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DE MICHEL SEIGNEVR
DE MoNTAIGNE
N O V V E L L E E DITION
· E x A c T E M E N T ev R GEE D Es D E F AvT s
des precedentes, ſelon le vray original :
Et enrichie g) augmentée aux marges du nom des Autheurs qui y ſont citez, @r de
: la Verſion de leurs Paſſages; -Auec des Obſeruations tres-importantes g)
neceſſaires pour le ſoulagement du Lecteur. -

Enſemble la Vie de l'Autheur, & deux Tables, l'vne des Chapitres & l'autre des principalas
Matieres, de beaucoup plus ample & plus vtile que celles des dernieres Editions.

| A P A E I S,
Chez E D ME COV STE ROT, ruë Sainct Iacques, prés les Mathurins,
à l'enſeigne du Bon Paſteur.
Ai, D C. L I I.
.4 V E C P R I V I L E G E DV R o Y.
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• Aucc Priuilcge du 7Roy.


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L IM P R I M E V R
AV LE CT EVR
Rſſ NT R E le grand nombre des precedentes
Impreſſions, i'oſe vous aſſeurer, TREs
% CHER LEcT EvR, que celle-cy eſtant la
$ plus entiere & la plus parfaite, il ne faut
\ point douter que par ſa recommandation
\ clle n'enſeueliſſe toutes les autres. Ie l'ay
$ purgée des defauts qui ont eſté cy-de
| uant recognus, & augmentée & enrichie
7l,
! de beaucoup d'ornemens tres-neceſſaires.
Les Editions de l'Angelier & de Mademoi

urnay, ſ'eſtoient trouuées les plus confiderables, quoy que


ce qui eſtoit en l'vne ne fuſt pas en l'autre. En la premiere ilyauoit aux .
marges, ſans aucune verſion, des obſeruations tres-vtiles & tres-impor
tantes pour le ſoulagement du Lecteur; En l'autre, ilyauoit ſans aucu
nes obſeruations , les noms des Autheurs Grècs & Latins qui y ſont
citez, auec la verſion Françoiſe de leurs paſſages, fort frequents en
| cét Ouurage : laquelle verſion, au lieu d'auoir eſté inſerée à coſté
deſdits paſſages, ne s'eſtant trouuée qu'à la fin de chaque Chapitre,
partant fort incommode pour y auoir recours , interrompoit entie
rement vne lecture ſi agreable à ceux qui n'ont pas la connoiſſance
de la langue Grecque & Latine. A preſent, LEcTEvR IvD 1 CIE vx,
que leſdites verfions & obſeruations ſont conjointes & renduës inſe
parables en toutes les pages de cette Impreſſion; & que par ce moyen,
ceux qui n'ont pas cét aduantage d'entendre leſdites Langues, n'au
ront doreſnauant aucune difficulté, non plus que les ſçauans, de ſe rauir
ſans interruption, des riches penſées de ce precieux Autheur , I'eſpere
qu'vn chacun, & les Dames meſmes,y prendront tres-bonne part, puis
qu'en cette Edition il n'ya plus rien de l'eſtranger, qu'elle eſt toute Fran
coiſe, & toute intelligible par le moyen de ladite traduction. Ie
vous diray encore, qu'ayant eſté obmis à toutes lesTables prcceden
tes des matieres, plus de la moitié des choſes remarquables, i'en
a 11j

|
º

LA V L E C T E V R.
ay fait vne nouuelle qui eſt ſi exacte, que le Lecteur en toutes ren
contres pourra à l'inſtant trouuer ſon entiere ſatisfaction, ſans eſtre .
obligé comme auparauant, de la chercher par vne trop longue & in
certaine lecture. Il n'eſt pas à propos d'exalter le merite de Monſieur
de Montaigne : la quantité des Editions qui ont preccdé celle-cy, de di- .
uerſes ſortes de caracteres & de volumes, imprimez tant en cette Ville,
qu'aux autres de ce Royaume & des Païs eſtrangers, publient aſſez la
haute eſtime que toute l'Europe en a fait auec des applaudiſſemens
extraordinaires ; Ie diray ſeulement & auec verité, qu'il ne ſe peur
trouuer aucun entretien qui ſoit remply ny de plus d'erudition, ny de
plus d'vtilité, que ſes doctes & rauiſſans Eſcrits. L'Aduertiſſement ſui
uant, auec la Preface de Mademoiſelle de Gournay, cy-apres inſerez,
vous en inſtruiront aſſez amplement. Ie n'ay plus rien à ſouhaiter, ſi
ce n'eſt, AMY L ECT EvR, que vous receuiez cette Impreſſion 3lllCC

autant d'indulgence, que i'ay eu de paſſion de m'en acquitter digne


ment, tant en voſtre faueur, que pour me rendre digne du Priuilege
dont il a pleu à Monſeigneur le Chancelier de me vouloir gratifier,
comme d'vn moyen neceſſaire pour le reſtabliſſement des belles & cor
rectes Impreſſions. Que ſi neantmoins le ſoin que i'ay pris ne peut éga
ler en cét ouurage, l'obligation que i'ay à ſa Grandeur, de laquelle les
bienfaits &l'approbation tournent à beaucoup de gloire,i'oſeray pour
tant eſperer de ſa bonté & de celle du public , qu'elles agréeront ce
, trauail, & qu'elles me donneront lieu de continuer ſoigneuſement ma
profeſſion. " · .. HENRY EsT IENE.

# &# &# & # # # # # #


A DV ER T I SS EME NT
: D E L A V T H E V R,
Inſeré en toutes les precedentes Editions.
a# N!'EST icy vn Liure de bonnefoy, Lecteur. Il t'aduertit dés l'entrée,
# que ic ne m'y ſuis propoſé aucune fin, que domeſtique 69 priuée : ie n'y
| ) $ ay eu nulle conſideration de ton ſeruice,nyde magloire; mesforces ne
# 6 ſont pas capables d'vn teldeſſein. Je l'ay voiié à la commoditéparti
culiere de mesparens ©r amis : à ce que m'ayans perdu (ce qu'ils ont à faire bien
toſt) ils y puiſſent retrouuer quelques traicts de mes conditions 69humeurs, & que
parce moyen ils nourriſſent plus enticre (3rplus viue la cognoiſſance qu'ils ont eué
de moy. Si c'euſt eſté pour rechercher lafaueurdu monde,ie me fuſſe mieux paré,
gºme preſenterois en vne deſmarche eſtudiée : Ie veuxqu'on m'y voye en ma façon
ſimple, naturelle (ör ordinaire,ſans contention ſt) artifice : carc'eſt moyque iepeinds.
Mes defauts sylirontauvif, & maforme naifue,autantque la reuerence publi
E p I S T R E.
me l'apermis. Que ſ i'euſſeſté parmy ces Nations qu'on dit viure encore ſous
§## ##. ie t'aſſeure # iemyfuſſe #
riers peint tout entier69 tout nad. Ainſi, Lecteur,ie ſuis moy-meſme la matiere de
mon Liure ce n'eſt pas raiſon que tu employes ton loiſir en vn ſujetſ friuole @rſ
- vain, Adieu dono De Montaigne ce premier de Mars mil cinq cens quatre
vingts. •.

- -26,-

#t#ittttttiiiitttttttttttttttttt
Epiſtre de Mademoiſelle de Gournay, inſerée en ſon
Impreſſion de l'année 1635.

A MONSEIGNEVR
L'EMINENT ISS IME CARDIN A L,

Nevous pouuant donner les EssAIs, parce qu'ils ne ſont pas à moy,
& cognoiſſant neantmoins, que tout ce qu'il y ad'illuſtre en noſtre ſie
cle, paſſe par vos mains, ou vous doit hommage , i'ay creu que le nom
devoſtre Éminence deuoit orner le frontiſpice de ce Liure. Il eſt vray,
MONSEIGNEVR, qu'il vous rend icy, par mon entremiſe, vn
hommage fort irregulier; car ne pouuant le vous donner, ie vous oſe
donner à luy : c'eſt à dire, que preſte de tomber dans le ſepulchre, ie
vous conſigne cét orphelin qui m'eſtoit commis, afin qu'il vous plaiſe
deſormais de luy tenir lieu de Tuteur & de Protecteur. I'eſpere que
le ſeul reſpect de voſtre authorité luy rendra cét office : & que comme
les mouſches ne pouuoient entrer dans le Temple d'Hercule, dont
vous eſtes emulateur : ainſi les mains impures, qui depuis long-temps
'auoient diffamé ce meſme Liure, par tant de mal-heureuſes editions,
n'oſeront plus commettre le ſacrilege d'en approcher, quand elles le
verront en voſtre protection par celle-cy, § voſtre liberalité m'a
aidée à mettre au iour. Combien feray-ie fiere en l'autre Monde,
d'auoir eſté aſſez hardie en quittant cettuy-cy, pour nommer vn tel
Executeur de mon teſtament que le Grand C A R D I N A L D E
:
RICHELIEV ! & de voir de là haut, qu'on ſe ſouuienne icy bas ;
que i'ay ſceu diſcerner, à quelle excellence & hauteſſe d'ame,ie deuois
aſſigner la protection du plus excellent & plus haut preſent que les
E P I S T R E.
Muſes ayent fait aux hommes, depuis les fiecles triomphans des Grecs
· & des Romains ! Vous , M O N S E I G N E V R, Autheur de tant
- d'Ouurages immortels de diuerſe ſorte, qu'il ſemble que vous ayez
· entrepris d'enrichir & d'amplifier l'Empire de l'Immortalité; ne l'obli
· gez-vous pas à vous offrir par nos vœux , pour vnc eſpece de recom
penſe,les plus nobles des biens qu'elle tientd'ailleurs, comme ce Liure:
oüy meſmes à les reputer d'autant plus ſeurement immortels , qu'en
les vous offrant elle croid les appuyer aucunement ſur le Deſtin de
voſtre Eminence; De laquelle ie demeureray-ſans fin, /

· MoN s E I G N EvR,

"

" .

· Tres-humble g) tres-obeiſſante ſeruante,


g O V R N A Y.
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A Paris le 12 Iuin " ,
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I 635.

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DE M O NTAIG NE
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!
· - · · · · - | -- --- - -- · · · · · as ;
· · · · Par ſa fille d'alliance. . ? .. ,
^ºs º) I vous demandez dtº Vulgaire quel eſt Ceſar, il ſU0tt3
# reſpondra quc c'eſt vn excellent Capitaine :ſi vous le
-

luy monſtrez luy-meſme ſans nom, voire en guerre, à


ſ§) l'exercice de ces grandes qualitez par leſquelles ileſtoit
# tel:ſa prudence, labeur,viglance, preuoyance,pre
#WAs# # #; § à caution,perſeucrance, ordre, art de meſnager le temps,
% | N | ©r de ſe faire aymerg)craindre, ſa reſolution,ſa vi
Q)e
$\ ) #, gueur à ne rien relaſcher, (èrſes admirablesconſeils
$# $ % ſur les nouuelles & promptes occurrences : plus, ces
contrarietez d'action en temps @r lieu : craindre, oſer,reculer, courre ſus,prodiguer,
reſſerrer, & meſmes rauir où beſoin eſt : cruauté,clemence,ſimulation,franchiſe.Si,
dis-ie,apres luy auoir fait contempler toutes ces qualitez©rces achons, oiiymeſmes
en guerre, comme il eſt dit, mais hors l'apparatde Chef@rhors la victoire,vous luy
demandez quel homme c'estlà, certesille vous donnera,s'il vientà poinét,pourvn
des fuyars de la bataille de Pharſale:parce qu'ilne ſait ſi c'eſt partelles parties qu'on
ſe rend grand Capitaine : @r que pour iuger ſur elles purement, d'vn qui le ſoit ou
puiſſe eſtre, il le faut eſtre ſoy-meſme, ou capable de le deuenirpar inſtruétion. En
# ſemblablement ce meſme vulgaire, ce qu'il luy ſemble de Platon,il vous re
battra l'oreille des loüanges d'vn celeſte Philoſophe : mais ſi vous laiſſeK tomber en
ſes mains le Sympoſe ou l'Apologie deſnueK de ce haut nom de leur pere, ilenfera
des farces : @r s'il entre en la boutiqued'Apelles,ilemportera bien ſon tableau, mais
iln'achetera que le nom du Peintre. Ces conſiderations m'ont touſiours miſe en doute
de la valeur des eſprits, que le credit populaire ſuiuoit de ſon mouuement, &)ſans
authorité # ames : authorité certes encore,meurie pardiuers
b
âges
: P R E F A C E.
e i'cntcns,paſsée en uſage fixe, qui eſt l' vnique eſtoille du Pole, qui peut droitement
· guider
·
#47° # n'a garde # parluy
ncſme, la valeurdes eſprits, manquant d'efprit : ny de mettre à prix, ou de ſuiure
ſainement en cela, vne approbation ou authorité,pourequitable qu'elle ſoit,quipour
eſtre nouuelle,reſte debatuë : puis qu'ilne ſauroit parce meſme defautd'eſprit,con
( noiſtre le poids des tenans &) des aſſaillans en ce debat. Celuy qui gaignc multitude
« d'admirateurs parmy la commune,& deſon iugementpropre,nepeutpaseſtre grands
puisque pour auoir beaucoup de bons iuges, ilfaut auoir beaucoup deſemblables : ou
tre qu'ileſt vray,que lafortune g) la veriufauoriſent rarement vn # Le
Peuple eſt vnefoule d'aueugles , quiconqueſe vante de ſon approbation,ſé vante de
paroiſtre honneſte homme à quine le veidpas : adjouſtons, que c'eſt vne eſpece d'inju
re,deſtre loiiéde ceux que vous ne voudriezpas reſſembler. Qu'eſt-ce que le dire de la
preſſe?(ſ retrequeſtion n'eſtdeſatrop vuidéeparles anciens)ce que nulle ameſagne
voudroit ny direny croire : qu'eſt-ce que laraiſon , le contrepoildeſon opinion : &)ie
trouue la regle de bien viure auſſi certaine, àfuirl'exemple g) le ſens duſiecle, qu'à
ſuiure la Philoſophie où laTheologie.Ilnefaut entrercheK le Peuple ſpirituellement
ou corporellement,que pourauoirleplaiſird'en ſortir or Peuple @ vulgaire s'eſtend
iuſques là,vulgaires,
qu'ileſfcn vn Eſtat.ſurtoutennoſtreſaiſon, moins deperſonnesentiere
7726/7t 77072 que de Princes,pour rares que les Princes_y ſoient. Ie lairray
toutefois à Seneque, touchant, ce me ſemble , cette corde de la neantiſe populaire,la
charge de dire le reſte mieux que moy.Xerxes contemplantſes dixſept cens millehom
mes s'eſeria de douleur,ſurce que dans cent ans iln'en reſteroit vnſeulenvie.Ilnous
faudroit tous les ioursfaire vn cry bien diuers ſurpareilnöbre, de ce qu'ilne s'y trou
ueroitpas à l'aduenture vnſage,ny quipis eſt vniuſte.Tu deuines deſia,Lecteur,que
ie veux rechercherles cauſes dufroidrecueil,quenoſtre vulgairefitd'abordaux8ſſais:
mais trouuées,ounon, laiſſons-làſes opinions, quine nous doiuentpeut-eſtrepas en
gendrerplus de ſoucy, hors lesſujets auſquels elles bleſſent noſtrefortune, qu'elles en
gendrentd'honneurà kurmaiſtre. Le Prouerbe cſttres-vray; que s'ilfautſouhaiter
de la loiiange,c'eſt de ceux qui ſont loiiables. Certes ierends à cepropos vn ſacrifice au
bon-heur, qu'vneſ fameuſe & digne main que celle de Iuſtus Lipſius, ait ouuertpar
Eſcrit public,les portes de la loiiange aux 8ſſais &'en ce que lafortunel'a choiſipour
en parlerle premierde cette part, elle a ceſemble voulu luy deferervneprerogatiue de
ſuffiſance enſonſſccle,er nous aduertirtous de l'eſcouter comme noſtre maiſtre. L'ad
| miration dontils metranſſircnt,lorsqu'ils mefurentfortuitement mis en main auſor
tirdel'enfance,m'alloitfaurereputerviſionnaire:ſiquclqu'vnpourmeremparercon
tre vn tclreproche, ne m'eut deſcouuert l'Eloge tres-ſage, que ce Flamand en auoit
rendu depuis quelques années à leurAuthcur mon Pere. Lecteur, ayant à deſirerde
teſtre agreable,ic me pare du beau titre de cette alliance, puiſque ie n'aypointd'autre
ornement : ©r n'ay pas tort de ne vouloirappellerque du nompaternel, celuyduquel
tout ce que iepuis auoirde bon en l'ame eſtiſſu.L'autrequime mit au Monde &'que
mondeſaſtre m'arracha dés l'enfance,tres-bon Pere,ornéde vertus,69habile homme,
auroit moinsdeialouſie de ſe void vnſecöd,qu'iln'auroitdegloire de s'en voirvn tel.
Le don duiugementeſtla choſe du Monde que les hommes #plus diuer
ſe meſurer le plus digne @rauare preſentque Dieu leurface : leurperfection : Tous
biens,oiiyles cſºêtiels,leurſont inutiles.ſîcettuy-là ne les meſnage:@ a vertumeſme
P R E F A C E.
tient ſa forme de luy. Le ſeuliugement eſleueleshumains ſur lesbeſies,Socrates ſur
eux, les Anges ſur Socrates : @r le ſeul iugement nous met en droite poſſeſſion de
Dieu cela s'appelle l'ignorer&) l'adoreren lafoy. Pythagoras diſoitauſſi,que la con
noiſſance de Dieu ne pouuoit eſtre en nous, quel'extréme effortde noſtre imaginatiue
vers la pcrfection. Or vous plaiſt-ilauoir l'eſbatdevoir eſchauder plaiſamment les
froids eſtimateurs des 8ſſais ? mettez leuriugement ſurle troittoiràl'examen des Li
ures anciens.Ie ncdispaspourleurdemander,ſi Plutarque & Sencqueſont degrands
Autheurs, carla reputation les dreſſe en cepoinét-là, mais pourſgauoirde quellepart
ils le ſont plus : ſi c'eſt en la facultédeiuger,ſi c'eſt en celle d'inuentere9 deproduire,
(èr comme euxquideuiſentde ces facultex les entendent ou comprennent : qui frappe
plus ferme que ſon compagnon en tel & tel endroit : quelle a deu ſelon leur matiere
eſtre leur conduite @r leur fin en eſcriuant : quelle des fins d'eſcrire eſt la meilleure en
general : quelles de leurs pieces ils pourroient perdre auec moins d'intereſt : quellesils
deuroient conſeruerauant toutes, & pourquoy. Faites-leurapres eſplucher vnecom
paraiſon de l'vtilitéde la doctrine de ces deux ou de leurs ſemblables , contre celle des
autres8ſcriuains : @ finalement trieren raiſonnantſurles cauſes, ceux de cette plan
tureuſe bande des Muſes @r de Minerue, qu'ils aymeroient mieux reſſembler&diſ
ſembler. Quiconqueſçaura pertinemment reſpondrede tout cela,ie luy donne loy de
gouuerner,ſceller c9 canceler ma crcanceſurnoſtre Liure.
Tourvenir aux reproches que ces perſonnes font aux Eſſais,ie ne les daignerois
rabattre, à deſſein delesmettre engrace auec elles,malades non curables parles mains
de laraiſon : toutefois i'en veux dire vn moten conſideration de quelques eſprits,qui
meritent bien qu'on employe vn aduertiſſement, afin de les garderdechopperapresles
choppeurs : ſi deſormais le credit qu'vn Ouurage de telle excellence s'eſt acquis aupres
de toutes les belles ames, par la forcede la verité,ne nous releue de ce beſoin : @rſans
doute la guerre qu'ilaſoufferte entre les cerueaux foibles, & lafaueurqu'ila nette
mcnt gaignée entre lesforts,onteſté auſſineceſſairesappendances de ſon meritel'vne
que l'autre. Premierement on l'accuſe de quelque vſurpation du Latin,de la fabri
que de nouucaux mots, @rd'employerquelques phraſesnonchalantes ou Gaſconnes.
Ie reſponds,que ie leurdonne gaigné, s'ils peuuent dire,pere ny mere, frere,ſœur,
boire, manger,dormir, veiller, aller,voir,ſentir,ouir &) toucher, nytout le reſte en
ſomme des plus communs vocablesqui tombent en noſtre vſage, ſans parler Latin.
Oiiy, mais le beſoin d'exprimer nos conceptions,dit # d'eux, nous a con
traints à l'emprunt de ceux-cy. - 2Ma replique eſt, que le beſoin demon Peretout de
meſmes, l'acontraint de porteren ceux-là ſes emprunts outre les tiens,pourexprimer
ſes conceptions, qui ſont outre les tiennes, Ieſſay bien qu'on a tournéles plus nobles
conceptions,&)lesplus excellens Liures en noſtrelangue, où les traducteursſeſontpar
· fois rendus plus ſuperſtitieux d'innouer @rpuiſeraux ſources eſtrangerº mais on
doit conſiderer, que les Eſſais reſſerrent en vne ligne, ce que ces traducteurs oſent
alongeren quatre : ioint que 720f4S /26 ſommespeut-eſtrepas aſſe x ſçauans,ny moy, ny
-
ceux qui deuiſent ainſi, pourſentir ſi ces traductions ſont partout auſſi vigoureuſes
que leur texte. I'ayme àdire Gladiateur, i'ayme à dire, Eſcrimeurà outrance, auſſi
fait ce Liure : cependant qui m'aſtreindroit à quitter l'vn des deux,ie retiendrois
Gladiateur:g)ſiſçay quel bruitonenmenera partout en choſe ſemblable,ieferois
de meſmc. I'cntens bien, qu'ilfautvſerde bride aux innouations & aux empruntss
b ij


| P R E F A C E.
mais n'eſt-cepas vne grande ſottiſe de dire,queſl'on n'en defendquel'abus,69qu'on
reconnoiſſe qu'auec la bride &)la prudence il ſoit loiſible de les employer; on defende
aux Eſſais de l'oſerentreprendre comme incapables, le Roman de la Roſe en ayant
cſtéiugé capable autrefois , veu meſmes que le langage deſon ſiecle, n'eſtoitpreſ$énon
plus que le noſtre,ſinon de la ſeule neceſſitéd'amendement : @r qu'auant ce vieil Li
ure, on ne laiſſoit pas deparlerſt) de ſefaire entendre autant qu'on vouloit. Horace
vrayement ne s'en tairoit pa$.

Ce que Rome a ſouffert de Plaute & de Caecile,


Le peut-elle interdire à Varie ou Virgile ?
Ne doy-ie orner la langue, enflant mes vers hardis,
Puis qu'Ennie & Catonl'oſoient orner jadis?
Il ſemerent de fleurs le Poëme & la Proſe,
Preſtans de nouueaux noms à mainte & mainte choſe,
Et touſiours à bon droictles chemins ſont ouuers,
A forger par les temps phraſes & mots diuers.
•A qui la forced'eſprit manque,comme à ceux du temps de ce Romans les vocables
ſuffiſans à s'exprimer ne manquent iamais : @ſuis en douteau contraire, qu'en cette
large & profonde vbertédela langue Grecque,ils ne ſe trouuaſſentencore ſouuent
manqucs @ tariº chex Socrates c9 chez Ariſtote &) Platon. On ne peutrepreſen
ter que les imaginations communes,par les mots communs : quiconquea des conce
ptions ou penſées extraordinaires, doit chercher des termes inuſiteX à s'exprimer.
N'ont-ils pas auſſi raiſon ie vous prie , qui pour huict ou dix mots quileurſemble
ront ſtrangers ou hardis, ou pourtrois manieres de parlerGaſconnes, ſt) vingt biſar
. res ou nonchalantes, ſt) deſreglées s'ils veulent, qu'ils eſpieronten cette pieceſ tran
ſcendantepartout,ſt) meſmementaulangage; n'ytrouueront àparlerque pourmeſ
dire , Eſt-ildefendu d'appliqucrquelques luſtresſurvn beau viſage,pourcnreleuer
la blancheur? Quand ie defends mon Pere des charges du dialecte,ie me mocque.
Pardonnerions-nous à ces correétcurs, s'ils auoient orgé cent dictions à leur poſte,
pourucu que chacune d'elles en ſignifiaſtdeux ou trois ordinaires : 69 dictions quiper
gaſſent vne matiere iuſques à la moiielle, tandis que les autres la frayentoufrappent .
ſimplemcnt ? S'ils nous repreſentoient mille nouuelles phraſes tres-delicates, viues,
baſties & inuentéesd'vneformc inimitable; quidiſſentendemy ligne, leſujet, leſuc
cex & la loiiange de quelque choſe ! mille metaphores eſgalementadmirables &'in
oiiyes, mille tres-propres applications de mots enforcex @rapprofondu à diuers &
'nouueaux ſens?(carvoilal'innouation qu'ils nous repriment,g) qu'ils craignent que
les ºlſais facentpaſſerencxemple) & tout celadiſie.ſans qu'vn Lecteurypuſtrien
accuſerque nouueauté,mais bien Françoiſe ?Orà meſurequeiardinerg)prouignerà
propos vne languc,eſt vne plus belle cntrepriſe, à meſure eſt-elle permettable à moins
de gens,ainſi que remarque möPere. C'eſt à quelques ieunes diſcoureurs duſiccle,qu 'il
faudroit donner de l'argent pourne s'enmeſlerplus,ſoitpouredificrou demolir comme
à ce mauuais fiuſtcurantique, qui prenoit ſimple loyer pourſonner, ſt) doublepourſe
taire. Ayant traitédu langage ailleurs, i'yrenuoye le Leéieur 69laſeuleneceſſitéde
l'occaſion preſentegſtcauſe que ie rangeigyce dernierpaſſage. Pourdécrire le langage
-
P R E F A C E.
des Eſſais,il lefaut tranſcrire : il n'ennuye iamais le Leéteur que quandilceſſe, c5°
tout y est parfait, s'il n'auoitpoint de fin. Vn ſiglorieux langage,deuroit eſtre par
Édiét, aſſignéparticulierement àproclamerles grandes victoires, abſoudre l'innocen
ce,faire ſonnerle commandementdes Loix,planter la Religion aux cœurs des hom
mes, & à loiier Dieu. C'eſtenveritél'vndes principaux clous, quifixeront la volu
bilitéde noſtre vulgaire François, continué iuſques icy : ſon crcdit qui s'eſlcuera cha
queiour, empeſchant que de temps en temps on ne trouue ſuranné ce quenous diſons
auiourd'huy,parce qu'il perſeuerera de le dire : c9 le faiſant iuger bon, dautant qu'il
ſera ſien. -

On proſcrit apres non ſeulementpourimpudique & dangereuſe, mais pourie ne


ſſay quoy de nefas, vſons de ce terme, ſa libertéd'anatomiſer l'Amour: ſurquoy ie
n'oſerois reſpondre vnſeul mot, ny conſequemment ſur pluſieurs autres # f0/4-

chez en cette Preface, apres les belles reſponſes que luy-meſmeyfait : n'eſtoit que nos
hommes qui iugent toutes choſes par opinion,gouſteront à l'aduenture mieux ſade
fenſe d'vne autre main, bien que pire, qu'ils neferont de la ſienne propre. Cela s'ap
pellera preſterma foibleſſe, à ſeruir de luſtre à ſaforce : mais c'eſt tout vn,ie luy dois
aſſex pour ſubircétinconuenient Eſt-ildoncraiſonnable de condamnerlatheorique
de l'Amour pour coulpable g) diffamable, eſtabliſſant ſapratique pourhonneſte, le
gitime 69ſacramentale par le Mariage , Conſentons neantmoins, s'ilplaist à ces
gens, qu'elle ſoit coulpable 69 diffamable; il reſte à nierqu'elle ſoit impudique, pour
ccluyquila traite, nypour ſon Lecteur ſpecialement traitéeparvn perſonnage, qui
demeſlant cette fuſée, comme correcteur (örſcrutateur perpetueldes actions & des
paſſions humaines, preſche ſoigneuſemcnt la modeſtie & la bien-ſeance exemplaire
aux Dames,69 les diſſuade de fairel'amour, ainſique l'Autheurdontileſtqueſtion.
Caroutre que ce Liure prouuefort bien lemaquerelage,que l'art de la ceremonie &)
ſes exceptionspreſtent à Venus, quelsſuffragans de chaſtetéſont ceux-cyie vousprie,
qui vont encheriſſant ſi haut la force &)la grace des effets de Cupidon, que defaire
accroire à la icuneſſe, qu'on n'en ſçauroit pas ſimplement ouir deuiſer ſans perilg)
ſans tranſport?s'ils lediſent à des femmes, n'ont-elles pas raiſon de mettre leurabſti
nence engarde contre vn preſcheur quiſouſtient; que c'eſt cho,ſe impoſſible, d'ouirſeu
lement parlerde la table ſans rompre ſon ieuſne ? Ie diray donc, qu'à peine S. Paul
euſt-ilrefuſé la langue ou l'oreille au beſoin,ſurl'examen de l'Amour,puis qu'ilfon
de ſa vertu à ſentir69ſupporterles aiguillons meſmes de cette paſſion en ſon corps :
namvirtusin infirmitate perficitur. 8t quoy, Socrates, quiſe leuoit continent
d'aupres ce bel &)brillantſujet, dont la Grcce, à ce qu'on diſoit, n'eust ſceu porter
deux,faiſoit-ilalorsmoins acte de chaſteté,dautant qu'ilauoit oüy,veu,dit @ tou
ché,que nefaiſoit Timon,ſepourmenant ſeul tandis en vn deſert ? Liuia,ſelon lopi
'nion desſages,parloitcn Imperatrice & capable Dame, telle qu'on l'arecognué,ſou
ſtenant,qu'auxyeuxd'vnefemme chaſte,vnhomme nudn'eſtoitnonplus qu'vneima
ge. Queſiquelqu'vn croidneantmoins que cela veuille dire, qu'elle leureuſt conſeillé
d'allervoir vn tel spectacle exprés, ou deſeleuerplus matin,pour lire toutes les folies
des Poètes Grecs & Latins,ildeclare aſſez ſa béueuë. Cette Princeſſeiugeoit ſans
doute, qu'il faut que le Monde banniſſe du tout l'Amour 69ſa mere au loin : ou que
s'illes reſerue chez luy, c'eſt vne baſtelerie à quiconque ce ſoitdefaire le pudique,pour
ſequeſtrcr des yeux, de la langue &) des oreilles les images & les # de la cabale
11J
P R E P A C E.
dc ce Dieu. Outre que les hommes & les femmes pour qui l'Amour eſt banny,
i'entens qui n'ont aucune partreelle ou preſente en luy ;ſont forccxd'aduoüer, qu'ils
y ont partpreſomptiue, ou du moins acceptable, par le mariage : raiſon qui les doit
diuertir de refuſer beſoin l'œil, la langue ou l'oreille, à telles appendances de ce
4f/

meſme Dieu, cela s'appclle telles images, @r tels diſcours. Ie n'approuue pas pour
tant les licences de ces Poètes-là, non plus que l'allegation que mon Pere en faitpar
fois,ny meſmes quelque cmancipation de ſon creu; tant pource qu'elles repugnent à
·mon gouſt, que dautant que ieſuis touſiours d'auis que chacun contienne autantqu'il
peut ſes faicts &)ſes paroles ſous le ioug des formes (3rccremonies communes : mais
i'accuſe encores plusque telles erreurs, ceux qui les accuſent outre leur meſure. La
plus legitime conſideration que les Dames puiſſent apportcr au refus & fuite d'eſ
couter ces cho,ſes, c'eſt de craindre qu'on ne les tente par leur moyen. - 2Mais outre
gu au contraire, ainſi que i'ay dit, la ccremonie eſtminiſtrcde Vcnus,ſoit parſon in
tention originaire,ſoit par accident; ces Dames doiuent auoirgrand'honte de neſe
ſentir de bon or que iuſques à la coupelle, & continentes, que parce qu'elles neren
contrent rien qui heurte la continence. L'aſſaut eſt le labeurdu combattant, mais il
efi auſſi pere de ſa victoire @r de ſon triomphe : & toute vertu deſire l'esprcuue,
comme tenant ſon eſſence meſme du contraſte. Sin'entens-iepaspourtant,que la cha
ſtetédeuſtdeſirer ou ſouffrirlaſſaut,en plus amples termes, que ceux dontil eſt que
ion : c'eſt à dire vagues,generaux, @r hors tout intereſt@deſſein particulier qui
pûsteſtre apoſté pourla ſurprendre. Ce ne ſont pas donclesdiſcours francs (3rſpecu
latifs ſur l'Amour, quiſont dangereux; ce ſont les mols @rdelicats,les recits arti
ſtes (3r chatoüilleux des paſſions amoureuſes, @y de leurs effets, qui ſe voyent aux
Romans, aux Poètes, @r en telles eſpeces d'Eſcriuains : dangereux diſie touſſours,
mais qui leſeroient beaucoup moins,ſans lencheriſſement @r le haut prix où les loix
de la ceremonie @rleurs exceptions,onteſleuéCupidon @r Venus. Toutesfois certes
i'ay grand peur, que le genre humain ne puiſſeſçauoirplus dangereuſementquelani
mal est l'Amour, que quand perſonne ne le luy dit. Ie crains enſomme, queſil'on
conioint en vn la ieuneſſe,l'inclination naturelle, lesdelices, vne gentilleſſe natale
auecvne nourriture polie, animées d'abondant parl'art & le ſuccez des ceremonies
alleguées; on ne loge Cupidon à teldegré parmy ceux où toutes ces choſesſe trouue
roient enſemble, que pourbeau que ces Romans cg Poètes, c9 le grand Platon meſ
me le pûſſent deſcrire, il ne reſte profondement inferieur, à l'image que des gens de
Cºtt(? dangereuſe trempe luy ſuppoſent : en vn mot, la plus friandepeinture del'A-

mourqu'on leur puiſſe tracer,ternit en leur imagination l'idée qu'ils conçoiuent de


luy naturellement. -

- T'ourquelque legere obſcuritéqu'on reprend apresen nos8ſſais,ie diray ; que la


matier n'eſtant pas auſſi bien pour les nouices, il leura deuſuffire d'accommoder le
ſtyle à la portée des profez ſeulement : on ne peut traiter les grandes choſes,ſelon
l'intclligence des petites e> baſſes ames : car la comprehenſion des hommes, ne va
guere outre leur inuention. Ce n'est pas icy lerudiment desapprentif, c'eſt l'Alco
randes maiſtres : Oeuure non àgouſterparvne attentionſuperficielle, mais à digerer
· c9 chilifier, auec vnc application profonde : c9 de plus,par vn tres-bon eſtomach:
encore eſt-ce dauantage, vn des derniers bons Liurcs qu'on doit prendre : comme il
eſt le dernierqu'on doit quitter. Qu#ſt-ce, diray-ie à cepropos, que Plutarque trou
| .

2 P R E F A C E.
ucroitplus à dire au bon-heur de ſon ſiecle, que le manquement de la naiſſance de cé
Liure , c9 quc feroit plus volontiers Xenophon , s'il retournoit, que de l'eſtudier
auccnous ? Il ſe peut enfin nommerla quinteſſence de la vraye Philoſophie, le throſ
ne iudicial de la raiſon, l'hcllebore de la folie , le hors de page des eſprits, (#) la reſur
rection de la verité morale &)humaine; c'est à dire la plus vtile 29 ſeule acceſſibles
ie laiſſe touſiours à part celle que Dieunous communiqueparle don de l'Euangile, cº
de ſa grace paternelle. - · · - ,
je voyqu'on le gallope en ſuittedu reproche defoibleſſe,ſurle peu d'obligation
qu'on pretendqu'il s'eſt donné,de traitterles matieres au long Surquoy conſiderant
s'ils auoient raiſon, ie n'ayſceu trouueraux Opuſcules de Plutarque, guere ou point
du tout, deſujets traittex à pleine voile, outre le nombre qui s'en voidaux Eſſais:
Comme del'Amitié.ſurlaquclleila rencontré ce quelesautresſemblent auoirſeule
ment cherchéiuſques icy:dela Neantiſe & vanitéde l'homme en l'Apologie de Se
bonde, pieceſî pleine ſon eſpece, que le ſouhait n'y peut qu'adiouſter: de la Vertué
(º/?

de l'Art de conferer: le diſcours qu'ilmanie ſurdes Vers de Uirgile : contre la Me


decine : de l'Inſtitution des enfans : du Pedantiſme : delaSolitude : Que legouſt des
biens @r des maux dépend en partie del'opinion que nous en auons : du Repentir de
la Diuerſion : de l'Expericncc : de l'Exercitation : ſur la Simplicité des diſcours de
Socrates au Traitté de la Phyſionomie : le poinct des Fins de l'homme qu'il agite
ſi pleinement en diuers licux : comme auſſi celuy de l'8rreur des opinions vulgaires,
accompagné de leur correétion : ſa Peinture : le tres-difficile 8xamen du poids g)
meritede tant de diuerſes actions des hommes, & l'Anatomie parfaite de leurs paſ
ſions @rmouucmens interieurs : ſur leſquelles aétions,paſſions @ mouuemensinte
rieurs des hommes,ie ne ſçay ſi iamais autre Autheurdit ny conſidera cequ'ila dit
&) conſideré Somme,faiſant exception des choſes qu'ila traittées amplemcnt,ie les
trouueen telnombre, qu'elles occupentpreſque lamaſſe complettedel'ouurage.Mais
à bon eſcient, quand il n'auroit approfondy qu'vnde ces articles de laſorte qu'ils le
ſont, luy pourroit-on imputerqueſa foibleſſe l'empeſchaſt d'en faire autant des au
tresºouſi bien Hercules n'auoit battu qu'vn homme,ſeroit-ilpeuvaillant,pourueu
que celuy-là fuſt Anthée ou Gerion ? La cauſe qui fait ſembler que cét Autheur
comprenne moins de matieres pleines que les autres; c'est que,parce qu'il reſſerreen
vn volume toutes les matieresdela Philoſophie Morale,ileſt force qu'outre lesplei
mes@r combles, il en entaſſe de ſurcroiſt, infinies manques ou courtes,plus que ces
autres là ne font : leſquelles à l'aduis de ces repreneurs, excluent les pleines &) com
bles, ou font qu'elles ne doiuent pas eſtre conſiderées : outre la beſtiſe de ces gens, de
manquer maintefois de recognoiſtre la ſuitte parlaquelle ilcontinuég)accomplitles
matieres afin dyapporter ce comble,à trauers de quelque gaillardiſed'intermºde où
ſon style cſt porté .2Mais qu'eſt-ce quede traitterles matieres tout du long? il n'eſt
rien,dit-il,dont il voye le tout:69 moins le voyent ceux quiluy promettentde l'eſ
crire. Quiconque n'eſpuiſe vn theme ſans laiſſerque dire apres ſoy,ne le traittepas
tout du long: toutefoisiene voy point que Platon eſcriuant le Lyſis,ait ſoubſtraitle
moyen àſon diſciple Ariſtote, à Ciceron, à Plutarque, à Lucien, &)fraiſchemcnt
aux Eſſais, de nous entretenirde l'Amitié: ny que luy-meſme par ſa Republique,
pourentiere @plantureuſe que nos accuſateurs larecognoiſſent,aitempeſché de com
poſer centautres Republiques: ainſidureſte. Uoiladoncques,que manier à leur mede
111j
-

P R E F A C E.
ºvnpoinét tout entier, ce n'eſt autre choſe , que le laiſſer à manier toutentier encores
comme vne ſource inépuiſable , à cent autres Eſcriuains qui viendront apres. Queſi
corrigeans leur plaidoyer, ils diſcnt; qu'on le doit au moins manier amplemcnt; ie
leur conſens,que cette amplitude ſoit quelque choſe ; mais non pas de telpoids,qu'clle
meſepuiſſe trouueren vn ouurage indigne de recommandation : tant s'cnfaut queſon
manquemêt,accordé qu'ilfuſt en noſtre Liure,püſtfleſtrirparcoherence,la tranſcen
dante ſageſſe de ſes conceptions. Ie leurdemande s'ils n'aymcroient pas autant auoir
eſcrit ceſeul mot d'Ariſtote; Que l'amitié eſt vne ame en deux corps, que tout le
Toxaris, bien que ce ſoit vn bon Eſcrit, voire le Lelius peut-eſtre, qui vaut encores
plus ? EnquereX Platon, s'il n'ayme au Sympoſe l'Oraiſon d'Agathon, que parce
que celle d'Ariſiophanes l'accompagne, eſtendant l'Oeuure : mais aduiſez que de
uient Platon en ſes plus amples (g) longs Ouurages meſmes, ſi c'eſt le plus, @r non
le mieux dire, qu'on chercheº Orſi c'eſt le poids des conceptions qui fait valoir vn
Ouurage, autant le fait-il en celles de diuers objets ramaſſez enſemble, que d'vn
ſeul, oiiyplus à mon aduis : de ce qu'outre que l'on void par cette diuerſité, que l'eſ
prit qui parle eſt plus vniuerſcl , il paroiſt auſſiqu'il eſt plus grand : puis qu'ilapit
frapperde bons coups,ſibons coups y a,ſans ſe donner l'aduantage de s'ouurirſi à
plein qu'ilferoit, s'ilprenoit loiſirde s'acharnerſurvne matiere : en laquelle d'abon
dant vn trait enfante l'autre, lors qu'on vient à la filer de longue , relayant &ſe
condant l'ouurier. Celuy qui prend ſixfueilles depapierpoureſcrire vn Traitéde la
AMedecine, ie ne me ſoucieguere s'il n'en occupe que deux ſurce texte,pourueu qu'il
me rehauſſe les quatre autres feuilles, de quelque auſſi riche couleur : qui perd mor
ceaupour morceau, ne perd rien. 8t me rapporte bien au Lecteur, ſcauoir,ſi la cou
leurdont les Eſſais luy rehauſſent les Chapitres des Boiteux,des Coches, de la Phy
ſiognomie, de la Vanité,ſans allerplus loin ; ſe doit contenterd'eſtreſimplement ap
pellée auſſiriche, que cclle qu'on luypromettoitpar le tiltre. Puis qu'eſtans hommes,
on ne nous peut faire voirvne choſe pleinement &)parfaitemcnt; il faut que les
LAutheurs s'efforcent à mettre ordre que nous les voyions toutes oupluſieurs, le
moins imparfaitement qu'ilſe puiſſe. Ainſi quandmes parties auroient prouué, que
ce Liure ne traite rien amplement, qu'ils choiſiſſent à leurpoſte autant deſujets qu'il
en comprend,pournous donner ſurchacun à ſon exemple, vn des mcilleurs mots qui
sypuiſſent dire : @ lors i'ay recouuré maiſtre en eux, auec pareille ioye qu'vn autre
le trouua jadis en Socrates : quand apres l'auoiroiiy haranguer, il quitta ſes diſci
ples, afin deſtre diſciple luy-meſme. Il n'eſt point de diſcours ny trop longs ny trop
4riefs, nydiuagans indeiiement,pourtoucher vne de leurs autres cenſures,ſil'on ne
perd temps à les lire. -

: Pauantage, ie viens de rencontrerdeux ou trois nouuclles objections contre mon


Pere en Baudius : Autheur que ie refpeéte ailleurs, &)par ſon esprit, @par obli

gºfiºº , m'ayant du fond de la Hollande honoré deſes8loges. Ille dément, de pu


blierpour foibleſa memoire, qui paroist vigoureuſe , àſon aduis,par les authoritex,
1es allegations, &) les exemples des 8ſſais. Il'ſe trompe : carmon meſme Pere eſcri
uantſans aucune prouiſion de ces choſes, g) liſant aux interualles de ſa compoſition,
lesdeſcouuroit de hazard çà & là dans les Liures ; é) puis aſſortiſſoit chaque piece
en ſaplace. #audius l'argué auſſi de vanité, de ce qu'ileſcrit, que ce defaut de me
moire leportoit à nepouuoirretenir le nom deſes gens, que parceluy de leur Nations

P R E F A C E.
ſemblant à cét Autheur, que cela doit preſuppoſer vn nombre infinyde domeſtiques.
Quelle concluſion ? Noſtredame tveu que le noſtre ne parle nullement qu'ils fuſſent
en quantité: @r vcu qu'il nc peut non-plus espercr, defaire parce recit imaginerle
nombre grand : puis que s'ileust eſtétel,ileſtoit auſſi facile d'en oublierles Nations,
ou les Prouinces, que les noms propres. Cét objet eſtaſſez rabattu parvnſeul /770f "
c'eſt qu'en tout ſon Liure, il ne s'attribuè pas ſeulement Secretaire ny maiſtre d'Ho- .
ſtel, &) n'appellepas Gouuernante, lafemme dont ilparle, quiſeruoit l'enfance deſa
Fille : l'vn (t)l'autre de ces titres neantmoins, eſtans en noſtrcſiecleſicommuns par
my les domeſtiques des maiſons mediocrement quali ées, @r moindres que la ſienne.
Quiplus eſt, Baudius pretend,que bicn qu'il triomphe en metaphores, ils y laiſſe par
fois emporterdelicence : à l'exemple , dit-il, des grands Orateurs. Ie ne voy point
ces licences : il en deuoit remarquerquelques-vnes , àfaute dequoyſon propre ſilence
luy ſert de reſponſe. Il le querelle apres deſtimer la Science indigne de ſa nobleſſe,
# preſche en diuers lieux ſon ignorance. Cette atteinte eſt encores autant
indirecte : car parmy ſes defauts ileſtforcéd'aduoiicrcettuy-là,puis qu'il eſt verita
ble,d'ignorer certaines & pluſieurs choſes : ayant promis ſa peinture complete (t)
iuſte. S'il honore la Science ou non , au partirdelà, nous lepouuons comprendre de
cette parole, qu'il prononce autre part , que ceux qui ladeſdaignent monſtrent aſſez
leurbeſtiſe : d9dit au Chapitre, De l'art de conferers que le ſçauoiren ſon vray &"
droičt vſage, eſt le plus noble @r le plus puiſſant acqueſt des hommes. Baudius en
f0f/fCS CºS cenſures .2ſe deuoit ſouucnird'vn mot de Sertorius, ce me ſemble, ayant

battu ſonieuneennemy, quineſe deffioite9 ne s'armoit que d'vn coſté; qu'vnſuffi


ſant Capitaine doit autant regarderderriere luy, que deuant : ce que ſi Baudius cuſt
fait, il auroit trouué envn paſſage le correctif de l'autre, quand le beſoin l'euſt
requis. -

• Au ſurplus , ceux qui pretendent calomnier la pieté de noſtre Autheur, pour


auoirſîmeritoirementinſcrit ^U7? heretique au roolle des excellens Poètes de ce temps,
ou ſur quelqu'autre punétille de pareil air; me ietteroient volontiers en ſoupçon,
u'ils eſſayaſſent à nous faire croire,qu'ils ont des compagnons en la deſbauche de la
# Toutainſique iamais homme ne voulut plus de malauxillegitimes &)querel
leuſesReligions, que celuy dont eſt queſtion; de meſme par conſequent, ilfuſtparti
ſan formel de ce qui regardoit le reſpect de la vraye : @r la touche de celle-cy, c'eſtoit
pour luy, comme les Eſſais le publient, &)pour moy ſa creature, laſainéte Loy de
nos Peres, leur tradition @r leur authorité. 9ui pourroit auſſiſupporterces nou
ueaux Titans du ſiecle, ces eſcheleurs de Ciel ; quipenſent arriuerà cognoiſtre Dieu
parleurs moyens, & circonſcrire luy,ſes œuures &)leur creance aux limitesde leur
perquiſition @r de leurraiſon : ne voulans rien receuoirpourvray, s'ilne leur ſem
ble vray ſemblable , Où toutes choſes ſont plus immenſes g)plus incroyables, là
ſont Dieu dºſesfaicts plus certainement : Triſmegiſte à coſtéde cepropos, appellant. .
la Dcité, Cercle dont le centre eſt partout, & la circonference nulle part. Quant
à Baudius qui touche auſſi cette corde, il nous deuoit marquer en quoy conſiſtoient
ces paſſages contre la meſme Religion, qu'il dit meriter la liture en nos Eſſais : ou ſe
reſoudre à ſouffrir luy-meſme, vne liture, de celuyparlequel il accuſe en eux cede
faut. Mais ileſt bien vray, que ce Liure eſtant ennemy profez desſectes nouuelles,
plus Baudius huguenot l'accuſe en l'article de la Religion, drplus il magnifie ſon
P R E F A C E.
triomphe, & le declare loiiable en ce poinét-là. Surce lieu principalement,faut-il
eſcouter noſtre Liure d'aguet : & ſe garderde broncheren quelque inique interpreta /
tion de ſa intentions,par ſa libre, brefue @ bruſque façon des'exprimer. M'amu:/ ſº

ray-ie à particulariſerquelques regles,pourſegouuerneren cette leéture : ilfaut dire


en vn mot; ne t'en meſle pas, ou ſoisſage. . Aucuns Liures ne ſont ſages,pour ceux
qui ne ſont pointaſſez ſages poureux : En effet ie n'ayiamais veu perſonne l'atta
quer,ſoit du coſté de la Religion ou d'autre, qui n'ait rabattu ſon atteinte de luy
meſme; faiſant voirſurle champ, qu'illuyimpoſoit, ou qu'ilnel'entendoitpas.
Pro captu lectoris habent ſua fatalibelli.
Cequeienedis nullement pour Baudius, lequelcomme i'ayremarqué,n'abhoqué ce
lieu que parintereſt d)paſſion. Ie rends graces à Dieu, que parmyla confuſion des
creanceseffrcnées qui trauerſent & tempeſtent aujourdhuyſon Egliſe,illuyait pleu
del'eſtayer d'vn ſipuiſſantpillierhumain. La Foydes ſimples ayant à deſirerd'eſtre
fortifiée mondainement contre tels aſſauts , ainſi qu'elle 'eſtoit ſpiritucllement par
Cºttefaueurdiuine , qui luy eſt acquiſe auant les ſiecles; la bonne fortune luyfit vn
preſent tres-propre à ce beſoin, de luyproduire vne ame de ſi haute ſuffiſance, qui la
verifiaſtparſon approbation. En effet,ſila Religion Catholique à la naiſſance de ce
perſonnage, cuſt ſceu combien il deuoit eſtre excellent, quelle apprchenſioneuſt eſtéla
.ſienne del'auoirpouraduerſaire* Certes ila rendu vrayeſapropoſition, que des plus
habilesg) des plusſimples ames,ſefaiſoient les bien-croyans : commeauſſilamienne;
que de ces deux extrémitex ſe faiſoient les gens de bien. Carie tiens lepartyde ceux
quiiugent que le viceprocede de ſottiſe, @ conſequemment,queplus on approchedela
haute ſuffiſance,plus 077 s'eſloigne de luy : propoſition que ie me ſuis peut-cſtreefforcée
de prouuer en autre lieu. Quclle teſte bien faite,nefieroit à Platonſa bource (t)ſon
ſecret, ayant ſeulement leu ſes Oeuures ? Par cette conſideration, ie meſpriſay lere
proche d'extrauagance dontonme chargeoit, alorsque i'honorois &) cheriffoisſifort
cét eſpritſurlaſimple lecture des E#ſſais, qu'auant l'auoirnypratiqué, ny veu, i'eſtois
auſſi cordialement ſa fille que depuis. le me repreſentois, que toute bienucillance
eſtoit malfondée,ſi elle ne l'eſtoitſurla ſuffiſance @ la vertu de ſon objet,e9- que non
ſeulement la ſuffiſance de l'Ouurier paroiſſoit en ces &#ſcrits-là, mais yparoiſſoit en
· appareilſ haut, que le vice nepouuoit logerchez luy, ny la vertu luy manquer: 69
que parconſequent, nul ne deuoitdiffererà luy departircette bienueillance, iuſques
à l'entreueuë;ſice n'eſtoit quelqu'vn auquelilfaſchaſtde confeſſer, que ſa raiſon euſt
plus de credit à luy noiiervne alliance, que ſes yeux : & faſchaſt d'aduoiicrconſé
quemment encores,qu'ilpûſtrien faire de bien s'illes auoit bandez. Pourengendrer
l'amour,intelligence corporelle & ſpirituelle, la preſence d)la veuëſont outantre
guiſes que le diſcours : mais là bienucillance ou amitié, comme eſtant vne intelli
gence rºute ſpirituelle,doitgermer ſpiritucllement parle purdiſcours (t)la connoiſ
ſance : bienqu'elleſepuiſſe enrichirdepreſence,par la conuerſation aſſiſtée (ôrconfor
téedes offices quilapeuuent ſuiure.
Reuenons cependant,pourdire,que laplus generale cenſure qu'on faceſurnºſtre
Liure, c'eſtqueſon Autheurs ydépeint. Quoy le vulgaireleblaſme,d'auoirparléde
ſoy-meſme, @ne le loué pas de n'auoir rienjait qu'il n'airoſédireenpublic,nydela
plus meritoire verité de toutes, celle qu'on dit deſoy plainement e9 ſincerement ? Il -

n'adjouſte pas auſſi, que ceux quile rabroiient le plus aſprement de nous auoirdonné
-
P R E F A C E.
-
— - - --,

ſa peinture,oſent encore moins qu'ils ne veulent en faire ainſide la leur: & que nul
ne peut auoir bonne # à l'accuſerdeproduireſa vie nué auxyeuxdumonde,ſauf
celuy-là,quipcrdde gloire à s'abſtenir d'enfaireautant. Il eſtaduisaupeuple,qu'il
4 -

ſeroit bien loiſible,d'expoſerau iourquelques aétions publiques, ſuiuant Ceſarcº


Xenophon, mais non paslespriuées. V.eritablement outre que ces deux-là declarent
auſſi force mcnuës actions de leurvie, comme de noſtre âge,Meſſieurs de Monlucg)
dela Nouèracontentiuſques'à leurs # , le peuple n'entendpasque valent,nyles
priuées,ny les publiques, ny que le public mcſme n'cſt fait quepour le particulier.
Mon Pereapenſéne tepouuoirrien mieux apprendre, que l'vſagede toy-meſme :g)
te l'enſeigne, tantoſt # raiſons, tanioſt par eſpreuue : ſi ſa peinture eſt vicieuſe ou
fauſſe, # toy de luy : ſelle eſt bonne &) vraye,remercie-le,den'auoirpas voulu
refuſer à ta diſcipline lepoinct plusinſtruétifde tous,c'eſt l'exemple. Tuprends, au
reſte,ſingulierplaiſir, qu'on teface voir, ou qu'on teface toy-meſme vn chefd'armées
@rd'Eſtat il faut eſtre honneſte homme auant que deſtre l'vn ny l'autre parfaite
ment, n0S Eſſ,ais te donnent, aux exemples deleurOuurier, tablature departiculiere
efficace pour deuenirtel : oüy certes, ileſtrequis depaſſerparleureſcole,poureſueiller
tes faculiexàla capacitéde monterences deuxgrades,quandbeſoinſeroit. Præcepta
decent,exempla mouent. Ilºſt bien vray,que le communeſtime la ſciencede vi
ure, c'eſt à dire deſe rendre honneſtehomme (& ſage,ſifacile, qu'ilcroidque c'eſt cho
ſeſuperfluë del'enſeigner carmeſmes, ainſique Plutarqueremarque,ilſent bien que
les enfansncſauroientdancer, nypiquercheuaux, ny trancherà table, nyſaliier en
core quine leleurapprend mais quant à l'artdeviure, cét animalàpluſieurs teſtes
ne lytrouuaiamais à dire. Ils'abuſefort:ileſtbeaucoup plus aiſéde vaincre que de
viure, & plus de triomphans qucdeſages : dont il arriue, que mon Pereimagine bien
Socrates enla place d'Alexandre, Alexandre en celle de Socrates,ilne peut. Les
exemplesdeceperſonnage teſemblent-ils bons ?remercie la fortune qu'ils ſoienttom
beK deuant tes yeux : te ſemblent-ils mauuais ? ne crains pas auſſique beaucoup de
gens ſoientpourles# Oiiy,mais aprestout,on n'apas accouſtumé deſe dépeindre
ſoy-meſmes voila legrief N'eſt-cepas vn grandcas, de la tyrannie de la couſtume
ſurle vulgaireº ou n'eſt-elle pas importune en cét endroitſurtous; de le reduire à ne
s'enqueririamais,de ce quiſe doitfaire , mais de ce quiſefait ? Vulgaire preſt à com
mettre toute vilenieparbien-ſeance,ſiſes voiſins continuent vn temps de la commet
tre : renonçant à faire tout bien,voire à ſoy-meſme,ſicomme leurſinge ils ne lytraiſ
nent par exemple : @preſtdauantage,à iuſtifiertous maux que les Puiſſans s'adui
ſerontdeluyfaireſouffrir: pourueuqueparlaſuitted'vne année,ces excexoccupent
# mined'vſage. La couſtumeluy met-ellel'homme en honneur?iln'adore plus
es Dieuxmeſmes qneſousſa forme. Au reſteicnc conſens non plusauſous-reproche
qu'on fait à noſtre Autheur, de cequ'ilrapporte en cetteſienne peinture, iuſques aux
moindres particularitezdeſes mœurs : &)laiugeautantinſtruétiueparcespunétilles,
queparles traicts plus ſolemnels : tant à cauſe que lesgrands efforts dependent ordi
mairement des petites aétions, que d'autant auſſique la vie meſme n'est qu'vne con
texture depunctilles & de niaiſeries. Obſeruexpourvnedes preuues de matheſe.ſur
, quelles matieres lepropre conſeildes Roys,prendde troisfois l'vne ſes meuresdelibe
rations. Les autres Eſcriuains ont eu tort, de ne s'arreſterpas à nous inſtruire en des
aétions pourpetites qu'ellesfuſſent, où pluſieurspouuoientfaillir, d9que nulnepou
P R E F A C E.
uoit éuiter : é) n'eſt aucune choſe meſlée dans les intereſts de l'homme, qui ſoitpetite
ou legere depoids : clle peſe aſſez ſi clle touche.Ila certainement eu raiſon d'enſeigner
comme ilſeportoit en l'amour,au deuis, à la table,c9 à la garderobe encore : puis quc
tantde gens ſe ſont perdus, oufortincommodex,pourneſauoirpasſegouuerneren
ces choſes là. - - -

uelqu'vn le lapide d'inueétiues en particulier, de ce qu'ildeclareſes crreurs &)


ſesfautes cette deſcription deſoy-meſmc. Vraycment c'eſt vne choſe monſtreuſet
º77

comme le Monde eſt compoſé, nuldeſes compagnons ne l'eſtimepirc,poureſtre defail


lant de cette part qu'il le dit cſtre : ou pluſtost, chacun d'eux auroit à plaiſirqu'on
creuſt qu'il ſeroit ſemblable,ſimeſme iln'en eſtoit rien ; mais ils l'eſtiment pire de ne
s'eſtre feint autres & ſe preſumentfort honneſtes gens &) bien exemplaires , parce
qu'ilsſe gardent d'auoiier leurs veritez Heureux les trouuay-ie certes, qui pourſe
rendre vertucux, n'ontqu'à deſnterleurvice. Mais quand ſes fautes @rpreuarica
tions ſeroient plus odieuſes,ſeroit-ilpourtantblaſmable de les confeſſer, veu meſmes
qu'illes confeſſe,ſans impudence, 69 auec recognoiſſance d'auoir tort. Dieu reduit
toutes ſes Loix à ce mot : Ayme-moyſur toutes choſes, @r tonprochain comme toy
meſme : ©r nous voyons que de mille outrages que nous faiſons à noſtre prochain,
nous ne luy enferionspas quatre ſi nous n'eſtions deſguiſez : parle deſguiſementfont
· leur coup,les larrons, les empoiſonneurs,aſſaſſins,liureurs de villes,brigands,tyrans
en herbe,faux contracteurs,faux amis,faux Iuges, & qui non ? Enſomme,leucx
le maſque d'entre nous,vous en extirpez preſquc du tout l 'offenceſur autruy : l'Vni
uers eſt au calme : car les hommes ſeroient bons par tout,ſi par tout on les voyoit.
LAuſſi ſçauons-nous qu'il n'eſt rien, que Ieſus-Chriſt reproche ſigriefuement attx
Phariſiens que l'hypocriſie : & notezaux Phariſiens, auſquels ilauoit lorspour
tant à reprocherle complotdeſa mort. Dontil arriue, que Dauidn'eſcritpasplus de
loiianges àſon Seigneur, que de publiques confeſſions deſes delicts : &) S. Auguſtin
ny S. Ieroſme ne ſe ſont pas oubliez aux meſmes confeſſions Outreplus,la Iuſtice
ne tire ſon effet que de la deſcouuerte des crimes : donnant lagchenne auſſi,pour y
contraindre les hommes : 69 l'Egliſe parfait ſa confeſſion auriculaire,parla gene
rale @publique. Chacun au reſteſe doit conſtitucrIuge ſur ſoy-meſme : comme tel,
mon Pere declare g)foiiette ſes vices, non enpriuéſeulement, mais enpublics puis
que le Preuoſt ne ſe contente pas de punirſon coupeur de bource, ſicc n'est enpleines
hales : afin quc le chaſtiment de ccluy que pluſieurs peuuent reſſembler, aduertiſſe
pluſieurs de ne luyreſſemblerpas. Nos correcteurs diſent; qu'il y a del'effronterie à
preſcherſes imperfections (#)ſes tares : noble reformation , qui veut garantirl'ordure
du faiét par la pudeur de la negation ! reformation que le plus meſchant aymele
mieux & ſouſtient leplus, entre les bourreaux &)les tourmens! Oraprcs tout, celuy
vers qui la pudeur n'a point eu la force de le pouuoir garder,d'eſtreingrat, laſche ou
traiſtres s'ille cele ou deſnie, ce n'cſtpaslapudeurquipeutdeſormais auoirla forcede
le luyfaire deſnier: c'e# quelqu'autre reſpect. Grandefaueurau criminel, que celuy
ſoit vertu de voilerou deſmentir la verité. Ceux qui craignent,quequinouspcrmct
troitde publiernos vices,nous leucroit le frein de la vergogne,ſe trompent : il eſt plus
deperſonnes quiferoient banqueroute à lapaillardiſc,s'ils eſtoient contraints de dire
tout ce qu'ils font; qu'il n'en est qui oſaſent continuer deſtre larrons, meurtriers (3r
traiſtres, eſtans neceſſite(de ſedéclarer tels. Sans doute vnc telle couſtume,ſçauroit
arracher
• , "P R E P A C E.

arracher ſeule à dix millions d'hommes , des crimes que l'apprehenſion de la corde ne
leur arrache pas. Puis comme dit noſtrepenitent : /lfaut voirſon vice, (t)l'eſtudier
pour le redire : ceux qui le cclent à autruy, le celent ordinairement à eux-meſmes : ils
ne le tiennent pas poura cXcouuer , s'ils le voyent : 69 les maux de lame s'obſcur
tiſſenten leur force , leplus malade les ſent le moins : dautant que l'ameperd leſen
timcnt,perdant laſanté, au contraire du corps. Voila pourquoy il lesfautſouuente
fois remanierau iour: les ouurant (t) les euentrant du fondde nos entrailles, d'vne
main impiteuſe. Ce ſont ſes mots cnuiron. Orde lameſcognoiſſance de nos vices ſt)
de nos taches vient, outre l'empirement, le defaut de ſatisfaction vers Dieu : comme
de la plus ample cognoiſſance, vient la ſatisfaétion plus ample. Ioint que pour nous
apprendre à hair la craſſe, qui nous difforme le # de la conſcience, il ſertdeluy
preſenterà toute heure ſon miroiier: obtenºKqu'elle trauaille à ſe contempleren cét
eſtat, commc elle fait en s'eſtudiant pour ſe deſcrire , vous laportez à l'auoiren hor
reur. Mais laiſſons ce propos : auſſi bien ncſaurions-nous dire que des ſornettes ſur
ce ſujet, apres les excellentes choſes que noſtre Autheurdit luy-meſmc,aux Chapi
tres qui s'appellent, Surdes Vers de Virgile, & de l'Exercitation. Il eſt bien vray
qu'en ſaiſon telle que la noſtre, où les choſes plus excellentes ont moins de credit, ilfaut
que les ſornettes en eſperent. , -

Quant à quelques gros bonncts, qui le pretendoient taxerd'ignorance, ils mon


trent aſſez qu'ils veulent deuiſer, @ nous contenterons de les eſcouterpourtoute reſ
ponſe : Non ſeulementpourle respectdes diſcours 69 conſiderations que cét 8ſcriuain º -

apporte ſurl'ignorance g) ſurla Science,ſiriches &ſublimes,qu'on reconnoiſt aſſez,


qu'ilnepeut eſtre ignorantqu'où,cº quad il luy plaiſt: (@r quiconque cognoiſtl'igno
rance, &) n'eſt ignorant qu'à ſa mode & à ſon mot,ſurpaſſe la Science) que d'autant
qu'ilpublie auſſi; que celuy qui leſurprendra en ce vice, nefera rien contre luy, voire
mcſmes qucl'ignorance eſt ſa maiſtreſſeforme : adiouſtons qu'encores ces gens ne la co
gnoiſſent-ils en ſon Ouurage,que par la profeſſion qu'ilfait d',ſtre ſon partiſan. Nul
ne doit auoir hontc d'ignorer, s'iln'ignore les choſes ncceſſaires à l'homme en gcneral,
ou à luy en particulierparſa condition, ou celles qu'il veut qu'on croye qu'il ſçache.
Or non ſeulement noſtre Autheur n'eſt bleſSéd'aucune de ces trois ignorances : mais
, - toutes lesfois qu'il parle de quelque Scicnce que ceſoit, parlant preſque de toutes par
occaſion , s'iln'en parle fort amplement, au moins ne s'y # , nonob
ſtantſaprofeſſion d'ignorance.A quelprix ie vous ſupplie ſe tailleroit la Scicnce, telle
que ces meſſieurs memes lapuiſſentfigurer @allongerſa portée; ſil'ignorance de cet
tui cy ſe taille au prix de l'Apologie de Sebonde, &)du Chapitre de la Medecine,
pourne toucher que ces deuxpieces ſeulesdejon Liure ? @ notamment conſiderables,
cn cette occaſion de monſtrcr, en casque beſoin fuſt, s'il eſtſçauant, ou s'il ne leſtpas,
vcu qu'elles ont hors de ſonprincipalgibieren lapluſpartde leureſtenduë, & preſ
que vniuerſelles en ccqu'on appcllevulgairement Science g) doctrine. Quelprecieux
ignorant, au ſurplus , qui conçoitſîpompeuſement l'ignorance que cettui-cy #igno
rant guiſe cognoiſt, qui ſe proclame, @r qui n'eſt recognu pour tel, que paroù il luy
plaiſt qu'on le recognoiſſe ? quclprecieux ignorant, qui fait voiroù bonluy ſemble,
que s'il n'a appris les Sciences, c'eſt qu'il a ſenty qu'il pouuoit enſeigner les meilleures
jans les apprendre ? ignorant enfin, qui ſait choiſir aux meſmes Sciences ce qui
luy fait beſoins taxer à iujie prix la part qu'il en eſlit (& cclle qu'il en rebutte,
* - C
^,
P R E F A C E.
cº)nous montrerle droiét vſage de cette- là. Certes les Sciences ſontdeſfacile acqui
ſition c9 diſtribution, qu'eux-meſmes quiparlent, &) deux mille autres dans Paris,
feroicnt en trois ans dix mille doéteurs en toutes lesparties de la doétrine, quipeuuent
à leur compte meſme défaillir à ce perſonnage » langue Grecque,Grammaire, Phyſi
que, Metaphyſique, Mathematique : mais ie leurdonnequinze, s'ils pcuuent, s'a-
maſſans tousenſemble ,forgerenl'eſpace entiere de leurvie,ienedypas vnpareil eſ
prit @r iugement; oiiy bienſeulement,vn eſprit qui aitauſſi bonnegrace à tympaniſer
la Science, que cettui-cy l'ignorance. Qui peut trouuertelles Sciences de College, ou
communes , à dire, en cette hauteſſe d'entendement & de iugement, au cas meſmes
qu'elles luy manquaſſentdu tout , ſinon celuy qui ne ſait que valent l'entendement
ny le iugement en autruy,pource qu'il ne les poſſede pas ? Si la Science outreplus, e
vante d'enrichir la ſuffiſance, la ſuffiſanceſe vante auſſid'auoir engendré la Sciences
g) le ſçauant ne porte pasſon talentpartout, ce que leſuffiſantfait: nyla Science ne
contrerolle iamais la ſuffiſance : ſifait bien la ſuffiſance, la Science : ©r l'inſtruit des
meſures de ſa forcee9 deſafoibleſſe, non au reuers. Deplus,l'effet de celle-là s'ex
primeſouuent à limiter, parfois à recuſerdu toutcelle-cy:dont noſtre Sage eſcrit; que
le ſuffiſanteſtſuffiſantà ignorer meſmes. Ori'appelle Sciences de College, ou commu
nes,ces diſciplinesqueieviens de nommer, & toutes celles en vnmot qui ſonthors la
diſcipline del'homme g) de la vie : c'eſt à dire hors la Morale, conſiſtant en lafaculté
d'agir,raiſonner&)iuger droitement : doctrine pour laquelle aſſiſter& ſeruirapres
rout,les autres doctrines ſontforgées, ou elles leſont auecnulou pcudefruicf. Par
tàA7f † la tient en haut degré, commefaiſoit ce meſme perſonnage,peut ou

blierounegligertoutes les autres,quandilluyplaira qui s'appellentpursamuſemens


ſcholaſtiques en ceux qui ignorent celle-cy: & ſimples ornemens @radminicules en
ccux qui laſſauent.Alcibiades trouuant vn iour Pericles empeſché à dreſſerles com
ptes de ſon adminiſtrationpourles rendreaupeuple, iugeaqu'ilſe deuoitpluſtoſtoccu
peràchercher le moyen de n'en rendre point. Etcombien doncaplus dignement fait,
ue d'acquerir les Sciences vulgaires dont ileſtqueſtion, celuyquia releué ſon eſprit
à tel degré de hauteur parvne autre ſeule bien choiſie,enluydédianttout ce ſoin que
le commun des ſçauans diſſipe entre elle g) cette quantité de ſes compaignes; que le
manquement de celles-là ne luy peutapporteraucuneimperfection ou perte, #
ſtance aucun luſtre, qu'il nepuiſſe pertinemment negligerº @r quiſçait comprendre,
g)faire comprendre en ſuite à tout hommeſage, que cette abſtinence ounegligence eſt
, bien fondée , Ceux qui apprennent ces # s'égalent à elles : celuyquifait ce
traitde les negligerà tclle conditiond'aduantage, s'eſleue pardeſſus elles : (ër Socrates
Monarquedelaſageſſe &) du genre humain,eſleutpourſon partage cetteefpecedeſa
pience,ſſauanteaux mœurs,& partout ailleurs ignorante,cr s'y borna toute ſa vie.
Pourle regardde quelques-vns,quiveulenteſtendre les effetsdecettepretendué igno
rance del'eſpritdont nous parlons iuſquesau changementde quelquestermes vſitezen
l'art vulgairement,libertinagedeſa methode,ſuite découſuède ſes diſcours,@manque
de relation des Chapitres auecleurs tiltres meſmes parfois: s'ilsſont capables de croire
qu'vne teſte de ce calibre ait manquéparincapacitéàfaireencela,ce que tout eſcolier
de y.ans peut©rfait; ie trouue qu'ilsſont ſiplaiſans à parlerquc ce ſeroitdommage
de les faire taire. Ces meſſieursaueclcurs belles animaduerſſons ont volontiers cueilly
l'vne des branches de cette ignorance doctorale, laquelle mon Pere nous aduertit en

-
' - P R E F A C E.
quelque lieu, que la Science fait (g) engendre , comme elle défait la populaire. Ie dis
qu'ils ont cueilly l'vne des branches de cette ignorance-là: car enfin il eſt vnc autre
ignorance haute & Philoſophique, qu'ils ne cognoiſſentpoint, @r qui nous eſtd'vne
dl/t/€ ſorte, apportée &) enſeignée par la Science, s'il eſt beſoin de le dire apres ce que
i'ay repreſenté Science à laquelle apres elle montre le chemin qu'elle doit tenir,luy
tailleſapart, ſt) luy fait voir, qu'elle n'eſt ny ſageny clair-voyante,ſielle ne recon
noiſt releuer d'elle. - - - ' -
Il ſe void vne eſpece d'impertinensiuges des 8#ſſais, entre ceux meſmes quilesay
ment , ce ſont ceux quiles loüentſans admiration ſignammentenvnſiecleſieſloigné
deceux où tels fruictsgermoientautrefois.La vraye touche deseſprits, c'eſt l'examen
d'vnnouuelAutheur @rceluyquile lit,ſemetàl'eſpreuueplus qu'il nely met. Cet
tui-cy ſans doute,feroit parleren hommerauy, le Lecteurqui le ſauroit cognoiſtre.
Quiconque dit de Scipion, que c'eſt vn gentil Capitaine &) deſirable citoyen, &) de
Socrates, vn galand homme,leur fait plus de tort, que telqui totalement ne parle
point d'eux : à cauſe que ſi l'onne leurdonne tout, quandileſt queſtion de leurattri
buerdes aduantages, on leuroſte tout. Vousnc ſauriexloiier telles gens, en les meſu
rantmediocrementºnypeut-ſtreamplemènt : ils paſſent ioute meſure,i'entens meſure
uidit & retient à dire:ſt)peut-eſtre qu'ilspaſſent encores celle quine retiêtrien.C'e
à moyde cotter combien i'ay veu peude cerueaux capables de mettre cétOuurage à
iuſte prix : moy certes qui ne ly mets auſſiqu'imbecilement. Nos genspenºſent bien
ſauuer l'honneur de leur iugement, quand ils luy donnent ce gentil Eloge : C'eſt vn
gentilLiure : ou : C'eſt vn belOuurage : vnenfantde huict années en diroit bien au
tant. -Apres tout ie leurdemande, paroù &) iuſques où beau ? quels raiſonnemens,
quelle force, quels argumens des Anciens luyfonthonte?(ër veux finalement qu'ils
me notent,que c'eſt que vousypouuexſurprendre, que Plutarque @rgens deſa 77247°
que, n'euſſentprisplaiſird'eſcrire s'ils s'y uſſentrencontrez ? queliugement s'eſtonc
ques oſéſ pleinement eſprouuer?s'eſtoffertſinudº nous alaiſſéſ peu que douterdeſa
profondeur,@rque deſirerde luyºie laiſſe à partſagrace & ſon elegance. Auſurplus
iene daignerois pasloiier les 8ſſais, d' ſtre du toutàleurAutheursſipluſieurs meſmes
des Liures anciens &)fameux,n'eſtoientpourlapluſpartdeſrobez. I'auouèqu'ilafait
desemprunts : mais ilsne ſontpasſifrequens,qu'ilspuiſſentvſurperlaproprieté deſon
Oeuure, comme ilnous aduertit. Et ceux quipenſent auoirappris de la bouchede ſon
Liuremeſme, qu'ileſt baſtydes deſpouilles de Plutarque & de Senegue; trouueroient
| s'ils auoient tourné feiiillet, qu'il entend que ces deux Autheurs l'aſſiſtent, non pas
qu'ils le couurent. A quoy nous deuons adjouſter,que les empruntsſontſidextrement
· adaptez, que le beneficedel'application,oumaintefois quelqueenrichiſſementdontil
les rehauſſe de ſon cru,contrepeſent ordinairement lebenefice del'inuention. Etqui
plus eſt, ce qui neceſſairementſe fait recognoiſtrepourſien, ne doit rien au meilleur du
3reſte ſurtoutoù la ſolide vigueurdes conceptions & le iugementfontleurjeu. (eux
qui ne cognoiſtroient pasd'ailleurs cette vertu de nºſtreliures d ſtre entierementfils
deſon Pere,ſententau Genie,enfonçantſalecture, qu'il eſt tout d'vne main. Mais
quiconque veut ſſauoirce que c'eſt, de ſentirau Genied'vn Liure qu'il eſt tout d'vne .
main,l'apprenne par contre-luſtre aux 8iſcrits de Charron,perpetuelcopiſte de cet
tui-cy, reſerué les licences où il s'emporte parfois : ſi bon ou mauuais copiſte pour
, tant encore, hors de là meſme, ie croy l'auoir aſſeXexprimé. • Adjouſtons, que
- c ij -
P R E F A C E.
Cctteeſgale c9° plaiſante beauté de ce Liure,ſon nouuelair, ſon intention &)ſa
| forme incognuës iuſques à nos iours, expriment aſſez, que quiconque laiteſcrit, la
conceu. Nouuelair, diſje : Carvous le voyez d'vn particulier@rspecial deſſein,
ſcrutateur vniuerſel de l'homme interieur, ſt) de # correéteur@rfleau continudes
erreurs communes. Ses compagnons enſeignent la ſageſſe, il deſenſeigne la ſottiſe : &)
a bien euraiſon, de vouloirvuiderl'ordure hors du vaſe, auantqued'y verſer l'eau de
maffe. Les autresdiſcourentſurles choſes: cettui-cyſurle diſcours meſme, au tant que
ſurelles. Ceux-là ſont leſtude du Phyſicien, du Metaphyſicien, du Dialecticien,du
Mathematicien, ainſi du reſte : cettui-cy, l'eſtude de l'homme. Ileſuente cent mines
nouuelles,mais combiendifficilement eſuentables* Dauantage,ila celadepropre à luy,
que vous diriez qu'ilait eſpuiſéles ſources du iugement, @r qu'il ait tant iugé, qu'il
ne reſte plus que iugerapres. Et me ſemble qu'ilait encores quelque choſe de nouueau
&)depeculier,endelices @rfloriditex perpetuelles. Comme auſſil'a-t'ilenl'excellence
& delicateſſe dontilapplique 72072ſeulementſes emprunts,deſquelsieviens deparler,
mais encore ſesallegations & ſes exemples : en ſorte qu'autant d'applications ce ſont
preſque autant de belles inuentions : loiiange au demeurant qu'on peuteſtendre à la
-

pluſpart des couſtures,de la tiſſure, & du baſtiment de ſes diſcours & de ſon lan
gºge.
Combien nousdiront heureux lesgrandes ames quinaiſtrontapres nous,deceque
la fortune nous ait produits en vneſaiſon, oùnous ayonspüpratiquer la communi
ration c9 la bienueillance de celuyquinous a porté ce beaufruict ?@r combien regre
teront-elles, qu'elle leur ait # ce bien ! Les grands esprits,ſont deſireux outre
meſure, de rencontrerleurs ſemblables : la conference @r la ſocietéleureſtantplus ne
ceſſaires & deſirables qu'à tous autres, @r ne ſe pouuans edifier ou rencontrerbien
à poinétque de pareil àpareil. Ornous auons eſcrit vn mot de ce ſujet en autre lieu:
tant pourlemcrite de la choſe, que pour le reſpect d'vn Autheurquiaparléſinoble
ment &) ſi prccieuſement, s'il ſe peut dire,de ces dons celeſtes,ſous le tiltre de l'A-
mitié. - -1

A V ſurplus,l'opinion qu'ont euèles Imprimeurs que la Table desmatierespour


roit enrichir la vente des 8ſſais, eſt cauſequ'ils lyontplantées contre monaduis
neantmoins parcequ'vn Ouurageſ plain @ſipreſſén'enpeutſouffrir.Autantſuis
ie contraire à cette vie de l'Autheur, qu'ilsont logée en teſte, eſtantcomplette dans le
volume. Quant aux noms des Autheurs citeX, qui ſe voyenticy, oupourront voir
encores, en quelques impreſſions; i'ay reueu @r confronté ſur leurtexte, tous ceux
qu'vnincognu yauoitappliquex : retenu les vrais, rejettélesfaux, augmentant ces
veritablesd'vne moitié Si bien qu'ilnereſte pource regard,qu'enuiron cinquätevui
des, ou noms à remplir,en ce plantureux nombre deprés de douze censpa ages. C'e-
ſtoitpourtant vne aſſez espineuſe difficulté, que de trouuerlaſource d'vne bonnepar
tie des authoriteXdece Liure : l'Autheuren ayantparfois meſlédeux ou trois enſem
ble,# donnétourdemain de ſafaçon à quelqu'autre, quiles rend deplus obſcure
recherche. Quoyque ceſoit,ie ne mefuſſeiamais demeſléede leurqueſte,ſidesperſon
nes d'honneur @ doctes que i'ay nommées autre part, ne m'euſſent preſté la main.
• Apres tout,ie rccognois que cette recherche @ ces cottes d'Autheurs, euſſenteſté
negligées par mon Pere : & moy-mſme ne me fuſſe pas miſe en peine de courra
/
-

P R E F A C E.
apres : mais trois raiſons m'ont orcée de les entreprendre : en premier lieu, cétaduan
cement deprés de moitié: ſecondement, la beſtiſe d'vne partdu monde, qui croit beau
coup mieux la verité ſous la barbe chenuè des vieux ſiecles, fº) ſous vn nom d'anti
que @ pompeuſe vogue : tiercement,l'intereſt g)priere des Imprimeurs. Lcur meſme
priere expreſſe m'a contrainte, non pas de changer, oiiy bien de rendre ſeulement
moins frequens en ce Liure, trois ou quatre mots à trauers champ, &) de rangerla
ſyntaxe d'autant de clauſes : ces mots ſans nulle conſequence, comme aduerbes ou par
ticules, qui leur ſembloient vn peu reueſches au gouſt de quelques doiiillets duſiecle:
&) ces clauſes ſans aucune mutation de ſens, mais ſeulement pour leuroſtercertaine
dureté ouobſcurité, qui ſembloient naiſtre à l'aduenture de quelque ancienne erreur
d'impreſſion, ou au pis aller de ccgenereux meſprº de telles niaiſeries,que leurOuurier.
affeétoit. Ie ne ſuis pasſîinconſiderée ouſſacrilºgue,que de toucherenplus fortster
mes que ceux-là, ny à mot ny à phraſe d'vn ſi precieux Ouurage : edifiéd'ailleurs
de telleſorte, que les mots &) la matiere ſont conſubſtantiels. Si quelqu'vnprendla
peine d'enfaire vne confrontation ſurle vieil & bon 8xcmplaire in folio, ilpourra
dire quelle a eſtéma religion en cela. Cependant iln'appartiendroit iamais à nul apres .
moy,d'y mettre la main à meſme intention, dautantque nul n'y apporteroit nymeſ
me reuerence ou retenuè,nymeſme adueu de l'Autheur,ny meſme Kele, nypeut-eſtre
vneſ particuliere cognoiſſance du Liurc. En ceſeul poinétay-ie eſtéhardie, dere
trancherquelque choſe d'vn paſſage qui me regardes à l'exemple de celuy qui mit ſa
belle maiſonparterre, afindy mettre auecellel'enuie qu'on luyenportoit 1oint que
ie veux deſmentir maintenant & pourl'aduenir,par cette voye, ceux qui croyent,
quejî ce Liure me loiioit moins, ie le cherirois 69ſeruirois moins auſſi.
Les Imprimeurs m'ont encorepreſſéede tournerles paſſages Latins des 8ſſai,ſur
le deſirqu'ilspretendent, que pluſieurs ignorans de ce langage,ont de les entendre. Ce
deſireſtaſſez crud: vcu qu'vn Lecteurqui cognoiſt ces# #ges-là, n'eſtpaspluspreſt
de démeſler bien à poinctl'Ouurage auquelils ſont enchaſſez, que celuyquine les co
gnoiſtpas,s'il n'eſtd'autrepartferréàglace. Neantmoins afin deſeruirà l'vtilitédes
meſmes Imprimeurs ou Libraires,ie meſuis portée à les traduire.Sii'ay rendu la Poë.
ſie comme l'Oraiſon,ſous le ſeulgenre de laproſe,poureſtrcplusfidelle traductrice, à -

l'exépled'autres verſions authoriſées denoſtreſiecles onpeut dire,quei'ayeſtéſoulagée


de têps,non de ſolicitude aiguè: la moins eſpineuſe &)ſcabreuſe circonſtance d'vneielle
Verſion eſtant de la repreſenterenvers.Ie le dis,parce que cette maſſe,ouplûtoſt nuée
@ moiſſon d'Autheurs Latins, eſt la creſme &) la fleur choiſie à deſſein, comme on
void,de l'Ouurage des plus excellens8ſcriuains, & pluselegans 69 riches de langage
commed'inuention: adjouſtonsfigureX&) ſuccincts. Ord'exprimerla conceptiöd'vn
grand Ouuricr,eſtoffée de telles qualiteXd'elocutió,g) l'exprimeren vne langue infe
rieure auecquelque grace,vigueur (ër briefueté,butd'vn pertinêt Traducteur,ce n'eſt
pas legereffort.Mais combien plus eſt-ced'exprimerprés de douKe censpaſſages de ce
qualibre, amples, mediocres oupetits ? Or nonobſtant ma proſegenerale, ie n'ay pas
laiſſé de rendre en vn ou deux vers, les brefues ſentences, ou autres traicts deſlite,
i'entends ceux des Poètes : tant pour n'eſtre aſtrainte paraucune religion, à renoncer
ce priuilege de paſſerde la proſe aux vers, que parce qu'ilsſont plus faciles à retenir
qu'elle.Etſilarithme de tellesſentences eſtparfois diuerſe, n'importe à l'oreille, puis
qu'ellenepaſſepoint le nôbre de deux. I'ay tournéd'autreparten vers,quelquespaſ
c 11j
p R E f A C E.
ſages d'eſtenduè;vn àl'entréedu Liure, d'autres au chapitre, Surdes vers de Virgiles
tant par eſbat, quc pourpiquer ſiie puis quelqu'vn par exemple à faire le meſme du
reſie. I'ay traduit les Grecs auſſi,ſaufdeux ou trois,que l'Autheura traduits luy
meſmc, les inſerant en ſon texte. Ny ne preſentepointd'excuſe d'auoirlaiſ$édormir
les libertins, ſous le voile de leurlangue cſtrangere, ou d'auoir tors le nez à quelque
mot fripon de l'vn d'entr'eux : ſi ce mota eſté leſeul qui me pûſt empeſcherd'enfaire
preſent au Lecteur. Auſſi peu m'excuſeray-ie, d'auoirau beſoin vſé de locutions vn
peu hardies pourlaproſe : yeſtant forcéeparla nature des vers qu'elle expoſoit. Au
ſurplus, en deux ou trois lieuxſeulement; ie me ſuis donné libertéd'vn motde para
phraſe : iugeant la lumiere neceſſaire en cét endroit,pourleuerau foible Lecteurl'oc
· caſion de ſuppoſer vne batologie. Comme aux lieux, (qui ſont courts de nombre
pourtant) où ie l'ay iugéplus en train d'ignorer&) de chercher, quedeſuppoſer ;ie me
ſuis reſtrainte dans les loix d'vne auſtere traductrice. I'adiouſteray ſurle Latin des
Eſſais; que ſiparfois on trouue quelque diſſonance entre le texte originaire & luy,
comme de temps,perſonnes, C%7°autrcs legeres circonſtances; on le doit attribuer non à
l'inaduertance, mais au deſſein (g) meſnagement de l'Autheur, quiparce tourdeſou
- pleſſe ſel'eſt approprié: comme il s'eſt appropriécertains paſſages, àſens toutdiuers,
& parfois oppoſite de leurintention natale,par vne excellente application. C'a eſté
certes vne de mes peines, me trouuant ſur quelque paſſage contourné ou frelaté, de
l'exprimeren telleſorte, qu'ilquadraſt ſortablement s'ileſtoitpoſſible, à la compoſi- .
tion originaire ſdr2l'application.Enfin s'ilſe trouuequelquefaute en mon ouurage,
i'eſpere qu'elleſerafaute , non de circonſpection, mais bien de connoiſtre les menus#
frages du Donets, auſquelsie ſuis peuverſée,pour auoirappris cette languepluſtoff
· afindegouſter ſon Genie @ celuy de ſesgrands Autheurs, que ſa Grammaire : ainſ
i'eſpere qu'vn Lecteurhabile homme,prendra la peine de m'aduertirpluſtoſtque de
me quereller.
Excuſe, Lecteur, les fautes d'impreſſion qui nous peuuent eſtre eſchapées : ceux
qui ſgauent que c'estd'imprimer, te diront; qu'il esiſi difficilede# bron
cherà ce pas, que le meilleurouurage de la preſſe n'est autre choſe que le moins defail
lantde cette part, comme eſt certes cettuy-cy: duquelapres tout, nous auons pris la
peine de corriger la pluſ part des erreurs auec la plume, &)recueilliren vn8rrata
bien exaét le reſte de celles qui peuuent importer. Au contraire pourtant du deſſein
aſſex ordinaire, de ceux qui font imprimer pour autruy, leſquels fuyentd'en appli
quer aux Liures : dautant qu'ils ayment mieux que la reputation de laſuffiſance
d'vn Autheurdemeurefort bleſſée, queſicelle de leurvigilancel'eſtoitvnpcu.
Paſſe
legerement les moindresfautes : comme parfoisquelquesponctuations,ſoitau Fran
gois ou au Latin,69parfois encores quelque manque d'orthographe,vn affaire,pour
vn, à faire, contepour comte, cœurpour chœur, &' les manquemensdeparcilair, ou
de la façon d'orthographierdu temps que le Liure futpremierement imprimé Si ton
eſprit est digne de ſa leéiure, tu lesſauras bicn rhabiller: d)ie penſe quc tu croiras
bicn qu'auſſieuſſions-nous fait,ſ nous les euſſions apperceiies auant qu'elles eſcha
paſſent. Or de peur qu'il n'en reſte quelqu'vne, apres ma recherchepreccdente , ie te
promets de larepeter encores, &) d'en mettre apres vn8xemplaire en la Bibliotheque
du Roy, & l'autre en cellede Monſeigneurle Garde des Seaux,corrigez des derniers
traits de maplume:afin que la poſtcritéypuiſſe auoirrecours au beſoin. I'oſe dire que
: D R E F A C E.
la connoiſſance toute particuliere que i'ay de cét Ouurage, meriteque lameſmepoſte
rité s'oblige de mes ſoins, &) s'y fie. Que ſi quelqu'vn accuſoit tantde menus ſoins
comme poinétilleux,i'eſtime au con traire,qu'ils ne lepeuuenteſtre aſſez,ſurl'Ouurage
d'vn8ſprit de ſihaute ſageſſe ,que ſes fautes pourroientſeruird'exemple,ſinous per
· mettions qu'ilen eſchapaſticy. Pourles accents du Grec,ie n'yentends rien : &) cela
n'importe guere à ce Liure, qui n'en couche quefortpeu : nytelle ignorance à moy,ſî
i'en ſuis creuë. Quant aux cottes des Autheurs en marge, on ne s'eſt pas touſiours
amuſé à obſeruertoutes les particulesde la Syntaxe, vn de, vn apud, & c. tantpour
eſtrecir le champ des fautes aux compoſiteurs, que parce que chacun entend ces cho)ſes
4 demy 7770f . -

Remercie au reſtede cette impreſſion les Grands de la France, deſquels ma grati


tudca tellementfaitſonnerle Nompartout, qu'iln'estpas beſoin de le repetericy : car
ſans leurs dons, mon zele deterendre ce digne ſeruice en mourant, reſtoit inutile. Les
Libraires@r Imprimcurs, quc ie ſollicite ilya ſept ou huict ans par tout de l'entre
prendre eux-meſmes , comme on ſçait; eſtoientſourds quandie leurpropoſois mespre
cautions,quoyqu'elles ne conſiſtaſſentſeulement qu'à les obligerd'apportcrà leur Ou
urage vne iuſte correction. Deuxraiſons cauſoient ce refus : la premiere, c'eſt, qu'ils
veulent communement tout prendre, & ne rien mettre : la ſeconde, que ce Liure eſt
en veritéd'vne correction tres-particulierementdifficile : dont labrefuetédu langage,
&)ſon baſtimentauſſi nouueau,qu'admirable,ſont cauſes : en ſorte qu'vn compoſiteur -

@r vncorrecteurordinaire,y perdentleurOurſe. Outre qu'il arriue ſouueni, que ces


Libraires@r Imprimeurs n'y mettentpoint de correcteur du tout, s'ils n'y employent
parforme lespremiers ignorans, qu'ils trouuenta bon marché. Eneffetlaſeule cor
rection de cette impreſſion m'a autant couſté, qu'vne de leurs impreſſions entiere leur
couſte, ſans compter ma propre peine &)mon ſoin : @ſiic tiens en cela, madeſpenſe
pour bien employée. Sçache donc, Leéteuramoureux de ce diuin Ouurage,que les
ſeules impreſſions de l'Angelier depuis la mort del'Autheur t'en peuuent mettre en .
poſſeſſion : notamment celle in folio, dont ievis toutes les eſpreuucs : (& celle-cy,ſa
ſa urgermaine Si tu prendsſoin de confrontertoutes les autres,en quelqueslieux é9
volumes qu'elles ſe ſoientfaites, ou ſefacent à l'aduenir,par laſeule entrepriſe des
meſmes Imprimeurs ou Libraires, contre ces deux; tupourras connoiſtreſiie dis vrays
& en conceuras autantd'horreur que moy, ſi lafortunene fait vn miracle pourles
ſuiuantes, qu'elle n'a iamaisfaitpourlesprecedentes. I'acheuois cecy à Paris en Iuin
mil ſix cens trente-cinq.

SO MMA I RE REC IT , SVR LA VIE DE MIC HE L


Seigneur de Montaigne, extraiét de ſes propres 8ſcrits.
# IcHEL de Montaigne naſquit à ſon pere, le troiſieſme de
# ſes enfans en rang de naiſſance. Et le donna à tenir ſur les
# fons à des perſonnes de la plus abjecte fortune, pourl'obli
$%t# ger & attacher plûtoſt à ceux qui pouuoientauoir beſoin de
luy, qu'à ceux dontil pouuoit auoir beſoin. Auſſil'enuoya-il dés le ber
ceau, nourrir à vn pauure village des ſiens, & l'y tint, autant qu'il fut en
| c 1iij
-
/

'U I E DE L' A V T H E V R.
nourrice, & encores au delà,le dreſſant à la plus baſſe & commune façon
de viure. En quoy certainementilſe forma fi bien à la frugalité & auſte
rité, qu'on a eu en ſon enfance principalement peine à corriger le refus
qu'il faiſoit des choſes, que communément on ayme le mieux en cét âge,
comme ſuccres, confitures, pieces de four.
C'eſt vn bel & grand agencement ſans doute, que le Grec & le Latin;
mais onl'achepte tropcher auiourd'huy. Parquoy † pere ayant fait tou
tes les recherches qu'homme peut faire, parmy les gens ſçauans & d'en
tendement,d'vne forme d'inſtitution exquiſe; fut § de cét inconue
nient que l'vſage apportoit : & luy diſoit-on,que cette longueurque nous
mettions à apprendre les † des anciens Grecs & Romains qui ne
leur couſtoient rien, eſtoit la ſeule cauſe pourquoy nous ne pouuons arri
ueràlagrandeur d'ame & de cognoiſſance qui eſtoit en eux.Tantya donc
que l'expedient qu'il y trouua,ce fut qu'en nourrice, & auant le premier
· deſnoüement de la langue de ce ſien fils,ille donna en charge àvn Alle
mand, qui depuis eſt mort fameux Medecin en France, du tout ignorant
de noſtrelangue, & tres-bienverſé en la Latine. Cettui-cy qu'ilauoit fait
venir exprés, & qui eſtoitbien cherement gagé,l'auoit continuellement
entre les bras. Il en eut auſſi auec luy deux autres moindres en ſçauoir,
our le ſuiure, & ſoulager le premier : ceux-cy ne l'entretenoient d'autre
† gue que Latine. Quantau reſte de la maiſon, c'eſtoitvne regle inuio
lable,que nyſonpere meſme,nyſamere,nyvalet, nychambriere ne par
loient en ſa compagnie, qu'autant de mots de Latin que chacunauoitap
prins pour jargonner auec luy. C'eſt merueille du fruict que chacun y §
ſon pere & ſa mereyapprindrent aſſez de Latin pourl'entendre, & en ac
quirent à ſuffiſance pour ſ'en ſeruir à la neceſſité,comme firent auſſiles
autres domeſtiques qui eſtoient plus attachez à ſon ſeruice. Sommeils ſe
Latiniſerent tant, qu'il en regorgeaiuſques aux villages toutautour, oùil
y a encores, & ont pris pied par l'vſage, pluſieurs appellations Latines
d'artiſans & d'outils. Quantà luyilauoit plus de ſixansauant qu'il enten
diſt non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabeſque : & ſansart,
ſans Liure,ſans Grammaire,ou precepte,ſansfoüet,& ſans larmes;ilauoit
appris du Latin tout auſſi pur que ſon Maiſtre d'Eſcole le ſçauoit : car il ne
le pouuoit auoir meſlé nyalteré. Si par eſſayon luyvouloit donner vn
Theme, à la mode desColleges, on le donne aux autres en François, mais "
à luy,ille falloit donner en mauuais Latin,pour le tourner enbon. Et Ni
colas Grouchi, quia eſcrit, De Comitiis Romanorum, Guillaume Guerente,
qui a commenté Ariſtote, George Bucanan, ce grand Poëte Eſcoſſois, &
M.Antoine Muret (que la France & l'Italie recognoiſſent pour le meil
leu1Orateur du temps)ſes Precepteurs domeſtiques ,luy ont dit ſouuent,
qu'il auoit ce langage en ſon enfance ſi preſt, & ſi à main, qu'ils crai
gnoient à l'accoſter. - |

Quantau Grec,ſon pere deſſeignade le luyfaire apprendre parart,mais


d'vne voye nouuelle par forme d'eſbat & d'exercice : ils pelotoient leurs
Pcclinaiſonsàlamaniere de ceux qui par certainsjeux de tablier appren
ſU I E DE L' A V T H E V R. A '

nent l'Arithmetique & la Geometrie Car entre autres choſes,ilauoit


eſté conſeillé de luy faire gouſter la Science & le deuoir,parvne volonté
non forcée,& de ſon propre deſir,& d'eſleuer ſon ame en toute douceur
& liberté, ſans rigueur & contrainte : Ie dis iuſques à telle ſuperſtition,
que parce qu'aucuns tiennent que cela trouble la ceruelle tendre des
enfans, de les eſueiller le matin en ſurſaut, & de les arracher du ſom
meil,(auquel ils ſont plongez beaucoup plus que nous ne ſommes)tout
à coup & parviolence,ille faiſoit eſueiller par le ſon de quelque inſtru
ment, & ne fut iamais ſans homme qui l'en ſeruiſt. -

Mais comme ceux que preſſevn furieux deſir de gueriſon, ſe laiſſent


aller à toute ſorte de conſeil, le bon-homme, ayant extréme peur de
faillir en choſe qu'il auoit tant à cœur, ſe laiſſa enfin emporter à l'opi
nion commune, qui ſuit touſiours ceux qui vont deuant, comme les
gruës : & ſe rangea à la couſtume, n'ayant plus autour de luy ceux qui
luy auoient donné ces premieres inſtitutions, qu'ilauoit apportées d'I-
talie : enuoyant ſon fils enuiron ſes fixans au College de Guyenne tres
floriſſant pour lors, & le meilleur de France. Et là il n'eſt pas poſſible de
rien adiouſterau ſoin qu'il eut,& à luy choiſir des precepteurs de cham
bre ſuffiſans, & à toutes les autres circonſtances de ſa nourriture, en la
quelle il reſerua pluſieurs façons particulieres contre l'vſage des Colle
es: mais tant ya que c'eſtoit touſiours † Et ne luy ſeruit cette
# inaccouſtumée inſtitution, que de le faire enjamber d'arriuée
aux premieres
acheué claſſes : Car à treize ans qu'il ſortit
ſon Cours. - • • , ·
du
-
College,
· il· auoit
,
Il ſe maria enl'âge de trente-trois ans, combien que de ſon deſſein il
euſt fuy d'eſpouſer la Sageſſe meſme ſi elle l'euſt voulu. Mais nous
auons beau dire, la couſtume & l'vſage de la vie commune nous empor
tent. La pluſ-part de nos actions ſe conduiſent par exemple, non par
choix. Toutefois il ne # pas proprement : on lymena,&y fut
porté par des occaſions eſtrangeres. Et tout licentieux qu'on le tenoit,
il a enverité plus ſeuerement obſerué les loix de mariage, qu'il n'auoit
ny promis ny eſperé. . · · ·- ' - . ' .

· Son pere luy laiſſa Montaigne en charge comme à l'aiſné de ſes fils,
prognoſtiquant qu'il la deuſt ruiner,veu ſon humeur ſi peu caſaniere.
- Il ſe trompa,ilyaveſcu comme ily eſtoit entré,ſinon vn peu mieux,ſans
office pourtant, & ſans benefice. Au demeurant ſi la fortune ne luya
| fait aucune offence violente & extraordinaire, auſſi n'a-elle pas de gra
ce. Tout ce qu'ilya eu de ſes dons chez luy, il y eſtoit auant luy, & au
delà de cent ans. Il n'a eu particulierement aucun bien eſſentiel & ſoli
de qu'il deuſt à ſa liberalité. Elle luy fiſt quelques faueursventeuſes,
honoraires, & titulaires,ſans ſubſtance : Elle luy acquiſt le Collier de
l'Ordre S.Michel, qu'illuy auoit demandé autant qu'autre choſe eſtant
ieune : Car c'eſtoit lors l'extréme marque d'honneur de la Nobleſſe
Françoiſe,& tres-rare.Mais parmy toutes ſes faueurs, il n'en eut point,
dit-il, qui pleuft tant à ſon humeur,qu'vne Bulle authentique de Bour
"U I E DE L' A V T H E V R.
geoiſie Romaine, † luy fut octroyée auec toute gracieuſe liberalité,
en vnvoyage qu'il fit à Rome : laquelle eſt tranſcrite en formeau troi
ſieſme Liure de ce Volume. -

· Meſſieurs de Bourdeaux l'eſleurent Maire de leurville, eſtant eſloi


gné de France & à Rome, & encore plus eſloigné d'vn tel penſement.
Il s'en excuſa : Mais on luy apprint qu'il auoit tort, le commandement
du Roy s'y interpoſant auſſi. Son pere auoit autrefois eu meſme digni
té. C'eſt vne charge qui doit ſembler d'autant plus belle, qu'elle n'a ny
loyer nygain autre que l'honneur de ſon execution. Elle dure deux ans,
mais elle peut eſtre continuée par ſeconde election. Ce qui aduient
tres-rarement. Elle le fut à luy, & ne l'auoit eſté que deux § aupara
uant : Quelques années yauoit à Monſieur de Lanſac, & fraiſchement
à Monſieur de Biron, Mareſchal de France En la place duquel il ſucce
da, & laiſſa la ſienne à Monſieur de Matignon, auſſi Mareſchal de Fran
ce: Glorieux de ſi noble aſſiſtance. Tous les enfans qui luy naſquirent
moururent en nourrice : fors Leonor vne ſeule fille eſchapée à cét in
conuenient.
Les premieres publications de ſes Eſſais furent l'an 158o. auquel
temps † faueurpublique luy donnavn peu plus de hardieſſe qu'il n'eſ
peroit. Ilya depuis adiouſté, mais il n'a pas rien corrigé: Son Liure a
touſiours eſté vn, ſauf qu'à meſure qu'on ſe mettoit à le renouueller,
afin que lachepteur ne s'en allaſt les mains du toutvuides, il ſe donnoit
loy d'yattacher quelque choſe. - |
Il auoit la taille forte & ramaſſée,leviſage non pas gras, mais plain,
la complexion entre le iouial & le melancholique, moyennement ſan
uine & chaude : la ſantéforte & allegre,rarement troublée par les mai
§ iuſques bien auant en ſon âge : lors qu'il commença d'eſtre affli
gé de la pierre,& de la colique. Fort opiniaſtre au reſte en la haine & au
meſpris de la doctrine des Medecins : antipathie à luy hereditaire. Son
pereaveſcu74 ans, ſon ayeul 69. ſon biſayeul prés de8o.ans, ſans auoir
ouſté aucune ſorte de medecine. -

Il deceda l'an mil cinqcens quatre-vingts & deuze, le treizieſme de


Septembre, d'vne mort tres-conſtante & philoſophique,eſtant âgé de
cinquante & neuf ans, ſix mois & onze iours, & fut enſeuely à Bour
deaux en l'Egliſe d'vne Commanderie de S. Antoine, maintenant don
née aux Religieux Feuillantins, où ſa femme Françoiſe de laChaſſaigne
luya fait eriger vne honorable ſepulture. - -

#
############################# # # #
T A B L E D E S C HA PIT R E S.
L I V R E P R E M I E R.

Chap. D ARdiuers moyens l'on arri c9 le faux au iugcment de noſtre


I.
ue à pareillefin. P. I. , ſuffiſance. I15
11. Dela triſteſſe. 4 xxv 11. De l'amitié. I18
111...Nos affections s'emportent au delà xxv 111 Vingt-neufSonnets d'8ſtien
de nous. 6 ne de la Boètic. 127
, IV. Comme # ſes paſſions
ſur les objects faux, quand les
xx1x. De la moderation. 128
xxx. Des Cannibales. I32.
- urais luy defaillent. l 2.
xxx I. Qu'il faut ſobrement ſe meſler
v. Si le Chefd'vne place aſſiegée doit de iuger des ordonnances diui
ſortirpourparlementer. I3 7765 .
, I42
v I. L'heuredesparlemens dangereuſe. 15 xxx11. De fuir les voluptez au prix
v II. Que l'intention iugenos actions. 17 de la vie. - I44
vIII. De l'oyſiueté. · I8 xxx 1 1 I. La fortuneſe /c/2COntre ſou
Ix. Des menteurs. 19 uent au train de la raiſon. - 145
x. Du parlerprompt ou tardif 2.3 xxx1v. D'vn defaut de nospolices.148
x I. Des prognoſtications. 25 xxxv. De l'vſage deſe veſtir. 149
| x II. De la conſtance. 28 xxx v1. Du ieune Caton. 151
x 111. Ceremonie de l'entreueuë des xxxv11. Comme nous pleurons @r
Rois. rionsd'vne
- 3O choſe. 154 #
x1v. On eſt puny pour s'opiniaſtrer à xxxv111. De la ſolitude. I65
vneplace ſans raiſon. 3I xxx1x. Conſideration ſur Ciceron.163
xv. De la punition de la coüardiſe. 32 xL. Qu; legouſt des biens @r des maux
| x v1. Vn traiét de quelques Ambaſſa | dépend en bonne partie de l'opi
deurs. . ' 33 nion que nous en auons. I69
xv II. De la peur. - 35 xL1.De ne communiquerſagloire. 183
xvIII. Qu'il ne faut iuger de noſtre xLII.Del'inegalitéquieſt entre nous.185
- heur qu'apres la mort. 37 x L111.Des loix ſomptuaires. I92.
xIx. Que Philoſopher c'eſt apprendre xL 1.v. Du dormir. I94
à mourir. - 39 xLv. De la bataille de Dreux. 196
xx. Delaforce de l'imagination. 51 xLv I. TDes noms. , 197
xx I. Le profit de l'vn eſt le dommage xLv 11. De l'incertitude de noſtre iuge- .
de l'autre. · 59 77lº/2f. 2.O1

xx II. De la couſtume,&) de ne changer X LV I I I. TDes deſtriers. 2o5


- aiſément loy receuë.
ſUne 6G x L1x. TPes couſtumes anciennes. 21o
xx III. Diuers cuenemcns de meſme L. De Democritus &) Heraclitus. 214
conſeil. ,- 73 L I. T)e la vanité des paroles. 217
x x 1 v. Du pedanti /72(°. 8o
LII.De la parcimonie des Anciens. 22o
xxv. Del'inſtitution des enfans. 89 L11I. D'vnmotde Ceſar. 2.2.O

2.2 l
xxv I. C'eſt folie de rapporter le vray · L1v. Tes vaines ſubtilitex.
T AB LE DES C H A P I T R E S.

Lv. Tes ſcnteurs. 2.2.4 xx Iv. De la grandeur Romaine. 5o5


Lv 1. Des prieres. 2.2.5 xxv. De ne contrefaire le malade. 5o6
LV II. De l'âge. 2.32. xxv I. Des poulces. 5o8
xxv 11. Coüardiſe mere de cruauté.5o9
LIvRE SÉCoND. xxvIII. Toutes choſes ont leurſaiſon.516
· xxI x. T)e la vertu. . 518
cºr D E l'inconſtance de nos xxx. D'vn enfant monſtrueux. 523
actions. 2.34 ' xxxI. T)e la colere. 52.4
11. T)e l'Y.urognerie. 24O xxx II. Defenſe de Seneque@rde Plu
111. Couſtume de l'Iſle de Cea, 247 - tarque. j3Q
1v. Ademain les affaires. 257 xxx 111.L'Hiſtoire de Spurina. ' 535
v. Te la conſcicnce.. '259 xxx 1 v. Obſeruations ſur les moyens
v I. De l'exercitation. 2.62. de faire la guerre de Iulius Ce
v1I. Des recompenſes d'honneur. 27o ſar. 54I
v111. Te l'affection des peres aux en xxx v. De trois bonnes femmes. 548 :
Z1725. 273 xxxv I. Desplus excellenshommes.554
1x. Des armes des Parthes. 2.88 xxxv 1 1.Delareſſemblance des enfans
x. T)es Liures. 2.9I aux peres. 558
x1. De la cruauté. 3or
x 11. Apologie de Raymond de Sebon LIVRE TRoISIESME.
de. - 3I3

x, 11. Deiugerdelamortd'autruy.446 Chap. E l'vtile dr de l'honne


x1v. Comme noſtre eſprit s'empeſche 583
•- ſoy-meſme. . 45o 11. Du repentir. 594
xv. Que noſtre deſir s'accroift par la 111.De trois commerces. Go5
mal-aiſance. 451 Iv. De la diuerſion. 614
xv I. Delagloire. 455 , v. Surdes Vers de Uirgile. 622.
xv11. T)e la preſomption. | 465 v I. Des coches. 666
xv111. T)u deſmentir. | 489 vII. De l'incómoditéde la Grädeur 68o
x1x. De la libertéde conſcience, 492 v111. Del'artdeconferer. 684
xx. Nous ne gouſtons rien depur. 495 Ix. De la vanité. 7o2
xx I. Contre la faineantiſe. 498 x. De meſnagerſa volonté. 745
xx 11. Tes poſtes. . 5oI x I. Des Boiteux. ·762
xx111. Desmauuais moyens employez x 11.Delaphyſionomie. 771
· à bonnefin, | 5o2 x I I I. De #experience, 792

- Fin dc la Table des Chapitres.

LES
l

• l'
).. , , ' '!

E S S A Is
DE M I C H
DE M ONTAIGNE
E L
· LIvRE PREMIER
T AR D IV E R s - u or E N s o N -4 RR 1 v E
à pareille fin.
CHAPITRE PREMIER.

Aplus commune façond'amollir les cœurs


) de ceux qu'on a offenſez, lors qu'ayans la
$ vengeance en main ils nous tiennent à leur
#A mercy, c'eſt de les eſmouuoir par ſubmiſ Submiſſion amollit
$ ſion,à commiſeration & à pitié.Toutefois les cœurs offenſex.
la brauerie, la conſtance & la reſolution,
# moyens tous contraires, ont quelquefois
ſeruy à ce meſme effect.Edoüard Prince de
Galles,celuyquiregenta ſilong-temps no
ſtre Guienne ; § duquelles con
ditions & la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur,
ayant eſté bien fort offenſé par les Limoſins, & prenant leurville par
force, ne pût eſtrearreſté parles cris du peuple, & des femmes &en
· fans abandonnez àla boucherie, luy crians mercy, & ſeiettans à ſes
pieds : iuſqu'à ce que paſſant toujours outre dans laville, ilapper
ceut trois gentil-hommes François, qui d'vne hardieſſe incroyable Magnnnimité de
ſouſtenoient ſeuls l'effort de ſonârmée victorieuſe. La confidera courage
i
de troisFran
tion & le reſpect d'vne ſi notablè vertu, reboucha premierement -

la pointe de ſacholere : & commença par ces trois, à faire miſeri


corde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch, Prince de
l'Epire, ſuiuantvn ſoldat des ſiens pour le tuer, & ce ſoldat ayant L'eſpoir de ſalutani.
eſſayé partoute eſpece d'humilité & de ſupplication de l'appaiſer,ſe me le courage.
- A
|

2 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,


- Amour coniugal. reſolut à toute extremité de l'attendre l'eſpée au poing: cette ſienne
| -

reſolution arreſtaſus bout lafurie de ſon maiſtre, qui pour luyauoir


veu prendrevn ſihonorable party, le receut engrace. Cét exemple
pourraſouffrir autre interpretation de ceux qui n'auront leu la pro
digieuſe force & vaillance de ce Prince-là. L'Empereur Conrad
troiſieſme, ayant aſſiegé Guelphe Duc de Bauiere, ne voulut con
deſcendre à plus douces conditions, quelquesviles & laſches ſatisfa
ctions qu'on luy offriſt, que de permettre ſeulement aux gentils
femmes qui eſtoient aſſiegées auecle Duc,de ſortir leur honneur ſau
ue à pied, auec ce qu'elles pourroient emporter ſur elles.Et elles d'vn
cœur magnanime, s'aduiſerent de charger ſur leurs eſpaules leurs
· maris, leurs enfans, & le Duc meſme. L'Empereur prit ſi grand
plaiſir à voir la gentilleſſe de leur courage, qu'il en pleura d'aiſe, &
amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle & capitale qu'ilauoit
ortée à ce Duc : & dés lors en auant traitta humainement luy & les
ſiens. L'vn & l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aiſément :
cari'ay vnc merueilleuſe laſcheté vers la miſericorde & manſuetude.
Pitié & commiſera
Tant y a qu'à mon aduis, ie ſerois pour me rendre plus natureile
ration vicieuſe aux ment à la compaſſion,qu'à l'eſtimation.Si eſt la pitié paſſion vicieuſe
Stoiques. aux Stoïques.Ils veulét qu'on ſecourelesaffligez,mais non pas qu'on
flechiſſe & compatiſſe auec eux. Or ces exemples me ſemblent plus
à propos , dautant qu'on voit ces ames aſſaillies & eſſayées parces
deux moyens, en ſouſtenirl'vn ſanss'eſbranler, & courber ſousl'au
tre. Il ſe peut dire, que de rompre ſon cœur à la commiſeration, c'eſt
l'effet de la facilité, debonnaireté & molleſſe : d'où il aduient que les
natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans & duvul
gaire,y ſont plus ſubjettes : Mais(ayant eu à deſdain les larmes & les
pleurs)de ſe rendre à la ſeule reuerence de la ſaincte image de la ver
tu; que c'eſt l'effect d'vne ame forte & imployable, ayant en affe
ction & en hóneur vne vigueur maſle & obſtinée. Toutefois ésames
moins genereuſes, l'eſtonnement & l'admiration peuuent faire nai
Requeffes & ſuppli ſtre vn pareil effect : Teſmoin le peupleThebain,lequelayant mis
cation ! vainquent
l'homme. en Iuſtice d'accuſation capitale, ſes capitaines pour auoir continué
leur charge, outre le temps qui leur auoit eſté preſcript & preor
donné, abſolut à toute peine Pelopidas , qui plioit ſous le faix de
telles objections, & n'employoit à ſe garantir que requeſtes & ſup
Magnanimité de plications : & au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magni
courage en aduerſité.
fiquement les choſes par luy faites, &à les reprocher au peupled'vne
façon fiere & arrogante; il n'eut pas le cœur de prendre ſeulement
les balotes en main, & ſe departitl'aſſemblée, loüant grandement la
Cruanté de Denys le hauteſſe du courage de ce perſonnage. Dionyſius le vieil, apres des
Vieil.
longueurs & difficultez extrémes, ayant pris la ville de Rege, & en
icelle le Capitaine Phyton grand homme de bien, qui l'auoit ſi ob
La mort nou bien ſtinément defenduë, voulut en tirer vn tragique exemple de ven
heure. geance. Il luy dit premierement, comme le iour auant, il auoit
LIvRE PREMIE R. e# ,
fait noyer ſon fils, & tous ceux de ſa parenté. A quoy Phytomreſ
pondit ſeulement, qu'ils en eſtoient d'vn iour plus heureux que luy.
Apresille fit deſpoüiller & ſaiſir à des Bourreaux, & le trainer par la
ville, en le foüettant tres-ignominieuſement & cruellement : & en •ſ
Magnanimité de
outre le chargeant de felonnes paroles & cótumelieuſes. Mais ileut Phyton à endurer la
1

le courage touſiours conſtant, § ſe perdre : Et d'vn viſage ferme, f779rf.

alloitau contraire ramenteuantà hautevoix,l'honorable & glorieu


ſe cauſe de ſa mort, pour n'auoir voulu rendre ſon païs entre les
mainsd'vn tyran : le menaçant d'vne prochaine punition des Dieux.
Dionyſius,liſant dans les yeux de lacommune § ſon armée, qu'au
lieu de s'animer des brauades de cét ennemy vaincu, au meſpris de
leur chef, & de ſon triomphe, elle alloit s'amoliſſant par l'eſtonne
ment d'vne ſi rare vertu, & marchandoit de ſe mutiner, & meſmes
d'arracher Phyton d'entre les mains de ſes ſergens, fitceſſer ce mar L'homme fortva
tyre : &à cachettesl'enuoya noyer en la mer. Certes c'eſtvn ſubiect riable.

merueilleuſement vain, diuers, & ondoyant, que l'homme : il eſt


, mal-aiſé d'y fonderiugement conſtant & vniforme. Voila Pom
· peius qui pardonna à toutelaville des Mamertins, contre laquelle
il eſtoit fort animé, en conſideration de la vertu & magnanimité
du citoyenZenon, qui ſe chargeoit ſeul de la faute publique, & ne
requeroit autre grace que d'en § ſeulla peine. Ètl'hoſte de Syl Vn ſeul cauſe de la
conſernation d'vne

la, ayantyſé enlaville de Peruſe deſemblablevertu,n'ygaigna rien, ville.

ny pour ſoy, ny pourlesautres.Et directement contre mes premiers


exemples, le plus hardy des hommes, & ſi gracieux aux vaincus,
Alexandre, forçant apres beaucoup degrádes difficultez la ville de Cruautéd'Alexâdrs.
Gaza, rencontra Betis quiy cómandoit,de la valeurduquel ilauoit,
pendant ce ſiege, ſentydes preuues merueilleuſes, lors ſeul,aban
donné des ſiens, ſes armes deſpecées, tout couuert de ſang & de - º • •

layes, combatant encore au milieu de pluſieurs Macedoniens, qui


§ de toutes parts : & luy dit tout piqué d'vne ſi che
re victoire : (car entre autres dommages, il auoit receu deux fraiſ
chesbleſſures ſur ſa perſonne ) Tu ne mourras pas cóme tu asvoulu,
Betis : fais eſtat qu'il te faut ſouffrir toutes les ſortes de tourmens qui
ſe pourrontinuentercótre vn captif L'autre,d'vnemine non ſeule- Obſtination de Batis
ment aſſeurée, maisrogue &altiere,ſe tint ſans mot dire à ces mena à ſe taire. /

ces.Lors Alexandrevoyantl'obſtination à ſetaire:A-ilflechy vnge


noüil ? luy eſt-il eſchappé quelque voix ſuppliante?Vrayementie
vaincrayce ſilence : & ſiie n'en puis arracher parole, i'en arracheray
au moins du gemiſſement. Et tournant ſacholere en rage, comman
da qu'onluy perçaſtles talons, & le fitainſi trainer tout vif, deſchi
rer & deſmembrer auculd'vnecharrette. Seroit-ce que laforce de
courage luy fut ſi naturelle & commune, que pour ne l'admirer
point,illareſpectaſt moins ou qu'ill'eſtimaſt ſi proprement ſienne,
qu'en cette hauteur il ne peuſt ſouffrir delavoir en vn autre, ſans le
deſpit d'vne paſſion enuieuſe ou quel'impetuoſité naturelle de ſa
- -

-
· A ij
4 EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
cholerefuſtincapabled'oppoſition Devray,ſielleeuſtrcccubride,
il eſt à croire qu'en la priſe & deſolation de la ville de Thebes elle
l'euſt receuë : àvoir cruellement mettre au fil de l'eſpée tant devail
lans hommes, perdus, & n'ayans plus moyen de defenſe publique.,
Carilenfut tué bien ſix mille, deſquels nul ne fut veu ny fuyant, ny
demandant mercy :aurebours, cherchans qui çà qui là, par les ruës,
à affronter les ennemisvictorieux : les prouoquans à les § mourir
d'vne mort fort honorable. Nul ne futveu, qui n'eſſayaſtenſonder
nier ſouſpir de ſevengerencores: &aueclesarmes du deſeſpoir,con
ſoler ſa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouual'affliction
de leurvertu aucune pitié: & ne ſuffiſit pas la longueur d'vniouràaſ
ſouuir ſavengeance.Ce carnage duraiuſques à la derniere goutte de
ſang eſpandable : & ne s'arreſta qu'aux perſonnes deſarmées,vieil
lards, femmes & enfans,pour en tirer trente mille eſclaues.
#

| De la Triſteſſe.

C HA P ITR E II,

E ſuis des plus exempts de cette paſſion, & ne l'ayme


ny l'eſtime, quoy que le monde ait entrepris, comme
à prix fait, de l'honorer de faueur particuliere. Ils en
# $ é habillent la ſageſſe, la vertu, la conſcience. Sot &
Triſteſſe appellée des
Italiens, malignité.
vilain ornement. Les Italiens ont plus ſortablement baptiſé de
-
ſon nom la malignité. Car c'eſt vne qualité touſiours nuiſible, toû
jours folle : & commetouſiours coüarde & baſſe,les Stoïciensende
Triſteſſe dommagea fendent le ſentiment à leurs ſages. Mais le conte dit, que Pſamme
ble à l'hemms.
nitus Roy d'Egypte, ayant eſté defait & pris par Cambiſes Roy
de Perſe,voyant paſſer deuant luy ſa fille priſonniere, habillée en
ſeruante, qu'on enuoyoit puiſer de l'eau, tous ſes amis pleurans.
-

& lamentans autour de luy, ſe tint coy ſans mot dire, les yeux
Triſteſſegrande nous fichez en terre : & voyant encore tantoſt qu'on menoit ſon fils à
oſte la parole.
-». - -- la mort, ſe maintint en cette meſme contenance : mais qu'ayant
apperceu vn de ſes domeſtiques conduit entre les captifs, il ſe mit
à battre ſa teſte & menervndueil extréme. Cecyſe pourroit appa
rier à ce qu'on vid dernierement d'vn Prince des noſtres, qui ayant
ouy à Trente, où il eſtoit, nouuelles de la mort de ſon frere aiſné,
maisvn frere en qui conſiſtoit l'appuy&l'honneur de toute ſa mai
ſon,& bien toſtapresd'vn puiſné,ſa ſeconde eſperance, & ayant ſou
ſtenu ces deux charges d'vne conſtance exemplaire,comme quelques
ioursapres vn de ſes gensvint à mourir,il ſe laiſſa emporter à ce der
· nier accident; & quittant ſa reſolution,s'abandonnaau dueil&aux
regrets; en maniere qu'aucuns en prindrent argument, qu'il n'auoit
| eſté touchéauvifquede cette derniere ſecouſſe maisàlaverité ce fut
| :
-

V.
-

LivRE PREMIER 5

u'eſtant d'ailleurs plein & comblé de triſteſſe,la moindre ſurcharge


briſales barrieres de la patience.Il s'en pourroit (dis-je)autant iuger
de noſtre hiſtoire, n'eſtoit qu'elle adjouſte, que Cambiſes s'enque
rant à Pſammenitus, pourquoy ne s'eſtanteſmeu au malheur de ſon
fils & de ſa fille, il portoit ſiimpatiemment celuy de ſesamis : C'eſt,
reſpondit-il, que ce ſeul dernier deſplaiſir ſe peut ſignifier par lar
mes, les deux premiers ſurpaſſans debian loin tout moyen de ſe pou
uoir exprimer. Al'auenture reuiendroit à ce † l'inuention de grand Triſteſſe procedāt de
amour ne ſe
cétancien Peintre,lequelayant à repreſenter au ſacrifice d'Iphige peut repreſenter.
niale dueil desaſſiſtans, ſelon les degrez de l'intereſt que chacun ap
portoit à la mort de cette belle fille innocente:ayant eſpuiſé les der
· niers efforts de ſon art, quand cevintaupere de la vierge,ille peignit
leviſage couuert, comme ſinulle contenance ne pouuoit rapporter Triſteſſe grande Me
ce degré de dueil. Voila pourquoy les Poëtes feignent cette miſera ſe peut expliquer.
ble mere Niobé,ayant perdu premierement ſept fils, & puis de ſuite
autant de filles, ſurchargée de pertes,auoir eſtéen fin tranſmuée en
rocher, |

diriguiſſe malis : -
ue ſa douleur en ro
pour exprimer cette morne, muette & ſourde ſtupidité, qui nous chg l'engourdit. Ouid.
Metam. iib. 6.

tranſit, lors que lesaccidens nousaccablent, ſurpaſſans noſtre por


tée. De vray,l'effort d'vn † pour eſtre extreme, doit eſton
ner toute l'ame, & luy empeſcher laliberté de ſesactions : Comme il
nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaiſe nouuelle, de
nous ſentir ſaiſis, tranſis & comme perclus de tous mouuemens : de
façon que l'ame ſerelaſchantapresaux larmes&auxplaintes,ſemble
ſe deſprendre,ſe deſmeſler & ſe mettre plus au large & àſonaiſe, A peine cnfin ſa tranſe
aux cris donne Paſſage,
Et via vix tandem voci laxata dolore eſt. Virg.AEn. lib. II.
En laguerre quele Roy Ferdinandmenacontre lavefue du Roy Iean
de Hongrie, autour de Bude, vngendarme fut particulierementre
marqué de chacun, pourauoir exceſſiuement bien fait de ſa perſon
ne en certaine meſlée : & incognu,hautement lotié,& plainty eſtant
demeuré: mais de nul tant que de Raiſcïac ſeigneur Allemand,eſpris Triſfeſſegrande
eſteint la parole, &
d'vne ſi rare vertu. Le corps eſtant rapporté, cettuy-cyd'vne com cauſe la mort.
mune curioſité, s'approcha pourvoir qui c'eſtoit : & lesarmes oſtées
autreſpaſſé,il reconnut ſon fils. Cela augmenta la compaſſion aux
aſſiſtans : luy ſeul, ſans rien dire, ſans ſiller les yeux, ſe tint debout,
contemplant fixement le corps de ſon fils, iuſques à ce que la vehe
mence de la triſteſſe ayant accablé ſes eſprits vitaux, le porta roide
mort par terre. -

Petrar.
Chi puo dir com' egli arde è in picciolfuoco,
| diſent lesamoureux,quiveulentrepreſentervne paſſion inſupporta
ble. —miſero quod omnes Moy chetif qu'Amour
aſſeruit, Leſbine tous
Eripitſenſus mihi. Nam ſimul te mes ſens rauit ! Car ſi
toſt que ie voy la Bel
Lesbia aſpexi, nihil eſtſuper mî le, Ma raiſon s'égare
& chancelle.
Quod loquar 47/7e/J5.
A iij
« EssAIs DE MIdHEL DE MoNTAIGNE,
Ma langue # ne par
le plus, Se fige en mon
Lingua ſed torpct, tenuisſub 4/t/t47
goſier perclus. Vn ef
prit de flamme ſoudai- . , : Flamma dimanat, ſonttu ſuopte
ne Me penetrant de
veine en vcine , Vient Tinniunt aures, gemina teguntur
en ma face eſpanoüir. Lumina noéte. . -

Vn tintoüin ſe fait

·
ouir, Dans mon oreillc
martelée, Et ma veue
Auſſi n'eſt-ce pas en laviue & plus cuiſante chaleur de l'accés , que
obſcure eſt voilée. Ca
tul. Epigr.52.
nous ſommes propres à deſployer nos plaintes & nos perſuaſions :
l'ame eſt lorsaggrauée de profondes penſées, & le corps abbatu &
Amoureux ſurpris languiſſant d'amour : Et delà s'engendre par fois la defaillance for
de defaillance fortui tuite, qui ſurprend les amoureux ſihors de ſaiſon, & cette† qui
ff,

les ſaiſit par la force d'vne ardeur extreme, au giron meſme de la


iouiſſance.Toutes paſſions qui ſe laiſſent gouſter & digerer ne ſont
Aux foibles paſsions
les paroles floriſſent,
que mediocres : -

La langue & les eſprits Cure leues loquuntur, ingentes ſtupent. -

eux grandes ſe tranſiſ


ſent » enec Hipp.Act.2. La ſurpriſe d'vn plaiſirineſperé nous eſtonne de meſme.
Sce/24 &. Vt me conſpexit venientem, @r Troia circùm
Quand elle m'apper
coit venir , & recon
Arma amens vidit , magnis exterrita monſtris,
noiſt les armes Troye Diriguit viſu in medio , calor oſſa reliquit,
nes a l'entour de moy;
ſes eſprits frappez d'v- Labitur, & longo vix tandem tempore fatur. .
ne rencontre ſi prodi
gieuſe, ſe tranſporte llt Outre la femme Romaine, qui mourut ſurpriſe d'aiſe devoir ſon fils
& s'eſblouyſſent : la
chaleur abandonne ſes
reuenu de la routte de Cannes : Sophocles & Denys le Tyran, qui
os:elle fond eſuanouie, treſpaſſerent d'aiſe:&Talua qui mourut en Corſegue,liſant les nou
& long-temps apres
dit à peine ces paroles. uelles deshonneurs que le Senat de Rome luyauoit decernez; nous
, Virg. AEneid.s. tenons en noſtre ſiecle, que le Pape Leon dixieſme ayanteſtéaduer
ty de la prinſe de Milan, qu'ilauoit extremement ſouhaittée, entra
Joye cauſe de mort.
en telexcez deioye, que la fieure l'en print, & en mourut Et pour
vn plus notable teſmoignage de l'imbecillité humaine, il a eſté re
Honte cauſe de mort. marqué par les Anciens, que Diodorus le Dialecticien mourut ſur
le champ, eſpris d'vne extreme paſſion de honte, pour en ſon eſcole,
& en public, ne ſe pouuoir † d'vn argument qu'on luy
auoit fait. Ie ſuis peu en priſe à ces violentes paſſions : I'ay l'appre
hcnſion naturellementdure : & l'encrouſte & eſpeſlis tous lesiours
par diſcours.
-

Nos affeétions s'emportent au delà de nous.

C HA P IT R E I I I.

Evx qui accuſent les hommes d'aller touſiours beant


# apres les choſes futures, & nousapprennent à nous ſai
# ſir des biens preſens, & nous raſſoir en ceux-là, com
z »s $ me n'ayans aucune priſe ſur ce qui eſt à venir, voire
aſſez moins que nous n'auons ſur ce qui eſt paſſé , touchent la
plus commune des humaines erreurs : s'ils oſent appeller erreur,
choſe à quoy nature meſmc nous achemine, pour le ſeruice de la
LIVRE P R E M I E R. 7

continuation de ſon ouurage, nous imprimant, comme aſſez d'au


tres, cette imagination fauſſe, plus ialouſe de noſtre action, que de
noſtre ſcience. Nous ne ſommes iamais chez nous, nous ſommes
touſiours au delà. La crainte, le deſir, l'eſperance, nous eſlancent Preuoyance & ſoucy
de l' uauenir.
vers l'aduenir : & nous deſrobent le ſentiment & la conſideration
de ce qui eſt, pour nous amuſer à ce qui ſera,voire quand nous ne
ſerons plus. Calamitoſus eſtanimusfuturi anxius.Ce grand precepte eſt Miſerable eſt l'eſprit
qui ſe trauaille des
ſouuent allegué en Platon, Fayton faict, & te cognoy. Chacun de choſes futures.
Sen. Efiſt. 99.
ces deux membres enueloppe generalement tout noſtre deuoir, &
ſemblablement enueloppe ſon compagnon. Qui auroit à faire ſon
faict, verroit que ſa premiere leçon, c'eſt cognoiſtre ce qu'il eſt, & Deuoir de l'homme,
cognoiſtre ce qu u
ce qui luy eſt propre , Et qui ſe cognoiſt,ne prend plus le faict eſtran eſf.
† pour le ſien : s'ayme, & ſe cultiue auant toute autre choſe : refuſe /

es occupations ſuperfluës, & les penſées & propoſitions inutiles.


Comme la folie quand on luy octroyera ce qu'elle deſire, ne ſera pas
contente : auſſi eſt la ſageſſe contente de ce qui eſt preſent, & ne ſe Sageſſe contente de
ce qui eſt preſent.
deſplaiſtiamais de ſoy. Epicurus diſpenſe ſon Sage de la preuoyance
& ſoucy del'aduenir. Entre les loix qui regardent les §
icy me ſemble autant ſolide, qui oblige les actions des Princes à
eſtre examinées apres leur mort: Ils ſont compagnons, ſinon mai
ſtres des loix : ce que la Iuſtice n'a peu ſur leurs teſtes, c'eſt raiſon
qu'elle le puiſſe ſur leur reputation, & biens de leurs ſucceſſeurs:
choſes que ſouuent nous preferons à la vie. C'eſt vne vſance qui
apporte des commoditez ſingulieresaux nations où elle eſt obſer
uée, & deſirable à tous bons Princes, qui ont à ſe plaindre, de CC
qu'on traitte la memoire des meſchans comme la leur.Nous deuons Obéiſſance deuë'aux
Roys , eſtimation à
la ſubiection & obeïſſance également à tous Roys : car elt regarde leur vertu.
leur office : mais l'eſtimation, non plus que l'affection, nous ne la
deuons qu'à leurvertu. Donnons à l'ordre politique de les fouffrir
patiemment, indignes : de celer leursvices : d'aider de noſtre recom
mandation leurs actions indifferentes, pendant que leur auctorité
a beſoin de noſtre appuy. Mais noſtre commerce finy, ce n'eſt pas .
raiſon de refuſer à la iuſtice & à noſtre liberté, l'expreſſion de nos
vrays reſſentimens : & nommément de refuſer aux bons ſubjets, la
gloire d'auoir reueremment & fidelement ſeruy vn maiſtre, lesim
perfections duquel leur eſtoient ſi bien cognues : fruſtrant la poſte
rité d'vn ſivtile exemple. Et ceux, qui par reſpect de quelque obli
gation priuée, eſpouſentiniquement la memoire d'vn Prince meſ
loüable, font iuſtice particuliere aux deſpens de laiuſtice publiquc.
Titus Liuius ditvray, que le langage des hommes nourris ſous la
Royauté, eſt touſiours plein devaines oſtentations & faux teſmoi
gnages : chacun eſleuant indifferémment ſon Roy, à l'extrémeli «-
• !

gne de valeur & grandeur ſouueraine.On peut reprouuer la magna Roys doiu ºnt eſtre
nimité de ces deux ſoldats, qui reſpondirent à Neron, à ſa barbe, honorez & vbcis.
l'vn enquis de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand
-,
\
- A iiij
8 ESS AIS DE MICHEL DE MONT AIGNE.
tule valois : mais depuisque tués deùenu parricide, boutefeu, baſte
leur,cocher,ie te hay comme tu merites. L'autre,pourquoyille vou- .
loit tuer; Parce que ie ne trouueautre remede à tes continuels male
fices. Mais les publics & vniuerſels teſmoignages, qui apres ſa mort
ont eſté rendus, & le ſeront à tout iamais,à luy & à tous meſchans
comme luy, de ſes tiranniques & vilains deportemens; qui de ſain
entendement les peut reprouuer : Il me deſplaiſt qu'envne ſi ſaincte
police que la Lacedemonienne, ſe fuſt meſlée vne ſi feinte ceremo
Ceremonie des La
cedemoniens à la
nie à la mort des Roys. Tous les confederez & voiſins, & tous les
mort de leurs Roy . Ilotes, hommes, femmes, peſle-meſle, ſe decoupoient le front,pour
teſmoignage de deüil; & diſoient en leurs cris & lamentations, que
celuy-là, quelqu'il euſteſté, eſtoit le meilleur Roy de tous les leurs:
attribuant au rang, le los qui appartenoit au merite; &, qui appar
tient au premier merite, au poſtreme & dernier † Ariſtote,
Nul auant de mon
qui remuë toutes choſes, s'enquiert ſur le mot de Solon, Que nul
rir ne peut eſtre dit
heureux. auant mourir ne peut eſtre dit heureux; Si celuy-là meſme quiaveſ
cu, & qui eſt mort à ſ† eſtre dit heureux, ſiſa renommée
va mal, ſi ſa poſterité eſt miſerable. Pendant que nous nous re
müons,nous nous portons par preoccupation où il nous plaiſt: mais
eſtant hors de l'eſtre, nous n'auons aucune communication auec ce
qui eſt. Et ſeroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'eſt
doncheureux, puis qu'il ne l'eſt qu'apres qu'il n'eſt plus.
A peine ſe troune-t'il
aucun, qui s'arrache & quiſquam
iette hors de la vie tout
entier : car l'hommc
Vix radicitus è vita ſe tollit, c9 eijcit :
inepte croid qu'il reſte
§ quelque cho Sed facit eſſe ſui quiddamſuper inſaus ipſe,
ſe qui luy peut appar Nec remouet ſatis proiecto corpore ſeſe , C9"
4

, tenir au cercueil : ne
pouuant ſe déprendre, V pdicat. -

& ne s'affranchiſſant
pas du tout de ce corps, Bertrand du Gleſquin mourut au ſiege du chaſteau de Rancon, prés
que le treſpas expoſe a du Puy en Auuergne : les aſſiegez s'eſtans rendusapres, furent obli
l'abandon. Lucr. li». ,.
gez de porter les clefs de la placeſur le corps du treſpaſſé. Barthele
my d'Aluiane General de l'armée des Venitiens, eſtant mort au ſer
AMort reputé C077 772 e
uice de leurs guerres en la Breſſe, & ſon corpsayant eſté rapporté à
TU//Z4/7/'. Veniſe par le Veronois, terre ennemie; la pluſpart de ceux de l'ar
mée eſtoient d'aduis qu'on demandaſt § pour le paſſage
à ceux de Veronne : maisTheodore Triuulcey contredit, & †
pluſtoſt de le paſſer parviue force, au hazard du combat : n'eſtant
conuenable, diſoit-il, que celuy quien ſavie n'auoit iamais eu peur
· de ſes ennemis, eftant mort fit demonſtration de les craindre. De
vray en choſe voiſine, par les loix Grecques, celuy qui demandoit à
l'ennemy vn corps pourl'inhumer, renonçoit à lavictoire, & ne luy
Victoire entre les
eſtoit plus loiſible d'en dreſſer trophée : à celuy qui en eſtoit requis,
Grecs n'eſfoit acqui c'eſtoit tiltre de gain.Ainſi perdit Niciasl'auantage qu'il auoit net
ſe à celuy qui deman tement gaigné ſ§ les Corinthiens : & au rebours, Ageſilaus aſſeu
doit vn
l'inhumer.
corps pour
ra celuy qui † eſtoit bien douteuſement acquis ſur les Bœo
tiens.Ces traits ſe pourroient trouuereſtranges,s'il n'eſtoit receu de
· L l V R E P R E M I E R. i .. | 9
tout temps, non ſeulement d'eſtendre le ſoing de nous au delà cette
vie, maisencore de croire, que bien fouuent lesfaueurs celeſtes nous
accompagnentau tombeau,& continuent à nos reliques. Dequoyil Soin de l'aduenir,
meſme au delà de
ya tant d'exemples anciens,laiſſant à part les noſtres, qu'il n'eſtbe /70/44,

ſoin queie m'yeſtende.Edoüardpremier Roy d'Angleterre, ayant


eſſayé aux longues guerres d'entre luy & Robert Roy d'Eſcoſſe,
combien ſa preſence donnoitd'aduantage à ſesaffaires, remportant
touſiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en perſonne; mourant,
obligea ſon fils par ſolemnel ſerment, à ce qu'eſtant treſpaſſé, il fiſt
boüillir ſon corps pour deſprendre ſa chair d'auec les os, laquelle il
fitenterrer : & quantaux os, qu'il les reſeruaſt pour les porterauec
luy & en ſon armée, toutes les fois qu'il luy aduiendroit d'auoir
guerre contre les Eſcoſſois : comme ſi la deſtinée auoit fatalement
· attaché la victoire à ſes membres. Iean Ziſcha, qui troubla la Bohe
me pour la defenſe des erreurs de Wiclef, voulut qu'on l'eſcorchaſt
apres ſa mort, & de ſapeau qu'on fiſtvn tabourin à porter à laguer
re contre ſes ennemis eſtimant que cela aideroit à continuer les ad
uantages qu'il auoit eus aux guerres par luy conduites contre eux.
Certains Indiens portoient ainſi au combat contre les Eſpagnols,
les oſſemens d'vn de leurs Capitaines, en conſideration de l'heur
qu'il auoit eu en viuant. Et d'autres peuples en ce meſme monde,
trainent à la guerre les corpsdesvaillans hommes qui ſont morts en
leurs bataillès, pour leur ſeruir de bonne fortune & d'encourage
ment.Les premiers exemples ne reſeruent au tombeau que la repu
tationacquiſe par leursactions paſſées : mais ceux-cy y veulent en
core meſler la puiſſance d'agir. Le faictdu Capitaine Bayardeſt de Magnanimité de
courage du Capitai
meilleure compoſition,lequel ſe ſentant bleſſé à mortd'vne harque Bayard. /76

buzade dans le corps, conſeillé de ſe retirer de la meſlée, reſpondit


qu'il ne commenceroit point ſur ſa fin à tourner le dosàl'ennemy:
&ayant combatu autant qu'ileut de force, ſe ſentant defaillir & eſ
chapper du cheual, commanda à ſon maiſtre d'hoſtel, déle coucher
au piedd'vnarbre : maisque ce fuſt en façon qu'il mouruſt le viſage
tourné vers l'ennemy,comme il fit. Il me fautadiouſter cétautre ex
emple,auſſi remarquable pour cette conſideration, que nuldes pre
cedens.L'Empereur Maximilianbiſayeuldu Roy Philippes,qui eſt à
preſent,eſtoit Prince doüé de tout plein de grandes qualitez,&en
tre autresd'vnebeauté de corps ſinguliere : mais parmy ſes humeurs,
ilauoit cette cybien contraire à celle des Princes,qui pour depeſcher
les plus importansaffaires, font leur throſne de leur chaire percée: -

c'eſt qu'il n'eutiamais valet de chambre, ſi priué, à qui il permiſt de , •

levoir enſagarderobbe:il ſe deſroboit pour tomber de l'eau; auſſi Pudeurhouneſte de


l'Empereur Maxi
religieux qu'vne pucelle à ne deſcouurir ny à Medecin ny à qui que milian.

-

ce fuſt les parties qu'onaaccouſtumé de tenir cachées. Moy qui ayla - -


-

bouche ſi effrontée, ſuis pourtant par complexion touché de cette


honte:Sice n'eſtàvne grandeſuaſion de la neceſſité, ou de la volu
-
° EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
†té,ie ne communique gueresauxyeux de perſonne, les membres &
actions, que noſtre couſtume ordonne eſtre couuertes : I'y ſouffre
lus de contrainte queie n'eſtime bien-ſeant àvn homme,& ſurtout
à vn homme de maprofeſſion.Mais luy en vint à telle ſuperſtition,
qu'il † paroles expreſſesdeſon teſtament, qu'onluyatta
chaſt des caleſſons, quandilſeroit mort. Ildeuoit adiouſter parco
dicille, que celuy qui lesluy monteroit euſt lesyeux bandez. L'or
donnance que Cyrus fait à ſes enfans, que nyeux, nyautre, ne voye
& touche † corps, apresque l'ame en ſera ſeparée;ie l'attribuë à
rarence de Crus quelque ſiéne deuotion:Car & ſon Hiſtorien & luy,entre leursgran
à la Religion.
des qualitez,ont ſemé partout le cours de leurvie, vn ſingulier ſoin
& reuerenceàla Religion. Ce conte me deſpleut, qu'vn Grand me fit
d'vn mien allié, höme aſſez cogneu & en paix & en guerre.C'eſt que
mourantbien vieil en ſaCour,tourmenté de douleurs extremes de la
pierre,il amuſatoutes ſes heures dernieresauecvn ſoin vehement, à
diſpoſer l'höneur & laceremonie de ſon enterremét & ſommatoute
la Nobleſſe quile viſitoit, de luy donner parole d'aſſiſter à ſon con
uoy.A ce Prince meſme, qui le vid ſur ces derniers traits,il fit vnein
ſtante ſupplication, que ſa maiſon fuſt commandée de s'y trouuer ;
employant pluſieurs exemples & raiſons à prouuer que c'eſtoit cho
ſe qui appartenoit à vnhomme de ſa ſorte : & ſembla expirer con
-

- tentayantretiré cette promeſſe, & ordonné à ſon gré la diſtribution


& ordre de ſa montre. Ie n'ay guere veu de vanité ſi perſeuerante.
| Funebre rºpe doit Cette autre curioſité contraire, en laquelle ie n'ay point auſſi faute
\ eſtre mediosre.
d'exemple domeſtique, me ſemble germaine à cette-cy: d'allerſe
· ſoignant & paſſionnant à ce dernier poinct, à regler ſon conuoy, à
quelque particuliere & inuſitée parſimonie, àvn ſeruiteur & vne
lanterne. Ie voy loüer cette humeur, & l'ordonnance de Marcus
AEmilius Lepidus, qui defendit à ſes heritiers d'employer pour luy
les ceremonies qu'on auoit accouſtumé en telles choſes. Eſt-ce en
core temperance & frugalité, d'euiter ladeſpenſe & la volupté, deſ
quelles l'vſage & la cognoiſſance nous eſt imperceptible? Voilavne
aiſée reformation, & de peu de couſt. S'il eſtoit beſoin d'en ordon
ner,ie ſerois d'aduis, qu'en celle-là, comme en toutes actions de
lavie, chacun en rapportaſt la regle au degré de ſa fortune. Et le
Funerailles me doi
Philoſophe Lycon preſcrit ſagement à ſes amis, de mettre ſon corps
sent eſtre ny ſuper où ils aduiſeront pour le mieux : & quantaux funerailles, de les faire
fluès ny mechani ny ſuperfluës ny mechaniques.Ie lairrois purement la couſtume or
ques. donner de cette ceremonie, & m'en remettray à la diſcretion des
Tout ee ſoin eſt meſ
priſable pour nous, &
premiers à qui ietomberay en charge. Totus hiclocus eſt contemnendus
non pas pour les no
ſtres.Senes. Troad a.
in nobis, non negligendus in noſtris. Et eſt ſainctement dit à vnSainct:
Curatio funeris , conditio ſepulture , pompa exequiarum , mags ſunt
Pompe funebremeſ ' viuorumſolatia J) quàmſubſidia mortuorum. Pourtant Socrates à Cri
priſee.
1Le ſouey de l'enterre ton, qui ſur l'heure de ſa fin luy demande, comment il veut eſtre
mcnt,la pompe des ob cnterré: Comme vous voudrez,reſpondit-il. Sii'auois à m'en em
· · LIvRE P R E M I E R. | | n
peſcher plusauant,ietrouuerois plus † d'imiter ceux qui en ſeques , auec la ſtru-")
cture & qualité du ſe
treprennentviuans & reſpirans,iouyr del'ordre & honneur de leur pulchre,regardent plu
ſtoſt la conſolation des
ſepulture : & qui ſe plaiſent de voiren marbre leur morte contenan viuans, que le beſoin
ce. Heureux qui ſçachent reſiouïr & gratifier leur ſens parl'inſenſi des morts. Aug.l. 1. de
Ciuit Dei. cap. ta.
bilité, & viure de leur mort ! A peu queie n'entre en haine irrecon
ciliable contre toute domination populaire,† qu'elle me ſem · Sepulture des morts
grandement recom
ble la plus naturelle & plus equitable : quandil me ſouuient de cette mandée.
inhumaineiniuſtice du peu † Athenien, de faire mourir ſans re
miſſion, & ſans les vouloir § ouïrenleurs defenſes, ces bra
ues Capitaines, venans de gaigner contre les Lacedemoniens laba
taille naualle prés les Iſles Arginenſes, la plus conteſtée, la plus for
tebataille, que les Grecs ayent onques donnée en mer de leurs for
ces; parce qu'apres la victoire, ils auoient ſuiuy les occaſions que la
loy de la guerre leur preſentoit,pluſtoſt que de s'arreſter à recueillir
& inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuſe le fait
de Diomedon. Cettuy-cy eſt l'vn des condamnez, homme de no
tablevertu, & militaire & politique : lequel ſe tirant auant pour par
ler, apres auoir ouyl'arreſtde leur condemnation, & trouuant ſeu
lement lors temps de paiſible audience, au lieu de s'enſeruir au bien
de ſa cauſe, & à deſcouurirl'euidente iniquité d'vne ſi cruelle con
cluſion, ne repreſenta qu'vn ſoin de la conſeruation de ſes iuges,
priant les Dieux de tournerceiugementàleurbien : &afin que, par
par faute de rendre les vœux que luy & ſes compagnons auoient
voüez, en recognoiſſance d'vne ſi illuſtre fortune, ils n'attiraſſent
l'ire des Dieux † eux; les aduertiſſant quels vœux c'eſtoient. Et ſans
dire autre choſe, & ſans marchander, s'achemina de ce pas courageu
ſement au ſupplice. La fortune quelques années apres les punit de
meſme pain ſouppe. Car Chabrias capitaine † de leurarmée
de mer,ayant eu le deſſus du combat contre Pollis Admiral de Spar pittoire perduë par
Chabrias pour ne
te, en l'Iſle de Naxe, perdit le fruict tout net & content de ſavictoire, perdre peu de corps
tres-important à leurs affaires, pour n'encourir le malheur de cet morts de ſes amis.
exemple, & pour ne perdre peu de corps morts de ſesamis qui flot
toient en mer; laiſſa voguer enſauuetévn monde d'ennemisviuans,
quidepuis leur firent bien achetercette importuneſuperſtition. · · Veux - tu ſcauoir en
Queris, quo iaceas, poſt obitum, loco ? uel lieu tu ſeras gi
Quo non nata iacent. † apres la mort , où
- -

† les choſes qui ne


Cétautre redonnele ſentiment durepos àvn corps ſansame, , ſont pas nées. Senec.
Troad, z.
Ncque ſepulchrum, quo recipiat, habeat portum corporis : † n'ait point deſc
Vbi, remiſſa humana vita, corpus requieſcatàmalis, pulchre, auquel eſtant
receu comme au port
Toutainſi que nature nous faitvoir,que pluſieurs choſes mortes ont de ce corps, ce corps
encores des relations occultes àlavie. Levins'altereaux caues,ſelon meſme ſe repoſaſt de
tous maux , quand il
· aucunes mutations des ſaiſons de ſa vigne : Et la chair de venaiſon auroit depoſé la vie.
Cis. Thuſ. l. 1.
change d'eſtat aux ſaloirs & de gouſt, ſelonlesloix de la chairviue, à
ce qu'on dit. -
Iz EssAIS DE MICHEL DE MoNT AIGNE,

º"

Comme l'ame deſcharge ſes paſſions ſur des obiects faux, quand les
vrais luy defaillent.
C HA P ITR E IV.
A
|

Ngentil-homme des noſtresmerueilleuſement ſubietà


lagoutte, eſtant preſſé parles Medecins de laiſſer du tout
l'vſage desviandes ſalées, auoit accouſtumé de reſpon
-- § , que ſur les efforts & tourmens du mal,
à dre
il vouloitauoir à qui s'en prendre : & ques'eſcriant & maudiſſanttan
toſt le ceruelat, tantoſt § de bœuf&le iambon, ils'en ſentoit
d'autant allegé. Mais en bon eſcient, comme le braseſtant hauſſé
pour frapper, il nous deult ſile coup ne rencontre, & qu'il aille au
vent : & que pour rendrevneveuë plaiſante , il ne faut pas qu'elle ſoit
perduë & eſcartée danslevague de l'air, ainsqu'elleait butte pour la
ſouſtenir à raiſonnable diſtance : .
Comme le vent perd Ventus vt amittit vires , niſ robore denſe
ſes forces, s'il ſe reſpad
en vne eſpace vuide ,
& ſi les foreſts touffues
Occurrant ſilue, ſpatio diffuſus inani. .
n'oppoſent leur reſi De meſmeil ſemble que l'ame eſbranlée & eſmeuë ſe perde en ſoy
ſtance contre luy.
Lucan l.t. meſme, ſi on ne luy donne priſe : & faut touſiours luy fournir d'ob
Noſtre amour à fau iect où elle s'abutte &agiſſe. Plutarque dit à propos de ceux qui s'af
te de priſe legitme fectionnent aux † & petits §
, que la partie amoureuſe
s'en forge vne fauſſe qui eſt en nous, à faute de
& friuole.

elegitime, pluſtoſt que de demeurer cn
L'ame deſcharge vain,s'en forgeainſi vne fauſſe & friuole. Et nousvoyons que l'ame
pluſtoſtſes paſſions ſur enſes paſſions ſe pipe pluſtoſt elle-meſme, ſe dreſſant vn faux ſujet
de fanx obiets,que
de n'agir contre quel & fantaſtique, voire contre ſa propre creance, que de n'agir contre
que choſe. quelque choſe. Ainſi leur rage emporte les beſtes à †
à la
pierre &au fer qui lesableſſées : & à ſevenger à belles dents ſur ſoy
meſmes du mal qu'elles ſentent. ·

Ainſi l'ourſe Hon


reze plus feroce apres
Pannonis haud aliterpoſtictum ſeuior vrſa
# coup qu elle vient de
ſentir par le traict Ly-.
Cui iaculum parua Lybis amentauit habena ;
bique , empenné de ſa
petite cour,oye volan
Se rotat in vulnus, telumque irata receptum -

Impetit, & ſecumfugientem circuit haſtam. -

te, ſc roule ſur ſa playe:


& ſe ruant en courroux
ſur le dard qu'elle a re Quelles cauſes n'inuentons-nous des malheurs qui nousaduiennente
ceu, le tourneboule
fuyant auec elle.
à quoy ne nous prenons-nous à tort ou à droict, pourauoir où nous
Lucan.vel Claud. eſcrimer ? Ce ne ſont pas cestreſſes blondes, que tu deſchires, ny la
blancheur de cette poictrine, que deſpitée tubats ſi cruellement,qui
ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien-aymé: prens-t'en
· chacun ſe prit à
ailleurs. Liuius parlant de l'armée Romaine en Eſpagne,apreslaper
† , & à ſe te des deux freres ſes grands Capitaines, Flere omnes repente, &)offen
attre la te liai * ſare capita : C'eft vn vfage commun. Et le Philoſophe Bion, de ce
Vſage commun d, Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut plaiſant : Cetuy-cy pen
s'arracher le poil en
dueil. ſe-il que la pelade ſoulage le dueil? Quin'aveu maſcher & engloutir
les
LIvRE P R E M I E R. is
les cartes, ſe gorger d'vne bale de dez, pourauoir où ſe venger de la
perte de ſon argentºXerxes fciiettalamer, & écriuitvncartelde deſfi
au mont Athos : & Cyrusamuſatoute vne armée pluſieurs iours à ſe Pºſ#geanceſ
venger de lariuiere de Gyndus, pour la peur qu'il auoit euë en la paſ- # #
ſant : & Caligularuïnavne § maiſon, pour le plaiſir que ſa chºſes inanimees.
merey auoiteu. Le peuple diſoit en maieuneſſe, qu'vn Roy de nos
voiſins,ayant receu de Dieuvnebaſtonnade,iura de s'en venger:or-ºngeance ſºtted'vn
donnátque de dix ans on ne le priât, nyparlât deluy, nyautant qu'il º"*
eſtoit en ſon auctorité,qu'on ne creuſt en luy. Par où l'on vouloit
peindre non tant la ſottiſe, que lagloire naturelle à la Nation de
quoy eſtoit le conte. Ce ſont vices touſiours conjoints : mais telles
actions tiennent à laverité, vn peu plus encore d'outrecuidance que Vengeance d'Au
de beſtiſe.Auguſtus Ceſarayanteſté battu de la tempeſte ſur mer,ſe guſte sontre Neptune.
print à deffier le Dieu Neptunus; & en la pompe des ieux Circenſes
fit oſter ſon image du rang, où elle eſtoit parmy les autres Dieux,
pour ſevenger deluy. Enquoyileſtencore moins excuſable que ces
premiers, & moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne ba
taille ſous Quintilius Varus en Allemagne, il alloit de colere & de
deſeſpoir,choquant fa teſte contre la muraille, en s'eſcriant, Varus,
rends-moy mes ſoldats : car ceux-là ſurpaſſent toute folie, dautant
ue l'impietéy eſtiointe,qui s'en addreſſant à Dieu meſmes, ou à la -

§ ſi elle auoit des oreiles ſujettes à noſtre batterie. A Vengeac des Thra
l'exemple desThraces,qui,quandiltöne
contreleCiel oueſclaire,ſe mettét
d'vne vengeáceTitanienne,pourrenger à tirer #º
Dieu à raiſon P -

à coups de fleche. Or,comme dit cétancien Poëte # Plutarque,


Point ne ſe faut courroucer aux affaires,
Il ne leur chaut de toutes nos choleres.
Mais nous ne dirons iamais aſſez d'iniures au deſreglement de ne
ſtre eſprit.

Si le Chefd'vnc place aſſiegée, doit ſortir pourparlementer.


C HAP ITR E V.

# V c 1 vs Marcius Legat des Romains, enlaguerre con


# tre Perſeus Roy de Macedoine, voulant gaigner le
# temps qu'il luy falloit encore à mettre en poinct ſonar
- T T -º mée, ſema des interjets d'accord, deſquels le Roy en
dormyaccordatréve pour quelquesiours, fourniſſant parce moyen
ſon ennemy d'opportunité & loiſir pour s'armer : d'où le Roy
encourut ſa derniere ruïne. Si eſt - ce que les vieux du Senat, me
moratifs des mœurs de leurs peres, accuſerent cette prattique, cóme
ennemie de leur ſtile ancien : qui fut, diſoient-ils, combattre de
vertu, non de fineſſe, ny par ſurpriſes & rencontres de nuict, ny Tromperie en guer
par fuittes apoſtées, & recharges inopinées : n'entreprenans guer- r prºtique n§.
A
|
14 EsSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
du ſtile aneien des
vieux Senateurs,
re, qu'apresl'auoirdenoncée, & ſouuent apresauoir aſſigné l'heure
&le lieu de la bataille. De cette conſcience ils renuoyerent à Pyr
rhus ſon traiſtre Medecin , & aux Phaliſques leur deſloyal mai
ſtre d'eſcole. C'eſtoient les formes vrayement Romaines, non de
la Grecque ſubtilité & aſtuce Punique, où le vaincre par force eſt
a Perſonne s'enquiert
il , perſonne rend-il
moins glorieux que par fraude. Le tromper peut ſeruir pour le
compte,Si par dol ou
vertu l'aduerſaire on
coup,mais celuy ſeul ſe tiét pour ſurmonté,qui ſçaitl'auoir eſté, non
ſurmonte? AEmeid.a. ar ruſe, nyparſort, mais parvaillance de troupe à troupe, en vne
b Fraude & fineſſe
§ & iuſte guerre. Il appert bien par ce † de ces bonnes
haye des Achaiens gens, qu'ils n'auoient pas encore receu cettebelle ſentence,
en guerre. ,
a —dolus an virtus quis in hoſte requirat ?
• Vn homme de bien
& ſage ſca tº, que celle * Les Achaïens, dit Polybe, deteſtoient toute voye de tromperie en
la ſeule ſe peut nommer
vraye victoire , qu'il
leurs guerres, n'eſtimansvictoire, ſinon où les courages des ennemis
acquiert ſans bleſſer
ſa † , ny l honneur
ſont abbatus.* Eam virſanétus & ſapiens ſciet veram eſſe victoriam, que
de ſa dignité. Cicero. ſalua fide, 69 integra dignitate parabitur, dit vnautre :
off t. ex Enn. de Pyrrh. * Vôs ne velit , an me regnare, hera : quidueferatfors
d Eſprouuons par va
leur, ſi la fortune mai - Virtute experiamur. .
ſ're le,deſtine le ſceptre * Au Royaume de Ternate,parmyces Natiós que ſi à pleine bouche
à vous ou à moy.
nous appellons Barbares, la couſtume porte; qu'ils n'entreprennent
e Guerre iaſte de» guerre ſans l'auoir denoncée : y adiouſtans vne ample declaration
Barbares.
des moyens qu'ils ont à y employer, quels,combien d'hommes,quel
les munitions, quelles armes offenſiues & defenſiues. Mais auſſi cela
fait, ils ſe donnent loy de ſe ſeruir à leurguerre, ſans reproche, de
Florentins Anciens tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins eſtoient ſi eſloi
denonçoient la guer
re au ſon ae la cle gnez de vouloirgaigner aduantage ſur leurs ennemis par ſurpriſe,
che. -
qu'ils les aduertiſſoient vn mois auant que de mettre leur exercite
aux champs, par le continuel ſon de la cloche qu'ils nommoient,
Martinella.Quant à nous moins ſuperſtitieux,qui tenons celuy auoir
l'honneur de la guerre, qui enale profit,& quiapres Lyſander,diſons
que,où la peau du Lyon ne peut ſuffire, ily faut coudre vn lopin de
surpriſe eſprouuée celle du Regnard; les plus ordinaires occaſions de ſurpriſe ſe tirent
des noſtres enguer
f"éf•
de cette prattique : & n'eſt heure, diſons-nous, où vn Chefdoiue
auoir plus l'œil au† que celle des parlemens & traittez d'accord.
Et pour cette cauſe, c'eſtvne regle en la bouche de tous les hommes
Gouuerneur d'vnº
de guerre de noſtre temps,Qu'il ne fautiamais que le Gouuerneur en
place aſſiegée ne doit vne place aſſiegée ſorte luy-meſme pour parlementer. Du temps de
ſortir lºy m ſme nos peres cela fut reproché aux ſeigneurs de Montmord & de l'Aſſi
pourparlementer.
gni,defendans Mouſon contre le Comte de Nanſau. Mais auſſi à ce
conte,celuy là ſeroit excuſable,qui ſortiroit en telle façon,que la ſeu
reté & l'aduantage demeuraſt de ſon coſté. Comme fit en laville de
Regge,le Côte Guy de Rangon(s'ilen faut croire du Bellay,car Guic
ciardin dit que ce fut luy-meſme)lors que le Seigneur de l'Eſcut s'en
approcha pour parlementer : dautant qu'il abandonna de ſi peu ſon
fort,qu'vn trouble s'eſtant eſmeu pendant ce parlement,non ſeule
ment Monſieur de l'Eſcut & ſa trouppe, qui eſtoit approchée auec
A -

".

L IV R E P R E M I E R. . · · 15
luy, ſe trouuale plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut
tué, mais luy-meſme fut contraint, pour le † ſuiure le
.. ! … »
' • .! '

Comte, & ſeietter ſur ſa foy àl'abri des coups dans laville. Eumenes i

en la ville de Nora preſſé par Antigonus qui l'aſſiegeoit, de ſortir


pour luyparler † que c'eſtoit raiſon qu'il vint deuers luy,
· attendu qu'il eſtoit le plus grand & le plus fort : apresauoir fait cet
te noble reſponſe , Ie n'eſtimeray iamais homme plus grand que
moy, tant que i'auray mon eſpée en ma puiſſance , n'y conſentit, -
1

qu'Antigonus ne luy euſt donné Ptolomæus ſon propre nepueu en


oſtage, comme il demandoit. Si eſt-ce qu'encores en y a-il qui ſe sortir ſarlaparole .
ſont tres-bien trouuez de ſortir ſur la parole del'aſſaillant:Teſmoin dearlementer
l'aſſaillant pour ,
, eſt s '
Henry de Vaux,Cheualier Champenois, lequel eſtant aſſiegé dans quelquefois bon.
le Chaſteau de Commercy par les Anglois, & Barthelemy de Bon 1 *

nes, qui commandoit au ſiege, ayant par dehors fait ſapper la pluſ
part du Chaſteau, ſi qu'il ne reſtoit que le feu pour accabler les aſſie
gez ſous les ruïnes,ſomma le meſme Henry de ſortir à parlementer
† ſon profit, comme il fitluy quatrieſme; & ſon euidente ruïne
uy ayanteſté monſtrée à l'œil, il s'enſentit ſingulierement obligé à
l'ennemy : à la diſcretion duquel, apres qu'il ſe † rendu & ſa troup- -

e, le feu eſtant misàlamine,les eſtançons de bois venus à faillir,le


Chaſteau fut emporté de fonds en comble. Ie me fie aiſément à la
foy d'autruy : mais mal-aiſément le ferois-ie,lors que ie donnerois à
iuger l'auoir pluſtoſt|fait par deſeſpoir & faute de cœur, que par
franchiſe & fiance de ſaloyauté. - º :-| ;
•ºsè · ·
• e
*.

L'hcure des parlemens dangereuſe. s^ ^.

CH APITRE V I.

# O v T E F o 1 s ie vis dernierement en mon voiſinage


$ de Muſſidan, que ceux qui en furent délogez à force par
$|# noſtre armée, & autres de leur party, crioyent com
*Sºë me de trahiſon , de ce que pendant les entremiſes
d'accord, & le traicté ſe continuant encores, on les auoit ſurpris
& mis en pieces. Choſe qui euſt eu à l'auanture apparence en au
tre ſiecle , mais, comme ie viens de dire, nos façons ſont entie
rement eſloignées de ces regles : & ne ſe doit attendre fiance des
vnsaux autres,que le dernier ſeau d'obligation n'y ſoit paſſé:encores
a-illors aſſez à faire.Eta touſiours eſté conſeil hazardeux, de fier rººtºº
epeu ©67/44/76/•

àlalicence d'vne armée victorieuſe l'obſeruation de la foy, qu'on a


donnée à vne ville, qui vient de ſe rendre par douce & fauorable .
compoſition, & d'enlaiſſer ſur la chaude, l'entrée libre aux ſoldats,
L.AEmilius Regillus Preteur Romain,ayât perdu ſon temps à eſſaïer
de prendre la ville de Phocées à force, pour la ſinguliere proüeſſe
-
*
-

-
B ij
-

16 EssAIs DE MICHEL DE MONT AIGNE,


des habitans à ſe bien defendre, fit pache auec eux, de les receuoir
pouramis du peuple Romain,& d'y entrer comme enville confede
Fraude c%- fineſſe e}t rée:leur oſtant toute crainte d'action hoſtile. Maisy ayant quand &
guerre permiſe.
luyintroduitſon armée, pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne
furen ſa puiſſance, quelque effort qu'ily employaſt, de tenir la bri
de à ſes gens, & vid deuant ſes yeux, fourrager bonne partie de
la ville : les droicts de l'auarice & de la vengeance, ſuppeditant
· ceux de ſon autorité & de la diſcipline militaire. Cleomenes di
| ſoit, que quelque mal qu'on peuſt faire aux ennemis en guerre, cela
eſtoit par deſſusla iuſtice, & non ſujet à elle, tant enuers les Dieux,
qu'enuers les hômes : Etayant fait treve auec les Argiens pour ſept
• iours, la troiſieſme nuict apres, il les alla charger tous endormis,
& les defit, alleguant qu'en ſa treveil n'auoit pas eſté parlé des nuicts:
L'heure des parle Mais les Dieux vengerent cette perfide ſubtilité. Pendant le parle
mens dangereºſe. ment,& qu'ils muſoient ſur leursſeurtez,laville de Caſilinum fût ſai
ſie par ſurpriſe. Et cela pourtant au ſiecle & des plusiuſtes Capitai
nes,& de la plus parfaicte milice Romaine : Car il n'eſt pas dit, qu'en
temps & lieu il ne ſoit permis de nous preualoir de la ſottiſe de
nos ennemis, comme nous faiſons de leur laſcheté. Et certes la
guerre a naturellement beaucoup de priuileges raiſonnables aupre
iudice de laraiſon. Et icy faut la reigle, neminem id agere,vtex alte
ue nul ne cherche
á faire butin en la ſot
tite d'autruy.
rius predetur inſcitia. Maisie m'eſtonne de l'eſtenduë que Xenophon
X »ophon grand Ca
leur donne, & par les propos, & par diuers exploicts de ſon parfaict
pitaine # Phil Jºi h e. Empereur : § de merueilleux poids en telles choſes, comme
-

grand Capitaine & Philoſophe des premiers diſciples de Socrates; &


ne conſens pas à la meſure de ſa diſpenſe en tout & par tout.Mon
ſieur d'Aubigny aſſiegeant Cappoüe, & apresy auoir faitvnefurieu
ſe batterie,le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de laville, ayant
commencé à parlementer de deſſus vn baſtion, & ſes gens faiſans
lus mollegarde,les noſtres s'en emparerent, & mirent tout en pie
ces. Et de plus fraiſche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Romme
ro, ayant fait ce pas declerc de ſortir pour parlementer auec Mon
ſieur le Conneſtable, trouua au retour ſa place ſaiſie. Mais afin
que nous ne nous en allions pas ſans reuanche, le Marquis de
Peſquaire aſſiegeant Genes, oû le Duc Octauian Fregoſe comman
doit ſous noſtre protection,&l'accord entre eux ayant eſté pouſſé ſi
auant, qu'on le tenoit pour fait, ſur le poinct de la concluſion, les
Eſpagnols s'eſtans coulez dedans, envſerent comme en vne victoire
planiere : & depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne
commandoit, l'Empereur l'ayantaſſiegé en perſonne, & Bertheuil
le Lieutenant du Comte eſtant ſorty pour parlementer, pendant le
parlementlaville ſe trouua ſaiſie.
Arioſ. C2 - 15. Fu il vincerſcmpre mai laudabil coſa,

I a victoire ne ſe
Vincaſ à perfortuna ô peringegno,
ao t Point de, vber. diſent-ils.Mais le Philoſophe Chryſippus n'eût pas eſté de cét aduis:
L IV R E P R E M I E R. , 17 -
-7»
: -

, •-- º - *- •

& moyauſſi peu. Carildiſoit que ceux qui courent à l'enuy,doiuent


bien employer toutes leurs forces à laviſteſſe,mais il ne leur eſt pour :

tant aucunement loiſible de mettte la main ſur leur aduerſaire pour


l'arreſter : ny de luy tendre laiambe pour le faire choir.Et plus gene
· reuſement encore ce grand Alexandre, à Polypercon, qui luy ſua
doit deſeſeruir del'auantage que l'obſcurité de la nuictluy donnoit
pour aſſaillir Darius. Point, dit-il, ce n'eſt pas à moy de chercher
I'ayme mieux me
desvictoiresdeſrobées.malomefortune pœniteat, quàm victoriepudeat. plaindre de la fortune,
u'auoir honte de ma
Atque idem fugientem haud ſt dignatus Orodem victoire. Luc. l. 4. .
Sternere , neciaéta cœcum dare cuſpide vulnus : Luy-meſme ne dai
Obuius, aduersôque occurrit , ſéque viro vir gna tcrracer Orodes
fuyant, ny luy darder
Contulit, haudfurto melior, ſedfortibus armis. - -,
ſon iauelot, pour faire
furtiuement vne playe
ar derriere : teſte à te
§ il combat, & braue
il aſſaut vn braue : non
- Que l'intention iuge nos actions, plus puiſſant de fraude
ny d'art , mais de haute
vaillance.AEneid. 1o.
|C H A P IT R E VII.

A mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obliga La mort nous acqui
te de toutes nos obli
$ tions. I'en ſçay qui l'ont pris en diuerſe façon. Henry
$º ſeptieſme Roy d'Angleterre fit compoſition auec Dom gations,comme
tend. •
s'en

- t Philippe,fils del'Empereur Maximilian, ou pour le con


fronterplus honorablement, pere del'Empereur Charles cinquieſ
me, que Philippe remettoit entre ſes mains le Duc de Suffolc de la
Roſeblanche, ſon ennemy, lequel s'en eſtoit fuy & retiré au†
bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien ſur lavie de ce
Duc : toutefois venant à mourir, il commanda par ſon teſtament
à ſon fils, de le faire mourir, ſoudain apres qu'il ſeroit decedé.
Dernierement en cette tragedie que le Duc d'Albe nous fit voir
' à Bruxelles és Comtes de Horne & d'Aiguemond, il y eut tout
plein de choſes remarquables : & entre autres, que le Comte d'Ai
guemont, ſous la foy & aſſeurance duquel le Comte de Horne
s'eſtoit venu rendre au Duc d'Albe, requit auec grande inſtance,
qu'on le fiſt mourir le premier : afin que ſa mort l'affranchiſt de
l'obligation qu'il auoit audit Comte de Horne. Il ſemble que la
mort n'ait point deſchargé le premier de ſa foy donnée, & que
le ſecond en eſtoit quitte, meſmes ſans mourir. Nous ne pou
uons eſtre tenus au delà de nos forces & de nos moyens. A cette La'volonté eſt noſtre,
cauſe, parce que les effects & exeeutions ne ſont aucunement en no les effects d'icelle non
touſiours en nºſtre
ſtre puiſſance, & qu'il n'ya rien àboneſcienten noſtre puiſſance, que pounoir
lavolonté:en celle-là ſe fondent par neceſſité,& s'eſtabliſſent toutes
les regles du deuoir de l'homme. Par ainſi le Comte d'Aiguemond
tenant ſoname&volonté endebtée à ſa promeſſe, bien que la puiſ
ſance de l'effectuer ne fuſt pas enſes mains, eſtoit ſans doute abſous
de ſon douoir, quand il euſtſurueſcu le Comte de Horne. Mais le
- B iij
)

18 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,


fntention iuge not Roy d'Angleterre faillant à ſa parole par ſon intention, ne ſe peut
actionf. excuſer, pour auoir retardé iuſques apres ſa mort l'exçcution de ſa
secret gardé fidele deſloyauté: Non plus que le Maſſon de Herodote,lequelayantloya
2/76/8f.
lementconſerué durant ſaviele ſecret des threſors du Roy d'Egypte
ſon Maiſtre, mourant le deſcouurit à ſes enfans. I'ayveu pluſieurs de
montemps conuaincus par leur conſcience retenirdel'autruy,ſe diſ
poſerày ſatisfaire parleur teſtament, & apresleur decés. Ils ne font
rien quivaille , Nyde prendre terme à choſe ſi preſſante, ny de vou
loir reſtablir vne iniure auec ſi peu de leur reſſentiment & intereſt.
Ils doiuent plus du leur. Et d'autant qu'ils payent plus poiſam
La penitence de
ment,&incommodément, d'autanteneſtleur ſatisfaction plus iu
mande à charger.
ſte & meritoire. La penitence demande à charger. Ceux-là fonten
core pis, qui reſeruent la declaration de quelque haineuſe volonté
enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayans cachée pendant
la vie. Et monſtrent auoir peu de ſoin du propre honneur, irri
tans l'offenſé à l'encontre de leur memoire : & moins de leur con
ſcience , n'ayans pour le reſpect de la mort meſme, ſceu faire
mourir leur maltalent, & en eſtendant la vie outre la leur. Ini
ques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoiſ
ſance de cauſe. Ie me garderay, ſi ie puis, que ma mort die choſe,
que mavie n'ait premierement dite &apertement.

De l'Oyſiueté.
C H A P I T R E VIII.

Similitude. OMME nous voyons des terres oyſiues, ſi elles ſont


raſſes & fertiles,foiſonner en cent mille ſortes d'her
† ſauuages & inutiles, & que pour les tenir en offi
# ce, illes faut aſſuiettir&employer à certainesſemences
Fſprits ne ſe doiuent
tenir oiſif .
pour noſtreſeruice Et comme nousvoyons que les femmes produi
ſent bien toutes ſeules, des amas & pieces de chair informes; mais
a Tout ainſi que la
tremblotrante lueur de que pour faire vne generation bonne & naturelle, il les faut em
l eau , reiallit d'vne cu beſongner d'vne autre ſemence : Ainſi eſt-il des eſprits, ſi on ne les
ue d'airain, quand elle
eſt battuë des rayons du occupe à certain ſujet qui les bride & contraigne, ils ſe iettent deſ
Soleil, ou de l'eſclatan
te face de la Lune; Cet reglez, par cyparlà, dans levague champ desimaginations. -

te ſplendeur volette * Sicut aque tremulum l# vbi lumen ahcnis


largement deca, delà,
ar tout l'eſpace des Sole repercuſſum, aut radiantis imagine Lune ;
# : & bondiſſante
en l'air, frappe k lam Omnia peruolitat latè loca, iâmqueſub dtl7'43
bris du plancher.
AEmetd.8-
Erigitur, ſummîque ferit laquearia tečti.
b D'vn malade ſon Et n'eſt folie nyreſuerie,qu'ils ne produiſent en cette agitation,
geant ils forgent les
chimcres. * velut agriſomnia , vane
Horat. in arte. R7inguntur species.
L'ame ſ perd qui Lºmequin'apointdebut eſtably, elle ſe perd : Car comme ondit,
LIV R E P R E M I E R. - · I9

c'eſt n'eſtre en aucun lieu, que d'eſtre par tout, n'apoint de but eſta ,

Quiſquis vbique habitat, Maximc , nu,quam habitat.


-
- - - /2 - J. -

Qui demeure par tout : --

Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie #s


- - 2 -
. 47f. l. 7.

pourroy, de ne me meſlerd'autre choſe, que de paſſer en repos, & à 7

art, ce#peu qui me reſte devie:il me ſembloit ne pouuoir faire plus Oyſiueté ennemie des
part, \ - - - / » - , * , - 1-

grande faueur à moneſprit, que de le laiſſer en pleine oyſiueté, s'en- i#ri .


tretenir ſoy-meſmes, & s'arreſter & raſſeoir en ſoy : Ce que i'eſpe
rois qu'il peuſt meshuy faire plus aiſément, deuenu auec le temps,
plus poiſant, & plus meur.Maisie trouue,
variam ſemper dant otia mentem,
-
- Loyſiueté nous pouſſe
à mille extrauagances.
> - 1 ſ h / ilſ - Luc.lib. 4.
qu'au rebours faiſant le cheualeſchappé, ilſe donne cent fois plus
de carriere à ſoy-meſme,qu'il n'en prenoit pour autruy:& m'enfante
tant de chimeres& monſtres fantaſques les vns ſur les autres, ſans
ordre, & ſans propos, que pour en contempler à mon aiſe l'ineptie
& l'eſtrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle; eſperant auec
le temps,luy en fairehonte à luy-meſmes. -

Des Menteurs.

C H A P 1 T R E VIII.

#L n'eſt homme à qui il ſeïe ſi maldeſe meſler de parler


#iſ4 de memoire;car ie n'en recognoy quaſi trace en § : &
% ne penſe qu'ilyenait au monde,vne autre ſi merueilleu
ſe en defaillance. I'ay toutes mes autres parties viles &
R

cömunes,mais en cette-là ie penſe eſtre ſingulier, tres-rare,& digne


de gaigner nom & reputation. Outre l'inconuenient naturel que
i'en ſouffrc (car certes,veu ſa neceſſité, Platon a raiſon de la nommer
- r - - • • • ' - » (3
Meºire ;ºrºde
puiſſante Deeſſe.
vne grande & puiſſante Deeſſe) ſi en mon païs on veut dire qu'vn
homme n'a point de ſens, ils diſent, qu'il n'a point de memoire : &
quand ie me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent &
meſcroyent, comme ſi ie m'accuſois d'eſtre inſenſé: Ils ne voyent
pas de chois entre memoire & entendement. C'eſt bien empirer
mon marché: Maisils me fonttort; car il ſe void par experience plu- ,
ſtoſt au rebours, que les memoires excellentes ſe ioignent volon- # # -

tiers aux iugemens debiles. Ils me font auſſi tort en cecy, moy #
qui ne fçayrien ſi bien faire qu'eſtre amy; que les meſmes paroles º
qui accuſent ma maladie, repreſentent l'ingratitude. On ſe prend -

de mon affection à ma memoire, & d'vn defaut naturel, on en fait


vn defaut de conſcience. Il a oublié, dit-on, cette priere ou cette
promeſſe : il ne ſe ſouuient point de ſes amys: il ne s'eſt point ſouue
nu de dire, ou faire, outaire cela, pour l'amour de moy. Certes ie
puis aiſément oublier : mais de mettre à nonchaloir la charge que .
mon amy m'a donnée, ie ne le fay pas. Qu'on ſe contente de ma
B iiij
2o ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
miſere, ſans en faire vne eſpece de malice : & de la malice autant
ennemie de mon humeur. Ie me conſole aucunement. Premie
rement, ſur ce que c'eſt vn mal duquel principalement i'ay tiré la
raiſon de corriger vn mal pire, qui ſe fuſt facilement produit CIl
moy, ſçauoir eſt l'ambition : car cette defaillance eſt inſuppor
table à qui s'empeſtre des negociations du monde. Outre que,
comme diſent pluſieurs pareils exemples du progrez de nature,
elle a volontiers fortifié d'autres facultez en moy, à meſure que
cette-cy s'eſt affoiblie; & irois facilement couchant & allanguiſ
ſant mon eſprit & mon iugement, ſur les traces d'autruy, ſans
exercer leurs propres forces, ſi les inuentions & opinions eſtran
geres m'eſtoient preſentes par le benefice de la memoire. Ioint
que mon parler en eſt plus court : Car le magaſin de la memoi
re, eſt volontiers plus fourny de matiere, que n'eſt celuy de l'inuen
tion. Si elle m'euſt tenu bon, i'euſſe aſſourdy tous mes amis de
babil : les ſuiets eſueillans cette telle quelle faculté que i'ay de les
manier & employer, eſchauffant encore & attirant mes diſcours.
C'eſt pitié : ie l'eſſaye par la preuue d'aucuns de mes priuez amis :
à meſure que la memoire leur fournit la choſe entiere & preſente,
ils reculent ſi arriere leur narration , & la chargent de tant de
vaines circonſtances, que ſi le conte eſt bon , ils en eſtouffent
la bonté : s'il ne l'eſt pas, vous eſtes à maudire, ou l'heur de leur
memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'eſt choſe diffi
cile de fermer vn propos, & de le coupper depuis qu'on eſt ar
routté. Et n'eſt rien où la force d'vn cheual ſe cognoiſſe plus,
qu'à faire vn arreſt rond & net. Entre les pertinents meſmes
i'en voy qui veulent & ne ſe peuuent defaire de leur courſe. Ce
pendant qu'ils cherchent le poinct de clorre le pas , ils s'en vont
baliuernant & trainant, comme des hommes qui defaillent de foi
bleſſe. Sur tout les vieillards ſont dangereux, à qui la ſouuenanco
des choſes paſſées demeure, & ont perdu laſouuenance de leurs re
dites. I'ay veu des recits bien plaiſans, deuenir tres-ennuyeux en la
bouche d'vn Seigneur, chacun de l'aſſiſtance en ayanteſté abbreuué
cent ſois. Secondement, qu'il me ſouuient moins des offenſes re
Deſir grand de la ceuës, ainſi que diſoit cét Ancien. Il me faudroit vn protocolle:
vengeance d'vne of comme Darius, pour n'oublierl'offenſe qu'ilauoit rcceuë des Athe
fenſe receuë.
niens, faiſoit qu'vn page à tous les coups qu'il ſe mettoit à table, luy
vint rechâter par trois fois à l'oreille, Sire,ſouuienne-vous des Athe
niens. D'autre-part les lieux & les liures que ie reuoy, me rient tou
jours d'vne fraiſche nouueauté. Ce n'eſt pas ſans raiſon qu'on dit,
que qui ne ſe ſent pointaſſez ferme de memoire, ne ſe doit pas meſ
Dire menſo ge que
c'eſt. ler d'eſtre menteur. Ie ſçay bien que les Grammairiens font diffe
rence entre dire menſonge, & mentir : & diſent que dire menſonge,
c'eſt dire choſe fauſſe, mais qu'onapris pourvraye; & que la defini
Mentir que c'efi, tion du mot de mentiren Latin, d'où noſtre François eſt party,porte
- : ' LIV RE P R E M I E R. · 2i

autant commealler contre ſaconſcience : & que par conſequent ce


lane touche que ceux qui diſent contre ce qu'ils ſçauent, † ie

parle.Or ceux icy,ou ils inuentent marc & tout, ou ils déguiſent &
alterentvn fondsveritable. Lorsqu'ils déguiſent & changent, à les
' remettreſouuent en ce meſme conte, il eſt mal-aiſé qu'ils ne ſe des
ferrent : parce que la choſe,comme elle eſt, s'eſtant logée la premiere
dans la memoire, & s'y eſtant empreinte, par la voye de la cognoiſè
ſance & delaſcience, il eſt mal-aiſé qu'elle ne ſe repreſente à l'ima
gination, délogeant la fauſſeté,qui n'y peut auoir le pied ſi ferme,ny
ſiraſſis : & qucles circonſtances du premier apprentiſſage , ſe cou
lans à tous coups dansl'eſprit, ne facent perdre le ſouuenir des pie
ces rapportées fauſſes ou abaſtardies. En ce qu'ils inuentent tout à
fait, dautant qu'il n'y a nulle impreſſion contraire, qui choque leur
fauſſeté,ils ſemblent auoird'autant moins à craindre de ſe meſcon
ter.Toutefois encore cecy, parce qué c'eſtvn corps vain, & ſans pri
ſe,eſchappe volontiers à la memoire, ſielle n'eſt bien aſſeurée. De
· quoy i'ay ſouuent veul'experience, & plaiſamment, aux deſpens de
ceux qui font profeſſion de ne former autrement leur parole, que ſe
lon qu'il ſertaux affaires qu'ils negotient, & qu'il plaiſt aux Grands à
qui ils parlent.Car ces circonſtances à quoy ils veulent aſſeruir leur
foy & leur conſcience, eſtans ſubiettes à pluſieurs changemens,il
faut que leur parole ſe diuerſifie quand & quandº doùiladuient que
de meſme choſe ils diſent, tantoſt gris, tantoſt iaune : à tel hom
me d'vne ſorte, à tel d'vn autre : & ſi par fortune ces hommes rappor
tentenbutin leursinſtructions ſi contraires, que deuient ce bel art?
outre ce qu'imprudemment ils ſe desferrent eux-meſmes ſi ſou
uent:car quelle memoire leur pourroit ſuffire à ſe ſouuenir de tant de
diuerſes formes, qu'ils ont forgées envn meſme ſujet : I'ay veu plu
ſieurs de mon temps,enuier lareputation de cette belle ſorte depru
dence : qui ne voyent pas, que #la reputation y eſt, l'effect n'y peut
eſtre. En verité le mentireſtvn mauditvice. Nous ne ſommeshom Mentir eſt vn m aii
uats vice Nous ne
mes, & ne nous tenons lesvnsaux autres que par la parole.Si nous en ſommes homm es
que par la parole.
connoiſſionsl'horreur & le poids, nous le pourſuiurions à feu, plus
iuſtement qued'autrescrimes. Ie trouue qu'on s'amuſe ordinaire
ment à chaſtier aux enfans des erreurs innocentes,tres-malàpropos,
& qu'onles tourmente pour des actions temeraires, qui n'ont nyim
reſſionny ſuitte.La menterie ſeule,&vn peu au deſſous,l'opinia Menterie & epinia
ſtreté, meſemblent eſtre celles deſquelles ondeuroit à toute inſtan ſtrcte doiuent eſtre
ce combattre la naiſſance &le progrez, elles croiſſent quand & eux: chaſtiées és enfans.
| & depuis qu'on a donné ce faux train à la langue, c'eſt merueille com
, bien1leſtimpoſſible del'en retirer. Par où iladuient,que nousvoyós
des honneſtes hommes d'ailleurs y eſtre ſujets & aſſeruis. I'ay vn
bongarçon de tailleur , à qui ie n'oüy lamais dire vne verité, non
pas quandelle s'offre pour luy ſeruir vtilement. Si comme laverité,
le menſonge n'auoit qu'vn viſage, nousſerions en meilleurs termesi
2, EssAIS DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
car nous prendrions pour certain l'oppoſé de ce que diroit le
menteur.Mais le reuers de laveritéa cent mille figures,& vn champ
Bien certain & fi. indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain & finy, le malin
uy. Malinfiny & in
certain. finy & incertain. Mille routtes deſuoyent du blanc : vny va. Certes
ie ne m'aſſeure pas, que ie peuſſevenir à bout de moy, à garentir vn
dangereuident & extréme, par vne effrontée & ſolenne menſonge.
Vnancien Pere dit, que nous ſommes mieux en la compagnic d'vn
Dont il arriue que
ceux de diuerſes Na
chien cognu, qu'en celle d'vn homme , duquel le langage nous
tions, ne s'entreſſem
blent pas des hommes.
eſtincognu. Vt externusalienonon ſithominis vice. Et de combien eſt
Plin.4.7. le langage faux, moins ſociable que le ſilence ? Le Roy François
Franciſque Tauer
premier, ſe vantoitd'auoir mis au roüet par ce moyen, Franciſque
na homme tres · fa . Tauerna, Ambaſſadeur de François Sforce Duc de Milan, homme
meux en ſcience de tres-fameux en ſcience de parlerie. Cetuy-cy auoit eſté deſpeché
parlerie , comment
mis au roiiet par le pour excuſer ſon Maiſtre vers ſa Majeſté, d'vn fait de grande conſe
Roy François. quence; qui eſtoit tel. Le Roy pour maintenir touſiours quelques
intelligences en Italie, d'où ilauoit eſté dernierement chaſſé, meſ
mes au Duché de Milan, auoitaduiſé d'y tenir pres du Duc vn Gen
til-höme de ſa part,A mbaſſadeur par § parapparence hom
me priué, qui fiſtla mine d'y eſtre pour ſes affaires particulieres:dau
tant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l'Empereur (lors
principalement qu'il eſtoit entraicté de mariage auec ſa niepce, fille
du Roy de Dannemarc, quieſtà preſent doüairiere de Lorraine) ne
pouuoit deſcouurir auoir aucune prattique & conference auecques
nous, ſans ſon grandintereſt. A cctte commiſſion ſe trouua propre
-

- vn Gentil-homme Milanois, Eſcuyer d'efcurie chez le Roy, nommé


Merueille. Cetuy-cydeſpeſché auecques lettres ſecrettesde creáce,
& inſtructions d'Ambaſſadeur, & auec d'autres lettres de recom
mendation enuers le Duc, en faueur de ſesaffaires particulieres,pour
le maſque & la montre, fut ſi long-temps aupres du Duc, qu'il en
vint quelque reſſentiment à l'Empereur : qui donna cauſe à ce qui
s'enſuiuit apres, comme nous penſons : Ce fut que ſous couleur de
quelque meurtre,voila le Duc qui luy fait trencher la teſte de belle
nuict, & ſon proces fait en deux iours. Meſſire Franciſque eſtant
venu preſtd'vne longue deduction contrefaite de cette hiſtoire, car
le Roy s'en eſtoit addreſſé, pour demander raiſon, à tous les Princes
de Chreſtienté, & au Duc meſmes ; fut ouy aux affaires du matin,
ayanteſtably pour le fondement de ſa cauſe, & dreſſé à cette finplu
ſieurs belles apparences du faict : Que ſon maiſtre n'auoitiamais pris
noſtre homme, que pour Gentil-homme priué, & ſien ſubjet, qui
eſtoit venu faire ſes affaires à Milan, & qui n'auoit iamais veſcu là
ſousautre viſage : deſauoüant meſme auoir ſceu qu'il fuſt en eſtat de
la maiſon du Roy, ny connu de luy, tant s'en faut qu'ille † pour
Ambaſſadeur. Le Roy à ſon tour le preſſant de diuerſes objections
& demandes, & le chargeant de toutes parts, l'accula en fin ſur
le poinct de l'execution faite de nuict, & comme à la deſrobée.
L I V R E P R E M I E R. . 23
Aquoyle pauure homme embaraſſé reſpondit, pour faire l'honne
ſte, que pour le reſpect de ſa Majeſté,le Duceuſteſtébien marry que
telle execution ſe fût faite de iour. Chacun peut penſer comme il
fut releué,s'eſtant ſi lourdement couppé,àl'endroitd'vn tel nez que
celuy du Roy François. Le Pape Iule ſecond, ayant enuoyé vn Am
baſſadeur vers le Roy § , pour l'animer contre le Roy
François,l'Ambaſſadeur ayanteſté ouy ſur ſacharge,& le Royd'An
leterres'eſtant arreſté enſa reſponſe,aux difficultez qu'il trouuoit
à dreſſer les preparatifs qu'ilfaudroit pour combattrevn Roy ſi puiſ
ſant, & enalleguant § es raiſons : l'Ambaſſadeur repliqua mal à
propos,qu'illes auoit auſſicóſiderées deſapart,& les auoitbien dites
au Pape.De cette parole ſieſloignée de ſa propoſition, qui eſtoit de
le pouſſerincontinentàla guerre, le Roy d'Angleterre print le pre
mierargument de ce qu'il trouua depuis pareffect, que cét Ambaſſa
deur, de ſon intention particuliere pendoit du coſté de France, &
en ayantaduertyſon maiſtre,ſes biens furent confiſquez, & ne tint
àguere qu'il n'en perdiſtlavie.

Du parler prompt ou tardif

CH AP IT R E X.

# NC nefurent à tous, toutes graces données.


ºſſ§) Auſſivoyons-nousqu'au dond'eloquence,les vns ont la Promptitude &
tardiuetéau don d'e-
) #)/ facilité & lapromptitude, & ce qu'on dit le boute-hors, loquence. Parler tar
$ $è ſiaiſé, qu'à chaquebout de champ ils ſont preſts : les au dif, propre pour le
tres plus tardifs ne parlent iamais rien qu'élabouré & premedité. Preſcheur, & prompt
pour l'Aduocat.
Comme on donne des regles aux Dames, de prendre les ieux &
les exercices du corps , #lon l'auantage de ce qu'elles ont le
plus beau; Sii'auois à conſeiller de meſmes, en ces deux diuers ad
uantages del'eloquence, de laquelle il ſemble en noſtre fiecle, que
les Preſcheurs & les Aduocats facent principale profeſſion ; le tar
difſeroit mieux Preſcheur,ce me ſ§ & l'autre mieux Aduocat:
Parce que la charge de celuy-là luy donne autant qu'il luy plaiſt de
loiſir pourſe preparer; & puis ſa carriere ſe paſſe d'vn fil&d'vne ſui
te,ſansinterruption : là où les commoditez del'Aduocat le preſſent
à toute heure de ſe mettre en lice : & les reſponſes impreueiies de ſa
partieaduerſe,le rejettent deſonbranle, oû illuy faut ſur le champ
prendre nouueau party. Sieſt-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement
& du Roy François à Marſeille,iladuint tout au rebours, que Mon
ſieur Poyet, homme toute ſavie nourry au barreau, en grande re- .
putation, ayant charge de faire la harangue au Pape, & l'ayant de
longue main pourpenſée, voire, à ce qu'on dit, apportée de Pa
4, EssAIs DE MIcHEL DE MoNTAIGNE,
ris toute preſte , le iour meſme qu'elle deuoit eſtre prononcée,
le Pape # craignant qu'on luy tinſt propos qui peuſt offenſer
les Ambaſſadeurs des autres Princes qui eſtoient autour de luy,
manda au Roy l'argument qui luy ſembloit eſtre le plus propre
au temps & au lieu , mais de fortune, tout autre que celuy ſurle
quel Monſieur Poyet s'eſtoit trauaillé : de façon que ſa harangue
demeuroit inutile , & luy en falloit promptement refaire vneau
tre Mais s'en ſentant incapable, il fallut que Monſieur le Cardinal
du Bellay en priſt la charge. La part de l'Aduocat eſt plus diffi
cile que celle du Preſcheur : & nous trouuons pourtant ce m'eſt
aduis, plus de paſſables Aduocats que de Preſcheurs, au moins en
France. Il ſemble que ce ſoit plus le propre de l'eſprit, d'auoir ſon
operation prompte & ſoudaine, & plus le propre duiugement,del'a-
uoir lente & poſée.Mais celuy qui demeure du tout muet,s'il n'a loi
Parler prompt de
ſir de ſe preparer, & celuy auſſi à qui le loiſir ne donne aduantage de
Seneru. mieux dire,ſont en pareil degré d'eſtrangeté. On recite de Seuerus
Caſſius, qu'il diſoit mieux ſansy auoir penſé: qu'il deuoit plus à la
fortune qu'à ſa diligence : qu'illuyvenoit à profit d'eſtre troublé en
arlant : & que ſes aduerſaires craignoient de le piquer, de peur quc
† ne luy fiſt redoubler ſon eloquence. Ie cognois par expe
rience cette condition de nature,qui ne peut ſouſtenirvne vehemen
· te premeditation & laborieuſe : ſi elle neva gayement & librement,
Ouuragespuants à elle ne va rien qui vaille.Nous diſons d'aucuns ouurages,qu'ils puent
l'ouile & à la jlampe.
à l'huile & à la lampe, pour certaineaſpreté & rudeſſe, que le trauail
imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela,la ſolicitude de
bien faire, & cette contention de l'ame trop bandée & trop tenduë à
ſon entrepriſe, la rompt & l'empeſche,ainſi qu'iladuient àl'eau, qui
par force de ſe preſſer de ſa violence & abondance, ne peut trouuer
iſſuë en vn goulet ouuert. En cette condition de nature, dequoy
1e parle, il y a quant & quant auſſi cela, qu'elle demande à eſtre non
pas eſbranlée & picquée par ces paſſions fortes, comme la colere de
Caſſius, car ce mouuement ſeroit trop aſpre : elle veut eſtre non
pas ſecoüée, mais ſollicitée : elle veut eſtre eſchauffée & reſueillée
par les occaſions eſtrangeres, preſentes & fortuites. Si elle va toute
ſeule, elle ne fait que trainer & languir : l'agitation eſt ſavie & ſa
race. Ie ne me tiens pas bien en ma poſſeſſion & diſpoſition : le
§ y a plus de droict que moy : l'occaſion, la compagnie, le
branle meſme de ma voix , tire plus de mon eſprit, que ie n'y
trouue lors que ie le ſonde & employe à part moy. Ainſi les pa
roles en valent mieux que les eſcrits; s'il y peut auoir chois où il n'y
a point de prix. Cecy m'aduient auſſi, que ie ne me trouue pas où
ie me cherche : & me trouue plus par rencontre, que par l'inquiſi
tion de moniugement.I'auray eſlancé quelque ſubtilitéeneſcriuât :
i'entensbié, mornée pourvn autre,affilée pour moy.Laiſſons toutes
ces honneſtetez : cela ſe dit par chacun ſelon ſa force. Iel'ay ſi bien
· pcrduë
L IV R E P R E M I E R. • 25
perduë, queie ne ſçayce que i'ay voulu dire : & l'al'eſtranger deſcou
l1CIUC § auant moy. Siie portoy le raſoir par tout ou cela m'ad
uient,ie me desferoy tout. La rencontre m'en offrirale iour quelque
autre fois, plus apparent que celuy du midy : & me fera eſtonner de
ma heſitation.

7Des Prognoſtications. a Oracles defaillis


auant la venui de
C H AP ITR E X I. . Jeſu Chriſt.

b D'où vient que les


Oracles de Delphes
# VANT aux Oracles",il eſt certain que dés long-temps ſont taris de telle ſor
# auant la venue de Ieſus-Chriſt, ils auoient commencé te, que rien ne ſe voye
de plus meſpriſable,
non ſeulement de no
# à perdre leur credit : car nousvoyons que Cicero ſe met ſtre âge , mais dés
sº en peine de trouuer la cauſe de leur defaillance. Et ces long - temps àupara
uant ? Cic, de Diu.l.s. .
mots ſont à luy:" Curiſtomodoiam oraculaDelphis non eduntur,nonmodô
noſra etate,ſed iamdiu, vt nihil poſſit eſſe contemptius , Mais quant aux c Nous croyons qu'il
a des oyſeanx qui #
autres prognoſtiques, qui ſe tiroient de l'anatomie des beſtes 2llX
ſent exprés pour ſeruir
Sacrifices, auſquels Platon attribuë en partie la conſtitution na à l'art des Augures.
ld. de Nat Deo, l. s.
turelle des membres internes d'icelles, du trepignement des pou
d Les Aruſpices voyent
lets, du vol des oyſeaux,. Aues queſdam rerumaugurandarum cauſa maintes choſes , les
Augures en prcuoyent
natas eſſe putamus , des foudres, du tournoyement des riuieres, maintes autres , les
• %ſulta cernunt aruſpices*: multa augures prouident : multa oracule decla Oracles cn declarent
†" , plufieurs les
rantur : multa vaticinationibus : multa ſomniis : multa portentis , & au cuuns , & pluſieurs
ſonges &
encores les
Prodiges.
tres ſur leſquels l'Antiquité appuyoit la pluſpart des entrepriſes, les 14 id.

{aIlt publiques que priuées ;noſtre Religion les a abolies. Et CI1 Prºgnoſtiues di
e

core qu'il reſte entre nous quelques moyens de diuination és aſ lu*erspardes anciens,abe
tres, és eſprits, és figures du corps, és ſonges, & ailleurs notable gion. ' noſtre Reli
exemple de la forcenée curioſité de noſtre nature, s amuſant d,
f Pourquoy te pleut-il,
reoccuper les choſes futures, comme ſielle n'auoit pas aſſez affaire ô Recteur des Cieux,
adiouſter ce ſoin aux
à digerer les preſentes : autres qui trauaillent
*—cur hanc tibi reétor Olympi les humains ; de con
noiſtre leurs deſaſtres
Sollicitis viſum mortalibus addere curam, · futurs par quelques
malheureux preſages?
Noſcant vcnturas vt dira per omina clades ? · Fay que ce que tu ma
chines arriue à l'im
Sitſubitum quodcunque paras,ſit ceca futuri pourueu, & que l'eſ
prit de l'homme ſoit
Mens hominum fati, liceat ſperare timcnti. aueugle à l'aduenir :
* ne vtile quidem eſt ſcire quidfuturumſit : miſerum eſt enim nihil proficien afin qu'il luy ſoit loiſi
ble # cn crai
tem angi : Si eſt ce, veux-ie dire, qu'elle eſt de beaucoup moindre gnant. Luca. l.2.

auctorité. Voilà pourquoy l'exemple de François Marquis de


Salluſſes m'a ſemblé remarquable. Car Lieutenant du Roy Fran · gles Il n'eſt pas certaine
ment vtile de ſcauoir

çois en ſon armée delà les monts, infiniment fauoriſé de noſtre c'eſtchoſes à venir : &
pitié de ſe gehcn
Cour, & obligé au Roy du † ner par leur cognoiſ
meſmes, qui auoit eſté con ſance , puis qu'elle
n'apporte aucü fruict.
fiſqué de ſon frere : au reſte ne ſe preſentant occaſion de tourner ſa Cic de Nat. Decr. l .
robe, ſon affection meſme y contrediſant; il ſe laiſſa ſi fort eſpou h N'eſt bou de ſpa
uenter", comme ila eſté adueré, aux belles prognoſtications qu'on noir le futur.
26 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
Prognoſtication vai
ſuperſtiticuſc.
faiſoit lors courir de tous coſtez à l'aduantagede l'EmpereurChar
»3& G37°
les cinquiémc, & à noſtre deſauantage † en Italie, où ces fol
les propheties auoient trouué tant de place, qu'à Rome il fut baillé
grande ſomme d'argentauchange, pour cette opinion de noſtre rui
ne) qu'apres s'eſtre ſouuent complaint à ſes priuez des maux qu'il
voyoit incuitablement preparez à la Couronne de France, & aux
amis qu'il y auoit, il ſe reuolta, & changea de arty : à ſon grand
dommage pourtant, quelque conſtellation § euſt. Mais il s'y
conduiſit en homme combattu de diuerſes paſſions : carayant&vil
les & forces en ſa main, l'armée ennemie ſous Antoine de Leue à
La fapience des Dieux
reſſerre ſous vnc tene trois pas de luy, & nous ſans ſoupçon de ſon faict,il eſtoit en luy
breuſe nuict, le ſuccez
du temps futur : & rid
de faire pis qu'il ne fit. Car pour ſa trahiſon, nous ne perdiſmes
ſi le mortel tremble
Par vne craintc , qui
ny homme, ny ville que Foſſan• : encore apres l'auoir long-temps
conteſtée.
paſſe la cognoiſſance
ue le Ciel luy conce
e. L'homme qui ſe
Trudens futuri temporis exitum
peut vanter de viure
du iour à la iournée,
Caliginoſa noéte premit Deus,
paſſe ſa vie heureux & Ridétquc ſi mortalis vltra
Roy de ſoy-meſme : &
dit à Iupiter : Remplis Fas trepidat.
demain le Ciel à ton
choix de beau-temps Ille potens ſui
ou de pluye , fais, ô Letuſque deget, cui licet in diem
Pere des Dieux, tout
ce qu'il te plaira, ma # vixi, cras vel atra
curioſité ne s'en infor
me point. L'eſprit ſa Nube # pater occupato, - -

tisfait des choſes pre


ſentes , doit fuir d'a-
Vel ſole puro. •
longer ſes ſoins plus Letus in preſens animus, quod vltra eſt, - -
auant. Horat. l #.
Oderit curare. -

S'il y a des Dieux, il y


a de la deuination : & Et ceux qui croyent ce motau contraire, le croyent à tort. Iſtaſicreci
s'il y a de la deuinatió, procantur,vt@rſidiuinatioſit,dijſint: & ſidjſint,ſitdiuinatio. Beaucoup
il y a des Dieux : ces
choſes ſont relatiues.
Cic. de Ditt. l. r.
plus ſagement Pacuuius, -

Car ceux qui cognoiſ


Nam iſtis qui linguam auium intelligunt,
· ſent le iargon des oy Pláſque ex alieno iecore ſapiunt, quàm ex ſuo, .
ſeaux, & qui ſont plus
entendus du foye & du Magis audiendum quàm auſcultandum cenſeo.
cœur d'autruy que des Ce tant celebre art de deuiner des Toſcans naſquit ainſi. Vn la
leurs propres,meritent
d'eſtre plus eſcoutez
que creus. Pasunit44.
boureur perçant de ſon coultre profondement la terre, en veid
ſourdre Tages demy-dieu, d'vn viſage enfantin, mais de ſenile
prudence. Chacuny accourut, & furent ſes paroles & ſaſcience re
cucillies & conſeruées à pluſieurs ſiecles, contenant les principes &
-

/ . -

moyens de cét art. Naiſſance conforme à ſon progrez. I'aymerois


· bien mieux regler mesaffaires parle ſort desdez que par ces ſonges.
Et de vray en toutes Republiques on a touſiours laiſſé bonne part
d'auctorité au ſort. Platon en la police qu'il forge à diſcretion, luy
attribué la deciſion de pluſieurs effets d'importance, & veut entre
autres choſes, que les mariages ſe facent par ſort entre les bons. Et
donne ſi grands poids à cette election fortuite, que les enfans qui
en naiſſent,il ordonne qu'ils ſoient nourris au païs: ceux qui naiſ
ſent des mauuais, en ſoient mis hors : Toutefois ſi quelqu'vn
º L IV R E P R E M I E R. 27
de ces bannisvenoit par cas d'auenture à montrer en croiſſant quel
que bonne eſperance de ſoy, qu'on le puiſſe † , & exiler auſſi
celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'eſperance de ſon ado
leſcence. I'envoy qui eſtudient & gloſent leurs Almanachs, & nous
en alleguent l'authorité aux choſes qui ſe paſſent. A tant dire, il faut
qu'ils dient & laverité, & le menſonge. Quis eſt enim, qui totum diem Qui eſt ce qui tirant
au blanc tout vn iour,
iaculans, non aliquandoconlinect ?Ie ne les eſtime de rien mieux, pour les ne l'enfilera par fois ?
Adag. Cic. ae Dia.
voir tomber en quelque rencontre. Ce ſeroit plus de certitude,s'ily
auoit regle & verité à mentir touſiours. Ioint que perſonne ne tient
regiſtre de leurs meſcontes, dautant qu'ils ſont ordinaires&infinis:
& fait-on valoir leurs diuinations de ce qu'elles ſont rares,incroya
bles, & prodigieuſes? Ainſi reſpondit Diagoras, qui fut ſurnommé Impieté de Diagoras
l'Athée,eſtant enla Samothrace,à celuy quiluy montroit au Tem ſurnomme l'Athee.
le force vœux & tableaux de ceux qui auoient eſchapé le naufrage,
luy diſant : Et bien, vous qui penſez que les Dieux mettent à non
chaloir les choſes humaines, que dites-vous de tant d'hommes ſau
uez parleur grace Il ſe fait ainſi, reſpondit-il: ceux-là ne ſont pas
peints qui ſont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cice
ro dit, que le ſeul Xenophanes Colophonien entre tous les Philo
ſophes, qui ont aduoüé les Dieux,a eſſayé de deſraciner toute ſorte
de diuination. D'autant eſt-il moins de merueille, ſi nous auons
veu par fois à leur dommage, aucunes de nos ames principeſques
s'arreſter à cesvanitez. Ie voudrois bien auoir reconnu de mesyeux
ces deux merueilles, du liure de Ioachim Abbé Calabrois, qui predi Diuinations mer

ſoit tous les Papes futurs, leurs noms & formes : & celuy de Leon ºſº
l'Empereur, qui prediſoit les Empereurs & Patriarches de Grece.Ce
cyay-ie reconnu de mesyeux, qu'és confuſions publiques, les hom
mes eſtonnez de leur fortune,ſe vont rejettant, comme à toute ſu
perſtition, à rechercher au Ciel les cauſes & menaces anciennes de
leur malheur: & y ſont ſieſtrangement heureux de montemps,qu'ils
m'ont perſuadé, qu'ainſi que c'eſt vn amuſement d'eſprits aigus &
oiſifs; ceux qui ſont duits à cette ſubtilité de les replier & deſnoüer,
ſeroient en tous eſcrits capables de trouuer tout ce qu'ilsy deman
dent. Mais ſur tout leur preſte beau ieu,le parler obſcur, ambigu &
fantaſtique duiargon prophetique, auquel leurs autheurs ne don
nent aucun ſens clair,afin que la poſterité y en puiſſe appliquer de
tel qu'illuy plaira. Le demondeSocrates eſtoit àl'aduanture certai Demon de Socrates,
quel.
nc impulſion de volonté, qui ſe preſentoit à luy ſans le conſeil de
ſon diſcours. Envneame bien eſpurée, comme la ſienne, & preparée
par continu exercice de ſageſſe & de vertu, il eſtvray-ſemblable que
ces inclinations, quoy que temeraires & indigeſtes, eſtoient toû
jours importantes, & dignesd'eſtre ſuiuics.Chacun ſent en ſoy quel
ue image de tellesagitationsd'vne opinion prompte,vehemente &
† C'eſt à moy de leur donner quelque authorité,quien donne
ſi peu à noſtre prudence. Etenayeu de pareillemétfoibles enraiſon,
- C ij
2s EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
& violentes en† ouen diſſuaſion, qui eſtoit plus ordinaire
à Socrates,auſquelles ie me ſuis laiſſé emporter ſivtilement &heu
> - - / - • • .

reuſement, qu'elles pourroient eſtreiugées tenir quelque choſe d'in


ſpiration diuine. -

TDe la Conſtancc.

C H A P ITR E XII.

Conſtance & reſolu


tion en quoy giſf.
# A loy de la reſolution&delaconſtance ne porte pas,que
# $ nous ne nous deuions couurir,autant qu'il eſt en noſtre
#$ puiſſance, des maux & inconueniens qui nous mena
$ cent, ny par conſequent ne defend d'auoir peur qu'ils
nous ſurprennent. Au rebours, tous moyens honneſtes de ſega
rantir des maux , ſont non ſeulement permis, mais loüables : Et
le ieu de la conſtance ſe louë §, à porter de pied
ferme les inconueniens où il n'y a point de remede. De maniere
qu'il n'y a ſouppleſſe de corps,nymouuementaux armes de main,
que nous trouuions mauuais , s'il ſert à nous garantir du coup
Fuite en guerre, u'on nous ruë. Pluſieurs Nations tres-belliqueuſes ſe ſeruoient
auouée de pluſieurs en leurs faicts d'armes de la fuite, pour aduantage principal, &
Mat ions.
montroient le dos à l'ennemy plus dangereuſement que leur vi
ſage. Les Turcs en retiennent quelque choſe : Et Socrates en Pla
Fortitude, que s'eſt ton ſe mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, ſe tenir
ferme en ſon rang contre les ennemis. Quoy , fit-il, ſeroit-ce
donc laſcheté de les battre en leur faiſant place : Et luy allegue
Homere, qui louë en AEneas la ſcience de fuir. Et parce que La
ches ſe r'aduiſant, aduouë cét vſage aux Scythes, & enfin genera
lement à tous gens de cheual:illuyallegue encore l'exemple desgens
Pictoire gaignée des de pied Lacedemoniens, ( Nation ſur toute duite à combattre de
Lacedemoniens par
leurfuite. pied-ferme) qui en laiournée de Platées, ne pouuant ouurir la pha
lange Perſienne, s'aduiſerent de s'eſcarter & ſier arriere : pour, par
l'opinion de leur fuite, faire rompre & diſſoudre cette maſſe en les
Scythes reculoient
touſiours en guerre,
pourſuiuant : par où ils ſe donnerent la victoire. Touchant les Scy
c paurquºy.
thes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les ſubiuguer, qu'ilman
da à leur Roy force reproches, pour levoir touſiours reculant de
uant luy, & gauchiſſant la meſlée. A quoy Indathyrſez, carainſi ſe
nommoit-il, fit reſponſe , que ce n'eſtoit pour auoir peur de luy, ny
d'homme viuant : mais que c'eſtoit la façon de marcher de ſa Na
tion : n'ayant ny terre cultiuée, nyville, ny maiſon à defendre, & à
craindre que l'ennemy en pûſt faire profit. Mais s'il auoit ſi grand
Canonnades inéui
faim d'en manger, qu'il approchaſt pourvoir le lieu de leurs ancien
tables, pour leur vio nesſepultures,& que là il trouueroit à qui parler toutſon ſaoul.Tou
lance & viſteſſe. tesfoisaux canonnades, depuis qu'on leur eſt planté enbute, comme
LIV RE P R E M I E R. 29

les occaſions delaguerre portent ſouuent,ileſt meſſeant de s'eſbran


ler pour la menace du coup: dautant que pour ſaviolence & viteſſe
nous le tenonsineuitable: & enya maintvn qui pour auoir ou hauſſé
la main, ou baiſſé la teſte, en a pour le moins appreſté à rire à ſes
compagnons. Si eſt-ce qu'au voyage que l'Empereur Charles cin
uieſme fiſt contre nous en Prouence, le Marquis de Guaſt eſtant
allé recognoiſtre la ville d'Arle, & s'eſtant ietté hors du couuert
d'vn moulin à vent, à la faueurduquel il s'eſtoit approché, fut ap
perceu par les Seigneurs de Bonneual & Seneſchald'Agenois, qui ſe
romenoient ſus le theatre aux arenes : leſquels l'ayant montré au
Seigneur deVilliers Commiſſaire de l'artillerie,ilbraquaſi à propos
vne couleurine, que ſans ce que le Marquis voyant mettre le feu ſe
lança à † il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de meſ
mes quelques années auparauant, Laurent de Medicis, Duc dVr
bin, Pere de la Royne, Mere du Roy,aſſiegeant Mondolphe, place
d'Italie,aux terres qu'on nomme duVicariat; voyant mettre le feu
à vne piece quile regardoit, bien luy ſeruit de faire la cane : car autre
ment le coup, † ne luy raſa que le deſſus de la teſte, luy donnoit
ſans doute dans l'eſtomach. Pour en dire le vray,ie ne croy pas que
ces mouuemensſe fiſſent auecques diſcours : car quel iugement pou
uez-vous faire de la mire haute ou baſſe en choſe ſi ſoudaine? & eſt
bien plus aiſé à croire, que la fortune fauoriſaleur frayeur : & que ce
ſeroit moyenvneau § auſſibien pour ſeietter dansle coup, que
pourl'euiter. Ie ne me puis defendre, ſi le bruiteſclatant d'vne har
quebuſadevient à me fraper les oreillesàl'improuueu, en lieu oùie
ne le deuſſe pas attendre, que ie n'en treſſaille : ce que i'ayveu enco
resaduenir à d'autres qui valent mieux que moy. Ny n'entendent les Perturbations iuy
qnes où permiſes
Stoïciens, que l'ame de leurſage puiſſe reſiſteraux premieresviſions des Stoiques à leurs
& fantaiſies qui luy ſuruiennent : ains comme àvne ſubjectionna Saget. -

turelle conſentent qu'il cede au grand bruit du Ciel, ou d'vne rui


ne, pour exemple, iuſques à la paſleur & contraction : Ainſi aux
autres paſſions, pourueu que ſon opinion demeure ſauue & entie
re, & quel'aſſiette de ſon diſcours n'en ſouffre atteinte nyalteration
† , & qu'il ne preſte nul conſentement à ſon effroy &
ouffrance. De celuy, qui n'eſt pas ſage, il en va de meſmes en la
premiere partie, mais tout autrement en la ſeconde. Car l'impreſ
ſion des paſſions ne demeure pas en luy ſuperficielle : ainsva pene
trant iuſques au ſiege de ſa raiſon,l'infectant & la corrompant. Il Eſtat du Sage Stº
iuge ſelonelles, & s'y conforme.Voyez bien diſertement & plaine que.

ment l'eſtat du ſage Stoïque : -

| Mens immota manet, lacryme voluunturinanes. Le cœur reſte indom

, Le # Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais illes


IIlOClCI'C,
pté, de vaines larmes
roulent Virg l.*.
-

C iij
|

3o ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,

Ceremonie de l'entreueuë des Rois.

C H A P ITR E XIII.

/r

# # L n'eſt ſujet ſivain, qui ne merite vn rangen cette rap


#ſ ſodie. A nos reigles communes, ce ſeroit vne notable
$ diſcourtoiſie, & à l'endroit d'vn pareil, & plus à l'en
" # droit d'vn Grand, de faillir à vous trouuer chez vous,
quand il vous auroit aduerty d'y deuoirvenir : Voire,adiouſtoit la
Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que c'eſtoit inciuilité à
Office du Gentil vn Gentil-homme de partir de ſa maiſon, comme il ſe fait le plus
homme enuers celuy
qui le vient tron ſouuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient trouuer, pour
wer Grand qu'il ſoit : & qu'il eſt plus reſpectueux & ciuil de l'attendre,
pour le receuoir, ne fuſt que de peur de faillir ſa route : & qu'il ſuffit
de l'accompagner à ſon partement. Pour moy i'oublie ſouuent
l'vn & l'autre de ces vains offices : comme ie retranche en ma maiſon
autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn s'en offence : qu'y
ferois-ie Ilvaut mieux que iel'offence pourvne fois, que moy tous
les iours : ce ſeroitvne ſujection continuelle. A quoy faire fuit-on
la ſeruitude des Cours, ſi on l'entraine iuſques en ſa taniere?C'eſt
auſſi vne reigle commune en toutes aſſemblées, qu'il touche aux
moindres de ſe trouuer les premiersàl'aſſignation, dautant qu'il eſt
Entreueue des Rois.
mieux deu aux plus apparens de ſe faire attendre. Toutefois àl'en
treueuë qui ſe dreſſa du Pape Clement, & du Roy François à Mar
ſeille,le Roy y ayant ordonné lesappreſts neceſſaires,s'eſloignade
la ville, & donna loiſir au Pape de deux ou troisiours pourſonen
trée & refreſchiſſement, auant qu'il le vint trouuer. Et de meſmes
C'eremonie ordinai
re aux abouchemens
à l'entrée auſſi du Pape & de l'Empereur à Bouloigne, l'Empereur
dcs Princa.
donna moyen au Pape d'y eſtre le premier, & y ſuruint apres luy.
C'eſt, diſent-ils, vne cerimonie ordinaire aux abouchemens de tels
Princes, que le plus Grand ſoit auant les autres au lieu aſſigné,voire
auant celuy chez qui ſe fait l'aſſemblée : & le prennent de ce biais,
que c'eſt afin que cette apparence teſmoigne, que c'eſt le plus Grand
que les moindres vont trouuer, & le recherchent, non pasluyeux.
Non ſeulement chaque païs, mais chaque cité & chaque vacationa
ſa ciuilité particuliere. I'y ay eſté aſſez ſoigneuſement dreſſé en
mon enfance,&ayveſcu en aſſez bonne compagnie, pour n'ignorer
pas les loix de la noſtre Françoiſe : & en tiendrois §. I'ayme à
les enſuiuré, mais non pas ſi coüardement, que mavie endemeure
contrainte. Elles ont quelquesformes penibles,leſquelles pourueu
Entregent, & la
qu'on oublie par diſcretion, non par erreur, on n'ena pas moins de
ſcience d'iceluy. grace. I'ayveu ſouuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, &
importuns de courtoiſie. C'eſt au demeurant vne tres-vtile ſciencc
LIVRE P R E M I E R. 3I .

que la ſcience del'entregent. Elle eſt, comme la grace & labeauté,


conciliatrice des premiers abords de la ſocieté & familiarité: & par
conſequent nous ouure la porte à nous inſtruire par les exemples
d'autruy, & à exploiter & produire noſtre exemple, s'il a quelque
choſe d'inſtruiſant & communicable.

On eſt puny pour s'opiniaſtrer en vne placeſans raiſon,


C HA PITR E XIV.

É A vaillance a ſes limites, comme les autres vertus : leſ. Vaillauce, & ſes
limiteſ.
§ quels franchis, on ſe trouue dans le train du vice : en ma
-
# niere que par chez elle on ſe § rendre à la temerité,
šrºs obſtination & folie, qui n'en ſçait bien les bornes, mal
aiſez enverité à choiſir ſur leurs confins. De cette conſideration eſt
née lacouſtume que nousauons aux guerres, de punir,voire de mort, Punition de ceux

ceux qui s'opiniaſtrent à defendrevne place, qui par les regles mili qui s'opiniaſtrent à
defendre vne place
taires ne peut eſtre ſouſtenuë. Autrement ſous l'eſperance de l'im ſans raiſan.
punité il n'y auroit poullier qui n'arreſtaſtvnearmée. Monſieur le
Conneſtable de Mommorency au ſiege de Pauie,ayant eſté commis
pour paſſer leTeſin,& ſe loger aux faux-bourgs S. Antoine, eſtant
empeſché d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniaſtra iuſques à ſe
faire battre, fit pendre tout ce qui eſtoit dedans : Et encore depuis
accompagnant Monſieur le Dauphin au voyage delà les monts,
ayant pris par force le Chaſteau de Villane, & tout ce qui eſtoit de
dansayanteſté mis en pieces par lafurie des ſoldats, horſmisle Capi
taine & l'Enſeigne,illes fit pendre & eſtrangler pour cette meſme
raiſon : Comme fitauſſile Capitaine Martin du Bellay lors Gouuer
neur de Turin, en cette meſme contrée, le Capitaine de S. Bony : le
reſte de ſes gens ayant eſté maſſacré à la priſe de la place. Mais dau
tant que le iugement de la valeur & foibleſſe du lieu, ſe prend par
l'eſtimation&contrepois des forces qui l'aſſaillent (cartel s'opinia
ſtreroit iuſtement contre deux couleurines, qui feroit l'enragéd'ar
tendre trente canons) où ſe met encore en conte la grandeur du
Prince conquerant, ſa reputation, le reſpect qu'on luy doit : il y a
· danger qu'on preſſe vn peu la balance de ce coſté-là. Et en aduient
† ces meſmes termes, que tels ont ſi grande opinion d'eux & de
eurs moyens, que ne leur ſemblant raiſonnable qu'ilyait rien digne
de leur faire teſte,ils paſſent le couſteau par tout où ils trouuent reſi
ſtance,autant que fortune leur dure : Comme il ſevoit par les for
mes de ſommation & deffi, que les Princes d'Orient & leurs ſucceſ
ſeurs, qui ſont encores, ont en vſage, fiere, hautaine & pleine d'vn
commandement barbareſque. Et au quartier par où les Portugais
eſcornerent les Indes, ils trouuerent des Eſtats auec cette loyvniuer
• C iiij
32 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
ſelle & inuiolable, que tout ennemyvaincu parle Roy, en preſence
ou par ſon Lieutenant,eſt hors de compoſition de rançon & de mer
cy. Ainſi ſur tout il ſe faut garder qui peut, de tomber entre les
-
»
- -
/

mainsd'vn Iuge ennemy, victorieux & armé.

Te lapunition de la coiiardiſe.
C H A P 1 T R E XV.

Laſcheté de cœur, # 3'OvY autrefois tenir à vn Prince, & tres-grand Capi


comme doit eſtre pu taine, que pour laſcheté de cœurvn ſoldat ne pouuoit
mis en vn ſoldat.
I $ eſtre condamné à mort : luy eſtant à table fait recit du
>º$-# procez du Seigneur de Veruins, qui fut códamné à mort
pourauoir rendu Boulogne.A laverité c'eſtraiſon qu'onfacegrâde
difference entre les fautes quiviennent de noſtre foibleſſe, & celles
qui viennent de noſtre malice. Car en celles icy nous nous ſommes
bandez à noſtre eſcient contre les reigles de la raiſon, que nature a
empreintes en nous : & encelles-là, il ſemble que nous puiſſionsap
peller à garant cette meſme nature, pour nous auoir laiſſez en telle
imperfection&defaillance. De maniere que prou de gens ont penſé
qu'on ne ſe pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faiſons con
tre noſtre conſcience : Et ſur cette regle eſt en partie fondée l'opi
nion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques
& meſcreans : & celle qui eſtablit,qu'vn Aduocat & vn Iuge ne puiſ
ſent eſtre tenus de ce que parignorance ils ont failly en leur charge.
Coiiardiſe chaſtiée Mais quant à la coüardiſe, il eſt certain que la plus commune façon
par honte & gne eſt de la chaſtier par honte & ignominie. Et tient-on que cette regle
minie,
a eſté premierement miſe envſage par le legiſlateur Charondas &
qu'auant luy les loix de Grece puniſſoient de mort ceùx qui s'en
eſtoient fuis d'vne bataille : au § qu'il ordonna ſeulement qu'ils
fuſſent par trois ioursaſſis emmyla place publique, veſtus de robe de
Faire vne ſuffuſion de femme : eſperant encores s'en pouuoir ſeruir,leurayant fait reuenir
ſang aux ioües, plûtoſt
† d en faire vne ef le courage par cette honte. Suffunderc malis hominis ſanguinem quàm
uſion. Tert. in Apol. effundere. Il ſemble auſſi que les loix Romaines puniſſoientancien
c. 7.

Soldats fugitifs pu
nement de mort, ceux quiauoient fuy, Car Ammianus Marcellinus
mis de mort par les dit que l'Empereur Iulien condamna dix de ſes ſoldats, qui auoient
Romaint. tourné le dos à vne charge contre les Parthes, à eſtre degradez, &
apres à ſouffrir mort, ſuiuant, dit-il, les loix anciennes. Toutefois
ailleurs pour vne pareille faute,ilencondamnad'autres, ſeulement
à ſe tenir parmy les priſonniers ſous l'enſeigne du bagage. L'aſpre
chaſtiement du peuple Romain contre les ſoldats eſchapez de Can
nes, & en cette meſme guèrre, contre ceux qui accompagnerent Cn.
Fuluius en ſa defaite, ne vint pas à la mort. Si eſt-ilà craindre que la
honte les deſeſpere, & les rende non froids amis ſeulement, mais
L Iv R E P R E M I E R. : 33

ennemis. Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget,jadis Lieu- chafmm du sei


tenant de la compagnie de Monſieur le Mareſchal de Chaſtillon, gº dº #anget
ayanr par Monſieur # Mareſchal de Chabannes eſté mis Gouuer "**
neur de Fontarabie,au lieu de Monſieur du Lude, & l'ayant renduë
aux Eſpagnols,fut condamné à eſtre degradé de Nobleſſe, & tant
luy que ſa poſterité declaré roturier, taillable & incapable de porter
armes : & fut cette rude ſentence executée à Lyon. Depuis ſouffri
rent pareille punition tous les Gentils-hommes qui ſe trouuerent
dans Guyſe, lors que le Comte de Nanſauy entra; & autres encores
depuis. Toutefois quand il y auroit vne ſigroſſiere & apparente ou
ignorance ou coüardiſe, qu'elle ſurpaſſaſt toutes les ordinaires, ce
ſeroit raiſon de la prendre pour ſuffiſante preuue de meſchanceté &
· de malice, & de la chaſtier pour telle. - "

v Vn traiét de quelques Ambaſſadeurs.

C H A P I T R E XVI.

| OBsERvE en mes voyages cette pratique, pour ap


prendre touſiours quelque choſe, par la communica

# tion d'autruy, qui eſt vne des plus belles eſcholes qui
S# puiſſe eſtre, de ramener touſiours ceux auec qui ie con
, fere,aux propos des choſes qu'ils ſçauent le mieux.
ZBaſti #nocchiero ragionar de venti, Arioſte.
Al bifolco de itori, & le ſue piaghe \

Conti'l guerrier, conti'lpaſtorgli armenti.


Car il aduient le plus ſouuent au contraire, que chacun choiſit plû
toſt à diſcourir du meſtierd'vn autre que § : eſtimant que c'eſt Nou choiſſont pli -
autant de nouuelle reputation acquiſe : teſmoingle reproche qu'Ar- ##f#
chidamus fit à Periander, qu'il quittoitlagloire d'vn bon Medecin, § du ſtre, &
pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien Ceſar ſedeſ- Pºº
ploye largement à nous faire entendre ſes inuentions à baſtir ponts -

& engins : & combien au prix ilva ſe ſerrant, où il parle des offices
de ſa profeſſion,de ſavaillance,& conduite de ſa milice. Ses exploicts
leverifient aſſez Capitaine excellent : il ſe veut faire cognoiſtre ex
cellent ingenieur : qualité aucunement eſtrangere. Le vieil Diony
ſius
tuneeſtoit
: maistres-grand chefde
il ſe trauailloit guerre,
à donner comme ilrecommendation
principale conuenoit à ſa for
de N,

ſoy, par la poëſie : & ſi n'y ſçauoit guere. Vn homme de vacation


iuridique, mené cesiours paſſez voir vne eſtude fournie de toutes
ſortes de liures de ſon meſtier, & de tout autre meſtier, n'y trouua
nulle occaſion de s'entretenir : mais ils'arreſta à gloſer rudement &
magiſtralement vne barricade logée ſur lavis de l'eſtude, que cent
Capitaines & ſoldats recognoiſſent tous lesiours, ſansremarque &
ſans offenſe, -
34 EssAIs DE MICHEL DE MONTAIGNE,
Le bœuf peſant cher Optat cphippia bos piger, optat arare caballus. -

che la # le chc
ual veut labourer. Par ce trainvous ne faitesiamais rien quivaille. Il faut donc trauail
Horat. epiſt. l, t.
\
ler de reietter touſiours l'architecte, le peintre, le cordonnier, &
ainſi dureſte, chacun à ſon gibier. Et à ce propos, à la lecture des
hiſtoires, quieſtle ſuiet de toutes gens, i'ay accouſtumé de conſi
derer qui en ſont les Eſcriuains : Si ce ſont perſonnes, qui ne facent
autre profeſſion que de lettres,i'enappren principalement le ſtile &
le langage : ſi ce ſont Medecins, ie les croy plus volontiers en ce
qu'ils nous diſent de la temperature del'air,de laſanté &complexion
des Princes, des bleſſures & maladies : ſi Iuriſconſultes, il en faut
prendre les controueſes des droicts,les loix,l'eſtabliſſement des poli
ces, & choſes pareilles: ſi Theologiens, les affaires de l'Egliſe, cen
ſures Eccleſiaſtiques, diſpences & mariages ſi courtiſans, les mœurs
& les ceremonies ſigens deguerre, ce qui eſt de leur charge, & prin
So
cipalemeut les deductions des exploits où ils ſe ſont trouuezen per
ſonne:ſi Ambaſſadeurs,les menées, intelligences, & praticques, &
maniere de les conduire.A cette cauſe, ce que i'euſſe paſſé à vn autre,
ſans m'y arreſter,iel'ay poiſé & remarqué en l'hiſtoire du Seigneur
de Langey,tres-entendu en telles choſes. C'eſt qu'apres auoir conté
ces belles remonſtrances del'Empereur Charles cinquiéme,faites au
conſiſtoire à Rome, preſent l'Eueſque de Maçon, & le Seigneur du
Velly, nos Ambaſſadeurs, où ilauoit meſlé pluſieurs paroles outra
geuſes contre nous; & entre autres, que ſi ſesCapitaines & ſoldats
n'eſtoient d'autre fidelité & ſuffiſance enl'art militaire, que ceux du
Roy,tout ſur l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luyaller
demander miſericorde. Et de cecyil ſemble qu'il encreuſt quelque
choſe : car deux ou trois fois en ſavie depuis,il luyaduint de redire
ces meſmes mots. Auſſi qu'il défiale Roy delecombatre enchemiſe
Ambaſſadeurs pen auec l'eſpée & le poignard, dans vnbatteau. Ledit Seigneur de Lan
uent diſpenſer ſur les
aduertiſſemés qu'ils gey ſuiuant ſon hiſtoire,adiouſte que ces meſmes Ambaſſadeurs fai
doiuent faire à leur ſans vne dépeſche au Roy de ces choſes, luy en diſſimulerent la plus
maiſtre. grande partie, meſmes luycelerent les deux articles precedens. Or
i'ay trouué bien eſtrange, qu'il fuſten la puiſſance d'vn Ambaſſadeur
de diſpenſer ſur les § qu'il doit faire à ſon Maiſtre,
meſmement de telle conſequence,venans de telle perſonne, & apres
des parolesdites en ſi grand'aſſemblée. Et m'euſt ſemblél'office du
ſeruiteur eſtre, de § repreſenter les choſes en leur entier,
comme elles ſont aduenuës : afin que laliberté d'ordonner,iuger,&
choiſir, demeuraſt au maiſtre. Car de luyalterer ou cacher laverité,
de peur qu'il ne la prenne autrement qu'il ne doit, & que cela ne le
† à quelque mauuais party, & cependant le laiſſerignorant de .
es affaires, cela m'euſt ſemblé appartenir à celuy qui donne la loy,
non à celuy qui la reçoit,au curateur & maiſtre d'eſchole, non à ce
luy qui ſe doit penſer inferieur, comme en authorité,auſſi en pru
dence & bon conſeil. Quoy qu'il en ſoit, ie ne voudroy pas eſtre
-

L IV R E P R E M I E R. 35

ſeruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous ſouſtrayons ſi


volontiers du commandement ſous quelque pretexte, & vſurpons
ſur la maiſtriſe : chacunaſpire ſi naturellement à la liberté & autho
rité, qu'au ſuperieur nulle vtilité ne doit eſtre ſi chere, venant de Obeiſſance naifue
ceux quileſeruent, comme luy doit eſtre chere leur ſimple & naïfue & ſimple,plus chere
obeïſſance. On corromptl'office du commander, quand on y obeït au ſuperieur que
tcute vtilite,
par diſcretion, non par ſujection. Et P. Craſſus, celuy que les Ro
mains eſtimerent cinqfois heureux, lorsqu'il eſtoit en Aſie Conſul,
ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener le plus grand
des deux mas de Nauire qu'il auoitveus à Athenes, pour quelque CIl
gin debatterie qu'il en vouloit faire; Cettuy-cy ſous titre de ſa ſciens
ce, ſe donna loy de choiſir autrement, & mena le plus petit, & ſelon
la raiſon de l'art, le plus commode. Craſſus ayant patiemment oüy
ſes raiſons, luy fit tres-bien donner le foüet : eſtimantl'intereſt de la
diſcipline plus quel'intereſt del'ouurage. D'autre-part pourtant on
pourroit auſſi conſiderer, que cette obeïſſance ſi contrainte n'appar
tient qu'aux commandemens precis & prefix. Les Ambaſſadeurs ont Liberté grande des
vne charge plus libre, qui en pluſieurs parties depend ſouueraine Ambaſſadeurs en
ment de leur diſpoſition. Ils n'executent pas ſimplement, mais for leur charge.
mentauſſi, & dreſſent parleur conſeilla volonté du maiſtre. I'ay veu
en mon temps des perſonnes decommandement, repris d'auoir plû
toſt obeyaux paroles des lettres du Roy, qu'àl'occaſion des affaires
qui eſtoient présd'eux. Les hommes d'entendement accuſent enco
re auiourd'huy l'vſage des Roys de Perſe, de tailler les morceaux ſi
courts à leurs Agénts & Lieutenans, qu'aux moindres choſes ils euſ
ſent à recourir à leur ordonnance : Ce delay, en vne ſilongue eſten
duë de domination, ayant ſouuent apporté de notables dommages
à leurs affaires. Et Craſſus eſcriuant à vn homme du meſtier, & luy
donnant aduis de l'vſage auquel il deſtinoit ce mas, ſembloit-il pas
entrer en conference de ſa deliberation, & le conuier à interpoſer
ſon decret? -

T)e la Peur.

C H A P 1T R E XVII.
BsTvPv1,ſteterûntque come, @ vox faucibus heſit. Ie t1anſis, mes che
ueux heriſſent, & ma
$ Iene ſuis pas bon naturaliſte, qu'ils diſent, & ne ſçay voix ſe figea dans mon
goſier. Virg. AEneid.a.
à guere par quels reſſorts la peur agit en nous,mais tant
à y a que c'eſtvne eſtrange paſſion : & diſent les Mede gePeur, la plu eſtran.
de toutes paſſions.
º cins qu'il n'en eſt aucune, qui emporte plûtoſtnoſtre
iugement hors de ſadeuë aſſiete. Devray,i'ayveu beaucoupde gens
deuenus inſenſez de peur : & au plus raſſis il eſt certain pendant que
ſonaccez dure, qu'elle engendre de terribleseſblouïſſemens. Ielaiſſe
-
/
6 ESS A IS DE MICHEL DE MONT A IGN E,
:
à part le vulgaire,à qui elle repreſente tantoſt les biſayeulx ſortis du
tombeau enueloppez enleur ſuaire, tantoſt des Loups-garoups, des
Lutins, & des Chimeres. Mais parmy les ſoldats meſme, où elle de
uroit trouuer moins de place, combien de foisa-elle changé vn trou
peau de brebis en eſcadron de corſelets? des roſeaux & des cannes en
gens-d'armes & lanciers?nos amis en nos ennemis? & la croix blan
cheàlarouge? Lorsque Monſieur de Bourbonprit Rome,vn Port'-
Effroy grand d'vn enſeigne, qui eſtoit à la garde dubourgS. Pierre, fut ſaiſi de teleffroy
Port'enſe "gne. à la premierealarme, que par le troud'vne ruine, il ſeietta, l'enſeigne
au poing, hors la ville droit aux ennemis, penſant tirervers le dedans
de la ville : & à peine enfin voyant la troupe de Monſieur de Bour
bon ſe renger pour le ſouſtenir, eſtimant que ce fuſtvne ſortie que
ceux de la ville fiſſent; il ſe recognut, & tournant teſte r'entra parce
meſme trou, par lequel ileſtoit ſorty, plus de trois cens pasauant en
la campagne. Il n'en aduint pas du tout ſi heureuſement à l'Enſeigne
du Capitaine Iulle, lors que S. Paul fut pris ſur nous par le Comte
de Bures & Monſieur du Reu. Car eſtant ſi fort eſperdu de frayeur,
que de ſe ietter à tout ſon enſeignehors de laville, parvne canon
niere, il fut mis en pieces par les aſſaillans. Et au meſme ſiege, fut
memorable la peur qui ſerra, ſaiſit, & glaça ſi fort le cœur d'vn Gen
Peur memorable til-homme, qu'il en tombaroide mort par terre à la bréche, ſans au
d'vn Gentil-homme.
cune bleſſure. Pareille rage pouſſe par § toutevne multitude. En
l'vne des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deuxgroſ
ſes troupes prindrent d'effroy deux routes oppoſites : l'vne fuyoit
d'où l'autre partoit. Tantoſt elle nous donne des aiſles aux talons,
Pºur,clouè & entra comme aux deux premiers: tantoſt elle nous clouë les pieds, & les
ue les pieds des Plus
belliqueux. entraue : comme on lit de l'EmpereurTheophile,lequel envne ba
taille qu'il perdit contre les Agarenes, deuint ſi eſtonné & ſi tranſi,
SD

La peur s'effraye de u'il ne pouuoit prendre party de s'enfuir : adeô pauor etiam auxilia
ſon propre ſecours.
Curt. l. 3.
|
formidat iuſques à ce que Manuel l'vn des principaux chefs de ſon
.'

armée, l'ayant tiraſſé & ſecoüé, comme pour l'eſueiller d'vn profond
ſomme,luy dit : Sivous ne me ſuiuezie vous tuëray: carilvaut mieux
que vous perdiezlavie, que ſieſtant priſonniervous veniez à perdre
l'Empire. Lors exprime-elle ſa derniere force, quand pour ſon ſer
Peur nous reiette
quelquefois à la
uice elle nous rejette à lavaillance, qu'elle a ſouſtraite à noſtre deuoir
vnillance. & à noſtre honneur ? En la premiere iuſte bataille que les Romains
perdirent contre Hannibal,ſous le ConſulSempronius,vne troupe
de bien dix mille hommes de pied, qui print l'eſpouuente, ne voyant
ailleurs par où faire paſſage à † laſcheté, s'allaietterau trauers le gros
des ennemis : lequel elle perça d'vn merueilleux effort, auec grand
meurtre de Carthaginois : acheptant vne honteuſe fuite, au meſme
prix qu'elle euſt eu vne glorieuſe victoire. C'eſt ce dequoy i'ay le
Peur ſurmonte en plus de peur que la§ Auſſi ſurmonte-elle en aigreur tous autres
aigreur f0/44 4Mtre !
accidens. accidens. Quelle affection peut eſtre plus aſpre & plus iuſte, que celle
des amis de Pompeius, qui eſtoient en ſon nauire ſpectateurs de cét
horrible
L IV R E P R E M I E R. : 37

horrible maſſacre Sieſt-ce que la peur desvoiles Egyptiennes, qui


commençoient à les approcher, l'eſtouffa de maniere,qu'onaremar
ué, qu'ils ne s'amuſerent qu'à haſter les mariniers de diligenter, &
† ſe ſauuer à coupsd'auiron; iuſques à ce qu'arriuez à Tyr,libres de
crainte,ils eurentloy de tourner leur penſée à la perte qu'ils venoient
de faire, & laſcherlabrideaux lamentations & aux larmes, que cette
autre plus forte paſſion auoit ſuſpenduës. -

Tum pauorſapientiam omncm mihi ex animo expeétorat. Adonc la peur arrache


la ſageſſe & la grauité
Ceux qui auront eſté bien frottez en quelque eſtour de guerre ;tous hors des plus profon
des entrailles de mon
bleſſez encor & enſanglantez , on les rameine bienle lendemain à la ame. Cis. Thuſc. l.4-
charge. Mais ceux qui ont conceu quelque bonne peur des ennemis,
vous ne les leur feriez pas ſeulement regarder en face. Ceux qui ſont
en preſſante crainte de perdre leur bien, d'eſtre exilez, d'eſtre ſubiu
, guez, viuent en continuelle engoiſſe, en perdentleboire, le manger,
& le repos. Là où les pauures,lesbannis, les ſerfs,viuent ſouuent
· auſſiioyeuſement que les autres. Et tant de gens,quidel'impatience
des pointures de lapeur, ſe ſont pendus, noyez, & precipitez, nous
, OIlt † appris qu'elle eſt encores plus importune & plus inſuppor
table que la mort. Les Grecs en recognoiſſentvne autre eſpece, qui Peur plus inſuppor
eſt outre l'erreur de noſtre diſcours : venant, diſent-ils, § cauſe table que la mort,
apparente, & d'vne impulſió celeſte. Des peuples entierss'en voyent
ſouuent frappez, & des armées entieres. Telle fut celle qui apporta
à Carthage vne merueilleuſe deſolation. On n'y oyoit que cris &
voix effrayées : on voyoit les habitans ſortir de leurs maiſons, com
me à l'alarme, & ſe charger, bleſſer & entretuer les vns les autres,
comme ſi ce fuſſentennemis, qui vinſſent à occuperleurville. Tout Terreurs paniques,
y eſtoit en deſordre, & cnfureur : iuſques à ce que par oraiſons &
ſacrifices, ils euſſent appaiſé l'ire des Dieux. Ils nomment celater Ouid.Met.l. i.
ICUlIS Paniques.

Qu'il ne faut iuger de noſtre heur, qu'apres la mort.


CH A P ITR E XVIII.

Il faut que l'homme


#2( Cilicet vltima ſemper attende touſiours ſon
dernier iour : nul ne
s{($ # 8xpectanda dies homini eſt, dicique beatus peut eſtre dit heureux,
$,$# Ante obitum nemo, ſupremáque funera debet. auant l'heure derniere
& le poinct final du
(#$ à) Les enfans ſçauent le conte du Roy Crœſus à ce pro treſpas. ouid.Met.l.i.
$2, pos : lequel ayant eſté pris par Cyrus, & condamné à
la mort,ſur le poinct de l'execution, il † OSolon,Solon:Cela
rapporté à Cyrus, & s'eſtant enquis que c'eſtoit à dire, il luy fit en
tendre, qu'ilverifioit lors à ſes deſpensl'aduertiſſement qu'autrefois
luy auoit donné Solon : que les hommes, quelque beau viſage que La mort ſeule iuge
fortune leurface, ne ſe peuuentappellerheureux,iuſques à ce qu'on de l'heur des hom
leur ait veu paſſer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude & mes, -

D
»
38 ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
Incertitude & ye varieté des choſes humaines, qui d'vn bien leger mouuement ſe
rité des choſes hu changent d'vn eſtat en autre tout diuers. Et pourtant Ageſilaus à
maines.
quelqu'vn qui diſoit heureux le Roy de Perſe, de ce qu'il eſtoit venu
forticune àvn ſi puiſſanteſtat : Oüy-mais, dit-il, Priam entelâge ne
fut pas mal-heureux. Tantoſt des Roys de Macedoine,ſucceſſeu§
de ce grand Alexandre, il s'en fait des menuiſiers & greffiers à Rome:
desTyrans de Sicile, des Pcdants à Corinthe : d'vn conquerant de la
· moitié du monde, & Empereur de tant d'armées, il s'en † vn miſe-.
-

rable ſuppliant des belitres officiersd'vn Roy d'Egypte : tant couſta


à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou ſix mois devie. Et
du temps de nos peres ce Ludouic Sforce dixieſme Duc deMilan
ſous qui auoit ſi long-temps branlé toute l'Italie,onlaveu mou§
priſonnier à Loches : mais apres y auoirveſcu dix ans, qui eſt le pis
de ſon marché.La plus belle Royne,vefue du plus grand Roy de la
Chreſtienté,vient-elle pas de mourir par la main d'vn bourreau in
digne & barbare cruauté! Et mille § exemples Caril ſemble que
comme les orages & tempeſtes ſepiquent contrel'orgueil&hautai
neté de nos baſtimens, il y ait auſſi là haut des eſprits enuieux des
Car veritablement il
| grandeurs de çà bas.
y a quelque occulte
† , qui briſe &
Vſque adeô res humanas vis abdita quedam
oule aux pieds , les Obterit, ©r pulchrosfaſces#ſecures
glorieux faiſſeaux de
verges, & les ſeueres Proculcare, ac ludibrioſibi habere videtur.
§ : ſe plaiſant à
Et ſemble que la fortune quelquefois guette à poinct-nommé le der
faire vn ioüet des
Grandeurs. Lu«r.l. 5. nier iour de noſtre vie, pour monſtrer ſa puiſſance, de renuerſeren
Certes i'ay plus veſcu
vn moment ce qu'elle auoit baſty en longues années : & nous fait
de ce ſeul iour, que ie crier apres Laberius, Nimirum hac die vna plus vixi, mihi quàm viucn
ne deuois viure. Ma
crob.l.2.c.7. dum fuit. Ainſi ſe peut prendrc auec raiſon, ce bon aduis de Solon.
Mais dautant que c'eſtvn Philoſophe,àl'endroit deſquels lesfaueurs
& diſgraces de la fortune ne tiennent rang ny d'heur, ny de mal
heur : & ſont les Grandeurs, & puiſſances, accidens de qualité à peu
prés indifferente, ie trouue vray-ſemblable, qu'il ait regardé plus
Bon-heur de noſtre auant, & voulu dire que ce meſme bon-heur de noſtre vie, qui dé
Yie, d'où dépend. pend de la tranquillité & contentementd'vn eſprit bien né, & de la
reſolution & aſſeuranced'vne ame reglée, ne ſe doiue iamais attri
bueràl'homme, qu'on neluyait veuioüer le dernieracte de ſacome
die, & ſans doute le plus difficile. En tout le reſte ily peut auoir du
maſque:Ou ces beaux diſcours de laPhiloſophie ne ſont en nous que
par contenance, ou les accidens ne nous eſſayant pasiuſquesauvif,
nous donnentloiſirde maintenirtouſiours noſtre viſage raſſis.Mais
à ce dernierrolledela mort & de nous,iln'ya plusque feindre, ilfaut ,
parler François , il faut monſtrer ce qu'ilyade bon & de net dans le
fond du pot. -

Car alors la vraye pa


role ſourd du fonds du Nam vera voces tum demum peétore ab imo
cœur : le maſque eſt Ejciuntur, éºeripiturperſona, manet res.
leué, l'homme paroiſt
à nud. Lucr. l.s. . Voila pourquoy ſe doiuent à ce dernier trait toucher & eſprouuer
LIV R E P R E M I E R. : •

' 39
toutes les autres actions de noſtrevie. C'eſt le maiſtre iour, c'eſt le Mort maiſtre iour,
qui doit inger tonu les
iour iuge de tous les autres : c'eſt le iour, dit vn Ancien, qui doit 4/tf7"ºſe

iuger de toutes mes années paſſées. Ie remets à la mort l'eſſay du


fruict de mes eſtudes. Nous verrons-là fi mes diſcours me partent
de la bouche, ou du cœur. I'ay veu pluſieurs donner parleur mort
reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion beau-pere
de Pompeius rabilla en bien mourant,la mauuaiſe opinion qu'on
auoit euë de luy iuſques alors. Epaminondas interrogé lequel des
trois il eſtimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou ſoy-meſme
Il nous faut voir mourir, dit-il, auant que d'en pouuoir reſoudre.
De vray on deſroberoit beaucoup à celuy-là, qui le poiſeroit ſans
l'honneur & grandeurde ſa fin. Dieu l'avoulu comme illuya pleu:
mais en montemps, trois les plus execrables perſonnes qucie con Morts fort perfe
btionnées de troisper
nuſſe en toute abomination de vie, & les plus infames,ont eu des ſonnes d'vne abomi
morts reglées, & en toute circonſtance compoſées iuſquesàlaper nable vis,

fection. ll eſt des mortsbraues & fortunées. I'en ayveu quelqu'vne


trancher le fil d'vn progrez de merueilleux auancement; & dans la
fleur de ſon croiſt, d'vne fin ſi pompeuſe, qu'à mon aduis les ambi
| tieux & courageux deſſeins du mourant, n'auoient rien de ſi haut
que fut leur interruption. Il arriua ſans y aller, où il pretendoit,
plus grandement & glorieuſement, que ne portoit ſon deſir &
ſon cſperance. Et deuança par ſa cheute, le pouuoir & le nom où
il aſpiroit par ſa courſe. Au iugement de la vie d'autruy, ie regar
de touſiours comme s'en eſt porté le bout : & l'vn des principaux
eſtudes de la mienne, c'eſt qu'il ſe porte bien, ie veux dire quiete
ment & ſourdement. -

Que Philoſopher, c'eſt •prnir à mourir.


N, · C H A P I T R E XIX. ' /

- •r
• -

/
N,lº

#à IcERo dit que Philoſopher ce n'eſt autre choſe que s'ap Philoſºpher, que
c'eſt.
# preſter à la mort. C'eſt dautant que l'eſtude & la con
# templation retirent aucunement noſtre ame hors de
$# 6 nous, & l'embeſongnent à part du corps, qui eſt quel
que apprentiſſage & reſſemblance de la mort : Ou bien, c'eſt que
toute la ſageſſe & diſcours du monde ſe reſout enfin à ce poinct, de
nousapprendre à ne craindre point à mourir. Devray, ou la raiſon ſe
mocque,ou elle ne doitviſer qu'à noſtre contentement, & tout ſon
trauail tendre en ſomme à nous faire bien viure, & à noſtre aiſe,
comme dit la ſaincte Eſcriture. Toutes les opinions du monde en
ſont là, que le plaiſir eſt noſtre but, quoy qu'elles en prennent di
uers moyens;autrement on les chaſſeroit d'arriuée. Car qui eſcou
teroit celuy qui pour ſa fin eſtabliroit noſtre peine & meſaiſe à Les
D ij
4o ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
A d'autres les ſubtiles
fadaiſes.Senes.ep. 117. diſſenſions des ſectesPhiloſophiquesence cas,ſontverbales. Tranſc
curramus ſolertiſſimas nugas Ilya plus d'opiniaſtreté & de picoterie,
qu'il n'appartient àvne ſiſaincte profeſſion. Mais quelque perſon
nage que l'homme entreprçnne, il iouë touſiours le ſien parmy.
Volupté, but de la Quoy qu'ils dient, en lavertu meſme, le dernier but de noſtre viſée,
vertu, que ſignifie.
c'eſt la volupté. Il me plaiſt de battre leurs oreilles de ce mot, qui
leur eſt ſi fort à contrecœur : Et s'il ſignifie quelque ſupréme §
& quelque exceſſif contentement, il eſt mieux deu à l'aſſiſtance de
la vertu, qu'à nulle autre aſſiſtance. Cette volupté pour eſtre plus
gaillarde, nerueuſe, robuſte,virile, n'en eſt que plus ſerieuſement
voluptueuſe. Et luy deuions donner le nom du plaiſir, plus fauora
ble, plusdoux & naturel : non celuy de la vigueur, duquel nousl'a-
uons deſnommée. Cette autrevolupté plus baſſe, ſi elle meritoit ce
beau nom : ce deuoit eſtre en concurrence, non par priuilege. Ie la
trouue moins pure d'incommoditez & de § , quc n'eſt laver
tu. Outre que ſon gouſt eſt plus momentanée, fluide & caduque,
elle a ſes veilles, ſesieuſnes & ſes trauaux,&la ſueur &le ſang. Eten
OlltTC particulierement, ſes paſſions trenchantes de tantde ſortes, &
a ſon coſté vne ſatieté ſi lourde, qu'elle equipole à penitence. Nous
auons grand tortd'eſtimer que ſes incommoditez luy ſeruent d'ai
uillon,& de condiment à ſa douceur, comme en nature le contraire
# viuifie par ſon contraire : & de dire, quand nous venonsàlavertu,
que pareilles ſuites & difficultez l'accablent,la rendent auſtere & in
acceſſible. Là où beaucoup plus proprement qu'à la volupté, elles
Vertu ennoblie par ennobliſſent, aiguiſent, & rehauſſent le plaiſir diuin & parfait,qu'el
ſa difficultez . le nous moyenne. Celuy-là eſt certes bien indigne de ſon accoin
tance, qui contrepoiſe ſon couſt, à ſon fruict : & n'enc?gnoiſt ny
les graces, nyl'vſage. Ceux qui nous vont inſtruiſant, que ſa queſte
eſt ſcabreuſe & laborieuſe, ſa iouïſſance agreable : que nous diſent
ils par là, ſinon qu'elle eſt touſiours deſagreable : Car quel moyen
Meſpris de la mort humain arriua iamais à ſa iouïſſance : Les plus parfaits ſe ſont bien
principale, bien fait contentez d'y aſpirer, & de l'approcher, ſans la poſſeder:º$Mais ils
de la vertm.
ſe trompent : veu que de tous les plaiſirs que nous cognoiſſons, la
†ourſuite meſme en eſt plaiſante. L'entrepriſe ſe ſent de la qua
de la choſe qu'elle regarde : car c'eſtvne bonne portion §
fet, & conſubſtancielle. L'heur & la beatitude qui reluit en laver
tu, remplit toutes ſes appartenances & aduenuës, iuſques à la pre
miere entrée & extréme barriere.Orl'vn des principaux bien-faits de
lavertu, c'eſt le meſpris de la mort, moyen qui fournit noſtre vie
d'vne molle tranquillité , & nous en donne le gouſt pur & amia
ble : ſans qui toute autre volupté eſt eſteinte. Voila pourquoy tou
tes les regles ſe rencontrent, & conuiennent à cét article.Etcom
bien qu'elles nous conduiſent auſſi toutes d'vn commun accord à
meſpriſer la douleur,la pauureté,& autres accidens,à quoy lavie hu
maine eſt ſubiecte, ce n'eſt pas d'vn pareil ſoing : tant parce queccs
L IV R E P R E M I E R. 41

accidens ne ſont pas de telle neceſſité, la pluſ part des hommes paſ
ſans leurvie ſansgouſter dela pauureté, & tels encore ſans ſentiment N.

de douleur & de maladie,comme Xenophilus le Muſicien,quiveſcut


cent & ſixansd'vne entiere ſanté: qu'auſſi dautant qu'au pis aller, la •
mort peut mettre fin, quandil nous plaira, &couper broche à tous : .. ----- -1 , \ -
AMort inewitable. .
autresinconueniens. Mais quant à la mort, elle eſtineuitable. Nous ſommes tous mis
Omnes eodem cogimur, omnium à meſme rang : lvrne
fatale ſe remue pour
Perſatur vrna,ſerius ocius tous, qui toſt ou tard
nous liure le ſort : &
Sors exitura, gr nos in eter nous precipite en la
- Num exitium impoſitura cymbe. barque infernale , par
vn treſpas eternel.
Et par conſequent, ſi elle nous fait peur, c'eſtvn ſujet continuel de Horat, l. 2 .

tourment, & qui ne ſe peut aucunement ſoulager. Il n'eſt lieu d'où


elle ne nous vienne. Nouspouuons tourner ſansceſſe la teſte çà & là,
Qui luy pend toûjours
comme en païs ſuſpect : que quaſijaxumTantalo ſemperimpendet. Nos ſur la teſte, comme a
Tantalus ſon rocner.
Parlemens renuoyent ſouuent executer les criminels au lieu où le Cic. de Fin l. r.

crime eſt commis : durant le chemin,promenez-les par de bellesmai


ſons,faites-leur tant de bonne chere qu'il vous plaira; L'appreſt des viandes
· non Sicule dapes de Sicile ne luy peut
aſſaiſonner vne douce
Dulcem elaborabunt Japorem, ſaueur : & le chant des
Non auium, cythareque cantus oyſeaux ny des uths,
ne luy ſcauroient ra
Somnum reducent. mener le ſommeil
Hor. 4.d.
Penſez-vous qu'ils s'en puiſſent reſiouïrº & que la finale intention
de leurvoyage leureſtant ordinairement deuant les yeux, ne leurait Il s'enquiert du che
alteré & # le gouſt à toutes ces commoditez? | - min , il reconte les
iours, il meſure ſa vie
· · Audit iter, numcrátque dies, ſpatiôque viarum ſur l'eſpace de la voye:
Metitur vitam, torqueturpeſte futura. † ſans fin du
-'

-
upplice qu il attend. . "
Le but de noſtre carriere c'eſt la mort, c'eſt l'object neceſſaire de no cla»a in Ktif l 2
ſtre viſée : ſi elle nous effraye, comme eſt-il poſſible d'aller vn pas Mort, cbier »eceſſai.
re de noſtre vie.
auant, ſans fiebure? Le remede du vulgaire c'eſt de n'y penſer pas.
Mais de quelle brutale ſtupidité luy peut venirvn ſi groſſier aueu
glement : Illuy faut faire brider l'aſne par la queue, Qui va marquant ſes
Qui capite ipſe ſuo inſtituit veſtigia retro. pas a contremont du 4
chef. Lucr l 4. . .» .
Ce n'eſt pas de merueille s'il eſt ſiſouuent pris au piege. On fait peur
à nos gens ſeulement de nommer la mort, & la pluſ-part s'en ſei AMort, voix malen
contr uſe aux Ko
gnent, comme du nom du diable. Et parce qu'il s'en fait mention mains.
aux teſtamens, nevous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le
Medecin ne leur ait donné l'extréme ſentence. Et Dieu ſçait lors
entre la douleur & la frayeur, de quelboniugementils vousle paſtiſ
ſent. Parce que cette ſyllabe frappoit trop rudement leurs oreilles,
& que cette voix leur ſembloit malencontreuſe,les Romainsauoient
appris de l'amollir, oul'eſtendre en perifraſes. Au lieu de dire, il eſt
mort; il a ceſſé de viure, diſcnt-ils,il a veſcu. Pourueu que ce ſoit
vie, ſoit-elle paſſee, ils ſe conſolent. Nous en auons emprunté, no
ſtre,feu Maiſtre-Iehan. Al'aduenture eſt-ce, que comme on dit, le
terme vaut l'argent. Ie naſquis entrevnze heures&midy,le dernier .
D iij
-
".

• EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,


. . • • , -

- iour de Feburier 1533.comme nous contons à cette heure, commen


çant l'anen Ianuier. Il n'y aiuſtement que quinzeiours quei'ay fran
chy39.ans, il m'en faut pour le moins encore autant. †
s'empeſcher du penſement de choſe ſi † ceſeroit folie. Mais
quoyº les ieunes & lesvieux laiſſent lavie de meſmecondition. Nul
n'en ſort autrement que ſitout preſentementily entroit?ioint qu'il
n'eſt homme ſi décrepite tant qu'il voit Mathuſalem deuant, qui ne
penſe auoir encore vingt ans dans le corps. Dauantage, pauure fol
que tu es, qui t'a eſtably les termesdetavie Tute fondesſurlescon
tes des Medecins.Regarde pluſtoſt l'effet & l'experience. Parlecom
mun train des choſes, tuvis pieça par faueur extraordinaire. Tu as
paſſé les termesaccouſtumez deviure : Et qu'il ſoit ainſi,conte de tes
cognoiſſans, combien il en eſt mortauant ton âge, plusqu'il n'en y
a qui l'ayent atteint : Et de ceux meſme quiontennobly leurvie par
renommée, fais-en regiſtre, & i'entreray en gageure d'en trouuer
plus qui ſont morts auant, qu'apres trente-cinq ans. Il eſt de †
raiſon & de pieté, de prendre exemple del'humanité meſme de Ieſus
La mort nous ſur
Chriſt. Or il finit ſavie à trente & trois ans. Le plusgrand homme,
prend en pluſieurs ſimplement homme, Alexandre, mourutauſſi à ce terme. Combien
façons inopintes. a la mort de façons de ſurpriſe ? - -

Iamais l'homme ne
Quid quiſque vitet, nunquam hominiſatis
|
pourroit ſe parer fuffi -

ſamment , contre le Cautum eſt in horas. -

mal qui le menace à Ie laiſſe à part les fiebures & les pleureſies. Qui euſt iamais penſé
toutes les heures.
Hor.l. 2. -

qu'vn Duc de Bretagne deuſt eſtre eſtouffé de la preſſe, comme fut


celuy-là àl'entrée du Pape Clement monvoiſin, à Lyon?N'as-tu pas
veu tuervn de nos Roys enſe ioüant?&vnde ſesanceſtres mourut
il pas choqué parvn pourceau? AEſchylus menacé de lacheute d'vne
maiſon,abeau ſe tenir àl'airte,levoila aſſommé d'vntoict de tortuë,
quieſchappa des pattesd'vn Aigle en l'air : l'autre mourut d'vngrain
de raiſin : vn Empereur de l'egratigneure d'vn peigne en ſe teſton
nant : AEmylius Lepidus pour auoir heurté du pied contre le ſeüil de
ſon huis : Et Aufidius pour auoir choqué en entrant contrelaporte
de la chambre du Conſeil. Et entre les cuiſſes des femmesCornelius
Gallus Preteur,Tigillinus Capitaine duguet à Rome, Ludouic fils
de Guy de Gonſague, † de Mantouë; Et d'vn encore pire
exemple,Speuſippus Philoſophe Platonicien, & l'vn de nos Papes.
Le pauure Bebius, Iuge, † qu'il donne delay de huictaine à
vne partie,le voila ſaiſi,le ſien de viure eſtant expiré : Et Caius Iulius
§ greſſant les yeux d'vn patient, voila la mort qui cloſt les
ſiens. Et s'il m'y faut meſler, vn mien frere le Capitaine S.Martin,
âgé de vingt-troisans, qui auoit deſia fait aſſez bonne preuue de ſa
valeur,ioüant à la paume, receut vn coupd'eſteufquil'aſſenavn peu
au deſſus de l'oreille droite, ſans aucune apparence de contuſion,ny
de bleſſure : il ne s'en aſſit, ny repoſa : mais cinq ou ſix heures apres il
mourut d'vne apoplexie que ce coup luy cauſa. Ces exemples ſi fre
LIV R E P R E M I E R. 43
quents & ſi ordinaires nous paſſans deuant les yeux, comme eſt-il
poſſible qu'on ſe puiſſe deffaire du penſement de la mort, & qu'à
chaque inſtantilne nous ſemble qu'elle nous tienneau colletQu'im
porte-il, me direz-vous, comment que ce ſoit, pourueu qu'on ne s'en
donne † de peine ? Ie ſuis de cét aduis : & en quelque maniere
qu'on ſe puiſſe mettre à l'abry des coups, fuſt-ce ſous la peau d'vn
veau,ie ne ſuis pas homme quiy reculaſt: car il me ſuffit de paſſerà
monaiſe, & le meilleur ieu queie me puiſſe donner,iele prens, ſi peu
glorieux au reſte & exemplaire quevousvoudrez.
—pretulerim delirus inérſque videri, I'ayme mieux qu'on
m'cſtime homme de
Dum mea delectent mala me,vel deniquefallant, neant & fol, pourueu
uàm ſapere & ringi. que mes defauts m'é-
gayent, ou que ie les
Mais c'eſt folie d'ypenſerarriuer par là. Ilsvont,ils viennent,ils trot meſcognoiſſe, que de
rechigner, eſtant ſage
tent,ils danſent, de mort nulles nouuelles. Tout cela eſt beau: mais & accort. Hor. ep.2.
auſſi quandellearriue, ouà eux, ouà leurs femmes, enfans &amis,les
ſurprenant en deſſoude &audeſcouuert, quels tourmens, quels cris,
quelle rage & quel deſeſpoir les accable? Viſtes-vous iamais rien ſi
rabaiſſé, ſi changé, ſi confusº Ily faut prouuoir de meilleure heure:
Et cette nonchalence beſtiale, quand elle pourroit loger enla teſte
d'vn homme d'entendement, ce que ietrouue entierement impoſſi
ble, nous vend trop cher ſes denrées.Si c'eſtoit vn ennemy qui ſe
pûſt euiter,ie conſeillerois d'emprunter les armes de la coüardiſe :
mais puisqu'il ne ſe peut, puisqu'ilvous attrappe fuyant & poltron
auſſi bien qu'honneſtehonlmt, | -

Nempc @rfugacem perjequitur virum, ! · · · Car elle ſuît aufſi bien


Nec parcit imbellis iuuente . · -
le fuyard : n'eſpar
-

† point les eſpau


#. timidôque tergo. . es tremblantes, ny le
ïarret d'vne timide
& que nulle trampe de cuiraſſe ne vous couure, ieuneſſe. Hor.l ;.

Ille licetferro cautus ſe condat & ere, Encores qu'il ſe cache


aduiſé dans le fer &
Mors tamen incluſum protrahet tnde caput. l'airain,la mort neant
moins arrachera ſon
apprenons à le ſouſtenir de pied-ferme, & à le combattre : Et pour chef de ce Fort, pour
commencer à luy oſter ſon plus grand aduantage contre nous, bien qu'il y ſoit ren
fermé. Prop l.3.
prenons voye toute contraº à la commune. Oſtons-luy l'eſtran
§ pratiquons-le,accouſtumons-le, n'ayons rien ſi ſouuent en
a teſte quela mort : à tousinſtans repreſentons-laà noſtre imagina Memoire & ſouue- .
nance de la mort,
tion & en tousviſages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute d'vne vtile à l'homme.
, tuille, à la moindre piqueure d'eſpeingle, remaſchons ſoudain, Et
bien quand ce ſeroit la mort meſme?&là deſſus, roidiſſons-nous,&
nous efforçons. Parmyles feſtes&laioye,ayons touſiours cerefrein
de la ſouuenance de noſtre condition, & ne nous laiſſons pas ſifort
emporter au† , que par fois il ne nous repaſſe en la memoire, en
' combien de ſortes cette noſtreallegreſſe eſtenbutte à la mort, & de
combien de prinſes elle la menace. Ainſi faiſoient les Egyptiens, qui
au milieu de leurs feſtins & parmy leur meilleure chere,faiſoient ap
· porter l'Anatomie ſeiche d'vn homme, pour ſeruir d'auertiſſement
aux conuiez. D iiij
44 ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
Croy touſiours que
chacü iour te luit pour
Omnem crede diem tibi diluxiſſeſupremum,
le dernier : ſi l'heure Grataſuperueniet, que non sperabitur hora.
qu'on n'eſpere pas ar
riue, elle# rend plus Il eſt incertain où la mort nous attende,attendons-la par tout. La
agreable. Hor. l t. ep.4.
premeditation de la mort,eſt premeditation de la liberté. Quiaap
pris à mourir,iladeſapris à ſeruir. Il n'ya rien de malen lavie, pour
celuy qui abien compris, que la priuation de lavie n'eſt pas mal. Le
ſçauoir mourir nous affranchit de toute ſujection & contrainte.
Paulus AEmilius reſpondit à celuy que ce miſerable Roy de Mace
doine ſon priſonnier luy enuoyoit, pour le † de ne le mener pas
en ſon triomphe, Qu'il enface la requeſte à ſoy-meſme. A laverité
-
en toutes choſes, ſi nature ne preſtevn peu, il eſt mal-aiſé que l'art
& l'induſtrie aillent guere auant. Ie ſuis de moy-mcſme non me
lancholique, mais ſonge-creux : il n'eſt rien dequoy ie me ſois dés
touſiours plus entretenu que des imaginations de la mort ; voire
enla ſaiſonlaplus licentieuſe de mon âge,
Quand mon âge fleury Iucundum cùm aetasflorida verageret.
rouloit ſon gay Prin
temPs. Catull.
Parmyles dames & lesieux, tel me penſoit empeſché à digerer à part
moy quelque ialouſie, ou l'incertitude de quelque eſperance, cepen
dant que ie m'entretenois de ie ne ſçay qui ſurprislesiours precedens
d'vne fiebure chaude, & de ſa fin, au partird'vne feſte pareille,la reſte
pleine d'oiſiueté, d'amour & debon temps, comme moy: &qu'au
tant m'en pendoit à l'oreille.
Il eſt paſſé, non iamais
reuocable. Lucr, l. 3 .
· Iam fuerit, nec poſt vnquam reuocareilicebit. . -

Ie ne ridois non-plus le front de ce penfement-là, que d'vn autre.'


-
-

-
Il eſt impoſſible que d'arriuée nous ne ſentions des piqueures de
-
telles imaginations : mais en les maniant & repaſſant, au longal
ler, on les appriuoiſe ſans doute : Autrement de ma part ie fuſſe
en continuelle frayeur & freneſie : Car iamais homme ne ſe défia
tant de ſa vie, iamais homme ne fit moins d'eſtat de ſa durée. Ny
la ſanté, que i'ay ioüy iuſques à preſent tres-vigoureuſe & peu
ſouuent interrompuë, ne m'en allonge l'eſperance, ny les mala
dies ne me l'accourciſſent. A chaque minute il me ſemble que ie
m'eſchappe. Et me rechante ſans ceſſe,Tout ce qui peut eſtre fait
vn autre iour, le peut eſtre auiourd'huy. De vray † hazards &
dangers nous approchent peu ou rien de noſtre fin : Et ſi nous
† combien il en reſte, ſans cét accident qui ſemble nous me
nacer le plus, de millions d'autres ſur nos teſtes; nous trouuerons
ue gaillards & fiebureux, en la mer & en nos maiſons, en la ba
L'vn n'eſt point plus
freſle que l'autre : nul taille & en repos, elle nous eſt également prés. Nemo alterofragikor
auſſi plus aſſeuré du
lendemain. Sen. ep. pr. eſt : nemo in craſtinum ſui certior. Ce que i'ay à faire auant mourir,
our l'acheuer tout loiſir me ſemble court, fuſt-ce œuure d'vne
§ Quelqu'vn feüilletant l'autre iour mes tablettes, trouuavn
memoire de quelque choſe, que ievoulois eſtre faite apres ma mort:
ie luy dy, comme il eſtoit vray, que n'eſtant qu'à viie lieuë de ma
maiſon, & ſain & gaillard, ie m'eſtoy haſté de l'eſcrire là, pour ne
- l

L IV RE P R E M I E R. 45

m'aſſeurer point d'arriueriuſques chez moy. Comme celuy quicon


tinuellement me couue de mes penſées, & les couche en moy : ie ſuis
à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis eſtre : & ne m'aduer
tira de rien de nouueau la ſuruenance de la mort. Il faut eſtre touſ
iours botté & preſt à partir,entant qu'en nous eſt , & ſur tout ſe gar Preparation à la
der qu'on n'ayelors à faire qu'à ſoy. mort, neceſſaire.
Quid breui fortes iaculamur auo Pourquoy d'vn cœur
AMulta ? . • trop hautain, buttons
nous a tant d'entrepri
Car nous y aurons aſſez de beſongne, ſans autre ſurcroiſt. L'vn ſes, eſtans doiicz d'vne
vie ſi courte? Hor.l. .
ſe plaint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne
belle victoire : l'autre, qu'il luy faut deſloger auant qu'auoir marié
ſa fille, ou contrerollé l'inſtitution de ſes enfans : l'vn plaint la
compagnie de ſa femme, l'autre de ſon fils, comme commoditez
principales de ſon eſtre. Ie ſuis pour cette heure en tel eſtat, Dieu
mercy, que ie puis deſloger quand il luy plaira, ſans regret de cho
ſe quelconque : Ie me deſnduë par tout : mes adieux ſont tantoſt
ris de chacun, ſauf de moy. Iamais homme ne ſe prepara à quitter
† monde plus purement & pleinement, & ne s'en deſprint plus vni
uerſellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes morts ſont
les plus ſaines. Chetifs, ô chetifs que
nous ſommes †
malheureux iour, di
miſer ô miſer(aiunt) omnia ademit ſent-ils , nous rauit
- Vna dies infºſta mihi tot premia vita . tant de biens & de fe
licitez de cette vie.
Et le baſtiſſeur; -
Lucr. l s

—manent (dit-il) opera interrupta, mineque Les edifices & la me


naſſante hauteur des
Murorum ingentes. murs, demeurent in
Il ne faut rien deſigner de ſi longue haleine, ou au moins auec telle terrompus.
AEneid. 4•
Vig.
intention de ſe paſſionncr pour en voir la fin. Nous ſommes nez
pour agir :
Cùm moriar, mcdium ſoluar @r inter opus. Et mourant ie veux
fondre au milieu du
Ieveux qu'on agiſſe, & qu'on allonge les offices de lavie, tant qu'on labeur. Ouid.am. 2 .
peut: & que la mort me treuue plantant mes choux; mais noncha
lant d'elle, & encore plus de mon iardin imparfait. I'envis mourir
vn, qui eſtant à l'extremité ſe pleignoit inceſſamment, dequoy ſa
deſtinée coupoit le fil de l'hiſtoire qu'il auoit en main, ſur le quin
ziéme ou ſeiziéme de nos Roys.
Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum Mais ils n'adiouſtent
qu'en tel accident
Iam deſiderium rerum ſuper inſidet vna. #as,regret de ſembla
bles choſes eſt eſteint.
Il faut ſe deſcharger de ces humeurs vulgaires & nuiſibles. Tout Lucr.l.s. '

ainſi qu'on a planté nos cimetieresioignant les Egliſes, & aux lieux Similitude.
les plus frequentez de laville, pour accouſtumer, diſoit Lycurgus,
le bas populaire, les femmes & les enfans, à ne s'effaroucher point
devoir vn homme mort : & afin que ce continuel ſpectacle d'oſſe
mens, de tombeaux & de conuois, nous aduertiſſe de noſtre con C'eſt pourquoy les
Ancicns auo'cnt Vnc
dition. couſtume , d'eſgayer
Quin etiam exhilarare viris conuiuia cede leurs feſtins par meur.
tres , meſlans à leurs
v
-
46 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
viandes les cruels ſpe
ctacles des Gladia Mos olim, @r miſcere epulis ſpectacula dira
teurs : qui bien ſou Certatum ferro ſepc c9" ſuper ipſa cadentum
J)
uent apres aupir COIIl -
battu de l'eſpée,bron Pocula, reſperſis non parco ſanguine menſis.
choiêt parmy les vins,
& baignoient les ta
Et comme les Egyptiens entre leurs feſtins,faiſoient preſen ter allX
bles d'vn large ruiſſeau
de ſang.Sil. ital.l 1 . aſſiſtans vnc grande image de la mort, par vn qui leur crioit : Boy,
Image de la mort
& t'eſioüy, car mort tu ſeras tel : Auſſi ay-ie pris en couſtume, d'a-
preſenteep.ºrles Egy uoir non ſeulement en l'imagination, mais continuellement la
ptiens apres leurs mort en labouche. Et n'eſt rien dequoy ie m'informe ſivolontiers,
banquets, aux aſſi
ſtans, & pourquoy. que de la mort des hommes: quelle parole, quel viſage, quelle con
tenance ils y ont eu : ny endroit des hiſtoires, que ie remarque ſiat
tentiuement : il y paroiſt à la farciſſure de mes exemples : & que i'ay
en particuliere affection cette matiere. Si i'eſtoy § de liures,ie
feroy V1l regiſtre commenté des morts diuerſes : qui apprendroit les
hommes à mourir,leur apprendroit à viure. Dicearchus en fitvn de
Reſolution à la mort, pareil titre, mais d'autre & moinsvtile fin. On me dira, que l'effet
comme ſe doit age
7'6'7". ſurmonte de ſi loing la penſée, qu'il n'ya ſibelle eſcrime, qui ne ſe
perde, quand on envient là: laiſſez-les dire;le premediter donne ſans
doute grand auantage : Et puis n'eſt-ce rien, d'allerau moins iuſques
là ſansalteration & ſans fiebure : Ilya plus : nature meſme nous pre
ſte la main, & nous donne courage. Si c'eſt vne mort courte & vio
lente, nous n'auons pas loiſir de la craindre : ſi elle eſtautre,ie m'ap
perçois qu'à meſure que ie m'engage dans la maladie,i'entre natu
rellement en quelque deſdain de lavie. Ie trouue que i'ay bien plus
à faire à digerer cette reſolution de mourir, quand ieſuis en ſanté,
ue ie n'ay quand ie ſuis en fiebure: dautant que ie ne tiens plus ſi
§ aux commoditez de lavie, à raiſon quc ie commence à en per
dre l'vſage & le plaiſir, i'envoy la mort d'vne veuë beaucoup moins
effrayée. Cela me fait eſperer, que plus ie m'eſloigneray § celle
là, & approcheray de cette-cy, plus aiſément i'entrerayencompo
ſition de leur eſchange. Tout ainſi que i'ay eſſayé en pluſieurs au
tres occurrences, ce que dit Ceſar, que les choſes nous paroiſſent
ſouuent plus grandes de loing que de prés: i'ay trouué que ſaini'a-
uois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay
ſenties. L'allegreſſe où ic ſuis,le plaiſir & la force, me font paroiſtre
l'autre eſtat ſi diſproportionné à celuy-là, que par imagination ie
groſſis ces incommoditez de la moitié,&les conçoy plus poiſantes,
que ie ne les trouue quandie les ay ſur les eſpaules. I'eſpere qu'il m'en
aduiendra ainſi de la mort. Voyons à ces mutations & declinaiſons
ordinaires que nous ſouffrons, comme nature nous deſrobe laveuë
de noſtre perte & empirement. Que reſte-il àvn vieillard de lavi
gueur de ſaieuneſſe & de ſavie paſſée ? -

Ah qu'il reſte aux


vieillards peu de part Heu ſenibus vite portio quanta manet ! -

en la vic! Cornel. Gall.


lib. r. Ceſar à vn ſoldat de ſa garde recreu & caſſé, qui vint en la ruë,luf
demander congé de ſe faire mourir : regardant ſon maintien de
crepit, reſpondit plaiſamment : Tu penſes donc eſtre en vie ? Qui
, ' L IV R E P R E M I E R. , 47

y tomberoit tout à vn coup,ie ne crois pas que nous fuſſions ca


pables de porter vn tel changement : mais conduirs par ſa main,
d'vne douce pente & comme inſenſible, peu à peu, de degré ende
gré, elle nous roule dans ce miſerable eſtat, & nous y appriuoiſe. Si
que nous ne ſentons aucune ſecouſſe, quand la ieuneſſe meurt en
nous : qui eſt en eſſence & en verité, vne mort plus dure, que n'eſt la
mort entiere d'vne vie languiſſante; & que n'eſt la mort de la vieil
leſſe : Dautant que le ſaut n'eſt pas ſi lourd du maleſtreau non eſtre,
commc il eſt d'vn eſtre doux & § , à vn eſtre penible & dou
loureux. Le corps courbe & pliéa moins dc force à ſouſtenir vn fais,
auſſi a noſtre ame. Il la faut dreſſer & eſleuer contre l'effort de cét
aduerſaire. Car comme il eſt impoſſible, qu'elle ſe mette en repos
pendant qu'elle le craint: ſi elle's'en aſſeureauſſi, elle ſe peut vanter
, (qui eſt choſe comme ſurpaſſantl'humaine condition)qu'il eſtim
poſſible que l'inquietude,le tourment, & la peur, non le moindre
deſplaiſir loge en elle. . Le viſage menaſſant '
du Tylan , n'eſmeut
Non vultºs inſtantis tyranni -
point ſon cœur maſſif
& ferme , ny lAuton
A/ente quatitſolida, neque Auſter impetueux moteur des
flots turbulents dA
Dux inquieti turbidus Adrie, drie, ny la redoutable
Ncc fulminantis magna Iouis manus. main de Iupiter fou
droyant. Horl.i. od.i.
Elle eſt renduë maiſtreſſe de ſes paſſions & concupiſcences, mai
ſtreſſe de l'indigence, de la honte, de la pauureté, & de toutes au
tres iniures de fortune. Gagnons cét aduantage qui pourra : C'eſt
| icy la vraye & ſouueraine liberté, qui nous donne dequoy faire
la figue à la force & à l'iniuſtice, & nous mocqucr des priſons & Ie te mettray les pieds
des † & les mains aux fers,
ſous vn rude Geolier:
| | -in manicis, eg -
Dieu me deliurera
uand ie voudray, dit
Compedibus,ſeuo te ſub cuſtode tenebo, : il : & ie croy qu'il en
tend ie mourray : car
Ipſe Deus ſimulatque volam, me ſoluet : opinor, le treſpas eſt le bout
extréme de toutes cho
Hocſentit, moriar: mors vltima linea rerum eſt. ſes. Hor.l. 1. ep. 1•.
Noſtre Religion n'a point eu de plus aſſeuré fondement humain,
que le meſpris de lavie. Non ſeulement le diſcours de la raiſon nous Meſpris de la Yie,
y appelle; car pourquoy craindrions-nous de perdrevne choſe,la fondement plus aſ
ſeuré de noſtre Reli
quelle perdue ne peut eſtre regretécº mais auſſi pûis que nous ſom 070/2, -

d>
mes menacez de tant de façons de mort, n'ya-il pas plus de mal à les
craindre toutes, qu'à en ſouſtenirvne : Quç chaut-il, quand ce ſoit,
puis qu'elle eſtineuitable? A celuy qui diſoit à Socrates; Les trente
· tyrans t'ont condamné à la mort : Et nature, eux, reſpondit-il. Quel
le ſottiſe, de nous peincr ſur le poinct du paſſage à l'exemption de
toute peine : Comme noſtre naiſſance nous apportala naiſſance de
toutes choſes : auſſi nous apportera la mort de toutes choſes, noſtre
mort. Parquoy c'eſt pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent
ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions
pas ilya centans. La mort eſt origine d'vne autre vie : ainſi pleuraſ
mes-nous, & ainſi nous couſta-il d'entrer en cette-cy : ainſi nous
48 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
deſpouïllaſmes-nous de noſtre ancien voile, en y entrant. Rien ne
eut eſtre grief, qui n'eſt qu'vne fois. Eſt-ce raiſon de craindre fi
§ choſe de ſibrief temps? Le † viure, & le peu
de tempsviure eſt rendu toutvn par la mort. Car le long& le court
n'eſt point aux choſes qui ne ſont plus. Ariſtote dit, qu'ilya de pe
tites § ſur la riuiere Hypanis,qui ne viuent qu'vn iour. Celle
qui meurt à huict heures du matin, elle meurt enieuneſſe : celle qui
meurt à cinq heures du ſoir, meurt en ſa decrepitude. Quide nous
ne ſe mocque devoir mettre enconſiderationd'heur ou de malheur,
ce moment de durée : Le plus & le moins en la noſtre, ſinous lacom
parons à l'eternité, ou encores à la durée des montaignes, des riuie
res, des eſtoilles, des arbres, & meſmes d'aucuns animaux; n'eſt pas
Mort piece de l'or moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce
dre de l Vniuers. monde, comme vous y eſtes entrez. Le meſme paſſage quevous fi
ſtes de la mort à lavie,ſans paſſion & ſans frayeur, refaites-le de lavie
à la mort. Voſtre mort eſtvne des pieces del'ordre de l'Vniuers, c'eſt
vne piece de lavie du monde. "- -

Tous animaux viuent


mutuellement:s'entre - interſe mortales mutua viuunt, -

donnans le flambeau
de la vie , comme les
Et quaſi curſores vitai lampada tradunt. *
coureurs aux ieux la
crez. Lucr. l.a-
Changeray-ie pas pourvous cette belle contexture des choſes?C'eſt
la condition devoſtre creation : c'eſt vne partie de vous que la mort:
vousvous fuyez vous-meſmes. Céteſtre que vous iouïſſez, eſt égale
ment party à la mort & à la vie. Le premier iour devoſtre naiſſance
vous achemine à mourir comme à viure. -

La premiere heure
qui nous donne lavie,
prima, que vitam dedit, hora, carpſit.
nous la pille : la fin
tient à la ſource , &
Naſcentes morimur,finiſque ab origine pendet. . . )

nous mour5s en naiſ Tout ce que vous viuez, vous le deſrobez à lavie : c'eſt à ſesdeſpens.
ſant. Sem.Herc.Fur.Ma
mil. l.4. Le continuel ouurage devoſtrevie,c'eſtbaſtir la mort.Vous eſtes en
la mort, pendant que vous eſtes envie : carvous eſtes apres la mort,
quand vous n'eſtes plus envie. Ou, ſi vousl'aymez mieux ainſi, vous
cſtes mort apreslavie : mais pendant lavie, vous eſtes mourant : &la
mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, & plusvi
uement & eſſentiellement. Si vous auez fait voſtre profit de lavie,
vous en eſtes repéu : allez-vous-enſatisfait. »
Conuiue au feftin de
la vie, Sorts de la table Curnon vt plenus vite conuiua rccedis ? -

eſtant repeu. Luer.l. s. Si vous n'en auez ſceu vſer, ſi elle vous eſtoit inutile ; que vous im
Pourquoy veux - tu
porte-ilde l'auoir perduë : à quoyfaire lavoulez-vous encores?
plus adiouſter à ta vie,
ce qui doit derechef cur amplius addere queris
ſe perdre mal à pro
pos , & perir totale
Rurſum quod pereat male, & ingratum occidat omne ?
ment ſans te delecter ? Lavie n'eſt de ſoy ny bien ny mal: c'eſt la place dubien & du mal,
Lucr. l. 3.
ſelon que vous laleurfaites. Et ſivous auezveſcuvn iour,vous auez
La Yie n'eſt de ſoy toutveu : vniour eſt égal à tous iours. Il n'y a point d'autre lumiere,
my bien ny mal. ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Eſtoilles, cette diſpoſi
tion, c'eſt celle meſme quevosayeuls ont ioüye, & qui entretiendra
vos arriere-nepueux.
Mon
L IV R E P R E M I E R. «s
Les meſmes choſes que
· Non alium videre patres: aliumve ncpotes veirent nos predeceſ
Aſpicient. ſeurs, ſont celles que
nos ſucceſſeursverront.
Etau pisaller, la diſtribution&varieté de tous les actes de macome Luc. vel Manil.

die, ſe parfournit envnan.Sivous auez pris garde au branle de mes


quatre ſaiſons, elles embraſſent l'enfance, l'adoleſcence, la virilité,
& la vieilleſſe du monde. Il a ioüé ſon ieu : il n'y ſçait autre fineſſe,
que de recommencer : ce ſera touſiours cela meſme. Nous tournons en vn
—verſamur ibidem, atque inſumus vſque, poinct, picquez inceſ
sament en vne place:&
Atque inſe ſua perveſtigia voluitur annus. l'ā ſe roule en ſoy meſ
me ſur ſes propres veſ
Ie ne ſuis pas deliberée devous forger autres nouueaux paſſe-temps. tiges. Lucr. lis, 3.
Nam tibi preterea quod machiner,inueniamque Ie nepuis inuenter ny
Quodplaceat, nihil eſt, eademſunt omnia ſemper. machiner de nouueau,
rierf qui te plaiſe : toute
choſe eſt la meſme.
Faites place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité Lucr. l.s .
eſt la premiere piece de l'equité. Qui ſe peut plaindre d'eſtre compris
où tous ſont compris? Auſſiauez-vousbeauviure, vous n'en rabat
tez rien du temps quevous auez à eſtre mort : c'eſt pour neant; auſſi
long-temps ſerez-vous en céteſtat là, que vous craignez, comme ſi
vous eſtiez mort en nourrice : -

Quand bien, viuant


—Licet, quod vis, viuendo vincere ſecla, | tout ton ſaoul, tu ſur
Mors eterna tamen, nihilominus illa manebit. monteras des ſiecles, la
mort ſera neantmoins
Et ſivous mettray en vn poinct,auquel vous n'aurezaucun meſcon eternelle apres. Lucr.
l 3. -

tCIltCIIlCIlt. -

Scais.tu pas bien qu'en


In vera neſcis nullumfore morte alium te, - l aneantiſſemët du treſ
Qui poſſit viuus tibi te lugere peremptum, pas, il ne reſtera point
vn autre toy-meſme , .
Stanſque iacentem. qui puiſſe vif & ſur ſes
ieds, te pleurer def
Nyne deſirezlavie quevous plaigneztant. unét & giſantº Lucr l.r.
Necſibi cnim quiſquam tum ſe vitamque requirit, -
Perſonne alors ne de .
ſire ny ſa vie,ny ſoy :
Nec deſiderium noſtri nos afficit vllum. nul regret auſſi de nous
meſmes ne nous affli
La mort eſt moins à craindre que rien, s'ilyauoit quelque choſe de gc. Lucr. l #.
moins que rien. - -

S'il eſt quelque choſe


—multo mortem minus ad nos eſſe putandum, moins que rien, nous
deuons croire que la
St minus eſſe poteſt quam quod nihil eſſe videmus. mort nous eſt ceſa.
Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, parce que vous eſtes: Lucr. l.3.

La mort ne nous cö
mort parce que vous n'eſtes plus.Dauantage,nul ne meurt auant ſon
heure.Ce que vous laiſſez de temps, n'eſtoit non plus voſtre, que ce cerne ny Yifs ny
7720)'tSa
luy qui s'eſt paſſé auantvoſtre naiſſance, & ne vous touche non plus.
Regarde que tous les
| Refbicc enim quàm nil ad nos antè acta vetuſtas ſiecles paſſez, bié qu'ils .
ſoient eternels en du
Temporis eterni fuerit. rée, ne nous ont rien
Où quevoſtrevie finiſſe, elleyeſt toute. L'vtilité du viure n'eſt pas eſté.Lucr. l. J.

en l'eſpace,elle eſt enl'vſage.Telaveſculongtemps qui apeu veſcu.


Attendez-vousy pendant que vousyeſtes.Il giſtenvoſtre volonté,
non au nombre des ans, que vous ayez aſſez veſcu. Penſiez-vousia
maisn'arriuerlà,oùvous alliez ſansceſſe encore n'ya-il chemin qui
n'aye ſon iſſue.Et ſila compagnie vous peut ſoulager, le monde ne
va-il pasmeſme train que vous allez?
E
se EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
paſſant de vie à mort, omnia te vita perfunéta ſequentur.
toutes choſes te ſuiuent.
Lucr. l.,. Tout ne branle-il pas voſtre branle ? y a-il choſe qui ne vieilliſſe
quant & vous ? Mille hommes, mille animaux, & mille autres crea
tures meurentence meſmeinſtant que vous mourez.
Aucun iour n'a ſuiuy
la nuict, aucune nuict
Nam nox nulla diem, neque noctem aurora ſequuta eſt,
vn iour, qui n'ayét oüy ue non audierit miſtos vagitibus egris
des pleurs meſlez aux
piteux cris,compagnés Ploratus mortis comites & funcris atri.
de la mort tenebreuſe
& de l'effroyable treſ A quoy fairey reculez-vous, ſi vous ne pouuez tirer arriere ? Vous
Pas, Lucr.i i. en auez aſſez veu qui ſe ſont bien trouuez de mourir, eſcheuant
par là de grandes miſeres. Mais quelqu'vn qui s'en ſoit mal trouué,
en auez-vousveu ? Si eſt-ce grande ſimpleſſe, de condamner choſe
que vous n'auez eſprouuée ny par vous ny par autre. Pourquoy te
plains-tu de moy & deladeſtinée Te faiſons-nous tortº Eſt-ce à toy
de nous gouuerner, ou à nous toy ? Encor que ton aage ne ſoit pas
acheué, ta vie l'eſt. Vn petit homme eſt homme entier comme vn
Immortalitéref ſee grand.Nyleshommes nyleursviesneſe meſurent à l'aune. Chiron
par Chiron & pour refuſal'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu
quoy. meſme du temps, & de la durée, Saturne ſon pere : Imaginez devray
combien ſeroitvne vie perdurable, moins ſupportable à l'homme,
& plus penible que n'eſt la vie que ieluy aydonnée. Sivous n'auiez
la mort, vous me maudiriez ſans ceſſe de vous en auoir priué. I'y ay
à eſcient meſlé quelque peu d'amertume , pour vous empeſcher,
voyant la commodité de ſon vſage, de l'embraſſer trop auidement
& indiſcrettement : Pour § en cette moderation, ny de
| fuir lavie, ny de fuir la mort, que ie demande de vous; i'ay tem
peré l'vne & l'autre entre la douceur & l'aigreur. I'appris à Thales
le premier de vos ſages, que le viure & le mourir eſtoit indiffe
rent : par où, à celuy qui luy demanda, pourquoy donc il ne mou
roit, il reſpondit tres-ſagement : Pource qu'il eſt indifferent. L'eau,
la terre, l'air & le feu, & autres membres de ce mien baſtiment, ne
ſont non plus inſtrumens de tavie,qu'inſtrumens de ta mort. Pour
quoy crains-tuton dernieriourº il ne conferenon plus à ta mort que
chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas lalaſlitude : illa declare.
Tous lesiours vont à la mort : le dernieryarriue. Voila les bonsad
uertiſſemens de noſtre mere Nature. Or i'ay penſé ſouuent d'où
Mort à laguerre & venoit cela, qu'aux guerres le viſage de la mort, ſoit que nous
mort à la maiſon
fort diſſemblables, la voyons en nous ou en autruy, nous ſemble ſans comparaiſon
& pourquoy. moins effroyable qu'en nos maiſons : autrement ce ſeroit vne ar
mée de Medecins & de pleurars : & elle eſtant touſiours vne, qu'il y
ait toutesfois beaucoup plus d'aſſeurance parmy les gens de villa
ge & de baſſe condition qu'és autres. Ie croy à la verité que ce
ſont ces mines & appareils effroyables, dequoy nous l'entour
nons, qui nous font plus de peur qu'elle : vne toute nouuelle
forme de viure : les cris des meres, des femmes, & des enfans : la
viſitatió des perſonnes eſtonnées & tranſies : l'aſſiſtanced'vn nom
LIV R E P R E M I E R, 5i
bre devalets paſles &éplorez : vne † ſans iour: des ciergesal
lumez : noſtre cheuet aſſiegé de Medecins & de Preſcheurs : ſomme
tout horreur & tout effroyautour de nous.Nous voila deſiaenſeue
lis & enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis meſmes quand ils
lesvoyent maſquez,auſſiauons-nous. Il faut oſter le maſque auſſi
bien des choſes que des perſonnes. Oſté qu'ilſera, nous ne trouue
ronsau deſſous que cette meſme mort, qu'vnvalet ou ſimple cham
briere paſſerent dernierement ſans peur. Heureuſe la mort qui oſte
le loiſirauxappreſts de telequipage. .

De la force de limagination

CH A P 1T R E XX.
Vne vehemête imagºt
# Ortis imaginatiogenerat caſum, diſent les Clercs. Ie ſuis nation tngédre ſon ac -
cident.
# deceuxquiſentent tres-grand effort de l'imagination.
# Chacun en eſt heurté, mais aucuns en ſont renuer
: # ſez. Sonimpreſſion me perſe, & mon art eſt de luyeſ
chapper, par faute de force à luy reſiſter. Ie viurois de la ſeule aſſi
ſtance de perſonnesſaines & gayes. La veuë des angoiſſes d'autruy
m'angoiſſe materiellement : & a mon ſentiment ſouuentvſurpé le
ſentiment d'vn tiers. Vn touſſeur continuel irrite mon poulmon
& mon goſier. Ie viſite plus mal volontiers les malades auſquels
le deuoir m'intereſſe, que ceux auſquels ie m'attends moins, &
que ie conſidere moins Ie ſaiſis le mal que i'eſtudie, & le couche
en moy. Ie ne trouue pas eſtrange qu'elle donne & les fievres & la
mort à ceux qui la laiſſent faire, & qui luy applaudiſſent. Simon
· Thomas eſtoitvn grand Medecin de ſon temps. Il me ſouuient que
me rencontrantvniouràThoulouſe chezvn riche vieillard pulmo
nique, & traittant auec luy des moyens de ſa gueriſon, il luy dit,
que c'en eſtoitl'vn,de me donner occaſion de me plaire en ſa compa
nie:& que fichant ſesyeuxſurlafraiſcheur de monviſage, & ſa pen
† ſur cette allegreſſe & vigueur , qui regorgeoit de mon ado
leſcence : & rempliſſant tousſes ſens de céteſtat floriſsant en quoy
i'eſtoislors, ſon habitude s'en pourroit amender : Mais il oublioità
dire, que la mienne s'en pourroit empirer auſſi. Gallus Vibius
bandaſibien ſon ame à comprendre l'eſsence & les mouuemensde
· lafolie, qu'il emporta ſon iugement hors de ſon ſiege, ſi qu'onc
ques puis, il ne l'y pût remettre : & ſe pouuoit vanter d'eſtre deue
nufol par ſageſse. il y en a, qui de frayeur anticipent la main du
bourreau ; & celuy qu'on debandoit pour luy dire ſa grace, ſe
trouuaroide mort ſurl'eſchaffaut du ſeul coup de ſon imagination.
-
&> -

Nous treſſuons, nous tremblons, nous palliſsons, & rougiſſons Jmaginatiö cauſe lu
aux ſecouſſes de nos imaginations , & renuerſez dans la plume, f , la r .
E ij
r, EssAIs DE MICHEL DE MONTAIGNE,
ſentons noſtre corps agité à leur branfle, quelques-fois iuſques
à en expirer. Et † ieuneſſe boüillante s'eſchauffe ſi auant en
ſon harnois toute endormie, qu'elle aſſouuit en ſonge ſes amou
reux deſirs. - · · ·
-
·

Lucr. l. 4.
| Vt quaſi tranſaétis ſepe omnibus rebu profundant | ·
- Fluminis ingentesfluctus, veſtémque crucntent. .
Et encore qu'il ne ſoit pas nouueau devoir croiſtre la nuict des cor
nesàtel, quine lesauoit pas en ſe couchant : toutefois l'euenement
de CyppusRoy d'Italie eſt memorable, lequel pourauoiraſſiſté le
iour auec grande affection au combat des taureaux, & auoir eu en
ſonge toute la nuict descornes en lateſte, les produiſit en ſon front
par la force del'imagination La paſſion donnaau fils de Crœſus la
voix que nature luyauoit refuſée. Et Antiochus prit la fievre, par la
bcauté de Stratonicé tropviuement empreinte enſoname. Pline dit
auoir veu LuciusCoſſitius, de femme changée en homme le iour de
ſes nopces. Pontanus&d'autres racontent pareilles metamorphoſes
\ aduenuësen Italie ces ſiecles paſſez : Et par vehement deſir de luy &
de ſamere, -

-
Iphis paya garcon, les
vœux qu'il fiſt pucelle.
Vota puer ſoluit, que fœmina vouerat Iphis. -

Ouid. Paſſant à Vitry le François ie pûs voir vn homme que l'Eueſque de


Soiſſonsauoit nommé Germain en Confirmation,lequeltouslesha
bitans de là ont cognu,&veu fille iuſquesàl'aage devingt-deuxans,
nommée Marie. Il eſtoit à cette heure-là fort barbu & vieil, &
oint marié. Faiſant, dit-il, quelque effort en ſautant, ſes mem
Homme changé en † virils ſe produiſirent : & eſt encore en vſage entre les filles de là,
femme. vne chanſon, par laquelle elles s'entr'aduertiſſent de ne faire point
de grandes enjambées, de peur de deuenir garçons, comme Marie
Germain. Ce n'eſt pas tant de merueille, que cette ſorte d'acci
dent ſe rencontre frequent : car ſil'imagination peut en telles cho
ſes, clle eſt ſi continuellement & ſi vigoureuſement attachée à ce
ſujet, que pour n'auoir ſi ſouuent à † en meſme penſée & aſ
preté de deſir, elle a meilleur compte d'incorporer vne fois pour
toutes, cettevirile partie aux filles. Les vns attribuent à la force de
Imagination cauſe l'imagination les cicatricesdu Roy Dagobert & de Sainct François.
da eataſa. On dit queles corps s'en enleuent telle fois de leur place. Et Celſus
recite d'vn Preſtre, qui rauiſſoit ſoname en telle extaſe, que le corps
Defaillances extra
en demeuroit longue eſpace ſans reſpiration & ſans ſentiment.
ordinaira, a'où cau Sainct Auguſtinen nomme vn autre, à qui il ne falloit que faire
ſees. oüir des cris lamentables & plaintifs : ſoudain il defailloit , &
s'emportoit ſi viuement hors de ſoy, qu'on auoit beau le tem
petter & hurler, & le pincer, & le griller, iuſques à ce qu'il fuſt
reſuſcité: Lorsil diſoit auoir ouy des voix, mais commevenans de
loing : & s'apperceuoit de ſes eſchaudures & meurtriſſeures. Et que
ce ne fuſt vne obſtination apoſtée contre ſon ſentiment, cela le
monſtroit, qu'il n'auoit cependant ny pouls ny haleine. Il eſt
, l ' , LIVRE PREMIER | | | | ;;
vray-ſemblable, que le principal credit des viſions, des enchante- -

mens, & de tels effects extraordinaires, vienne de la puiſſance de Liaiſonsd'eguillette,


d'où prosedent.
l'imagination, agiſſant principalement contre les ames du vulgaire,
plus molles. On leur a ſi fort ſaiſi la creance, qu'ils penſent voir
ce qu'ils ne voyent pas. Ieſuis encore en ce doute, que ces plaiſan
tes liaiſonsdequoynoſtre monde ſevoit ſi entraué, qu'il ne ſe par
le d'autre § ce ſont volontiers des impreſſions de l'apprehen
ſion & de la crainte. Carie ſçay par experience, que tel de qui ie
† reſpondre, comme de moy-meſme, en qui il ne pouuoit choir
oupçon aucun de foibleſſe, & auſſi peu § , ayant ouy
faire le conte àvn ſien compagnon d'vne defaillance extraordinai
re, en quoyil eſtoit tombé ſur le poinct qu'il en auoit le moins de
beſoin; ſe trouuant en pareille occaſion § de ce conte luy
vint à coup ſi rudement frapper l'imagination, qu'il en courut vne
fortune pareille. Et delà en hors fut ſujet ày rechoir : ce vilain ſou
uenir de ſon inconuenientle gourmandant & tyranniſant. Il trou
ua quelque remede à cette reſuerie, par vne autre reſuerie. C'eſt
qu'aduoüant luy-meſme, & preſchant auant la main, cette ſienne
ſubiection,lacontention de § ame ſe ſoulageoit, ſur ce qu'appor
tant ce malcomme attendu, ſon obligation enamoindriſſoit, & luy
· enpoiſoit moins. Quandila culoy à ſon choix(ſapenſée deſbroüil
lée & deſbandée, ſon corps ſe trouuant en ſondeu) de le faire lors
premierementtenter,ſaiſir & ſurprendre à la cognoiſſanced'autruy,
ils'eſtguary tout nct. A qui ona eſté vne fois capable, on n'eſt plus
incapable,ſinó pariuſte foibleſſe. Ce malheur n'eſtà craindre qu'aux
entrepriſes, où noſtreame ſe trouue outre meſure tenduë de deſir &
de § & notamment où les commoditez ſe rencontrent im
prouueues & preſſantes.On n'a pas moyen de ſe rauoir de ce trouble.
I'enſçay à quiilaſeruy d'y apporter le corps meſme, demy raſſaſié
d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de cette fureur : & qui par l'aage,
ſe trouue moinsimpuiſſant, de ce qu'il eſt moins puiſſant : Et telau
tre à quiilaſeruyauſſi, qu'vn amy l'ait aſſeuré d'eſtre fourny d'vne
contre-batterie d'enchantemens certains à le preſeruer. Il vaut Liégueryparquel
ques vaines ſinge
mieux, que ie die comment ce fut, VnComte de tres-bonlieu, de 7'16 ſ,

quii'eſtois fort priué,ſe inariant aucc vne belle Dame qui auoit eſté
pourſuiuie de tel qui aſſiſtoitàlafeſte , mettoit en grande peine ſes
amis : & nommémentvne vieille Dameſaparente, qui preſidoit à ces
nopces, & les faiſoit chez elle, craintiue de ces ſorcelleries : ce qu'el
le me fit entendre. Ie la priay de s'en repoſer ſur moy. I'auois de
fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où eſtoient
grauées quelques figures celeſtes, contre le coup du Soleil, & pour
oſtcr la douleur de teſte,lalogeant à poinct ſur la couſture du teſt : &
pour l'y tenir,elle eſtoit § à vn ruban propre à rattacher ſous le
menton. Reſuerie germaine à celle dequoy nous parlons. Iacques
Peletier , viuant chez moy, m'auoit fait ce preſent §
E iij
".

54 EssAIs DE MICHEL DE MoNT AIGNE,


-
- I'aduiſay d'en tirer quelque vſage, & dis au Comte qu'il pourroi
courre fortune comme les autres, yayant là des hommes pour luy en
vouloir preſter vne , mais que hardiment il s'allaſt coucher : Que ie
luy feroisvn tour d'amy, & n'eſpargnerois à ſon beſoin, vn miracle,
qui eſtoit en ma puiſſance : pourueu que ſur ſon honneur, il me§
miſt de le tenir tres-fidelement ſecret. Seulement, comme ſur la
nuict on iroit luy porter le reſueillon, s'il luy eſtoit malallé, il me
fiſtvntel ſigne Ilauoit eul'ame & les oreilles ſi battuës,qu'il ſe trou
ualié du trouble de ſon imagination : & me fit ſon ſigne à l'heure
ſuſdite. Ieluy dis lors à l'oreille, qu'il ſeleuaſt, ſouscouleur de nous
chaſſer, & priſt en ſeioüant la robbe de nuict que i'auois ſur moy
(nous eſtions de taille fort voiſine) & s'enveſtiſt, tant qu'ilauroit
executé mon ordonnance, qui fut, Quand nous ſerions ſortis, qu'il
ſe retiraſt à tomber de l'eaue : diſt trois fois telles paroles, & fiſt tels
mouuemens, Qu'à chacune de ces trois fois, il ceigniſt le ruban que
ie luy mettoisenmain, & couchaſtbien § la medaille
qui y eſtoit attachée, ſur ſes roignons : la figure en telle poſture.Ce
la fait, ayant à la derniere fois bien eſtreint ce ruban, pour qu'il ne ſe
peuſtny deſnoüer,ny mouuoir de ſa place, qu'en toute aſſeurance il
s'en retournaſt à ſon prix fait : & n'oubliaſt de reietter ma robbe ſur
ſon lict,en maniere qu'elle les abriaſt tous deux. Cesſingeries ſont le
principal de l'effect, Noſtre penſée ne ſe pouuant demeſler, que
moyens ſi eſtranges ne viennent de quelque abſtruſe ſcience, Leur
inanité leur donne poids & reuerence.Somme ilfut certain,que mes
characteresſe trouucrent plusVenerieºas que Solaires, plus en action
qu'en prohibition. Ce fut vne humeur prompte & curieuſe, quime
conuia à teleffect, eſloigné de ma nature.Ie ſuis ennemy des actions
ſubtiles & feintes : & hay la fineſſe en mes mains, non ſeulementre
creatiue, mais auſſi § Sil'action n'eſt vicieuſe,la routtel'eſt.
Amaſis Roy d'Egypte, eſpouſa Laodicétres-belle fille Grecque : &
luy, qui ſe monſtroit gentil † par toutailleurs, ſe trouua
court à iouïr d'elle,& menaça de la tuër,eſtimant que ce fuſt quelque
ſorciere. Comme és choſes quiconſiſtent enfantaiſie, elle le reietta
à la deuotion: Et ayant § vœux & promeſſes à Venus, il ſe trou
ua diuinement remis, dés la premiere nuict d'apres ſes oblations &
ſacrifices.Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mi
neuſes, querelleuſes & fuyardes, qui nouseſteignent en nous allu
Femme doit laiſſer
la honte auec ſa cot mant.Labru de Pythagoras difoit, que la femme qui ſe couche auec
".
te couchant auec ſon vn homme, doit auecſacotte laiſſer quant & quant lahonte, & lare
mary. prendreauec ſa cotte. L'ame del'aſſaillant troublée de pluſieurs di
uerſesalarmes, ſe perdaiſément : Et à quil'imaginationa fait vne fois
ſouffrir cette honte(& elle ne lafait ſouffrir qu'aux premieresaccoin
tances, dautant qu'elles ſont plus ardentes & aſpres; & auſſi qu'en
| cette premiere cognoiſſance qu'on donne de ſoy,on craint beaucoup
b

plus de faillir) ayant mal commencé,ilentre en fievre & deſpit de


·
\

, ` , ` L IV R E P R E M I E R. . - 55

de cétaccident, qui luy dureaux occaſions ſuiuantes. Les mariez, le Mariez, comme ſe
doiuent porter en la
temps eſtant tout leur, ne doiuent ny preſſer nytaſter leur entrepri couche nuptiale.
ſe,s'ils ne ſont preſts. Et vaut mieux faillirindecemment,à eſtreiner
lacouche nuptiale, pleine d'agitation & de fievre, attendant vne &
vne autre commodité plus priuée & moins allarmée, que de tomber
envne perpetuelle miſere, pour s'eſtreeſtonné & deſeſperé du pre
mier refus. Auantla poſſeſſion priſe, le patient ſe doit à ſaillies & di * ".

uers temps,legerement eſſayer & offrir, ſans ſe piquer & opiniaſtrer, Liberté indocile du
à ſe conuaincre definitiuement ſoy-meſme. Ceux qui ſçauent leurs membre de l'homme.
membres de nature dociles,qu'ils ſe ſoignét ſeulement de contre pip
per leur fantaiſie. On a raiſon de remarquer l'indocile liberté de ce
membre,s'ingerant ſi importunément lors que nous n'en auons que
faire, & defaillant fi importunément lorsque nous en auons le †
affaire : & conteſtant de l'authorité, ſi imperieuſement, auec noſtre
volonté, refuſant auectant de fierté & d'obſtination nos ſollicita
tions & mentales & manuelles. Si toutesfois en ce qu'on gourman
de ſarebellion, & qu'on entire preuue de ſa condemnation, il m'a-
uoit payé pour plaider ſa cauſe; à l'aduenture mettrois-ie en ſou
pçon nos autres membres ſes compagnons, de luy eſtre allé dreſſer,
ar belle enuie, de l'importance & douceur de ſon vſage, cette que
relle apoſtée, & auoir parcóplot, armé le monde à l'encontre de luy,
le chargeant malignement § de leur faute commune. Carie vous
donne à penſer, s'ilyavne ſeule des parties de noſtre corps, qui ne
refuſe à noſtre volonté ſouuent ſon operation, & qui ſouuent ne
s'exerce contre noſtre volonté : elles ont chacune des paſſions pro
pres, quileseſueillent & endorment, ſans noſtre congé.b Quantes
fois teſmoignent les mouucmens forcez de noſtre viſage, les pen
ND - -

ſées que nous tenions ſecrettes, & nous trahiſſentauxaſſiſtans?Cette


Membre viril, com -
· meſme cauſe qui anime ce membre, anime auſſi ſans noſtre ſceu, le meht animé.
· cœur, le poulmon & le pouls. Laveuë d'vn object agreable, reſpan
dant imperceptiblement en nous la flamme d'vne émotion fievreu
ſe, N'y a-il quc ces muſcles & ces veines, qui s'eſleuent & ſe cou
chent, ſans l'adueu non ſeulement de noſtre volonté , mais
auſſi de noſtre penſée : Nous ne commandons pas à nos che
ueux de ſe heriſſer, & à noſtre peau de fremir de deſir ou de crain
te. La main ſe porte ſouuent où nous ne l'enuoyons pas. Lalan
ue ſe tranſit , & la voix ſe fige à ſon heure. Lors meſme que
n'ayans dcquoy frire, nous le luy defendrions volontiers ;l'appe
tit de manger & de boire ne laiſſe pas d'eſmouuoir les parties quiluy
ſont ſujettes, nyplusny moins que cét autre appetit : & nous aban
donne de meſme hors de propos, quand bon luy ſemble. Les outils
qui ſeruent à deſchargerle ventrc, ont leurs propres dilatations &
compreſſions, outre & contre noſtreaduis, comme ceux-cy deſtinez
à deſcharger les roignons. Et ce que pour authoriſer la puiſſance de
noſtre volonté, Sainct Auguſtin allegue auoir veu quelqu'vn qui
E iiij
4

se EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,


- commandoit à ſon derriere autant de pets qu'il envouloit : & que,
peu,rganiſz6 du Viues encheritd'vn autre exemple de ſontemps, de pets §.
peter. · ſuiuans le ton des voix qu'on leur prononçoit, ne ſuppoſe non plus
ure l'obeïſſance de ce membre. Car eneſt-ilordinairement de plus
indiſcret & tumultuaire ? Ioint que i'en cognois vn ſi turbulent &
reueſche, qu'ilya quarente ans qu'il tient ſon maiſtre à peter d'vne
haleine & d'vne obligatió conſtante & irremittente,&le meine ainſi
à la mort Pleuſtà Dieu queie ne le ſceuſſe que parles hiſtoires,com
bien de fois noſtre ventre par le refusd'vn ſeul pet, nous meine iuſ
ques aux portesd'vne morttres-angoiſſeuſe. Et quel'Empereur qui
,,. .. , nous donna liberté de peter par tout, ne nous endonna-t'il le pou
2 .##e uoir ? Mais noſtre volonté , pour les droits de qui nous mettons en
auant ce reproche, combien plusvray-ſemblablement la pouuons
nous marquer de rebellion & ſedition, par ſon deſreglement & de
ſobeiſſance Veut-elle touſiours ce que nousvoudrions qu'elle vou
luſtº Ne veut-elle pas ſouuent ce que nous luyprohibons de vou
loir, & à noſtre § dommage : ſe laiſſe-elle non plus meneraux
- concluſions de noſtre raiſon ? En fin, ie dirois pour Monſieur ma
artie, que plaiſe à conſiderer, qu'en ce fait ſa cauſe eſtant inſepara
§ coniointe à vnconſort,&indiſtinctement, on ne s'addreſ
ſe pourtant qu'à luy, &§les argumens & charges qui ne peuuent
appartenir à ſondit conſort.Carl'effect d'iceluy eſt bien de conuier
inopportunément par fois, mais refuſer, iamais : & de conuier en
core tacitemcnt & quietement. Partantſevoidl'animoſité &illega
lité manifeſte des accuſateurs.Quoy qu'il en ſoit, proteſtant que les
Aduocats & Iugesont beau quereller & ſentencier : nature tirerace
pendant ſon train : Qui n'auroit fait que raiſon, quand elleauroit
doüé ce membre de quelque particulier priuilege. Autheur du ſeul
ouurage immortel, des mortels. Ouurage diuin ſelon Socrates : &
Amour deſird'immortalité, & Demon immortel luy-meſme. Tel
àl'aduenture par céteffectdel'imagination,laiſſeicyles eſcroüelles,
que ſon compagnon reporte en Eſpagne. Voila pourquoy en telles
choſes l'on a accouſtumé de demander vne ame preparée. Pour
quoy prattiquent les Medecins auant main, la creance de leur pa
tient,auec tant de fauſſes promeſſes de ſagueriſon, Si ce n'eſt afin
† de l'imagination ſupplée l'impoſture de leur apoſéme} Ils
. gauent quvn des maiſtres de ce meſtierleura laiſſé pareſcrit, qu'il
»a . •
# s'eſt trouué des hommes à qui la ſeule veuë de la Medecine faiſoit -

4 cint . " l'operation : Et tout ce caprice m'eſt tombé preſentement en main,


ſur le conte que me faiſoitvnapoticaire domeſtique de feu monpe
re, homme ſimple & Souyſſe, nation peuvaine & menſongere , d'a-
\ uoir cognu long-temps vn marchandàToulouſe, maladif & ſujet à
- la pierre, qui auoit ſouuent beſoin de clyſteres, & ſeles faiſoit diuer
ſement ordonneraux Medecins, ſelon l'occurrence de ſon mal:ap
portez qu'ils eſtoient, il n'y auoit rien obmis des formes accouſtu
· · • • .
LIvRE PREMIER · · · · · 7
mées : ſouuent il taſtoit s'ils eſtoient trop chauds : le voila couché,
renuerſé, & touteslesapproches faites, ſaufqu'il ne s'y faiſoit aucu
' nc injection. L'apoticaire retiré aprescette ceremonie, le patiét ac
commodé, comme s'ilauoit veritablement pris le clyſtere,il enſen
toit pareileffect à ceux quiles prennent.Et ſi le Medecin n'en trou
uoitl'operation ſuffiſante,illuy en redonnoit deux outrois autres de
meſmeforme.Mon tefmoin iure, que pour eſpargner la deſpenſe,
carilles payoit commes'il les eut § femme de ce malade ayant
quelquefois eſſayé d'yfaireſeulement mettre de l'eau tiede, l'effect
· en deſcouurit la fourbe; & pourauoir trouué ceux-là inutiles, qu'il
fallut reuenir à la premiere façon. Vne femme penſant auoir aualé Maladiepar imagi
mation,
vnc eſpingleauccſon pain, crioit & ſe tourmentoit, comme ayant
vne douleurinſupportableau goſrer, où elle penſoit la ſentir arre
ſtée : mais parce qu'il n'y auoit ny enfleure ny alteration par le de
hors, vn habile homme ayant iugé que ce n'eſtoit que fantaiſie &
opinion, priſe de quelque morceau de pain qui l'auoit picquée en
paſſant, la fitvomir, & ietta à la deſrobée dans ce qu'elle rendit, vne
eſpingle tortue.Cette femme cuidantl'auoir renduë, ſe ſentit ſou
dain deſchargée de ſa douleur. Ie ſçay qu'vn gentil-homme ayant
traitté chezluyvnebonne compagnie, ſevanta trois ou quatre iours
apres par maniere de ieu, car il n'en eſtoit rien, de leur auoir fait
mangervn chat en paſte : dequoy vne Damoiſelle de la troupe prit
§ eſtant tombée en vn grand deſuoyement d'e-
ſtomach & fievre, il fut impoſſible de la ſauuer. Les beſtes meſmes Imagination és beſtes
meſmes.
ſe voyent comme nous,ſujettesàla force de l'imagination:teſmoins
les chiens, qui ſe laiſſent mourir de dueil de la perte de leurs mai
ſtres : nouslesvoyons auſſiiapper&tremouſſer en ſonge,hannirles
cheuaux & ſe debatre : Mais tout cecy ſe peut rapporter à l'eſtroite
couſture de l'eſprit & ducorps, s'entre-communiquans leurs fortu
nes. C'eſt autre choſe, que l'imagination agiſſe quelquefois, non
contreſoncorps ſeulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout Similitude.
ainſi qu'vn corps reiette ſon mal à ſon voiſin, comme il ſe voit en
la peſte,enlaverolle, & au mal des yeux, qui ſechargent de l'vn à
l'autre : , , • En regardant vn œil
malade, vn autre œil eſt
Dum ſpeétant oculi leſos , ledunturer ipſi : bleſſé: pluſieurs choſes
nuyſibles ſe tranfferans
Multáque corporibus tranſitione nocent. . de corps en corps par
#sºn Ouid am,
Pareillementl'imagination eſbranlée auecques vehemence, eſlance • 2,

destraits, qui puiſſent offenſerl'objecteſtranger. L'antiquité a tenu


de certaines femmes en Scythie, qu'animées & courroucées contre
quelqu'vn, elles le tuoient du ſeul regard. Les tortuës & les auſtru
ches couuent leurs œufs de la ſeule veuë, ſigne qu'ils y ont quelque
vertu ejaculatrice. Et quant aux ſorciers, on les dit auoir des yeux
offenſifs & nuiſans. Ie ne ſcay quels faux
yeux charment nes ag
neaux tendres,
Neſcio quis teneros cculus mihi faſcinat agnos, Virg. Eclog. .
Ce ſont pour moy mauuais reſpondans que magiciens.Tant y a que
s EssAIs DE MIcHEL DE MoNT AIGNE,
-
: -
- -

Imagination da nous voyons par experience,les femmes enuoyer aux corps des en
femme groſſes. fans, qu'elles portent auventre,des marques de leurs fantaiſies : teſ
moincelle qui engendra le More. Il fut preſenté à Charles Roy de
Boheme & Émpereur, vne fille d'aupres de Piſe toute veluë & heriſ
ſée, que ſamere diſoit auoir eſté ainſi conceuë, à cauſe d'vne image
Imaginatien des ani de ſainct Iean Baptiſte penduë en ſonlict. Des animaux il en eſt de
maux en la rcntom
ttion. meſme : teſmoin les brebis de Iacob, & les perdrix & lievres que la
neigeblanchitaux montagnes. Onvid dernierement chez moyvn
chat guettant vn oyſeauauhaut d'vnarbre,& s'eſtans fichez la veuë
ferme l'vn contre l'autre quelque eſpace de temps, l'oyſeau s'eſtre
laiſſé choir comme mort entre les pattes du chat, ou enyuré par ſa
propre imagination, ou attiré par quelqueforce attractiue du chat.
Ceux quiaiment lavolerie ont ouyfairele conte du fauconnier, qui
arreſtant obſtinément ſaveuë contre vn milan enl'air, gageoit, de la
ſeule force de ſaveuéleramener contre-bas: & le faiſoit, à ce qu'on
dit.Carles hiſtoires que i'emprunte,ie les renuoye ſur la conſcience
de ceux de quiie les prens. Les diſcours ſont à moy, & ſe tiennent
par la preuue de la raiſon, non de l'experience : chacun y peut ioin
dre ſes exemples : & qui n'en a point, qu'il ne laiſſe pas de croire qu'il
en eſt aſſez, veu le nombre & varieté des accidens. Si ie ne comme
bien, qu'vn autre comme pour moy. Auſſienl'eſtude queie traitte,
de nos mœurs & mouucmens, les teſmoignages fabuleux, pourueu
qu'ils ſoient poſſibles,y ſeruent comme les vrays. Aduenu ou non
aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'eſt touſioursvn tour
de l'humaine capacité : duquel ie ſuis vtilement aduiſé par ce re
cit. Ie levoy & en fais mon profit également en ombre qu'en corps.
Etaux diuerſes leçons qu'ont ſouuent les hiſtoires,ie prensà me ſer
uir de celle qui eſt la plus rare & memorable. Ilya desautheurs, deſ
quels la finc'eſt dire les euenemens. La mienne, ſii'y ſçauois arriuer,
ſeroit dire ſur ce qui peut aduenir.Ileſtiuſtement permis aux Eſcho
les, de ſuppoſer des § , quand ils n'en ont point. Ie n'en fais
pas ainſi pourtant, & ſurpaſſe de ce coſté-là, en religion ſuperſtitieu
ſe, toute foy hiſtoriale. Aux exemples queietire ceans, de ce que i'ay
leu, ouy, fait, ou dit ;ie me ſuis defendu d'oſer alterer iuſques aux
plus legeres & inutiles circonſtances : ma conſcience ne falſifie pas
vn iota, mon inſcienceie ne ſçay. Sur ce propos, i'entre par fois en
enſée, qu'il puiſſe aſſez bien conuenir àvnTheologien, à vn Philo
ophe, & telles gens d'exquiſe & exacte conſcience & prudence, d'eſ
crire l'Hiſtoire.Comment peuuent-ils † leur foy ſurvne foy
populaire à comment reſpondre des penſées de perſonnes incon
nuës; & donner pour argent contant leurs coniectures Des actions
à diuers membres, qui # paſſent en leur preſence, ils refuſeroient
d'en rendre teſmoignage,aſſermentez parvn Iuge.Et n'onthomme
ſi familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement
reſpondre.Ie ticns moins hazardeux d'eſcrire les choſes paſſées, que
|
- L I V R E P R E M I E R. 59 -

» - - » N -

preſentes; dautant que l'eſcriuain n'a à rendre compte qued'vneve


rité empruntée. Aucuns me conuient d'eſcrire les affaires de mon
temps : eſtimans que ie lesvoy d'vne veuë moins bleſſée de paſſion,
qu'vn autre, & de plus prés, pourl'accez que fortune m'a donné aux
chefs de diuers partis.Maisils ne diſent pas que pour la gloire de Sal
luſte,ie n'en prendrois pas la peine : ennemyiuré d'obligation,d'aſſi
duité, de conſtance:auſſi qu'il n'eſt rien ſi contraire à mon ſtile,qu'v-
ne narrationeſtenduë.Ie me recouppe ſiſouuent, à faute d'haleine.
Ie n'ay ny compoſition ny explication quivaille. Ignorant au delà
d'vn enfant, des phraſes & vocables, qui ſeruent aux choſes plus
communes. Pourtantay-ie pris à dire ce que ie ſçay dire : accommo
| dant la matiere à ma force.Si i'en prenois qui meguidaſt, ma meſure
pourroit failliràlaſienne.Outre que ma † eſtant ſilibre,i'euſſe
ublié des iugemens,à mon gré meſme,& ſelon raiſon,illegitimes &
puniſſables. Plutarque nous diroit volontiers de ce qu'il en fait, que
c'eſt l'ouurage d'autruy; Que ſesexemplesſoient en tout & par tout,
veritables, qu'ils ſoientvtiles à la poſterité, & preſentez d'vn luſtre,
qui nous eſclaire à la vertu, que c'eſt ſon ouurage. Il n'eſt pas dange
reux, comme en vne drogue medicinale, envn conte ancien, qu'il /

ſoit ainſi ouainſi.

- Le profit de l'vn eſt dommage de l'autre.


CH A P IT R E XXI. - -

>S%) EMADEs Athenien condamna vr homme de ſa ville,


#à\, qui faiſoit meſtier devédre les choſes neceſlairesauxen- -

# terremens, ſous titre de ce qu'il en demandoit trop de \

* profit,& que ce profit ne luy † venir ſans la mort


-

de beaucoup de gens. Ce iugement ſemble eſtre mal pris, dautant


qu'il ne ſe fait aucun profit qu'au dommage d'autruy, & qu'à ce com
teilfaudroit condemner toute ſorte de gain.Le marchand ne fait z.profil po, eſt
§ ſesaffaires,
àlacherté qu'à: l'architecte
des bleds la deſbauchedelaieuneſſe : le laboureur
à la ruïne des maiſons les fait l'autre.
: les Officiers le §ge v>
de (

de la iuſticeaux procez & querelles des hommes : l'honneur meſme -

& prattique des Miniſtres de la Religion ſe tire de noſtre mort & de


nos vices. Nul medecin ne prend plaiſiràlaſanté de ſesamis meſmes,
dit l'ancienComique Grec, ny ſoldat à la paix de ſaville : ainſi dure
ſte. Et qui pis eſt, que chacun ſe ſonde au dedans,il trouuera que
nos ſouhaitsinterieurs pour la plus part,naiſſent & ſe nourriſſentaux
deſpens d'autruy. Ce que conſiderant, il m'eſt venu en fantaiſie,
comme nature ne ſe dement point en celade ſa generale police : car
les Phyſiciens tiennent quelanaiſſance,nourriſſement & augmenta
tion de chaque choſe, eſt l'alteration & corruption d'vne autre. .
"

6o ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,


Auſſi tcſt que qu elque
ſuiet ſe iette hors de ſes Nam quodcunque ſuis mutatum finibus exit,
limites, par tranſmuta
tion, cela s'appelle la
Continuo hoc mors eſt illius , quodfuit antè.
mort de ſon cltrc an
cien. Lucr. l •.

De la couſtume, @r de ne changer aiſémcnt vne loy receuë.


CHAP ITR E XXII.

#YE Lvy me ſemble auoir tres-bien conceu la force de la


#couſtume, qui premier forgea ce conte, qu'vne femme
couſt, me yiolentº
# de village ayant appris de careſſer & porter entre ſes
& jorte m ſtr ſſe. $#bras vn veau dés l'heure de ſa naiſſance, & continuant
touſiours à ce faire, gaigna cela par l'accouſtumance, que tout
grandbœufqu'il eſtoit, elle le portoit encore. Car c'eſt à laverité
vnc violente & traiſtreſſe maiſtreſſe d'eſcole, que la couſtume. Elle
eſtablit en nous pcu à peu à la deſrobée, le pied de ſon authorité:
mais parce doux & humble commencement l'ayant raſſis & planté
auecl'ayde du temps, elle nous deſcouure tantoſt vn furieux & ty
rannique viſage, contre lequel nous n'auons plus la liberté de hauſ
ſer ſeulementles yeux. Nous luyvoyons forcer à tous les coups les
L'vſage eſt vn inſtru regles de nature : Vſus efficaciſſimus rerum omnium magiſter I'en croy
ctcur tres efficace de
toutes choſes. , ita.l. 26. l'antre de Platon en ſa Republique, & les medecins quiquittent ſi
ſouuent à ſon authorité les raiſons de leurart : & ce Roy qui par ſon
moyen rangeaſoneſtomac à ſe nourrir de poiſon : & la fille qu'Al
Viure de crapaux & bert recite s'eſtre accouſtumée à viure d'araignées : & ence monde
aragnees.
des Indes nouuelles on trouua de grands peuples, & endefort diuers
climats, qui enviuoient, en faiſoient prouiſion, & les appaſtoient,
comme auſſi des ſauterelles, formis, laizards, chauue-ſouris, &
fut vn crapaut vendu ſix eſcus en vne neceſſité de viures : ils les cui
ſent & appreſtent à diuerſes ſaulſes. Il en fut trouué d'autres auſ
quels nos chairs & nos viandes eſtoient mortelles & venimeuſes.
La force de la couſtu
me eſtgrande : les
Conſuetudinis magna vis ſt. Pernoétant venatores in niue : in montibus
chaleurs percent la vri ſe patiuntur : Pugiles caſtibus contuſ , ne ingcmiſcunt quidem. Ces
.2

nu ct dans les neiges,


ou ſe laiſſent de iour
roſtir ſur les monta
exemples eſtrangers ne ſont pas eſtranges, ſi nous conſiderons
gnes : les Athletes ne
ce que nous eſſayons ordinairement , combien l'accouſtumance
gemiſſent pas ſeulemêt
quand ils ſe ſentent hcbete nos ſens. * Il ne nous faut pas aller chercher ce qu'on dit
meurtrir des atteintes
du cefte. tc.Thuſc. l.2
des voiſins des cataractes du Nil : & ce que les Philoſophes eſti
•l•Accouſtumice he. ment de la muſique celeſte , que les corps de ces cercles, eſtans
bete nos ſens. Mu ſolides, polis, & venansà ſe leſcher & frotter l'vn àl'autre en roul
ſique celeſte. lant, ne peuuent faillir de produire vne merueilleuſe harmonie : aux
couppures & muances de laquelle ſe manient les contours & chan
gemens des caroles des aſtres. Mais qu'vniuerſellement les ouïes
des creatures de çà bas , endormies, comme celle des Egyptiens,
ar la continuation de ce ſon, ne le peuuent apperceuoir,pour grand
qu'il ſoit. Les mareſchaux, meuſniers, armuriers, ne ſçauroient
- demeurer
·, · · · L I V R E P R É M I E R. : g1
demeurer au bruit, qui les frappe, s'il les perçoit comme nous. Mon
collet de fleurs ſert à mon nez : mais apres que ie m'en ſuis ve
ſtu trois iours de ſuitte, il ne ſert qu'aux nez § Cecy eſt plus
eſtrange, que nonobſtant les † interualles & §
l'accouſtumance puiſſe ioindre & eſtablir l'effect de ſon impreſ
ſion ſur nos ſens , comme eſſayent les voiſins des clochers. ſe lo
ge chez moy en vne tour, où à la diane & à la retraitte vne fort
groſſe cloche ſonne tous les iours l' Aue Maria. Ce tintamarre
eſtonne ma tour meſme : & aux premiers iours me ſemblant in
ſupportable,en peu de temps m'appriuoiſa de maniere que ie l'oy
ſans offenſe, & ſouuent paſſe ſans m'eſueiller. Platon tanſa vn
enfant, qui ioüoit aux noix, Illuy reſpondit:Tu me tanſes de peu
de choſe. L'accouſtumance, repliqua Platon, n'eſt pas choſe de
peu. Ie trouue que nos plus grands vices prennent leur plydés no- Vices prennent leur
ſtre plus tendre enfance, & que noſtre principal gouuernement eſt # dés la plus ter -
entre les mains des nourrices. C'eſt paſſetemps aux meres de voir re enfance.
vn enfant tordre le colà vn poulet, & s'eſbatre à bleſſer vn chien &
vn çhat. Et tel pere eſt ſi ſot, de prendre à bon augure d'vne ame
martiale, quandilvoid ſon fils gourmer iniurieuſement vn païſant,
ouvn laquais qui ne ſe defend point : & àgentilleſſe, quandiſ le void
affiner ſoncompagnon par quelque malicieuſe deſloyauté & trom
perie.Ce ſont pourtantlesvrayesſemences & racines de la cruauté,
de la tyrannie, de la trahiſon. Ellesſegerment là, & s'eſleuent apres
aillardement, & profitent à force entre les mains de la couſtume.
Ét eſtvneparlafoibleſſe
nations tres-dangereuſe inſtitution,
del'aage d'excuſer
&legereté ces vilaines incli- #"
duſujet.Premierement, Trompºriºdésdºit ſtre
le bas

c'eſt nature qui parle : de quilavoix eſt lors plus pure & plus naïfue, º"
qu'elle eſt plus greſle & plus neufue. Secondement, la laideur de la
piperie ne dependpasdela difference des eſcus aux eſpingles : elle de
penddeſoy, Ie trouue bien plus iuſte de conclure ainſi : Pourqtioy
I1C tromperoit-il aux eſcus, puis qu'il trompe aux eſpingles ? que,

commeils font : Ce n'eſt qu'aux eſpingles : il n'auroitgarde de le fai


re aux eſcus.Ilfaut apprendre ſoigneuſement aux † de haïr les
vices de leurproprecontexture,& leur en faut apprendre la naturel
le difformité, à ce qu'ils les fuient non enleur action ſeulement,mais
ſur tout enleur cœur : que la penſée meſmeleur en ſoit odieuſe,quel
que maſque qu'ils portent. ſe ſçay bien que pour m'eſtre duit en ma
uerilité, de marcher touſiours mongrand & plain chemin, & auoir
à contre-cœur de meſler ny tricotterie ny fineſſe à mes ieux enfan
tins; (comme devray ilfaut noter que lesieux des enfans ne ſont pas Ieux enfantins.
ieux : & les fautiugereneux,cóme leurs plus ſerieuſes actions)il n'eſt
paſſe-temps ſileger, où ie n'apporte du dedans, & d'vne propenſion "-

naturelle & ſans eſtude, vne extreme contradiction à tromper. Ie


manie les cartes pour les doubles, & tien compte, comme pour les -

doubles doublons,lors que le gaigncr & le perdre,cótre ma femme &


R
g2 , ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
ma fille,m'eſt indifferent, comme lors qu'il va de bon. En tout &
par tout, il y a aſſez de mes yeux à me tenir en office : il n'y en a
Pieds façonnex au
point qui me veillent de ſiprés, ny † ie reſpectePlus. Ie viens de
ſeruice des mains. voir chez moy vn petit homme natifde Nantes, né ſans bras, quia
ſi bien façonné ſes pieds, au ſeruice que luy deuoient les mains,
qu'ils en ont à laverité à demy oublié leur office naturel. Au demeu -

rantilles nomme ſes mains,iltrenche,il charge vn piſtolet & lelaſ


che, il enfile ſon éguille, il coud, il eſcrit, il tire le bonnet, il ſe pei
, gne,iliouë aux cartes & aux dez,& les remuë auecautant de dexteri
té que ſçauroit faire quelqu'autre : l'argent que luy ay donné, il l'a
emporté en ſon pied, comme nous faiſons en noſtre main. I'en vy
ynautre eſtant enfant, qui manioitvne eſpée à deux mains, & vne
hallebarde, du ply du col à faute de mains ; les iettoit en l'air & les
• -
reprenoit,lançoit vne dague, & faiſoit craqueter vn foüet auſſi bien
que charretier de France. Maison deſcouure bien mieux ſes effects
Hömes ſans mains
aux eſtranges impreſſions, qu'elle fait en nos ames, où elle ne trouue
manient armes du pas tant de reſiſtance. Que ne peut-elle en nos iugemens & en nos
ply du col. creances?ya-ilopinion ſibizarre, ie laiſſe à part la groſſiere impo
ſture des religions, dequoy tant de grandes nations, & tant de ſuf
fiſans perſonnages ſe ſont veus enyurez ( car cette partie eſtant
hors de nosraiſons humaines, il eſt plus excuſable de s'y perdre, à |

qui n'y eſtextraordinairement eſclairé parfaueur diuine)maisd'au


tres opinionsyena-il de ſieſtranges, qu'elle n'aye planté & eſtably
pour loix és regions que bon luy a ſemblé ? Et eſt tres-iuſte cette
vn Phyſicien, c'eſt à ancienne exclamation : Non pudet phyſicum, ideſt ſpeculatorem vena
dire vn ſcrutateur &
ſpeculateur de la Na
torémque nature , ab animis conſuetudine imbutis querere teſtimonium ve
ture , n'a-il point de
honte, de chercher des ritatis , I'eſtime qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune
teſmoins de cette veri
té qui la regarde, par
fantaiſie ſi forcenée qui ne rencontre l'exemple de quelque vſage
my des eſprits imbus
de la couſtume Lu.r. de
ublic, & par conſequent que noſtre raiſon n'eſtaye & ne fonde.
nat. Lºeort.m l. . Il eſt des peuples où on tourne le dos à celuy qu'on ſalüe, & ne
Cracher de quelques regarde l'on iamais celuy qu'on veut honorer. Il en eſt où quand
Roys, recueilly. le Roy crache, la plus § des Dames de ſa Cour tend la main:
& en vne autre nation, les plus apparens qui ſont autour de luy,ſe .
baiſſent à terre, pour amaſſer en du linge ſon ordure. Deſrobons
icy la place d'vn conte. Vn gentil-homme François fameux en ren- .
contres, ſe mouchoit touſiours de ſa main, choſe tres-ennemie de .
cachat pourquoy noſtre vſage:defendant là deſſus ſon fait,il me demanda;Quel priui
ſi ſoigneuſemëtem lege auoit ce ſale excremét, que nous allaſſiösluyappreſtantvnbeau
paqueté d' yn beau
linge & ſerré ſur linge
-8
delicat à le rcceuoir, & puis, quiplus eſt,l'empaqueter & ſerrer .
- -

770445 •
ſoigneuſement ſur nous à Que celadeuoit faire plus de mal au cœur,
qu,de levoir verſer où que ce fuſt, comme nous faiſons toutes nos
autres ordures. Ie trouuay, qu'il ne parloit pas du tout ſans raiſon:
& m'auoit la couſtume, oſté l'apperceuance de cette eſtrangeté,
laquelle pourtant nous trouuons ſi hideuſe, quand elle eſt reci
téc d vn autre païs. Les miracles ſont, ſelonl'ignorance en quoy
\
L IV R E P R E M I E R. c3
nous ſommes de la nature, non ſelon l'eſtre de la nature. L'aſſuefa
étion endort la veuë de noſtre iugement. Les Barbares ne nous
ſont de rien plus merueilleux, que nous ſommes à eux : ny auecplus
d'occaſion, comme chacun aduoüeroit, ſi châcun ſçauoit, apres
s'eſtre promené par ces loingtains exemples, ſe coucher ſur les pro
pres, & les conferer ſainement. La raiſon humaine eſt vne teinture Raiſon humaine,
infuſe enuiron de pareil poids à toutes nos opinions & mœurs, de que c'eſt
quelque forme qu'elles ſoient : infinie en matiere, infinie endiuer
§ Ie m'en retourne. Il eſt des peuples, où ſauf ſa femme & ſes
enfans, aucun ne parleau Roy que † § En vne meſmena Couſtume de diuers
tion & les vierges monſtrent à deſcouuert leurs parties honteuſes, peuples au mariage.
&les mariéeslescouurent & cachent ſoigneuſement. A quoy cette
autre couſtume qui eſt ailleurs, a quelque relatión : la chaſteté n'y eſt
en prix que pour le ſeruice du † : car les filles ſe peuuent aban
donneràleur poſte, & engroſſées ſe faire auorter par medicamens
C

chaſteté recomm#a
propres, au vœu d'vn chacun. Et ailleurs, ſi c'eſtvn marchand qui dée en mariage.
ſe marie, tous les marchands conuiez à la nopce, couchent auecl'eſ
pouſée auant luy : & plusily en a, plusa-elle d'honneur & de recom
mandation, de fermeté & de capacité : ſi vn officier ſe marie, il enva
de meſme, de meſme ſi c'eſt vn noble, & ainſi des autres : ſaufſi c'eſt
vn laboureur ou quelqu'vn du bas peuple, car lors c'eſt au Seigneurà
faire : & ſionne laiſſe pas d'y recommander eſtroittement la loyau
té, pendant le mariage. Ileneſt, où il ſe void des bordeaux publics Bordeauxpublics de
de maſles, voire & des mariages : où les femmes vont à la guerre diuerſes ſortes.
quand & leurs maris, & ont rang, non au combat ſeulement, mais
auſſiaucommandement.Où non ſeulement les bagues ſe portent au
nez, aux levres,aux ioües, & aux orteils des pieds : mais des verges
d'or bien poiſantes au trauers des tetins & des feſſes. Où en man
geant on s'eſſuye les doigts aux cuiſſes , & à la bourſe des †
toires, & à la plante des pieds. Où les enfans ne ſont pas heri
tiers , ce ſont les freres & nepueux : & ailleurs les nepueux ſeule
ment : ſauf en la ſucceſſion du Prince. Où pour regler la commu
nauté des biens, qui s'y obſerue, certains Magiſtrſts ſouuerains
ont charge vniuerſelle de la culture des terres, & de la diſtribu
tion des fruicts, ſelon le beſoin d'vn chacun. Où i'on pleure la
mort des enfans, & feſtoye l'on celle des vieillards Où ils cou
chent en des licts dix ou douze enſemble auec leurs femmes.
Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente, ſe peu
uent remarier, les autres non. Où l'on eſtime ſi mal de la condi
tion des femmes, que l'on y tuë les femelles qui y naiſſent , &
achepte l'on des voiſins , des femmes pour le beſoin. Où les ma
ris peuuent repudier ſans alleguer aucune cauſe, les femmes non Corps des trºſpaſſex
our cauſe quelconque. Où les maris ont loy de les vendre ſi elles pilex & beus auec |

† ſteriles. Où ils font cuire le corps du treſpaſſé, & puis pi du Yin. .


ler, iuſques à ce qu'il ſe forme comme en boüillie, laquelle ils
|
c, EssAIS DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
meſlent à leurvin, & laboiuent. Où la plus deſirable ſepulture eſt,
d'eſtre mangé des chiens : ailleurs des oyſeaux. Où l'on croid que
les amesheureuſes viuent en toute liberté, en des champs plaiſans,
fournis de toutes commoditez : & que ce ſont elles qui font cét
echo que nous oyons. Où ils combattent en l'eau, & tirent ſeure
ment de leurs arcs en nageant. Où pour ſigne de ſubjection il faut
hauſſer les eſpaules , & baiſſer la teſte : & deſchauſſer ſes ſouliers
quand on entre au logis du Roy. Où les Eunuques qui ont les fem
mes religieuſes engarde, ont encore le nez & levres à dire, pour ne
pouuoireſtre aimez : & les Preſtresſe creuent lesyeux pouraccointer
Dieux de quelques les demons, & prendre les oracles.Où chacun fait vn Dieu de ce qu'il
peuples , de ce qu il luy plaiſt, le chaſſeur d'vn Lyon ou d'vn Renard , le peſcheur de
leur plaiſt.
certain poiſſon : & des Idoles de chaque action ou paſſion humaine:
le ſoleil, la lune & la terre, ſont les Dieux principaux : la forme deiu
rer,c'eſt toucher la terre regardant le ſoleil:&y mange l'on lachair &
le poiſſon crud. Où le grand ſerment, c'eſt iurer le nom de quelque
Feu enuoyé pour
homme treſpaſſé, quia eſtéen bonne reputation au païs, touchant
eſtrenes par quelques de la main ſatumbe. Oùles eſtrenes que le Roy enuoye aux Princes
Roys. ſes vaſſaux, touslesans, c'eſt dufeu, lequelapporté, tout le vieil feu
eſteſteint : & de ce nouueau ſont tenus les peuples voiſins venir pui
ſer chacun pour ſoy,ſur peine de crime de leze-Majeſté. Où, quand
le Roy pour s'adonner du tout à la deuotion, ſe retire de ſa charge,
ce quiaduient ſouucnt ; ſon premier ſucceſſeur eſt obligé d'en fai
re autant : & paſſe le droict du Royaume au troiſieſme ſucceſſeur.
Où l'on diuerſifie la forme de la police, ſelon que les affaires ſem
blent le requerir : on depoſe le Roy quandil ſemble bon : & luy ſub
ſtituë l'on des anciens à prendre le gouuernail de l'Eſtat : & le laiſſe
l'on par fois auſſi és mains de la commune. Où hommes & femmes
ſontcirconcis, & pareillement baptiſez. Où le ſoldat, quien vn ou
diuers combats, § arriué à preſenter à ſon Roy ſept teſtes d'enne
mis, eſt fait noble.Où l'on vit ſous cette opinion ſi rare & inſociable
de la mortalité desames. Où les fcmmes accouchent ſans plainte &
Pouils remordus par ſans effroy. Oùles femmes enl'vne & l'autreiambe portent desgre
ceux qu'ils ont mor ues de cuivre : & ſivn poüilles mord, ſont tenuës par deuoir de ma
du.
gnanimité de le remordre : & n'oſent eſpouſer, qu'elles n'ayent
offert à leur Roy,s'ille veut, leur pucelage. Où l'on ſaluë mettant
le doigt à terre, & puis le hauſſant vérs le Ciel. Où les hommes por
5

tent les charges ſur la teſte, les femmes ſur les eſpaules : elles piſſent
debout, les hommes, accroupis. Où ils enuoyent de leur ſangenſi
gne d'amitié, & encenſent comme les Dieux, les hommes qu'ils veu
lent honorer. Où non ſeulementiuſques au quatrieſme degré, mais
en aucun plus eſloigné,la parenté n'eſt ſoufferte aux mariages.Où les
enfans ſont quatre ans à nourrice,& ſouuent douze: & là meſmeil eſt
eſtimé mortel,de döner àl'enfant à tetter tout le premier iour.Oûles
· peres ont charge du chaſtiment des maſles, & les meres à part, des fe
-,

L I V R E P R E M I E R. 65

melles : &eſt le chaſtiment de les fumer pendus par les pieds. Où


onfait circoncire les femmes. Où l'on mange toute ſorte d'herbes,
· ſansautre diſcretion, que de refuſer celles qui leur ſemblent auoir
mauuaiſe ſenteur.Où tout eſt ouuert : & les maiſons pour belles & ºſºº
riches qu'elles ſoient, ſans porte, ſans feneſtre, ſans coffre qui fer
me : & ſont les larrons doublement punis qu'ailleurs. Où ils tuënt Poiiils tuexauec les
les poüils auecles dents comme lcs Magots, & trouuent horrible de dºnº
lesvoireſcacher ſous les ongles.Où l'on ne couppe en toute lavie ny
poil ny ongle : ailleurs, oùl'on ne couppe que les ongles de la droi
cte, celles de la gauche ſe nourriſſent par gentilleſſ . Où ils nour- Poilnourry d' yn co
riſſent tout le poil du coſté droit, tant qu'il peut croiſtre : & tien- ſté, renurax de l'au.
nent raz le poil de l'autre coſté. Et envoiſines Prouinces, celle icy tre.
nourrit le poil de deuant, celle-là le poil de derriere : & raſent l'op
oſite. Où les peres preſtent leurs enfans, les maris leurs femmes,
à iouyr aux hoſtes en payant. Où on peut honneſtement faire des
enfans à ſa mere, les peres ſe meſler à leurs filles, & à leurs fils. Où
aux aſſemblées des feſtins, ils s'entrepreſtent ſans diſtinction de pa
renté les enfans les vns aux autres. Icy on vit de chair humaine : là Viure de chair h -
c'eſt office de pieté de tuer ſon pere en certain aage : ailleurs les peres "
ordonnent des enfans encor au ventre des meres,ceux qu'ils veulent
eſtre nourris & cônſeruez, & ceux qu'ilsveulent eſtre abandonnez &
tuez : ailleurslesvieux maris preſtent leurs femmes à la ieuneſſe pour
s'enſeruir: & ailleurs elles ſont communes ſans peché : voire en tel
pays portent pour marque d'honneur autant de belles houppes
frangées au bord de leurs robbes, qu'elles ont accointé de maſles. F belli
Lacouſtume n'a-elle pas fait encorevne choſe publique de femmesà #"
art leura-elle pas mis lesarmesàla main fait dreſſer des armées, & "
† des batailles Et ce que toute la Philoſophie ne peut planter en
la teſte des plusſages, ne l'apprend-elle pas de ſa ſeule ordonnance au
plus groſſier vulgaire ? car nous ſçauons des nations entieres, où non
ſeulement la mort eſtoit meſpriſée, mais feſtoyée, où les enfans de
ſept ans ſouffroient d'eſtre foüettez iuſques à la mort, ſans changer
de viſage : où la richeſſe eſtoit en tel meſpris, que le plus chetif ci
toyen de laville n'euſt daigné baiſſer le bras pouramaſſer vne bourſe Richºſºmºſºri .
d'eſcus. Et ſçauons des regions tres-fertiles en toutes façons de vi
ures, où toutesfois les plus ordinaires mets & les plus ſauoureux,c'e-
ſtoient du pain, du naſitort & del'eau. Fit-elle pas encore ce mira
cle en Cio,qu'ils'ypaſſaſept censans, ſans memoire que femme ny
filley euſt fait faute à ſon honneur? Et ſomme , à ma fantaiſie, il
n'eſtrien qu'elle ne face, ou qu'elle ne puiſſe : & auec raiſon l'appel
le Pindarus,à ce qu'onm'adit,la Royne & Emperiere du monde.Ce
luy qu'on rencontrabattant ſon pere,reſpódit que c'eſtoit la couſtu- Traittemens iniu
me de ſamaiſon : que ſon pereauoirainſi battu ſon ayeul, ſonayeul º
ſon biſayeul: & monſtrant ſon fils; Cetuy-cy me battra quand il ſe
ravenu au terme de l'aage où ie ſuis. Et le pere que le fils tiraſſoit
F iij

--
66 EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
& ſabouloit emmyla rué,luy commanda des'arreſter à certain huis;
carluy, n'auoit trainé ſon pcre que iuſques-là : que c'eſtoit la bor
ne desiniurieux traittemens hereditaires, que les enfans auoient en
vſage de faire aux peres en leur famille. Par couſtume, dit Ariſto
te, auſſi ſouuent que par maladie, des femmes s'arrachent le poil,
rongent leurs ongles, mangent des charbons & de la terre : & plus
Zoix de la conſcien
ar couſtume que par nature les maſles ſe meſlent aux maſles. Les
ce, d'où naiſſent. § de la conſcience, que nous diſons naiſtre de nature, naiſſent de
la couſtume : chacun ayant en veneration interne les opinions &
mœurs approuuées & receuës autour de luy, ne s'en peut deſprendre
ſans remors, ny s'y appliquer ſansapplaudiſſement. Quand ceux de
Crete vouloient au temps paſſé maudire quelqu'vn, ils prioient les
Puiſſance de la Cou Dieux de l'engager en quelque mauuaiſe couſtume. Mais le princi
ſtume. paleffect de ſa puiſſance, c'eſt de nous ſaiſir & empieter de telle ſor
te, qu'à peine ſoit-ilen nous,de nous r'auoir de ſa priſe, & de r'entrer
en nous, pour diſcourir & raiſonner de ſes ordonnances. Devray,
parce que nous les humons auec le laict de noſtre naiſſance , &
- -
ue le viſage du monde ſe preſente en cét eſtat à noſtre premiere
veuë,il ſemble que nous ſoyons nés à la condition de ſuiure ce train.
Et les communes imaginations que nous trouuons en credit autour
de nous, & infuſes en noſtreame par la ſemence de nos peres, il ſem
ble que ce ſoient les generales & naturelles. Par oùiladuient, que ce
qui eſt hors les gonds de la couſtume, on le croid hors lesgonds de
laraiſon. Dieu ſçait combien deſraiſonnablement le plus ſouuent.
Si comme nous,qui nous eſtudions,auonsappris de faire, chacun qui
Democratie.
oit vne iuſte ſentence, regardoit incontinent par où elle luy appar
tient en ſon propre; chacun-trouueroit, que cette-cy n'eſt pas tant
vn bon mot comme vn bon coup de foüet à la beſtiſe ordinaire de
ſon iugement. Maison reçoit les aduis de laverité & ſes preceptes,
comme adreſſez au peuple, noniamais à ſoy: & au lieu de les coucher
ſur ſes mœurs, chacun les couche en ſa memoire, tres-ſottement &
tres-inutilement. Reuenonsàl'empire de lacouſtume. Les peuples
nouris à la liberté & à ſe commandereux meſmes,eſtiment toute au
tre forme de police monſtrueuſe & cótre nature.Ceux qui ſont duits
Monarchie. , à la Monarchie en font de meſme. Et quelque facilité que leur pre
ſte fortune au changement, lors meſme qu'ils ſe ſont auec grandes
difficultez defaits de l'importunité d'vn maiſtre, ils courent à enre
planter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne ſe pouuoirre
ſoudre de prendre en haine la maiſtriſe. C'eſt parl'entremiſe de la
couſtume que chacun eſt contant du lieu où nature l'a planté : & les
\
ſauuages d'Eſcoſſe n'ont que faire de la Touraine,nylesScythesde
la Theſlalie. Darius demandoit à quelques Grecs, pour combienils
rnd'ens mangeoient voudroient prendre la couſtume des Indes, de manger leurs peres
leurs peres, & pour treſ paſſez, car c'eſtoit leur forme, eſtimans ne leur pouuoir donner
quoz -
plusfauorable ſepulture, que danseux-meſmes:ilsluyreſpondirent
A

LIVRE P R E M I E R. ' c7

que pour choſe du monde ils ne le feroient : mais s'eſtant auſſi eſſayé
de perſuader aux Indiens de laiſſer leur façon , & prendre celle de couſtume nous c»-
Grece, qui eſtoit de bruſlerles corps de leurs peres, illeur fit encore che le yray Diſage
lus d'horreur. Chacun en faitainſi,dautant que l'vſage nous dérobe des choſes.
§ Niladeo
viſage des choſes. -

magnum , nec tam mirabile quicquam Il n'eſt rien ſi grand


- | •
ny ſi merueilleux en
ſon commencement .
Principio , quod non minuant
Paulatim. mirarier omnes ".
• '
-
que chacun n'en dimi
nue peu a peu l admi
ration. Lucr. l. .. '
Autrefois ayant à faire valoir quelqu'vne de nos obſeruations, & re
ceuë auec reſoluë authorité bien loin autour de nous : & ne voulant
point, comme ilſe fait, l'eſtablir ſeulement par la force des loix &
des exemples, mais qu'eſtant touſiours iuſques à ſon origine , i'y
trouuay le fondement ſi foible, qu'à peine que ie ne m'en degou •,

|

ſtaſſe, moy, quiauois à la confirmer en autruy, C'eſt cette recepte, -

par laquelle Platon entreprend de chaſſer les deſnaturées & prepo JAmours deſnatu
ſteres amours de ſon temps: qu'il eſtime ſouueraine & principale : A rées & prepaſteres
ſçauoir, que † publique les condamne : que les Poétes, que comme ſe doiuent
chaſſer.
chacun en face de mauuais contes. Recepte, par le moyen de laquel
le,les plusbelles filles n'attirent plus l'amour des peres, ny les freres
plus excellensenbeauté,l'amour des ſœurs. Les fables meſmes des
Thyeſtes, d'Oedipus, de Macareus, ayant, auec le plaiſir de leur
chant,infus cettevtile creance, en la tendre ceruelle des enfans. De Pudicité, belle ver
ff%.
vray,la pudicité eſt vne belle vertu, & de laquelle l'vtilité eſt aſſez
connuë : mais delatraitter & fairevaloir ſelon nature, il eſt autant
mal-aiſé, comme ileſt aiſé de la faire valoir ſelon l'vſage, les loix &
les preceptes. Les premieres & vniuerſelles raiſons ſont de difficile
perſcrutation Etles paſſent nos maiſtresen eſcumant , ou en ne les
oſant pas ſeulement taſter, ſe iettent d'abordée dans la franchiſe
de la couſtume : là ils s'enflent, & triomphent à bon compte. Ceux
qui ne ſe veulent laiſſer tirer hors cette originelle ſource, faillent
encore plus, & s'obligent à des opinions ſauuages : teſmoin Chry
ſippus, qui ſema en tant de lieux ſes eſcrits,le peu de compte en
quoyiltenoitles conjonctions inceſtueuſes, quelles qu'elles fuſſent.
Qui voudra ſe desfaire de ce violent preiudice de la couſtume, il coſtume ſeule fon
trouuera pluſieurs choſes receuës d'vne reſolution indubitable, qui dement de beaucoup
n'ont appuy qu'en la barbe chenuë & rides de l'vſage qui les accom de choſes.
agne : mais ce maſque arraché, rapportant les choſes à la verité & à
§ , il ſentira ſon iugement, comme tout bouleuerſé, & re

mis pourtant en bien plu ſeur eſtat. Pour exemple , ie luy de
manderay lors, quelle choſe peut eſtre plus eſtrange, que de voir vn
peuple † à ſuiure des loix qu'il n'entendit onques : attaché en
tous ſes affaires domeſtiques , mariages , donations, teſtamens,
ventes & achapts, à des regles qu'il ne peut fçauoir, n'eſtans eſcri
tes ny publiées en ſa langue, & deſquelles par neceſſité il luy fail
le acheter l'interpretation & l'vſage. Non ſelon l'ingenicuſe opi
F iiij
68 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
nion d'Iſocrates, qui conſeille à ſon Roy de rendre les trafics & ne
gociations de § libres, francs & lucratifs , & leurs debats
& querelles,onereux, chargez de poiſans ſubſides : mais ſelon vne
opinion prodigieuſe, de mettre en trafic, la raiſon, meſme & don
ner aux loix cours de marchandiſe. Ie ſçay bon gré à la fortune, de
- quoy, comme diſent nos hiſtoriens, ce fut vn gentil-homme Gaſ
con & de mon pays, qui le premier s'oppoſa à Charlemagne, nous
Iuſtice ne ſe doit voulant donner les loix Latines & Imperiales. Qu'eſt-il plus farou
Yendre.
che que de voir vne nation, où par legitime couſtume la charge de
iuger ſe vende, &les iugemens ſoient payez à purs deniers contans,
&où legitimement laiuſtice ſoit refuſée à qui n'a dequoy payer : &
aye cette marchandiſe ſigrandcredit, qu'il ſe face en vne police vn
quatrieſme eſtat, de gens manians les procés, pour le ioindre aux
- Eſtats ancicns,
trois anciens de l'Egliſe, de § & du Peuple : lequel eſtat
ayant la charge des loix & ſouueraine authorité des biens & des vies,
face vncorps à part de celuy de la Nobleſſe : d'où il aduienne qu'il y
ait doubles loix , celles de l'honneur, & celles de la Iuſtice, en
plufieurs choſes fort contraires : auſſi rigoureuſement condam
nent celles-là vn dementy ſouffert , comme celles-icy vn de
menty reuanché : par le deuoir des armes, celuy-là ſoit degradé
d'honneur & de nobleſſe qui ſouffre vne iniure, & par le deuoirci
uil, celuyquis'envenge encourevne peine † qui s'adreſſeaux
- - - &b - - -

loix pour auoir raiſon d'vne offenſe faite à ſon honneur, il ſe des
· honnore : & qui ne s'y adreſſe, il en eſt puny & chaſtié par les loix :
Et de ces deux pieces ſi diuerſes ſe rapportans toutesfois à vn ſeul
chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge : ceux-là
ayent le gain, ceux-cyl'honneur : ceux-là le ſçauoir, ceux-cy la ver
tu : ceux-là la parole, ceux-cyl'action : ceux-là laiuſtice, ceux-cyla
vaillance : ceux-là la raiſon, ceux-cyla force : ceux-là la robbe lon
gue, ccux-cy la courte en partage : Quant aux choſes indifferentes,
comme veſtemens, qui les voudra rameneràleur vraye fin, qui eſt le
ſeruice & commodité du corps, d'où dependleurgrace & bien-ſean
ce originelle, pour les plus § à mon gré qui ſe puiſſent
imaginer, ie luy donneray entre autres nos bonnets carrez : cette
longue queuë de veloux pliſſé, qui pend aux teſtes de nos femmes,
auec ſonattirail bigarré: & cevain modele & inutile, d'vn membre
que nous ne pouuons ſeulement honneſtement nommer, duquel
toutesfois nous faiſons montre & parade en public. Ces conſidera
tions ne deſtournent pourtant pasvn homme d'entendement de ſui
ure le ſtile commun : Ains au rebours, il me ſemble que toutes fa
cons eſcartées & particulieres partent pluſtoſt de folie, ou d'affecta
tion ambitieuſe, que de vraye raiſon : & que le ſage doit au dedans
retirer ſon asſe de la preſſe, & la tenir en liberté & puiſſance de iu
ger librement des choſes : mais quantau dehors, qu'il doit ſuiure en
tierement les façons & formes receués. La ſocieté publique n'a que
L Iv R E P R E M I E R. 69

faire de nos penſées : mais le demeurant, comme nos actions, no


ſtre trauail , nos fortunes & noſtre vie , il les faut preſter &
abandonner à ſon ſeruice & aux opinions communes : comme ca
bon & grand Socrates refuſa de ſauuer ſa vie par la deſobeïſſance
du magiſtrat, voire d'vn magiſtrat tres-iniuſte & tres-inique. Car
c'eſt la # des regles, & generale loydesloix, que chacun obſeruc
celles du lieu où il eſt.
Il eſt beau que chacun
Nouos énºa3atºir éyxdpeis «a2sr. ſerue aux loix du pays.
Envoicy d'vne autre cuuée.Ilya grand doute, s'il ſe peut trouuer ſi Loix receues neſe
euident profitauchangementd'vne loy receuë telle qu'elle ſoit,qu'il doiuent changer.
ya de mal à la remüer : dautant qu'vne police, c'eſt comme vn ba
ſtiment de diuerſes piecesiointes enſemble, d'vne telle liaiſon, qu'il
eſtimpoſſible d'en eſbranler vne que tout le corps ne s'en ſente. Le
legiſlateur desThuriensordonna; que quiconque voudroit ou abo
lirvne des vieilles loix, ou en eſtablir vne nouuelle, ſe preſenteroit
au peuplelacordeau col:afin que ſi la nouuelleté n'eſtoit approuuéc
d'vn chacun, il fuſt incontinent eſtranglé. Et celuy de Lacede
· mone employaſa vie pour tirer de ſes citoyens vne promeſſe aſſeu
· rée, de n'enfraindre aucune deſes ordonnances. L'Ephore qui coup
pa ſirudement les deux cordes que Phrinysauoit adiouſtées à la mu
ſique, ne s'eſmoye pas, ſi elle en vaut mieux, ou ſiles accords en ſont
mieux remplis : il luy ſuffit pour les condamner, que ce ſoit vne alte Eſpée roiiillée de iu
ration de la vieille façon. C'eſt ce que ſignifioit cette eſpée roüillée ſtice à Marſeille,
de la Iuſtice de Marſeille.Ieſuisdeſgoutté de la nouueauté, quelque queſignifioit.
viſage qu'elle porte; & ſiay raiſon, car i'en ay veu des effects tres Nouuelleté domma
· dommageables.Celle qui nous preſſe depuis tant d'ans, elle n'a pas geable.
tout exploité : mais on peut dire auecapparence, que par accident
elle a tout produit & engendré : voire & les maux & ruines, qui
ſe font depuis ſans elle, & contre elle , c'eſt à elle de s'en prendre
au ncZ, · -

Heu patior telis vulnera facia meis ! Ah ie porte le coup


-,
faict de mes propresar
Ceux qui donnent le branle à vn eſtat, ſont volontiers les premiers mes! O uid. ep. pnil.
abſorbezenſaruine.Le fruictdutrouble ne demeure guere à celuy -
-

† émeu: ilbat & broüille l'eauë pour d'autres peſcheurs.La liai


on & contexture de cette Monarchie & ce grand baſtiment, ayant
cſté deſmis & diſſout, notamment ſurſesvieux ans, par elle, don
ne tant qu'on veut d'ouuerture & d'entrée à pareilles iniures. La
Majeſté Royale s'auale plus difficilement du ſommet au milieu,
· qu'elle ne ſe precipite du milieu à fonds. Mais ſilesinuenteurs ſont
plus dommageables, les imitateurs ſont plus vicieux, de ſe ietter
en des exemples, deſquels ils ont ſenty & puny l'horreur & le
mal. Et s'il ya quelque degré d'honneur, meſmes au malfaire; ceux
cy doiuentaux autres lagloire del'inuention, & le courage du pre
mier effort.Toutesſortes de nouuelle deſbauche puiſent heureuſe
· ment en cette premiere & feconde ſource, les images & patronsà
*
7e EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
troubler noſtre police. On lit en nos loix meſmes,faites pour le re
mede de ce premier mal, l'apprentiſſage & l'excuſe de toutes ſortes
de mauuaiſes entrepriſes : Et nous aduient ce que Thucydides dit des
guerres ciuiles de ſon temps, qu'en faueur des vices publics , on les
baptiſoit de motsnouueaux plus doux pour leur excuſe, abaſtardiſ
Du moins ce propos eſt ſant &amolliſſant leurs vrays tiltres. C'eſt pourtant, pour refor
beau. La couuerture eſt
belle.Höneſte pretexte. mer nos conſciences & nos creances, honeſta oratio eſt. Mais le meil
A mauuais effet bonne leur pretexte de nouueauté eſt tres-dangereux. Adeô nihil motum ex
parole. Cicer. l.2-
antiquoprobabileeſt. Si me ſemble-il, à le dire franchement , qu'il ya
Que cette cauſe ap

ieux qu'à eux: à raiſó grand amour de ſoy & preſomption, d'eſtimer ſes opinions iuſ
pluſtoſt aux
dequoy leur prouidéce ques-là, que pour les eſtablir, il faille renuerſer vne paix publique,
ſcauroit bié mettre or
dre, que la Religioſ & &introduire tant de maux ineuitables, & vne ſi horrible corruption
les choſes ſainctes ne
fuſſent prophances.
de mœurs, que les guerres ciuiles apportent, & les mutations d'eſtat,
Lt4tM,
en choſe de tel poids, & les introduire en ſon pays propre. Eſt-ce pas
malmeſnagé, #aduancer tant devices certains & cognus, pour com
battre des erreurs conteſtées & debatables? Eſt-il quelque pire eſ
pece devices, que ceux qui choquent la propre conſcience & natu
relle cognoiſſance ? Le Senat oſa donner en payement cette de=
faite, ſur le different d'entre luy & le peuple, pour le miniſtere de leur
Religion : Ad Deos,id magis quàm adſe pertinere : i 'ſos viſuros, ſacra
/2e

ſua polluantur : c6formément à ce que reſpondit l'Oracle à ceux de


Delphes, en laguerre Medoiſe, craignansl'inuaſion des Perſes. Ils
demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des treſors ſacrez de
ſon temple , ou les cacher ou les emporter : Illeur reſpondit,qu'ils ne
· • bougeaſſent rien, qu'ils ſe ſouciaſſent d'eux : qu'il eſtoit §
obeiſſance du Md pour prouuoir à ce qui luy eſtoit propre. La religion Chreſtienne a
giſtrat , marque de toutes les marques d'extreme iuſtice & vtilité : mais nulle plus appa
la Relgi on Chre
rente, que l'exacte recommendation de l'obeïſſance du Magiſtrat, &
ſtienne. . manutention des polices.Quel merueilleux exemple nous en a laiſ
ſé la ſapience diuine, qui pour eſtablir le ſalut du genre humain, &
conduire cette ſienne glorieuſevictoire contre la mort & lepeché,ne
l'avoulu faire qu'à la mercy de noſtre ordre politique : & a ſoubmis
ſon progrez & la conduitte d'vn ſi haut effet & ſi ſalutaire, à l'aueu
· glement & iniuſtice de nos obſeruations&vſances : y laiſſant courir
· le ſang innocent de tant d'eſleus ſes fauoris, & ſouffrant vne lon
gue perte d'années à meurir ce fruict ineſtimable Ilyagrand à di
re entre la cauſe de celuy qui ſuit les formes & les loix de ſon païs, &
celuy qui entreprend de les regenter & changer. Celuy-là allegue
V,
pour ſonexcuſe,la ſimplicité, l'obeïſſance & l'exemple : quoy qu'il
Qui ne ſeroit eſmeu face, ce ne peut eſtre malice, c'eſt pour le plus mal-heur. Quiseſtenim,
de lAntiquité, ſeellée quem non moueat clariſſimis monimentis teſtata, conſignatâque antiquitas ?
& confirmée par tant
de fameux teſmoigna
ges?-tc. de diu.l 4•
Outre ce que dit Iſocrates, que la defectuoſité,a plus de part à la mo
· deration, que n'a l'excés. L'autre eſt en bien plus rude party.Car qui
ſe meſle de choiſir & de changer, vſurpe l'authorité de iuger : & ſe
doit faire fort devoir lafaute de ce qu'ilchaſſe, & le bien de ce qu'il
· LIVRE | || | |
P R E M I E R! 7i
introduit. Cette ſi vulgaire conſideration , m'a fermy en mon
ſiege : & tenu ma ieuneſſe mefme , plus temeraire, en bride : de
ne charger mes eſpaules d'vn ſi lourd faix , que de me rendre
reſpondant d'vne § de telle importance ; Et oſer en cet
se-cy , ce qu'en ſain iugement ie ne pourroy oſer en la plus
facile de celles auſquelles on m'auoit iuſtruit , & auſquelles la
temerité de iuger eſt de nul preiudice. Me ſemblant tres-ini
que, de vouloir ſouſmettre les conſtitutions & obſeruances pu
bliques & immobles, à l'inſtabilité d'vne priuée fantaiſie : la rai
ſon priuée n'a qu'vne iuriſdiction priuée : & entreprendre ſur
les loix diuines, ce que nulle police ne ſupporteroit aux ciuiles :
Auſquelles, encore que l'humaine raiſon aye beaucoup plus de
commerce , fi § ſouuerainement iuges de leurs iuges : &
l'extreme ſuffiſance, ſert à expliquer & eſtendre l'vſage, qui en
eſt receu, non à le deſtourner & innouer. Si quelque-fois la pro
uidence diuine a paſſé par deſſus les regles, auſquelles elle nous a
neceſſairement aſtreints , ce n'eſt pas pour nous en diſpenſer. Ce
ſont coups de ſa main diuine : qu'il nous faut non pas imiter ;
mais admirer : & exemples extraordinaires , marques d'vn exprez
& particulier adueu : du genre des miracles † nous offre, pour
teſmoignage de ſa toute-puiſſance, au deſſus de nos ordres & de
nos forces : qu'il eſt folie & impieté d'eſſayer à repreſenter : & que
nous ne deuons pas ſuiure, mais contempler aucc eſtonnement.
Actes de ſon perſonnage, non pas du noſtre. Cotta proteſte bien 4 ' l . • r • -

opportunément : Quum de religione agitur, T. Corruncanum, P. Sci Quandlils'agit de la


Religion, i'en ſus T.
Coruncanus, P. Scipio,
pionem, P. Sceuolam , pontifices maximos , non Zenoncm , aut Clean & P. Sceuola ſouueraïs
thcm , aut Chryſippum, ſequor Dieu le ſçache en noſtre preſente Pontifes:&non pas Ze
non, Cleantes, ou
uerelle, où il y a cent articles à oſter & remettre ;grands & pro Chryſippus. Cic. de nat.
§ articles , combien ils ſont qui ſe puiſſent vanter d'auoir Deorum l. I.

exactement recognu les raiſons & fondemens de l'vn & l'autre


party. C'eſt vn nombre, fi c'eſt nombre, qui n'auroit pas grand
· moyen de nous troubler. Mais toute cette autre preſſe où va-el
le? ſous quelle enſeigne fe iette-elle à quartier : Il aduient de la
leur, comme des autres medecines foibles & mal appliquées : les
humeurs qu'elle vouloit purger en nous , elle les a eſchauffées,
exaſperées & aigries par le conflict, & ſi nous eſt demeurée dans
le corps. Elle n'a ſceu nous purger par ſa foibleſſe, & nous a ce
pendant affoiblis : en maniere que nous ne la pouuons vuider non
plus, & ne receuons de ſon operation que des douleurs longues
& inteſtines. Si eſt-ce que la #ortune reſeruant touſiours fon au
A thorité au deſſus de nos difcours, nous preſente aucunesfois la
neceſſité ſivrgente, qu'il eſt beſoin que les loix luy facent quelque
place : Et quand on reſiſte à l'accroiſſance d'vne innouation qui
vient par violence à s'introduire, de ſe tenir en tout & par tout
en bride & en regle contre ceux qui ont la clef des champs, auſ+v
Y
7, EssAIs DE MICHEL DE MONT AIGNE,
auſquels tout cela eſtloiſible qui peut auancerleur deſſein, qui n'ont
ny loy ny ordre que de ſuiure leur auantage, c'eſt vne dangereuſe
La f y trace au perfi
obligation&inequalité. • « !

de vn chemin à trahir. Aditum nocendi perfido preſtat fides.


Sen, Oeaip.nit 3.
Dautant que la diſcipline ordinaire d'vn Eſtat qui eſt en ſa ſanté, ne
pouruoit pas à ces accidens extraordinaires : elle preſuppoſevn corps
qui ſe tient en ſes principaux membres & offices, & vn commun
conſentement à ſon obſeruation & obeïſſance. L'aller legitime, eſt
vn aller froid, poiſant & contraint : & n'eſt pas pour tenir bon à vn
aller licentieux & effrené. On ſçait qu'il § encore reproché à ces
deux grands perſonnages, Octauius & Caton, aux guerres ciuiles
l'vn de Silla,l'autre de Ceſar, d'auoir pluſtoſt laiſſé encourir toutes
extremitez à leur patrie, que de la ſecourir aux deſpens de ſes loix, &
que de rien remüer. Car à la verité en ces dernieres ncceſſitez, où il
n'ya plus que tenir, il ſeroit à l'auanture plus ſagement fait, de baiſ
ſerlateſte & preſter vn peuaucoup, que s'aheurtant outre la poſſibi
lité à ne rien relaſcher, donner § à la violence de fouler tout
Loix anciennes
doiuent faire place à
aux pieds : & vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peu
la nouueaute en der uent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainſi fit celuy
miere neceſ$té. qui ordonna qu'elles d'ormiſſent vingt-quatre heures : Et celuy qui
remüa pour cette fois vn iour du Calendrier : Et cét autre qui du
changemensſubtils mois de Iuin fit le ſecond May. Las Lacedemoniens meſmes,tantre
de loix en Yrgente
extremité.
ligieux obſeruateurs des ordonnances de leur païs, eſtans preſſez de
leur foy, qui defendoit d'eſlire par deux fois Admiralvn meſme per
ſonnage, & de l'autre part leursaffaires requerans de toute §,
que Lyſander prinſt derechef cette charge, ils firent bien vn Ara
cus Admiral, mais Lyſander ſurintendant de la marine. Et de meſ
· me ſubtilité, vn de leurs Ambaſſadeurs eſtant enuoyé vers les Athe
niens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, & Pe
ricles luyalleguant qu'il eſtoitdefendu d'oſter le tableau, oùvne loy
eſtoit vne fois poſée, luy conſeilla de le tourner ſeulement, dautant
que cela n'eſtoit pasdefendu. C'eſt ce dequoy Plutarque loüe Philo
poemen, qu'eſtant né pour commander, il ſçauoit non ſeulement
commander
publique ſelon les loix, mais aux loix meſmes, quand la neceſſité
le requeroit. •.

#$2e

Diuers .
·L I V R E P R E M I E R. | 73

T)iuers euenemens de meſme Conſeil.

CH A P 1 T R E XXIII. A

# AQvEs Amiot, grand Aumoſnier de France, me recita


#ſ4 vn iour cette hiſtoire à l'honneur d'vn Prince des no
| ſtres, & noſtre eſtoit-il à tres-bonnes enſeignes, encore
>º$ # que ſon origine fuſt eſtrangere; que durant nos premiers
troubles au § de Roüen, ce Prince ayant eſté aduerty par la Roy
ne mere du Roy d'vne entrepriſe qu'on faiſoit ſur ſavie, & inſtruit
particulierement par ſes lettres, de celuy qui la deuoit conduire à
chef, qui eſtoitvn Gentil-homme Angeuin ou Manceau, frequen
tant lors ordinairement pour cét effet la maiſon de ce Prince : il ne
communiqua à perſonne cét aduertiſſement : mais ſe promenant le
lendemain au mont ſaincte Catherines d'où ſe faiſoit noſtre batte
rie à Roüen, ayant à ſes coſtez ledit ſeigneur grand Aumoſnier &
vn autre Eueſque, il apperceut ce Gentil-homme, qui luyauoit eſté
remarqué, & le fit appeller. Comme il fut en ſa preſence, il luy dit • --

ainſi,le voyant deſia paſlir & frémir des alarmes de ſa conſcience :


Monſieur de tellieu,vous vous doutez bien de ce que ievous veux,
&voſtre viſage le monſtre : vous n'auez rien à me cacher : car ie ſuis
inſtruit devoſtre affaire ſi auant, que vous ne feriez qu'empirer vo
ſtre marché, d'eſſayer à le couurir. Vous ſçauez bien telle choſe &
telle, qui eſtoient les tenans & aboutiſſans des plus ſecretes pieces de
cette menée : ne faillez ſur voſtre vie à me confeſſer laverité de tout
ce deſſein. Quand ce pauure homme ſe trouua pris & conuaincu,
(car le tout auoit eſté deſcouuert à la Royne par l'vn des complices)
il n'eut qu'à ioindre les mains, & requerir la grace & miſericorde
de ce Prince; aux pieds duquel il ſe voulut ietter, mais il l'en gar clemence grande
da, ſuiuant ainſi ſon propos : Venez çà, vous ay-ie autrefois fait d' yn Prince enuers
celuy qui auoit con
deſplaiſir ? ay-ie offencé quelqu'vn des voſtres par haine particu iuréſa mort.
liere : Il n'y a pas trois ſemaines que ie vous cognois, quelle rai
ſon vous a peu mouuoir à entreprendre ma mort ? Le Gentil
homme reſpondit à celad'vne voix tremblante, que ce n'eſtoit au
cune occaſion particuliere qu'il en euſt, mais l'intereſt de la cauſe
generale de ſon party, & qu'aucuns luy auoient perſuadé que ce ſe
roit vne execution pleine de pieté, d'extirper en quelque maniere
que ce fuſt, vn ſi puiſſantennemy de leur religion. Or,ſuiuit ce Prin
ce,ievous veux monſtrer combien la religion que ie tiens eſt plus
douce que celle dequoy vous faites profeſſion. Lavoſtre vous a con
ſeillé de me tuer ſans m'ouïr, n'ayant receu de moy aucune offenſe;
& la mienne me commandc que ie vous pardonne, tout conuaincu
que vous eſtes de m'auoir voulu tuer ſans raiſon. Allez-vous-en,
- G

- ^
74 ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
retirez-vous, que ie nevousvoye plus icy : & ſivous eſtesſage, pre
nez doreſnauant en vos entrepriſes des conſeillers plus gens de bien
que ceux-là. L'Empereur Auguſte eſtant en la Gaule, receut certain
Coniuration contre aduertiſſement d'vne coniuration que luy braſſoit L. Cinna:il deli
•Aºguſie. bera de s'en venger; & manda pour cét effet aulendemain le conſeil
de ſes amis, mais la nuictd'entre-deux il la paſſa auec grandeinquie
tude, conſiderant qu'ilauoit à faire mourirvn ieune homme de bon
ne maiſon, & nepueu du grand Pompeius :& produiſoit en ſe plei
gnant pluſieurs diuers diſcours. Quoy donc, diſoit-il, ſera-il vray
que ie demeureray en crainte & en alarme, & que ie lairray mon
meurtrier ſe pourmener cependant à ſonaiſe?S'en ira-il quitte,ayant
aſſailly ma teſte, que i'ay ſauuée de tant de guerres ciuiles, de tant de
batailles, par mer & par terre ? & apres auoir eſtablyla paix vniuer
ſelle du monde, ſera-il abſous, ayant deliberé non de me meurtrir
ſeulement, mais de me ſacrifier ? Car la coniuration eſtoit faite de le
tuer, comme il feroit quelque ſacrifice. Apres cela s'eſtant tenu coy
quelque e pace de temps † recommençoit d'vne voix plus forte, &
s'en prenoit à ſoy-meſme : Pourquoy vis-tu, s'il importe à tant de
gens que tu meures? n'y'aura-il point de fin à tes vengeances & à tes
cruautez ? Tayievaut-elle que tant de dommage ſe facepour la con
Femme d'Auguſte ſeruerº Liuia ſa femme le ſentant en cesangoiſſes : Et les conſeils des
le conſeilla de ce
qu'il feroit touchant femmes y ſeront-ils receus, luy dit-elle? Fais ce que font les Mede
la coniuration de cins, quand les receptes accouſtumées ne peuuent ſeruir,ils en eſ
Cinna. ſayent de contraires. Par ſeuerité tu n'as iuſques à cette heure rien
profité: Lepidus a ſuiuy Sauidienus, Murena Lepidus,Cæpio Mure
na,Egnatius Caepio. Commence à experimenter comment te ſucce
deront la douceur & la clemence. Cinna eſt conuaincu, pardonne
luy : de te nuire deſormais,il ne pourra,& profitera à tagloire.Augu
ſte fut bien aiſe d'auoir trouué vn aduocat de ſon humeur, & ayant
remercié ſa femme, & contremandé ſesamis, qu'il auoit aſſignez au
Conſeil, commanda qu'on fiſt venir à luy Cinna toutſeul: Etayant
fait ſortir tout le monde de ſachambre,&fait donnervn ſiege à Cin
na,illuyparla en cette maniere:En premier lientetedemande Cinna,
paiſible audience: n'interromps pas mon parler,ie te donneray temps
& loiſir d'y reſpondre. Tu ſçais, Cinna, que t'ayant pris au camp de
mes ennemis, non ſeulement t'eſtant fait mon ennemy, mais eſtant
né tel,iete ſauuay,ie te mis entre mains tous tesbiens, & t'ay enfin
rendu ſi accommodé & ſi aiſé, que les victorieux ſont enuieux de la
condition du vaincu : l'office du Sacerdoce que tu me demandas,ie
te l'octroyay, l'ayant refuſé à d'autres, deſquels les peres auoient
touſiours combattu auec moy : t'ayant ſi fort obligé, tu as entre
pris de me tuer.A quoy Cinna s'eſtant eſcrié qu'il eſtoit bien eſloi
gné d'vne ſi meſchante penſée : Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu
m'auois promis,ſuiuit Auguſte:tu m'auois aſſeuré que ie ne ſerois pas
intertompu : oüy, tu as entrepris de me tuer, en tellieu, teliour,telle
-
L IV R E P R E M I E R. 75

compagnie, & de telle façon : & le voyant tranſi de ces nouuelles, &
en ſilence, non plus pour tenir le marché deſetaire, mais de la preſſe
de ſaconſcience : Pourquoy,adiouſta-il,le fais-tu} Eſt-ce pour eſtre
Empereur2 Vrayment il va bien mal à la choſe publique, s'il n'y a
que moy quit'empeſche d'arriuer àl'Empire. Tu ne peux pas ſeule
ment defendre ta maiſon, & perdis dernierement vn procez par la
faueur d'vn ſimple libertin. Quoy ? n'as-tu moyen ny pouuoir en
autre choſe qu'à entreprendre Ceſarà Iele quitte, s'il n'ya que moy
qui empeſche tes eſperances. Penſes-tu, que Paulus, que Fabius, que
lesCoſſeens & Seruiliens te ſouffrent?&vne ſigrande troupe de no
bles, non ſeulement nobles de nom, mais qui par leur vertu hono
rent leur nobleſſe : Apres pluſieurs autres propos, car il parla à luy
lus de deux heures entieres : Orva, luy dit-il,ie te donne,Cinna, la clemence d'.Au
vie à traiſtre & à parricide, que ie te donnay autres-fois à cnnemy: guſte enners Cinna.
que l'amitié commence de cciourd'huy entre nous : eſſayons qui de
nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vic, ou tul'ayesre
ceuë. Et ſe departit d'auec luy en cette maniere. Quelque temps
apresilluy donnale Conſulat,ſc pleignant dequoyil neluyauoit oſé
demander. Ill'eut depuis pour fortamy, & fut ſeul fait par luy heri
tier de ſes biens. Or depuis cét accident, qui aduint à Auguſte au
quarantiéme an de ſonâge, il n'y eut iamais de coniuration ny d'en- .
trepriſe contre luy, & receut vne iuſte recompenſe de cette ſienne
clemence. Mais il n'en aduint pas de meſme au noſtre : car ſa dou
ceur ne le ſceut garantir, qu'il ne cheuſt depuis aux lacs de pareille
trahiſon. Tant c'eſt choſe vaine & friuole que l'humaine prudence:
&au trauers de tous nos projects, de nos conſeils & precautions,la
fortune maintient touſiours la poſſeſſion des euenemens. Nousap
pellons les Medecins heureux, quand ils arriuent à quelque bonne
fin : comme s'il n'y auoit que leur art , qui ne ſe pûſt maintenir de
luy-meſme, & qui euſt les fondemens trop freſles, pour s'appuyer
de ſa propre force : & comme s'il n'yauoit que luy, qui ayt beſoin
que la fortune preſte la main à ſes operations. Ie croyd'elle tout le
pis ou le mieux qu'on voudra : car nous n'auons, Dieu mercy, nul
commerce enſemble. Ie ſuis au rebours des autres : car ie la meſ Medecine meſpri
sée en maladie, &
priſe bien touſiours, mais quand ie ſuis malade,au lieu d'entrer en bourquoy.
compoſition, ie commence encore à la haïr & à la craindre : &
reſpons à ceux qui me preſſent de prendre medecine, qu'ils at
tendent au moins que ie ſois rendu à mes forces & à ma ſanté,
pour auoir plus de moyen de ſouſtenir l'effort & le hazard de leur
breuuage. ie laiſſe faire nature, & preſuppoſe qu'elle ſe ſoit pour
ueuë de dents & de griffes, pour ſe defendre des aſſauts qui luy
viennent, & pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la
diſſolution. ſe crainsaulieu de l'aller ſecourir, ainſi comme elle eſt
aux priſes bien eſtroites & bieniointesaueclamaladie, qu'on ſecoure
ſonaduerſaireaulieu d'elle,& qu'on la recharge de nouueaux affaires.
G ij
-

76 ESSAIS DE MICHEL DE MoNTAIGNE,


Fortune a la meil Or ie dy que non en la medecine ſeulement, mais en pluſieurs arts
leure part en plu plus certains, la fortune ya bonne§ Les ſaillies Poëtiques, qui
ſieurs 4)"fS.
emportent leur autheur, & le rauiſſenthors de ſoy, pourquoy neles
Es ſaillies poèti attribuërons-nous à ſon bon-heur, puis qu'il confeſſe luy-mcſme
ques. qu'elles ſurpaſſent ſa ſuffiſance & ſes forces,& les recognoiſtvenir
d'ailleurs que de ſoy, & ne les auoir aucunement en ſa puiſſance?non
plus que les Orateurs ne diſentauoirenlaleur ces mouuemens &agi
tations extraordinaires, qui les pouſſent au delà deleur deſſeine Ilen
En la peinture. eſt de meſme en la peinture, qu'il eſchappe par fois des traits de la
main du Peintre ſurpaſſans ſa conception & ſa ſcience, qui le tirent
luy-meſme en admiration, & quil'eſtonnent. Mais la fortune mon
ſtre bien encores plus euidemment,la part qu'elle a en tous ces ouura
ges,par lesgraces & beautez qui s'y treuuent,non ſeulement ſans l'in
tention, mais ſans la cognoiſſance meſme de l'ouurier. Vn ſuffiſant
Lecteur deſcouure ſouuentés Eſcrits d'autruy des perfections autres
, que celles que l'Autheurya miſes & apperceües, & y preſte des ſens
E5 entrepriſes mili & des viſages plus riches. Quant aux entrepriſes militaires, chacun
taires. void comment la fortuney a bonne part. En nos conſeils meſmes &
ennos deliberations, il faut certes qu'il y ait du ſort & du bon-heur
meſlé parmy : car tout ce que noſtre ſageſſe peut, ce n'eſt pas grande
choſe : Plus elle eſtaiguë & viue, plus clle trouue en ſoy defoibleſſe,
& ſe deffie d'autant plus d'elle-meſme. Ie ſuis de l'aduis de Sylla: &
quandie me prensgarde de présaux plusglorieux exploits dela guer
re, ievoy, ce me ſemble, que ceux qui les conduiſent, n'y employent
la deliberation & le conſeil, que par acquit; & que la meilleure part
de l'entrepriſe, ils l'abandonnent à la § : & ſur la fiance qu'ils
ont à ſon § , paſſent à tousles coups au delà des bornes de tout
diſcours. Il ſuruient des allegreſſes fortuites, & des fureurs cſtrange
res parmyleursdeliberations,qui les pouſſentle plusſouuent à pren
dre le party le moins fondé en apparence, & qui groſſiſſentleurcou
rage au deſſus de la raiſon. D'où il eſt aduenu à pluſieurs grands Ca
pitaines anciens, pour donner credità ces conſeilstemeraires, d'alle
guera leurs gens, qu'ilsy eſtoiét conuiez par quelque inſpiration, par
quelque ſigne & prognoſtique. Voila pourquoy en cette incertitude
& perplexité,que nous apporte l'impuiſſance devoir & choiſir ce qui
eltle plus commode,pourles difficultez que les diuersaccidens & cir
conſtances de chaque choſe tirent; le plus ſeur,quandautre conſide
ration ne nous y conuieroit,eſt à monauisde ſe rcîetter au party où il
ya plus d'honneſteté & de iuſtice : & puis qu'on eſt en doute du plus
court chemin, tenir touſiours le droit.Comme ences deux exemples
que ie vien de propoſer, il n'y a point de doute qu'il ne fuſt plus beau
& plus genereux à celuy qui auoit receu l'offence, de la pardonner,
§ s'il euſt fait autrement.S'il en eſt meſ-aduenuau premier,il ne s'en
aut pas prendre à ce ſien bon deſſein:& ne ſçait-on,quand ileuſt pris
le party contraire,s'il euſt eſchapé la fin,à laquelle ſon deſtin l'ap
· LIvRE P R E M r E R. : 77

elloit, & ſi euſt perdu lagloire d'vne telle humanité. Il ſevoid dans
† hiſtoires,force gens, en cette crainte, d'où la pluſ-part ont ſuiuy
le chemin de couriraudeuant desconiurations, qu'on faiſoit contre
eux, parvengeance & par ſupplices : mais i'envoy fort peu auſquels
ce remede ayt ſeruy ; teſmoin tant d'Empereurs Romains. Celu
qui ſe trouue en ce danger, ne doit pas beaucoup eſpererny de ſa for
ce, ny de ſavigilance. Car combieneſt-il malaiſé de ſe garantir d'vn
- - - 5
ennemy, qui eſt couuert du viſage du plus officieux amy que nous
ayons? & de cognoiſtre les volontez & penſemens interieurs de ceux
qui nous aſſiſtent? Ilabeau employer des nations eſtrangeres pour ſa
garde, & eſtre touſiours ceintd'vne haye d'hommesarmez : Quicon
que aura ſavie à meſpris, ſe rendra touſiours maiſtre de celle d'au
truy. Et puis ce continuel ſoupçon, qui met le Prince en doute de Défiance trop at
tout le monde,luy doit ſeruird'vn merueilleux tourment. Pourtant 'tentiue, ne doit lo
Dion cſtant aduerty que Calippus eſpioitles moyens de le faire mou ger en l'ame d' Yn
PrinCe,
· rir, n'eut iamais le cœur d'en informer, diſant qu'il aymoit mieux
mourir qucviurc en cette miſere, d'auoir à ſe garder, non de ſes en
nemis ſeulemcnt, mais auſſi de ſes amis. Ce qu'Alexandre repreſenta
bien plusviuement par effet, & plus roidement, quandayant euad
uis parvne lettre de Parmenion, que Philippus ſon plus cher mede
cin eſtoit corrompu par l'argent de Darius pourl'empoiſonner; en
meſme temps qu'il donnoit à lire ſalettreà Philippus,ilaualalebreu
uage qu'il luy auoit preſenté. Fut-ce pas exprimer cette reſolution,
que ſi ſesamis le vouloient tuër, il conſentoit qu'ils le peuſſentfaire ?
Ce Prince eſt le ſouuerain patron desactes hazardeux : maisie ne ſçay
, s'il y a traict en ſavie qui ait plus de fermeté que cettui-cy, ny vne
· beauté illuſtre par tant deviſages. Ceux qui preſchent aux Princes la
deſfiance ſi attentiue, ſous couleur de leur preſcher leurſeureté, leur
preſchét leur ruine &leur honte.Rien de noble ne ſe fait ſans hazard.
' I'en ſçay vn de courage tres-martial de ſa complexion & entrepre
nant, de qui tous les iours on corrompt la bonne fortune par telles
perſuaſions : Qu'il ſe reſſerre entre les ſiens, qu'il n'entende à aucune
reconciliation de ſes anciens ennemis,ſe tienne à part, & ne ſecom
, mette entre mains plus fortes, quelque promeſſe qu'on luy face,
quclquevtilité qu'il y voye. I'en ſçayvn autre, qui a ineſperément
auancé ſa fortune, pour auoir pris conſeil tout contraire. La har Hardieſſe.
dieſſe dequoy ils cherchent ſi auidement la gloire, ſe repreſente,
quand il eſt beſoin , auſſi magnifiquement en pourpoint qu'en
armes : en vn cabinet, qu'en vn camp : le bras pendant , que le
bras leué. La § tendre & circonſpccte, eſt mortelle en
nemic des hautes executions. Scipion ſceut, pour pratiquer lavo Fiance de Scipion
lonté de Syphax, quittant ſon armée, & abandonnant l'Eſpagne, à Yn Roy barbare
douteuſe encore ſous ſanouuclle conqueſte; paſſer en Afrique, dans G9 ennemy,

deux ſimples vaiſſeaux, pour ſe commettre en terre ennemie, à la


puiſſance d'vn Roy barbare,à vnc foy incognuë, ſans obligation,
G iij
78 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
ſans hoſtage,ſousla ſeule ſeureté de lagrandeur de ſon propre cou
rage, de ſon bon-heur, & de la promeſſe de ſes hautes eſperances.
La foy que nons pre Habita fides ipſam plerumque fidem obligat. A vnevie ambitieuſe & fa
ſtons à autruy, nous
attire ſouuent à la ſien
nc. Liuiuº l.2 u.
meuſe,il faut au rebours, preſter peu, & porter la bride courte aux
ſoupçons : La crainte &ladeffiance attirent l'offence & laconuient.
Fiance d' yn de nos Le plus deffiant de nos Roys eſtablit ſes affaires,principalement pour
Roys à ſes propres auoirvolontairement abandonné & commisſavie & ſaliberté entre
6'77776'772t4.
les mains de ſes ennemis : monſtrant auoir entiere fiance d'eux,afin
Fiance d' yn ceſar qu'ilsla priſſent de luy. Aſes † mutinées &armées contreluy,
à ſoy & à ſa for Ceſar oppoſoit ſeulement l'authorité deſonviſage, & la fierté de ſes
ff4726'.
paroles : & ſe fioit tant à ſoy & à ſa fortune, § craignoit point
de s'abandonner & commettre àvne armée ſeditieuſe & rebelle.
Il ſe planta debout ſur
le haut de la leuée
- —ſtetit aggere fulii
remparée de gaſons, Ceſpitis, intrepidus vultu, meruîtque timeri
auec vne mine braue: Nil metuens.
& par vn meſpris de la
crainte il ſe fit crain
dre. Luc.l. ,. Mais il eſt bien vray, que cette forte aſſeurance neſe peut repreſen
ter bien entiere, & naïfue, que par ceux auſquels l'imagination de la
mort, & du pis qui peutadueniraprestout, ne donne pointd'effroy:
car de la repreſenter tremblante encore, douteuſe & incertaine,pour
#vneimportante reconciliation,ce n'eſtrien faire qui vail
le ſeruice
fiance pure & net le. C'eſtvn excellent moyen de gaigner le cœur & la volontéd'au
fe , aigne le cœur

c9 la Yolonté d au
truy, de s'y aller ſoubmettre & fier, pourueu que ce ſoit librement,&
truy.
ſans contrainted'aucune neceſſité, & que ce ſoit en condition, qu'on
y portevne fiance pure & nette : le front au moins deſchargé de tout
- -
©

ſcrupule. Ievis en monenfance,vn Gentil-homme commandant à


Eſmotions popu · vne grandeville empreſſée à l'eſmotion d'vn peuple furieux. Pour
laires , comme ſe eſteindre ce commencement du trouble, il print party de ſortir d'vn
doiuent eſteindre. lieu tres-aſſeuré où il eſtoit, & ſe rendre à cette tourbe mutine : d'où
malluy print, & y fut miſerablement tué. Mais il ne me ſemble pas
que ſa faute fuſt tant d'eſtre ſorty,ainſi qu'ordinairement on le re
roche à ſa memoire, comme ce fut d'auoir prisvne voye de ſoub
miſſion & de molleſſe : & d'auoirvoulu endormir cetterage, pluſtoſt
en ſuiuant qu'en guidant, & en requerant pluſtoſt qu'en remon
ſtrant : & eſtime qu'vne gracieuſe ſeuerité,auecvn commandement
militaire, plein de ſecurité & de confiance, conuenable à ſon rang,
& à la dignité de ſacharge, luy euſt mieux ſuccedé,au moins auec
plus d'honneur, & de bien-ſeance. Il n'eſt rien moins eſperable de ce
monſtre ainſi agité, que l'humanité & la douceur : il receura bien
pluſtoſtlareuerence &lacrainte. Ie luy reprocherois auſſi, qu'ayant
prisvne reſolution pluſtoſt braue à mongré,que temeraire, de ſeiet
·ter foible & en pourpoint, emmy cette mer tempeſtueuſe d'hommes
inſenſez, il la deuoit aualer toute, & n'abandonner ce perſonnage.
Au lieu qu'illuyaduintapres auoir recognu le danger de prés,de #
§ du nez : & d'alterer encore depuis cette contenance démiſe &
ateuſe, qu'il auoit entrepriſe; en vne contenance effrayée : char
L IV R E P R E M I E R. 79A

ant ſavoix & ſesyeuxd'eſtonnement & de penitence : cherchant


à conniller & à ſe deſrober,illes enflamma & appella ſurſoy. Onde
liberoit de faire vne montre generale de diuerſes troupes en armes:
c'eſt le lieu des vengeances ſecretes, & n'en eſt point où en plus gran
deſeureté onlespuiſſe exercer ilyauoit de publiques & notoires ap
parences, qu'il n'y faiſoit pas fort bon pour aucuns, auſquels tou
choit la principale & neceſſaire charge delesrecognoiſtre. Ils'y pro
poſa diuers conſeils, comme enchoſe difficile, & qui auoit beaucoup
de poids & de ſuitte : Le mien fut, qu'on euitaſt ſur tout de donner
aucun teſmoignage de ce doute, & qu'on s'y trouuaſt&meſlaſt par
myles files, la teſte droite, & le viſage ouuert; & qu'au lieu d'en re
tramcher aucune choſe, à quoy lesautres opinions viſoient le plus, au
\
contraire, l'on ſollicitaſt les Capitaines d'aduertir les ſoldats de faire
leurs ſalues belles & gaillardes enl'honneur des aſſiſtans, & n'eſpar
gner leur poudre. Cela ſeruit de gratification enuers ces troupes ſuſ
pectes, & engendra dés lors enauant vne mutuelle & vtile confiden--
ce. Lavoye qu'y tint Iulius Caeſar, ie trouue que c'eſt la plus belle Moyens de ceſar
qu'on y puiſſe prendre. Premierementileſſaya par clemence, à ſe fai pour ſe faire aymer
re aymer de ſes ennemis meſmes, ſe contentant aux coniurations qui de ſes ennemu meſ
773675•
luy eſtoient deſcouuertes, de declarer ſimplement qu'il en eſtoitad
uerty : Cela fait, il prit vne tres-noble reſolution, d'attendre ſans
effroy & ſans ſolicitude, ce qui luy en pourroit aduenir,s'abandon
nant & ſe remettant à la garde des Dieux & de la fortune. Car certai
nement c'eſt l'eſtat où il eſtoit quand il fut tué. Vn eſtrangerayant
dit & publié par tout, qu'il pourroit inſtruire DionyſiusTyran de
Syracuſe, d'vn moyen de ſentir & deſcouurir en toute certitude les
parties que ſes ſubjets machineroient contre luy, s'il luy vouloit
donnervnebonne piece d'argent, Dionyſius en eſtantaduerty, le fit
appeller à ſoy, pour s'eſclaircir d'vnart ſincceſſaire à ſa conſeruation:
cét eſtranger luy dit, qu'iln'yauoit pasd'autre art, ſinon qu'il luy fiſt
deliurer vn talent, & ſe vantaſt d'auoir appris de luy vn ſingulierſe
cret. Dionyſius trouua cette inuention bonne, & luy fiſtcompter ſix Moyen ſecret de
cens eſcus. Il n'eſtoit pasvray-ſemblable, qu'il euſt donné ſi grande Dionyſus pourdeſ
ſomme àvn hommeincognu, qu'en recompenſe d'vn tres-vtileap que couurir les parties
ſes ſubiers 7774
prentiſſage, & ſeruoit cette reputation à tenir ſes ennemis en crainte. chinoient contre
Pourtant les Princesſagement publient lesaduis qu'ils reçoiuent des luy.
menées qu'on dreſſe contre leurvie; pour faire croire qu'ils ſont bien
aduertis, & qu'il ne ſe peut rien entreprendre dequoy ils ne ſentent le
vent. Le Ducd'Athenes fit plufieurs ſottiſes en l'eſtabliſſement de
ſa freſche tyrannie ſur Florence : mais cette-cy la plus notable,
u'ayant receu le premier aduisdes monopoles que ce peuple dreſ
§ contre luy, par Mattheo di Morozo, complice d'icelles : ille fit
mourir, pour ſupprimer cét aduertiſſement, & ne faire ſentir, qu'au
cun enlaville s'ennuyaſt de ſa domination. Il me ſouuient auoir leu
autrefois l'hiſtoire de quelque Romain, perſonnage de dignité,le
G iiij
3o EsSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
quel fuyant la tyrannie duTriumvirat, auoit eſchappé mille fois les
mains de ceux qui le pourſuiuoient, par la ſubtilité de ſesinuentions:
Iladuintvniour, qu'vne troupe de gens de cheual, qui auoit charge
de le prendre, paſſatout ioignant vn halier, où il s'eſtoit tapy, & fail
lit de le deſcouurir. Mais luy ſur ce poinct-là, conſiderant la peine &
les difficultez, auſquelles il auoit deſia ſi long-temps duré, pour ſe
ſauuer des continuelles & curieuſes recherches qu'on faiſoit de luy
par tout; le peu de plaiſir qu'il pouuoit eſperer d'vne telle vie, &
combien illuyvaloit mieux paſſer vne fois le pas, que demeurer toû
jours en cette tranſe, luy-meſme les r'appella, & leur trahit ſa cachet
te, s'abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oſter eux &
Mains ennemies luy d'vne plus longue peine. D'appeller les mains ennemies, c'eſtvn
appellées, pour º conſeil vn peu gaillard : ſi croy-ie, qu'encore vaudroit-il mieux le
rer bne continuelle prendre, que de demeurer en la fiebure continuelle d'vn accident qui
peine. n'a point de remede. Mais puis que les prouiſions qu'on y peut ap
porter ſont pleines d'inquietude & d'ipcertitude,ilvaut mieux d'vne
belle aſſeurance ſe preparer à tout ce qui en pourra aduenir : & tirer
quelque conſolation de ce qu'on n'eſt pas aſſeuré qu'iladuienne.

TDu Pedantiſme.

CH A PITR E XXIV.

§3 E me ſuis ſouucnt deſpité en mon enfance, de voir és


$ſ Comedics Italiennes, touſiours vn pedant pour badin,
te, & le ſurnom de magiſter, n'auoir guere plus honorable
é ſignification parmy nous.Car leur eſtant donné engou
uernement, que pouuois-ie moins faire que d'eſtre ialoux de leur re
putation? Ie cherchois bien de les excuſer par la diſconuenance na
turelle qu'il ya entre levulgaire, & les perſonnes rares & excellentes
en iugement, & en ſçauoir : dautant qu'ils vont vn train entierement
Pedants mſpriſex contraire les vns des autres. Mais en cecy perdois-ie mon Latin : que
des plus galans les plus galans hommes c'eſtoient ceux qui les auoient le plus à meſ
· hommes. pris, teſmoin noſtre bon du Bellay :
Bellay. - • 2Mais ie hay par ſur tout vn ſçauoir pedanteſque.
Et eſt cette couſtume ancienne : car Plutarque dit que Grec & Eſco
- lier, eſtoient mots de reproche entre les Romains, & de meſpris. De
puis auecl'âge i'ay trouué qu'on auoitvne grandiſſime raiſon, & que
† # magismagnos clericos,non ſunt mags magnos ſapientes. Mais d'où il puiſſe
ſages. " aduenir qu'vne ame riche de la cognoiſſance de tant de choſes, n'en
deuienne pas plus viue, & plus eſueillée; & qu'vn eſprit groſſier &
vulgaire puiſſe loger en ſoy, ſans s'amender,les diſcours & lesiuge
mens des plus excellens eſprits que le monde ait porté, i'en ſuis en
core en doute. A receuoir tant de ceruelles eſtrangeres, & ſi fortes,
L Iv R E P R E M I E R. , 81
& ſi grandes ; ileſt neceſſaire (me diſoit vne fille, la premiere de nos similitude.
Princeſſes, parlant de quelqu'vn) que la ſienne ſe foule,ſe contraigne
& rappetiſſe, pour faire place aux autres. Ie dirois volontiers, que
comme les plantes s'eſtouffent de trop d'humeur, & les lampes de
trop d'huile, auſſi fait l'action del'eſprit par trop d'eſtude & de ma- Action d, l'eſprit
tiere : lequel occupé & embaraſſé d'vne grande diuerſité de choſes, seſleuffe par trºp
perde le moyen de ſe demeſler. Et que cette charge le tienne courbe d' ſtude & de ma
& croupy. Mais il en va autrement : car noſtreame s'eſlargit d'autant "
plus qu'elle ſe remplit. Et aux exemples desvieux temps, il ſe void
toutau rebours, de ſuffiſans hommesaux maniemens des Choſes pu
bliques, de grands Capitaines, & grands Conſeillers aux affaires d'E-
ſtat,auoir eſté enſemble tres-ſçauans. Et quant aux Philoſophes reti- Philoſophes meſpri
rez de toute occupation publique, ils ont eſté auſſi quelquefois à la ſex & pourquºy.
verité meſpriſez, par la liberté Comique de leur temps, leurs opi
nions & façons les rendans ridicules. Les voulez-vous faire iuges des
droicts d'vn procez, desactions d'vn homme : Ils en ſont bien preſts
Ils cherchent encore s'il ya vie, s'il y a mouuement, ſi l'homme eſt
autre choſe qu'vn bœuf: que c'eſt qu'agir & ſouffrir, quelles beſtes ce -

ſont, que Loix & Iuſtice. Parlent-ils du Magiſtrat, ou parlent-ils à ·


· luy? c'eſt d'vne liberté irreuerente & inciuile. Qyent-ils loüer vn
Prince ou vn Royº c'eſt vn paſtre pour eux,oiſif comme vn paſtre,
occupé à preſſurer & tondre ſes beſtes : mais bien plus rudement. En
- eſtimez-vous quelqu'vn plus Grand, pour poſſeder deux mille arpens
de terre eux s'en mocquent,accouſtumez d'embraſſer tout le mon
de, comme leur poſſeſſion. Vous vantez-vous de voſtre nobleſſe, Nobleſſe deſang.
pour compter ſes ayeulx riches? ils vous eſtiment de peu : ne conce
uans l'image vniuerſelle de nature, & combien chacun de nous a eu
de predeceſſeurs, riches, pauures, Roys, valets, Grecs, Barbares. Et
quand vous ſeriez cinquantiéme deſcendant de Hercules, ils vous
trouuent vain, de faire valoir ce preſent de la fortune. Ainſi les deſ
daignoit le vulgaire, comme ignorans les premieres choſes &com
munes, & comme preſomptueux & inſolens. Mais cette peinture
Platonique eſt bien eſloignée de celle qu'il faut à nos hommes. On
enuioit ceux-là comme eſtans au deſſus de la commune façon, com
me meſpriſanslesactions
ticuliere publiques,commeayans
& inimitable, reglée à certains diſcoursdreſſé vne vie
hautains par
& hors A

d'vſage:ceux-cyon les deſdaigne,comme eſtansau deſſous de la com- Pedants,pourquoy


, mune façon, comme incapables des charges publiques,comme traiſ- deſdaignex. -

nansvne vie & des mœurs baſſes & viles apres le vulgaire, Odi homines qui
- - - V - - - "
le †
- les diſcours ſont
ignaua
me ils opera, Philoſophaſententia.Quant
eſtoient à ces Philoſophes,diſ-ie,com-
grands en Science,ils eſtoient §
encore plus grands en # C llCd Ill.

toute action. Et tout ainſi qu'on dit de ce Geometrien de Syracuſe, -

lequel ayant eſté deſtourné de ſa contemplation, pour en mettre ##


· quelque choſe en pratique, à la dcfenſe de ſon païs; qu'il mit ſoudain par Archimedes,
- - -

en train des engins eſpouuentables, & des effets ſurpaſſans toute c pourquoy.
•'a
s, EssAIs DE MICHEL DE MoNT AIGNE,
creance humaine : deſdaignant toutefois luy-meſme toute cette
ſienne manufacture, & penſant en cela auoir corrompu la dignité de
ſon art, de laquelle ſes ouurages n'eſtoient que l'apprentiſſage & le
ioiiet. Auſſi eux, ſi quelquefois on les a mis à la preuue de l'action,
on lesaveu voler d'vne aiſle ſi haute, qu'il paroiſſoit bien, leur cœur
& leurame s'eſtre merueilleuſement † & enrichis parl'intelli
ence des choſes. Mais aucuns voyans la place du gouuernement pô
§ ſaiſie par des hommes incapables,s'en ſont reculez. Et §
qui demanda à Crates, iuſques à quand il faudroit philoſopher, en
receut cette reſponſe : Iuſques à tant que ce ne ſoient plus desaſniers
qui conduiſent nos armées. Heraclitus reſignala Royauté à ſon fre
re. Etaux Epheſiens, qui luy reprochoient, qu'il paſſoit ſon temps à
ioüer auec les enfans deuant le temple:Vaut-il pas mieux faire cecy,
que gouuerner les affaires en voſtre compagnie : D'autres ayans leur
imagination logée au deſſus de la fortune † Monde, trouuerent les
ſieges de la Iuſtice, & les thrônes meſmes des Roys,bas & vils. Etre
fuſa Empedocles la Royauté,que les Agrigentins luy offrirent.Tha
Thales enrichy par les accuſant quelquefois le ſoing du meſnage & de s'enrichir, on luy
trafiq.
reprocha que c'eſtoit à la mode du renard, pour n'y pouuoir aduenir.
Il luy print enuie par paſſe-temps d'en monſtrer l'experience : &
ayant pour ce coupraualé ſon ſçauoir au ſeruice du § & du gain,
dreſſa vn trafiq, qui dans vn an rapporta telles richeſſes, qu'à peine
en toute leur vie,les plus experimentez de ce meſtier-là en pouuoient
faire de pareilles. Ce qu'Ariſtote recite d'aucuns, qui appelloient &
celuy-là,& Anaxagoras,& leurs séblables,ſages & non prudens,pour
n'auoir aſſez de ſoin des choſes plus vtiles; outre ce que ie ne digere
pas bien cette difference de mots, cela ne ſert point d'excuſe à mes
gens : & àvoir labaſſe & neceſſiteuſe fortune, dequoy ils ſe payent,
nous aurions pluſtoſt occaſion de prononcer tous les deux ; qu'ils
ſont & non ſages, & non prudens. Ie quitte cette premiere raiſon,
& croy qu'il vaut mieux dire, que ce malvienne de leur mauua ſe fa
çon de ſe prendre aux Sciences : & qu'à la mode dequoy nous ſom
mes inſtruits,il n'eſt pas merueille, ſinyles eſcoliers, ny les ma ſtres
n'en deuiennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes.
Science en grande
Devray le ſoin & la deſpenſe de nos peres, ne viſe qu'à nous meubler
recommendation. la teſte de ſcience : du iugement & de la vertu, peu de nouuelles.
Criez d'vn paſſant à noſtre peuple : O le ſçauant homme Et d'vnau
tre : O le bon homme! Il ne faudra pas à deſtourner ſes yeux & ſon
reſpectvers le premier. Il y faudroitvn tiers crieur:O les lourdeste
ſtes! Nous nous enquerons volontiers,Sçait-ilduGrecou du Latin ?
eſcrit-ilen vers ou en proſe ? mais,s'il eſt deuenu meilleur ou plus ad
uiſé, c'eſtoit le principal, & c'eſt ce qui demeure derriere. Il falloit
s'enquerir qui eſt mieux ſçauant, non qui eſt plus ſçauant.Nous ne
trauaillons qu'à remplir la memoire, & laiſſons l'entendement & la
Similitude.
conſcience vuides. Tout ainſi que les oyſeauxvont quelquefois à la
L IV R E P R E M I E R. , . 83

queſte du grain, & le portent aubec ſans le taſter, pour en faire be


chée à leurs petits: ainſi nos pedants vont pillotans la Science dans
les Liures, & ne la logent qu'au bout de leursléures, pour la deſgor
ger ſeulement, & mettre auvent. C'eſt merueille combien propre
ment la ſottiſe ſe loge ſur mon exemple. Eſt-ce pas faire de meſme,
ce queie fay en la pluſ-part de cette compoſition : Ie m'envay eſcor
niflant par cy par là, des Liures, les ſentences qui me plaiſent; non
pour lesgarder, carie n'aypoint de gardoire, mais pour les tranſpor
terencettuy-cy; où,àvraydire,elles ne ſont nonplus miennes,qu'en \

leur premiere place. Nous ne ſommes, ce croy-ie,ſçauans, que de la Science preſente,


eſt celle qui eſt
Science preſente : non de la paſſée, auſſi peu que de la future. Mais tyrayement noſtre.
qui pis eſt,leurseſcoliers & leurs petits nes'en nourriſſent&alimen
tent non plus,ains elle paſſe de main en main, pour cette ſeule fin,
d'en faire parade, d'en entretenir autruy, & d'en faire des contes,
comme vne vaine monnoye inutile à tout autre vſage & em ploite,
qu'à compter & ietter. Apudaliosloquididicerunt,non ipſi ſetum. Non Ils out appris de par
ler à d'autres , non pas
eſt loqucndum,ſcdgubernandum. Nature pour monſtrer qu'il n'ya rien à eux-meſmes : il nc
faut pas deuiſer, il faut
de ſauuage en ce qu'elle conduit, fait naiſtre ſouuent és Nations regler & gouuerner.
Sen. ep, re5.
moins cultiuées parart,des productions d'eſprit, quiluittent les plus
artiſtes productions.Comme ſur mon propos, le prouerbe Gaſcon
tiré d'vne chalemie,eſt-il delicat, Bouha prou bouha, mas à remuda lous
dits qu'cm# Souffler prou ſouffler, mais à remuer les doigts, nous en
ſommes là. Nous ſçauons dire, Cicero dit ainſi, voila les mœurs de
Platon, ce ſont les mots meſmes d'Ariſtote : mais nous, que diſons
nous nous meſmes? que faiſons-nous : que iugeons-nous : Autant en
diroit bienvn perroquet. Cette façon me † ſouuenir de ce riche
Romain, qui auoit eſté ſoigneux à fort grande deſpenſe, de recou
urer des hommes ſuffiſans en tout genre de Science, qu'il tenoit con Science de Grands
tinuellementautour de luy,afin que quand il eſcheoit entre ſes amis, ne ſe doit pas re
chercher en la teſte
uelque occaſion de parler d'vne choſe ou d'autre,ils ſuppleaſſent en de leurs gens,ny en
# place, & fuſſent tous preſts à luy fournir, qui d'vn diſcours, qui de ſomptueuſes Li
d'vnvers d'Homere, chacun ſelon ſon gibier: & penſoit ce ſçauoir brairies
eſtre ſien, parce qu'il eſtoit en la teſte de ſes gens. Et comme font
auſſi ceux,deſquels la ſuffiſance loge en leurs ſomptueuſes Librairies.
I'en cognoyvn, à quiquandie demande ce qu'il ſçait, il me demande
vn Liure pour le monſtrer : & n'oſeroit me dire, qu'ilale derriere ga
leux, s'il ne va ſur le champ eſtudier en ſon Lexicon,que c'eſt que ga
leux, & que c'eſt que derriere. Nous prenonsengarde les opinions & Science doit eſlre
le ſçauoird'autruy, & puis c'eſt tout:illes faut faire noſtres. Nous noſtre.
reſſemblons proprement celuy, qui ayant beſoin de feu, en iroit Similitudes.
querir chez ſon voiſin,&yenayant trouuévnbeau & grand, s'arre
ſteroit là à ſe chauffer, ſans plus ſe ſouuenir d'en rapporter chez ſoy.
Que nous ſert-ild'auoir la panſe pleine de viande, ſi elle ne ſe digere, Lucullus rendugrid -

ſi elle ne ſe transforme en nous, ſi elle ne nous augmente & fortifie Capitaine par les
Penſons-nous que Lucullus, que les Lettres rendirent & formerent Lettres.
· A

84 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGN E,


ſi grand Capitaine ſans experience, les euſt priſes à noſtre mode?
Nous nous laiſſons ſi fort aller ſur les bras d'autruy, que nousanean
tiſſons nos forces. Me veux-ie armer contre la crainte de la mort ?
· c'eſt aux deſpens de Seneca. Veux-ie tirer de la conſolation pour
moy, ou pour vn autre ?ic l'emprunte de Cicero:ie l'euſſe priſe en
moy-meſme, ſi on m'y euſt exercé. Ie n'ayme point cette ſuffiſance
relatiue & mendiée. Quand bien nous pourrions eſtre ſçauans du
ſçauoird'autruy,au moinsſages ne pouuons-nous eſtre que de noſtre
# proprelutotſageſſe.,
ſe. Euripides.
, , , , ,
avq 17m , dg14 8X ao7a/ ob@og.
# # † 8x quo Ennius: Nequidquam ſapereſapientem,qui ipſeſibiprodeſſe quiret. /20/?

#. ſi cupidus, ſi -

s'il eſt vain ou cupide, vantt5 , 69° Eºganca quantumuis vilior agna .
#† Nonenimparanda nobisſolùm,ſcd'ffuenda ſapicntia eſt. Diony ſius ſe moc
Iuu.ſat. s. quoit des Grammairiens, qui ont ſoin de s'enquerirdesmaux d'Vlyſ
Il n'eſt pas
d'amaſſer queſtion ſes, & ignorent les propres : des Muſiciens, qui accordent leurs fleu
la ſapience, 2 - - N 1 •
§eſtio§ " tcs, & n accordent pas leurs mœurs : des Orateurs qui eſtudient à dire
º º***** iuſtice, non à la faire. Si noſtre amc n'en va vn meilleur branle, ſi
nous n'en auons leiugement plus ſain, i'aymeroisauſſi cher que mon
cſcolier euſt paſſé le tempsàioüer à la paume, au moins le corps en
ſeroit plus allegre. Voyez-le reuenir delà,apresquinze ou ſeize ans
employez, il n'eſt rien ſi mal propre à mettre en beſongne : tout ce
que vous y recognoiſſez dauantage, c'eſt que ſon Latin & ſon Grec
l'ont rendu plus ſot & preſomptueux qu'il n'eſtoit party de la mai
ſon. Il en deuoit rapporter l'ame pleine, ilnel'en rapporte que bouf
fie : & l'a ſeulement enflée,en lieu delagroſſir.Ces maiſtresicy,com
me Platon dit des Sophiſtes,leurs germains,ſont de tous les hom
mes, ceux qui promettent d'eſtre les plus vtiles aux hommes, & ſeuls
entre tousleshömcs, quinon ſeulement n'amendent point ce qu'on
leur commet, comme faitvn Charpentier & vn Maſſon : maisl'em
pirent, & ſe font payer de l'auoir empiré. Si la loy que Protagoras
- propoſoit à ſes diſciples, eſtoit ſuiuie : ou qu'ils le payaſſent ſelon ſon
mot, ou qu'ilsiuraſſent au temple, combien ils eſtimoient le profit
Pedagºgues, com- qu'ilsauoient receu de ſadiſcipline, & ſelon iceluy ſatisfiſſentſapei
me deuroient gſtre ne : mes pedagogues ſe trouueroient choüez, s'eſtans remis au ſer
faye8 : ment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin appelle fort
Lettre-fcrits en plaiſamment Lettre-ferits, ces ſçauanteaux : comme ſi vous diſiez
Perigordin , que Lettre-ferus, auſquels les Lettres ont donné vn coup de marteau,
c'eſt. comme on dit. De vray le plus ſouuent ils ſemblenteſtre raualez,
meſmes du ſens commun. Car le païſant & le cordonnier,vousleur
voyez aller ſimplement & naïfuement leur train, parlant de cequ'ils
ſçauent : ceux-cypour ſe vouloir eſleuer & gendarmer de ce ſçauoir,
qui nage en la ſuperficie de leur ceruelle,vonts'embaraſſant & empe
ſtrant ſans ceſſe. Il leur eſchape de belles paroles, mais qu'vn autre les
acte de : ils cognoiſſent bien Galien, mais nullement le malade:
- · ils
L IV R E P R É M I E R. 85
ilsvous ont deſia remplylateſte de loix, & ſi n'ont encore conceule
nœud de la cauſe : ils ſçauent la Theorique de toutes choſes, cherchez
quila mette en pratique.I'ay veu chez moy vn mienamy, par manie
re de paſſe-temps,ayant à faireàvn de ceux-cy, contrefairevn iargon
de Galimatias, propos ſans ſuitte, tiſſù de pieces rapportées,ſaufqu'il
eſtoitſouuententrelardé de mots propresàleur diſpute; amuſerainſi
, tout vniour ce ſot à debattre † toufiours reſpondre aux ob
jections qu'on luy faiſoit. Et ſi eſtoit homme de Lettres & de repu
tation, & qui auoitvne belle robe. -

Vos ô patritius ſanguis quos viuere par eſt


- - - - -
† †.
viure
U11 aUICZ 1O C

Occipiti Ca2CO , poſtice occurriteſanne. - † yeux à #§ du


chef, gardez qu'on ne
qui regardera de bien prés à ce genre de gens, qui s'eſtendbien loin, †
il trouuera comme moy,que le plus ſouuent ils ne s'entendent, ny ººººº
autruy, & qu'ils ont laſouuenance aſſez pleine, mais le iugement en
tierement creux : ſinon que leur nature d'elle-meſme le leurait au
trement façonné. Comme i'ayveu AdrianusTurnebus, qui n'ayant Adrianus Turnebus
fait autre profeſſion que de Lettres, enlaquelle c'eſtoit, à mon opi-gº homme de
nion, le plus grand homme qui fuſtilya mil ans; n'auoit toutefois *
rien de pedanteſque que le port de ſa robe, & quelque façon exter
ne, qui pouuoit n'eſtre pas ciuiliſée à la courtiſane : qui ſont choſes
de neant. Et hay nos gens qui ſupportent plus mal-aiſement vne
robe qu'vne ame de trauers : & regardent à ſa reuerence, à ſon main
tien,&à ſes bottes, quel homme il eſt Car au dedans c'eſtoit l'ame
la plus polie duMonde. Ie l'ay ſouuent à mon eſcientierté en pro
pos cſloignez de ſonvſage : il y voyoit ſi clair,d'vne apprehenſion
ſi prompte,d'vn iugement ſi ſain, qu'il ſembloit qu'il n'euſt iamais
fait autre meſtier que la guerrc, & affaires d'Eſtat. Ce ſont natures
· belles & fortes :
queis arte benigna
- - - • -
- -

reſſortsTitan
Auſquels
les forma
inteſtins de
Et meliore luto finxit precordia Titan, meilleure argile , &
d'vn art plus fauorable.
qui ſe maintiennent au trauers d'vne mauuaiſe inſtitution. Or ce †ſat. 11 .

n'eſt pas aſſez que noſtre inſtitution ne nous gaſte pas, il faut qu'elle
nous change en mieux. Ilya aucuns de nos Parlemens, quand ils ont
à receuoir des officiers, qui les examinent ſeulement ſur la Science:
les autres yadiouſtent encores l'eſſay du ſens, en leur preſentant le
iugement de quelque cauſe. Ceux-cy me ſemblent auoirvn beau- science doit eſtre
coup meilleur ſtile : Et encore que ces deux pieces ſoient neceſſaires, º#* de iu
& qu'il faille qu'elles s'y trouuent toutes deux : ſieſt-ce qu'à laveritéº"
celle du ſçauoir eſt moins priſable que celle du iugement : cette-cy
ſe peut paſſer del'autre, & nonl'autre de cette-cy. Car comme dit ce
vers Grec,
ds sºir , tºnne, u5 u) gg vrap ; - - Gnom.gr. te.

A quoy faire la Science, ſi l'entendement n'y eſt : Pleuſt à Dieu que


† le bien de noſtre iuſtice ces compagnies-là ſe trouuaſſent auſſi Sçauoir , doit eſtre
ien fournies d'entendement & de conſcience, comme elles ſont incorporéàl'ame.
- H
86 ESSAIS DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
Nous n'eſtudions pas encore de Science. Non vitae#ſchole diſcimus. Or il ne faut pas atta
pour la vie, mais pour
l'eſcole. S1n. ep. oo. -
cher le ſçauoiràl'ame, il l'y faut incorporer : ilnel'en faut pasarrou
ſer,ill'en faut teindre; & s'il ne la change, & meliore ſon eſtat im
parfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laiſſer là. C'eſt vn
dangereux glaiue, & qui empêſche & offenſe ſon maiſtre, s'il eſt en
De ſorte qu'il auroit
eſté meilleur de n'ap
prendre rien. Cicer.
main foible, & qui n'en § l'vſage,vtfueritmelius non didiciſſe. A
Mhuſc. *•
l'aduenture eſt-ce la cauſe, que & nous, & laTheologie ne reque
rons pas beaucoup de Science aux femmes, & que François Duc de
Science nom requiſe Bretaigne, fils de Iean cinquieſme, comme on luy parla de ſonma
aux femmes. riage auec Iſabeau fille d'Eſcoſſe, & qu'on luyadiouſta qu'elle auoit
eſté nourrie ſimplement & ſans aucune inſtruction de Lettres;reſ
pondit,Qu'ill'en aymoit mieux, & qu'vne femme eſtoit aſſez ſça
uante, quand elle ſçauoit mettre difference entre la chemiſe & le
pourpoint de ſon mary.Auſſi ce n'eſt pasſigrande merueille, com
me on crie, que nos anceſtres n'ayent pas fait grandeſtat des Lettres,
& qu'encores auiourd'huy elles ne ſe trouuent que par rencontre
| Science aymée ſeu aux principaux conſeils de nos Roys : & ſi cette fin de s'en enrichir,
lement pour le pro qui ſeule nous eſt auiourd'huy propoſée par le moyen de la Iuriſpru
fit. dence, de la Medecine, du pedantiſme, & de laTheologie encore,
ne les tenoit en credit;vous les verriez ſans doute auſſi marmiteuſes
qu'elles furent oncques. Quel dommage, ſi elles ne nous appren
Depuis que les doctes
ſont introduits,les ver
nent ny à bien penſer, ny à bien faire ? Poſtquam docti prodierunt, boni
tueux manquent. Sºn. deſunt. Toute autre Science, eſt dommageable à celuy qui n'a la
epiſt. 2. .
Science de la bonté. Mais laraiſon que ie cherchoistantoſt,ſeroit
elle point auſſi de là; que noſtre eſtude en France n'ayant quaſi autre
but que le profit, moins de ceux que nature a fait naiſtre à de plus
genereux offices que lucratifs,s'adonnans aux Lettres,ous'y adon
nans courtement; (retirez auant quc d'en auoir pris appctit, a VI1C
| profeſſion qui n'a rien de commun auec les liures)il ne reſte plus
ordinairement, pour s'engager tout à fait à l'eſtude, que les gens -

de baſſe fortune, qui y queſtent des moyens à viure. Et de ces


gens-là, les ames § & par nature, & par inſtitution domeſti
† & par exemple, du plus bas aloy , rapportent fauſſement le
ruict de la Science. Car clle n'eſt pas pour donner iour à l'ame qui
n'en a point: ny pour faire voirvn aueugle. Son meſtier eſt, non de
luy fournir de veuë, mais de la luydreſſer, de luy regler ſes allures,
pourueu qu'elle aye de ſoy les pieds, & les iambes droites & capables.
* C'eſt vne bonne drogue que la Science, mais nulle drogue n'eſt aſſez
forte pour ſe preſeruer ſans alteration & corruption, ſelon levice du
vaſe quil'eſtuye. Telala veuë claire, qui nel'a pas droite : & parcon
4

-
ſequent voidle bien,& ne le ſuit pas : & voidlaScience, & ne s'en ſert
pas.La principale ordonnance de Platon en ſa Republique,c'eſt don
ner à ſes citoyens ſelon leur nature,leur charge. Nature peut tout,
& fait tout. Les boiteux ſont mal propres aux exercices du corps, &
aux exercices de l'eſprit lesames boiteuſes. Les baſtardes & vulgaires
-
LI V R E P R E M IE R. s7
ſont indignes de la Philoſophie. Quand nous voyons vn homme
mal chauſſé, nous diſons que ce n'eſt pas merueille s'il eſt chauſſe
tier. De meſme il ſemble que l'experience nous offre ſouuent, vn
Medecin plus mal medeciné, vn Theologien moins reformé, &
couſtumierement vn Sçauant moins ſuffiſant qu'vn autre. Ariſto
Chius auoit anciennement raiſonde dire, Que les Philoſophes nui
ſoient aux auditeurs : dautant que la pluſ-part des ames ne ſe trou
uent propres à faire leur profit de telle inſtruction : qui, ſi elle ne ſe
met à bien, ſe met à mal : aoº mu, ex Ariſtippi, accrbes ex Zenonis ſchola Mols de l'eſcole d'Ari
ſtippus , reueſches de
cxire. En cette belle inſtitution que Xenophon preſte aux Perſes, celle de Zenon. Ctc. ae
nat. Deor. l. 3.
nous trouuons qu'ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les
autres nations font les Lettres. Platon dit que le fils aiſné en leur ſuc Vertſ; enſeign ée par
ceſſion royale, eſtoit ainſi nourry. Apres ſa naiſſance, on le don les Perſes à leurs en
noit, non à des femmes, mais à des eunuches de la premiere autho fans, au lieu de let
f}'6'5,
rité autour des Roys,à cauſe de leurvertu. Ceux-cy prenoient charge
de luy rendre le corps beau & ſain; & apres ſeptans le duiſoiét à mon Enfans aiſnex des
ter à cheual,&aller à la chaſſe.Quand il eſtoit arriuéau quatorziéme, Roys de Perſe, com
ils le depoſoient entre les mains de quatre : le plus ſage, le plusiuſte,le me nourru.
plus tempcrant,le plusvaillant de la nation. Le premier luy appre
noit la Religion : le ſecond, à eſtre touſiours veritable : le tiers, à ſe
rendre maiſtre des cupiditez : le quart, à ne rien craindre. C'eſt choſe
digne de tres-grande confideration, qu'en cette excellente police de
Lycurgus, & à laverité monſtrueuſe par ſa perfection, ſi ſoigneuſe
pourtant de la nourriture des enfans, comme de ſaprincipale charge, -

& au giſte meſme des Muſes, ils'y face ſi peu de mention de la doctri Doctrine deſdai
ne : comme ſi cette genereuſe ieuneſſe deſdaignant tout autre ioug gnée parlaituneſſe
que de lavertu, on luy ayc deu fournir, au lieu de nos maiſtres de la dºmonienne.
Science, ſeulement des maiſtres de vaillance, prudence & iuſtice.
Exemple que Platon a ſuiuy en ſes loix. La façon de leur diſcipline, Diſcipline des Ldte
c'eſtoit leur faire des queſtions ſur le iugement des hommes, & de demoniens, quelle.

leurs actions : & s'ils condamnoient & loüoient, ou ce perſonnage,


ou ce faict, il falloit raiſonner leur dire, & par ce moyen ils aigui
ſoient enſemble leurentendement,&apprenoient le droict. Aſtya
ges en Xenophon, demande à Cyrus compte de ſa derniere leçon,
C'eſt, dit-il, qu'en noſtre eſcole vngrandgarçon ayantvn petit ſaye,
le donna àl'vn de ſes compagnons de plus petite taille, & luy oſtaſon
ſayc, qui eſtoit plus grand : noſtre precepteur m'ayant fait iuge de ce
, different; ie iugeay qu'il falloitlaiſſer les choſes en céteſtat, & que
l'vn&l'autre ſembloiteſtre mieuxaccommodé en ce poinct:ſurquoy
il me remoi ſtra quci'auois mal fait: carie m'eſtois arreſté à conſide
rer la bien-ſeance, & il falloit premierement auoir proueu à laiuſti
ce, qui vouloit quc nul ne fuſt forcé en ce qui luy appartenoit. Et
dit qu'il en fut foiicté, tout ainſi que nous § en nosvillages,
pour auoir oublié le premier Aoriſte de Tva .. Mon regent me feroit En genre dcmonſtra
vne belle harangue ingenere demonſtratiuo,auant qu'il me perſuadaſt tif.

· · , - H ij
'.
ss ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
que ſon eſcole vaut cette-là. Ils ont voulu couper chemin : & puis
Effet principal des u'il eſt ainſi que les Sciences, lors meſme qu'on les prend de droit
Sciences. l, ne peuuent que nous enſeigner la prudence, la preud'hommie &
la reſolution,ils ontvoulu d'arriuée mettre leurs enfans au propre des
effets, & les inſtruire non par ouïr dire, mais par l'eſſay de l'action,
en les formant & moulant viuement, non ſeulement de preceptes
& paroles, mais principalement d'exemples & d'œuures :afin que ce
ne fuſt pas vne Science en leur ame, mais ſa complexion & habitu
de : que ce ne fuſt pas vn acqueſt, maisvne naturelle poſſeſſion. A ce
• - · propos, on demandoit à Ageſilaus ce qu'il ſeroit d'aduis que les en
Inſtitution belle fans apprinſſent : Ce qu'ils doiuent faire eſtanshommes, reſpondit
des enfans. il. Ce n'eſt pas merueille, ſivne telle inſtitutiona produit des effets
ſi admirables. On alloit, dit-on,aux autres villesde Grece chercher
des Rhetoriciens, des Peintres, & des Muſiciens : mais en Lacede
mone des Legiſlateurs , des Magiſtrats, & † d'armée : à
Athenes on apprenoit à bien dire, & icy à bien faire : là à ſe démeſ
ler d'vn argument ſophiſtique, & à rabattre l'impoſture des mots
captieuſement entrelaſſez, icy à ſe démeſler des appas de la volupté,
, & à rabatre d'vn grand courage les menaces de la fortune & de la
mort : ceux-là s'embeſongnoient apresles paroles, ceux-cyapres les
choſes : là c'eſtoit vne continuelle exercitation de lalangue,icyvne
continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'eſt pas eſtrange, ſi
Antipater leur demandant cinquante enfans pour oſtages, ils reſ
pondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient
mieux donner deux fois autant d'hommes faits : tant ils eſtimoient
la perte de l'education de leur païs. Quand Ageſilausconuie Xeno
phon d'enuoyer nourrir ſes enfans à Sparte, ce n'eſt pas pour yap
rendre la Rhetorique, ou Dialectique : mais pour apprendre (ce
dit-il) la plus belle Science qui ſoit, à ſçauoir la Science d'obeïr &
science d'obeir & de commander. Il eſt tres-plaiſant, de voir Socrates à ſa mode ſe
de commºnººr mocquant de Hippias, qui luy recite comment ila gaigné, ſpeciale
ment en certaines petites villettes de la sicile,bonne ſomme d'ar
gent,à regenter : & qu'à Sparte il n'agaigné pasvn ſol. Que ce ſont
gens idiots, qui ne ſçauent ny meſurer ny compter : ne font eſtat
ny de Grammaire ny de rythme : s'amuſans ſeulement à ſçauoir la
ſuitte des Roys,eſtabliſſement & decadence des Eſtats, & tels fatras
de comptes. Et au bout de cela,Socrates luy faiſantaduoüer par le
-

menu,l'excellence de leur forme de gouuernement public, l'heur &


vertu de leurvie priuée,luy laiſſe deuiner la concluſion de l'inutilité
de ſes arts. Les exemples nous apprennent, & en cette martiale poli
sciences amolliſ ce, & en toutes ſes ſemblables, que l'eſtude desSciencesamollit & ef
ſent & effeminent fcmine les courages, plus qu'il ne les fermit &aguerrit. Le plus fort
les courages. Eſtat, qui paroiſſe pour le preſent au monde, eſt celuy des Turcs,
peuples également duits à l'eſtimation des Armes, & meſpris des
Lcttrcs. Ie trouue Rome plus vaillante auant qu'elle fuſt ſçauante.
L IV R E P R E M I E R. 89

Les plusbelliqueuſesNations en nos iours, ſont les plusgroſſieres&


ignorantes. LesScythes,les Parthes,Tamburlan, nous ſeruent à cet
te preuue. Quand les Gots rauagerent la Grece, ce qui ſauua toutes
les Librairies d'eſtre paſſéesau feu, ce fut vnd'entre eux qui ſemacet
te opinion; qu'il failloitlaiſſer ce meuble entieraux ennemis, propre
' à les deſtourner de l'exercice militaire, & amuſer à des occupations
ſedentaires & oyſiues. Quand noſtre Roy Charles huictieſme, quaſi
ſans tirerl'cſpée du fourreau, ſe veid maiſtre du Royaume de Naples,
& d'vne bonne partie de la Toſcane, les Seigneurs de ſa ſuitte attri
buerent cette ineſperée facilité de conqueſte, à ce que les Princes &
la Nobleſſe d'Italie s'amuſoient plus † rendre ingenieux & ſça
uans, que vigoureux & gucrriers. --

T)e l'inſtitution des enfans, à Madamc Diane de Foix, Comteſſe


- de Gurſon. -

C H A P ITR E XXV.

# E ne vis iamais pere, pour boſſé ou teigneux que fuſt


# ſon fils, quilaiſſaſt de l'aduoüer : non pourtant, s'il n'eſt
# du tout enyuré de cett'affection, qu'il ne s'apperçoiue Affection des peres
#,S#e# de ſa defaillance : mais tant ya qu'il eſt ſien. Auſſi moy, enuers leurs enfans.
ie voy mieux que tout autre, que ce ſont icy des reſueries d'homme, \

qui n'a gouſté des Sciences que la crouſte premiere en ſon enfance,
& n'en a retenu qu'vn general & informe viſage: vn peu de chaque
choſe,& rien du tout, à la Françoiſe. Car en ſomme,ie ſçay qu'ilya :
vne Medecine,vne Iuriſprudence, quatre parties en la Mathemati
que, & groſſierement ce à quoy ellesviſent. Et àl'aduenture encore Pretentions des
ſçay-ie la pretention des Sciences en general, au ſeruice de noſtre Sciences.
vie : mais d'y enfoncer plus auant, de m'eſtre rongé les ongles àl'e-
ſtude d'Ariſtote monarque de la doctrine moderne, ou opiniaſtré
aPges quelque Science,ie ne l'ay iamais fait : ny n'eſt art dequoy ie
©euſſe peindre ſeulement les premiers lineaments. Et n'eſt enfant
des claſſes moyennes, qui nc ſe puiſſe dire plus ſçauant que moy:
qui n'ay ſeulement pas dequoy l'examiner ſur ſa premiere leçon.
Et ſi l'on m'y force, ie ſuis contraint aſſez ineptement, d'en tirer
quelque matiere de propos vniuerſel, ſur quoy i'examine ſon iuge
ment naturel : leçon qui leur eſt autant incognuë, comme à moy
la leur. Ie n'ay dreſſé commerce auec aucun Liure ſolide, ſinon Plu
tarque & Sencque, où ie puiſe comme les Danaïdes, rempliſſant &
verſant ſans ceſſe. I'en attache quelque choſe à ce papier, à moy, ſi
peu que rien. L'Hiſtoire c'eſt mon gibier en matiere de Liures, ou
la Poéſie, que i'aymed'vne particuliere inclination : car, comme di- .
ſoit Cleantes, tout ainſi que la voix contrainte dans H l'eſtroit
iij canal Similitude ! A
»o EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
Poéſie , & de ſes d'vne trompette ſort plus aiguë & plus forte : ainſi me ſemble-ilque
effets. la ſentence preſſée aux pieds nombreux de la Poëſie, s'eſlance bien
plus bruſquement, & me ficrt d'vne plusviue ſecouſſe. Quant aux
facultez naturelles qui ſont en moy,dequoy c'eſt icy l'eſſay,ie les ſens
fléchir ſous la charge : mes conceptions & mou iugement ne mar
chent qu'à taſtons, chancelant,bronchant & chopant : & quand ie
ſuis allé le plus auant qucie puis, ſi ne me ſuis-ie aucunement fatis
fait : Ie voy encore du païs au delà: mais d'vne veuë trouble, & en
· nuage, que ie ne puis demeſler : Et † de parler indiffe
remment de tout ce qui ſe preſente à ma fantaſie, & n'y employant
que mes propres & naturels moyens; s'il m'aduient, comme il fait
ſouuent, de rencontrer de fortunc dans les bons Autheurs ces meſ
mes lieux que i'ay entrepris de traiter, comme ie vien de faire chez
Plutarque tout preſentement,ſon diſcours de la force de l'imagi
nation : à me recognoiſtre au prix de cesgens-là,ſifoible & ſichetif,
ſi poiſant & ſi endormy,ie me fay pitié, ou deſdain à moy-meſme.
Si me gratifie-ie de cecy, que mes opinions ont cét honneur de ren
, contrer ſouuent auec les leurs, & que ievays au moins de loin apres,
diſant que voire.Auſſi que i'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoi
ſtre l'extréme difference d'entre eux & moy: Et laiſſe ce neantmoins
courir mcsinuentions ainſi foibles & baſſes, comme ie lesay produi
tes; ſans en replaſtrer&recoudre les defauts que cette comparaiſon
m'y a deſcouuerts. Il faut auoir les reins bien fermes, pour entre
Lieux des Eſcri prendre de marcher front à front aucc ces gens-là. Les Eſcriuains
uains de noſtre ſie indiſcrets de noſtre ſiecle, qui parmyleurs ouurages de neant, vont
cle,pris des anciens, ſemant des lieux entiers des anciens Autheurs, pour ſe faire hon
& leurdifference. neur, font le contraire. Car cetteinfinie diſſemblance de luſtres rend
/
vnviſage ſi paſle, ſiterny, & ſi laid à ce qui eſt leur, qu'ilsy perdent
beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. C'eſtoient deux contraires fan
Eſcrits de chryſip taſies. Le Philoſophe Chryſippus meſloit à ſes Liures, non les paſſa
pu,quels. es ſeulement, mais des ouurages entiersd'autres Autheurs: & en vn
la Modée d'Eurypides: & diſoit Apollodorus, que qui en retranche
roit ce qu'il y auoit d'eſtranger, ſon papier demeureroit en blapc.
Eſcrits d'Epicure. Epicurus au rebours, en trois cens volumes qu'il laiſſa, n'auoit pº
mis vne ſeule allegation. Il m'aduint l'autre iour de tomber ſurvn
tel paſſage : i'auois traiſné languiſſant apres des paroles Françoiſes,
ſi deſcharnées, & ſi vuides de matiere & de ſens, que ce n'eſtoient
voirement que paroles Françoiſes : au bout d'vn long & ennuyeux
chemin,ie vins à rencontrer vne piece haute, riche & eſleuée iuſ
ques aux nuës: Si i'euſſe trouué la pente douce, & la montéevn peu
alongée, cela euſt eſté excuſable : c'eſtoitvn precipice ſi droit & ſi
· coupé, que des ſix premieres paroles ie cognus que ic m'enuolois
en l'autre monde : de là ie deſcouuris la fondriere d'où ie venois, ſi
baſſe & ſi profonde, que ie n'eus oncques puis le cœur de m'y faua
ler. Si i'eſtoffois l'vn de mes diſcours de ces riches deſpouïlles, il
, L IV R E P R E M I E R. 9r
eſclaireroit par trop la beſtiſe des autres. Reprendre en autruy mes
propres fautes, ne me ſemble non plus incompatible, que de re
prendre, comme ie fayſouuent, celles d'autruy en moy. Il les faut
accuſer partout, &leur oſter tout lieu de franchiſe. Si ſçay-ie.com
bienaudacieuſemcnti'en treprens moy-meſme à tous cou ps, de m'é-
galer à mes larrecins, d'aller pair à pair quand & eux : non ſans vne
temeraire eſperance, que ie puiſſe tromper les yeux des iuges à les
diſcerner. Mais c'eſt autant par le benefice de mon application, que
parle benefice de moninuention & de ma force. Et puis,ie ne luitte
point en gros ces vieux champions-hà, & corps à corps: c'eſt parre
prinſes, menuës &legeres atteintes.Ie ne m'yaheurte pas:ie ne fay
que les taſter : & ne vay point tant, comme ie marchande d'aller. Si
ie leur pouuoy tenir palot, ie ſerois honneſte homme : carie ne les
entreprens que par où ils ſont les plus roides. De faire ce que i'ay
deſcouuert d'aucuns, ſe couurir des armes d'autruy, iuſques à ne
monſtrer pas ſeulement le bout de ſes doigts : conduire ſon deſſein,
comme il eſt aiſé aux ſçauans envne matiere commune, ſous lesin
| uentions anciennes, rappiccées par cy par là : à ceux qui les veulent
cacher & faire propres, c'eſt premierement iniuſtice&laſcheté, que
n'ayans rien en leur vaillant, par où ſe produire, ils cherchent à ſe
preſenter parvnevaleur purement eſtrangere : & puis, grande ſot
tiſe, ſe contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approba
tion du vulgaire,ſe deſcrierenuers les gens d'entendement, qui ho
chent du nez cette incruſtation empruntée : deſquels ſeuls laloüan
ge a du poids. De ma part il n'eſt rien que ievueille moins faire. Ie
ne dis les autres, ſinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche Cent0n5 tres-inge
pas les centons, qui ſe publient pour centons : & i'enayveu de tres mieux.
ingenieux en mon temps: entre-autresvn, ſous le nom de Capilu
pus : outre les anciens. Ce ſont des eſprits, qui ſe font voir, & par
ailleurs, & par là, comme Lipſius en ce docte & laborieux tiſſu de Politiques de Lip
ſes Politiques. Quoy qu'il en ſoit,veux-ie dire, & quelles que ſoient ſius.
ces inepties,ie n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'vn mien
pourtraict chauue & griſonnant, où le Peintre auroit mis non vn
viſage parfait, mais le mien. Car auſſi ce ſont icy mes humeurs &
opinions : Ie les donne, pour ce qui eſt en ma creance, non pour ce
qui eſt à croire. Ie neviſe icy qu'à deſcouurir moy-meſme, qui ſe
ray par aduenture autre demain, ſi nouuel apprentiſſage me chan
ge. Ie n'ay point l'authorité d'eſtre creu, ny ne le deſire, me ſen
tant trop mal inſtruit pour inſtruire autruy. Quelqu'vn doncq'
ayant veu le chapitre precedent, me diſoit chez moy l'autre iour,
que ie me deuois eſtre vn petit eſtendu ſur le diſcours de l'inſtitu
tion des enfans. Or,Madame, ſi i'auoy quelque ſuffiſance en ce ſu
jet,ie ne pourroyla mieux employer que d'en faire vn preſent à ce
petit homme, qui vous menace de faire tantoſt vne belle ſortie de
chez vous : vous eſtes trop genereuſe pour commencer autrement
H iiij
9, EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
que par vn maſle. Carayant eu tant de part à la conduite de voſtre
mariage, i'ay quelque droit & intereſt à la grandeur & proſperité
de tout ce qui en viendra : outre ce que l'ancienne poſſeſſion que
vous auez ſur ma ſeruitude, m'oblige aſſez à deſirer honneur,bien
Inſtitution des en & aduantage à tout ce qui vous touche : Mais à la verité ie n'y en
fans,importante &" tends ſinon cela , que la plus grande difficulté & plus importante
difficile. - » - - / - V • -

de l'humaine Science ſemble eſtre en cét endroit, où il ſe traitte de


la nourriture & inſtitution des enfans. Tout ainſi qu'en l'Agricul
ture, les façons, qui vont deuant le planter, ſont certaines & ai
ſées, & le planter meſme. Mais depuis que ce qui eſt planté,vient
à prendre vie ; à l'eſleuer, il y avne grande varieté de façons, & dif
ficultez : pareillement aux hommes, ilya peu d'induſtrie à les plan
ter : mais depuis qu'ils ſont nais, on ſe charge d'vn ſoing diuers,
Inclinations ten plein d'occupation & de crainte, à les dreſſer & nourrir. La montre
dres & obſcures au de leurs inclinations eſt ſi tendre en ce bas âge, & ſi obſcure, les pro
bas #ge.
meſſes ſi incertaines & fauſſes, qu'il eſt mal-aiſé d'yeſtablir aucun
ſolide iugement. Voyez Cimon,voyez Themiſtocles & mille au
tres, combien ils ſe ſont diſconuenus à eux-meſmes. Les petits des
ours, & des chiens, monſtrent leur inclination naturelle : mais les
hommes ſe iettăns incontinent en des accouſtumances, en des opi
nions, en des loix, ſe changent ou ſe déguiſent facilement. Sieſt
il difficile de forcer les propenſions naturelles : D'où il aduient que
par faute d'auoir bien choiſi leur route, pour neant ſe trauaille-on
ſouuent, & employe-lon beaucoup d'âge, à dreſſer des enfans aux
choſes,auſquelles ils ne peuuent prendre picd. Toutefois en cette
difficulté mon opinion eſt, de les acheminer touiiours aux meil
leures choſes, & plus profitables : & qu'on ſe doit peu appliquer à
CCS legeres diuinations & prognoſtiques , que nous prcnons des
mouuemens de leur enfance. Platon en ſa Republique, me ſemble
leur donner trop d'authorité. Madame, c'eſt vn grand ornement
Science , outil de que la Science, & vn outil de merueilleux ſeruice, notamment aux
merueilleux ſerui pcrſonnes eſleuées en tel degré de fortune, comme vous eſtes. A la
CC'.
verité elle n'a point ſon vrayvſage en mainsviles & baſſes. Elle eſt
bicn plus fiere, de preſter ſes moyens à conduire vne guerre, à com
mander vn peuple,à pratiquer l'amitié d'vn Prince, ou d'vne Na
tion eſtrangere, qu'à dreſſer vn argument dialectique, à plaidervn
appel, ou ordonnervne maſſe de pillules. Ainſi, Madame,ie croy
que vous n'oublierez pas cette partie en l'inſtitution des voſtres,
vous qui en auez ſauouré la douceur, & qui eſtes d'vne race lettrée:
Eſcrits des anciens car nous auons encore les Eſcrits de ces anciens Comtes de Foix,
Comtes de Foix.
d'où Monſieur le Comte voſtre mary & vous, eſtes deſcendus : &
François Monſieur de Candale, voſtre oncle, en fait naiſtre tous les
iours d'autres, qui eſtendront la cognoiſſance de cette qualité de
".
voſtre famille, à pluſieurs ſiecles : partant ie vous veux dire là deſ
ſusvne ſeule fantaſie, que i'ay contraire au commun vſage : C'eſt
L.IV R E P R E M I E R. 93
tout ce que ie puis conferer à voſtre ſeruice en cela. La charge du
gouuerneur, que vous luy donnerez, du choix duquel depend tout
l'effet de ſon inſtitution, ellea pluſieurs autresgrandes parties, mais
ie n'y touche point, pour n'y ſçauoir rien apporter qui vaille : & de
cét article,ſur lequel ie me meſle de luy donner aduis, il m'en croi
ra autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant de maiſon, qui
recherche les Lettres, non pour le gain (car vne fin ſi abiecte, eſt Lettres , pourquoy
indigne
pend de la gracetant
d'autruy)ny & faueur
pour lesdes Muſes, & puis
commoditez elle regarde
externes, & de-principalement
que pour les º Jº recher aoi
ſiennes propres, & pour s'en enrichir & parer au dedans, ayant plû- *
toſt enuie d'en reüſſir habile homme, qu'homme ſçauant; ie vou
drois auſſi qu'on fuſt ſoigneux de luy choiſir vn conducteur, qui paa .. qui doit
euſt pluſtoſt la teſte bien faite, que bien pleine : & qu'ony requiſt #ſ.
tous les deux, mais plus les mœurs & l'entendement que la Scien- ,
ce : & qu'il ſe conduiſiſt en ſa charge d'vne nouuelle manicre. Qn
ne ceſſe de criailier à nos oreilles, comme qui verſeroit dans vn an
tonnoir : & noſtre charge ce n'eſt que redire ce qu'on nous a dit. Ie
deſirerols qu'il corrigeaſt cette partie, & que de belle arriuée, ſelon
la portée de l'ame, qu'il a en main,il commençaſt à la mettre ſur la
montre, luy faiſant gouſter les choſes, les choiſir, & diſcerner d'el
le-meſme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy Maiſtres, comme
laiſſant ouurir.
qu'il eſcoute ſonIediſciple pas qu'il
neveuxparler à ſoninuente, & parle &
tour. Socrates, ſeul : ie veux
depuis dºiºntſ porter
Ar- #" en
de leurs
ceſilaus, faiſoient premierement parler leurs diſciples, & puis ils iſciples.
parloient à eux. Obeſt plerumque iis, qui diſcere volunt, auctoritas co- des
ºſ#º#
inſtructeurs , eſ
rum, qui docent. Il eſt bon qu'il le face trotter deuant luy, pour iu- †
- - - N - - - cſtudlans. Cic. Natur.

ger de ſon train : & iuger iuſques à quel poinct il ſe doit raualler, §
pour s'accommoder à ſa force. A faute de cette proportion, nous -

gaſtons tout. Et de la ſçauoir choiſir, & s'y conduire bien meſuré


ment, c'eſt vne des plusardués beſongnes que ieſçache : Et eſtl'effet
d'vne haute ame & bien forte, de ſçauoir condeſcendre à ces allures
pueriles, & les guider. Ie marche plus ferme & plus ſeur, à mont
qu'àval. Ceux qui, comme noſtre vſage porte, entreprennent d'v- JZ diuerſes à
ne meſme leçon & pareille meſure de conduite, regenter pluſieurs ###"
eſprits de ſi diuerſes meſures & formes : ce n'eſt pas merueille, ſi en
tout vn peuple d'enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois
qui rapportent quelque iuſte fruict de leur diſcipline. Qu'il ne luy
demande pas ſeulement compte des mots de ſa leçon, mais du ſens
& de la ſubſtance. Et qu'il iuge du profit qu'il aura fait, non par le
veſmoignage de ſa memoire , mais de ſa vie. Que ce qu'il viendra
d'apprendre, il le luy face mettre en cent viſages, & accommoder
à autant de diuers ſujets, pour voir s'il l'a encore bien pris & bien
fait ſien, prenant l'inſtruction à ſon progrez, des paidagogiſmes
de Platon. C'eſt teſmoignage de crudité & indigeſtion, que de re
gorger la viande comme on l'aauallée : l'eſtomach n'a pas fait ſon
• r
",
94 EssAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
Similitude. operation, s'il n'a fait changer la façon & la forme, à ce qu'on luy
auoit donné à cuire. Noſtre ame ne branle qu'à credit,liée & con
trainte à l'appetit des fantaſies d'autruy, ſerue & captiuée ſous l'au
thorité de leur leçon. On nous a tant aſſujettis aux cordes, que nous
n'auons plus de franches allures : noſtre vigueur & liberté eſt eſtein
Ils ne ſortent iamais
de tutelle , pour iouir
te. Nunquam tutele ſue fiunt. Ie vy priuément à Piſe vn honneſte
de leurs droicts. Senec. homme, mais ſi Ariſtotelicien, que le plus general de ſes dogmes
epiſt. 33 eſt : Que la touche & †
de toutes imaginations ſolides, & de
Dočhrine d.Ariſto toute verité, c'cſt la conformité à la doctrine d'Ariſtote : que hors
te trop eſtroitement de là, ce ne ſont que chimeres & inanité : qu'il a tout veu & tout
embraſ$ce, dit. Cette ſienne propoſition, pour auoir eſté vn peu trop large
ment & iniquement interpretée , le mit autrefois, & tint long
temps en grand acceſſoire à l'inquiſition à Rome. Qu'il luy face
IOllt paſſer par l'eſtamine, & ne loge rien en ſa teſte par ſimple au
thorité, & à credit. Les principes d'Ariſtote ne luy ſoient princi
pes, non plus que ceux des Stoïciens ou † : Qu'on luypro
poſe cette diuerſité de iugemens, il choiſira s'il peut : ſinonilende
meurera en doute. -

Che non men che ſaper dubiar m'aggrada. -

Car s'il embraſſe les opinions de Xenophon & de Platon, par ſon
ropre diſcours, ce ne ſeront plus les leurs, ce ſeront les ſiennes. Qui
ue chacun s'affran
† vn autre, il ne ſuit rien : Il ne trouue rien:voire il ne cherche
chiſſe & ſe donne à ricn. Nonſumus ſubrºge,ſibiquiſqueſe vindicct. Qu'il ſçache, qu'il ſçät,
ſoy-meſme : nous ne au moins. Il faut qu'il imboiue leurs humeurs, non qu'il apprenne
viuös pas ſous vn Roy.
Senec. epiſt. ii leurs preceptes : Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où il les tient,
mais qu'il ſe les ſçache approprier. Laverité & la raiſon ſont com
munes à chacun, & ne ſont non plus à qui lesa dites premierement,
qu'à qui les dit apres. Ce n'eſt non plus ſelon Platon, que ſelon moy:
puis que luy & moy l'entendons & voyons de meſme. Les abeilles
Similitude. pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui eſt
tout leur; ce n'eſt plus thin, ny marjolaine : Ainſi les pieces emprun
tées d'autruy,illes transformera & confondra, pour en faire vnou
urage tout ſien,à ſçauoir ſon iugement : ſon inſtitution,ſon trauail
& cſtude ne viſera qu'à le former. Qu'il cele tout ce dcquoyila eſté
ſecouru, & ne produiſe que ce qu'il en a fait. Les pilleurs,les em
prunteurs, mettent en paradeleurs baſtimens,leursachapts, non pas
ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les eſpicesd'vn homme
de Parlement : vous voyez les alliances qu'il a gaignées, & honneurs
à ſes enfans. Nul ne met encompte public ſa recepte : chacun y met
Gain de l'eſtude, ſon acqueſt. Le gain de noſtre eſtude, c'eſt en eſtre deuenu meil
quel. leur & plus ſage. C'eſt (diſoit Epicharmus)l'entendement quivoit
Entendement do & qui oit : c'eſt l'entendement qui approfite tout, qui diſpoſe tout,
mine & rºgne ſur qui agit, qui domine & qui regne : toutes autres choſes ſont aueu
t0t}t«
gles, ſourdes, & ſans ame. Certes nous le rendons ſeruile & coüard,
pour ne luy laiſſer la liberté de rien faire de ſoy. Qui demandaia

L Iv R E P REMIE R. »s
mais à ſon diſciple ce qu'il luy ſemble de la Rhetorique & de la
Grammaire, de telle ou telle ſentence de Ciceron : On nous les plac
ue en la memoire toutes empennées, comme des Oracles, où les
lettres & les ſyllabes ſont de la ſubſtance de la choſe. Sçauoir par Sçauoir par cœur,
cœur n'eſt pas ſçauoir : c'eſt tenir ce qu'on a donné en garde à ſame que c'eſt.
moire. Ce qu'on ſçait droitement, on en diſpoſe, ſans regarder au
patron, ſans tourner les yeux vers ſon liure. Faſcheuſe ſuffiſance,
qu'vne ſuffiſance pure liureſque : Ie m'attens qu'elle ſerue d'orne
ment, non de fondement : ſuiuant l'aduis de Platon, qui dit, la fer , Philoſophie Yraye,
meté, la foy,la ſincerité, eſtrelavraye Philoſophie : les autres Scien ſelon Platon, quelle.
ces, & qui viſent ailleurs, n'eſtre que fard. Ie voudrois que le Paluel
ou Pompée, ces beaux danſeurs de mon temps,apprinſſent desca
prioles à les voir ſeulement faire, ſans nous bouger de nos places,
comme ceux-cyveulentinſtruire noſtre entendement, ſans l'eſbran
ler : ou qu'on nous apprint à manier vn cheual, ouvne pique, ouvn
Luth, ou la voix, ſans nous y exercer : comme ceux icy nous veu
lent apprendre à bien iuger, & à bien parler, ſans nous exercer à par
ler ny à iuger. Or à cét apprentiſſage tout ce qui ſe preſente à nos
yeux,ſert de Liure ſuffiſant : la maliced'vn page, la ſottiſe d'vn va
let, vn propos de table, ce ſont autant de nouuelles matieres. A
cette cauſe † commerce des hommesy eſt merueilleuſement pro Viſite des païs eſträ
pre, & la viſite des païs eſtrangers : non pour en rapporter ſeule gers,fortpropre pour
ment, à la mode de noſtre Nobleſſe Françoiſe, combien de pas a linſ étiondelen477C6 ,
Santa rotonda, ou la richeſſe descaleſſons de la Signora Liuia, ou com
|!

me d'autres, combien le viſage de Neron, de quelque vieille ruine


de là, eſt pluslong ou plus large, que celuy de †pareilleme
daille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces
Nations & leurs façons : & pour frotter & limer noſtre ceruelle
contre celle d'autruy ; ie voudrois qu'on commençaſt à le prome
ner dés ſa tendre enfance : & premierement, pour faire d'vne
pierre deux coups, par les nations voiſines, où le langage eſt plus
eſloigné du noſtre, & auquel ſi vous ne la formez de bonne heu
re, la langue ne ſe peut plier. Auſſi bien eſt-ce vne opinion re
ceuë d'vn chacun, que ce n'eſt pas raiſon de nourrir vn enfant au Enfans ne doiuent
giron de ſes parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, & eſtre nourris au gi
relaſche,voire les plus ſages : ils ne ſont capables ny de chaſtier ſes ron de leurs parens,
& pourquoy.
· fautes, ny de le voir nourrygroſſierement comme il faut, & hazar
deuſement. Ils ne le ſçauroient ſouffrir reuenir ſuant & poudreux
de ſon exercice,boire chaud,boire froid,nylevoir ſurvn cheual re
bours, ny contre vn rude tireur le fleuret au poing, ou la premiere
harquebuſe qui ſerencontre. Car il n'ya remede, quienveut faire vn
homme de bien,ſans doute il ne le faut pas eſpargner en cette ieu
neſſe; & faut ſouuent choquerles reglesdela Medecine : Ce braue doit paſſer
Vitamqueſub dio, & trepidis agat ſa vie à l'erte, Dans les
perils & les aſpres tra
- In rebus. uaux. Horat. l.3.
96 EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
Ce n'eſt pas aſſez de luyroidir l'ame,illuyfaut auſſi roidir les muſ
cles; elle eſt trop preſſée, ſi elle n'eſt ſecondée : & atrop à faire, de
ſeule fournir à deux offices. Ie ſçay combien ahanne la mienne en
· compagnie d'vncorps ſi tendre, ſi ſenſible, & qui ſe laiſſe ſi fort aller
ſur elle Et apperçoy ſouuent en ma leçon, qu'en leurs Eſcrits, mes
maiſtres font valoir pour magnanimité & force de courage, des
exemples, qui tiennentvolontiers plus de l'eſpeſſiſſure de la peau &
dureté des os. I'ay veu des hommes, des femmes, & des enfans, ainſi
nays; qu'vne baſtonade leur eſt moins qu'à moyvne chiquenaude:
ui ne remuent ny langue ny ſourcil aux coups qu'on leur donne.
JMccouſtumance au Quand les Athletes contrefont les Philoſophes en patience, c'eſt
trauail , neceſſaire pluſtoſt vigueur de nerfs que de cœur. Orl'accouſtumance à porter
dés le bas âge. † trauail,eſt accouſtumance à porter la douleur: labor callum obducit
† dolori. Il le faut rompre à la peine, & aſpreté des exercices †
Cis.Thuſc. l.a. dreſſer à la peine, &aſpreté de la diſlocation , de la colique, du cau
ſtere : & de la geaule auſſi,& de la torture. Car de ces derniers icy,
encore peut-ileſtre enprinſe, qui regardent les bons, ſelon le temps,
comme les meſchanse Nous en ſommes à l'eſpreuue. Quiconque
combat les loix, menace les gens de bien † & de la corde.
Et puis,l'authorité du gouuerneur, qui doit eſtreſouueraine ſur luy,
s'interrompt & s'empeſche par la preſence des parens. Ioint que ce
reſpect quela famille luyporte,lacognoiſſance des moyens & gran
deurs de ſa maiſon, ce ne ſont pas à mon opinion legeres incom
commercedes hom- moditez encét âge. En cette eſcole du commerce des hommes, i'ay
J234f5• ſouuent remarqué cevice, qu'au lieu de prendre cognoiſſanced'au
- truy, nous ne trauaillons qu'à la donner de nous : & ſommes plus en
eine de debiter noſtre marchandiſe, que d'en acquerir de nouuelle.
Le ſilence & la modeſtie ſont qualitez tres-commodes à la conuer
ſation. On dreſſera cét enfant à eſtre eſpargnant & meſnager de ſa
silence & mode- ſuffiſance, quand il l'auraacquiſe, & à ne ſe § point desſot
e. - tiſes & fables qui ſe diront en ſa preſence : car c'eſt vne inciuile im
portunité de choquer tout ce qui n'eſt pas de noſtre appetit. Qu'il
ſe contente de ſe corriger ſoy-meſme. Et ne ſemble pas reprocher
or neggeg , ººyºººº qu'il refuſe à faire, nycontraſteraux mœurs publi
faſt § §endre ques. Licetſapcreſine pompa, ſinc inuidia. Fuye ces 1mages regenteuſes
†" du monde,& inciuiles & cette puerile ambition, de vouloir paroi
ſtre plus fin, pour eſtre autre; & comme ſi ce fuſt marchandiſe malai
Similitude. ſée,que reprehenſions & nouuelletez,vouloir tirer de là, nom de
Si Socrates & Ariſtip- quelque peculiere valeur. Comme il n affiert qu'aux grands Poëtes,
† d vſer des licences de l arti auſſi n'eſt-ilſupportable qu'aux grandes
§ § § ames & illuſtres, de ſe priuilegierau deſſus de la couſtume. SiquidSo
communes , qu'il ne
† # crates @r Arſtippus contramorem (& conſuetudinemfecerunt,idemſibine arbi

s'acqueroient cette li treturlicere:AAagnis enimilli @rdiuinis bonishanclicentiamaſſequebantur.On
§ § luy apprendra de n'entrer en diſcours & conteſtation, qu'où il verra
& ſouueraincs vcrtus.
Cic. off.l. r. vn champion digne de ſa lutte : & là meſme à n'employer pas tous
- -
les
, " ' ' L IV R E P R E M I E R. 97

les tours qui luy peuuent ſeruir, mais ceux-là ſeulement qui luy peu
uent le plus ſeruir. Qu'on le rende delicatau choix & triage de ſes rai
ſons,&aymantla pertinence,& par conſequent la briefueté. Qu'on Varieté doit eſtre
l'inſtruiſe ſurtout à ſe rendre, & à quitter lesarmes à la verité, tout embraſsée & ſuiuie
auſſi-toſt qu'ill'apperceura : ſoit qu'elle naiſſe és mains de ſonaduer dés l'enfance.
ſaire,ſoit qu'elle naiſſe en luy-meſmes par † rauiſſement.Car
il ne ſera pas misenchaiſe pour dire vnrolle preſcript, il n'eſt enga
gé à aucune cauſe, que parce qu'ill'appreuue. Nyne ſera du meſtier
où ſe vend à purs deniers contans, laliberté de ſe pouuoirrepentir & Nulle neceſſité ne le
recognoiſtre. Neque,vt omnia, quepreſcripta & imperataſint,defendat, force,de maintenir tou
tes les choſes , qui luy
neceſſitatevllacolligitur.Siſon gouuerneur tient de mon humeur, illuy ſont enſeignées{& preſ
formeralavolonté à eſtre tres-loyalſeruiteur de ſon Prince, & tres criptes. Cic.Asad queſt.
• • •

affectionné, & tres-courageux : mais illuy refroidiral'enuie des'yat Seruiteurdu Prince,


tacherautrement que par vndeuoir public.Outre pluſieurs autresin
conueniens, quibleſſent noſtre liberté, par ces obligations particu
lieres,leiugementd'vn hommegagé & acheté,ouileſt moins entier
& moins libre, ou il eſt taché & d'imprudence & d'ingratitude. Vn
pur Courtiſan ne peutauoir nyloy ny volonté, de dire & penſer que Courtiſan pur,
fauorablement d'vn maiſtre, qui parmy tant de milliers d'autres †
jets, l'a choiſi pourle nourrir &éleuer de ſa main. Cette faueur &
vtilité corrompent non ſans quelque raiſon,ſafranchiſe,&l'éblouïſ .
ſent. Pourtant void-oncouſtumierement, le langage de ces gens-là,
diuers à tout autrelangage,envneſtat, & de peu de foy entellema Conſciêce au parler.
niere.Que ſa conſcience & ſavertureluiſent enſon parler, & n'ayent
que la raiſon pour conduite.Qu'on luy face entendre,que de confeſ confeſſion de faute.
ſer lafaute qu'il deſcouurira en ſon propre diſcours,encore † IlC

ſoit † que par luy, c'eſtvn effet de iugement & de ſincerité,


qui ſont les principales parties qu'il cherche. Que l'opiniaſtrer & opiniaſtreté.
conteſter,ſont qualitez communes : plus apparentes aux plus baſſes Correction daduis,
ames.Que ſe r'aduiſer & ſe corriger, abandonner vn mauuais party,
ſur le cours de ſonardeur, ce ſont qualitez rares,fortes & §
ques.Onl'aduertira,eſtant en compagnie, d'auoir les yeux par tout:
carie trouue que les premiers ſieges ſont communément ſaiſis par les
hommes moins capables,& que les grandeurs de fortune ne ſe trou
uent gueres meſlées à la ſuffiſance. I'ay veu cependant qu'on s'en
tretenoit auhautbout d'vne table,de la beauté d'vne tapiſſerie,ou du
ouſt dela maluoiſie, ſe perdre beaucoup de beaux traicts à l'autre .
bout. Ilſondera la portée d'vn chacun : vn bouuier, vn maſſon, vn
aſſant : il fauttout mettre en œuure; & emprunterde chacun ſelon
# marchâdiſe : cartout ſert en meſnage la ſottiſe meſmes, & foibleſ
ſe d'autruy luy ſerainſtruction. A cótroller lesgraces & façons d'vn dcontrolle des façons
)n chacun.
chacun, il s'engendrera enuie des bonnes, & meſpris des mauuaiſes. Curioſité honneſte
Qu'on luy mette enfantaiſie vne honneſte curioſité de s'enquerir de de s'enquerir de tou
toutes choſes : tout ce qu'ilyaura de ſingulier autour de luy,ille ver choſes.
fe5

ra : vnbaſtiment, vne fontaine, vn homme,le lieud'vne bataillean


cienne,le paſſage de Ceſar,oude Charlemaione. •r
98 EssAIS DE MICHEL DE MoNT AIGNE,
1terroireſteourd
º† n. tellus ſit lenta gelu
Que -- , que putru ab eſtu,
-

Poudreux d'ardeur, & Ventus in Italiam quis bcne vela ferat,


quel vét cingle la voile
§ Il s'enquerrades mœurs,des moyens & des alliances de ce Prince, &
de celuy-là.Ce ſont choſes tres-plaiſantes à apprendre, & tres-vtiles
à ſçauoir.En cette pratique deshommes,i'entendsy comprendre, &
principalement ceux quine viuent qu'en la memoire des Liures. Il
a pratiquera parle moyen des Hiſtoires, ces grâdesames des meilleurs
Eſtudes dº Hiſtoi- ſiecles.C'eſt vnvain eſtude qui veut : mais qui veut auſſi c'eſtvn eſtu
º dedefruicteſtimable&le ſeuleſtude,comme dit Platon,que les La
Vies de Plutarqus. cedemoniens euſſent reſerué à leur part. Quel profit ne fera-il de cet
te part-là, àlalecture des Vies de noſtre Plutarque ? mais que mögui
de ſe ſouuienne où viſe ſa charge; & qu'il n'imprime pastant à ſon
diſciple la datte de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal
& de Scipion : ny tant où mourut Marcellus, que pourquoyilfutin
· digne de ſon deuoir, qu'il mourûtlà. Qu'il ne luy apprenne pas tant
les Hiſtoires, qu'à eniuger. C'eſt à mongré,entre toutes,lamatiere à
laquelle nos eſprits s'appliquent de plus diuerſe meſure. I'ay leu en
Hſt.de Tite Liue. Tite Liue cent choſes que tel n'ya pas leuës:Plutarque yenaleucent,
outre ce que 1'yay ſceulire, & àl'aduenture outre ce que l'Autheury
auoit mis.A d'aucuns c'eſt vn pureſtude grammairien à d'autres,l'a-
- natomie de la Philoſophie, par laquelle les plus abſtruſes parties de
| Eſººº noſtre nature ſe penetrét. Il ya dans Plutarque beaucoup de diſcours
qu . · eſtendustres-dignes d'eſtre ſceus : car à mongré, c'eſt le maiftreou
urier de telle § : mais ilyena mille qu'il n'a que touchez ſim
plement:ilguigne ſeulement du doigt par où nous irons, s'il nous
plaiſt,& ſe contente quelquefois de ne donner qu'vne atteinte dans le
plus vifd'vn propos.Il les faut arracher delà, & mettre en place mar
chande.Comme ce ſien mot, Que les habitans d'Aſie ſeruoient à vn
| Seruitude Yolontai ſeul,pour ne ſçauoirprononcervne ſeule ſyllabe,quieſt,Non;donna
re des Bœotiens. peut-eſtre,la matiere & l'occaſion à la Bœotie,de ſa Seruitude volon
taire. Cela mefme de luy voir trier vne legere action enlavied'vn
, , , , , , homme, ouvn mot, qui ſemble ne porter pas cela, c'eſt vn diſ
# # º cours. C'eſt dommage quc lesgensd'entendement, ayment tant la
#.#. " briefueté : ſans doute leur re putation en vaut mieux, mais nous en
\ valons moins : Plutarque ayme mieux que nous levantions de ſon
iugement, que de ſon ſçauoir:ilaime mieux nous laiſſer deſir de ſoy,
que ſatieté.Il ſçauoit qu'és choſes bonnes meſmes on peut trop dire,
& qu'Alexandridas reprochaiuſtement,à celuy qui tenoitaux Epho
res de bons propos, mais trop longs : O eſtranger, tu dis ce qu'il
: faut,autrement qu'il ne faut.Ceux qui ont le corpsgreſle, le groſſiſ
| | · ſent d'embourrures : ceux qui ont la matiere exile,l'enflét de paroles.
/ # - Il ſe tire vne merueilleuſe clarté pour le iugement humain de la fre
du quentation du monde. Nous ſommes tous contraints &amócellez
/72C7701Cº, en nous,&auonslaveuë racourcie à la longueur de noſtre nez. On
demandoit à Socrates d'où il eſtoit; il ne reſpondit pas, d'Athenes,
rais du monde. Luy qui auoit l'imagination plus plaine & plus
-

Liv RE PRE M I E R. 39

eſtenduë,embraſſoitl'Vniuers, comme ſa ville,iettoit ſes cognoiſ Monde, yille du


ſances, ſa ſocieté & ſes affections à tout le genre humain : non pas ſage.
'comme nous, qui ne regardons que ſous nous. Quand les vignes
gelent en monvillage, mon Preſtre en argumente l'ire de Dieu ſur
la racehumaine, &iuge que la pepie en tienne deſia les Cannibales.
A voir nosguerres ciuiles, qui ne crie que cette machine ſe bouleuer
ſe, & que le iourduiugement nous prendau collet : ſans s'auiſer que
pluſieurs pires choſes ſe ſont veües, & que les dix mille parts du
monde ne laiſſent pas degaller le bon-temps cependant ? Moy, ſe
lon leur licence & impunité, admire de les voir ſi douces & mol
les. A qui il greſle ſur la teſte, tout l'Hemiſphere ſemble eſtre
en tempeſte & orage : & diſoit le Sauoïard , que ſi ce ſot Roy de
France, eut ſceu bien conduire ſa fortune, il eſtoit homme pour
deuenir Maiſtre d'hoſtel de ſon Duc.Sonimaginationne conceuoit
autre plus eſleuée grandeur, que celle de ſon Maiſtre. Nous ſom
grande ſuitte
mes inſenſiblement tous en cette erreur : erreur de
& preiudice. Mais qui ſe repreſente comme dans vn tableau, cet
te grande image de noſtre mere Nature, en ſon entiere majeſté: Image de Nature.
qui lit en ſon viſage, vne ſi generale & conſtante varieté, qui ſe
remarque là dedans, & non ſoy , mais tout vn Royaume , com
me vn traict d'vne pointe tres-delicate , celuy-là ſeul eſtime les
choſes ſelon leur iuſte grandeur. Ce grand monde , que les vns Le monde, miroir
multiplient encore comme eſpeces ſous vn genre, c'eſt le miroir & liure de l'eſcolier.
où il nous faut regarder , pour nous cognoiſtre de bon biais.
Somme ie veux que ce ſoit le Liure de mon eſcolier. Tant d'hu
meurs, de ſectes, de iugemens, d'opinions, de loix, & de couſtu
mes, nous apprennent à iuger ſainement des noſtres, & appren
nent noſtre iugement à recognoiſtre ſon imperfection & ſa na
turelle § : qui n'eſt pas vn leger apprentiſſage. Tant de re
muëmens d'Eſtat, & changemens de fortune publique, nous in
ſtruiſent à ne faire pas grandmiracle de lanoſtre.Tant de noms,tant
devi6toires & de conqueſtes enſeuelies ſousl'oubliance, rendent ri
dicule l'eſperance d'eterniſer noſtre nom par la priſe de dix argou
lets,& d'vn poüiller,quin'eſt cogneu que de ſacheute. L'orgueil&la
fierté de tant de pompes eſtrangeres, la majeſté ſi enflée de tant de
cours & degrandeurs,nous fermit &aſſeure la veuë, à ſouſtenirl'eſ
clat des noſtres,ſans ſiller lesyeux. Tant de milliaſſes d'hommes en
terrez auantnous,neus encouragent à ne craindre pas d'aller treuuer
ſibonne compagnieenl'autre monde : ainſi dureſte. Noſtrevie, di
ſoit Pythagoras, retire à la grande & populeuſe aſſemblée de jeux
Vie de l'homme
Olympiques. Les vns exercent le corps, pour en acquerir la gloi
re des jeux : d'autres y portent des marchandiſes à vendre, pour le ſemblable à laſſem
blée des ieux ölym
gain. Ileneſt(& quine ſont paslespires) leſquels n'y cherchentau iques.
tre fruict, que de regarder comment & pourquoy chaque choſe ſe
fait : & eſtre ſpectateur de lavie des autres hommes pour en iuger
A
- l ij
les EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
& regler la leur. Aux exemples ſe pourront † aſſortir
philoſophie,regle tous les plus profitables diſcours de la Philoſop ie , à laquelle
des actions humai
nès. ſe doiuent toucher les actions humaines, comme à leur regle. On
luy dira, - ". . - -

Ce qu'il eſt licite de


ſouhaitter, quelle vti - —quidfas optare, quid aſper
lité git en la monnoye
† ée:ce qu'il eſt ſeant Vtile nummus
Quantum habet,
elargiri patriequem
deccat, chariſque
te Deuspropinquis
eſſe | • • •

e faire pour les pro


ches cheris, & pour la
patrie: quels Dieu nous
Iuſit, & humana qua parte locatus es in re, . -

cómande d'cſtre. quels -


nous ſommes en cifect: | Quidſumus , aut quidnam victuri gignimur - ,
quelle eſt noſtre char
ge au Monde, & pour
Que c'eſt que ſçauoir & ignorer, qui doit eſtre lebut de l'eſtude : que
quoy nous maiſſons.
J'eſ.ſat. J •
c'eſt que vaillance,temperance &iuſtice : ce qu'ilyaàdire entrel'am
bition&l'auarice,laſeruitude & la ſubjection, lalicence & la liber
té: à quelles marques on cognoiſt le vray & ſolide contentement :
Et comme on doit fuir
iuſques oùilfaut craindre la mort, la douleur & lahonte. . -
& porter le labeur.
AF ne td.l. 6.
| Et quo quemque modo fugiátquc ferátque laborem. i .
Quels reſſorts nous meuuent, & le moyen de tant de diuers branles
en nous. Caril me ſemble que les premiers diſcours, dequoy on luy
' Science des mœurs. doit abbreuuer l'entendement, ce doiuent eſtre ceux, qui reglent
ſes mœurs & ſon ſens, quiluy apprendront à ſe cognoiſtre, & à ſça
Arts liberaux. uoir bien mourir & bien viure. Entre les Arts liberaux, commen
çons par l'art qui nous fait libres. Ils ſeruent tous voirement en quel
que maniere àl'inſtruction de noſtrevie & à ſon vſage : comme tou
· tesautres choſes y ſeruent en quelque maniereauſſi.Mais choiſiſſons
celuy quiy ſert directement & profeſſoirement. Si nous ſçauions
reſtraindre les appartenances de noſtre vie à leursiuſtes & naturelsli
mites, nous trouuerions que la meilleure part des ſciences, qui ſont
en vſage, eſt hors de noſtre vſage. Et en celles meſmes qui le ſont,
qu'ilya des eſtenduës & enfonceurestres-inutiles, que nous ferions
Oſe ſcauoir & com
mieux de laiſſer là : & ſuiuant l'inſtitution de Socrates, borner le
mence: celuy qui dif
fe1c l'heure de bien vi
cours de noſtre eſtude en celles, où fautl'vtilité. ' · · · -

urc, reſſemble, imper apcre aude, ^ ,


tinent a cetuy-la, qui
at éd qu'vn flenue s'eſ
coule & tariſſe: lcquel
Incipe : Viuendi qui rectè prorogat horam,
ira coulant & § Ruſticus expeétat dum defiuat amnis, at ille - -

iuſques à tous les ſic


cles. Horat. l. 1.Epiſi.2.
Labitur, @r labetur in omne volubilis euum : | |
Quelle infiuence eſ C'eſt vnegrande ſimpleſſe d'apprendre à nos enfans, | |
pan ſent les Poiſlons,
ou l'a1tre fier du Lion,&
uid moucant Piſces, animoſaquc ſigna Leonis, * -

Capricorne encoresqui
ſe plonge aux mers, de
- Lotus & Hesperia quid Capricornus aqua. - -

l'Eſpagne? Prop.l. «. Laſcience des Aſtres & le mouuement de lahuictieſme ſphere,auant


Science des aſtres. . q †
ue les leurs propres.
« #uoi · ·
· ·
· · · · · ·
-

- Qu'ay-ie à faire des


couries du Bouuier, ou 71 d^'ag'ezoi ſ2ooTta . ' -

-
-
• !
- -- * -
' , •

de celles des Pleiades?


An ic.
Anaximenes eſcriuantàPythagoras : De quel ſens puis ie m'amuſer
aux ſecrets des eſtoiles,ayât la mort oula ſeruitude touſiours preséte
aux yeux Car lors les Roys de Perſe preparoient laguerre contre ſon
païs.Chacun doit direainſi.Eſtât battu §auarice,de teme
· LIV R E P R E M I E R. . ici
rité, de ſuperſtition : & ayantaudedans tels autres ennemis de lavie,
iray-ie ſongeraubranſle du monde ? Apres qu'on luy aura appris ce
qui ſert à le faire plus ſage & meilleur, onl'entretiendra que c'eſt que
Logique, Phyſique,Geometrie,Rhetorique : & la ſcience qu'il choi
ſira,ayant deſiale iugement formé, il enviendra bien-toſtàbout.Sa
leçon ſe feratantoſt par deuis, tantoſt par Liure : tantoſt ſon gouuer
neurluy fournira del'Autheur meſme propre à cette fin de ſoninſti
tution : tantoſtilluy en donnerala moëlle,& la ſubſtance toute maſ-.
chée.Et ſi de ſoy-meſme il n'eſt aſſez familier des Liures,pour y trou
uer tant de beaux diſcours qui y ſont, pour l'effect de ſon deſſein,on
luy pourra ioindre quelque homme de lettres, qui à chaque beſoin
fourniſſe les munitions qu'il faudra,pour les diſtribuer & diſpenſer à
ſon nourriçon. Et que cette leçon ne ſoit plus aiſée & naturelle que
· celle de Gaza, qui y peut faire doute : Ce ſont là preceptes eſpineux
· & mal plaiſans, & des mots vains & deſcharnez, où il n'y a point de
priſe,rien qui vous eſueillel'eſprit:en cette-cyl'ame trouue où mor
dre,où ſe paiſtre.Ce fruict eſt plus grand ſans comparaiſon, & ſi ſera
luſtoſt meury. C'eſt grand cas que les choſes en ſoient là en noſtre
ſiecle, que la Philoſophie ſoit § aux gens d'entendement,vn Philophie meſpriſée
nomvain & fantaſtique, qui ſe treuue de nulvſage, & de nul prix par meſme par les gens
d'entendement,
opinion & par effet.Ie croy que ces ergotiſmes en ſont cauſe,qui ont
ſaiſiſes auenuës.Onagrád tort de la peindre inacceſſible aux enfans,
&d'vnviſage renfroigné,ſourcilleux & terrible : qui me l'amaſquée
de ce faux viſage paſle & hideux, Il n'eſt rien plus gay, plus gaillard,
plus enioüé,& à peu que ie ne die folaſtre, Elle ne preſche que feſte &
bon temps:Vne mine triſte & tranſie, monſtre que ce n'eſt pas là ſon
giſte. Demetrius le Grammairien rencótrant dans le temple des Del
phes vne troupe de Philoſophes aſſis enſemble,illeur dit : Ouie me Philoſophes d' yne
trompe,ou à vous voir la contenance ſi paiſible & ſigaye,vousn'e- & contenance paiſible -

gaye. r

ſtes pas engrand diſcours entrevous.A quoyl'vn d'eux,Heracleon le


Megarien, reſpondit:C'eſt à faire à ceux quicherchent ſi le futur du
verbe 3x»a a double »,ou quicherchent la deriuation des compara
tifsxieor & 3éxºor, & des ſuperlatifs Xé, isº & 2iAticor,qu'il faut rider le
front s'entretenant de leur ſcience:mais quant aux diſcours de la Phi
loſophie,ils ont accouſtumé d'eſgayer & reſioüir ceux qui les trait
tent, nonlesrenfroigner & contriſter.
Deprendas animi tormenta latentis in egro
Corpore, deprendas & gaudia ,ſumtt vtrumque Conſoy la ioye , ou
conſoy le tourment, en
Inde habitum facies. - -
ton cœur recclé dans le
ſein: ton viſage
&>
pren
»:
L'ame qui loge la Philoſophie, doit par ſa ſanté rendre ſain encore le &dradel'impreſſion
l'autre.
de l'vn
corps : elle doit faire luire iuſques au dehors ſon repos, & ſonaiſe :
doit former à ſon moule le portexterieur, &l'armer par conſequent
d'vne gracieuſe fierté, d'vn maintien actif, & alaigre, & d'vne Eſioiiiſſance & ſe
contenance contente & debonnaire. La plus expreſſe marque renite , mc rque de
de la Sageſſe, c'eſt vne eſiouïſſance conſtante : ſon eſtat eſt com ſageſſe -

- - I iij
-
ſe, EssAIs DE MICHEL DE MONT AIGNE,
me des choſes au deſſus de la lune,toufiours ſerein.C'eſt Baroro & Ba
ralipton, qui rendentleurs ſuppoſtsainſi crottez & enfumez; ce n'eſt
pas elle,ils ne lacognoiſſent que par ouydire. Comment elle fait
eſtat de ſereiner les tempeſtes de l'ame, & d'apprendre la faim & les
fiebvres à rire : non par quelques Epicyclesimaginaires, mais par rai
ſons naturelles & palpables. Elle a pour ſon but, la Vertu : qui n'eſt
pas, comme dit l'eſchole, plantée à la teſte d'vn montcoupé , rabot
teux&inacceſſible. Ceux qui l'ont approchée, la tiennent au re
Vertu, logée dans bours, logée dansvne belle plaine fertile & fleuriſſante : d'où elle
Yne belleplaine. -

voidbien ſous ſoy toutes choſes; mais ſi peut-on y arriuer, qui en


ſçait l'addreſſe, par des routtes ombrageuſes,gazonnées, & doux
fleurantes, plaiſamment, & d'vne pante facile & polie, comme eſt
celle des voutes celeſtes. Pour n'auoir hanté cette Vertu ſupréme,
belle, triomphante,amoureuſe , delicieuſe pareillement & coura
Vertu,ennemie d'ai. geuſe,ennemie profeſſe &irreconciliable d'aigreur, de deſplaiſir,de
greur & de deſ crainte & de contrainte,ayant pour guide nature,fortune & † -

plaiſir. pour compagnes: ils ſont allez ſelonleur foibleſſe, feindre cetteſot
te image, triſte, querelleuſe, deſpite, menaceuſe, mineuſe, & la pla
cer ſurvnrocher à l'eſcart, emmy des ronces : fantoſme à eſtonner
lesgens. Mon gouuerneur qui cognoiſt deuoir remplir la volonté
de ſon diſciple, autant ou plus d'affection, que de reuerence enuers
laVertu,luy ſçaura dire; que les Poëtes ſuiuent les humeurs commu
nes : & luy faire toucher au doigt, que les Dieux ont mis pluſtoſt la
ſueurauxaduenuës des cabinets deVenus que de Pallas. Et quandil
commencera de ſe ſentir, luy preſentant Bradamant ou Angelique,
pour maiſtreſſe à ioüir: &d'vnebeauté naïfue,actiue,genereuſe,non
hommaſſe, mais virile, au prix d'vne beauté molle, affettée, delica
te, artificielle, l'vne traueſtie en garçon, coiffée d'vn morion lui
ſant, l'autre veſtuë engarce, coiffée d'vn attiffet emperlé, il iugera
· maſle ſonamour meſme, s'il choiſit tout diuerſement à cét effemi
né paſteur de Phrygie. Illuy fera cette nouuelle leçon, que le prix
Prix de la Yraye & la hauteur de lavrayeVertu, eſt en la facilité, vtilité & plaiſir de
TVertiº,
ſon exercice : ſieſloigné de difficulté, que les enfansy peuuent com
me les hommes, les ſimples COIIl1TlC § Le reglement c'eſt ſon
outil, non pas la force. Socrates ſon premier mignon, quitte à eſ
cien ſa force, pour gliſſer en la naïfueté & aiſance de ſon progrez.
Vertu, mere nourri C'eſt la mere nourrice des plaiſirs humains. En les rendant iuſtes,
ce des plaiſirs hu
272ſ11775 .
clle les rendſeurs & purs. Les moderant, elle les tient en haleine & en
appetit. Retranchant ceux qu'elle refuſe, elle nous aiguiſe enuers
ceux qu'elle nous laiſſe : & nous laiſſe abondamment tous ceux que
veut nature : & iuſques à la ſatieté, ſinon iuſques à la laſſeté; mater
nellement : ſi d'aduenture nous ne voulons dire, que le regime, qui
arreſte le beuueurauantl'yureſſe,le mangeurauant la crudité,le pail
lardauant la pelade,ſoit ennemy de nos plaiſirs. Si la fortune com
mune luyfaut, elleluyeſchappe : ouelle s'en paſſe, & s'en forge vne
1
, ' , , L IV R E P R E M I E R 1o5
autre toute ſienne : non plusflottante & roulante. Elleſçait cftreri
che & puiſſante, & ſçauante, & coucher en des matelats muſquez.
Office propre &
Elleaimelavie, elle aimelabeauté, la gloire & laſanté. Mais ſon of particulier de la
fice propre & particulier, c'eſt ſçauoir vſer de ces biens-là reglée ^yertu,
ment, & les ſçauoir perdre conſtamment : office bien plus noble
qu'aſpre,ſans lequel tout cours devie eſt deſnaturé,turbulent & dif
forme : & y peut-oniuſtementattacherces eſcueils,ces haliers, & ces
monſtres.Si ce diſciple ſe rencontre de ſidiuerſe condition, qu'ilai
me mieux ouyr vne § , quela narrationd'vn beau voyage, ouvn
ſage propos, quand il l'entendra : † au ſon du tabourin, qui arme
laieune ardeur de ſes compagnons,ſe deſtourne à vn autre qui l'ap
pclleau ieu des baſteleurs : qui par ſouhait ne trouue plus plaiſant &
lus doux, de reuenir poudreux & victorieux d'vn combat, que de
la paulme ou du bal, auec le prix de cét exercice : Ie n'y trouue autre
remede, ſinon qu'on le mette patiſſier dans quelque bonne ville,
fuſt-il fils d'vn Duc : ſuiuant le precepte de Platon; qu'il fºyt collo
quer les enfans,nonſelon les facultez de leurs peres, mais ſelon lesfa
cultez de leurame. Puis que la Philoſophie eſt celle qui nous in Philoſophie dois
ſtruit à viure,& que l'enfanceaſa leçon comme les autresaages,pour eſtre communiquée
à l'enfance.
quoy ne la luy communique l'on?
Vdum @r molle lutum eſt nunc nunc properandus, & acri L argile eſt ſouple &
mole: c'eſt maintenant,
Fingendus ſinc fine rota. maintenât, qu'il ſe faut
deſpecher, & former
On nousapprendàviure,quâdlavie eſt paſſée.Cent eſcoliers ont pris l'œuure ſans delay, ſous
la preſlante roue. Perſ.
laverolle, auant que d'eſtrearriuez à leur leçon d'Ariſtote de la tem Sat.3.

perance. Cicero diſoit, que quandilviuroit la vie de deux hommes,


il ne prendroit pas leloiſir d'eſtudierles Poëtes Lyriques.Etie trouue Poètes Lyriques.
ces ergotiſtes plus triſtement encores inutiles.Noſtre enfant eſt bien
plus preſſé:il ne doit au paidagogiſme que les premiers quinze ou ſei
zeans de ſa vie:le demeuranteſtdeuàl'action. Employonsvntemps
ſi courtaux inſtructions neceſſaires. Ce ſont abus, oſtez toutes ces Dialectique inutile
ſubtilitez eſpineuſes de la Dialectique, dequoy noſtre vie ne ſe peut à l amendement de
amender, prenez les fimplesdiſcours de la Philoſophie, ſçachez-les Tyie.

choiſir & traitter à poinct; ils ſont plusaiſez à conceuoir qu'vn con
te de Boccace.Vncnfanten eſt capableau partir de la nourrice, beau
coup mieux que d'apprédreà lire oueſcrire. La Philoſophiea des dif
cours pour la naiſſance des hommes,comme pour la decrepitude. Ie
fuis del'aduis de Plutarquc, qu'Ariſtote n'amuſa pas tant † grand Inſtruction d'.Ale
xandre par vAriſto
diſciple à l'artifice de compoſer ſyllogiſmes, ou aux principes de C'é

Geometrie, comme àl'inſtruire des bons preceptes,touchant lavail


lance, proüeſſe, magnanimité,temperance,& l'aſſeurance de ne rien
craindre : &auec cette munition, il l'enuoya encore enfant ſubiu
guerl'Empire du monde à tout 3oooo.hommes de pied, 4ooo. che
uaux, & quarente deux mille eſcus ſeulement. Les autres Arts &
Sciences, dit-il, Alexandre leshonoroitbien, & loüoit leur excel
lence & gentilleſſe : mais pour plaiſir qu'il y priſt, il n'eſtoit pas fa
I iiij
io4 EssAIs DE MICHEL DE MONTAIGNE,
cile à ſe laiſſer ſurprendre àl'affection de les vouloir exercer.
Trenez en elle ieunes
& vieux,la ccrtaine but —petite hinc iuuenéſque ſenéſque
te de voſtre ame, & le Finem animo cerium , miſeriſque viatica canis. •• • .
viatique à paſſer la Fi
teuſe vieilleſle. C'eſt ce que diſoit Epicurus au commencement de ſa lettre à Meni
ceus Nyle plus ieune refuïe à philoſopher,nyle plus vieil s'y laſſe.
Qui fait autrement, il ſemble dire, ou qu'il n'eſt pas encores ſaiſon
d'heureuſementviure : ou qu'il n'en eſt plus ſaiſon Pourtout cecy,ie
neveux pas qu'on em riſonne ce garçon:ie neveuxpas qu'on l'aban
donne à la colere & † melancholique d'vn furieux maiſtre
d'eſcole : ie neveux pas corrompre ſoneſprit, à le tenir à la gehenne
&au trauail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par
iour, comme Vn porte-faix : Ny ne trouuerois bon, quandpar quel
que complexion ſolitaire & melancholique, on le verroit adonné
d'vne application tropindiſcrette àl'eſtude des Liures, qu'on la luy
nourriſt. Cela les rendineptes à la conuerſation ciuilc, & lesdeſtour
Science trop euid è - ne de mçilleures occupations. Et combienay-leveu de mon temps,
77i6'74f abºſiit.
d'hommesabeſtis, partemeraire auidité de Science ? Carneades s'en
trouuaſiaffolé, qu'il n'eut plus le loiſir de ſe faire le poil & les ongles.
Ny ne veux gaſter ſes mœurs genereuſes parl'inciuilité & barbarie
Sageſſe Françoiſe 2
d'autruy.LaSageſſe Françoiſea eſté anciennement enprouerbe,pour
quelle. vne ſageſſe qui prenoit de bonne heure, & n'auoit gueres de tenuë.
Alaverité nous voyons encores qu'il n'eſt rien ſigentil que les petits
Enfans gentils e72 enfans en France:mais ordinairement ils trompentl'eſperance qu'on
France. enaconceué, & hommes faits, on n'y voit aucune excellence. I'ay
ouytenir à gensd'entendement, que ces Colleges où on les enuoye,
dequoy ils ont foiſon,lesabrutiſſentainſi. Aunoſtre, vn cabinet, vn
iardin, la table & le lict, la ſolitude, la compagnie, le matin & leveſ
pre, toutes heures luy ſeront vnes : toutes places luy ſeront eſtude:
Philoſophie forma car la Philoſophie, qui , comme formatrice des iugemens & des
trice des mœurs C9°
mœurs, ſera ſa principale leçon, ace priuilege de ſemeſler par tout.
ſe meſle par toi t. Iſocrates l'Orateur eſtant prié envn § de parler de ſon Art, cha
' /
cun trouue qu'il eut raiſon de reſpondre : Il n'eſt pas maintenant
temps de ce que ie ſçay faire, & ce dequoyil eſt maintenant temps,ie
ne le ſçay pas faire : Car de preſenter des harangues ou des diſputes
de Rhetorique, àvne compagnie aſſemblée pourrire & faire bonne
chere, ce ſeroit vn meſlange de trop mauuais accord : Et autant en
- pourroit-on dire de toutes les autres ſciences.Mais quant à la Philo
ſophie enla partie où elle traicte de l'homme & de ſes deuoirs & offi
ces, c'a eſté le iugement commun de tous les Sages, que pour la dou
ceur de ſa conuerſarion,elle ne deuoit eſtre refuſée , ny aux feſtins,
ny auxieux : Et Platon l'ayant inuitée à ſon conuiue, nous voyons
comme elle entretient l'aſſiſtance d'vne façon molle, & accommo
déeau temps & aulieu, quoyque ce ſoitdeſesplus hauts diſcours &
· plus ſalutaires.
- L IV R E P R E M I E R. , ' ° # 1o5 V

· Elle eſt eſgallement


AEquè pauperibus prodeſt , locupletibus equè, '' , ' ; profitable; atix pauures
& aux riches & ſömeſ.
Et neglecta tquè pueris ſenibúſque notebit. ., . pris eſgallement nui
Ainſi ſans douteil choumeramoins que les autres. Mais cornme les ſible, aux ieunes & aux
vieux. Hor. l. 1.41ſf.
pas que nous employons à nous promener dans vne galerie, quoy
qu'ilyenait trois foisautant, ne nous † ceux que
nous mettons à quelque chemin deſigné: auſſi noſtre leçon ſe paſ
ſant comme par rencontre, ſans obligation de temps & de lieu, &
ſe meſlant à toutes nosactions, ſe coulera ſans ſe faireſentir. Lesieux feux & exercices.
meſmes & les exercices ſeront vne bonne partie de l'eſtude : la cour
ſe,lalucte, la muſique, la danſe, la chaſſe,le maniement des cheuaux Bien-ſeance exte
rieure.
& desarmes. Ieveux que la bien-ſeance exterieure, &l'entre-gent,
& la diſpoſition de la perſonne ſe façonnent quant & quant l'ame. Entregent.
| Ce n'eſt pasyne ame, ce n'eſt pas vn corps qu'ondreſſe, c'eſtvnhom
· me, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas
les dreſſerl'vn ſansl'autre, mais les conduire egalement, comme vne
couple de cheuaux attelez à meſmetimon. Et à l'ouïr,ſemble-il pas
preſter plus de temps & de ſolieitude aux exercices du corps: & eſti Exercice du corps,
mer que l'eſprits'en exerce quant & quant, & non au contraire ? Au
demeurant, cette inſtitution ſe doit conduire par vne ſeuere dou
ceur, non commeil ſe fait.Au lieu de conuier les enfansaux Lettres,
on ne leurpreſente à laverité, qu'horreuf & cruauté : Oſtez-moyla contraires
Violence & force
à Onena
violence & la force;il n'eſt rien à mon aduis qui abaſtardiſſe &eſtour ture bien née.
diſſe ſifortvne nature biénée.Si vousauezenuie qu'il craigne la hö
te & le chaſtiment, ne l'y endurciſſez pas : Endurciſſez-le à la ſueur
&aufroid, auvent,au ſoleil & aux hazards qu'il luy faut meſpriſer: y
Oſtez-luytoute molleſſe & delicateſſe au veſtir & coucher, au man
Molleſſe & delica
ger & au boire : accouſtumez-le à tout : que ce ne ſoit pas vn beau teſſedommageables
garçon & dameret, maisvngarçonverd & † Enfant,hom à l'enfant. #
me, vieil, i'ay touſiours creu & iugé de meſme. Mais entre autres
choſes cette police de la plus part de nos Colleges, m'a touſiours deſ colleges d'auiour
pleu.On euſt failly àl'aduenture moins dommageablement , s'incli d'huy,quels, & de
nantvers l'indulgence. C'eſt vne vraye geaule de ieuneſſe captiue. leur police. .
On larend deſbauchée, l'en puniſſantauant qu'elle la ſoit.Arriuez-y
ſur le poinct de leur office, vous n'oyez que cris, & d'enfans ſuppli
ciez, & de maiſtres enyurez en leur cholere.Quelle maniere,pour eſ
ueillerl'appetitenuers leur leçon, à ces tendresames & craintiues, de
les y guider d'vne troigne effroyable, les mains armées de foüets :
Inique & pernicieuſe forme. Ioint ce que Quintilian en a tres-bien
remarqué, que cette imperieuſe authorité,tire des ſuittes perilleuſes: claſſes & eſoles
& nommément à noſtre façon de chaſtiement. Combien leurs claſ ionchées defleurs.
-

ſes ſeroient plus decemmentionchées de fleurs & de feüillées, que de


tronçons d'oſiers ſanglants? I'y feroy pourtraire laioye, l'allegreſſe,
& Flora, & les Graces comme fit enſoneſchole le PhiloſopheSpeu
ſippus.Où eſt leur profit, quelà fuſtauſſi leureſbat. On doit ſucrer
lesviandes ſalubres àl'enfant : & enfieller celles qui luy ſont nuiſi
1e« EssA1S DE MICHEL DE MONT AIGNE,
bles.C'eſt merueille combien Platonſe monſtre ſoigneux enſesloix
Paſſe-temps esbats de la gayeté & paſſe-temps de la ieuneſſe de ſa Cité: & combienil
de la ieuneſſe. s'arreſte à leurs courſes,ieux, chanſons, ſauts & danſes : deſquellesil
- dit,que l'Antiquité adonné la conduitte & le Patronnage aux Dieux
meſmes, Apollon,aux Muſes &à Minerue.Ils'eſtendà mille prece
ptes pour ſesgymnaſes. Pour les Sciences Lettrées,ils yamuſe fort
Potſ »ourouelle " ! & ſemble ne recommander particulierement la Poëſie , que
fin ##dée POur laMuſique.Toute eſtrangeté & particularité en nos mœurs &
par Platon. conditions eſt éuitable, comme cnnemie de ſociete. Qui ne s'eſton
- neroit de la complexion de Demophon, maiſtre d'hoſtel d'Alexan
Humeurs ſtranges dre, qui ſuoitàl'ombre, & trembloitauSoleil I'enayveufuir la ſen
& fortparticulieres. teur des pommes,plus que lesharquebuzades,d'autres s'effrayer pour
vne ſouris : d'autres rendre la gorge àvoir delacreſme:d'autresàvoir
braſſervnlict de plume : comme Germanicus ne pouuoit ſouffrir ny
la veuë ny le chant des coqs. Ilypeut auoir à l'aduenture à cela quel
que proprieté occulte, mais on l'eſteindroit, à mon aduis, qui s'y
prendroit de bonn'heure. L'inſtitution agaigné cela ſur moy, ileſt
vray que ce n'a point eſté ſans quelqueſoing , quc ſauf la biere, mon
- appetit eſt accommodable indifferemment à toutes choſes, dequoy
Enfans doiuêt ſtre on ſe plaiſt.Le corps eſt encore ſouple, on le doit à cette cauſe plier à
pliex à toutesfaçãs toutes façons & couſtumes : & pourueu qu'on puiſſe tenir l'appetit
cºcºſºmeº & lavolonté ſous boucle, qu'on rendehardiment vn ieune homme
Desbauche de l'en- commode à toutes nations & compagnies,voireau deſreglement &
fant. aux excés, ſi beſoin eſt. Son exercitation ſuiue l'vſage. Qu'il puiſſe
lliſth faire toutes choſes,& n'ayme à faire que les bonnes.Les Philoſophes
## meſmes ne trouuent pas loüable en Calliſthenes, d'auoir perdu la
67 ppourquoy. ' bonne grace du grand Alexandre ſon maiſtre, pour n'auoirvoulu
- » *A - - - -

boire d'autant à luy.Ilrira, il follaſtrera, il ſe deſbauchera auec ſon


Prince, Ie veux qu'en la deſbauche meſme, il ſurpaſſe en vigueur &
I1 1 ar - º fermeté ſes compagnons, & qu'il ne laiſſe à faire le mal, ny à faute
ce , '§
entre celuy qui ne de force ny de ſcience, mais à faute de volonté.Multumintereſt, vtrum
† peccare qui nolit,autneſciat. Ie penſois fairehonneuràvn ſeigneurauſ
ſi eſloigné de ces debordemens, qu'il en ſoit en France, de m'enque
epiſt. po.

rir à luy en bonne compagnie, combien de fois en ſa vie il s'eſtoit


enyuré pour la neceſſité des affaires du Roy en Allemagne ? Il le prit
dc cette façon, & me reſpondit que c'eſtoit trois fois, leſquelles il
recita. I'enſçay,quià faute de cette faculté, ſe ſont mis en grandpei
ne,ayans à prattiquer cette Nation. I'ay ſouuét remarquéauccgran
Mature merueilleuſe de admiration la merueilleuſe nature d'Alcibiades, de ſe transfor
d'.Alcibiades. uIer ſi aiſémentàdesfaçons ſi diuerſes,ſans intereſt de ſa ſanté;ſur
· paſſant tantoſtla ſomptuoſité & pompe Perſienne, tantoſtl'auſteri
té & frugalité Lacedemonienne : autant reformé en Sparte,comme
Tout veſtement, toute voluptueux CIl Ionie.

loy, toute choſe, ſied ,


bien à l humeur d'Ariſ-
Omnis Ariſtippum decuit color, & ſtatus & res.
» . " • -" -

§"" Telvoudrois-ieformer mon diſciple,


.T. , | * L IV R E P R E M I E R. : º . º ° : 1o7

· +quem duplici panno patientia velat, , , , I'admireray celu ,que


· ſa patience philo# hi
Mirabor, vite via ſi conuerſa decebit, · ·· · · , · · ( ::: que couure à cette heu
re de meſchans haillös;
| Perſonámque feret non incontinnus vtramque. · · · · · ſi chageant ce train de
vie, ille fait decemmêt,
Voicy mes leçons : Celuy-làya mieux profité, qui les fait, que qui & ſcait auoir de la gra
ce a iouër l'vn & lautre
les ſçait. Sivous levoyez, vousl'oyez ſivousl'oyez,vous levoyez. Perſonnage. Horat. l. .
Ia à Dieu ne plaiſe, dit quelqu'vn en Platon,lque-Philoſopher CC Epiſi. 17. -

ſoit apprendre pluſieurs choſes, & traitter les Arts. . Hancampliſſ a Philoſopher, que
mamomnium artium bene viucndi diſciplinam,vita magis quàmliterisperſe c'eſt en Platon.
b Ils ont plus ſuiuy &
quuti ſunt Leon Prince des Phliaſiens , s'enquerant à Heraclides plus embraſſé,cette tres
Ponticus , de quelle Science, de quel Art il faiſoit profeſſion : Ie tous lesdiſcipline
ample de
arts de bien vi
ne ſçay, dit-il, ny Art,nyScience : maisie ſuis Philoſophe. On re ure,par leur vie que par
leur ſcience. Cicero
rochoit à Diogenes, comment, eſtant*ignorant, il ſe meſloit de Tuſc.4.
# Philoſophie : Ie m'en meſle,dit-il,d'autantmieux à propos. He c Philoſophes igno
geſias le prioit de luy lire quelque Liure : Vous eſtes plaiſant, luy reſ 1'á735s

pondit-il: vous choiſiſſez les figuesvrayes & naturelles, non peintes.


ue ne choiſiſſez-vous auſſi les exercitations naturelles vrayes, &
non eſcrites Ilne dira pastant ſaleçon,commeillafera.Illarepetera Leçon ſe doit repe
terés achons.
enſes actions.On verra s'il y a de la prudence en ſes entrepriſes : s'il
y a de la bonté, de la iuſtice en ſes deportemens:s'ila du iugement &
de lagrace en ſon parler : de lavigueur en ſes maladies : de la mode
ſtie enſesieux : de la temperance en ſes voluptez : de l'ordre en ſon
œconomie : del'indifference en ſon gouſt,ſoit chair, poiſſon, vin ou
Call. Quidiſciplinam ſuamnon oſtentationem Scicntie, ſcdlegem vite putet :
Qui repute ſa diſci
uîque obtcmperet ipſeſibi , @r decretis pareat. Le vray miroir de nos pline , non pas vne oſ
tétation de † mais
#cours, eſtle cours denosvies. Zeuxidamus reſpondità vn qui luy vne loy de ſa vie: qui
obtépere à ſoy-meſme,
demanda pourquoyles Lacedemoniens ne redigeoient pareſcrit les & rend obeiſſance à ſes
Ordonnances de la proüeſſe, & nc les donnoient à lire à leurs leunes Propres decrets. Cicero
Thuſ. «.
gens; que c'eſtoit parce qu'ils les vouloient accouſtumer aux faits, Ordonnances de la
non pasaux paroles.Comparezaubout de quinze ou ſeize ans, ace proueſſe non eſcrites
tuy-cy,vn de ces Latineurs de College ,quaura mis autant de temps entre les Lacedemo
niens, & pourquoy.
àn'apprendre ſimplement qu'à parler. Le monde n'eſt que babil , &
nevisiamais homme, qui ne die pluſtoſt plus, que moins qu'il ne
doit : toutesfois la moitié de noſtre aage s'en va là. On nous tient
quatre ou cinqans à entendre les mots & les coudre en clauſes, enco
resautant à en proportionner VIl grand corps eſtendu en quatre ou
cinqparties,autres cinqpour le moinsàlesſçauoir brefuementmeſ
ler & entrelaſſer de quelque ſubtile façon. Laiſſons-le à ceux qu1en
fontprofeſſionexpreſſe Allant vn iouràOrleans,ietrouuay dans De deux Regens
cette plaine au deçà de Clery, deux Regents qui venoient à Bour allant à Bourdeaux.
deaux, enuiron à cinquante pasl'vn del'autre : plusloin derriere eux,
ievoyois vne † &vn Maiſtre enteſte,qui eſtoit feu Monſieur
le Cöte de la Rochefoucault:vn de mes gés s'enquitau premier de ces
Regents, qui eſtoit ce gentil-homme qui venoit apres luy : luy qul
n'auoit pas veu ce train qui le ſuiuoit, & qu1 penſoir qu'on luy par
laſt de ſon compagnon,reſpondit plaiſamment, Il n'eſt pas gentil
- io8 ESSAIs DE MICHEL DE MONTAIGNE,
" " homme, c'eſtvnGrammairien,&ieſuis Logicien.Or nous quicher
chons icy au contraire, de former non vn Grammairien, ou Lo
gicien, mais vn gentil-homme , laiſſons les abuſer de leur loiſir :
nousauons à faire ailleurs. Mais que noſtre diſciple ſoit bien pour
ueu de choſes,les paroles ne ſuiuront que trop : § trainera, # elles
neveulent ſuiure.I'en oy qui s'excuſent de neſe pouuoirexprimer,&
font contenance d'auoir la teſte pleine de pluſieurs belles choſes,
mais à faute d'eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence : c'eſt
vne baye. Sçauez-vous à mon aduis que c'eſt que cela ? ce ſont des
ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes,
qu'ils ne peuuent demeſler & eſclaircir au dedans,ny par conſcquent
produire au dehors : ils ne s'entendent pas encore eux-meſmes : &
voyez-lesvn peu begayer ſurle poinct de l'enfanter, vous iugez que
leur trauail n'eſt point à l'accouchement, mais à la conception, &
qu'ils ne font que lécher encores cette † De ma

part ie tiens, & Socrates ordonne, que qui a dans l'eſprit vneviue
· imagination & claire, il la produira, ſoit en Bergamaſque, ſoit par
mines, s'il eſt muet :
## Verbáque preuiſam rem non inuitaſequentur. V

#º ººº * Et comme diſoit celuy-là, auſſi poëtiquement en ſa Proſe, cùmres


, a º" occupauere,verbaambiunt Et cétautre:ipſe 7'63 verbarapiunt.Il I1C
que areſ
# ſçait pas ablatif, coniunctif, ſubſtantif, nylaGrammaire; nefait pas
ſon laquais, ou vne harangere de Petit-pont : & ſivous entretien
Se c. Con'ra 1.7.

Les choſes rauiſſent dront toutvoſtre ſaoul, ſivous en auez enuie,& ſe deferreront auſſi
#r • peu, à l'aduenture, aux regles de leur langage, que le meilleur mai
ſtre és Arts de France.Il ne ſçait pas la R§orique , ny pour auant
icu capter labeneuolence du candide Lecteur, ny ne luy chaut de le
ſçauoir. De vray, toute cette belle peinture s'efface aiſément parle
luſtre d'vneverité ſimple & naïfue : Ces gentilleſſes ne ſeruent que
pouramuſer le vulgaire, incapable de prendre laviande plus maſſiue
& plus ferme, comme Afer monſtre bien clairement chezTacitus.
Ambaſſadeurs de Les Ambaſſadeurs de Samos eſtoient venus à Cleomenes Roy de
Samos. Sparte, preparez d'vne belle & longue oraiſon, pour l'eſmouuoir à
laguerre contre le tyran Polycrates apres qu'illes eut bien laiſſez di
re,illeur reſpondit : Quant à voſtre commencement, & exorde,il
ne m'en ſouuient plus, ny par conſequent du milieu , & quant à vo
ſtre concluſion,ie n'en veux rien faire Voila vnebelle reſponſe, ce
me ſemble, & des harangueurs bien camus. Et quoy cét autre Les
Atheniens eſtoient à choiſir de deux Architectes, à conduire vne
grande fabrique : le premier plus affeté, ſe preſenta auecvn beaudiſ
· cours premedité ſur le ſujet § cette entrepriſe, & tiroit le iugement
du peuple à ſa faueur : maisl'autre en trois mots : Seigneurs Anthe
, niens, ce que cetuya dit, ie le feray. Aufort de l'eloquence de Cice
º1º * º ro,
}'0/7• rirepluſieursentroientenadmiration, mais
: Nous auons, diſoit-il, vn plaiſant Caton Aille
Conſul. n'en faiſant
deuantque
ou
aprcs
LIvRE P R E M I E R. 1o3
apres : vne vtile ſentence, vn beau traict, eſt toufiours de ſaiſon.
S'il n'eſt pas bien pour ce qui va deuant, ny pour ce quivientapres,
ileſtbien enſoy. Ie ne ſuis pas de ceux qui penſent la bonne †
faire le bon Poëme:laiſſez-luyallongervne courte ſyllabe s'ilveut, Bon poëme,quel.
pour celanonforce; ſilesinuentionsyrient,ſil'eſprit & le iugement
y ont bienfait leur office: voilavnbon Poëse, diray-ie, maisvn mau
uaisvcrſificateur : - - -

{ Cöpoſer vn gros vers,


| Emunéte naris , durus componere verſus. mais d'vn nez bié aigu.
Horat. Ser. l. I.
Qu'on face, dit Horace, perdre àſon ouurage toutes ſes couſtumes
& meſures, -

Tempora certa modóſque @r quod prius ordine verbum eſt,


J, •
# le temps, le
meuf, & mets le verbe
Poſterius facias , preponcns vltima primis, -
du premier râgau der
Inuenies etiam diſiecti membra Poètes nier , & le deuant der
riere, tu trouueras meſ - -
il ne ſe dementira point pour cela:lespiecesmeſmes en ſeront bel mes en cét ouurage
rompu, les membres de
la Poëſie. 1d. ibid.
les. C'eſtce que reſpondit Menander,comme on le tenſaſt, appro
chant le iour, auquel il auoit promis vne Comedie, dequoy il n'y
auoit encore mis la main : Elle eſt compoſée & preſte, il ne reſte
qu'à y adiouſterlesvers. Ayant les choſes & la matiere diſpoſée en
l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que Ron Inuention, princi
ſard & du Bellay ont donné credit à noſtre Poëſie Françoiſe, ie ne pale partie en yn
Cet4tºre.
vois ſi petit apprenti, qui n'enfle des mots, quine rengeles cadences - -

à peu pres, comme eux. Plusſonat quàm valet, Pour levulgaire, il ne Elle s5ne plus qu'elle
ne vaut. Cic. Ai |. ;.
fut iamais tant de Poëtes : Mais commeilleura eſté bien aiſé dere Poëtes Dulgaires en
preſenterleurs rythmes, ils demeurent bien auſſi court à imiter les grand nombre.
riches deſcriptions del'vn, & les delicatesinuentionsdel'autre.Voi
re mais que fera-il, ſi on le preſſe de la ſubtilité ſophiſtique de quel Syllogiſmes & ſub
que ſyllogiſme ? Leiambon fait boire, le boire deſaltere, parquoyle tilitexſophiſtiques.
iambon deſaltere. Qu'il s'enmocque. Il eſt plus ſubtil de s'en moc
quer, que d'y reſpondre. Qu'il emprunte d'Ariſtippus cette †
ſante contre-fineſſe : Pourquoy le deſlieray-ie, puis que tout lié il
m'empeſche ? Quelqu'vn propoſoit contre Cleanthes des fineſſes
dialectiques : à qui Chryſippus dit, Ioüe toy de ces battelages auec
les enfans, & ne deſtourne à cela les penſées ſerieuſes d'vn homme Sophiſmes intriquez
& pointus. Cic.A sad.
d'aage.Si cesſottes arguties, contorta @raculeata ſophiſmata, luy doi queſt. l 4.
uent perſuader vn menſonge, cela eſt dangereux : mais ſi ellesde
meurentſans effect, & nel'eſmeuuent qu'à rire, ie ne voypas pour * Beaux mors,
quoy il s'en doiue donner garde. Il en eſt de ſi ſots, qu'ils ſe de # Qui n'accômodét pas
ſtournent de leur voye vn quart de lieuë, pour courir apres vn les parolles aux #
mais attirent des choſes
beau* mot : aut qui non verba rebusaptantº,ſed res extrinſecus arceſſunt, externes & hors du ſu
uibus verba conueniant. Et l'autre : * Qui alicuius verbi decoreplacentis iect, à qui leurs paroles
puiſſent quadrer.
vocenturad id quod non propoſuerant ſcribert Ie tors bien plus volon ®uinct. .. s.
c qui par l'attrait d'vn
tiersvne belle ſentence", pour la coudre ſur moy, que ie ne deſtors mot qui leur plaiſt,ſont
mon fil pour l'aller querir.Au contraire,c'eſtaux paroles à ſeruir & à Portez à ce qu'ils n'a-
uoicnt pas enuie d'eſ
ſuiure, & que le Gaſcon yarriue, ſile François n'y peut aller. Ie veux crire. Senec. Epiſt. 59.
queles choſes ſurmontent, & qu'elles rempliſſent de façon l'ima * Belles ſentences.
/

iio ESS A IS DE MICHEL DE MONTAIGNE,


gination de celuy qui eſcoute, qu'il n'aye aucune ſouuenance des
Parlerde Montai-mots. Le parler que i'ayme, c'eſt vn parler ſimple & naïf, tel ſur le
gne, quel. papier qu'àlabouche : vn parler ſucculent & nerueux, court & ſerré,
non tant delicat & peigné, commevehement & bruſque :
Celuy qui frappe eſt Hec demum ſapiet dictio , quefrier 2 - /

# * - V.
pluſtoſtdifficile †
couſu & hardy : chaque loppineſloignéd'affectation
y face ſon corps: non: deſreglé,deſ
pedanteſque,
Parlerscholaſtique non frateſque,non pleidereſque, mais pluſtoſt ſoldateſque, comme
de Ceſar. Suetone appelle ccluy de Iulius Ceſar. Et ſi ne ſens pas bien, pour
quoy il l'en appelle. I'ay volontiers imité cette deſbauche qui ſe
void en noſtre ieuneſſe, au port de leurs veſtemens. Vn manteau
Similitude. en eſcharpe,la cape ſurvne eſpaule,vnbas mal tendu, qui repreſen
- - tevne fierté deſdaigneuſe de ces paremens eſtrangers,& §.
te del'art : maisie la trouue encore mieux employée en la forme du
Toute affection meſ parler.Touteaffectation,nommément enlagayeté & liberté Fran
#" "" çoiſe, eſt meſaduenante au courtiſan. Et en vne Monarchie, tout
- gentil-homme doit eſtre dreſſé au port d'vn Courtiſan. Parquoy
nous faiſons bien de gauchirvn peu ſur le naïf& meſpriſant.Ie n'ay
me point de tiſſure, où les liaiſons & les couſtures paroiſſent : tout
ostoniºnquiº ainſi qu'envº beaucorps, il ne faut pas qu'onypuiſſe compter les os
#. † & les veines, Que vcrttau operam dat oratio, incompoſita ſit &)ſimplex.
†§ Quis 4CC/4/4f6º loquitur, niſi qui vultputide loqui ? L'eloquence fait in
§ iureaux choſes, qui nous deſtourne à ſoy. Comme aux accouſtre
" "º* mens, c'eſt puſillanimité, de ſe vouloir marquer par quelque façon
Lang gººffºcié particuliere & inuſitée. De meſme au langage, la recherche des
hraſes nouuelles, & des mots peu cogneus, vient d'vne ambition
ſcholaſtique & puerile. Peuſſe-ie ne me ſeruirque de ceux qui ſeruent
aux hales à Paris ! Ariſtophanes le Grammairien n'y entendoit rien,
de reprendre en Epicurus la ſimplicité de ſes mots : & la fin de ſon art
, oratoire, qui eſtoit, perſpicuité de langage ſeulement. L'imitation
du parler, par ſafacilité,ſuit incontinenttoutvn peuple. L'imitation
· du iuger, de l'inuenter, ne va pas ſiviſte. La plus part des lecteurs,
pourauoir trouué vne pareille,robbe, penſent tres-faucement tenir
vn pareil corps.La force & les nerfs, ne s'empruntét point; lesatours
& le manteau s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent,
arlent de meſmes les Eſſais : maisie ne ſçay,s'ils penſent de meſmes.
ºr des-Athe- Les Atheniens (dit Platon)ont pour leur part, leſoin de l'abondan
# #- ce & del'elegance du parler; les Lacedemoniens, de labriefueté, &
- ' ceux de Crete, de la fecondité des conceptions, plus que dulangage :
Pºſºº *enon ceux-cy
de deux ſortes. diſciplesſont les meilleurs.
: les vns Zenontizs2syss,
qu'il nommoit diſoit qu'il auoitd'apprendre
curieux deux ſortes les
de
" choſes,quieſtoient ſes mignons : les autres 2syo3iavs, qui n'auoient
- ,a
Eien dire,qur c'eſt.
- - ſoin que du langage. Ce n'eſt pas à dire que ce ne ſoit vne belle
b é

-
& bonne choſe quele bien dire : mais non pas ſi bonne qu'on la fait,
·· · · & ſuis deſpit dequoy noſtre vie s'embeſongne toute à cela. Ie vou
· · · · LIV R E P R E M I E R. : · · · : #
drois premierement bien ſçauoir ma langue, & celle de mes voiſins,
où i'ay plus ordinaire commerce : C'eſt vn bel & grandagencement, .
ſans doute, que le Grec & Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie di
rayicyvne façond'enauoir meilleur marché que de couſtume , qui
a eſté eſſayée en moy-meſmes : s'en ſeruira qui voudra. Feumon Grec & Latin, cö
me ſepeuuent ache
ere, ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire parmy ter à meilleur mar
§ gens ſçauans & d'entendement, d'vne forme d'inſtitution ex P

chéque de couſtume,
-

uiſë; futaduiſé de cétinconuenient, quieſtoit en vſage : & luy di


† que cette longueur que nous mettions à apprendre les
langues qui ne leur couſtoient rien, eſt la ſeule cauſe, pourquoy
nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame & de †
des anciens Grecs & Romains : Ie ne croy pas que c'en ſoit la ſeule
cauſe. Tanty aque l'expedient que mon pere y trouua, ce fut, qu'en
nourrice, & auant lepremier deſnoüement de ma langue , il me
donna encharge à vn Allemand, qui depuis eſt mort fameux Me
decin en France, du tout ignorant de noſtre langue, &tres-bien
verſé en la Latinc. Cetuy-cy, qu'ilauoit fait venir exprez, & qui
eſtoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras,
Latin enſeigné à de
Il en eut auſſiauecluy deux autresmoindres enſçauoir, pour meſui Montaigne auant le
ure, & ſoulager le premier : ceux-cy ne m'entretenoientd'autre lan
gue que Latine. Quant au reſte de ſa maiſon, c'eſtoit vne regle in Franpou, & quel '
fruictilyfit.
uiolable, que ny luy-meſme, ny ma mere, nyvalet, ny chambriere,
I1C parloient en ma compagnie, qu'autant de motsde Latin que cha

cun auoit appris pour iargonnerauecmoy. C'eſt merueille du fruict


que chacun y fit : mon pere & ma merey apprindrent aſſez de Latin
pourl'entendre, & enacquirent à ſuffiſance, pour s'en ſeruirà la ne
ceſſité,cóme firent auſſi les autres domeſtiques, qui eſtoiét plus atta
chez à mon ſeruice. Somme, nous nous latinizamestant, qu'il en
regorgea iuſques à nos † tout autour, où il y a encores, &
ont pris pied parl'vſage, pluſieurs appellations Latines d'artiſans &
d'outils. Quant à moy, i'auois plus de ſix ans, auant que i'enten
diſſe nó plus de François ou de Perigordin,que d'Arabeſque : & ſans
Art, ſans Liure, ſans Grammaire ou precepte, ſans foüet, & ſans
larmes,i'auoisappris du Latin, tout auſſi pur que mon Maiſtre d'eſ
cole le ſçauoit : car ie ne le pouuois auoir meſlé nyalteré. Si par eſſay
on me vouloit donner vn theme, à la mode des Colleges , on le
donne aux autres en François, mais à moy il me le falloit donner
en mauuais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchi,
· qui a eſcrit De comitiis Romanorum , Guillaume Guerente , qui a -

commenté Ariſtote, George Bucanan, ce grand Poëte Eſcoſſois,


Marc-Antoine Muret (que la France & l'Italie recognoiſt pourle Muret grand Ora -
teur.
meilleur Orateur du temps) mes precepteurs domeſtiques , m'ont
dit ſouuent, que i'auois ce langage en mon enfance, ſi preſt & ſi
à main, qu'ils craignoient à m'accoſter. Bucanan, queievis depuis à Bucanã Pre cepteur
la ſuitte defeu Monſieur le Mareſchal de Briſſac, me dit, qu'il eſtoit du Comte dei Briſſac.
• EssAIs DE MrcHEL DE MoNTAIGNE,
apresàeſcrire de l'inſtitution des enfans : &qu'il prenoit l'exemplai
Grec enſeignépar re de lamienne : carilauoit lors encharge ce Comte de Briſſac, que
forme d'esbat, nous auons veu depuis ſivaleureux & ſi braue. Quant au Grec, du •

quelie n'ay quaſi du tout point d'intelligence, mon pere deſſeigna


de me le faire apprendre par Art, Mais d'vne voye nouuelle, par
forme d'eſbat & d'exercice : nous pelotions nos declinaiſons, à la
maniere de ceux qui par certainsieux de tablier † l'Arith
metique & la Geometrie. Car entre autres choſes, il auoit eſté con
ſeillé de me faire gouſter la Science & le deuoir, par vne volon
té non forcée, & de mon propre deſir : & d'eſleuer mon ame en
toute douceur & liberté, ſans rigueur & contrainte. Ie dis iuſques
à telle ſuperſtition, que parce qu'aucuns tiennent, que cela trouble
Enfans , comme la ceruelle tendre des enfans, de les efueiller le matin en ſurſaut, &
doiueut eſtre eſueil delesarracher du ſommeil, auquel ils ſont plongez beaucoup plus
le&,
que nous ne ſommes, tout à coup, & par violence; il me faiſoit eſ
ueiller par le ſon de quelque inſtrument, & ne fus iamais ſans hom
me qui m'en ſeruiſt.Cét exemple ſuffira pour iuger le reſte, & pour
recommanderauſſi &laprudence &l'affection d'vn ſibonpere : Au- .
quelilne ſe faut prendre,s'il n'a recueilly aucuns fruicts reſpondans
àvne ſiexquiſe culture.Deux choſes enfurent cauſe; en premier,le
champſterile & incommode. Car quoy que i'euſſe la ſanté ferme
& entiere, & quant & quant vn naturel doux & traitable , i'eſtois
parmycela ſi poiſant , mol & endormy, qu'on nc n1C pouuoit 3lIIa-i
cher del'oiſiueté, non pas pour mefaire ioüer. Ce que ie voyois, ie
le voyois bien : & ſous cette complexion lourde, nourriſſois des
imaginations hardies, & des opinions, au deſſus de mon aage.
L'eſprit, ie l'auois lent, & qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit :
l'apprehenſion tardiue, l'inuention § , & apres tout, vn in
croyable defaut de memoire.De tout cela il n'eſt pas merueille,s'il ne
ſceur rien tirer quivaille.Secondement, cóme ceux que preſſevn fu
rieux deſir de gueriſon,ſe laiſſentaller à toute ſorte de conſeil,le bon
homme,ayât extreme peur de faillir en choſe qu'ilauoit tant à cœur,
ſe laiſſa en finemporter àl'opinió commune, qui ſuit touſiours ceux
quivont deuanr,comme lesgruës: & ſerengea à la couſtume,n'ayant
plus autour de luy ceux quiluyauoient dóné ces premieres inſtitu -

college de Guienne. tions, qu'ilauoit apportées d'Italie : & m'enuoyaenuiron mes ſix ans
au College de Guienne, tres-floriſſant pour lors, & le meilleur de
France. Et là il n'eſt poſſible de rienadiouſter au ſoin qu'il eut, & à
me choiſir des precepteurs de chambre ſuffiſans, & à toutes les au
tres circonſtances de ma nourriture, en laquelle il reſerua pluſieurs
' • *
façons particulieres, contre l'vſage des Colleges : mais tant ya que
c'eſtoittouſiours College.Mon Latin s'abaſtardit incontinent, du
quel depuis pardeſ-accouſtumance i'ay perdutoutvſage. Et ne me
ſeruit cette mienne inaccouſtuméc inſtitution, que de me faire
snjamber d'arriuée aux premieres claſſes : Car à treize ans, que ie
' LIVRE P REMIER ! ' I13
ſortis du College, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent) & à
laverité ſans aucun fruict, que ie peuſſe à preſent mettre en compte.
Le premier gouſtquei'eus aux Liures, il mevint du plaiſir des fables
de † Metamorphoſe d'Ouide, Car enuiron l'aage de 7. ou 8 ans, Fables de la Meta 2 -- *

ie me deſrobois de tout autre plaiſir, pour les lire : dautant que cette ##oſe d # à
langue eſtoit la mienne maternelle; & quc c'eſtoit le plus aiſé Liure , #- ('eS

que ie cogneuſſe, & le plus accommodé à la foibleſſe de mon aage, à Romans


, François.
cauſe de la matiere : Car des Lancelots du Lac,des Amadis,des Huons
de Bordeaux, & tels fatras de liures , à quoy l'enfance s'amuſe ; ie
n'en cognoiſſois pas ſeulement le nom, ny ne fais encore le corpst • ".

tant exacte eſtoit ma diſcipline. Ie m'en rendois plus nonchalant à -

l'eſtude de mes autres leçons preſcriptes. Là il me vint ſinguliere


ment à propos,d'auoir à faire à vn homme d'entendement de pre- .
cepteur, qui ſceuſt dextrement conniuer à cette mienne deſbau- - - •

che, & autres pareilles. Car parlà,i'enfilay toutd'vn rain Virgile en


l'AEneïde, & puisTerence,& puis Plaute, & des Comedies Italiénes, · · ·. .
leurré touſiours par la douceurdu ſujet. S'il euſt eſté ſi fol de rom-. . - -

pre ce train, i'eſtime que ie n'euſſe rapporté du College que la haine , - º


des Liures, comme fait quaſi toute noſtre Nobleſſe. Ils'y gouuerna !
ingenieuſement,faiſant ſemblant de n'envoir rien : Il aiguiſoit ma |
faim, ne me laiſſant qu'à la deſrobée gourmander ces Liures, & me · · ·
tenant doucement en office pour les autres eſtudes de la regle. Car - · .

les principales parties que mon pere cherchoit en ceux à qui il don
noit charge de moy, c'eſtoit la debonnaireté & facilité de com
lexion : Auſſi n'auoit la mienne autre vice , que languer & pa
reſſe. Le danger n'eſtoit pas que ie fiſſe mal, mais que ie ne fiſſe
rien. Nul ne prognoſtiquoit que ie deuſſe deuenir mauuais, mais
inutile : on y preuoyoitcomme
ſens qu'ileneſtaduenu de la faineantiſe, non pas
cela. Les plaintes quide
melacornentaux
malice. Ie • - s

oreilles, ſont telles : Il eſt oiſif, froid aux offices d'amitié, & de pa- -

renté, & aux offices publics, trop particulier, trop deſdaigneux. _ !

Les plus iniurieux meſmes ne diſent pas, Pourquoy a-il pris, pour- "

quoy n'a-il payé? mais, Pourquoy ne † pourquoy ne don


ne-il Ie receurois à faueur,qu'on ne deſiraſten moy que tels effets de
ſupererogation.Mais ils ſontiniuſtes, d'exiger ce que iene dois pas,
plus rigoureuſement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux ce qu'ils doi
uent.En m'y condamnant, ils effacent la gratification de l'action,
& lagratitude qui m'en ſeroit deuë. Là où le bien faire actif, deuoit -

plus peſer de ma main, en conſideration de ce que ie n'en ay de paſſif


nul qui ſoit.Ie puis d'autant plus librement diſpoſer de ma fortune, (

u'elle eſt plus mienne : & de moy, queie ſuis plus mien.Toutesfois
§ grand enlumineur de mes actions, à l'aduenture rembarre
rois-ie biences reproches; & à quelques-vns apprendrois, qu'ils ne
ſont pas ſi § que ie ne faſſe pas aſſez : que, dequoy ie puiſſe
faire aſſez plus que ie ne fais. Mon ame ne laiſſoit pourtant en
º K iij
/

•i, EssAis DE MicHEL DE MoNT AIGNE,


/ meſme temps d'auoir à part ſoy des remuëmens fermes : & des iu
gemens ſeurs & ouuerts autour des objets qu'elle cognoiſſoit : &
les digeroit ſeule, ſans aucune communication. Et entre autres
choſes ie croy à la verité, qu'elle euſt eſté du tout incapable de
ſe rendre à la force & violence. Mettray-ie en compte cette fa
culté de mon enfance, Vne aſſeurance de viſage, & ſouppleſſe de
Rolles & perſon- voix & de geſts, à m'appliquer aux rollcs que i'entreprcnois à Car
mages. auantl'aa C, " s

# .. Allerab vndecime tum me vix ºperat annu,


' " i'ay ſouſtenu les premiers perſonnages,és tragediesLatines de Buca
Eclog.

nan, de Guerente, & de Muret, qui ſe repreſenterent en noſtre Col


lege de Guienne auecdignité. En cela, Andreas Goueanus noſtre
Principal, commeen toutes autres parties de ſa charge,fut ſans COIIl
paraiſon,le plus grand Principal de France : & m'en tenoit-on mai
ſtre ou ouurier.C'cſtvn exercice, queie ne meſloüe point aux ieunes
Princes addonnex enfans de maiſon,&ayveu nos Princes s'yaddonner depuis en per
àr§ſentertrage ſonne,àl'exemple d'aucunsdesanciens, honneſtement & § -

dieic rºtº
ºſ neur,
batemès de
ment.&Ileſtoit
en Grcceloiſible meſme d'en
,Ariſtonitragico faire
aétori remmeſtier,
aperit :huicaux
& gens
genus d'hon
& for
† tunahoneſtaerant : necarsquianihiltaleapudGrecos pudori eſt,ea deforma
au Tragedien
-
Ariſton:
ſtoit h - • > / 1» • -

† bat.Cari'ay touſiours accuſéd'impertinence, ceux quicondamnent


# # eſbatemens & d'iniuſtice, ceux qui refuſentl'entrée de nosbon
# # villesaux Comcdiens quilevalent,& enuientaupeuple ces plai
† ſirspublics. Les bonnes polices prennent ſoing d'aſſembler les ci
ºººº ººº toyens, & les r'allier, commeaux offices ſerieuxdela deuotion, auſſi
Iºux & exercices aux exercices&ieux : La ſocieté & amitié s'en augmente, & puis on
pºlicº,ºtiles à la ne leur ſçauroit conceder des paſſe-temps plus reglez, que ceux qui
ſocieté. ſe font en preſence d'vn chacun, &à lavcuë meſme du Magiſtrat : &
trouuerois raiſonnable quele Prince à ſes deſpcns, engratifiaſt quel
quefois la commune, d'vneaffection & bonté comme paternelle : &
qu'aux villes populeuſesily euſt des lieux deſtinez & § pour
ces ſpectacles : quelque diuertiſſement de pires actions & occultes,
Pour reuenir à mon propos, il n'y a rien tel, que d'allecher l'appetit
& l'affection,autrement on ne fait que des aſnes chargez de Liures:
on leur donne à coups de foiiet en garde leur pochetté pleine de
Science.Laquellepourbienfaire,il nefaut pasſeulementlogerchez
ſoy, il lafaut cſpouſer. . : !
-
• ' * • . - " -. -

' -- - " . • * • •
· · · LI V R E P R E M I E R ·· · · -I1;

- --- = - 2 - -- * 1 - I--

-
C'eſtffolie de rapporter le vray
noſtre &) le f.
ſuffiſance. faux ugemºn
i rement de # -
-

CH A P 1 T R E XXVI.

$1 E n'eſtpasàl'aduenture ſans raiſon,que nousattribuons


# à ſimpleſſe&ignorance, la facilité de croire & de ſe laiſ
"
|) $ ſer perſuader:Car il me ſemble auoir appris autrefois,
%6 que la creance cſtoit comme vne
. § .;ji
qui ſe fai- creance,quet ejf.
ſoit ennoſtreame : & à meſure qu'elle ſe trouuoit plus molle & de sºdº
moindre reſiſtance, il eſtoit plus aiſé d'y empreindre quelque choſe. - -

Vt neceſſe eſt lancem inlibraponderibus impoſitis deprimi : ſic animum per- #


fpicuis cedere. Dautant que l'ame cſt plus vuide,& ſans contrepoids, # ids, de meſmes no
elle ſe baiſſe plus facilement ſous la charge de la premiere perſuaſion. choſes
§ claires. Cic.Ac.
Voila pourquoilesenfans,levulgaire,lesfémes & les maladessöt plus †
ſujets à eſtre menez parles oreilles.Mais auſſi del'autre part, c'eſtvne
ſotte preſomption , d'aller deſdaignant & condamnant pour faux,
ce qui ne nous ſemble pas vray-ſemblable : qui cft vn vice ordinaire
de ceux qui penſent auoit quelque ſuffiſance, outre la commune.
I'en faiſois ainſi autrefois, & ſi i'oyois † ou des eſprits qui re
uiennent, oudu prognoſtic des choſes futures, des enchantemens,
des ſorcelleries, ou faire quelque autre conte, où ie ne peuſſe pas
mordre, - - · . . i - · - sóges, loupi-garbur,
Somnia, terrores magicos, miracula, ſagat,
- : / - J -
miracles,effects
ſtrueux ſorcier,demon
ma
Nocturnos lemures,portentâque Theſſala : , - , , gie, ou leurs vaines,tet
il mevenoit compaſſion du pauure peuple abuſé de ces folies. Et à ºº
preſentie treuue, quei'eſtois pour le moins autant à †
· meſme : Nonqucl'experience m'aye depuis rien faitvoir, au deſſus Noſt. ſuffiſance ne
de mes premieres creances, & ſi n'a pas tenu à ma curioſité: mais la doit temºirement
raiſon m'a inſtruit, que de condamner ainſi reſolument vne choſe ºgºrººhºſtº
our fauſſe & impoſſible, c'eſt ſe donner l'aduantage d'auoir dans
# teſte,lesbornes & limites de la volonté de Dieu, & de la puiſſance
de noſtre mere Nature : Et n'ya pourtant point de plus notable folie
au monde, que de les rameneràla meſure § noſtre capacité & ſuffi
ſance. Si nous appellons monſtres ou miracles,ce où noſtreraiſon -

ne peut aller, combien


veuë?Conſiderons s'en preſente-il
au trauers continuellement
de quelsnuages, à noſtre de##§
& commentàtaſtons & noiſſance à J;

on nous meine à la cognoiſſance de la pluſpart des IlOllS §. #


ſont entre-mains : certes nous trouuerons que c'eſt pluſt accou
ftumance, que ſcience, quinous en oſtel'eſtrangeté:
iam nemofeſſif4A7ſaturiſque videndi 3 , 3
-

- -
Nul ne daigne pi4
eſleuer l'œil a ce clair
- - -- - | temple des Ciexx: cha
Suspicere in caeli dignatur lucida templa. . - cun eſtât las & raſſaſié
de le centernpler. Lucr.
& que ces choſes-là, ſi elles nous eſtoicnt preſentées de nouueau, §. -

K iiij -
mic ES SAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
nous les trouuerions autant ou plus incroyables qu'aucunes auº
tICS, - -

Si ces choſes ſurue


noiét maintenat a l'im —ſ nunc primùm mortalibus adſint
pourueuë,. ou † Ex improuiſo , ceu ſint obieéta rrpente,
fuſſent presétes ſoudain
aux yeux des hommes: Nil magis his rebus poterat mirabile dici, -

ils iugcroient que rien


ne pourroit eſtre plus
admirable,& rié moins,
Aut minus antè quod auderent fore credere gentes. •1

que ce qu'on auroit pa Celuy qui n'auoitiamaisvcuderiuiere, à la premiere qu'il rencontra,


rauant oſé croire tel.
Lucr. l.2.
il penſa que ce fuſt l'Ocean : & les choſes qui ſont à noſtre cognoiſ
ſance les plusgrandes, nous lesiugeons eſtre les extremes que nature
-
Vn fleuue qui n'eſt pas
large, l'eſt pour celuy face en ce genre. , - - - "

u1 n'en a 1ama1s vcu


# † ample eſtendiie:
*-
· · Scilicet @rfluuius qui non eſt maximus , ei eſt ,
V11 omme, vn arbre & - " . Qui non antè aliquem maiorem vidit, & ingens : , .
toute choſe de quelque
eſpece que ce ſoit, ſein
b1e tres grande à qui
· Arbor homôque videtur, e9 omnia de genere omni
Maxima aue vidit quiſque , hec ingentia fingit. \
n'en a iamais cogneu de
plus grande. taem l. o, Conſuetudine # aſſueſcunt animi, ncque admirantur , neque requi
Par l'accouſtumance runt rationes earum rerum, quas ſempcr vident. La nouueauté des cho
des yeux , les eſprits
s'accouſtumêt : & n'ad ſes nous incite plus que leurgrandeur, à en rechercher les cauſes. Il
mirent point les choſes
u'ils voyent ſans ceſ fautiuger auec plus de reuerence de cette infinie puiſſance de nature,
# ny n'en cherchent la & plus de recognoiſſance de noſtreignorance & foibleſſe. Combien
, raiſon. Cic. de nai.ºevr.
lib. 2 ya-il de choſes peuvray-ſemblables, teſmoignées par gens dignes
de foy, deſquelles ſinous ne pouuons eſtre perſuadez, au moins les
Preſomption teme faut-illaiſſer en ſuſpens: car de les condamner impoſſibles, c'eſt ſe
raire à condamner faire fort, parvnetemeraire preſomption, de ſçauoir iuſques où va
l'impoſſibilité des la poſſibilité. Sil'onentendoit bien la difference qu'ilya entrel'im
choſes, -

poſſible & l'inuſité, & entre ce qui eſt contre l'ordre du cours de na
· ture, & contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas
-7 -- -*

•*
! "
temerairement, ny auſſi ne deſcroyant pas facilement; on obſerue
Defaite du Roy Iean
roit la regle de Rien trop, commandée par Chilon. Quand on trouue
de Caſtille. .
dans Froiſſard, que le Comte de Foix ſceut en Bearn la defaitte du
") :^ ° ., , " * . - ,
Roy Iean de Caſtille à Iuberoth, le lendemain qu'elle fut aduenuë,
• • •• * "
-

, '
-

.
-

"t-2-
-

& les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer : & de ce meſme
Funerailles du Pape , que nos Annalesdiſent, que le Pape Honorius le propre iour que le
Honorius. Roy Philippes Auguſte mourut à Mante, fit faire ſes funerailles
publiques, & les manda faire partoute l'Italie. Car l'authorité de
ces teſmoins n'a pas à l'aduenture aſſez de rang pour nous tenir
en bride. Mais quoy : ſi Plutarque outre pluſieurs exemples qu'il
Bataille perduë en allegue de l'Antiquité, dit ſçauoir de certaine ſcience, que du
•Allemagne par temps de Domitian, la nouuelle de la bataille perduë par Antonius
•Antoni43. - en Allemagne à plufieurs iournées de là,futpubliée à Rome,& ſe
*
- -
mée par tout le monde le meſme iour qu'elle auoit eſté perduë :
-
& fi Ceſar tient , qu'il eſt ſouuent aduenu que la renommée a de
#
J -' -
.
- - -

•-
• ' • -'
-

- º
.

-
*
-
--
-

-
uancé l'accident : dirons-nous pas que ces ſimples gens-là, ſe
-

ſont laiſſez pipper apres le vulgaire, pour n'eſtre pas clair-voyans


ligement de Pºne, comme nous : Eſt-il rien plus delicat, plus net, & plus vif, que
quel le iugement de Pline, quand il luy plaiſt de le mettre cn ieu ?
-- -- -
t"
" • • • • » r ir r, r, ri • r r + R . 7 , ' * ' ' ' º ..
- - · · LIv RE p R É M i E R
Yien plus eſloigné devanitésie laiſſe à partl'excellencedeſonſçauoir,
^'' , riz •

duqueliefais moins de conte : en quelle partie de ces deux-là le ſur


§ toutesfois il n'eſt ſi petit eſcolier, qui ne le conuain
que de menſonge, & quincluyvueille faire leçon ſur le progrez des
ouurages de nature. Quand nous liſons dans Bouchet les miracles Mirade des Reli
des reliques de Sainct Hilaire : paſſe : ſon credit n'eſt pas aſſez grand ques de S.Hilaire.
pour nous oſter la licence d'y contredire : mais de condamner d'vn
traintoutes pareilles hiſtoires, cela me ſemble vne ſinguliere impu - ,

dence. Ce grand Sainct Auguſtin tefmoigne auoir vèu ſur les reli- Reliques de S. Gera j?
- - - V - . - • • : | _* • - - • r" , 4

ques de Sainct Geruais & Protaiſe à Milan,vn enfantaueugle recou- uau & s. Protaiſe.
urer la veuë, vne femme à Carthage eſtre guerie d'vn cancer par le
ſigne de la Croix, qu'vne femme nouuellement baptiſée luy fit :
Heſperius, vn ſien familier,auoir chaſſé les eſprits qui infeſtoient ſa rºm.d, Sepulchre
maiſon, auecvn peu de terre du Sepulchre de noſtre Seigneur : & cet- de noſtreseigneur.
te terre depuis tranſportée à l'Egliſe , vn Paralytique en auoit eſté
ſoudainguery : vne femme envne proceſſion ayant touché à la chaſ
ſe de Sainct Eſtienne, d'vn bouquet, & de ce bouquet s'eſtant frot- chaſſe s. Eſtienne.
télesyeux, auoit recouuré la veuë dés long-temps perduë : & plu
ſieurs autres miracles, où il dit luy-meſmes auoir aſſiſté. Dequoy
accuſerons-nous & luy & deux Saincts Eueſques Aurelius & Maxi
minus, qu'ilappelle pour ſes recors?ſera-ced'ignorance, ſimpleſſe,
facilité,oude malice&impoſture? Eſt-ilhomme en noſtre ſiecle ſi
impudent, qui penſe leur eſtre comparable, ſoit envertu &pieté, -

ſoit en ſçauoir,iugement & ſuffiſance? Qui vt rationem nullam affer- leſ#, lorimeſre
rent, ipſa autoritate me frangerent. C'eſt vne hardieſſe dangereuſe & †
de conſequence, outre l'abſurde temerité qu'elle traine quant & †
ſoy; de meſpriſer ce que nous ne conceuons pas. Carapresque ſelon ºriié ci bi .
voſtrebelentendement, vousauez eſtably les limites de la verité & Folie de ceux qui
du menſonge, & qu'il ſe treuue que vous auez neecſſairement à ºppºrtºt le º
croire des choſes
vous niez; où ileſtes
vous vous y a encores
des-ja §plus d'eſtrangeté qu'en ceOrque
delesabandonner. # #fº à leur
ce ſuffiſance.
qui me ſemble apporter autant de deſordre en nos conſeiences, en
ces troubles où nous ſommes de la religion , c'eſt cette diſpenſation
que les Catholiques font de leur creance. Il leur ſemble faire bien
les moderez & les entendus , quand ils quittent aux aduerſaires
aucuns articles de ceux qui ſont en debat. Mais outre ce qu'ils ne
voyentpas , queladuantage c'eſt à celuy qui vous charge, † com
menccr à luy ceder, & vous tirer arriere , & combien cela l'anime
à pourſuiure ſa pointe : ces articles-là qu'ils choiſiſſent pour les
plus legers, ſont aucunefois tres-importans. Ouilfaut ſe ſubmettre
du tout à l'authorité de noſtre police Eccleſiaftique, ou du touts'en
diſpenſer: Ce n'eſt pas à nous à eſtablir la part que nous luy deuons
d'obeïſſance. Et dauantage, ie le puis dire pour l'auoir eſſayé;ayant
autrefoisvfé de cette liberté de monchoix & triage particulier, pour
mettre à nonchaloir certains poinctsdel'obferuance de noſtre Égli
-
-"

, n8 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,


ſe, qui ſemblentauoirvnviſage ou plusvain, ou plus eſtrange;&ve
nant à en communiquer aux hommes ſçauans; i'ay trouué que ces
choſes-là ont vn fondement maſſif& tres-ſolide, & que ce n'eſtque
beſtiſe & ignorance, qui nous fait les receuoir auec moindre reueren
ce que le reſte. Que ne nous ſouuient-il combien nous ſentons de
contradiction en noſtreiugement meſme ? combien de choſes nous
-
ſeruoient hier d'articles de foy, quinous ſont fablesauiourd'huy} La
gloire & la curioſité ſont les fleaux de noſtre ame. Cette-cy nous
Gloire & curioſité,
fraude noſtre ame. conduit à mettre le nez par tout, & celle-là nous defend de rien laiſ
ſer irreſolu &indecis.

De l' Amitié.

c H Ar 1T R E XXV II.

Similitude.
ONsIDERANT la conduite del'ouurage d'vn Peintre que
# i'ay,il m'a pris enuie de l'éſuiure.Il § le plusbelen
|((#
A\# droit & milieu de chaque paroy, poury logervn tableau
$# élabouré de toute ſaſuffiſance, & levuide tout autour, il
le remplit de croteſques,qui ſont peintures fantaſques, n'ayans gra
ce qu'en la varieté & eſtrangeté. Que ſont-ce icy auſſi à laverité que
croteſques & corps monſtrueux, rappiecez de diuers membres, ſans
certaine figure, n'ayans ordre, ſuitte, ny proportion que fortuite ?
De la ceincture en bas
vne femme eſt poiſſon.
Deſinit in piſcem mulierformoſaſupernè. -

Hor. art. poe. l. 4.


Ie vay bieniuſques à ce ſecond poinct, auec mon Peintre : mais ie
demeure courtenl'autre, & § partie : car ma ſuffiſance neva
pas ſi auant, que d'oſer entreprendre vn tableau riche, poly & formé
Diſcours de la Boé ſelon l'art. Ieme ſuisaduiſé d'en emprunter vn d'Eſtienne de la Boi
tie, à l'honneur de la
liberté contre les ty
tie, qui honorera tout le reſte de cette beſongne.
- - p C'eſt vn diſcours,
- • I »

?'(1/2ſ,
auquel il donna nom : La Scruitude volontaire : mais ceux qui l'ont
ignoré, l'ont bien proprement depuis rebaptiſé, le Contre-vn. Il
l'écriuit par maniere d'eſſay, en ſa premiere ieuneſſe, àl'honneur de
la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'en
tendement, non ſans bien grande & meritée §
il eſt gentil, & plein au'poſſible. Siya-ilbien à dire, que ce ne ſoitle
mieux qu'il peuſt faire : & ſienl'aage que ie l'ay cogneu plus auancé,
il cuſt pris vn tel deſſein que le mien, de mettre par eſcrit ſes fantai
ſies , nous verrions pluſieurs choſes rares, & qui approcheroient
bien prés de l'honneur de l'Antiquité : car notamment en cette
Partic des dons de nature, ie n'en cognois point qui luy ſoit
comparable. Mais il n'eſt demeuré de luy que ce diſcours encore par
rencontre,& croy qu'il ne le vid onques depuis qu'il luy eſchappa : &
Edičt de Ianuier, quelques memoires ſur cét Edict de lanuier fameux par nos guerres
ciuiles, qui trouucront encores ailleurs peut-eſtre leur place. C'eſt
·· ·· L IV R E P R E M I E R - : H3
• T • » ___ erde ſes reliques ( movqu'illaiſſa d'
toutce que i'aypeurecouurer de ſes reliques (moy qu'il laiſſa d'vne
ſiamoureuſe recommandation, la mort entre les dents,par ſon tc
ſtament,heritier de ſa Bibliotheque & de ſes papiers) outre le Li
uret de ſes Oeuures que i'ay fait mettre en lumiere : Et ſi ſuis obli
gé particuliererement à cette piece , dautant qu'elle a ſeruy de
moyen à noſtre premiere accointance.Car elle me fut monſtrée
longue eſpace auant que ie l'euſſe veu ; & me donna la premiere
cognoiſſance de ſon nom, acheminant ainſi cette amitié , que
nousauons nourrie,tant que Dieu avoulu, entre nous, ſientiere &
ſi parfaite, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles : & entre
nos h6mesilnes'envoit aucune trace envſage, Il faut tâtde rencon
tres à la baſtir, que c'eſt beaucoup ſi la fortuney arriue vne fois en
troisſiecles. Il n'eſt rien à quoyil ſemble que Nature nous aye plus
acheminez qu'à la ſocieté. Et dit Ariſtote, que les bons Legiſlateurs
ont eu plus de ſoin de l'amitié, que de laiuſtice. Or le dernier poinct Amitiéparfaite,
de ſa perfectioneſtcetuy-cy. Carengeneral toutes cellesque lavo quelle.
lupté, ou le profit,le beſoin public ou priué,forge & nourrit, enſont
d'autant moins belles & genereuſes, & d'autant moins amitiez,
qu'elles meſlent autre cauſe,but & fruict en l'amitie qu'ellemeſme. Quatre eſpeces 472•
Ny ces quatre eſpeces anciennes, naturelle, ſociale , hoſpitaliere, ciennesd'amitié.
venerienne, particulierement n'y conuiennent, ny coniointement.
Des enfans aux peres, c'eſt pluſtoſt reſpect. L'amitié ſe nourrit de Amitié, dequoſº
communication, qui ne peut ſe trouuer entre eux, pour la trop gran nourrit.
de diſparité, & offenſeroit à l'aduenture les deuoirs de nature : car
ny toutes les ſecrettes penſées des peres ne ſe peuuent commu
niquer aux enfans , pour n'y engendrer vnc meſſeante priuauté :
nylesaduertiſſemens & corrections, qui cft vn des premiers offices
d'amitié, ne ſe pourroient exercer des enfans aux peres. Il s'eſt trou
ué des Nations,où parl'vſage les enfans tuoyent leurs peres : & d'au
tres,où les peres tuoyent leurs enfans, pour euiter l'empeſchement
qu'ils ſe peuuent quelquefois emporter : & naturellemétl'vn dépend
de la ruine de l'autre : Ils'eſt trouué des Philoſophes deſdaignans cet
te couſture naturelle,teſmoin Ariſtippus,qui quandon le preſſoit de
l'affection † à ſes enfans pour eſtre ſortis de luy, ſe mità
· cracher, diſant; que cela en eſtoit auſſi bien ſorty : que nous engen
drionsbien des poux & des vers. Etcét autre que Plutarque vouloit Amitiéfraternelle,
induire à s'accorderauec ſon frere : Ie n'en fais pas, dit-il, plusgrand negligence.
eſtat, poureſtre ſorty de meſme trou. C'eſtà la verité vn beau nom,
& plein de dilection que le nom de frere, & à cette cauſe en fiſ Frere,nom de dile.
mes-nous luy & moy noſtre alliance : mais ce meſlange des biens, chon.
ces partages, & que la richeſſe del'vn ſoit la pauureté de l'autre, cela
deſtrempe merueilleuſement & relaſche cette ſoudure fraternelle:
Les freresayans à conduire le progrez de leur auancement, en meſ
meſentier & meſmetrain,ileſtforce qu'ils ſeheurtent & choquené
ſouuent. Dauantage, la correſpondance & relation qui engendre
-
A
-

·ne EssAIs DE MICHEL DE MONTAIGNE,


cesvrayes & parfaitesamitiez, pourquoy ſe trouuera-elle en ceux !
cy2 Le pere & le fils peuuenteſtre de complexion entierement eſlon
gnée,& lesfreres auſſi: C'eſt mon fils, c'eſt mon parent : mais c'eſt vn
homme farouche,vn meſchant, ouvnſot. Et puis, à meſure que ce
ſont amitiez que la loy & l'obligation naturelle nous commande,
", ilya d'autant moins de noſtre choix & liberté volontaire : Et noſtre
- • • "

## libertévolontaire n'a point de production qui ſoit plus proprement


taire. ſienne, que celle del'affection & amitié. Ce n'eſt pas que ie n'ayeeſ
ſayé de ce coſté-là, tout ce qui en peut eſtre, ayanteu le meilleurpe
re qui futonques, & le plus indulgent, iuſques à ſon extreme vieil- .
leſſe : & eſtant d'vne famille fameuſe de pere en fils, & exemplaire en
- - - cette partie de la concorde fraternelle :
# - & ipſe -

† Notus infratres animipaterni.


Affection enuers les D'y comparer l'affection enuers les femmes, quoy qu'elle naiſ
# -

ſe de noſtre choix, on ne peut : ny la loger en ce rolle. Son feu,


| ie le confeſſe,
• | †
flC 1Ont paS lIlCOg ncuc
pas incogneues
-(neque
Que dulcem cnim eſt
curis miſcet
- -
Dea neſcia noſtri
amaritiem)
- -

à cette Deeſſe, qui méle


† #†" eſt plusactif, plus cuiſant,& plusaſpre.Mais c'eſtvnfeutemeraire &
· volage, ondoyant & diuers, feu de fievre,ſujet à accez & remiſes, &
uine nous tient qu'àvn coin. En l'amitié, c'eſtvne chaleur generale
& vniuerſelle, temperée au demeurant & egale, vne chaleur con
ſtante & raſſiſe, toute douceur & polliſſure, qui n'a rien d'aſpre &
Amourfol que c'efl. de poignant. Qui †
eſt, en l'amour ce n'eſt qu'vn deſir forcené
apres ce qui nous ruit, -
-

Ario t. Cant. io. Comc ſegue la lepre il cacciatore


Alfreddo, alcaldo, alla montagna , al lito,
Ne piu l'eſtima poi, che preſa la vede,
Et ſol dietro à chi fugge affreta ilpiede.
Auſſi-toſtqu'il entre aux termes de l'amitié, c'eſtàdire en la conue
nance des volontez, il s'eſuanouïſt & s'alanguiſt : la iouïſſance le
perd,comme ayât la fin corporelle & ſujette à § L'amitié aure
: uers, eſt iouye à meſure qu'elle eſt deſirée, ne s'eſleue, ſe nourrit, ny
· prendaccroiſſance qu'en laioüiſſance, comme eſtant ſpirituelle, &
- l'ame s'affinant parl'vſage. Sous cette parfaite amitié, ces affections
volages ont autresfois trouué place chez moy, afin que ie ne parle
de luy, qui n'en confeſſe que trop par ſes vers. Ainſi ces deux paſ
ſions ſont entrées chez moyen cognoiſſancel'vne de l'autre, mais en
comparaiſoniamais : la premiere maintenant ſa routte d'vnvol hau
lave ', auel tain & ſuperbe, & regardant deſdaigneuſement cette-cy paſſer ſes
.#º * " pointes bien loinaudeſſousd'elle. Quant au † outre ce que
·. c'eſtvn marché qui n'a que l'entrée libre,ſa durée eſtant contraintc
& forcée, dependant d'ailleurs que de noſtre vouloir; & marché,
- qui ordinairement ſe fait à autres fins ; il y ſuruient mille fuſées
- -
*
eſtrangercs
- º

L IV R E P R E M I E R. , , , , 121
eſtrangeres à démeſler parmy,ſuffiſantesà rompre le fil&troublerle
cours d'vneviue affectió: là où enl'amitié,il n'ya affaire ny commer
ce que d'elle-meſme. Ioint qu'à dire vray, la ſuffiſance ordinaire des Femmes incapables
femmes, n'eſt pas pour reſpondre à cette conference &communica- dyneparfaite.ami
tion, nourriſſe de cette ſaincte couſture : nyleur ame ne ſemble aſſez fié.
ferme pour ſouſtenir l'eſtreinte d'vn nœud ſi preſſé, & fi durable. Et
CCTtCS § cela, s'il ſe pouuoit dreſſervne telle accointance libre &

volontaire, où non ſeulementlesames euſſent cette entiereiouïſſan


ce, mais encores où les corps euſſent part àl'alliance,oùl'homme fuſt
engagé tout entier ;il eſt certain que l'amitié en ſeroit plus pleine & Amour ſe termi
plus comble: mais ce ſexe par nul exemple n'yeſtencore pû arriuer,& nant en amitié.
· parles eſcolesanciennes en eſtreietté. Et cette autre licence Grecque
eſtiuſtement abhorrée par nos mœurs. Laquelle pourtât, pour auoir
ſelon leurvſage,vne ſi neceſſaire diſparité d'âges, & difference d'offi
ces entre les amans,ne reſpondoit non plus aſſez à la parfaite vnion &
conuenance qu'icy nous demandons. Quis eſtenimiſte amoramicitieº cur Quel eſt cét amour
nequedeformem adoleſcentem quiſquamamat,neque formoſum ſenem ? Carla d'amitié ? pourquoy
rſonne n'ayme il vn
peinture meſme qu'en faitl'Academie ne me deſaduoüera pas,com- †
mcie penſe, de dire ainſi de ſa part : Que cette premiere fureur, inſpi- Thiſ ºu l .
rée parle fils de Venus au cœur del'àmant, ſurl'objet de la fleur d'vne
tendre ieuneſſe, à laquelle ils permettent tous les inſolens & paſſion
nez efforts, que peut produire vne ardeur immoderée; eſtoit ſimple
ment fondée en vne beauté externe : fauſſe image de la generation
corporelle : Carelîe ne ſe pouuoit fonderenl'eſprit, duquel lamon
ſtregermer.Que
de eſtoit encoreſicachée qui n'eſtoit
cette fureur qu'en ſanaiſſance,&
ſaiſiſſoitvnbas courage,les auant
moyensl'âge
de A

ſa pourſuite c'eſtoient richeſſes, preſens, faueur à l'auancement des


dignitez : & telle autre baſſe marchandiſe, qu'ils reprouuent. Si elle \

tomboit envncourage plus genereux, les § eſtoient gene


reuſes de meſmes : Inſtructions Philoſophiques, enſeignemens à re
uerer la Religion, obeïraux Loix, mourir pour le bien de ſon païs
exemple de vaillance,prudence,iuſtice.S'eſtudiantl'amant de ſe ren
dre acceptable par la bonne grace & beauté de ſoname, celle de ſon
corps eſtant fanée : & eſperant par cette ſocieté mentale, eſtablir vn
marché plus ferme & durable. Quand cette pourſuite arriuoitàl'ef
fet, en ſaſaiſon(carce qu'ils ne requierent pointenl'amant, qu'ilap
portaſt loiſir & diſcretion enſon entrepriſe;ils le requierent exacte
ment en l'aimé : dautant qu'il luyfalloit iuger § interne,
de difficile cognoiſſance, &abſtruſe deſcouuerte)lors naiſſoit enl'ai
mé le deſird'vne conception ſpirituelle, parl'entremiſe d'vne ſpiri
tuelle beauté. Cette-cy eſtoit icy principale : la corporelle, acciden
tale & ſeconde : tout le reboursdel'amant. A cette cauſe preferent- Aymé prºfºrable
ilsl'aimé:&verifient,que les Dieuxauſſile preferent:&tancentgran- * l'amant. -

dement le Poëte AEſchylus, d'auoir en l'amour d'Achilles & de Pa


trochus, donné la partdel'amant à Achilles,qui eſtoit en la premiere --
n, EssAIs DE MICHEL DE MONT AIGNE,
&imberbeverdeurdeſonadoleſcéce,&le plus beau des Grecs.Apres
cette communauté generale, la maiſtreſſe & plus digne partie d'icel
le, exerçant ſes offices, & predominant ; ils diſent, qu'il en prouenoit
des fruictstres-vtiles au priué & au public. Que c'eſtoit la force des
aïs qui en receuoient l'vſage:& la principale defenſe de l'equité & de
# liberté.Teſmoin les ſalutaires amours de Harmodius & d'Ariſto
giton. Pourtant la nomment-ils ſacrée & diuine : & n'eſt à leurcom
pte, quc laviolence des tyrans,& laſcheté des peuples, qui luy ſoitad
uerſaire. Enfin tout ce qu'on peut donner à la faueur de l'Academie, .
Definition de l'a- c'eſt dire, que c'eſtoitvn amour ſe terminant enamitié : choſe quine
077054/".

L'amour eſt vn effort,


-

ſe rapporte pas mal à la definitiö Stoïque de l'amour:Amorem conatum .


de faire naiſtre l'ami
tié par la beauté. Cic.
# amicitiefaciendeexpulchritudini ſpecie.Ie reuien à madeſcription,de
Thuſe.l.4- açon plus equitable & plus equable. Omnino amicitie, corroboratisiam,
L'amitié ne ſe peut iu confirmatiſque ingeniis & aetatibus, iudicande ſunt. Au demeurant, ce que
ger, qu'en la § &
nous appellons ordinairementamis &amitiez, ce ne ſont qu'accoin
maturité des âges &
des eſprits.cic ae amic. tances & familiaritez noüées par quelque occaſion ou cómodité, par
.Amis & amitiex le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent.Enl'amitié dequoyie
ordinairst. parle, ellesſe meſlent & confondentl'vne enl'autre,d'vn meſlange ſi
vniuerſel, qu'elles effacent, & ne retrouuent plus la couſture qui les a .
iointes. Si on me preſſe de dire pourquoy iel'aymois,ie ſens que cela
ne ſe peut exprimer, qu'en reſpondant: Parce que c'eſtoit luy, parce
que c'eſtoit moy. Ilya au delà de tout mon diſcours, & de ce quei'en
puis dire particulieremét,ie ne ſçay quelle force inexplicable & fata
le,mediatrice de cette vnion.Nous nous cherchiösauant que de nous
eſtre veus, & par des rapports que nous oyïonsl'vndel'autre : qui fai
ſoient en noſtre affection plus d'effort, que ne porte laraiſon des rap
ports.ie croy par quelque ordonnâce duciel. Nousnous embraſſions
par nos noms. Et à noſtre premiere rencontre, qui fut par hazarden
vne grâde feſte & compagnie de ville, nous nous trouuaſmes ſi prins,
ſi cognus,ſi obligez entre nous, que rié dés lors ne nous fut ſi proche,
quel'vnàl'autre.Ilécriuitvne SatyreLatine excelléte,quieſtpubliée:
par laquelle il excuſe & explique la precipitation de noſtreintelligen
ce,ſi promptement paruenuë à ſa perfection.Ayant ſi peu à durer, &
ayant ſi tard commencé, car nous eſtions tous deux hommes faits, &
- , ^ , , tv . luy plus de quelque année,elle n'auoit point à perdre téps. Et n'auoit
à ſe regler au patron des amitiez molles&regulieres,auſquelles il faut
tant de precautions de longue & prealable conuerſatió. Cette-cy n'a
JAmitié Yraye, ne point d'autre idée que d'elle-meſme, & ne ſe peut rapporter qu'à ſoy.
ſe peut rapporter Ce n'eſt pas vne ſpeciale conſideratió, ny deux, ny trois,ny quatre,ny
qu'a ſoy. mille:c'eſtie ne ſçay quelle quinte eſſence de tout ce meſläge,quiayât
ſaiſi toute mavolonté,l'emmenaſe plöger & ſe perdre dans la ſienne,
qui ayant ſaiſi toute ſavolonté,l'emmenaſe plonger& ſe perdre en la
mienne:d'vne faim,d'vne concurrence pareille.Ie dis perdre à laveri
té, ne nous reſeruant rien qui nous fuſt propre, ny qui fuſt ou ſien ou
mien.Quand Læliuscn preſence des ConſulsRomains,leſquclsaprcs
- - L IV R E P R E M I E R. 123
lacondemnation deTiberius Gracchus,pourſuiuoient tous ceux qui
auoiét eſté de ſon intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blo ſius,qui
eſtoitle principal de ſesamis, combienileuſt voulu faire pour luy, &
qu'il eut reſpondu.Toutes choſes.Commenttoutes choſes ſuiuit-il,
& quoy,s'il t'euſt commandé de mettre le feu en nos temples Il ne
mel'euſtiamais commandé, repliqua Bloſius. Mais s'ill'euſt fait ?ad
iouſta Laelius : I'y euſſe obey, reſpondit-il. S'il eſtoit ſi parfaitement
amyde Gracchus,comme diſent les hiſtoires, il n'auoit que faire d'of
fenſer les Conſuls par cette derniere & hardie confeſſion : & ne ſe de- .
uoit departir de l'aſſeurance † auoit de la volonté de Gracchus.
Mais toutefois ceux qui accuſent cette reſponſe comme ſeditieuſe,
n'entendent pas bien ce myſtere : & ne preſuppoſent pas comme il
eſt, qu'il tenoit la volonté de Gracchusenſa manche,& par puiſſance
& parcognoiſſance.Ils eſtoiét plus amis que citoyens,plus amis qu'a- .AmitiéYrºyt 6
mis ou que ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition & de trouble. parfaitt. " !

S'eſtans parfaitemét commisl'vn àl'autre, ils tenoient parfaitement -

lesreſnes de l'inclinatiól'vn de l'autre : & faites guider ce harnois par


lavertu & conduite de la raiſon, comme auſſieſt-il du tout impoſſi
ble del'atteler ſans cela, la reſponſe de Bloſius eſt telle, qu'elle deuoit
eſtre. Si leurs actions ſe demancherent, ils n'eſtoient ny amis, ſelon
ma meſure,l'vn de l'autre, nyamis à eux-meſmes.Au demeurât cette
reſponſe ne ſonnenon plusque feroit la mienne, à qui s'enquerroità ,
moy de cette façon : Sivoſtrevolonté vous cómandoit de tuërvoſtre
fille,latuëriez-vous?& que icl'accordaſſe: car cela ne porte aucun teſ
moignage de conſentement à ce faire : parce que ie ne ſuis point en
doute de ma volonté,& tout auſſi peu de celle d'vn telamy.Il n'eſt pas
enlapuiſſance de touslesdiſcours du monde,de me déloger de la cer- .
titude, que i'ay des intentions & iugemens du mien : aucune de ſes
actiós ne me ſçauroit eſtre preſentée,quelqueviſage qu'elle euſt, que
ie n'en trouuaſſe incontinétlereſſort.Nos ames ont charié ſivnimét
· enſemble: elles ſe ſont conſiderécs d'vne ſi ardente affection,& de pa
reille affection deſcouuertes iuſquesaufinfond des entrailles l'vne à
l'autre;que non ſeulementie cognoiſſoylaſienne comme la mienne,
maisie me fuſſe certainement plusvolontiers fié à luy de moy, qu'à
moy. Qu'on ne me mette pas en ce rangces autres amitiez cómunes: | JAmitiex commu
i'enay autât de cognoiſſance qu'vn autre, & des plus parfaites de leur mes,quelles.
genre:Maisie ne conſeille pas qu'on confondeleurs regles,on s'y trö
peroit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main,auec
prudence & precaution: la liaiſon n'eſt pas noüée en maniere, qu'on
n'aitaucunemétàs'en défier.Aymez-le,diſoit Chilon,comme ayant
quelque iour à lehaïr,haïſſez-le,comme ayant àl'aymer. Ce precepte
qui eſt ſi abominable en cetteſouueraine & maiſtreſſe amitié,ileſtſa
lubre en l'vſage des amitiez ordinaires & couſtumieres : A l'endroit
deſquelles il faut employer le mot qu'Ariſtote auoit tres-familier,
O mes amis,il n'ya nul amy. En ce noble commerce, les offices &
- , L ij
-
1.4 EssAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
les bien-faits nourriſſiers des autres amitiez, ne meritent pas ſeule
ment d'eſtre mis en compte : cette confuſion ſi pleine de nosvolon
tez en eſt cauſe : car tout ainſi quel'amitié que ie me porte, ne reçoit
point augmentation, pour le ſecours que ie me donne au beſoin,
uoy que dient les Stoïciens : & comme ie ne me ſçayaucungré du
† que ie me fay : auſſi l'vnion de tels amis eſtant veritablement
parfaite, elle leur fait perdre le ſentiment de tels deuoirs, & haïr &
chaſſer d'entre-eux, ces mots de diuiſion & de difference, bien-fait,
obligation, recognoiſſance, priere,remerciement, & leurs pareils.
Entreami,tout eſt Tout eſtant par cffct commun entre-eux, volontez, penſemens,iu
C077177714/3,
gemens, biens,femmes, enfans, honneur &vie : & leur conuenance
n'eſtant qu'vne ame en deux corps, ſelon la tres-propre definition
d'Ariſtote;ils ne ſe peuuent ny preſter ny donner rien. Voila pour
quoyles faiſeurs de loix, pour honorer le mariage de quelque ima
Donations entre le ginaire reſſemblance de cette diuine liaiſon, defendent les donations
mary & la femme, entre le mary & la femme. Voulansinferer par là, que tout doit eſtre
defenduës. à chacun d'eux, & qu'ils n'ont rien à diuiſer & partir enſemble. Sien
l'amitié dequoyie parle,l'vn pouuoit donner à l'autre, ce ſeroit ce
luy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit ſon compagnon. Car
cherchant l'vn & l'autre, plus que toute autre choſe, de s'entre bien
faire, celuy qui en preſte la matiere &l'occaſion, eſt celuy-là qui fait
le liberal, donnant ce contentement à ſon amy, d'effectuer en ſon
endroit ce qu'il deſire le plus.Quand le Philoſophe Diogenes auoit
faute d'argent, il diſoit, qu'il le redemandoit à ſes amis,nonqu'il le
demandoit. Et pour monſtrer comment cela ſe pratique par ef
Exemple ſingulier fet, i'en reciteray vn ancien exemple ſingulier. Eudamidas Corin
d'amitié.
thien auoit deux amis,Charixenus Sycionien, & Aretheus Corin
thien : venant à mourir eſtant pauure, & ſes deux amis riches,il fit
ainſi ſon teſtament : Ielegue à Aretheus de nourrir mamere,& l'en
tretenir en ſavieilleſſe : à Charixenus de marier ma fille, & luy don
ner le doüaire le plus grand qu'il pourra : & au casquel'vn d'eux vien
ne à defaillir,ie ſubſtitué en ſa part celuy qui ſuruiura. Ceux qui
premiers virent ce teſtament, s'en mocquerent : mais ſes heritiers en
ayans eſté aduertis, l'accepterent auec vn ſingulier contentement.
Et l'vn d'eux, Charixenus, eſtant treſpaſſé cinq iours apres, dont
la ſubſtitution fut ouuerte en faueur d'Aretheus; il nourrit curieu
ſement cette merc, & de cinq talens qu'il auoit en ſes biens, il en
donna les deux & demy en mariage à vne ſienne fille vnique, & deux
& demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, deſquelles il fit les
nopces en meſme iour. Cét exemple eſt bien plein : ſivne condition
•Amitié parfaite, en eſtoit à dire, qui eſt la multitude d'amis : Car cette parfaite ami
indiuiſible.
tié, dequoy ie parle, eſt indiuiſible : chacun ſe donne ſi entier à ſon
amy, qu'il ne luy reſte rien à departir ailleurs : au contraire il cſt
marry qu'il ne ſoit double, triple, ou quadruple, & qu'il †
ſieurs ames & pluſieursvolontez, pour les conferer toutesàc eſujet.
- - >

· LIvRE PREMIE R. . , I25


Les amitiez communes on les peut departir, on peut aymer en cet- Amiriex couſiu
tuy-cylabeauté, en cét autre la facilité de ſes mœurs, en l'autre lali- mieres,diuiſible ,
beralité, en celuy-là la paternité, en cét autre la fraternité, ainſi du
, reſte : mais cette amitié, qui poſſedel'ame, & la regente en toute ſou
ueraineté,il eſt impoſſible qu'elle ſoit double. Si deux en meſme
tcmps demandoient à eſtre ſecourus, auquelcourriez-vous S'ils re
queroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouueriez
vous ? Si l'vn commettoit à voſtre ſilence choſe qui fuſtvtile à l'au
tre de ſçauoir,comment vous en démeſleriez-vous L vnique & prin- Amitié "ynique &
cipale amitié deſcouſt tOl1tCS alltrcS obligations. Le ſecret que i'ay principale , deſnoue
iuré ne deceller à vn autre,ie lepuis ſans pariure, communiqueràce º º ºº
luy qui n'eſt pas autre, c'eſt moy. C'eſt vn aſſez grand miracle de ſe 4":
doubler : & n'en cognoiſſent pas la hauteur ceux qui parlent de ſe
tripler. Rien n'eſt extréme,quiaſon pareil. Et qui preſuppoſera que
de deux i'en aime autant l'vn que l'autre, & qu'ils s'entr'aiment, & 1 .

m'aiment autant que ie les aime : il multiplie enconfrairie, la choſe la


plus vne & vnic, & dequoy vne ſeule eſt encore la plus rare à trouuer
au monde. Lc demeurant de cette hiſtoire conuient tres-bien à ce que
ie diſois : car Eudamidas donne pour grace & pour faueur à ſes amis
de les employer à ſon beſoin:illes laiſſe heritiers de cette ſienne libe
ralité, qui conſiſte à leur mettre en main les moyens de luy bien
faire. Et ſans doute, la force de l'amitié ſe monſtre bien plus riche
ment en ſon fait, qu'en celuyd'Aretheus. Somme, ce ſont effets in
imaginables, à qui n'enagouſté: & qui me font honorer à merueil
les la reſponſe de ce icune ſoldat, à Cyrus,s'enquerant à luy, pour •^

combien il voudroit donner vn cheual, par le moyen duquel ilve- . - º - a


noit de gaigner le prix de la courſe, & s'il levoudroit eſchanger à vn .a

Royaume : Non certes, Sire : mais bien le lairroy-ie volontiers, pour -

en acquerirvnamy,ſiie trouuoy homme digne de telle alliance.Ilne


diſoit pas mal, ſiie trouuoy. Car on trouue facilement deshommes
propres à vne ſuperficielle accointance : mais en cette-cy, en laquelle
on negocie du fin fons de ſon courage, qui ne fait rien de reſte;il eſt
bcſoin que tous les reſſorts ſoient nets & ſeurs parfaitement. Aux
confederations qui ne tiennent que parvn bout, on n'a à prouuoir Confederatio#.
qu'auximperfections, qui particulierement intereſſent ce bout-là. Il
n'importe de quelle religion ſoit mon Medecin, & mon Aduocat;
· cette conſideration n'a rien de commun auec les offices de l'amitié
qu'ils me doiuent. Et enl'accointance domeſtique, que dreſſent auec Accointance dome
moy ceux qui me ſeruent,i'en fay de meſme : & m'enquiers peu d'vn ſtique.
laquay,s'il eſt chaſte,ie cherche s'il eſt diligent : & ne crains pas tant
vn muletier ioüeur qu'imbecille : ny vn cuiſinier iureur, qu'igno- . ' ,
rant. Ie ne me meſle pasdedire ce qu'ilfaut faireau monde d'autres mTerent.
aſſez s'en meſlent : mais ce quei'y fay,
†ais toy fay a ta mode.
4ſeaut.aºt. ,

• 2Mihi ſic vſus eſt : Tibi, vt opus eſt facto,face. Familiarité de ta


` A la familiarité de la table, i'aſſocie le plaiſant, non le prudent : au ble, -

L iij - - -
126 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
Societéde diſcours. lict,la beautéauant la bonté : & enla ſocieté du diſcours,la ſuffiſan
ce,voire ſans la prud'hommie, pareillementailleurs. Tout ainſi que
celuy qui fut rencontré à cheuauchons ſurvn baſton,ſe ioüant auec
ſes enfans, pria l'homme † l'y ſurprint, de n'en rien dire, iuſques
à ce qu'il fuſt pere luy-meſme, eſtimant que la paſſion qui luy nai
ſtroit lors en l'ame,le rendroit iuge equitable d'vne telle action : Ie
ſouhaiterois auſſi parler à des gens qui euſſent eſſayé ce que ie dis:
mais ſcachant combien c'eſt choſe eſloignée du commun vſage qu'v-
ne telle amitié, & combien elle eſt rare,ie ne m'attens pasd'en trou
uer aucun boniuge. Car les diſcours meſmes que l'Antiquité nousa
laiſſé ſur ce ſujet, me ſemblent laſchesau prix du ſentiment que i'en
ay : Et en ce poinct les effets ſurpaſſent les preceptes meſmes de la
La raiſon re force, de
Philoſophie. - )

preferer à toutes cho


ſes la douce poſſeſſion
il ego contulerim iucundo ſanus amico. - -

d'vn cher amy. Hor.l.i. L'ancien Menanderdiſoit celuy-là heureux, quiauoit pûrencontrer
4f. J.
ſeulement l'ombre d'vnamy : ilauoit certes raiſon de le dire, meſmes
s'il en auoit taſté: Car à laverité ſi ie compare tout le reſte de mavie,
quoy qu'auec la grace de Dieu ie l'aye paſſée douce,aiſée, & ſaufla
.Amy parfait, dif P erre d'vn telamy, exempte d'affliction poiſante, pleine de tranquil
fiale à trouuer. lité d'eſprit,ayant p,ins en payement mes commoditez naturelles &
originelles,ſansen rechercher d'autres : ſiie la compare,diſ-je,toute,
aux quatre années, qu'il m'a eſté donné de iouïr de la douce compa
gnie & ſocieté de ce perſonnage , ce n'eſt que fumée, ce n'eſt qu'vne
nuict obſcure & ennuyeuſe. Depuis le iour que ie le perdy, i
Iour ſans fin à moy
cuiſant(puis qu'il plaiſt
quem ſemper acerbum, ·
aux Dieux ] & que ſans Semper honoratum (ſic Dij voluiſtis) habeho,
fin i'honoreray de
vœux funebres. ie ne fay que traiſner languiſſant : & les plaiſirs meſmes qui s'offrent
AEneid.5.
à moy,au lieu de me conſoler, me redoublent le regret de ſa perte.
Et i'ay donné cét ar Nous eſtions à moitié de tout : il me ſemble que ie luy deſrobe ſa
reſt contre moy meſ
me : que le ne pourrois part :
pas loiſiblement iouïr
d'aucun plaiſir , tandis
TNecfas eſſe vlla me voluptate hicfrui
qu'il eſt ſeparé de
moy : luy qui eſtoit
T)ecreui, tantiſper dum ille abeſt meus particeps.
IInO Il perſonnier & mö
adioint en toutes cho
I'eſtois deſia ſi fait&accouſtumé à eſtre deuxieſmc par tout,qu'il me
ſes. Ter. Heatet. ači. t. ſemble n'eſtre plus qu'à demy. -

Si l'effort anticipé des fllam mce ſi partem anime tulit


Parques, a rauy cette
douce moitié de mon Maturior vis, quid moror altera, -

ame, pourquoy tarde | Nec charus aequè nec ſuperſts -

en moy l autre moitié,


n'eſtant plus ny cher à
§ , ny plus Integerº Ille dies vtramque -

que demy ſuruiuant ? Duxit ruinam. -

Mcſme iour entreina


ſa ruine & la mienne
enſemble. Hor.l. z.
Il n'eſt action ou imagination, où ie ne le trouue à dire, comme fi
euſt-ilbienfait à moy : carde meſme qu'il me ſurpaſſoit d'vne diſtan
ceinfinie en toute autre ſuffiſance &vertu, auſſi faiſoit-il au deuoir
† pudeur ou
quelle borne , Puis-ie
de l'amitié. - -

apporter au regret d'v- 9uis deſiderioſit pudor aus modus


ne perſonne #cherie ?
Jdsm l. r. Tam chari capitis ?
LI V R E P REM IE R 127
O miſero, ffater, adempte mihi ! O frere à moy miſera
Omnia tecum vnà perierunt gaudia noſtra, -
ble : auy,tous mes plai
ſirs perirent auec toy,
ue tuus in vita dulcis alebat amor. nourris pendant ta vie
par la del étable poſ
Tu mca, tu moriens fregiſti commoda frater, · feſſion de ton amitié!
Tu as, tu as mourant,
Tecum vna tota eſt noſtra ſepulta anima, briſé tout mon bon
heur : & toute mon a
Cuius ego interitu tota de mente fugaui ' me eſt enſeuelie auec
' , toy. I'ay banny les Mu
Haec ſtudia, atque omncs delicias animi. ſes de mon eſprit par
Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem ? -
ton treſ pas , & chaſſé
de mon cœur toutes les
Numquam cgo te vita fiatcr amabilior, delices. Te parleray-ic
plus ? n'orray-ie plus
- · Aſpiciam poſthac ? at certè ſemper amabo. - -
tes paroles ? mes yeux
ne te verront - ils ia
Mais oyonsvn peu parler ce garçon de ſeize ans. . . i mais, ô frere plus ay
mable que la vie ? au
Parce que i'ay trouué que cét ouuragea eſté depuis mis en lumie inoins certes t'ayme
re, &à mauuaiſe fin, par ceux qui cherchent à troubler & changer ray-ie eternellement.
2at. Eieg.2o.
l'eſtat de noſtre police, ſans ſe ſoucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont
meſlé à d'autres cſcrits de leur farine; ie me ſuis dédit de le loger icy.
Et afin que la memoire de l'Autheur n'en ſoit intereſſée enl'endroit
de ceux qui n'ont pû cognoiſtre de prés ſes opinions & ſesactions : ie
les aduiſe que ce ſujet fut traité par luy en fon enfance, par maniere
d'exercitation ſeulement, comme ſujetvulgaire & tracaſſé en mille
endroits des Liures. Ie ne fay nul doute qu'il ne creuſtce qu'il eſcri
' uoit : car il eſtoit aſſez conſcientieux, pour ne mentir pas meſme en
ſe ioüant : & ſçay dauantage que s'il euſt eu à choiſir, il euſt mieux
aymé eſtre nay à Veniſe qu'à Sarlac, & auec raiſon : Mais il auoityne
autre maxime ſouuerainement empreinte en ſon ame; d'obeïr & de
ſe ſoubmettre tres-religieuſement aux loix, ſous leſquelles il eſtoit
nay. Il ne futiamaisvn meilleur citoyen, ny plus affectionné au re
pos de ſon païs, ny plus ennemy des remuëmens & nouueautez de
ſon temps: il euſt bien pluſtoſt employé ſa ſuffiſance à les eſteindre,
qu'à leur fournir dequoy les eſmouuoir dauantage : il auoit ſon eſ
b

prit moulé au patron d'autres ſiecles que ceux-cy. Oren eſchange de


cétouurage ſerieux,i'en ſubſtituëray vn autre, produit en cette meſ
me ſaiſonde ſon âge, plusgaillard & plus enioüé.

Vingt @ neufSonnets d'Eſtienne de la Boétie, à Madame de Grammont


Comteſſe de Guiſſen.
c # A , 1T R E xxvIII.
#ſ#'A DAME, Ie ne vous offre rien du mien, ou parce qu'il
$ eſt deſiavoſtre, ou pource que ie n'y trouue rien digne
# de vous. Mais i'ay voulu que ces vers en quelque lieu
#s qu'ils ſe viſſent, portaſſent voſtre nom en †
l'honneur que celeurſera d'auoir pour guide cette grande Cori ande -

d'Andoins. Ce preſent m'a ſemblé vous eſtre propre, dautant qu'il


L iiij
12s ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
eſt peu de Dames en France,qui iugent mieux, & ſe ſeruent plus à
proposquevous, de la Poëſie : Et puis qu'il n'en eſt point qui la puiſ
ſent rendreviue & animée, comme vous faites par ces beaux & riches
accords, dequoy parmy vn million d'autres beautez, nature vous a
eſtrenée; Madame, ces vers meritent quevous les cheriſſiez : carvous
ſerez de mon auis, qu'il n'en eſt point ſorty de Gaſcógne, qui euſſent
plus d'inuention & de gentilleſſe, & qui teſmoignent eſtre ſortis
d'vne plus riche main. Et n'entrez pas enialouſie, dequoy vous n'a-
uez que le reſte de ce que dés long-temps i'enay fait imprimer ſousle
nom de Monſieur de Foix,voſtre bon parent : car certes ceux-cyont
ie ne ſçay quoy de plus vif & de plus bouïllant: commeilles fit en ſa
plus verte ieuneſſe, eſchauffé d'vne belle & noble ardeur que ievous
diray,Madame,vn iour à l'oreille. Les autres furent faits depuis,
comme il eſtoit à la pourſuite de ſon mariage,en faueur de ſafem
me, & ſentant deſia ie ne ſçay quelle froideur maritale. Et moyie
Poëſie rid mieux ſuis de ceux qui tiennent, que la Poëſie ne rid point ailleurs, comme
en yn ſuiet folaſtre, elle fait envn ſujet folaſtre & deſreglé. Ces vingt-neufSonnetsd'Eſtien
qu'ailleurs. nc de la Boëtie , qui eſtoient mis en ce § , ont eſté depuis imprimcz auec ſes
Oeuures. -

T)e la Moderation.

CH A PITR E XXIX.
#- -

NA! "
M'2 , \ % >. :-V ",

O M M E ſi nous auions l'attouchement infect, nous


corrompons par noſtre maniement les choſes quid'el
vertu n'eſt plus Yer. $ les-meſmes ſont belles & bonnes. Nous pouuons ſaiſir
tu, s'iln'y a de l'ex
ce3., I
$ #% lavertu, de façon qu'elle en deuiendravicieuſe, ſi nous
l'embraſſons d'vn deſir trop aſpre & violant. Ceux qui diſent qu'il
n'y aiamaisd'excezenlavertu, § que ce n'eſt plus vertu, ſil'ex
cez y eſt,ſe ioüent des paroles. -

Le ſage eſt nemmé Inſani ſapiens ferat, equus iniqui,


7707/76/?
fou, le iuſte eſt dit in
iuſte , S'ils ſuiuent la Vltra quàm ſatis eſt, virtutem ſi petat ipſam.
vertu plus auant qu'il C'eſt vne ſubtile conſideration de la Philoſophie. On peut & trop
me faut. Hor.l. I. ep. 6.
aymer lavertu, & ſe porter exceſſiuement envne action iuſte. A ce
biais s'accommode lavoix diuine, Ne ſoyez pas plus ſages qu'il ne
faut, mais ſoyez ſobrement ſages. I'ayveu telGrand bleſſer la repu
tation de ſa religion, pour ſe monſtrer religieux outre tout exemple
des hommes de ſa ſorte. I'ayme des natures temperées & moyennes. .
mmoderation, que L'immoderation vers le bien meſme, ſi elle ne m'offenſe, elle m'e-
c'eſt. ſtonne, & me met en peine de la baptiſer. Nyla mere de Pauſanias,
qui donna la premiere inſtruction, & porta la premiere pierre à la
mort de ſon fils: nyle Dictateur Poſthumius, qui fit mourir le ſien,
que l'ardeur de ieuneſſe auoit heureuſement pouſſé ſur les ennemis,
vn peu auant ſon rang, ne me ſemblent ſi iuſtes comme eſtranges.
Et n'ayme ny à conſeiller, ny à ſuiurevnevertu ſi ſauuage & ſi cheret
L'archer qui outrepaſſe leblanc, faut comme celuy qui n'yarriue pas,
Et les yeux me troublent à monter à coupvers vne grande lumiere,
eſgalement comme à deualer àl'ombre. Calliclez en Platon dit,l'ex- - -

tremité de la Philoſophie eſtre dommageable : & conſeille de ne s'y Extremitédommâs


enfoncer outre les bornes du profit : Que prinſe auec moderation, geable à la Yerº.
elle eſt plaiſante & commode : mais qu'enfin elle rend vn homme
ſauuage & vicieux : deſdaigneux des Religions, & loix communes.
ennemy de la conuerſation ciuile : ennemy des † humaines:
incapable de toute adminiſtration politique, & de ſecourir autruy,
& de ſe ſecourir ſoy-meſme : propre à eſtreimpunément ſouffleté. Il
dit vray : car en ſon excez, elle eſclaue noſtre naturelle franchiſe : & - -

nousdeſuoye parvne importune ſubtilité, du beau & plainchemin, -


que Nature nous trace. L'amitié que nous portonsà nos femmes,elle Amitié enuers les
eſt tres-legitime : laTheologie ne laiſſe pas de la brider pourtant & fº# reſtrainte
delareſtraindre. Ilme ſemble auoirleuautrefois chez S.Thomas,en " Theologie.
vn endroit où il condamne les mariages des parensés degrezdefen- Mariages des pa
dus,cetteraiſon parmy les autres; Qu'ilya dangerque l'amitié qu'on ºnº és degrex de
porte à vneentiere
s'y trouue telle femme ſoit immoderée
& parfaite comme elle :doit,
car ſi&l'affection maritale #º
qu'on la ſurcharge & pourquoy.
encore de celle qu'on doit à la parentele ;il n'ya point de doute, que
ce ſurcroiſt n'emportevn tel maryhors les barrieres de la raiſon. Les
ſciences qui reglent les mœurs deshommes, comme la Thcologie & Theologie & Phi
la Philoſophie,elles ſe meſlent de tout. Il n'eſt action ſipriuée&ſe- loſophie ſe mºſlemt
crete, qui ſe deſrobe de leur cognoiſſance & iuriſdiction. Bienap- de tout.
prentis ſont ceux qui ſyndiquent leur liberté. Ce ſont les femmes
qui communiquent tant qu'on veut leurs pieces à garçonner, à me
§ lahontele defend. Ieveux donc de leur part apprendre cecy
aux maris, s'ils'en trouue encore quiy ſoient trop acharnez : c'eſt que ·
les plaiſirs meſmes
reprouuez, qu'ils ontn'yà l'accointance
ſila moderation dequ'ilya
eſt obſeruée : & leurs femmes,
dequoy ſont ºlºiſº
fail- des # #
lirenlicence & deſbordement en ce ſujet là, comme en vn †§ *•. troux
gitime. Ces encheriſſemens deshontez,que la chaleurpremiere nous
ſuggere enccieu,ſont non indecemment ſeulement, mais domma
§blement employez enuers nos femmes. Qu'elles apprennent
§ au moins d'vne autre main. Elles ſont toufiours aſſez
eſueillées pour noſtre beſoin. Ie ne m'y ſuis ſeruy que de l'inſtru- .
ction naturelle & ſimple. C'eſtvne religieuſe liaiſon & deuote que le Mariage,que deff.
mariage:voila Pourquoyle plaiſir qu'on en tire, ce doit eſtrevnplai- plaiſirsdumariage,
ſir retenu, ſerieux & meſlé à quelque ſeuerité : ce doit eſtre vne volu-quels.
pté aucunement prudente & co §e. Et parce que ſa princi
pale fin c'eſtlageneration,ilyena qui mettentendoute,ſilorsque c infii , me
nous ſommes ſans eſperance de ce fruict, comme quand elles ſont l§ encein
hors d'âge, ou enceintes,il eſt permis d'en § l'embraſſc- tes,defendui,
---- ---
•s° EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,
ment. C'eſtvnhomicide à la mode de Platon. Certaines Nations, &
entre autres la Mahumetane, abominent la conionction auec les
femmes enceintes. Pluſieurs auſſi auec celles qui ont leurs flueurs.
eontinence coniu Zenobia ne receuoit ſon maryque pourvne charge : & cela fait, elle ,
gale. le laiſſoit courir tout le temps de ſa conception, luy donnant lors ſeu
lement loy de recommencer.braue &genereux exemple de mariage.
C'eſt de quelque Poëte diſetteux & affamé de ce déduit, que Platon :
emprunta cette narration : Que Iuppiter fità ſa femmevne ſi chaleu
reuſe charge vniour; que ne † auoir patience qu'elle euſt gai
gné ſonličt,illaverſa ſur le plancher: & par lavehemence du plaiſir,
oubliales reſolutions grandes&importantes qu'ilvenoitde prendre .
auccles autres Dieux en ſa Cour celeſte:ſevantant qu'il l'auoit trou- .
ué auſſi bon ce coup-là, que lors que premierementilla depucella à
Femmes des Roys cachette de leurs parens. Les Roys de Perſe appelloientleurs femmes ,
t'e Perſe,iuſqu'où re à la compagnie de leurs feſtins : mais quand le vin venoit à les eſ- .
criies à leurs feſtins. chauffer † eſcient, & qu'il falloit tout à fait laſcher labride à la :
volupté, ils les r'enuoyoient en leur priué ;§ ne les faire partici- :
pantes de leurs appetits immoderez , & faiſoient venir en leurlieu,
des femmes auſquelles ils n'euſſent point cette obligation de reſpect.
Tous plaiſirs & toutes gratifications ne ſont pas bien logées en toute
ſorte de gens. Epaminondas auoit fait empriſonnervngarçon deſ
bauché: Pelopidas le pria de le mettre en liberté en ſafaueur : ill'en
refuſa, & l'accorda à vne ſienne garſe, qui auſſil'en pria : diſant, que
c'eſtoit vne gratification deuë àvne amie, non àvnCapitaine. So -

phocles eſtoit compagnon en la Preture auecPericles : voyantde cas


de fortune paſſervnbeau garçon : O le beau garçon que voila dit-il
à Pericles.Cela ſeroit bonàvnautre qu'à vn Preteur,luy dit Pericles,
qui doit auoir non les mains ſeulement, mais auſſi les yeux chaſtes. .
AEliusVerus l'Empereur reſpondit à ſa femme, comme elle ſe plai
noit dequoy il ſe laiſſoit aller à l'amour d'autres femmes; qu'il le
JAmour coniugal § par occaſion conſcientieuſe, dautant que le mariage eſtoit vn
doit eſtre accompa nom d'honneur & dignité, non de folaſtre & laſciue concupiſcence.
gnéde reſpect.
Et noſtre hiſtoire Eccleſiaſtique a conſerué auec honneurla memoi
re de cette femme, qui repudia ſon mary; pour nevouloirſeconder
& ſouſtenir ſes attouchemens tropinſolens & deſbordez. Il n'eſt en
ſomme aucune ſiiuſtevolupté,enlaquelle l'excez &l'intemperance
Homme, animal
ne nous ſoit reprochable. Mais † enboneſcient, cſt-ce pasvn
miſerable animal que l'homme? À peine eſt-il en ſon pouuoir par ſa
miſerable.
condition naturelle, de gouſtervn ſeul plaiſir entier & pur,encore
ſe met-il en peine de le retrancher par § il n'eſtpasaſſez chez
tif, ſi par art & par eſtude il n'augmente ſa miſere, -

Nous allongeens par


art les triſtes † du Fortune miſeras auximus arte vias.
ſort. Prop.l.3. La ſageſſe humaine fait bien ſottement l'ingenieuſe, de s'exercer à
rabatre le nombre & la douceur des voluptez, qui nous appartien
nent : comme elle fait fauorablement & induſtrieuſement, d'em
\

L IV R E P R E M I E R. : r31

ployer ſes artifices à nous peigner & farder les maux, & en alleger le
ſentiment. Si i'euſſe eſté chef de part, i'euſſe prins autre voye plus
naturelle : quieſt à dire,vraye, commode & ſaincte : & me fuſſe peut
eſtre rendu aſſez fort pour la borner : Quoy que nos Medecins ſpiri
tuels & corporels, comme par complot fait entre-eux, ne trouuent
aucune voye à la gueriſon, ny remede aux maladies du corps & de
l'ame,quc par le tourment, la douleur & la peine. Lesveilles,lesieuſ Maladies tant du
corps que de l'ame,
nes,les haires,les exils lointains & ſolitaires, les priſons perpetuel gueries par peines
les, les verges & autres afflictions, ont eſté introduites pour cela : &9 douleurs.
Mais en telle condition, que ce ſoientveritablement afflictions, &
qu'ily ait de l'aigreur poignante : Et qu'il n'en aduienne pointcom
me à vn Gallio, lequel ayant cſté cnuoyé en exil en l'iſle de Leſbos,
on fut aduerty à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, & que ca
qu'on luy auoit enioint pour peine,luy tournoit à commodité : Par
quoy ils ſe rauiſerent de le r'appeller prés de ſa femme, & en ſa mai
ſon; & luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur puni
tion à ſon reſſentiment. Car à quileieuſne aiguiſeroit la ſanté & l'al
legreſſe, à qui le poiſſon ſeroit plus appetiſſant que la chair ;ceneſe
roit plus rccepte ſalutaire : non plus qu'en l'autre medecine,les dro
gues n'ont point d'effet à l'endroit de celuy qui les prend auec appe
rit & plaiſir. L'amertume & la difficulté ſontcirconſtances ſeruans à
leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme fami
liere, en corromproit l'vſage : il faut que ce ſoit choſe quibleſſe no
ſtre eſtomach pour le guerir : & icy faut la regle commune, que les *-,

choſes ſe gueriſſent par leurs contraires : car le mal yguerit le mal.


Cette impreſſion ſe rapporte aucunement à cette autre ſi ancienne,
de penſer gratifier au Ciel & à la nature par noſtre maſſacre & homi · Maſſacre & homi
cide, qui fut vniuerſellement embraſſée en toutes religions. Enco cidr.
re du temps de nos peres, Amurat en la priſe de l'Iſthme, immola
ſix cens ieunes hommes Grecs à l'ame de ſon pere : afin que ce ſang
ſeruiſt de propitiation à l'expiation des pechez du treſpaſſé.Et en
ces nouuelles terresdeſcouuertes en noſtre âge, pures encore & vier
ges au prix des noſtres, l'vſage en eſt aucunement receu par tout.
Toutes leurs Idoles s'abreuuent de ſang humain, non ſans diuers
exemples d'horrible cruauté. On les brûle vifs, & demyroſtis onles cruauté horrible.
retire du braſier, pour leurarracher le cœur & les entrailles. A d'au
tres,voireaux femmes,onlcs eſcorcheviues,&de leur peauainſi ſan
lante en reueſt-on & maſque d'autres. Et non moinsd'exemples de
conſtance & reſolution. Car ces pauures gens ſacrifiables,vieillards, conſtance reſoluë,
femmes, enfans,vont quelquesioursauant, queſtanseux-meſmes les
aumoſnes pourl'offrande de leur ſacrifice,& ſe preſentét à labouche -

rie chantâs & danſans auec les aſſiſtans. Les Ambaſſadeurs du Roy de
Mexico,faiſans entédre à Fernand Cortez la grâdeur de leur maiſtre; Grandeurs du Roy
de Mexico.
apres lui auoir dit,qu'ilauoit 3o.vaſſaux,deſquelschacû pouuoitaſsé
bler cent mille cóbatans, & qu'il ſe tenoit § plusbelle & forteville
- -- --

/
n, EssAIs DE MICHEL DE MONT AIGNE,
saofces de corps quifuſtſousle Ciel,luyadiouſterºnt ;qu'ilauoità ſacrifier aux Dieux
humains, cinquante mille hommes paran.De vray,ils diſentqu'il nourriſſoit la
guerre auec certains grands peuples voiſins , non ſeulement pour l'e-
xercice delaieuneſſe du païs, mais principalemét pourauoir dequoy
fournir à ſes ſacrifices, par des priſonniers de guerre. Ailleurs, en
certainbourg, pour labien-venuë duditCortez, ils ſacrifierent cin
quantehommes tout à la fois. Ie diray encore ce compte : Aucuns de
ces peuples ayans eſté battus par luy, enuoyerent le recognoiſtre &
rechercher d'amitié : les meſſagers luy preſenterent trois ſortes de
preſens, en cette maniere : Seigneur, voila cinq eſclaues : ſitu esvn
iDieu fier, qui te paiſſes de chair & de ſang, mange-les, & nous t'en
amenerons dauantage : ſituesvn Dieu debonnaire ,voila de l'encens
& des plumes : ſi tu es homme, prens les oyſeaux & les fruicts que
voicy. /
-

Tes Cannibales.

C H A PITR E X X X.

VAND le Roy Pyrrhus paſſa en Italie, apres qu'il eut


# recognu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy .
Barbares, quels. #/, enuoyoient au deuant : Ie ne ſçay, dit-il, quels Barbares
#2>5s) ſont ceux-cy, car les Grecs appelloient ainſi toutes les
Nations eſtrangeres, mais la diſpoſition de cette armée que ievoy,
n'eſt aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que
Flaminius fit paſſerenleur païs : & Philippusvoyant d'vn tertre l'or
dre & diſtribution du camp Romain enſon Royaume,ſous Publius
Sulpicius Galba. Voila comment il ſe faut garder de s'attacher aux
opinions vulgaires, & les faut iuger parlavoye de la raiſon, non par
la voix commune. I'ay eu long-tempsauec moyvnhomme quiauoit
demeuré dix ou douze ans en cét autre monde, qui a eſté §
en noſtre ſiecle, en l'endroit où Vilegaignon print terre, qu'il ſur
ranc, Antarti- nomma la France Antartique. Cette deſcouuerte d'vn païs infiny,
que. ſemble de grande conſideration. Ie ne ſçay ſi ie me puis reſpondre,
qu'il ne s'en face à l'aduenir quelqu'autre,tant de perſonnages plus
grands que nous ayans eſté trompez en cette-cy. I'ay peur que nous
-

ayons les yeux plus grands que le ventre, & plus de curioſité, que
nous n'auons de capacité : Nous embraſſons tout, mais nous n'e-
ſtreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant auoir
Iſle Atlantide, &
appris des Preſtres de la ville de Saïs en AEgypte; que iadis & auant
ſa grandeur. le Deluge, il y auoit vne grande Iſle nommée Atlantide, droit à la
· bouche du deſtroit de Gºal , qui tenoit plus de païs que l'Afri
ue & l'Aſie toutes deux enſemble : & que les Roys de cette contrée
là, qui ne poſſedoient pas ſeulement cette Iſle, mais s'eſtoienteſten
dus
-

>-

L Iv R E P R E M I E R. 133
Cr
dus dans la terre ferme ſi auant, qu'ils tenoiét dela largeur d'Afrique,
iuſques en AEgypte, & de la longueur de l'Europe, iuſques en la Toſ
cane; entreprindrent d'enjamberiuſques ſurl'Aſie, & ſubiuger tou
res les Nations qui bordent la mer Mediterranée, iuſquesau Golfe
de la mer Maiour : & pour cét effet, trauerſerent les Eſpaignes, la
Gaule,l'Italie iuſques en la Grece, où les Atheniens les ſouſtindrent:
mais que quelque temps apres, & les Atheniens & eux & leur Iſle fu
rent engloutis parle Deluge. Il eſtbienvray-ſemblable, que cétex Deluge a causé des
tréme rauage d'eau ait fait des changemens eſtranges aux habita changem ens eſtran
tions de la terre : comme on tient que la mera retranché laSicile d'a- gººº
ferre'.
habitanº de
uec l'Italie,
Ces terres ſaillirent
Hſec loca vi quondam, & vaſta conuulſa ruina iadis hors de leurs gi
Diſſiluiſſe ferunt, cùm protinus vtraquc tellus ſtes, & furent veues en
meſme inſtant, idintes
Vma foret. & puis ſeparées l'vne
de l'autre, par vn vaſte
Chypre d'auec la Surie,l'Iſle de Negrepont, de la terre-ferme de la deluge. Ensid.r.
Bœoce : & ioint ailleurs les terresquieſtoient diuiſées, comblant de
limon & de ſable les foſſes d'entre-deux.
·ſtcriliſque diu palus aptáque remis Vn marais qui fut
long-temps infertile &
Vicinas vrbes alit, ©r graue ſentit aratrum. propre à la rame, ſent
maintenant le coultre
Mais iln'ya pasgrande apparence, que cette Iſle ſoit ce Monde nou percant, & nourrit les
prochaines villes.
ueau, que nousvenons de deſcouurir : car elle touchoit quaſi l'Eſ Horat. Art. |!

paigne, & ce ſeroitvn effet incroyable d'inondation, de l'en auoir


reculée comme elle eſt, de plus de douze cens lieües : Outre ce que
les nauigations des modernes ont deſia preſque deſcouuert, que ce
n'eſt point vne Iſle, ains terre-ferme, & continente auec l'Inde
Orientale d'vn coſté, & auec les terres qui ſont ſous les deux Poles
d'autre-part : ou ſi elle en eſt ſeparée, que c'eſt d'vn ſi petit deſtroit
& interuale, qu'elle ne merite pas d'eſtre nommée Iſle, pour cela. Il
ſemble qu'ilyaye des mouuemens,lesvns naturels,les autres fiéureux
en ces grands corps,comme aux noſtres.Quandie conſiderel'impreſ
ſion que ma riuiere de Dordoigne fait de mon temps,vers la riue
droite de ſa deſcente, & qu'en vingtans elleatant gaigné, & deſrobé
le fondement à pluſieurs baſtimens;ie vois bienque c'eſt vne agita
· tion extraordinaire : car ſi elle fuſt touſiours allée ce train, ou deuſt
aller à l'aduenir,la figure du Monde ſeroit renuerſée. Mais il leur
prend des changemens : Tantoſt elles s'eſpandent d'vn coſté, tantoſt Riuieres ſuiettes
d'vn autre, tantoſtellesſe contiennent. Ie ne parle pas des ſoudaines 444% changemens.
inondations dequoy nous manions les cauſes. En Medoc, le longde Inondations ſou
lamer, mon frere Sieur d'Arſac,voitvne ſienne terre enſeuelie ſous daines,
les ſables, quela mervomitdeuant elle : le faiſte d'aucuns baſtimens
paroiſtencore : ſes rentes & domaines ſe ſont eſchangez en paſqua
gesbien maigres. Les habitans diſent que depuisquelque temps, la
mer ſe pouſſe ſi fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieües de ter
re : Ces ſables ſont ſes fourriers. Et voyons de grandes montjoyes
· darencs mouuantes, qui marchent vne demie lieuë deuant elle 2
M
\

n, EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,


& gaignent païs. L'autre teſmoignage de l'Antiquité, auquel on
veut rapporter cette deſcouuerte, eſt dans Ariſtote, au moins ſi ce
A" petit liuret des merueilles inoüyes eſt à luy. Il raconte-là, que cer
tains Carthaginois s'eſtans iettez au trauers de la mer Atlantique,
hors le deſtroit de Gibaltar, &ayans nauigé long-temps, auoient deſ .
y dſcººte par cºuuertenfinvnegrande Iſle fertile, toute rºueſtuë de bois,&arrou
les carthaginois. ſée de grandes & profondes riuieres,fort eſloignée de toutes terres
"- i -
fermes : & qu'eux, & autres depuis,attirez par la bonté & fertilité du
terroir, s'y en allerent auec leurs femmes & enfans, & commence
rent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage,voyans que leur païs
· · · ſe deſpeuploit peu à peu, † defenſe expreſſe ſur peine de mort,
que nul n'euſt plus à aller là : & en chaſſerent ces nouueaux habitans,
craignans, à ce qu'on dit; que par ſucceſſion de temps ils nevinſſent
· à multiplier tellement, qu'ils les ſupplantaſſent eux-meſmes, & rui
· naſſent leur Eſtat. Cette narration d'Ariſtote n'a non plusd'accord
condition requiſe auccnosterres neufues. Cét homme que i'auoy, eſtoit homme ſim
pour l'Hſtorien. ple & groſſier, qui eſt vne condition † rendre veritable teſ
- moignage:Car les fines gens remarquent bien plus curieuſement, &
plus de choſes, mais ils les gloſent : & pour faire valoir leur interpre
tation, & la perſuader , ils ne ſe peuucnt garder d'altercr vn peu l'Hi
ſtoire : Ils ne vous repreſentent iamais les choſes pures; ils les incli
nent & maſquent § le viſage qu'ils leur ontvcu : & pour donner
credit à leur iugement, & vous y attirer, preſtent volontiers de ce
, coſté-là à la matiere ,l'allongent & § t, Ouil faut vn hom
me tres-fidelle, ou ſi ſimple, qu'il n'ait pas dequoybaſtir & donner
de lavray-ſemblance à desinuentions fauſſes, & qui n'ait rien eſpou
ſé. Le mien eſtoit tel: & outre cela il m'a fait voir à diuerſes fois plu
ſieurs mattelots & marchands qu'ilauoit cognus en ce voyage. Ainſi
ie me contente de cette information, ſans m'enquerir de ce que les
- Coſmographes en diſent. Il nous faudroit des Topographes, qui
nous fiſſent narration particuliere des endroits où ils ont eſté. Mais
† auoir cét aduantage ſur nous, d'auoir veula Paleſtine, ils veu
1 " lent iouïr du priuilege de nous conter nouuelles de tout le demeu
rant du monde. Ie voudroy que chacun eſcriuiſt ce qu'il ſçait, & au
tant qu'il en ſçait : non en cela ſeulement, mais en tous autres ſujets
Car tel peut auoir quelque particuliere ſcience ou experience de la
nature d'vne riuiere, oud'vne fontaine, qui ne ſçait au reſte,que ce
que chacun ſçait : Il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce pc
titloppin, d'eſcrire toute la Phyſique. De ce vice ſourdent pluſieurs
grandesincómoditez. Orie trouue,pour reuenir à mon propos,qu'il
n'ya ricn de barbare & de ſauuagc en cette Nation, à ce qu'on m'ena
' Barbarie,que c'ſt rapporté: ſinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'eſt pas de ſon
vſage. Comme devray nous n'auons autre mire de laverité, & de la
raiſon, que l'exemple & idée dcs opinions&vſances du païs où nous
ſommes Là eſt touſiours la § Religion, la parfaite Police,
- L IV R E P R E M I E R. , 135
le parfait & accomplyvſage de toutes choſes. Ils ſont ſauuages, de
meſme que nous appellons ſauuages les fruicts, que nature de ſoy & Sauuages, ]

de ſon progrezordinaireaproduits : tandisqu'à laverité ce ſont ceux


que nous auons alterez par noſtre artifice, & deſtournez de l'ordre Similitude,
commun, que nousdeurionsappeller pluſtoſtſauuages. En ceux-là
ſontviues & vigoureuſes,les vrayes, & †
vtiles & naturelles vertus
& proprietez : leſquelles nous auons abaſtardies en ceux-cy,les ac
commodant au plaiſir de noſtre gouſt corrompu. Et ſi pourtant la
ſaueur meſme & delicateſſe ſe trouue à noſtre gouſt meſme excel
· lente àl'enuy des noſtres,en diuers fruicts de ces contrées-là,ſans cul
ture : ce n'eſt pas raiſon quel'art gaigne le poinct d'honneur ſur no- Nature par deſſus
ſtre grande & puiſſante mere Nature. Nous auons tant rechargé la lart. -

beauté & richeſſe de ſes ouurages par nos inuentions, que nous l'a-
uons du tout eſtouffée. Sieſt-ce que partout où ſa pureté reluit, elle
faitvnemerueilleuſe honte à nosvaines & friuoles entreprinſes. Le lierre vient mieux
Et veniunt hedera ſponte ſua mclius, de ſon mouuement,
· Surgit @r in ſolis formoſior arbutus antris, l'arboiſier s'eſleue plus
gaillard aux antres ſau
Et volucres nulla dulcius arte canunt. uages,& l'oiſeau chan
te pius doux en ſon ra
Tous nos efforts ne peuuent ſeulement arriuer à repreſenter le nid mage ſimple. Prop. t. I.
du moindre oyſelet,ſa contexture, ſabeauté, & l'vtilité de ſon vſage:
non pas la tiſſure de lachetiue araignée. Toutes choſes, dit Platon,
ſont produites ou parla nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les Production de tou
plus grandes & plus belles par l'vne ou l'autre des deux premieres : les .tes choſes,triple.
moindres & imparfaites par la derniere. Ces Nations me ſemblent
donc ainſi Barbares,pourauoir receu fort peu de façon de l'eſprit hu
main, & eſtre encore fort voiſines de leur naïfueté originelle. Les
loix naturelles leur commandent encores,fort peu abaſtardies par les
noſtres : Mais c'eſt en telle pureté, qu'il me prend quelquefois deſ
plaiſir,dequoy la cognoiſſance n'en ſoitvenue plûtoſt,du temps qu'il
auoit des hommes qui en euſſent ſceu mieux iuger que nous. Il me
deſplaiſt que Lycurgus & Platonnel'ayent cuë : car il me ſemble que
ce que nous voyons par experience en ces Nations-là, ſurpaſſe non
· ſeulement touteslespcinturesdequoy laPoëſiea embelly l'âge doré, •Aage doré.
& toutes ſes inuentions à feindre vne heureuſe condition d'hom
" mes : mais encore la conception & le deſir meſme de la Philoſophie.
Ils n'ont pû imaginer vne naïfueté ſi pure & ſimple, comme nous
la voyons par experience : ny n'ont pû croire que noſtre ſocieté ſe º>

peuſt maintenir auec ſi peu § , & de ſoudeure humaine.


C'eſt vne Nation, diroy-ie à Platon, en laquelle il n'ya aucune eſpe
ce de trafiq, nulle cognoiſſance de Lettres, nulle ſcience de nom
bres,nul nom de Magiſtrat, ny de ſuperiorité politique, nulvſage de
ſeruice, de richeſſe, ou de pauureté, nuls contracts, nulles ſucceſ
ſions, nuls partages, nulles occupations qu'oyſiues, nul reſpect de •.

parenté que commun, nuls veſtemens, nulle agriculture, nul metal,


nul vſage devin ou de bled. Les paroles meſmes, qui ſignifient le Polics dissauges.
--"-

M ij
/

3e EssAIs DE MICHEL DE MoNTAIGNE,


menſonge,la trahiſon,la diſſimulation,l'auarice,l'enuie, la detra
étion, le pardon, inoüyes. Combien trouueroit-il la Republique
Ce ſont les primes loix qu'il aimaginée,loin de cette perfection?
de la mere Nature. Hos natura modos primùm dedit.
Georg. 2.
Au demeurant,ils viuent en vne contrée de païs tres-plaiſante, &
contrée des Barba bien temperée : de façon qu'à ce que m'ont dit mes teſmoins,il eſt
res, quelle. rare d'y voir vn homme malade : & m'ont aſſeuré, n'eny auoirveu
aucun tremblant, chaſſieux, edenté, ou courbé devieilleſſe. Ils ſont
aſſis le long de la mer, & fermez du coſté de la terre, de grandes &
hautes montaignes,ayans entre-deux cent lieües ou enuiron d'eſten
duë en large. Ils ont grande abondance de poiſſon & de chairs, qui
n'ont aucune reſſemblanceaux noſtres : & les mangent ſans autre ar
tifice, que de les cuire. Le premier quiy menavn cheual, quoy qu'il
les euſt pratiquez à pluſieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur
en cette aſſiette, qu'ils le tuerent à † de traict,auant que le pou
Baſtimens des Na uoir recognoiſtre. Leurs baſtimens ſont fort longs, & capables de
tions du nouueau
deux ou trois censames, eſtoffez d'eſcorſe de grands arbres, tenansà
monde, quels. terre parvn bout, & ſe ſouſtenans & appuyansl'vn contrel'autre par
le feſte, à la mode d'aucunes de nos granges, † la couuerture
pend iuſques à terre, & ſert de flanq. Ils ont du bois ſi dur, qu'ils en
coupent & en font leurs eſpées, & des grils à cuire leurviande. Leurs
Leurs liſts. licts ſont d'vn tiſſu de cotton,ſuſpendus contre le toict,comme ceux
de nos nauires,à chacun le ſien : car les femmes couchent à part des
maris. Ils ſe leuentauec le Soleil, & mangent ſoudain apress'cſtrele
Leurs repaº. uez, pour toute la iournée : car ils ne font autre repas que celuy-là.
Ils ne boiuent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peu
ples d'Orient, qui beuuoient hors du manger : ils boiuent à plu
ſieurs fois ſur iour, & d'autant. Leur breuuage eſt fait de §
racine, & eſt de la couleur de nos vins clairets. Ils ne le boiuent que
tiede : Ce breuuage ne ſe conſerue que deux ou trois iours : il a le
gouſt vn peu picquant, nullement fumeux, ſalutaire à l'eſtomach,
& laxatif à ceux qui ne l'ont accouſtumé : c'eſt vne boiſſon tres
Leur pain. agreable à qui y eſt duit. Au lieu de pain ils vſentd'vne certainema
tiere § , comme du coriandre confit. I'en aytaſté, le gouſt en
eſt doux, & vn peu fade. Toute la iournée ſe paſſe à danſer. Les plus
ieunes vont à la chaſſe desbeſtes, à tout des arcs. Vne partie des §
mes s'amuſent cependant à chauffer leur breuuage, qui eſt leur prin
cipal office. Ilya quelqu'vn desvieillards, quile matinauant qu'ilsſº
mettent à manger, preſche en commun toute lagrangée, enſe§
menant d'vn bout à autre, & rediſantvne meſme clauſe à pluſieurs
fois, iuſques à ce qu'il ait acheué le tour(car ce ſont baſtimens qui
Amitié enuers les ont bien cent pas de longueur) il ne leur recommande que deux
femmes,recomman choſes, la vaillance contre les ennemis, & l'amitié à leurs femmes.
dée entre les Canni Et ne faillent iamais de remarquer cette obligation, pour leur re
bales.
frcin; que ce ſont elles qui leur maintiennent leur boiſſon ticde &
-
- *
** : ..
- -
L I V R E P R E M I E R. 137
aſſaiſonnée. Il ſevoid en pluſieurs lieux, & entreautres chez moy,la
forme de leurslicts, de leurs cordons, de leurs eſpées, &braſſelets de .
bois, dequoyils couurent leurs poignets aux combats,& des grandes · · -
cannes ouuertes parvnbout, parle ſon deſquelles ils ſouſtiennent la -

cadence enleur danſe.Ils ſont ras partout,& ſe font le poilbeaucoup


plus nettement que nous, ſans autre raſoüer que de bois,ou de pierre.
Ils croyét les ames eternelles, & celles qui ont bien merité des Dieux, Immortalité de, a
, eſtre logées à pendroit du Ciel où le Soleil ſe leue : les maudites, du mes creue des sau
coſtédel'Occident.Ilsoiitiene ſçay quels Preſtres & Prophetes, qui ºgº ss
: préſententbien rarement au peuple, ayans leurdemeure aux mon- .zºi Priſ .1 ar
taignes.Aleurarriuée,ilſe faitvnegrande feſte & aſſemblée ſolem- p h . - -
"
grange, comme ie l'ay deferite,
nelle de phuſieurs villages ,chaque
fait vnvillage,& ſont enuiron à vne lieuë Françoiſe l'vnedel'ãutre.;
Ce Prophete parle à eux en public,les exhortant à lavertu &à leurt
deuoirs mais toute leur Science Ethique ne contient que ces deux zeur science me
articles, de la reſolution à laguerre,&affection à leurs femmes. Cet- rale,
tuy-cy leur prognoſtique les choſesàvenir,&les euenemens qu'ils
doiuent eſperer de leurs entreprinſes: lesachemine ou deſtourne de
laguerre : mais c'eſt partel ſi, que où il faut à bien deuiner, & s'il leur
aduient autrement qu'il ne leurapredit, il eſthaché en mille pieces, Faux Pºhta ha
luy l'attrapent,
s'ils qui condamné
s'eſt vne&fois meſconté, fauxneProphete.
pouron le void plus. C'eſtcauſe
A cette de ches ; pieces.
donce- •2 º .'

ſture que la diuination


Dieu,puniſſable : voila pourquoy
d'en abuſer. cedeuroitquand
Entre les Scythes, eſtrevne
les Deutns Dºination,don de
impo- Dieu.
auoient failly de rencontre, on les couchoit enforgez de pieds & raux Dmin,ira
de mains,ſurdescharriotes pleines de bruyere, tirées par des bœufs, lex, --4

en quoy on les faiſoit bruſler. Ceux qui manient les choſes ſujettes - •
à la conduite de l'humaine ſuffiſance, ſont excuſables d'y faire ce " | | -
u'ils peuuent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des aſ- " º. .. * :
§ d'vne faculté extraordinaire, qui eſt hors de noſtre con
noiſſance : faut-il pas les punir, de ce qu'ils ne maintiennent l'cffet
de leur promeſſe,& de la temerité de leur impoſture Ils ont leurs |
guerres contre les Nations, qui ſont audelà de leurs montagnes, plus -
auant en la terre ferme;auſquelles ilsvont tous nuds, n'ayans autres
armes que des arcs ou des eſpées de bois, appointées parvn bout, à Armes des Barba
la mode des langues de nos cſpieux. C'eſt choſe eſmerueillable que *
delafermeté de leurs combats, quine finiſſentiamais que par meur- Leurs combats,
tre & effuſion de ſang: car de routes & d'effroy,ils ne ſçauent que
c'eſt. Chacun rapporte pour ſontrophée la teſte de l'ennemy qu'ila
tué, & l'attacheàl'entrée de ſonlogis. Apresauoirlong-tempsbien ,
traité leurs priſonniers, & de toutes les commoditez, dont ils ſe Priſonniers, comme
euuent aduiſer; celuy qui en eſt le maiſtre,faitvne grande aſſem- traitex des canni:
lée de ſes cognoiſſans. Il attache vne corde à l'vn des bras du pri- º, - • '!

ſonnier, par le bout de laquelle il le tient, eſloigné de quelques - : - s .


pas, dc pcur d'cn cſtre offenſé, & donne au plus cher de ſes amis, •

- - M iij -
138 ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
l'autre bras à tenir de meſme : & eux deux en preſence de toute l'aſ
ſemblée l'aſſomment à coups d'eſpée. Cela fait, ils le roſtiſſent,le
Manger chair hu mangent en commun, & en enuoyent des loppins à ceux de leurs
9934026fe
amis qui ſont abſens. Ce n'eſt pas comme on penſe § s'en nour
rir,ainſi que faiſoientanciennementlesScythes; c'eſt pourrepreſen
tervne extrémevengeance. Et qu'il ſoitainſi, ayans apperceuqueles
Portugais, qui s'eſtoient r'alliez à leursaduerſaires † d'vne au
tre ſorte de mort contre eux, quandilslesprenoient; qui eſtoit,deles
cruamré barbareſ enterrer iuſques à la ceinture, & tirer au demeurant du corps force
q cºntre des pri- coups de traict, &les pendre apres; ils penſerent que ces gens icyde
ſonniers du nouueau l'autre monde, comme ceux qui auoient ſemé la cognoiſſance de
beaucoup de vices parmy leur , & qui eſtoient beaucoup †
plus grands maiſtres qu'eux en toute ſorte de malice, ne prenoient
pas ſans occaſion cette ſorte devengeance,& qu'elle dcuoit eſtre plus
aigre † laleur:dont ils commencerét de quitter leur façóancienne,
, pour uiure cette-cy. Ie ne ſuis pas marry que nous remarquiösl'hor
reur barbareſque qu'ilya envnc telle action; mais oüybien dequoy
iugeans à point de leurs fautes, nous ſoyons ſiaueuglez aux noſtres
Ie penſe qu'ilya † de barbarie à manger vn hommeviuant, qu'à le
manger mort à deſchirer par tourmens & par gehennesvncorps en
contre l« Die des core plein de ſentiment, le faire roſtir par le menu, le faire mordre &
hommes.
meurtriraux chiens,& aux pourceaux(comme nousl'auons non ſeu
lement leu, maisveu de § memoire, non entre des ennemisan
- -
-
- - --, *
,- * :

· ciens,mais entre desvoiſins & concitoyens, & qui pis eſt,ſous pretex
- • -- , * , · · · · . · te de pieté & de religion)que de le roſtir & mangerapresqu'il eſttreſ
paſſé. Chryfippus & Zenon chefsdelaſecteStoïque, ont bien penſé
chair humaine per qu'il n'yauoit aucun mal de ſe ſeruir de noſtre charoigne, à quoy que
miſe des Stoiques ce fuſt, pour noſtre beſoin, & d'en tirer de la nourriture: comme nos
pour le beſoin. anceſtres eſtans aſſiegez par Ceſar en laville d'Alexia, ſe reſolurent
de ſouſtenir la faim de ce ſiege par les corps desvieillards, des fem
mes, & autres perſonnes inutilesau combat.
on dit que les Biſcains
olongcrent lcur vie, 'Oaſcones (fama eſt) alimentis talibus vſi
par # de tels ali Produxcre animas.
mens. luu.ſat.1ſ.
Et les Medecins ne craignent pas de s'en ſeruir à toute ſorted'vſage,
pour noſtre ſanté,ſoit pour l'appliqueraudedans,ouau dehors: Mais
· il ne ſe trouuaiamais aucune opinion ſi deſreglée, qui excuſaſtlatra
hiſon,ladeſloyauté,latyrannie,la cruauté, qui ſont nos fautes ordi
naires. Nous les pouuons doncbienappellerbarbares,eu eſgard allX
regles de la raiſon, mais non pas eu † à nous, qui les ſurpaſſons
Zeur guerre eſttou entoute ſorte de barbarie : Leur guerre eſt toute noble & genereuſe,
tº ºoblf.
& a autantd'excuſe & de beauté que cette maladie humaine en peut
°
- , -
reccuoir : elle n'a autre fondement parmyeux, quc la ſeule ialoufie
Vberté naturelle de de lavertu. Ils ne ſont pas endebat de laconqueſte de nouuellester
la terre des Sauua res : carils iouïſſent encore de cettevberté naturelle, qui les fournit
ges. ſanstrauail&ſans peine, de toutes choſes ncccſſaires, entelle abone
\
L IV R E P R E M I E R. 139

dance, qu'ils n'ontquefaired'agrandir leurs limites. Ils ſont encore


en cét heureux poinct, de ne deſirer qu'autant que leurs neceſſitez
naturelles leur ordonnent : tout ce qui eſt au delà, eſt ſuperflu pour
eux.Ilss'entr'appellentgeneralement ceux de meſme âge,freres : en
fans,ceux qui ſont au deſſous, & les vieillards ſont peresàtous les au
tres. Ceux-cylaiſſentà leurs heritiers en commun, cette pleine poſ
ſeſſion de biensparindiuis,ſans autre titre, que celuy tout pur que
nature donne à † creatures, les produiſant au monde. Si leursvoi- .
ſins paſſent les montagnespourlesveniraſſaillir, & qu'ils emportent
lavictoire ſur eux,l'acqueſtduvictorieux,c'eftlagloire & l'auantage . ' "
d'eſtre demeuré maiſtre envaleur & envertu : carautrement ils n'ont -

que faire des biensdesvaincus,&s'en retournent à leurs païs, où ils -

n'ont fauted'aucune choſeneceſſaire; nyfaute encore de cette gran- · '.


de partie, de ſçauoir heureuſement iouïr de leur condition, & s'en •

contenter. Autant en font ceux-cyà leur tour. Ils ne demandent à . - .

leurs priſonniers autre rançon, que la confeſſion & recognoiſſance . . !


d'eſtre vaincus : Mais il ne s'en trouue pas vn en tout vn ſiecle, qui /

n'ayme mieux la mort,que derelaſcher,ny par contenance,nydepa- -

role, vn ſeul poinctd'vnc grandeur de courage inuincible. Il ne s'en


void aucun, qui n'ayme mieux eſtre tué & mangé, que de requerir
·ſeulement de ne l'eſtre pas. Ils les traitent en toute liberté, afin que la
vie leur ſoit d'autant plus chere : & les entretiennent communément
des menaces deleur mortfuture,des tourmens qu'ilsy auront à ſouf
frir, des appreſts qu'on dreſſe pour cét effet, du deſtranchement de
leurs † , & du feſtin qui ſe feraàleurs deſpens. Tout cela ſe Mort menacée aux
fait pour cette ſeule fin, d'arracher de leur bouche quelque parole vaincu, & pour
molle ourabaiſſée, ou de leurdonner enuie de s'enfuir, pourgaigner º,
cét aduantage de les auoir eſpouuentez, & d'auoir fait force à leur victoirenraye,en
conſtance.Carauſſi à le bien prendre,c'eſt ence ſeul poinctquecon- quo conſiſte.
ſiſte lavraye victoire : - -

M —victoria nulla eſt, " à Il n'eſt point de victoi

[ Quam qua confeſſos animo quoque ſubiugat hoſta. #§


Les Hongres tres-belliqueux combattans, ne pourſuiuoient iadis †
leur pointe outre ces termes, d'auoir rendu l'ennemy à leur mercy. #
Carenayantarraché cette confeſſion,ilslelaiſſoientaller ſans offen- -

ſe,ſans rançon : ſauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer dés
lors en auant contre eux. Aſſezd'auantages gaignons-nous ſurnos
ennemis, qui ſont aduantages empruntez, non pas noſtres : C'eſtla
qualité d'vn porte-faix,non de lavertu, d'auoir les bras & lesiambes
plus roides : c'eſt vne qualité morte & corporelle , que la diſpoſition: -

· c'eſt vn coup de la fortune,de faire broncher noſtre ennemy, & de


luyeſblouïr les yeux parlalumiere duSoleil : c'eſtvn tour d'art & de
ſcience, & qui peut tomber envne perſonnelaſche & de neant, d'e- -

| ſtre ſuffiſantàl'eſcrime. L'eſtimation &le prix d'vnhomme conſiſte Eſtimatiºde thom


au cœur & enlavolonté: c'eſt là où giſtſonvrayhöneur : lavaillance me,en quoyconſſtr.
M iiij
14e EssAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE,
c'eſtlafermeté, non pas desiambes & des bras, mais du courage & de
l'ame : elle ne conſiſte pas en lavaleur de noſtre cheual, ny de nosar
mes, mais en lanoſtre. Celuy qui tombe obſtiné en ſon courage,ſ
ſucciderit,de genu pugnat, qui pour quelque danger de la mort voiſine,
ne relaſche aucun poinct de ſon aſſeurance, qui regarde encores en
rendant l'ame,ſon ennemy d'vneveuë ferme & deſdaigneuſe ;il eſt
battu, non pas de nous, mais de la fortune : il eſt tué, non pas vaincu:
les plus vaillans ſont parfois lesplusinfortunez.Auſſiya-il desper
tes triomphantes à l'enuy des victoires. Ny ces quatre victoires
Victoires belles. ſœurs,les plus belles que le Soleilaye oncquesveu de ſesyeux, de Sa
lamine, de Platées, de Mycale, de Sicile ;n'oſerentoncques oppoſer
Deſconfiture de toute leur gloire enſemble,à la gloire de la deſconfiture du Roy Leo
Leonida . nidas & des ſiens au pasdesThermopyles. Quicourut iamais d'vne
plus glorieuſe enuie, & plus ambitieuſe au gain du combat, que le
Perte de l'armée Capitaine Iſcholas à la perte ? Qui plus † & curieuſe
d'Iſcolas. ment s'eſt aſſeuré de ſon ſalut, que luy de ſa ruine? Il eſtoit commis
à defendre certain paſſage du Peloponneſe, contre les Arcadiens:
pour † faire,ſe trouuant du tout incapable,veulanature du lieu,
& ineſgalité des forces, & ſe reſoluant que tout ce qui ſe preſenteroit
aux ennemis,auroit de neceſſité à y demeurer: d'autre-part,eſtimant
indigne dc ſa propre vertu & magnanimité, & du nom Lacedemo
nien, de faillir à # charge ; il print entre ces deux extremitez, vn
moyen party, de telle ſorte : Les plusieunes & diſpos de ſa troupe, il
les conſerua à la tuition & ſeruice de leur pais, & les y renuoya : &
auec ceux deſquels le defaut eſtoit moins important, il delibera de
ſouſtenir ce pas; & par leur mort en faire achepter aux ennemis l'en
trée la plus chere qu'illuy ſeroit poſſible:comme iladuint.Careſtant
tantoſt enuironné de toutes parts par les Arcadiens : apres en auoir
fait vne grande boucherie, luy & les ſiens furent tous mis au fil de
l'eſpée.Eſt-ilquelque trophée aſſigné pourlesvainqueurs,quine ſoit
- mieux deu à ces vaincus ? Levrayvaincre a pour ſon roolle l'eſtour,
non pas le ſalut : & conſiſte l'honneur de lavertu, à combattre, non à
battre. Pourreuenir à noſtre hiſtoire, ils'en faut tant que ces priſon
reſolution conſtan niers ſe rendent, pour tout ce qu'on leur fait; qu'au rebours pendant
te de priſonniers.
ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portentvne contenance
gaye,ils preſſent leurs maiſtres de ſe haſterde les mettre en cettecſ
reuue, ils lesdeffient,lesiniurient, leur reprochent leurlaſcheté, &
chanſon guerriere # nombre des batailles perduës contre les leurs. I'ay vne chanſon
d')n priſonnier ſau. faite parvn priſonnier, où ilya ce traict : Qu'ils viennenthardiment
9
mage.
treſtous, & s'aſſemblent pour diſner de luy;car ils mangeront quant
& quant leurs peres &leursayeulx, quiontſeruy d'alimét& de nour
riture à ſon corps: ces muſcles, dit-il, cette chair & ces veines,ce ſont
les voſtres, pauures fols que vous eſtes : vous ne recognoiſſez pas que
la ſubſtance des membres devos anceſtres s'y tient encore : ſauourez
· lesbien, vous y trouuerez le gouſtdevoſtre propre chair:inuention
-
L IV R E P R E M I E R. · I4f

quineſentaucunement la barbarie. Ceux qui lespeignent mourans,


& qui repreſentent cette action quand on les aſſomme, ils peignent
le priſonnier crachant auviſage de ceux qui le tuent, & leur §
lamouë. De vrayils ne ceſſentiuſques au dernier ſouſpir, de les bra
uer & deffier de parole & decontenance.Sans mentir,au prix de nous,
voila des hommes bien ſauuages : car ou il faut qu'ils le ſoient bien à
bon eſcient, ou que nous le ſoyons : ilyavne merueilleuſe diſtance
entre leurforme &lanoſtre.Leshommesy ont pluſieurs femmes, & remmes des canni
en ontd'autant plus grand nombre, qu'ils ſont en meilleure reputa- bales.
tion devaillance. C'eſtvne beauté remarquable en leurs mariages; ,
que la meſme ialouſie que nos femmes ont pour nous empeſcher de zur ialouſie,quelle,
l'amitié & bien-vueillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pa- | | - - . '

reille pour la leur acquerir. Eſtans plus ſoigneuſes de l'honneur de


leurs maris, que de toute autre choſe, elles cherchent & mettent leur
ſolicitude à auoir le plus de compagnes qu'elles peuuent, dautant
que c'eſtvnteſmoignage de lavertu du mary. Les noſtres crieront au
miracle : ce ne l'eſt pas. C'eſt vne vertu proprement matrimoniale :
mais du plus haut § Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara & les fem
mcs de Iacob fournirent leurs belles ſeruantes à leurs maris, & Liuia
ſeconda les appetits d'Auguſte, à ſon intereſt; & la femme du Roy
Deiotarus Stratonique, preſtanon ſeulement àl'vſage de ſon mary, . ' ;
vne fort belle ieune fille de chambre, quila ſeruoit, mais en nourrit · ·· ·
ſoigneuſement les enfans : & leur fit eſpaule à ſuccederaux Eſtats de .'- 4

leur pere. Et afin qu'on ne penſe point que tout cecy ſe face parvne
§ & ſeruile obligation à leur vſance, & parl'impreſſion de l'au
thorité de leur ancienne couſtume, ſans diſcours & ſans iugement,
& pour auoirl'ame ſi ſtupide, que de ne pouuoirprendre autre party;
il faut alleguer quelques traits de leur ſuffiſance. Outre celuy que ie
vien de reciter de l'vne de leurs chanſons guerrieres,i'en ay vne autre chanſons amoureu
amoureuſe, qui commence en ce ſens : Couleuure arreſte-toy,arre- ſes dºn Barbare. .
ſte-toy couleuure; afin que ma ſœur tire ſur le patron de ta peinture,
la façon & l'ouurage d'vnriche cordon, que ie puiſſe donner à m'a-
mie : ainſi ſoit en tout temps ta beauté & ta diſpoſition preferée à
tous les autres ſerpens. Ce premier couplet, c'eſt le refrein de la chan
ſon. Or i'ayaſſez de commerce auecla Poëſie pour iuger cecy; que
non ſeulement il n'ya rien de barbarie en cette imagination, mais
qu'elle eſt tout à fait Anacreontique. Leur langage au demeurant, tangage des sans
c'eſtvn langage doux, & quiale ſon agreable, retirant aux terminai-ºgº | • | .
ſons Grecques. Trois d'entre-eux, ignorans combien couſtera vn . . -

iourà leur repos, & àleurbon-heur,la cognoiſſance des corruptions -

de deçà, & que de ce commerce naiſtraleur ruine, comme ie preſup--


poſe qu'elle ſoit deſiaauancée,(bien miſerables de s'eſtrelaiſſez pip
, per au deſir de la nouueauté, & auoirquitté la douceur de leur ciel,
urvenir voir le noſtre)furent à Roüen, du temps que le feu Roy
harles IX. y eſtoit : le Roy parla à eux long-temps : on leur fit voir
342 ESSAIS DE MICHEL DE MONT AIGNE,
noſtre façon, noſtre pompe, la forme d'vne belle ville : apres cela,
quelqu'vn endemanda leur aduis, & voulut ſçauoir d'eux ce qu'ils y
auoient trouué de plus admirable : ils reſpondirent trois choſes,dont
i'ay perdu la troiſieſme, & cn ſuis bien marry; mais i'en ay encore
deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouuoient en premier lieu fort .
eſtrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts & armez,
qui eſtoient autour du Roy, il eſt vray-ſemblable qu'ils parloient des
Suiſſes de ſa garde, ſe ſoubmiſſent à obeïr à vn enfant, & qu'on ne
choiſiſſoit pluſtoſt quelqu'vn d'entre-eux pour commander : Secon
dement (ils ontvne façon de langage telle,qu'ils nomment leshom
Hommes,moitiéles mes, moitié lesvns des autres)qu'ils auoient apperceu qu'ilyauoit
Onsdes autres, parmy nous des hommes pleins & gorgez de toutes ſortes de com
moditez, & que leurs moitiez eſtoient mendians à leurs portes, deſ.
charnez de faim & de pauureté ; & trouuoient eſtrange COIIlIT)c CCS
moitiez icy neceſſiteuſes, pouuoient ſouffrir vne telle iniuſtice,
qu'ils ne prinſſent les autres à la gorge, ou miſſent le feu à leurs mai
ſons. Ie † à l'vn d'eux fort long-temps, mais i'auoisvn truche
ment qui me ſuiuoit ſi mal, & qui eſtoit ſi empeſché à receuoir mes
imaginations par ſa beſtiſe, que ie n'en pûs tirer rien quivaille. Sur
ce que ie luy demanday quel fruict il receuoit de la ſuperiorité qu'il
Roydes terresneuf auoit parmy les ſiens, car c'eſtoit vn Capitaine, & nos matelotsle
ues, de quelle autho- nommoient Roy, il me dit ; que c'eſtoit, marcher le premier à la
rité. guerre : De combiend'hommes ileſtoit ſuiuy; il me monſtravneeſ
- pace de lieu, pour ſignifier que c'eſtoit autant qu'il en pourroit en
· vne telle eſpace, ce pouuoit cſtre quatre ou cinq mille hommes : Si
hors la guerre toute ſon authorité eſtoit expirée, il dit qu'il luy en
reſtoit cela, que quand il viſitoit les villages qui dépendoient de luy,
on luy dreſſoit des ſentiers au trauers des hayes de leurs bois,par où
il pûſt paſſer bien àl'aiſe.Toutcela ne va pastrop mal mais quoyºils
nc portent point de haut de chauſſes.
-

· Qu'ilfautſobrement ſe meſler de iuger des ordonnances


- - - iuines. • · ·

- - C H A PITR E XXXI.

Impoſture, en quoy # E vray champ & ſujet de l'impoſture, ſont les choſes
s'exerce. # inconnuës : dautant qu'en premier lieul'eſtrangeté meſ
# me donne credit, & puis n'eſtans point ſujettes à nos
Sº diſcours ordinaires , elles nous oſtent le moyen de les
combattre.A cette cauſe,dit Platon,eſt-ilbien plus aiſé de ſatisfaire,
parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes : parce
quel'ignorance des auditeurs preſtevne belle & large carriere,& tou
^ te liberté, au maniementd'vne matiere cachée. Iladuient de là, qu'il
· · · LIVRE PREMIE Rci : · · , 4,
n'eſt rien creu ſifermement, que ce qu'on ſçait le moins, nygens ſi
aſſeurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymi+ -

Et toute cette cttuée.


ſtes, Prognoſtiqueurs, Iudiciaires, Chiromantiens, Medecins, id
genus omne Auſquelsieioindroisvolontiers,ſii'oſois, vn tasdegens,
interpretes & contrerolleurs ordinaires des deſſeins de Dieu, faiſans
eſtat de trouuer les cauſes de chaque accident, & devoir dans lesſe
crets de la volonté diuine, les motifs incomprehenſibles de ſes œu
ures. Et quoy que lavarieté & diſcordance continuelle des euene
mens, les reiette de coin encoin, & d'Orient en Occident; ils ne laiſ .
ſent de ſuiure pourtant leur eſteuf, & de meſme creon peindre le
blanc & le noir. En vne Nation Indienne il ya cette loüable obſer
uance, quand il leur meſ aduient en quelque rencontre ou bataille, soleil2na, des fn
ils en demandent publiquement pardonauSoleil, qui eſt leur Dieu,
commed'vne action iniuſte : rapportant leur heur ou mal-heur à la dienſ. . , .
•i. .

raiſon diuine, & luy ſubmettant leur iugement & diſcours. Suiht à
vn Chreſtien croire toutes choſes venir de Dieu : les receuoir auec
recognoiſſance de ſa diuine & inſcrutable ſapience : pourtant les
prendre en bonne part,en quelque viſage qu'ellesluy ſoiét enuoyées,
Mais ie trouue mauuais ce que ievoy envſage; de chercher à fermir
& appuyer noſtre Religion par la proſperité de nos entrepriſes. No#
ſtre creance a aſſez d'autres § , ſans l'authoriſer parles eue Religion des chre
nemens : Carle peuple accouſtumé à cesargumens plauſibles, & pro ſii ns ne ſe doit au
thoriſer par les eue
prement de ſon gouſt, il eſt danger, quand les euenemensyiennent nemens.
à leur tour contraires & deſaduantageux, qu'il en eſbranle ſa foy;
Comme aux guerres où nous ſommes pour la Religion, ceux quieu Bataille pour la Re
rent l'aduantage à la rencontre de la Rochelabeille, faiſans grand lgº.
feſte de cétaccident,&ſe ſeruans de cette fortune, pour certaineap- .
† de leur party ; quand ilsviennent apres à excuſer leurs de- .
ortunes de Mont-contour & de Iarnac,ſur ce que ce ſonpverges & :
chaſtiemens paternels; s'ils n'ont vn peuple du tout à leur mercy, ils
luy fontaſſez aiſémentſentir que c'eſt prendre d'vn ſac deux moutu
res, & de meſme bouche ſouffler le chaud & le froid. Il vaudroit
mieux l'entretenir desvrays fondemens de laverité. C'eſt vne belle
bataille nauale qui s'eſtgaignée ces mois paſſez contrelesTurcs,ſous Bataille nauale
la conduite de Dom Iean d'Auſtria: mais ila bien pleuà Dieu en fai •gaignée
T