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Publications de l'École française

de Rome

Solidarités familiales et ruptures à l'époque des guerres civiles et de


la proscription
François Hinard

Résumé
Le récit qui, dans les sources anciennes, est donné des guerres civiles fait une place importante aux répercussions qu'elles ont
eues sur les structures familiales. Mais une rapide analyse montre qu'on ne peut pas utiliser une prosopographie fondée sur ces
anecdotes pour cerner d'éventuelles « stratégies », et que le concept même de stratégie est, en définitive, le produit d'un usage
déformant de la prosopographie. Ce qu'on peut essayer de faire, en revanche, c'est évaluer la résistance de la structure
familiale et même mettre en évidence, pour la période qui nous intéresse, la persistance d'une très forte solidarité familiale, en
appuyant la recherche sur l'examen d'un certain nombre de dispositions juridiques et de pratiques sociales, à l'extérieur comme
à l'intérieur du contexte de guerre civile, et en étayant cette analyse par la prosopographie.

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Hinard François. Solidarités familiales et ruptures à l'époque des guerres civiles et de la proscription. In: Parenté et stratégies
familiales dans l'Antiquité romaine. Actes de la table ronde des 2-4 octobre 1986 (Paris, Maison des sciences de l'homme)
Rome : École Française de Rome, 1990. pp. 555-570. (Publications de l'École française de Rome, 129)

http://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1990_act_129_1_3808

Document généré le 17/09/2015


FRANÇOIS HINARD

SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE


DES GUERRES CIVILES ET DE LA PROSCRIPTION

À l'origine de ce travail sur solidarités familiales et ruptures à


l'époque des guerres civiles il y a une idée simple : la guerre civile est la
crise sociale par excellence; elle constitue donc le moment privilégié
pour étudier certains comportements sociaux. En d'autres termes, les
troubles civils et, en particulier, les épurations qui en constituent
l'acmè doivent constituer un bon révélateur de la solidarité familiale en
permettant de déterminer, à l'examen de ses ruptures, la solidité de la
structure. Pourtant s'il est vrai que les sources dont nous disposons
font assez volontiers référence aux implications familiales des crises, il
n'est pas certain qu'on puisse tirer de la documentation prosopographi-
que des enseignements à caractère général sur les «stratégies» de
l'aristocratie romaine.
Ce qui est clair c'est que, pour les Romains du Ier siècle, la guerre
civile est le mal absolu et qu'elle leur paraît correspondre à un
renversement complet des valeurs. P. Jal a étudié ce thème de «la Guerre
civile cause de corruption et de subversion morales»1 et il est donc inutile
d'y renvenir, si ce n'est pour préciser que cette conception trouve dans
le contexte familial un point d'appui particulièrement solide : c'est au
sein de la famille que la guerre civile est l'occasion de la valeur
absolue, illustrée par l'héroïsme inouï de cet esclave marqué au fer par son
maître dont il assura le salut au péril de sa vie lorsque celui-ci fut
proscrit par les triumvirs2, et de la perversion absolue, celle qui provoque
des comportements antinaturels comme le parricide3. Ce n'est pas un

1 Jal 1963, 460-488.


2 Val. Max, VI, 8, 7. Vid aussi F. Hinard, 1985, « Prosopographie », II, n° 10.
3 Cf. infra. Mais la guerre civile est aussi l'occasion de deux autres formes de
perversion absolue : l'inceste et l'anthropophagie. Nous reviendrons, dans un travail ulté-
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hasard si le soldat qui exécuta Cicéron, en 43, et qui trancha sa tête et


sa main pour les rapporter à Rome, C. Popillius Laenas, est présenté
comme un client que l'accusateur aurait défendu d'une accusation de
parricide. Son acte est donc un second parricide4 puisqu'il est
perpétré sur la personne de son patronus, et un parricide doublement
aggravé, en quelque sorte, puisque c'est précisément de cette accusation que
Cicéron aurait réussi à le blanchir5 et que, par ailleurs, l'illustre
victime avait reçu le titre de Parens Patriae6.
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que certaines de nos
sources insistent sur les implications familiales de ces crises. C'est le
cas de Velleius Paterculus qui préface son récit de la proscription de 43
en ces termes: «Tous les malheurs de cette époque, personne n'aurait
assez de larmes pour les pleurer comme il convient, bien loin de
pouvoir les décrire par les mots. Il faut cependant noter qu'à l'égard des
proscrits très grand fut le dévouement de leurs épouses, moyen celui
de leurs affranchis, quelconque celui de leurs esclaves, nul celui de
leurs fils : tant il est difficile aux hommes de retarder les espoirs qu'ils
ont conçus quels qu'ils soient»7. Quant à Appien, si son souci
rhétorique est moins spectaculaire que celui de Velleius, il classe pourtant
l'ensemble des anecdotes qu'il rapporte sur cette proscription (et qui
constitue la source la plus détaillée dont nous disposions à ce sujet) en

rieur, sur ces aspects particuliers de la représentation des guerres civiles. Pour ce qui est
de la «soif du sang», voir F. Hinard, 1984 a, 94-95.
4 Sen. Rhet., Controu. VII, 2, 2 : Duo fecit parricidia, quorum alterum audistis, alte-
rum uidistis.
5 Pour ce qui est du procès de parricide antérieurement intenté à Popillius Laenas
et dans lequel Cicéron aurait été le défenseur (sources dans G. Puccioni, 1972, 156-157 et
dans J. W. Crawford, 1984, 238-240), on peut penser qu'il s'agit en fait d'une
amplification oratoire du thème du parricide. Sénèque le rhéteur le laisse entendre : Popillium
pauci ex historicis tradiderunt interfectorem Ciceronis et hi quoque non parricidi reum a
Cicerone defensum, sed in priuato iudicio : declamatoribus placuit parricidi reum fuisse.
{Controu. VII, 2, 8). L'amplification était d'autant plus facile que les Popilli Laenates
avaient pu se faire une spécialité des affaires de parricide comme en témoigne l'anecdote
racontée par Valère-Maxime (VIII, 1, amb. 1) et qui fait de M. Popillius Laenas (praet. ca
142) le juge d'une épouvantable affaire dans laquelle une fille était accusée d'avoir tué à
coups de bâtons sa mère qui avait elle-même empoisonné ses petits-enfants.
6 Comme il s'était plu à le rappeler lui-même (Pis. 6).
7 II, 67, 1-2 : Huius temporis fortunam ne défier e quidem quisquam satis digne potuit,
adeo nemo exprimere uerbis potest. Id tarnen notandum est fuisse in proscriptis uxorum
fidem summam, libertinorum mediam, seruorum aliquam, filiorum nullam : adeo difficilis
est hominibus utcumque conceptae spei mora.
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fonction de critères familiaux : attitude des fils, des frères, des épouses,
des esclaves8. Et, bien sûr, Valère-Maxime puise, pour la rédaction de
ses chapitres De fide uxorum erga maritos et De fide seruorum erga
dominos, l'essentiel de son information dans les exempta fournis par la
proscription9.
On est alors tenté de chercher dans la moisson de renseignements
prosopographiques que nous fournit la documentation10, si on peut
trouver des constantes. Or on constate que, pour la proscription de 82,
les cas de rupture sont apparemment plus nombreux que ceux de
solidarité : c'est tout juste si on peut citer cinq «couples» de frères qui ont
été conjointement inscrits sur la liste de proscription11. Et encore faut-
il observer que, parmi ces gens, les frères Hirtuleius et Insteius
servaient sous Sertorius en Espagne et que, par conséquent, ils n'avaient
pas pu être l'objet de sollicitations pour un ralliement comme l'avaient
été des personnages placés dans d'autres conditions12.
À ces cinq exemples de solidarité on ajoutera le fils homonyme du
consul de 86, L. Cornelius Cinna, qui fut proscrit sans doute parce qu'il
était le digne fils de son père - ce que confirme son itinéraire politique
dans les décennies qui suivirent, et qui laisse quelque peu perplexe : lui
le proscrit, qui devait la vie sauve, puis la réintégration dans ses droits
à son beau-frère César qui l'avait fait préteur, n'hésita pas à prendre le
parti des «tyrannicides» au lendemain des Ides de Mars, provoquant un
telle colère de la foule de Rome que celle-ci lyncha un certain Heluius
Cinna qu'elle avait confondu avec lui13. Enfin on mentionnera la
proscription d'un chevalier, Sex. Alfenus, dont Cicéron dit pudiquement
periit cum its et propter eos quos diligebat 14, expression qui peut
recouvrir un lien de parenté.
Beaucoup plus nombreux - et, en général, mieux documentés -

8 Ainsi que l'a fait remarquer P. Jal (1963, 270 & n. 1) : IV, 21 les fils; IV, 22-23, les
frères; IV, 23-24, les épouses; IV, 26, les esclaves.
9 Deux exempta sur trois en VI, 7, et sur sept en VI, 8.
10 Que nous avons regroupés dans les deux « Prosopographies » (F. Hinard, 1985).
11 II s'agit de C. et L. Marcius Censorinus (« Prosopographie, I, n° 45-46); L. et Q.
Hirtuleius (n° 30-31) et des trois Aurii (n° 8, 9 et 10). Sur ces trois derniers personnages, uide
infra.
12 Nous avons fait observer (F. Hinard, 1985, 127), au vu de l'ensemble du catalogue
des proscrits, que le ralliement semblait plus facile à un promagistrat dans sa province
qu'à un magistrat en charge à Rome.
13 Sur ce personnage, F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n° 17 et II, n°46.
14 Quinci. 70. Cf. «Prosopographie» I, n° 1.
558 FRANÇOIS HIN ARD

sont les exemples d'une «cassure» familiale. Certains d'entre eux nous
paraissent extraordinaires : C. Papirius Carbo se trouvait commander
une armée syllanienne assiégeant Volaterres en 80 alors que son frère
Cnaeus, qui avait été consul en 85, 84 et 82, était le premier de la liste
de proscription et que, capturé par Pompée en Sicile, il avait été
exécuté à la fin de l'année 82 et que sa tête avait été envoyée à Rome pour
être exposée au Forum15. Deux autres exemples, beaucoup moins
connus, sont très impressionnants : les deux questeurs de C. Annius
Luscus, que Sylla avait envoyés contre Sertorius en Espagne, sont
L. Fabius Hispaniensis et C. Tarquitius Priscus; ils sont homonymes de
deux proscrits éminents qui se trouvaient aux côtés du chef rebelle et
qui étaient probablement leur père16. Dans le même sens on ne peut
pas ne pas évoquer le cas de L. Cornelius Scipio Aemilianus, proscrit en
même temps que son père adoptif le consul de 83 (qui se réfugia à
Marseille), alors que son père naturel, Lèpide, s'était rallié à Sylla avant de
susciter une nouvelle guerre civile au cours de laquelle tous deux
périrent17. Ce qui est intéressant, en l'occurrence, c'est que tous ces
personnages avaient été l'objet de sollicitations de la part de Sylla qui
aurait bien voulu se les concilier18. Or ce sont évidemment ces
négociations qui ont provoqué des cassures. C'est clair, en tout cas, pour les
Perpernae : M. Perperna Veiento figurait en bonne place sur la liste de
proscription; pourtant son père, le consul de 92, qui avait été censeur
sous le régime marianiste en 86, avait trouvé la voie du ralliement,
tandis que la fils avait refusé obstinément de suivre cet exemple, répon-

15 Ce C. Papirius Carbo n'était guère apprécié de Cicéron qui l'avait qualifié de scur-
ra (Fam. 9, 21, 3), probablement en raison de sa façon de changer de camp. En tout cas le
ralliement de dernière minute d'un ancien préteur marianiste, frère de l'ennemi le plus
acharné des syllaniens, n'avait pas convaincu tout le monde, à commencer par les
troupes qu'il commandait et qui le lapidèrent (Gran. Lie, 32 Fl.). Sur la capture et l'exécution
du consul de 82, voir F. Hinard, 1985, « Prosopographie » I, n° 54.
16 Sur les deux proscrits, F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n° 25 et 66. E. Gabba,
(1973, 201) considère que les deux questeurs étaient en fait passés à Sertorius au cours
des opérations en Espagne et qu'ils avaient été rajoutés aux listes de proscription, ce qui,
compte tenu de la procédure de cette épuration, semble impossible.
17 Sur la proscription de L. Cornelius Scipio Asiagenus et de L. Cornelius Scipio
Aemilianus, F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n° 18 et 19. Pour le ralliement de
Lèpide, ibid., 122; et sur les troubles de 78, ibid., 152-156.
18 F. Hinard, 1985, 120-125.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 559

dant aux émissaires de Sylla par la menace de renouveler le conflit sur


le sol italien19.
D'autres exemples peuvent être évoqués pour illustrer ces ruptures
familiales, décelables à l'occasion de la proscription. Pour ce qui est
des alliances, en particulier, on observe une répartition des Titinii et
Fannii dans les deux camps qui implique une ligne de fracture passant
au sein du groupe20. Et à un niveau plus simple, on ne saurait oublier
l'exemple du malheureux C. Papius Mutilus, sénateur d'origine samnite,
qui pensait trouver refuge auprès de sa femme, mais que sa belle
famil e rejeta et qui finit par se suicider en inondant de son sang le seuil de
cette demeure qui lui était restée fermée21.
Pour ce qui est de 43, en revanche, les proportions s'inversent : on
n'a que peu d'exemples de cassures familiales spectaculaires, mais un
grand nombre de témoignages de ce qu'on continuera d'appeler
«solidarité familiale», c'est-à-dire de cas où plusieurs membres d'une même
famille ont été victimes de la vindicte des triumvirs. Les ruptures sont
illustrées par deux exemples assez parlants, même s'ils posent quelques
problèmes prosopographiques. C. Toranius, ancien préteur, fut capturé
et exécuté sur dénonciation de son propre fils22. Même chose pour
L. Villius Annalis qui, lui, était préteur en exercice et dont le fils, pour
prix de sa trahison, fut récompensé de l'édilité alors qu'il était candidat
à la questure23.
En revanche les attestations de proscriptions familiales sont,
disions-nous, beaucoup plus nombreuses. L'exemple le plus fascinant est
évidemment la mort des deux Egnatii, le père et le fils, exécutés d'un
seul coup alors qu'ils se tenaient embrassés et dont on trancha la tête,
leurs corps étant encore accrochés l'un à l'autre. Le malheur est qu'on
ne sache pas grand chose de ces personnages, sinon qu'ils
appartenaient à l'ordre sénatorial24. Un autre sénateur, Arrianus, fut sauvé par

19 Diod. 38, 14: «Seul Perperna, préteur de Sicile, bien que Sylla eût pris contact
avec lui et l'eût invité à rejoindre son camp, fut si loin de se laisser convaincre que non
seulement il persista dans sa loyauté à l'égard de Marius, mais qu'encore il proclama
qu'il passerait de Sicile en Italie avec toutes les forces dont il disposait pour délivrer
Marius de Préneste». Cf. F. Hinard, 1985, « Prosopographie » I, n° 57.
20 F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n°67.
21 Ibid., n° 55.
22 Ibid., «Prosopographie» II, n° 138.
23 Ibid., n° 155.
24 Ibid., n°s 52-53.
560 FRANÇOIS HINARD

son fils qui parvint à le faire échapper et qui, pour cette raison, fut
proscrit à son tour25. De la même vertu de piété relève la conduite de
M. Oppius, sénateur proscrit qui s'enfuit de Rome portant son vieux
père, proscrit lui aussi, sur ses épaules26.
D'autres cas de proscription d'un père et d'un fils - moins
spectaculaires - sont attestés. Ainsi chez les Caecilii Metelli, les Liuii Ocellae,
les Quinctilii Vari, les Vetulini27. Parfois même on peut penser que
l'épuration avait porté sur plusieurs membres d'une seule famille : c'est
le cas chez les Arruntii et les Octauii Balbi où l'on compte trois victimes
du même nom28, et, surtout, chez les Aemilii où l'on en trouve
quatre29.
Pour ce qui est des «couples» de frères, on citera rapidement les
Caecilii (qui avaient fait partie de la conjuration contre César), les deux
Appius Claudius Pulcher et les Seruilii Cascae30. Chez les Ligarii, ils
étaient trois frères - probablement apparentés au quatrième proscrit
du même nom31. À côté de C. Cassius Longinus, le principal instigateur
de l'assassinat de César, figuraient les noms de son frère et de son
neveu32. Mais l'exemple le plus évident d'une proscription familiale est
fournie par les Cicéron, puisqu'étaient inscrits sur la liste l'orateur, son
frère, son fils et son neveu, c'est-à-dire tous les mâles de la famille33.

* * *

Mais lorsqu'on a fait la liste de ces manifestations de rupture du


lien familial ou, au contraire, de solidarité, on n'est guère plus avancé.
À supposer qu'on dispose d'une information un peu plus détaillée que
l'anecdote qui nous rapporte la mort de tel ou tel proscrit,
l'exploitation en est, le plus souvent, très difficile. Deux exemples en
administreront la preuve : la femme d'un certain Septimius était la maîtresse d'un

25 Ibid., n°s 16-17.


26 Ibid., n°s 97-98.
27 Ibid., nûs 24-25 (Caecilii Metelli); 79-80 (Liuii Ocellae); 110-111 (Quinctilii Vari);
152-153 (Vetulini).
28 Ibid., nos 18-20.
29 Mais il n'est pas certain qu'il soient tous apparentés (ibid., n° 2-5).
30 Ibid., n°s 22-23 (Caecilii); 42-43 (Claudii); 124-125 (Seruilii).
31 Ibid., nos 75-77 & 74.
32 Ibid., nos 35-37.
33 Ibid., nos 139-142.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 561

ami d'Antoine et, selon Appien, obtint du triumvir que le nom de son
époux figurât sur la liste. A la suite de quoi, sous prétexte de le
dissimuler aux soldats lancés à sa recherche, elle enferma le malheureux dans
sa maison et le livra à ses poursuivants34. Or si on admet
l'identification très généralement proposée, il s'agirait de C. Septimius, qui avait
été préteur en 57 et qui s'était illustré, cette année-là, par l'ardeur qu'il
avait montrée à favoriser le retour d'exil de Cicéron35. Il est possible
que la femme de Septimius ait eu un, voire même plusieurs amants; il
n'en reste pas moins que si son mari a été proscrit c'est, très
vraisemblablement, parce qu'il était dans la «mouvance cicéronienne». Appien
racontant cette anecdote a sans aucun doute puisé à une source anti-
antonienne; mais s'il nous est, en ce cas d'espèce, possible de douter
qu'un prétorien notoirement hostile à César et très lié à Cicéron ait été
proscrit pour de simple raisons (extra-)conjugales, nous ne disposons
pas toujours d'une information complémentaire qui nous permette
d'évaluer la signification d'une proscription.
De la même façon on sait par Q. Cicéron que Catilina aurait
exécuté de ses propres mains, en 82, sororis suae uirum36. Il s'agissait d'un
certain Q. Caecilius, de rang équestre37. Le même Catilina, si l'on doit
en croire Plutarque, aurait assassiné son frère avant d'obtenir de Sylla
qu'il soit inscrit sur la liste de proscription38. On a longtemps cru que
Plutarque avait confondu le frère et le beau-frère et qu'en réalité il n'y
avait qu'une seule victime39. Mais raisonner ainsi, c'est poser en
principe que la proscription n'avait aucune cohérence politique puisqu'on
suppose que si le frère de Catilina avait été proscrit Cicéron et son
frère n'auraient pas manqué d'en parler. En réalité, on sait bien que les
Sergii et leurs alliés étaient proches de milieux marianistes et il n'est
donc pas surprenant de trouver sur la liste un Sergius et le mari d'une
Sergia40. Ce que Q. Cicéron reproche à Catilina, c'est d'avoir pris part à
l'exécution de son beau-frère, ce n'est pas la proscription de celui-ci

34 App., BC, IV, 23, 96-97.


35 Sur ce personnage, F. Hinard, 1985, « Prosopographie » II, n° 121. L'identification
au préteur est chez Willems, et chez Münzer.
36 Comm. Pet., 9.
37 F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n° 13.
38 Plut., Sulla, 32, 3.
39 Notamment Münzer, RE s.v. Sergius 1.
40 En particulier Catilina s'était trouvé, en 89, dans le consilium de Pompeius Strabo
(N. Criniti, 1970, 160-162).
562 FRANÇOIS HINARD

dont il sait très bien qu'elle relevait de la seule initiative de Sylla. Et


c'est aussi la raison pour laquelle il ne souffle mot de la proscription de
M. Sergius. Plutarque, qui n'a pas la même connaissance des faits en
question et qui se fait volontiers l'écho d'accusations calomnieuses ne
manque pas de charger Catilina d'un crime supplémentaire qui
correspond assez bien à l'image qu'il veut en donner et à l'atmosphère
corruptrice de la guerre civile.
Comme très souvent dans ce type de recherche, la prosopographie
nous amène à faire un trop grand nombre d'hypothèses (compte tenu
du caractère de notre documentation) pour qu'on puisse aboutir à des
certitudes. En définitive on constate que loin d'utiliser la
prosopographie des proscrits pour déterminer des comportements familiaux, on
en vient parfois à examiner les «résultats» de la proposographie pour
supposer des parentés et des non-parentés41. Ainsi pour les Appulei de
la fin de la République dont on a vite fait de penser qu'ils font partie de
la même famille parce qu'ils figuraient sur la liste des proscrits de 43,
ou, en sens inverse, pour les Oppii dont on prend soin de distinguer les
«branches» en fonction des choix politiques qu'ils avaient faits42.
Les choses sont encore plus compliquées avec une épuration
comme la proscription : elle est une mesure qui frappe des individus et des
familles en abolissant jusqu'à leur souvenir. La privation de sépulture,
la confiscation des biens (et, par conséquent, la disparition du culte
familial), la damnatio memoriae (qui impliquait le martelage du nom
sur toutes les inscriptions) avaient pour fonction de réduire au néant
des personnages ou des familles entières43. Et par conséquent ceux
dont nous avons conservé le nom ne sont pas représentatifs de
l'ensemble, ils ne constituent pas un «échantillon». Au total nous ne pouvons
pas savoir comment les choses se sont passées dans les familles. Un
seul cas nous permet peut-être d'entrevoir le caractère systématique de
l'épuration : il s'agit des trois Aurii de Larinum dont on sait qu'ils ont
payé de leur vie leur attachement à la cause marianiste; le gentilice
Aurius est inconnu épigraphiquement et on a du mal à ne pas penser

41 À cette tentation cède parfois V. Vedaldi Iasbez, 1981 (notamment 189-190 sur Cri-
tonius et 200 sur Sex. Appuleius).
42 F. Hinard, 1985, «Prosopographie» II, n° 12-13 (Appulei); 97-98 (Oppii).
43 Cicéron résume bien la situation en disant : ... infra etiam mortuos amandatur.
Voir F. Hinard, 1975, notamment 103-104.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 563

que la proscription est à l'origine de l'extinction de cette famille


aristocratique44.
La difficulté s'aggrave encore si l'on songe qu'une apparente
«incohérence» familiale de l'épuration (qui s'établit en constatant que
certaines familles ont été frappées dans leur ensemble alors que d'autres
ont été divisées) s'analyse en termes de cohérence politique. Le fait que
C. Papirius Carbo se soit retrouvé commander une armée syllanienne
alors que la tête de son frère, le consul de 82, pourrissait au soleil du
Forum tend à démontrer que la vengeance exercée par Sylla n'avait pas
un caractère aveugle mais reposait sur une connaissance assez fine des
prises de position politique. Et par conséquent le critère de
l'appartenance familiale n'est pas pertinent.
En définitive, la prosopographie ainsi utilisée ne peut rien prouver
précisément parce qu'elle peut tout prouver. Si l'on veut avoir recours
à elle, en l'occurrence, ce ne peut être qu'en complément d'une analyse
qui prenne en compte autre chose que le constat de comportements
individuels dont il est bien difficile de tirer des enseignements
généraux. Cette autre chose, ce sont essentiellement les mesures qui
accompagnaient la condamnation de chaque proscrit et impliquaient tout ou
partie de son groupe familial : elles nous permettent, en elles-mêmes de
mesurer le degré de solidarité familiale qu'elles impliquaient et, d'autre
part, dans les conséquences qu'elles ont eues à court et moyen terme,
de nous faire une idée des permanences qu'elles ont soulignées ou des
évolutions qu'elles ont provoquées.

* *

Or on constate, tout d'abord, que les dispositions complémentaires


de la proscription que nous venons d'évoquer (la confiscation des biens
en particulier) témoignent d'une conception très vivante de la solidarité
familiale puisque la publicatio bonorum condamne les enfants de celui
qui en a été frappé à la misère. Et il s'agit d'une pratique qui n'est pas
limitée à l'épuration politique, tant s'en faut, puisque c'est toute
condamnation judiciaire à la peine capitale qui a pour conséquence

44 F. Hinard, 1985, «Prosopographie» I, n°8-10. C'est M. Torelli, (1973, notamment


346) qui parle d'une lacune dans notre connaissance épigraphique.
564 FRANÇOIS HINARD

nécessaire la confiscation des biens45 : l'histoire des dernières années


de la République nous administre la preuve qu'il s'agissait d'un
principe parfaitement admis. Cicéron écrit, en effet, à Brutus, en juillet 43, à
propos du vote du sénat déclarant Lèpide hostis publicus - et, par
conséquent, confisquant ses biens : « On vient implorer notre
miséricorde pour ses enfants; mais quelle garantie nous est offerte, à nous,
contre les derniers supplices s'il arrive (ce qu'à Jupiter ne plaise) que
leur père ait le dessus? Il est cruel, j'en conviens, de faire payer aux fils
le crime de leur père; mais c'est ceci qui est admirable dans la sagesse
des lois : que la tendresse paternelle resserre les liens qui l'attachent à
l'État. Ainsi, c'est Lèpide qui est cruel envers ses enfants, ce n'est pas
celui qui déclare Lèpide ennemi public. D'ailleurs si la paix revenait, il
serait condamné pour violence (accusation dont il ne pourrait, à coup
sûr, se défendre) et ses enfants subiraient le même sort avec la
confiscation de ses biens»46.
Ce qu'il y avait de nouveau, avec la proscription, ce n'était certes
pas que les fils fussent privés de leur patrimoine. C'était d'abord que
toute forme de complicité était explicitement condamnée et qu'était
considéré comme tel le fait de recevoir chez soi un père ou un frère
proscrit : «II prescrivait, dans son édit, la mort pour quiconque avait
accueilli et sauvé un proscrit, punissant ainsi cet acte d'humanité sans
faire d'exception pour les frères, les fils ou les parents des personnes
en cause»47. En sens inverse Plutarque affirme que la récompense
allouée aux percussores était versée « fût-ce un esclave qui tuait son
maître, fût-ce un fils qui tuait son père»48. Sur ce point la prosopographie
est presque muette, du moins pour ce qui concerne les manifestations
de solidarité : nous ne connaissons aucun exemple de peine de mort
infligée à un «parent» de proscrit; la seule référence dont nous
disposions sur l'exécution d'un complice concerne un affranchi dont on peut
supposer qu'il avait porté secours à son patronus49. Pour ce qui est des
ruptures, c'est-à-dire de l'exécution d'un proscrit par un de ses parents,
nous connaissons évidemment l'exemple de Catilina que nous avons

45 T. Mommsen, DPen. II, 236: «La forme complète de la peine capitale originaire
comprend, à côté de la sacrano de la personne, celle du patrimoine ».
46 Ad Brut., 12.
47 Plut., Sulla, 31, 7.
48 Ibid.
49 Plut., Sulla, l, 6.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 565

déjà évoqué. On pourrait lui adjoindre le cas de ce Domitius qu'une


scholie de Lucain, commentant la formule du poète
... m fratrum ceciderunt praemia fratres50

considère comme étant le personnage auquel il est fait allusion :


Significai autem Domitius qui occiso fratre Domitio agros eius pro praemio
inuasit51
Mais encore faut-il prendre garde au fait que le comportement de
Catilina, fustigé par ses adversaires, peut s'analyser de façon
dif érente : ce personnage, issu d'un milieu marianiste et dont le frère figurait
sur la liste de proscription, a pu faire son ralliement à Sylla de façon
spectaculaire pour assurer la sécurité du reste de la famille et la
conservation du patrimoine. On ne manquera pas de rappeler, à ce
propos, que la conduite de Lèpide relève d'une stratégie du même ordre :
alors que son propre fils était resté dans le camp marianiste où il
continua de combattre, lui-même se rallia à Sylla et se porta acquéreur au
moment où les biens confisqués furent mis en vente. Cette attitude lui
permit de sauver ses autres fils et de récupérer probablement une
grande partie du patrimoine des Cornelii Scipiones auxquels sa famille
était traditionnellement liée (c'est le consul de 83, L. Cornelius Scipio
Asiagenus, qui avait pris ce fils en adoption), sans bien sûr cesser d'être
en rapport avec ceux qui étaient désormais des ennemis publics,
comme le montrèrent les événements de 78. Pour ce qui est des biens de
proscrits que Lèpide avait acquis, on n'a d'ailleurs pas prêté assez
d'attention à la promesse qu'il avait faite de les rendre à leur
propriétaire52: ce disant, Lèpide appelait à une abolition de la loi de Sylla
concernant la proscription et montrait, d'une certaine façon, que sa
participation aux enchères relevait d'une stratégie de conservation des
patrimoines. Plus généralement, les textes comme celui de Lucain, que
nous venons de citer, ou comme celui des Géorgiques de Virgile qui
affirme
. . . gaudent perfusi sanguine fratrum 53

50 Lucan. I, 51.
51 Comm. Bern, ad loc. F. Hinard, 1985, « Prosopographie » I, n°23.
52 Sall., Hist., I, 55, 18 M : Atque ilia quae turn formidine mercatus sum, pretto soluto,
iure dominus, tarnen restitua.
53 Π, 510.
566 FRANÇOIS HINARD

n'y contredisent absolument pas : ils ne font que confirmer que la


tendance était bien au maintien du patrimoine dans les familles.
Un autre fait semble devoir confirmer l'idée que la solidarité
familiale était une réalité bien vivante : il s'agit de l'exécution de Baebius.
Les données dont nous disposons, à ce propos, sont très imprécises,
probablement parce qu'il y a eu confusion entre deux personnages
homonymes, et cette confusion nous paraît elle-même significative54.
Résumons les faits qui sont assurés : un proscrit du nom de Baebius,
vraisemblablement de rang sénatorial, fut mis en pièces vivant par une
foule qui lui infligea une série de mutilations : ... consumptus inter
manus, cum alii oculos effodissent, alii bracchia, ultimi caput euellerent,
periit55. Cette forme d'exécution collective est déjà par elle-même assez
surprenante, même si elle n'est pas unique à cette époque. Mais ce qui
est remarquable, dans ce cas, c'est qu'un M. Baebius avait été mis à
mort dans des conditions assez comparables, quelques années plus tôt :
lorsqu'en 87 Marius avait repris Rome par les armes, ce vieux sénateur,
anti-marianiste acharné, fut tiré de chez lui par les esclaves que Marius
avait enrôlés (les « Bardyéens »), puis, parce qu'il marchait
difficilement, on lui avait planté un croc de boucher dans la gorge pour le
traîner jusqu'au Forum où son corps fut dépecé vivant56. On ne sait rien
d'une parenté possible - mais qu'on peut considérer comme
vraisemblable - entre ces deux Baebii, ni sur leur opposition politique (on
constate simplement qu'ils se trouvaient chacun dans un camp), mais ce qui
paraît significatif c'est que la foule de Rome ait fait subir au second un
traitement visiblement destiné à rappeler celui qu'avait subi le premier,
au point même que les sources tardives ont pu les confondre. Il ne
faisait aucun doute pour cette foule que Baebius le jeune était responsable
de la mort de Baebius le vieux et qu'il fallait d'urgence lui en faire
payer le prix (mais selon un rituel qui n'a rien à voir avec le «lynchage»
d'Heluius Cinna qu'en 43 la population de Rome avait confondu avec le
beau-frère de César rallié aux tyrannicides)57.
Tous ces faits nous semblent constituer un faisceau de
présomptions en faveur de l'existence d'une très forte solidarité familiale en cet-

54 F. Hinard, 1985, « Prosopographie » I, n°ll.


55 Comm. Bern, ad Lucan. II, 119; Flor. II, 9, 27; . . . Baebium sine ferro ritu ferarum
inter manus lancinatum . . .
56 App., BC, I, 72, 332; Flor. II, 9, 14; Comm. Bern, ad Lucan. II, 119.
57 Sur une interprétation possible de ces exécutions, voir F. Hinard, 1984 (2).
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 567

te période de la fin de la République, présomptions que viennent


corroborer quelques données ultérieures. Et tout d'abord l'affaire Trebo-
nius : on sait, par Cicéron, que P. Trebonius avait, dans son testament,
partagé ses biens entre plusieurs héritiers, à condition que chacun
d'eux en fît parvenir une partie à son frère A. Trebonius, chevalier
comme lui, qui avait été proscrit58. Peu importe, en définitive, le détail
de cette affaire dont eut à connaître Verres; ce qui compte, c'est qu'il
trancha en faveur de ceux qui ne voulaient pas appliquer la clause
restrictive et priva de sa part le seul qui s'était plié aux volontés du
testateur. Comme nous avons essayé de le montrer ailleurs, Cicéron n'est
pas d'une entière bonne foi lorsqu'il reproche à Verres cette décision
somme toute modérée (puisque le lex Cornelia prévoyait la peine de
mort pour quiconque aidait un proscrit); ce qui est remarquable, en
tout cas, c'est que l'orateur utilise la référence aux valeurs familiales
(l'héritier fidèle était un affranchi des Trebonii) pour émouvoir
l'auditoire contre son adversaire59.
Une autre donnée est la propagande de César qui, en 49, selon ce
qu'en rapporte Cicéron lui-même, faisait du parti de Pompée celui des
buveurs de sang et du sien celui des vengeurs de la proscription :
. . . narrabat Cn. Carbonis, M. Bruti se poenas persequi omniumque eo-
rum in quos Sulla crudelis hoc socio fuisset . . . 60. Or si ce thème de la
vengeance n'était pas nouveau (c'était déjà celui de Sylla en 83-82), il
avait ceci de particulier qu'il constituait en même temps un rappel à
l'ordre pour ceux qui avaient oublié leur devoir de solidarité : Brutus
ne s'était-il pas rallié à Pompée, meurtrier de son père en 77? Et Cn.
Domitius Ahenobarbus lui-même, bien qu'il fût un des adversaires les
plus déterminés de l'homme qui avait fait exécuter son oncle, en 82,
n'allait-il pas se retrouver dans le camp opposé à celui qui s'en
présentait comme le vengeur? La propagande de César visait très clairement à
rappeler au peuple de Rome comme à tout le monde romain qu'il était
le véritable défenseur des valeurs familiales, ce qui implique une
certaine prégnance du thème.
Une dernière donnée en relation avec les troubles civils de la fin de
la République et, notamment, avec la proscription nous paraît aller
dans le même sens. Il s'agit de l'inscription sur les listes, en 43, de

58 F. Hinard, 1985, « Prosopographie » I, n° 68.


59 Pour une analyse plus précise de l'affaire, ibid., 81-83.
60 Cic, AU., IX, 14, 2.
568 FRANÇOIS HINARD

L. Iulius Caesar, oncle d'Antoine, et des deux L. Aemilius Lepidus Paul-


lus, le père et le fils, frère et neveu de Lèpide, ainsi que de celle de
L. Plotius Plancus et de L. Quinctius, frère et beau-père de deux consuls
désignés dont la liste était affichée à côté de celle des proscrits61. Il
s'agit d'une pratique terroriste tout à fait significative pour notre
propos et qui rappelle les exécutions auxquelles avait fait procéder Marius
le jeune en 83, lorsque nombre de sénateurs étaient soupçonnés de
vouloir négocier avec Sylla : les deux premières victimes étaient
apparentées aux consuls62. C'était, dans un cas comme dans l'autre, une façon
de ne laisser aucun espoir à ses ennemis d'en réchapper puisqu'on
n'hésitait pas à s'en prendre à sa propre famille. Ce que Velleius Pater-
culus traduit en écrivant : «Pour qu'il ne restât rien de sacré pour
personne, et en quelque sorte à titre de prime et d'incitation au crime,
Antoine avait proscrit son oncle César. . .»63

Certes pour prendre toute leur signification ces faits, qu'on a tirés
de l'histoire des guerres civiles, sont à mettre en rapport avec d'autres
pratiques ou institutions64. Il n'en reste pas moins que la proscription
nous permet quelques aperçus sur les mentalités. Et, pour conclure, il
convient d'attirer l'attention sur une particularité de la seconde
proscription qui semble révéler une évolution dans ce domaine : les
triumvirs avaient, en effet, édicté des dispositions selon lesquelles ils
garantissaient «aux femmes de ceux qui avaient été tués leur dot, aux enfants
mâles le dixième, aux filles le vingtième des biens de chacun d'eux»65.
La mesure est intéressante en elle-même parce qu'elle peut s'analyser
en termes de stabilité des valeurs familiales : si les triumvirs se sont
bien gardés d'impliquer les descendants de leurs victimes dans la
proscription, si même ils sont allés jusqu'à leur promettre de leur conserver
une partie de leurs biens, c'est sans doute parce qu'ils craignaient que
ne s'établît contre eux une sorte de front uni républicain cimenté par

61 F. Hinard, 1985, 306.


62 Ibid., 124.
63 II, 67, 3.
64 On songe, par exemple, à la vengeance ou, pour ce qui est des institutions, à la
législation sur le cautionnement.
65 Dio, 47, 14, 1.
SOLIDARITÉS FAMILIALES ET RUPTURES À L'ÉPOQUE DES GUERRES CIVILES 569

des solidarités extra-politiques, et cette crainte révèle la différence très


nette entre la situation en 43 et celle de 82. En définitive, lorsque Sylla
avait mis en œuvre sa proscription, c'était avant tout pour limiter les
représailles et empêcher ses partisans de régler leur comptes sur une
trop vaste échelle; c'était aussi pour prévenir le retour de nouveaux
troubles en privant les descendants de ses victimes de tout moyen de
pratiquer la vendetta. Et ni lui ni personne ne s'embarrassa de
scrupules concernant ces «victimes innocentes», non plus que de craintes
d'une protestation ou d'une résistance sociales.
Ce que Sylla n'avait pas prévu, c'est que ses propres partisans
feraient passer, une dizaine d'années plus tard, une loi d'amnistie
partielle, autorisant les liberi proscriptorum à revenir à Rome, mais avec
un tus imminutum leur interdisant l'accès aux magistratures et les
laissant privés des moyens de leur vengeance puisqu'ils étaient dans
l'incapacité juridique d'accuser66. Tout le climat politique des dernières
décennies de la République a été empoisonné par la présence à Rome
de nombreux liberi proscriptorum, jeunes gens d'honorables familles
qui ne manquaient pas une occasion de manifester contre le statut
inique qui leur avait été fait. On en a conservé les échos dans les
fragments du discours que Cicéron a prononcé contre un projet de loi
visant à les réhabiliter : «J'ai fait en sorte que des jeunes gens honnêtes
et méritants, mais que la situation où ils se trouvaient destinait
évidemment, s'ils obtenaient quelque magistrature, à provoquer un
bouleversement dans l'État, fussent, en m'attirant leur inimitié, mais sans
compromettre le sénat, exclus des listes d'éligibilité»67. C'est seulement en
49, soit plus de trente années après la proscription que ces malheureux
recouvrèrent l'intégralité de leurs droits : ils avaient donné aux
Romains l'image de ce qu'est une génération sacrifiée et il n'est pas
douteux que cette situation ait provoqué une évolution.
En tout cas on observera que les dispositions édictées par les
triumvirs concernant les parents de leurs victimes étaient précédées
d'une déclaration d'intention: elles on été prises «dans le souci de
paraître justes et cléments»68. A l'évidence la clémence était une vertu

66 Sur le retour des fils de proscrits, voir la discussion sur la lex Plautia (F. Hinard,
1985, 162-186).
67 Cic, Pis. 4. Sur cette question des descendants de proscrits, voir F. Hinard, 1984 c.
Pour ce qui est de la vengeance, F. Hinard, 1980 et Y. Thomas, 1984.
68 Dio 47, 14, 1.
570 FRANÇOIS HIN ARD

de développement récent et, pour ce qui est de la justice, son respect,


en 43, impliquait qu'on ne pratiquât point comme on l'avait fait
quarante années plus tôt.

François Hinard

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