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Bonjour à tous

,

Je vous remercie bien sincèrement d’honorer de votre présence ce cocktail
qui se tient au dernier étage de l’hôtel Mercure Paris CDG Airport.
Vous pouvez apprécier comme le tarmac est magnifique dans le jour qui
tombe.
J’y avais fêté ma nomination en tant que chef du Service Médical d’ADP-
CDG en janvier 1985, succédant à Jacques Pagès, trop tôt disparu.
Puis en mars 2006, la remise de la Croix de la Légion d’Honneur par Paul
Ledoux, avec comme ce soir la présence très amicale de Jacques Lebrot et
madame, premier sous-préfet en charge de la sécurité des aéroports du
Bourget et de CDG, me donnait l’occasion de recevoir mes vrais amis après
la tempête de 1998 !
Et en cette fin de journée du 8 octobre 2018, nous sommes à nouveau
rassemblés pour consacrer mon départ du tarmac de CDG, avec pour moi
une vive émotion.
Ma préoccupation majeure maintenant est :
« Pourvu que mes coronaires tiennent » car le choc psycho-affectif est
rude.
Cet hôtel est chargé de l’histoire de la plateforme, du détournement du vol
TWA dans les années 80 au crash du Concorde le 25 juillet 2000. Le dernier
en date le 19 mai 2016, l’accident survenu au loin du vol Egyptair Paris-Le
Caire, nous réunissait dans l’affliction.
Fort heureusement, nous y avons vécu aussi de grands moments festifs.
Et prochainement Géné-CDG nous rassemblera le samedi 10 novembre
prochain.

Je salue le Préfet François Mainsard, Franck Goldnadel, mes amis du
tarmac (ADP, Compagnies aériennes, Police, Douane, Gendarmerie des
transports aériens) de l’Envol avec une pensée spéciale ce soir pour Hervé
Larroque qui nous a quittés cet été, mes confrères de la Société de
Médecine des Voyages, mes confrères en charge de l’enseignement du
diplôme interuniversitaire des transports aériens et rapatriements
sanitaires, du SAMU 93, du Rotary Club de Claye-Souilly-CDG, de Pokair, les
équipiers des Services Médicaux d’Urgence de CDG et d’Orly, actifs et
retraités, qui me font la joie d’être présents tout en venant de loin, les amis
du premier cercle, ma famille dont mes enfants Candide et Alex, Jean-
Marie & Elsa et mon épouse, Liliane, fidèle à mes côtés depuis 50 ans !

« Ça a débuté comme ça » ! vous aurez reconnu les cinq premiers mots de
« Voyage au bout de la nuit » de Céline. Un livre qui devrait être à portée
d’insomnie de tout étudiant en médecine entrant en première année.
Ces cinq mots s’appliquent également à mon aventure aéroportuaire qui aura
duré 47 ans. Trois ans au Bourget, et 44 années à CDG.

Aujourd’hui, à la fin de mon exercice professionnel à CDG, j’aimerai vous
raconter trois histoires qui me sont arrivées :

La première histoire : ma découverte du tarmac du Bourget.

Le mardi 29 décembre 1970, dans la matinée Monique Pierre Rose, interne
dans le service du professeur Turiaf en pneumologie à Bichat où j’étais
externe, me proposait de la remplacer pour sa garde à l’aéroport du
Bourget du jeudi 31 décembre : « toi, t’es plus malin que les autres ! et puis
tu accompagnes ton père dans ses visites ! aux urgences porte, tu sais
faire ! je te paie 150 fr ! C’est comme les urgences porte de l’hosto. C’est
une garde de 24 heures. Et si tu as un doute sur un patient, tu appelles une
ambulance et tu évacues sur l’hôpital ».
150 fr, ce n’était pas négligeable. Ça me changeait d’écrire des adresses sur
des enveloppes dans les mairies parisiennes pour gagner quelques sous.
En retrouvant Liliane le premier janvier, je lui rapportais ce que j’avais vécu
durant ces 24 heures, des situations médicales en moins grand nombre,
mais identiques à celles des urgences porte de Bichat, avec une population
variée, constituée de passagers arrivant des quatre coins du monde, du
personnel de l’aéroport, et les visiteurs qui venaient se faire vacciner
contre la variole, la fièvre jaune et le choléra. Et puis on allait au plus près
des avions. Je découvrais un lieu magique chargé d’histoire. Un vrai coup
de foudre pour le tarmac. Moi qui avais terminé mes études secondaires
au Lycée Saint Exupéry de Mantes-la-Jolie.
C’était un service tenu par les agents du Contrôle sanitaire aux frontières
dépendant de la DDASS de Seine-Saint-Denis, avec un centre de soins
gratuits de première urgence, et le service de vaccinations payant.
Les consultants étant peu nombreux. Comme médecin de garde, on
participait également au contrôle des carnets de vaccinations
internationaux à l’arrivée des vols, et à la vaccination des passagers au
départ comme à l’arrivée.

Ces locaux étaient partagés avec le service médical du travail des aéroports
de Paris, dirigé par le docteur Georges Bergot.

Ma seconde histoire : la rencontre avec les docteurs Georges Bergot et
Jacques Pagès.

D'abord Georges Bergot.
Georges Bergot avait été marqué par la survenue à Orly d’un accident au
décollage d’un Boeing 707 « le Château de Sully » affrété par des Américains
pour un périple en Europe, survenu le 3 juin 1962. Sur 133 occupants, 130
avaient trouvé la mort. Deux hôtesses avaient survécu. Et un steward avait
été tardivement retrouvé vivant dans les décombres.
Georges Bergot avait été impressionné par le nombre des pompiers
intervenants et leur matériel. Alors que sur le plan médical, seuls les
équipages des ambulances non médicalisées s’étaient présentés sur place.
La philosophie de l’époque était : « je relève un blessé, je transporte un
moribond, j’hospitalise un mort ! ».
Georges Bergot faisait part de son trouble à Pierre Cot le directeur des
Aéroports de Paris. Celui-ci lui donnait le feu vert pour améliorer les choses,
craignant que la responsabilité de la direction de l’aéroport soit recherchée
si un blessé perdait une chance de survie.
Avec les professeurs Carat, Notto, Huguenard, Lareng, Lafontaine et d’autres,
ils organisaient le traitement rationnel de l’accident d’avion sur place à
l’aéroport, d’abord en utilisant les tentes gonflables transportées sur un
camion Dodge comme poste médical avancé. Ces tentes gonflables, dressées
dans les minutes qui suivaient le crash étaient destinées à recevoir les morts
allongés sur des brancards, disparaissant ainsi à la vue des curieux et
passagers. Vous verrez ces véhicules et matériels sur le film projeté sur les
écrans.
Georges Bergot décidait d’utiliser ces tentes comme abri des blessés pour les
stabiliser avant de les faire évacuer vers la formation sanitaire adaptée. Dès
l’alerte lancée par la tour, un système sonnait le rappel des personnels de
santé au CSF et des médecins généralistes alentour. Leur mission était
d’occuper les tentes chauffées et éclairées, dressées par les pompiers des
aéroports de Paris. Ils trouvaient du matériel de réanimation. Et stabilisaient
les blessés avant évacuation.
Georges Bergot élaborait, avec ses confrères hospitaliers et ceux de la BSPP,
ce plan particulier d'intervention, de traitement de l’accident d’avion. Ce que
nous nommons dans notre jargon : « le traitement de l’accident
catastrophique à effets limités. »

Ce plan interne s’appuyait sur l’intervention des secours médicaux extérieurs
organisés qui deviendront très rapidement le SAMU.

Ensuite Jacques Pages.
Le 23 juillet 1971 était notifiée par l'OMS l’épidémie de choléra en Espagne.
Le CSF du Bourget était alors renforcé par un médecin militaire en fin de carrière,
le docteur Jacques Pages, pour organiser les séances de vaccination.

C’est de la rencontre de ces deux médecins, et de la survenue de ces deux
évènements à distance, que naissait le Service Médical d’Urgence & Soins
d’ADP, d’abord à Orly et au Bourget, puis en mars 1974 à CDG.

Pour faire fonctionner ces services, il fallait des médecins, des infirmiers et
des ambulanciers.
Georges Bergot et Jacques Pagès nous proposaient de participer au
fonctionnement des services médicaux d’urgence des Aéroports de Paris en
tant que médecins de garde. D’autant qu’en 1974, CDG allait ouvrir.

La troisième histoire : la création du Service Médical d’Urgence tel qu’il est
aujourd’hui.
Créé pour répondre aux 45 premières minutes de l’accident d’avion, le
service médical d’Urgence n’avait pas d’interventions, les avions ne tombant
pas ou plus.

La direction des Aéroports de Paris nous considérait comme une couteuse
danseuse. Très rapidement, nous comprenions que si voulions demeurer
dans le paysage aéroportuaire, il fallait justifier et conforter notre présence
par des missions nouvelles qui permettaient de réduire le coût.

Poussés par cette réalité économique, nous décidions de créer le dispensaire
de proximité afin d’assurer la réponse à la demande d’aide médicale
individuelle urgente ou non, réelle ou ressentie formulée par le flux
hétérogène des usagers de l’aéroport, en coopération avec le SAMU 93.

Aux compagnies d’assistance nouvellement disponibles sur le marché, nous
proposions les chambres d’hébergement temporaire pour leurs affiliés
rapatriés sanitaires en transit.

L’aéroport est un tremplin vers tous les lointains, en empruntant le lieu de
transit des Anges. Avec souvent une exigence de vaccination internationale
comme celle contre la Fièvre jaune. Ou encore, celle contre les Méningites
pour permettre à l’immense foule des croyants en marche vers l’Idéal de se
rendre à la Mecque, en prenant autant soin de leur corps que du salut de leur
âme. Alors le centre de vaccinations internationales voyait le jour en 1993.

L’aéroport, c’est aussi la frontière, avec son lot de passagers non admis, de
contrevenants, de mules impliquées dans le trafic de drogue qui exigent des
examens médicaux sur réquisition des autorités rapidement réalisés. C’est
notre mission médecine légale du vivant.

L’aéroport est la vigie idéale pour surveiller les épidémies dans le monde.
Nous sommes devenus service médical du point d’entrée désigné en cas de
survenue d’épidémies dans le Monde.

Enfin, deux belles missions inconnues de vous, mes chers amis :
D’abord celle de faciliter le transit des greffons rénaux ou cornéens entre
deux avions.
Et celle de terrain de stage pratique pour les élèves infirmières de troisième
année en formation dans les Instituts de Formations en Soins Infirmiers
alentour.

Par an, à CDG, notre Service Médical d’Urgence délivre 20.000 consultations,
15.000 soins infirmiers et réalise 7000 vaccinations contre la fièvre jaune et
les méningites. Soit 42.000 passages par an, ou 115 par 24 heures.
La ventilation de notre fréquentation se décompte de la manière suivante :
35% de passagers, 55% de personnels et 10% de visiteurs.

Voilà chers amis ce qu’est devenu le SMU aujourd’hui.

Ce service singulier dans le monde pluriel de l’aéroport que j’ai dirigé durant
33 ans ! un nombre médical ! 33 !

D'une part, depuis le début de mon entrée en médecine, cette phrase fétiche
« La réussite, c’est la rencontre entre la circonstance et la disponibilité »
dirige ma vie.
Je n’aurai pas répondu présent pour cette garde du 31 décembre 1970, jour
du réveillon, je ne serai pas ici aujourd’hui devant vous.
D’autre part, Je suis persuadé que trois choses m’ont donné la force
d’avancer, malgré les oppositions parfois féroces, d’abord la passion que je
porte à cette médecine aéroportuaire, à ce lieu magique. Également, votre
soutien. Et la satisfaction que les blancs et les rouges sont miscibles l'un dans
l'autre à CDG.

Maintenant la page CDG se tourne.
Une autre va s’écrire à Papaïchton en Guyane pour deux mois.
Le temps de faire au loin le deuil du tarmac. J’ai de la chance. Liliane a accepté
de m’y accompagner.
Certains s’interrogent : pourquoi la Guyane ? tout simplement parce que
mon grand-père paternel Belzébuth 1er y a vécu plusieurs années de son
existence.
Et que mon enfance et adolescence étaient bercées de ses histoires du bagne
de Saint Laurent, où il était radiotélégraphiste dans les années 20.

Vous avez cherché à savoir ce que je souhaitais comme cadeau de départ à
la retraite. Je lorgne depuis des lunes sur une tapisserie de Dom Robert,
intitulée le Chat noir, brodée par Gildas le Minor de Pont-l’abbé, économisant
sur « mon dimanche ».
Votre contribution me permettra d’en prendre possession prochainement
plus rapidement que prévu.
Sa représentation est actuellement projetée sur les écrans.

Aujourd’hui, ce 8 octobre, c’est le jour où nous nous rassemblons pour lever
le verre de l’amitié à mon départ en retraite.
C’est aussi, mon 70 e anniversaire.
Et il y a déjà 5 ans, c’est le jour anniversaire de l’accident de Liliane, fauchée,
foudroyée, terrassée chez Drouant, mais réanimée par nous même et les
enfants, avec le concours de la BSPP et du SAMU. Qu’ils en soient ici
chaleureusement remerciés.

Merci à Liliane, à mes enfants, à ma famille, à mes proches de m’avoir
accompagné sans ratiociner, ni faiblir durant toutes ces années,

Merci à mes troupes pour l’acceptation et la mise en applications de mes
théories au SMU,

Merci à vous tous, amis, pour les petits et grands moments partagés
ensemble sur le tarmac,

À tous au revoir et que Dieu vous garde.