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Science et société

Culture scientifique

Comment lutter contre


la désinformation scientifique ?
Journée Sciences et Médias 2018

Le 11 janvier 2018 s’est tenue à la Bibliothèque nationale


de France (quai François Mauriac, Paris, 13e) la quatrième journée
Sciences et Médias. Le but de ces journées est de participer
à la réflexion sur la façon dont les médias se saisissent des questions
scientifiques. L’édition 2018 était organisée par l’Association
des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information (AJSPI),
la Bibliothèque nationale de France (BnF), la Société Chimique
de France (SCF), la Société Française de Physique (SFP), la Société
Française de Statistique (SFdS), la Société Informatique de France
(SIF), la Société de Mathématiques Appliquées et Industrielles

© Robert Farhi.
(SMAI) et la Société Mathématique de France (SMF).

De gauche à droite  : Daniel Fiévet (animateur de


la journée), Gary Dagorn et Jean-Marc Bonmatin.

La précédente édition de Sciences et 300 personnes présentes simultanément


Médias, en 2016, s’était interrogée sur les dans l’auditorium.
moyens à mettre en place pour parler de Les sciences ont, depuis très longtemps,
science aux jeunes. Dans une logique de fait l’objet de désinformations ou, pour le
continuité, l’édition 2018 s’est orientée moins, de doutes de la part de l’opinion
sur la question de l’information scientifique publique. Un récent sondage de l’Ifop [1],
L’information objective et scientifique dans les médias et son utilisation. En effet, commenté en ouverture de la journée par
pour lutter contre la désinformation ces dernières années, l’essor des nouvelles Daniel Hennequin, président de la com-
technologies d’information et de commu- mission Culture scientifique de la SFP,
est déficiente en France. Il n’existe nication a fortement modifié notre façon montre que 9% d’un échantillon représen-
pas, non plus, de coordination ni de nous informer et de nous approprier tatif de la population française est prête à
de préparation du monde scientifique l’information. Elle est devenue instantanée adhérer à la thèse selon laquelle la Terre
et prend des formes très diverses. Au sein serait plate et non pas ronde.
face à une éventuelle campagne de cette variété, de nombreux travers
massive de désinformation. laissent place à la surinterprétation, voire à Mais c’est le réchauffement climatique
la diffusion de « fausses vérités ». qui a fait l’objet, ces dernières années, de
À l’heure où l’exécutif français se propose la campagne de désinformation la plus
de légiférer sur ces « fausses informations » intense et la plus médiatisée. Comme l’a
(“fake news”) et où celles-ci sont sans cesse souligné, dans sa conférence introductive,
dénoncées par la présidence américaine, le Valérie Masson-Delmotte, coprésidente
sujet abordé lors de cette quatrième journée du premier groupe de travail (« éléments
Sciences et Médias ne pouvait être plus scientifiques ») du Groupe d’experts inter-
actuel. La journée fut d’ailleurs un succès, gouvernemental sur l’évolution du climat
le pic de fréquentation s’étant situé à (GIEC), dès les années 2009-2010, les

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Article disponible sur le site https://www.refletsdelaphysique.fr ou https://doi.org/10.1051/refdp/201858033
opposants à la thèse du réchauffement Enfin, un effort doit être conduit dans le Les trois intervenants de la table ronde
climatique n’ont eu de cesse de manipuler secteur de l’éducation : les élèves du ont évoqué les réticences de certains scien-
le doute quant à la réalité de l’origine primaire et du collège ne sont pas assez tifiques à répondre à leurs sollicitations.
anthropique du réchauffement. Le doute sensibilisés à ce qu’est la démarche scienti- Ces derniers ont très souvent peur de voir
est inhérent à la démarche scientifique, et fique, et leurs enseignants, notamment leurs propos déformés, et pensent, à tort,
il est alors très facile de l’utiliser comme ceux du primaire, doivent être rassurés et qu’une intervention dans les médias ne
argument premier de la négation des faits. armés pour répondre aux questionnements leur rapporterait rien. Enfin, les femmes
Le changement climatique demande une scientifiques des élèves et aux tentatives de semblent plus réservées pour répondre aux
vision d’ensemble et un certain recul. désinformation. sollicitations des médias. Elles demandent
Contrairement à une idée fortement souvent à réfléchir, ce qui de fait les exclut
ancrée dans l’esprit du public, il est La table ronde qui suivait, animée par compte tenu de l’immédiateté de certains
disjoint des prévisions météorologiques. Daniel Fiévet (France Inter, La Tête au moyens de diffusion.
Malheureusement, le fil des médias ne Carré), maître de cérémonie de la journée, La conclusion de cette table ronde aura été
donne qu’une vision parcellaire de certains avait pour thème « Comment choisit-on unanime : il n’y a pas assez de journalistes
éléments, met en lumière des faits extraits les experts scientifiques pour les scientifiques !
de leur contexte, comme le serait un détail médias ? » et rassemblait trois respon-
d’une toile impressionniste. Il est facile sables de médias : Audrey Mikaëlian, Quel est le rôle des scientifiques
aux « marchands de doute » de profiter de la Julien Guillaume et Mickaëlle Bensoussan. dans la désinformation ? Ce sujet faisait
complexité de la problématique pour déni- Audrey Mikaëlian, journaliste de télé- l’objet de deux conférences.
grer les outils et modèles climatologiques, et vision, insiste sur la nécessaire compétence Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste
par voie de conséquence la responsabilité des experts, mais aussi et surtout sur leurs à Mediapart, a démonté les mécanismes de la
humaine du réchauffement climatique. capacités à s’exprimer clairement et à se désinformation, qui s’appuient sur le néga-
En outre, la participation au débat, non mettre à la portée du public. Avant d’abor- tionnisme (au sens large de négation des
seulement de scientifiques, mais aussi de der, par exemple, comment la sélection faits), la théorie du complot et l’ignorance.
politiques, d’entreprises, d’ONG, tous des reproducteurs bovins, puis le génie La première étape consiste à instiller le
animés de convictions intimes différentes, génétique, ont permis à l’homme de doute : « Tu ne trouves pas ça bizarre, toi ? »,
ne permet pas au public de se faire une « fabriquer » des vaches parfaitement et à chercher « à qui profite le crime » (Cui
idée précise et objective de la situation. adaptées à la production et la consommation prodest). Les points clefs de la théorie du
L’information très rapidement diffusée, intensives, il est nécessaire que le public complot des attentats du 11 septembre
et de façon plus accessible à chacun, par sache qu’une vache se trait deux fois par peuvent être rapprochés des thèses
l’intermédiaire des blogs et réseaux jour ! négationnistes produites par Robert
sociaux, supplante les articles scientifiques Le service de presse du CNRS, dont Faurisson [2], ou, dans une bien moindre
et donne l’illusion au public, notamment Julien Guillaume est responsable, a mesure, de l’ouvrage publié par Claude
jeune, de comprendre la totalité des faits. constitué une base d’experts dans tous les Allègre en 2010 (L’imposture climatique).
C’est ainsi que la différence entre les domaines, et en particulier les sciences La seconde étape est de proposer des
publications scientifiques et les opinions humaines et sociales (SHS), qui font l’objet versions alternatives, puis, troisième étape,
émises par des pseudo-experts n’est plus du plus grand nombre de demandes ; cette de les faire défendre par des scientifiques
perçue. base d’experts permet ainsi de répondre de renom ou des témoins « dignes de foi »,
Le doute sur la qualité des articles scien- aux sollicitations, quelquefois très urgentes, tels qu’un ancien rescapé des camps d’ex-
tifiques est renforcé par la présence crois- des médias, en fournissant plusieurs noms termination (argument d’autorité). Y par-
sante de journaux prédateurs, et la com- sur un thème donné. ticipent également des revues d’apparence
munication est souvent biaisée, y compris Mickaëlle Bensoussan, rédactrice en chef scientifique, mais qui ne résistent pas à
par les grandes publications scientifiques à de Ça m’intéresse, interroge très souvent, l’analyse de véritables experts du domaine.
la recherche de scoops. surtout dans des domaines polémiques On peut citer des exemples, comme le
Face à cette situation, la réponse de la (tels que la santé), plusieurs experts suscep- Journal of Historical Review, qui véhicule des
communauté scientifique française doit être tibles de donner des éclairages différents thèses négationnistes, ou le Journal of 9/11
plus adaptée et structurée. Contrairement d’une même problématique. Prendre parti studies, mais aussi des revues prédatrices.
à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, reviendrait en effet à occulter un ou plu- C’est ainsi qu’on peut trouver, dans The
l’information objective et scientifique sieurs aspects d’une question. Open Chemical Physics Journal, un article
pour lutter contre la désinformation est L’apparition récurrente des mêmes cher- démontrant la présence de traces d’explosifs
déficiente en France. Il faut informer le cheurs dans les médias relève de mécanismes dans les restes des tours jumelles du World
grand public par une vulgarisation bien très simples : ce sont ceux qui sont les plus Trade Center.
faite, par une éducation sur ce que sont la disponibles et les plus intéressés à commu- Il est donc malheureusement toujours
démarche scientifique et le rôle des véri- niquer qui réagissent le plus vite et possible de trouver des scientifiques ou des
tables experts, et par un accès facilité aux répondent au téléphone ! Les journalistes revues spécialisées vecteurs de la négation
données scientifiques. Il n’existe pas, non s’échangent les bases de données, et font et de la désinformation.
plus, de coordination ni de préparation du souvent appel aux chercheurs avec qui le Dans un monde où les journalistes
monde scientifique face à une éventuelle partage a été le plus fructueux dans des perdent peu à peu le contrôle de la diffusion
campagne massive de désinformation. expériences précédentes. des informations et où elles sont toutes

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Science et société
© Robert Farhi

Conférence de Francesca Musiani.

mises sur un pied d’égalité par le biais des mal placée des intervenants dans le débat, c’est intéressant, raconter une histoire,
réseaux sociaux et d’Internet (Google, la construction de blogs véhiculant de simplifier le vocabulaire, ne pas utiliser de
Facebook...), il devient de plus en plus fausses informations sans contrôle de mots à double sens (comme le mot
nécessaire de redonner la parole aux l’hébergeur. Il est très facile d’instiller le « modèle » qui possède pour le grand
scientifiques et de fournir au public une doute dans l’esprit du lecteur, mais ô public un sens très différent de celui que
information digne de foi, vérifiée et combien plus difficile de lutter contre la lui donne le scientifique), ne jamais entrer
contrôlée par une expertise rigoureuse. désinformation. Les moyens à mobiliser dans les détails, partir de très bas pour
C’est ce que fait Emmanuel Vincent sont considérables. conduire le lecteur ou l’auditeur le plus
(Université de Californie), avec son initia- haut possible. Les surfaces doivent se
tive Climate Feedback [3]. Elle repose sur L’intervention de scientifiques compétents compter en terrains de football, les
un réseau international de scientifiques qui et pédagogues dans les médias est primor- volumes en piscines ou en dés à coudre !
trient les faits et les séparent de la fiction diale pour lutter contre la désinformation. Savoir quel message faire passer et com-
dans le domaine du changement climatique, Encore faut-il que ces scientifiques y ment le faire s’apprend. Une intervention
afin de permettre au lecteur de savoir quelle soient préparés. Ce sujet faisait l’objet dans les médias est une discussion entre un
information est crédible. Ces spécialistes d’une seconde table ronde, « Comment journaliste et un chercheur, et l’entretien
sont mis à contribution, sur la base du préparer les scientifiques aux médias ? », est avant tout un partage, basé sur une
volontariat, pour juger, commenter, et à laquelle participaient Cécile Michaut, générosité commune en direction du
noter, dans l’ensemble des médias, les journaliste scientifique et formatrice en public. Le journaliste doit, de son côté,
publications dans le domaine de la clima- media training, Audrey Mikaëlian, et rester ouvert, savoir quitter le chemin
tologie et du changement climatique. Roberto Vargiolu, ingénieur de recherche qu’il s’était tracé lorsque nécessaire, et ne
Les principaux biais relevés sont le cherry- au CNRS et vulgarisateur scientifique. pas trop préparer son entretien. Il n’est en
picking, qui consiste à extraire un petit fait Il n’est pas donné à tous les scientifiques, aucun cas le porte-parole du scientifique.
ou une donnée secondaire pour la mettre fussent-ils compétents, d’expliquer ce Lorsque le chercheur ne s’estime pas
en avant, les conflits d’intérêt (notamment qu’est le boson de Higgs en 20 secondes... compétent ni suffisamment sûr de lui, il
dans les domaines médicaux et pharma- Dans toute intervention, comme dit plus doit savoir décliner la proposition d’entre-
ceutiques), les raisons religieuses, écono- haut, il faut considérer qu’on s’adresse à tien. À l’inverse, lorsqu’il l’accepte, il sait
miques ou politiques qui conduisent à un public dont on ne connaît pas le qu’il n’aura aucun contrôle de ce qui sera
produire de la désinformation, la notoriété niveau. Il faut donc expliquer pourquoi écrit ou diffusé. Il n’aura jamais que le

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contrôle de ce qu’il aura dit. Il n’existe en et le travail en réseau sont les conditions tion scientifique. Cette citation, attribuée
effet aucun droit de relecture, et il appar- premières d’une bonne qualité de l’infor- à Picasso, ne se trouve que dans les
tient au seul journaliste de ne pas trahir les mation. Le choix des experts, sur la base Conversations avec Christian Zervos, publiées
mots ou le message prononcés par le de leur domaine de recherche, est aussi en 1935 dans la revue Cahiers d’Art.
scientifique. une garantie. Picasso faisait exclusivement référence à
son approche de la peinture, selon laquelle
L’après-midi débutait sur une troisième Deux conférences portaient sur les algo- l’artiste ne doit jamais connaître d’avance
table ronde, intitulée « Médias numé- rithmes : « Comment les algorithmes le résultat d’une œuvre commencée. Cette
riques : comment sont créées et vérifiées font-ils remonter des informations citation a cependant été abondamment
les informations ? ». Elle rassemblait et permettent-ils de traquer la désin- utilisée dans d’autres contextes.
Pierre Kerner (Café des Sciences), formation ? » Pire encore, la phrase, attribuée à Voltaire,
Florence Porcel, créatrice d’une chaîne La neutralité du Net a fait récemment « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous
YouTube (La Folle Histoire de l’Univers), et l’objet de nombreux débats, principalement dites, mais je me battrai jusqu’à la mort
Didier Pourquery, directeur de rédaction aux États-Unis. Cependant, l’objectivité pour que vous ayez le droit de le dire », a
de The Conversation France. Ces médias, de de l’information obtenue sur Internet par été écrite par Evelyn Beatrice Hall, dans
natures différentes, sont cependant tous le grand public fait déjà partie du passé. un ouvrage publié en 1906, pour résumer
confrontés au problème du contrôle de Alors qu’une recherche réalisée à l’aide sa pensée, mais n’a jamais été écrite par le
l’information. d’un moteur, tel que Google, par exemple, philosophe. Et pourtant, cette phrase
Un blog, tel que celui du Café des Sciences, faisait apparaître autrefois un classement de apocryphe est le plus souvent attribuée à
permet toujours la publication d’un correc- l’information en fonction de la popularité Voltaire lui-même.
tif lorsqu’une erreur est découverte. La de la référence, il n’en est plus de même Ces deux exemples montrent combien
participation active de scientifiques travail- aujourd’hui. Les algorithmes utilisés par les l’information peut être biaisée ou même
lant en réseau permet un travail rigoureux moteurs de recherche retournent une créée de toutes pièces. C’est certes sur
de vérification de l’information. information ciblée de façon individuelle, Internet et la toile qu’il est possible de
Tel n’est pas le cas des vidéos publiées en fonction de l’historique des requêtes de trouver le plus souvent de fausses informa-
sur YouTube, dont le contenu n’est évi- l’internaute et de son profil. Cette nouvelle tions, mais les médias classiques n’échappent
demment pas vérifié par l’hébergeur. Le personnalisation, basée sur des considéra- pas à la règle, comme le montrent les deux
contrôle de l’information n’appartient tions essentiellement publicitaires et com- citations précédentes.
alors qu’à l’auteur de la vidéo. Florence merciales, conduit, nous dit Francesca Au-delà de la coupable désinformation,
Porcel s’appuie sur une collaboration avec Musiani (Institut des sciences de la com- la manipulation des faits est un véritable
des scientifiques, qui lui permet de vérifier munication, CNRS), à une propagande péché, bien plus grave. L’exemple cité par
l’information qu’elle diffuse, et mentionne individualisée qui n’est ni plus ni moins Gilles Dowek illustre parfaitement cette
toujours, au bas de ses vidéos, les sources qu’un biais de l’information : on assiste technique : les défenseurs de la chasteté
utilisées. ainsi à un enfermement idéologique de nient l’efficacité du préservatif masculin,
The Conversation France rédige, en langue l’internaute, qui ne trouve, comme réponses puisque c’est dans les pays d’Afrique, où
française, une lettre électronique quoti- à ses requêtes, que des informations qui les États-Unis envoient le plus de préser-
dienne et des articles destinés à la presse confortent ses convictions. Les rumeurs vatifs, que l’épidémie de SIDA fait le plus
écrite, dans tous les domaines, y compris sont ainsi propagées, puis industrialisées, de ravages !!
scientifiques. Les auteurs des articles sont car générant des revenus. Il n’existe malheureusement pas d’algo-
des chercheurs et des universitaires. La Dans ce contexte, on ne sait plus diffé- rithme permettant de vérifier la véracité
vérification de l’information est d’autant rencier le vrai du faux, ni qui est à l’ori- des faits ou des informations. On pourrait
plus cruciale que le rythme de parution est gine d’une fake news. Cette privatisation de en imaginer un permettant de détecter
soutenu, mais le travail en réseau permet la gouvernance est une véritable menace à une logique défaillante, comme dans le cas
de répondre à cette nécessité. la liberté d’expression, mais est aussi source précédent, mais il n’existe pas encore.
On peut déplorer la publication d’articles, de désinformation. La seule façon, aujourd’hui, de détecter
de revues, de vidéos, de blogs aux titres Comment lutter contre cette tendance ? une fausse information est d’analyser les
racoleurs, dont le sérieux peut être mis en La réponse n’est pas simple. Il faudrait arguments avancés. On trouve encore
doute et ne peut être évalué qu’en allant modifier les algorithmes de recommanda- malheureusement trop souvent des argu-
vérifier le contenu scientifique et les tion, créer des entraves aux revenus ments du type « Tout le monde dit » ou,
sources. On pourrait, certes, envisager la publicitaires, censurer les profils, faire pire, « Il y a un expert qui dit ». Il faut bien
création de « labels de qualité » de l’infor- œuvre de pédagogie auprès du grand insister sur le fait que la vérité scientifique
mation, mais qui risqueraient de se révéler public. Cette démarche ne peut être que n’est pas une opinion.
à double tranchant. Quel que soit le média, concertée et impulsée par les différentes
il va de soi que tous ses contributeurs parties prenantes elles-mêmes. Les deux dernières conférences de la
doivent être attentifs à la véracité de « Si l’on sait exactement ce qu’on va journée abordaient « la question de l’atti-
l’information diffusée. Mais dans le cas des faire, à quoi bon le faire ? » C’est par cette tude à adopter face à une information
médias numériques, dont l’interactivité est citation que Gilles Dowek, chercheur à erronée ».
la caractéristique première, la confiance l’Inria, sème le doute sur la véracité de Jean-Marc Bonmatin, du centre de
réciproque, la transparence, la discussion l’information, au-delà de la seule informa- biophysique moléculaire du CNRS, se

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Science et société

trouve au cœur du débat sur les néonico- part dans les analyses fournies par Les et plusieurs médias français [4] existe depuis
tinoïdes. Ces substances couvrent à elles décodeurs est passée à 4%, en augmentation février 2017.
seules 40% des besoins français en pesti- significative au cours de ces dernières Il est tout aussi important d’éduquer le
cides. Elles agissent sur le système nerveux années. public à faire la différence entre le vrai et
central des insectes, provoquant la paralysie Le partage des informations via les le faux, à faire le tri des informations gla-
et la mort. Le débat oppose les apiculteurs réseaux sociaux constitue une véritable nées sur le Net et les réseaux sociaux, bref,
d’une part, et les agriculteurs et industriels caisse de résonance à la désinformation : à différencier l’information du savoir.
de l’agrochimie d’autre part, sur la respon- plus les informations sont grosses et peu Encore faut-il pour cela que le référence-
sabilité de ces substances dans la mortalité crédibles, et plus elles sont cependant ment des sites et des informations ne soit
observée des abeilles. Outre les questions partagées. Il convient donc de remonter à pas soumis à des biais, d’origine publicitaire
déontologiques et relatives à la biodiversité, la source. Le Monde travaille par exemple ou autre.
les montants évoqués par les parties pre- avec Facebook pour pouvoir mieux appré- Enfin, le rôle des chercheurs et univer-
nantes sont considérables. Le marché hender sa démarche et lutter contre l’ap- sitaires dans cette lutte est triple. Tout
mondial des néonicotinoïdes est évalué à parition des fausses informations. d’abord, analyser les sources et leur qua-
2,5 milliards d’euros par an. Mais dans Enfin, un gros travail de pédagogie est lité, la véracité de l’information, et détecter
le même temps, la pollinisation génère nécessaire à destination du public. Le moteur d’éventuels conflits d’intérêts. Ensuite,
153 milliards d’euros. de recherche « Décodex » du quotidien contribuer à l’information, en s’impliquant
Dans ce contexte, les contrevérités sont Le Monde, qui permet de vérifier si la auprès des médias, à la condition d’être à
légion. Un journal canadien, Le Devoir, source de l’information (page Web ou site la fois compétent dans le domaine et de
titrait par exemple, en septembre 2017 : Internet) est plutôt fiable ou non, est, de tenir un langage clair et accessible au
« L’utilisation des néonicotinoïdes ne tue ce point de vue, un outil efficace mis à la grand public. Enfin, construire des
pas les abeilles ». Une lecture rigoureuse disposition des lecteurs. réseaux, à l’instar de ce qui existe dans les
montre cependant que cet article relève Mais Gary Dagorn se pose tout de même pays anglo-saxons, afin de coordonner leurs
plus d’une opinion que d’une analyse la question de savoir si, dans un tel réponses et faire face à une éventuelle
rigoureuse. De la même façon, une contexte, « décoder » des contrevérités ne campagne de désinformation massive.
rumeur s’est répandue selon laquelle un produit pas l’effet inverse, à savoir celui de La tâche est donc difficile, mais pas
rapport de l’Union européenne évaluait à les amplifier... impossible. Comme le dit Patricia Pineau
4,7 milliards d’euros les pertes liées à un dans ses mots de conclusion de la journée,
éventuel abandon des néonicotinoïdes. Patricia Pineau, rédactrice en chef de il convient de rester optimiste ! ❚
Or, ce rapport n’a jamais existé ! Enfin, L’Actualité Chimique, appelée à faire une Robert Farhi
Jean-Marc Bonmatin a dû corriger, en synthèse de la journée, a conclu en remar- Commission Culture scientifique de la SFP
argumentant à de nombreuses reprises, quant que l’assistance était plutôt jeune, et
l’article sur les néonicotinoïdes dans que la nouvelle génération n’hésitait pas à
Wikipédia qui, rappelle-t-il, constitue la s’impliquer dans la diffusion de la vérité
source première d’information scientifique scientifique et dans la lutte contre la
de 90% des jeunes. désinformation. Site des journées Sciences et Médias
Comment le chercheur doit-il se posi-
tionner sur un sujet aussi brûlant et lourd http://sciencesetmedia.org/index.php
de conséquences ?
En conclusion
Vidéos en ligne des interventions
En premier lieu, il doit analyser les faits S’il est très facile de créer de la désinfor-
et les travaux, leurs sources, et mettre au mation et des rumeurs, puis de les véhiculer, de la journée
jour les éventuels conflits d’intérêts. Il faut il est beaucoup plus difficile de les démentir. www.youtube.com/channel/
rappeler que les grands groupes industriels Il faut tout d’abord travailler à la source.
UCFTd8PVVJvw51SyQmdCM7xA
ont mis en place des stratégies visant à Les médias peuvent jouer un rôle crucial
instaurer le doute (tabac, amiante, énergies dans la lutte contre les fausses informations,
fossiles...) et qu’ils financent de nombreux et beaucoup d’entre eux le font déjà. Plus
projets de recherche, voire des experts... récemment, le 19 janvier 2018, Mark
Dans un second temps, il doit communiquer Zuckerberg, CEO de Facebook, a déclaré Références
avec rigueur et clarté, en argumentant face sur sa page vouloir faire de 2018 l’année de 1• Ifop pour la Fondation Jean Jaurès
aux contrevérités. Enfin, son devoir est la lutte contre les contenus problématiques. et Conspiracy Watch, « Enquête sur
d’alimenter le débat contradictoire par des Pour y parvenir sans pour autant être le complotisme » (décembre 2017), p. 67.
faits scientifiques solides et de s’impliquer accusé de censure, il serait demandé aux 2• Le Monde, 29 décembre 1978 : 
dans l’expertise. utilisateurs leur avis sur leurs sources et la « Le “problème des chambres à gaz“
Le dernier intervenant de la journée était confiance qu’ils leur accordent. Les algo- ou la rumeur d’Auschwitz ».
Gary Dagorn, journaliste aux Décodeurs, rithmes seraient modifiés en conséquence 3• https://climatefeedback.org
une rubrique du site Internet du journal pour tenir compte de ces retours et hiérar- 4• Agence France-Presse (AFP), BFM-
Le Monde. Compte tenu de l’ingérence de chiser les sources d’information. L’outil TV, France Télévisions, France Médias
Monde, L’Express, Le Monde, Libération
la science dans les débats de société Décodex, évoqué plus haut, œuvre dans le
et 20 Minutes.
actuels, tels que les vaccins ou le cancer, sa même sens, et un partenariat entre Facebook

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