apparaîtcommel'uniquevoie menantà la
fusionentrele singulieret l'universel,à ce qu'il nommele « devenir-
hommede l'homme».

APPENDICE

Les lecteursd'Adornopeuvent s'étonnerdu faitqu'iln'ya jamaisdansses


écritsphilosophiques la moindre référence au livrede LukácssurLe jeune
Hegel (publié en 1948). Ni les Trois Études sur Hegel (1963), ni la
DialectiqueNégative (1966),n'yfontpas explicitement allusion.Unemention
brèvese trouve seulement dansl'introduction au textepolémique dirigécontre
Lukács: Erpresste Versöhnung , publiédansle deuxième volumede Notenzur
Literatur : Adornorappelle enpassantl'existence d'«ungroslivresurlejeune
Hegel» (eindickesBuchüberdenjungenHegel),en parlantdes travauxde
Lukácspubliésaprès1930,maisla façondontest introduite cettemention
(cf. p. 153 de la première édition,1961) ne laisse pas pressentir une opi-
nionexcessivement favorable.
L'étonnement peutêtrejustifié parle faitquelesétudeshégéliennes d'Ador-
no reprennent inévitablement des thèmes traitésparLukács.En analysant le
rôledécisifdu conceptde travaildansla genèsede la dialectique hégélienne,
la fonction éminemment positivedu conceptďEntáusserung chez
(aliénation)
Hegel ou le caractèreinsoutenable de la thèsesur l'identité sujet-objet,
Adornoauraitdû se souvenir deslongsdéveloppements contenus surtousces
sujetsdans le livrede Lukács: mais aucunementionn'y est faite.Les
références polémiques, explicablespar les différences dans l'approchedes
mêmessujets,sontégalement complètement absentes.Adornofaisaitsem-
blantd'ignorer l'existencemêmed'unlivrede Lukácsqui traitait amplement
des mêmesthèmes.

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206 N. TERTULIAN
Il estdoncd'autantplussurprenant de trouver parmiles papiersde Max
Horkheimer, conservésdansles Archives de YInstitut fürSozialforschung de
Francfort, un compte-rendu du livrede Lukácsfaitpar Adorno.Ce texte,
comprenant deuxpagesdactylographiées (les interlignes trèsserrés),a été
rédigévraisemblablement peuaprèsla parution de la première édition duDer
jungeHegel en 1948,chezEuropa- Verlagà Zürich: les références dansle
texted'Adornosont à cetteédition.Le texteportecommetitre:a Ad:
ÖkonomieundGesellschaft beimjungenHegel» et on peutsupposerqu'il
étaitdestinéà informer l'amiHorkheimer du contenuessentiel de l'ouvrage
(le faitqu'il étaitsignéavec le prénomfamilier d'Adorno: Teddie,nous
permet de conclurequ'il a étérédigéexclusivement à l'usageprivé).Il n'en
fournit pas moins une preuve incontestable de l'attention avec laquelle
Adornoa lu le textede Lukácset du profit qu'il a pu en tirer, malgréles
distancesqu'il tientà prendre dans sa brèveconclusion.
Plusieurs foisau longde soncompte-rendu Adornose montre frappépar
l'intérêtextraordinairede certainstextesde Hegelde la périodede Jena,
concernant les problèmes d'économie, que Lukácsmettait pourla première
fois en valeur: l'expression « citationsensationnelle » (grossartiges Zitat)
revient deuxfoisà proposdes considérations hégéliennes surle caractère de
plusenplusmachinal dutravailhumain etsurle caractère de l'argent
réifiant
(pages421 et 429 du livrede Lukács).Adornosembledécouvrir, grâceà
Lukács,un visagetoutà faitinconnude Hegel.Les analysesque Lukács
consacreau conceptďEntáusserung chezHegelet à sa doublesignification
retiennent aussi l'attentiondu commentateur. Il fautobserver que dans ses
propresconsidérations surla fécondité de l'extériorisation du sujetdans le
mondepourle propreenrichissement du sujet,formulées dansses différents
écritsou coursuniversitaires, Adornova défendre uneconception trèsproche
de cellede Lukács(touslesdeuxétaient inspirés surce pointparHegeletpar
Goethe).
La conclusion du compte-rendu faitétatde la tendance tropmarquéede
Lukácsà analyserl'œuvrede Hegelexclusivement dans la perspective de
Marx.Adornoformule à l'égardde Lukács,ensuivant uneimagequiva deve-
nirfamilière soussa plume, la supposition peubienveillante que par« peurdes
bonzes» (« AusAngstvordenBonzen »),il n'auraitpas osé chercher « lesmotifs
matérialistes dansla Logiqueet la Métaphysique hégéliennes elles-mêmes »,
maiss'estlimitéaux rapprochements entrela penséeéconomique de Hegel,
calquéesur l'économiepolitiqueclassique,et cellede Marxet Engels.En
faisantabstraction du caractèreexcessivement réducteur de cetteimage
concernant Der junge Hegel (elle ne tientpas comptede la richepartie
strictement philosophique du livre,qui analyseles rapports entreHegelet
Kant,Fichte,Schellingou Jacobi)il fautobserver que Lukácsva de son
propre grése charger de remplir l'exigence formulée parAdornoetd'analyser
ce qu'Adornoappelle « les motifsmatérialistes dans la Logique et la
Métaphysique hégéliennes», par exempledans le vastechapitre consacréà
Hegel: <rHegelsfalscheund echteOntologie », le troisième de son der-
niergrandouvrageZur Ontologie des gesellschaftlichen Seins.
Qui veutnousfairecroirequ'ila entrepris cetteopération seulement parce
qu'il étaitguéride « la peurdes bonzes» ?

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