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Une journée dans ma vie d’étudiante en médecine.

* : prénoms d’emprunt. Tous les prénoms ont en effet été modifiés.

6h30 – Il faut se lever, ça y est, la nuit de six heures est terminée ! J’avale mon médicament que je prends
quotidiennement contre mon hypothyroïdie, une maladie peu connue du grand public bien que très fréquente. J’ai
eu de la chance de pouvoir dormir six heures, parfois avec le travail je dors cinq heures seulement et ce n’est pas
évident de tenir une journée de stage et de travail personnel le soir quand je rentre avec si peu. Mais chut, il ne
faut pas se plaindre (me dit la petite voix dans ma tête), d’autres dorment parfois trois ou quatre heures et tiennent
très bien sur le long terme. Oui, les autres peut-être (je réponds alors à cette petite voix), mais pour moi, c’est bien
trop peu. Enfin, je décide d’arrêter cette petite conversation avec mon esprit parce que je connais déjà la suite : la
petite voix me répondra que c’est la règle du jeu, que c’est comme ça, etc. Bref, je sors rapidement de ma chambre
et file sous la douche.

6h45 – Fin de la douche : je me maquille, ça me prend environ 10 minutes. Parfois il m’arrive de me dire que je
pourrais gagner 10 minutes de sommeil en plus si je ne me maquillais pas. C’est ce que vous vous dites aussi ? Mais
comment expliquer que ces 10 minutes de maquillage sont à peu près les seules vraies 10 minutes de votre journée
que vous pouvez consacrer uniquement à votre petite personne quand vous faites médecine ? Sur 18h d’éveil, je
ne peux me consacrer que ces 10 minutes, 10 minutes dans toute une journée à pouvoir prendre soin de moi. Alors
bon, tant pis, je saisis l’occasion.

7h – Petit-déjeuner : je ne bois pas de café, je n’y arrive pas, je ne supporte pas ça. Gros handicap quand on fait
médecine. De plus, j’ai un réflexe nauséeux lorsque j’avale la moindre boisson gazeuse (donc pas de boissons
énergisantes pour moi). Il me reste donc à miser énormément sur mon petit-déjeuner, que je tente de rendre le
plus équilibré possible, avec des protéines, des glucides et des lipides. Moins j’aurai faim dans la journée, et moins
je serai fatiguée. A table, je pense à tous les cours que je dois apprendre ce soir en rentrant. Mon Dieu, je n’aurai
jamais le temps de tout faire. Je suis en retard dans mon boulot et ça, ça ne pardonne pas. On m’a dit l’année
dernière que le retard concernait tout le monde, que c’était normal et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Sauf que ceux
qui m’ont dit ça sont tous passés en année supérieure en arrivant en tête de promotion, et moi, j’ai redoublé. Je ne
peux pas me permettre de rater encore. C’est si dur de réussir, pourquoi donc ai-je tant de mal ? Et d’ailleurs,où
est mon téléphone ? Il me faudrait très rapidement une vidéo Youtube inintéressante et contre-productive à
regarder pendant que je mange, pour que mon cerveau soit occupé à ne pas penser à tout ça… Tout ce tas d’ondes
négatives. Tout ce stress.

7h15 – Pendant le petit-déjeuner : ma vidéo défile et réussit à concentrer tous mes neurones sur le petit écran de
mon téléphone. Je ne veux pas regarder des vidéos instructives, qui nous rappellent le point auquel le Yémen est
en famine, ou qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. Tout ça, c’est bien trop sérieux, et dans ma vie,
il n’y a que ça. Que du sérieux. Les seuls moments où je peux rire un peu sont les moments passés devant cette
vidéo ou les moments que je partage en compagnie de mon amoureux, qui sont rares soit dit en passant, puisqu’il
est aussi étudiant en médecine et qu’on travaille tous les deux énormément. Alors je me vide la tête devant une
vidéo qui raconte que Kévin s’est embrouillé avec Carla à cause de je ne sais plus qui ou quoi. Tout-à-coup, une
notification du groupe Facebook des élèves de ma promotion s’affiche sur mon téléphone. Une notification ne suffit
pas à me faire cesser mon activité, mais mon portable vibre et vibre encore. Apparemment, tout le monde a des
choses à dire aujourd’hui dans le groupe de ma promo. Je me décide alors à voir de quoi tout le monde parle, et je
reste bouche bée. A la fac, beaucoup de cours ont été annulés au cours du semestre pour être rattrapés en masse,
deux semaines avant nos partiels. C’est très mal organisé, alors dans la promotion certains étudiants avaient écrit
un email il y a quelques jours à la direction de la faculté pour lui expliquer notre mal être et le stress qui s’amplifiait
avec ce genre de désorganisation. Les élèves se demandaient également si ce genre d’imprévus trop souvent
répétés n’étaient pas en partie responsables du mauvais classement de notre université aux ECN.

Ce qui faisait parler tout le monde ce matin, c’était la réponse de la doyenne. Et je comprenais tous ces élèves
indignés, après avoir lu cette partie exacte de sa réponse :

« Nous nous sommes engagés à modifier notre pédagogie et c’est effectivement en cours. Cela va continuer à se
développer, d’autant que nous travaillons sur la réforme du 2è cycle qui va dans ce sens. Vous allez être les derniers
peut-être à passer l’ECN sous cette forme, il est probable que cet examen disparaisse dans les années à venir. La
réussite à cet ECN est variable d’une année sur l’autre, nous avons été classés 4è des facs de France il y a 5 ans, je
crois… Notre ambition est bien sûr de vous faire réussir au mieux, mais vous savez bien qu’une partie de la promo
souhaite positivement aller vers la médecine générale et n’est donc pas motivée pour « mettre le paquet » dans
la révision de cet ECN ».

Voilà. A ce moment, je sors de mes gonds. Je veux faire de la médecine générale parce que c’est exactement le
contact humain que je recherche et parce que la médecine générale est diversifiée, et je veux être bien classée aux
ECN pour avoir le choix de la ville dans laquelle je vais effectuer mon internat, et aussi parce que ce serait valorisant
pour les années d’apprentissage que j’ai vécues. C’est trop grave ce qu’elle a écrit. Elle stigmatise les étudiants
voulant faire de la médecine générale, en sous-entendant que ces derniers ne travaillent pas dur parce que même
les derniers des ECN peuvent être médecins généralistes. Alors non comptant d’être sous pression de façon
constante, on est dans un milieu qui hiérarchise même votre futur, vos choix, votre métier, et qui fait porter le
chapeau de son manque d’organisation aux étudiants qui ont choisi la voie de la médecine générale. C’est comme
dire à une classe de lycéens que le problème d’investissement des professeurs est dû au fait qu’une partie d’entre
eux ne travaille pas beaucoup et veut aller à l’université où il suffit d’avoir 10 au baccalauréat pour être admis. C’est
aberrant. Comme si tous les élèves qui voudraient aller à la fac étaient nécessairement des gens « paresseux ».
Comme si tous ceux qui voulaient faire médecine générale avaient décidé de ne pas beaucoup travailler.

Je suis en colère contre elle. Mais… Je n’ai pas le temps de trop m’attarder sur la colère que je ressens, il est temps
de se dépêcher pour aller en stage.

8h – Arrivée en stage: je suis en réanimation, et à 8h je me rends au staff médical du matin, composé de l’équipe
médicale du service, des internes et des externes. Avant d’entrer dans la salle de staff, je croise un médecin, un
PUPH du service, c’est-à-dire un des patrons du pôle de réanimation. Pour ceux qui ne le savent pas, on peut
difficilement être mieux « titré » que l’est un PUPH dans le monde de la médecine. Celui-là, j’ai décidé de l’appeler
Bastien*.

Bastien, qui va aussi en direction de la salle de staff, s’arrête net et me regarde fixement pendant quelques
secondes. Je ne l’ai que très peu vu, donc il ne doit pas se rappeler de moi. Je me présente alors de nouveau comme
étant l’externe du service. Il sourit, longtemps, me dévisage et me regarde de la tête aux pieds avant de me dire :
« Eh bien enchanté, dis-moi, tu es de garde avec moi ce soir ? ». Je réponds alors que non, et il semble déçu, mais
continue de me regarder avec son sourire dérangeant. On entre alors en salle de staff. Je m’assois en me persuadant
qu’il faut arrêter la paranoïa. « C’est bon », me dis-je à moi-même, « ce n’est pas parce qu’on entend parler de
harcèlement sexuel partout en ce moment que ça veut dire que tu peux interpréter son sourire long et insistant
comme quelque chose de gênant ». Et c’est vrai, je dois vraiment apprendre à me détendre sur le sujet, mais malgré
toutes les embrouilles entre Kévin et Carla qui peuplent mes matinées à table, m’empêchant de nourrir ma paranoïa
avec les actualités de la vie réelle, je suis quand même au courant de certains sujets d’actualité parce que ma mère
m’envoie par message des liens d’articles sur les thèmes qui l’intéressent (et Dieu sait qu’il y en a).

8h15 – Pendant le staff : on présente les patients du service, on parle de leur évolution. Soudain, Bastien prend la
parole au sujet d’une patiente, interrompant le médecin qui en faisait une parfaite description médicale, pour sortir
une remarque très enrichissante qui, si mes souvenirs sont exacts, est formulée comme ceci : « Ah cette patiente,
vous ne la trouvez pas sexy ? C’est une belle femme n’est-ce-pas ? Pleine d’atouts ! ». Silence radio de l’équipe.
Moi, ça me choque qu’on parle en ces termes d’une patiente, mais je regarde autour de moi et personne n’affiche
une mine de choc. En revanche, personne n’a l’air d’approuver non plus – c’est déjà ça – mais également, personne
ne dit quoi que ce soit. Je me demande bien pourquoi et comprends rapidement que le fait que Bastien soit un des
chefs doit y être pour quelque chose. Le staff reprend et bat son plein lorsque la seconde intervention de Bastien
arrive alors, au moment où on parlait d’un médecin d’un autre service, qui est une femme : « Ah cette Anna*, elle
est tellement attirante, sexy et sensuelle ! La dernière fois je l’ai vue en petit short, elle était à croquer. Elle est
vraiment magnifique cette fille, surtout en short et en talons aiguilles ». Cette fois, les autres rient, mais moi,
toujours pas. Ça ne m’amuse pas d’entendre Bastien, environ 60 ans, parler d’Anna, environ 30 ans, en de pareils
propos, surtout venant de la bouche d’une personne qui de base m’a fait une impression étrange. Le bon côté de
la chose, c’est que je comprends que venir correctement habillée à l’hôpital, ça ne peut qu’être bénéfique pour
moi. Ça évitera déjà qu’on parle de mon short un jour en plein staff.
9h – Enfin, le staff se termine et Bastien sort de la salle juste derrière moi, me demandant haut et fort et devant
tout le monde si j’avais été élue Miss de ma région ou pas, parce que je cite « tu es très jolie, ils ont dû t’élire Miss
là-bas non ? ». Je réponds simplement que « non, pas du tout ». Que dire de plus ? Il est lourd, mais ce n’est pas
assez pour lui faire une sacrée remarque tout en étant suffisant pour me mettre mal à l’aise.

9h30 – Je suis affectée au secteur 1 du service avec l’interne Fanny* et le réanimateur senior, Fabien*. Au secteur
2, il y a mon co-externe qui a la chance d’être avec une réanimatrice vraiment gentille, Ophélie*, et qui est avec
l’interne du secteur 2, Jérémy*. Je suis contente que Bastien ne soit pas dans le service aujourd’hui. Pendant qu’on
fait le tour des patients et que le médecin et l’interne examinent, je suis avec mon bloc-notes parce que j’écris les
missions qu’on me donne à faire : « Tu feras un électrocardiogramme à madame ». Pour l’instant tout est normal.
« Tu appelleras le laboratoire pour qu’on ait les résultats de la prise de sang de monsieur », « tu demanderas au
scanner quand ils veulent bien recevoir madame », « tu iras récupérer le dossier au bureau des entrées », « tu iras
avec l’infirmier tout-à-l’heure pour emmener le patient au scanner, on a besoin d’un brancardier ». Je note pour ne
pas oublier et je réalise qu’il n’y a rien de médical dans tout ça. Je suis censée venir et apprendre le métier de
médecin, parce qu’à la fin de ma sixième année je serai d’un coup et d’un seul… Une interne, devant prendre des
décisions quant à la vie de ses patients. Mais… On m’envoie faire des papiers. Fanny semble un peu désolée de me
donner ce genre de tâches à faire ceci dit. Enfin bon, encore une fois, je ne vais pas me plaindre, apparemment tous
les externes vivent la même galère. Et puis surgit alors une petite voix dans ma tête qui me dit : « mais est-ce parce
que tout le monde vit la même chose que c’est normal pour autant ? Est-ce que le fait que tout le monde soit
dans cette galère est censé me la faire accepter ? Oh et puis de toutes façons que puis-je y faire ? Rien. Donc c’est
décidé, on accepte et on ne réfléchit pas trop longtemps pour ne pas se sentir trop mal».

10h – Nous travaillons tous quand les portes du service s’ouvrent et que l’équipe de chirurgie générale et digestive
entre, comme tous les matins, pour constater l’état de leurs patients qui, après avoir été opérés, sont parfois
hospitalisés chez nous. Ce matin, c’est le grand chef qui est là, un PUPH de chirurgie, connu des étudiants pour trois
raisons :

1. Il paraît que c’est un très bon chirurgien.

2. Il serait absolument lunatique et changerait très rapidement de comportement, faisant subir ses foudres
à ses équipes.

3. Il apprécierait le fait d’avoir des relations avec ses étudiantes malgré le fait qu’il soit marié.

Quoi qu’il en soit, le PUPH est accompagné d’un médecin, une femme, qui est aussi chirurgien digestif. Ils entrent
dans le bureau médical pour prendre quelques nouvelles de leurs patients, puis ils vont eux-mêmes dans les
chambres pour leur rendre visite. Au moment où ils sortent de la pièce, Fabien s’exprime au sujet de la doctoresse
qui accompagnait le PUPH en rappelant à quel point elle était mauvaise en tant qu’externe, lorsqu’elle était
étudiante en réanimation. Il souligne que ce n’était pas une lumière, et qu’il doute qu’elle soit bonne aujourd’hui
entant que médecin, étant donné les progrès qu’il lui restait à faire à l’époque. Je l’écoute et n’en reviens pas. Cette
pauvre femme était étudiante comme moi au moment où elle a été stagiaire dans ce service. Elle n’était
qu’étudiante, elle avait forcément énormément de choses à apprendre. Elle était peut-être moins bonne que
d’autres externes, mais est-ce une raison pour Fabien non seulement de douter de ses compétences aujourd’hui
alors qu’il ne l’a pas suivie, mais en plus de partager ses opinions avec toutes les personnes qui se trouvent dans le
bureau à ce moment-là, y compris moi, l’externe du service, qui ai de surcroît aussi été l’étudiante de cette dame
au cours d’un précédent stage ? Disent-ils tous la même chose de moi quand je ne suis pas là ? Me jugeront-ils
toujours tous un jour sur les compétences que je montre aujourd’hui alors que je ne suis qu’une étudiante qui
essaye d’apprendre la médecine ? Mais pourquoi tout cela me parait-il anormal à moi ? Il faut que j’appelle un
laboratoire, donc revenons à nos moutons.

11h – Ça y est, le tour des patients et des prescriptions est terminé et j’ai pu tout finir de mon côté. On se pose un
instant avec Fabien, pendant que Fanny sort pour fumer. On parle un peu de l’hôpital et j’entends Fabien me parler
avec sidération des futurs médecins de ma génération, qui pensent à leur confort de vie avant de penser au travail.
En fait, Fabien juge que les actuels internes et les futurs médecins de ma génération ne sont pas assez passionnés
et impliqués parce qu’ils pensent trop à leur confort personnel, à leur vie de famille, à leur qualité de vie. Il
m’explique, gonflé de fierté, que de son temps il enchaînait 90h/semaine sans râler. Et nous, on essaye d’abaisser
les 48h/semaine, ce qui est selon lui très décevant et inquiétant. J’ai envie de lui dire plein de choses, mais je me
retiens. J’ai envie de lui dire que je préfère être soignée par un médecin qui fait 48h/semaine voire moins que par
un médecin qui fait 90h/semaine, parce que le niveau de fatigue doit être sensiblement différent et que nous
savons tous en médecine que la fatigue d’un médecin peut être fatale pour son patient. J’ai envie de lui dire que
la vague de suicides d’internes doit interpeller et que peut-être qu’en effet, 48h c’est encore trop. J’ai envie de dire
que je suis fière de cette nouvelle génération composée d’hommes et de femmes qui pensent avant tout à leur vie
de famille future. J’ai aussi envie d’exprimer ma joie quant au fait que peut-être que ce changement de sens des
priorités entre les générations conduira à des enfants plus heureux et des familles plus équilibrées. J’ai envie de
dire à Fabien que quand on voit la vie qu’il mène, on a envie de faire totalement différemment pour nous, pour
notre famille, pour notre santé. J’ai envie de dire à Fabien qu’il n’a pas encore 50 ans mais que ses traits sont déjà
marqués par la fatigue, qu’il carbure au café qu’on sait toxique en grande quantité (ce qui correspond
malheureusement à sa consommation) et que je ne veux pas finir comme lui au même âge. J’ai envie d’expliquer à
Fabien que vouloir du temps pour soi dans sa vie n’est pas un crime, que c’est même très sain, et qu’être médecin
ne veut pas dire qu’on est au service des autres en s’oubliant soi-même. J’ai envie de dire à Fabien que je ne
condamne pas cette nouvelle génération, qu’au contraire, je la soutiens. Mais tout ce que qui sort de ma bouche,
c’est un « je vois ». A quoi bon discuter avec lui ? Il pense toujours avoir raison, ça ne mènera pas loin, et je n’ai
pas envie de perdre le peu d’énergie que j’ai encore.

12h30 – C’est l’heure du staff de mi-journée destiné à prendre des décisions collégiales sur le devenir des patients
du service. Je quitte le service pour me rendre en salle de staff quand je surprends une conversation entre les
infirmières dans la cuisine du service. Elles plaignent sincèrement les infirmières qui sont de garde avec Bastien ce
soir. Je les entends dire « mais il est obsédé ce mec il saute sur tout ce qui bouge » ou encore « c’est un gros
pervers dégoûtant, j’ai l’âge d’être sa fille », et enfin « bon mieux vaut toujours elles que nous, on peut s’estimer
heureuses d’être de journée les filles ». Je suis effarée. Ainsi donc mes impressions de ce matin n’étaient pas dues
à ma paranoïa. Bastien est réellement réputé pour cela. Tout le monde le sait, et il est encore là, dans ce service,
à sévir jour après jour sans que personne ne réagisse.

L’équipe et moi arrivons en salle de staff. Bastien n’est pas là, il est juste passé ce matin. Tant mieux. On discute
des dossiers, et à 13h30, on peut enfin aller manger.

13h45 – Pendant le déjeuner : c’est là qu’il se passe le plus de choses bizarres en général.

1. Les externes sont conviés à manger avec l’équipe à la cafétéria, et c’est sympathique parce que c’est un
moyen de nous intégrer. Sauf que malheureusement, il est très rare de trouver un médecin ou un interne
nous faisant participer aux conversations. Et nous, mon co-externe et moi-même, sommes de simples
étudiants tout jeunes avec un peu de mal à prendre notre place de personne pensante, capable de
participer à la conversation des chefs. Cette hiérarchie se ressent très bien même à table, et quand on n’est
pas invités à parler ou qu’absolument personne ne tourne sa tête vers nous, c’est difficile d’intervenir, on
a vite l’impression de s’imposer.

2. L’« avantage » (si je puis dire) à ce qu’on nous ignore complètement est qu’en revanche, on peut être au
courant de certaines histoires qui se passent à l’hôpital, de certains projets, de certaines démarches
possibles. Aujourd’hui est cependant un jour qui restera dans ma mémoire parce qu’à table, j’entends
quelque chose qui m’interpelle brutalement : j’apprends que Bastien était médecin dans un autre hôpital
il y a quelques années, duquel il s’est fait renvoyer pour cause de scandale sexuel. Et… Il a été mis dans
notre hôpital, dans notre service, à un poste royal de chef. Je suis éberluée, je ne comprends rien.
Comment est-ce humainement possible ? Comment peut-on déplacer un médecin ailleurs après un tel
scandale ? Comment peut-on en plus lui donner un tel poste ? Je regarde tout le monde mais personne n’a
l’air de trouver ça révoltant. Un autre médecin d’un autre service est attablé avec nous et fait remarquer à
Fabien en plaisantant qu’il est vrai qu’on remarque clairement que Bastien aime les femmes. Je
boue. Aimer les femmes, voilà comment on parle encore aujourd’hui et malgré toute l’actualité à ce sujet,
d’un homme qui a été renvoyé pour un scandale sexuel. Mais le pompon, c’est d’entendre Fabien, qui lui
pour le coup n’est pas du tout comme Bastien à ce sujet, rétorquer que ça, ce ne sont passes affaires, et
que tant que son collègue faisait son boulot, il fermait les yeux sur ce qu’il savait qu’il se passait autour.
Cette fois je pense exploser. Bastien fait donc ce qu’il veut dans l’indifférence générale parce que ses
collègues ont consciemment et volontairement décidé de fermer les yeux sur ses actes et ses paroles
déplacées envers les femmes du service. Fabien, indigné par le manque d’investissement des internes qui
pensent à leur vie personnelle et qui se sont battus pour n’avoir à travailler « que » 48h/semaine, ne
s’indigne pas en revanche du comportement de Bastien. Il sait pertinemment que ses collègues femmes
sont victimes de ce monsieur et il ne dit et ne fait rien contre ça. Pire encore, il ose dire et assumer auprès
de ses collègues, sans une parcelle de honte, que Bastien peut faire ce qu’il veut tant que son travail est
fait. Je me dis que quelque chose ne tourne vraiment pas rond. Mais j’ai l’impression d’être seule, seule à
le penser, d’autant plus que j’entends son collègue approuver en disant qu’en effet, il ne faut rien dire et
que ça ne le regarde pas.

14h30 – L’activité a repris son cours depuis un moment dans le service. Une des missions des externes, c’est de
compléter un document appelé la relève, qu’on transmet à l’équipe de nuit lors du staff de 18h qui passe le relais
au médecin de garde. On doit donc résumer les raisons pour lesquelles chaque patient se trouve dans le service. Je
m’y atèle avec sérieux, je vérifie les résultats des prises de sang, je mets une petite note sur l’évolution de chaque
patient de mon secteur. Mon co-externe se charge du secteur 2. Fabien entre dans le bureau dans lequel on est en
train de travailler et s’énerve subitement, parce qu’il trouve que le bureau est en désordre. D’un rapide coup d’œil,
je me rends bien compte que je ne suis pas responsable d’une seule des nombreuses feuilles qui traînent sur le
bureau. Mon co-externe non plus. On continue donc notre travail étant donné qu’il y a beaucoup de patients. C’est
vrai, le bureau est en désordre, mais ça aurait été différent si les médecins et les internes ne partaient pas manger
et fumer en laissant tout en plan sur la table. Ça ne me regarde donc pas, il ira certainement dire aux internes qu’il
n’est pas content. Mais quelle n’est pas ma surprise lorsqu’il s’adresse à nous, agacé, en disant : « ce n’est pas le
boulot de l’externe de ranger le désordre ? ». Mon co-externe répond avant moi : « euh… Il ne s’agit pas du nôtre,
ce sont des documents qu’on n’a même pas touchés ». Et Fabien de répondre « Et alors ? C’est énervant, il n’y a
rien qui me met plus en colère qu’un bureau en désordre, alors rangez-le, c’est ça votre boulot à vous ». Je
réponds « je ne savais pas que c’était à nous de faire ça ». Il rit de manière légèrement méprisante et raille :
« comment ça tu ne savais pas ? » avant de sortir de la salle. Il aurait pu tout aussi bien arriver et dire « dites-moi
les externes, ça ne vous dérangerait pas, quand vous aurez terminé, de remettre un peu le bureau en ordre s’il-
vous-plait ? On n’a pas trop le temps de le faire avec les internes, nous sommes assez occupés ». Ça aurait été
largement différent, et je crois que c’est avec bon cœur que je l’aurais fait, son rangement. Mais nous réduire une
fois de plus à une position de simple exécutant, de tête non pensante, d’humain supposé être dévoué à servir
peu importe la façon dont on s’adresse à lui, ça devient de plus en plus insupportable pour moi. Rappelez-vous
bien que je ne vous raconte qu’une seule journée, et que c’est pareil tous les jours. L’accumulation joue pour
beaucoup. Et moi qui croyais naïvement que j’allais apprendre la médecine en stage.

16h – On nous apprend à l’instant qu’on va recevoir 3 patients dans le service, dont 2 qui ne sont pas connus de
nos fichiers. Les deux inconnus seront placés dans mon unité, de laquelle on a fait sortir des patients au cours de la
journée, et le patient connu sera placé dans l’unité de mon co-externe. Je ne peux donc préparer aucun dossier
pour le moment, mais lui peut le faire pour son patient de son côté. En réanimation, les externes doivent se charger
des entrées. On doit compléter l’observation d’entrée qui contient beaucoup de données sur la vie du patient, ses
antécédents médicaux, ses traitements, l’histoire qui l’amène dans le service, etc. De plus, on doit aussi effectuer
l’examen clinique du patient dès son entrée. Personnellement, j’aime beaucoup les entrées, c’est le seul moment
où j’ai l’impression de faire un travail médical. Ceci dit, l’observation est assez longue à faire lorsqu’on veut que le
travail soit bien fait. C’est pour cela que j’aime anticiper la venue des patients en consultant nos fichiers et
compléter à l’avance l’observation avec les informations que j’ai déjà. Mais dans le cas présent, comme vous l’aurez
compris, impossible de faire ça, d’autant que personne ne connaît jusqu’au nom des malades attendus. Je demande
alors à mon co-externe s’il a besoin d’aide et il me dit que ce ne sera pas nécessaire, qu’il doit déjà essayer de
comprendre ce qu’a réellement son patient, étant donné qu’apparemment, c’est un cas compliqué.

A ce moment, dans le bureau, une discussion commence au sujet des nouveaux infirmiers. Pour que vous
compreniez bien, sachez que chaque nouvel(le) infirmier(ère) jeune qui arrive en réanimation dans ce service est
forcément critiqué(e) par les médecins. Et au cas où vous vous poseriez encore la question, oui, je suis évidemment
outrée par ce comportement. Celui-ci s’appelle Matthieu*. Dans le service, il y a aussi Mathéo*, Matthias* et un
autre Matthieu*. Pour faire plus simple, Fabien a décidé de tous les appeler « Matt* », en justifiant qu’avec ce
surnom, au moins, ils penseront tous qu’il sait qui ils sont et il ne risque pas de se tromper. Fabien discute alors au
sujet de « Matt » avec encore une fois des propos peu glorieux. Matthieu, le pauvre, n’est là que depuis deux jours
et sort à peine de l’IFSI (institut de formation aux soins infirmiers). S’adapter à un service de réanimation et adopter
toutes ses responsabilités à 22 ou 23 ans, cela demande du temps, et Matthieu fait de son mieux, aidé d’une autre
infirmière. Mais on ne notera pas le bien, dans ce milieu. On notera l’incompétence de Matthieu, qui est lent, qui
demande tout à tout le monde, qui semble ne rien savoir. La compassion ? L’empathie ? La compréhension ? On
oublie tout quand il s’agit de critiquer. L’hypocrisie ? Voilà un domaine dans lequel en revanche, les médecins de
ce service excellent. Le pauvre Matthieu n’a jamais été mis au courant directement par Fabien de son hypothétique
« incompétence ». En revanche, d’autres infirmiers présents dans le bureau, des aides-soignants, et même moi,
l’externe, nous savons ce qu’il en est. Si vous cherchez le côté constructif de ces critiques envers Matthieu, vous
chercherez longtemps.

16h30 – Mon premier patient arrive. Je vais m’en occuper en compagnie de Fabien et de Fanny. S’il faut reconnaître
quelque chose à Fabien, c’est qu’il est réellement gentil avec ses patients. Il se soucie d’eux et leur parle avec
beaucoup de délicatesse. Quand je le vois discuter avec ce patient, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens apaisée
le temps d’un instant. J’aime voir un médecin prendre soin de quelqu’un. Fanny est prévenante aussi. Elle, c’est
une excellente interne, et en plus elle a ce côté gentil et humain dont les patients ont besoin. Je suis contente à ce
moment et vient mon tour de m’en occuper. Je fais ce que j’ai à faire, heureuse de pouvoir parler avec le patient –
parce qu’étant externe dans un service de réanimation, je vois souvent des patients arriver en étant incapables de
parler. Une fois que tout est terminé, il est 17h15 et je retourne dans le bureau pour rédiger l’observation du
patient, quand on m’informe que le deuxième patient arrive et qu’il faut que je vienne m’en occuper maintenant.
Encore une fois, je vais donc m’en occuper sans avoir le temps de terminer l’observation du premier patient et
lorsque je termine avec mon second patient, il est environ 18h.

18h – La relève : je suis débordée, j’ai eu deux patients qui sont arrivés à la chaîne et je n’ai pas eu le temps, du
coup, de mettre à jour le document de la relève avec les nouvelles entrées. Mon co-externe, de son côté, est encore
occupé avec son patient compliqué et ne peut pas m’aider. De son côté cependant, Ophélie a décidé de l’aider et
de mettre à jour la relève du secteur 2 à sa place. Malheureusement, 18h, c’est l’heure de la passation des activités
à l’équipe de nuit. Bastien, qui est de garde, entre dans le bureau, accompagné de ma co-externe de garde. J’essaye
tant bien que mal d’écrire tout ce que je peux sur le document de la relève, qu’on doit imprimer en deux
exemplaires : un pour le médecin de nuit et un pour l’externe. Seulement voilà, je ne peux pas résumer mes patients
en quelques secondes seulement. Les médecins de jour arrivent, se réunissent dans le bureau pour commencer le
staff de 18h, et Bastien demande alors où est le document de la relève. Je lui explique que j’ai été débordée de mon
côté avec deux entrées et que mon co-externe n’a pas fini non plus avec son patient, donc qu’il y a deux solutions :
soit j’imprime le document non mis à jour, mais ça n’a pas grand intérêt, soit je tape les informations importantes
à savoir sur les patients qui viennent d’arriver et je lui donne le document dans 10 minutes. Alors, il s’énerve, et dit
d’un ton sec et ferme : « la relève doit être prête à 18h, c’est très désagréable de ne pas l’avoir ». Je réponds « ce
n’est vraiment pas de notre faute, tous les jours elle est prête à 18h mais aujourd’hui on a eu du mal étant donné
que les patients sont arrivés tard ». Enfin, cela peut arriver non ? Il répond qu’il ne veut rien savoir, que là il a
absolument besoin d’une relève, tout de suite, et qu’on doit se débrouiller pour qu’elle soit à jour.Je lui imprime
donc la relève non mise à jour en affirmant désolée que malheureusement, je ne peux pas faire plus vite que mon
ombre. Bastien est très agacé et ne manque pas de le faire savoir. Je regarde Fabien en quête d’un soutien. Il était
là cet après-midi, lui. Il a vu qu’on ne pouvait pas faire autrement, il a vu que les patients sont arrivés tard et qu’on
devait s’en occuper. Vous me demanderez peut-être pourquoi est-ce-que je ne me suis pas occupée de la relève
avant d’examiner les patients. Je vous répondrais alors que la relève doit contenir aussi les informations de
l’examen clinique, et j’ajouterais que l’examen doit être un examen d’entrée, donc pas un examen après intubation
ou après mise en route de nouveaux traitements, qui peuvent être mis en place rapidement par le médecin si je ne
fais pas l’examen du patient en premier. Toujours est-il que lorsque je regarde Fabien, ce dernier me dit assez fort
pour que Bastien entende : « On ne veut pas savoir pourquoi vous n’avez pas eu le temps de la mettre à jour.
Votre boulot, peu importe les imprévus, c’est de nous la rendre à 18h pile. Pas d’excuse qui tienne ». Je le regarde
longtemps. Il ne me soutient donc pas du tout, alors qu’il était avec moi et qu’il a vu le temps que ça nous a pris. Je
trouve que c’est injuste. Bastien n’est pas content mais ça changerait tout si Fabien disait juste qu’il témoigne que
ça a été compliqué. Mais Fabien ne dit rien, il croit peut-être qu’il est formateur en se comportant de cette façon. Il
ne se rend pas compte que tout ce qu’il est, c’est injuste.

18h45 – Le staff est fini. Je vais enfin pouvoir rentrer chez moi. Je n’attends que ça. Je suis épuisée et il faut que je
travaille en rentrant, je dois apprendre mes cours, comme tout étudiant normal. Je vais aux vestiaires me changer
et je tombe sur ma co-externe de ce soir, venue récupérer sa bouteille d’eau. Elle me demande si ma journée s’est
bien passée, et je réponds que ça va. On peut se faire bien plus maltraiter que cela dans les services, et on peut
aussi être vraiment beaucoup mieux traités que cela, donc les seuls mots pour désigner ce qui n’est ni formidable
ni terrible qui me viennent à l’esprit à ce moment sont « ça va ». Je lui demande si de son côté elle n’appréhende
pas trop sa garde. On se comprend toutes les deux. Elle est de garde avec Bastien. Elle me répond qu’elle ne se
privera pas de lui dire quoi que ce soit s’il fait une remarque déplacée, mais qu’elle le trouve vraiment dérangeant.
Elle me dit que Bastien est allé chercher une amie à elle sur Facebook, regardait des photos de cette amie en maillot
de bain et avait même proposé à cette même fille de la raccompagner jusqu’à sa chambre de garde. De même, elle
m’explique qu’un autre de nos co-externe en stage pendant la même période que nous dans le service a été de
garde la semaine d’avant avec Bastien et qu’il a dû s’occuper des nouveaux patients strictement seul dans la
nuit, que Bastien est venu exactement deux minutes puis est reparti. Cet étudiant, ayant reçu des résultats de prises
de sang inquiétants au beau milieu de la nuit pendant que Bastien dormait alors que ses patients n’allaient pas
très bien,l’a appelé pour l’en informer puisqu’aucun membre de l’équipe infirmière n’osait le faire, et il s’est fait
gronder par Bastien qui était très énervé que l’étudiant le dérange pour « si peu ». Je suis écœurée en entendant
ça. Je lui dis que moi, je serai de garde dans deux jours, et que j’irai voir les secrétaires demain matin pour savoir si
Bastien sera de garde aussi ce jour-là ou pas. « Mais à quoi cela te servira de le savoir ? », me demande-t-elle alors.
« Je veux pouvoir me préparer psychologiquement » est ma réponse. Elle rit et me rassure en me disant que ce sera
Marion*, un autre médecin de réanimation, qui sera de garde en même temps que moi. Je suis soulagée. Marion,
c’est une femme, d’où mon soulagement, mais c’est malheureusement un médecin peu apprécié dans le
service. Elle est jeune mais elle est désagréable, elle parle mal aux équipes qui souvent se plaignent d’elle à la
cadre du service, et elle est assez méprisante et condescendante. Je n’apprécie pas non plus son comportement,
que je trouve parfois réellement infecte, mais je ne sais pas pourquoi, une part de moi l’apprécie quand même un
peu, sans doute parce que j’ai l’impression que son côté infecte trouve son explication dans un profond mal-être
et un manque poignant de confiance en elle, et non dans de la pure méchanceté. Ce n’excuse bien entendu pas son
comportement ni son mépris affiché et évident, mais elle, je sais qu’elle n’est pas méchante, elle est juste perdue
et paniquée tous les jours, parce qu’elle veut bien faire et qu’elle veut profondément que ses patients aillent mieux.
Parfois je me dis que ce côté « peste » est peut-être une protection qu’elle s’est mise parce qu’elle est trop sensible
pour ce milieu et qu’elle comprend avec détresse ce qui se passe autour d’elle, ce qui est normal et ce qui ne l’est
pas. Elle a juste choisi la mauvaise voie. Elle a choisi de ne pas se faire aimer par les équipes, alors qu’elle a le
potentiel pour être une belle personne. Bref, ce petit aparté « psycho » terminé, je suis ravie d’être de garde avec
elle. Je veux tout le monde, sauf Bastien. En m’avançant jusqu’à ma voiture, je me rends compte que ce n’est pas
non plus normal d’être soulagée à l’idée de ne pas être de garde avec un des médecins de ce service. Je m’installe
à la place du conducteur. J’attends quelques minutes, je souffle, et je démarre.

19h15 – Je suis arrivée chez moi. Je me fais rapidement à manger et je mange devant une série télé. Je dois faire
vite, il faudra ensuite que je file sous la douche et que je travaille mes cours. Mon stress grandit de jour en jour à
l’approche des contrôles continus. Ma journée est encore loin d’être finie. Et demain, je devrai y retourner.
J’attends samedi avec impatience, puisque je ne suis pas de garde ce week-end. J’ai le cerveau tellement occupé
par tout ce que j’ai vécu aujourd’hui, tout ce qui est anormal, et tout ce que je m’oblige à faire passer à la trappe
parce que je n’ai pas le temps de réfléchir sur le sujet, que j’en viens à avoir mal à la tête. Et surtout, je me sens
seule. Mon amoureux pense comme moi, mais on a peur de penser pareil parce qu’on auto-entretient cette pensée.
Vous savez, quand deux personnes sont souvent ensemble, elles peuvent se fourvoyer ensemble sans s’en rendre
compte. Donc voilà, je me sens seule dans ce problème qu’est ma vie d’étudiante en médecine, parce que j’ai
l’impression d’être la seule à si mal la vivre. Parfois, je vais sur Internet et je vois des gens qui vivent mal aussi ces
études, souvent parce qu’il leur arrive des choses bien plus graves que ce qui m’arrive à moi au cours d’une journée.
Je crois que l’accumulation des journées identiques en termes d’injustices et d’anormalités pèse sur mon
moral, mais ce n’est quand même pas aussi grave que ce que certains autres étudiants vivent. Alors je me sens
faible, je me sens incapable, je me sens anormale, je suis dans une spirale négative et j’y demeure. J’essaye de
repenser à mon précédent stage en oncologie, où l’humanité faisait foi dans le service, où j’avais envie d’aller
travailler, où on se souciait de savoir comment j’allais. Ce stage rempli d’émotions et de bienveillance me manque.
Mais y repenser n’est pas suffisant pour me faire sortir de mon tourbillon de troubles, y repenser ne m’aide pas et
je ne comprends pas pourquoi. Je déteste tellement me lamenter sur mon sort, j’ai envie de me faire violence.
Pourquoi suis-je si atteinte ? Pourquoi est-ce-que moi, je n’y arrive pas ? Je crois que je sais la vérité. La vérité c’est
qu’il n’y a pas de solution, la vérité c’est que je dois m’y faire, parce que ça a toujours été injuste comme milieu,
parce que tous les étudiants s’y font et que beaucoup d’entre eux ne trouvent pas anormal tout ce que je
dénonce, et parce que les services « justes »et « humains » sont tellement rares qu’on s’en souvient toujours.
Mais elle me paraît tellement injuste, cette vérité, tellement dure. Alors d’un coup, je décide de prendre mon
ordinateur et de raconter ma journée, parce que c’est ce que je fais toujours, quand ça ne va pas du tout.