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HEGEL ET LE PROBLÈME DE LA DIALECTIQUE DU RÉEL

Author(s): Nicolaï Hartmann and M. R.-L. Klee


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, T. 38, No. 3 (Juillet-Septembre 1931), pp. 285-316
Published by: Presses Universitaires de France
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HEGELET LE PROBLÈME
DU RÉEL
DE LA DIALECTIQUE

Centans ontpassé sur la philosophiede Hegel. Depuis long-


tempselle estdevenueunepartiede l'histoire et,à ce titre,appar-
tientau passé,irrévocablement. Elle domina,futrenversée, recou-
vertedé métaphysiques on
nouvelles,oubliée; annonça mort; sa
mais,contretouteattente,elle ressuscitaà une vie nouvellepen-
dantces dernières décadeset, à l'heureprésente,au milieude ce
renouvellement généralde la penséemétaphysique auquel nous
elle
assistons, pourrait bien être à
appelée jouer un rôle trèscon-
sidérable.C'estpourquoi,nous autres,travailleurs d'à présent,
nousavonsplusque des raisonshistoriques pournousinterroger
en ce jourdu centenaire de la mortde Hegelsur ce que cettephi-
losophiefutdans sa construction centrale,sur ce qui en a périet
surce quien a survécu.Cettesortede décompteoccupe,à l'heure
qu'il est,beaucoupdes meilleursesprits.Ce qui y contraint, c'est
moinsl'actualitétout extérieured'une commémoration que le
besoinprofond d'une miseau point.La grandeurdes systèmes
se mesureà la grandeurde l'intérêtqu'ils suscitent toujoursà
nouveau.
Préalableà touteffort de compréhension se dresseici le pro-
blèmede la dialectiquehégélienne.De savoirs'il concerneseule-
mentle revêtement ou aussile contenude la philosophie de Hegel,
c'estlà une autrequestion.Toujoursest-ilqu'avantde résoudrece
problème, l'onne sauraitni pénétrer dansce systèmeni le dépas-
ser. Si vous le négligez,le mondede la penséehégéliennevous
restefermé.Nul essai de transposer ce dernierdansune forme
qui ne serait ne
pas dialectique peuttromper là-dessus: il n'abou-

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286 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

titet n'aboutirajamaisqu'à en donnerun succédané.Loinde nous


faire pénétrerdans l'intimité de Hegel, loin de nous le faire
à
dépasser plus forte raison,pareilessai ne peutque passer à
côté.C'estainsi,du moins,que voientla situation ceuxqui,aujour-
d'hui,se remettent à l'école de Hegel et retrouvent chez lui des
problèmes qui agitent notre temps.
A cetteconception s'opposecellequi étaitenfaveurau xixesiècle
et qui ne voyaitdans cettedialectiquequ'unejonglerieavec des
penséesou des concepts.D'aprèscettevue,les objetsde la con-
naissancedemeurent horsdes prisesde la penséedialectique ; la
penséepasse à côté d'eux,perd tout contactavec eux, se crée des
succédanésqu'elleleur substitueet,au seinde ceux-ci,se meut,
construisant librement, sansrencontrer de résistance.Ce futcette
conception précisément qui,jadis, au moment de la granderéac-
tioncontreHegel, cruten avoirfiniavec sa philosophie, l'avoir
dépassée et l'avoirlaissée définitivement derrièreelle. Aujour-
d'huiencorecetteopinionest celle d'un grandnombre,du plus
grandnombrepeut-être de ceux qui sontdu métierou qui n'en
sontpas. On la rencontre partoutoù estabsenteuneétudedirecte
de la philosophie de Hegel, où ne subsistequ'unsouvenirde sa
grandeurhistorique et de l'écroulement qui a suivi.
On y est d'ailleursportétrès spontanément. Il est malaiséde
comparerquoique ce soit à l'élan spéculatif la témérité
et à des
conséquences de la dialectique hégélienne.Elle a surgir foi-
fait un
sonnement de constructions abstraitesqui méritaient la décadence
à laquelleelles ont succombé.Dans la philosophie des sciences,
un penseurd'orientation positives'engageradifficilement aujour-
d'huidansles voiesde Hegel.Et,faitaussiincontestable, la séduc-
tionpernicieusequ'exerçaHegel dans ce domaineà son heure
tientétroitement au maniement abusifde sonschemedialectique.
Le moinsqu'onpuissedire,c'estque ce derniera largement favo-
risé l'abandonde l'expérience, dissimulédans la spéculationles
sourcesprofondes de Terreuret assuréainsiaux démonstrations
une autoritéillusoirequ'elles ne tiraientplus de leur rapportà
l'objet.
Tout ceci ne souffre aucuneexcuse. C'est ici mêmeque gît la
faiblessede la métaphysique hégélienne.Mais, d'abord,elle n'est
pas égale danstousles domaines; puiselle n'a pas sa racinedans
la formedialectiquede la pensée.Danssontréfonds, etoriginaire-

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ment,Hegelfutun philosophe de l'esprit; dès ses débuts,sa pen-


sée futthéologique, historique, sociologique(au sens largede ce
terme).Qu'ilaitcruretrouver la démarchede l'espritpartout dans
la nature,qu'il Taitconsidéréeelle-mêmecommedes dégrada-
tionsde l'esprit« sortide soi », c'estlà toutaussipeu une pensée
à lui personnellequ'un traitcaractéristique de sa philosophie.
C'estbienplutôtla manièrede voircommuneà l'idéalismepost-
kantienet au romantisme. Cettevue, chez Hegel, semblemôme
un peu à l'arrière-plan quandon rapprochede luiles Baader,les
Novalis et les Schelling.
La dialectique, de la façonla moinsambiguë,dérivede la phi-
losophiede l'esprit.Ici elle naîtde son rapportau donné,voire
mêmede la proprestructure objectivede celui-ci.C'est doncsur
06 domaine qu'il faut tourner le regardsi l'on veutrendrejustice
à cetteméthode.Elle peut ici faireétat d'acquisitions qui ne
dépendent pas desprésupposés métaphysiques de l'idéalisme ratio-
naliste.A ne considérer que les résultatsquipeuvent se définir en
concepts, jamais on ne découvrira ces acquisitions. C'estla raison
pourlaquellele dilettante a tôtfaitde venirà boutde Hegel. Il en
va toutautrement quand on a apprisà apprécieren tantque tels
les problèmesqui se déroulentet à n'accepterqu'avecprudence
les solutions,quelles qu'elles soient.Véritéévidentepour tout
espritformépar la philosophie à la recherchepersonnelle ; seul
le novicea hâted'arriver de buten blancà des résultats tangibles.
Cettedistinction est la condition sine qua nonpourcomprendre
Hegel,car la dialectiquehégélienneestprécisément un effort de
toutpremierordrepourdérouleret traiter des problèmes.Elle a
amenéla lumièrede la consciencesur des ensemblesde pro-
blèmestotalement nouveaux, pas mêmeentrevus auparavant, et a
permis ainsi de les saisiret de les poursuivre plusloin.
Sur ce point,Hegel se compareaisémentà Aristote.Comme
celui-cidéveloppait dans tousles domainesses aporiessans tenir
compte de la possibilitéd'une solution,ainsi celui-làdéveloppe
ses thèsesetses antithèses toujoursnouvelles.Dansquellemesure
réussit-ilà jeter sur elles le pontde la synthèse, c'està voirà la
critiquede chaquecas particulier ; maisla découverte de l'oppo-
sitionelle-même- qu'onla considèrecommeune contradiction,
commeune tensionintérieureou commeon voudra- est à
chaque foisune puredécouverte de problèmes.C'estlà un point

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auquel la métaphysique constructive de ses synthèsesa empêché


ne
qu'on prennegarde suffisamment ; on se laissaéblouirparl'édi-
fice du systèmeet on crut que c'était la meilleurefaçon de
rendrejusticeà Hegel. En réalité,on ne pénétrapas mêmedans
Tintinnite de son travailspéculatif en s'y prenantde la sorte.Ce
n'estqu'au momentoù l'oncesse de faireporterle débatsurson
systèmequ'oncommence à apprécierà sonjusteprixle travailde
sa vie,la mise en valeurde son legs philosophique. Car, comme
pour tous les grands penseurs, il importe de distinguer en Hegel
ce qui relèvedu tempset de l'histoire, le passager,de ce qui, au
delà de l'histoire,resteraun résultatdéfinitivement acquis. Il
s'agit maintenant de trouverle pointd'insertion pour fairele
départde l'unet de l'autre.
Hegel a découvertet laissé une réservede problèmesd'une
richessepresqueincomparable. Il ne fautpas la chercher dansles
aperçusspéculatifs ni dansles fondements du système ni
; la Phi-
losophiede la Religionnila Logiquequi s'yapparentene peuvent
ici nousservir.Seuls peuventy prétendre les domainesde la vie
concrètede l'esprit,ceuxdontla penséea faitl'objetde soneffort
de pénétration. Car cet effort prendjustement la formede la dia-
lectique; et ici la formene sauraitse détacherdu contenu,de
cetteréservedes problèmessoulevés.Ce sontles domainesde
l'éthique,du droit,de l'État,de l'art,de l'histoire, là surtoutoù
ils s'interpénétrent dans unemouvante unité. premièreœuvre
Sa
maîtresse, la Phénoménologie de VEsprit,estrestée,dansce sens,
l'œuvrefondamentale. Car sa philosophie, considéréedans son
le
apport plus précieux, est une immense et uniquephénoméno-
logie de la luttespirituelle, de l'effort pourcréer,comprendre,
organiser.C'est l'espriten petitcommel'espriten grand(dans
l'histoire) qui est ici l'objet.Ce n'estpas un hasard,ce n'estpas
davantageune équivoquede la Phénoménologie si des phéno-
mènespsychologiques et personnelssontmis dans le voisinage
immédiat de phénomènes macrocosmiques et sociaux.Ce rappro-
chementcorrespond, au contraire, et de la manièrela plus pré-
cise, à la doublemanifestation en nous d'uneseule et mêmevie
de l'espritqui,toujours,noussituedansla détermination totalede
tel milieuhistoriqueet qui, toujourspourtant, y fait de nous
quelque chose d'original,d'irremplaçable, doué de libertéorigi-
naleet d'originale initiative.

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II
En guise d'objection,on nous demanderapeut-être: mais
qu'est-ceque toutcela a doncà voiravecla méthodedialectique ?
A quoinousavancentthèse,antithèse et synthèse ? Au fond,c'est
là un pur schémade pensée logique,bien plus propreà couler
dans le mêmemouleles réalitésles plus hétérogènes qu'à déga-
ger l'originalitéde celles qui s'apparentent. - Ce sentiment est
il a
; expliquei profonde
justifié lassitude qui avait détaché l'opinion
de la dialectique,telle que la pratiquaient les Hégéliensversle
milieudu xixesiècle.Il rendcomptede la transformation du goût
philosophique qui, à ce moment, se détourna de la penséedialec-
tiquepour s'orienter vers un contact plus direct avec l'expérience.
Cetteréactionétaitjustifiée.Toutemanièrede philosopher peut
menerà des excroissances.La pensée dialectiqueprenantune
allure dogmatiquedans l'école hégélienneétait devenue une
excroissancepareilleet presque une maladie. La maîtrisede
Hegel futunique; elle ne peutêtre léguée à d'autresni imitée
par eux; l'imitation devait se dégraderen simple décalque et
celui-cien schéma. Voilà la raisonde la décadencede l'hégélia-
nisme,de la réactionpositiviste et de la méconnaissance dont
Hegel fut victime dans la suite. Mais la questionpréciseest de
savoirsi, dansces excès,la penséedialectique elle-même putfaire
preuve de son efficacité philosophique. Chez Hegel même, la dia-
lectiqueinformait-elle la totalitéde la pensée ? Son essence con-
dans ce mouvement
siste-t-elle à troistempsde thèse,d'antithèse
et de synthèse?La fécondité des problèmesqu'elle déroulene
pas nousfaireadmettre
doit-elle qu'en sonfondelle esttoutautre
choseet ne coïncidepas avecce schématisme?
A vrai dire,cetteconceptiondevraits'imposerd'elle-même.
Une loi fondamentale peut,certes,se cacherderrièrele jeu des
antithèses. Mais quelle qu'elle soit,elle ne peut avoirde portée
que formelleet ne peut concerner que les processuscommunsà
la penséedialectique. Or,la dialectiquede Hegelse distingue jus-
tementpar l'excessivevariété,non seulementdes objetsconsi-
dérés,maisencoredes courbesde la pensée; c'estla forme quipré-
cisémentest partout différente. Dans les œuvresde Hegel,parmi
des centainesde raisonnements dialectiques, vousn'en trouverez
pas deux qui puissent coïncider quant à la forme. Sans doutecela

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ne s'aperçoitpas du dehorsquandon regardece tissuconceptuel


en hommequi s'en désintéresse ; alors on n'en voitque l'exté-
le
rieur, type, l'allure générale.Car il se trouveici, également,
un ensemblede caractèrestypiques,bien entendu.Il fautse
résoudreà se placerà l'intérieur même,à y engagersa pensée
à le
propre, épouser rythme intime des idées; alors le tableau
change. Le schéma disparaît, devient unpuraccessoire,etil sur-
git une structure richementarticulée,une multiplicité interne
infiniment complexeoù l'on a de la peine à retrouver l'accord
d'uneconsonnance.
La raisonde ce faitse trouvedans la souplesseà l'extrême,
dans l'extrêmecapacitéd'adaptation de Japenséedialectique elle-
même.En cela,la dialectiquene sauraitêtrerapprochée d'aucune
autreméthode.La déductionne peutque subsumer,l'induction
ne sait que généraliser, l'analysene faitqu'expliciter ; elles sont
touteslimitéeshquelquesprocessusfondamentaux peunombreux.
En conséquence,elles présupposent toujoursl'essentiel,c'est-
à-direl'intuition mêmede l'objet.Rien de pareildansla dialec-
tique. Elle est la manièremême dontse faitl'acteintuitif, l'ef-
fortde pénétration de l'intelligence ; elle estla manifestation suc-
cessived'aperçustoujoursrenouveléssurl'objetet,par rapportà
notreintuition, elle représentevraiment une espèce de mouve-
mentde l'objet.C'estla seule manièrede comprendre que la dia-
lectiqueait pu fournirle fil conducteurd'une Phénoménologie
continuede l'Esprit,c'est-à-dire une méthoded'intuition ininter-
rompue des manifestations de la vie spirituelle.Voilà aussi pour-
quoi on ne peutpas la soumettre au scalpellogiqued'uneanalyse
anticipée,pourquoiencoreon ne peutl'apprendre. Il en estd'elle
commede touteactivitéproprement créatricede l'esprit: si on a
l'organe approprié, on peut l'exercer et l'appliquer d'une
manièreféconde sansêtre,pourautant,capablede direou d'ensei-
gner à d'autrescomment il fautfaire.A ceci répondl'extrême
raretédu dondialectique, mêmeparmiles grandsespritsde l'his-
toirede la philosophie.Hegel possédaitcetteméthodeavec maî-
trise.Mais lui nonplusne futpas en mesurede direen quoi elle
consiste.Le peu de déclarations qu'il a laissées à son sujetest
bien pluspropre à voilerqu'à révéler le secret.Ce qu'ilvitclaire-
ment,ce futbienplutôt,chezlui aussi,l'extérieur, le schéma,la
montéeen troistemps,l'ascensionversune construction supé-

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rieure.Mais si, dans sa penséemême,la dialectiquen'avaitété


que cela, jamais elle ne l'auraitmis à mêmede dominercette
extraordinaire richessede problèmesque pourtoutjamais il a
miseen lumière.
Touteméthode authentique et efficacese développeau contact de
l'objet.Une fableque le novice est seul à croireveut qu'on puisse
approcherde n'importe quel objetavec uneméthoded'investiga-
tionchoisiearbitrairement. Cela est entièrement impossible. On
ne peutjamais partirque du donnéspécifiquequi s'offreè*notre
prise.C'estpar là que mènentles seulesvoies d'accèsauxquelles
il fautse tenir.Par elles se trouvedéterminé le cheminqu'il faut
suivrejusqu'aucœurde la chose.On peutmanquercelui-cicomme
on peut déjà manquercelles-là.Et, si on ne veutpas le faire,on
n'estpas librede procéderarbitrairement, mais on est contraint
à épieravec soinla choseet les possibilités qu'elleoffre. Une mé-
thodene peut s'approprierà son objetque si elle en épousela
forme et s'yadapteavecsouplesse.D'où cetteconséquence singu-
lière,paradoxaleau premierabord : chaqueobjetdemandeune
méthodepropre,nécessaireetsuffisante pourlui seul. Impossible
de transposer une méthoded'un objet à un autre,à moinsde
manquerla bonnevoie,et,pourcelteraison,impossiblede géné-
raliseren méthodologie; on ne schématisepas les processussans
leurenlevertoutefécondité.
Voilà- nousosonsl'affirmer - une loi fondamentale de toute
connaissance philosophique, souventméconnue,il est vrai,que
personnen'admetavantd'y êtreamenépar sa propreexpérience
la plusdouloureuse - maisquin'enestpas moinsuneloiinflexible.
La grandeurdes grandspenseursde l'histoire est faitede la sou-
missionavec laquelle chacuna suivicetteloi selonsa manièreet
selonses limites.C'est bienrare si, de cetteloi,ils ontpriscon-
science; ils y obéissaientsousla pressiondes choses; leursoumis-
sionn'étaitpas différente de leureffort de pénétration. La manière
de procéder se déterminaiten eux quand,les yeuxfixéssurl'objet,
ils mettaient en valeurles modessous lesquelsil est donné,qu'il
n'estpas possiblede changer,qu'on ne peut que reconnaître ou
méconnaître. Aucunphilosophe n'a
d'envergure jamais travaillé en
transposant sans examen une mêmeméthodeschématiqued'un
objetà un autre.Toutce qui est schématique est unproduitfac-
ticedes épigones.On peutmêmeallerjusqu'à direpeutêtreque

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292 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

mêmela réflexion surla méthodeest l'affaire des épigones.Pas


entièrement, pourtant. Les indications les plusprécieusesviennent,
ici encore,de l'effort primitif des pionniersqui ouvrentles voies.
C'estparcequ'ils frayent ces voiesnouvellesà notrepénétration
qu'ils sont des
précisément pionniers. Mais ils ne le sontjamais
par un retour calculé sur la méthode,qui en'considérerait par
réflexion le processusmême et, d'une manièregénérale,leur
propreactivité ; ils le sontbien plutôtpar leur humilité attentive
en facedes choses,qui les absorbeen elles. Ici, commepartout
ailleurs,prendreconsciencede la méthodeest chosesecondaire.
La méthode, elle,se dégage du travail,des péripéties du tâtonne-
ment,de l'échecet du succès.Elle est toujoursprésentedéjà, et
qui travaille,lorsqu'ons'en aperçoit.On n'en prend conscience
qu'aprèscoup. Esquisserpar anticipation la méthodeavant de
s'engager sur la voie : cela ne s'est jamaisfaitdansl'histoireet
cela est impossible en droit.
Cettethèseva directement à rencontre de la plupartdes métho-
dologies de l'heure présente. Mais c'est sur ce pointprécisément
qu'il faut les
corriger opinions reçues. Toute réflexion excessivesur
la méthode s'attarde dansl'accessoire, passeà côtéde ce quiestfon-
damental, estun symptôme de décadence.De même,s'occuperde
la dialectiqueà titrede méthodeuniquement, sans la ramenerà
de
l'objet celle-ci, c'estun travailstérile, c'est là le pointoù notre
étudeprésentedoitdépasser,elle aussi, les puresconsidérations
de méthode.Et nous en trouvons le moyendans l'essencede la
dialectiquehégélienne elle-même.
Carc'estlà ce quifaitla grandeurde cettedialectique : elle n'est
en aucunefaçonuneméthodeschématisée; d'uncas à l'autre,elle
se présentesous unaspectnouveau,se transforme en s'adaptant
à l'objetde la façonla plussubtile.Mieuxque touteautremé-
thodeassignable, elle obéità cetteloifondamentale de toutepensée
philosophique, à la loi de l'adaptation aux voies d'accès. Et parlà
elle estplusqu'uneméthode,elle a d'autrescaractèreset ne peut
être définieen termesde méthode.Par là elle est soustraite
aussi,dans la penséede celuiqui l'emploie,à la consciencequ'il
en prend.Ce n'est pas un hasardsi les indications de Hegel à
son sujet sontrestéesbien sommaires,si lui aussi n'en savait
guèreplus long que ce schémad'un triplemouvement qui est
bien loin de l'épuiser.Ce sortest surprenant; - il s'opposeau

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principede Hegel qui veutque tout « en soi » viennes'achever


dansson « poursoi ». Ce que la dialectiqueest « en soi », dnnssa
pensée et dans son système,elle ne l'a pas été « poursoi » dans
cettemêmepensée,en toutcas. L'eût-elleétépoursoi,alorsHegel
auraitdû posséderetcommuniquer à d'autresuneconscience claire
de sa nature.Il auraitdû êtresonpropreépigone.Il ne l'a pas été;
la soumissionà l'objetdominasa penséedu débutjusqu'à la fin,-
il n'a donc pas réaliséson principedans sa pensée propre.Ce
n'estpas un défaut,c'estunmérite.Et de là dérivel'autorité de la
directionintellectuellequ'il exerceencore à l'heureprésentedans
les domainesles plusétendus.

III

Surun point,pourtant, Hegel futentièrement au faitdu mystère


de sa dialectique.Et ici il s'oppose,de la manièrela plusnette,à
toutce qui a étéditsurla dialectique, avantet aprèslui. Il n'yvit
pas unprocédéde construction, bienmoinsencoreunprocédéde
déduction,mais un mode supérieurd' « expérience». C'est là
pourl'époqueun témoignage personneld'une singulière profon-
deur.En se référant à la notionkantienne de « déduction trans-
cendantale», Reinholdavaitexigéla dérivation de toutesles caté-
goriesà partird'unprincipeunique.Fichtes'étaitemparéde cette
idée. La Doctrinede la Sciencede 1794estunetentative pourpré-
senterune telledérivation sous formedialectique.La dialectique
de Pichtea pourcetteraisonun caractèrenettement déductifSi
on le rattacheà toutecetteévolution, Hegel sembleparachever,
surtout dans sa Logique,ce qu'avaitdemandéReinhold.Et à la
lumièrede ce rapprochement à luisembleêtre,elle
sa dialectique
aussi,une de
espèce dérivation deductive.Cettefausseapparence
lui est restéejusqu'à nos jours. Elle en a totalement obscurcila
significationet la natureet a exposéHegel à uneméconnaissance
dontles suitesfurent les plus gravesdans le développement de la
philosophie généraledepuis cent ans.
Pourse détromper sur ce point,il auraitsuffid'uncoup d'œil
impartial sur le processusvéritablede la dialectique.Son mouve-
mentmontetoujoursd'une réalitéinférieure à une réalitésupé-
rieure;il montrecomment, à chaque niveau,l'opposition interne
Rev. Méta. - T. XXXVIII (n« 3, 1931). 20

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brisel'unitéapparentesi elle nese reforme en uneunitéplushaute


et pluscomprehensive. Ainsila dialectiqueconduitbien vers le
supérieur, maiselle ne le dérivepas à partirde l'inférieur. La dé-
ductionprécisément est ici impossible: ce qui est plus richeet
pluscompletne sauraitjamais « suivre» de ce qui estpluspauvre
et plus élémentaire, et à aucunmomentHegel ne s'est divertià
croirequecetordredes chosespourrait se renverser dans le rap-
portdialectique.Si l'onveutdégagerde la dialectiqueunrapport
de dépendance, ce sera plutôtle rapportinverse: l'inférieur dé-
du
pendtoujours supérieur. Etsi la dialectiquecommençait par le
le
point plus élevé pourdégager en descendant ce en
qui dépend,
on pourrait, certes,dans ce cas parlerde « déduction ». Mais ce
n'estlà ni l'opinionde Hegel ni la marcheeffective de sa dialec-
tique.Celle-ciconserveau contraire, à traverstousles domaines
et toutesles œuvresde Hegel,une direction qui montede la ma-
nière la moins équivoque.Toujours elle commence par ce qui est
plus bas et montesuccessivement versce qui est plus élevé. Elle
suitdoncà reboursla direction du rapportde dépendancequi la
fonde.Ou - si l'on nouspermetcettecomparaison - elle grimpe
le long des chaînons d'une chaîne,qui sont tous suspendusles uns
aux autreset que portetousle chaînonle plusélevé.Sur toutela
ligne,ellereprésente une progression de l'accessoireà l'essentiel,
une ratio cognoscendi ne
qui peut être identifiée,à aucunde ses
moments, à la ratio essendi qu'elle parcourtpourtantdans sa
totalité.
Voilàla raisonqui empêched'y voirune déduction.C'est une
ascension.Uu,pourvarierl'image: elle progressede l'extérieur
versl'intérieur. Elle suit en cela le cheminnaturelde toutecon-
naissancehumainequiconduit de ce qui estdonnéetmanifeste à ce
qui est enfoui plus profondément. Mais, au moment où ceci est
établiclairement, la parolede Hegel qui faitde la dialectiqueune
« expérience» prendson sens véritable.Le toutest de ne pas
prendre« l'expérience » au sensétroit,commesi elle étaitliée à la
perception sensible. De la manièrela plus différente nousfaisons
l'expérience des hommes et de leursactions, de nossuccès et de nos
échecspersonnels, de la bonneet de la mauvaisefortune, du mé-
riteet de la faute.Chacunfaitl'expérience de sa destinéepropre
commede celle qu'il partageavec ses contemporains. Il expéri-
menteaussile sortgénéraldes humains,le « coursdu monde»,

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les limitesinterneset externesdu possible.Dans ce sens il y a


aussi une destinéeintimede la connaissancequi lui est faiteen
partiepar son objet,en partiepar les facultésdontelle dispose.
En pénétrant dansl'objet,elle n'expérimente pas seulement celui-
ci,maisencoresa naturepropre.Son progrèsest unerectification
successivede ses erreurs;et chaquerectification projetteunjour
nouveaunonseulement surleschosesmaisencoresurelle-même.
Si Tonprendconscience, au furet à mesure,de cetteréforme de
la connaissanceque nous avons de nous-même et si l'on en fait
sans cesse le pointde départd'uneavancenouvelledans l'objet,
Tonse trouveen facede ce que Hegelappellela dialectique: c'est
ce qu'ila vouludirelorsque,au débutde la Phénoménologie, il Ta
décritecommeune « expérience» que la consciencefaitd'elle-
mêmeet de son objet.La Phénoménologie de VEspritest la voie
que suitla consciencepours'expérimenter elle mêmeet devenir
conscience de soi.Elle estici sonpropreobjet.Elle ne se saisitpas
pourtant par une appréhension immédiatede son essencefonda-
mentale, mais à de
partir l'extérieur, de l'objet.Et ce processusde
l'expérience de soi ne se faitpas aprèscoup; il n'attendpas,pour
se produire,l'intervention du philosophe.Celui-cine faitplutôt
que le reproduire. Il en trouveles étapestoutesdonnéesdansle
développement - individuelou historique- de l'Esprit;il n'a
qu'à entrer dans le mouvement, qu'à en reproduirele rythme.
Il s'engagejustementpar là dans le jeu vivantet contradictoire
de réussiteet d'échec,d'acoordet de discordance, par lequel le
développement se faitet parlequell'Espritparcourtla « sériedes
formes» qu'il faitsiennes.Ce mouvement, « expérimenté » dans
notrepropre effortpour avancer, voilà ce que c'est que la
dialectique.
Aussilongtemps qu'ons'en tientaux préjugésinvétérés qui ont
déformé l'aspect de la de
dialectique Hegel, ceci doitavoir l'air d'un
paradoxe.N'oublionspas à ce proposque Hegellui-même a favo-
riséle malentendu de toutessortesde manières.CettemêmePré-
face de la Phénoménologie parlede la dialectiquecommed'un
« processusqui engendreles moments qu'ilparcourt », tandisque
le mouvement du parcours estidentifiéà la « vérité». Des expres-
sions semblablesse retrouvent fréquemment et, lorsqu'onles
détachede leurcontexte, elles semblentprouver, c'est vrai,une
thèseopposéeà la nôtre.Et l'onestportéainsi à croireque cette

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296 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

expression dv« expérience » parla penséedialectiquene veutpas,


être
finalement, prise au sérieux.
Mais de pareillesconsidérations ne dépassentpas l'apparencela
plus extérieure. Elles ontdétachéarbitrairement la méthodede
l'objet sur lequelelle se dirige et ne peuvent plus maintenant la
à
comprendrepartir de celui-ci. C'est le défaut commun des con-
sidérations exclusivement « méthodologiques ». Au fait,toutecette
situation «
ne se comprendque parceque ce processus» qui tout
à la fois« engendreses moments» et les « parcourt» est quelque
chosede réel,unobjetd'expérience possibledansle devenirde la
conscience. Et c'est en lui que la réalité de l'existencespirituelle
est effectivement« expérimentée ». Produire lesmoments n'estpas
réservéà l'intervention de la penséephilosophique; elle n'a pas à
les produire parcequ'elleles trouvetoutdonnés,au contraire.Elle
les parcourtaprèscoup,commedes étapesparcourues déjà parle
devenirmêmede l'Esprit.Cela n'estpossibleévidemment que si
la dialectiqueestplusqu'uneméthodepourphilosopher, si elleest
le mouvement dansle devenirmêmede l'Esprit;c'està cettecon-
dition seulement que la penséephilosophique peutdemeurer dans
l'attitude -
de l'expérience recueillant en quelquesorteetconser-
vantce que ce devenir-làa manifesté dans son parcours.Que le
mouvement consécutif de la penséedoiveprendre,lui aussi,l'al-
lured'unparcours,voilà,n'est-ilpas vrai,ce qui, dans ces condi-
tions,s'imposeavecl'évidenced'untruisme.
Cela projettesur le dynamisme de la dialectiqueune lumière
susceptible de l'éclairer de l'intérieur. Ce qui a l'air d'un schéma-
tismeou d'unespéculation arbitraire estau contraire l'effet d'une
la
loi qui fixe pensée à son La
objet. pensée doit êtredynamique,
doitparcourir des phases,des étapes,des courbesentièresparce
que son objet,dans ses apparitions successives,les parcourt.La
loi dynamique dansla penséedialectiquen'estpas qu'uneloi sub-
jectivede la pensée.
C'estune loi de l'expériencequi, dansle progrèsde la pensée
seulement, est elle-même expérimentée. Et, danscettemesure,on
peutplutôt encore l'appeler une loi de l'être.Elle n'estpas saisie
danssa réalitévéritable et fondamentale. Elle n'apparaîtque dans
sa reproduction consécutive par la pensée,dans sa courbe,dans
sonrythme qui vibreà l'unissondu rythmede la réalité.Voilà
la raisondu mystèreprofond, non éclairci,dansla naturede la

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 297

dialectique.Commetoutce qui estintime,elle ne peutse saisir


que dans ses manifestations Et, à vraidire,elle ne
extérieures.
peutpas êtresaisie par leur moyen.De là l'insuffisance dans sa
détermination schématique, le caractère
superficiel de sa loi for-
de
melle, l'antithèse; de là l'apparencede « »
conséquence et de
déduction. Tous ces défautsne peuventêtre quandil s'agit
évités
de la définirpardes concepts.En présencede cet étatde choses,
il n'ya qu'unpartià prendre: renoncerà rendrecomptede tout
cet aspect« méthodologique » du problèmequ'ellesoulève; c'est
dire qu'il convientde l'abandonner, commele mystèrede l'art
créateur,à la compétence nativedu maître,et de noustourner vers
le problèmeontologique qui surgitnettement celui-ci.
derrière

IV

Pour cette raison il sera fait abstraction ici de toutle côté


logique,de toutela techniqueconceptuelle du problèmedialec-
tique. Non que cet aspectsoit dépourvu d'importance ou qu'il ne
puisse, lui non plus, conduire à des résultats. Au contraire, ici
mêmes'ouvrela voie d'uneinvestigation qu'il est aisé de pour-
suivre.La questionde savoircommentles conceptsarrêtésse
résolvent en dynamismes est anciennequoiquejusqu'à présent
peu éclaircie.Et elle mériteun examenà part.C'estunproblème-
limiteque la logiqueformelle soulèvenaturellement et qui nous
demande,impérieusement, d'élargircelle-ci.Mais toutceci nous
orientedans une autredirection et nous éloignede Hegel. C'est
l'aspectlogique,précisément, qui a été le moinsbienétudiépar
lui. Sa pensée,mêmedansla Sciencede la Logique,futet resta
celled'un métaphysicien. Dans sa direction à lui, il se pose bien
plutôtcetautreproblème: Quelle est la valeurde réalitéde la
dialectique?
Le rapport internequi reliecettequestionau problèmelogique
et formelindiqueclairement la dépendancede ce dernier.Si la
dialectique résout,liquéfiepourainsidireetmêmefaittourner les
unsdans les autrestousles concepts; si parlà elle s'opposeà la
logiquetraditionnelle, nousne pouvonsque nousdemander, pour
la
apprécier légitimité de ce travail,si son objetl'exige ou non.
Et cecirevientà direqu'il importede savoirsi l'objetest statique

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298 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

ou dynamique. Le mondeauquelnousavonsaffaire est-ilunédifice


solidement chevilléde formes, est-ildominépar des idéesplatoni-
ciennesou par d'autresprincipes formels d'éternelle permanence?
Dans ce cas, touteffort « »
pour liquéfier les conceptsarrêtésest
fautifdanssonprincipe ; résoudreun conceptvéritable, c'esttom-
berà côtédu problème.Mais le mondelui-mêmese résout-il en
transitions insensibles; ses formes en faitdonnées viennent-elles
passerles unesdansles autres?Dans ce cas, c'estla logiquedes
conceptsarrêtésqui est fautive et erronée;on ne commence pas
véritablement à comprendre avantde « liquéfier» les concepts.
Quelleque soitla manièredonten logiquese présentece proces-
sus de résolution, sa valeurpourla connaissance ne dépendpas
d'unproblèmelogique,maisontologique.
C'est à ce dernierqu'il fautnous attaquer.Il se ramèneà la
questionde savoir si la dialectiqueest plus qu'une simple
méthode.Car si l'objetdu « concevoir» est dynamique dansses
déterminations, le mouvement du concept,s'il veutle saisir,doit
entrerdansce rythme dynamique, le rendredansla pensée.Vu de
la pensée,c'estlà affirmer, sans plus,que le dynamisme du con-
ceptestla répliqued'undynamisme du réel,que la penséedialec-
tiqueestl'imaged'unedialectiquedes choses.
C'estunfaitbienconnuque la dialectiquede Hegelse présente
aveccetteprétention même.Au débutde sa Logique,il ne s'agit
« »
pas des concepts de l'être,du néantet du devenir,mais de
Tètre,du néantet du devenireux-mêmes.Ce ne sontpas les
« concepts» de la finitude et du progrèsà l'infiniqui se limitent
par des oppositions antithétiques pourse fondredans l'unitédu
concept de l'infinitécyclique : le progrès,au contraire, est pré-
supposédansla naturedu finilui-même et l'alternance continuelle
de l'unavec l'autredans la réalitéaboutità l'infinité ferméesur
elle-même.L'être, en général,quand s'y insère la réflexion,
retournedans ses profondeurs ; et cetteréflexionainsi que ce
retourne sontpas présentés commeun mouvement de la pensée
etdes concepts,maisbel etbiencommeun repliement sur elles-
mêmesde toutesles déterminations mêmesde l'Êtreen tantque
telles.Les concepts, eux,se bornent à exprimer ce mouvement de
l'Êtresursoi,à le reproduire, à le représenter dansla penséephi-
losophique.
Toutcommedansces exemples,la situation se présentedansla

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 299

totalité de la Logique,de la Phénoménologie, de la Philosophie


du Droitet de YHistoire,- bref,dansle système entierde Hegel.
Il impliqueainsi l'affirmation que toutedialectiquequi se déve-
loppe est une dialectique du réel ; qu'à chaqueétape,c'estdans
les chosesque surgissentla contradiction, l'antithèseet l'union
la
par synthèse ; que toutle dynamisme dialectiquey estquelque
-
chose de réel, et que, pourcetteraison,le dynamisme de la
penséequi le suitrevientà porterimmédiatement dans la chose
la clartéde notreregard.
La prétention qui s'affirme ainsiestévidemment métaphysique
au premierchef.Aussine trouvons-nous pas trace,chez Hegel,
d'une démonstration de sa légitimité.Pour lui la questionétait
résolued'avance,surla base de sonidéalismerationaliste. Si, en
effet,l'absolu se
qui déploie dans le monde est en
raison;si, outre,
la raisonhumaineà ses degrésles plusélevés(c'est-à-dire dansla
penséephilosophique) estla conscience que cetteraisondu monde
prendde soi, il fautde toutenécessitéque,par la spontanéité de
sondéploiement et de son dynamisme, elle représente le déploie-
mentetle dynamisme spontanésdu monde.Cetteconclusion es-t
péremptoire si l'onaccordeles présupposés.Hegel leur attribuait
l'évidenced'un truisme.Il se plaça par là au-dessusde toutedis-
cussion,maisse dispensaaussi,il est vrai,de toutejustification.
Il seraitridiculed'excuserl'immensedogmatisme d'uneprésuppo-
sitionpareille.Et si d'elle dépendaiteffectivement la portéede la
dialectique comme dynanisme du réel, nous aurions déjà pro-
noncésur elle,parlà, un verdictsans appel.
Ainsiparlèrent de touttempsles détracteurs de Hegel. Sans
autreformede procès,ils refusèrent de tenircomptede cette
constatation souventfaitepar la penséephilosophique : les trou-
vaillesauthentiques et durablesd'ungrandespritne sontjamais
solidairesdu succèsou de l'échecde son système.Chaqueintui-
tionnouvelle,au momentde se fairejour, tendà se développer
dansuneconstruction systématique; riende pluscertain.Maiselle
n'enrestepas moinsune intuition et, souslesdécombresdu sy&*
tèrnerenversé,les épigonessauronttoujoursla reconnaître. -
-
C'estaprèsavoirpousséà bouttoutesles critiques bienfaciles,
d'ailleurs,et bien sommaires- qu'il convenaitde commencer
seulement le travailde récupération. Qu'en a-t-ilété fait?Com-
mentse présenteaujourd'huil'ensembledes étudessur Hegel

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300 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

quandon les juge à l'étalonde cettetâche qu'ellesne sauraient


récuser?En gros,on en estrestéencoreàia disputedes hégéliens
et des anti-hégéliens, les uns voyantdansla dialectiquepriseau
sensdogmatique d'unidéalismerationaliste la panacéeuniverselle,
les autresla rejetantavec toutce qu'elleoffre de conquêtesmani-
festes.Et entreles deux extrêmes, aujourd'huicommejadis, rien
n'est faitpourle travailnon prévenuet critiquede la mise en
valeur.
Dansce sensla questionposée est aujourd'hui plusactuelleque
jamais. Il fautl'attaquerpar la base. Et c'est dire qu'ellene saurait
êtrerésoluepar unerevuevagueet générale,maisseulement par
la revisionprécisedesdifférentes courbesdialectiques elles-mêmes.
Seul un pareilexamende détailpeutétablirquandla dialectique
portesur la réalitéet quand elle n'yportepas. Une appréciation
généralene pourrase tirerque de tellesanalyses.Dans l'accom-
plissement de ces tâchesnousen sommesaujourd'hui encoretout
à nos débuts.On ne peutanticipersurle résultat, maisindiquer
seulement,par des exemples,le cheminqui y mène. C'est ce
qu'essayerade fairel'esquissesuivante.
Mais,au préalable, il fautentreprendre dedonner uneinformation
globalesur la situation du problème.Cetteprésupposition préten-
tieusede Hegel,qui faitle fondde sonidéalismerationaliste, est
métaphysique et excessive tant qu'on voudra : elle n'estpas uto-
pique. Le problèmede la valeurde réalitédes formeslogiquesne
concernepas exclusivement la dialectique, loin de là. Il concerne
toutautantla logiqueformelle dans l'ensemblede ses lois. Si l'on
ne comprend pas seulement par ce termeles troisloisfondamen-
tales parmilesquellesle principede contradiction occupeà son
tourune sortede positioncentrale),maisencoretoutesles loisdu
jugementet du raisonnement, toutela valeurde connaissance des
raisonnements dépend de cette seule question de savoir si ces lois
ontaussi unesignification A
ontologique. supposerque le dictum
de omniet nullo exprimeun rapportqui ne s'appliquepas aux
ordresdes typesdans le réel, tous nos raisonnements déductifs
sontillusoireset ne peuventfournir aucuneconnaissance. Et nous
n'oublionspas que la rigueurlogiqueformelle, en tantque telle,
est entièrement indépendante de la véritécommede la fausseté
des conclusions. Elle autorise seulement à direque la conclusion
doitêtrevraiesi les prémisses le sont.Celles-cile sont-elles eiî'ec-

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 301

tivement? Cela n'estplus à voirà la logique,cela ne tombeplus


sous aucunede ses lois. L'exactitudeformelle du raisonnement
est,pour ainsi en
dire,entièrement deçà du vrai etdu faux.Mais,
dansunautresens,elleestliéeau problème de la vérité.Et ce sens
se présentedès que le raisonnement devientune médiationde
connaissances nouvelles,doncpratiquement toutesles fois,sans
doute,que l'on raisonne.
On connaîtcetteconnexion souventrelevée.Les raisonnements
par subsomption que formule notrepensée logique ne peuvent
avoirune valeurde connaissanceque dans un mondeoù, d'une
manièregénérale,des formesou des loisuniverselles déterminent
chaquecas singulier.Ils sontdépourvusde touteportéedans un
mondequi n'estpas soumisà un ensemblede types,et ce qu'on
leurattribue de valeurde connaissance reposesuruneillusiondue
à l'habitude.La valeurde réalitéde la logiquedépendd'unecon-
cordancedes lois de la pensée et de l'être. La traditionnelle
logique« classique» a toujoursconsidéré cetteconcordance comme
allantde soi.Aristote, les de
déjà,prenait rapports concepts immé-
diatement commedes rapportsréels,et c'est surcettebase que
reposesa théoriede l'essenceformelle du livreZ de la Métaphy-
sique.Dansla scolastiquecetteconception estrestéeprédominante ;
elle étaitle fondement de l'ontologiemédiévalejusqu'aujouroù
le nominalisme envahissant finitparla jeterà bas.
Cependant, dans la logiquegénéraleaussi,l'affirmation que les
lois formelles sontdes lois de l'êtreest une thèsede toutpoint
métaphysique, qui ne sauraitsuffisamment se justifierd'aucune
façon. Sur ce pointégalement, avec le temps, on a apprisla pru-
dence.La retraitede la logique,qui ne prétendplus qu'à une
exactitude toutimmanente à ses démarches,va troploin,il est
vrai; elle laisse tomber entièrement le problèmede la valeurde
connaissance et de véritéde ses opérations, qui devraitpourtant
êtrele problème central et actuel en logique.C'est à lui précisé-
mentqu'ilfauts'en prendre.Il n'a pas encoreété résolujusqu'à
nosjourset la philosophie ne le résoudrapeut-être bienjamais.
Ce qui n'empêchepas de maintenircommeun fil directeur la
proposition plus haut énoncée,que le raisonnement logique ne
peutmédiatiser la véritéque dans les limitesd'uneconcordance
des lois logiqueset ontologiques.
Cet étatde faitest plein d'enseignements. Il faitvoirqu'en

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302 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

logiqueformelle nous sommesen présencede la mêmeaporie,


exactement, que dans la dialectique.Ici commelà il s'agitde la
valeurde réaïitéd'opérations et de relationspensées;ici comme
là, derrièrele problèmede la formes'entrouveun autre,fonda-
mentalet ontologique;ici commelà, ce dernieroffrele même
caractèremétaphysique qui se trahitparnotreimpuissance à don-
neruneréponsedéfinitive. Le problèmetranscende la compétence
de la connaissance par le radicalisme mêmequi ici et là faittout
reposersur un seul principefondamental. Si celui-civautou ne
vautpas,voicijustement ce qu'ilestimpossible de décidera priori.
Et l'expérience,de soncôté,malgrédes confirmations nombreuses,
ne peutpas garantirune décisionen droit.
La seule différence, c'est qu'en logiqueformelle une prépara-
tion de longue maina en quelquemesureabouti à poser ce
problèmeen termesà peu prèsclairstandisque, dans la dialec-
tique,il est restéentièrement dans l'obscurité.Mais, pourcette
raisonmême,il n'est que tempsde l'attaqueraussi chez cette
dernière.

D'aprèsce qui précède,il va de soi que la questionne peutpas,


a fortiori,trouverune solutionglobale pourla dialectique.La
présenteinvestigation n'essayepas, du reste,d'apprécierex pro-
fessoet d'unemanièregénéralela valeurde réalitédes rapports
dialectiquesentreconcepts;maisil s'agitseulement de savoirdans
quelle mesure la de
dialectique Hegel, telle la
que présentent ses
œuvres,peutprétendre légitimement à êtreunedialectique réelle.
Or,avantmêmede discuter des exemplesr il fautremarquer que
cetteprétentionest trèsinégalement fondéeselonl'objetpréciset
selonnotreproximité, parrapportau-phénomène qui sertde point
de départ.On peutconstater à cetégardunegrandediversité, au
seinmêmede la dialectiquede Hegel,entreles objetsdes diffé-
rentsdomaines.Et il est facilede prévoirque noustrouverons la
proximitéla plus immédiate! au
par rapport phénomène là où la
penséede Hegel se meten facedu réel,et où son exposése fait
GommebienTonsait,c'estle cas danstousles domaines
descriptif.
de l'Esprit,dans la Philosophiedu Droitet de l'Histoire,dans

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 303

ÏEsthétiqueet dans la Phénoménologie. De touttempset à bon


ces
droit, ouvrages et ces séries de conférences ontpassé pourles
plus accessibles;par la richesse de
plastique leur contenu,ces
œuvresattirent mêmeceluidontla pensées'orientedansun tout
autresens.Ellesontd'ailleurs, encertaines parties, uneespèced'au-
toritécontraignante qui oblige le lecteur à imiter par sa propre
pensée la courbe à,
dialectique, penser sur le mode dialectique
pourlui-même.Il en va toutautrement dansla Logique.La diffi-
cultéde ce texteestbienconnue.Mais on auraitentièrement tort
de Fattribuer à une incohérence formelle et mêmeà la subtilité
de la dialectique.Elle s'expliquetoutsimplement par le degré
auquelestpousséel'abstraction, trèséloignéede touteintuition sen-
sible,par l'impossibilité où l'onse trouvede fairele raccordavec
un donnéou uncontenutangibles;c'est-à-dire que la difficulté de
cetteœuvrevientde l'effort faitpar l'auteurpourse tenirà dis-
tancedes phénomènes.C'est cela qui donneà cet ouvrageson
extraordinaire envolspéculatif; la Logiquede Hegelestsonœuvre
la plusmétaphysique et la plus audacieuse;c'estpeut-être un des
livresphilosophiques les plustéméraires qui soient. En s'éloignant
du donnéconcretla dialectiquese dégage de touteentrave, perd
le sol sous ses piedset s'élancepourainsidiredans le vide.Elle
courtainsile dangerde se transformer dans le contrairede ce
qu'elle devait être et, d'une « »
expérience universelle, de devenir
une simpleconstruction. La pensée de Hegel a succombéà ce
danger;le faitest tropconnupourqu'on s'y arrête.Par contre, il
importe de retrouver dans notre la
proprepensée ligne de démar-
cationqui séparela dialectique« réelle» d'une autrequi ne l'est
pas, c'est-à-dire celle qui prétendà bondroitêtreune dialectique
des chosesde celleà laquelleil fautcontester ce droit.Par quoi -
c'estévidentd'avance- on auraittrouvéun critèrepourdissocier
dans la philosophiehégéliennele durabledu transitoire, un fil
directeur pour discriminer dans son ce
legs spirituel qui dépasse
l'histoiredç,ceque l'histoire a dépassé.
Cetteprétention de discernement viseelle-mêmetrèshaut;on
ne peutsongerà la satisfaire facilement. Et il va de soi qu'onne
ici le
peut que poser problème et non pointle résoudre.Quoiqu'il
en soit,remarquons que cettequestionelle-même est entièrement
conforme à la penséehégélienne etn'ensortdoncaucunement. Elle
concerne l'essencede la choseque Hegel lui-même revendiquait.

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304 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

Carcela vautpoursa dialectique d'unefaçongénérale: elleprétend


êtreune dialectiquedu réel. Elle supposeque les choses elles-
mêmesse « meuvent», tournent les unesdans les autres,portent
en ellesle contraired'elles-mêmes. Il s'agitdoncdevoirsi celaest
exact;et à supposerque cela le soit,de voirsi cela l'est partout
de la mêmefaçon.
Mais en quoi - faut-il nous demanderà présent- peut bien
consisterlecritère d'unevaleurde réalité?Trèsspontanément, on
envisagedeuxpossibilités : ou bienil doitse révélerdansla struc-
turelogiquede la dialectiquemême,c'est-à-dire dans le dyna-
mismeconceptuel; ou bienil se montrera dans l'objet,quandon
compare,par exemple,celui-cià lui-même, dansla mesureoù il
est donnéencorepar ailleurs.On reconnaît là facilement Taporie
générale du critèrede la vérité qui s'attache à touteconnaissance
humaine.Les sceptiquesanciensmontraient déjà commequoiun
critèrede véritédevrait,ou biense trouver dansla conscienceet
êtrelui-mêmeunereprésentation, un contenude conscience,ou
bienrésideren dehorsde la consciencedansla sphèredes choses,
et être alors transcendant à toutereprésentation. Mais, dans les
deux cas, ce ne peutêtreun critère ; car, dans le premier, il est
subjectifet auraitbesoin lui-mêmed'un autrecritèrepour lui
assurerune portéeobjective;tandisque, dans le second,il serait
objectifsans doute,maisauraitle seul inconvénient d'êtreinac-
cessibleàia conscienceet,partant, de nulusage.
L'un et l'autrecas se retrouvent sans changement aucundans
la dialectique.Ne nousattendons pas à trouver un critèredanssa
structure conceptuelle. A mettre les choses au mieux, celle-cine
peutque révéler une incohérence interne, laquelle, dans une ligne
de penséedialectiqueprécisément, n*apas une portéebienconsi-
dérable.La contradiction qui surgitpourraitfortbien, en effet,
à une
correspondre opposition réelledans les choses,être« réelle»
de cettemanièreprécisepuisque,aussibien,toutela dialectique
hégélienne nefaitquemettre sanscesse aujxmrdes contradictions.
Cequidansla logiquestatiqueetdeductive estunindicedefausseté
etdemanderait à êtreéliminéavantquen'importe quelleprétention
de légitimité puisse se fairevaloir,cela est parfaitement cohérent
dans la dialectiqueet n'y peut êtreinterprété commeindicede
faussetéréelle.Si l'onse ditbiencela et si l'onexaminemainte-
nantla dialectiquehégéliennepoury releverdes faussetés on n'y

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 305

trouvepas une seule. Partoutelle va son train aisé et cohé-


rent,accomplit en toutpointsa propreloi formelle, ne nousheurte
absolument en rien.Cetteremarquevautmêmelà oùelle s'éloigne
totocœlodes phénomènes, de l'intuition sensibleet de l'expé-
riencecommune. En elle-même, elle estlibred'erreuret exempte
de reproche, mêmequandelle donnelibrecoursà la construction
spéculative s'exposeaux réservesbienfondéesde la critique.
et
Maisil n'enva guèreautrement dans le secondcas. Attendre
que l'objet,que la comparaison de la penséedialectiqueavec lui,
puisse manifester l'accord ou la discordance, c'estdemander l'im-
possible.L'objet de la dialectique, c'est certain,peut aussi être
donnésans dialectique, telsles phénomènes divers de la vie spiri-
tuelle,sociale,juridique.Mais alors,en toutétat de cause,leur
structure dialectique« réelle» n'estpas donnéeen mêmetemps.
Etil s'agitprécisément de savoirsi, oui ou non,ils en ontune.Un
critèreextérieurà la conscience est doncici bienplusimpossible
encoreque dansle problèmegénéralde la vérité.Il fautallerà la
recherche d'autrechose,d'untroisième moyen,à côtéde la struc-
ture formelle et du recours à l'objet. Nous conservons une chance
encore,aprèstout.Elle se trouvedans le point départet d'in-
de
sertiondu processusdialectique.
On peutpartir ici de la loi généralede la connaissance qui exige
que tout processus intellectuel, que toute réflexion parted'unpré-
supposéqui en fournit la base. Sa démarche elle-même est alors
essentiellement déterminée par ce que cettebase offre commecon-
tenu.Carla base fournit la situationdu problème qui conditionne
toutprogrèsultérieur. Elle peutd'ailleursposséderelle-même une
valeurtrèsinégalede réalité. Elle peut être un préjugé, un malen-
tendu,uneillusion,une hypothèse mêmeconstruite parla pensée.
Mais ellepeutêtreégalementun phénomène effectivement donné
et assignabledansle réel,quelquechosed'expérimenté, un fait,
dontle contenusimplement n'estpas encoreanalysé.S'il y a une
formedéterminée, régléepardes loispourdirigerle progrèsdela
pensée,il est clair que, dans l'un commedans l'autrecas, elle
doitmeneravec une égale rigueurà des conséquencesqui sont
solidairesdela base et dont,par conséquent, la valeurde vérité
dépendentièrement de la vérité ou de la fausseté de cetteder-
nière.
Ce rapport de dépendance estsuffisamment connupar les modes

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306 REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

du raisonnement logique.Si celui-ciest en lui-mêmeexemptde


faute, peutappliquerle principe: « tellesprémisses,
on tellecon-
clusion». Si celles-làsontvraies,,
il fautquecelles-cile soientaussi.
Admettezà présentqu'on puisse accorderau processusde la
penséedialectiqueen généralla même portéede réalitéqu'aux
formesdu raisonnement logique,et il vientle principe: « telle
tel
base, développement dialectique». Si la base est réelle,si elle
reposesur un phénomène, un donné qui soit de quelque façon
« expérimenté », onestfondéà regardercommeégalementréelle
la démarchedialectiqueet à concevoir sa courbecommela struc-
turemobiledes choses.Mais si la base n'estassuréepar aucun
donnéassignable,sielle estelle-mêmedéjà le produit d'uneélabo-
rationconceptuelle, la démarchedialectiquedoit,elle aussi,être
suspectede s'écarterdu réel.
Si ensuite,dansles basesqui servent à Hegelpourses processus
dialectiques, on peutfairevoirune différence de cetteespèce,on
tientlà un premier critèrepourles diversifierselonleurvaleurde
dialectique réelle,peut-être mêmepourles séparerradicalement
en processus« réels» et « illusoires ». La portéede cetteperspec-
tive est assez évidented'elle-même.Nous aurionsici le moyen
d'éliminer de la philosophie hégélienne ce qui n'estplusqu'histo-
rique, transitoireet définitivement mort, et de mettre au clairson
rendement net en certitudes acquisesqui demeurent vivantes au
delà de l'histoire. Au regardde l'énormeinventaire de problèmes
que Hegel a légué, l'enjeu de notreentreprisepossède une
importance tellequ'aucuneffort - si détaillésoit-il- ne devrait
paraître excessifpour l'obtenir.

VI

qui nousoccupedemanderait
L'investigation elle-mêmeunevie
d'homme.Il estimpossible de l'exposerin extensoici, impossible
en généralpeut-êtrede l'exposer.Elle resterasans doutelong-
tempsencoreune tâche nonaccomplie.Voici quelquevingtans
que nous nous en occupons;et nouspouvonsdu moinsenregis-
treraujourd'huiquelques premiersrésultats.Ceux-cipeuvent
s'exprimerapproximativement, tandisque leurjustificationne le
peutpas : elle ne être
saurait acquise, en effet,que par le plus

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 307

minutieux examendes détails.Aussi nons en tenons-nous aux


principes, dans ce et
qui suit, invoquons-nous exemplesà
nos
titred'illustration plutôtque de démonstration.
Pour êtrebref: au coursd'une telleinvestigation, la Logique
hégélienneencourtde la manièrela plus sérieusele soupçonde
neconsister, en sa majeurepartie., qu'en une dialectiquesansfon-
dementdans la réalité.Cecivautbien davantageencorepourla
Philosophiede la Nature (évidencequi, il est vrai, n'est pas
neuveen ce domaineet se trahitdéjàpar les résultats).C'esttout
différemment que se présentent au contraire la Phénoménologie,
la Philosophiedu Droitet l'ensembledes coursultérieurs relatifs
à la philosophie de l'Esprit.Dans les domainesde l'Esprit,Hegel
se tienttoujoursau contactdes phénomèneset en a une vision
concrète.Sa dialectiquey est une pénétration effective dans la
chose: elle y justifiel'affirmation de Hegel qu'elleest,sans plus,
« l'expérience » que la conscience faitd'elle-même etde sonobjet.
C'estainsi que, avant tout,les « bases », les pointsde départ
sontdéjà des bases « expérimentées ». La dispositionde la con-
tradiction interne, la situationdialectiquedu problèmese mani-
festeici directement dans la manièredont l'hommeest misen
facedes choses,dontil les vit,dontil expérimente leuroriginalité
commeune espècede destinéedans son être et sa vie propres.
D'où l'actionvivanteque cettepartiedu systèmede Hegela exer-
cée surla sciencejuridique,surl'histoire, surla philosophie de la
religionet de l'art.D'où encore,d'un autrecôté, l'hostilité des
sciencesde la naturecontrele mêmesystème; d'où,enfin,l'aver-
sion, communemêmeaux théoriciens de la connaissance, pourla
et
Logique l'attitude, hostile sur toute la ligne, qu'a prise le
xixesièclefinissant à l'égardde la métaphysique en général.
Ce qui se reflètedans cetteévolution historiquen'estpas acci-
dentel.C'estunecritique juste en son fond, quoiqu'elledépassede
loin son but. Elle n'a que le tortd'ignorerses raisons,de se
mettre à l'œuvred'unemanièreinstinctive. C'estpourquoielle ne
s'arrêteà aucune limiteet n'a nul respectpour les résultats
acquis.Elle n'est pas autrechose,au fond,que ce « jugementdu
monde» qui, d'après la conceptionhégélienneprécisément, se
de
poursuit façon continue dans « l'histoire du monde ». Mais
elle est aussi injuste,dansla mesureoù elle est aveugle.Ce qui
est positif ne s'obtientque par une rigoureuseanalyse,et ce qui

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308 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

estpositif, c'estcela seul qui faitla valeurdes choses.Commen-


çons donc par là, dans la mesureoù des exemplesparticuliers
peuvent en donner uneidée.
Ce que veutdirecette« expérience » dans la dialectiqueressort
le plus nettement de la dialectiquefameusedu maître et du
serviteurdans la Phénoménologiede VEsprit. Le rapport
que Hegel développeici est primitivement humain; il est bien
connudansl'histoire;il est néanmoinssurprenant au plus haut
pointquand on l'éclairépar la pensée. 11se révèle, en effet, comme
unrapportessentiellement instablequi porteen luile germede la
dissolution et finitpar s'anéantir à la longuelui-même.On peut
l'exprimer ainsi d'unemanièrebrève,maistrèspeu hégélienne:
II est impossiblede détenirdu pouvoiret de « dominer» des
hommes,sans céderen mêmetempsdu pouvoirauxsujetset,par
là, se mettre dansleurdépendance. Inversement, il estimpossible
de servirun pouvoirdominateur, sans acquérirpar là-mêmedu
pouvoir sur ceux qui dominent. Le serviteurl'acquiertpar le
fait
simple que le maître a besoin de lui, de son travail,de sa
collaboration et finitpar ne pouvoirplus se passer de lui. Le
maîtrefaittravailler pourlui le serviteur ; par le faitil renonceà
son pouvoirimmédiatsur les objets de premièrenécessité,il
désapprend à les dominer.Que le serviteur maintenant s'en aper-
çoive et en fasse son profit : voilà précisément qui, déjà, metle
maîtredanssa main.Touten restantencoreserviteur et dans la
mesurejuste où il l'est, il est déjà le maîtredu maître;et le
maîtreen tantqu'il est le maîtreencore,estbienplutôtdéjà le
serviteur du serviteur. Qu'unjour le serviteur refusede servir,le
maîtreestle premierà en pâtiret à en périr,peut-être ; le servi-
teur,parcontre,n'enestnullement atteint;il est indépendant de
l'indépendance de son travail,de son savoir-faire. C'est lui qui, en
le
vérité,possède pouvoir.
Hegel développececi sous une formeplus rigoureuse,il est
vrai. Mais mêmedans cet exposé écourté?on sent nettement
encorele caractèredialectique de toutecetterelation. Il est même
instructif de constateravec quelle aisanceonpeutséparerla rela-
tionelle-mêmedes conceptshégélienssans lui enlevercependant
ce caractèredialectique.C'estque, précisément, nous n'avonspas
affaireicià unedialectiquedes concepts, maisà une dialectiquede
l'objetet de l'êtrequi s'accomplitabsolument, devantnosyeux,

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 309

dansce rapportdu maîtreau serviteur, - que, d'ailleurs,oui ou


non,nousla comprenions ainsi.La chosemême,donticiil s'agit,
contient en elle le conflit et dans la mesureoù - sous quelque
-
formeque ce soit nous sommesmaîtresou serviteurs dansle
concret de notreexistence, nous« expérimentons » dans la desti-
néede notreproprevie le conflit réel où s'affrontent nos qualités
de serviteur et de maître.Ce n'est pointainsi, d'une manière
théorique,commedes observateurset des juges, que nous
F « expérimentons », mais c'est à nos dépensque la relation
révèleson manquede stabilité et accomplitle mouvement « dia-
»
lectique par lequel elle se supprime elle-même. Et ainsila dia-
lectiqueque le philosophe saisitcomme le mouvement de ses con-
ceptset reproduitlogiquement danssa pensée est contenuedéjà
en faitdans le pointde départ,expérimentée et vécueà titrede
donnéeinitialedu problème.
Un autreexemplenonmoinscélèbreest celuide la dialectique
de la peinedéveloppéedans la Philosophiedu Droit. Le conflit
contenudans la notionde peine est très diversement interprété.
le
Hegel conçoit ainsi : comment fonder en droitla peinepuisqu'il
estde l'essencedu droitd'êtrelibertéet que la peine a la forme
d'une violence? Qu'on punisse à présentquia peccatimiest ou
ne peccetur - dansl'unetl'autre cas, on ne comprendpas com-
menton a le droitde punir.Cependantle droitetl'ordrepublic
nesauraientse maintenir sans le secoursde la peine.Il fautdonc
s'en prendreà ce conflitjustement.Il renferme les donnéesdu
problème tellesque peutles expérimenter sans cessela conscience
vivante dudroit.Et ainsila dialectiquehégéliennede la peinepart
d'un fait capital,assignabledansla viepubliqueelle-mêmeoù sa
démarche lui est préfigurée.
Si l'on considèreà présentla peine commeun tortfaitau
délinquant,on ne comprendpointcommentun deuxièmetort
puisse en supprimer un autre,précédemment accompli.Cette
difficultétombe,quand on considère la peine comme uneviolence
qui s'exercelégitimement. Dans ce cas,elle estdéjà une « seconde
violence» déclanchéepar une « premièreviolence» qui, précisé-
ment,est le crimecommis.L'acte du criminelfaitviolenceà
l'ordrejuridique,que le crimedéclarenul et non avenu.Mais,
attendu que l'essencedu droitconsisteà valoiretà êtreunordre
véritable des choses,le conflitréel est donné à l'intérieur même
Rev. Met*. - T. XXXVIII (no 3, 1931). 21

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340 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

du crimedansla mesureoù celui-cise produitau seind'unordre


juridiqueréelet préexistant. En dehorsde cet ordreles actesde
l'individune sontpas pluslégitimesqu'illégitimes. Le crimeest
doncune violencecontraireà la formeet à l'ordreétablide la
liberté.De ce pointde vue la peineapparaîtcommeune simple
restauration de la liberté.Elle l'est dans la mesureoù l'ordre
communde la libertéopposepar elle une secondeviolenceà la
violencecommise.C'est la restitution de l'étatde droit.Elle l'est
à tel pointque, par l'expiation, elle faitrentrer dans cet étatle
criminel lui-même.
Considéréedans son processuslogique, cettedialectiqueest
l'exposé d'unrapportvéritable, existant dansla vie communeet
donnantnaissanceà une suited'événements toutaussiréels.En
conséquence, c'est une dialectiquedonnée,susceptibled'être
expérimentée dans le devenir et la viemêmedu droit.En sa pré-
sence,il estridiculede justifier la peineaprèscouppar une théo-
riesoitde la prévention, soitde la réparation. Elle n'a nulbesoin
d'êtrejustifiée parcequ'elle est le mouvement vivant du droitéta-
bli. Que ce mouvement, en faced'uneinjusticecommise,ne peut
conduirequ'à sa suppression, voilàqui découlede l'essencemême
du droit.
Les deuxexemplesproposésontété choisisen raisonde l'inté-
rêtd'actualitéqu'ilsprésentent dansla réalitéde la viepublique,
ou de « l'Espritobjectif », pourparlercommeHegel.On saitassez
la répercussion produite par la dialectiquehégélienne de la peine
dansles théoriesdudroit,voiremêmedansla conscience juridique
vivanteet dans la législation: sonactionhistoriquene s'est pas
faitattendre. L'influence de la dialectiquedu « maîtreet du ser-
»
viteur semble moins connue,maisl'efficacité actuelleen est plus
grandeencore,s'il se peut: il suffit de se rappelerque la théorie
marxiste de la luttedesclassesen estsortie.Puisquecettethéorie
jusqu'à l'heure présenteestintimement liée à l'évolution sociale,
on peutdirequ'enpassantpar elle,cettedialectique a déterminé
profondément la transformation contemporaine de la vie écono-
se
miqueet politique.L'un etl'autrede ces faitsne comprend que
si l'on prendau sérieuxle caractèrede réalitéde la dialectique
quiyaboutit. C'estdirequedanscescasHegeljustifiesa prétention
d'exprimer parson développement logiqueun mouvement propre
des choses.La domination etla servitude absoluesconstituent un

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 311

rapportinstablequi, de lui-même,tendà se supprimer et à se


transformer en un autrerapport.La mêmeinstabilité caractérise
l'actioncontraire à un ordrejuridiqueétabli; en violantuntout
donné,elle dirigesurelle-même la forceinternequi ordonnece
toutetsuccombeh sa puissancede contrainte.
A partirde là, on s'aperçoitfacilement que la mêmechosevaut
la en où
pour dialectique général,partout Hegel s'attaque aussi
directement à la réalitédonnéedans l'expérience, et cela signifie
que toutela dialectiquequi se développedans les domainesde la
vie spirituelle,juridiqueet économique, dans ceux de l'art,de la
religion et de l'histoire, mérite en gros d'être considéréecomme
unedialectique duréel.A-t-elle réussiégalementbienpartoutetla
structure véritable de la réalitéspirituelle a-t-ellepartoutétébien
comprise et mise en valeur? C'est là, évidemment, uneautreques-
tion.Il doitsubsister icibiendes nuancesvariéesqu'ilfautlaisser
aux analysesprécisesde détaille soind'apprécier.Mais cela ne
modifie en rienle principe acquis: toutecetteespècede dialectique
se révèlecommeune sourced'intuitions qui pénètrent profondé-
mentdans le réel, que la pensée non-dialectique elle-mêmene
peutméconnaître. Et cet étatde choses est d'autantplus signifi-
catifque la philosophiede l'esprit,à notreépoqueprécisément,
commenceseulementà prendreun développement de grande
envergure : nous avons toutes les raisons de recueilliret d'utiliser
chaque fragmentqui subsiste d'un travail accomplidans ce
domaine.

VII

positifde mise en valeurdemandeque l'on se


Mais cet effort
metteen garde,avectouteslesressources de la critique,contreles
dangersspéculatifs que présentelapenséedialectique. Pourcette
raison, l'enversnégatif de l'affirmation
de tout à l'heurea une
importance égaleet exiged'êtredémontré. La dialectiqueperdle
contactavecle réelquandelledevientconstructive et quand,dans
la Logique,Hegel la développepouren fairele fondement méta-
physique de toute concrète.
réflexion
On peutfairevaloirici,commeexemple-type, la dialectiquede
»
« l'Êtreet du Néant par laquelleHegel faitdébutersa Logique.

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312 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

Voici quelle est sa marche: L'Être pur ne peut se caractériser


autrement que le purNéant.Rienne le limite;il ne se distingue
de rien,il n'a aucunedétermination propre.La mêmechosevaut
pourle Néant.La penséeprocèdealorsen partantde la différence
de l'Êtreetdu Néant.Mais elle ne peutla retrouver en eux,quoi-
la
qu'elle présuppose. Pour elle, l'Être et le Néant se fondent l'un
dansl'autre.Orle passage du Néantà l'Êtreest génération, celui
de l'Êtreau Néant,corruption. Ensemble, ils constituent le devenir.
Dans le devenirse faitdoncleurunion,en lui se trouvela forme
véritable et commune de leurexistence.
Deux pointstrahissent cettedialectique.D'abordl'argumenta-
tionprocèdedu mouvement de la penséeà celuides choses.C'est,
en effet, le « concept» supposéde l'Êtrepur qui ne se distingue
pas du« concept» du purNéant.Ce quise « confondh donceffec-
tivement, ce ne sont que les concepts,en touterigueur.L'Être
etle Néanteux-mêmes, si tantestqu'ilsexistentà l'état« pur»,
se fondent-ils l'undans l'autrede la mêmemanière?C'estlà pré-
cisément ce quine ressortpas de la fusiondes concepts.Or cette
« fusion» mêmequi s'accomplit dansla penséeentrelesconcepts,
onla faitpasserpourundevenirontologique danslequel l'Êtreetle
Néantseraientcontenus désormaiscommedes moments. De toute
évidence,un moment purement conceptuel est ici transposédans
l'ordreontologique. Mais le passage ontologique estimpossible à
découvrir.
Et, en secondlieu, où se trouvedoncici le pointde départ,la
« base » de toutecette dialectiqueconceptuelle? Mais en quel
lieu du mondel'Êtreetle Néantpursont-ils doncdonnés?Oùdonc
se présentent-ils commedes phénomènes? Nullepartailleursque
dansla seulepensée,dansl'abstrait. Et même le conceptsupposé
du devenirne correspond en aucunefaçonau devenirde l'expé-
rience.Ce qu'on suppose,c'estle vieuxconcept,antérieuraux
Éléates,d'undevenirqui signifie unegénération à partirdu Néant
et une destruction qui est un retour au Néant. Contre ce concept
:
se dirigeaitdéjà le principede Parménide Ex nihilo nil fit,
etaucuneépoquepostérieure n'a pluspule reprendre impunément.
MaisHegel admetce conceptcommesi jamaisonne l'avaitréduit
à l'absurde.Le devenirque seul nous connaissonsdans l'expé-
rienceest foncièrement autre.Là jamaisrienne naîtde rienmais
toujoursde quelqueautrechose,et, de même,jamaisrienne dis-

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIALECTIQUE DU RÉEL. 313

paraîtabsolument, maistoutechosesans exception se transforme


en uneautre,égalementréelle.La natureestle grandcourantde
cettetransformation.
Ainsicettedialectiqueperdle contactdu réelpourdeuxraisons
et ceci nonobstant l'intégrité de sa démarchelogique.Elle ne
reposepas sur le fondement solide d'un phénomèneréel, mais
elle planedans le vide absolu,dégagée de toutlien. Pour cette
raisonelle est inaccessibleà une critiqueinterne.Sa correction
immanente n'assurepas sa véritétranscendante, c'estune dialec-
tiquepurement On
conceptuelle. peut confirmer cela à l'aide de
nombreux et
exemples, pour n'en retenir qu'un,parla dialectique
tantadmiréedu Finiet de l'Tnfmi. Ce qui la trahitsurtout, c'estle
conceptdu devoirêtreque Hegelattacheà toutechosefinie.Elle
estpousséeà se dépasserelle-même, se heurteà sespropres limites
et cettepoussée se figedans un pur devoirêtre.Ce conceptdu
Finin'estpas dégagé des chosesfinies.Carcelles-cifontpreuve
d'une parfaiteindifférence à l'égard de leur fmitude.Il est
emprunté àia conception téléologique de l'univers, qui,au delàdu
Fini, admet une « destination » à l'Infini. Si Ton accorde ce pos-
tulat, le reste est cohérent avec soi-même etla dialectique concep-
tuelled'unFinicomprisde cettemanières'acheminelogiquement
versl'Infini, sansavoirpourautantunevaleurde réalité.
Le mêmespectacle,grossiseulement, s'offreà noushproposdu
« fauxInfini». Celui-ciexclutle Fini,en estlimitéparconséquent
et,de cettemanière,est Finilui-même.Le Fini, parcontre,tend
toujoursau delà de lui-même;il est doncInfinien tendance.Dans
ces deuxaffirmations, la pensée décritmanifestement un cercle.
Et c'estce cercleque Hegelconsidère maintenant comme« l'Infini
véritable» atteint parla pensée.D'une façonplusimmédiate que
partout ailleurson s'aperçoitici comment le mouvement des con-
ceptsest prispourunmouvement des choses Et commetoutà
l'heure, la « base » est défaillante. Car,d'unepart,il n'yapas d'ex-
périence d'un phénomène fini,qui,en tantque tel,contiendrait un
devoir-ètre. D'autrepart,il n'ya pas de progrèsinfini quechacune
de ses étapesrendrait fini.Enfinl'Infini actuelqui està la base de
ce progrèsn'estpointun Infinicyclique.Ce sontlà autantde pos-
tulatsmétaphysiques empruntés à des niveauxd'existence biensu-
périeurs, à
(etplusprécisémentl'existence spirituelle)aveclesquels
onveutqu'ilsprésentent une analogiedesplusproblématiques.

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314 REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

Nousretrouvons icile mêmetableauque dansle cas du « deve-


nir». La démarchede la dialectique est correcteen elle-même.
Du pointde vueconceptuel, elle n'estpas seulementexemptede
reproche,mais possède encorequelque chose qui emportela
conviction, commeen témoignel'impression profondequ'à pré-
sentellen'a pas cesséde produiresurde nombreux espritsdoués
de pénétration logique. Mais cette nécessité interne ne se soutient
pas pardes faits; c'esttoujoursle mêmeessorde la penséedans
le vide absolu.
De touttempsla dialectiqueeutla réputation d'êtreun purjeu
de l'esprit.La luttede Platoncontrela sophistiqueétaitdéjà
dirigéeen grandepartiecontredes toursde passe-passedialec-
tiqueset la reprisede cetteluttepar la Logiqued'Aristote est
bienconnue.Néanmoins, plus d'un des raisonnements fallacieux
des sophistesest un paradoxebienfondé,construit avec toutela
rigueurlogiquequi, à bon droit, attiretoujours à nouveau l'intérêt
des espritsles pluspénétrants. C'estqu'il y a ici un problème
purementlogique et formel, posé par l'apparitionde la contra-
dictiondans le développement d'unconcept.Ce problèmemérite
effectivement une discussionspéciale; celle-ciest d'autantplus
nécessaireque, justementdans ces cas de pures constructions
de concepts, la dialectiqueconceptuelle atteintau plushautdegré
de rigueurlogiqueet de perfection formelle.
Toutesles démarches dialectiques que Hegel accomplitdans la
Logiquene présentent pas, il est vrai,une perfection aussi for-
melle.Certainesen approchent pourtant de manièreinquiétante.
Et cela seul,cetteperfection formelle précisément, devraitsuffire
à noussurprendre. En outre,danschacuned'elles se manifeste
clairement la contradiction interne, inhérente au concept,et cha-
que fois,la dialectiquecommence pardégagercettecontradiction.
C'est en cela qu'on a crureconnaître la maîtrisede Hegel.
Mais elleest suspecte.La contradiction, par son essence,appar-
tientà la sphèredes penséeset des concepts.Pour « contredire »
il faut « dire » : la contradiction, en bonne logique,suppose le
jugement.Des conceptset desjugementspeuventse contredire ;
cela va de soi parceque touteaffirmation les meten œuvre.Mais
des choses,des événements, des rapports réelsne le peuvent pas,
à la rigueur.A leur niveau,il ne peutêtrequestionde dire,de
juger,d'énoncer ; nide contredire, par conséquent.

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N. HARTMANN. - HEGEL ET LA DIAXECTIQUEDU RÉEL. 315

Ce qu'onappelle,trèsimproprement, contradiction dans la vie


et dansla réalitén'estpas le moinsdu mondeune contradiction,
mais,à la vérité,un conflit.Des forces,des puissances,des ten-
dances,des loishétérogènes elles-mêmes se heurtent violemment
dans beaucoup,sinon danstousles domainesdu réel, mais en
toutcas dans l'ensemblede ses formessupérieures. Un telconflit
estunerépulsion réellequi peutrevêtiraussil'aspectd'uncombat
et mêmed'une lutteouverte.Mais il ne ressembleen rienà la
contradiction, carle conflit n'opposejamaisA et non-A,un terme
positif à un terme négatif : c'est bienplutôtdu positif que toujours
il dressecontredu positif.En termesde logique,ce rapportest
contraire plutôtque contradictoire, à ceciprèsque l'opposition de
contrariété estelle-même insuffisante parcequ'ellenerendpas en
mêmetempsle dynamisme de la répulsion réelle.
A prendreles chosesà la rigueur- et d'un pointde vue for-
mel- une dialectiqueconceptuelle construite sur le rapportde
contradiction ne peutabsolument jamais exprimeradéquatement
unedialectique réelle.La pensée,il estvrai, peut avoirune ten-
danceà transformer, par des formules conceptuelles, unerépul-
sionréelleen contradiction logique.Mais par là même,et dansla
mesure où elle la faitavancer,elle faussesa connaissancedu
rapportréel. Par la formemêmede son aspiration, ellepasse dès
le principeà côtédes choses.
Si l'on appliquece pointde vue à la dialectiquehégélienne, il
va compléter l'impression que plus hautnous en avionsacquise.
La correction formelle avec laquelle s'y présentela contradiction
se dégradede la manièrela plusvariée. La Logique maintient
avec le plus d'exactitudel'élaboration rigoureusede la contra-
diction; consciemment elle la pousse à boutet, d'une manière
générale,elle travailleavec la précision la plus grande.Et,parla
même,la prétention de sa dialectiqueà s'appliquerau réel perd
de sa force.Cettefacilité justement aveclaquellesurgitla contra-
dictiontrahitune dialectiqueconceptuelleà l'envol capricieux,
éloignéedu terrainsolidede ce qui est donné dans l'expérience.
Et seulle niveauspéculatif où s'élèvel'abstraction et oùlesfaitsne
peuventplusguèreintervenir, empêched'apercevoir le dangerde
planer dans le vide.
Il en va toutautrement dansla Phénoménologie, dans la Philo-
sophiedu Droitet de V'Histoire,...etc. Assez souventla dialec-

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316 BEVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

tiquene sembleici qu'esquisséedansses grandeslignes. Elle se


faitplutôtdescriptive, découvredes dissensionsde touteespèce.
Mais rarement elle les pousseau boutde leurformulation concep-
tuelle.Et mêmelà où les concepts, parleurforme, se rapprochent
du rapportde contradiction, on aperçoitencorederrièreeux une
relationréelle qui, sans conteste,présentele caractèred'un
conflit de deuxtermeségalement positifs.Gela est facileà vérifier
dansla relationdu maîtreet du serviteur. Sans doutel'essencedu
« maître» contient aussile faitqu'il est« non-maître » ; maisc'est
sous un rapportdifférent qu'il est Tun ou l'autre. De mêmele
«serviteur», dans un sens différent, est « non-serviteur». Les
deuxchoses,en effet, sontcomprisesdans la totalitédu rapport
complexe.Ce qui a l'air d'une contradiction est bien plutôtle
conflitpositifdes moments dans cette relation totale. Le pouvoir
que le serviteur acquiert sur le maître n'est pas identiqueà
celuique le maîtrepossèdesurlui.Logiquement l'unne supprime
pas l'autre: ils ne se contredisent pas.
D'unemanièregénérale,voicicommenton peut exprimerles
situations qu'olïïela dialectiquehégélienne.Plus y est rigoureu-
sementélaboréela contradiction, plus sa démarche logiquey est
parfaite,moins elle peutprétendre à valoir dans le réel. Plus la
contradiction en elle s'efface,plusla démarche logiquey cèdela
à
place la description d'un phénomène, il
plus fautattribuer de
légitimitéà sa prétention d'êtreune dialectiqnedu réel. La con-
tradictiondansles conceptsn'exclutpas, il estvrai,le conflit dans
les choses; mais il le garantittout aussi peu. Par contre,on
n'estassuréd'un conflit et du « mouvement » des chosesqui en
résulteque là où le conflit, sans déformation logique,se mani-
festeen tantque tel dans les phénomènes.Et il ne se montre
que là où s'efface la dialectiqueconceptuelle, fondéesur la con-
tradiction sanslaquelleelle ne sauraitque faire.Car là où celle-ci
se retire,elle faitapparaître la structuredes chosesetla répulsion
réellequi leurest intérieure.
Nicolai Hartmann.
(TraduitparM. R.-L.Klee.)

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