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LA RÈGLE DE MAJORITÉ EN DÉMOCRATIE : ÉQUITÉ OU VÉRITÉ ?

Charles Girard

Presses de Sciences Po | Raisons politiques

2014/1 - N° 53
pages 107 à 137

ISSN 1291-1941

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Pour citer cet article :
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Girard Charles, « La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? »,
Raisons politiques, 2014/1 N° 53, p. 107-137. DOI : 10.3917/rai.053.0107
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dossier
La règle de majorité
en démocratie :
équité ou vérité ?
Charles Girard

Pilate lui dit : « Donc tu es roi ? » Jésus répondit : « Tu le dis : je suis roi. Je ne
suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité.
Quiconque est de la vérité écoute ma voix. »

Pilate lui dit : « Qu’est-ce que la vérité ? » Et, sur ce mot, il sortit de nouveau et
alla vers les Juifs. Et il leur dit : « Je ne trouve en lui aucun motif de condam-
nation. Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la
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Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » Ils vociférèrent de

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nouveau, disant : « Pas lui, mais Barabbas ! » Or Barrabas était un brigand.
Évangile selon Saint Jean, 18, 37-40

L es démocraties modernes ont fait du vote à la majorité leur mode


privilégié de prise de décision. La souveraineté du peuple se traduit
ainsi dans la pratique par l’autorité des décisions majoritaires. Celles-ci
s’imposent à tous tant qu’elles respectent les bornes établies par le cadre
constitutionnel : les membres de la minorité ont, comme ceux de la majo-
rité, l’obligation de leur obéir. L’autorité reconnue aux décisions prises à
la majorité ne va pourtant pas de soi pour des régimes qui font du consen-
tement individuel le fondement ultime de la légitimité et qui entendent
traiter chaque individu comme distinct et égal aux autres. Là où l’obten-
tion de l’unanimité concilie le principe du consentement et le principe de
l’égalité, en réalisant l’accord de toutes les volontés, le vote majoritaire, à
l’inverse, satisfait la volonté des uns en frustrant celles des autres – et le
fait que les premiers soient plus nombreux que les seconds n’abolit pas
cette asymétrie.
Il n’est dès lors guère surprenant que la majorité ait pu souvent appa-
raître comme un simple pis-aller, un substitut rendu nécessaire par la
rareté extrême de l’accord de toutes les volontés. Exiger l’unanimité revien-
drait en effet à accorder à chacun un droit de veto et à rendre en pratique
impossible toute prise de décision dans les groupes de grande taille. Cette
justification pratique de la substitution de la majorité à l’unanimité comme
mode privilégié de prise de décision, fréquente dans la pensée politique
moderne, est formulée notamment par Sieyès. « L’unanimité étant une
chose très difficile à obtenir dans une collection d’hommes tant soit peu
108 - Charles Girard

nombreux, elle devient impossible dans une société de plusieurs millions d’indi-
vidus. L’union sociale a ses fins ; il faut donc prendre les moyens possibles d’y
arriver ; il faut donc se contenter de la pluralité 1 », c’est-à-dire du plus grand
nombre. La majorité « se substitue, avec raison, aux droits de l’unanimité 2 ».
Cette motivation pratique ne saurait toutefois suffire à justifier le recours à la
règle majoritaire, car il faut encore expliquer pourquoi cette règle, plutôt qu’une
autre, devrait ainsi remplacer l’impraticable unanimité. En effet, si cette règle
« n’est qu’une convention commode », mais arbitraire, un arrangement « sans
lien intelligible avec le principe de la légitimité 3 », qui résiderait soit dans
l’unanimité, c’est le pouvoir moral communément reconnu à la majorité
d’émettre des commandements obligeant la minorité qui se trouve menacé.
Cette difficulté n’est pas aisément résolue. On peut certes prétendre fonder
la règle de majorité sur une clause implicite dont l’adoption unanime serait
présupposée par l’association politique. Sieyès affirme ainsi que l’acte d’asso-
ciation, « qui exige l’unanimité », consiste en « une convention tacite ou for-
melle de reconnaître pour loi la volonté de la majorité des associés 4 ». L’autorité
reconnue aux décisions de la majorité ne tiendrait donc pas seulement à ce
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qu’elle s’exerce dans les limites constitutionnelles prévues par une « volonté
unanime et primitive 5 », mais aussi à ce qu’elle est autorisée par cette volonté,
et réalise ainsi, à chaque décision prise, « une sorte d’unanimité médiate 6 ».
Même si l’on laisse de côté les difficultés associées à la thèse selon laquelle
l’appartenance à une association politique vaut consentement à un hypothé-
tique acte d’association primitif, un tel raisonnement reste toutefois incomplet
si l’autorisation par cette clause de la règle de majorité, plutôt que d’un autre
mode de prise de décision, n’est pas justifiée. L’autorité ne saurait certes échoir
à la seule volonté unanime, mais pourquoi reviendrait-elle à la volonté
majoritaire ?
L’effort pour fonder l’autorité des décisions majoritaires peut emprunter
deux voies différentes, car le mode de prise de décision privilégié peut présenter
deux avantages distincts : celui de traiter procéduralement les volontés indivi-
duelles de façon égale, même si volontés minoritaires et volontés majoritaires
se trouveront finalement dans un rapport d’inégalité ; ou celui d’aboutir à un
résultat sur lequel les volontés individuelles auraient pu s’accorder, même si
elles ne s’accorderont pas en pratique. Alors que l’unanimité permet en théorie
de réunir le traitement égal des volontés et l’identification d’une décision
reconnue par tous comme bonne, la procédure décisionnelle s’y substituant en

1 - Emmanuel-Joseph Sieyès, Préliminaires de la constitution française, Paris, 1789, p. 38.


2 - Ibid.
3 - Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ? Esquisse d’une théorie de la délibéra-
tion politique », Le débat, vol. 33, 1985, p. 74.
4 - Emmanuel-Joseph Sieyès, « Limites de la souveraineté », 1794-1795, in Pasquale Pasquino,
Sieyès et l’invention de la constitution en France, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 177.
5 - Ibid., p. 178.
6 - E.-J. Sieyès, Préliminaires de la constitution française, op. cit., p. 38.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 109

pratique ne paraît pouvoir satisfaire au mieux que l’une de ses exigences. Ainsi
la règle de majorité peut-elle être justifiée soit par son rapport à l’équité, si elle
traite les opinions exprimées plus équitablement que ne font les autres procé-
dures disponibles, soit par son rapport à la vérité, si elle permet mieux que les
autres d’identifier une bonne décision, qui soit telle qu’elle devrait susciter le
consentement de chacun.
La pensée démocratique contemporaine a souvent privilégié la première
voie pour fonder l’autorité des décisions majoritaires : parce que le vote à la
majorité absolue non qualifiée donne un poids égal à chaque voix, et assure
que le plus grand nombre l’emporte sur le plus petit, il paraît constituer une
procédure équitable. Dans cette perspective, c’est parce qu’elle traite les citoyens
en égaux que la procédure majoritaire les oblige, et qu’ils doivent normalement
obéir à son résultat, même lorsqu’ils le désapprouvent 7. Lorsqu’il s’agit de
choisir un président, d’opter ou non pour l’énergie nucléaire, d’autoriser ou
non la vente d’organismes génétiquement modifiés, de dépénaliser ou non
l’interruption volontaire de grossesse, d’adopter ou non un traité constitu-
tionnel, le droit accordé à la majorité d’imposer son choix à tous ne dépendrait
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pas de ce qu’elle donne raison aux opinions justes, mais de ce que les citoyens
ont été traités en égaux dans la prise de décision, dans la mesure où ils ont eu
des chances égales d’influencer son résultat.
À l’inverse, la tentative pour justifier le recours au vote majoritaire en invo-
quant son aptitude à identifier ce qui constitue une bonne décision (souvent
définie comme celle qui pourrait ou devrait en droit faire l’objet d’un accord
unanime) suscite une complication considérable. Elle implique de distinguer
un critère permettant de faire le partage entre bonnes et mauvaises décisions
et par là d’accorder une valeur inégale au contenu des différentes volontés
individuelles. Or, si les opinions politiques peuvent être départagées en fonc-
tion de leur justesse, donc de leur rapport à la vérité, il devient difficile d’expli-
quer pour quelle raison elles devraient être traitées équitablement et se voir
toutes accorder le même poids. L’approche épistémique, visant à justifier le
choix de la procédure décisionnelle par son aptitude supérieure à produire de
bonnes décisions, paraît ainsi menacer la justification de la règle majoritaire,
car celle-ci paraît indifférente au contenu des opinions.
Il faudrait donc opter pour l’une de ces deux voies : choisir un mode de
prise décision qui traite de façon égale les volontés indépendamment de leur
contenu ou au contraire en choisir un qui cherche à favoriser l’opinion juste
au détriment de l’égalité de traitement. Entre la vérité et l’équité, la démocratie
devrait choisir, et elle ne pourrait en outre opter pour la première qu’en dis-
créditant la règle de majorité, au risque de se perdre elle-même. Contre cette
thèse, défendue par de nombreuses théories contemporaines, cet article entend

7 - Nous laisserons de côté ici la question de la désobéissance civile, en précisant simplement


qu’à l’autorité, c’est-à-dire au pouvoir moral de produire des commandements, correspond la
présomption d’une obligation à obéir à ces commandements incombant à ceux qui y sont soumis
– présomption qui peut toutefois être mise en échec par d’autres considérations y compris
quand l’autorité de l’instance qui formule un commandement est établie.
110 - Charles Girard

au contraire montrer que la justification de la règle de majorité ne peut pas


davantage faire l’économie de considérations épistémiques qu’elle ne peut
renoncer à l’exigence procédurale du traitement égal des volontés. S’il est vrai
que la règle de majorité doit être préférée aux autres modes de prise de décision
(ce que nous n’entendons pas démontrer), alors ce doit être parce qu’elle est
le seul à satisfaire en même temps, autant que cela est possible, le souci de
l’équité et celui de la vérité.
Nous commencerons par établir l’insuffisance de la défense sceptique de la
démocratie, qui fonde l’autorité des décisions majoritaires sur l’égale valeur
des opinions individuelles (1), avant de montrer pourquoi les justifications non
épistémiques de la règle de majorité échouent dans le cadre démocratique (2).
Nous considérerons ensuite les conditions d’une justification épistémique de
cette règle, en précisant le rapport que les décisions politiques entretiennent
avec la vérité (3), en définissant les conditions d’un procéduralisme épisté-
mique cohérent (4) et en évaluant l’apport épistémique du vote à la majo-
rité (5). Enfin, nous montrerons qu’une telle justification des procédures
démocratiques ne conduit pas à remettre en cause leur équité procédurale (6),
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du moins lorsqu’elle procède de la perspective faillibiliste qui donne son sens
à la règle de majorité (7).

I. La tragédie démocratique : scepticisme ou fanatisme

L’idée que la défense de la démocratie exige que l’on renonce à départager


les opinions en conflit du point de vue de leur vérité est formulée avec force
par Hans Kelsen. La réflexion du juriste sur la nature et la valeur de la démo-
cratie s’achève sur les lignes de l’Évangile selon Saint Jean, citées en exergue,
qui narrent la confrontation entre Jésus et Pilate 8. Kelsen voit dans cette scène
le symbole de la tragédie démocratique. Pilate, parce que romain, représente
une civilisation devenue sceptique, doutant de toute vérité et habituée à penser
démocratiquement. Lorsque Jésus, accusé de se donner pour le roi des Juifs,
lui est présenté, il renonce à chercher la vérité et à juger par lui-même : alors
même qu’il ne voit pas de motif de condamnation, il abandonne la décision à
la foule, en provoquant un plébiscite. Jésus, de son côté, parce qu’entièrement
certain d’être le fils de Dieu, revendique une autorité sur les Juifs, en se disant
leur roi – autorité qui ne dérive en rien du consentement de ceux qui réclament
sa mort, mais de ce que sa voix est celle de la vérité.
Le croyant pourra voir dans cette scène, s’il accepte la caractérisation qu’en
offre Kelsen, le meilleur des arguments contre la démocratie : elle sacrifie la
vérité, car elle ne lui reconnaît aucune autorité particulière, préférant confier
le pouvoir de décider au plus grand nombre. Mais cette objection ne porte que
si l’on peut savoir avec certitude qui dit le vrai : refuser la démocratie parce

8 - Hans Kelsen, La démocratie. Sa nature – sa valeur, trad. fr. Charles Eisenmann, Paris,
Dalloz, 2004 [1929]. Voir également Hans Kelsen, « Fondations de la démocratie. Extraits sur la
règle de majorité », trad. Philippe Urfalino, dans le présent volume de Raisons politiques, p. 23-26.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 111

qu’elle menacerait la vérité – la rejeter éventuellement par la violence – suppose,


souligne Kelsen, que l’on soit aussi sûr de ce qu’est la vérité politique que
pourrait l’être le Fils de Dieu.
La tragédie démocratique se jouerait ainsi dans l’opposition entre deux
figures : le sceptique, qui a renoncé à toute vérité absolue et peut donc prôner
la valeur égale des opinions, et le fanatique, qui à l’inverse a la certitude de
détenir la vérité absolue et peut donc refuser toute valeur aux autres opinions
que la sienne. Seul le sceptique pourrait être démocrate, c’est-à-dire reconnaître
l’autorité des décisions majoritaires, mais il lui faudrait pour cela renoncer à
toute vérité certaine. « La cause de la démocratie apparaîtra désespérée si l’on
part de l’idée que l’homme peut accéder à des vérités et saisir des valeurs abso-
lues 9 ». Si l’on admet que de telles vérités et valeurs sont accessibles, raisonne
Kelsen, on ne saurait éviter de confier l’autorité politique à ceux qui sont le
mieux à même de les atteindre. Si certains savent ce qui est vrai et bon, comment
leur refuser en effet le droit de prendre les décisions politiques qui s’imposeront
à tous ? Or il apparaît pour le moins improbable que la majorité soit la plus
compétente en la matière. Dès lors que l’homme est supposé pouvoir connaître
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des vérités et appréhender des valeurs absolues, il suffit en réalité « de douter
que la connaissance du vrai et du bien ne soit accessible qu’au peuple, à la
majorité 10 » pour remettre en cause le fondement de la démocratie. C’est pour-
quoi il y a une connexion directe entre la conception « métaphysico-absolu-
tiste 11 » du monde, selon laquelle on peut décider de façon certaine de ce qui
est bien et mal, et l’absolutisme ou l’autoritarisme politiques, qui reconnaissent
l’autorité absolue de celui ou de ceux supposés détenir la vérité absolue. À
l’inverse, « l’idée démocratique suppose une philosophie relativiste 12 », c’est-
à-dire, selon Kelsen, un scepticisme politique. Seul le scepticisme, qui nie toute
certitude à propos de vérités politiques, permettrait d’abandonner à la majorité
des citoyens (ou de leurs représentants) le pouvoir de décider.
La défense kelsenienne de la règle de majorité ne prend sens que dans cette
perspective. La seule justification raisonnable de la règle majoritaire, qui
constitue à ses yeux tout au plus une « approximation de [l’] idéal premier 13 »
de la démocratie, tiendrait à ce qu’elle maximise le nombre d’individus dont
la décision collective préserve la liberté, tant qu’ils ne changent pas d’avis du
moins. Même si tous les individus ne peuvent pas être libres, c’est-à-dire être
gouvernés par des lois conformes à leur volonté individuelle, « le plus grand
nombre possible d’entre eux doivent être libres » : il faut donc « un ordre social
qui ne soit en contradiction qu’avec la volonté du plus petit nombre possible
d’entre eux 14 ». Or seule la règle de la majorité absolue (plutôt que relative) et

9 - Hans Kelsen, La démocratie..., op. cit., p. 110.


10 - Ibid., p. 109-110.
11 - Ibid., p. 111.
12 - Ibid., p. 112-113.
13 - Ibid., p. 6.
14 - Ibid., p. 9.
112 - Charles Girard

simple (plutôt que qualifiée) assure que les volontés individuelles en accord
avec la décision prise soient plus nombreuses que les autres, qui se trouvent
en conséquences contraintes 15. Le raisonnement de Kelsen suppose que la
valeur politique égale des opinions a été posée : c’est seulement si le contenu
des volontés n’est pas pertinent pour les départager qu’il devient possible de
le faire selon un principe simplement arithmétique. L’agrégation opérée par le
vote majoritaire compte les opinions exprimées mais ne les pèse pas : elle ne
leur reconnaît qu’une valeur numérique.
La position sceptique, qui soutient notamment cette défense de la règle de
majorité, n’est toutefois guère satisfaisante, car si elle rend possible la démo-
cratie elle ne peut pas véritablement la justifier. L’adoption d’une « philosophie
relativiste » interdit en effet de justifier les procédures et dispositifs caractéris-
tiques de ce régime, à commencer par la règle de majorité elle-même. Si toutes
les opinions se valent du point de vue de la vérité, il devient certes possible de
les soumettre à la règle majoritaire afin de minimiser le nombre des volontés
en contradiction avec la décision politique ; de même qu’il est possible de les
laisser toutes se faire entendre grâce au régime juridique de la liberté d’expres-
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sion, ou encore de les protéger contre les abus de la volonté majoritaire, via
des droits individuels tel le droit à la liberté de conscience. Tout cela, le scep-
tique peut l’admettre, mais il ne peut pas le justifier face à l’adversaire de la
démocratie, car il ne peut pas lui expliquer pourquoi il faut qu’il en soit ainsi.
Il lui faudrait pour cela faire appel à des valeurs, telles l’équité, la liberté ou
l’égalité, à propos desquelles par hypothèse les certitudes font défaut. Le rai-
sonnement kelsenien en faveur de la règle majoritaire, par exemple, repose sur
un principe de maximisation du nombre des volontés libres et donc sur une
vision particulière de la valeur de la liberté, qui est simplement posée. Même
celui qui affirmerait qu’une procédure doit être choisie pour elle-même en
refusant de justifier ce choix par l’appel à une valeur ne pourrait l’éviter,
puisqu’il érigerait par là-même la procédure elle-même en valeur.
La faiblesse de la position sceptique tient à ce qu’elle n’attribue par défi-
nition qu’une « validité relative » aux jugements de valeur : « des jugements
de valeur opposés ne sont exclus ni logiquement ni moralement 16 ». Ce pos-
tulat permet de protéger les opinions minoritaires ou encore de gouverner
par des compromis entre l’opinion majoritaire et les opinions minoritaires,
car la valeur de l’une ne saurait être invoquée pour invalider les autres. Mais
il prive en même temps de tout fondement le choix de ces protections et de
ce mode de gouvernement, et plus largement le choix de la démocratie elle-
même, qui est condamné à rester ultimement arbitraire. Pour le sceptique,
« les jugements de valeur en général (...) et en particulier le jugement selon

15 - En effet, si moins de la moitié des suffrages peuvent emporter la décision, soit parce que
la majorité simple suffit dans une configuration à plus de deux options, soit parce qu’une majorité
qualifiée est exigée et qu’une minorité peut en conséquence exercer un pouvoir de veto, il n’est
plus vrai que le nombre de volontés en accord avec la décision prise est plus important que le
nombre de volontés qui se trouvent en désaccord avec elle.
16 - Hans Kelsen, « Fondations de la démocratie... », art. cité, p. 33.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 113

lequel la démocratie est une bonne, voire la meilleure forme de gouverne-


ment, ne peuvent être prouvés par le moyen d’une connaissance scientifique
rationnelle qui soit absolue, c’est-à-dire excluant la possibilité d’un jugement
de valeur contraire 17 ». Le relativisme kelsenien ne nie certes pas l’existence
de tout ordre moral ; il nie seulement qu’il y en ait un qui puisse être reconnu
comme le seul valide. La défense de la démocratie a donc une valeur réelle,
mais seulement du point de vue du démocrate, c’est-à-dire de celui qui la
préfère à l’autocratie, car la liberté est la plus haute valeur dans l’ordre moral
qui est le sien. Dans la mesure où « rien ne peut être plus sensé pour lui que
de se battre pour la démocratie et contre l’autocratie », et puisque d’autres
peuvent se joindre à sa lutte, il n’a pas « la plus petite raison d’accepter
l’autocratie comme un fait inévitable 18 ». Cette conclusion a toutefois un
corollaire : si le scepticisme politique, adossé à une théorie relative de la
valeur, permet de ne pas adhérer à l’autocratie, il ne conduit pas non plus à
adhérer à la démocratie, qui ne constitue pas plus un choix inévitable. La
voie majoritaire est certes ouverte, mais elle n’est pas la seule : son adoption
éventuelle est abandonnée au choix individuel, ultimement injustifiable, d’un
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ordre moral contre un autre.

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La tragédie de la démocratie ne tient donc pas seulement, si Kelsen a raison,
à ce que le démocrate devrait renoncer à toute prétention à connaître le vrai
ou le bon ; elle tient plutôt à ce qu’il se trouverait par là incapable de justifier
son engagement en faveur du régime démocratique autrement que par une
préférence individuelle arbitraire. Tel est le véritable dilemme auquel serait
confrontée la défense de la démocratie : reconnaître l’existence de vérités acces-
sibles en politique, c’est mettre en cause le postulat de la valeur égale des
opinions, et donc saper l’autorité politique de la majorité ; nier au contraire
l’existence de telles vérités, c’est conforter ce principe mais s’interdire de fonder
l’autorité des décisions majoritaires, et les dispositifs démocratiques qui y sont
liés. Si la démocratie est vraiment contrainte de choisir entre équité et vérité,
elle est donc condamnée soit à se renier elle-même, en réservant l’autorité
politique à ceux qui savent le mieux, soit à se découvrir arbitraire, en recon-
naissant que rien n’est certain, pas même le fait qu’il convienne d’accorder
l’autorité au plus grand nombre. Pour saisir si elle peut échapper à ce dilemme,
il faut considérer les justifications démocratiques dont est susceptible la règle
de majorité.

II. La règle de majorité, justifiée par l’exigence d’équité ?

Les tentatives récentes ne manquent pas qui justifient le recours à la règle


de majorité en invoquant exclusivement son caractère équitable. En faisant
l’économie de toute considération relative à la vérité, ces approches échouent
toutefois à rendre raison de la logique politique de la règle majoritaire.

17 - Ibid., p. 34.
18 - Ibid. (nous soulignons).
114 - Charles Girard

Le choix des procédures décisionnelles s’appliquant au sein d’un groupe


peut, nous l’avons suggéré en introduction, être justifié à partir de deux types
de considérations. Il peut l’être d’une part en invoquant l’aptitude supérieure
de la procédure retenue à produire des décisions dont le contenu a de la valeur,
parce qu’elles sont meilleures que les autres décisions envisagées – parce qu’elles
sont plus justes ou plus conformes au bien commun, par exemple. Il peut l’être
d’autre part en invoquant l’aptitude supérieure de la procédure retenue à pro-
duire des décisions d’une façon qui a elle-même de la valeur, indépendamment
du contenu des décisions produites, parce que cette procédure est supérieure
aux autres procédures disponibles – par exemple parce qu’elle est plus équi-
table, c’est-à-dire qu’elle donne des chances plus égales aux individus
d’influencer son résultat, ou parce qu’elle est plus décisive, c’est-à-dire qu’elle
assure mieux qu’une décision sera prise dans les délais impartis. Les justifica-
tions du premier type, que l’on peut qualifier d’épistémiques, supposent l’exis-
tence d’un critère substantiel indépendant de la procédure elle-même qui
permette d’évaluer la qualité des décisions produites. Elles s’exposent par là à
une difficulté redoutable puisque les membres du groupe risquent de ne pas
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s’accorder sur la nature de ce critère (tel l’intérêt général) ou sur l’identification

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des décisions qui le satisfont – en particulier dans les sociétés pluralistes où
cohabitent des conceptions morales et politiques diverses.
Les justifications du second type, que l’on peut qualifier de non épistémi-
ques, sont parfois appelées « procédurales » en ce qu’elles se concentrent sur la
valeur de la procédure elle-même, et ignorent la valeur du contenu des déci-
sions, au motif qu’il n’existe aucun critère substantiel consensuel permettant
de l’évaluer 19. Elles présupposent quant à elles l’existence d’un critère procé-
dural, permettant d’évaluer et de départager les procédures elles-mêmes. Si
l’identification consensuelle d’un tel critère est là encore loin d’être acquise, les
tenants d’une telle approche font le pari qu’il est plus facile de se mettre d’accord
sur la manière appropriée de prendre des décisions que sur ce qui constitue
une bonne décision. Le cadre du régime démocratique apporte une certaine
crédibilité à cette idée : si la prise de décision doit dans ce régime traiter les
citoyens en égaux, un critère procédural s’impose avec évidence, car il découle
du principe d’égalité constitutif de ce régime : c’est l’équité procédurale.
Il existe certes d’autres défenses procédurales non épistémiques de la règle
de majorité que celles fondées sur l’équité 20. C’est le cas de la défense kelse-

19 - Cette terminologie est toutefois inadaptée, car nous verrons qu’il est des justifications
épistémiques et procédurales.
20 - Sur la justification de la règle de majorité chez John Locke, et les débats contemporains
concernant son interprétation, voir Christopher Hamel et Juliette Roussin, « L’injustifiable majo-
rité ? Loi naturelle et logiques majoritaires dans la pensée politique de John Locke », dans ce
volume de Raisons politiques, p. 81-106. Une lecture fréquente des §§ 95-99 du Second Traité
du gouvernement civil suggère que c’est seulement le souci de traiter de façon équitable les
volontés qui y justifie le recours à la règle majoritaire. Notons toutefois que le raisonnement
lockéen paraît faire intervenir des considérations d’ordre épistémique : d’une part ce sont les
prétentions individuelles à interpréter correctement la loi naturelle qui doivent être respectées
également, d’autre part, la majorité paraît jouir dans certaines circonstances d’une « présomp-
tion de validité ».
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 115

nienne qui, tout en étant indifférente au contenu de la décision prise, ne repose


pas uniquement sur l’exigence d’équité. La visée de maximisation de la liberté
ne découle pas en effet du seul statut d’égaux dont jouissent les citoyens d’une
démocratie – Kelsen écarte explicitement un tel raisonnement : « si on veut le
déduire de la seule idée d’égalité, le principe majoritaire a vraiment ce caractère
purement mécanique, et même absurde que lui reprochent les adversaires de
la démocratie 21 ». Ce n’est pas tant l’idéal démocratique qu’un certain idéal
libéral qui demande que la liberté individuelle soit maximisée, en particulier
vis-à-vis de l’ordre étatique. Si l’égalité intervient, sous la forme d’une exigence
d’équité procédurale, c’est seulement « dans le fait que l’on cherche à assurer
la liberté non pas de tels ou tels individus en particulier, parce qu’on leur
reconnaîtrait une valeur supérieure, mais celle du plus grand nombre possible
d’individus 22 ». Nous limiterons toutefois ici notre examen, restreint au cadre
démocratique, à l’équité, qui est l’exigence procédurale non épistémique mini-
male qui caractérise le régime confiant le pouvoir au peuple des citoyens égaux.
Une défense de la règle de majorité qui invoque le traitement équitable des
voix a l’avantage de ne pas exiger que l’on départage les opinions exprimées à
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propos de la décision à prendre en fonction de leur vérité ou de leur fausseté :
elle fait l’économie de tout raisonnement épistémique. Mais cette défense est-
elle convaincante ? Le caractère équitable du vote à la majorité absolue non
qualifiée peut paraître évident, car il accorde un poids absolument égal à chaque
vote et garantit qu’un plus grand nombre de voix ne sera jamais mis en échec
par un plus petit nombre 23.
Cette caractéristique du vote à la majorité absolue non qualifiée a fait l’objet
d’une démonstration formelle dans le cadre de la théorie du choix social il y
a plus d’un demi-siècle. Le « théorème de May » montre que le vote à la majo-
rité non qualifiée est la seule règle de vote permettant de choisir entre deux
options, lorsqu’il y a un nombre impair de votants, tout en satisfaisant certaines
conditions élémentaires. Ces conditions peuvent être interprétées comme expri-
mant les attentes associées à une procédure décisionnelle équitable, c’est-à-dire
à une procédure capable de départager n’importe quelle paire d’options (carac-
tère décisif), sans prendre en compte l’identité de ceux qui sont favorables à
l’une ou à l’autre (anonymat) ni favoriser l’une des deux options a priori
(neutralité), de telle sorte que le déplacement d’un ou plusieurs électeurs d’une
option vers une autre peut entraîner la victoire de la seconde, mais non de la
première (monotonie) 24. La validité de ce théorème a pu en outre être

21 - H. Kelsen, La démocratie..., op. cit., p. 8.


22 - Ibid., p. 8-9. L’égalité intervient également dans la justification du suffrage universel, mais
le choix de la règle de majorité et le choix de laisser tous les citoyens voter peuvent être ici
dissociés.
23 - Il en va tout autrement du vote à la majorité qualifiée, puisqu’il permet à une minorité de
mettre en échec une majorité simple, ce qui revient à donner à chacune des voix minoritaires
plus de poids qu’à chacune des voix majoritaires.
24 - Kenneth O. May, « A Set of Independent Necessary and Sufficient Conditions for Simple
Majority Decision », Econometrica, vol. 20, no 4, p. 680-684.
116 - Charles Girard

récemment étendue au vote à la majorité relative dans les situations où trois


options ou plus sont disponibles (et où l’option qui l’emporte peut donc rece-
voir moins de la moitié des suffrages 25) ; la règle consistant à sélectionner
l’option qui reçoit le plus grand nombre de voix est alors la seule qui satisfasse
les quatre conditions de May 26.
Le poids égal ainsi accordé à chaque vote ne se traduit toutefois pas néces-
sairement par des chances égales d’influencer l’issue du vote (il ne s’agit pas,
dans la perspective procédurale, de considérer l’influence effectivement exercée,
car celle-ci se révèle toujours inégale ex post entre les minoritaires et les majo-
ritaires, puisque les premiers n’ont pas participé à la sélection de l’option qui
l’a emporté, à la différence des seconds). Lorsque l’existence d’une minorité
permanente (ou récurrente) est provoquée par celle d’un bloc électoral majo-
ritaire votant de façon homogène, l’électeur qui se trouve systématiquement
en position minoritaire voit certes sa voix peser d’un poids égal dans le
décompte, mais il n’a en réalité aucune chance d’influencer le résultat du vote
(ou des chances inférieures à celles qu’a chaque membre du bloc majoritaire).
Par ailleurs, lorsque le vote à la majorité est organisé à travers différentes
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circonscriptions de tailles inégales, l’influence relative exercée par un électeur
relevant d’une circonscription pourra être plus ou moins grande que celle
exercée par un autre situé dans une circonscription différente. Il faut supposer
l’organisation du vote dans une circonscription unique et dans des conditions
où les majorités et minorités sont fluides pour que le vote à la majorité absolue
entre deux options, ou le vote à la majorité relative entre trois options ou plus,
apparaissent parmi les règles de vote comme les plus équitables.
Mais le raisonnement justifiant la règle majoritaire ne peut se contenter de
la comparer avec d’autres règles de vote : il doit considérer également les autres
modes de décision que le vote, tels le combat, la négociation, la délibération,
le hasard, le concours ou le recours à une autorité 27. Si l’on écarte provisoi-
rement la délibération, qui ne saurait conduire à elle seule à l’arrêt d’une déci-
sion que dans le cas improbable où un consensus réel ou apparent 28 survient
– hypothèse que l’on peut écarter dans les grands groupes en même temps que
celle de l’unanimité –, les autres procédures disponibles peuvent être évaluées
en fonction de leur caractère plus ou moins équitable. La négociation se prête
aussi mal que le combat à l’arrêt équitable d’une décision, car il faudrait égaliser

25 - Dans une configuration à trois options, l’option la plus populaire peut recevoir à peine plus
d’un tiers des suffrages.
26 - Robert E. Goodin et Christian List, « A conditional Defense of Plurality Rule : Generalizing
May’s Theorem in a Restricted Informational Environment », American Journal of Political
Science, vol. 50, no 4, 2006, p. 940-949. Cela n’est toutefois vrai que si l’on suppose que chaque
votant ne peut voter que pour une option – s’il est possible au contraire pour chaque participant
de voter pour plusieurs options, d’autres procédures, tel le vote par approbation, peuvent satis-
faire les conditions de May.
27 - Nous empruntons ici à la typologie classique élaborée par Brian Barry, Political Argument,
Londres, 1976 [1965], p. 84-93.
28 - Philippe Urfalino, « La décision par consensus apparent. Nature et propriétés », Revue
européenne des sciences sociales, vol. XLV, no 136, 2007, p. 47-70.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 117

l’ensemble des ressources physiques, économiques, stratégiques et rhétoriques


que peuvent mobiliser efficacement les participants pour leur donner des
chances véritablement égales d’influencer le résultat. Le concours constitue un
mode potentiellement équitable de choix lorsqu’il s’agit de sélectionner en
fonction de la compétence, que ce soit au lancer de fléchette, à l’exercice de la
flûte, ou à la maîtrise du droit administratif, mais c’est une procédure mani-
festement inéquitable lorsqu’il s’agit de prendre une décision entre égaux – le
lanceur de fléchette, le flûtiste ou le juriste n’a pas alors de titre particulier à
exercer une influence supérieure dans la prise de décision du fait de sa compé-
tence particulière. Enfin, l’intervention d’une autorité particulière appelée à
décider seule pour tous (le chef ou le prêtre, par exemple), qui correspond au
scénario autocratique dénoncé par Kelsen, viole manifestement la condition
d’équité (à moins que tous ne s’accordent pour décider d’en appeler à cette
autorité, mais cette décision là doit alors elle-même passer par l’une ou l’autre
des procédures mentionnées).
Si le vote se distingue de ces procédures par son équité supérieure – de
même que vote à la majorité non qualifiée se distingue de ce point de vue
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parmi les règles de vote –, c’est également le cas de la dernière procédure
mentionnée dans la typologie mentionnée : le recours au hasard. Il est tout à
fait possible, en effet, de procéder à la sélection aléatoire d’une option, plutôt
qu’à l’agrégation des voix, pour prendre une décision. Le tirage au sort entre
les options disponibles affectées d’une même probabilité a cependant l’incon-
vénient d’ignorer entièrement les volontés individuelles : ce dispositif « égalise »
les chances individuelles d’exercer une influence en les réduisant toutes à
néant 29. Quoi qu’il en soit, rien n’empêche d’organiser un « tirage au sort
pondéré par le vote 30 » (lottery voting), en laissant par exemple l’un des bul-
letins individuels déposés dans les urnes par les votants, sélectionné de façon
aléatoire, décider à lui seul de l’issue du scrutin. Un tel dispositif, dans lequel
la probabilité de voir une option être sélectionnée est proportionnelle au
nombre de suffrages en sa faveur, donne à chacun des chances strictement
égales d’influencer le résultat, en l’occurrence de façon décisive. L’équité du
tirage au sort pondéré par le vote, parce que stricte, est en réalité plus assurée
que celle du vote majoritaire, tributaire comme on l’a vu de la plus ou moins
grande fluidité de la répartition entre minoritaires et majoritaires. Dès lors que
risquent d’exister des minorités permanentes, ou simplement récurrentes, le
tirage au sort pondéré par le vote est plus équitable que le vote majoritaire,
car il assure que les membres de ces minorités ont réellement autant de chance
que ceux de la majorité d’influencer le résultat 31.

29 - Notons que s’il y a là une raison de l’écarter, elle ne découle pas de l’exigence d’équité
procédurale, ni même du principe d’égalité : elle est plutôt liée au principe selon lequel le
consentement est la source ultime de la légitimité. Nous verrons plus loin que ce dernier se
prête aussi à une interprétation épistémique.
30 - Akhil Reed Amar, « Choosing Representatives by Lottery Voting », Yale Law Journal, vol.
93, 1984, p. 1283-1308.
31 - Ben Saunders, « Democracy, Political Equality, and Majority Rule », Ethics, vol. 121, no 1,
2010, p. 160. Le problème de la minorité permanente en particulier ne se pose plus, car il est
118 - Charles Girard

Les justifications du vote majoritaire établies sur la seule base de l’équité


sont manifestement insuffisantes, car elles ne permettent pas de montrer sa
supériorité vis-à-vis d’autres dispositifs, et en particulier du tirage au sort pon-
déré par le vote, dont l’équité est plus assurée et qui ne contourne pas entiè-
rement le consentement individuel. La raison de leur faillite peut être résumée
par une simple comparaison, moins élaborée mais plus intuitive sans doute
que celle faisant intervenir le tirage au sort pondéré par le vote : il n’y pas plus
d’équité procédurale dans le fait de compter les bulletins de vote que dans le
fait de tirer à pile ou face 32. La justification de l’autorité reconnue aux décisions
majoritaires ne peut en réalité ignorer entièrement le souci de la vérité.

III. La règle de majorité, justifiée par la poursuite de la vérité ?

L’échec de la stratégie consistant à justifier la règle de majorité sur la seule


base de l’équité révèle en outre que la justification non épistémique des modes
de prise de décision ne rend pas compte de notre compréhension des procé-
dures démocratiques, puisque que nous préférons dans la plupart des cas le
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vote à la majorité au tirage au sort. La principale limite d’une justification
entièrement non épistémique de la règle de majorité tient sans doute, de ce
point de vue, à ce qu’elle ne pourrait pas être endossée réflexivement par les
citoyens eux-mêmes, car en reliant la légitimité à la seule équité, elle ne fait
pas droit au souci de vérité que portent certaines pratiques politiques. La
citoyenne qui délibère, milite ou vote à propos des organismes génétiquement
modifiés ou de l’interruption volontaire de grossesse n’espère pas seulement
avoir des chances égales d’influencer la décision finale, elle veut que cette déci-
sion soit la bonne, et c’est à cette fin qu’elle exerce son influence. Si elle désire
convaincre et vaincre politiquement, c’est parce qu’elle est convaincue d’avoir
raison quant à ce qui constitue la meilleure issue (au moins pour elle, et bien
souvent pour l’ensemble des citoyens). Il est difficile d’imaginer qu’elle puisse
se sentir obligée d’obéir aux résultats de procédures qui seraient équitables
mais aveugles à la force – éprouvée par les électeurs – des raisons de choisir
l’une ou l’autre des options en présence (ou du moins peu sensibles à cette
force éprouvée dans le cas du tirage au sort pondéré par le vote). Certaines des
pratiques politiques qui caractérisent les démocraties contemporaines ne font
simplement pas sens si l’on ignore entièrement la prétention des opinions
politiques qui s’affrontent à dire le vrai, et si l’on refuse d’attribuer le moindre
rôle à l’efficacité épistémique dans le choix des procédures – choix qui doit en
démocratie pouvoir être justifié du point de vue des citoyens eux-mêmes. Le
droit ne pouvant être déduit du fait, on pourrait certes soutenir que la visée
épistémique manifestée par les pratiques démocratiques actuelles est mal ins-
pirée, en ce qu’elle exprime un égarement propre à nos régimes. La citoyenne
qui rechignerait à reconnaître l’autorité de décisions produites par des

toujours possible dans ce système qu’une option favorisée seulement par une petite minorité
l’emporte.
32 - William Nelson, On Justifying Democracy, Londres, Routledge, 1980, p. 18-19.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 119

procédures sans valeur épistémique aurait simplement tort. Pour défendre une
telle position, il faudrait toutefois encore montrer en quoi l’assignation d’une
visée épistémique aux procédures démocratiques constitue un égarement. Mais
surtout, il est pour le moins douteux que l’on puisse écarter aussi facilement
ce fait fondamental : les individus soumis à des commandements contraignants
ne peuvent éviter de se soucier, lorsqu’ils participent à la prise de décision, du
contenu et de la valeur de ces commandements.
Il est en effet apparent que les régimes démocratiques modernes privilégient
des procédures qui ne sont pas strictement les plus équitables mais paraissent
présenter des avantages épistémiques. S’ils encouragent en général la mise en
œuvre d’une délibération collective, publique ou non, avant le vote, ce n’est pas
par souci d’équité – elle constitue une procédure tout aussi inéquitable que le
lancer de fléchette puisqu’elle donne l’avantage aux meilleurs rhéteurs comme
il donne l’avantage aux meilleurs lanceurs –, mais parce qu’elle permet un effort
d’argumentation et de persuasion raisonnée. Si nous privilégions le recours au
vote plutôt que le tirage au sort entre les options, c’est parce qu’en abandonnant
l’arrêt de la décision au hasard, ce dernier contourne la volonté des individus,
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mais aussi par là leur jugement. La valeur du consentement en effet, ne tient
pas seulement à ce qu’il est supposé s’exercer librement, c’est-à-dire sans
contrainte, mais aussi à ce qu’il est supposé s’exercer de façon autonome, c’est-
à-dire être orienté par la délibération individuelle. C’est pourquoi la prise de
décision par le tirage au sort d’une option, qui est entièrement aveugle aux
motifs et aux raisons, ne peut constituer une solution adéquate que dans des
cas rares – lorsqu’il s’agit de choisir entre des options de valeur égale –, et encore
faut-il pouvoir décider par une autre voie quels sont ces cas. Mais la prise en
compte du souci épistémique que manifestent les pratiques et institutions démo-
cratiques éclaire également l’avantage que revêt le vote majoritaire par rapport
au tirage au sort pondéré par le vote : à la différence du second, le premier ne
laisse pas ouverte la possibilité que soit sélectionnée l’option qui a convaincu le
plus petit nombre de citoyens. Or le maintien d’une telle possibilité apparaît
incohérent, au vu des efforts communément menés pour insérer l’acte de vote
dans un contexte propice à la formation d’opinions informées et raisonnées –
que l’on songe aux délibérations organisées au sein des parlements ou des
commissions, ou encore aux débats publics supposés précéder élections et réfé-
rendums. L’effort pour maximiser le nombre de volontés en accord avec la
décision prend ici un tout autre sens que dans le cas de la justification libérale
adossée à un présupposé sceptique : il ne s’agit pas de minimiser la contrainte
exercée, mais de sélectionner l’option qui a été retenue comme la meilleure par
le plus grand nombre de jugements individuels. Ce n’est pas la promotion de
la liberté individuelle, mais la prise en compte des jugements individuels qui
étaye alors la justification de la règle de majorité.
Le vocabulaire que conduit à adopter l’approche épistémique de la règle
majoritaire peut toutefois surprendre : quel sens peut-il y avoir à parler de
« vérité » à propos d’une décision ? Une décision n’est pas une proposition
assertive, affirmant la vérité d’un état de fait, mais un acte de volonté produi-
sant une intention d’agir, qui peut être efficace ou non, mais ne saurait être
120 - Charles Girard

ni vraie ni fausse en tant que telle. Toutefois les propositions qui portent sur
la valeur respective de différentes décisions envisagées dans un contexte donné
se présentent bien quant à elles comme des affirmations assertives. Des pro-
positions comme « la sortie du nucléaire est préférable à son développe-
ment (dans cette situation) » ou « l’autorisation de l’interruption volontaire de
grossesse est préférable à son interdiction (dans cette situation) » sont suscep-
tibles de vérité et de fausseté. C’est en tout cas ce que présuppose la pratique
politique : c’est parce que certaines de ces affirmations sont tenues pour vraies
et d’autre pour fausses qu’il y a pour les agents un sens à s’engager, mais aussi
à défendre les croyances exprimées par les uns et à dénoncer celles exprimées
par les autres (quel que soit par ailleurs leur mobile effectif, qui peut évidem-
ment être distinct du souci d’identifier et de défendre l’option qui est préférable
pour la communauté politique dans son ensemble ).
La vérité dont ces affirmations sont susceptibles est certes différente, du
point de vue de l’accès au moins, de la vérité propre aux affirmations portant
sur les états de fait matériels ou les principes logiques, car elles expriment des
jugements prudentiels exercés sous des conditions d’incertitude partielle. Leur
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vérité ne peut être établie ni par la voie expérimentale ni par la voie démons-
trative, elle ne se prête ni à la falsification ni à la preuve. Mais cela ne signifie
pas que toutes les décisions – et donc toutes les propositions portant sur leur
valeur – se valent, car la délibération pratique demeure un effort pour arrêter
une bonne décision : « s’il est manifeste que toute recherche n’est pas une
délibération, par exemple l’investigation en mathématiques, par contre toute
délibération est une recherche 33 ». On pourra choisir de parler de validité ou
encore de justesse plutôt que de vérité, mais ces précautions terminologiques
– et les distinctions pertinentes qu’elles cherchent à établir 34 – ne changent pas
l’essentiel : si l’on admet que certaines des décisions proposées sont meilleures
que d’autres dans le contexte où il faut choisir entre elles – si l’on admet qu’à
propos du mariage pour tous ou du projet de traité constitutionnel pour
l’Union européenne, par exemple, certains ont raison et d’autres ont tort –
alors il faut admettre que les décisions politiques ont aussi trait à la vérité 35.
Cette thèse n’est pas anodine : elle signifie que le vote n’est pas simplement
un instrument permettant d’exprimer les préférences individuelles des citoyens
et de produire un compromis entre elles. Une telle conception du vote majo-
ritaire, qui le conçoit comme une méthode pour départager des revendications
inconciliables attachées à des intérêts strictement particuliers, se heurte à une
difficulté redoutable identifiée depuis plus d’un demi-siècle par la théorie du

33 - Aristote, Éthique à Nicomaque, trad. fr. Jean Tricot, Paris, Vrin, 1990, III, 5, 1112b21, p. 135.
34 - Notons que les propositions portant sur la valeur d’une décision par rapport à une autre
seront susceptibles de différents genres de vérité, relatifs notamment à l’exactitude factuelle
des descriptions de la situation actuelle qui sont mobilisées, et à la validité normative des règles
prescriptives qui sont convoquées pour réagir à cette situation.
35 - Pour une défense de la référence à la vérité en démocratie, qui serait présupposée par
l’idée même de désaccord, voir Pascal Engel, « La vérité peut-elle survivre à la démocratie ? »,
Agones, vol. 44, 2010, p. 31-56.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 121

choix social : même si l’on suppose que les préférences de chaque individu sont
cohérentes, aucune règle d’agrégation unique (et donc aucun choix collectif
unique) ne s’impose comme la seule adaptée pour produire un choix collectif
qui les reflète 36. Mais surtout cette conception manque une dimension essen-
tielle de la prise de décision politique : elle vise à identifier ce qui constitue la
meilleure option pour l’ensemble du groupe. Dans nos démocraties, chaque
citoyen se voit interrogé, lors des élections et référendums, sur ce qui est dans
l’intérêt du peuple dans son ensemble, et non simplement dans son intérêt
particulier. Ceci n’empêche pas, de toute évidence, que certains puissent avoir
d’abord leur intérêt particulier en tête lorsqu’ils votent, ou encore que dans
certains cas il soit précisément dans l’intérêt du groupe de procéder à un
compromis équitable entre intérêts particuliers (mais dans ce cas, le compromis
équitable est la meilleure décision pour le groupe dans son ensemble 37). Ce
qu’implique toutefois l’idée que les décisions politiques ont trait à la vérité c’est
que du point de vue du groupe lui-même, et non simplement de tel ou tel
individu, les décisions envisagées peuvent être comparées, de telle sorte que
certaines d’entre elles peuvent être supérieures aux autres – rien n’indique
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d’ailleurs qu’une unique option soit toujours préférable aux autres : il peut

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arriver qu’il y ait plusieurs options de valeur équivalente, ou que les options
retenues soient toutes mauvaises.
Non seulement la défense d’une procédure décisionnelle comme la règle de
majorité ne peut éviter d’invoquer certaines vérités, comme nous l’avons vu dans
la première section – puisqu’il faut bien affirmer par exemple qu’il est vrai que
le vote majoritaire est plus équitable que le concours de fléchette, mais aussi
qu’il est vrai que la procédure choisie devrait être équitable – mais elle devrait
en outre prendre en compte l’aptitude de cette procédure à identifier des déci-
sions correctes, c’est-à-dire à favoriser les opinions vraies parmi celles qui se sont
exprimées à propos de la décision à prendre. La justification épistémique de la
règle de majorité suscite toutefois des embarras considérables, dans la mesure
où elle suppose d’associer avis majoritaire et avis correct. Comment accepter la
disqualification systématique de l’opinion minoritaire comme erronée ? Et pour-
quoi supposer que la majorité aura toujours, ou même le plus souvent, raison ?

IV. Le procéduralisme épistémique

Un premier embarras apparaît dès que l’on envisage de justifier la règle de


majorité par son aptitude à identifier l’option la meilleure parmi celles retenues.

36 - C’est ce qu’implique le théorème d’impossibilité formulé par Kenneth Arrow et prolongé


depuis par de nombreux travaux. Kenneth Arrow, Choix collectif et préférences individuelles,
trad. fr. Groupe de traductions économiques de l’Université de Montpellier, Paris, Calmann-Lévy,
1974 [1951].
37 - Sur la différence entre un partage équitable opéré entre des intérêts particuliers au sein
d’une collection d’individus et une prise de décision collective effectuée par les membres d’un
groupe en vue d’accomplir les fins de ce groupe, Philippe Urfalino, « Les conditions de l’obliga-
tion majoritaire. Règle de majorité et corps délibérant », dans ce volume de Raisons politiques,
p. 139-169.
122 - Charles Girard

Comment peut-on identifier systématiquement l’opinion majoritaire à l’opi-


nion vraie ? Deux écueils sont ici à distinguer : celui de l’incohérence et celui
de la déférence. D’une part, les majorités varient : les réponses majoritaires
successives à un même problème politique peuvent se contredire ; il est donc
pour le moins improbable qu’elles soient successivement toutes correctes 38.
D’autre part, cette identification entraîne immanquablement la disqualification
de l’opinion mise en minorité comme fausse, ce qui est incompatible avec le
respect des opinions minoritaires, qui constitue au moins en théorie un prin-
cipe constant des régimes démocratiques contemporains.
Ces reproches ont souvent été adressés à la caractérisation rousseauiste du
vote majoritaire au sein de l’assemblée des citoyens du Contrat social. Conscient
du caractère impraticable de l’unanimité, qui demeure pour lui le plus sûr
signe de l’expression de la volonté générale 39, Jean-Jacques Rousseau admet la
nécessité pratique de lui substituer la règle de majorité, qui pourra être d’autant
moins qualifiée que l’urgence sera grande : « plus les délibérations sont impor-
tantes et graves, plus l’avis qui l’emporte doit approcher de l’unanimité ; (...)
plus l’affaire agitée exige de célérité, plus on doit resserrer la différence prescrite
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dans le partage des avis : dans les délibérations qu’il faut terminer sur-le-
champ, l’excédant d’une seule voix doit suffire 40 ». Si cette substitution motivée
par l’urgence pratique est acceptable aux yeux de Rousseau, c’est toutefois parce
qu’elle repose sur un postulat épistémique. Selon ce postulat, sous certaines
conditions favorables – relatives notamment à la petite taille de la République,
à l’homogénéité des mœurs et à la relative égalité matérielle des citoyens, mais
aussi à l’absence de factions au moment du vote – l’opinion majoritaire est
« toujours bonne 41 », c’est-à-dire qu’elle exprime de façon infaillible la volonté
générale, cette volonté qui devrait en droit faire l’objet de l’accord unanime
des citoyens. Le raisonnement qui permet à Rousseau de poser un lien épisté-
mique entre majorité de fait et unanimité de droit se prête à des interprétations
contradictoires ; il est exprimé par une métaphore obscure qui emprunte au
calcul infinitésimal 42 : celle des « petites différences » entre volontés particu-
lières qui sont supposées s’annuler dans le vote sans communication (c’est-
à-dire ici sans stratégie de vote concertée entre plusieurs votants) 43. Rousseau
en tire néanmoins la conviction que lorsque les conditions propices sont réu-
nies, on « [a] bien l’énoncé de la volonté générale » dans la volonté majoritaire.

38 - Même si l’évolution de la situation présente peut parfois modifier la réponse la plus adaptée
à la question posée, il est improbable qu’elle justifie les revirements nombreux et rapprochés
que connaissent les groupes soumis à la règle majoritaire lorsqu’ils se trouvent divisés en deux
factions à peu près égales.
39 - Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, IV, 2, in Œuvres Complètes, t. III, Paris, Galli-
mard, 1964 [1762], p. 439.
40 - Ibid., IV, II, p. 441.
41 - Ibid., II, III, p. 371.
42 - Alexis Philonenko, Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur. Apothéose du déses-
poir, Paris, Vrin, 1984, chap. 2, p. 25-34.
43 - Charles Girard, « Jean-Jacques Rousseau et la démocratie délibérative », Lumières, 15,
2010, p. 199-221.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 123

Or cette certitude a deux conséquences dommageables. D’une part, elle


rend difficilement explicable les changements d’avis rapprochés de la majorité.
Les théories politiques qui affirment l’irrationalité du vote majoritaire
s’appuient souvent sur ce constat pour nier qu’il puisse exprimer une volonté
ou une opinion cohérente 44. D’autre part, une telle certitude conduit à déclarer
que les opinions mises en minorité doivent être jugées fausses parce qu’elles
sont minoritaires : quand « l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve
autre chose sinon que je m’étais trompé 45 ». La déférence de la volonté mino-
ritaire envers la volonté majoritaire doit être exigée dans la République de
Rousseau car le maintien d’une contradiction entre la volonté des membres de
la minorité et la volonté exprimée par la loi menacerait la liberté individuelle
que le contrat social est supposé préserver (puisque chacun, en s’unissant à
tous, doit pouvoir n’obéir qu’à lui-même). Il faut que chacun reconnaisse dans
la loi la volonté générale, c’est-à-dire sa propre volonté en tant que citoyen,
même s’il a pu défendre au moment du vote un avis contraire : il faut donc
qu’il change d’avis pour adopter celui de la majorité. Mais une telle exigence
est inacceptable pour le démocrate contemporain, ne serait-ce que parce qu’il
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n’a aucune raison de croire que la majorité soit véritablement infaillible.

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La justification de la règle de majorité qui invoque son efficacité épisté-
mique paraît ainsi nous conduire à accorder aux avis rendus par la majorité
non seulement une autorité politique sur l’ensemble des citoyens, mais une
autorité épistémique déraisonnable sur les membres de la minorité. En refusant
de mettre en quarantaine la vérité, comme le propose le sceptique kelsenien,
on sombrerait dans une forme particulière de fanatisme – le fanatisme majo-
ritaire, qui combine l’intolérance commune à tous ceux qui nient la valeur des
autres opinions et l’incohérence spécifique de celui qui croit que la vérité change
à chaque fois que la majorité change. Cette condamnation des approches épis-
témiques est toutefois trop hâtive, car elles peuvent faire l’économie du postulat
d’infaillibilité qui suscite les écueils de l’incohérence et de la déférence.
Les interprétations épistémiques de la règle majoritaire en font certes une
procédure visant à identifier la réponse adaptée à la question posée par le vote :
quelle décision, parmi celle envisagées, est la meilleure pour le groupe ? Elles
doivent donc interpréter l’acte de vote comme un acte cognitif plutôt que
simplement expressif – le votant doit répondre à la question : « quelle est la
meilleure décision pour la communauté ? » –, et poser un critère indépendant
permettant de distinguer la bonne de la mauvaise décision – tel l’intérêt général.
Mais elles n’ont pas besoin pour autant de supposer que l’effort cognitif indi-
viduel et collectif sera toujours couronné de succès ni que les décisions majo-
ritaires satisferont toujours ce critère. Elles peuvent simplement retenir de
Rousseau, comme le fait la « conception épistémique de la démocratie »
esquissée par Joshua Cohen, l’idée que « les jugements majoritaires produits

44 - William Riker, Liberalism against Populism. A Confrontation Between the Theory of Demo-
cracy and the Theory of Social Choice, San Francisco, W. H. Freeman, 1982.
45 - J.-J. Rousseau, Du contrat social, op. cit., IV, 2.
124 - Charles Girard

sous des conditions adaptées constituent une procédure raisonnable, quoique


imparfaite, pour déterminer la volonté générale 46 », c’est-à-dire que ce sont
sous certaines conditions de « bons indicateurs, quoique faillibles 47 », de ce qui
constitue l’intérêt général. Cette révision à la baisse de l’efficacité épistémique
attendue de la règle majoritaire permet de contourner en même temps les
écueils de l’incohérence 48 et de la déférence. Elle aurait, dans le cadre du
contractualisme rousseauiste, des conséquences inacceptables. Mais elle ne pose
aucune difficulté lorsqu’il s’agit, hors de ce cadre, de justifier le recours à la
règle de majorité. Dans la mesure où la justification doit procéder de façon
comparative, en contrastant les vices et les vertus des procédures disponibles,
il suffit que la règle de majorité constitue un moyen plus fiable que les autres
procédures de sélectionner la meilleure option. Si l’autorité des procédures
démocratiques ne peut être fondée indépendamment de leur valeur épisté-
mique, celle-ci peut être modeste : c’est assez que les autres procédures – par
exemple le tirage au sort d’une option ou le tirage au sort pondéré par le vote
– n’aient pas plus tendance qu’elles à produire de bonnes décisions. Telle est
l’exigence posée par le « procéduralisme épistémique » défendu par David
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Estlund dans un ouvrage récent consacré à L’autorité de la démocratie 49 : celle-ci

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ne dérive pas de ce que des procédures démocratiques produisent des résultats
systématiquement justes, mais de ce qu’on peut penser qu’elles ont plus ten-
dance à produire des résultats justes que les autres procédures envisageables 50.
« Les lois produites démocratiquement sont légitimes et font autorité parce
qu’elles sont produites suivant une procédure dont la tendance est de produire
des décisions correctes 51 » : la probabilité qu’elles ont de sélectionner la meil-
leure des options envisagées peut être faible tant qu’elle reste supérieure à celles
des autres modes de prise de décision disponibles et en particulier à celle d’un
tirage aléatoire. Lorsqu’il importe de choisir entre deux options, la procédure
privilégiée devrait au moins avoir plus de chance de choisir la meilleure option
qu’un tirage à pile ou face. Mais est-ce seulement le cas de la règle de majorité ?

V. La valeur épistémique du vote majoritaire

Le second embarras propre aux approches épistémiques apparaît ici : quelles


raisons y a-t-il d’accorder au vote majoritaire une quelconque efficacité épis-
témique, même modérée ? La raison la plus sérieuse tient à ce qu’il assure le
triomphe de l’option qui a été jugée la meilleure par le plus grand nombre de

46 - Joshua Cohen, « An Epistemic Conception of Democracy », Ethics, vol. 97, no 1, 1986, p. 29.
47 - Ibid., p. 28.
48 - Le propos de Joshua Cohen vise précisément à répondre aux objections formulées sur ce
point par William Riker.
49 - David Estlund, L’autorité de la démocratie. Une perspective philosophique, trad. fr. Yves
Meinard, Paris, Hermann, 2011.
50 - Du moins si l’on se limite aux procédures susceptibles d’être légitimes, c’est-à-dire qui
peuvent passer un texte d’acceptabilité générale ; sur ce point, voir la section 6 de cet article.
51 - David Estlund, L’autorité de la démocratie, op. cit., p. 23.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 125

raisons individuelles, comme le souligne Condorcet, dans ses écrits sur la prise
de décision collective 52. Condorcet reconnaît, comme Sieyès ou Rousseau, que
les hommes ne peuvent vivre sous des règles communes que s’ils consentent à
céder au vœu du plus grand nombre : « la convention d’adopter ce vœu comme
s’il était conforme à la volonté, aux lumières de chacun, a dû être la première
des lois sociales, a pu seule donner à toutes les autres le sceau de l’unani-
mité 53 ». Mais cette solution n’a à ses yeux rien d’arbitraire : elle trouve une
justification épistémique, plus élaborée que celle avancée par Rousseau 54. Elle
part de ce constat : bien que l’individu soit libre d’émettre un vœu selon sa
volonté plutôt que son opinion, son vœu exprime généralement son opinion.
Le vote majoritaire agrège non seulement des votes, mais aussi des opinions,
qui sont le produit des raisons individuelles ; ce n’est donc pas simplement la
volonté de la majorité, mais aussi sa raison, qui se trouve substituée à celle du
peuple tout entier. L’exercice du pouvoir par les citoyens consiste à « déclarer
quelles règles communes, pour les actions qui doivent y être assujetties, parais-
sent, à la pluralité, les plus conformes à la raison ; et on voit que s’il en résulte,
pour la minorité, la nécessité et l’obligation morale de s’y soumettre, il n’en
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résulte pour la majorité, ni autorité, ni pouvoir 55 ». Les citoyens exercent ainsi

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l’autorité – qui appartient au peuple et non à la majorité – en identifiant, par
le vote, l’option qui apparaît à la majorité être appelée par la raison. Cette
vision du vote trouve en outre un appui supplémentaire (mais non nécessaire)
dans l’un des résultats de la mathématique sociale de Condorcet 56, connu sous
le nom de « théorème du jury ».
Le théorème montre ceci : dans une situation où un groupe doit choisir
entre deux options et où chaque membre du groupe vote indépendamment
des autres, si chacun a plus de chance de faire le bon choix que de faire le
mauvais choix (soit une probabilité supérieure à 0,5), alors c’est également le
cas de la majorité des votants, et la probabilité que la majorité opte pour le
bon choix augmente (rapidement) avec la taille du groupe (jusqu’à converger
vers 1 lorsque le nombre de votants tend vers l’infini). Ce théorème, qui
constitue une application particulière de la loi des grands nombres, a fait l’objet
d’extensions multiples en sciences sociales, qui ont permis notamment

52 - Condorcet, Mathématique et société, R. Rashed (éd.), Paris, Hermann, 1974.


53 - Condorcet, « Discours sur les conventions nationales » (1791), in Œuvres, Paris, Didot
Frères, 1947-1949, t. X, p. 193.
54 - La lecture du passage du Contrat social (II, 3) mentionnée plus haut qui invoque le théorème
du jury de Condorcet a largement contribué à attirer l’attention de la théorie démocratique
contemporaine sur la fécondité de ce résultat ; elle reste, en tant qu’interprétation du texte
rousseauiste, peu convaincante. Voir Bernard Grofman et Scott L. Feld, « Rousseau’s General
Will. A Condorcetian Perspective », The American Political Science Review, vol. 82, no 2, 1988,
p. 567-576 ; David Estlund, Jeremy Waldron, Bernard Grofman et Scott L. Feld, « Democratic
Theory and the Public Interest : Condorcet and Rousseau Revisited », The American Political
Science Review, vol. 83, no 4, 1989, p. 1317-1340.
55 - Condorcet, « De la nature des pouvoirs politiques dans une nation libre » (1792), in Œuvres,
op. cit., t. X, p. 591-592.
56 - Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la
pluralité des voix, Paris, 1785.
126 - Charles Girard

d’assouplir les conditions requises pour obtenir l’augmentation rapide de la


probabilité que le vote majoritaire sélectionne la bonne option. Il a ainsi pu
être montré que le théorème reste valide si tous les membres du groupe n’ont
pas la même probabilité de choisir la bonne option (tant que la probabilité
individuelle moyenne de la choisir reste ne serait-ce que très légèrement supé-
rieure à 0,5), si des formes limitées d’interdépendance des jugements sont
observées, ou encore si l’on substitue au choix binaire à la majorité absolue un
choix non binaire à la majorité relative (du moment que chaque votant a plus
de chances de choisir la bonne option que l’une des autres) 57. Le problème
que pose l’application de ce théorème aux cas des décisions collectives réelles
n’est toutefois pas entièrement résolu, et chacune de ces conditions soulève
des difficultés spécifiques. La nature exacte des exigences qu’implique pour un
vote réel la condition formelle d’indépendance (au moins relative) fait en par-
ticulier l’objet d’interprétations contradictoires 58. Quant à la condition de
compétence, elle n’est certes pas dépourvue de plausibilité, puisqu’il s’agit de
postuler que la « compétence » moyenne des individus est supérieure à celle
d’un tirage aléatoire (donc à celle d’un tirage à pile ou face dans le cas binaire).
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Elle l’est d’autant moins si l’on considère qu’identifier la « bonne » réponse

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signifie simplement ici sélectionner la moins mauvaise des deux options dis-
ponibles, et non identifier ce qui serait en soi la réponse « correcte » à la ques-
tion « que faire ? » parmi un éventail plus large de réponses possibles qui ne
seraient pas forcément toutes représentées ou toutes dissociées parmi les
options disponibles 59. Même s’il est plausible qu’elle puisse être satisfaite, la
condition de compétence a toutefois un revers inquiétant : si la probabilité
moyenne qu’ont les votants de choisir la bonne option est ne serait-ce que très
légèrement inférieure à 0,5, c’est alors la probabilité que le vote majoritaire
sélectionne la mauvaise option qui augmente rapidement avec la taille du
groupe.
Si les considérations mathématiques mobilisables 60 pour défendre l’effica-
cité épistémique du vote majoritaire dans les groupes de grande taille sont loin

57 - Christian List et Robert Goodin, « Epistemic Democracy. Generalizing the Condorcet Jury
Theorem », The Journal of Political Philosophy, vol. 9, no 3, 2001, p. 277-306. List et Goodin obser-
vent que lorsque le nombre d’électeurs est suffisamment important, le vote à la majorité relative
est à peu près aussi fiable, du point de vue épistémique, que les principales règles de vote
communément étudiées (tels les méthodes de Borda, Hare, Coombs ou la méthode par paires
de Condorcet).
58 - Franz Dietrich et Kai Spiekermann, « Independent Opinions ? On the causal Foundations
of Belief Formation and Jury Theorems », Mind, 2014, à paraître.
59 - De ce point de vue, l’objection de la « disjonction » formulée par David Estlund, qui remet
en cause la plausibilité de la condition de compétence au motif que les deux options présentées
pourraient parfois être disjointes en plusieurs options, de telle sorte que la probabilité « aléa-
toire » d’identifier la réponse correcte est en réalité inférieure à 0,5, est peu convaincante (David
Estlund, L’autorité de la démocratie, op. cit., p. 428-431). Il est toujours possible, bien sûr, que
les options soumises au choix soient mal définies, mais le problème se pose pour tous les modes
de prise de décision et renvoie aux conditions de formulation et de révision préalables des termes
du choix.
60 - D’autres résultats, tels le « théorème de Bayes », ont pu être également mobilisés par les
justifications du recours au vote majoritaire. Voir Robert Goodin, Reflective Democracy, Oxford,
Oxford University Press, 2003, chap. 6.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 127

d’être négligeables, elles doivent toujours postuler une compétence individuelle


moyenne suffisante. Une défense épistémique cohérente ne peut donc se limiter
à considérer les propriétés de l’acte d’agrégation et doit prendre en compte le
contexte – politique, mais également éducatif, social, économique ou encore
médiatique 61 – au sein duquel le vote prend place. C’est là une conviction
ancienne des nombreuses traditions démocratiques, réinvestie depuis une tren-
taine d’années par les théories de la démocratie délibérative : la rationalité qui
donne son sens au vote à la majorité ne peut pas être contenue tout entière
dans le vote lui-même. John Dewey jugeait déjà que « la règle de la majorité
en tant que telle est aussi absurde que ses critiques l’accusent de l’être. Mais
elle n’est jamais purement une règle de la majorité » ; sa valeur tient à ce que
« compter les voix oblige à recourir préalablement aux méthodes de discussion,
de consultation et de persuasion 62 » plutôt que de laisser agir les seuls rapports
de force. Le véritable « problème du public », dès lors, est moins la modification
de la règle de majorité que l’amélioration nécessaire des conditions de la déli-
bération publique 63. Compter les avis par le vote n’a de sens que si on les a
préalablement pesés. Les travaux consacrés à la démocratie délibérative 64, qui
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s’intéressent aux conditions d’une bonne pesée collective des arguments, vien-

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nent ainsi s’articler aux études portant sur les ressorts susceptibles d’assurer la
compétence épistémique du grand nombre 65 (qu’il s’agisse de la possibilité
d’un « miracle de l’agrégation » par lequel les erreurs individuelles s’annule-
raient du fait du grand nombre 66 ou de l’impact positif de la diversité cognitive
sur la compétence des groupes 67).
Si l’examen de ce qui constitue une pesée adéquate, propice à la compétence
individuelle, excède le propos du présent article, il importe de prévenir un
malentendu : dire que la justification épistémique du recours à la majorité ne
saurait être complète si elle ne s’étend pas à l’examen des conditions assurant
la compétence du vote ne l’invalide en rien. Il n’y a guère de sens à reprocher
à la défense épistémique de la règle de majorité qui s’appuie sur sa sensibilité
à la compétence individuelle le fait qu’elle n’épuise pas la dimension

61 - Sur ce dernier point, voir Charles Girard, « Instituer l’espace de la contestation. La compé-
tence du peuple et la régulation des médias », Philosophiques, vol. 40, no 2, 2013.
62 - John Dewey, Le public et ses problèmes, trad. fr. Joëlle Zask, Paris, Gallimard « Folio »,
2010 [1927], p. 310.
63 - Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ? », op. cit., p. 90-92.
64 - Charles Girard et Alice Le Goff (dir.), La démocratie délibérative. Anthologie de textes fon-
damentaux, Paris, Hermann, 2010.
65 - Voir les contributions réunies dans Jon Elster et Hélène Landemore (dir.), « La sagesse
collective », Raison Publique, vol. 12, 2010, et, pour une vue d’ensemble, Hélène Landemore,
Democratic Reason. Politics, Collective Intelligence and the Rule of the Many, Princeton, Prin-
ceton University Press, 2013.
66 - James Surowiecki, The Wisdom of Crowds. Why the Many Are Smarter Than the Few and
How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations, Anchor, Doubleday,
2004.
67 - Scott E. Page, The Difference. How the Power of Diversity Creates Better Groups, Firms,
Schools and Societies, Princeton, Princeton University Press, 2006.
128 - Charles Girard

épistémique du régime démocratique 68. Il est en particulier peu éclairant de


l’opposer à la réflexion sur les vertus épistémiques de la délibération collective
ou de quelque autre procédé de nature à renforcer l’exactitude factuelle et la
validité normative des considérations nourrissant les opinions individuelles.
En effet ces raisonnements portent sur des moments distincts et complémen-
taires de la prise de décision : la formation des avis individuels dans le second
cas, l’arrêt d’une décision collective à partir des avis ainsi formés dans le pre-
mier. Le rôle décisif joué par le postulat de compétence dans les défenses épis-
témiques de l’agrégation par le vote majoritaire, d’une part, la nécessité de
clore la délibération dans les grands groupes – où le consensus est hors de
portée – par l’intervention d’un autre mode de prise de décision, d’autre part,
montrent assez la complémentarité de ces approches.
La supériorité supposée du vote majoritaire dans le contexte démocratique
doit tenir en fin de compte à ce qu’il présente un avantage double : il peut
satisfaire à la fois – autant que cela est possible – le souci de l’équité, lié au
principe de l’égalité des citoyens, et le souci de la vérité, lié à la visée épisté-
mique qui est souvent celle des citoyens lorsqu’ils expriment leur volonté poli-
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tique. Le vote à la majorité est en effet plus équitable que le concours, la
négociation ou l’intervention d’une autorité, et souvent aussi équitable que le
tirage au sort. Mais il est également sensible à la valeur épistémique assignée
aux options, contrairement au tirage au sort, puisqu’il s’appuie sur la compé-
tence individuelle, voire sur les effets liés au grand nombre, pour accroître la
probabilité que soit sélectionnée la meilleure des options soumises au vote. Si
le vote majoritaire paraît en particulier préférable au tirage au sort pondéré
par le vote, ce n’est précisément pas au regard de l’exigence d’équité, mais de
la poursuite de la vérité. Contrairement à ce dernier, comme l’a montré la
section précédente, le vote majoritaire exclut que l’option qui a convaincu le
moins grand nombre d’individus triomphe, ce qui ôterait tout sens aux efforts
pour favoriser la formation d’opinions raisonnées. Il assure au contraire que
celle qui a été jugée la meilleure par le plus grand nombre l’emporte.
Une justification cohérente de la règle de majorité fait ainsi intervenir à la
fois des considérations épistémiques et des considérations d’équité. Il reste tou-
tefois à établir que ce double fondement n’est pas contradictoire. En effet, si
la valeur des considérations épistémiques invoquées dépend de la « compétence
individuelle » des votants, il suffit que la compétence supérieure de certains
individus soit attestée pour que le choix d’une procédure donnant un poids
égal à toutes les opinions devienne apparemment intenable.

VI. Le souci de la vérité menace-t-il l’équité procédurale ?

Si l’équité procédurale ne suffit pas à fonder l’autorité des décisions démo-


cratiques, elle en constitue manifestement une condition nécessaire. Or il n’est

68 - Elizabeth Anderson, « The Epistemology of Democracy », Episteme. A Journal of Social


Epistemology, vol. 3, no 1-2, 2006, p. 8-22.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 129

pas certain que des procédures soucieuses d’approcher la vérité puissent rester
équitables. Si certains sont plus compétents que les autres, il paraît inévitable
de leur reconnaître une plus grande autorité ; et puisque rien n’indique que la
majorité soit dans la société l’instance la plus compétente, il faudrait rejeter le
vote majoritaire. Tel est le raisonnement, déjà évoqué, de Kelsen. Faut-il
l’accepter ?
Si l’on admet qu’il existe des vérités politiques, c’est-à-dire que les propo-
sitions relatives à la valeur relative de différentes décisions possibles dans une
situation donnée peuvent être vraies ou fausses, il faut également admettre que
les individus doivent avoir des compétences politiques inégales. L’idée que les
citoyens sont inégalement compétents du point de vue politique n’est guère
plaisante pour le démocrate, et il est fréquent d’opposer à l’idée d’une compé-
tence politique inégalement répartie une distinction entre plusieurs types de
compétences, par exemple entre le raisonnement théorique et le jugement pru-
dentiel, ou entre le savoir descriptif et le savoir normatif, afin de sauver la
possibilité que l’une de ces compétences au moins soit de telle nature qu’elle
appartienne également à tous. Il n’est pourtant guère vraisemblable que l’apti-
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tude à bien juger dans une situation d’incertitude ou la juste compréhension
des normes pouvant guider l’action soit en chacun identique – nul ne croit
que les êtres humains qu’il côtoie sont également prudents ou également sages.
Mais surtout il importe de ne pas se méprendre sur le sens de la « compétence »
ici. Il faut entendre par là la probabilité moyenne qu’un individu a d’identifier
la bonne réponse (cette probabilité même qui doit être supérieure à 0,5 pour
que le théorème du jury promette un avis majoritaire compétent). Cet usage
du concept ne renvoie donc pas à une forme particulière de talent ou de savoir
(même si talents et savoirs influencent la compétence individuelle). Il est pos-
sible par exemple que certains citoyens aient plus tendance que les autres à
identifier les bonnes solutions pour des raisons qui ne tiennent pas à l’exercice
de leur jugement, mais par exemple à ce qu’ils se trouvent avoir des croyances
morales ou politiques dont ils ne sont pas responsables mais qui les rappro-
chent fréquemment des positions les meilleures. Le simple fait du désaccord,
qui implique que certains ont raison et d’autres tort – du moins dans les cas
où une décision est vraiment meilleure qu’une autre –, conduit à supposer
l’inégalité des compétences. (Il est en effet fort improbable que les erreurs se
trouvent par hasard également réparties entre les individus.) Mais quelle consé-
quence en tirer ?
La crainte de voir l’équité procédurale menacée repose sur le présup-
posé selon lequel la compétence fonde l’autorité politique : celui qui ne sait
pas aurait l’obligation d’obéir aux commandements de celui qui sait. Poussé à
son terme, ce raisonnement revient à renoncer à la démocratie, et à opter pour
l’épistocratie, c’est-à-dire pour le gouvernement des seuls compétents, ou sup-
posés tels – comme le craignait Kelsen. Sous une forme moins radicale, il peut
conduire à modifier les procédures démocratiques afin de pondérer l’influence
exercée par chacun en fonction de sa compétence supposée – c’est-à-dire à
adopter une forme plus modérée d’épistocratie. Telle est la logique présidant
à la défense millienne du vote plural. Dans ses Considérations sur le
130 - Charles Girard

gouvernement représentatif, John Stuart Mill s’efforce de concilier une partici-


pation élargie du peuple et la valorisation de la compétence dans la direction
des affaires publiques. Le vote plural, qui permet de donner aux votants les
plus compétents un plus grand nombre de voix qu’aux autres, doit précisément
permettre d’accroître l’influence des avis les plus sages sans exclure personne
de la participation électorale, chacun conservant au moins un vote. L’égalité
des citoyens n’a pas, raisonne Mill, à se traduire par l’égalité des chances
d’influencer la décision, car « affirmer que toute personne doit avoir voix au
chapitre n’équivaut pas à affirmer que toutes les voix doivent se valoir 69 ». Il
est dans l’intérêt de tous, y compris des moins compétents, que soit accru le
poids des opinions les plus avisées : lorsque plusieurs personnes poursuivent
un intérêt commun, « l’opinion et le jugement de la personne dont la moralité
et l’intelligence sont les plus grandes valent plus que ceux d’une personne
inférieure et si les institutions d’un pays affirment virtuellement qu’elles ont
la même valeur, une telle affirmation ne renvoie à aucune réalité 70 ». S’il ne
saurait être question de réduire quiconque au silence en le privant entièrement
du droit de vote, la personne peu compétente devrait accepter que ceux aux-
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quels elle reconnaît une plus grande compétence exercent une « influence supé-

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rieure », du moins tant que celle-ci est assignée « sur des bases qu’elle peut
comprendre et dont elle saisira le caractère juste 71 ». Toute la difficulté consiste
alors à déterminer à qui devrait être accordée une influence supérieure. Si Mill
juge le critère de la propriété inadapté – le membre le plus pauvre de la commu-
nauté devrait pouvoir « revendiquer les privilèges auxquels son intelligence lui
permet de prétendre 72 » –, il est prompt à voir dans le niveau d’éducation ou
d’expérience professionnelle un indicateur certes approximatif mais suffisant
de la compétence politique. Les diplômés des universités, les banquiers, les
contremaîtres, les travailleurs qualifiés pourraient ainsi disposer d’un plus
grand nombre de voix que les non diplômés, les ouvriers, les marchands ou
les travailleurs non qualifiés.
Comment résister à une telle dérive de la démocratie vers l’épistocratie
(radicale ou modérée) sans revenir au scepticisme kelsenien ? Comment éviter
de sacrifier l’équité du vote majoritaire afin d’accroître son efficacité épisté-
mique ? Si la proposition de Mill est incompatible avec l’idée démocratique,
en ce qu’elle viole le principe d’égalité tel que nous le comprenons désormais,
sa logique n’a rien d’absurde. Nous acceptons, en d’autres occasions, d’accorder
à des experts de tous types – juristes, économistes ou scientifiques, par exemple
– un rôle privilégié et parfois exclusif dans la prise de décision, au nom de leur
compétence supposée. Nous jugeons qu’il n’y a pas là une enfreinte à la démo-
cratie tant que leur action, et le choix de leur déléguer une autorité particulière

69 - John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, trad. fr. Malik Bozzo-
Rey, Jean-Pierre Cléro et Claire Wrobel, Paris, Hermann, 2014 [1861], p. 209.
70 - Ibid., p. 210.
71 - Ibid., p. 211.
72 - Ibid., p. 214.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 131

reste soumis au contrôle au moins indirect du peuple. Mill conditionne d’ail-


leurs lui-même l’institution du vote plural à son acceptabilité par l’ensemble
des citoyens. Mais comment s’assurer de ce qu’ils l’acceptent, en l’absence
d’une improbable unanimité, ou au moins d’une autorisation par un vote
majoritaire non plural ? Le vice de la proposition millienne tient à ce qu’elle
fait intervenir l’inégalité de traitement au niveau du suffrage populaire ; le vote
plural ne serait donc pas susceptible de faire l’objet d’une autorisation ou d’un
contrôle ultime par le peuple à travers la voie que nous reconnaissons en
pratique comme justifiée pour cela : le vote non plural à la majorité. La diffi-
culté toutefois demeure : comment une approche épistémique peut-elle main-
tenir le privilège ainsi accordé à la règle de majorité, si les compétences
politiques individuelles sont inégales ?
Il est certainement que ceux qui se voient ainsi confiés une influence supé-
rieure l’utilisent pour promouvoir un intérêt particulier qui leur est commun
plutôt que l’intérêt du groupe. Mais cette crainte, si souvent justifiée, ne suffit
pas à écarter le recours à un dispositif comme le vote plural lorsque le groupe
des individus identifiés comme « les plus compétents » ne partagent pas un tel
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intérêt. Mill n’ignore d’ailleurs pas ce risque, lui qui juge que le parlement ne
parviendra jamais à considérer les grèves que du point de vue des patrons, tant
que les travailleurs n’y seront pas représentés 73 ; c’est pourquoi il conditionne
le recours au vote plural au fait que ceux qui en bénéficient ne soient pas en
mesure « de mettre en place une législation de classe qui les favoriserait 74 ». Si
l’on suppose cette condition satisfaite, que reste-t-il à opposer à ce dispositif
épistocratique ?
Le raisonnement qui indexe l’autorité à la compétence, c’est-à-dire qui érige
l’expert en chef, est dénoncé par Estlund comme un sophisme : reconnaître la
compétence supérieure d’autrui n’oblige pas à obéir à ses commandements.
L’objection principale qu’il oppose au « sophisme chef/expert » fait intervenir
une exigence d’acceptabilité générale exprimant l’idée que « nul n’a d’autorité
ou de pouvoir coercitif légitime sur un autre sans une justification qui pourrait
être acceptée par tous les points de vue qualifiés 75 » – c’est-à-dire par tous les
points de vue sauf ceux qu’il est indispensable d’exclure du raisonnement
moral, tel celui du fou ou du vicieux 76. Cette exigence d’allure contractualiste,
dont le contenu reste indéterminé dans la mesure où Estlund refuse de condi-
tionner son raisonnement à une théorie morale spécifique, fait intervenir de
nouveau l’unanimité en droit, pour en faire un critère général de la légitimité
politique, qui n’est pas spécifique à la démocratie. Il peut ainsi prétendre sou-
mettre au test de l’acceptabilité générale tant l’épistocratie, identifiée à un dis-
positif analogue au vote plural, que la démocratie, identifiée au suffrage
universel et à la règle majoritaire. Il est manifeste selon Estlund que la première

73 - Ibid., p. 109.
74 - Ibid., p. 213.
75 - David Estlund, L’autorité de la démocratie, op. cit., p. 68-69.
76 - Ibid., p. 16-17.
132 - Charles Girard

ne peut pas être acceptée par tous les points de vue qualifiés, à la différence
de la seconde. En effet l’épistocratie établit des « comparaisons blessantes »
entre les individus désignés comme plus ou moins compétents, afin « de fonder
l’autorité et le pouvoir légitime de certains individus sur les autres, et par
conséquent une tâche de justification lui incombe qui n’incombe pas au suf-
frage universel 77 ». Si, en démocratie, chaque décision majoritaire oblige bien
les citoyens minoritaires, il n’y a pas de minorité formellement assujettie à une
majorité au nom de différences supposées entre les membres de l’une et les
membres de l’autre. Bien que toute décision majoritaire soit dotée d’autorité,
aucun groupe majoritaire ne se voit doté en tant que tel d’une autorité propre.
À l’inverse, « dans un système de suffrage inégalitaire, certains individus sont
(...) formellement et définitivement condamnés à être assujettis au gouverne-
ment de certains autres. C’est là un type de relation de gouvernement des uns
par les autres qui n’existe pas quand s’applique la règle de la majorité, même
si la règle de la majorité est, elle aussi, une forme de relation de gouverne-
ment 78 ». Cet élément additionnel propre à l’épistocratie est précisément ce
qui ne peut pas passer avec succès le test de l’acceptabilité générale, car tous
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les points de vue qualifiés ne peuvent pas accepter un tel arrangement politique.

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Le raisonnement d’Estlund reste toutefois peu concluant. Il peut certes
affirmer, à juste titre, qu’il n’y a pas là simplement une pétition de principe,
puisque le principe reliant la légitimité politique à l’unanimité des points de
vues qualifiés ne présuppose pas implicitement un cadre démocratique 79 –
même si l’on peut penser que le type de contractualisme moral dont il procède
a des affinités à la fois analytiques et historiques avec l’idée démocratique
moderne et avec l’interprétation de la règle de majorité qui l’accompagne. Mais
le problème est ailleurs : faute de spécifier la nature des points de vue qui
doivent être reconnus comme qualifiés, il ne nous donne pas les moyens d’éva-
luer quels arrangements pourraient effectivement satisfaire le test de l’accep-
tabilité qualifiée ; ce dernier apparaît alors comme un dispositif ad hoc. Si
Estlund se défend de prendre la règle majoritaire comme la position par défaut
par rapport à laquelle tout arrangement alternatif devrait être saisi comme une
déviation à justifier, il est en réalité difficile de comprendre pourquoi l’autorité
des décisions majoritaires serait manifestement acceptable par tous les points
de vue qualifiés. Faut-il comprendre que le point de vue du fanatique, qui sans
être fou ni vicieux refuse de laisser la règle majoritaire sacrifier les vérités qu’il
tient pour absolument certaines, n’est pas qualifié ? Le caractère « généralement
acceptable » de la règle de majorité est particulièrement incertain si l’on consi-
dère la possibilité bien réelle que le recours à la règle de majorité favorise
l’existence de minorités permanentes ou récurrentes, et instaure en pratique
une relation d’assujettissement durable, quoique moins clairement formalisée

77 - Ibid., p. 74.
78 - Ibid., p. 75.
79 - Sur le rôle que joue l’égalité dans le test d’acceptabilité générale, voir Thomas Christiano,
« Estlund on Democratic Authority », Journal of Political Philosophy, vol. 17, no 2, 2009,
p. 228-240.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 133

que dans le cas de l’épistocratie. Pour convaincre, le raisonnement devrait


préciser la nature de l’exigence d’acceptabilité générale, ce qui l’obligerait tou-
tefois à endosser une théorie morale particulière de la légitimité et condition-
nerait ainsi l’acceptation de l’argument à celle de la théorie elle-même.
Il est pourtant une considération simple, d’ordre pratique, qui justifie que
l’on rejette le vote plural (et les dispositifs analogues) et que l’on maintienne
l’exigence d’équité procédurale alors même que l’on cherche à assurer l’efficacité
épistémique des procédures. Elle tient à ce constat trivial : nous ne savons pas
identifier de façon absolument certaine les plus compétents. Tout d’abord, il
n’est pas sûr que « les plus compétents politiquement » constituent un groupe
stable. La complexité des questions politiques fait en effet intervenir des consi-
dérations, et donc des compétences, extrêmement variées – données factuelles
et principes normatifs, prudence commune et connaissances spécialisées, infor-
mations générales et paramètres personnels –, de telle sorte que l’on ne peut
pas supposer qu’un groupe social stable et aisément identifiable, tel celui des
plus éduqués, coïncide toujours ou même souvent avec celui des plus compé-
tents. D’autre part, comme le note Estlund 80, tout indicateur probable de
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compétence peut être corrélé à des facteurs d’incompétence inaperçus. Ainsi,
même si l’on suppose que les plus éduqués auront, toutes choses égales par
ailleurs, tendance à être plus compétents, il est possible qu’ils présentent de
manière disproportionnée des traits problématiques du point de vue épisté-
mique. Il suffit d’imaginer le cas où, du fait de leur appartenance dispropor-
tionnée à un même genre, groupe culturel, classe sociale ou milieu professionnel,
les plus éduqués manifestent une tendance particulière au racisme, au sexisme
ou à une autre forme de discrimination spécifique. Enfin et surtout, les distinc-
tions que nous traçons de fait entre les individus du point de vue de leur
compétence n’échappent pas au mal qui frappe toutes nos croyances pratiques :
la certitude dont elles sont susceptibles n’est jamais absolue. De même qu’il ne
suffit pas d’admettre qu’il y a des vérités politiques pour savoir avec certitude
ce qui est vrai, il ne suffit pas d’admettre qu’il y a des compétences politiques
inégales, pour savoir avec certitude qui est compétent.
Si la visée épistémique ne menace pas l’équité des procédures démocrati-
ques, c’est simplement qu’aucun accès entièrement sûr aux opinions vraies ou
aux compétences individuelles n’est disponible, qui puisse justifier que l’on
traite inégalement les opinions des citoyens.

VII. Le faillibilisme et le pari épistémique de la démocratie

Le raisonnement qui a mené de la critique des justifications de la règle de


majorité fondées sur la seule équité procédurale à la défense de sa justification
épistémique peut paraître à ce stade avoir simplement reconduit le dilemme
de départ entre scepticisme et fanatisme. Si l’exigence épistémique ne peut
intervenir dans la justification des procédures démocratiques qu’à condition

80 - Ibid., p. 395.
134 - Charles Girard

que l’on s’interdise de remettre en cause le traitement égal des opinions, au


motif que nos jugements politiques sont faillibles, cette exigence paraît en effet
impuissante, et donc insignifiante. Que change le souci de la vérité, si la vérité
est hors de portée ?
Il change en profondeur la compréhension des procédures démocratiques,
si l’on saisit que le faillibilisme et le scepticisme sont deux positions distinctes.
Si la démocratie, régime soucieux d’équité mais aussi de vérité, échappe à l’alter-
native du fanatisme et du scepticisme, c’est parce que le faillibilisme qu’elle peut
– et doit en réalité si elle veut rester cohérente – endosser ne conduit ni à l’un
ni à l’autre. Reconnaître la faillibilité de la raison pratique individuelle permet
en effet d’affirmer la valeur épistémique inégale des jugements pratiques, sus-
ceptibles de degrés variables de certitude, tout en acceptant qu’une certitude
absolue, qui ne laisserait aucune place à la possibilité de l’erreur, est inaccessible.
De ce que manque un accès entièrement fiable aux vérités – de ce que nous
échappent des vérités que l’on peut dire « absolues » en ce sens – il ne s’ensuit
pas que toutes les opinions soient équivalentes ou doivent être traitées comme
telles, alors même que chaque raison individuelle ne peut manquer d’opérer
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entre elles un partage. La thèse kelsenienne selon laquelle existent plusieurs
ordres moraux contradictoires peut dès lors être comprise de deux façons dis-
tinctes, entre lesquelles Kelsen peut d’ailleurs sembler osciller 81. Selon une pre-
mière interprétation, elle signifie il n’y a pas d’ordre moral unique, ou du moins
qu’il n’y a pas de raison de croire qu’il y en a un, puisqu’on ne peut pas établir
de façon absolument certaine qu’il y en ait un seul qui soit valide. C’est la
position proprement relativiste, qui correspond à une forme radicale de scep-
ticisme. Selon une seconde interprétation, cette thèse signifie qu’il y a plusieurs
conceptions morales contradictoires de ce qu’est vraiment l’ordre moral – qui
est forcément unique, s’il en est un, car ce qui est vrai ne peut pas être contra-
dictoire ; bien qu’il soit possible de chercher à les départager, on ne peut par-
venir en la matière à une certitude qui soit absolue. C’est la position du
faillibilisme, qui correspond à une forme très modérée, car localisée, de scep-
ticisme, qui ne concerne que les certitudes absolues. Dans le premier cas, c’est
parce que les opinions ont véritablement une valeur épistémique égale qu’elles
peuvent être respectées également dans la prise de décision. Dans le second cas
elles n’ont pas une valeur épistémique égale – certaines sont justes et d’autres
non, et des jugements relativement fiables peuvent être portés sur leur valeur
–, mais il faut néanmoins les traiter également dans la prise de décision car
aucune opinion n’est suffisamment certaine pour justifier que le processus

81 - Si Kelsen évoque la « relativité des valeurs », ses formulations insistent le plus souvent
sur la relativité des jugements portant sur les valeurs. Son scepticisme nie ainsi qu’existe « un
seul ordre moral (...) qui pourrait seul revendiquer d’être reconnu comme valide » (Hans Kelsen,
« Fondations de la démocratie », art. cité, p. 34, nous soulignons), ou encore que « l’homme
[puisse] accéder à des vérités et saisir des valeurs absolues » : H. Kelsen, La démocratie..., op.
cit., p. 110, nous soulignons). L’ambiguïté, qui paraît pouvoir être résolue en faveur d’une position
faillibiliste plutôt que radicalement sceptique, est nette dans le passage suivant : « la relativité
des valeurs que proclame une confession politique quelconque, l’impossibilité de revendiquer
pour un programme ou un idéal déterminés une valeur absolue (...) contraint impérativement à
rejeter aussi l’absolutisme politique » (Ibid., p. 113, nous soulignons).
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 135

politique discrimine celles qui la contredisent. L’erreur du scepticisme radical,


qui conduit à une « théorie relative de la valeur », est de fixer un critère mani-
festement inadapté aux jugements politiques et moraux, qui, pour ne pas être
susceptibles « d’une connaissance scientifique rationnelle qui soit absolue 82 »,
n’en sont pas pour autant dépourvus de valeur.
La défense philosophique la plus influente de la position faillibiliste est
proposée par John Stuart Mill dans sa célèbre défense de la liberté de pensée
et de discussion 83, et on peut penser qu’elle sous-tend également sa conception
de la démocratie représentative 84. La raison humaine étant faillible, nul ne peut
jamais être entièrement certain d’avoir raison sur les questions pratiques ;
même l’opinion majoritaire ou unanime peut être erronée, comme le montrent
aux yeux de Mill la mise à mort de Jésus ou celle de Socrate. Outre qu’il ne
saurait de toute façon en pratique être question de renoncer à agir en fonction
de nos croyances, l’impossibilité de jamais abolir la possibilité de l’erreur n’ôte
pas toute valeur aux certitudes partielles acquises et ne conduit pas à attribuer
une même valeur indifférenciée à toutes les opinions. Les raisons pratiques qui
font pencher pour une opinion ne valent certes pas démonstration définitive,
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mais cela ne signifie pas qu’elles n’ont pas plus de poids que celles que l’on
est en mesure de mobiliser pour l’opinion adverse. Simplement nos certitudes,
aussi fortes soient-elles, ne confèrent pas l’autorité requise pour interdire à
autrui la possibilité de contester mon opinion ou de la contrer par son vote,
ce qui reviendrait à s’« arroge[r] l’infaillibilité » alors même qu’il est toujours
possible que l’opinion ainsi supprimée soit vraie, ou du moins utile à la pour-
suite de la vérité. Les certitudes partielles qui sont accessibles constituent donc
un fondement suffisant pour les décisions individuelles et collectives, sauf pré-
cisément pour celles qui, en limitant l’accès à l’expression ou au suffrage, met-
tent en péril le moyen même par lequel les erreurs toujours possibles peuvent
être identifiées, dénoncées et corrigées. Le faillibilisme millien sape en réalité
la défense millienne du vote plural.
Quoique cette position philosophique nous soit devenue familière, et qu’elle
constitue le seul fondement possible d’une démocratie à la fois équitable et
épistémique, elle reste d’une complexité réelle. Deux objections permettent de
le saisir, sans pour autant invalider le raisonnement de Mill. Tout d’abord, la
défense millienne présuppose un choix : le choix, malgré la certitude présente
qui peut être ressentie, de se donner les moyens de pouvoir changer d’opinion,
en préservant la diversité des opinions, et de courir le risque de voir son opi-
nion vaincue par d’autres, en se prêtant aux procédures démocratiques. Le
fanatique, quant à lui, fait exactement le choix inverse : face à la certitude
présente ressentie, il choisit de se protéger contre la possibilité d’un changement

82 - Hans Kelsen, « Fondations de la démocratie... », art. cité, p. 34.


83 - John Stuart Mill, De la liberté, trad. Charles Dupont-White et Laurence Lenglet, Paris,
Gallimard, 1990 [1859].
84 - Charles Girard, « La “lutte violente des parties de la vérité”. Conflit des opinions et démo-
cratie représentative chez John Stuart Mill », Revue internationale de philosophie, 2014, à
paraître.
136 - Charles Girard

futur d’opinion, en faisant taire les opinions contraires, et contre le risque de


voir son opinion vaincue, en refusant les procédures démocratiques. Or on
peut considérer – c’est la première objection – que le choix de l’un n’est pas
forcément plus rationnel que celui de l’autre : ils ont l’un et l’autre le mérite
de la cohérence 85. On peut il est vrai penser qu’ils procèdent simplement de
deux paris différents en situation d’incertitude : l’un parie que les chances de
se rapprocher de la vérité sont plus grandes en jouant le jeu du conflit des
opinions, l’autre parie que ce sont les chances de s’éloigner de la vérité qui
l’emportent. Mettre sur le même plan ces deux paris est cependant trompeur,
car l’un exige de mettre un terme à l’exercice de la raison individuelle, de
crainte qu’elle ne se laisse convaincre par des considérations trompeuses, tandis
que l’autre exige que les conditions requises par l’exercice continu de la raison
soient garanties, de sorte que son travail critique et correctif puisse se pour-
suivre. Le pari démocratique, s’il en est un, n’est pas sans fondement : il s’enra-
cine dans une confiance prudente dans la raison individuelle. On pourrait
toutefois juger que ce pari est incohérent – c’est la seconde objection –, si
comme le suggère Akeel Bilgrami 86, l’idée d’une enquête tournée vers la vérité
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perd tout sens lorsque l’on suppose qu’il ne sera jamais possible d’être entiè-

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rement certain de l’avoir atteinte. L’idée même d’un progrès qui se réaliserait
sans jamais pouvoir s’assurer de sa progression serait selon cette objection
contradictoire. On peut simplement lui opposer que la poursuite de fins que
nous désirons sans jamais pouvoir être absolument certains de les avoir réali-
sées, ni même simplement de nous en être rapprochés, est une dimension
banale, quoique certainement tragique, de l’existence humaine. Nous poursui-
vons communément le bonheur, la justice, le pouvoir, la reconnaissance ou
l’amour sans jamais pouvoir être absolument certains de les avoir trouvés. Cela
ne nous conduit pas, et ne devrait pas nous conduire, à refuser toute valeur
aux jugements faillibles que nous portons à leur propos, ni à nier qu’il importe
de disposer des moyens de les poursuivre de notre mieux.
La « tragédie » de la démocratie ne tient donc pas à ce qu’elle ne peut s’accom-
moder que du scepticisme politique et du relativisme des valeurs. Elle tient plutôt
à ce qu’elle exige un effort individuel et collectif pour départager du point de
vue de la vérité les opinions en conflit, pour conduire « la lutte violente entre
les parties de la vérité 87 », sans que quiconque ne puisse jamais se prévaloir de
l’absolue certitude d’avoir raison et exiger pour cela une autorité particulière. La
faillibilité des jugements politiques, qui donne son sens à ce régime, ne suppose
pas d’attribuer une valeur épistémique égale aux opinions, mais plutôt de recon-
naître que l’effort pour favoriser la sélection de la meilleure opinion – effort qui
motive le choix des procédures – ne peut conduire à donner ex ante plus de
poids à l’avis des uns qu’à celui des autres, c’est-à-dire à sacrifier l’équité.

85 - Pour une critique de l’idée que le raisonnement millien devrait s’imposer à tout homme
comme rationnel, voir Akeel Bilgrami, « The Ambitions of Classical Liberalism : Mill on Truth
and Liberty », Revue internationale de philosophie, 2014, à paraître.
86 - Ibid.
87 - John Stuart Mill, De la liberté, op. cit., p. 140.
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ? - 137

Conclusion

La justification démocratique de la règle de majorité doit, pour être cohé-


rente, faire intervenir à la fois le souci de l’équité et le souci de la vérité. Si
l’autorité des décisions majoritaires peut être reconnue en démocratie, c’est
parce que le vote à la majorité (non qualifiée) donne une chance égale aux
jugements individuels d’influencer le résultat tout en favorisant l’opinion qui
a su convaincre le plus grand nombre de citoyens. Il est à la fois plus équitable
que la plupart des autres procédures disponibles, qu’il s’agisse d’autres règles
de vote, de la négociation, du concours ou du recours à une autorité, et plus
sensible à la valeur assignée par les électeurs aux différentes opinions en conflit
que ne le sont les procédures dont l’équité est plus assurée encore (tel le tirage
au sort, qu’il soit ou non pondéré par le vote). Une telle justification ne saurait
cependant valoir de façon indépendante, puisqu’elle suppose que les conditions
de l’équité – telle l’absence de minorité permanente – et celles de la poursuite
de la vérité – telle l’institution d’un contexte délibératif adéquat – soient en
même temps réunies. Elle n’exclut pas, en outre, que les autres procédures
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identifiées puissent être appropriées, et justifiées, dans certains contextes spé-

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cifiques – que l’on songe, par exemple, aux négociations salariales, au recru-
tement des fonctionnaires par concours, ou à la sélection aléatoire des jurés
d’assise. Enfin, le souci épistémique ne légitime aucune dérive vers l’épisto-
cratie, radicale ou modérée, si on adopte le postulat faillibiliste qu’appelle toute
défense cohérente de la démocratie et qui exclut l’autoritarisme épistémique
comme le relativisme.
L’inclusion nécessaire de considérations épistémiques dans la justification
de la règle majoritaire – et plus généralement des procédures démocratiques
–, loin d’être une variation théorique sans signification pratique, a des impli-
cations politiques considérables. Elle signifie que la réforme des systèmes poli-
tiques contemporains ne saurait être motivée seulement par une exigence
d’équité aveugle aux conditions dans lesquelles les opinions individuelles sont
façonnées et agrégées ; elle doit aussi être guidée par la visée épistémique qui
est constitutive du régime démocratique. Si les limites posées au financement
privé des campagnes électorales, l’obligation de publication des débats se tenant
au sein des autorités indépendantes, ou encore l’institutionnalisation de prin-
cipes tels que la neutralité de l’internet sont par exemple nécessaires, c’est parce
que la répartition inéquitable des ressources financières, de l’accès aux raisons
officielles, ou de la visibilité en ligne appauvrissent les moyens dont disposent
les citoyens pour exercer en égaux leur jugement politique 88.

88 - Merci à Christopher Hamel, Florence Hulak, Carlo Invernizzi Acetti, Pasquale Pasquino,
Juliette Roussin et Philippe Urfalino pour leurs commentaires sur une première version de ce
texte.
138 - Charles Girard

AUTEUR
Charles Girard est professeur agrégé à l’université Paris Sorbonne, où il enseigne la
philosophie politique, juridique et morale, ainsi que l’épistémologie des sciences sociales.
Docteur en philosophie politique, il travaille sur les théories contemporaines de la démo-
cratie au sein de l’équipe « Sciences, normes, décision ». Il a dirigé, avec Alice Le Goff, La
démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux (Hermann, 2010), et, avec Flo-
rence Hulak, Philosophie des sciences humaines. Concepts et problèmes (Vrin, 2011).

RÉSUMÉ
La règle de majorité en démocratie : équité ou vérité ?
Les procédures de prise de décision peuvent être justifiées en démocratie en invoquant
soit leur caractère équitable, soit leur aptitude à produire de bonnes décisions. La théorie
politique contemporaine tend à privilégier la première voie, car elle n’oblige pas à distin-
guer entre bonnes et mauvaises décisions, et donc à départager les opinions politiques en
fonction de leur justesse ou de leur fausseté. La principale vertu de la règle de majorité
serait ainsi de donner un poids égal à toutes les opinions exprimées dans le vote, indé-
pendamment de leur contenu. Contre cette thèse, cet article montre qu’une justification
démocratique cohérente du recours à la règle de majorité ne peut pas faire l’économie
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de considérations épistémiques. Si le vote majoritaire doit être préféré aux autres modes

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de prise de décision disponibles, c’est parce qu’il permet seul de satisfaire en même
temps, autant qu’ils peuvent l’être, le souci de l’équité et le souci de la vérité. Le vote à
la majorité est plus équitable que la négociation, le concours ou d’autres règles de vote,
mais il ne l’est pas autant que le tirage au sort pondéré par le vote. Il est toutefois plus
sensible que cette procédure à la valeur assignée par les électeurs aux options en pré-
sence. Ces deux soucis, en outre, ne sont pas contradictoires, car le traitement égal des
opinions individuelles ne présuppose pas une épistémologie politique relativiste, mais
plutôt faillibiliste.

ABSTRACT
Majority rule in democracy: truth or fairness?
Decision-making procedures can be justified in democracy by invoking either their fairness
or their ability to produce good outcomes. Recent political theory has often favored the
first approach, since it does not require to discriminate between good and bad decisions,
and thus to decide between political opinions. In such a view, the main advantage of majo-
rity rule is that it treats all expressed opinions fairly by giving each an equal weight, without
any regard for their content. Against such a claim, this article contends that one cannot
justify the use of majority rule without referring to epistemic considerations. If majority
rule is to be favored over other available procedures, it is because it alone can meet
simultaneously – as much as this is possible – concerns for fairness and for truth. It is
fairer than decision-making via bargaining or contest, but it is also more responsive than
lottery voting to the value assigned to the competing options. Furthermore, concerns for
fairness and for truth are not incompatible, since the principle of equal treatment of all
opinions does not rest on relativism, but on faillibilism.