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Ateliers de raisonnement juridique – Licence, 3ème année

Droit des biens

Séance 3 : Les caractères du droit de propriété

Première partie : Droit de propriété et caractère perpétuel

Commentaire : Cass. req., 12 juillet 1905, la propriété ne se perd pas par le non usage (arrêt Le
Cohu c. Morvan)

Avertissement sur le commentaire des arrêts anciens. Commenter un arrêt ancien suppose d’en
avoir une lecture particulière. Le droit de 1905 n’étant pas celui de 2018, il faut impérativement
mettre un tel arrêt en perspective de l’évolution que le droit a connu depuis. Lire un arrêt
« ancien » nous rappelle aussi que le droit ne connaît pas réellement d’états fixes. Si jamais il
était demandé à l’étudiant un tel commentaire pour un examen, il faudrait prendre le soin de
situer l’arrêt et de le confronter à d’éventuelles évolutions. Nous le ferons dans le (IA) et le (IIB)
mais attention : chaque sous-partie doit quand même partir de l’arrêt en le citant et en
commentant effectivement le passage cité. En plus des arrêts vus en cours et en atelier, on
pourra trouver dans le code civil, sous l’article ayant motivé la décision (ou sous la nouvelle
version du texte s’il a fait l’objet de réformes), des notes qui retracent l’évolution de la
jurisprudence.

Grands arrêts de la jurisprudence civile. L’arrêt a été commenté aux Grands arrêts de la
jurisprudence civile, tome 1, 13ème éd., p. 415 à 420. Nous proposons ici des extraits de ce
commentaire remis dans les formes de la fiche d’arrêt. Chaque élément sera suivi d’une
explication, afin de profiter au mieux de la maîtrise de commentateurs experts. Cette
explication ne vise bien entendu pas à apprécier la qualité du propos mais à apporter des
ajustements sur le format de l’examen : le GAJC n’est pas rédigé de manière à correspondre
aux formes de l’exercice attendu d’un étudiant de Licence.

Éléments d’introduction ou « fiche d’arrêt » d’après les auteurs des GAJC (commentés)

Accroche et annonce de l’arrêt. « La propriété revêt un caractère perpétuel qui n'est que la
traduction temporelle de son caractère absolu. Cela signifie d'abord que le droit de propriété
n'est pas viager, mais héréditaire ; cela signifie ensuite qu'il ne se perd pas par le non-usage,
fût-il trentenaire. C'est précisément ce deuxième aspect de la perpétuité du droit de propriété
qui est affirmé par l'arrêt ci- dessus reproduit. »

→ Une telle accroche est remarquable par son érudition et par sa maîtrise des concepts. Elle
montre surtout le thème de l’arrêt et amène l’objet de la discussion. Cependant, on
recommande vivement à l’étudiant une phrase courte construite à partir du problème. La
concision fait partie de l’exercice : peu de choses, bien dites, bien construites.

1
Exemple d’accroche : « Si le propriétaire est libre d’utiliser son bien comme bon lui semble, il
devrait également être libre de ne pas l’utiliser sans que sa propriété ne se trouve menacée. Tel
était l’objet de l’arrêt de la Chambre des requêtes de la Cour de cassation du 12 juillet 1905. »

→ Les citations sont à éviter : elles seront probablement absentes de l’esprit de l’étudiant le
jour de l’examen, et sont de plus, difficiles à utiliser convenablement. Et quand bien même le
seraient-elles, leur usage est le plus souvent artificiel, montrant surtout que l’étudiant préfère
penser par les autres que par lui-même.

Faits et prétentions. En l’espèce, « le propriétaire qui s'était abstenu d'exercer son droit de
propriété pendant plus de trente ans le revendiquait contre un tiers qui ne pouvait se prévaloir
de l'usucapion, sa possession ayant revêtu un caractère précaire ; le défendeur invoquait l'article
2262 du Code civil qui prévoit que toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont
prescrites par trente ans. »

→ Seuls les faits importants et intéressant le problème ont été sélectionnés ; les parties sont
qualifiées. On recommandera aussi de s’en tenir à la règle d’écriture « une phrase = une idée ».
Cela allège la lecture : on écrit toujours pour un lecteur.

Problème et justification. {Les auteurs ne proposant pas une problématique au sens de la fiche
d’arrêt, nous en proposerons une.} La revendication du propriétaire était-elle recevable ? Pour
qu’elle le soit, il fallait qu’il ait encore la qualité de propriétaire. On cherchait alors à savoir si le
fait pour un propriétaire de ne pas exercer son droit pendant plus de trente ans lui faisait perdre
ce droit. Ainsi, la Cour était interrogée sur le caractère perpétuel du droit de propriété. Le
problème est donc de savoir si le droit de propriété s’éteint par le non-usage.

→ Un problème est une question fermée, qui pose une alternative.

→ C’est autour de lui que se construit toute la copie. Il faut donc consacrer du temps à le
construire et à le justifier, plutôt que de formuler une question à tâtons. Un écueil fréquent
dans les copies est d’avoir un problème superficiel en introduction qui mène à une première
partie stérile ; avant de voir justement surgir le problème dans le (II). Cette erreur prouve au
correcteur que le problème n’a pas été bien saisi et coûte souvent la moyenne.

→ Le problème n’est pas au début du raisonnement : il fait partie de ce raisonnement ; il est


construit et non donné. Si on pose une question en particulier, c’est que l’on n’en pose
volontairement pas une autre. Il faut donc en une phrase ou deux, justifier le problème retenu
et non écrire une « question sèche ».

→ Enfin, le problème ou la question de droit est une phrase simple. Il ne s’agit jamais d’une
question alambiquée avec plusieurs propositions subordonnées relatives…

Solution et attendu principal. « La Cour répond que la propriété ne se perd pas par le non-usage
et qu'en conséquence l'action en revendication peut être exercée aussi longtemps que le
défendeur ne justifie pas être lui-même devenu propriétaire par l'effet de la prescription
acquisitive. »

2
→ Si cet exposé de la solution nous semble d’une grande clarté, on évitera l’usage du verbe
« répondre » pour le commentaire d’arrêt.

→ On parle de « la Cour » ou de « la Cour de cassation » et non de la « Haute cour », des


« magistrats du Quai de l’Horloge », de la « Juridiction suprême »… Ces formules sont lourdes
et inutiles.

→ Il faut pour le commentaire reproduire l’attendu principal en son entier (sauf s’il est
extrêmement long comme dans cet arrêt, on pourra en couper la partie qui n’intéresse pas le
problème) et simplement rapporter la solution.

Exemple : La Cour rejette le pourvoi au motif que « malgré la généralité des termes de l’article
2262 du Code civil, qui décide que toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont
prescrites par trente ans, ce texte ne s’applique pas à l’action en revendication intentée par le
propriétaire dépossédé de son immeuble; que la propriété ne se perdant pas par le non-usage,
l’action en revendication, qui sanctionne et protège ce droit, peut être exercée aussi longtemps
que le défendeur ne justifie pas être lui-même devenu propriétaire de l’immeuble revendiqué
par le résultat d’une possession contraire, réunissant tous les caractères exigés pour la
prescription acquisitive ».

Annonce du plan. (cf. Séance 1 pour la méthode)

→ Aide pour la construction du plan. Il est conseillé de scinder l’attendu principal pour en
extraire deux ou trois informations qui formeront les grandes idées du plan. Le plan lui-même
doit toujours répondre au problème.

Reprenons cet attendu et scindons-le pour en extraire les informations :


« malgré la généralité des termes de l’article 2262 du Code civil, qui décide que toutes les
actions, tant réelles que personnelles, sont prescrites par trente ans, ce texte ne s’applique pas
à l’action en revendication intentée par le propriétaire dépossédé de son immeuble ; que la
propriété ne se perdant pas par le non-usage, l’action en revendication, qui sanctionne et
protège ce droit, peut être exercée aussi longtemps que le défendeur ne justifie pas être lui-
même devenu propriétaire de l’immeuble revendiqué par le résultat d’une possession contraire,
réunissant tous les caractères exigés pour la prescription acquisitive »

→ L’usage du point-virgule nous indique (volontairement) un découpage.


• En bleu, un premier élément de portée : malgré sa généralité, l'article 2262 du Code civil
(dans sa version en vigueur au moment des faits !)1 ne s'applique pas à l'action en revendication
intentée par le propriétaire dépossédé de son immeuble.
• En orange, un second élément de portée : la propriété ne se perdant pas par le non-usage,
l'action en revendication peut être exercée aussi longtemps que le défendeur ne justifie être
lui-même devenu propriétaire de l'immeuble revendiqué par le résultat d'une possession
contraire, réunissant tous les caractères exigés de la prescription acquisitive.

1 Aux termes de ce texte : « Toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont prescrites par trente ans,
sans que celui qui allègue cette prescription soit obligé d'en rapporter un titre ou qu'on puisse lui opposer
l'exception déduite de la mauvaise foi. »

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Proposition de plan et rédaction

I) L’inapplicabilité de l’article 2262 à l’action en revendication du propriétaire

Si l’article 2262 dans sa version en vigueur au moment des faits vise la prescription des actions
réelles comme personnelles, les juges excluent de son champ d’application l’action en
revendication du propriétaire (A). Il en découle que cette action est imprescriptible (B).

A) Une exclusion de l’action en revendication du propriétaire du champ du texte

La Cour retient que l’action des propriétaires est exclue du champ de l’article 2262 du code civil
en vigueur alors « malgré la généralité de [ses] termes ». En effet, si le texte « qui décide que
toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont prescrites par trente ans », il ne semble
pas prévoir d’exception. C’est pour mieux s’en écarter que la Cour souligne sa « généralité ».
En interprétant de la sorte l’article 2262, la Cour ajoute au texte une exception qu’il ne prévoit
pas. Alors qu’il vise « toutes les actions » ; la Chambre des requêtes exclut l’action en
revendication du propriétaire. Le texte fait ainsi l’objet non pas d’une interprétation stricte, qui
aurait consisté à ne rien ajouter ni enlever à sa lettre ; mais d’une interprétation restrictive qui
consiste à interpréter celle-ci dans un sens plus réduit. La généralité du texte, loin de se trouver
passée sous silence, est mentionnée et son contournement assumé.

La réforme de la prescription civile de 2008 a même effacé la lettre de l’article 2262 d’alors et
une partie de sa généralité. Si le nouvel article 2224 dispose bien que « les actions personnelles
ou mobilières se prescrivent par cinq ans (…) », le mot « toutes » est désormais absent. Faut-il
y voir une simple modernisation ou un accueil de ces décisions judiciaires par le législateur ?
Cette exclusion des actions en revendication du propriétaire mène inévitablement à leur
imprescriptibilité : si elles échappent à la règle sur la prescription, c’est donc qu’elles sont
imprescriptibles. D’ailleurs, alors que la jurisprudence a par la suite entériné la solution en la
réaffirmant (ex : Civ. 3ème, 5 juin 2002), c’est le législateur qui a consacré formellement la règle
en 2008, à l’article 2227 du code civil aux termes duquel « le droit de propriété est
imprescriptible ».

B) Le caractère imprescriptible de l’action en revendication du propriétaire

« Malgré la généralité des termes de l’article 2262 du Code civil, qui décide que toutes les
actions, tant réelles que personnelles, sont prescrites par trente ans, ce texte ne s’applique pas
à l’action en revendication intentée par le propriétaire dépossédé de son immeuble ». L’attendu
est porteur d’une conséquence non plus formelle (comme nous l’avons vu en IA), mais
substantielle. Quel que soit le temps passé par le propriétaire à ne pas utiliser son bien, ses
droits demeurent intacts : il peut agir en revendication pourvu qu’aucune possession
acquisitive ne soit venue l’évincer.

Si « ce texte ne s’applique pas à l’action en revendication intentée par le propriétaire dépossédé


de son immeuble », c’est que l’action lui est toujours ouverte : c’est le pendant procédural de
la perpétuité de la propriété. Si celle-ci est un droit subjectif qui confère certaines actions à son
titulaire, ces actions lui sont ouvertes tant qu’il a toujours la qualité de propriétaire. Sans que
cela ne nous renseigne d’avance sur le succès ou l’échec de ces actions, leur recevabilité suit

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l’existence de la propriété. Ainsi quel que soit l’usage que le propriétaire décide d’avoir de son
bien, celui-ci n’éteint pas sa faculté de revendication.

L’action du propriétaire est ici sauvée « malgré la généralité des termes de l’article 2262 ». La
solution retenue marque ici un geste fort : la lettre du texte cité est contrée pour maintenir les
droits du propriétaire. Le droit de propriété aurait un poids suffisant pour écarter la lettre de
la loi ! Entre la généralité de l’article 2262 et le caractère absolu de l’article 544, la balance
penche du côté du second. Le propriétaire est donc préservé dans sa qualité et ainsi dans tous
ses droits.

Le non-usage n’a donc pas en soi de conséquence pour le propriétaire, si prolongé soit-il.

II) L’absence de perte du droit de propriété par le non-usage

En retenant que « la propriété ne se perd pas par le non usage », la Chambre des requêtes
rappelle et maintient le caractère perpétuel du droit de propriété (A) ; celui-ci ne pouvant être
écarté que par le jeu de la prescription acquisitive (B).

A) Une conséquence du caractère absolu : le caractère perpétuel du droit de propriété

En retenant que « la propriété ne se perd pas par le non-usage », la Cour de cassation pose ici
une solution d’importance majeure. Le « non-usage » n’atteint pas le droit de propriété À
suivre la décision, le droit de propriété serait si absolu que l’on ne saurait s’en trouver déchu
en délaissant le bien. Les mots de la Cour font ici indirectement référence au caractère absolu,
dont découlerait l’absence de limite de temps : le caractère perpétuel serait le versant
temporel du caractère absolu. La liberté pour le propriétaire serait presque totale en l’absence
d’obligation d’utiliser le bien. C’est justement parce que le propriétaire peut ne pas user de son
bien qu’il en est le maître : libre jusqu’au non-exercice volontaire de son propre droit, et surtout
sans limite dans le temps. La solution nous renseigne donc sur une modalité possible d’exercice
du droit de propriété : le non-usage du bien. Cette absence de limite dans le temps ferait de la
propriété le seul droit à ne pas être menacé par la prescription extinctive.

La Cour de cassation aurait-elle pu trancher en sens contraire ? Aurait-elle pu retenir que la


propriété se perdait par le non-usage ? Dans cette situation, le bien n’aurait plus été approprié
par personne en ce que « la prescription opposée par la demanderesse était entachée de
précarité ». Il serait devenu une res nullius, une chose ou ici plus exactement un bien sans
maître. Il aurait donc été dévolu à l’État en vertu du principe de souveraineté prévu à l’article
713 du code civil dans sa version en vigueur au moment des faits. La conséquence aurait été
contestable : elle aurait consisté pour le propriétaire en une expropriation sans justification
d’intérêt public ! Or là encore, le lien ne serait pas éteint mais aurait été transmis. La propriété
ne trouve donc dans ce cas pas de fin. Mieux vaut donc une propriété défaillante que pas de
propriété du tout ; mieux vaut une propriété perpétuelle qu’une expropriation injustifiée.

Si la propriété est perpétuelle, cela veut dire qu’elle se transmet par la succession, par le
contrat… Tout se passe comme si le droit de propriété se transmettait plus qu’il ne s’éteignait.
La notion de propriété se révèle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Elle ne saurait se réduire à
ses trois composantes que sont l’usus, le fructus et l’abusus ; mais semble devoir être liée aux

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grandes notions du droit comme la responsabilité, le contrat, la personne, etc. Mais surtout,
elle n’est attaquable que par la possession d’un tiers, si celle-ci venait à devenir acquisitive. Ce
n’est d’ailleurs qu’à cette occasion qu’intervient le droit : pour trancher des conflits.

B) La prescription acquisitive comme seule exception

La Cour rejette la demande notamment parce que « la prescription opposée par la


demanderesse était entachée de précarité ». On peut déduire de cette partie de l’attendu
principal qu’a contrario, si la prescription n’avait pas été « entachée de précarité », la demande
aurait pu être accueillie. Cela reviendrait à dire que l’usucapion est bien une exception
opposable au propriétaire négligent. Ce serait même à notre connaissance la seule puisqu’elle
vise en réalité le cas où le propriétaire a cessé de se comporter comme tel. Ce n’est donc qu’au
profit d’un tiers que le droit de propriété pourrait se perdre. Le droit de propriété se
comprendrait alors avant tout comme le lien entre une personne et un bien.

La Cour le rappelle justement, puisqu’elle précise que l’action du propriétaire « peut être
exercée aussi longtemps que le défendeur ne justifie pas être lui-même devenu propriétaire de
l’immeuble revendiqué par le résultat d’une possession contraire ». Une conséquence majeure
pour les catégories juridiques est à tirer de cette précision. Le bien est au cœur d’une lutte
entre revendications : si ce n’est l’un, c’est forcément l’autre. Chacune des deux personnes
présentes en l’espèce a négligé le bien. D’une part, le propriétaire n’a pas usé de son bien
pendant plus de trente ans ; et d’autre part, le possesseur a entaché sa possession d’équivocité.

Dans cette lutte entre propriété négligente et possession équivoque, la propriété l’emporte,
mais uniquement en raison de la défaillance de la possession. Celle-ci est donc admise comme
limite potentielle, comme exception au droit de propriété à condition de remplir certaines
exigences (corpus et animus ininterrompus durant trente ans). L’isolement de la prescription
acquisitive en tant qu’exception au droit de propriété nous rappelle naturellement la
prééminence de ce droit. Ainsi, comme l’a par la suite estimé le Conseil constitutionnel dans
plusieurs décisions : elle prévaut face à d’autres droits fondamentaux (CC, 30 septembre 2011),
contre l’obligation de reprise (CC, 24 mars 2014) ou encore contre les exigences de rénovation
énergétique (CC, 13 août 2015) !

La CEDH a, de manière plus spectaculaire encore, jugé dans l’arrêt Pye Ltd. c. Royaume-Uni
(2005) que la prescription acquisitive n’avait pas même pour objet d’anéantir le droit de
propriété mais de « réguler l’accès au bien ». Alors que d’un point de vue factuel la solution a
naturellement de quoi étonner, elle prend un sens plus profond lorsqu’elle est lue avec l’arrêt
ici commenté : la propriété serait pour le droit une part d’éternité, comme un fil que l’on ne
pourrait jamais briser.

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Deuxième partie : Droit de propriété et caractère absolu

Commentaire :
Cons. Constit., 30 septembre 2011, le droit de propriété contre d’autres droits fondamentaux
Cons. Constit., 24 mars 2014, le droit de propriété contre l’obligation de reprise
Cons. Constit., 13 août 2015, le droit de propriété contre les exigences de rénovation
énergétique

1er cas : Cons. Constit., 30 septembre 2011, le droit de propriété contre d’autres droits
fondamentaux

Droit de propriété vs. Droit au logement. Ici deux intérêts sont mis en balance : d’une part le
droit de propriété décrit (ou « défini » selon le Conseil, ce qui est inexact d’un point de vue
méthodologique…) à l’article 544 et le droit au logement. L’article 809 du code de procédure
civile permet au président du TGI d’ordonner en référé des mesures afin de faire cesser une
atteinte aux biens. Cette atteinte se manifestait en l’espèce par l’occupation d’un bien sans
droit ni titre. Le propriétaire avait par le jeu de l’article 809 demandé l’expulsion des occupants,
ce que le président du TGI avait permis. Le Conseil constitutionnel est saisi d’une QPC sur la
constitutionnalité de cet article en ce que son application, si elle respecte le droit de propriété,
porte atteinte à la dignité de la personne humaine et au droit à un logement décent.

Le droit de propriété, modulable sous conditions ? D’abord, le Conseil écarte le droit au


logement en le qualifiant d’objectif de valeur constitutionnelle, ce qui le prive de toute
normativité. Ensuite, le Conseil considère que malgré les atteintes que peut porter le législateur
au droit de propriété pour cause d’intérêt public, ces atteintes ne peuvent revêtir « un
caractère de gravité tel que le sens et la portée de ce droit en [seraient] dénaturés » (considérant
8). Toute la difficulté posée par un tel attendu est donc la question de savoir ce qui ne dénature
pas le droit de propriété tout en lui portant atteinte. Le Conseil reste ici soigneusement dans le
non-dit, se réservant ce faisant la possibilité en ne définissant pas l’atteinte, de rejeter les
prétentions futures sans se voir opposer sa propre jurisprudence. Ne rien dire est une façon
pour une juridiction de ne pas s’engager pour l’avenir, de laisser une porte ouverte à la solution
qu’elle jugera opportune le moment venu.

L’affirmation de l’absence d’atteinte par la propriété à tout droit ou liberté que la Constitution
garantit. Il ajoute également au considérant 9, et c’est le principal apport de la décision, « que
l’article 544, qui définit le droit de propriété, ne méconnaît par lui-même aucun droit ou liberté
que la Constitution garantit ; qu’en tout état de cause, il n’appartient pas au Conseil
constitutionnel d’examiner la conformité de l’article 809 du code de procédure civile aux droits
et libertés que la Constitution garantit ». Il faut y voir le résultat de la pesée : si la propriété ne
porte en soi aucune atteinte à un droit ou liberté garanti par la Constitution, c’est que la
propriété risque de prévaloir dans tous les cas de confrontation.

Nb : On remarque ici encore que l’attendu peut être découpé en deux informations séparées par
le point-virgule. En cas de commentaire, on pourrait donc dégager facilement les deux axes du
plan. On parlerait d’abord de « l’absence de méconnaissance de tout droit fondamental » par le
droit de propriété puis de « la déclaration incompétence du Conseil à examiner l’article 809 ».

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Raisonnement

Conflits entre droits fondamentaux : de l’aporie à l’arbitraire. Lorsque deux droits fondamentaux
se trouvent confrontés, le conflit qui les oppose relève presque systématiquement de l’aporie.
Du grec a-poria, c’est-à-dire « absence de chemin, de voie, d’issue », l’aporie désigne une
alternative où aucune solution ne peut s’imposer par la seule logique. L’aporie est un dilemme
où les deux options en présence (ici faire prévaloir un droit ou l’autre) sont au service d’une
même puissance argumentative. Dans le cas des droits fondamentaux, rien ne nous dit en droit
pourquoi la balance pencherait plus d’un côté que de l’autre. On a deux droits présentés
comme absolus : le dilemme est construit par la technique juridique mais n’est pas résolu par
elle !

On parle alors de solutions « arbitraires », c’est-à-dire qui ne dépendent pas d’un ordre
préétabli, qui ne reposent pas sur une motivation identifiable à l’avance. On ne parvient, en
voulant les commenter, qu’à décrire la solution plus qu’à l’expliquer : on peut rendre compte
de ce qui a été décidé mais le discours juridique lui-même ne nous dit pas pourquoi. Les raisons
sont tues : il n’y a donc pas de nécessité logique de la solution. Il existe d’ailleurs pour ces cas
des solutions différentes selon les pays : on a bien différentes solutions « arbitraires ». Sans
doute est-ce au fond parce que les valeurs portées dans ces affaires sont philosophiques avant
d’être juridiques : la confrontation ferait alors ressortir cette nature en obligeant à prendre
parti sur une hiérarchie entre ces valeurs.

2ème cas : Cons. Constit., 24 mars 2014, le droit de propriété contre l’obligation de reprise

Une loi prévoyait pour les entreprises s’apprêtant à fermer un établissement, une obligation
de rechercher un repreneur ; et pour le repreneur potentiel une obligation de reprise s’il en a
les capacités.

→ Cette loi est-elle conforme au droit de propriété que la Constitution garantit ? En fait,
l’appliquer conduirait d’une part à imposer une façon d’exercer sa propriété (obligation de
chercher un repreneur) et d’autre part à un accès forcé à la propriété (obligation de reprise).
Cet usage imposé et cette propriété forcée dénaturent le droit de propriété en ce qu’il est avant
tout une liberté comme décrit dans l’article 544 du code civil.

3ème cas : Cons. Constit., 13 août 2015, le droit de propriété contre les exigences de rénovation
énergétique

Une loi prévoyait une obligation de rénovation pour certains bâtiments privés résidentiels à
partir de 2030. La loi est déclarée contraire à la Constitution mais pour un motif plus subtil. En
effet, le Conseil reconnaît qu’il puisse être porté atteinte au droit de propriété pour des motifs
d’intérêt public. En l’espèce, d’une part la loi ne déterminait pas un objectif d’action mais créait
une obligation à la charge du propriétaire (cons. 18). Et d’autre part, même si c’était l’intérêt
général qui était poursuivi, le législateur n’avait pas défini la portée ni les modalités
d’accomplissement de cet objectif : « le législateur n’a pas suffisamment défini les conditions
et les modalités de cette atteinte au droit de disposer de son bien » (cons. 19). On en retient par
conséquent que si atteinte il devait y avoir, celle-ci devrait être justifiée par l’intérêt public et
ses modalités d’application soigneusement définies.

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Troisième partie : Droit de propriété et caractère exclusif. Le cas de l’image des
biens

Je suis propriétaire d’un bâtiment qui présente un certain intérêt. Je vois quelqu’un dans la rue
qui photographie ma maison. De quel droit se permet-il de partir avec l’image de mon bien ? Un
jour, un photographe professionnel veut tirer profit (donc moyennant finances), de l’image de
ma maison. En a-t-il le droit ?

Évolution de la jurisprudence
1) 1ère chambre civile, 10 mars 1999, Café Gondrée : « l'exploitation du bien sous la forme de
photographies porte atteinte au droit de jouissance du propriétaire ».

2) 1ère chambre civile, 2 mai 2001, îlot de Roch Arhon : la Cour ne sanctionne pas l’usage de
l’image du bien parce que le propriétaire n’a pas précisé « en quoi l'exploitation de la
photographie par les titulaires du droit incorporel de son auteur portait un trouble certain au
droit d'usage ou de jouissance du propriétaire ».

3) Assemblée plénière, 7 mai 2004, Hôtel de Girancourt : « le propriétaire d'une chose ne


dispose pas d'un droit exclusif sur l'image de celle-ci ; il peut toutefois s'opposer à l'utilisation
de cette image par un tiers lorsqu'elle lui cause un trouble anormal »

Le mythe de la solution unique. Comme la Cour l’avait retenu elle-même dans un arrêt resté célèbre, nul
ne saurait prétendre à une jurisprudence figée (Civ. 1ère, 9 oct. 2001, n° 00-14.564). Le fait même qu’il
ait existé plusieurs solutions pour la même question met à mal l’idée qu’il existe une vérité absolue en
droit. Seulement cinq ans séparent l’arrêt Café Gondrée de l’arrêt Hôtel de Girancourt, et pourtant ils
sont à l’extrême opposé l’un de l’autre. L’idée qu’il n’existe qu’une solution est pourtant très répandue
dans la pensée juridique. Pourtant, comme le prouve le problème de l’image des biens, il peut exister
des controverses où s’affrontent des solutions et leur contraire. Mais même s’il y a une controverse,
elle est « résolue » par le recours à une autorité supérieure, ici la Cour de cassation.

Sans doute serait-ce aller trop vite que de considérer le problème comme « résolu » : on a simplement
retenu une solution plutôt que l’autre. Cela ne veut pas dire que l’on aurait découvert la vérité absolue
du droit ! On s’est arrêtés sur un des états possibles du droit mais il faut bien avoir conscience que ce
n’est pas le seul. La question est au fond de savoir s’il n’existe qu’une seule solution qui serait à découvrir
et à retenir une fois pour toutes, ou s’il existe une solution meilleure que les autres. Si on suit la première
branche de l’alternative, le problème est quantitatif (il n’y en a qu’une) ; si on suit la seconde, il est
qualitatif (il faut trouver la meilleure). Nous penchons en faveur de cette dernière en partie pour les
raisons suivantes. La Cour de cassation peut-elle vraiment trancher une controverse ? Elle en a
formellement le pouvoir, mais cela ne veut pas dire que la question est éteinte en elle-même.

Une solution est retenue parce qu’il faut bien s’arrêter (on appelle d’ailleurs cela un « arrêt » !) ; mais à
chaque discussion, on reconsidère les arguments, et la controverse renaît de ses cendres. Elle renaît
d’autant plus que la lecture de l’arrêt ne nous donne que rarement les raisons de retenir une solution
plutôt que l’autre… Peut-être est-ce ce qui justifie en partie l’existence du commentaire d’arrêt ? À vrai
dire, le controverse n’est pas éteinte mais s’est déplacée : la question n’est plus tant de savoir si le droit
de propriété inclut l’image des biens, mais si la solution retenue est la meilleure ou non. Les textes et le
cas ne pouvaient-ils mener qu’à cette réponse-là ? Rien n’est moins sûr puisque pour répondre, il faut
choisir une interprétation.

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Commentaire : Cass. plén., 7 mai 2004, Hôtel de Girancourt

L’arrêt à commenter est le dernier en date ; son attendu principal tient en deux propositions :
1. « Le propriétaire d'une chose ne dispose pas d'un droit exclusif sur l'image de celle-ci » ;
2. « Il peut toutefois s’opposer à l’usage de celle-ci si cet usage lui cause un trouble
anormal ».

Trois brèves réflexions

o La propriété et son exclusivité peuvent-elles inclure l’image de ce bien ? La Cour retient que
malgré le caractère exclusif du droit de propriété, celui-ci n’inclut pas l’image du bien. Le
propriétaire n’a donc aucune exclusivité sur celle-ci.

o L’absence d’exclusivité sur l’image même du bien (ce qui se voit), prive-t-elle le propriétaire
de la possibilité de protéger à la fois son intimité et sa réputation ? La propriété est une
qualité personnelle, et bien entendu le propriétaire pourra agir en protection de sa
personne comme de sa propriété. C’est ce que précise la seconde partie de l’attendu : si le
propriétaire établit qu’il subit un trouble anormal de par l’usage du bien, il pourra s’opposer
à l’usage de l’image de son bien.

o En réalité, ce n’est pas seulement l’image du bien qui est en cause. Ce qui est en cause, c’est
la commercialisation par un tiers de ce qui est tout de même une propriété. La vraie question
aurait été celle de savoir si la commercialisation de l’image de la propriété n’est pas une
forme d’exercice de la propriété. Et celle-ci peut-elle être le fait d’un tiers ? Les juges n’ont
pas vu le conflit comme opposant la propriété personnelle à celui qui prétendait
commercialiser l’image, mais comme opposant un propriétaire qui avait la chance d’être
propriétaire d’un bien méritant d’être photographié et un professionnel qui n’en avait pas
la chance. Il n’a pas été jugé important de dire que la liberté de commerce ne peut porter
atteinte au droit de propriété.

Proposition de plan
→ Le plan est ici construit en suivant la structure de l’attendu principal : celui comporte deux
propositions dont nous tirons nos axes. Les deux sous-parties viennent ensuite au soutien, à
l’explication, au développement de l’idée retenue en axe, au « grand titre ».

I) Un principe d’exclusion de l’image des biens du droit de propriété


A) Une distinction du bien et de son image
B) L’absence d’exclusivité sur l’image du bien pour le propriétaire : une restriction du
droit de propriété

II) Une exception en cas de preuve par le propriétaire d’un trouble anormal
A) Le maintien de la protection du propriétaire en cas de trouble anormal
B) Une question sans réponse : le problème de la commercialisation de l’image du bien

→ Lecture : Commentaire de l’arrêt par Christian ATIAS, qui argumente contre la décision
(page suivante).

10
Recueil Dalloz 2004 p.1459

Les biens en propre et au figuré


Destitution du propriétaire et disqualification de la propriété

Christian Atias

L'essentiel
La propriété d'un bien n'inclut plus de droit exclusif sur l'image de celui-ci. Pour pouvoir s'opposer à
l'exploitation de cette image, le propriétaire doit établir qu'elle lui cause un trouble anormal.

1 - L'image était apparence parfois trompeuse, offrande préliminaire, invitation à la découverte, à la


rencontre ; derrière elle, le sujet, la chose, l'être attendaient impassibles. Le réel n'avait rien à craindre
de son ombre et imposait sa loi ; il demeurait la référence, le principe de la représentation qui se coulait
sur lui. L'image s'est libérée ; elle se modifie, se déforme, se déplace, se reproduit. Elle n'a plus de
maître. Elle a son destin propre, son commerce propre. Elle s'interpose comme une réalité d'un autre
ordre et ne suit plus. « Le propriétaire d'une chose ne dispose pas d'un droit exclusif sur l'image de celle-
ci » (1) ; le pouvoir sur l'un ne donne plus de pouvoir sur l'autre.

Sur ce jalon prétorien, la doctrine poursuivra son œuvre (2). Une analyse sommaire peut livrer quelques
repères, quelques indications bien simples sur un événement d'actualité. Le propriétaire d'un bâtiment
historique sollicitait réparation du préjudice causé par l'utilisation de l'image de son bien dans des
dépliants publicitaires présentant un programme immobilier ; la Cour d'appel de Rouen l'avait débouté
de ses demandes et le pourvoi est rejeté.

2 - Propriété, responsabilité, contrat, personne sont des concepts distincts. La tradition juridique
pourrait paraître les séparer, les dissocier. Ils sont pourtant étroitement liés et composent un
ensemble ; chaque élément y prend une place qui affecte celle des autres. Détacher l'image du bien, et
son usage, de la propriété, c'est la rapprocher de la personne et placer sa protection sous l'égide de la
responsabilité ; des contrats seront plus aisés à conclure. La propriété du bien, en reculant, livre le
passage au commerce de l'image. Ces professionnels que les autorités craignent, parce qu'ils font
l'opinion et sont peut-être l'opinion, ne l'emportent pas sur leur propre terrain ; c'est à demi-mot et
indirectement seulement que leur droit est consacré.

S'affirmant déclaratif, l'arrêt du 7 mai 2004 a pu éviter d'évoquer les pouvoirs du photographe et des
commerçants qui exploitent l'image. L'assemblée plénière a adopté le ton du préteur pour définir sans
motiver ; l'espoir était sans doute de se mettre à l'écart du débat. L'art périlleux de la définition n'en
repose pas moins sur un choix préalable ; il est de méthode. La Cour de cassation semble préférer la
négation ; elle ampute la propriété d'un bien de l'utilisation de son image et prive le propriétaire de la
faculté de s'opposer à l'exploitation de celle-ci. Pour raisonner ainsi, elle a dû partir d'une définition de
la propriété. Dans le monde des personnes et des choses, un déplacement s'opère. En faisant de l'image
un bien distinct, le préteur l'insère dans le monde des personnes, mais en y étendant le domaine du
commerce et ses exigences. La négation de la propriété a un prix.

11
I - La définition de la propriété : une destitution

3 - Le droit n'a peut-être pas besoin d'une définition de la propriété, qui déterminerait son contenu ; il
lui suffit d'en connaître les caractères. Une doctrine magistrale et prestigieuse en a fait la démonstration
(3). Elle se garde d'en déduire une description trop simple d'un contenu qui ne se laisse guère maîtriser.
La principale caractéristique de la propriété est l'exclusivité ; elle lui est essentielle. Elle ne fonde aucune
liste limitative d'attributs prédéterminés.

4 - « Le droit de propriété... est l'exclusivité même, c'est-à-dire la possibilité d'exclure autrui des utilités
d'un bien » (4). Par nature, l'appropriation est réservation, délimitation d'un domaine propre. C'est par
la possibilité d'éliminer les autres, voisins, intrus,..., que la propriété se constitue. Comme liberté de
choix, elle s'affirme dans une négation.

Ce que quiconque ne peut se réserver ne peut être objet de propriété. La catégorie des choses
communes « qui n'appartiennent à personne et dont l'usage est commun à tous » (5) accueille ce qui
est rebelle à l'appropriation ; ses frontières ne sont pas immuables. Communs en un certain état, l'eau
et l'air peuvent être appropriés en un autre. L'absence de propriété ne se déduit pas de l'impossibilité
relative d'empêcher certaines formes d'intrusion. Le regard du passant ne porte pas atteinte à
l'exclusivité du propriétaire qui n'a pas mis son bien hors de la vue d'autrui. Ce furtum usus ne retire
rien au propriétaire et n'est pas un usage au sens juridique du terme. Il ne peut faire le lit de la liberté
de reproduction à des fins commerciales, publicitaires ou autres. C'est pourtant ainsi que paraît
raisonner le juge du droit. Il présente l'exploitation de l'image comme une simple « utilisation » qui ne
peut être entravée par le titulaire de l'usage et de la jouissance du bien représenté. Le propriétaire d'un
magazine couramment consulté dans le train ou le métro perd-il, du fait que de nombreux passagers
peuvent regarder la page de couverture, la possibilité de s'opposer à la reproduction de l'image qui y
est reproduite ?

5 - Parce que la propriété peut être restreinte, démembrée, elle est volontiers décrite, en sa plénitude,
comme la somme des attributs qui pourraient en être détachés : usage, jouissance, disposition, voire
droits d'usage, de jouissance et de disposition. « La propriété est, techniquement, un droit sans limites
dans son principe,... toute utilité nouvelle entre de plein droit dans le champ de la propriété... » (6). Même
si elle était susceptible d'une définition légale, celle-ci serait résiduelle et de droit commun ; une
disposition spéciale serait nécessaire pour en éliminer certains attributs. Dans sa situation sur son bien,
le propriétaire ne peut en principe rencontrer aucun concurrent légitime. Sa liberté en résulte ; il ne
peut lui être demandé de justifier de ses choix et préférences.

La Cour de cassation a cru pouvoir parvenir à restreindre les attributs de la propriété par interprétation.
Méconnaissant l'article 544 du code civil, sa méthode et son esprit, elle dénature « la constitution de la
propriété » (7) et procède à une destitution, à une expropriation pour cause d'utilité privée. Elle attribue
aux commerçants de l'image une composante de la propriété des biens, en en dépossédant ceux qui
devraient en avoir l'exclusivité ; c'est faire trop de cas de l'indépendance de l'image par rapport à son
objet.

6 - L'époque s'y prêtait. Elle s'accommode du voyeurisme et d'une indiscrétion complaisamment


acceptée, voire sollicitée. De plus, les biens, même immobiliers, sont de plus en plus interchangeables,
« standardisés » ; les constructions se vendent sur catalogue et se ressemblent. Leur image paraît sans
valeur, ni signification. Leurs utilités se restreignent aux catégories légales d'habitation, de commerce
et d'industrie. L'idéologie égalitaire se satisfait du refus, aux rares propriétaires de biens dotés d'un
cachet, d'une histoire, d'une singularité, du prétendu privilège supplémentaire que paraît être la
réservation de leur reproduction par photographie notamment. L'erreur est d'y voir un privilège ; elle a
son origine dans une autre confusion qui naît de la distinction trompeuse entre les biens ordinaires et
les biens personnalisés.

12
II - L'éviction de la propriété : une disqualification

7 - « Le propriétaire a seul le droit d'exploiter son bien, sous quelque forme que ce soit... L'exploitation
du bien sous la forme de photographies porte atteinte au droit de jouissance du propriétaire » (8). Cette
position de la première Chambre civile de la Cour de cassation est condamnée : « le propriétaire ne
dispose pas d'un droit exclusif sur l'image de celle-ci ». S'il profite de cette image, ce n'est pas en qualité
de propriétaire ; même si elle est fixée, reproduite, exploitée, elle lui échappe. Elle ne lui appartient
pas ; à son égard, il est « comme tout le monde ».

Le régime de l'image ne serait pas une question de propriété. Il relèverait davantage de la protection
des personnes. L'artifice est apparent ; le recul de la propriété assure la victoire de droits concurrents
(9).

8 - « La notion d'image renvoie à un mécanisme propre au droit des personnes » (10). L'arrêt du 7 mai
2004 marque insidieusement un changement de domaine et de catégorie, un changement d'unité de
connaissance ; le raisonnement en termes de propriété cède devant le raisonnement en termes de
personnalité. Cette disqualification conduit à présumer l'absence de préjudice subi par le propriétaire
du bien représenté dont l'image est exploitée par un tiers.

Il ne lui suffira même plus de rapporter la preuve contraire pour pouvoir s'opposer à la publication. Le
dommage qu'elle lui cause est indifférent en lui-même ; il ne peut être ni prévenu, ni interrompu.

9 - Apparemment, l'article 1382 du code civil n'est pas écarté dans son principe. A la lettre, l'arrêt ne
prive pas le propriétaire du bien représenté de sa créance d'indemnisation ; il interdit seulement le
recours à l'une des mesures judiciaires de réparation. Deux obstacles sont néanmoins dressés devant la
défense de la propriété. D'une part, la reproduction et l'exploitation de l'image ne peuvent être fautives
par elles-mêmes. Elles ne portent pas atteinte à la propriété qui n'inclut pas le « droit exclusif sur
l'image » du bien sur lequel elle porte. Tout se passe comme s'il était devenu normal de voir sa maison,
son bateau, sa chose présentés dans n'importe quel ouvrage, journal ou magazine, et ainsi utilisés au
profit d'autrui. Ce serait seulement par une douteuse convenance personnelle que le propriétaire
prétendrait l'éviter. Il ne peut désormais songer à tirer profit de l'utilisation de l'image de son bien ; cet
avantage ne lui est plus réservé et devient « de libre parcours ». L'image est banale. D'autre part, si une
faute était établie et un préjudice malgré tout prouvé, la mise en œuvre de la responsabilité civile se
limiterait, en principe, à une réparation sous forme d'indemnisation. Les juges ont perdu le pouvoir de
prévenir la réalisation du dommage ou sa continuation. La faveur faite aux professionnels de l’image est
là aussi.

10 - Le propriétaire d'un bien dont l'image est exploitée contre son gré « peut s'opposer à l'utilisation
de cette image par un tiers lorsqu'elle lui cause un trouble anormal ». Le critère est révélateur ; non
seulement, il évince le préjudice, mais il vient du droit public et du régime des troubles de voisinage
(11). Il confirme que l'utilisation du bien d'autrui par les professionnels de l'image est licite en elle-
même ; ils n'ont pas même besoin de se prévaloir d'un droit opposable aux propriétaires qui n'en ont
aucun. Le conflit ne se règle à l'avantage de ces derniers que dans les cas où un seuil de gravité est
dépassé.

Le propriétaire supporte la charge de la preuve ; et l'anormalité semble devoir être rarement reconnue.
Il ne suffira pas que le bien soit aisément identifiable, notamment s'il appartient à une société, pour que
son opposition soit reçue. L'espèce le montre.

Le droit français est entré dans l'ère de l'image qui circule et de son commerce. La Cour de cassation a
choisi, contre la nature de la propriété et contre l'article 544 du code civil, de donner la préférence au
développement de certaines activités. Elle tente de modifier un équilibre fondamental, en destituant le

13
propriétaire et en disqualifiant, pour statuer sur l'un des modes d'exploitation des biens, le
raisonnement en termes de propriété. La prudence du préteur n'est décidément pas celle du juge.

Notes

(1) Cass. ass. plén. 7 mai 2004, arrêt n° 516 P (D. 2004, IR p. 1429), rejetant le pourvoi n° 02-10.450,
dirigé contre CA Rouen, 1re ch., 31 oct. 2001, et rendu sur le rapport de Mme Collomp et l'avis non
conforme de M. Sainte-Rose, avocat général.

(2) Cornu, Droit civil, Introduction, Les personnes, Les biens, Montchrestien, n° 1018 et 1038 ; concl.
Sainte-Rose et note Agostini, D. 1999, Jur. p. 319 ; obs. Durrande, D. 1999, Somm. p. 247 ; obs.
Tournafond, D. 2000, Somm. p. 281 ; obs. Zenati, RTD civ. 1999, p. 859, n° 2 ; obs. Françon, RTD com.
1999, p. 397 ; Revet, obs. RTD civ. 2001, p. 618 ; obs. Cornu, RIDA 1999, p. 149, n° 182 ; obs. Gautier,
JCP 1999, II, 10078 ; obs. Périnet-Marquet, JCP 1999, I, 175, n° 2 ; obs. Serna, JCP éd. E 1999, 819 ; obs.
Bergel et Bruschi, RD imm. 1999, p. 187 ; Kayser, L'image des biens, D. 1995, Chron. p. 291 ; Caron, Les
virtualités dangereuses du droit de propriété, Defrénois 1999, art. 37028 ; Ravanas, L'image d'un bien
saisie par le droit, D. 2000, Chron. p. 19 ; Bruguière et Mallet-Poujol, Quand la Cour de cassation abuse
du droit de propriété sur l'immatériel, Droit et Patrimoine 2001, n° 91, p. 84 ; Kendérian, L'image des
biens, nouveau droit subjectif ou faux débat ?, D. 2002, Chron. p. 1161 , et Le fondement de la
protection de l'image des biens : propriété ou responsabilité ?, D. 2004, Chron. p. 1470 ; Agostini,
Corporel et incorporel. Etre, voir et avoir, D. 2004, Chron. p. 821 ; Zenati, Du droit de reproduire les
biens, D. 2004, Chron. p. 962 .

(3) Zenati, D. 2004, Chron. p. 962, préc. ; La constitution de la propriété, D. 1985, Chron. p. 171 ; Pour
une rénovation de la théorie de la propriété, RTD civ. 1993, p. 305.

(4) Zenati, préc., D. 2004, Chron. p. 965.

(5) Art. 714 c. civ.

(6) Zenati, préc., D. 2004, Chron. p. 964.- Comp. de Vareilles-Sommières, La définition et la notion
juridique de la propriété, RTD civ. 1905, p. 443.

(7) Zenati, préc., D. 1985, Chron. p. 171.

(8) Cass. 1re civ. 10 mars 1999, Bull. civ. I, n° 87, et les références citées en note 2 supra.

(9) Revet, obs. préc., RTD civ. 2001, p. 626.

(10) Zenati, préc., D. 2004, Chron. p. 964, et obs. RTD civ. 1999, p. 864.

(11) L'art. 809 NCPC vise le trouble manifestement illicite ; c'est encore une autre qualification dont la
distinction avec le trouble possessoire a fait difficulté.

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Pour aller plus loin : Premières vues sur l’argumentation

Tout problème de droit s’inscrit dans une situation argumentative. On appelle situation
argumentative une discussion organisée autour d’une question argumentative (ici le problème
de droit, donc). Une question argumentative est une question à laquelle des locuteurs donnent
des réponses contradictoires (sensées, raisonnables mais incompatibles) organisées entre un
discours et un contre-discours. La réponse que chaque locuteur retient, qui correspond à son
point de vue, est appelée « thèse » ou « conclusion ». Les éléments du discours et du contre-
discours étayant ces conclusions ont le statut d’argument pour leurs conclusions respectives.

Situation argumentative

Séquence argumentative

Réponse A Arg. 1, Arg. 2, Arg. n…

Q° Ave Réponse B Arg. 1, Arg. 2, Arg. n…

Réponse n… Arg. 1, Arg. 2, Arg. n…

La séquence argumentative est l’unité de base de la situation argumentative. Elle relie au moins
un énoncé-argument à un énoncé-conclusion. Dans une séquence argumentative, la prémisse
(ou argument) est supposée plus assurée que la conclusion ; c’est en cela qu’elle est susceptible
de lui servir rempart contre une possible contestation.

Séquence argumentative

Argument Conclusion / Thèse


Loi de passage ou topos

La force ou la pertinence d’un argument ne s’apprécie que par la qualité de son lien avec la
conclusion ou la thèse. Apprécier un argument revient dès lors à étudier ce lien, appelé loi de
passage ou topos. La séquence argumentative inclut généralement des séries argumentatives,
c’est-à-dire des enchaînements d’arguments. Elles sont de deux types. Le premier est
l’argumentation subordonnée ou en cascade : les conclusions sont utilisées à leur tour comme
argument au service d’une nouvelle conclusion. Le second est l’argumentation coordonnée ou
horizontale : plusieurs arguments convergent vers une même conclusion.

Argumentation subordonnée Argumentation coordonnée


Arg. 1 → [Ccl° 1 = Arg. 2] → Ccl° 2 {Arg. 1 + Arg. 2 + Arg. n…} → Conclusion

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Exemple avec l’image des biens

Question argumentative (admettant des réponses contradictoires) :

« Le droit de propriété inclut-il le droit à l’image des biens ? »

Réponse ou conclusion A = (Oui) « Le droit de propriété inclut l’image des biens »


(solution allant dans le sens de l’arrêt Café Gondrée)

→ Argument 1 (exemple) : Le caractère absolu du droit de propriété


Si la propriété est un droit « absolu » (C. Civ. art. 544), elle doit inclure l’image des biens.
L’absolutisme de la propriété signifie que le propriétaire réunit sur sa tête toutes les
prérogatives imaginables qui puissent être exercées sur le bien. S’il s’agit bien de toutes les
prérogatives, l’utilisation de l’image doit forcément être inclue.

→ Argument 2 : Le caractère exclusif du droit de propriété


On retient que la propriété est un droit exclusif, qui vise à exclure les non-propriétaires des
utilités du bien. Si un tiers utilise l’image du bien, c’est qu’il utilise – même indirectement – le
bien ! Or s’il utilise le bien, c’est qu’il se comporte comme s’il en était le propriétaire, ce qui
veut dire qu’il agit contre le propriétaire ! (Cf. Commentaire de Ch. Atias, n°4)

Réponse ou conclusion B = (Non) « Le droit de propriété n’inclut pas l’image des biens »
(solution dans le sens de l’arrêt Hôtel de Girancourt)

→ Argument 1 (exemple) : La distinction du bien et de son image


S’il est vrai que le propriétaire est la personne qui peut user du bien dans toutes ses dimensions,
l’image d’un bien ne peut être touchée par l’exclusivité en ce que les biens dont il est question
sont visibles par tous. Ainsi, il n’y aurait pas d’unité entre un bien et son image. S’il n’y a pas
d’unité entre un bien et son image, le propriétaire n’a pas nécessairement un droit exclusif sur
celle-ci.

→ Argument 2 : La liberté de commerce des professionnels de l’image


La thèse adverse implique que l’image soit consubstantielle au bien, qu’elle fasse partie de lui ;
or l’image du bien n’est pas le bien lui-même (cf. argument 1). Si un professionnel vend cette
image, il vend surtout le travail qu’il a accompli sur elle : le propriétaire ne devrait donc pas
pouvoir l’en empêcher. Cela reviendrait sinon à restreindre l’activité de ce professionnel de
l’image. Ce professionnel n’utilise pas le bien lui-même mais une représentation qu’il a réalisé
de ce bien : l’usage d’une image par lui créée ne porte donc pas atteinte au droit de propriété.

*Remarque : Pour la réponse/conclusion A ; l’argumentation est coordonnée ou horizontale, c’est-à-dire que


c’est l’addition des arguments qui mène à retenir cette conclusion.
Pour la réponse/conclusion B ; l’argumentation est subordonnée ou en cascade, c’est-à-dire que le premier
argument entraîne le second et ainsi de suite jusqu’à la conclusion.

D’autres arguments de part et d’autre pourraient être ajoutés : là encore, la discussion pourrait
ne jamais s’arrêter. Comme l’écrit J.-L. Bergel, « il est dans la nature du droit de n’attacher aux
solutions juridiques qu’une certitude simplement relative » (Méthodologie juridique, 2ème éd., p.
145). L’argumentation jaillit alors de la première arme des juristes : l’incertitude du droit.

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