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Christos D.

MERANTZAS

Fig. 1a. Bogdoriani LE TISSU DE SOIE COMME REPRÉSENTATION CULTURELLE :


(Ano Parakalamos),
église Saint-Athanase, LE CAS DE LA PEINTURE MONUMENTALE POST-BYZANTINE
saints Artemios et Menas
DANS LA GRÈCE DU NORD-OUEST
La peinture monumentale post-byzantine dans les monuments de l’« École du Nord-Ouest de
Fig. 1b. Bogdoriani la Grèce »1 a progressivement assimilé, dès le XVIe siècle, des valeurs esthétiques d’autres
(Ano Parakalamos), NOTES cultures en les intégrant à son espace pictural. Les représentations des tissus de soie, ottomans
église Saint-Athanase, 1
L’essor de la peinture monumentale ou italiens à décor ottoman, en tant que vêtements liturgiques ou bien en tant que tissus
post-byzantine dans les monuments
saint Artemios, détail du Nord-Ouest de la Grèce à partir
d’ameublement, témoignent de son enrichissement par des éléments morphologiques
du XVIe siècle est principalement novateurs2. Ces sujets décoratifs, qui se sont progressivement intégrés dans le corps de l’art
lié aux activités picturales des
peintres itinérants originaires de la byzantin, constituent parfois des éléments supplémentaires à l’étude de l’évolution de l’art
ville de Thèbes, dans la Grèce ottoman, ainsi que des données iconographiques des interactions culturelles. Il s’agit en effet
centrale. Ces peintres, comme les
frères Frangos et Georges Kondaris de preuves historiques de la perméabilité aux emprunts étrangers d’un art, comme l’art
ou le célèbre Frangos Katelanos, ont byzantin, qui avait réussi à maintenir sa cohésion pour des siècles entiers.
créé des ateliers constituant, par le
style homogène de leur peinture et
l’interprétation commune des
schémas iconographiques, une
Notre objectif ici est de présenter un groupe de tissus de soie figurant depuis le XVIe siècle
École, dite « de Thèbes ». Les dans la peinture monumentale post-byzantine des églises provenant surtout de la région de
dernières années d’importantes
monographies ont éclairé en
l’Épire. Afin d’illustrer ces goûts iconographiques nouveaux, nous présentons par la suite
profondeur les activités artistiques quelques exemples provenant des régions avoisinantes (Thessalie, Macédoine occidentale),
de cette école, se développant
autour de la région de Ioannina. exécutés néanmoins selon les règles de l’autre grand courant artistique, celui de l’« École
Nous relevons, par ordre crétoise »3. Leur étude, grâce au nombre des monuments exactement datés par des inscriptions
chronologique, les oeuvres
suivantes : H. Deliyanni-Doris, Die dédicatoires, devrait initialement fournir à ce que soient déterminés le temps et l’ampleur de
Wandmalereien der Lite der la diffusion géographique des tissus en question. La classification de leurs sujets décoratifs
Klosterkirche von Hosios Meletios,
(Miscellanea Byzantina pourrait ensuite rétablir, jusqu’à un certain degré, le chemin de l’évolution des tendances
Monacensia, 18), Munich 1975; G. décoratives, italiennes ou ottomanes, ainsi que leur reproduction culturelle où sont aussi reflétés
Gounaris, Οι τοιχογραφίες των
Αγίων Αποστόλων και της Παναγίας les besoins des marchés dans la périphérie de l’empire ottoman. Finalement, une autre question
Ρασιώτισσας στην Καστοριά,
(Δµοσιεύµατα Εταιρείας
à poser serait la suivante : pourquoi les sociétés locales ont-elles adopté les nouvelles modes
Fig. 1c. Bogdoriani Μακεδονικών Σπουδών, 56), décoratives ?
Thessaloniki, 1980; T. Liva-
(Ano Parakalamos), Xanthaki, Οι τοιχογραφίες της
église Saint-Athanase, Μονής Ντίλιου, Ioannina 1980; M. L’émergence progressive, dès le XVe siècle, de la ville de Brousse et celle d’Istanbul au siècle
Acheimastou-Potamianou, Η Μονή
saint Menas, détail των Φιλανθρωπηνών και η πρώτη suivant comme centres importants de production des tissus de soie a joué un rôle déterminant
φάση της μεταβυζαντινής à la réalité économique ottomane. Le pouvoir central ne constituait pas seulement le plus
ζωγραφικής, Athènes (1ère éd. 1983)
1995; At. Semoglou, Le décor mural important acheteur de la soierie locale, mais il avait imposé, au niveau du décor, son propre
de la chapelle athonite de Saint- vocabulaire stylistique. Le transfert au XVIe siècle, de Brousse à Istanbul, d’ouvriers et de
Nicolas (1560). Application d’un
nouveau langage pictural par le métiers à tisser a transformé la capitale de l’empire en un important centre de tissage de soie
peintre thébain Frangos Catelanos,
Villeneuve d’Ascq 1999; A.
ou s’y étaient produits des étoffes précieuses (brocarts, serâser)4. Au courant du XVIIe siècle,
Stavropoulou-Makri, Les peintures alors que la production intérieure de soie, désengagée de la tutelle iranienne, commence à être
murales de l’église de la
Transfiguration à Veltsista (1568) rentable, ont émergé de nouveaux centres de sériciculture comme l’île de Chios, le
en Épire et l’atelier des peintres Péloponnèse, la ville de Bilecik, à l’est de Brousse5. À Chios même était produit un large
Kondaris, (Δωδώνη, Επιστηµονική
Επετηρίδα Φιλοσοφικής Σχολής éventail des tissus de soie, comme satins et hatayî 6 à décor ottoman.
Πανεπιστηµίου Ιωαννίνων, 46),
(1ère éd. 1989), Ioannina 2001; Tr.
Kanari, Les peintures du Catholicon Pendant la deuxième moitié du XVIe siècle, aussi bien qu’aux cours des siècles suivants, dans
du Monastère de Galataki en Eubée, des manufactures de tissage choisies de Brousse et d’Istanbul étaient aussi produits des tissus
1586. Le Narthex et la Chapelle de
Saint-Jean-le-Précurseur, (Τετράδια de soie à décor chrétien destinés à la fabrication des vêtements sacerdotaux, des linges
Βυζαντινής Αρχαιολογίας και
Τέχνης, 8), Athènes 2003; M.
liturgiques, des voiles décoratifs et des reliures des livres sacrés. Néanmoins, les soieries
Acheimastou-Potamianou, Οι ottomanes à décor ottoman jouissaient d’un grand prestige en tant que vêtements
τοιχογραφίες της Μονής των
Φιλανθρωπηνών στο Νησί των ecclésiastiques, dans les cercles du Patriarcat Œcuménique, comme par exemple la dalmatique
Ιωαννίνων, Athènes 2004. du musée Benaki7, datée d’avant 1629, donation du métropolite de Nicomédie (auj. Izmit)
Néophyte au monastère de Saint Jean-le-Précurseur, à Serrès, en Macédoine centrale.

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Les soieries ottomanes s’offraient soit comme cadeaux diplomatiques, soit comme donations
ecclésiastiques. Elles ont connu une demande accrue aussi bien sur les marchés des Balkans
et de la Russie – constituant depuis le XVIe siècle d’importants lieux d’exportation – que sur
les centres monastiques orthodoxes qui les ont utilisées dans la fabrication des vêtements
ecclésiastiques8. Pendant le XVIIe siècle, les velours de Brousse jouissaient d’une réputation
particulière alors qu’ils étaient utilisés non seulement pour la fabrication de vêtements, mais
aussi en tant qu’enveloppes de coussins et housses de meubles (yastik yüzü)9.

Fig. 2. Ile de Ioannina, monastère de Philanthropinon, En même temps, un réseau d’agents et de correspondants italiens, qui se sont installés à Brousse
la Liturgie Divine (d’après Monastères de l’île de Ioannina, fig. 28) et dans le quartier de Péra à Istanbul, ont importé à la cour ottomane des tissus de soie
provenant de manufactures des villes italiennes, principalement de velours de couleur
écarlate10. Pendant la Renaissance, l’industrie de la soie constituait dans les centres industriels
Fig. 3. Ile de Ioannina, des villes italiennes comme Florence, Lucques, Bologne, Gênes, Venise, Milan et Naples, une
monastère de Philanthropinon, NOTES des activités économiques les plus considérables et les tissus de soie italiens dominaient aussi
le néomartyr saint Jean 2
Pour les innovations
(d’après Monastères iconographiques et l’ouverture des bien sur les marchés européens que sur ceux de l’empire ottoman. De son côté, Venise
de l’île de Ioannina, fig. 164) peintres de l’« École de Thèbes » disposait, dès la troisième décennie du XVIe siècle, d’une florissante industrie de soierie dont
vers l’art italien et ottoman, voir
les articles suivants : A.
les produits connaissaient une demande accrue dans les cours impériales d’Europe11.
Stavropoulou-Makri, « Le thème
du Massacre des Innocents dans la Comme le marché ottoman consistait depuis le XVe et jusqu’au XVIIe siècle – période pendant
peinture post-byzantine et son
rapport avec l’art italien laquelle les relations commerciales entre l’Italie et l’empire ottoman se sont multipliées – un
renaissant », Byzantion 60, 1990, des principaux centres d’exportation des produits de la soierie italienne, les manufactures des
pp. 366-381; M. Garidis, « Το
φανταστικό στοιχείο στη
grandes villes-États de la péninsule ont soit adopté soit copié les sujets décoratifs ottomans.
βυζαντινή ζωγραφική του 16ου Elles ont réussi ainsi à produire et à exporter à l’empire ottoman des tissus de soie d’après le
αιώνα », Δελτίον Χριστιανικής style décoratif ottoman, destinés exclusivement à la clientèle ottomane, tandis que leur mise
Fig. 4. Ile de Ioannina, Αρχαιολογικής Εταιρείας 16, 1991-
92, pp. 239-252; id., « Στενές en vente au marché intérieur était interdite12. Cependant, cette migration des sujets décoratifs
monastère de Philanthropinon, επαφές- εικονογραφικές και a eu comme résultat de rendre difficile de nos jours la distinction entre les tissus de soie
la Divine Liturgie, détail τεχνοτροπικές-µε ευρύτερα
(d’après Monastères de l’île de Ioannina, fig. 29) σύγχρονα ρεύµατα της ευρωπαϊκής produits en Italie et ceux de l’empire ottoman. Vu que les comparaisons iconographiques et
γενικότερα ζωγραφικής. stylistiques de leurs sujets décoratifs ne suffisent pas en elles-mêmes pour que les lieux de
Μαρτυρίες από το διάκοσµο του
εσωτερικού νάρθηκα (Λιτής) της
production soient déterminés, le recours aux caractéristiques techniques de leur texture est
µονής των Φιλανθρωπηνών », jugé nécessaire13.
dans Μοναστήρια Νήσου
Ιωαννίνων. Πρακτικά Συμποσίου,
éd. M. Garidis-At. Paliouras, Des informations précieuses au sujet de la circulation des tissus de soie dans la péripherie
Ioannina, 1999, pp. 65-76; Ch. balkanique et surtout dans les régions d’Épire, de Thessalie et de Macédoine, pourraient être
Merantzas, Η εικονογράφηση των
Αίνων στη μεταβυζαντινή
puisées aux testaments, aux registres commerciaux et aux inventaires monastiques. Les
μνημειακή ζωγραφική του testaments et la correspondance des commerçants de Ioannina qui s’étaient installés dans les
ελλαδικού χώρου. Η συμβολική villes italiennes depuis le XVIe siècle pourraient offrir des renseignements importants sur les
Fig. 5. Veltsista, θεώρηση της έννοιας του χρόνου
église de la Transfiguration, στην Οικουμένη και στο Σύμπαν, mentalités et les goûts des marchés, les préférences des commerçants, et enfin sur les réseaux
sujets décoratifs Ioannina 2005; id., « Η παρουσία de communication et de transport.
ασιατικών εικονογραφικών
θεµάτων στο πολιτισµικό
περιβάλλον της επονοµαζόµενης Des matières premières comme la soie, le kermès, l’huile, les glands, la cire14 voyageaient à
“Σχολής της ΒΔ Ελλάδας”. Η
περίπτωση του θέµατος της
travers la ville de Ioannina et l’île de Corfou, jusqu’en Italie. Dans les mers Ionienne et
Materia informis », dans Πρακτικά Adriatique était en pleine prospérité un réseau de déplacement de personnes et de circulation
Α΄ Διεθνούς Συνεδρίου Σινο- de produits, d’argent et de lettres qui visait à l’approvisionnement sans obstacles des marchés.
Ελληνικών Σπουδών. Σχέσεις
Ελληνικού και Κινεζικού Κόσμου, Les commerçants orthodoxes d’Épire, dans le cadre du commerce méditerranéen qui
Fig. 6. Veltsista, Université de Ioannina, Ioannina, connaissait un grand essor à l’époque, ont joué un rôle important dans la vie économique des
2007-2008, pp. 183-212.
église de la Transfiguration, villes italiennes15. Grâce à l’accumulation des biens, ils se sont parfaitement familiarisés avec
sujets décoratifs les mécanismes du marché et ont finalement gagné une grande reconnaissance sociale.

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Fig. 7. Veltsista,
église de la Transfiguration,
sujets décoratifs
Fig. 8. Veltsista, À la ville de Ioannina aboutissaient les produits occidentaux, d’où ils étaient envoyés sur les
église de la Transfiguration, marchés de Thessalie. Les exemples suivants nous donnent une bonne idée de la circulation des
sujets décoratifs tissus de soie et de leur usage en tant que vêtements ecclésiastiques.
NOTES
3
Cette courte présentation fait ici
partie d’une vaste recherche
effectuée à l’Université de
Une lettre du 2 avril 1624 faisait mention de velours importés de Venise à la ville de Ioannina16.
Ioannina (Département Parmi les produits importés d’Italie se rencontrent régulièrement depuis le XVIIe siècle des
d’Archéologie), dans le cadre du velours de luxe couleur écarlate, des velours ras, des étoffes à décor hatayî, ‘lourds’ et ‘légers’,
programme d’études post-
doctorales « Pythagore », sur les et des satins. Le 6 juillet 1628, les pères abbés Georges et Épiphane, originaires de Ioannina,
tendances stylistiques et ont livré à Eustathios Sougdouris, à Venise, trois couvertures de satin pour la sainte table, de
esthétiques de la peinture
monumentale post-byzantine.
couleur écarlate, décorées ‘selon l’ordre de l’église’ pour qu’elles soient offertes à l’église de
Notre recherche s’étend sur un Saint-Nicolas à Ioannina. Les deux abbés ont également offert à l’évêché de Ioannina un
matériel iconographique de plus de manteau ecclésiastique17. Le 7 avril 1631, le serviteur d’un commerçant de la ville d’Arta a
cent monuments, tous d’Épire, qui
a été recueilli pendant une période porté, pour des raisons de sécurité, au domicile de l’abbé Georges à Venise, après le décès de
de deux ans. son maître à Belgrade, un coffre plein de velours couleur écarlate18. Dans une lettre du
La peinture monumentale post-
byzantine dans le territoire de la 21 mars 1723, est attesté que le commerçant janniote Nikolaos Plakas a commandé à Venise
Fig. 9. Veltsista, église de la Transfiguration, sujets décoratifs
Grèce actuelle est marquée depuis des tissus de satin dans le ‘style de Florence’. Ce dernier avait l’intention d’envoyer tous ces
la troisième décennie du XVIe
siècle par la présence de deux
tissus aux foires de Thessalie. Dans le même texte on apprend que les soieries à décor hatayî
grandes écoles picturales : jouissaient d’une grande réputation, étaient fort demandées et correspondaient aux préférences
L’« École crétoise », formée dans esthétiques du marché. Au niveau de la décoration, elles étaient décorées de fleurs très fines,
les grandes centres monastiques
(Météores, Mont Athos) et celle du probablement de lotus, ces dernières étant brodées de fils d’or, sur fond rouge19. Dans une
« Nord-Ouest de la Grèce », autre lettre du 16 juin 1727, le commerçant janniote Constantinos Theodosiou mentionne avoir
appelée autrement « École de
Thèbes ». L’œuvre de ces écoles a
reçu de Venise deux coffres pleins d’étoffes de soie20.
acquis une valeur de prototype
pour les générations suivantes. On pourrait ajouter aux exemples précédents ceux des testaments. Après la mort de l’abbé
Dans toutes les deux s’étaient
opérées très discrètement des Épiphane, le comité d’exécution de son testament a décidé, le 24 mars 1686 à Venise, que la
infiltrations d’éléments somme de 450 ducats soit dépensée pour la fabrication de six chasubles d’étoffe écarlate,
iconographiques provenant de l’art
occidental. Cependant l’« École de brodées d’or, afin qu’elles soient offertes à l’église de Saint-Georges des Grecs21. Dans un
Thèbes» intègre dans ses autre testament, celui du seigneur Panos Jeromnemonos, originaire, lui aussi, de Ioannina,
compositions et son programme
iconographique des détails de l’art
rédigé également à Venise, le 18 septembre 1691, est cité que la somme de 40 ducats, prévue
Fig. 10. Veltsista, église de la Transfiguration, sujets décoratifs ottoman. Riche est la bibliographie pour le paiement annuel de l’instituteur dans sa ville natale au cas où le poste serait inoccupé,
en matière des deux écoles. Voir, à pourrait être dépensée pour la fabrication de vêtements liturgiques pour la même église22.
titre indicatif : M. Chatzidakis,
«Recherches sur le peintre
Théophane le Crétois », Le codex de papier de l’évêché de Trikki en Thessalie nous offre des informations diverses sur
Dumbarton Oaks Papers 23-24,
1969-1970, pp. 311-352,
l’existence des vêtements liturgiques de soie dans les trésors des monastères de Thessalie aux
(réimprimé dans Études sur la XVIIe-XVIIIe siècles, la technique de leur tissage, leurs couleurs, leur origine, le style de leur
peinture post-byzantine, Variorum décoration et, finalement, la standardisation du vocabulaire ottoman au sujet du tissage23. Parmi
Reprints, Londres, 1976); id., Ο
κρητικός ζωγράφος Θεοφάνης. Οι d’autres documents – actes administratifs et ecclésiastiques – dans le codex sont inclus les
τοιχογραφίες της Ι.Μ. inventaires de certaines églises de Trikala, en Thessalie (Saint-Étienne, église des Archanges,
Σταυρονικήτα¸ Athènes, 1986; id.,
Έλληνες ζωγράφοι μετά την άλωση Saint-Nicolas) datant du XVIIe siècle.
(1450-1830). Με εισαγωγή στην
ιστορία της ζωγραφικής της εποχής,
t. I, Athènes, 1987, pp. 73-132; M.
Presque toutes les techniques de tissage de la soierie ottomane, accompagnées du vocabulaire
Garidis, La peinture murale dans ottoman, peuvent y être glanées : 1. Dalmatiques, chasubles et epigonatia en taqueté (turc :
le monde orthodoxe après la chute serasêr, hellénisé : serasserenia), 2. Phelonia (chasubles), sticharia, et voiles eucharistiques
de Byzance (1450-1600) et dans
les pays sous domination en satin (hellénisé : atlazenia), 3. Sticharia, epimanikia (manipules) et tabliers au bas des
Fig. 11. Veltsista, étrangère, Athènes, 1989, pp. 135- icones (podeai) en brocart (turc : kemha, hellénisé : kamochenia ou kamchadenia ou
199.
église de la Transfiguration, kabouchenia), 4. Sticharia et podeai de velours (turc : kadife, hellénisé : katouphenion ou
sujets décoratifs katiphenion), 5. Ceinture tissée de fils de soie (turc : ibrişim, hellénisé : ibrissimitiki), 6. Podea

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Fig. 12. Veltsista,


église de la Transfiguration,
saint Jacques, détail
et aer (voile eucharistique couvrant à la fois le calice et la patène) damassés (turc : kutni–
NOTES
4
Pour une documentation détaillée kütnü, hellénisé : koutounenio). En ce qui concerne le style du décor y sont mentionnés
voir l’étude collective majeure : epitrachilia (étoles), chasubles, rideaux de la porte sainte (pyle) et sticharia dans le style hatayî
N. Atasoy – W. B. Denny – L. W.
Mackie – H. Tezcan, Ipek. The
(hellénisé : chitaenia). À propos de l’origine des tissus il est question d’un manteau provenant
Crescent and the Rose. Imperial de l’île de Chios à décor hatayî (hellénisé : chiotiko chatayî). Également y sont rapportées
Ottoman Silks and Velvets, éd. J. leurs couleurs : 1. Brocarts verts, jaunes ou couleur pistache, 2. Satins écarlates ou verts à
Raby – A. Effeny, Londres 2001,
pp. 155-172. décor fleuri.
5
ibid. pp. 172-175.
6
De décor à la chinoise, soit de Une deuxième source d’information concernant la circulation des tissus de soie dans la
Cathay qui signifie Chine.
7
Οι Πύλες του Μυστηρίου.
péninsule balkanique et l’évolution stylistique de son décor constituent ses représentations
Θησαυροί της Ορθοδοξίας από την monumentales dans les monastères orthodoxes post-byzantins. Dans les exemples suivants,
Ελλάδα, catalogue de l’exposition provenant des trois régions voisines (Épire, Thessalie, Macédoine occidentale) et datant entre
à la Pinacothèque nationale
d’Athènes, éd. M. Borboudakis, le XVIe et le XVIIIe siècle, nous suivons, par ordre chronologique, le degré d’assimilation
Athènes 1994, no 130, p. 291. par les périphéries des tendances stylistiques diffusées par les grands centres artistiques, italiens
8
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), pp. ou ottomans. De plus, les représentations de la soierie ottomane dans les églises post-byzantines
178-181. La recherche
systématique entreprise dans cet pourraient vérifier de façon indirecte leur présence en tant que biens commerciaux et culturels
ouvrage a permis que plusieurs dans l’arrière-pays balkanique et seraient utiles comme sources d’informations crédibles sur
exemples des vêtements
ecclésiastiques à décor ottoman l’évolution des sujets décoratifs ottomans.
soient inventoriés, en élargissant
ainsi nos connaissances sur leur
décoration et l’ampleur
Compositions d’arabesques, qu’elles renvoient au style décoratif rumî-hatayî, font partie du
géographique de leur diffusion. décor des vêtements des saints Artemios et Menas (Fig. 1a-c) à l’église de Saint-Athanase dans
Fig. 13. Veltsista, église de la Transfiguration,
9
ibid. pp. 320-321. le village de Bogdoriani (Ano Parakalamos), en Épire24. Les motifs stylisés centraux à quatre
10
saint Artemios, détail ibid. pp. 188-190. ou huit rayons, d’où croissent dans une disposition cruciforme quatre feuilles composées de
11
Au sujet de l’importance
économique de l’industrie de soie fleurons et de folioles rumî, apparaissent aux tissus ottomans des premières décennies du XVIe
pour Venise, relevons l’ouvrage de siècle. Les sujets décoratifs d’arabesques, qui font l’écho du style international de l’époque de
L. Molà, The Silk Industry of
Renaissance Venice, Baltimore-
Mehmed II, étaient particulièrement chers à la cour ottomane vers la fin du XVe et au début
Londres, 2000. Une bonne du XVIe siècle, comme il en résulte d’une bande kiswa, datée des premières décennies du
Fig. 14. Veltsista,
illustration des relations artistiques XVIe siècle25. Ce type de décor aux influences timourides, répandu dans le monde musulman,
entre les villes d’Istanbul et de
église de la Transfiguration, Venise pendant le XVIe siècle se rencontre aussi bien sur les reliures anciennes de corans des XIVe-XVe siècles26 que sur les
sujet décoratif nous est offerte dans Bellini and carreaux de céramique du début du XVe siècle. Nous mentionnons ici à titre indicatif les
the East, catalogue de l’exposition
à la Galerie nationale de Londres,
carreaux de céramique couvrant les murs du mausolée vert (Yeşil Cami) de Mehmed I à
éd. C. Campbell – A. Chong, Brousse. Ceux-ci sont ornés de médaillons en forme d’amande, occupés par des motifs
Londres 2006.
12
semblables27.
En matière de différentes
catégories des vêtements produits
par l’industrie vénitienne, voir Produits de la soierie italienne, qui suit dans certains cas les normes décoratives ottomanes, sont
Fig. 15a. Karditsa, Molà, op. cit., (note 11), pp. 96-
probablement les vêtements des anges dans la scène de la Divine Liturgie28 (Fig. 2) et la
monastère de Korona, 106.
13
À propos de cette question voir tunique du néomartyr saint Jean29 (Fig. 3), originaire de Ioannina, qui sont représentés dans le
le fondateur Andreas Bounos Atasoy, op. cit., (note 4), programme iconographique de 1542 du monastère de Philanthropinon dans l'île de Ioannina,
pp. 187-188.
14.
Pour la nature et le
en Épire. Sur la tunique de saint Jean le décor d’une mandorle polylobée remplie de fleurs et
développement du commerce prolongée par deux pendentifs terminés en couronnes sur un champ floral se trouve très souvent
vénitien pendant le XVIe siècle répété aux siècles suivants dans plusieurs monuments d’Épire.
voir G. M. Saregiannis, « Το
βενετσιάνικο εµπόριο στον 15ο-
16ο αιώνα και η επίδρασή του Les sujets décoratifs ottomans, imités ou adoptés par les manufactures italiennes,
στην χωροταξική διάρθρωση του
Αδριατικοϊόνιου χώρου », caractérisaient une grande catégorie de tissus de soie, connus sous le nom à la turque, qui
Fig. 15b. Karditsa, Ηπειρωτικό Ημερολόγιο 7, 1985, étaient chers à la cour ottomane. Nous connaissons, d’après les testaments publiés des
pp. 239-268.
monastère de Korona, commerçants épirotes, que le protospathaire janniote Zotos Tzigaras, qui a rédigé son testament
le fondateur Andreas Bounos le 2 avril 1599 à Venise, avait légué à son collaborateur une hermine noire faite à la turque30.

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Une source iconographique importante et assez précoce au sujet de la circulation des tissus
italiens à décor ottoman en Épire, constitue l’epitaphios que porte sur son dos un des anges de
NOTES la Divine Liturgie dans le monastère de Philanthopinon31 (Fig. 4). Le décor d’un treillis de
15
On puise des informations sur les tiges formant des mandorles, occupées par un motif végétal d’artichauts et se terminant en
activités commerciales des couronnes, a connu une grande diffusion en Italie, durant le XVIe siècle, aussi bien sur les
Épirotes dans les villes italiennes
au XVIe siècle, leur présence au étoffes damassées que sur les velours précieux. Nous le rencontrons sur un tissu italien damassé
sein de la communauté grecque de de couleur jaune du début du XVIe siècle dont il fut brodé, à la même époque, de l’image de
Venise, ainsi que sur le rôle de la
ville de Ioannina comme centre du saint Cyrille du Lac Blanc32 dans le monastère homonyme, en Russie. Nous le rencontrons
commerce transitaire dans G. une deuxième fois sur un caftan ottoman impérial en velours qui date de la deuxième moitié
Pagkratis, « Γιαννιώτες έµποροι
στη Βενετία στα µέσα του 16ου
du XVIe siècle. Il est aujourd’hui conservé à Bruxelles (Musées royaux d’art et d’histoire)33.
αιώνα (1550-1567) »,
Θησαυρίσματα 28, 1998, pp. 129- Une grande variété de sujets décoratifs d’inspiration ottomane ou italienne, aussi bien que
174.
16
Voir K. Mertzios, « Τo εν
différentes versions du même décor, se rencontrent sur les représentations des vêtements
Βενετία Ηπειρωτικὸν Aρχειον », liturgiques dans l’église de la Transfiguration à Veltsista (1568)34, en Épire. Les sujets
Fig. 16. Kalyvia Elafotopou, Fig. 17. Kalyvia Elafotopou, Ηπειρωτικά Χρονικά 11, 1936, pp.
église Saint-Nicolas, saint Mercure, détail église de Saint-Nicolas, saint Nicétas, détail décoratifs consistent dans leur majorité à de petites mandorles polylobées à décor floral
46-47.
17
ibid. pp. 42-43. (œillets, jacinthes, tulipes) et à disposition échelonnée, formées d’arcs en accolade. Les
18
ibid. pp. 54-55. mandorles polylobées sont très fréquentes sur les brocarts ottomans vers la moitié du XVIe
Fig. 19. Platanos (Trikala), 19
ibid. p. 264. siècle. Riche aussi est la gamme de teinture des vêtements : vert profond, couleur pistache,
église des Archanges, 20
ibid. p. 271.
saint Théodore le Stratélate, 21
pourpre, cochenille, bleu et noir.
ibid. p. 72.
détail 22
ibid. p. 124.
Les sujets décoratifs pourraient être classifiés dans les catégories suivantes :
23
Aujourd’hui à la Bibliothèque 1. Mandorles échelonnées dans l’axe vertical, sur champ monochrome (Fig. 5).
Nationale de Grèce (EBE 1471). 2. Mandorles encadrées d’une bordure simple ou double (Fig. 6-7) de la même forme,
Voir D. Kaloussios, « Ο κώδικας
της Τρίκκης : 1688-1857 (ΕΒΕ
échelonnées dans l’axe vertical, sur champ monochrome.
1471) », Θεσσαλικό Ημερολόγιο 3. Mandorles échelonnées dans l’axe vertical et encadrées d’un treillis des tiges de la même
48, 2005, pp. 3-64. forme (Fig. 8).
24
Les peintures du monument restent
inédites. Elles appartiennent 4. Mandorles polylobées à grande échelle, parsemées d’une riche végétation, sur un champ
vraisemblablement à la deuxième entièrement rempli de fleurs à longue tige (Fig. 9). Ce type de décor, largement répandu et
moitié du XVIe siècle sauf celles du
narthex, datées ces dernières, par une
connu par des exemples des vêtements représentés dans la peinture monumentale post-
inscription dédicatoire, en 1688. Voir byzantine aux siècles suivants, fut employé sur les velours italiens du XVIe siècle.
généralement D. Kamaroulias, Τα 5. Treillis des tiges formant de petites mandorles dont deux pousses créent un petit bouquet
Fig. 18. Platanos (Trikala), μοναστήρια της Ηπείρου, vol. I,
Athènes 1996, pp. 581-583, de trois fleurs de jacinthes (Fig. 10).
église des Archanges, fig. 755-759. 6. Treillis des tiges formant des mandorles emplies de petits bouquets des fleurs (œillets,
saint Nicétas, détail 25
Aujourd’hui au musée du Palais jacinthes). L’entrecroisement des tiges décrit une sorte de nœud (Fig. 11). L’adoption du
Topkapı à Istanbul, voir Atasoy,
op. cit., (note 4), pl. 14, pp. 324- décor des fleurs symétriques, de petite dimension, rappelle le style des potiers dans la
Fig. 20. Nea Zoe de Kalambaka,
325. production d’Iznik35.
26
L’Art du livre arabe. Du
église Saint-Demetrius, manuscrit au livre d’artiste,
sainte Hélène catalogue de l’exposition à la Des rinceaux aux petites feuilles rumî, éléments décoratifs ottomans, se rencontrent sur le
Bibliothèque nationale de France, chapeau de saint Jacques (Fig. 12). Un décor des fleurs symétriques composé de part et d’autre
éd. M.-G. Guesdon – A. Vernay-
Nouri, Paris 2002, fig. 105, 112, d’un œillet de marguerites, de tulipes, de jacinthes et de feuilles saz couvre les manches de la
pp.145, 151. tunique de saint Artemios (Fig. 13). Le mouvement rotatoire des feuilles dentelées contraste
27
S. Gerassimos, ici avec la représentation des fleurs statiques. Les costumes liturgiques comprennent aussi de
Κωνσταντινούπολη. Από το
Βυζάντιο μέχρι σήμερα, Athènes, petits motifs cordiformes, indépendants ou formant une composition autour d’une fleur stylisée
2006, fig. sans numéro aux pages à quatre branches (Fig. 14).
173-175, 177, pp. 168-176.
28
Monastères de l’île de Ioannina.
Peintures, catalogue publié à Le décor du costume du fondateur (Fig. 15a-b)36 dans le monastère de Korona, près de Karditsa
l’occasion du Symposium en Thessalie, semble préfigurer le style Barberini37 qui fut prédominant sur les vêtements
International « Monastères de l’île
de Ioannina 700 ans 1292-1992, liturgiques fabriqués pour le pape Urbain VIII (Maffeo Barberini, 1623-1644). Le champ
Fig. 21. Ioannina, 29-31 mai 1992 », éd. M. Garidis – écarlate est entièrement rempli d’un décor floral très dense donnant un sentiment de confusion.
At. Paliouras, Ioannina 1993, fig. 28.
musée municipal, L’intérêt se déplace ici de la netteté du dessin à la végétation éxuberante. Le costume donne
velours ottoman du XVIIe siècle l’impression d’avoir été fabriqué dans un brocart ottoman à fils métalliques.

14 CIETA - Bulletin 83, 2006 CIETA - Bulletin 83, 2006 15


Christos D. MERANTZAS

Fig. 22. Tsaritsani, Fig. 23.


église Saint-Nicolas, saint Govdelaas Dryovouno Kozanis,
église de la La tunique pourprée de saint Mercure dans l’église de Saint-Nicolas38 au village Kalyvia
Transfiguration, NOTES Elafotopou en Épire est parsemée de rinceaux en spirale (Fig. 16). Le décor des rinceaux en
29
saint Nicolas ibid. figs. 163-164. À propos de
l’iconographie de saint Jean, voir
anneaux concentriques formant des demi-cercles pourrait rappeler celui de la céramique d’Iznik
N. Vassilikou, « Η παράδοση του du style tuğrakes spiralé39. D’ailleurs, la tunique de saint Nicétas (Fig. 17) est parsemée de
αγίου Ιωάννη του “εξ Ιωαννίνων” calices, motifs décoratifs largement utilisés en architecture40 et en céramique41, qui ont été
στη µονή Φιλανθρωπηνών και η
εξέλιξη της εικονογραφίας του », aussi reproduits du XVIe au XVIIe siècle sur les tissus ottomans42.
dans Μοναστήρια Νήσου
Ιωαννίνων-Πρακτικά, éd. M.
Garidis – At. Paliouras, Ioannina, Le décor de la tunique longue de saint Nicétas (Fig. 18) et du manteau de saint Théodore le
1999, fig. 1-11, pp. 49-56. Stratélate (Fig. 19) dans l’église des Archanges (1608)43, à Platanos (Trikala) de Thessalie, se
30
« fatto alla turchesca », voir constituent de tiges sinueuses d’où poussent des feuilles saz dentelées et ornées de fleurons
Mertzios, op. cit., (note 16), p. 15.
31
Monastères, op.cit., (note 28),
parmi de tulipes et de fleurs. L’adoption de ce décor s’accordait tout particulièrement à
fig. 29. l’exigence stylistique des tisserands ottomans des XVIe-XVIIe siècles d’élargir leur palette
32
Οι Πύλες του Μυστηρίου. par des sujets vivants44.
Θησαυροί της Ορθοδοξίας από την
Αγία Ρωσσία, Οι Πύλες του
Μυστηρίου. Θησαυροί της Une flore épanouie, composée de tulipes, de jacinthes, de marguerites et de feuilles saz, pousse
Ορθοδοξίας από την Ελλάδα,
catalogue de l’exposition à la
sur le champ écarlate du manteau de sainte Hélène (Fig. 20), dans l’église Saint-Demetrius
Pinacothèque nationale (1612)45, à Nea Zoe de Kalambaka, en Thessalie. Il est d’un intérêt particulier que le décor peint
d’Athènes, éd. M. Borboudakis, s’harmonise, dirait-on assez précocement, avec les motifs apparentés des tissus de soie
Athènes, 1994, no 61, pp. 256-257.
33
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), pl.
ottomans du XVIIe siècle. On recense un velours de soie de type similaire, datant probablement
89, pp. 337-338. de la même époque, au musée municipal de la ville de Ioannina (Fig. 21).
34
Les peintures du monument et la
contribution de leurs auteurs à
l’évolution de la peinture pendant Des mandorles et des médaillons en losanges disposés perpendiculairement couvrent le
Fig. 25. Dryovouno Kozanis, église de la Transfiguration,
le XVIe siècle ont été étudiées par manteau écarlate du saint persan Govdelaas (Fig. 22) dans l’église Saint- Nicolas (1615), à
colonne du catholikon, détail Stavropoulou-Makri, op. cit.,
(note 1).
Tsaritsani46 en Thessalie. Elles sont ornées de motifs géométriques et cordiformes, de bouquets
35
Voir N. Atasoy – J. Raby, Iznik. d’œillets et de fleurs développées en étoiles stylisées. Un réalisme plus prononcé est évident
Fig. 24. Dryovouno Kozanis,
La poterie en Turquie Ottomane, sur le décor floral, composé d’œillets et de marguerites, des manches de la chemise du même
éd. Y. Petsopoulos, Singapour,
église de la Transfiguration, saints Basile et Athanasse 1996 (1ère éd.1989), pp. 115-120.
saint. Dès le milieu du XVIe siècle, les mandorles remplies de bouquets d’œillets représentent
36
Il s'agit du seigneur local Andrea une évolution du langage artistique dans la soierie ottomane. Il s’agit d’une tradition des
Bouno, représenté sur le mur manufactures de Brousse se manifestant en réaction aux sujets décoratifs italianisants qui
occidental du catholikon du
monastère qui est dédié à la consiste à étaler, en gerbes épanouies, de fleurs à échelle réduite, où les oeillets prédominent47.
Fig. 26. Grevena, Naissance de la Mère de Dieu. Les De même, les grandes fleurs stylisées rappellent les motifs aux étoiles à huit branches ou aux
monastère de Spelaiou, peintures murales, oeuvre du
peintre Daniel, sont jusqu’à
fleurs polylobées d’une large catégorie de velours, fabriqués en Brousse depuis la fin du XVIe
église de la Dormition de la Vierge, présent inédites. Elles sont datées, et jusqu’au XVIIIe siècle48.
motifs décoratifs, détail d’après l’inscription votive, en
1587. Voir A. Orlandos, « Η επί
της Πίνδου Ι. Μονή Κορώνης », Les omophoria des saints Basile et Nicolas (Fig. 23, 24) et la chasuble de saint Athanase
Επετηρίς Εταιρείας Βυζαντινών (fig. 24), dans la conque absidiale du monastère de la Transfiguration (1652)49 au Dryovouno
Σπουδών 15, 1939, fig. 1-4, pp.
405-416; G. Karatzoglou, Ναοί
de Kozani, en Thessalie, sont emplis de motifs imitant le style saz à feuille et rosette. Ce dernier
αθωνίτικου τύπου στα θεσσαλικά fut la création de l’iranien immigré Şah Kulu, chef à la cour ottomane du cemaat-i nakkaşan
Άγραφα (16ος αι. – 18ος αι.), de 1526 à 1556. Frappante est la similitude des décors entre ces denses compositions, créés par
Thèse de doctorat de l’Université
d’Athènes, Athènes 2002, pp. 67- la superposition de feuilles dentelées, en mouvement rotatoire, et de palmettes charnues,
82; id., « Παρεκκλήσια rehaussées de lignes minces, et les deux caftans qui furent créés, probablement dans les années
προσαρτηµένα στα καθολικά των
θεσσαλικών Αγράφων », dans 1540-1550, pour les deux fils du sultan Soliman le Magnifique50.
Εκκλησίες στην Ελλάδα μετά την
Άλωση 6, Athènes, 2002, pp. 67-82.
La rareté des brocarts ottomans de style saz à feuille et rosette fait que leur représentation en
Fig. 27. Grevena, 37
Pour ce type de décoration et les
monastère de Spelaiou, exemples appropriés, voir Atasoy, peinture monumentale pendant le XVIIe siècle est de grande importance pour l’étude de la
église de la Dormition op. cit., (note 4), fig. 274-279, pp. circulation des tissus de soie dans la péninsule balkanique en tant que biens commerciaux. La
294-295.
de la Vierge, préférence pour le décor floral de style saz se manifeste une deuxième fois sur le fronton de
motifs décoratifs, détail l’abaque des colonnes du catholikon du même monastère (Fig. 25).

16 CIETA - Bulletin 83, 2006 CIETA - Bulletin 83, 2006 17


Christos D. MERANTZAS

Fig. 28. Grevena,


monastère de Spelaiou,
Les peintres du catholikon du monastère de Spelaiou51 1641, 1658 à Grevena, en Thessalie, se sont
église de la Dormition de la Vierge, intéressés à une variété de motifs décoratifs ottomans, comme il s’ensuit de la grande diversité
motifs décoratifs stylistique des exemples peints. Des mandorles ornées d’artichauts se terminant en tulipe et
accompagnées de fleurs (Fig. 26) représentent une tendance stylistique des soieries ottomanes au
NOTES
38
début du XVIIe siècle52. De même, le motif central, à l’intérieur d’une mandorle, d’un trio de fleurs
Récemment fut proposée une
datation aux deux dernières composé d’un œillet et deux tulipes, symétriques et fléchies (Fig. 27), s’inscrit dans la tradition
décennies du XVIe siècle, décorative des brocarts ottomans, à la mode pendant la seconde moitié du XVIe siècle53. Cependant,
hypothèse qui nous semble très
probable. Voir Y. Chouliaras, Η
les caractéristiques stylistiques du décor de certains costumes des saints pourraient renvoyer à des
εντοίχεια θρησκευτική ζωγραφική modèles de la soierie italienne qui fabriquait des tissus adaptés aux goûts ottomans qu’elle exportait
του 16ου και του 17ου αιώνα στο ensuite à la cour ottomane. Ils sont aisément identifiables aux grandes mandorles remplies de
Δυτικό Ζαγόρι, Thèse de doctorat
de l’Université de Ioannina, longues tiges fleuries (Fig. 28) et aux médaillons polylobés décorés d’artichauts et bordés
Fig. 30. Grevena,
Ioannina 2006, p. 125. circulairement de fleurons et d’un cadre de même forme que le médaillon cental (Fig. 29). Le décor
39
monastère de Spelaiou,
Cf. Atasoy – Raby, op. cit., (note de la tunique de saint Étienne (Fig. 30) serait peut-être lui aussi inspiré d’un modèle italianisant. Les
35), figs. 131-152, pp. 108-113.
église de la Dormition 40 médaillons, emplis d’un motif d’artichaut, s’organisent ici autour d’un losange orné à l’intérieur
Fig. 29. Grevena, Voir D. Clévenot, Ornament and
de la Vierge, Decoration in Islamic Architecture, d’une tige fleurie et prolongé par quatre pendentifs se terminant en fleurs de lys stylisées.
monastère de Spelaiou, trad. J. Davis, Londres & New York
saint Étienne
église de la Dormition de la Vierge, 2000, fig. 104, 165, 170. Dans la peinture murale du monastère de Seltsou (1697)54, près du village montagneux de Piges
saint Modeste 41
Voir les panneaux de céramique
Iznik (1595) décorant le türbe de
en Épire, les peintres s’engagèrent à représenter plusieurs exemples de vêtements ecclésiastiques
Murad III à Istanbul, G. Degeorge, aux riches décors floraux stylisés (Fig. 31). Particulièrement intéressant est le décor d’un sticharion
Fig. 32. Phges (Arta), The Art of the Islamic Tile, trad. D. porté par un des anges dans la scène de la Divine Liturgie. C’est ici que fait son apparition (Fig.
monastère de Seltsou, ange, détail Radzinowicz, (1ère éd. 2001), Paris
2002, fig. à la page 210. 32), quoique d’une façon simplifiée et vraisemblablement pour la première fois dans la peinture
42
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), pl. monumentale post-byzantine, entre des mandorles polylobées et fleuries, le motif des trois petits
21, 63, 94-95, pp. 326, 333, 338.
43
cercles, à disposition triangulaire, d’origine bouddhiste, connu sous le nom de çintamani. Cet
La peinture du monument adopte
les traits stylistiques et
ornement abstrait, combiné habituellement de deux bandes onduleuses et parallèles, était largement
iconographiques de l’école crétoise employée dans la tradition décorative ottomane du XVe au XVIIIe siècle et spécialement dans la
qui s’épanouit dans les Météores soierie ottomane de Brousse55. Il fut aussi adapté pendant le XVIIe siècle par les brocarts italiens
Fig. 31. Phges (Arta), pendant le XVIe siècle. Voir E.
Sampanikou, Ο ζωγραφικός imitant le style ottoman. Le motif floral des mandorles, composé de deux marguerites symétriques
monastère de Seltsou, motifs décoratifs διάκοσμος του Παρεκκλησίου των de part et d’autre d’un œillet, pourrait également être une adaptation décorative italienne d’un
Τριών Ιεραρχών της Μονής
Βαρλαάμ στα Μετέωρα,
motif ottoman56. Il est bien probable que les deux motifs aient été habituellement employés dans
(Φιλολογικός Ιστορικός la décoration de la soierie italienne du XVIIe siècle. Peut-être notre peintre a-t-il puisé ses exemples
Λογοτεχνικός Σύνδεσμος Τρικάλων, dans un modèle italien, hypothèse étayée par les autres exemples peints.
10), Trikala 1997, fig. 214-216, pp.
280-283.
44
L’emploi de ces motifs se
Dans l’église de Sainte-Théodora57 à Arta, en Épire, dont les peintures murales pourraient être
répandit sur plusieurs tissus de soie. datées, d’après des critères stylistiques, à la fin du XVIIIe siècle, les sujets décoratifs sur les
Voir Atasoy, op. cit., (note 4), pl. vêtements liturgiques des figures des saints (Fig. 33) répètent des décors identiques aux velours
43, figs. 244-249, pp. 284-285, 330.
45
Voir K. Mantzana, « Ναός Αγίου
italiens remontant aux deux siècles précédents. La standardisation de certains sujets décoratifs,
Δηµητρίου », Αρχαιολογικόν attestée depuis le XVIIe siècle par les velours de Brousse et les brocarts d’Istanbul58, est aussi
Δελτίον 45, 1990, B΄1 - manifeste dans la peinture monumentale post-byzantine.
Chroniques, p. 228; eadem,
« Τέσσερις µεταβυζαντινοί ναοί του
16ου αι. Συµβολή στην έρευνα για Les mandorles quadrilobées, à disposition échelonnée (Fig. 34), constituent le décor de la
την τέχνη του 16ου αι. στον χώρο longue tunique de sainte Catherine dans le monastère de la Présentation de la Vierge au Temple
των Τρικάλων », Τρικαλινά 11,
1991, fig. 8-13, pp. 279-281. Nous (1761)59, près du village de Melissourgoi, en Épire. Elles sont alternativement parsemées de
croyons que la date de 1592, grands œillets épanouis et de trio composés d’un œillet central et de deux autres symétriques.
proposée par K. Mantzana, devrait Les grands œillets épanouis représentent une tendance stylistique qui s’est généralisée sur les
être fausse. L’année ζρκ, en letters
grecques, correspond à 1612. velours de Brousse pendant le XVIIe siècle60.
Le peintre suit les prototypes
iconographiques de la peinture Des preuves complémentaires pour la diffusion des tendances stylistiques ottomanes sont
crétoise de la première moitié du
XVIe siècle dans les Météores, voir offertes par les tissus conservés aujourd’hui dans les musées ou dans les trésors des monastères
Sampanikou, op. cit., (note 43), fig. des trois régions en question. Nous citons, à titre indicatif, un fragment de brocart de soie
180-181, pp. 257-258.
ottoman (Fig. 35) conservé au musée municipal de la ville de Ioannina datant du troisième quart
du XVIe siècle61. Il est parsemé de mandorles encadrées de tiges superposées en forme de rumî.

18 CIETA - Bulletin 83, 2006 CIETA - Bulletin 83, 2006 19


Christos D. MERANTZAS

Fig. 33. Arta, L’étude de la documentation figurative en peinture monumentale post-byzantine, combinée
église de Sainte-Theodora, aux informations provenant d’inventaires monastiques, de testaments et de registres
NOTES
sujets décoratifs 46 commerciaux sur la circulation et la demande commerciales des tissus de soie ottomans dans
Les peintures de l’église furent
l’objet d’une étude iconographique les régions balkaniques, nous amène à quelques observations finales. Tout d’abord, un
par K. Florou, Ο ζωγραφικός
διάκοσμος του 17ου αιώνα στον Ι.Ν. catalogue détaillé des églises post-byzantines des Balkans pourrait illustrer plus clairement la
Αγίου Νικολάου Τσαριτσάνης στην circulation des produits de soie et fournir des renseignements utiles sur l’évolution des
Ελασσώνα, D.E.A. de l’Université
de Ioannina, Ioannina 2001.
tendances décoratives, ottomanes et européennes et leur transfert au milieu pictural.
47
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), fig. Deuxièmement, tous ces sujets décoratifs secondaires, bien qu’ils soient en marge du corpus
Fig. 34. Melissourgoi (Arta), 209, 324, pp. 272-273, 308-309. de l’art byzantin, ne constituent pas de simples éléments complémentaires de la narration
monastère de la Présentation 48
ibid. fig. 332, 352, pp. 318-319, picturale. Ils offrent des données précieuses sur le renouvellement des manières et des
de la Vierge au temple, 312-313.
sainte Catherine 49
Peintures récemment restaurées et méthodes de la peinture monumentale post-byzantine dans les Balkans pendant la domination
inédites. Voir A. Tourta, Οι ναοί του ottomane. Enfin, dans l’église othodoxe grecque, lieu de sainteté par excellence, ne trouve pas
Αγίου Νικολάου στη Βίτσα και του
Αγίου Μηνά στο Μονοδένδρι,
sa place uniquement une partie de la richesse commerciale accumulée, par exemple toutes
(Δηµοσιεύµατα Αρχαιολογικού sortes de donations matérielles, mais aussi une série de symboles culturels. Étant donné que
Δελτίου, 44), Athènes 1991, pp. dans l’empire ottoman, les tissus précieux constituaient les témoins par excellence d’une
38-39, 2-3-207.
50
Aujourd’hui au Palais de Topkapı
distinction sociale, leur adoption par les dignitaires ecclésiastiques reflétait la hiérarchisation
à Istanbul. Voir Atasoy, op. cit., des peuples assujettis. Les saints représentés, vêtus de tissus de soie qui suivent les nouvelles
(note 4), pl. 22-23, pp. 326-327. modes décoratives, étaient légitimés, en tant que participants au royaume céleste, à porter des
51
Les peintures de l’église dédiée à
la Dormition de la Vierge restent vêtements de luxe semblables à ceux des tenants du pouvoir séculier.
inédites. Voir L. Dereziotis, « Μονή
Κοιµήσεως της Θεοτόκου », Résumé Summary
Αρχαιολογικόν Δελτίον 29, 1973-
74, Β΄ 2 - Chroniques, pl. 397α-γ,
Le tissu de soie comme représentation Silk fabric as a cultural representation :
p. 585. culturelle : Le cas de la peinture monumentale The example of monumental post-Byzantine
52
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), fig. post-byzantine dans la Grèce du Nord-Ouest painting in North-eastern Greece
155, p. 237. Dans le présent article nous étudions les In the present article we look at represen-
53
Le motif d’un œillet encadré de représentations des tissus de soie – ottomans ou tations of silk fabrics - Ottoman, or Italian with an
deux paires de tulipes et de
marguerites, tous dans une
italiens à décor ottoman – dans la peinture monu- Ottoman design - in the monumental post-
mandorle, se trouve déjà sur les mentale post-byzantine de la Grèce du Nord- Byzantine painting of North-Eastern Greece. The
carreaux de céramique (1586) de la Ouest. Les exemples proviennent des régions examples originate mainly from the geographical
mosquée de Sinan Pacha à Damas.
Voir Degeorge, op. cit., (note 41),
géographiques d’Épire principalement, de la Thes- regions of Epirus, Thessaly, as well as Western
fig. à la page 216. salie, ainsi que de la Macédoine occidentale. Leur Macedonia. Studying these examples, thanks to
54
Voir P. Vokotopoulos, « Μονή étude, grâce au nombre des monuments exacte- the number of monuments precisely dated by their
Σέλτσου », Αρχαιολογικόν Δελτίον ment datés par des inscriptions dédicatoires, de- dedicatory inscription, should initially provide
22, Β΄ 2 Chroniques, 1967, pl.
262γ-269α, pp. 355-359;
vrait initialement fournir à ce que soient elements to determine the duration and extent of
Kamaroulias, op. cit., (note 24), déterminés le temps et l’ampleur de la diffusion the geographical distribution of these textiles. A
vol. II, fig. 355-368, pp. 289-294. géographique des tissus en question. La classifi- classification of their decorative designs could
Les peintures, en parfait état de cation de leurs sujets décoratifs pourrait ensuite then give some indication of the way decorative
conservation, font actuellement
l’objet d’une thèse de doctorat par rétablir, jusqu’à un certain degré, le chemin de trends, Italian or Ottoman, progressed, as well as
Mme D. Nikolia à l’Université de l’évolution des tendances décoratives, italiennes their cultural representation at the periphery of the
Ioannina. ou ottomanes, ainsi que leur reproduction cul- Ottoman Empire. In addition, information taken
55
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), pl. turelle dans la périphérie de l’Empire ottoman. De from wills, commercial registers and monastery
65-66, p. 333.
56
ibid. fig. 49, p. 188.
surcroît, sont particulièrement précieuses au sujet inventories are particularly precious regarding the
57
Ses peintures restaurées, il y a de la circulation des tissus de soie dans les régions circulation of silk fabrics in the areas under study.
deux ans, sont inédites. Voir concernées, les informations puisées aux testa-
généralement B. N. Papadopoulou, ments, aux registres commerciaux et aux inven-
Η βυζαντινή Άρτα και τα μνημεία
της, Athènes 2002, pp. 52-55; Au
taires monastiques.
sujet de l’architecture du monument
voir N. K. Moutsopoulos, Οι NOTES
59
βυζαντινές εκκλησίες της Άρτας, Ses peintures, en mauvais état de conservation, restent inédites, voir Kamaroulias, op. cit., (note 24), vol. II, fig. 335-342,
Thessalonique 2002, pp. 169-190. pp. 272-279.
Fig. 35. Ioannina, 60
58
Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), Cf. Atasoy, op. cit., (note 4), pl. 102-103, pp. 339-340.
musée municipal, 61
p. 236. Un fragment identique se trouve au Metropolitan Museum de New York (inv. 44.41.2), ibid. pl. 57, p. 332.
brocart ottoman
du XVIe siècle

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