Vous êtes sur la page 1sur 30

Entre dissidence politique et dissidence littéraire : le dialogue Marguerite de Valois-Brantôme

Éliane Viennot

Résumé | Index | Plan | Notes de l’auteur | Texte | Notes | Citation | Auteur

Résumés

FrançaisEnglish

L’article s’intéresse aux œuvres de deux des plus importants mémorialistes de la Renaissance
française, œuvres nées de leur dialogue prolongé et de leur situation de « grands » en
difficulté avec le pouvoir. Après avoir rappelé le parcours politique de chacun et l’état d’esprit
qui les conduisit à la démarche mémorialiste, il met en regard la dissidence politique et
l’inventivité littéraire dont Brantôme et Marguerite de Valois firent preuve, quoique dans des
directions différentes, puisque l’œuvre de la reine allait servir de modèle au grand genre des
mémoires aristocratiques, alors que celle de son admirateur devait demeurer un hapax. Il
s’attache ensuite à montrer que la liberté d’expression dont chacun fait preuve –
différemment – est étroitement liée à leur position d’opposants, et modulée par les enjeux de
leur dialogue.

Haut de page

Entrées d’index

Mots-clés :

Bourdeille (Pierre de), Brantôme, exil, Marguerite de Valois, Mémoires

Keywords :

Bourdeille (Pierre de), Brantôme, exile, Marguerite de Valois, Memoirs

Haut de page

Plan

Le temps d'écrire : un privilège d’opposants

Dissidence politique et inventivité générique

Dissidence politique et liberté d'expression

Bibliographie

Haut de page

Notes de l’auteur

Nous remercions Shirley Sharon-Ziesser pour sa relecture du résumé en anglais.

Texte intégral

PDFSignaler ce document

1Au début des années 1590, deux anciens familiers de la cour des Valois renouent une relation
longtemps interrompue par les guerres civiles. L'une est une fille de France en exil en
Auvergne, dans le château d'Usson, près d'Issoire, où elle restera dix-neuf ans. L'autre est un
cadet de très vieille famille reclus dans son château du Périgord, où il finit de soigner une
vilaine blessure et un amour propre écorché. Elle lui avait demandé, un jour, d’écrire sur elle. Il
a fini par rédiger un Discours, qu’il lui a fait parvenir. Mais ce n’est pas exactement ce qu’elle
attendait et elle se met à l’écritoire, pour permettre à son admirateur de corriger ses erreurs.
De ce dialogue inattendu émergent des œuvres étonnamment libres et novatrices, qui doivent
tout à leur position de grands seigneurs à la fois rompus à l'action et contraints à l'inactivité, à
la fois dépendants du pouvoir et en délicatesse avec lui.

Le temps d'écrire : un privilège d’opposants

 1 Brantôme, Discours sur la reine Catherine de Médicis, in Recueil des Dames, poésies
et tombeaux, é (...)

2Nés à vingt ans d'écart, Pierre de Bourdeille (1535-1614) et Marguerite de Valois (1553-1615)
sont sans doute devenus des opposants dans les mêmes années : un peu après la Saint-
Barthélemy. Le premier, fils d’une proche de Marguerite de Navarre et d’un compagnon de
Bayard, avait auparavant fidèlement servi Henri II et ses deux premiers fils, François II et
Charles IX, et il s’était vu gratifié par eux de charges et de pensions. Catholique, il avait
combattu aux côtés des Guise, ses amis, durant les premières guerres de religion – quoi qu’il
fût également ami avec des capitaines protestants ; il n’avait toutefois pas participé au
massacre de la Saint-Barthélemy, étant absent de Paris. Il n’avait pas non plus participé
– volontairement cette fois – au « complot du Mardi gras » (ou « des Malcontents »). Pourtant,
durant l’hiver 1573-1574, alors que Charles déclinait brusquement et que son frère cadet,
Henri, venait de rejoindre la Pologne où il avait été élu roi, les partisans de la transmission du
trône au benjamin de la famille, François d’Alençon, l’avaient « convié à la fricassée1 »
– formule qui dit bien ce qu’il pensait de ce tour de passe-passe dynastique. Les conjurés
étaient pourtant animés des meilleures intentions, et ils avaient de très nombreux soutiens
dans toute la France : moins de deux ans après le massacre, cette coalition de protestants et
de catholiques modérés regroupant nobles et bourgeois redoutait de voir monter sur le trône
un prince qui y avait participé activement, alors que son jeune frère était connu pour sa
modération religieuse. Le complot avait cependant échoué, grâce à la vigilance de la reine
mère. Ses principaux acteurs avaient été arrêtés ou mis en résidence surveillée, et les seconds
couteaux exécutés.

3Brantôme aurait donc dû être particulièrement bien vu d’Henri, rentré de Pologne au milieu
de l’année 1574 pour coiffer la couronne – et retrouver en France, jusque dans sa propre
famille, nombre de « sujets » ayant parié sur son éviction de la scène politique française. Le
nouveau roi, cependant, demandait plus que de la neutralité : son tempérament exigeait la
fidélité la plus absolue, et sa garde rapprochée de jeunes seigneurs prêts à en découdre avec
quiconque ne lui était pas dévoué corps et âme ne pouvait guère séduire un esprit aussi
indépendant que Brantôme. Le seul de cette petite cohorte quasi fanatisée qui aurait pu
l’arrimer fermement au service d’Henri III, son ami Du Guast, périt assassiné à l’automne 1575
– par un autre de ses bons amis, le baron de Vitteaux, attaché, lui à François d’Alençon. Un
troisième grand ami de Brantôme, Bussy d’Amboise, alors amant de Marguerite de Valois, était
passé peu auparavant au service de ce prince, devenu « Monsieur » et second personnage de
l’État. Brantôme se rapprocha alors insensiblement de lui, sans pour autant se considérer
comme dans l’opposition au roi : avant tout, Pierre de Bourdeille était un fidèle de la
monarchie française, et en particulier de la reine mère, qui l’appréciait. C’est à ce titre qu’il la
suivit en Guyenne en 1578, lorsqu’elle accompagna sa fille Marguerite rejoindre son époux, en
même temps que discuter avec les chefs huguenots de l’application du traité de paix
consécutif à la sixième guerre de religion (« Conférence de Nérac »).

 2 Étienne Vaucheret est le premier à avoir restitué l’unité de ces volumes, leur titre
initial et le (...)

 3 Madeleine Lazard, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Fayard, 1995, p. 261.


Brantôme lui-m (...)

 4 Brantôme, Œuvres complètes, Éd. L. Lalanne, Paris, Veuve Jules Renouard, 1864-
1882, vol. X, p. 128.

4En rentrant de ce voyage, Brantôme se mit au service de Monsieur, qui projetait désormais
de s’unir avec Élisabeth Ire d’Angleterre, et qui postulait également à la direction des Flandres
– ces contrées cherchant alors à se débarrasser de la tutelle espagnole, à créer un État
indépendant et à mettre à la tête de celui-ci un prince acceptable tant par les catholiques que
par les protestants qui les peuplaient. Ces ambitions entretenaient cependant des tensions
récurrentes avec Henri III, que l’Espagne accusait de double jeu. Brantôme demeurait donc,
pour le roi de France, un sujet peu sûr. Aussi ne se vit-il pas accorder, fin 1581, la charge de
sénéchal et gouverneur de Périgord qu’un de ses frères occupait et qu’il pensait obtenir à sa
mort. Une « explication » orageuse, quelques semaines plus tard, précipita sa rupture avec le
roi, et il se considéra désormais comme un dissident. C’est alors, vraisemblablement, qu’il
commença de rédiger le « second livre des dames » (celui que les premiers éditeurs – suivis de
tous les autres jusqu’à la fin du xxe siècle2 – allaient intituler Les Dames galantes), dans
l’intention de passer le temps et d’amuser son maître, toujours à la conquête des Flandres et
de la main d’Élisabeth. Deux ans et demi plus tard, toutefois, celui-ci mourait de tuberculose,
ouvrant une crise successorale majeure, puisque Henri III n’avait toujours pas d’enfant et que
leur beau-frère, Henri de Navarre, l’époux de Marguerite, était protestant. Celui-ci ayant été
excommunié par le pape, et la guerre civile se préparant, Pierre de Bourdeille envisagea de
passer au service de l’Espagne, qui soutenait activement le camp catholique français. C’est
alors qu’une très mauvaise chute de cheval le cloua pour quatre ans sur son lit – et qu’il se mit,
comme le rappelle Madeleine Lazard, à ses « discours sérieux3 ». Sa carrière militaire était
terminée, celle de courtisan aussi. Même rétabli, il continua d’écrire, s’occupant de revoir ses
premiers discours, d’en confectionner de nouveaux, de rédiger ses dédicaces, de préparer ses
manuscrits en vue de leur impression, confiée par testament à sa nièce, en 1609. Il lui
demandait aussi d’en offrir le premier volume à « la reine Marguerite, ma très illustre
maîtresse, qui m’a fait cet honneur d’en avoir lu aucuns, et trouvé beau et fait estime4 »,
puisqu’elle était la principale dédicataire de ses œuvres. Toutes choses que ladite nièce ne fit
pas.

5La carrière politique et littéraire de Marguerite recoupe en plusieurs points celle de son vieil
ami et admirateur. Dernière fille de Catherine de Médicis et d’Henri II, Marguerite était pour sa
part « entrée en politique » en 1569, pendant la troisième guerre de religion. Comme elle le
raconte dans ses Mémoires, son frère Henri lui avait demandé, juste après la bataille de Jarnac,
de défendre son parti auprès de leur mère pendant qu’il était sur le front, de sorte que son
absence de la Cour ne lui nuise pas. Elle s’en était bien tirée, et leur mère avait pu mesurer ses
capacités. Par la suite, et contrairement, cette fois, à ce qu’elle allait soutenir plus tard, le duo
demeura tant bien que mal soudé, quoique malmené par les changements d’alliance de la
Couronne (notamment en 1570 lorsque Catherine et Charles décidèrent de tourner le dos à
l’Espagne et d’appeler au pouvoir l’amiral Coligny, l’un des chefs des protestants). Il l’était
encore au début de l’année 1574, lorsque Charles tomba malade et que se dessina, pour une
partie des élites françaises, le projet d’organiser l’arrivée sur le trône de François d’Alençon.
Avertie de la première tentative des conjurés, la reine de Navarre la dénonça à sa mère et la fit
échouer.

6Elle fut alors approchée par François – et, très vraisemblablement, par l’un de ses principaux
conseillers politiques, Hyacinthe de La Mole, qui pourrait n’avoir pas joué là un rôle aussi
romantique qu’Alexandre Dumas allait le faire croire. Ayant tablé, comme tant de gens, sur le
succès de la coalition, elle abandonna Henri à son sort et s’engagea dans le complot du Mardi
gras, jusqu’à organiser, après son échec, une tentative d’évasion de son frère et de son époux,
et même jusqu’à écrire le discours de défense de ce dernier (la Déclaration du roi de Navarre,
ou Discours justificatif pour Henri de Bourbon). Ce qui lui valut évidemment, de la part de son
ancien allié, une rancune très solide et très longue, alimentée en outre par son entourage de
têtes brulées. Elle se retrouva donc dans l'opposition à ce frère devenu roi chaque fois que ses
nouveaux alliés s'y trouvèrent eux-mêmes – c'est-à-dire bien souvent. Mais si son jeune frère
devait lui en savoir gré jusqu’à sa mort, son mari, en revanche, ne fit guère qu’utiliser son
épouse en cas de besoin et il n’hésita jamais à la mettre en difficulté en cas contraire, d’où des
tensions récurrentes avec lui.

7Fin 1584, justement, lorsque François rendit l’âme, les deux époux étaient dans les plus
mauvais termes. Elle venait de faire les frais d'un très long bras de fer entre lui et Henri III, ce
dernier l'ayant renvoyée de la cour de France sans ménagement, l'autre refusant de la
« reprendre » tant que le roi ne se serait pas excusé… ou tant qu'il n'aurait pas donné
davantage de villes aux huguenots. Elle « abandonna » alors (pour reprendre ses propres
termes) celui que la communauté catholique mettait au ban de la société, et se retira dans une
ville de son apanage, Agen, qu’elle fit fortifier, tentant par ailleurs, elle aussi, de jouer la carte
espagnole. Henri III et leur mère n'eurent dès lors plus qu'une idée : la faire arrêter. Ce qu’ils
ne réussirent qu’un an plus tard, Marguerite ayant entre temps trouvé refuge dans un fortin
du Cantal, à Carlat. À la fin de l’année 1586, cependant, elle fut rattrapée et enfermée dans
une autre forteresse, Usson, en Auvergne. Elle n'y resta pas longtemps prisonnière : Henri III
ayant omis de récompenser l'homme qui l’avait arrêtée, les Guise l'achetèrent au bout de
quelques mois et elle devint la maîtresse d'Usson. Elle allait cependant y demeurer près de
vingt ans, jusqu’en 1605, pendant lesquels elle allait lire, écouter de la musique, recevoir ses
amis, gérer ses biens, négocier son « démariage » avec Henri IV, faire arrêter des
comploteurs… et écrire. C’est à Usson, en effet, qu’elle reçut à la fin de l’année 1593 le
Discours que Brantôme avait écrit sur elle, et qu’elle se mit à rédiger ses propres Mémoires,
d’abord dans l’objectif de répondre à son « historien », puis guidée par le seul plaisir d’écrire
sa vie.

Dissidence politique et inventivité générique

 5 Voir Marguerite de Valois, Mémoires et autres écrits, 1574-1614, éd. crit. É. Viennot,
Paris, H. C (...)

8Les œuvres de ces deux amis sont éminemment originales. On peut certes rapporter cette
originalité à un fait d’histoire littéraire et culturelle : le genre des Mémoires, auquel elles se
rattachent, est en gestation au moment où ils écrivent. Ceux de Marguerite de Valois en seront
le principal modèle, à partir du moment où ils seront connus, grâce à un succès de librairie
remarquable. En effet, paru en 1628 sous le titre de Mémoires – qu’elle revendique et qui ne
devait jamais lui être ôté (de la reine Marguerite d’abord, de Marguerite de Valois à partir de
17135) –, le texte connut près de trente éditions en langue française entre 1628 et 1715, tant
autorisées que contrefaites, et plusieurs traductions en Angleterre et en Italie. On y trouve en
effet tous les traits caractéristiques du genre que choisiront tant d’anciens acteurs et actrices
de la vie politique d’Ancien Régime pour évoquer leur action passée : la narration
chronologique d’une vie, généralement commencée au sortir de l’adolescence et moins
tournée vers l'introspection que vers la mise en valeur du moiconfronté à l'Histoire ; le
double je du récit historique au passé et du métadiscours littéraire et politique au présent ; le
ton de complicité avec le destinataire auquel le scripteur s’adresse, et auquel d’autres lecteurs
peuvent s’identifier ; l’humour, le détachement par rapport à la situation politique présente,
qui prouvent que l’œuvre ne s’adresse qu’à un groupe choisi de lecteurs par-delà les
contingences immédiates et les barrières temporelles. Et l’on y trouve encore la focalisation
sur les événements vécus, de même que l’engagement à dire la vérité, sans souci de style
– non par modestie, mais au contraire pour affirmer haut et fort sa liberté vis-à-vis du pouvoir,
puisque celui-ci, de plus en plus, commandite des Histoires à des serviteurs gagés, les
chargeant – entre autres – de déconsidérer les opposants auxquels il a eu à faire face. Autant
de traits qui allaient séduire des générations de nobles confronté/es à la progression
inexorable de la monarchie absolue – et doté/es d’une sensibilité esthétique et politique
élitiste.

 6 Mémoires de Messire Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme, Leyde, Jean Sambix


le Jeune, à la s (...)

 7 Outre ceux de la reine Marguerite, ceux de Sully (Mémoires des sages et royales
œconomies d’État) (...)

 8 Les éditions groupées des écrits de Brantôme recevront ensuite le titre d’Œuvres ou
d’Œuvres compl (...)

9L’œuvre de Brantôme, en revanche, publiée pour la première fois en 1665 et 1666 par des
éditeurs hollandais qui ne respectèrent pas ses volontés6, restera comme un hapax. On la
pillera (les auteurs et autrices de nouvelles historiques), on l’appréciera (les historiens) mais on
ne l’imitera pas. Peut-être son découpage en discours et le regroupement de beaucoup de
ceux-ci sous l’étiquette « vies d’illustres » (non voulu par Brantôme) l’apparentaient-ils trop à
l’antique monument de Plutarque, quoique les éditeurs aient également cherché à inscrire
l’œuvre sous le signe de la nouveauté en lui donnant le titre de Mémoires (pas davantage
revendiqué par le Périgourdin mais désormais bien lancé7) qu’elle conservera jusqu’en
17798 (Mémoires de Pierre de Bourdeille […] contenant les Vies des dames illustres de France
de son temps ; … les Vies des hommes illustres et grands capitaines étrangers de son temps…).
Peut-être la manière de Brantôme de ne se présenter que de dos dans ces tableaux (« la reine
me dit un jour… »), ou dans les coulisses (« un jour que j’étais à…, je le vis… »), voire ne
s’évoquant que comme dépositaire d’informations venues d’ailleurs (« j’ai ouï dire que… »)
parut-elle trop modeste, à l’heure où les mémorialistes s’avançaient au centre d’une scène
dressée par eux, pour eux. Peut-être ses digressions incessantes, qui faisaient malgré tout
ressurgir le personnage à tout moment, contribuèrent-elles à donner l’impression que ce vieil
original était décidément inimitable – d’autant que ses obsessions le ramenaient tout de
même un peu trop souvent vers le sexe. La singularité du second livre des dames, notamment,
qui concentre ses notations en la matière, fut en effet fortement ressentie par les lecteurs de
Brantôme, et pas toujours appréciée. Ainsi le second éditeur des Mémoires de Castelnau écrit-
il, peu avant la première impression des œuvres, à partir de la lecture des manuscrits :
 9 Michel de Castelnau, sieur de La Mauvissière, Mémoires, illustrés et augmentés de
plusieurs commen (...)

La France lui est si obligée de son travail que je ne feins point de dire que tous les services de
son épée le doivent céder à ceux de sa plume. […] Je ne parle point ici du second ni du
troisième volume des Dames, pour ne point condamner la mémoire d'un gentilhomme que ses
autres ouvrages rendent digne de tant d'estime, et j'en répands le crime sur la dissolution de la
Cour de son temps, dont on pourrait faire de plus terribles histoires que celles qu'il rapporte9.

10Sans doute tous les érudits ne partageaient-ils pas ce jugement ; mais le retitrage du livre
en Vies des dames galantes témoigne que les éditeurs avaient la même perception du contenu
– voire comptaient sur lui pour attirer les lecteurs…

11Reste à dire ce qui explique cette originalité. Du côté de Brantôme, trois moments doivent
être considérés. Celui des discours « galants », celui des discours « sérieux », et celui des
réécritures et de l'organisation générale de l'œuvre.

 10 Rappelons que ce personnage central dans la vie politique des années 1570-1580 a
encore peu retenu (...)

12Le choix de traiter des mœurs amoureuses de son temps et de son milieu dans les discours
thématiques qui devaient former le second livre des dames a certainement beaucoup à voir
avec la fréquentation de François de Valois10. Demeuré au service de Catherine de Médicis ou
rallié à Henri III, il fait peu de doute que Brantôme serait resté un poète à ses heures perdues,
et un militaire pour le reste du temps. Mais c'est aussi parce que le duc était un personnage
raffiné, apprécié des femmes, et que Brantôme lui-même était « parent et familier ami des
plus galantes et honnêtes femmes de notre temps » (Mém.73), qu’il échappe à une autre sorte
de discours convenus : ceux qui émergent volontiers des milieux masculins. Il y a loin, en effet,
des Dames galantes aux Cent Nouvelles nouvelles rédigées à la Cour de Philippe le Bon.

 11 L’expression est de Marguerite, dont la lettre est reproduite, précédée du


commentaire de Brantôme (...)

 12 Brantôme, Recueil d’aucunes rimes, in Vaucheret, p. 907.

13Le choix des discours biographiques sur ses contemporains les plus valeureux est pour sa
part certainement dû à l’isolement de Brantôme pendant la dernière guerre civile, à la
perspective de finir sa vie sur un lit de douleur, au désespoir de ne plus pouvoir se battre,
voyager, aimer, au désir de revivre les grands moments de sa vie par l’imagination. C’est pour
lui-même, donc, qu’il écrit (ou plutôt qu’il dicte), dans une perspective où la volonté de plaire
n’a aucune part, mais où celle de ne pas mâcher ses mots en occupe beaucoup. Il s’attache
ainsi à construire sa propre galerie d’illustres, selon ses propres critères, et il émet sur ses
personnages des avis personnels, voire non conformes, voire opposés à ceux de son roi ou de
son époque, mettant en relief son triple propre rôle d’acteur, de témoin et de juge. Quant au
volet féminin de ce projet, il est très vraisemblablement lié à la reprise du contact avec
Marguerite, puisque le Périgourdin a été « si présomptueux d'avoir envoyé savoir de ses
nouvelles », et qu’elle lui a « fait cet honneur de [lui] écrire en son adversité assez souvent ».
On ne connaît pas la teneur de ces échanges, car Brantôme ne reproduit que la première des
lettres qu’elle lui fit parvenir. On peut néanmoins faire l’hypothèse que, ayant tous les deux
« choisi la vie tranquille11 » (c’est-à-dire la neutralité politique, en attendant la fin des
combats), ils reparlèrent d’une vieille commande que la reine lui avait adressée, et qu’on
connaît par un sonnet de Brantôme : « Vous me dites un jour que j’écrisse de vous. » Sur le
moment (on ne sait à quand remonte cette invitation), il avait reculé : « Eh, quel esprit,
Madame, en pourrait bien écrire ? »12. Le loisir forcé, l’absence d’engagement, l’horizon
politique bouché, la communauté de situation avec sa princesse préférée changent la donne.
Évidemment, pas plus que pour les hommes, Brantôme ne va faire de compilation : il va faire
œuvre utile et nouvelle, et où ses souvenirs – comme les récits de ses mère et grand-mère –
feront merveille. Ainsi déclare-t-il dans les premières lignes du Discours sur la reine Anne de
Bretagne (le premier de tous) :

Puisqu’il me faut parler des dames, je ne me veux amuser aux anciennes, dont les histoires
sont toutes pleines ; et ne serait qu’en chaffourrer [barbouiller] le papier en vain […]. Je me
contenterai d’en écrire d’aucunes, particulièrement et principalement des nôtres de France, et
de celles de notre temps, ou de nos pères, qui nous en ont pu raconter. (Vaucheret, 9)

14Brantôme s’engage ainsi dans une œuvre unique, car même si d’illustres devanciers
(Plutarque, Boccace) se sont intéressés aux deux sexes, ce n’est pas dans cet esprit de
symétrie, pas en tant que témoins, et pas en émettant des jugements sur leurs contemporains.

15Le troisième temps dans sa carrière d’écrivain confirme ces choix et les renforce. Ayant
envoyé son Discours à Marguerite, lui ayant rendu visite à Usson, il peaufine son œuvre,
l’allonge, l’organise, la dote de dédicaces ou les réécrit – en partie pour sa princesse, en partie
pour la seule postérité. L’ensemble est finalement divisé en deux grandes parts : d’un côté un
« recueil des hommes », de l’autre un « recueil des dames ». Dans chacun, des discours
nominaux sur les grands et les grandes de son panthéon, suivis de discours thématiques (« sur
les colonels », « sur les duels », « sur les rodomontades espagnoles »… d’un côté, de l’autre
« sur les dames qui font l’amour et leurs maris cocus », « sur ce qu’il ne faut jamais parler mal
des dames », etc.). Soit une certaine idée de la parité, qui peut ne pas correspondre à nos
idéaux universalistes, mais qui tout compte fait inscrit le Périgourdin parmi les partisans les
plus engagés de son temps en faveur de l’égalité des sexes.

 13 Je renvoie sur cette question à deux articles : « Les ambiguïtés identitaires


du Je dans les Mémoi (...)

16Du côté de Marguerite, les choses sont sans doute plus simples. Elle voulait qu’on écrive sur
elle, en tant que prince13, à l’image de tous ceux qu’elle avait rencontrés dans les Vies des
hommes illustres, et non le faire elle-même. Ayant reçu le Discours de son ami, cependant, elle
y a trouvé « de l’erreur » (Mém. 71), notamment sur certains faits précis dont elle dresse la
liste dans les premières pages de ses Mémoires. Elle a donc pris sa plume et commencé une
sorte de lettre, où elle lui annonce qu’elle va rédiger des « mémoires », puis les lui envoyer, de
sorte qu’il puisse rectifier son texte. À ce stade de l’histoire, le mot désigne toujours un récit
centré sur un épisode particulier de la vie politique, diplomatique ou militaire, et la reine rêve
toujours de voir sa Vie couchée sur le papier par un autre, dont elle reconnaît la valeur :

C’est une histoire certes digne d'être écrite par cavalier d'honneur, vrai Français, né d'illustre
Maison, nourri des rois mes père et frères, parent et familier ami des plus galantes et honnêtes
femmes de notre temps. (Mém. 73)

 14 Lettre de Marguerite à Brantôme (Vaucheret, 156).

17Cependant Marguerite n’est pas seulement un grand personnage historique dont la vie
mérite d’être consignée. Elle est aussi une grande lectrice de Plutarque. Aussi commence-t-elle
par fournir à son « historien » deux ou trois épisodes de son enfance, dont elle pense
certainement qu’ils pourraient figurer en tête du récit, à l’instar de ces « anecdotes
significatives » que l’écrivain grec place à l’orée des Vies de ses héros. Quant au reste de son
enfance, elle s’excuse très aristocratiquement d’en laisser la « superflue recherche » à
Brantôme et « à ceux qui m'ont gouvernée en cet âge-là » (ibid.), car elle ne se souvient de
rien. Sauf de ceci bien sûr… et de cela. Un souvenir entraînant ainsi le surgissement de l’autre
(d’autant qu’elle s’adresse à un homme qui a connu tous ses proches), Marguerite se retrouve,
après trois « faux départs », à écrire le récit de sa vie, oubliant les « mémoires » qu’elle
projetait d’écrire ; elle oubliera aussi de rectifier les épisodes annoncés en ouverture comme
mal interprétés par Brantôme, vu l’espace (textuel, temporel) qui les sépare de l’engagement
initial lorsqu’elle parvient à leur narration. Et elle finira même par oublier son historien, qui
cesse peu à peu d’être apostrophé dans le texte, et à qui elle n’enverra pas son manuscrit ni ne
lui parlera de son existence. Plongée dans son récit, face à son passé, face à son destin – celui
d’une femme qui avait toutes les qualités pour être une très grande reine de France et qui se
contente depuis des lustres d’être châtelaine d’Usson –, elle aussi construit sa galerie
d’illustres, et elle aussi se venge de ceux qui sont responsables de son « misérable
naufrage14 ».

Dissidence politique et liberté d'expression

 15 Voir le résumé dans Lazard, Pierre de Bourdeille…, p. 189 et suiv.

 16 Discours sur les duels, dans Œuvres complètes, ouvr. cité, vol. VI, p. 383-384.

 17 Voir É. Viennot, La France, les femmes et le pouvoir, 1. L’invention de la loi salique


(ve-xvie si (...)

18Les deux mémorialistes n’ont pas la même façon de marquer, dans leurs textes, leur
opposition au pouvoir et leur situation de mal aimé/e des puissants. Brantôme parle
ouvertement de sa défaveur, en racontant le refus d’Henri III de lui confier la charge laissée
par son frère, et l’explication orageuse qu’il eut avec lui15. Il évoque également d’autres
épisodes difficiles, comme lors de la querelle des Mignons, qui lui avait valu de se faire
« tancer » par le roi, parce qu’il avait pris parti pour Bussy d’Amboise16. La plupart du temps,
toutefois, c’est par l’expression de son admiration pour des personnages peu appréciés
d’Henri III qu’il marque sa dissidence. Pour les Guise, par exemple, ou pour Bussy, justement,
qui non seulement était partisan de François de Valois au temps où les deux frères ne
cessaient de s’opposer, mais qui osait braver le roi jusque sous son nez. Il se venge également
en ne mettant pas Henri III au nombre de ses « grands capitaines français », alors que
François Ier, Henri II et Charles IX en sont. Enfin, Brantôme prend parti de manière très
originale dans le grand débat sur la légitimité des femmes à gouverner en France, débat qui
parcourt tout son siècle et tourne à la controverse acharnée pendant la dernière guerre civile,
plusieurs hommes prétendant au trône au nom de la loi salique17. Le fait même de dresser
une galerie d’illustres reines de son temps, de consacrer un discours aux « filles de France »
(dont plusieurs duchesses souveraines et une régente du royaume), d’évoquer Jeanne Ire de
Naples (quoiqu’elle ait vécu bien avant « le temps de nos pères »), est en soi une prise de
position claire. Mais Brantôme va plus loin, en déclarant son opposition à la règle de
masculinité du trône français, qu’il traite de « grand abus » de « vieux rêveurs » (Vaucheret,
134 et 135). Lui consacrant un long passage dans le Discours sur la reine de France et de
Navarre, Marguerite, il dénonce l’imposture en s’appuyant sur des ouvrages d’histoire et des
jugements de grands personnages de son temps. Il en dénonce aussi l’absurdité, n’hésitant pas
à remettre en cause la capacité de certains rois :

Je voudrais bien savoir si ce royaume s’est mieux trouvé d’une infinité de rois fats, sots, tyrans,
simples [limités], fainéants, idiots, fols, qui ont été […], qu’il eût fait d’une infinité de filles de
France qui ont été très habiles, fort prudentes et bien dignes pour commander. (Vaucheret
139)

19Que ce long plaidoyer contre la loi salique prenne place dans le Discours sur Marguerite de
Valois n’est évidemment pas neutre. C’est elle, en effet, qui d’après lui (et ils ne sont pas
légion dans son cas) « devrait maintenant tenir son trône et son siège [à Paris], qui lui
appartient et de son droit, et de celui du roi son mari », au lieu de moisir « parmi les déserts,
rochers et montagnes d’Auvergne » (141). Elle qu’Henri III a persécutée, elle que l’accord entre
le roi et son beau-frère a écartée, et elle dont il chante à cors et à cris les capacités. Ce qui ne
l’empêche pas de dire clairement qu’elle a une part de responsabilité dans son échec : elle
avait « le courage grand » note-t-il à propos de son refus de faire sa cour aux archi-mignons du
roi. « Hélas, trop grand s’il en fut onques ; mais pourtant cause de tout son malheur ; car si elle
l’eût voulu un peu contraindre et rabaisser le moins du monde, elle n’eût été traversée
[combattue] comme elle a été. » (143)

 18 Cl. La Charité, « La construction du public lecteur dans le Recueil des dames de


Brantôme et les (...)

20Enfin, comme l’a récemment fait remarquer Claude La Charité, Brantôme avait prévu de
dédier à Marguerite « non seulement le premier volume du Recueil des Dames mais aussi deux
volumes des Vies des hommes illustres et des grands capitaines » – la préface à cette dernière
œuvre réitérant l’admiration et le respect qu’il avait pour elle. Le critique voit là un choix
politique et intellectuel osé, qui illustre le propos tenu sur les filles de France potentiellement
plus capables que leurs frères, puisque dans le même temps Brantôme fait des hommes des
« rois de l’alcôve » pour l’éternité, en dédiant le second livre des Dames au duc et en
conservant cette dédicace après sa mort18.

 19 Brantôme ne trouve guère qu’une fille de France pour l’évoquer : Renée de


France ; encore la secon (...)

21Marguerite de Valois est pour sa part beaucoup plus prudente. Lectrice du plaidoyer en sa
faveur, au nom de son « droit au trône » autant que de ses capacités, elle se garde bien de
suivre son panégyriste sur cette voie. Comme la plupart des princesses de sa famille, elle sait
que contester la validité de la loi salique revient à remettre en cause celle des Valois19. Elle
fait donc l’impasse sur ce sujet, malgré la place qu’il occupe dans le Discours de son
admirateur. En revanche, tout son propos est orienté vers la démonstration de ses capacités
politiques, dont elle montre qu’elles étaient reconnues de tous, et même la démonstration de
sa supériorité en la matière sur deux de ses frères et son mari. Concernant Henri III, elle ne
cesse de suggérer sa pusillanimité, son émotivité, son incapacité à se maîtriser, sa paranoïa
même, et le fait qu’il était toujours sous influence – que ce soit celle de sa mère, celle de Du
Guast, ou, plus tard, celle du « conseil de Jéroboam » (Mém. 179). Elle juge ainsi très
sévèrement ce qu’on appellerait aujourd’hui le « style de gouvernement » du dernier Valois,
quoiqu’elle cherche souvent à l’excuser en montrant que ses mauvais coups lui étaient inspirés
par ceux qui le « possédaient » – prix à payer, sans doute, pour sa mauvaise conscience envers
celui qu’elle a trahi. Concernant son petit frère, le plus ménagé du lot, elle rappelle ses
tendances à tomber amoureux des mêmes femmes – peu estimables – que son beau-frère le
roi de Navarre, ce qui est évidemment une faute politique autant que de goût ; et elle le
montre volontiers la félicitant de l’aide qu’elle lui apporte. Quant à son mari, il est dépeint
comme esclave de ses passions amoureuses, attiré par les femmes de peu de valeur, aussi
prompt à solliciter les services de son épouse qu’à s’en passer quand il en aurait le plus besoin,
influencé lui aussi par des serviteurs qui lui font commettre des erreurs. Les deux beaux-frères
sont en outre traités à la même aune dans le récit très symbolique que Marguerite consacre à
la tentative d’évasion de 1574, où elle narre que, leur ayant proposé,

comme je sortais et entrais librement en coche sans que les gardes regardassent dedans ni que
l'on fît ôter le masque à mes femmes, d’en déguiser l'un d'eux en femme, […], jamais ils ne se
purent accorder lequel c'est qui sortirait, chacun voulant être celui-là, et nul ne voulant
demeurer, de sorte que ce dessein ne se put exécuter. (Mém. 106)

22Alors même, analyse-t-elle, « qu'il suffisait qu'il y en eût un dehors pour assurer la vie de
l’autre » (ibid.), ce qui est une manière de démontrer sa compréhension des rapports de force.

 20 Voir Christine Planté, La Petite Sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur. Paris,
Seuil, 1989.

 21 Vaucheret en signale 56 entre 1834 et 1981 (voir sa Bibliographie, p. cxvii-cxxiv).


Trois ont paru (...)

 22 Les « Dames illustres » n’ont paru qu’une fois en totalité avant l’édition Vaucheret
(Molland, 186 (...)

 23 . Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « La reine Marguerite, ses Mémoires et ses


lettres », dans Causer (...)

23La richesse de ce dialogue entre deux « exilés », sa fécondité en termes de production de


leurs œuvres mais aussi d’avancée décisive dans la gestation du genre des Mémoires, ont
largement échappé à la critique moderne. D’un côté, la réception des écrits de Marguerite de
Valois a pâti de la transformation de leur autrice en « reine Margot » à partir de 1845, et plus
généralement du contexte très défavorable aux « femmes auteurs » qui s’est ouvert au début
des années 184020. Alors qu’elle avait été remise à l’honneur après des décennies de
purgatoire par la publication de son texte dans les quatre grandes collections de Mémoires
parues entre 1789 et 1836 (quoique les propos introductifs soient souvent très dépréciatifs),
elle a été inexorablement écartée de la réflexion des littéraires, alors même qu’elle continuait
à trouver de fervents partisans parmi les historiens. Les critiques qui se sont aventurés à
évoquer son œuvre avant la fin du XIXe siècle n’ont produit que des propos sur la femme qu’ils
fantasmaient, sur les capacités des femmes à écrire, à dire la vérité, etc. Et Gustave Lanson a
sonné la fin de ces velléités pour près d’un siècle, en ne lui donnant aucune place dans sa
pourtant gigantesque Histoire de la littérature française, constamment rééditée de 1895 aux
années 1950 et matrice de nombre de manuels scolaires. De l’autre côté, Brantôme est devenu
l’auteur d’une œuvre quasi unique, les Dames galantes, publiée de manière séparée près de
soixante fois depuis 183421, tandis que le reste des écrits disparaissait des catalogues après
les deux uniques éditions des Œuvres complètes (Mérimée & Lacour, 1858-1895 ; Lalanne,
1864-1882), et que les autres œuvres en éditions séparées subissaient un sort quasi
identique22. Souvent « éclairées » de notes appelant à voir telle ou telle princesse derrière les
allusions aux femmes indépendantes que Brantôme s’était bien gardé de nommer, les Dames
galantes sont ainsi devenues un best-seller de la littérature friponne, portant presque à elles
seules la démonstration (chère à la société républicaine) de la dépravation de la haute société
d’Ancien Régime. Quant aux prises de positions féministes de leur auteur, elles ont été
dénigrées avec la dernière énergie, notamment dans les commentaires hostiles à Marguerite
de Valois. Ainsi le Discours qu’il lui avait consacré s’est-il vu qualifier par Sainte-Beuve
d’« éloge qu’on peut véritablement appeler délirant23 », jugement qu’allaient reprendre à
l’envi la plupart des biographes de la reine. Manière de les renvoyer, tous les deux, en exil.

Bibliographie

Corpus primaire

24Bourdeille, Pierre de, seigneur de Brantôme, Mémoires de Messire Pierre de Bourdeille,


Seigneur de Brantôme, Leyde, Jean Sambix le Jeune, à la sphère, 1665-1666.

25—, Œuvres complètes, Éd. L. Lalanne, Paris, Veuve Jules Renouard, 1864-1882.

26—, Discours sur la reine Catherine de Médicis, dans Recueil des Dames, poésies et tombeaux,
éd. Étienne Vaucheret, Paris, La Pléiade, 1991.

27Castelnau, Michel de, sieur de La Mauvissière, Mémoires, illustrés et augmentés de plusieurs


commentaires et manuscrits, éd. J. Le Laboureur, Paris, P. Lamy, 1659.

28Marguerite de Valois, Correspondance, 1574-1615, éd. crit. Éliane Viennot, H. Champion,


1998.

29—, Mémoires et autres écrits, 1574-1614, éd. crit. Éliane Viennot, Paris, Champion, 1999.

Corpus secondaire

30Holt, Hack P., The Duke of Anjou and the Politique Struggle during the Wars of Religion,
London/New-York/Melbourne, Cambridge University Press, 1986.

31La Charité, Claude, « La construction du public lecteur dans le Recueil des dames de
Brantôme et les dédicataires, Marguerite de Valois et François d’Alençon », Études françaises,
Montréal, Presses de l’Université de Montréal, n° 47-3, 2011, p. 109-126.

32Lazard, Madeleine, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Fayard, 1995.

33Planté, Christine, La Petite Sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur, Paris, Seuil, 1989.

34Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « La reine Marguerite, ses Mémoires et ses


lettres », Causeries du lundi, Paris, Garnier, 1853, vol. 6.

35Viennot, Eliane, « Les ambiguïtés identitaires du Je dans les Mémoires de Marguerite de


Valois », in Madeleine Bertaud et François-Xavier Cuche (dir.), Le Genre des Mémoires, essai de
définition,Paris, Klincksieck, 1995.

36—, « Les métamorphoses de Marguerite de Valois, ou les cadeaux de Brantôme », dans


Beaulieu, Jean-Philippe et Desrosiers-Bonin, Diane (dir.), Dans les miroirs de l’écriture. La
réflexivité chez les femmes écrivains d’Ancien Régime, Montréal, Paragraphes, 1998.

37—, La France, les femmes et le pouvoir, 1. L’invention de la loi salique (ve-xvie siècle), Paris,
Perrin, 2006, ch. 15.

38—, « En parler ou pas ? La loi salique dans les discours politiques féminins au xviie siècle »,
dans La Charité, Claude et Roy, Roxane (dir.), Femmes, rhétorique et éloquence sous l’Ancien
Régime, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2012.
Haut de page

Notes

1 Brantôme, Discours sur la reine Catherine de Médicis, in Recueil des Dames, poésies et
tombeaux, éd. Étienne Vaucheret, Paris, La Pléiade, 1991, p. 45. Les références à cette édition
seront désormais identifiées par le seul nom « Vaucheret ».

2 Étienne Vaucheret est le premier à avoir restitué l’unité de ces volumes, leur titre initial et
leurs préfaces.

3 Madeleine Lazard, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Fayard, 1995, p. 261.


Brantôme lui-même emploie l’expression dans la dédicace du second livre des dames à
François d’Alençon : « Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le fortifier
de votre nom et autorité, en attendant que je me mette sur les discours sérieux. » (Vaucheret,
p. 235).

4 Brantôme, Œuvres complètes, Éd. L. Lalanne, Paris, Veuve Jules Renouard, 1864-1882, vol. X,
p. 128.

5 Voir Marguerite de Valois, Mémoires et autres écrits, 1574-1614, éd. crit. É. Viennot, Paris,
H. Champion, 1999, p. 324-334. Les références à cette édition seront désormais données entre
parenthèses dans le corps de l’article, sous l’intitulé Mém.

6 Mémoires de Messire Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme, Leyde, Jean Sambix le


Jeune, à la sphère, 1665-1666.

7 Outre ceux de la reine Marguerite, ceux de Sully (Mémoires des sages et royales œconomies
d’État) avaient paru à diverses reprises depuis 1640.

8 Les éditions groupées des écrits de Brantôme recevront ensuite le titre d’Œuvres ou
d’Œuvres complètes.

9 Michel de Castelnau, sieur de La Mauvissière, Mémoires, illustrés et augmentés de plusieurs


commentaires et manuscrits, éd. J. Le Laboureur, Paris, P. Lamy, 1659, vol. 2, p. 761 ; les
« second » et « troisième » volumes désignent peut-être le découpage en deux volumes du
livre dans les manuscrits consultés par Le Laboureur.

10 Rappelons que ce personnage central dans la vie politique des années 1570-1580 a encore
peu retenu l’attention des chercheurs. Voir néanmoins l’ouvrage de Hack P. Holt, The Duke of
Anjou and the Politique Struggle during the Wars of Religion, London/New-York/Melbourne,
Cambridge University Press, 1986.

11 L’expression est de Marguerite, dont la lettre est reproduite, précédée du commentaire de


Brantôme, à la fin du Discours qu’il lui a consacré (Vaucheret, p. 156) ; voir aussi Marguerite de
Valois, Correspondance, 1574-1615, éd. crit. É. Viennot, H. Champion, 1998, p. 338.

12 Brantôme, Recueil d’aucunes rimes, in Vaucheret, p. 907.

13 Je renvoie sur cette question à deux articles : « Les ambiguïtés identitaires du Jedans les
Mémoires de Marguerite de Valois », in M. Bertaud & Fr.-X. Cuche (dir.), Le Genre des
Mémoires, essai de définition, Paris, Klincksieck, 1995 ; « Les métamorphoses de Marguerite de
Valois, ou les cadeaux de Brantôme », in J.-P. Beaulieu & D. Desrosiers-Bonin (dir.), Dans les
miroirs de l’écriture. La réflexivité chez les femmes écrivains d’Ancien Régime, Montréal,
Paragraphes, 1998.

14 Lettre de Marguerite à Brantôme (Vaucheret, 156).

15 Voir le résumé dans Lazard, Pierre de Bourdeille…, p. 189 et suiv.

16 Discours sur les duels, dans Œuvres complètes, ouvr. cité, vol. VI, p. 383-384.

17 Voir É. Viennot, La France, les femmes et le pouvoir, 1. L’invention de la loi salique (ve-
xvie siècle), Paris, Perrin, 2006, ch. 15.

18 Cl. La Charité, « La construction du public lecteur dans le Recueil des damesde Brantôme et
les dédicataires, Marguerite de Valois et François d’Alençon », Études françaises [Presses de
l’Université de Montréal], 47-3, 2011, p. 109-126. Le duc ne figure pas non plus parmi
les Grands Capitaines.

19 Brantôme ne trouve guère qu’une fille de France pour l’évoquer : Renée de France ; encore
la seconde fille de Louis XII n’en conteste-t-elle pas l’authenticité : « si Dieu m’eût donné barbe
au menton, et que je fusse homme, [les Français] seraient maintenant tous mes sujets. Voire
me seraient-ils tels, si cette méchante loi salique ne me tenait trop de rigueur. » (Discours sur
Mesdames, filles de la noble maison de France, Vaucheret 174). Sur le silence des femmes, voir
É. Viennot, « En parler ou pas ? La loi salique dans les discours politiques féminins
au xviie siècle », in Cl. La Charité & R. Roy (dir.), Femmes, rhétorique et éloquence sous l’Ancien
Régime, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2012.

20 Voir Christine Planté, La Petite Sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur. Paris, Seuil,
1989.

21 Vaucheret en signale 56 entre 1834 et 1981 (voir sa Bibliographie, p. cxvii-cxxiv). Trois ont
paru depuis cette date. L’œuvre était jusqu’alors partie prenante des éditions
des Mémoires ou des Œuvres.

22 Les « Dames illustres » n’ont paru qu’une fois en totalité avant l’édition Vaucheret
(Molland, 1868, réimp. 1928) ; quelques autres œuvres (Vies des hommes illustres, Discours sur
les colonels, Discours sur les duels, poésies) ont connu chacune une ou deux éditions.

23 . Sainte-Beuve, Charles-Augustin, « La reine Marguerite, ses Mémoires et ses lettres »,


dans Causeries du lundi, Paris, Garnier, 1853, vol. 6, p. 149.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Éliane Viennot, « Entre dissidence politique et dissidence littéraire : le dialogue Marguerite de


Valois-Brantôme », Les Dossiers du Grihl [En ligne], 2013-01 | 2013, mis en ligne le 10 mars
2013, consulté le 16 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/dossiersgrihl/5890 ;
DOI : 10.4000/dossiersgrihl.5890

Haut de page

Auteur

Éliane Viennot
Éliane Viennot est professeure de littérature de la Renaissance à l’Université Jean Monnet
(Saint-Étienne) et membre de l’Institut universitaire de France. Spécialiste de Marguerite de
Valois, dont elle a édité les œuvres complètes (H. Champion, 2 vols.), elle s’intéresse plus
largement aux relations de pouvoir entre les sexes et à leur traitement historiographique.
Depuis une dizaine d’années, elle travaille à une histoire de ces relations sur la longue durée
(La France, les femmes et le pouvoir, Perrin : L’invention de la loi Salique, ve-xvie siècles,
2006 ; Les résistances de la société, xviie-xviiie siècles, 2008 ; troisième volume en préparation).
Fondatrice et ancienne présidente de la SIEFAR (Société internationale pour l’étude des
femmes de l’Ancien Régime), elle a créé deux collections aux Publications de l’Université de
Saint-Étienne : « La Cité des dames » et « L’École du genre ».

Haut de page

Droits d’auteur

Les Dossiers du Grihl est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons
Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 France.

De la dissidence cachée à la dissidence ouverte


Résistances de l’anecdote : Brantôme et la dissidence
narrative
Anne Duprat
Résumé | Index | Texte | Notes | Citation | Auteur

Résumés

FrançaisEnglish
Dans les « anti-essais » que constituent ses mémoires d’épée rédigés à Brantôme, Pierre de Bourdeille
célèbre plus qu’il ne déplore l’effet des troubles civils et religieux qui ont marqué la vie des hommes illustres
et grands capitaines qui font l’objet de ses récits, qu’il s’agisse de décrire le rôle qu’ils ont joué dans les
opérations de guerre, ou de faire la chronique des duels privés entre seigneurs et courtisans qui sont
indissociables de celles-ci. On voudrait montrer ici que cette conception particulière, dilettante au sens
premier du terme, des fonctions du récit mémoriel peut également exprimer le sens politique de la posture
de détachement adoptée par Brantôme vis-à-vis des actes de dissidence eux-mêmes, et des motifs qui les ont
inspirés.
Haut de page

Entrées d’index

Mots-clés :
allégeance, Bourdeille (Pierre de), Brantôme, conversion, duel, islam, mémoires, trahison
Keywords :
allegeance, Bourdeille (Pierre de), Brantôme, conversion, duel, Islam, Memoires, treason
Haut de page

Texte intégral
PDFSignaler ce document
Je sçay bien qu’un Prescheur du Roy [Henri III] prescha publiquement après le combat de
Antraguet & Quielus, que ceux qui estoient morts-là, estoient damnez, & les vivants pas gueres
mieux, s’ils ne s’admendoient. Voilà un grand jugement donné d’un humain, comme s’il en eust
receu belles lettres, & aussi que Dieu ne veut que l’on condamne, afin qu’on ne soit condamné. Je
m’en rapporte de tout cela aux gens plus saincts, religieux, & plus Théologiens que moy. Mais tant
y a si tels combats ne sont si chrestiens que l’on diroit bien, pour le moins sont-ils très-politiques
& justes, & veux dire estre tres nécessaires, & que, puis que de deux maux il faut choisir le
moindre, j’argue qu’en tels combats, il n’y a que deux ou trois au plus qui meurent : au-lieu que
j’en ay veu en nostre Cour, avant nos appels, si un avoit une querelle contre un autre, falloit que
tous deux fissent plus de quadrilles & amas de gens de leurs amis […] ; si bien que se
rencontrans, ou dans une ruë de Paris ou d’autre Ville, […] se tuoient et s’estroppioient les uns les
autres comme mouches & bestes.

1 Contrairement aux autres œuvres de Brantôme, pour lesquels on dispose de plusieurs copies manuscri (...)

1Arguer sans juger, conter sans penser : c’est le but qu’assigne Brantôme à une écriture
« politique » de la violence, dans le sens précis et réaliste que donne à l’adjectif ce passage
du Discours d’aucuns duels, combats clos, appels, desfis qui se sont faicts tant en France
qu’ailleurs, sans doute rédigé entre les Vies des Grands capitaines français et étrangers et
le Discours sur les couronnels de l’infanterie de France, pendant la retraite forcée du
gentilhomme soldat, au cours des vingt dernières années du XVIe siècle1.

2 Voir Robert D. COTTRELL, Brantôme as Portraitist of his Age, Genève, Droz, 1970.

2Indissociable du récit des troubles civils également abordés dans le Discours d’aucunes
retraictes de guerre et dans les deux livres des Dames, le Discoursd’aucuns duels présente
comme l’ensemble des mémoires de Brantôme l’intérêt de mettre en scène et d’interroger le
lien qui existe entre les formes privées et publiques de cette violence 2. Toujours partisan,
jamais « passionné », le mémorialiste pourrait ainsi sembler avant tout soucieux de conter
prudemment la dissidence, de montrer ses effets sans commenter son sens, dans un contrôle
constant des automatismes rhétoriques qui pourraient engager son propre texte dans
l’expression d’une opinion hétérodoxe.

3Certes, il se montre lui-même impliqué dans les événements qu’il narre, et signale sans cesse
la place qu’il occupe dans les jeux d’alliance familiales et curiales qu’il décrit ; sa présence y
garantit le prix de l’information donnée, privilège revendiqué par le genre noble des
« mémoires d’épée ». En exposant les raisons d’une querelle ou d’un complot il laisse à
l’occasion apparaître comme le plus réaliste, et donc comme le meilleur, le choix de la trahison,
quand il faut en venir, au fond le narrateur se garde bien de juger le bien-fondé d’une cause,
et de trancher entre les partis. En lieu et place d’un tel jugement, le retour, après nombre
d’anecdotes, d’une formule d’excusatiostéréotypée (« je quitte aux bons discoureurs [et] plus
savans que moy à en dire le vrai »), signale ce refus de la réflexion abstraite, mais aussi de la
généralisation exemplaire.

3 Sur le parcours de Brantôme, voir l’étude ancienne de Ludovic LALANNE, Brantôme, sa vie et des écr (...)

4Bien plus fréquent chez Brantôme que les signes ostensibles de la connivence (« ceux qui en
étaient savent le fait ») ou de la dissimulation d’une vérité dangereuse (« je ne nommeray
rien : ceux qui me liront m’entendront bien »), ce déni de réflexion relève autant de la morgue
aristocratique que de la prudence matérielle. Il ne doit rien, en tout cas, à une suspension
philosophique du jugement, ni à la recherche montaignienne des causes intérieures des
phénomènes. On sait que, loin de se prévaloir, dans une retraite impatiemment subie, de la
sagesse enviable que confère traditionnellement à l’auteur en exil la distance spatiale et
temporelle, l’éloignement du siège du pouvoir et des intrigues de la cour, Brantôme écrivain
malgré lui, ne cesse de regretter la vie active d’aventures militaires et politiques qu’il évoque,
et ne voit dans l’exercice de l’écriture, et dans celui du souvenir, qu’une maigre compensation
à la perte d’une existence riche et pleine3.

5De plus, ses « anti-essais » d’aventurier définitivement condamné à l’inaction, destinés


uniquement à une publication posthume qui interviendra même plus tard qu’il ne l’espérait,
n’ont pas pour but de plaire à un prince, à une cour qu’il ne connaîtra plus, pas plus que de
servir aux travaux de savants historiens dont il fait peu de cas. Il s’agit de faire entrer en
littérature, c’est-à-dire de construire en objet de jouissance plus que de déploration l’histoire
d’un temps de troubles. Brantôme élabore ainsi une esthétique des différentes formes de
violence qui ont marqué ces temps, par la célébration traditionnelle de la vie des hommes
illustres et grands capitaines qui ont pris part publiquement aux opérations de guerre, mais
aussi par le biais d’une chronique des duels privés entre seigneurs et courtisans qui sont
indissociables de celles-ci. On voudrait montrer ici que cette conception particulière, dilettante
au sens premier du terme, des fonctions du récit mémoriel, peut également exprimer le sens
politique de la posture particulière de détachement adoptée par Brantôme vis-à-vis des actes
de dissidence eux-mêmes, et des motifs qui les ont inspirés.

4 Blaise de MONLUC, Commentaires [1592], E. Courteault (éd.), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la P (...)

5 Voir sur ce point Léonce PINGAUD, « Brantôme historien », Revue des questions historiques, X, janv (...)

6Aussi éloignée de l’engagement passionné d’un Monluc, d’un la Noue ou d’un Aubigné 4, que
de la dissimulation stratégique des marques d’un tel engagement à l’heure d’une réconciliation
imposée, l’attitude de Brantôme racontant les troubles civils consiste à nier à ceux-ci toute
dimension historiquement interprétable dans le cadre d’une contestation ou d’une défense et
réaffirmation de l’autorité du prince et de l’Église5. Feignant classiquement de remettre le soin
d’une telle glose à « plus saincts religieux », « plus savants théologiens » et « plus politics »
que lui, le mémorialiste déplace en réalité vers l’organisation narrative du récit le cadre de
signification réel des événements, discours et actions rapportées. Il oriente et fixe alors sur ce
cadre narratif l’attention du lecteur par de brefs commentaires d’ordre référentiel (preuves
données à l’appui d’un témoignage étonnant, dévoilement d’un fait resté secret jusque-là,
démenti d’une tradition fausse), métanarratif (mention des autres versions possibles d’une
histoire, mise en rapport de deux événements ou personnages décrits dans un autre de ses
« livres »), et surtout esthétique (beauté d’un trait et d’un apophtegme, héroïsme d’une
attitude / malchance d’un personnage, tournure imprévisible d’un événement).
7À l’échelle cette fois de l’ensemble des mémoires, le genre adopté pour chacun des livres qui
les composent — les Vies d’hommes / de dames illustres ; l’éloge des exploits des soldats
français et étrangers / le traité sur le duel — et la pratique constante et ostensible, à l’intérieur
de chacun d’entre eux, de la digression, permet également à Brantôme d’affranchir sa matière
aussi bien de l’ordre chronologique de succession des faits que de l’ordre synthétique et réfléchi
du tableau d’histoire. Cette liberté est sans cesse affirmée comme la condition même de
l’écriture mémorielle, dans la mesure où le plaisir de conter garantit le plaisir de lire, mais
atteste également l’exactitude d’informations évoquées dans l’ordre des souvenirs du
narrateur-personnage, et non dans l’ordre « artificiel » où les présenterait un observateur
extérieur.

8La liberté des jugements présentés par l’auteur sur les actions et les propos des personnages
relève alors d’une logique semblable, celle d’un contrôle et d’une appropriation de
l’interprétation des faits prétendument abandonnée au lecteur plus savant, en réalité mobilisée
par le conteur. Seul le personnage — ministre, capitaine ou simple courtisan — placé devant
le choix de rompre ou de conserver le lien d’allégeance qui l’unit à son prince ou d’abandonner
la foi dans laquelle il a été nourri est donc en mesure de prendre, à un moment donné, la
décision qu’il prend, au péril de sa vie, de sa fortune et de celle de ses alliés. Cette décision
sera jugée bonne ou mauvaise essentiellement en fonction de l’issue que lui donnera
concrètement le sort, telle que la présente le conte, et non en fonction de son rapport à une
vérité morale, politique ou religieuse universelle.

6 Sur ce point voir Arlette JOUANNA, « La noblesse et les valeurs guerrières au XVIe siècle », dans (...)

9C’est dire non seulement l’importance, bien connue, du code de comportement aristocratique
et chevaleresque qui guide l’expression des jugements esthétiques, moraux et sociaux
proposés par Brantôme sur les actes de dissidence, mais également celle plus grande encore
de l’écriture littéraire qui donne à ce code son efficacité, et son champ d’expression légitime 6.
Fils de François II de Bourdeille et d’Anne de Vivonne, le « gentilhomme ordinaire de la
chambre de Charles IX et Henri III et chambellan de Monsieur d’Alençon » a conservé jusqu’à
sa mort les liens qui l’attachaient aux Valois ; sa dévotion personnelle à la cause de Marguerite,
qui lui dédiera ses propres mémoires, est également l’expression d’une fidélité à cette
allégeance ancienne. On connaît cependant les limites de la contrainte que ce lien exerce sur
les loyautés, selon les règles d’honneur propres à la noblesse d’épée : le seigneur n’est obligé
au service du prince, primus inter pares, que dans la mesure où celui-ci reconnaît et
récompense ce service. Ces règles sont sans cesse rappelées par le soldat de fortune qu’est
Brantôme pour expliquer ses propres choix au cours des troisième et quatrième guerres de
religion, ainsi que lors de ses campagnes à l’étranger. Proche des Lorraine et des Guise,
Brantôme ne dissimule pas pour autant les nombreuses amitiés qu’il entretient dans le camp
des huguenots, notamment avec François de La Noue. Une liberté qu’il pousse jusqu’à se
montrer, dans le récit qu’il fait du commencement des troisièmes troubles, à la fin du mois
d’août 1568, approché par Charles de Théligny de la part de Condé et de Coligny, alors qu’il
est en garnison à Péronne :

7 Grands capitaines, dans Œuvres, IV, p. 128

Ils m’envoyèrent M de Théligny, parce qu’il estoit mon tres-grand amy me présenter beaucoup de
bons et honnorables partys, si je voulois me mettre avec eux et gaigner Péronne pour eux, dont
j’en serois apres gouverneur, et qu’ils me fourniroient force gens pour m’y rendre le plus fort et la
garder, comme ils n’avoient faute d’hommes7.

8 Voir également, là-dessus, le récit qu’il fait de la reconversion sans repentir du capitaine Brion (...)

10Si en l’occurrence il se fait gloire d’avoir renoncé à cette trahison, aimant mieux « mourir
de cent mortz que de faire un si lasche et vilain parti à [son] Roy que de luy trahir une ville
qu’il [lui] avoit donné en garde et garnison, ny de [s’] en ayder pour luy faire la guerre », le
principe même du changement d’alliance ne lui semble inacceptable ni du point de vue religieux
ni du point de vue politique8. De même lorsqu’en juillet de l’année suivante, lors du passage
en Périgord des chefs protestants, il parvient grâce à ses liens avec Coligny à éviter le pillage
de son abbaye de Brantôme, en y recevant les princes Henri de Navarre, Guillaume de Nassau
et son frère Ludovic, le sens réaliste de l’exploit est souligné par la conclusion qu’il donne à
l’épisode :

9 Grands capitaines, dans Œuvres, III, p. 114-115.

Jusque là à dire que si la messe y estoit en propre personne, on ne luy eust faict un seul petit mal
pour l’amour de moy. De sorte que ceste abbaye et église, où ceux de la religion ont passé et
logé, se peut dire la plus entière pucelle qui soit en Guyenne. […] Allez-moi dont trouver et songer
si un gros et gras abbé de moyne eust peu faire ce tour d’escrime9.

10 Sur ce point, voir Étienne VAUCHERET, « Montaigne et Brantôme : deux conceptions du point d’honneu (...)

11De même, il vante la noblesse d’un geste sacrificiel ou d’un propos héroïque, que celui-ci
soit à porter au crédit du « camp de la religion » ou du parti des Guise ; mais il apprécie plus
encore, dans les portraits parallèles qu’il consacre aux vies du connétable de Montmorency et
de Michel de l’Hôpital, la sagesse et la prudence du Chancelier, « pourtant haï de plusieurs, et
tout pour estre politicq et tempéré plus que passionné », par exemple dans l’opposition
raisonnable qu’il témoigne à la publication du concile de Trente en France, défendant à
Fontainebleau, contre le cardinal de Lorraine, « les droicts et privilèges de l’Eglise gallicane ».
Il condamne en effet partout la « passion » (fanatisme religieux, soutien aveugle à un parti)
bien plus que la « pique » personnelle (vanité, ambition, colère) qui pousse princes, capitaines
ou duellistes à la poursuite d’une action qui s’avérera nuisible à eux-mêmes comme à leur
parti10.

11 Voir à ce sujet le récit de la conjuration d’Amboise, Grands capitaines, dans Œuvres, IV, p. 160-2 (...)

12 Rappelons que le terme est systématiquement valorisé dans ses Mémoires, dans toutes ses acceptions

13 Ludovic LALANNE, Brantôme, sa vie et des écrits, Paris, 1896, p. 135-136.

14 Voir là-dessus Étienne VAUCHERET, « Trois chapitres introuvables », dans Brantôme, mémorialiste et (...)

15 On songe par exemple au regret, librement exprimé dans la Vie de François de Lorraine, duc de Guis (...)

12C’est la limite, particulièrement signifiante dans le cas de la foi, qu’impose le mémorialiste


à l’essentielle neutralité morale et politique des actes de dissidence accomplis par ses
personnages en temps de guerre comme en temps de paix. Faut-il voir dans ce détachement
partout affirmé (la simple dissidence, la sécession, l’opposition active ou la conjuration même
ne sont condamnables que si leurs résultats se retournent contre leur auteur, s’ils sont lâches
ou anti-chevaleresques, ou s’ils sont inspirés par une passion portée à l’excès 11) l’indice de la
reconstruction d’un parcours, qui permettrait à Brantôme mémorialiste de présenter après les
guerres de la Ligue, et en particulier à partir de la mort du duc d’Alençon en 1584 son propre
itinéraire comme celui d’un « politique »12 ? Cela lui permettrait alors de relativiser la portée
idéologique de son engagement dans les actions autrefois accomplies aux côtés de Strozzi ou
de Montluc – ou au contraire, selon la thèse de Ludovic Lalanne, de dissimuler une conversion
au protestantisme13. L’absence, in fine, des trois Vies dont Brantôme promet la rédaction et
qui resteront manquantes, celles d’Henri III, d’Henri de Guise et surtout d’Henri IV14, pourrait
aller dans le sens d’une telle réserve. Cependant la liberté, et à l’occasion l’imprudence de
l’ensemble des jugements prononcés à l’emporte-pièce en faveur de capitaines du « camp de
la religion », de Condé à Coligny, La Noue et Théligny, ou de colonels de la Ligue comme le
chevalier d’Aumale, dans l’ensemble des mémoires ferait plutôt signe vers un choix d’écriture
délibéré, dont le traitement de la dissidence manifesterait le sens15.

16 Voir Arlette JOUANNA, Le Devoir de révolte : la noblesse française à la gestation de l’état modern (...)

13Brantôme détache le jugement des actions survenues en guerre comme en paix de


l’interprétation idéologique et religieuse que celles-ci appellent, pour les rapporter à un
système de valeurs essentiellement esthétisé qui est celui de la noblesse d’épée de la cour des
Valois, vivant par et pour l’exploit militaire et l’avancement personnel. Loin de proposer une
version chevaleresque et idéaliste de ces valeurs, qui rejoindrait alors dans le blâme ou la
louange une interprétation moralement, religieusement ou politiquement exemplaire des
comportements, le mémorialiste narre les conflits de loyauté et les ruptures auxquels mène
l’exercice concret de ces principes souvent contradictoires et essentiellement individualistes,
dans une cour et dans un état en proie à la dissension. Et loin de déplorer cet état de faits, il
montre au contraire comme illégitime la contrainte que pourrait imposer une autorité curiale
et ecclésiastique absolue sur l’interprétation de ces actions16.

17 Grands capitaines, dans Œuvres, V, p. 209.

18 Ibid.,p. 211.

19 Ibid., dans Œuvres, t. I, p. 4.

14De là l’évocation constante, à l’horizon de l’insatisfaction d’un personnage ou de la sécession


d’un parti, de la question centrale dans les mémoires de la trahison, en tant qu’elle concerne
cette fois non le prince mais la patrie. En 1582, mal content du refus d’Henri III de lui accorder
à la mort de son frère André de Bourdeille la succession de la charge de sénéchal du Périgord,
Brantôme avait failli passer au service de Philippe II d’Espagne et livrer à celui-ci les plans de
défense des côtes françaises, « depuis la Picardie jusques à Bayonne, et du Languedoc jusqu’à
Grace en Provence17 ». L’événement manqué, souvent évoqué avec une nostalgie explicite,
est d’autant plus important qu’il se trouve indirectement à l’origine de l’entreprise même des
mémoires. Seule la chute de cheval qui immobilise alors pour plusieurs années l’auteur à
Brantôme, l’aura empêché – providentiellement ? s’interroge-t-il au même endroit – de « faire
plus de mal à [sa] patrie que jamais renégat d’Alger à la sienne18 ». C’est ce coup du sort qui,
en contraignant l’homme d’action et le courtisan à la retraite et à l’exil, a ouvert la voie à
l’écriture, comme le rappelle le début des mémoires19.

15Dès lors, la laudatio temporis acti prend chez le narrateur la forme d’une comparaison
mélancolique de l’ordre de l’action et de celui du récit, de la guerre et de la paix, du passé
brillant et du sinistre présent de l’écriture. Elle organise l’axiologie des mémoires, et explique
le refus constant d’une lecture globalisante ou systématique du sens des événements
présentés. Justifié par sa vocation à compenser l’absence de l’aventure manquée et de
l’occasion perdue – sans doute le motif le plus important de l’écriture de Brantôme –, le récit
voit sa valeur rapportée à son pouvoir de divertissement, et à la vertu compensatoire de
l’exercice lui-même, plus encore qu’à la capacité de l’écriture mémorielle à dire la coutume.

20 Voir André BERTIÈRE, Le Cardinal de Retz mémorialiste, Paris, Klincksieck, 1977.

16Cette fonction des mémoires aristocratiques comme exutoire à une volonté d’agir contrariée,
et comme lieu de déploration du transfert du pouvoir vers une autorité monarchique absolue
trouvera certes sa portée historique véritable à la suite de la Fronde, dans l’œuvre d’un Retz 20.
Chez Brantôme, simple gentilhomme, cette déploration se manifeste cependant déjà sous la
forme, en apparence très différente, d’une résistance du récit à la pensée et à l’analyse
historique des situations. La promotion de l’art de conter, la priorité donnée à la matière
narrative par rapport à la réflexion théorique ou morale sur son interprétation, permet en effet
d’imposer une codification esthétique des parcours et des comportements dans laquelle
l’admirable – le bon mot, la « rencontre » inattendue, le beau geste ou le noble fait d’armes –
l’emporte sur l’exemplaire. Cet ordre de valeur alternatif, fréquemment fondé sur les exemples
fournis par la littérature chevaleresque, joue alors naturellement sur le classement des
attitudes d’adhésion et de dissension, de soutien et de dissidence présentées par le récit,
classement influencé de plus par le code générique utilisé par le mémorialiste dans chacun de
ses livres.

21 Voir Robert L. KILGOUR, « Brantôme’s account of sixteenth century chevalery », Harvard Studies XIX (...)

22 Il fait une large place à l’éloge de l’efficacité militaire des terciosespagnols, que Brantôme fa (...)
17Ainsi, le choix que fait Brantôme du genre des « Vies », et en particulier la forme rhétorique
des « vies parallèles » dans la rédaction des deux livres desDames, et surtout dans celle
des Vies des Grands Capitaines français et étrangers s’avère particulièrement propre à ce
déplacement des cadres du jugement porté sur les personnages et les conduites. La
composition de portraits en contraste, prétexte à la comparaison des qualités, discours, destins
et hauts faits des grands, permet à Brantôme d’envisager l’histoire du siècle sous l’angle
particulier de la recherche du prince parfait, comme celui dont la présence au pouvoir peut
être la plus favorable à la composition d’histoires, c’est-à-dire à l’avancement de la fortune et
de la gloire de son aristocratie, à l’entretien d’une cour brillante et cultivée et à la conquête de
nouvelles provinces21. Si François Ier apparaît d’emblée comme le modèle de ce prince
généreux, Charles Quint fait l’objet d’un éloge semblable, tout le dispositif étant conçu pour
les mettre en concurrence à cet égard. Si l’on constate, sans surprise, que
Brantôme contrairement à Montaigne promeut sans états d’âme la solution des guerres
étrangères, et en particulier de la Croisade contre l’empire ottoman comme facteur de
réconciliation civile et religieuse, et comme remède économique et politique naturel aux luttes
et dissensions internes qui déchirent la France, le passage au service du prince étranger n’en
apparaît pas moins justifié selon la même logique. Nettement hispanophile, la section des
« Vies » consacrées aux hommes illustres et capitaines étrangers réserve ainsi une place
significativement étendue aux récits de changements d’alliance motivés par le défaut de
reconnaissance par un prince des services rendus par ses hommes d’armes. De façon
significative, le Discours des couronnels est consacré tout entier, à travers son propos sur la
réorganisation de l’infanterie française à partir de François II, à la promotion de l’ordre militaire
par rapport à l’ordre politique, à la définition de la dignité propre aux hommes d’armes et du
code de valeurs qui est le leur – promotion qui ne se limite pas cette fois à la caste
aristocratique, mais s’étend du simple soldat au prince régnant, en tant que chef d’armée, et
non en tant que souverain22.

18Plus spectaculaire encore, le cas-limite représenté par la tentation de la conversion à l’islam,


corollaire du passage au service de l’adversaire barbaresque ou ottoman, est évoquée dans le
même ordre d’idées (attrait de l’aventure, recherche de la gloire et de la fortune qui se font
rares en temps de paix, ou en cas de disgrâce et d’isolement au fond d’une province) à travers
une série d’exemples qui méritent qu’on s’y attarde un instant.

19Introduits sous forme de digression dans le Discours des Colonels (p 102-110), ils
contribuent sans doute à éclairer, par le biais du raisonnement triangulaire familier à
l’introduction de ce type d’argument, l’attitude adoptée par le mémorialiste vis-à-vis du
problème spécifique de la dissidence religieuse en France. Le motif est en effet courant dans
les écrits des ligueurs comme sous la plume des protestants ; cependant, dans l’évocation du
problème de la conversion, l’islam fait d’ordinaire fonction de tiers-exclu. Il peut en effet servir,
dans le cadre d’un discours catholique prosélyte, à stigmatiser une apostasie qui fait du
huguenot un renégat digne d’un Turc, ou au contraire, dans le cadre d’un propos de
conciliation, à ressouder la communauté chrétienne, toutes confessions confondues, contre le
« paganisme » musulman ou contre l’hérésie des Juifs. Brantôme fait certes grand usage du
motif sous cette dernière forme, en particulier lorsqu’il évoque sa propre participation à
plusieurs campagnes espagnoles ou romaines contre le Turc – notamment lors du siège de
Malte et de la reprise de la Goulette. En revanche, lorsque l’allusion au passage à l’islam
apparaît sous sa plume de façon topique et non référentielle, loin de correspondre au comble
de l’apostasie, le reniement est évoqué comme une possibilité envisageable ; il devient
l’expression provocatrice et topique d’un refus de la « passion » religieuse. Ainsi, en rapportant
le scandale provoqué après la deuxième guerre civile par le sermon prononcé par l’évêque de
Nevers, Arnaud Sorbin de Sainte-Foy, déclarant qu’il « aymeroit cent fois plustost estre Turc
qu’hérétique ou huguenot », Brantôme commente :

23 Grands Capitaines, dans Œuvres, V, p. 60.

M. D’Estrozze, M. de Combaut et moy estions ensemble, qui, autrement, pour estre jeunes, nous
nous soucions autant du Turc comme de l’huguenot.23

20De façon plus significative encore, tandis que Brantôme évoque la gloire des soldats français
partis chercher fortune à l’étranger, une série de digressions l’entraîne dans l’évocation des
parcours, trouvés chez Froissart, de Jacques de Heilly et de Jacques du Fay, (p. 106-109),
tous deux passés au service du Turc pour leur plus grand profit, comme fit un certain capitaine
de Vallesergues, devenu recruteur de Soliman le Magnifique, ou M. de Potrincourt. Or, de ces
brillants aventuriers qui « se reni[èrent] gentiment, sans autre cérémonie ou forme de
contrainte » (p. 108) l’un au moins, dit le conte, changea de camp non pour faire fortune, mais
plus simplement en voyant une bataille tourner au désavantage des chrétiens. Cela n’empêche
pas le mémorialiste – ailleurs chantre inlassable de l’héroïsme chevaleresque, et grand
spécialiste des scènes de mort nobles – de conclure :

Voilà comment en toutes façons, soit pour bien, soit pour mal, les François ont été hasardeux à
rechercher les advantures & faire rencontres & entreprendre voyages ; que quand ils leur falloient
en leur pays, ilz les alloient de loing esvanter hors de leur Patrie.

24 Sur le dernier des « contes » de cette section, qui porte sur l’origine française supposée des frè (...)

21Et Brantôme de rappeler que sa propre participation à la libération de Malte lors du siège de
1565 lui avait également valu d’être « banni et désavoué » par le roi… en raison de l’alliance
de la France avec la Grande Porte. La conclusion montre la priorité donnée par le récit à l’intérêt
de l’action sur l’exemplarité morale et politique des situations : le geste est légitime parce qu’il
produit de l’aventure, matière du récit et justification ultime de la classe et de l’ordre au nom
desquels parle Brantôme. Les récits de cette section se déroulent dans un espace géographique
à dominante imaginaire, l’Orient des croisades ; dans une Méditerranée moderne dominée par
l’empire ottoman, on ne saurait s’étonner de voir un chevalier sans emploi passer au service
du Turc24. Ce n’est pas un hasard si le passage le plus lyrique et le plus mélancolique du livre
suit immédiatement cette digression : Brantôme s’y explique à son habitude, rendant compte
non pas du scandale ou de l’hétérodoxie de son contenu, mais de la longueur inutile du récit,
par la fonction compensatoire de celui-ci :

telz bons temps s’en sont allés dans le vent ; & ne m’est resté que d’avoir esté tout cela & un
souvenir encore qui quelques fois me plaist, quelques fois me deplaist […](p. 110-111).

22De fait, en envahissant l’essentiel de l’espace initialement dédié au portrait, au discours ou


à l’éloge, ces digressions narratives finissent par constituer le tissu bariolé et rapiécé des
mémoires eux-mêmes. L’événement signifiant – conjuration d’Amboise, « surprise de
Meaux », Saint-Barthélemy, bataille de Lépante, siège de la Rochelle – apparaît ainsi à la
marge de plusieurs de ces parcours, librement recomposé en fonction d’une logique souvent
présentée comme celle de l’association d’idées, de l’apparition au hasard du récit d’un
personnage qui y a pris part, ou par lequel cet événement est connu. Envisagé sous plusieurs
angles dans des passages très éloignés de l’œuvre, qu’il faut rapprocher pour en reconstituer
le récit complet, il se voit ainsi dégagé de la succession chronologique dans lequel il devrait
apparaître, mais aussi de la présentation d’un enchaînement de causes et d’effets, ou des
intentions et des manœuvres concertées dont il pourrait être le résultat. Chaque événement
échappe ainsi aux cadres d’une lecture globale, qu’elle soit providentielle, tragique, exemplaire
ou même contingente, du cours des affaires humaines, pour s’organiser uniquement au fil de
l’écriture autour de l’intérêt particulier que son déroulement présente sur le moment pour les
personnages qui s’y trouvent impliqués – et par ce biais pour le lecteur.

25 Là-dessus, voir Pascal BRIOIST, Hervé DRÉVILLON et Pierre SERNA, (dir.), Croiser le fer. Violence (...)

23C’est ce que montre bien le projet même du Discours sur les duels, consacré à la défense
et illustration par le récit, et en particulier par la logique anecdotique, de l’une des formes
d’action dissidentes qui deviennent pour la classe à laquelle Brantôme affirme son
appartenance l’un des symboles de la résistance à l’autorité royale, en tant que celle-ci suppose
le monopole par l’état de la violence légale25. Le Discours se donnant pour objectif de résoudre
par l’appel à la coutume, et par la confrontation des cas la question de « sçavoir si l’on doit
practiquer grandes courtoisies et en user parmy les duels, combats, camps clos, estaquades
et appels », la réflexion théorique s’y voit comme dans les Vies bien vite écartée au profit du
développement des exemples et traditions, dont la succession contrastée et l’exemplarité
divergente remplacent rapidement la logique argumentative.

24Sur le fond du problème, après avoir rappelé que ces combats sont « du tout interdits dans
toute la chrétienté depuis le Concile de Trente », Brantôme renvoie son lecteur bien plus
souvent aux traités des « docteurs duellistes », les jurisconsultes Alciat, Mutio et Paris del
Pozzo, qu’à l’autorité des théologiens, qui n’est mentionnée que pour être aussitôt écartée.
Brantôme confie à son art du récit le soin de prouver le caractère nécessaire, et le cas échéant
légitime d’un tel exercice privé de la violence, légitimité qui repose sur l’acceptation individuelle
du risque encouru par les protagonistes. Quelles que soient les circonstances qui, dans chacune
des anecdotes qui composent le Discours, débouchent sur le duel, celui-ci, en tant qu’objet
même du récit, apparaît en effet comme l’issue inévitable, et comme l’unique moyen de mettre
fin à la querelle évoquée, que celle-ci soit bonne ou non. Une logique dont Brantôme montre
qu’elle prime de fait sur le respect dû au rang et la majesté royale, dans la mesure où elle
engage non seulement l’honneur – notion abstraite, morale et donc sujette à débat – mais de
façon plus essentielle, le « courage » des personnages mis en cause, c’est-à-dire leur
tempérament et disposition particulière à « prendre la pique ».

26 Colonels, p. 93 ; et Duels, VI, p. 333-335.

25L’implication du narrateur lui-même, notamment par ses alliances, dans certains des cas les
plus célèbres qu’il évoque – on pense notamment au duel du 10 juillet 1547 entre Jarnac et
La Chastaigneraie, qui coûta à l’oncle de Brantôme sa vie et sa fortune – apparaît alors comme
le principal outil de cette défense de l’institution du duel. Tout en déplorant la mort de son
parent, et en prenant ouvertement parti pour lui dans le récit qu’il fait des phases de l’assaut
qui l’oppose à Jarnac, Brantôme en effet montre sa mort comme le résultat d’une pratique
régulière, justifiée par l’acceptation mutuelle du risque encouru, et par l’interruption du
mécanisme de la violence à l’issue de l’épreuve. De même, commentant l’assassinat en 1575
du marquis du Gast par Guillaume Duprat, baron de Viteaux, l’un et l’autre ses amis, Brantôme
s’exclame à deux reprises, et malgré le refus du baron de se reconnaître l’auteur du crime :
« Ah ! mon Frere & grand Amy, vous avez tué un austre mien grand amy. Plust à Dieu que
vous ne l’eussiez faict ! Je vous aymerois davantages26 », déploration dans laquelle se conclut
et s’éteint l’interminable série de vengeances dont ce meurtre était l’aboutissement.

27 Une violence dans laquelle Brantôme, comme La Noue, Montaigne ou d’Aubigné, voit la manifestation (...)

28 « Quant à nostre roy Henri III, je sçay bien, et plusieurs gens de foy comme moy, combien de fois (...)

26En faisant la chronique des querelles personnelles qui ont opposé, avec ou sans le
consentement du prince, les grands seigneurs de la cour des Valois, puis de l’entourage de
Charles IX et surtout d’Henri III, Brantôme en effet relie par digressions successives ces
combats aux épisodes contemporains des guerres de religion. C’est l’occasion pour le
mémorialiste de présenter la pratique dissidente, et traditionnellement considérée comme
machiavélienne, du duel non comme un indice de désordre et de défaut de l’autorité royale,
mais comme un moyen « très-politique » de contrôler l’extension d’une violence endémique,
consubstantielle aux sociétés, aux proches des ennemis, à leurs alliés, à leur parti, puis à la
collectivité27. Nombre des principaux récits qui composent le Discours d’aucuns
duels montrent ainsi, dans un double mouvement d’ouverture et de clôture successives, le
gonflement d’une querelle peu à peu étendue par le jeu des alliances à tout un parti, puis
réduite à néant par l’événement clé que représente le meurtre, fût-il double ou triple. C’est ce
que montrait le propos que l’on citait en épigraphe, et qui vient conclure dans le Discours des
duels la défense des « appels », exclusivement adressés à l’adversaire, contre la pratique
venue d’Italie des combats alla mazza, qui étendent l’affrontement à tous les alliés et
mercenaires engagés par chacun des deux partis. Brantôme y affirme que les « appels » ont
bien été vertueusement interdits par Henri III – et judicieusement tolérés, dans les faits, par
le même prince avisé28.

29 Voir Arlette JOUANNA, Le Devoir de révolte, op. cit. ; également Anne-Marie COCULA-VAILLIÈRES, « L (...)

27Le rôle qu’a pu jouer pendant les guerres civiles l’écriture des « mémoires d’épée » dans la
promotion d’un code de valeurs justifiant, par le refus de l’allégeance aveugle à la religion
comme à l’autorité royale, la dissension religieuse et politique apparaît ici indéniable 29. Que
l’on puisse lire dans la nostalgie personnelle qui teinte les récits de Brantôme l’indice d’une
conscience historique de la perte progressive de cette liberté, et de la confiscation de cette
indépendance au profit de la monarchie, qui devait au siècle suivant faire de l’écriture le seul
espace symbolique désormais ouvert aux rêves de gloire de la noblesse, est moins certain.
« Ce sont nous autres », écrit Brantôme avec philosophie,

30 Discours sur les Colonels, p. 152.

[...] qui faisons les Courtz des Grandz et emplissons leurs Armées, leurs Salles et Chambres de
nos Compaignies et présences, sans lesquelles que seroient-ils ? Mais nous ne pouvons nous
garder de les suivre, tant nous sommes fatz et ambitieux, dont aucuns se trouvent très bien et
d’autres très mal.30

31 Rappelons que Brantôme annonce, juste après cette anecdote, la préparation d’un second livre consa (...)

28Le dernier conte placé par le mémorialiste à la fin du Discours sur les Duels31semble en
revanche assigner une fonction plus concrète et plus puissante à la représentation de cette
liberté, en faisant du récit le terrain d’essai d’une résistance à l’autorité du prince, lorsqu’elle
se montre abusive. Pour illustrer l’idée selon laquelle « nul grand ne peut dire, s’il a un ennemy,
[…] que ce soit un ennemi petit », et faire sentir au lecteur la vertu de l’exemple, l’histoire de
l’assassinat par Giovanni-Andrea Lampugnano du duc de Milan Galeazzo Maria Sforza, dans
l’église Saint-Étienne de Milan en décembre 1476 peut s’avérer bien plus efficace, affirme pour
finir le mémorialiste, que l’exercice de la réflexion – fût-elle pratiquée par le plus célèbre de
ses contemporains :

32 Notamment Carlo VISCONTI et Girolamo OLGIATO. Voir Paul JOVE, Elogia virorum bellica virtute illus (...)

33 Duels, dans Œuvres, VI, p. 499.

Et pour dernier exemple, je n’allegueray que cestuy du duc de Milan, Galeas-Marie, fils du duc de
Sforce, qui devint si tyran et vicieux qu’il ne s’attaqua pas seulement aux biens de ses sujets,
mais à leurs femmes et filles ; si qu’un segnor André Lampugnan, impatient du tort qu’il faisoit à
son frere d’une abbaye, se resolut, avecques d’autres conjurateurs32, de le tuer ; ce qu’il fit dans
une église, feignant de vouloir parler à lui ; et luy donna dans le corps et ventre deux ou trois
coups d’une dague. Mais, avant qu’entreprendre ce meurtre, n’osant approcher ny offenser la
personne du prince, duquel la grande beauté le rejettoit et estonnoit (voyez quelle vertu porte une
beauté !), s’advisa d’un moyen pour s’asseurer ; de maniere qu’il le fit peindre dans un tableau
fort au vif, contre lequel il donnoit de la dague à toutes fois qu’il y pensoit, et s’essayoit ainsi ; et
tant continua ces coups et ceste façon de faire qu’un jour, se voyant tout accoustumé et asseuré
de l’approcher et frapper, luy donna sept coups à bon escient, dont en tumba mort par terre tout
estendu. Quel essay ! Je croy que le sieur de Montaigne n’en a jamais faict ni escrit de pareil
parmi les siens33.

Bibliographie
Corpus primaire

29AUBIGNE, Agrippa d’, La Responce de Michau l’aveugle, suivie de La replique de Michau


l’aveugle : deux pamphlets théologiques anonymes, publiés avec des pièces catholiques de la
controverse, Jean-Raymond Fanlo (éd.), Paris, Honoré Champion, 1996.

30BRANTOME, Pierre de Bourdeille, sieur de, Discours sur les colonels de l’infanterie de France,
E. Vaucheret (éd.), Paris, Vrin, 1973.

31—, Discours sur les duels de Brantôme, avec une préface de H. De Pène, Paris, Libraire des
bibliophiles, 1887.

32—, Œuvres complètes, Ludovic Lalanne (éd.), Paris, t. I-VI, 1864.

33LA NOUE, François de, Discours politiques et militaires, Bâle [Genève], 1587.
34MONLUC, Blaise de, Commentaires [1592], E. Courteault (éd.), Paris, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, 1964.

Corpus secondaire

35BERTIERE, André, Le cardinal de Retz mémorialiste [1977], Paris, Klincksieck, 1977.

36BRIOIST, Pascal, DREVILLON, Hervé et SERNA, Pierre, (dir.), Croiser le fer. Violence et culture
de l’épée dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Champ Vallon, 2002.

37COCULA-VAILLIERES, Anne-Marie, « Brantôme, un soldat et la politique », Les Ecrivains et la


politique dans le Sud-Ouest de la France autour des années 1580, Bordeaux, 1982, p. 173-
175.

38—, « La nostalgie de Brantôme ou l’imaginaire de l’unité dans une chrétienté


bipolaire », L’imaginaire du changement en France au XVIe siècle, Bordeaux, 1984, p. 209-226.

39COTTRELL, Robert D., Brantôme as Portraitist of his Age, Genève, Droz, 1970.

40GRIMALDI, Anne, Brantôme et le sens de l’histoire, Paris, Nizet, 1981.

41JOUANNA, Arlette, « La noblesse et les valeurs guerrières au XVIe siècle », dans Gabriel-
André Pérouse, André Thierry et André Tournon (dir.), L’Homme de guerre au XVIe siècle,
R.H.R., Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1992.

42—, Le Devoir de révolte : la noblesse française à la gestation de l’état moderne (1559-


1661), Paris, Hachette, 1989.

43KILGOUR, Robert, « Brantôme’s account of sixteenth century chevalery », Harvard Studies,


XIX, 1937, p. 119-150.

44LALANNE, Ludovic, Brantôme, sa vie et des écrits, Paris, 1896.

45LAZARD, Madeleine, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Paris, Fayard, 1995.

46MECHOULAN, Eric, « Éléments pour une topique de la vengeance », dans La Vengeance dans
la littérature d’Ancien Régime, Montréal, Paragraphes, 2000, p. 169-189.

47PINGAUD, Léonce, « Brantôme historien », Revue des questions historiques, X, janv. 1976,
p. 186-224.

48SUPPLE, James J., « Brantôme et La Noue » Cahiers Brantôme, vol. 1, Presses Universitaires
de Bordeaux, janv. 2003, p. 123-139

49VAUCHERET, Étienne, Brantôme mémorialiste et conteur, Paris, Champion, 2010.

Haut de page

Notes

1 Contrairement aux autres œuvres de Brantôme, pour lesquels on dispose de plusieurs copies
manuscrites antérieures aux premières éditions partielles de 1665-1666 (Leyde, Jean Sambix)
le Discours d’aucuns duels, copié à l’origine dans le second des cinq volumes (Ms 6694) légués par
Brantôme à ses héritiers en 1614, n’est plus connu que par sa première publication hollandaise de
1722 (Anecdotes de la cour de France sous les rois Henri II, François II, Charles IX et Henri IV
touchant les duels), qui a servi de base aux éditions ultérieures. Ed. utilisée, Œuvres du seigneur
de Brantome, Londres, 1779, p. 184-185. Les références qui suivent aux œuvres de Brantôme
s’entendent pour l’édition de Ludovic LALANNE (Œuvres complètes, L. Lalanne (éd.), t. I-VI, 1864),
à l’exception du Discours sur les colonels de l’infanterie de France, E. Vaucheret (éd.), Paris, Vrin,
1973.

2 Voir Robert D. COTTRELL, Brantôme as Portraitist of his Age, Genève, Droz, 1970.

3 Sur le parcours de Brantôme, voir l’étude ancienne de Ludovic LALANNE, Brantôme, sa vie et des
écrits, Paris, 1896 ; plus récemment Madeleine Lazard, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme,
Paris, Fayard, 1995, et Étienne Vaucheret, Brantôme mémorialiste et conteur, Paris, Champion,
2010.

4 Blaise de MONLUC, Commentaires [1592], E. Courteault (éd.), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la


Pléiade, 1964 ; François de LA NOUE, Discours politiques et militaires, Bâle [Genève], 1587, et
Agrippa D’AUBIGNÉ, Mémoires, ou Sa Vie à ses enfants, Gilbert Schrenck (éd.), Paris, Nizet, 1986,
et La Responce de Michau l’aveugle, suivie de La replique de Michau l’aveugle : deux pamphlets
théologiques anonymes, publiés avec des pièces catholiques de la controverse, Jean-Raymond Fanlo
(éd.), Paris, Honoré Champion, 1996 ; voir également James J. Supple, « Brantôme et La Noue »
dans Cahiers Brantôme, vol. 1, Presses Universitaires de Bordeaux, janv. 2003, p. 123-139.

5 Voir sur ce point Léonce PINGAUD, « Brantôme historien », Revue des questions historiques, X,
janv. 1976, p 186-224 ; également l’étude d'Anne GRIMALDI, Brantôme et le sens de l’histoire, Paris,
Nizet, 1981.

6 Sur ce point voir Arlette JOUANNA, « La noblesse et les valeurs guerrières au XVIe siècle », dans
Gabriel-André Pérouse, André Thierry et André Tournon (éd.), L’Homme de guerre au XVIe siècle,
R.H.R., Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1992. Anne-Marie COCULA-
VAILLIÈRES « Brantôme, un soldat et la politique », Les Écrivains et la politique dans le Sud-Ouest de
la France autour des années 1580, Bordeaux, 1982, p. 173-175.

7 Grands capitaines, dans Œuvres, IV, p. 128

8 Voir également, là-dessus, le récit qu’il fait de la reconversion sans repentir du capitaine Brion,
« brave Gentilhomme » brièvement devenu « huguenot par humeur et mescontentement », et qui
accepta sans états d’âme, à l’issue du siège de saint Quentin, de revenir au service du roi, ainsi que
de la mort héroïque de celui-ci devant Rouen, malgré les cris de ses anciens coreligionnaires « qui
lui reprochoient de dessus la muraille : « Ah, Brion, Brion, tu as quitté ton Dieu, ta Religion et ton
Party ! » (Discours des colonels, p. 122).

9 Grands capitaines, dans Œuvres, III, p. 114-115.

10 Sur ce point, voir Étienne VAUCHERET, « Montaigne et Brantôme : deux conceptions du point
d’honneur », dans Brantôme mémorialiste et conteur, op cit., p. 223-235.

11 Voir à ce sujet le récit de la conjuration d’Amboise, Grands capitaines, dans Œuvres, IV, p. 160-
225.

12 Rappelons que le terme est systématiquement valorisé dans ses Mémoires, dans toutes ses
acceptions.

13 Ludovic LALANNE, Brantôme, sa vie et des écrits, Paris, 1896, p. 135-136.

14 Voir là-dessus Étienne VAUCHERET, « Trois chapitres introuvables », dans Brantôme,


mémorialiste et conteur, op. cit. p. 283-326.

15 On songe par exemple au regret, librement exprimé dans la Vie de François de Lorraine, duc de
Guise, que le duc « trop consciencieux » n’ait pas voulu « se saisir de la personne du roi » de
Navarre, à la mort de François II ; certes, cela revenait à « usurper le droict et authorité d’autrui » ;
mais à ce prix « nous eussions veu possible la France plus heureuse qu’elle n’a esté depuis », affirme
le mémorialiste. De même, Brantôme dénie à François de Guise la responsabilité de la tuerie de
Vassy, qu’il refuse de qualifier de « massacre » ; au contraire, il insiste sur les cruautés dont
Charles IX s’est rendu coupable, et en particulier sur sa responsabilité dans le massacre de la Saint
Barthélémy.

16 Voir Arlette JOUANNA, Le Devoir de révolte : la noblesse française à la gestation de l’état


moderne (1559-1661), Paris, Hachette, 1989.

17 Grands capitaines, dans Œuvres, V, p. 209.

18 Ibid.,p. 211.

19 Ibid., dans Œuvres, t. I, p. 4.

20 Voir André BERTIÈRE, Le Cardinal de Retz mémorialiste, Paris, Klincksieck, 1977.

21 Voir Robert L. KILGOUR, « Brantôme’s account of sixteenth century chevalery », Harvard Studies
XIX, 1937, p. 119-150.

22 Il fait une large place à l’éloge de l’efficacité militaire des tercios espagnols, que Brantôme fait
dépendre de la régularité, souvent menacée, avec laquelle la solde parvient aux membres de ces
unités d’élite. Voir Étienne VAUCHERET, « Le mythe d’un renouveau militaire d’après le modèle
espagnol, chez Brantôme et la Noue », dans L’Imaginaire au XVIe siècle, 1984, p. 249-276.

23 Grands Capitaines, dans Œuvres, V, p. 60.

24 Sur le dernier des « contes » de cette section, qui porte sur l’origine française supposée des
frères Barberousse, on me permettra de renvoyer à Anne DUPRAT, Histoire du captif. Formes et
fonctions d’un paradigme, de l’Antiquité au XVIIe siècle, Paris, P.U.P.S, à paraître.

25 Là-dessus, voir Pascal BRIOIST, Hervé DRÉVILLON et Pierre SERNA, (dir.), Croiser le fer. Violence
et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Champ Vallon, 2002,
et Éric MÉCHOULAN, « Éléments pour une topique de la vengeance », dans La Vengeance dans la
littérature d’Ancien Régime, Montréal, Paragraphes, 2000, p. 169-189.

26 Colonels, p. 93 ; et Duels, VI, p. 333-335.

27 Une violence dans laquelle Brantôme, comme La Noue, Montaigne ou d’Aubigné, voit la
manifestation la plus condamnable dans les massacres collectifs des guerres civiles, mais aussi dans
les meurtres ordonnés au cours d’opérations de guerre par certains des chefs d’armée les plus
proches de lui. Sa condamnation véhémente du « massacre des garces » aux Ponts-de-Cé par
Strozzi, et l’aversion dont il témoigne par la suite à l’égard de cet ami, en fait foi.

28 « Quant à nostre roy Henri III, je sçay bien, et plusieurs gens de foy comme moy, combien de
fois il a fait d’ordonnances et deffenses de n’en venir plus là ; car je l’ay veu à la cour le publier plus
de cent fois […]. Au reste, jamais querelle n’est entrevenue en sa cour qu’estant venue en sa notice,
qu’il ne la fist aussy tost accorder, fust ou par luy, ou par les officiers de sa couronne. Il est vray
qu’on m’en pourroit alleguer aucunes, qui sont trois ou quatre, qui font en cela contre moy. Je le
croy bien ; il le falloit ainsi ». Discours sur les Duels, dans Œuvres, VI, p. 450.

29 Voir Arlette JOUANNA, Le Devoir de révolte, op. cit. ; également Anne-Marie COCULA-VAILLIÈRES,
« La nostalgie de Brantôme ou l’imaginaire de l’unité dans une chrétienté bipolaire »,
dans L’imaginaire du changement en France au XVIe siècle,Bordeaux, 1984, p. 209-226.
30 Discours sur les Colonels, p. 152.

31 Rappelons que Brantôme annonce, juste après cette anecdote, la préparation d’un second livre
consacré aux « défis et appels », ainsi qu’aux « accords et satisfactions » qui les suivent (Œuvres,
VI, p. 500).

32 Notamment Carlo VISCONTI et Girolamo OLGIATO. Voir Paul JOVE, Elogia virorum bellica virtute
illustrium, Bâle, 1596, p. 100.

33 Duels, dans Œuvres, VI, p. 499.


Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique
Anne Duprat, « Résistances de l’anecdote : Brantôme et la dissidence narrative », Les Dossiers du
Grihl [En ligne], 2013-01 | 2013, mis en ligne le 09 mars 2013, consulté le 04 avril 2018. URL :
http://journals.openedition.org/dossiersgrihl/5876 ; DOI : 10.4000/dossiersgrihl.5876
Haut de page

Auteur

Anne Duprat
Anne Duprat est professeur de Littérature Comparée (UPJV – Délégation CNRS à l’EHESS) et
traductrice. Spécialiste de théorie de la fiction et des littératures européennes
des XVIe et XVIIe siècles, elle dirige la collection MEDITERRANEA aux éditions Bouchène, et est
notamment l’auteur de Vraisemblances. Poétiques de la fiction (France-Italie, XVIe-
XVIIe siècles), Paris, Champion, 2009, et de Histoires et savoirs. Anecdotes scientifiques et
sérendipité aux XVIe et XVIIe siècles (dir.), avec F. Aït-Touati, Peter Lang, 2012.
Mail : anne.duprat [ @ ] wanadoo.fr

Haut de page

Droits d’auteur

Les Dossiers du Grihl est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons
Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 France.
Haut de page
Sommai reDo cumen t précé dent Docume nt su ivant

Index
 Auteurs

 Mots-clés

 ENBaCH

Présentation de la revue
 À propos des Dossiers du Grihl

 Les comités

 À l'intention des auteurs


Derniers numéros
 2018-02 | 2018
Michel de Certeau et la littérature

 2018-01 | 2018
La relève 2017

 2017-02 | 2017
A l'enseigne du Grihl

Numéros en texte intégral


 2017-01 | 2017
Agir au futur. Attitudes d’attente et actions expectatives

 2016-01 | 2016
Louis Machon, apologiste de Machiavel

 2015-01 | 2015
Lire et écrire des Vies de saints : regards croisés XVIIe/XIXe siècles

 2014-01 | 2014
Avec Maurice Fourré à Richelieu

 2013-01 | 2013
Expressions de la dissidence à la Renaissance

 2012-02 | 2012
La notion de baroque. Approches historiographiques

 2012-01 | 2012
Histoire et psychanalyse. À propos des Scènes indésirables de Michel Gribinski

 2011-01 | 2011
Écrire en prison, écrire la prison (XVIIe-XXe siècles)

 2010-01 | 2010
Masculinité et « esprit fort » au début de l’époque moderne

 2009-02 | 2009
Dissidence et dissimulation

 2009-01 | 2009
Autour de l’ouvrage de Christian Jouhaud : Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du
passé

 2008-01 | 2008
Localités : localisation des écrits et production locale d’actions

 2007-02 | 2007
Libertinage, irréligion : tendances de la recherche 1998-2002

 2007-01 | 2007
Lectures croisées du Gascon extravagant

Tous les numéros


Collection "La Vie de Michel de Marillac"
 Nicolas Lefevre de Lezeau et l'écriture

 La Vie de Michel de Marillac et les expériences politiques du garde des sceaux

 Faire une édition numérique savante et critique en TEI de manuscrits du XVIIe siècle

Collection "Apologie pour Machiavel de Louis Machon"


 Apologie pour Machiavelle - Livre premier

 Apologie pour Machiavelle - Livre second

Dossiers ouverts - Texte intégral


 Les dossiers d'Alain Cantillon

 Les dossiers de Jean-Pierre Cavaillé

 Les dossiers de Sophie Houdard

 Les dossiers de Christian Jouhaud

 Les dossiers de Claudine Nédélec

 Les dossiers de Dinah Ribard

 Les dossiers de Stéphane Van Damme

Informations
 Mentions légales et Crédits

 Liens utiles

 Contact

 Politiques de publication

Suivez-nous

 Flux RSS

Lettres d’information
 La Lettre d’OpenEdition


ISSN électronique 1958-9247


Plan du site – Mentions légales et Crédits – Contact – Flux de syndication
Nous adhérons à OpenEdition Journals – Édité avec Lodel – A