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Jean-Jacques

Marie :
Deutscher,
compagnon de route
du stalinisme
LES CAHIERS DU M OUVEMENT OUVRIER / NUMERO 48

Comment cela ? Présenter Isaac Deutscher comme un compagnon


de route du stalinisme ! Lui, l’auteur d’une biographie lyrique de Trotsky
de 2 000 pages ; lui qui écrit dans la préface du premier volume ;
"D epuis p rès de trente anst la puissante m achine de propagande
du stalinism e s ’est rageusem ent appliquée à effacer le nom de Trotsky
des annales de la révolution, et quand elle Vy a laissé,
c ’est com m e synonym e d'archi-traître”, falsification qu’il dénonce
évidemment en restaurant le rôle réel de Trotsky dans la révolution
de 1917, N ’est-ce pas le signe d ’un sectarisme extrême que de porter
une telle appréciation sur l ’auteur d ’une telle somme ?
Deutscher s ’interroge, dans la préface de sa trilogie, en des termes
curieusement moraux : “D ans quelle mesure Trotsky fu t-il l’artisan
de sa défaite ? D ans quelle mesure fu t-il p o u ssé p a r des circonstances
critiques e t p a r sa propre personnalité à fra y e r la voie à Staline ?”
Et il répond : “Trotsky à l’apogée de sa carrière est aussi coupable,
aussi innocent, aussi m ûr p o u r l’expiation que le protagoniste
d ’une tragédie grecque.”
On peut s ’interroger : coupable ou innocent de quoi ? Expiation
de quoi ? En réalité, ces questions d ’apparence morale recouvrent
une entreprise politique plus profonde : la justification historique
(sous des aspects critiques) de la bureaucratie et du stalinisme.
C ’est ce que l’article ci-après tente de démontrer.

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“Le stalinisme
champion e t gardien exclusif
de l'idéal socialiste” ?
Purifier et remodeler 1934 (Kirov) tout ce qu’a fait Staline
était très bien, c’est après qu’il dérape !
t’œuvre de Staline ? Le sens de cette conclusion est très
clair : il faut sauvegarder l’œuvre de Sta­
Deutscher concluait sa biographie de line et, pour cela, peut-être (quelle pru­
Staline en 1949, publiée en français en dence serpentine !) la purifier et la remo­
1951, par ces lignes ; deler. On est là aux antipodes de la pers­
“Tel Cromwell, il incarne la conti­ pective définie par Trotsky dans la Révo­
nuité de la révolution, à travers toutes lution trahie et dans le Programme de
ses phases et métamorphoses (...}. Comme transition, c’est-à-dire le renversement
Napoléon il avait construit son empire, de la nouvelle aristocratie privilégiée
mi-conservateur et mi-révolutionnaire, pour régénérer la propriété d ’Etat confis­
et porté la révolution au-delà des fron­ quée et dénaturée par cette dernière.
tières de son pays. La meilleure part de
l ’œuvre de Staline durera certainement Deutscher
plus longtemps que lui (...). Afin de sau­
vegarder cette œuvre pour l’avenir et lui persiste et signe...
donner toute sa valeur, l'Histoire devra
peut-être encore purifier et remodeler Dans La Russie après Staline, publié
l’œuvre de Staline" (1). à Londres en 1953, Deutscher prétend
Il maintient cette conclusion dans sa découvrir en URSS les perspectives
nouvelle édition de I960, quatre ans d ’une véritable dém ocratisation poli­
donc après le rapport de Khrouchtchev tique. Il écrit que "le régime continuera
au XXe Congrès. à fo n c tio n n er, so it p a r in stin c t de
Il se situe d’ailleurs dans la continuité conservation, soit par inertie, selon les
de la tentative de Khrouchtchev. Le rap­ lois du système à parti unique et ceci
port de ce d ern ie r au XXe C ongrès pendant quelques années encore (sic !).
(adopté par la totalité du bureau poli­ Ce fiait ne doit pas être un obstacle in­
tique) vise très précisément à sauvegar­ surmontable à l ’évolution démocratique,
der l’œuvre de Staline en la purifiant et à condition que les membres du parti
en la remodelant du point de vue des in­ soient autorisés à exprimer leurs opi­
térêts de la bureaucratie-nomenklatura, nions sur tous les aspects de la politique.
en débarrassant le stalinisme de la ter­ Du reste tous les éléments actifs de la
reur qu’il a exercé contre la bureaucratie nation, animés d ’un sens politique, se
elle-même, ce que le rapport de Khrouch­
tchev exprimait en affirmant : jusqu’à (1 ) Isaac Deutscher, Staline, pp. 588-589.
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trouvent dans les rangs du Parti commu­ ultra-staliniens, souligne-t-il, liquident


niste (...). On assistera à une résurrec­ Beria grâce aux événements d’Allema­
tion des diverses nuances de P interna­ gne orientale, c ’est-à-dire la grève géné­
tionalisme et du nationalisme. (...) A rale des ouvriers de Berlin-Est, puis des
partir du moment où le parti au pouvoir grandes villes, contre le relèvement des
commence à discuter de ses affaires, il normes qui engendrait la baisse des sa­
ne peut monopoliser la liberté de discus­ laires. En un mot, pour Deutscher, ce
sion pendant bien longtemps (...). Le sont les ouvriers de Berlin-Est qui frei­
Parti communiste seul peut être le centre nent la libéralisation de la bureaucratie.
à partir duquel la liberté d ’expression La bureaucratie est d ’ailleurs un mot
rayonnera vers les autres organismes et bien difficile à trouver dans cette Russie
s ’étendra toujours davantage jusqu’à ce après Staline...
que naisse une démocratie authentique
étayée par une civilisation fortement in­
dustrialisée et par un système socialiste “En train de guérir la
conforme aux exigences de l ’époque. (...)
Lorsque le Parti communiste aura re­
Russie du stalinisme” ?
couvré sa propre liberté, il ne pourra
faire autrement que de la rendre aux Dans une réponse aux critiques de
autres” (2), son ouvrage parue dans la revue Esprit
C’est un vrai conte de fées : “Le Parti de mars 1954, Isaac Deutscher affirme :
communiste recouvrera sa liberté” (donc, « Je prétends que le progrès urbain et la
sera débarrassé de la domination de l’appa­ modernisation sont en train de uguérir ”
reil stalinien ?) et la “rendra” aux autres la Russie du stalinisme » (6). Ce pseudo­
{quelle générosité démocratique chez ce marxisme de pacotille qui efface les inté­
parti stalinien régénéré et quelle concep­ rêts et les conflits sociaux pour réduire
tion bureaucratique de la démocratie !). l ’évolution d’une société aux chiffres du
PIB débouche sur raffirm ation que le
développement de la production indus­
Beria trielle liquiderait le stalinisme : “Le tota­
"porté par la marée litarisme stalinien, écrit-il, et la magie
primitive appartiennent essentiellement
de renthousiasme à une période de transition antérieure ;
ils deviennent inutiles (donc le stali­
populaire ” ! nisme a été utile ?), anachroniques et in­
ju stifié s (donc il fut un mom ent ju s­
Ce conte de fées trouve sa forme la tifié ?) au niveau de forces productives
plus caricaturale lorsqu’il évoque les ré­ où se trouve actuellement cette société en
formes de Beria. Il fabule : “Les rouages pleine expansion" (7). Une expansion
de l ’administration furent révisés et dé­ qui relève du bluff bureaucratique.
pouillés de leur rigidité byzantino-totali- Il doit donc tenter de discréditer l ’ap­
taire" (3). Il invente une 'folle cascade port décisif de Trotsky à l’analyse de la
de réformes libérales" (4) (p. 171). Et il bureaucratie et à la définition d ’un pro­
affirme enfin que Beria était invincible gramme pour aider la classe ouvrière à la
“tant que la nouvelle politique poursui­ renverser. Ainsi, dans sa biographie de
vait sa carrière triomphale, portée par
Trotsky, évoquant la Révolution trahie, il
la marée de l ’enthousiasme populaire”
affirme :
(5).
"La R évolution trahie eut une in ­
Cet enthousiasme populaire (que l’on
fluence étrange qui alla souvent à l'en­
ne retrouve même pas, à l ’époque, dans
contre de ses propres intentions pro cap-
les colonnes de L ’Humanité !) est totale­
ment inventé de A à Z par Isaac Deut- (2) La Russie après Staline, p. 159.
scher. Cette invention vise à valider sa (3) Ibidem, p. 162.
vision d’une bureaucratie se réformant (4) Ibidem, p. 171.
(5) Ibidem, p. 166.
avec un tel souci de démocratie qu’elle (6) Esprit, mars 1954, p. 355,
en venait à se dissoudre elle-même. Les (7) Ibidem, p. 356.

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tu lectoris (...). La Révolution trahie de­ viétique une nécessité h isto riq u e, le
vint un slogan sensationnel, mémorable groupe dirigeant dut prendre sur lui-mê­
et cependant vide (...)■ La Révolution me l ’initiative de la rupture. C ’est ainsi
trahie devint non seulement la bible des que, par une ironie de l ’Histoire, les épi­
sectes et chapelles trotskystes de fraîche gones de Staline commencèrent la liqui­
date (sectes et chapelles dont les mem­ dation du stalinisme, se faisant par là
bres continuaient à marmotter les ver­ même tes exécuteurs malgré eux-mêmes
sets de La Révolution trahie longtemps de certaines parties du testament poli­
après la mort de Trotsky) mais encore, tique de Trotsky” (9). Et il affirme que la
les effets de ce livre furent plus profon­ principale caractéristique de la première
dément ressentis par la littérature de décennie qui suivit la mort de Staline fut
désillusion engendrée par les ex-commu­ d ’être une période de réformes par en
nistes occidentaux au cours des années haut. Elles avorteront toutes !
1940-1950 et 1950-1960" (8).
C’est donc en tant que défenseur cri­ La création
tique, ou de gauche, du stalinisme que
Deutscher aborde sa biographie de Trot­ de la IVe Internationale ?
sky. C ’est pourquoi il tente de gommer,
disqualifier son action après son exil
“ Une folie” !
d ’URSS en 1929 en la présentant la plu­ La proclamation de la IV' Internatio­
part du temps comme dérisoire. Deut­ nale est, pour Deutscher, une erreur grave.
scher adopte le point de vue inverse de Evoquant la conférence de proclamation,
celui de Trotsky lui-même : pour lui, le il cite longuement les déclarations des
Trotsky qui compte, c’est celui de l ’or­ deux délégués polonais qui, dit-il, “f i ­
ganisation d ’Octobre 1917, l’homme du rent appel à plusieurs reprises à leurs
train blindé, l ’homme de l’Armée rouge, camarades en leur demandant de s ’abs­
puis celui qui anime héroïquement l’Op­ tenir de faire un geste vide de significa­
position de gauche en URSS, malgré la tion et de s ’abstenir de commettre une
défaite finale. Après, de 1929 à sa mort, folie". C ’est donc une décision absurde
Trotsky se noie, à l’exception de sa ba­ et folle.
taille perdue pour le front unique KPD- Et il ajoute : “Trotsky décidait de
SPD en Allemagne contre Hitler, il perd fonder la nouvelle Internationale à un
son temps dans les querelles subalternes moment où, comme les Polonais l'en
de groupuscules et de sectes trotskystes avaient averti, cet acte ne pouvait avoir
et la proclamation de la IV' Internationa­ aucune espèce d ’impact ” (10).
le est un geste absurde et grotesque, une Cette dévalorisation de la IV' Interna­
sorte de fantôme du Komintem. tionale s’insère dans une quasi-négation
Son énorme trilogie biographique de ou, au moins, une occultation de la lutte
Trotsky de 2 000 pages est la justifica­ des classes internationale.
tion la plus retorse du stalinisme, par la Ainsi, sur 2 000 pages de sa trilogie,
dérision de l ’action de Trotsky à dater de Deutscher consacre une page un quart
1933. à juin 36 en France, traite la grève géné­
Le principal reproche qu’il fait à La rale de juin 36 en trois lignes (11) et ne
Révolution trahie est que son analyse de dit pas un mot sur la grève générale qui
la bureaucratie débouche sur T affirma­ soulève la Belgique à la mi-juin. Lui,
tion que seule une révolution politique l ’ancien bref trotskyste polonais n’a pas
peut sauver la propriété d ’Etat. Deut­ un mot à dire sur les grèves qui secouent
scher commente : “Trotsky ne voyait au­ la Pologne en 1936. Enfin, il ne dit pas
cune chance de réformes par le haut.” un mot de l’analyse que Trotsky donne
Or, prétend Deutscher, la bureaucratie du front populaire.
(mot qu’il évite d ’ailleurs alors soigneu­
sem ent) a engagé cette réfo rm e : (8) Isaac Deutscher, Trotsky, tome 3, Le prophète
hors-la-loi, pp. 432-433.
"Puisque le stalinisme était devenu un (9J Ibidem, pp. 420-421.
anachronism e (...) et qu'u n e rupture (10) Ibidem, tome 3, pp. 561-363.
avec lui était devenue pour l ’Union so­ (1 1) Ibidem, p. 456.
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Sur la révolution espagnole, c’est pire but de la guerre qui est inévitable, Si ce­
encore, si possible. C’est le silence total. la n'est pas fait, lorsque les impérialistes
On ne la voit jamais commencer. Rien attaqueront l ’Union soviétique, nous ne
sur Les Asturies, en 1934, pas un mot sur pourrons pas nous fie r à nos alliés du
le coup d ’Etat franquiste du 18 juillet, mouvement communiste international
sur La réaction ouvrière qui le met en comme Ta m ontré le précédent espa­
échec et suscite une puissante vague ré­ gnol” (13). Ainsi, c’est l ’approche de la
volutionnaire en Espagne. Rien, pas un guerre imminente dont Staline a peur,
mot. Pas un mot non plus sur les jour­ après avoir liquidé l ’état-major et les
nées de mai 1937 à Barcelone. Il évoque trois quarts de l’encadrement de l ’Armée
juste brièvement l’enlèvement de Nin et rouge saignée à blanc, qui précipite la
la chasse aux poumistes (12). Cela lui décision d’assassiner Trotsky. La tâche
évite d ’avoir à examiner la politique du est urgente, car “à part Trotsky en per­
stalinisme face à un mouvement révolu­ sonne il n ’y a aucune figure politique im­
tionnaire spontané, et cela lui permet de portante dans le mouvement trotskyste.
ne pas évoquer, là non plus, l’analyse Si on élimine Trotsky’, tout danger dispa­
que donne Trotsky du front populaire es­ raîtra", la IVe Internationale sera détruite.
pagnol. Après l’échec de ta première tentative
Ainsi, Deutscher efface de sa biogra­ d ’assassinat du 24 mai 1940, Staline le
phie les deux dernières manifestations de répétera : “L ’élimination de Trotsky se
la vague révolutionnaire qui a déferlé sur traduira par T effondrem ent total du
l’Europe à partir de 1917 et dont le re­ mouvement et nous n 'aurons plus besoin
flux organisé par le stalinisme et la so- de dépenser de l ’argent pour combattre
cial-démocratie a débouché sur la guerre. les trotskystes et les empêcher de dé­
Il s’agit d ’une gigantesque falsification truire le Komintern ou de nous détruire ”
historique et politique. (14). “Nous” , bien entendu, c ’est la no-
Ainsi, il dénature l ’analyse donnée menklatura.
par Trotsky de la bureaucratie et de la
nécessité d’une révolution politique qui
la balaye pour défendre la conquête
Une "révolution
q u ’est l ’expropriation du capital en inachevée" ?
URSS menacée de restauration ; il efface
son analyse du front populaire comme L’année même de sa mort, Deutscher
coalition avec la bourgeoisie ou avec son publie un ouvrage intitulé La Révolution
fantôme pour faire barrage à la révolu­ inachevée. Le titre est déjà explicite. 11
tion montante en France et en Espagne ; s’oppose directement à l’idée d ’une ré­
il ridiculise sa bataille pour la proclama­ volution trahie puisqu’il suggère claire­
tion de la IV4 Internationale ; il schéma­ ment qu’il faudrait continuer et achever
tise (pour le moins !) son analyse de la l’œuvre entreprise. Mais Deutscher, dès
guerre qui venait et de ses perspectives le début, affirme une continuité entre
éventuelles, de la signification du choc hier et aujourd’hui, non pas dans les
entre les “démocraties bourgeoises” as­ formes de propriété, mais dans le Parti
sises sur leur empire colonial qu’elles com m uniste de Brejnev lui-même. Il
sont décidées à défendre coûte que coûte écrit : “S ’a g it-il vraim ent encore du
et le fascisme, la nécessaire défense de même Parti ? Peut-on vraiment parler
l ’URSS. d'une authentique continuité révolution­
Staline ne pensait pas du tout comme naire ? Les idéologues du pouvoir sovié­
Deutscher que la IV' Internationale était tique proclament que la continuité n'a
un fantôme dérisoire. Pavel Soudoplatov, jamais été rompue. D ’autres (qui donc ?
jeune cadre de la Sécurité d ’Etat, convo­ Deutscher ne le précise pas) disent que
qué avec Beria par Staline en 1939 pour seules les apparences de la continuité
préparer l’assassinat de Trotsky, raconte,
cinquante ans plus tard, ce que Staline ( 12) Ibidem, pp. 518-519.
(13) Pavel Soudoplatov, M issions spéciales,
leur a alors déclaré : “Il fa u t en fin ir p.99.
avec Trotsky dans Tannée, avant le dé­ (14) Ibidem, 109.

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ont été préservées, que seul demeure un éprouvait jusqu’alors une vive réticence,
masque idéologique qui dissimule des voire répulsion ; il lui préférait le mot
réalités parfaitem ent étrangères au “stalinisme”, qui, pour Deutscher, se ré­
grand idéal bolchevique de 1917. Mais d u isait à une sim ple idéologie sans
les choses sont certainement plus com­ contenu social. Mais qu'est-ce que cette
plexes et la vérité moins simpliste. Ad­ bureaucratie ? On n ’en sait rien. D’au­
mettons pour un temps (très bref, il faut tant moins que Deutscher reprend à son
!e dire !) que cette continuité révolution­ compte les mensonges de cette bureau­
naire ne soit q u ’une apparence. Mais cratie, Il affirme ainsi : "La productivité
alors, pourquoi VUnion soviétique a-t- moyenne soviétique est légèrement supé­
elle voulu obstiném ent garder cette rieur À celle de l'Europe occidentale”
trompeuse défroque si elle ne corres­ (17) (alors qu’en réalité, elle est trois
pond à rien ? Deuxième question : cette fois inférieure !) Ce mensonge suggère
défroque, si elle ne correspond à rien, que la bureaucratie, loin de freiner le dé­
aurait-elle pu faire illusion aussi long­ veloppem ent des forces productives,
temps l Lorsque les dirigeants, les uns contribue à leur développement !
après les autres, réaffirment leur fidélité Enfin, tout va de mieux en mieux
à l ’idéal et ait programme d ’Octobre 17, sous le ciel de la bureaucratie brejné-
il est peut-être (peut-être seulement ?) vienne (Brejnev est au pouvoir depuis
difficile de prendre leurs déclarations trois ans lorsque Deutscher publie son
pour argent comptant, mais ce serait livre). Deutscher affirme en effet : "La
bien léger que de considérer qit 'elles Russie est aujourd'hui un immense vais­
sont dépourvues de tout fo n d e m e n t” seau en train d ’accomplir une fantas­
(15). Donc, il y a continuité politique ! tique croisière” (18), alors même que la
bureaucratie, incapable de nourrir la po­
Le stalinisme, pulation de l ’URSS, doit acheter des
millions de tonnes de céréales à l’Occi­
"champion dent.
et gardien exclusif Deutscher n’évoque jamais l’idée que
la bureaucratie puisse tenter, au cours de
de Vidéal socialiste” ? son évolution, de transformer son contrôle
de la propriété d ’Etat en propriété pri­
On trouve dans sa Révolution ina­ vée, et donc de détruire cette propriété
chevée une défense biaisée de Staline d ’Etat. La révolution politique ne saurait
que Deutscher se permet même de psy­ pour lui être une perspective. D ’ailleurs,
chanalyser. Deutscher nous le jure : les libertés se
Il affirme : "Le maoïsme et le stali­ portent de mieux en mieux en URSS
nism e se ressem b len t com m e deux sous Brejnev : "La vie politique et spiri­
frères. Ils furent l ’un et ! autre des partis tuelle de l ’Union soviétique fut marquée
uniques, détenteurs du m onopole du par les grandeurs et les misères de ce
pouvoir, champions et gardiens exclusifs dem i-siècle (qu’en termes galants ces
de l ’idéal socialiste (sic !). Mais il est cboses-là sont dites !). Comparée au
vrai que Mao n ’ayant jamais connu et royaume de terreur et d ’épouvante qu’elle
expérimenté le multi-partisme, n ’ayant était il y a encore quinze ans (Deutscher
pas non plus subi l ’influence du marxis­ ne s’en était guère aperçu dans sa bio­
me européen, n ’eut jamais le même sen­ graphie de Staline), l’Union soviétique
timent de culpabilité et la même gêne est a u jo u rd ’h u i une terre de liberté
{où Deutscher a-t-il vu cette gêne et cette (souligné par moi). La nation retrouve
culpabilité ? Dans la terreur de masse, peu à peu ses esprits et retrouve l'usage
dans les procès de Moscou, dans la chas­ de la parole. Mais le processus est lent
se internationale aux trotskystes ?) que
Staline à assumer ce rôle difficile” (16).
(15) Deutscher,La Révolution inachevée, p. 13.
Pauvre Staline, bien à plaindre.,, (16) Ibidem, pp. 178-179.
Dans cet ultime ouvrage, Deutscher {\7) Ibidem, p. 97.
utilise le mot bureaucratie pour lequel il (18) Ibidem, pp. 194-195.
LES CAHIERS DU MOUVEMENT OUVRIER / NUMÉRO 48

Il n ’en reste pas moins que le chan­ tion inachevée. II n’a pu voir l’histoire
gement est remarquable et saisissant” fracasser sa vision rose d ’un stalinisme
(19). Une terre de liberté sous le contrôle se démocratisant jusqu’à se fondre dans
du parti unique, du KGB, du syndicat une société soviétique au développement
d’Etat officiel... il fallait le faire ! économique et culturel permanent. Dom­
Deutscher est mort trop tôt pour que mage.
sa vision progressiste de B rejnev se
poursuive et se prolonge en vision idéa­ Jean-Jacques Marie
lisée d ’Andropov, puis de Gorbatchev.
Mais telle était la logique de sa Révolu­ (19) Ibidem, pp. 198-199.

ISA J C DEUTSCHER

LA RUSSIE
APRÈS STALINE

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