Vous êtes sur la page 1sur 359

Bernadette Bensaude-Vincent

Isabelle Stengers

Histoire
de la chimie

Ouvrage publié avec le concours


du Centre National des Lettres

ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE
9 bis, rue Abel-Hovelacque
PARIS XIIIe
1993
/ / ,. /,_ .

DANS LA MÊME COLLECTION

Philippe BRETON, Histoire de l'informatique.


Louis de BROGLIE, Un itinéraire scientifique, textes réunis et
présentés par Georges Lochak.
Jean-Paul DELÉAGE, Histoire de l'écologie, une science de
l'homme et de la nature.
Patrice FLICHY, Une histoire de la communication moderne,
espace public et vie privée.
Gabriel GoHAU, Histoire de la géologie.
Jacques MoNOD, Pour une éthique de la connaissance, textes
réunis et présentés par Bernardino Fantini.
L 'Institut Pasteur, contributions à son histoire, sous la direction
de Michel MORANGE.
Joseph NEEDHAM, Dialogue des civilisations Chine-Occident.
Yvonne REBEYROL, Lucy et les siens, chroniques préhistoriques
(en coédition avec Le Monde).
Yvonne REBEYROL, La terre toujours recommencée, trente ans
de progrès dans les sciences de la terre (en coédition avec Le
Monde).
Yvonne REBEYROL, Tourbzflons et turbulences (en coédition
avec Le Monde).
Jean ROSTAND, Confidences d'un biologiste, textes réunis et
présentés par Jean-Louis Fischer.
Michel RouZÉ, Les Nobels scientifiques français.
Jean-Charles SoURNIA, Histoire de la médecine.

Si vous désirez être tenu r�gulièrement informé de nos parutions. il vous suffit d ·envoyer
vos nom et adresse aux Editions La Découverte, 9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013
Paris. Vous recevrez gratuitement notre bulletin trimestriel A La Découverte.

En application de la loi du I l mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement


ou partiellement, par photocopie ou tout autre moyen, le présent ouvrage sans auto­
risation de l'éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC, 3. rue
Hautefeuille, 75006 Paris).

© Éd irions La Découvcnc, Paris, 1992.


ISBN 2·7071-21<)2-4
Prologue

On admet souvent comme une évidence qu'il y a une his­


toire de la chimie, une histoire de la physique, une histoire pour
chaque science. Le partage du savoir en disciplines s'impose
comme s'il était une nécessité. Il nous semble tout naturel parce
que, dans le monde cloisonné des « matières » scolaires, façonné
à l 'image de la rigide classification d'Auguste Comte, on nous
a servi des sciences prédécoupées, enfermées dans un splendide
isolement.
Mais à trop se couler dans les évidences, on risque fon de pas­
ser à côté des problèmes essentiels, qui sont aussi souvent les
plus intéressants. A trop se mouler dans les cadres actuels, l'his­
torien des sciences a tendance à prendre pour acquis ce qui fut
durement conquis. Car les disciplines comme la physique et la
chimie n'ont pas existé de toute éternité, elles se sont consti­
tuées peu à peu et cela ne s'est pas fait sans histoires. La chi­
mie n'avait pas sa place dans les antiques programmes scolaires.
En revanche, elle se taille une bonne place vers le milieu du
xvm· siècle dans les académies, dans les universités et auprès du
public éclairé. Au XIX• siècle elle apparaît comme une science
de pointe, image même du progrès. Comment la chimie a-t-elle
conquis droit de cité ? Comment est-elle devenue science ?

Les historiens de la chimie

A cette question, la plupart des histoires de la chimie ont


apporté sensiblement la même réponse. La chimie est devenue
science en se dégageant de la gangue des savoir-faire archaïques
6 Histoire de la chimie

et des savoirs occultes. La rupture avec le passé obscur des tra­


ditions artisanales et de l' alchimie marque J'origine de son his­
toire. Sur la date de l 'événement qui fit rupture, les avis sont
partagés. Suivant les auteurs, leur culture ou leur pays d ' ori­
gine, on le situe au xvm• siècle en désignant Ernst Georg Stahl
(1660-1734) ou bien Antoine-Laurent Lavoisier (1743-1 794)
comme « père de la chimie moderne » ; d'autres préfèrent
remonter jusqu'au XVII' siècle et marquent volontiers le virage
avec Robert Boyle. Mais dans tous les cas, le récit du passé
s'organise autour d'un ou deux points fixes qui changent
J'allure de l 'histoire. Comme s'il fallait à tour prix exhiber « un
Galilée » ou << un Newton », on postule l ' existence d'un
moment fondateur à partir duquel la chimie, enfin révélée à
elle-même, n'a plus qu'à marcher droit pour développer son
potentiel scientifique et technique.
Aussi les histoires classiques de la chimie se partagent-elles
en deux périodes bien tranchées : un âge préscientifique, puis
l'âge scientifique. A dire vrai, cette vision offre les plus grands
avantages au narrateur. Elle autorise des récits hauts en couleur,
comme celui de Ferdinand Hoefer qui promenait ses lecteurs
dans des univers fortement constrastés [Hoefer, 1842-1843)*.
Frayant d'abord les chemins buissonniers des pratiques plus ou
moins magiques, des symboles hermétiques, de cultures exoti­
ques, il atteignait bientôt la voie triomphale du progrès, l'his­
toire « sérieuse », centrée sur des lois et découvertes expérimen­
tales, dont 1 ' accumulation engendrait tout naturellement une
foule d'applications industrielles ou agricoles plus bénéfiques
les unes que les autres au progrès de l'humanité.
Ce genre de saga paraît aujourd'hui un peu vieilli, daté, soli­
daire du profil hautain et serein qu'arborait la chimie au siè­
cle dernier. On y devine le vestige d'un temps où les chimistes
écrivaient eux-mêmes leur histoire. Il n'était pas rare, au XIX'
siècle, qu'un chimiste, faisant progresser l 'histoire par ses tra­
vaux et recherches, se fasse historien - parfois érudit - pour
affirmer l'identité de sa discipline et profller son image aux yeux
du public. Dans la grande tradition des histoires de la chimie
- de Thomas Thomson [1830-183 1 ) , Hermann Kopp ·

(1843-1847), Adolphe Wurtz [1869], Albert Ladenburg [1879).


Marcelin Berthelot [ 1890], Edward Thorpe [ 1902 ) , Pierre

• l.es références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin


d'ouvrage. p. 335 sq.
Prologue 7

Duhem (1902], Ida Freund (1904], jusqu�à Wilhelm Ostwald


( 1906] -, le récit du passé était en même temps le manifeste
d ' une science sûre d'elle-même, de son identité comme de ses
succès.
Des mises en récit de ce genre ont toujours cours aujourd'hui
- que l'on pense à François Jacob, à Richard Feynman, à Ilya
Prigogine. Mais en chimie, J'innovation présente n'appelle plus
un regain d'intérêt pour l 'histoire. Comme si le passé de la chi­
mie ne pouvait plus être réactivé par son présent. L'histoire de
la chimie est désormais écrite par des historiens professionnels,
et elle en son toute transformée. La découpe magistrale en deux
périodes - âge préscientifique et scientifique - n'a pas résisté
aux analyses minutieuses de textes et documents- cours, cor­
respondances, manuscrits, cahiers et instruments de laboratoire.
En passant au crible de la critique historique l' œuvre des savants
illustres comme celle des chimistes obscurs et anonymes, les his­
toriens des sciences ont décapé quelques clichés répandus dans
les histoires traditionnelles et les manuels de chimie. Finies les
certitudes tranquilles sur les origines de la chimie, sur sa date
de naissance, sur sa nature et sa philosophie. Les frontières sont
devenues plus floues, mobiles et perméables. Les paysages tout
en contrastes ont été singulièrement brouillés. L'historiographie
a cenes éclairé, enrichi, notre perception du local, mais en sacri­
fiant l'évolution globale de la chimie. Les grandes fresques his­
toriques semblent, sinon condamnées, du moins vouées à la
caricature.
Est-il bien raisonnable, dans ces conditions, de tenter de
reconstruire une vision d'ensemble de la discipline, depuis « les
temps les plus reculés » jusqu'à nos jours ? Reprendre ce genre
traditionnel, suivre l'émergence d'une discipline, n'est-ce pas
entretenir J' illusion qu'il existe quelque part dans la nature un
territoire bien délimité d'abord investi de ténébreuses spécu­
lations en attendant que viennent des savants éclairés pour
déchiffrer ses lois et son fonctionnement ? Comment raconter
une histoire dont les origines semblent plonger dans la nuit des
temps, dans les mythes les plus archaïques, et qui conduit
jusqu'à la jungle actuelle de molécules bizarres aux propriétés
inouïes, dans un univers de matériaux nouveaux, derniers cris
de la technologie ?
L'entreprise semble vouée à l'échec, étouffée dans J'œuf par
-
une vague déferlante de doutes et de questions de méthode.
Par où commencer ? La chimie naît-elle avec J'élaboration et
8 Histoire de la chimie

la transmission de savoirs pratiques ? Dans ce cas, il faut remon­


ter à la préhistoire, aux premiers hommes qui firent du feu, aux
premiers procédés de teinture, de fermentation, aux premiè­
res pharmacopées. Ou bien débute-t-elle avec les premiers élé­
ments de savoir raisonné ? Dans ce cas, il faut partir des
présocratiques et des philosophies de la matière qui tentèrent
de penser la substance et ses transformations. Avec l'articula­
tion emre expériences et théorie ? Alors c'est toute l'alchimie
qui s'avance. Ou faut-il s'en tenir à la chimie identifiée comme
science ? Et dans ce cas c'est le XVII' siècle qui s'impose comme
ongme.
La difficulté relative au commencement en laisse présager
bien d'autres pour la suite. Faut-il inclure dans la chimie l'his­
toire des mines, de la métallurgie, des teintures, des verres, des
cosmétiques, de la médecine ? Si l'on accepte au départ la défi­
nition courante aujourd'hui de la chimie comme la science des
transformations matérielles, on englobe alors dans une zone
« préhistoire » toutes ces populations d'alchimistes, parfumeurs,
métallurgistes, philosophes ou teinturiers qui ont consacré leur
vie à ce que nous désignons aujourd'hui comme transformations
de la matière. Mais si l'on refuse de juger le passé de la chi­
mie à partir du territoire qu'elle occupe aujourd'hui, alors se
pose la question de savoir qui seront les personnages de ce récit.
L'historien à chaque pas retombe sur la même difficulté à cer­
ner le sujet qu'il doit traiter.
En fait, devenu radical, le doute permet d'échapper au scep­
ticisme pour ouvrir le chemin d'une solution possible. Car tou­
tes les difficultés renvoient en écho à la même interrogation,
lancinante : qu'est-ce que la chimie ? Cela n'indique-t-il pas
précisément que la question de l'identité de la chimie peut con­
duire la narration ? Si, au lieu de dégager le passé enfoui d'une
science bien définie, dont l'identité ne fait pas problème, on
envisageait cette science comme le produit d'une histoire ; si
au lieu de dire que la chimie a une histoire, qu'on peut ou non
cultiver, on admettait qu'elle est une histoire, en marche ?
Cette histoire ressemblerait moins à la marche triomphale d'une
science sûre d 'elle-même qu'à une longue suite de péripéties
dans une science hantée par la question de sa nature. La chi­
mie est-elle science ou bien art ? Savoir discursif ou bien ensem­
ble plus ou moins cohérent de savoir-faire ? Forme-t-elle un
système autonome ou bien un corps de doctrines dont le cer­
veau, la raison, se trouve ailleurs ? Ce sont là des questions non
Prologue 9

d'abord d'historiens, mais de chimistes. Tour à tour servante,


maîtresse ou rivale de ses voisines, la physique et la biologie,
la chimie n'en finit pas de redéfinir son identité et sa place dans
1 'encyclopédie.

La question de l'identité

C'est donc la quête d'identité de la chimie que nous pro­


posons ici comme fil directeur de notre mise en récit. Car entre
toutes les sciences, la chimie présente, nous semble-t-il, une sin­
gularité qui concerne la définition de son territoire. Voici un
savoir aux multiples visages, aux ramifications innombrables
dans les profondeurs de la terre comme dans l 'espace, qui inté­
resse aussi bien l'agriculture, l 'industrie lourde et fine, que la
pharmacie . . . Voici une science qui traverse les frontières, entre
l 'inerte et le vivant, entre le microscopique et le macroscopi­
que. Comment assigner une identité à une science qui semble
partout et nulle part à la fois ? Cette question nous paraît con­
temporaine, mais avec d'autres mots, elle n'a jamais cessé de
se poser. La chimie a toujours été héritière d'un territoire dont
la multiplicité déborde toute définition a priori et impose donc
le défi d'une identité à construire. Parce que leurs concepts et
leurs méthodes formaient des nœuds ou des carrefours entre des
espaces hétérogènes, parce qu'ils tenaient des lieux stratégiques
mais disputés, les chimistes n'ont cessé de défendre l'autono­
mie et la rationalité spécifique de leur science.
Or, dans cette perpétuelle recherche d'identité, l'histoire est
loin d'être neutre. Voici une science terriblement vieille et jeune
cependant. Héritière des techniques les plus archaïques qui défi­
nissent l 'humanité, la chimie produit néanmoins des matériaux
ultramodernes. Comment gérer un tel passé tout en jouant la
carte de la modernité ? Depuis des siècles, les chimistes n'en
finissent pas de négocier leur passé, oscillant entre la tentation
d'en appeler à la tradition pour repousser les tentatives
d'annexion ou de liquider les arriérés comme un lourd passif
dont il faut se dégager pour devenir science. Jusqu'à leur silence
actuel ! Avec l'abandon des préoccupations historiennes chez
les chimistes du xx• siècle, on voit parfois fleurir des récits qui
présentent la chimie comme le lieu, par définition anonyme,
où se formule la réponse à des besoins immémoriaux : recher­
che de nouveaux matériaux, production de médicaments . . . , les
10 Histoire de la chimie

intérêts de la chimie se confondent avec ceux d'Homo sapiens.


l'histoire que nous allons raconter est donc déjà investie par
les interrogations des chimistes sur leur identité.
Aussi vaut-ilia peine de réactiver le genre traditionnel d'une
histoire de la chimie, par-delà les histoires locales - monogra­
phiques ou limitées à une période. Une fois postulé qu'il n'y
a pas d'essence intemporelle de la chimie, pas d'objet trans­
cendant qui se dévoilerait au fil des siècles, seule une histoire
globale, en longue durée, permet de comprendre toutes ces
aventures, intellectuelles ou industrielles, qui ont pour un
moment assigné à la chimie un visage, une identité. Réussites
ou échecs, ces expériences, prises dans leur ensemble, prennent
un sens nouveau et constituent la chimie comme un sujet his­
torique. De même que l'historien de la Méditerranée invente,
grâce à la durée, un espace à la fois physique et humain, inac­
cessible aux différents acteurs ou voyageurs, de même l 'histo­
rien de la chimie peut espérer dessiner un espace propre à la
chimie [Braudel, 1977).
Ce projet commande l'organisation générale de ce livre. Cha­
cune des cinq parties successives présente un profil différent de
la chimie, décline son identité à une époque donnée. la pre­
mière, qui tente de faire le point sur les origines, présentera
la variété polymorphe des pratiques artisanales et traditions cul­
turelles d'où est issu, au xvw siècle, le territoire dénommé chi­
mie dans la distribution du savoir. La deuxième partie, couvrant
tout le xvm· siècle, révèle une chimie conquérante qui, par
plusieurs voies, revendique la dignité et la légitimité d'une
science. La troisième partie présente le visage académique, pro­
fessionnel de la chimie du xrx· siècle. En nous promenant dans
quelques paysages industriels, du XIX· au xx· siècles, la qua­
trième partie livre un autre profil de la chimie dans le monde
de la production et du travail. Enfin, la cinquième partie pré­
sente une chimie au territoire progressivement démembré par
de multiples sous-disciplines, plus ou moins hybrides ou
autonomes.
A chacune des figures de la discipline correspond un profil
de chimiste. Les personnages mis en scène dans la première par­
tie sont des alchimistes, tout à la fois médecins, métallurgis­
tes, mystiques . . . , mais aussi des sceptiques, des rationalistes :
leur premier trait est la variété car la science qui les situe « à
son origine » n'a pas le pouvoir de leur conférer une identité
collective. Les chimistes évoqués dans la deuxième partie, gêné-
Prologue 11

ralement physiciens ou médecins par formation, sont, dans leur


majorité, soit des académiciens soit des démonstrateurs qui dif­
fusent le savoir par des expériences en public. La troisième partie
est envahie par les professeurs de chimie et la quatrième par
les chimistes-entrepreneurs, inventeurs heureux ou malheureux,
ou bien ingénieurs. La cinquième partie mène à un nouveau
type de métier, le chimiste de service, qui travaille hors les murs
et mobilise son expenise de chimiste dans différents secteurs de
recherche ou de production. Et plus s'accentue la diaspora des
chimistes, plus forte est la tentation d'identifier leur pratique
et leur science comme la réponse aux besoins immémoriaux
d'Homo sapiens.
A travers cette succession de profils de la chimie et des chi­
mistes, l'objectif est de cerner la position de la chimie dans
l 'ensemble du savoir et de la culture. Sa place dans la hiérar­
chie des sciences est toujours un enjeu de débat et, à chaque
époque, ses relations avec les disciplines voisines - sciences
physiques et sciences de la vie - sont renégociées. Nous ten­
terons de montrer que, dès le départ, la position de la chimie
dans la géographie du savoir se joue en conjuguant trois regis­
tres qu'il faut sans cesse articuler : des pratiques instrumenta­
les, des métiers, des institutions.
la chimie constitue son objet d'abord en relation avec un
ensemble d'opérations et de techniques instrumentales. Sans
ces procédures et leur évolution, il est impossible de comprendre
les doctrines de la chimie. Des pratiques instrumentales peu­
vent non seulement provoquer le renversement d'une doctrine,
mais elles modifient même les normes ou exigences d'explica­
tion. Nous verrons sur plusieurs exemples comment des procé­
dures expérimentales- recueillir, peser ou purifier - peuvent
faire évoluer les règles de démonstration et les critères de vali­
dation. Si la chimie du xrx· siècle illustre si bien les canons
d' une science positive, expérimentale, cela ne signifie pas
qu'elle a, comme on dit, trouvé sa voie, sa « vraie nature », mais
plutôt que les discours épistémologiques forgés par les chimis­
tes d'alors ont effectivement légitimé leurs pratiques expérimen­
tales. Pour un temps, du moins.
le statut de la chimie se définit également par le type de rela­
tion qu'entretiennent ceux qui se disent « chimistes », produc­
teurs d' une science autonome, et ceux qui - artisans, puis
industriels - transforment les modes de vie et de production.
Siècle après siècle, à travers diverses formulations, la question
12 Histoire de la chimie

des relations entre la science chimique et la chimie industrielle


est reposée. Pour les chimistes du xvm· siècle, la question du
statut de leur science est solidaire de la définition de ses rap­
ports avec les pratiques et savoir-faire des artisans hérités de la
tradition. Si la chimie a pu figurer, au XIX· siècle, comme
modèle de science utile, si elle cristallise aujourd'hui le malaise
relatif aux conséquences nuisibles des progrès techniques, c'est
parce qu'elle est précisément la niche où furent développées les
catégories de << pur » et « appliqué ».
La « scientificité • de la chimie se décide enfin au niveau des
institutions. L'invention de l'imprimerie, les règlements aca­
démiques portant sur les publications, la création de journaux
scientifiques, les conventions sur les noms, les écritures et les
unités de mesure jalonnent l 'histoire et creusent peu à peu le
fossé entre un savoir rétrospectivement jugé vulgaire ou bien
occulte et une science enfin établie comme académique, recon­
nue et prestigieuse. C'est dire que les moyens de publication,
de formation, de transmission et de popularisation ne sont pas
un volet annexe mais contribuent directement à l 'histoire des
doctrines chimiques.

Choix d 'objets

A travers la chimie, de quoi au juste fait-on l 'histoire ? Qui


seront les acteurs de ce récit ? Des chimistes ? Sans doute ! On
en verra défiler un certain nombre, certains obscurs, d'autres
illustres, mais toujours sélectionnés parce qu'ils ont dessiné ­
voire incarné - une identité de la chimie. Par leur pratique,
par leurs découvertes ou par leur enseignement, ils ont, à un
moment donné, transformé les perspectives, créé ou annulé des
Ïnterdits, autorisé ou condamné des espoirs, confirmé ou balayé
des promesses. Il ne s'agit pas de produire une galerie de por­
traits, montrant comment une suite de génies individuels a pu
contribuer à bâtir pierre par pierre l'édifice de la chimie
moderne. En évoquant les figures de Guillaume-François
Rouelle (1703-1770), de Claude-Louis Berthollet ( 1748- 1822),
d'Antoine-Laurent Lavoisier, de August Kekule Von Stradonitz
( 1 829-1896) ou de Frederick Soddy (1877-1956), on cherchera
à dégager, autant que leurs contributions positives, ce qu'ils
excluent ou laissent de côté, ce qu'ils ne peuvent comprendre,
ni penser. Car il s'agit avant tout de mettre en relief les pro-
Prologue 13

blèmes et les programmes sans lesquels leur travail, leurs ambi­


tions et leurs combats perdraient toute signification.
Va-t-on alors faire une histoire des doctrines, théories et con­
cepts ? Oui, car la chimie n'est pas seulement un ensemble de
recettes empiriques. Comme 1 'ont souligné ses plus ardents
défenseurs, elle se signale par la production de systèmes théo­
riques cohérents. Mais on s 'interdit ici de présenter un catalo­
gue de doctrines chimiques désincarnées, abstraites de leur
milieu.
Ni les chimistes ni les doctrines ne tiendront toutefois le pre­
mier rôle. A travers la figure de tel ou tel chimiste, c'est un col­
lectif que l'on cherche à dégager, défini non seulement par ses
ancrages institutionnels, mais aussi par sa participation à un cor­
pus théorique et par un ensemble de pratiques communes de
laboratoire et de langage qui traduisent en elles-mêmes le corps
à corps des chimistes avec la multiplicité des processus maté­
riels, J' invention des pouvoirs de dire et de prédire, la néces­
sité sans cesse reconduire d 'apprendre et de négocier. Ce qu'on
tente de mettre en avant comme véritable sujet de cette his­
toire, ce sont des pratiques d'investigation - stratégies de
recherche, outillages mentaux et expérimentaux - qui mobi­
lisent aussi bien des chimistes, des concepts et des doctrines que
des instruments de laboratoire, des matières, des processus, des
institutions, des cours et des crédits. Transmuter, atteindre les
principes des corps , expliquer par figures et mouvements, clas­
ser, nommer, analyser, substituer, synthétiser . . . On trouvera
ainsi dans les cinq parties successives une gamme, sinon com­
plète du moins variée, des pratiques de recherche qui ont orga­
nisé autour de projets ou de programmes le champ de la chimie.
En présentant ainsi des programmes ou traditions de recher­
che, on ne laissera pas croire qu'il existe à chaque époque un
consensus d 'opinions et une homogénéité des pratiques. La
situation se révèle plus complexe qu'on ne le laisse entendre
lorsqu'on parle, par exemple, de la victoire d'un paradigme sur
un autre par résorption des poches de résistance. Car la résis­
tance aux innovations conceptuelles, théoriques ou techniques
n'est pas un simple phénomène cl' inertie dont le temps aurait
finalement raison. Aucune théorie chimique ne s'est imposée
par soi, comme une lumière qui chasse les ténèbres. Derrière
chaque vérité, on découvre des mécanismes d' intéressement et
de mobilisation, des réseaux d'alliances et des processus de sélec­
tion. Ainsi l'histoire peut-elle redonner vie aux énoncés figés
14 Histoire de la chimie

en lois ou formules en découvrant le caractère foncièrement his­


torique des vérités qui constituent les piliers de la discipline.
Son fonctionnement actuel, ses succès comme ses crises, appa­
raissent alors comme la résultante de choix, d'une suite de déci­
sions datées qui ont normé pour un temps la recherche et la
pratique d'un ou plusieurs groupes.

En choisissant de construire les identités successives de la chi­


mie à partir des pratiques d' investigation, on a dû privilégier
la finalité cognitive de la chimie au détriment de ses finalités
productives. L'histoire technique et industrielle appanient pour­
tant à l 'aventure de la chimie. Elle constitue d'ailleurs un
domaine à pan entière, riche d'histoires techniques des procédés
ou d'histoires économiques des entreprises. Les unes situent le
moteur de l 'innovation dans les besoins, d 'autres dans les cap­
pons de production, les lois du marché, le génie des inventeurs,
voire le gér,ie des peuples . . . Ici aussi l'historiographie contem­
poraine, riche en controverses, privilégie les enchevêtrements
circonstanciels locaux là où dominaient les explications géné­
rales rassurantes. Cette mise en relief toujours plus fine des sin­
gularités de l'histoire technique et industrielle interdit bien sûr
toute mise en continuité narrative du type « chimie pure-chimie
appliquée », mais elle nous situe aussi face à un monde proli­
férant, où le problème d'identité que nous avons choisi comme
fil conducteur ne nous est plus d'aucun secours. Aussi nous con­
tenterons nous d'une incursion en ce domaine à seule fin de
rechercher ce qui est propre à la chimie.
La quatrième partie évoquera donc dans ses grandes lignes,
sans entrer dans de véritables analyses, l'évolution de la pro­
duction chimique depuis les activités anisanales d'extraction des
produits naturels jusqu'à la fabrication industrielle des produits
de remplacement qui forment aujourd'hui notre univers quo­
tidien. Il ne s'agit pas de présenter cette évolution et les proues­
ses techniques qu'elle implique en matière d 'innovation et de
contrôle des processus, comme une simple résultante des avan­
cées dans le domaine de la connaissance. Il s'agit pour nous de
montrer les relations qui existent entre le triomphe des chimistes
dans le monde agricole et industriel et le statut scientifique, cul­
turel et social de la chimie au XIX· et au xx· siècle.
«Tout étudiant de chimie, devant n'importe quel manuel,
devrait être conscient que, dans une de ces pages, peut-être dans
une seule ligne, une seule formule, un seul mot, son avenir est
Prologue 15

écrit en caractères indéchiffrables », [Levi, 1975, p . 267]. Cette


remarque d'un romancier-chimiste nous paraît de nature à gui­
der également nos pas dans la chimie industrielle. De même
que chaque chimiste lie sa carrière à une formule ou une molé­
cule, de même chaque industrie est pari sur une substance. Tra­
vail sur la matière, où la nature et les propriétés des substances
apparaîtront longtemps comme le déterminant des gestes et des
significations, l'industrie chimique se distingue des autres types
d'industrie par la prégnance de cette logique matérielle. A par­
tir des sels s'est organisée, au début du XIX' siècle, l'industrie
lourde qui produit la soude, l'acide sulfurique, le chlore, les
produits de base. Pour la chimie agricole, c'est l'azote qui est
l 'élément stratégique. Sur la structure du carbone se construit,
dans la seconde moitié du XIX' siècle, l'empire de la chimie
fine.
Si cette logique matérielle éclaire les épisodes majeurs dans
l 'expansion des industries chimiques au XIX' siècle, elle
n'épuise pas leur explication. Livrée à d'autres logiques, de ren­
tabilité ou de guerre, la chimie du xx· siècle brouillera les car­
tes toujours davantage. Les deux guerres mondiales mobilisent
toutes les troupes chimiques : chlore, azote, carbone. . . , et par
la suite la notion de matériau stratégique deviendra toujours
moins peninente. De même que la science chimique voit son
territoire peu à peu démembré et son identité menacée, de
même l'industrie chimique du xx· siècle tend à se disperser
dans tous les secteurs en se pliant à leur logique de production.
La chimie vécue par Primo Levi appanient sans doute au
passé depuis longtemps dépassé. Mais s'il est permis aux his­
toriens de fixer un instant un profil qui leur paraît caractéris­
tique, nous proposerons un arrêt sur cette image. Nouant les
destins d'un individu et d'une molécule, la chimie définit des
rappons très spécifiques entre l'homme et la matière : ni domi­
nation ni soumission, mais une perpétuelle négociation - par
alliances ou corps à corps - entre des singularités.
1

Des origines
1

L'héritage d'Alexandrie

Comment situer les origines de cette science que nous appe­


lons « chimie » ? Faut-il penser aux pratiques que nous défi­
nissons comme « chimiques » ? En ce cas, c'est à la préhistoire
qu'il faut remonter. On parle d'« âge du bronze », d'« âge du
fer ». Cette classification traditionnelle traduit d'abord, bien
sûr, le fait que les instruments métalliques ont mieux résisté
au temps que d 'autres artefacts. Néanmoins, nous avons tou­
tes les raisons de croire que les techniques métallurgiques ont
revêtu une grande signification pour ceux qui les ont
pratiquées 1• Il faut également évoquer les arts de la fermen­
tation, la fabrication des teintures, des colles, des savons, des
parfums, des médicaments, des baumes, des cosmétiques. L' ori­
gine des procédés que nous reconnaissons comme « chimiques »
se perd, comme on dit, dans la nuit des temps.

Doctrines

Faut-il nous référer aux doctrines que nous pourrions assimiler


à une chimie « préscientifique » ? Mais comment les identifier ?
S'il s'agit de repérer celles qui traitent des transformations de

1. Que parmi les grands dieux grecs. on trouve un dieu forgeron, Héphaïs­
tos, est d'autant plus remarquable que les Grecs classiques tenaient les pra­
tiques artisanales en piètre estime. Rappelons aussi que le cuivre et l'étain
(qui entrent dans le bronze) furent l'objet au cours du 11· et du l" millénaire
avant J.-C. d'un système d'échange commercial organisé impliquant la
majeure partie de l'Europe, notamment la Grèce, les régions transylvanien­
nes, l'Espagne. l'Angleterre, le Danemark, etc.
20 Histoire de la chimie

ce que nous appelons matière, le sujet explose. Depuis le


fameux énoncé de Thalès, « l'eau est le principe de toutes cho­
ses », jusqu'à la doctrine des éléments d'Aristote, les notions
qui ont hanté et hantent encore la chimie - principes, élé­
ments, atomes, problème de la différenciation, rapport entre
l'un et le multiple, devenir interprété comme transgression
éphémère d'un ordre statique ou comme résultante d'un ordre
conflictuel permanent - se formulent et se confrontent.
Que toute matière soit formée de quatre éléments unis par
1 'amour ou dissociés par la haine, comme le pensait Empédo­
cle, que dans toute chose soient contenues des semences en
quantité infinie et sans ressemblance les unes avec les autres,
comme le voulait Anaxagore, que les éléments eux-mêmes doi­
vent être compris à partir de 1 'association de qualités fondamen­
tales (l'eau, froide et humide, la terre, froide et sèche, l'air,
chaud et humide, le feu, chaud et sec), comme le soutenait
Aristote, s'agit-il de chimie ? La réponse est positive si l'on sou­
ligne que, parmi toutes les sciences, c'est la chimie qui a hérité
de ce style d 'explication se référant à un engendrement, à une
production du divers, explication « physique » au sens grec
(phusis signifie la nature comme puissance d'engendrement).
Et en ce cas, il faudra convenir que les sciences modernes ont
été bien mal nommées, c'est-à-dire que notre chimie est, bien
plus que notre physique héritière des problèmes des « physi­
ciens » antiques. Au XVIII' siècle, d'ailleurs, beaucoup de ceux
que nous nommons aujourd'hui « physiciens » auraient été
appelés mathématiciens ou mécaniciens. Les « physiciens »
d'alors étaient les praticiens des arts expérimentaux (électricité,
chaleur, mais aussi chimie, géologie, voire médecine). En revan­
che, la réponse devient négative si nous exigeons que le discours
« chimique » soit lié à une ambition pratique, visant à donner
sens à des transformations nouvelles, artificielles, de la matière.
De msme, peut-on voir dans les atomes antiques, de Démo­
crite, d'Epicure, ou de Lucrèce, les « précurseurs » de nos ato­
mes ? Oui, si l'on pense que les doctrines atomistes opposent
à la conception qualitative du devenir une conception de type
combinatoire, et que cette opposition réapparaîtra au cœur de
la chimie du XVII' siècle. Non, à nouveau, si l'on demande aux
atomes antiques comment ils guidaient, contraignaient, inspi­
raient les pratiques de ceux qui œuvraient la matière. Éléments,
principes et atomes nous accompagneront dans toute l ' histoire
de la chimie, mais ne signalent pas un « même », une conti-
Des origines 21

nuité conceptuelle à laquelle l'histoire de la chimie serait sou­


mise. En revanche, la reprise de ces termes ne sera pas arbi­
traire : ils désignent une tension entre les différentes stratégies
d'explication des qualités et de leurs transformations qui cons­
tituera un problème insistant, dont l'histoire de la chimie ne
cessera, jusqu'au xx• siècle, de réinventer le sens.
Faut-il alors nous retourner vers ces pratiques et ces doctri­
nes qui se nomment « chimiques � et se situent elles-mêmes
dans une histoire spécifique ? En ce cas, la question des origi­
nes se confond avec la dénomination même de la science
moderne : « chimie » dériverait dl!. mot égyptien « noir », qui
lui-même désigne la terre noire d'Egypte [Moore, 1939, Wojt­
kowiak, 1988] ; d'autres [Carusi, 1990] prétendent que le
même mot dérive du verbe gres chéo, qui signifie verser un
liquide, ou couler un métal. Etymologie grecque ou égyp­
tienne ? La question ne peut être tranchée car c'est vers Alexan­
drie qu'elle nous renvoie, vers la grande cité hellénistique où
s'invente la notion d'héritage et où la question des origines que
nous posons fait déjà l'objet non seulement de légendes, mais
aussi de spéculations et de discussions.

Le corpus alexandrin

Alexandrie, point de rencontre et de recréation des traditions


grecques - pythagoricienne, platonicienne, stoïcienne -,
égyptiennes et orientales - gnosticisme -, héritière d'un passé
dont elle se veut mémoire, est à l'origine de la spécificité de
cette « chimie » que nous nommons alchimie. Sa formidable
richesse, la puissance de ses métaphores et de ses analogies han­
tent encore sinon nos idées, du moins notre langage.
C'est à Alexandrie, carrefour culturel et commercial, que naît
la « chimie » comme savoir et pratique voués à retrouver un
héritage, à déchiffrer, à reconstituer, à transmettre une science
perdue. Certains textes, tels les papyri de Leyden et de Stock­
holm, retrouvés dans une tombe de Thèbes, témoignent cer­
tes d'une transmission de recettes artisanales, sans prétentions
philosophiques ou mystiques : on y trouve la description d'un
procédé explicitement reconnu comme frauduleux permettant
de donner à des métaux non précieux l'apparence de l'or ou
22 Histoire de la chimie

de l'argent 2 . En revanche, le Pseudo-Démocrite 3, le plus ancien


des auteurs cités dans les fragments survivants du corpus alexan­
drin (rassemblés à l'époque byzantine), aurait été l'auteur d'un
Choses physiques et mystiques qui associait des recettes pour
les teintures et pour la fabrication de 1 'or et de 1 'argent à des
explications inspirées par la théorie grecque des éléments et à
l'astrologie, le tout agrémenté d'aphorismes qui devaient deve­
nir l 'objet de spéculations multiples pendant les siècles à venir.
Les alchimistes hellénistiques définissent, à la manière gnos­
tique, la connaissance comme menant au salut. Ils}e présen­
tent comme les héritiers des secrets de l'ancienne Egypte, du
savoir divin d'Hermès Trismégiste 4• Furent-ils héritiers de tra­
ditions chinoises et indiennes ? En tout état de cause, si bien
des thèmes sont communs - notamment l'association de l'inté­
rêt pour les métaux avec des thèmes mystiques, renvoyant au
taoïsme pour les Chinois, au tantrisme pour les Indiens -, les
différences sont imponantes. Ainsi pour les Chinois, dès le VIII•
siècle avant).-C., c'est le secret de l'immortalité qui définit la
quête, et l'intérêt pour l'or, inaltérable et donc immortel, lui
est subordonné. Les alchimistes chinois créent ce que nous
appellerons des élixirs, à base de mercure, de soufre, d'arsenic,
et s'attachent, sans trop de succès, à en atténuer les dangers.
Joseph Needham a fait la liste des empereurs dont on peut pen­
ser qu'ils sont morts d'empoisonnement par élixir [Needham,
1970). L'alchimie chinoise disparut avec la montée du boud­
dhisme. Quant aux alchimistes indiens, s'ils fabriquèrent de
l'or, ils n'y attachèrent que peu d'importance. Leur but n'était
pas de « guérir » les métaux, mais de les « ruer » (de les corro­
der) pour en faire des remèdes.
L'ensemble du corpus alexandrin survivant , dont 1 'auteur le
mieux représenté est Zosime {Iv• siècle après).-C., c'est-à-dire

2. La description de ce procédé, même si elle ne recoun pas à un langage


allégorique, est néanmoins impénétrable : secret de fabrication ou référen­
ces techniques trop différentes des nôtres ?
3. Identifié comme Bolos de Mende, qui, pour ccnains, vécut vers 200 ans
avant ).-C. et pour d'autres entre le l" et le Il' siècle après J.-C.
4. Des récipients fermés hermétiquement aux doctrines secrètes et aux lan­
gages difficiles, la référence à Hermès Trismégiste habite notre langage. Her­
mès Trismégiste dérive sans doute de Thot, le dieu égyptien inventeur de
l'écriture, dont l'équivalent grec désigné fut Hermès. Il marque bien la sup­
pression gnostique des distinctions emre religion et science : il est la source
originelle d'un savoir secret sur la création, dont la conquête, ou le déchif­
frement, peut être identifiée à une voie de salut.
Des ongznes 23

la fin de la période hellénistique), va constituer le véritable code


de l'histoire qui suit, les références majeures de l 'alchimie tra­
ditionnelle. Y figurent les « auteurs » mythiques de l 'alchimie
(Marie la Juive, Agathodaimon, Cléopâtre), l'association, à
laquelle nous identifions l'alchimie, entre procédés, symbolisme
mystique, doctrine cosmogonique, mais aussi la description de
procédés (distillation, sublimation, filtration, dissolution, cal­
cination, coupellation) qui créent une continuité pratique entre
alchimie et chimie.
Zosime distingue les « corps » des « esprits », que l'on peut
extraire des corps ou lier à des corps. Il décrit la séquence des
couleurs qui doit traduire le succès d'une opération, usuelle­
ment le noir, le blanc, le jaune et le pourpre. Il affirme pos­
séder ce qui deviendra l ' élixir5, ou la pierre philosophale, la
« teinture » capable d'accomplir instantanément ce à quoi
œuvrent les alchimistes : la production d'or, c'est-à-dire l 'ano­
blissement, ou la rectification (guérison) des métaux « vils » ou
« malades », et il note en passant que sa teinture pourrait aussi
bien « rectifier » les maladies humaines. Ce que, d'après la tra­
duction latine, nous appelons « transmuter » se disait chez
Zosime baptizein, c' est-à-dire plonger, comme on plonge un
tissu dans la teinture. Cela peut signifier que l'or se définis­
sait d'abord par son jaune brillant, qualité qui, sans doute, pou­
vait intéresser le bijoutier malhonnête. Au Moyen Age, la
réponse à la question « qu'est-ce que l'or ? » impliquera des
épreuves beaucoup plus exigeantes, et notamment l 'absence de
corrosion par exposition à l'air, la résistance à la coupellation
(on fait fondre l'or sur une coupelle d'os et on souffle de l'air
sur la surface, ce qui oxyderait le plomb s'il était présent) et
à la cémentation (on chauffe l'or avec une pâte corrosive, con­
tenant du vitriol et du sel ammoniaque, et il ne doit subir
aucune corrosion). Le terme « teinture » continuera néanmoins
d'être employé.

5. Élixir vient de l'arabe, af.exir, tomme beaucoup d autres termes


'

- alchimie, alcool, alambic, alcali, camphre, talc, marra, etc. D'après CROS­
LAND [ 1978, 57), les mots arabes ont été maintenus par les traducteurs qui
hésitaient sur leur signification exacte.
2

De 1 ' alchimie arabe


à 1' alchimie chrétienne

Selon le savant Ibn al-Nadim (x· siècle), les premiers textes


traduits du grec en arabe furent des textes alchimiques. Ces tra­
ductions commencent sans doute au cours du VIII' siècle, à
Damas puis à Bagdad, et c'est grâce à elles que nous avons con­
naissance du corpus alexandrin. Dès la même époque débutent
les travaux des alchimistes arabes. Jabir ibn-Hayyan, le premier
d'entre eux, peut être un nom fictif, car on ne sait rien de lui
à pan l'énorme corpus de textes rassemblés sous son nom. Ce
corpus ira d'ailleurs en augmentant car beaucoup d'auteurs
médiévaux mettront leurs propres écrits sous le nom de
« Geber », version européenne de ]a bir. Al-Razi, qui vécut de

864 à 925 , est le premier alchimiste dont l'œuvre et la vie aient


été décrites par des auteurs fiables.

Chimistes et alchimistes arabes

Comment comprendre la reprise de la question « alchimi­


que » dans le monde arabe ? Il est de tradition, depuis que la
chimie s'oppose à l'alchimie, d'identifier l'alchimie à une doc­
trine erronée, qui devait être abandonnée pour que la chimie
moderne, vraiment scientifique, devînt possible. Pouvons-nous
cependant utiliser le caractère pour nous « erroné » de la doc­
trine alchimique afin d'identifier les développements, les inno­
vations, les problèmes que cette doctrine aurait rendus
impossibles ? La question se pose d'autant plus que nous con­
naissons mieux le monde arabe que la civilisation d'Alexandrie.
Aussi pouvons-nous mieux mesurer la vitalité des « techniques
Des origines 25

laïques » qui s'y développent à la même époque. Cause ou


effet ? Le « rêve » alchimique a-t-il eu des « retombées » tech­
niques, au sens où, par exemple, l 'envoi des hommes sur la
Lune a suscité des innovations reprises dans la vie « laïque »,
c'est-à-dire terrestre ? Ou bien les Arabes se sont-ils intéressés
à la tradition alchimique par intérêt pour les « techniques chi­
miques » au sens large ? Auquel cas, l'alchimie se distingue­
rait assez artificiellement - pour nous comme pour les penseurs
arabes qui en discuteront le bien-fondé - d'un continuum de
pratiques dont nous devons reconnaître la fécondité.
En tout état de cause, la « chimie » arabe perfectionne les arts
de la distillation et de l 'extraction par graisses (essences parfu­
mées), de la fabrication du savon, des alliages métalliques (les
fameuses épées de Tolède), et de la médecine pharmaceutique.
Verrerie, teinture, fabrication de papier, encres colorées, ces
industries participent à la civilisation raffinée et savante du
monde musulman. Des dispositifs nouveaux ou améliorés sont
inventés : le « bain-marie » (de Marie la Juive, l'un des auteurs
apocryphes de la. tradition alexandrine), les bains par air chaud,
les creusets perforés permettant la séparation par fusion, les dif­
férentes cornues de distillation, de sublimation, etc. Les opé­
rations sont décrites avec soin et précision, les quantités de
réactif et leur degré de pureté sont déterminés, les indices pré­
cisant le moment adéquat pour les différentes étapes sont indi­
qués. Bref, qu'il s'agisse de chimie laïque ou d 'alchimie, les
savants arabes se consacrent à la production et à la transmission
d'un savoir pratique reproductible.
D'un auteur à l'autre, la classification des substances est varia­
ble, mais elle renvoie généralement aux épreuves que les corps
peuvent subir ou aux procédés que l'on peut leur appliquer.
« Épreuve » doit s'entendre ici au double sens, expérimental et
moral : l'or est noble parce qu'il résiste au feu, à l'humidité,
à l 'enfouissement sous terre. Le camphre, comme le soufre,
l 'arsenic, le mercure et l'ammoniac, font partie des « esprits »
car ils sont volatils. Le verre se range parmi les métaux parce
qu'il est, comme eux, susceptible de fusion. Et puisque les sept
métaux connus - l'or, l 'argent, le fer, le cuivre, l'étain, le
plomb et le mercure - sont caractérisés par leur capacité à être
fondus, on définit ce qui fait qu'un métal est métal par réfé­
rence au seul métal liquide à nos températures, le mercure, ou
vif-argent. Mais le « mercure commun » diffère du « principe
26 Histoire de la chimie

mercure :&, froid et humide. Comme tous les autres métaux, il


fait intervenir un autre « principe », chaud et sec, le soufre.
Quant au grand œuvre, à la transmutation de métaux vils en
or, il se réfère à l'autorité des savants d'Alexandrie, supposée
elle-même héritière de savoirs plus anciens. Dans l'islam mono­
théiste, Hermès n'est plus un dieu, mais un sage, voire un pro­
phète. Mais dès le x• siècle, la possibilité de la transmutation
fait l'objet de débats et controverses. Pour Avicenne (980-1037),
la taxonomie commande : les différents métaux, appartenant
à des espèces distinctes, ont des formes distinctes et l'an humain
ne peut les transformer les uns dans les autres. La classification
par espèces, qui permet de nommer et d 'ordonner, pose des
limites que le pouvoir des hommes ne peut enfreindre. Du
point de vue alchimiste, en revanche, le pouvoir revient au
temps, et l'ordre est avant tout temporel. Les métaux se for­
ment et maturent lentement dans les entrailles de la terre, et
c'est dans cette perspective dynamique que s'inscrit l'œuvre
alchimique. Travail sur le temps, travail qui prend du temps.
Les opérations alchimiques sont longues, elles se comptent en
jours plutôt qu'en heures, mais il s'agit de reproduire en labo­
ratoire, dans la « matrice artificielle » que constitue un alam­
bic hermétiquement clos, un processus qui, dans la nature, se
compte en siècles.

Le monde chrétien

Travail sur le temps, mais aussi travail sur un héritage qui


se perd dans la nuit des temps. Déjà dans le monde islamique,
la complexité allégorique des écrits alchimiques et l'impossibilité
de savoir si un auteur comprend ce qu'il écrit ou s'il répète obs­
curément un texte qui lui est obscur, firent des alchimistes la
cible de critiques et de moqueries. Lorsque le corpus alchimi­
que fut traduit en latin, vers le milieu du xn· siècle, par des
savants chrétiens partagés entre le noble désir de mieux com­
battre l'ennemi infidèle et la curiosité dévorante pour leurs
savoirs, l'alchimie était une science reconnue mais controver­
sée. Les adversaires chrétiens de l 'alchimie n'eurent pas à inven­
ter leurs arguments polémiques parce qu'ils avaient déjà été
avancés dans la tradition arabe. En revanche, les enjeux intel­
lectuels, politiques et théologiques de la doctrine alchimique,
qui met en scène les relations entre les pouvoirs humains, les
Des origines 27

devenirs de la matière et les secrets de la création et du salut,


gagnèrent sans doute une nouvelle intensité dans le monde
chrétien. Car l'alchimie allait s'inscrire dans un monde en crise,
où le développement des centres urbains et des activités intel­
lectuelles, commerciales et artisanales, déstabilisait les distinc­
tions entre savoirs païens et savoirs révélés, entre recherche du
salut et pratiques productives, entre foi et raison.
Charles Morazé souligne, dans Les Origines sacrées des scien­
ces modernes, le rôle joué dans l 'invention des nouveaux enjeux
de l 'alchimie par les ordres mineurs nouvellement créés, domi­
nicains et surtout franciscains. Les dominicains Albert le Grand
(1 193-1280), Vincent de Beauvais (?-1264) et Thomas d'Aquin
(1228-1274) écrivent sur l'alchimie (Thomas tient la transmu­
tation pour une vérité démontrée). Quant aux préoccupations
alchimiques des franciscains Roger Bacon (1214-1294) et Arnaud
de Villeneuve (1235-1313), comme aussi de Raymond Lulle
(1235-1 3 1 5), mystique proche des franciscains, elles ne peuvent
être séparées des questions théologiques (divin présent dans le
moindre être de la nature), politiques (dignité des pauvres et
du travail manuel), logiques (nominalisme ami-aristotélicien),
pratiques (purification, macération, rectification), qui toutes tra­
duisent une mise en question de l'opposition entre les préoc­
cupations d'ici-bas et l 'ordre du salut [Colnort-Bodet, 1986].
L'imagerie de l'alchimie chrétienne est bien connue. Saint
Georges terrassant le dragon, un roi et une reine entrant dans
un bain sous la menace d'une épée nue brandie par un soldat,
un loup dévorant un roi mon, la chute de Troie et la mon de
Priam, Mercure âgé mijotant dans un bain jusqu'à ce que
l'esprit, une colombe blanche, s'en échappe : chacune de ces
représentations est dense de références théologiques, mystiques,
mythiques, astrologiques, opérationnelles [Morazé, 1986]. Le
soldat est le solvant qui forcera les deux substances, le roi-soufre
et la reine-mercure, à entrer en réaction ; la mon de Priam est
la dissolution ou la fusion d'un composé ; le dragon herméti­
que, épreuve sur le chemin de l 'alchimiste, contre-force s'oppo­
sant à l'œuvre, garde la grotte où se trouve la Quintessence ;
le loup est 1' antimoine dévorant 1 'or avant que le feu purifi­
cateur régénère un roi vivant, actif, « philosophique », etc. Ces
références s'enrichissent de thèmes propres à l'Occident chré­
tien. Toutes les ressources du christianisme furent engagées dans
l 'invention d'une alchimie chrétienne pourtant officiellement
28 Histoire de la chimie

condamnée par les autorités ecclésiastiques : le mystère de la


Trinité et celui de la rédemption, la conception de l 'Enfant
Dieu par Marie, la passion du Christ, la quête du Graal , les
épreuves - contrition, mortification, purification - qui mar­
quent le chemin du salut, les multiples registres où peut jouer
l'esprit, depuis l'Esprit-Saint, dont le signe est la colombe,
jusqu'à l 'esprit de sel.
Au début du xrv· siècle, avec Raymond Lulle notamment, le
symbolisme alchimique commence à s'élaborer également sous
forme de représentations géométriques : les quatre éléments
d'Aristote, les quatre qualités, les opérations successives du
grand œuvre, les différents métaux, esprits et sels, s'organisent
en rectangles, triangles, étoiles, cercles, qui permettent de pen­
ser leurs rapports et de découvrir les secrets de leurs nombres.

La question d'évaluation

L'alchimie chrétienne, comme l 'alchimie arabe, suscite irré­


pressiblement la question de l'évaluation. La première difficulté
est de savoir qui était 1 ' alchimiste médiéval. Il faut souligner,
avec les historiens contemporains de l'alchimie 1 , la nécessité de
ne pas comprendre l'alchimie médiévale sur le modèle, mieux
connu, de l'alchimie tardive, c'est-à-dire de l 'alchimie qui
coexiste avec d'autres entreprises revendiquant une rationalité
qui nous paraît plus moderne. Le travail de l 'alchimiste médié­
val peut susciter le scepticisme des lettrés, qui partagent l'opi­
nion d'Avicenne. Albert le Grand, par exemple, docteur
universel, pratiqua l'alchimie, mais mit en doute la qualité de
l'or produit p ar les alchimistes : le seul alchimiste, c'est la
nature. Mais il n'opposait pas l 'alchimie à « une autre chimie »
qui se dirait rationnelle.
Qui est l'alchimiste médiéval ? La distinction entre celui dont
nous dirions qu'il est un artisan-chimiste ou un faussaire, un
chercheur lucide et méthodique, un érudit curieux, un illuminé
ou un mystique, est difficile à faire. L'alchimie forme un con­
tinuum, et la plupart des auteurs restent humblement
anonymes.

1 . Voir, par exemple, HALLEUX [ 1 989]. Halleux précise que lorsqu'un


alchimiste médiéval attribue à la practica la fonction de « certifier • la theo·
ria, il s'agit en fait de certifier que l 'alchimiste interprète a bien compris la
théorie de l'auteur. Cette référence à l'auteur-autorité est chose courante au
Moyen Age et n'est pas propre aux alchimistes.
Des origines 29

C'est seulement à partir du XVI· siècle, avec John Dee ou


Michel Maier, que le continuum se différencie. Le personnage
de 1 'alchimiste devient reconnaissable et on lui attribue des liens
inquiétants avec des sociétés tout à la fois secrètes et fascinan­
tes tels les fameux Rose-Croix, célébrés par Umberto Eco dans
Le Pendule de Foucault. L'image moderne familière de
l 'alchimie-science occulte, opposée aux sciences exactes et sans
âme, est le produit de cette différenciation. Elle transforme le
thème du secret - on ne peut confier à n'importe qui un
savoir-pouvoir qui serait dangereux entre des mains indignes ­
en référence à un savoir intrinsèquement mystérieux, nécessi­
tant une initiation. L'argument, tout aussi familier, selon lequel
seul peut réaliser le grand œuvre l'homme purifié, ayant tra­
versé les épreuves qui lui en confèrent la capacité éthique, est
lui aussi moderne. Un tel argument n'avait pas grand sens lors­
que l 'alchimiste médiéval avait affaire au testator qui, au nom
de son bailleur de fonds, mettait à l'épreuve ce qu'il préten­
dait être de l'or. Il prend sens lorsque l'alchimiste doit faire face
à un collectif sceptique exigeant qu'il démontre le caractère
reproductible de ses techniques.
Mais la question de l'évaluation crée un autre piège. Lors­
que l'on s'en tient à une histoire orientée vers la chimie
moderne, l'évaluation du passé se fait sur le mode du << mal­
gré ». Malgré leur fausse croyance en la possibilité de la trans­
mutation et en l'existence d'un savoir caché, les alchimistes ont
perfectionné des techniques qui seront celles de la chimie
moderne. Ils ont appris à produire des acides (menstrues) tou­
jours plus puissants. Alors que les Arabes n'avaient que des aci­
des faibles, des solutions de sels corrosifs, les alchimistes
européens ont, à partir du XIV' siècle, appris à préparer et à
condenser les acides fons : d'abord l 'acide nitrique - aqua for­
tis ou esprit de nitre -, puis l'acide chlorhydrique - esprit
de sel -, ensuite l'acide sulfurique - esprit de vitriol ou, s'il
est concentré, huile de vitriol - jusqu'à l'eau régale (mélange
d'acides chlorhydrique et nitrique) qui dissout même l'or. Et
les acides, instruments puissants, leur ont permis de produire
et de caractériser des sels toujours plus variés, et des « esprits » ,
parties spirituelles du corps que la distillation permet de sépa­
rer, toujours plus nombreux. Enfin, les alchimistes, et les tes­
tatares qui mettaient à l'épreuve l'or proposé par les alchimistes
à leurs bailleurs de fonds, ont créé une relation toujours plus
exigeante entre l'identité d'un corps et les épreuves qu'il est
30 Histoire de la chimie

susceptible de subir. Ils ont, ce faisant, développé les pratiques


qui confèrent une identité opérationnelle aux substances, axée
sur la différence entre les propriétés secondaires (que l'on peut
imiter, c'est-à-dire qui ne qualifient pas la substance) et les pro­
priétés que l'on pourrait dire intrinsèques. En d'autres termes,
c malgré • leurs fausses croyances, il faut reconnaître que les

alchimistes ont préparé le terrain aux pratiques modernes qui


devaient sonner le glas de l'alchimie.
Mais ce « terrain • est-il seulement celui de la chimie ? Char­
les Morazé souligne certains effets possibles des schémas géo­
métriques des alchimistes : la quintessence, mise au centre d'un
schéma articulant les quatre éléments, moteur de leurs trans­
formations, implique la possibilité d'un passage entre les qua­
lités qu'Aristote pensait contradictoires (Morazé, 1986, p. 222,
p. 268-269, p . 290-291). Entre le froid et le chaud, entre
l'humide et le sec, il n'y aurait pas alors d'opposition logique,
mais différence quantitative sujette à mesures et opérations.
L'alchimie serait ainsi partie prenante du chemin conceptuel qui
mène de la science d'Aristote aux sciences expérimentales, sou­
mettant la qualité à la mesure.
D'autre pan, l'évaluation de ce que l'alchimie « préparerait
malgré elle • nous renvoie à notre propre pratique du temps.
Il s'agit, comme c'est souvent le cas avec le Moyen Age, de sanc­
tionner en fonction du futur, de séparer ce qui, précieux, sera
conservé de ce qui n'est plus alors que déchet. Mais qu'en est-il
de cette pratique du temps ? Si l'on rappelle que le mode de
jugement par séparation et par purification renvoie lui-même
à une procédure alchimique, si l'on évoque des expressions où
nous parlons de l'esprit d'une œuvre, de l 'essence à extraire
d'un texte, de la progression (progrès ?) par séparation, par
maturation, par purification, de la valeur corrosive d'une pen­
sée, d'un mot d ' esprit, ou encore des épreuves qu'une pensée
doit subir pour démontrer sa valeur, les choses se compliquent.
Il ne s'agit pas seulement de métaphores, mais de la pratique
même des idées et de l'intellect. Le lien tissé par l'alchimie
entre temps et valeur, nous l'avons abandonné aujourd'hui en
ce qui concerne les transformations matérielles (où la valeur se
dit désormais rareté), mais non pas en ce qui concerne la « vie
de l'esprit •· Comment évaluer le sens et l'importance de cette
c alchimie de la pensée » qui nous mène de manière irrépres­

sible à placer nos productions intellectuelles sous les signes mul-


Des ongines 31

tiples du temps, qui juge, sépare, purifie, mature, enrichit,


rectifie ?
Quant à la seconde dimension temporelle de l'alchimie, à la
recherche d'un secret ancien qui l'habite, elle aussi nous ren­
voie à nos propres pratiques. La possibilité du grand œuvre fait
l'objet de mille témoignages. Est-il possible d'en douter ?
Quelle évidence pourra contrebalancer celle de la tradition ?
Dans quelle mesure cette tradition est-elle fiable ? Ces ques­
tions habitent noue idée de la critique rationnelle, mais ce sont
aussi des questions que l'alchimie suscite tout au long de son
histoire. Dès l 'origine, l'alchimie est assiégée par le doute quant
à la transmutation. Lieu de spéculation sur le possible et
l 'impossible, le réel et le fictif, enjeu de discussions où s'entre­
croisent l 'argument d'autorité et la preuve par la mise à
l'épreuve opérationnelle, elle suscite à la fois l 'invention et le
scepticisme, conjugue 1 'effort rationnel et la spéculation, et
nourrit l'idée d'un secret à découvrir dans la nature comme dans
les textes. Ce faisant, elle suppose une définition de l'intelli­
gence comme réponse à un défi, à une énigme à percer, à un
secret à déchiffrer. A l 'affût des traces, signes et signatures,
l'alchimie mobilise toutes les ressources de l 'esprit humain et
les applique aussi bien à la nature qu'aux textes. Loin de « pré­
parer malgré elle » l'innovation pratique, intellectuelle et affec­
tive que nous associons aux Temps modernes, ne doit-elle pas
alors être reconnue comme l'une de ses matrices ?
3
Une tradition en crise

En histoire des sciences, désormais, « crise » renvoie à l 'affron­


tement, décrit par Thomas Kuhn, entre deux schémas rivaux.
En première approximation, on peut penser que la « physique
moderne » est née d'un tel affrontement. C'est en tout cas sous
ce signe que Galilée a choisi de placer son œuvre.
Or, on ne trouve pas, dans l'histoire de la chimie, l 'équiva­
lent d' une « révolution galiléenne », d'un auteur qui non seu­
lement aurait prétendu faire la différence entre passé et futur,
mais qui aurait réussi, jusqu'à aujourd 'hui, à faire reconnaître
le bien-fondé de ses prétentions. L' identification de l 'alchimie
à une doctrine erronée devrait nous mener à penser que la ques­
tion de la possibilité de la transmutation - l'homme peut-il
faire en laboratoire ce qui s'accomplit dans les entrailles de la
terre ? - doit jouer un rôle décisif, critique au sens de sépa­
rateur, dans l 'histoire qui mène, pour nous, de l 'alchimie à la
chimie. Mais ce n'est pas le cas, comme nous le verrons. L'expli­
cation à donner aux transformations de la matière n'est pas non
plus un point crucial. Le grand chimiste Georg Ernst Stahl par­
lera, au début du XVIII· siècle, d'« affinités » en un sens que les
alchimistes, depuis Albert le Grand, n'auraient pas renié. Le
semblable attirant et s'unissant au semblable, la dissolution des
métaux par les acides, qui témoigne de leur affinité, traduit le
fait qu'ils partagent un même principe.

Modes de transmission

Nous proposons donc une hypothèse non kuhnienne : la dif­


férence entre ceux qui se disent respectivement chimistes et
Des origines 33

alchimistes renvoie d'abord à la question du statut du savoir


qu'ils construisent, et à son mode de transmission. Le rôle de
1 'imprimerie dans la mise en crise de la tradition alchimiste
serait alors crucial. L'époque est terminée des manuscrits que
l'auteur, humblement ou prudemment, mettait sous le nom
de Geber 0abir), et qui, non datés, rejoignaient la population
obscure et migrante des traductions, commentaires, interpré­
tations et descriptions de procédés nouveaux ou anciens.
L'imprimerie impose à l'auteur de s'annoncer tel, de prendre
position quant à la source de son autorité, de s'adresser à un
type de lecteurs, de s'inscrire dans un type d'histoire. L'impri­
merie transforme également le rapport à l'autorité. Les textes
anciens, dès lors qu'ils sont imprimés, deviennent accessibles,
peuvent être confrontés et mis en rivalité avec des auteurs
modernes, et ce pour un public élargi. « Par exemple, plus le
public lisant la langue vulgaire était vaste, plus on pouvait
exploiter des compétences scientifiques potentielles, et plus les
artisans étaient encouragés à révéler les secrets de leur métier
en imprimant des traités et en attirant la clientèle dans leurs
boutiques. Des échanges neufs et fructueux entre éditeurs et
lecteurs se créaient également avec la pénétration sociale de
l'alphabétisme. Lorsque les auteurs d'atlas et de flores se mirent
à inviter les lecteurs à leur adresser des commentaires sur le tracé
des côtes, ou des herbes et des graines séchées, une forme de
collecte de données se créa, à laquelle "chacun" pouvait appor­
ter sa contribution. • [Eisenstein, 1979, p. 283.] Galilée est
connu pour avoir opposé le verdict de l'expérience à l'autorité
d'Aristote. Mais au xvt•, puis au xvn· siècle, une multiplicité
d'auteurs revendiquent ce droit d'en appeler au « livre de la
nature • contre l'autorité savante. Et ce livre est ouvert à tous,
lettrés, curieux ou artisans.
La dissociation entre les notions d'auteur et d'autorité comme
aussi la possibilité de transmettre savoirs et procédés ont été,
bien plus que tel ou tel point de doctrine, un opérateur de dis­
crimination entre ceux que l'on pourra désormais appeler les
chimistes et ceux qui cultiveront le mystère alchimique. A la
transmission ésotérique s'opposera une entreprise didactique
s'adressant au public et non à des initiés. A la suite de Léonard
de Vinci, Bernard Palissy ( 15 10-1590), Benvenuto Cellini
(1500- 1571), Georg Bauer dit Agricola (1494- 1555) renoncent
au secret et tentent de décrire leurs procédés de manière pré­
cise et reproductible. On range usuellement ces œuvres sous la
34 Histoire de la chimie

catégorie de « chimie technique », ou « chimie pratique », parce


que leurs auteurs restent en dehors des querelles d'auteurs.
Somme de tous les procédés métallurgiques connus, le De re
metal/ica d'Agricola constituera pendant longtemps une réfé­
rence en la matière. Palissy et Cellini sont à la fois et indisso­
ciablement techniciens et artistes : les céramiques et les émaux
du premier, les colossales statues de bronze du second consti­
tuent l'aboutissement de recherches empiriques systématiques
visant non à la découverte de secrets passés, mais à la mise au
point de procédés nouveaux.
D'autres, tels John Dee, Michel Maier et Cornelius Agrippa,
qui, avant de mourir, dénoncera le caractère illusoire de tou­
tes les sciences « occultes » qu'il a pratiquées, accentueront la
dimension secrète, mystique, magique de l'alchimie. Mais le
secret a changé de sens dès lors qu'il ne se transmet plus seu­
lement par la voie en elle-même discrète des manuscrits copiés
et recopiés. Un réseau traditionnel se maintient, où des initiés
se communiquent des manuscrits ; les « vrais » alchimistes,
comme Newton, continuent à copier et à écrire sans objectif de
publication [voir Dobbs, 1975]. Mais une grande partie des
anciens manuscrits sont publiés comme aussi une floraison de
nouvelles œuvres. La littérature alchimique, imprimée, est donc
devenue publique comme toutes les autres, même si le public
est averti qu'il n ' y devra rien comprendre. Ses descriptions,
réputées impénétrables par le non-initié, sont devenues un
« secret public ». Ainsi, Ben Jonson, lorsqu'il prend pour cible
Michel Maier dans sa pièce célèbre, The Alchemist {1610), con­
naît parfaitement le vocabulaire et le style alchimiques.
La publicité des procédés alchimiques permet, bien sûr, à
n'importe qui, à un chimiste qui n'a pas fait l'effort d'entrer
dans le réseau et d'apprendre et s'est borné à acheter un livre,
de mettre à l'épreuve les procédés et de les dénoncer. C'est ici
que le thème de la relation entre la purification spirituelle de
l'alchimiste et son pouvoir matériel prend sa valeur stratégique :
il permet d'affirmer la dimension non reproductible par de vils
chimistes des résultats auxquels prétendent ces procédés. Les
alchimistes deviendront ainsi ce qu'ils sont aujourd'hui encore,
objets de fascination et de dérision.
Des ongznes 35

Révolutions

Le plus célèbre des chimistes du XVI' siècle est sans conteste


Paracelse, Theophrastus Bombastus von Hohenheîm (1493-
1541). Peut-il figurer parmi ces « mages alchimistes » ? Pour
Paracelse, tous ceux qui améliorent la nature, le boulanger qui
donne au grain la perfection du pain, le métallurgiste qui trans­
forme les minéraux en épées, le vigneron qui crée le vin à partir
du raisin, peuvent être appelés alchimistes. Alchimiste est Dieu
qui créa le monde, alchimiste est le corps qui digère et trans­
forme la nourriture en corps humain, le plus noble de tous les
corps. Alchimique aussi est la création d'un homoncule dans
un alambic à partir de liqueur spermatique. Alchimiste, plus
que tout autre, est le médecin capable de soigner les corps.
L'homme au centre de la création possède en lui la connaissance
des choses, mais cette connaissance ne pourra s'actualiser que
par 1 'expérience, grâce à la sympathie, l'attraction, 1' affinité,
entre ces choses et leur analogue en l'homme, et cette actuali­
sation n'aura lieu que par une grâce personnellement conférée
par Dieu au chercheur. Empirisme et mystique s'entre­
répondent [ Hannaway, 1975, p. 25-26).
Paracelse crée un phénomène de mode, une alchimie « popu­
laire », spectaculaire, publique, suscitant enthousiasme, passion,
controverses, hostilité. Il écrit en allemand, de manière provo­
cante, extravagante, pompeuse 1 , injurie les anciens, brûle en
public les livres d'Avicenne (manifestation propre à l'âge de
Luther, mais aussi . . . de l'imprimerie), déclare préférer la science
apprise auprès des humbles au cours de sa vie errante à celle
d'Aristote et des autres autorités qui s'enseignent à l'Univer­
sité. Il somme les médecins d'apprendre la « chimie », annonce
des remèdes miraculeux comme le sel de mercure grâce auquel
il traite avec succès la syphilis. Il diagnostique 1' origine externe
de certaines maladies, telle la « maladie des mineurs », la
silicose.
Même si Paracelse reprend, contre les quatre éléments d' Aris­
tote, les élements-principes de la tradition alchimique - le
mercure et le soufre, plus le sel qui est l'élément responsable

1 . Bombastic désigne en anglais un style boursouflé, extravagant, gran­


diloquent, emphatique. Et Paracelse signifie « au-delà de "· « supérieur à •.
Celsus, un médecin romain renommé.
36 Histoire de la chimie

de la solidité passive des choses 2 -, l'alchimie paracelsienne


n'est plus tournée vers la tradition mais s'affirme savoir conqué­
rant, « révolutionnaire ». Au-delà de la lutte acharnée entre la
médecine chimique, paracelsienne et la médecine galiénique
traditionnelle, Paracelse habitera la mémoire des chimistes [voir
Debus, 1992]. Au xvm• siècle encore, dans l'article « Chymie �
de l'Encyclopédie de Diderot, le chimiste Venel appelle de ses
vœux un « nouveau Paracelse :�>, qui rendrait � la chimie le rang
qu'elle mérite parmi les sciences.
le passage de l'alchimie à la chimie n'est donc pas marqué
par une rupture théorique, telle la fin de la croyance dans la
possibilité de la transmutation, ou l'abandon des références
alchimiques et mystiques. Paracelse peut être dit chimiste dans
la mesure où il oppose à l'autorité des doctrines ce qu'il con­
sidère être l'autorité de l'expérience, où il se vit lui-même
comme un innovateur appartenant à une histoire tournée vers
l'avenir. Au contraire, son critique, Andreas libavius prône un
retour à Aristote [voir Hannaway, 1975]. Dans son Alchemia,
parue en 1597, et consacrée à la critique de la chimie paracel­
sienne, libavius attaque les prétentions philosophico-mystiques
des paracelsiens, dénonce le caractère antireligieux, idolâtre,
satanique, des sectes paracelsiennes, et transforme la pratique
de la chimie en une simple illustration de la dialectique tradi­
tionnelle qui s'enseigne, au nom d'Aristote, dans les univer­
sités. Il oppose donc à la médecine chimique paracelsienne,
empirico-mystique, une chimie didactique, dont l'exposé est
organisé par définitions successives, chaque définition engen­
drant les suivantes par division dichotomique. le but de son
exposé est de classer l'ensemble des opérations de l'artisan dans
un tel schéma, mais ce schéma lui-même n'est pas organisateur.
Certaines activités synonymes sont distinguées, comme elles
étaient traditionnellement distinguées par les artisans.
Si libavius fait retour aux cadres scolastiques traditionnels,
il marque cependant le début d'une histoire, celle des tenta­
tives d'ordonner de manière rationnelle l'exposé des connais­
sances chimiques 3 . Hannaway souligne le pouvoir « auto-

2 . Pour Paracelse, lors d'une combustion, le mercure, élément actif.


s'échappe, le soufre assure la combustibilité, et le sel est ce qui reste, les
cendres.
3. ). CHRISTIE et]. GOLINSKI [ 1982] en ont fait la démonstration à partir
d'un manuscrit anonyme de la fin du XVII• siècle : ici les opérations sont
comprises à partir d ' un schéma qui met en avant la différence entre sépara-
Des ongmes 37

générateur » d'une telle stratégie didactique. Dès lors qu'une


première dichotomie existe, elle pose problème, et d'autres
s'attachent à résoudre ce problème. La mise en tableau est un
instrument qui suscite la confrontation entre une hypothèse
organisatrice et l'ensemble empirique des opérations tradition­
nelles. L'équivalent d'une telle procédure n'existe pas en physi­
que. Galilée, Newton et leurs successeurs ont conquis la libené
de « créer », ou de repérer, ce qui deviendra objet de leur théo­
rie, et de mettre en scène le pouvoir de leurs concepts. Cet équi­
valent n 'existe pas non plus en biologie, car le biologiste a
affaire à la diversité dense des vivants, mais non au labyrinthe
enchevêtré des opérations, des propriétés et des substances
auquel le chimiste est confronté. Ce que le chimiste sait à pro­
pos des corps et de leurs transformations ne peut être séparé
de ses pratiques, et celles-ci ne peuvent elles-mêmes être con­
çues comme logiquement déductibles d'une hypothèse théo­
rique bien fondée. Tout au contraire, le champ de la chimie
témoigne de la fécondité pratique de doctrines et d'hypothè­
ses abandonnées.

Inventions alchimiques

Féconde fut, entre les mains de Jean-Baptiste Van Helmont


( 1 577-1640), médecin chimiste, disciple de Paracelse, la doc­
trine alchimiste. Van Helmont adhère à la vision alchimiste
d'un processus de production des minéraux analogue à celui des
vivants, et il cherche à caractériser les germes de ce processus.
Mais, contrairement à ses prédécesseurs, il rejette la théorie des
éléments comme celle des principes, et fait de l'eau la substance
primordiale unique : un végétal n'est-il pas susceptible de se

rion (solution) et combinaison (coagulation). La solution, par laquelle un corps


est résolu en ses premiers principes, peut se faire soit par calcination (réduc­
tion du corps en une chaux), soit par extraction (séparation d'un corps entre
ses parties subtiles et ses parties grossières) ; et cette dernière ?.eut se faire
soit par voie ascendante, lorsque l'on recueille les parties subules (soit par
voie sèche, qui est la sublimation, soit par voie humide, qui implique l'usage
des menstrues), soit par voie descendante, lorsque l'on recueille les parties
lourdes (et ce, soit par voie chaude, soit par voie froide . . . ). L'opération
d'« exaltation », si importante dans la pensée alchimique puisqu'il s'agit de
conférer une activité plus intense au corps, avait été conservée par Libavius,
mais elle a maintenant disparu : elle n'a plus de sens dans une problémati­
que de séparation et de combinaison.
38 Histoire de la chimie

développer à partir d'eau seulement ? Mais, de même qu'il y


a deux sexes, il faut deux causes dans l'engendrement naturel
des corps minéraux et métalliques : l'eau et le « germe •, ou
« esprit séminal •· Ce germe responsable de l'engendrement des
formes des substances ne peut être identifié avec une quelcon­
que substance matérielle, fût-elle baptisée « esprit � par ces pré­
décesseurs. La question est de savoir par quels intermédiaires
matériels, par quels instruments, opère l'agent qu 'avait déjà
invoqué Paracelse, l'Archeus, qui confère leur forme et leur
unité aux corps naturels.
Cette doctrine inspire à Van Helmont la première étude de
ce que, après lui, nous nommons « gaz », qu'il distingue des
vapeurs aisément liquéfiables4 . Il identifie en paniculier le « gaz
sylvestre » {notre dioxyde de carbone), qui se dégage lorsqu'une
substance naturelle, douée de forme, est détruite par combus­
tion, lorsque de l'acide est versé sur du calcaire, et lors de la
fermentation, et il montre que ce gaz n'entretient pas la com­
bustion. En plein XVII• siècle, une doctrine alchimique a donc
inspiré une nouvelle pratique expérimentale, créatrice de nou­
veaux problèmes et de nouvelles techniques : l'équipement des
laboratoires va s'enrichir de « cloches » destinées à recueillir les
gaz dégagés par les réactions et à les identifier.
Au xvu· siècle encore, Johann Rudolph Glauber (16o4-1670)
et Joachim Becher ( 1635- 1682) poursuivent, eux aussi, une tra­
dition spéculative alchimique. Glauber nomme sai mirabile le
sulfate de sodium que, parmi bien d'autres remèdes, il prépare.
S'il garde secrets certains de ses procédés de fabrication, il ne
s'agit cependant plus de secret alchimique, mais de propriété
commerciale : il les vend contre rémunération. Et il voit dans
le développement d'une industrie chimique nationale, une voie
vers le « salut de l'Allemagne », dévastée par la guerre de Trente
Ans. Quant à Becher, il essaie encore de persuader un prince,
Herman de Bade, d'investir dans la fabrication d'or, mais il par­
ticipe également, avec le courant « kameraliste », à l'ouverture
de la pratique chimique sur un espace nouveau, celui du « bien
public » [Meinel, 1983]. Toute une partie de l'œuvre de Becher
est consacrée à de grands projets, creusement d'un canal Rhin­
Danube, colonies en Amérique du Sud, développements indus-

4. Gaz vient, pense-t-on le plus souvent, de geest, esprit en néerlandais ;


mais selon d'autres auteurs, Van Helmont semblait également penser à
« chaos •, le « gaz ,. n'étant ni une substance ni une essence.
Des ongines 39

uiels (notamment usages industriels de la houille, du goudron


ct du gaz combustible que l'on peut obtenir par distillation de
la houille).
Au thème kuhnien d'une crise par affrontement entre deux
paradigmes, il faut donc substituer ici la figure d'un enchevê­
trement indécis entre doctrines rivales. Les mages alchimistes
héritiers de traditions mystérieuses, les alchimistes conquérants,
tournés vers le futur, les chimistes « rationalistes », aristotéli­
ciens, les chimistes techniciens, anistes et anisans, les médecins,
pharmaciens et métallurgistes cohabitent dans un même monde
sans qu'aucun critère nous permette de désigner ceux qui
seraient les « porteurs de l'avenir •·
4

Science du mixte ou des corpuscules ?

En 1417, le De rerum natura de Lucrèce est redécouvert. La


vogue des théories atomiques ou corpusculaires associées à cette
redécouverte est une histoire qui n'appartient pas en propre à
la chimie. La distinction entre les qualités primaires, proprié­
tés des atomes, et les qualités secondaires, qui renvoient à
l'observateur, est vecteur de multiples débats en philosophie,
en théologie, en physique et en esthétique. Aristote avait com­
battu l'atomisme, et celui-ci était, dès l'Antiquité, tenu pour
une doctrine éminemment suspecte. La même situation se
reproduit dans l'Europe chrétienne : Lucrèce est considéré
comme un auteur impie, matérialiste, ses disciples peuvent être
soupçonnés d'athéisme. Lorsque, en 1624, deux savants pari­
siens, Jean Bîtaud et Antoine de Villon, mettent en procès
public les doctrines d'Aristote et de Paracelse, défendant mor­
dicus, et proposant de prouver par des expériences, que tout
est composé d'atomes indivisibles, l'assemblée est dispersée par
la force publique, les auteurs sont arrêtés et se voient sommés
sous peine de mort de ne plus propager leur doctrine [Meinel,
1988]. Cependant, l' atomisme, s'il posait, comme nous allons
le voir, des problèmes à la théologie, a su également se réin­
venter comme seule doctrine authentiquement chrétienne par
opposition à l'aristotélisme païen. Les substances aristotélicien­
nes n'agissent-elles pas selon leur propre nature, et ne
bénéficient-elles donc pas d'une dangereuse autonomie par rap­
port à la puissance divine ? En revanche, plaident, au xvw siè­
cle, Gassendi en France et Boyle en Angleterre, les atomes
permettent de concevoir le monde comme une machine, sou­
mise à la volonté de son Créateur à qui revient toute gloire.
Des origines 41

Si l'intérêt pour 1 'atomisme constitue un phénomène culturel


et intellectuel global, des liens spécifiques vont se créer entre
les doctrines atomistes et les préoccupations des chimistes. Au
XVII' siècle, la chimie devient un champ privilégié des débats
sur l'atomisme. Parmi les « faits empiriques » témoignant de
l'existence des atomes, les opérations chimiques tiennent une
place centrale : évaporation, raréfaction, condensation, disso­
lution peuvent se décrire en termes d'une matière discontinue.
Mais la chimie définit aussi le terrain privilégié d'un débat entre
atomisme et doctrine aristotélicienne. La nouvelle science méca­
nique est, par définition, antiaristotélicienne ; la chimie, elle,
pose un problème, celui de la transformation chimique, à partir
duquel ce que sont les atomes, ce qu'ils peuvent expliquer et
ce qu'implique une explication atomiste peuvent être discutés.

Atomes et mixtes

Deux médecins-chimistes, l'Allemand Daniel Sennert en


1631 et le Français Sébastien Basso, en 1636, affrontent le pro­
blème où vont se jouer la portée et les implications d'une « chi­
mie corpusculaire ». Quel rapport établir entre les atomes,
panicules ultimes, et les corpuscules, « acteurs » qui portent les
propriétés chimiques spécifiques et peuvent être identifiés par
opérations chimiques ?
Basso et Sennert, contrairement aux alchimistes et chimistes
que nous avons évoqués jusqu'ici, sont ce que l'on pourrait
appeler, avant la lettre, des « idéologues ». Leurs véritables
interlocuteurs ne sont pas des chimistes, mais, au sens large,
des lettrés, lecteurs critiques ou respectueux d'Aristote, ama­
teurs de distinctions conceptuelles. Ce qui signifie, corrélative­
ment, que les catégories qui traduisent et guident la pratique
des chimistes échappent pour l'essentiel à la discussion. Les chi­
mistes corpusculaires ne discutent pas du nombre des éléments­
principes, ou des critères de leur définition. L'ensemble de ces
critères, en effet, renvoie à des « propriétés opérationnelles »,
telles que la solubilité et l'insolubilité, la combustibilité, la vola­
tilité, qui sont mises en évidence par des opérations et permet­
tent de les expliquer. La chimie corpusculaire commande, elle,
une stratégie d'explication où les concepts sont déliés des opé­
rations, c'est-à-dire s'adressent indifféremment à tout composé
42 Histoire de la chimie

chimique, indépendamment des opérations de production ou


des épreuves qui établissent son identité.
L'enjeu de la discussion entre atomistes et disciples d' Aris­
tote est la question de 1 'existence actuelle ou seulement poten­
tielle des éléments composants dans le composé, c'est-à-dire le
problème de ce qu'Aristote avait appelé la mixis (en latin, mix­
tio ), mode d'être des éléments au sens où ils entrent dans la
composition de telle ou telle substance [Dycksterhuis, 1950,
p. 74]. La notion aristotélicienne de mixtion suppose que toute
substance est un composé, et que la composition implique une
transformation interne des composants. En ce sens, la mixtion
aristotélicienne est déjà une notion antiatomique : contre
Démocrite, Aristote affirme que les stoicheia, les éléments cons­
titutifs d'un corps, sont transformés par leur composition.
Cependant, Aristote affirme aussi que la dynamis des éléments
subsiste dans le mixte ; en d'autres termes, d'une manière ou
d'une autre, les propriétés d'un mixte témoignent des proprié­
tés de ses éléments constitutifs.
La mixtion a fait l'objet de bien des discussions au Moyen
Age. Elle constitue en effet un terrain d'expérimentation con­
ceptuelle privilégié où peut se penser le rapport « forme­
matière ». Lorsqu'une réaction chimique produit une nouvelle
substance, douée de nouvelles propriétés, nous devons penser
que cette substance a une « forme substantielle » propre. D'où
vient-elle ? Et lorsqu'une substance est détruite, au sens où elle
entre dans un nouveau composé, cela signifie-t-il que sa forme
est détruite, qu'elle subsiste de manière potentielle, ou encore
qu'elle subsiste de manière affaiblie, dominée par la nouvelle
forme substantielle du mixte ? Avicenne propose que les for­
mes des éléments se conservent, mais que leurs qualités subis­
sent une remissio, un affaiblissement, de leur intensité ;
Averroes propose une remissio de la forme même des compo­
sants ; Thomas, la destruction de ces formes, les qualités des
composants s'intégrant en une qualitas media, qualité
moyenne, qui rend le composé susceptible de recevoir la forma
mixti, la nouvelle forme substantielle. Ces discussions étaient
d'autant plus vives que la question de l'eucharistie était en jeu :
en quel sens le pain et le vin deviennent-ils corps et sang du
Christ ? En tout état de cause, la théorie aristotélicienne des
mixtes, malgré ses difficultés, permet d'affirmer que l'essen­
tiel du dogme, « ceci est mon corps », peut être pris au sens
fort, au sens où une nouvelle forme substantielle définit le pain.
Des origines 43

Le fait que, lors d u concile de Trente (1547-1 563), le dogme


de la transsubstantiation se soit énoncé dans le cadre concep­
tuel de la théorie des mixtes constituera un obstacle à l'ato­
misme en pays catholiques 1 .
La chimie corpusculaire, terrain d'expérimentation concep­
tuelle des conséquences de l'atomisme, suppose, quant à elle,
que les éléments composants ne subsistent pas « en puissance •
dans un. composé, mais le composent actuellement. La trans­
formation chimique doit se penser en termes de séparation et
de combinaison entre particules elles-mêmes invariantes, incor­
ruptibles, préexistant à la combinaison et subsistant comme tel­
les dans les mixtes.
La notion de combinaison chimique a, dès le départ, une
valeur polémique élevée. Elle va à 1 'encontre de l'interpréta­
tion usuelle que les alchimistes et autres métallurgistes don­
naient à la formation des métaux, production des corps par
maturation, activée par la chaleur, voie sèche, ou par les mens­
trues, voie humide. Elle permet aussi de vider de son sens
l'ensemble des discussions qui occupaient les disciples d' Aris­
tote à propos des altérations substantielles. Du point de vue de
la conception atomiste, le concept central de la science aristo­
télicienne, le passage de la potentialité à l 'actualité, n'a plus
de sens. Les constituants de ce monde sont actuels. Corrélati­
vement, genèse (genesis), destruction (phthora), altération
(alloiosis) ne réfèrent plus à des processus qualitativement dif­
férents, mais à un même type de changement, quantitatif,
qu'Aristote appelait locomotion (phora). En d 'autres termes,
la notion de combinaison chimique exclut de la chimie
l ' ancienne dimension « physique » (phusis) ou dynamique et,
avec elle, le temps propre aux transformations. L'être vivant met
du temps pour parvenir à l ' âge adulte ; la combinaison, elle,
pourrait idéalement être instantanée : le temps ne se rapporte
qu'aux obstacles qui doivent être vaincus.
Parce que séparation et combinaison sont des termes que,
enfin, nous comprenons sans difficulté, nous pouvons être ten­
tés de voir dans la chimie corpusculaire le point de départ sta­
ble d'une chimie enfin moderne, c'est-à-dire, en l 'occurrence,
de passer au chapitre suivant de ce livre. Ce serait donner « rai-

l . Pietro REDONDI [ 1985 J a même proposé de faire de cette question le


resson secret de la condamnation de Galilée (qui, dans le Saggiatore, avait
affirmé ses convictions atomistes).
44 Histoire de la cht"mt'e

son » à un discours parce que nous le reconnaissons alors que,


comme nous allons le voir, ce discours n'a pas conquis les
moyens d'avoir raison.

L'alphabet chimique

Sébastien Basso compare les atomes à des caractères àlpha­


bétiques ou aux briques d'un édifice. Dans les deux cas, la com­
paraison implique la nécessité de distinguer entre les propriétés
du mixte (la signification du texte ou le style du bâtiment) et
celles de ses constituants. Cependant, il faut remarquer que les
deux comparaisons pointent vers deux conceptions distinctes de
l'atome. L'atome « alphabétique :�>, emprunté à la tradition
grecque, s'il n'a pas les qualités du texte, est cependant diffé­
rencié. La différence entre les atomes est ce qui permet à leur
assemblage de produire du sens. En revanche, toutes les bri­
ques peuvent se ressembler sans que les bâtiments qu'elles cons­
truisent se ressemblent pour autant. L'atome « brique >> renvoie
à une matière primordiale homogène, et réduit les différences
qualitatives à une question de configuration. Entre les deux
métaphores, les chimistes oscillent et se divisent.
De plus, suffit-il d'affirmer qu'un texte est composé de let­
tres pour réduire le texte aux lettres ? Sennert hésite : en tant
que chimiste, il considère comme essentiel d'affirmer que le
composé est un agrégat, mais en tant que philosophe, il ne peut
éviter de poser le problème de l'identité de l'agrégat, et aboutit
à une position proche de celle d'Avicenne, qui, d'ailleurs, avait
été critiquée par les penseurs scolastiques comme trop proche
d'une conception corpusculaire.
Et, finalement, quel est le rapport entre les atomes et les cor­
puscules auxquels une identité chimique peut être attribuée ?
Pour Sennert, les unités de matière expérimentalement mani­
pulables sont elles-mêmes des agrégats hétérogènes du point de
vue atomique, des prt'ma mt'xta. Basso introduit quant à lui les
conceptions de corpuscules et d'agrégats secondaire, tertiaire,
quaternaire qui peuvent sembler annoncer la distinction
moderne entre atome, molécule et mélange, mais traduisent
surtout l'indétermination de la connexion entre la notion
d'atome et la pratique chimique. En particulier, la doctrine ato­
mique n'exclut en rien la possibilité de la transmutation . Bien
au contraire, elle supprime l'obstacle que constituait, pour Avi-
Des origines 45

cenne notamment, la notion de substance héritée d'Aristote :


si le plomb et l'or renvoient à des formes substantielles distinc­
tes, la transformation de l'un en l'autre semble impossible ; s'ils
renvoient à des agrégats différents d' atomes, elle devient con­
cevable.
La chimie corpusculaire constitue donc moins une réponse
qu'une nouvelle mise en scène problématique au double sens
de « permettant de poser le problème de » et « posant le pro­
blème de . . . ». Alors que l'atomisme, en ce qu'il privilégie le
déplacement parmi tous les modes de changement, s'associe
sans problème aux doctrines mécanistes, la chimie corpusculaire
met en question la tradition chimique.
L'atomisme, comme l'indiquent les métaphores du caractère
alphabétique et de la brique, semble promettre la construction
d'une science sur une base sûre : l'atome est un principe de
construction à la fois de la réalité et de la connaissance. Mais
il rend obscur le principe de l 'activité et de l'ancien alchimiste
et du chimiste : la possibilité de qualifier un corps, le fait,
comme on dira au xvm· siècle, qu'une transformation chimi­
que crée telle ou telle substance homogène à partir de l 'hété­
rogène. Qu'est-ce qui fait l 'homogénéité ? Le concept du
« mixte » resurgira au cœur de la chimie du XVIII· siècle, et cette
réapparition ne marque pas une « régression », ou l'influence
persistante d'Aristote. Aristote lui-même a été confronté au pro­
blème du mixte, de la production d'un nouveau corps à par­
tir d'autres corps spécifiés par des propriétés différentes.
Du point de vue des opérations chimiques pourtant, la rhé­
torique nouvelle des combinaisons et séparations de particules
elles-mêmes invariantes a un effet que nous pouvons dès main­
tenant souligner. Parmi toutes les opérations chimiques, elle
mène à privilégier celles qui manifestent la réversibilitë des
combinaisons et des séparations : l'or, dissous dans l'eau régale,
disparaît apparemment, mais il peut ensuite être récupéré. Pour
le chimiste Daniel Sennert, l'ensemble des processus empiri­
ques connus au cours desquels un métal peut être séparé, c'est­
à-dire réduit à son état primitif (reductio in pristinum statum),
constitue autant de preuves de 1' existence des atomes. Cette

2. A ne pas confondre avec la réversibilité dynamique ou thermodynami­


que. La réversibilité, ici, ne signifie pas du tout l'équivalence des chemins
transformationnels, mais seulement la possibilité de retrouver le produit de
dépan.
46 Histoire de la chimie

preuve n 'est pas suffisante, la notion de mixte étant parfaite­


ment capable d'expliquer cette réversibilité. Cependant, les
opérations qui mettent en scène la réversibilité inspirent une
nouvelle classification des opérations chimiques, qui privilégie
théoriquement les processus de purification. Ce qui disparaît,
puis se recompose, peut désigner un corps « pur >>, c'est-à-dire
aussi un corps dont 1 ' identité est indépendante des transforma­
tions qui l'ont produit, ou de la source dont il a été extrait.
La chimie corpusculaire constitue donc essentiellement une
nouvelle rhétorique, incapable de guider le travail du chimiste
au laboratoire. Cependant, le temps propre à l'atomisme, temps
des rencontres qui font et défont, lui confère le pouvoir de riva­
liser avec le temps des processus de maturation cher à la tradi­
tion des mixtes.
5

L' atome sans qualités

Avec sa distinction entre propriétés primaires (extension,


forme, impénétrabilité, masse) et secondaires (couleur, chaleur,
son, etc.), la version « mécaniste » de l'atomisme refuse aux ato­
mes toute différence qualitative et leur prête seulement des
attributs géométriques. Elle a pu séduire des mécaniciens
comme Galilée, ou des philosophes comme Descartes et Locke,
mais elle accentue encore la perplexité du chimiste qui tente
de construire à partir de cet atome « sans qualités » un discours
général sur les principes auxquels devrait se soumettre la chi­
mie. La différenciation entre les qualités « secondaires » et celles
qui permettent de qualifier un corps n'est pas nouvelle, c'est
un problème constitutif du métier de chimiste. Si la chimie a
retenu quelque chose de la tradition alchimique, c'est bien que
« tout ce qui brille n ' est pas or ». En revanche, les propriétés
« primaires » que l 'atomisme mécaniste propose au chimiste
permettent peut-être d'interpréter la différence importante
entre corps fixes et corps volatils, la dissolution ou l 'évapora­
tion, mais elles laissent indéterminées les propriétés << propre­
ment chimiques », qui traduisent les capacités d'un corps à en
détruire un autre, les épreuves auxquelles il peut résister, cel­
les qui le détruisent.
Les historiens utilisent volontiers la catégorie de « chimiste
mécaniste » pour désigner ceux qui acceptèrent de n'attribuer
aux atomes que les propriétés « primaires », c'est-à-dire qui
optèrent pour la métaphore de la brique contre celle du carac­
tère alphabétique. Mais qu'y a-t-il de commun entre les chi­
mistes Robert Boyle (1627-1691) et Nicolas Lémery (1645-1715),
qui firent tous deux ce choix ?
48 Histoire de la chimie

Un roman cartésien

Pourquoi une liqueur est-elle acide, selon Nicolas Lémery ?


Parce qu'elle contient des particules pointues, ce dont témoi­
gnent le picotement sur la langue et les figures que prennent
les sels acides cristallisés. La force d'un acide dépend de la
finesse des pointes de ses particules, c'est-à-dire de leur capa­
cité à pénétrer les pores des corps qu'ils attaquent. Et si le cal­
caire entre en effervescence lorsqu'il est mis en contact avec un
acide, c'est qu'il est composé de parties raides et cassantes : les
pointes acides pénètrent les pores du calcaire, les brisent, écar­
tent tout ce qui s'oppose à leur mouvement . . .
Le chimiste Lémery construit donc un roman cartésien, où les
seuls acteurs sont figures et mouvement [Metzger, 1923,
p. 281-340 ; et Duhem, 1902, p. 17-28]. Conséquence inatten­
due de ce type de narration, la transformation chimique est
pensée sous le signe de la violence : plus question d'affinité,
d'attraction, de sympathie, chez Lémery, mais de combat et de
destruction. L'acidité se perd, lors d'une réaction, parce qu'elle
correspond à une figure, destructible.
Le Cours de chymie que Nicolas Lémery publia en 1675 eut
un énorme succès : c'était, selon Fontenelle, « une science toute
nouvelle qui paraissait au jour, et qui remuait la curiosité des
esprits » [cité dans Duhem, 1902, p. 25], une science enfin
débarrassée de toute référence à des qualités occultes, de tout
jargon barbare et ténébreux. Il se vendit, toujours d'après Fon­
tenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire, et fut
traduit en latin, allemand, anglais, espagnol et italien. Et dans
la cave de la rue Galande où il enseigna pendant vingt-cinq ans
se pressait une foule d'auditeurs de toutes conditions, de la
grande dame à l'étudiant. Mais la chimie de Lémery n'était
nouvelle que par le recours à l'imagerie cartésienne. Sur plus
de mille pages, c'est le savoir empirique de la chimie du xvn•
siècle que Lémery présente. Les corps mus et figurés de Des­
carres ne peuvent inspirer aux chimistes ni questions nouvel­
les ni nouvelles pratiques, seulement des interprétations
a postenori. Ainsi, une trentaine d'années plus tard, Homberg
qui, contrairement à Lémery, sait que certains sels neutres, com­
posés à l'aide d'acide, peuvent se décomposer et restituer un
acide, se borne à pacifier l'imagerie : les pointes de l'acide ne
se cassent plus, mais entrent dans l'alcali comme des épées dans
Des ongznes 49

des fourreaux, dont elles aussi peuvent ressortir. la composi­


tion « masque » donc l ' acidité, mais ne la détruit pas.

Une matière catholique

Robert Boyle figure traditionnellement dans les manuels de


chimie et même dans certaines histoires de la chimie comme
l'inventeur de la notion moderne d'élément : il aurait, dit-on,
défini les éléments comme les corps indécomposables qui com­
posent les corps mixtes et en lesquels ceux-ci peuvent se décom­
poser. Cette référence à la définition « révolutionnaire » de
Boyle est désormais citée par les historiens comme exemple de
1 'erreur historique qui consiste à abstraire de son contexte un
énoncé qui paraît « vrai », c'est-à-dire acceptable aujourd'hui
[Kuhn, 1952 ; Boas et Hall, 1958]. Une lecture assez différente
se propose ainsi de la définition de Boyle : « ] ' appelle main­
tenant éléments certains corps primitifs et simples, parfaitement
purs de tout mélange ; qui ne sont constitués par aucun autre
corps, ou les uns par les autres, qui sont les ingrédients à par­
tir desquels tous les corps qu'on appelle mixtes parfaits sont
composés de manière immédiate, et en lesquels ils peuvent être
finalement résolus. Et ce que je me demande maintenant est
s'il existe un corps de ce genre que l'on rencontre de manière
constante dans tous, et dans chacun, de ceux que l'on dit cons­
titués d 'éléments. >> En fait, Boyle ne tentait pas alors de défi­
nir une notion enfin rationnelle ( . . .la nôtre) d'élément, mais
d'expliciter la définition traditionnelle d'élément, y compris
l'hésitation quant à la question de savoir si chaque élément
entre, ou non, dans la constitution de tous les corps. Et ce, afin
de mettre en doute l 'existence même de ces corps « élémentai­
res » ! En d' autres termes, Boyle ne substituait pas une notion
moderne de l'élément à la définition aristotélicienne, mais ques­
tionnait la fonction de 1 'élément dans la pratique des chimis­
tes, c'est-à-dire l'idée de trouver des unités au-delà de la
diversité, à la fois principes de genèse et principes d'intelligi­
bilité de cette diversité.
Boyle a bien nommé son livre : The Sceptical Chymist
[ 1 66 1 ] C'est à un scepticisme général que la théorie atomiste
.

le mène : envers toute théorie chimique, qu'elle soit aristoté­


licienne ou paracelsienne, mais aussi envers l 'imagerie carté­
sienne de lémery, bref envers toute tentative de fonder une
50 Histoire de la chimie

théorie de la matière et de ses transformations sur ce que peut


faire ou observer le chimiste.
Acceptons, en effet, la définition de l'élément comme un
corps indécomposable par les opérations du chimiste et qui entre
dans la composition d'autres corps (et non des corps en géné­
ral). En ce cas, l'argent, l'or et les autres métaux devraient être
acceptés comme autant d'éléments distincts, mais les éléments
ne sont plus alors principes universels d'explication, impliqués
dans tous les composés. Si nous renonçons ainsi à l'idée qu'un
élément doit entrer dans la composition des corps en général,
combien y a-t-il d'éléments ? Et comment savons-nous que l'or
ou l'argent sont des corps primitifs ? Ils semblent pratiquement
indécomposables, le sont-ils principiellement ?
Pour Boyle, la conséquence de l'atomisme mécaniste est que
tous les corps chimiques, que nous puissions ou non les décom­
poser, sont produits par des « textures différentes » d'une
matière « catholique ou universelle ». L'analogie traditionnelle
entre atomes et lettres de l 'alphabet perd sa portée : si elle est
conservée, il ne s'agit plus des lettres d'un texte, au-delà des­
quelles il n'y a rien, mais de caractères typographiques d'impri­
merie, tous constitués d'une matière unique. Toutes les qualités
sensibles, toutes les propriétés qu'étudient les chimistes se rédui­
sent à la coalition de particules insensibles, à la configuration,
à la texture et à la cohésion de leurs différents arrangements.
Mais si tout est relatif à la texture, si le chimiste ne peut plus
supposer que les éléments qu'il cherche à séparer sont indes­
tructibles, ses opérations perdent leur évidence. Boyle est le pre­
mier à critiquer la séparation « par voie sèche », à souligner que
lorsque les composés sont soumis à un feu violent, les substances
obtenues ne sont peut-être pas des composants, mais des « créa­
tures du feu », qui ne nous apprennent rien sur le corps : ce
que les expérimentateurs appellent aujourd'hui des « artefacts ».
En revanche, la lente agitation de la chaleur douce peut trans­
former les textures et donc, notamment, produire d'autres élé­
ments que ceux en lesquels le composé aurait été décomposé
par une autre voie. Par cette invite aux opérations lentes, Boyle
se rattache à la tradition alchimique. De fait, comme Locke et
comme Newton, il chercha activement le secret de la transmu­
tation des métaux en or [Dobbs, 1975 ) .
Plus qu'une rupture avec le passé, le scepticisme de Boyle
constitue une destruction de tous les arguments exploités dans
les controverses passées. Tout devient possible, mais rien n'est
Des origines 51

nécessaire. Les pratiques du chimiste sont contingentes, relati­


ves à ses seuls moyens, et les distinctions qu'il produit n'ont
aucune valeur essentielle. Les qualités caractérisant les corps ne
sont pas des attributs qui individualiseraient des substances,
mais la résultante de modalités d'agencement et de structure
qu'il peut ou non modifier. De même, la différence entre les
mixtes et les éléments renvoie au chimiste, non à la nature :
il n'y a.aucune raison que la nature compose les mixtes à par­
tir de substances chimiques homogènes et, corrélativement, rien
ne peut limiter les transformations chimiques, les passages
d'une texture à une autre.
L'atomisme de Boyle entraîne donc l 'impossibilité pour la
chimie de devenir enfin une science munie d'une théorie qui
explique et fonde ses pratiques. La seule théorie chimique pos­
sible serait en effet mécaniste, elle devrait prendre pour objet
non les propriétés qualitatives différentes des corps, mais les tex­
tures. Des arrangements de particules « sans qualité » seraient
responsables de ce que nous nommons qualités. En attendant,
le chimiste doit se satisfaire de définitions et de critères d'identi­
fication opératoires, relatifs à ce que Boyle, le premier, a appelé
l'« analyse chimique » ; il doit travailler à l 'accumulation d'un
savoir pratique toujours plus précis. C'est ainsi que Boyle a
inventé le « test de la flamme », permettant de reconnaître une
substance selon la coloration qu'elle donne à la flamme, et a
établi la distinction entre les cas où les différences entre cou­
leurs des composés ne comptent pas, car elles sont dues à la pré­
sence d'impuretés, et ceux où elles comptent : ce que les
chimistes distinguaient, par exemple, comme vitriol vert, blanc
ou bleu se distingue par la présence de fer, de zinc ou de cuivre.

« Matter of fact •

Que peut faire le chimiste ? Quelles distinctions lui livrent


ses opérations ? Ces questions déterminent les catégories dans
une chimie inspirée par l'analyse. Mais elle supprime toute rela­
tion entre 1 '« élément •, comme principe porteur d' intelligibi­
lité, et l'élément comme corps que le chimiste ne peut
décomposer. C'est pourquoi les disciples de Boyle, et certains
historiens, ont pu considérer Boyle comme l'auteur de la pre­
mière définition moderne de l 'élément. Concept « négatif
empirique » [Thackray, 1970, p. 168, reprenant David Knight),
52 Histoire de la chimie

traduisant les limites de 1 'instrument que constitue 1 'analyse.


La notion d'un concept « négatif empirique » est cependant
purement épistémologique. Il s'agit d'un nouveau type d'argu­
ment, qui trouve l'autorité de la preuve non dans la raison,
mais dans la pratique expérimentale. La question est de savoir
qui acceptera ce type d'autorité, pour qui les limites de l'analyse
feront preuve. .
Or, élaborer la réponse à cette question est un autre aspect
de l'œuvre de Boyle. Non seulement Boyle, membre fondateur
de la Royal Society, créée en 1662 par Charles II, participe à
une nouvelle forme d'organisation de l'activité scientifique,
mais encore, comme l'ont fait valoir Shapin et Schaffer, il lie
activement cette organisation avec la question de la preuve
scientifique [Shapin et Schaffer, 1986].
Boyle est bien connu pour ses travaux sur 1 'élasticité de 1 'air,
la variation du volume de l'air inversement proportionnelle à
la pression qu'il subit. Mais il a dû affronter les critiques de ceux
qui, comme Hobbes, y reconnaissaient un argument en faveur
de 1' existence du vide. Pour répondre à ces critiques, Boyle n'a
pas entrepris de transformer l 'axiomatique intellectuelle qui fai­
sait du vide une impossibilité, il n'a pas entrepris de construire
un concept rationnel du vide qui permettrait à ce dernier de
prétendre s'imposer à n' importe qui. Boyle ne s 'adresse pas à
« n' importe qui », comme l'aurait fait l ' auteur d'un traité tra­
ditionnel, cherchant à fonder l'énoncé « le vide existe » sur une
démonstration conceptuelle. La pompe à air est là pour témoi­
gner non pas à propos du « vide », mais à propos de la possi­
bilité opérationnelle de faire diminuer la pression de l'air. Le
laboratoire est le lieu de cette démonstration, le lieu où le
« fait », ce que Boyle appelle le matter offoct, peut être cons­
truit de toutes pièces. Mais cette preuve désigne ceux à qui elle
s'adresse, ceux que la pompe à air contraindra de reconnaître
as a matter offact ce que serait un monde où l'air aurait été
éliminé. Il s'agit des gentlemen qui ont accès au laboratoire,
témoins fiables de ce dont la pompe à air témoigne de manière
fiable. Il s'agit des « collègues » qui, dès lors, admettront la
pompe à air dans leurs laboratoires. Et le fait que « le vide peut
être produit » se propagera dans toute l 'Europe au rythme où
s'y propageront des pompes à air toujours moins chères, tou­
jours plus fiables. La notion même de « progrès » dans la cons­
truction du dispositif suppose et crée la vérité de ce qu'il est
censé réaliser.
Des origines 53

Ici s'annonce l'histoire de ce qu'on appelle les sciences expé­


rimentales, dont la chimie sera un jour le fleuron. Mais l'inven­
tion sociale et pratique des sciences expérimentales ne constitue
pas pour la chimie un point de départ ayant enfm en lui-même
le pouvoir d'engendrer une histoire << proprement scientifique ».
La chimie ne dispose pas de l'équivalent d'une « pompe » : elle
n'a pas pour problème l 'établissement d'un fait, purifiable à
merci, mais l'exploration d'une jungle de « faits », où s'enche­
vêtrent matières, doctrines, procédés et interprétations. Et les
chimistes ont à faire face non à des sceptiques qui demandent
qu'on démontre, mais à des rivaux qui prétendent compren­
dre, et qui jugent.
6

Pour en finir avec les origines

Reprendre une notion aussi chargée de sens que celle des ori­
gines est toujours un risque. Dans le cas de la chimie, ce ris­
que s'imposait parce que la question des « origines
alchimiques » de la chimie hante de toute façon la mémoire des
chimistes et, plus largement, notre culture, comme les hante
la « révolution chimique » de Lavoisier. Chacun s'accorde à
reconnaître que l 'alchimie n'était pas une « vraie science », et
que la chimie de Lavoisier en est une. Le couperet de la « nais­
sance de la chimie », ou de la conquête par la chimie du titre
de science, devrait donc passer quelque part entre les deux,
selon des critères qui font l'objet de bien des controverses [voir
notamment Holmes, 1989].
Le choix auquel répond notre narration n'est évidemment pas
le « bon », le « vrai ». Il répond à certaines préoccupations que
nous voudrions expliciter avant de fixer, de manière toute
symbolique, une date qui marque la « fin des origines » de la
chimie.

Bilan

Il s'agissait d'abord de faire vivre la multiplicité des hérita­


ges qui constituent la chimie . Combien il est étonnant que des
pratiques aussi dissemblables que la métallurgie, la pharmacie,
l'art du parfumeur aient pu être rassemblées sous une déno­
mination commune, se soient fondues en un même domaine,
la « chimie », dotée d' une culture, de pratiques, d'une iden­
tité. L'identité d ' une science semble toujours, a posteriori, la
Oes origines 55

chose la plus naturelle qu'il soit. Comme nous aurons l' occa­
\ion de le montrer par la suite, le territoire de la chimie, l'auto­
nomie de ses pratiques, son identité par rapport à d'autres
sciences n'ont pourtant jamais cessé d'être un enjeu pris dans
une histoire. « A 1 'origine » de ce problème se trouve déjà une
histoire, longue, sinueuse, hétérogène, l'histoire des pratiques
alchimiques. Le caractère polymorphe de cette histoire con­
damne la vision simpliste d'une alchimie terrassée par la ratio­
nalité lors de la naissance de la science moderne.
Il fallait donc, deuxièmement, bien marquer les continuités
et les ruptures. La conception atomique, aussi moderne qu'elle
puisse nous paraître, n'a pas interrompu la continuité des pra­
ligues chimiques. Le mécanisme n'a pas évincé, éclipsé d'un
coup de baguette magique, les traditions alchimiques. Elles ne
sont pas mortes, elles ont été déplacées ou récupérées. Cepen­
dant, deux « nouveautés » marquent le xvn· siècle. D'une part,
avec Van Helmont, Mayow, Boyle puis Hales, se développe un
intérêt pour les « gaz ». En un temps où font rage les querel­
les sur le vide, ce sont d'abord les propriétés auxquelles donne
accès la pompe à vide, notamment l'« élasticité » où s'articu­
lent pression et volume, qui concentrent l'attention. Il n'empê­
che qu'avec le gaz, de nouveaux instruments sont entrés dans
le laboratoire du chimiste, pompes à vide et cloches permet­
tant de recueillir les gaz produits par une réaction chimique,
ouvrant un terrain nouveau pour de nouvelles querelles. Par ail­
leurs, avec la conception atomique se dessine un nouveau rap­
port pratique à l'expérience qui instaure une divergence entre
les intérêts artisanaux et les objectifs de recherche : les trans­
formations chimiques peuvent, par leur succession, « démon­
trer » quelque chose à leur propre sujet. On privilégie alors la
possibilité de retrouver le produit initial, pratique qui est le res­
sort de la démonstration mais n'offre aucun intérêt pour les
artisans.
Il s'agissait enfin de faire la différence entre deux problèmes
distincts : celui de la rationalité au sens moderne et celui du
statut de science. Pour les historiens qui unissent ces deux thè­
mes sous le signe de la rupture, de la « révolution scientifique »
qui fait d ' un seul coup la différence avec le passé et la ressem­
blance avec notre présent, la chimie est source d'embarras.
Comme nous le verrons au chapitre suivant, le personnage de
Lavoisier s'offre comme analogue à celui de Galilée ou de New­
ton , mais il vient bien tard, à la fin du XVIII' siècle seulement.
56 Histoire de la chimie

Dans un ouvrage qui fut longtemps une référence pédagogi­


que, The Origins ofModern Science 1300-1800, Herbert But­
terfield souligne la difficulté en intitulant son chapitre sur la
chimie « The Postponed Revolution in Chemistry ». De même
qu'il fallait démultiplier et non trancher la question des « ori­
gines » pour apercevoir la multiplicité des héritages, il fallait
désolidariser le problème de la rationalité au sens moderne d'un
éventuel acte fondateur qui donnerait à la chimie une
« matière >> enfin perméable à la rationalité.
Comme nous l'avons vu, c'est à propos de la transmission,
ésotérique ou publique, que la différence s'est faite entre chi­
mie et alchimie. Au xvn· siècle où nous clôturons ce chapitre,
la question de la possibilité de la transmutation n'est pas tran­
chée. En 1667, à La Haye, Spinoza et Helvétius prennent très
au sérieux les prétentions d'un faiseur d'or. En revanche, cette
question n'est plus la question centrale parce que les chimis­
tes ont bien d'autres lectures, ils s'instruisent chez Agricola,
Libavius, Lémery, et bientôt Boerhaave pour qui la mise en
forme << rationnelle » est l'enjeu central. En d'autres termes, la
tradition alchimique, tournée vers le déchiffrement du passé,
n'a pas été réfutée, mais marginalisée. Et ce processus de mar­
ginalisation fournira, au xvm· puis au XIX· siècle, un mode de
définition de la chimie : l' alchimie est devenue l'« autre » ; la
référence critique à l'alchimie est devenue un lieu commun qui
garantit la rationalité de la chimie par sa différence revendiquée,
et par l 'épreuve que constitue pour elle la tare de sa parenté.
Pierre Joseph Macquer (1718- 1784) écrira dans son Dictionnaire
de chymie : « La chymie . . . n'a heureusement rien de commun
que le nom avec cette ancienne chymie, et cette conformité est
même encore un mal pour elle, pour la raison que c'en est un
pour une fille pleine d'esprit et de raison, mais fort peu con­
nue, de porter le nom d'une mère fameuse par ses inepties et
ses extravagances. » [Article « Chymie >>, t. I de l'édition de
1778, p. 3 7 3 . ]

Options

Nous avons souligné que le devenir rationnel de la chimie


et la marginalisation de l'alchimie sont inséparables de l'inno­
vation que constitue l'imprimerie. A la fin du XVII< siècle, la
chimie devenue « rationnelle » a ses auteurs « modernes » et son
public. Ses cours sont largement diffusés, son langage est débar-
Des ongtnes 57

rassé de toute référence suspecte à l'« occultisme », au secret


perdu ou transmis de manière cryptique depuis la nuit des
temps. En revanche, un problème nouveau est en train de se
poser, le problème du statut de cette science qu'est la chimie.
Ce problème est, en effet, inséparable de l'ouverture, vers la
fin du XVII' siècle, des institutions où se développe l'idée de
science comme entreprise collective, menée entre collègues
reconnus, crédibles, et se jugeant les uns les autres. L' impri­
merie avait créé la catégorie de public, les institutions nouvel­
les, selon des modalités différentes, créent le public en tant que
spectateur, et sélectionnent ceux qui seront non seulement habi­
lités à déchiffrer le « livre de la nature », mais encore payés pour
le faire, et auront à faire valoir leurs découvertes auprès de
collègues exigeants et critiques. C'est dans le cadre de l' insti­
tution académique que les chimistes « rationnels » seront
confrontés à la question de leur « place », de l 'identité qui sera
reconnue à leur pratique.
Nicolas Lémery avait été apothicaire et médecin. En 1699,
il a été nommé membre de l'Académie royale des sciences. Mais
en cette même année 1699, le secrétaire perpétuel de l' Acadé­
mie, Fontenelle, écrit : « La chymie, par des opérations visibles,
résout les corps en certains principes grossiers . . . la physique, par
des spéculations délicates, agit sur les principes comme la
chymie a fait sur les corps ; elle les résout en d'autres princi­
pes encore plus simples . . . L'esprit de la chymie est plus con­
fus, plus enveloppé ; il ressemble plus aux mixtes, où les
principes sont plus embarrassés les uns avec les autres ; 1 'esprit
de la physique est plus simple, plus dégagé, enfin il remonte
jusqu'aux premières origines, l'autre ne va pas jusqu'au bout. »
C'est avec ce double événement de l'année 1699, l'entrée à
l'Académie des sciences de celui qui, en France, incarne la
« rationalisation » de la chimie, et la mise en scène de la subor­
dination de la chimie à la physique, que nous clôturons la nar­
ration des origines de la chimie. Cette narration se termine à
la fois par une reconnaissance institutionnelle, et par un juge­
ment qui affirme l'infériorité de la chimie. Mais ce jugement
est formulé en des termes qui, involontairement, avouent
l'identité spécifique de ce qu'il condamne.
Apparemment, Fontenelle, cartésien, ne dit pas autre chose
que Boyle, le « chimiste sceptique » : la seule véritable science,
en matière de chimie, serait celle qui remonterait aux atomes
sans autres qualités que géométriques. Mais la mise en scène,
58 Histoire de la chimie

ici, ne confronte plus le processus chimique aux atomes mais


confronte ces deux sciences que sont la chimie et la physique ;
elle ne met plus en valeur la rationalité du scepticisme, mais
la hiérarchie des sciences qui dérive de l'hypothèse atomique :
la chimie ne peut qu'être sceptique, alors que la physique est,
quant à elle, assurée de ses principes puisque les atomes relè­
vent de son territoire. Fontenelle renvoie Boyle dans la « nar­
ration des origines » en substituant à l'utopie fraternelle des
gentlemen expérimentateurs la réalité de la rivalité entre déten­
teurs de territoires et de titres.
Cependant, Fontenelle dit la subordination de la chimie en
utilisant le vocabulaire des opérations chimiques et même alchi­
miques : esprit et principes. L'existence d'une identité cultu­
relle spécifique de la chimie s'affirme dans les mots mêmes qui
veulent l' annuler. La question qui ouvre le xvm· siècle est de
savoir si cette identité culturelle pourra ou non devenir une
identité scientifique.
Que répondront les chimistes français, membres de l' Acadé­
mie, à leurs collègues mécaniciens ? Comment vont-ils faire
valoir leur savoir, faire reconnaître leur identité face au modèle
triomphant de la physique ? Comment devenir une science « à
part entière » ? Comment s'accommoder d'origines dépourvues
de l'auréole d'un Descartes, d'un Galilée, ou d'un Newton ?
Ces questions ne sont pas posées par les historiens de la chimie.
Tout au long du XVIII• siècle, les chimistes eux-mêmes ne ces­
sent de se les poser.
II
La conquête
d'un territoire
7

Révolution !

A la fin du XVII· siècle, la chimie apparaît comme une dis­


cipline au sens précis de « matière enseignée », et cette matière
est, dans sa majeure partie, étroitement solidaire de la méde­
cine, et de pratiques artisanales telles que la métallurgie, la par­
fumerie, etc. A la fin du xvm• siècle, la chimie est reconnue
comme une science à part entière, autonome, légitime, assise
sur des bases solides et source d'applications utiles au bien
public. Comment a-t-elle conquis ce statut ?
Réponse rapide, courante, facile : par une révolution. Depuis
deux siècles, chimistes et historiens se disputent sur la nature
exacte de cette révolution et sur son auteur. Stahl ? Lavoisier ?
Le collectif des chimistes qui constituent la chimie pneumati­
que de 1 750 à 1780 ? Querelles érudites, passionnées, parfois
alourdies d'intérêts nationalistes.

Un nouveau Paracelse ?

Querelles d'autant plus indécidables qu'elles portent sur des


acteurs qui, eux aussi, se posent la question. Dès le début de
sa carrière, Lavoisier est convaincu que ses recherches devront
« entraîner une révolution en physique et en chimie 1 ». Vingt
ans auparavant, dans l 'article « Chymie » de l'Encyclopédie
publié en 1753, Gabriel François Venel affirme que la chimie
est « en attente » du « nouveau Paracelse », le chimiste hardi,

1 . Note d'un registre de laboratoire en date du 2 1 février 1773. citée par


GRIMAUX, 1888, p. 104.
62 Histoire de la chimie

habile cl cm housiastc qui opérera une « révolution qui place­


rail la chimie dans le rang qu'elle mérite ». Vend a-t-il
« prévu » Lavoisier ? En un sens, Vend a surtout prévu les

débats que suscitera la « révolution lavoisienne », car il précise


d e manière toute pragmatique le « cahier des charges » que le
révolutionnaire devra remplir : « Se trouvant dans une position
favorable, et profitant habilement de quelques circonstances
heureuses, [il] saurait réveiller l'attention des savants, d'abord
par une ostentation bruyante, par un ton décidé et affirmatif,
et ensuite par des raisons, si ses premières armes avaient entamé
les préjugés. »
C'est une révolution « médiatique » que Venel appelle de ses
vœux, non l'austère révolution conceptuelle que nous aimons
à placer aux origines d'une « vraie science ». Lavoisier a lu l'arti­
cle « Chymie » de l'Encyclopédie, comme tous les chimistes
français de la seconde moitié du xvm• siècle. Situation para­
doxale : Lavoisier a ainsi lu, avant de passer à l'œuvre, l'essentiel
de l'acte d 'accusation qui sera dressé contre lui par ceux, con­
temporains et historiens, qui lui refusent la qualité de « vrai »
révolutionnaire : révolutionnaire médiatique, il a su « avec un
ton décidé et affirmatif » profiter « habilement d'une circons­
tance heureuse » pour la transformer en « raison », en nouveau
fondement conceptuel de la chimie ; il a su faire de la circons­
tance heureuse que constituait la controverse qu'il a engagée
sur la « doctrine du phlogistique » le point de départ d'une pré­
tention révolutionnaire, bruyante et ostentatoire, à donner un
nouveau point de départ à la chimie.
L'histoire conceptuelle des sciences aime à se penser histoire
d'un « procès sans sujet », comme disait Althusser. Le sujet,
avec ses intentions, sa psychologie, ses illusions, est du côté de
l'opinion, de l'erreur. La vérité du concept se voit à ce qu'il
« définit son sujet » , et renvoie à l'anecdote insignifiante les par­
ticularités de celui qui l'a avancé. C'est bien ainsi que Lavoi­
sier a entendu, activement, présenter la situation : d'un côté,
les traditions, chargées d'illusions, de subjectivité ; de l'autre,
l'ascèse de celui qui a su faire table rase de la tradition et deve­
nir porte-parole anonyme de la nature, lui qui le premier s'est
mis dans les conditions de l'entendre. Lavoisier n'est rien, c'est
la balance qui est tout, qui autorise Lavoisier à parler. De nou­
veau, la situation est paradoxale : Lavoisier illustre-t-il Bache­
lard et Althusser ou bien ces derniers reprennent-ils la mise en
scène construite par Lavoisier pour faire la différence entre lui
La conquête d'un tem'toire 63

et ses prédécesseurs ? C'est la beauté et l'ambiguïté de l'his­


roire des sciences que de prendre pour sujet l'activité de « pro­
ducteurs d'histoire », c'est-à-dire d'individus qui se posent
eux-mêmes les questions que les historiens posent à leur endroit,
et qui vont souvent jusqu'à intégrer une « théorie de l'histoire »
dans leurs stratégies rhétorico-scientifiques2•
Il reste que l'opération menée par Lavoisier a été d'une
redoutable efficacité. Si la question des origines de la chimie
était marquée par la quête d'une impossible transmutation, les
descriptions de la chimie du XVIII· siècle sont traversées par une
opposition entre « eux • et « nous • : eux qui croyaient en une
doctrine erronée, la théorie du phlogistique, et nous qui, depuis
Lavoisier, savons que cette théorie est fausse. Bref, la chimie du
xvm· siècle est, le plus souvent, décrite comme « en attente de
Lavoisier3 • ·

Une rupture efficace

La tentation de lire la chimie du xvm· siècle à reculons, à


panir de Lavoisier, est encore renforcée par la difficulté de lire
les textes antérieurs [Crosland, 1972]. On est perdu, sans repè­
res, dans une jungle de mots exotiques et obscurs. Certains pro­
duits sont désignés du nom de leur inventeur (sel de Glauber,
liqueur de Libavius4), d'autres par leur origine (vitriol romain,
hongrois), d'autres par leurs effets médicinaux, d'autres par
leurs modes de préparation (fleur de soufre, obtenues en con­
densant une fumée, précipité de soufre, esprit ou huile de
vitriol selon que la préparation aboutit à un acide plus ou moins
concentré). A chaque page, on se demande : de quoi parle­
t-il ? Quelle est cette substance qu'il caractérise ? Ce qui signi­
fie, en fait, quel est son nom dans la nomenclature moderne,
celle qu'ont créée Lavoisier et ses collègues Guyton de Morveau,

2. Lavoisier n'est en rien une exception. Citons un autre exemple de


<<théorie de l'histoire » : en 1912, pour réfuter les thèses d'Ernst Mach sur
la physique, Max Planck propose de constituer en « sujet de l'histoire » de
la physique, non tel ou tel physicien individuel, mais la foi qui anime c le
physicien » en l'intelligibilité unitaire du monde.
3. Pour une critique de cette conception voir HOLMES [ 1989].
4. Notons que, en chimie organique, les tests comme les réactions typi­
ques qui jalonnent une synthèse chimique portent le nom de leurs inven­
tet•rs : Staundinger, Grignard, Diels-Aider, Wunz-Fittig, etc.
64 Histoire de la chimie

Berthollet et Fourcroy en 1787 ? Même si, après quelques efforts


d ' apprentissage, on parvient à traduire et à déchiffrer les tex­
tes, il est certain que la nomenclature des produits est un casse­
tête, et elle est d 'ailleurs dénoncée comme telle tout au long
du xvm· siècle.
Les défauts sont pour nous évidents : plusieurs noms pour
ce que nous savons être un seul corps, plusieurs substances por­
tant le même nom. En fait, ces défauts n'ont pu apparaître que
dans la mesure où les pratiques des chimistes changent au XVIII•
siècle. La jungle des noms traditionnels n'est pas plus dense que
la jungle des pratiques, car ces pratiques sont déterminées par
le problème de 1 'extraction. Il n'existe pas de magasin où on
puisse aller acheter de l'acide nitrique ou du carbonate de cal­
cium. Le chimiste apprend à extraire ses produits à partir de
matières premières et chaque nom désigne une recette singu­
lière d 'extraction, une recette qu'il est nécessaire de suivre car
chaque recette part d'une matière première singulière et aboutit
le plus souvent non à des « corps purs », mais à des mixtures
à peu près aussi singulières. Un même nom peut, par ailleurs,
signaler des produits susceptibles de jouer le même rôle dans
la même classe de préparations. Redondances et homonymies
ne seront dénoncées comme telles que dans la mesure où les
pratiques d' extraction et de traitement des matières premières
singulières et non reproductibles feront place aux pratiques
d'identification en laboratoire. Alors l 'identité du produit ne
dépend plus de son mode de préparation, ni de ses manifes­
tations phénoménologiques - fleur ou précipité.
Différencier les propriétés d'un corps de celles qu'il tient des
« impuretés », faire des inventaires exhaustifs, classer des subs­

tances, des réactions, des couleurs, des procédés. . . , ces tâches


entreprises par les chimistes du XVIII' siècle rendent possible la
« rationalisation » de la nomenclature chimique . Corrélative­

ment, pendant près de quarante ans avant l'entreprise de


réforme lavoisienne, Rouelle, Macquer, Cullen, Bergman et
d'autres, s'efforcent de corriger la nomenclature traditionnelle,
en éliminant les redondances et en introduisant des noms géné­
riques, comme « vitriols » par exemple. La réforme de la
nomenclature répondait donc à un besoin depuis longtemps
exprimé et s'inscrit dans une suite de tentatives menées par
toute l'Europe.
Pour éviter de parcourir le XVIII· siècle « à reculons », en
attente de Lavoisier, il nous faut échapper aux mises en scène
La conquête d'un tem'toire 65

traditionnelles centrées exclusivement sur le phlogistique et la


nomenclature ; renoncer à 1 ' image de Lavoisier « faisant sau­
ter » le barrage que la tradition opposait au progrès de la chi­
mie. Qu'il s'agisse aujourd'hui encore d'un défi, n'est-ce pas
la meilleure preuve de la réussite de Lavoisier qui est parvenu
à contraindre ses successeurs et la plupart des historiens de la
chimie à une narration que scande un « avant » et un « après »
Lavoisier ? Mais cet hommage étant rendu, on peut et on doit
s'interroger sur les raisons multiples de cette réussite, analyser
ce qui concerne l ' << avant » et ce qui concerne l'« après » .
Une première question se pose, qui renoue avec la fin du cha­
pitre précédent : comment, avant Lavoisier, les chimistes ont­
ils pu relever le défi de 1' atomisme mécaniste, et proclamer
l'autonomie de leur science ?
8
La Question 31

En 1704, Isaac Newton, alors président - et « dictateur per­


pétuel » - de la Royal Society of London, publie I' Opticks, un
livre qui sera la référence constante pour la physique expérimen­
tale au xvm· siècle. Cette branche recouvre non les mathéma­
tiques du mouvement, mais l'étude des phénomènes
électriques, magnétiques, chimiques, et même biologiques ou
géologiques. Avec les Principia, en 1687, Newton avait osé
introduire d'inintelligibles forces agissant à distance dans l'uni­
vers rationnel des « corps mus et figurés » de la mécanique ; en
1704, avec I'Opticks, il donne ses lettres de noblesse à une
approche expérimentale qui, loin de voir dans les phénomènes
non mécaniques l'expression « confuse et enveloppée » d'une
réalité mécanique sous-jacente, à la manière de Fontenelle, les
suppose capables de << prouver » des hypothèses à leur propre
sujet.
A la fin de l' Optique, Newton aborde, sous forme de « ques­
tions », un cenain nombre de sujets problématiques, et notam­
ment la chimie dans la fameuse Question 31 1 • Interrogation
théorique et pratique expérimentale s'y emre-répondent étroi­
tement : « Lorsqu'on verse du sel de tartre (carbonate de
potassium) déliquescent dans une solution d'un métal quelcon­
que, le métal est chassé de la dissolution et se précipite au fond
du vase sous forme d'un limon ; cette expérience ne montre-

1 . Cette « question �. la dernière de l'œuvre et la plus longue, a été ajou­


tée avec six autres dans l'édition latine parue en 1706 : elle était alors la
« Question 23 ». Elle deviendra la « Question 3 1 » dans les nouvelles éditions
anglaises de 1717 et 1718, que Newton augmente de huit nouvelles questions.
La conquête d'un territoire 67

t-elle pas clairement que les particules acides de la liqueur sont


attirées plus fortement par le sel de tartre que par le métal, et,
par cette attraction plus puissante, sont transportées du métal
au sel de tartre ? De même, une solution de fer dans l'eau forte
(acide nitrique) dissout la cadmie qu'on y plonge et abandonne
le fer ; une solution de cuivre dissout le fer et abandonne le
cuivre ; une solution d'argent dissout le cuivre et abandonne
l'argent ; si l'on verse une solution de vif-argent dans l'eau forte
sur du fer, du cuivre, de l'étain ou du plomb, ce métal est dis­
sous et le vif-argent se précipite ; ces expériences ne montrent­
elles pas que les particules acides de l'eau forte sont plus for­
tement attirées par la cadmie que par le fer, plus fortement par
le fer que par le cuivre, par le cuivre que par l'argent ; qu'elles
éprouvent une plus forte attraction pour le fer, le cuivre, l'étain
ou le plomb que pour le vif-argent ? »
La hiérarchie fondée sur l'atome dénué de qualités des méca­
nistes est donc mise à bas. Newton accepte les particules « soli­
des, pesantes, dures, impénétrables, mobiles » que Dieu, très
probablement, << forma au commencement >>, mais il n'accepte
pas de les caractériser par la seule « force d'inertie », « principe
passif en vertu duquel les corps restent en mouvement ou en
repos ». Il n'y aurait alors « ni destruction, ni génération, ni
végétation, ni vie ». Le mouvement accéléré des corps célestes,
comme les phénomènes chimiques, comme la lumière échap­
pent à la mécanique, relèvent de « principes actifs ».

Deux lectures

La Question 31 peut être vue comme une extrapolation de


la physique gravitationnelle à la chimie. C'est d'ailleurs ainsi
qu'elle sera lue en Angleterre. Les disciples anglais de Newton,
comme Jean Théophile Désaguliers, qui a été le Curator of
Expenments de la Royal Society of London pendant les dernières
années de la vie de Newton, utiliseront les phénomènes chimi­
ques et bientôt électriques et magnétiques pour tenter de carac­
tériser les forces qui doivent les expliquer. Ce qui signifie que
seront privilégiés ces aspects des phénomènes chimiques qui
peuvent illustrer de manière claire l'action d'une force attrac­
tive ou répulsive.
Cependant, une autre lecture est possible : Newton restitue
aux chimistes le droit de parler de « pouvoir », de « puissance l)
des réactifs, c'est-à-dire de donner sens à leur pratique, à leurs
6H Histoire de la chimie

opérations, ce que la chimie purement mécaniste leur interdi­


sait. De fait, alors que l' attraction gravitationnelle a pour pre­
mier attribut l'uniformité (c'est la même force qui joue entre
la pomme et la Terre, la Lune et la Terre, la Terre et le Soleil),
cette uniformité disparaît dans la Question 31 au profit d'une
mesure proprement chimique des forces : les réactions chimi­
ques permettent de comparer entre elles les forces qui unissent
effectivement les particules d'un composant ; ce sont elles, et
non un · calcul théorique, qui effectuent la comparaison. De
même, la variété des forces permet de comprendre les possibi­
lités et les limites de l'analyse chimique : « Les plus petites par­
ticules de matière peuvent être unies par les plus fortes
attractions, et composer des particules moins petites, dont la
force attractive sera moins considérable : celles-ci peuvent s 'unir
à leur tour, et composer de plus grosses particules, dont la force
attractive sera moins considérable encore : ainsi de suite, jusqu'à
ce que la progression finisse par les plus grosses particules dont
dépendent les phénomènes chimiques et les couleurs maté­
rielles. »
De plus, Newton introduit J'hypothèse d'une force répulsive,
par inférence à partir des phénomènes lumineux et physico­
chimiques : ainsi, les particules des corps fixes sont maintenues
ensemble par l'attraction, mais l'« expansion prodigieuse » des
particules des corps volatils, le fait qu'une fois franchie la sphère
d'attraction, elles s'écartent avec rapidité, témoigne d'une puis­
sance répulsive qui « commence d'agir où la force attractive
vient à cesser ». La fermentation, l'action de la chaleur, et même
le fait que les mouches marchent sur 1 ' eau « sans se mouiller
les pieds » sont des phénomènes reconnus comme autorisant,
aussi bien que la mathématique des mouvements planétaires,
un nouveau type de causalité. Newton prend soin de distinguer
sa démarche de celle des « aristotéliciens » qui parlaient de qua­
lités occultes : « Dire que chaque espèce de choses est douée
d'une qualité occulte particulière par laquelle elle agit et pro­
duit des effets sensibles, c'est ne rien dire du tout. Mais déduire
des phénomènes de la Nature deux ou trois principes généraux
de mouvements, ensuite faire voir comment les propriétés de
tous les corps et les phénomènes découlent de ces principes
constatés, serait faire de grands pas dans la science, malgré que
les causes de ces principes demeurassent cachés. » [Newton,
1 7 1 7 , p. 345 . ] Contrairement aux qualités occultes qui expli­
quent chaque propriété particulière par une vertu particulière,
La conquête d'un tem'toire 69

les principes actifs permettent d'unifier un ensemble de phé­


nomènes apparemment disparates.
Les deux lectures divergentes de la Question 31 s'accordent
sur cette différence, mais non sur son interprétation. Les dis­
ciples anglais de Newton s'en tiennent à des forces réciproques
attractives ou répulsives. Mais Venel écrit, dans l'article
<< Chymie » de l'Encyclopé die, que lorsque les chimistes reven­
diquent le droit de « constituer une cause » à partir d'un « cer­
tain nombre d'effets relatifs et de même ordre », ils ne font pas
autre chose que Newton (et Aristote). En France, l' Optique n'a
pas seulement donné ses lettres de noblesse à l'investigation
expérimentale. Elle alimente, tout au long du XVIII' siècle, les
protestations contre l'« esprit de système » qui, d'après Venel,
ignore ce que Newton savait : « Que la nature opère la plupart
de ses effets par des moyens inconnus ; que nous ne pouvons
nombrer ses ressources ; et que le ridicule réel serait de vou­
loir la limiter, en la réduisant à un certain nombre de princi­
pes d'action et de moyens d'opérations. >>
Ironie de la situation. La Question 3 1 , point de départ d'his­
toires divergentes au XVIII' siècle, était elle-même l'aboutisse­
ment d'une histoire secrète, une histoire centrée autour de cette
tradition désormais maudite par le XVIII' siècle, l'alchimie.

Le secret de Newton

Newton alchimiste ? Le mot fait frémir ceux qui craignent


- non sans raison - que ce fait historique devienne une idée­
slogan, brouillant activement les frontières entre la rationalité
scientifique et l' irrationalitë .
Que Newton ait eu un faible pour l 'alchimie, ses historiens

2. Soulignons un effet pervers de cette crainte. Le livre de Betty ). DOBBS


[ 1975], première étude détaillée des pratiques et des idées de Newton en
matière d'alchimie, est paru dans la très prestigieuse Cambridge University
Press, ce qui convient bien à ce livre parfaitement sérieux, érudit et dénué
du moindre sensationalisme. Pour les Anglais, l'alchimie newtonienne est un
champ d'études historiques parfaitement respectable. Les Français sont plus
frileux à cet égard, et, pour leur punition, ils doivent acheter la traduction
du livre de Dobbs chez Guy Trédaniel, Édition de la Maisnie, dans la col­
lection « Les Symboles d'Hermès », dont le but est d'entreprendre « l'étude
de ce grand livre du Monde dont chaque religion est une page, chaque mythe
une phrase et chaque symbole un mot recélant une parcelle de la Lumière
primordiale •·
70 Histoire de la chimie

l'avaient toujours su, mais n'en avaient fait état qu'avec la plus
grande discré t i o n . Le temps de la discrétion prit fin en 1946,
lors des célébrations du tricentenaire de Newton. Lord Keynes,
qui avait acheté, en 1936, une grande partie des manuscrits
alchimiques de Newton sur le point d'être dispersés en vente
publique, déclara alors : « Newton n'était pas le premier au siè­
cle de la Raison, il était le dernier du siècle des Magiciens, le
dernier des Babyloniens et des Sumériens, le dernier grand
esprit qui perçait le monde du visible et de l'esprit avec les
mêmes yeux que ceux qui commencèrent à édifier notre patri­
moine culturel il y a un peu moins de dix mille ans. » [cité dans
Dobbs, 1975, p . 38.]
Depuis, les études historiques se sont multipliées. En 1958,
Boas et Hall pouvaient encore prétendre que Newton n'était
pas alchimiste : il s'intéressait simplement à la chimie des
métaux. Et certes les expériences de Newton sont d'une préci­
sion quantitative minutieuse, et nulle part on ne trouve de
déclarations triomphales, de descriptions de transformations pro­
digieuses, de manifestations de crédulité enthousiaste. C'est un
chercheur austère, non un illuminé prenant ses désirs pour des
réalités, qui cherche à percer l'énigme de l'activité de la matière.
Cependant, il est tout aussi vrai que Newton s'est acharné à
déchiffrer, annoter, comprendre les manuscrits les plus ésoté­
riques, les plus énigmatiques, non ceux auxquels nous pour­
rions reconnaître une allure « moderne ». Il était donc convaincu
que les alchimistes possédaient un secret, et, qui plus est, lui­
même travaillait dans le secret le plus impénétrable.
C'est Richard Westfall qui, le premier, osa poser la question
qui restera sans doute toujours sans réponse définitive, mais
n'en a pas moins alimenté depuis les études newtoniennes : et
si les Princpia
i n'avaient pas été pour Newton lui-même l'apo­
théose, mais une péripétie de sa véritable recherche ? Et s'il
s'était agi pour lui d'étudier, sur un cas simple de mouvements
célestes, ces forces dont il traquait le secret dans son laboratoire
de Cambridge ? Nous ne pouvons entrer ici dans l'analyse de
l'œuvre alchimique de Newton. Betty J. Dobbs a montré
qu'elle se centre sur le « lion vert », le régule étoilé d'anti­
moine, déjà célébré dans Le Char tn"omphal de l'antimoine de
l'alchimiste du xv· siècle Basile Valentin. Newton aurait vu
dans l'étoile le signe d'une puissance d'attraction, et espéré que
le régule étoilé pourrait, par l'action de l'Esprit universel pla­
nant dans l'air, extraire des autres métaux le « mercure philo-
La conquête d'un tem'toire 71

saphique :1> ou la « semence métallique :�>, qui permettrait, à son


tour, de dissoudre tous les métaux. Continuité et différence :
l'alchimie de Newton implique la notion de puissance attrac­
tive, et aussi la notion d'« agent médiateur », les colombes de
Diane (l'argent le plus pur), sans lequel le mercure et le régule
d'antimoine ne peuvent s'unir, mais, à la différence des « for­
ces » que nous connaissons, les principes alchimiques actifs peu­
vent avoir une existence séparée des corps qu'ils animent.
La figure d'un Newton alchimiste peut faire partie, pour ceux
qui s'intéressent à l'astronomie et à la science du mouvement,
de l'anecdote. En revanche, pour l'histoire de la chimie, elle
est centrale. Elle explique, d'une part, la bienheureuse << retom­
bée :1> de la physique newtonienne qui restitue aux chimistes ce
dont ils avaient tant besoin : comprendre leurs opérations en
termes de puissance des réactifs. D'autre part, elle éclaire l'alter­
native qui mettra la chimie du XVIII· siècle sous tension : sou­
mettre la chimie à des forces de type newtonien, ou demander
aux phénomènes chimiques les « principes » qui rendent intel­
ligibles ses opérations. Car Newton lui-même a dû hésiter. Alors
qu'il cherchait dans le ciel comment décrire l'action de « for­
ces :1> spécifiques, il fit la constatation étonnante qu'une force
unique suffit à expliquer les mouvements observés, une force
qui définit donc ce entre quoi elle agit comme homogène et
uniforme, comme les atomes mécanistes. La Question 31 peut
être lue alors sous le signe d'un compromis précaire entre les
exigences de pertinence du chimiste-alchimiste au fourneau, et
la tentation d'extrapoler sur terre le principe d'économie qui
a, de manière inattendue, triomphé dans le ciel.
9
Les sels · rapports et déplacements

En commençant ses Considérations générales sur la nature des


acides et sur les pn·ncpes
i dont ils sont composés, en 1777,
Lavoisier présente un rapide historique du sujet qui reconnaît
un acquis du passé dont, ailleurs, il propose de faire table rase :
la théorie des sels. Celle-ci, écrit-il, « se trouve aujourd 'hui tel­
lement perfectionnée qu'on peut la regarder comme la partie
la plus certaine et la plus complète de la chimie » [Lavoisier,
t. II, p. 248]. Lui-même entend faire sur les principes consti­
tuants des sels neutres ce que ses prédécesseurs ont fait sur les
sels eux-mêmes.
Cette révérence au passé est d'autant plus remarquable que
le « sel » était, un siècle auparavant, une catégorie, caractéri­
sée d'abord par la propriété de solubilité dans l'eau, que nous
avons le plus grand mal à prendre au sérieux. Ce qui est pour
nous « acides », l'« esprit de sel » ou l'« esprit de vitriol »,
étaient alors tenu pour des sels ; en revanche, bien des corps
qui, pour nous, sont des sels, les carbonates par exemple,
étaient considérés comme des « terres », parce qu'insolubles.

Des chimistes académiciens

Qu'est-ce qu'un sel ? A cette question, les chimistes français


n'ont pas cherché à répondre de front, ce qui les aurait menés
sans doute au scepticisme de Boyle quant aux principes, mais
peut-être pas à de nouvelles pratiques. En revanche, au-delà de
1 'imagerie cartésienne des pointes cassées ou glissées dans des
fourreaux, la question posée par les corpuscularistes - que
La conquête d'un tem.toire 73

deviennent les propriétés des composants lorsque le composé


ne les manifeste pas ? -leur a inspiré un nouvel intérêt pour
une catégorie particulière de « sels » : ceux qui, formés à p ar­
tir d'un <{ sel » alcalin et d'un « sel » acide, sont neutres , et
que Wilhelm Homberg, le plus productif des chimistes acadé­
miciens de l'époque, baptisera en 1702 « sels moyens 2 �-
Délaisser les questions « spéculatives » pour s'intéresser acti­
vement à la chimie des sels, telle est, selon Holmes, la réponse
au nouveau défi qu' affronte la chimie « pour devenir une
science », pour être légitimée comme l'une des classes de l' Aca­
démie. Les savants académiciens ne peuvent plus se contenter
de produire des œuvres didactiques, mettant en ordre ration­
nel un savoir acquis. Il leur faut produire de l'inédit. En 1699.
les nouveaux règlements de l'Académie leur prescrivent de con­
tribuer directement, par leur travail, à l'avancement des scien­
ces, et de communiquer régulièrement à l'Académie les résultats
nouveaux. En 1700 commence la publication d'un volume
annuel d'Histoire et mémoires de I'Académie 3 . L'étude des sels
va constituer un domaine privilégié car du « nouveau » peut,
là, être produit en bon ordre.
Or, les sels moyens subvertissent la notion de sel en tant que
principe. Homberg prétend qu' ils peuvent résulter aussi bien
de la combinaison de sels (esprit de vitriol et sel de tartre, par
exemple), que d'un sel acide et d ' une terre alcaline, ou d'un
sel acide et d'un métal 4 ! En d' autres termes, l 'étude des sels
moyens induit 1' interchangeabilité de corps qui répondaient à
des catégories principielles distinctes. Elle constitue un champ
expérimental où la possibilité de mettre en relation peut rem­
placer le « principe » comme référence de jugement.

1 . C'est Robert Boyle qui a mis au point les indicateurs chimiques per­
mettant d'identifier acides et bases. Le sel alcalin (basique) le plus commun
est le sel de tartre.
2. Pour tout cela, voir HOLMES (1989, p 33·59), « Moyen » parce que le
c sel • alcalin est fixe, et le « sel ,. acide, volatil.

3. L'histoire dont Boyle avait donné la « norme • : pour appartenir à la


c communauté expérimentale », il faut produire et communiquer aux collè­

gues des « faits • (nouveaux), débute ainsi en France sans faire d'histoires,
par un règlement. Sur Boyle, voir S. SHAPIN, c Une pompe de circonstance.
La technologie littéraire de Boyle •. in CALLON et LATOUR [ 1990 ].
4. Homberg définit aussi la classe des « sels ammoniacs • différant des sels
moyens en ce qu'ils résultent de la composition de deux corps volatils.
Histoire de la chimie

La table des rapports

En 1 7 1 8 , Claude-Joseph Geoffroy, membre de l' Académie


royale des sciences et de la Royal Society, présente à 1' Acadé­
mie une Table des différents rapports observés entre dtfléren­
tes substances [Stengers, 1989). L'accueil est mitigé. Dans son
Éloge de Geoffroy, en 17 3 1 , Fontenelle soulignera que ces rap­
portS « firent de la peine à quelques-uns, qui craignirent que
ce ne fussent des attractions déguisées, d'autant plus dangereu­
ses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes sédui­
santes ». Crainte légitime. Geoffroy avait en effet, en
1706-1707, exposé l' Optique en dix séances devant l'Académie.
Et sa table suit le modèle proposé par Newton dans la Ques­
tzon 3 1 : en tête de chaque colonne figure un corps, suivi par
tous ceux qui sont susceptibles de se combiner avec lui. L'ordre
est déterminé par ce que Newton avait appelé leur « attraction »
respective pour le corps figurant en tête : un corps « déplace »
dans la combinaison avec celui-ci tous ceux qui le suivent et il
« est déplacé » par tous ceux qui le précèdent.
La notion de « déplacement » transcende les strictes leçons
de l'expérience dont, officiellement, dérive la table de Geof­
froy. Qui dit déplacement considère la substance chimique sous
l'angle d'une composition-combinaison, et la réaction sous celui
de l'association et de la dissociation. Alors que, depuis Aris­
tote, les propriétés-qualités d'un corps renvoyaient à un « prin­
cipe », sujet agissant et expliquant, tout se joue maintenant au
niveau des rappons, des relations. Corrélativement, la tradition­
nelle notion d'« affinité » se transforme. Loin de renvoyer aux
principes, l'affinité-rapport de Geoffroy met en question leur
rôle de sujets dans les opérations. Le rapport désigne la com­
binaison en tant que sujet selon un double sens : état d 'union
entre deux corps, et processus, qui implique union et désunion.
Le processus permet de caractériser l'état par une échelle : le
rapport à l'œuvre y est plus ou moins « fort » que dans un autre
état. La « matière » doit être comprise à partir de la relation,
et peut être explorée à partir des possibilités de création et de
destruction des relations.
La table de Geoffroy, si elle n'est pas un simple dérivé de
l'expérience empirique, une simple mise en ordre des réactions
connues, correspond néanmoins à la lecture empiriste de la
Question 31 dont nous avons annoncé la possibilité. Contrai­
rement aux newtoniens anglais, Geoffroy ne cherche pas dans
La conquête d'un temtoire 75

la chimie la preuve de l'existence de forces, il se borne à envi­


sager les réactions chimiques d'un point de vue qui déplace la
fonction explicative des principes, responsables des qualités, vers
les relations. Le fait que l'attraction newtonienne était « mal
vue • en France corpusculariste n'est peut-être pas la seule expli­
cation de cette stratégie. La plupart des réactions ordonnées dans
la table de Geoffroy produisent les sels « neutres • ou
« moyens » que lui-même et ses collègues étudient depuis Hom­

berg, ces réactions qui, nous l'avons souligné, définissent


comme interchangeables des corps répondant pourtant à des
catégories traditionnelles distinctes. Et c'est bien ce que présente
la table des rapports de Geoffroy, qui fait figurer, par exem­
ple, dans la colonne de l'acide de sel marin, aussi bien les
métaux que la terre absorbante, les sels alcalis. et le soufre miné­
ral, tous considérés d'un même point de vue. En d'autres ter­
mes, le « rapport • de Geoffroy n'est pas seulement une
attraction newtonienne déguisée. c'est une attraction redéfinie
dans un contexte qui lui préexistait, celui de la chimie des sels.
La chimie des sels, comme la table des rapports, ou des affi­
nités, qui va désormais l'accompagner, constitue donc l'inven­
tion d'une nouvelle pratique systématique. Il ne s'agit pas d'un
<< système •· au sens où définitions et choix conceptuels auraient

été posés de manière explicite. Mais il ne s'agit pas non plus


d' <t: empirisme » , au sens où les résultats seraient indépendants
de toute mise en forme conceptuelle. La question « corpuscu­
lariste » - comment se neutralisent les qualités acides et alca­
lines - qui avait attiré l'attention sur les sels neutres, sera assez
rapidement abandonnée. Le « sel moyen •. ou « neutre •. pro­
duit par une réaction de déplacement, organise, par sa défini­
tion opérationnelle, une recherche qui transforme les pratiques
des chimistes, et leurs critères d'intelligibilité.

Les sels redéfinis

Ainsi, en 17 36, le chimiste Henri Louis Duhamel réussit à


isoler l'alcali fixe (non volatil) qui entre dans la composition
du sel marin. Il montre que cet alcali permet de former du sel
marin, mais aussi de former d'autres sels que l'on peut distin­
guer des sels analogues formés à partir de 1 ' alcali dérivé du sel
de tartre (en termes modernes, il s'agit des sels formés respec­
tivement à base de sodium et de potassium). Cette démonstra-
76 Histoire de la chimie

tion met en œuvre une série judicieuse de déplacements, un


sel donnat un autre sel, qui enrichit d'autant la table des rap­
ports, mais elle donne aussi un sens opérationnel nouveau à la
« recréation d'un corps à son état primitif », qui avait servi
d'argument en faveur de la chimie corpusculaire. L'alcali dérive
du sel marin et, avec de l'acide marin, il redonne un sel qui
ne peut être distingué du sel marin. Un corps, que l'on obtient
par extraction, peut donc être recréé au laboratoire. L'état pri­
mitif ne correspond plus ici à l' idée cyclique d'une régénéra­
tion qui prouverait l'indestructibilité des composants, mais à
la production pratique de nouveaux critères d'identification
d'un corps. Le sel marin n'est plus marin que selon l'usage ;
il peut être produit en laboratoire par d'autres chemins que
l'extraction. Le chimiste peut dès lors opérer une distinction
entre les propriétés intrinsèques d'un corps (indépendantes du
chemin) et celles qui proviennent de la source dont il a été
extrait (les « impuretés ») . Le scepticisme de Boyle renvoyait
l' identité des corps aux limites de nos possibilités d'analyse et
de synthèse. L'analyse et la synthèse ont maintenant valeur
démonstrative, établissant 1 'identité des corps, suggérant une
façon « rationnelle » de les renommer. Ainsi, sur base des tra­
vaux de Duhamel, Macquer distinguera le sel marin et le << sel
commun à base d'alcali végétal5 » .
Corrélativement, le « sel » perd sa définition de principe,
référée à sa solubilité dans l'eau : des produits, même insolu­
bles, mais obtenus par un déplacement qui les identifie à des
sels moyens, seront reconnus comme sels. La solubilité devient
alors un moyen de séparation entre les sels. Est aussi dépassée
la différence entre les terres alcalines et le sel de tartre, unis par
les opérations de déplacement.
On comprend maintenant pourquoi Lavoisier voulait faire
pour les « principes des sels » ce qui avait déjà été accompli pour
les sels neutres eux-mêmes. Mais il faut se méfier de cette com­
préhension trop facile, trop directe. N'oublions pas que c'est
Lavoisier lui-même qui a sélectionné la chimie des sels comme
ce qu'il devait prolonger parmi d' autres aspects que nous
n 'avons pas abordés. En particulier, nous venons de condam­
ner d'un trait de plume la valeur explicative des « principes »
alors que beaucoup des chimistes qui, au XVIII' siècle, utilisent
la table de Geoffroy, n'ont pas pour autant abandonné cette

5 . L'alcali, dérivé du sel de rame, pem être aussi exrrair des planees.
La conquête d'un tem'toire 77

notion. Ainsi, dans le Dictionnaire de chymie de Pierre Joseph


Macquer, les principes gardent leurs fonctions essentielles : ils
conservent leur intégrité dans les différentes compositions et
décompositions et véhiculent les propriétés des corps. Ils n'expli­
quent pas l'affinité, mais sont caractérisés par les affinités qu'ils
ont les uns pour les autres. Lorsque Macquer écrit : « Les affi­
nités des quatre principes formant deux nouveaux composés
pourront, par un échange mutuel, occasionner deux décompo­
sitions, deux combinaisons nouvelles. Cela arrive toutes les fois
que la somme des affinités que chacun des principes des deux
composés a avec les principes des autres surpasse celle des affi­
nités qu'ont entre eux les principes qui forment les deux pre­
miers composés6 », il soumet cenes les principes à la probléma­
tique « quantitative » des affinités, mais il considère les affinités
comme purement empiriques. Non seulement les rapports­
affinités de Geoffroy n'étaient pas des attractions simplement
déguisées, mais encore ils n 'ont pas eu le pouvoir de redéfinir
les doctrines chimiques françaises. A l'époque où Macquer
rédige son dictionnaire, Newton est classé, avec les corpuscu­
laristes, comme un mécanicien, et les forces d'attraction, au
même titre que les petits corps mus et figurés, constituent des
agents « seulement mécaniques ». C'est par rapport aux enjeux
de la chimie de Stahl que les chimistes français se définissent
alors.

6. Cité par ANDERSON ( 1 984, p. 58), dont nous suivons ici l'analyse.
10

Principes · éléments e t instruments

Georg Ernst Stahl (1660-1734) était ce qu'on appelle un


« iatrochimiste », à la fois médecin du roi de Prusse et chimiste.
Enseignant, il communique peu avec ses collègues, il écrit des
traités systématiques à l'usage des praticiens, et présente ses
observations et travaux propres dans la perspective d'une amé­
lioration de la pratique : procédés et non preuves. Il est donc
étranger aux nouvelles mœurs académiques qui s'instituent en
France et en Angleterre. Et pourtant, il a laissé sa marque tant
dans l'histoire de la biologie que dans celle de la chimie et, dans
les deux cas, cette marque a une dimension d'abord polémi­
que : réactivation de thèses traditionnelles, devenues armes de
guerre contre les prétentions explicatives du mécanisme. Ainsi,
Stahl est souvent considéré comme le père de la théorie « vita­
liste », qui réfute l'assimilation du vivant à une machine expli­
cable en termes physiques et chimiques. Pour lui, la seule chose
que la physique et la chimie puissent expliquer est la corrup­
tion, la décomposition d'un corps vivant après sa mon. La vie,
quant à elle, réclame un principe propre, une cause particulière
qui lutte contre la corruption spontanée. Dans le domaine de
la chimie, Stahl prolonge et systématise la doctrine qu'il a
apprise chez ses prédécesseurs, Kunckel, Glauber et surtout
Becher. Il ignore largement la chimie des sels des corpuscula­
ristes français, et donne à des termes traditionnels de la chimie,
tels que mixtion, principe et affinité, une nouvelle pertinence,
amimécaniste.
Si les références à Stahl continuent en biologie jusqu'au xx·
siècle, l'influence de sa doctrine chimique sera plus limitée dans
le temps mais plus massive : elle sera source d' inspiration et de
La conquête d'un territoire 79

discussion pendant toute la seconde moitié du XVIII· siècle. Ce


n ' est donc pas à une survivance attardée de la tradition que
Lavoisier s'attaquera en prenant pour cible l'élément-principe
« phlogistique » associé au nom de Stahl, mais à une œuvre qui

symbolise, pour la plupart des chimistes, la conquête d'auto­


nomie de leur science.

Les principes de Stahl

Selon Stahl, le propre de la chimie est l'« union mixtive »,


ou la mixtion, qui doit être distinguée de l'agrégation. L'agré­
gation n 'est qu'une union mécanique. Qu'elle soit comprise
en termes d'entrelacs de corpuscules ou d'attraction newto­
nienne, elle renvoie aux propriétés générales des masses et des
mouvements, c'est-à-dire à la mécanique, science d'une matière
t:ssentiellement homogène. La mixtion, en revanche, implique
la diversité qualitative de ce qui ne peut s'analyser qu'en chan­
geant de propriétés. Elle crée, en effet, de nouveaux corps
homogènes à partir de corps hétérogènes, ce qui ne peut se
comprendre en termes de simple voisinage spatial entre pani­
cules. L'analyse des mixtes, la caractérisation de leurs principes,
est l'affaire du seul chimiste.
Stahl reconnaît, à la suite de son maître Becher, deux prin­
cipes pour tous les mixtes, l'eau et la terre. Mais il distingue
trois types de terre [Metzger, 1930, p. 130-138] : la terre vitri­
fiable, qui renvoie à la solidité pesante des minéraux, la terre
phlogistique, légère et inflammable, et la terre mercurielle ou
m étallique, qui donne au métaux leur malléabilité et leur éclat.
L'identification de ces principes est relative à la théorie ancienne
de l'affinité : si les acides attaquent les métaux, par exemple,
c'est parce qu'ils présentent une analogie avec les métaux, parce
qu'ils panagent avec eux un principe. Et c'est donc également
en termes des qualités absolues des principes qu'il convient de
rendre compte des propriétés des corps.
D'après son disciple Henckel, qui parcage d'ailleurs ses dou­
tes, Stahl a hésité sur le statut de sa troisième terre, métalli­
que. Cette hésitation manifeste que la problématique
alchimique, centrée sur la métallicité, a été ébranlée par la
grande innovation de Stahl : la corrosion des métaux et la com­
bustion du bois ou du charbon renvoient au même phénomène.
Le métal « brûle » (lentement). La corrosion lui fait perdre son
HO Hùtoire de la chimie

l l l lln�-t " ' ' q " < ' , lrF.n rt vub t i l . wmme elle le fait perdre au char­
""' dr t n t<' L• '''"le d i lf{rcnrc est que, dans le cas du métal,
1 1 1 1 t t·t • H I I :l l 'l ' t a t J l l l l l t i t i f est possible, par réabsorption du phlo­
p, t � I H J I Ir M:tt� ( (' rc10ur à l ' état primitif plaide en lui-même
l " " ' ' l ' assit n i lat ion emre la combustion et la corrosion. C'est
k i l t a rhon , sat uré de phlogistique, qui permet de rendre aux
1 !taux m é t a l l iques leur éclat : il leur restitue le phlogistique

perdu. Les pratiques minières et métallurgiques de << réduction


des minerais » trouvent ainsi une explication lumineuse. Les
métaux, perdant leur phlogistique, perdent également leur qua­
lité métallique. Le métal ne serait-il pas alors composé des seules
terres inflammable et vitrifiable ? Mais dans ce cas, il faut expli­
quer pourquoi tous les composés de ces deux terres ne sont pas
des métaux. Est-ce une question de proportion, ou de coction
du phlogistique présent ? Bref, conclut Henckel : « Nous som­
mes fondés à nous demander avec Stahl si cette troisième terre
differe numériquement ou génériquement des deux autres. »
[Cité in Metzger, 1930, p. 1 33.]

Du « point de vue » chimique

Dans la chimie de Stahl, un acteur fait le pont entre agré­


gat et mixte, c'est l'« instrument ». Le feu (ou chaleur), l'eau,
comme solvant, et l'air interviennent en tant qu'agents méca­
niques, rendant possible la mixtion, mais ne la causant pas. Le
feu met la terre phlogistique en mouvement, l'air entraîne les
parties les plus volatiles des corps, l'eau met en mouvement les
parties du soluté. La notion de corps-instrument permet d'accor­
der une place, mais limitée, aux explications mécanistes par rap­
port auxquelles la chimie stahlienne se définit.
La distinction entre agrégation et mixtion va faire fortune.
Elle a d'abord pour effet de renvoyer les attractions newtonien­
nes parmi les agents mécaniques qui expliquent l'agrégation,
c'est-à-dire de confondre dans la même catégorie les chimistes
cartésiens comme Lémery, mécanistes comme Boyle, ou new­
toniens, comme Boerhaave, le premier chimiste sur le continent
à prendre ouvertement position pour Newton 1 , et comme les

1 . Comme le souligne METZGER (p. 196), Boerhaave n'a pas cherché à


révolutionner la chimie au nom de la vérité newtonienne, « il a le souci de
la vérité, non celui de la nouveauté ,., et ce souci de connaissance véridique
La conquête d'un tem.toire 81

Anglais Desaguliers, Keill et Freind. Expliquer l'agrégation en


termes de forces attractives ou répulsives, c'est toujours l' expli­
quer en termes de juxtaposition ou de dissociation, c'est-à-dire
ignorer la question du « lien » chimique qui crée un corps « tel »
ou << tel » à partir de corps différents. Tout l'article « Chymie »
de Venel, dans l'Encyclopédie, sera construit sur cette opposi­
tion entre agrégation et mixtion. Corrélativement, les racines
newtoniennes des rapports ou affinités que mettent en scène
les tables seront oubliées. La mixtion se fait entre principes selon
les lois de l'affinité, et ces lois n'ont de lien qu'avec la prati­
que empirique des chimistes.
Ainsi, en 1758, l'Académie de Rouen met en concours une
question d'apparence modeste mais qui, de fait, engage toute
la chimie : « Déterminer les affinités qui se trouvent entre les
principaux mixtes ainsi que l'a commencé M. Geoffroy et trou­
ver un système physico-mécanique de ces affinités. » Pour un
chimiste anglais, la seconde partie de la question n'aurait pas
eu de sens, tant la réponse irait de soi. Pour les Français, la
question n'invite pas seulement à évaluer la pertinence des for­
ces newtoniennes, mais aussi à faire entrer ces forces dans un
« système » acceptable. Le jury devra reconnaître qu'aucun can­
didat n'a pu satisfaire aux deux défis et désignera deux vain­
queurs, qui ont abordé le problème respectivement du point
de vue du « système physico-mécanique », et du point de vue
de la chimie. Georges-Louis Lesage, pour la physique, a ima­
giné un ingénieux système où l'affinité est expliquée par la
porosité différente des corps soumis aux chocs continuels de
petites particules, les « corpuscules ultramondains », qui doi­
vent également expliquer l'attraction à distance. Le Liégeois
Limbourg, pour la chimie, a présenté une nouvelle table de
trente-trois colonnes. Quant à l' explication des affinités, Lim­
bourg rejette les interprétations mécanistes à la Lémery, et sou­
ligne l'analogie avec les forces d'attraction newtonienne. Il s'agit
peut-être, avance-t-il, d'une même propriété considérée, en
physique générale du point de vue de son effet sur les masses,
et, en chimie, du point de vue de son effet sur les éléments.
La « différence des points de vue >> signifie que l'attraction new­
tonienne ne peut rien expliquer tant que la différence entre la ·

masse physique et l'élément, ou le principe, chimique n 'est pas

le porte plutôt à repérer les points où les doctrines chimiques ont aveuglé
les auteurs qu'à concevoir le programme d'une c�imie newtonienne.
82 Histoire de la chimie

élucidée. Le point de vue chimique s'impose donc comme cor­


respondant à une question que les physiciens, fussent-ils new­
toniens, ne peuvent prétendre résoudre.
Si la polémique stahlienne contre la réduction de la chimie
aux explications physico-mécaniques a rencontré un plein suc­
cès en France, l'identification des principes, en revanche, bien
qu'attachée au nom de Stahl, n'a pas suivi sa doctrine. Dans
l'article de l'Encyclopédie qu'il consacre aux « Principes », Vend
annonce que les chimistes reconnaissent en général quatre prin­
cipes : l'air, la terre, l'eau, et le feu qu'ils nomment, écrit-il,
« avec les stahliens », phlogistique. Or, pour Stahl et ses disci­
ples Henckel et Juncker, le phlogistique est une terre, et le feu
un instrument. Ce qu'on appelle « chimie stahlienne » en
France, au milieu du xvm· siècle, s' inspire cenes de la doctrine
de Stahl, mais à travers les transformations que lui a fait subir
celui qui fut présenté comme son fidèle interprète, Guillaume­
François Rouelle [Rappaport, 1961].

Le phlogistique

Rouelle (1703-1770) n'est pas académicien. Il ne connaît pas


le latin et il n'a sans doute pris connaissance de l'œuvre de Stahl
(écrite en un rude mélange d'allemand et de latin) que de
manière indirecte, par une présentation de Senac publiée en
1723. Comme Lémery, Rouelle est, à l'origine, pharmacien et
sa réputation va se construire grâce un cours privé, qu'il donne
place Maubert puis rue )acob, avant d'être nommé enseignant
au Jardin du roi Oardin des Plantes). Ses cours, comme ceux
de Lémery, attirent tout ce qui compte à Paris. C'est là que
Diderot apprend la chimie, mais aussi Turgot, Macquer, Vend
et Lavoisier. Bref, une nouvelle génération qui accepte comme
allant de soi, purement empiriques et sans grande portée con­
ceptuelle, les travaux académiques menés sur la chimie des sels,
et qui découvre un autre univers par l'intermédiaire de
Rouellé, celui de la « révolution stahlienne ».

2. Les principaux livres de Stahl ne seront traduits en français que bien


plus tard, en même temps qu'un grand nombre de livres suédois et allemands
se référant à Stahl et traitant notamment de mines et de métallurgie. Le baron
d'Holbach publie en 1767 le Traité du soufre, et en 1 7 71, le Traité des sels.
Mais il est trop tard, à l'époque, pour « redécouvrir » la vérité de Stahl. C'est
la doctrine de Rouelle qui le représente.
.
La conquête d'un temtoire 83

Assez curieusement, le seul point de l'enseignement de


Rouelle - connu par les notes de Diderot - qui ait victorieu­
sement résisté à la critique de ses propres élèves, tels Venel et
Macquer, est celui qui ne doit rien à la doctrine de Stahl :
l'association entre le phlogistique et le feu. Car le système ensei­
gné par Rouelle recrée la doctrine du maître, la réanicule autour
d'une association systématique entre les notions d'élément­
principe et d'instrument. Plus précisément, Rouelle prête aux
principes deux fonctions : celle de constituant des mixtes et celle
d'agent ou d'instrument des réactions chimiques.
Ainsi, les quatres principes, l'eau, l'air, le feu et la terre, sont
principes à la fois des opérations du chimiste et des mixtes sur
lesquels il opère. En tant qu'instruments, ils sont, à la diffé­
rence des réactifs chimiques spécifiques, « naturels et géné­
raux », toujours à l'œuvre dans toute opération chimique. En
tant qu'éléments constituants, ils ne contredisent pas la chimie
des déplacements mais la transcendent : jamais le chimiste
n'isolera ou ne caractérisera un élément comme il caractérise un
corps ; l'élément n'est pas isolable car on ne peut le séparer
d'un mixte sans recréer par là même un nouveau mixte.
Le feu, ou la chaleur, est donc l'instrument ; le phlogistique
est l'élément entrant dans la composition des mixtes. Le phlo­
gistique, en tant qu'élément, permet d' expliquer la combus­
tion, comme aussi les transformations de chaux en métal et de
métal en chaux3. Que la terre et l'eau soient des éléments, cela
va sans dire. Que l'air soit un élément est une autre innova­
tion par rapport aux doctrines de Stahl. En conférant, contrai­
rement à Stahl, un rôle chimique à l'air, Rouelle prolonge le
travail de l'Anglais Stephen Hales qui, dans Vegetable Statick.s4 ,
a étudié 1 ' « air » dégagé par la fermentation des végétaux et par
cenaines réactions chimiques. A l'exemple de Hales, il a appris
à recueillir les airs et a d'ailleurs amélioré le dispositif anglais.
Mais si le rôle d'élément constituant de l'air, de la terre, de

3. Rouelle a repéré, commeJuncker, le problème du poids : les chaux, qui


sont censées être des métaux ayant perdu leur phlogistique, sont plus lour­
des que les métaux de départ. Il explique, comme Juncker, ce fait curieux
par la distinction emre le poids absolu (qui reste le même, le phlogistique
étant impondérable) et le poids spécifique.
4. Publié à Londres en 1727 et traduit par Buffon en 1735 sous le titre
La Statique des végétaux et l'analyse de l'air. Le titre comme l'introduction
de Buffon attirent l'attention du lecteur français sur le rôle de l 'air dans le
travail de Hales.
84 Histoire de la chimie

l'eau et du feu est facile à défendre, la possibilité de les défi­


nir tous, au même titre, en tant qu'instruments, est plus dif­
ficile. Pour le feu, il n ' y a pas de problème, car c'est
l'instrument le plus traditionnel, unanimement reconnu, du
chimiste5 . Ignù mutat res. En revanche, le rôle d'instrument
de l'eau, de la terre et de l'air n'a rien d'évident. Pour illus­
trer le rôle de la terre, Rouelle va jusqu'à citer les récipients sans
le�quels la chimie ne serait pas possible.
La théorie de Rouelle n'est donc pas, pas plus que celle de
Stahl, centrée autour du phlogistique. Mais le phlogistique est
néanmoins l'élément « révolutionnaire », puisgu'il est associé
à la découvene unanimement admirée de Stahl 6 : la découvene
de l 'identité entre combustion et corrosion, et l'identification
de l'opération inverse, (notre réduction) démontrent la valeur
de la chimie stahlienne, qui refuse de se soumettre au modèle
mécaniste. De plus, le feu phlogistique, qui constitue l'appon
personnel de Rouelle, est le seul cas où l'association élément­
instrument soit bien équilibrée, sans recours à une argumen­
tation dont Venel et Macquer dénonceront le caractère
anificiel 7• C'est donc non à l'héritage d'une tradition séculaire,
mais au produit le plus représentatif de la « chimie des Lumiè­
res » que Lavoisier s'attaquera.
L'association créée par Rouelle entre élément et instrument
n'est pas seulement nouvelle, mais elle est aussi significative des
valeurs que revendique la chimie française « des Lumières ». Elle
illustre en effet la double dimension de l'autonomie que cette
chimie réclame contre le modèle de la mécanique : le chimiste
« se salit les mains >>, il opère au niveau des mixtes ; il n'est rien
sans ses instruments et il a l'humilité de le savoir ; le chimiste
s'intéresse à l'intimité des matières, à l'élément qui ne peut être
figuré puisqu'il appartient à l'ordre de la qualité, de la pro-

5 . Boerhaave fait également du feu l'instrument universel de la transfor­


mation chimique.
6. Même Lavoisier reconnaît la puissance de cette découvene er Kant, dans
la préface à la seconde édition de la Cntique de la raison pure, fera de la
possibilité de transformer c les métaux en chaux et la chaux en métal, en leur
ôtant, ou en lui restituant quelque chose •. l'un des trois cas (avec Galilée
et Torricelli) à panir desquels la raison a appris qu'elle devait obliger la nature
à répondre à ses questions.
7. Dans l'anicle c Chymie • de l'Encyclopédie, Venel accordera au seul feu
le rôle d'instrument « général et naturel ». En ce qui concerne la dissolution
par l'eau. elle renvoie pour Venel à l 'action des menstrues. qui n'a rien de
mécanique.
La conquête d'un tem·toire 85

duction, de l'hétérogène. En ce sens, la chimie des Lumières


propagée par Rouelle est le produit d'une double polémique,
telle déjà menée par Stahl lui-même à l 'encontre du méca­
nisme, et celle menée contre la science « académique », élitiste
ct abstraite.
11

Une passion de fou

La tension entre les pratiques chimiques et l'idéal d'une pra­


tique académique n'est pas nouvelle. En 1718, Herman Boe­
rhaave s'était exclamé, lors d'un exposé inaugural à l'université
de Leyden : « C'est de chimie, de chimie, que je vais parler ! &,
s'excusant d'introduire en ce lieu où voisinent les professeurs
les plus savants, pratiquant les sciences les plus parfaites, une
science rude, grossière, pénible, éloignée du commerce des
savants, ignorée ou suspecte à leurs yeux, méprisée à l'image
de son feu , de ses fumées, de ses cendres 1 •
L'exclamation comme les excuses étaient quelque peu rhé­
toriques. Boerhaave était un enseignant renommé, et parmi les
livres où les chimistes du xvm• siècle apprennent leur métier,
ses Elementa Chemiae (1724) tiennent la première place2• Mais
le même thème ne cesse de réapparaître tout au long du xvm•
siècle : la chimie est un travail, au sens où « travail » désignait
à l'époque le labeur pénible et asservissant, qui humilie celui
qui le pratique.

La valeur de la chimie

Ce thème habite également la chimie des Lumières, mais son


sens rhétorique se transforme : il ne s'agit plus de faire acte

1 . Cité par MEINEL [1983].


2. Ce livre, qui aura plus de vingt-cinq éditions dans diverses langues,
constitue, après le Cours de Lémery, la nouvelle somme des faits et des pro­
cessus connus. Il est issu d'un enseignement qui a attiré des étudiants de toute
l'Europe.
La conquête d'un tenitoire 87

d'humilité face aux « vrais savants » mais de revendiquer hau­


tement la singularité de la chimie. Ainsi, en 1785, dans son
éloge du chimiste Macquer, qui vient de mourir, Vicq d' Azyr
reprend la rhétorique de Boerhaave, mais à l'envers, contre les
professeurs qui jugent en dessous de leur dignité de s'astrein­
dre au labeur du chimiste : « Lorsque les progrès de la connais­
sance les ont forcés à sortir des écoles pour interroger la nature
dans les laboratoires, ils ont cru qu'il était de leur dignité d'y
paraître avec leurs robes ; ils se sont réduits, par cet appareil,
à 1 'impossibilité d'y faire autre chose que discourir 3 • »
Cette mutation rhétorique s'inscrit dans une offensive tout
à la fois épistémologique, philosophique, politique et sociale
contre le modèle de la « science des professeurs », la science de
ceux qui, comme l'écrit Diderot4 , « réfléchissent », « ont beau·
coup d'idées et n'ont point d'instruments », et méprisent ceux
qui « se remuent » , ont « beaucoup d'instruments et peu
d'idées ».
Quelle est la « valeur » d'une science ? Cette valeur tient-elle
à la certitude de ses principes, c'est-à-dire au pouvoir de juger
a priori sans « se remuer » ? La chimie est confrontée à ce pro­
blème. Elle accompagne, en Suède et en Allemagne, le déve­
loppement prodigieux de l'activité minière. Dans ces pays,
laboratoires de chimie, bureaux d 'essai et de contrôle se mul­
tiplient et se créent de nombreuses chaires universitaires 5 . En
France, en revanche, l'image que renvoie la chimie est plus
mondaine : science qui, comme l'électricité, attire les amateurs
de démonstrations expérimentales, qui se diffuse dans les salons,
les cours publics et les cours privés, et non d 'abord à l 'Univer­
sité. Cela explique peut-être les stratégies différentes que sui­
vront les chimistes allemands et suédois, d'une part, français,
de l'autre, pour définir la valeur de leur science.
Dans les pays où la chimie connaît un développement uni­
versitaire légitime, il s'agit de combattre son image comme acti­
vité manuelle grossière. C'est ainsi que s'institue la distinction
entre chimie « pure » et chimie « appliquée » introduite en 1751
par un chimiste d'Uppsala, J.G. Wallerius 6 . Cette distinction
permet une opération très intéressante : d'une part, elle affirme

3. Cité dans MEINEL (1984).


4. DIDEROT, De l'interprétation de la nature, section 1 .
5. Voir T.M. PORTER { 1981} et K . HUFBAUER ( 1982).
6. MEINEL {1984, p. 1 26) .
88 Histoire de la chimie

la dignité de la « chimie pure » et transforme la priorité chro­


nologique des « arts chimiques » en une dépendance logique
par rapport à la science dont ils deviennent simples « applica­
tions » ; cl ' autre parr, elle fait bénéficier cette science « pure »
de l' utilité publique de ces applications. En France, l'image de
la chimie se constitue au plus près des pratiques artisanales
empiriques, contre l' arrogance de ceux qui veulent soumettre
les faits à un « système ».

Chimie subversive

Macquer donne pour projet à son Dictionnaire de chymie de


1766 la possibilité d'une lecture « empirique ». Le lecteur
devrait être libre « de se former tel plan qu'il juge à propos,
et il est très possible qu'il fasse à cet égard un meilleur choix
que l'auteur même ». Quant à Venel, dans l'article « Chymie »
de l'Encyclopédie, il valorise, comme Vicq cl' Azyr, la nécessité
héroïque, pour le << vrai » chimiste, de mettre bas la robe, c'est­
à-dire la prétention de juger sans connaître par la pratique :
« C'est la nécessité de toutes ces connaissances pratiques, les lon­
gueurs des expériences chimiques, l'assiduité du travail et de
l'observation qu'elles exigent , les dépenses qu'elles occasion­
nent, les dangers auxquels elles exposent, l'acharnement même
à ce genre d'occupation qu'on risque toujours de contracter, qui
ont fait dire aux chimistes les plus sensés que la chimie était
une passion de fou. Becher appelle . les chimistes : Certum quod­
dam genus hominum excentncum, heteroclitum, heteroge­
neum, anomalum ; qui possède en propre un goût fort
singulier, quo sanitas, pecunia, tempus & vita perduntur. Mais
en prenant l'utilité absolue des sciences pour une donnée,
d'après laquelle l'opinion générale nous autorise à raisonner,
ces difficultés et ces inconvénients-là mêmes doivent faire regar­
der les savants qui ont assez de courage pour les braver comme
7
des citoyens qui méritent toute notre reconnaissance . »
Loin de définir les arts chimiques comme simple application
de doctrines savantes, Venel définit la chimie par la coexistence
d'une « double langue, la populaire et la scientifique ». Après
avoir exposé la différence entre l'agrégation physique et la mix­
tion, il remarque : « Quelques demi-philosophes seront peut-

7. VENEI., art. « Chymie » , Encyclopédie, r. 3, 1753. p. 421.


La conquête d'un territoire 89

être tentés de croire que nous nous sommes élevés aux généra­
lités les plus hautes ; mais nous savons bien au contraire que
nous nous en sommes tenus aux notions qui découlent le plus
immédiatement des faits et des connaissances particulières, et
qui peuvent en éclairer la pratique [ . . . ]. Ainsi le manœuvre dit :
un certain degré de feu fond l'or, dissipe l'eau, calcine le
plomb, fixe le nitre, analyse le tartre, le savon, un extrait, un
animal. Et la science dit : un certain degré de feu lâche l'agré­
gation de l'or, détruit celle de l'eau, attaque la mixtion du
plomb et la composition du nitre, excite les réactifs dans le tar­
tre, le savon, un extrait, un animal8. » Le chimiste « scientifi­
que » s'allie avec l'artisan contre l'arrogance de ceux qui nient
la mixtion parce que leurs agents mécaniques ne permettent de
comprendre que la seule agrégation. Il reconnaît qu'un an chi­
mique ne pourra jamais être « réformé » ou « perfectionné » que
par un chimiste qui « aura acquis cette faculté de juger par sen­
timent qui s'appelle coup d'a:zJ chez l'ouvrier, et que celui-ci
doit à l'habitude de manier son sujet. »
Venel souligne donc la singularité de la chimie par la néces­
sité d'une subversion de la division sociale et intellectuelle entre
le chimiste scientifique et l 'ouvrier, c'est-à-dire par l'idéal que
défendait Diderot dans De l'interprétation de la nature. La chi­
mie française, science des Lumières, ne donne pourtant pas
l'exemple de cette science « baconienne », au sens de purement
empirique et utilitaire , qu'on a trop souvent accusé Diderot de
défendre. Elle est « philosophique », au sens où elle illustre la
nécessité de ce que Diderot appelait une « ligue philosophique »
entre ceux qui se remuent et ceux qui réfléchissent, entre ceux
qui « ont vu si souvent et de si près la nature dans ces opéra­
tions » qu'ils en ont acquis « cet esprit de divination par lequel
on subodore, pour ainsi dire, des procédés inconnus, des expé­
riences nouvelles, des résultats ignorés » et ceux qui mettent en
œuvre les faits, tentent de les lier, et qui « s' opiniâtrant à la
solution de problèmes peut-être impossibles, sont parvenus à
des découvertes plus importantes que cette solution 9 ».
Diderot annonce la fin de la mécanique rationnelle : « Leurs
ouvrages [des Bernoulli, d'Alembert, Euler, Maupertuis, etc.]
subsisteront dans les siècles à venir, comme ces pyramides

8. VENEL, p. 419. Le lecteur avisé remarquera que le plomb apparaît ici


comme un composé.
9. DIDEROT, op. cit, sections 27 à 30.
90 Histoire de la chimie

d'Égypte dont les masses chargées d'hiéroglyphes réveillent en


nous une idée effrayante de la puissance, et des ressources des
hommes qui les ont élevées10• >> Venel demande au chimiste de
garder « son thermomètre au bout des doigts et son horloge
dans la tête », et juge ridicules toutes les « mesures artificiel­
les » qu'on voudrait substituer à la lecture experte des indices
grossiers et sensibles. Diderot conseille à « ceux qui ont l'esprit
assez étendu pour imaginer des systèmes », Laidem habeto,
dunmodo te Lais non habet, jouis de la courtisane Laïs, ou du
système, mais ne te laisse pas posséder par elle, ou lui. Il est
difficile d'imaginer prédictions plus radicalement réfutées par
l'histoire. C'est de la lignée des Bernoulli, Euler, etc. , qu'est
née la mécanique quantique, notre science des atomes. Un
demi-siècle après Venel, le laboratoire du chimiste se peuplera
d 'instruments standardisés. Quant à être « possédé » par son
système, c'est très précisément la définition que T. Kuhn donne
du « chercheur normal », guidé par le paradigme de sa dis­
cipline.
L'histoire de nos sciences n'a donc pas répondu aux espoirs
de Diderot et de ses alliés scientifiques. En ce qui concerne la
chimie, dès 1780, un observateur extrêmement avisé aurait pu
prévoir l'échec du projet d'une chimie des Lumières telle que
Venel la caractérisa. Il aurait alors parlé de la dynamique nou­
velle de la chimie académique, et cité les noms de Guyton de
Morveau (membre de l'Académie de Dijon), de Lavoisier, de
Berthollet et de Fourcroy. Alors que les travaux académiques
sur la chimie des sels, quelque cinquante ans auparavant,
n'avaient valu à leùrs auteurs d 'autre réputation que celle de
chimistes empiriques, prudents et sans ambition, les académi­
ciens français de cette fin du xvm· siècle font désormais partie
d'un réseau européen dont l'activité donne une réalité inédite
à �e qu'on appelle déjà, en Allemagne et en Suède, la « chi­
mie pure ».
Mais sans doute ce même observateur avisé se serait-il trompé
quant à la manière dont la chimie pure des académiciens réus­
sira finalement à faire oublier les grands thèmes de la chimie
française des Lumières. Car il aurait sans doute parlé de la très
passionnante correspondance entre deux grands chimistes, le
Français Guyton de Morveau et le Suédois Torbern Bergman,
travaillant de concert à 1 ' interprétation effective des affinités en

10. DIDEROT, op. cit. , section 4 .


La conquête d'un tem'toire 91

termes newtoniens. Il aurait décrit l e triomphe d e ce que Vol­


taire avait surnommé le « parti newtonien en France », mené
par son « chef >>, le grand naturaliste Buffon. Et probablement
aurait-il été sourd au message « révolutionnaire » du petit bruit
qui a commencé à envahir le laboratoire des chimistes, le pétil­
lement de la chaux sur laquelle, moins de trente ans aupara­
vant, une main écossaise a versé de l'acide.
12

Le rêve newtonien

Les rapports ou affinités chimiques peuvent-ils permettre


d'identifier les « forces » responsables des combinaisons chimi­
ques ? Voilà une question dont on pourrait attendre qu'elle
intéresse les chimistes anglais. Et pourtant, il n'en est rien. Le
pragmatisme sceptique de Boyle refleurit sur la terre d'Angle­
terre où la Royal Society encourage à mesurer la valeur d'une
science à son utilité. C'est sur le continent que va se dévelop­
per le « rêve newtonien » : soumettre de manière effective la
chimie aux forces newtoniennes 1 .

Comprendre les affinités

Pounant, le scepticisme anglais et le rêve continental se nour­


rissent de deux thèses analogues à propos des possibilités de
réconciliation entre des affinités chimiques spécifiques et la force
gravitationnelle, uniforme. En Angleterre, le théologien Bos­
covitch [ 1 785] suppose que la formule de Newton ne s ' appli­
que qu'à grande distance ; aux petites distances, la force est,
selon la distance, soit attractive , soit répulsive : un corps chi­
mique, édifice compliqué de points-particules, est donc spéci­
fié par la force résultante de ces attractions et de ces répulsions.
En France, Buffon [ 1 765] attribue la spécificité des actions chi­
miques aux figures des corps qui, à l'échelle des actions chi­
miques, ne peuvent plus être négligées comme en astronomie.
Mais Boscovitch pense que la complexité de 1 'édifice que cons-

1 . Pour tout cela, voir A.W. THACKRAY ( 1970).


La conquête d'un tem'toire 93

titue tout corps chimique rend chimérique le projet de faire de


la chimie une science déductive et prédictive comme l'astrono­
mie. Pour Buffon, au contraire, nos « petits-neveux » pourront
un jour calculer la marche des réactions chimiques comme New­
ton a calculé celle des planètes.
Dans la perspective de Buffon, la chimie n'est pas encore vrai­
ment « devenue une science ». Elle le sera quand sa parenté en
droit avec 1 'astronomie sera devenue un fait. Et ce devenir passe
par la question des affinités.
Mais comment passer des tables d'affinité - que l'on pour­
rait, dans cette perspective, comparer aux données empiriques
de l'astronomie, constituant le terrain auquel Kepler et New­
ton donneront ses lois -à la chimie enfin scientifique ? Au
cours des trois dernières décennies du xvm• siècle débutent des
recherches inspirées par le souci de faire des affinités le sujet
direct d'une science, et ces travaux austères nous renvoient à
l' �tmosphère studieuse des échanges académiques et universi­
taires.
En 1776, Guyton de Morveau, suivant avec enthousiasme la
direction indiquée par Buffon, mesure la force mécanique
nécessaire pour séparer des plaques de différents métaux du bain
de mercure où elles flottent. Guyton tente ainsi de quantifier
l'affinité, d'attribuer au rapport entre deux corps une mesure
indépendante des opérations chimiques de déplacement. Celles­
ci ne peuvent en effet produire qu'une entre-mesure des rap­
ports, les caractériser les uns par rapport aux autres 2 • Dans la
même perspective, Carl Wenzel, chimiste travaillant dans une
fabrique de porcelaine, propose en 1777 un autre moyen : lier
la valeur numérique de l'affinité à la vitesse de réaction ; il
détermine la perte de poids de cylindres métalliques plongés
dans un bain acide après une heure. Puis Wenzel, Bergman et
Kirwan prennent pour mesure les quantités respectives de dif­
férents acides permettant de neutraliser une même quantité de
base, ou inversement, les quantités de différentes bases permet­
tant de neutraliser la même quantité d'acide 3 . Le même tra-

2 . Ce passage du rapport en tant que renvoyant à d'autres rapports, au


nombre, sera au centre de la question des équivalents et des atomes au XIX'
siècle. Les atomes « existeront » lorsque le nombre d'Avogadro sera chiffré.
Du point de vue conceptuel, il est, comme l 'ensemble de la problématique
chimique du « rêve newtonien », au cœur de la théorie de la mesure de Hegel.
3. Notre terme moderne « base " fonctionne de manière symétrique avec
le terme « acide ». « Acide + base donne sel », apprend-on. Mais la déno-
94 Histoire de la chimie

vail est entrepris à plus grande échelle par Richter, un ancien


élève de Kant hanté par les possibilités d'une mathématisation
de la chimie. Entre 1792 et 1802, il publie, sous une forme que
le souci de faire des mathématiques rend assez obscure, un nou­
veau type de tables définissant de manière systématique les rap­
ports qu'il appelle « stoechiométriques » entre acides et bases
qui se neutralisent mutuellement. Le terme « stoechiométri­
que >> fera fortune, non pas dans le cadre d'une chimie des affi­
nités mais dans la chimie analytique, fondée sur la loi des
proportions définies.
Un autre moyen, en apparence plus modeste, consiste à pren­
dre la technique des « faiseurs de tables », selon l'expression
d'époque, non comme un procédé de présentation abrégée des
progrès de la chimie mais comme une fin en soi. Puisque les
affinités constituent le terrain empirique susceptible un jour
d'être organisé de manière déductive, il faut explorer ce terrain
de manière méthodique et exhaustive.

Les tables de Bergman


Étudier toutes les réactions chimiques possibles en vue d'une
mise en tableau, tel est le programme entrepris par le chimiste
suédois Torbern Bergman. Ses tables, publiées de 1775 à 1783,
impliquent un énorme et fastidieux travail. Elles ordonnent plu­
sieurs milliers de réactions chimiques. Elles comportent 49
colonnes (27 acides, 8 bases, 14 métaux et autres) avec un dou­
ble registre : les réactions « par voie humide », en solution, et
« par voie sèche », « forcées par le feu ». Comme le souligne
Maurice Daumas, Bergman travaille « en artisan consciencieux
qui espère grignoter petit à petit l'immense labeur qui s'étend ·
devant lui [ . . ] . II semble d'ailleurs n'avoir pas été très satis­
.

fait de ses propres résultats : il estimait que plus de trente mille


expériences exactes étaient encore nécessaires pour donner un
certain degré de perfection à sa table 4 » .
Le labeur gigantesque de Bergman est accompagné d'un tra­
vail sur la nomenclature, qui met en application les méthodes
de Linné, et qu'il a longuement négocié avec Guyton de Mor-

mination « base » rappelle l'asymétrie originelle : l'alcali donne sa « base »


au sel.
4. M. DAUMAS [ 1 946, p . 6 1 ] , et M. BEREITA [1988].
La conquête d'un temtoire 95

veau. Il s'est accompagné également d'un travail de symboli­


sation des réactions chimiques, qui invite à les comprendre en
termes d'association et dissociation de constituants restant iden­
tiques à eux-mêmes. Les composants sont représentés, comme
c'était déjà le cas dans la table de Geoffroy, par des symboles
inspirés de l'alchimie : le composé est placé à l'extérieur d'une
accolade qui réunit les composants. En cas de double décom­
position, il y a quatre accolades en carré, les deux accolades hori­
zontales correspondant aux deux produits de la réaction.
Bergman indique aussi la solubilité (pointe de l'accolade tour­
née vers le haut) ou l'insolubilité (pointe vers le bas) des subs­
tances.
Étudier toutes les réactions chimiques possibles ! Le projet
de Bergman tire les conséquences de la conception relationnelle
de l'affinité inspirée de Newton. Les corps chimiques en tant
que tels, ou la puissance de tel ou tel réactif, ne sont plus inté­
ressants. On ne peut plus rapporter la puissance de l'acide nitri­
que à lui-même, après l'avoir illustrée par quelques réactions
typiques. Les propriétés chimiques dépendent des relations entre
les corps, et l'identité d'un corps chimique est définie par la
somme totale de ses mises en relation possibles, en attendant
d'être un jour déduite. La réaction qui, dans la tradition arti­
sanale, était finalisée vers la création de nouveaux produits, est
devenue, avec la chimie des sels dans les premières décennies
du xvm· siècle, un instrument d'identification, mais elle con­
cerne toujours des produits, acides, sels, bases, intéressants en
tant que tels. Avec Bergman, la réaction, de procédé, est deve­
nue phénomène. Désormais, toute réaction est intéressante.
Parce qu'il doit s'intéresser à n 'importe quelle réaction, et
non pas aux seules « réactions intéressantes », Bergman va ren­
contrer des problèmes qu'avaient pu ignorer d'autres « faiseurs
de tables » moins ambitieux 5 . Qu'est-ce en effet qu'une réac­
tion intéressante ? C'est une réaction qui permet de produire
un nouveau composé. L'importance de la distinction entre corps
« fixes » et volatils en alchimie puis dans la chimie n'a rien de
fortuit : la plupart des réactions utilisées alors produisent soit
l'un soit l'autre car, dans les deux cas, le produit quitte le
milieu réactif, ce qui, en termes modernes, entraîne une réac­
tion complète. La prévalence des réactions complètes permet,
de plus, de comprendre l'un des aspects essentiels de l'« union

5. Pour ce qui suit, F.L. HOLMES [ 1962].


96 Histoire de la chimie

mixtive » : si un corps a pour un autre corps une affinité supé­


rieure à celle qui unit cet autre corps à un troisième, le premier
chasse entièrement le troisième (s'il existe en quantité suffisante,
bien sûr). Tous les chimistes, qu'ils soient ou non newtoniens,
1 'admettent, et Bergman le reprend en parlant cl'« attractions
électives ». Le caractère électif est une différence essentielle
d'avec le mélange, ou union agrégative. L'affinité, ou attrac­
tion élective, traduit une tendance à s'unir selon une logique
du tout ou rien : le plus fort gagne.
Or, examinant l'ensemble des réactions chimiques, Bergman
rencontre de multiples « anomalies », et doit multiplier les dis­
tinctions entre l'affinité << vraiment chimique » et les facteurs
physiques qui lui font obstacle, qui empêchent le déplacement
de s'achever. Il constate même que, parfois, une réaction va soit
dans une direction, soit dans l'autre selon les quantités de réac­
tifs en présence !
S'il est un beau cas de « changement de paradigme », selon
l'expression de Kuhn, c'est bien la manière dont Berthollet,
ancien collaborateur de Lavoisier, va transformer en règle les
« anomalies » qui, avec Bergman et après lui, prolifèrent. Mais
ce « changement de paradigme » ne traduit pas un abandon du
« rêve newtonien », plutôt sa mise au travail. Un demi-siècle
après, Berthollet va donner raison à Venel : la force d'attrac­
tion newtonienne ne peut expliquer la différence entre com­
binaison chimique et mélange. Et il va donc nier cette
différence.

Une chimie enfin newtonienne ?

Claude-Louis Berthollet croise la « grande » histoire. Acadé­


micien, chimiste au travail dans un milieu industriel, voyageur,
enseignant, sénateur, fondateur de la Société d'Arcueil, pre­
mière « équipe interdisciplinaire », il a un itinéraire qui, s'il ne
l'explique pas, éclaire sa singularité.
Lors de la Révolution française, Berthollet a cherché à ratio­
naliser l'extraction de salpêtre qui permet de fabriquer la si
nécessaire poudre à canon. L'abandon de l'ancienne méthode,
de lavage de roches nitreuses sur place, au profit d'une produc­
tion centralisée a été pour lui l 'occasion d'une constatation
étrange : il vaut mieux laver les roches en plusieurs fois, en uti-
La conquête d'un tem'toire 97

lisant chaque fois de 1 'eau fraîche, car plus il y a de salpêtre


dissous dans l'eau, moins le lavage est efficace.
Bien des artisans avaient peut-être fait cette constatation, mais
Berthollet la traduit, comme aurait dit Venel, en langue
savante : la tendance d'un corps à se combiner avec un autre
décroît proportionnellement au degré de combinaison déjà réa­
lisé. La tendance à réagir, dès lors, n'est pas purement chimi­
que, mais fonction de la concentration des réactifs. C'est ce que,
dès 1795 , il affirme dans son cours à la nouvelle École normale.
Contrairement aux académiciens de l'Ancien Régime, le chi­
miste doit à nouveau, par statut, produire un « cours », mais
cette œuvre didactique ne s'adresse plus à des curieux éclairés,
à des pharmaciens ou à des artisans, elle est destinée à former
de futurs enseignants. Elle peut être lue de manière critique par
d'autres collègues, et il s'agit de convaincre des Laplace, des
Lagrange, des Monge, qui savent ce que raisonner veut dire.
Peut-être, sans ce nouveau défi, Berthollet n'aurait-il pas eu le
courage de rompre avec la tradition ?
En 1800, Berthollet accompagne Bonaparte en Égypte, et
c'est là que, dit-on, il fait l'observation qui précipitera sa « con­
version » : un « lac de sodium », c'est-à-dire un lac salé dont
les rives sont envahies de soude, auquel - Lavoisier est passé
par là - nous pouvons donner le nom moderne de carbonate
de sodium. Or, Berthollet sait comme tout le monde que, en
laboratoire, le sel ne se transforme pas spontanément en soude :
la réaction spontanée se fait en sens inverse. Mais le lac consti­
tue un milieu réactionnel très particulier : les deux réactifs, le
sel et le carbonate de calcium déposés au fond du lac, sont
abondants et les deux produits de réaction sont continuellement
éliminés : le chlorure de calcium est drainé à travers le sol et
la soude se dépose sur les rives.
Berthollet tire de cet exemple une thèse radicale : la direc­
tion d'une réaction n'est pas un absolu, déterminé par les ten­
dances électives des corps en présence. La distinction entre le
phénomène vraiment chimique, qui correspondrait à une réac­
tion complète, et les facteurs physiques qui expliqueraient les
anomalies doit être abandonnée. Berthollet inverse ainsi les ter­
mes du jugement de Bergman. Pour lui, désormais, ce sont les
réactions complètes qui doivent être expliquées. Reprenant les
tables de Bergman, il montre que chaque fois que le déplace­
ment est complet, un produit s'échappe du milieu réactionnel,
98 Histoire de la chimie

s?i� parce qu'il est volatil, soit parce que, peu soluble, il pré­
cipite.
Or, de retour à Paris, Benhollet est devenu un de ces « grands
hommes de science » que Napoléon honore. Comme Laplace,
il sera sénateur et, avec Laplace, il fondera la Société d'Arcueil,
société privée avec ses laboratoires, son journal, et surtout ses
discussions et ses collaborations6. L'expérimentateur n'est plus
seul, et le milieu où il travaille a une doctrine : les processus
physiques et chimiques s'expliquent par les forces d'attraction
newtonienne. Dans La Statique chimique (1803), Berthollet
montre que la conception newtonienne impose que les réactions
chimiques soient généralement incomplètes, et s'oppose à ce
que les circonstances physiques (concentrations, température)
soient définies comme « permettant » ou « faisant obstacle à •
l'action proprement chimique des affinités. L'affinité n'est donc
plus qu'un facteur parmi d'autres dans la réaction, qui n'a plus
de direction naturelle, mais une direction dépendant d'un
ensemble de conditions. Le résultat normal d'une réaction est
un équilibre, où la concentration relative des réactifs et des pro­
duits de réaction est fonction de cet ensemble de conditions
(d'où le titre La Statique chimique). La seule singularité de
l'affinité est celle de la force d'attraction : elle ne peut être
directement manipulée par le chimiste.
Berthollet a donc trouvé une troisième voie pour faire de la
chimie une science newtonienne : l'exemple à suivre n'est plus
l'astronomie, mais la mécanique, qui, elle aussi, a commencé
par la statique, l'étude de l'équilibre. Mais le « rêve newto­
nien », enfin déployé dans toutes ses conséquences, devient
cauchemar pour le chimiste. Venel avait raison : la force
d'attraction ne peut expliquer une réaction complète ; pis elle
ne peut rendre compte que d'un mélange, non d'une vérita­
ble combinaison, d'une véritable production d'un nouveau
corps homogène à partir de l'hétérogène. Tout corps est donc
un mélange, dont la composition dépend des conditions de
réaction.
Berthollet, ici, porte atteinte à 1 'identité pratique de la chi­
mie. S'il a raison, tous les procédés qui constituent le trésor de
cette science ne renvoient pas seulement à des cas particuliers,
ils n'accomplissent tout simplement pas ce qu'ils prétendaient
faire. Le chimiste, qui avait appris à identifier un corps par sa

6. M.P. CROSLAND [ 1971], et Michelle SADOUN-GOUPIL [1977].


La conquête d'un territoire 99

composition, se trompait. Un composé chimique n'a pas


d'identité déterminée, chaque composé est un mélange parti­
culier, qui dépend de ses conditions de production. L'affinité
relationnelle, interprétée en termes strictement newtoniens, ren­
voie la chimie à un scepticisme généralisé, comme l'avait fait
la chimie corpusculaire au temps de Boyle. La seule vraie théo­
rie, pour la chimie, doit à nouveau provenir de la physique.

Controverse sur les proportions défmies

Lorsqu'on fait allusion à la controverse que suscita cette thèse,


et qui se prolongera jusqu'en 1807, on fait généralement de
l'adversaire de Berthollet, Joseph Louis Proust, un défenseur de
l'avenir, un chimiste moderne ayant établi expérimentalement,
malgré 1' autorité de spéculations dogmatiques héritées du XVIII·
siècle, ce que nous savons être vrai : les composés chimiques ont
bel et bien une identité, des composants en proportions défi­
nies. En fait, la controverse peut être lue autrement : c'est la
proposition « révolutionnaire » qui a été vaincue, c'est la chi­
mie traditionnelle qui l'a emporté.
Avant d'engager avec Berthollet une controverse expérimen­
tale, Proust avait publié un premier article, en 1799, où il
montrait que l'oxyde de mercure, qu'il soit produit en labo­
ratoire ou provienne des mines du Pérou, avait la même com­
position. A l'époque, Proust ne considérait pas du tout cela
comme une conclusion révolutionnaire, mais comme une
confirmation de 1 'ancienne doctrine de Stahl sur 1 ' invariabilité
des pondus naturae : les proportions pondérales définies des
composés témoignent de ce que la main invisible de la nature
opère identiquement dans les profondeurs de la terre et dans
les laboratoires. Quant à l'opposition entre fait et spéculation,
les deux protagonistes invoquaient des faits aussi ambigus les
uns que les autres. Tous deux analysaient des oxydes métalli­
ques et nous savons, rétrospectivement, que les techniques expé­
rimentales de l'époque ne pouvaient les départager : ce qu'ils
analysaient était, en fait, c'est-à-dire pour nous, un mélange
d'oxydes de types différents, ce que Proust affirmait d'ailleurs,
mais ce que Berthollet n'avait aucune raison d'accepter, accu­
sant à bon droit son adversaire de masquer par des explications
100 Histoire de la chimie

ad hoc qu'il avait bel et bien affaire à un mélange, seulement


'
a un me'lange 7 .
Comment se clôt la controverse ? Dans 1 'indifférence géné­
rale. Aucun des protagonistes ne se déclare vaincu, mais entre­
temps la loi des proportions est devenue un « fait » pour tous
les chimistes. En 1832, Gay-Lussac tirera « notre » morale de
l'histoire : Berthollet avait raison à propos des réactions, elles
produisent en général un équilibre entre constituants, qui
dépend des conditions de réaction ; il avait tort en ce qui con­
cerne les composés produits. Le rêve newtonien est mort. L'affi­
nité relationnelle dérivée de Newton devait expliquer à la fois
les liens qui font un corps chimique et la réaction. Les deux pro­
blèmes sont maintenant distingués. Le chimiste peut manipu­
ler la réaction, qui est une fonction de la température, des
concentrations, etc., il ne peut manipuler les liens eux-mêmes,
qui assurent l'individualité des corps chimiques. Bientôt, Davy,
Faraday et Berzelius proposeront d'expliquer le lien par les for­
ces électriques et non plus newtoniennes. Cela sera un échec,
mais de toute façon, les enjeux ont changé : ni cette proposi­
tion ni son abandon ne sont plus susceptibles de mettre en
question l'identité de la chimie. Celle-ci est devenue une
science, et ce devenir n'est pas passé par l'accomplissement du
rêve newtonien.
Bien plus, pendant des décennies, la notion d'équilibre chi­
mique n'intéressera personne. Comme Wilhelm Ostwald le sou­
ligne, la chimie de la première moitié du XIX· siècle renoue en
fait avec les intérêts traditionnels qui font de la réaction chi­
mique un instrument, non un phénomène en soi : << Même
dans les branches nouvelles, on s'attachait surtout à préparer
des corps. Les conditions d'une réaction étaient toujours assez
étudiées quand on avait trouvé un procédé avantageux pour
obtenir tel ou tel corps, et personne n'avait intérêt à étudier
de manière approfondie les mauvaises méthodes, qui ne don­
naient pas de produits purs8. » Donc, à nouveau on ne s'inté­
resse plus qu'aux réactions complètes.

7. Voir HOLMES [ 1 962]. er S.J. KAPOOR [ 1965). Notons que les chimistes
connaissent désormais des composés qu'ils appellent « berthollides », parce
que leurs proportions sont indéfinies. Une histoire-fiction est imaginable ici :
que serait devenue la chimie si, dans la nature, les « berthollides » avaient
été dominants ?
8 . ÜSlWAlD ( 1906, p. 2 1 1 ) . HOlMES [ 1962) et DAUMAS [ 1946) se réfèrent
à Ostwald pour poser le problème de l'oubli dans lequel sombra l'œuvre de
La conquête d'un tem'toire 101

On peut lire dans la fin du rêve newtonien la confirmation


des thèses de Venel, et de tous ceux qui, avec Stahl, ont
défendu la chimie contre l'emprise des agents mécaniques. Mais
ce n 'est pas la chimie française des Lumières qui triomphe, car
la controverse où est mort « le rêve newtonien » a pour cadre
la chimie post-révolutionnaire, et ceux qui en tirent les leçons
se définissent,} l'instar de Berthollet, comme enseignants et
serviteurs de l'Etat. En 1807, Chaptal publie une Chimie appli­
quée aux arts : à partir des vérités de la chimie « pure » , auto­
nome, se déduit « l'art qui en doit être le résultat utile » .
L'espace académique se représente désormais comme clos : nul
ne voit plus l' avenir sous le signe d'une alliance dynamique
entre artisans et chimistes « instruits », et la critique opposée
par Venel à l'utilité des instruments de mesure dans la prati­
que du chimiste n'est plus audible par personne. Qui plus est,
la chimie des principes est morte et l'ensemble des références
aux doctrines de Stahl tenu pour irrémédiablement périmé.
Lavoisier, bien sûr, est passé par là. Mais, ironie, son passage
lui-même est conditionné par la fécondité inattendue d'un des
quatre principe de Rouelle, le feu-phlogistique qui va accom­
pagner le développement accéléré de la chimie pneumatique.

Benhollet, et soulignent le nombre réduit des chimistes face à l'immense et


pressant labeur d'analyse qui s'ouvre devant eux. L'explication d'Ostwald est
remarquable en ce qu'elle met l'accent sur l'intérêt des chimistes, et sur le
retour à une tradition plus ancienne, alors que les historiens plus classiques
expliquent que « la chimie n'était pas encore mûre ». Il faut dire qu'Ostwald
écrit l'histoire de la chimie du point de vue de la physico-chimie, dont il
espère qu'elle modifiera les intérêts des chimistes {voir chapitre 26).
13

La chasse aux airs

La chimie pneumatique naît à la périphérie des lieux où


règne la doctrine newtonienne, dans le laboratoire de Glasgow
où Joseph Black ( 1728-1799) fait sa thèse sous la direction de
son maître William Cullen ( 17 10-1790) 1 • William Cullen a fait
ses études à Londres, qu' il quitte en 1740. Il a donc connu les
développements de la chimie newtonienne après la mort de
Newton (1727). Pour les chimistes anglais, la première priorité
est la confirmation des thèses avancées dans la Question 3 1 .
Ainsi, dans Vegetable Staticks, Stephen Hales présente ses expé­
riences sur la fermentation des végétaux comme la démonstra­
tion de la proposition newtonienne selon laquelle le true
permanent air, dégagé par fermentation ou par chaleur des
corps que les chimistes appellent fixes, est composé de parti­
cules qui se repoussent mutuellement. Ce que confirme la loi
de Boyle sur la compression, c'est-à-dire sur le caractère élasti­
que de l'air. Pour Hales, l'air élastique est en lui-même hété­
rogène, composé de particules d'élasticités différentes. Ce sont
les moins élastiques qui peuvent le plus facilement être fixées,·
et que la chaleur ou la fermentation sépare. Hales caractérise
donc la diversité des airs en termes physiques. Pour les chimistes.
et physiciens anglais, l'air est avant tout le moyen de caracté
riser la force répulsive, à propos de laquelle les lois du mouve­
ment sont muettes. Dans la même perspective, jusque dans les
années 1770, ils étudieront les nouveaux phénomènes électri­
ques et magnétiques.
Le principal héritier de Newton parmi les chimistes, Desa-

1 . Pour ce qui suit, voir A.L. DONOVAN (1975].


La conquête d'un territoire 103

guliers, il nie l'existence de la substance feu, et définit la cha­


leur en termes de force répulsive entre panicules. En 1748, Wil­
liam Cullen présente cette théorie de Desaguliers comme
l'exemple type d'erreur qui démontre la nécessité pour les chi­
mistes de formuler leurs théories propres plutôt que d'appli­
quer les lois générales que leur proposent les mécaniciens. Pour
Cullen, le feu est attiré de manière spécifique par les différents
corps chimiques. Il montre par mesures quantitatives que
l'expansion, la contraction, les températures de changement
d'état, qui sont autant d'effets de la présence du feu dans un
corps, suivent une loi spécifique. La chimie écossaise retrouve
donc, contre les newtoniens de Londres, le problème de la spé­
cificité. « Attractions électives », dira déjà Cullen, qui distribue
à ses étudiants des copies de la « table » de Geoffroy.

Une chimie écossaise

La liberté avec laquelle Cullen traite la doctrine newtonienne


doit sans doute beaucoup aux voix dissidentes qui ont osé se
faire entendre à Londres après la mort de Newton. Cullen a
peut-être suivi le cours de Peter Shaw qui, en 1730, a traduit
Stahl en anglais et s'est ensuite progressivement aperçu que la
défense de l'autonomie de la chimie impliquait une mise en
cause de la chimie newtonienne. Mais la chimie de Stahl ne
répond plus aux exigences de démonstration de Cullen. Le labo­
ratoire de l' université de Glasgow n'est plus tout à fait celui
du chimiste du xvn· siècle. On y trouve thermomètres, pom­
pes à vide et cuves pneumatiques permettant de collecter les
« airs » et autres produits d'évapora�ion, et on peut donc s'y
demander par exemple pourquoi, lorsque de l'alcool s'évapore,
la température baisse d'autant plus qu'il y a moins d'air, ou
pourquoi un mélange d'eau tiède et de glace entraîne une
fusion de la glace mais non une élévation de température de
la glace. En fait, le laboratoire de Glasgow est dans une situa­
tion assez unique, au carrefour de Paris, sa chimie des sels et
bientôt son phlogistique, et de Londres, ses forces et sa physico­
chimie des « airs » .
Qu'une terre calcaire sur laquelle on verse de l'acide entre
en effervescence, on le savait. Qu'une terre calcaire calcinée
donne une « chaux vive » caustique (CaO) , on le savait aussi,
c'est même la propriété qui la définit (calcaire/calcination).
Mais, on l'a vu avec la « chimie des sels » française, la défini-
10� Histoire de la chimie

t iun par les propriétés n'est plus une procédure sûre : l' effer­
vescence ne garantit plus qu'il y ait une seule terre calcaire.
Peut-être chaque terre calcaire calcinée donne-t-elle une chaux
vive différente ? Duhamel n'a-t-il pas montré que la « base »
du sel marin et celle que l'on peut dériver à partir du sel de
tartre sont différentes ? Et comment comprendre la Magnesia
alba (MgC03) , qui a les propriétés d'effervescence d'une terre
calcaire mais qui, calcinée, donne un produit qui n'est ni solu­
ble dans l'eau ni caustique ? Telle est la question que Cullen
propose, en 1752, à son élève Joseph Black comme sujet de doc­
torat en médecine. Black n'aime pas la médecine, mais son père
veut qu'il soit médecin. Il aime la chimie, et le choix de la
Magnesia alba, cet utile purgatif, est une bienheureuse solu­
tion, d' autant plus que ses différences et ses analogies avec les
terres calcaires justifient 1 'étude de celle-ci.
Pendant trois ans, Joseph Black entreprend sur la Magnesia
alba et sur les terres calcaires une série d'expériences que l'on
peut dire strictement « positives », au sens où il pourra, ensuite,
utiliser certaines d'entre elles pour poser le problème, d'autres
pour démontrer sa thèse, d'autres comme confirmations de con­
séquences prédites à partir de sa thèse.

Air fixe, chaleur fixée

La calcination entraîne le dégagement de 1 '« air » fixé aussi


bien dans les terres calcaires que dans la Magnesia alba. L'eau
de chaux (caustique) peut, mise en présence de potasse causti­
que, récupérer l'air fixe et retrouver son état primitif de terre
calcaire, ce qui signifie aussi perdre son caractère caustique. Pour
récupérer la Magnesia alba primitive à partir de son produit cal­
ciné (non caustique) il faut d' abord dissoudre celui-ci par de
l'esprit de vitriol ; le sel de tartre permettra alors de récupérer
la Magnesia alba avec toutes ses propriétés primitives. Une
même quantité d'acide est nécessaire pour << saturer » (neutra­
liser) une quantité donnée de terre calcaire et la chaux vive pro­
duite à partir de cette quantité de terre calcaire 2 . A l'issue de

2. Nous décrivons ici ces mêmes expériences en notation stoechiométrique


moderne, prenant pour terre calcaire type CaC03 : CaC03 donne CaO +
COz ; MgC03 donne MgO + COz ; Ca(OH)z + KzC03 donne CaC03 +
2KOH ; MgO + HzS04 donne MgS04 + HzO ; MgS04 + KzC03 donne
MgC03 + KzS04 ; CaC03 + 2HCI donne CaCh + HzO + COz ; CaO
+ 2HCI donne CaCiz + HzO.
.
La conquête d'un temtoire 105

ces expenences - il en compte trente dans sa thèse toutes


conçues pour affirmer ou nier un possible -, l'auteur peut
annoncer que la causticité de la chaux vive n'est pas, contrai­
rement à ce qu'on pensait, déterminée par une substance
extraite du feu calcinant, mais une propriété intrinsèque des
corps calcinables (et que, pour une raison inconnue, la Magnesia
alba ne possède pas), une « attraction élective » pour certaines
substances que la chaux vive dissout ou corrode, attraction qui
était « insensible » tant que l'air était fixé dans la terre.
Black sait que l'air fixé par la chaux est une forme d'air, il
sait qu'il est irrespirable et n'entretient pas la combustion, et
qu'il est en revanche un produit de la combustion, de la res­
piration et de la fermentation. Mais cela ne l'intéresse pas. Ce
qui l'intéresse est d'avoir pu soumettre l'« air fixe » aux opé­
rations de déplacement, et de pouvoir ajourer une colonne à
la table de Geoffroy, dont cet air fixe constituera la tête. Après
la publication de sa dissertation en 1 756, Black abandonnera
d'ailleurs les terres calcaires pour la question de la chaleur qui
passionne son maître Cullen : extension du sujet et non chan­
gement de sujet, car c'est une véritable « théorie chimique de
la chaleur » que Black va produire.
Black évite de parler du « feu », ne sachant pas ce que c'est,
mais il étudie les relations spécifiques entre deux grandeurs
mesurables : la quantité de chaleur et la température. La dis­
tinction entre quantité de chaleur et température est en elle­
même nouvelle. Elle a été pour la première fois mise en œuvre
par Amontons lors de la mise au point d'un thermomètre à air,
et est, de fait, p ortée par la question du thermomètre : il faut
préciser ce en fonction de quoi on exige que le corps thermo­
métrique se dilate de manière linéaire. Black s'intéressera à la
manière dont la chaleur « se fixe » dans les corps, ce qu'il
appelle chaleur « latente ». La chaleur latente est la chaleur
qu'absorbe (ou relâche) un corps lors d'un changement d'état,
et ce sans variation de température. Contrairement à l'absorp­
tion usuelle de chaleur, 1 ' absorption de chaleur latente n'est
donc pas comparable à celle d'un fluide dans un corps poreux.
Elle doit être comprise comme une combinaison, qui entraîne
une fusion ou une ébullition.
La légende veut que l'explication de la chaleur latente livrée
par Black au jeune James Watt ait été à la source de l'inven­
tion de la machine à vapeur3• Il est plus clair que la chaleur

3. Pour une mise au point, voir D.S.L. CARDWELL [ 1971].


106 Histoire de la chimie

latente, chaleur « fixée » dans les corps, provoquant un chan­


gement dans l'état d'agrégation de ces corps et perdant elle­
même sa propriété de chauffer, n'est pas sans parenté avec
l'« air fixe » : lui aussi perd sa propriété de volatilité et déter­
mine un changement d'état, la disparition de la causticité de
la chaux vive. Comme la causticité et la cohésion sont toutes
deux liées à des attractions, on peut, avec Donovan, conclure
que Black a moins fondé la chimie pneumatique que poursuivi
le premier programme de chimie théorique, cherchant « les lois
générales qui lient la chaleur, l'attraction élective et le chan­
gement d'état4 ». Ainsi la chaleur et sa mesure, que Venel reje­
tait du côté de la physique, se trouve intégrée, par Cullen et
Black, dans l'économie des transformations chimiques.
Black est néanmoins au point de départ de la chimie pneu­
matique. Il a soumis un « élément-instrument », l'air, à la chi­
mie des déplacements. Après l'air, c'est maintenant le feu
phlogistique qui va se déplacer de corps en corps. En 1766,
Henri Cavendish (1731-1810) isole et caractérise l'« air inflam­
mable » (notre hydrogène), dégagé par les métaux attaqués par
l'acide. Un tel dégagement avait été repéré par Van Helmont
et par Boyle, mais contrairement à eux, Cavendish sera capa­
ble de l'identifier. Ce qu'il a isolé ne serait-il pas le fameux
phlogistique à l' état pur, qui se révélerait donc bien tout à la
fois principe d' inflammabilité et de métallicité ?

Compétition européenne

La chasse aux différents airs est désormais ouverte, sous le


signe du phlogistique. Elle se déroule à travers toute l'Europe,
d'Uppsala à Paris, de Londres à Berlin, au moment où les chi­
mistes européens se constituent en un véritable réseau : échange
de correspondance, voyages, journaux ; le Chemische Anna/en
de Krell sollicite des contributions non seulement de chimis­
tes allemands mais dans toute l'Europe. Elle mobilise des chi­
mistes de tous statuts : Cavendish, comme Boyle, est un noble
fortuné ; Lavoisier ( 1 743- 1794) est un académicien et un admi­
nistrateur qui équipe son laboratoire à ses propres frais ; Priest­
ley ( 1733- 1804) est un pasteur unitarien auquel un noble
protecteur a offert un laboratoire ; Scheele (1742-1786) est un

4. DONOVAN, op. cit. , p. 21).


La conquête d'un territoire 107

apothicaire autodidacte en matière de chimie, qui travaillera


dans la pauvreté et l'obscurité sans attache professionnelle ; il
erre en Suède de Stockholm à Uppsala et d'Uppsala à Koping
où il achète finalement une boutique d'apothicaire. Les préoc­
cupations des intéressés sont également très différentes. Caven­
dish est timide et excentrique, il est décrit comme méthodique
et réservé : « Son cerveau semble n'avoir été qu'une machine
à calculer ; ses yeux, des dispositifs de vision et non des fon­
taines de larmes >>, ecrit son biographe Wilson 5• Scheele est
avant tout un découvreur de génie, qui prépare, identifie et étu­
die des dizaines de produits nouveaux. Les intérêts de Priest­
ley vont de la chimie et l'électricité à l'étude des langues, à
l'histoire, à la politique et à la mise des techniques au service
du progrès humain. Il partage cette dernière préoccupation avec
Lavoisier qui, par ailleurs, médite une nouvelle fondation de
la chimie . . .
Dans le laboratoire de Karl-Wilhelm Scheele, plus d'une
quinzaine d'acides nouveaux (notamment l'acide cyanhydrique
dont Scheele, qui mourra à quarante-quatre ans, décrit l'odeur
et le goût) ont été identifiés, et se dégagent pour la première
fois les fumées âcres du chlore, que Scheele identifie comme
de l'acide de sel marin déphlogistiqué. Le phlogistique lui per­
met également de caractériser l'un des deux « airs » qui com­
posent l'atmosphère, le Feuerluft, air de feu. Le Feuerluft est
capable d'absorber le phlogistique de corps qui en sont riches,
comme la limaille, et cette union avec le phlogistique le rend
susceptible de s'échapper de l'enceinte, qui ne contient plus
alors que le Verdobeneluft, air corrompu, vicié, où crèvent les
souris. Le Feuerluft disparaît aussi quand le « phlogistique » de
Cavendish brûle dans de l'air, et se transforme, c'est notable,
en feu-chaleur. En revanche, ce même Feuerluft est produit par
la calcination d'un corps avide de phlogistique comme la chaux
de mercure. Le feu a donc cédé son phlogistique et le résidu
n'est autre que le Feuerluft. Tout est cohérent (sauf les poids,
qui n'intéressent pas Scheele) : le Feuerluft est un air qui, uni
au phlogistique, donne le feu-chaleur.
Parallèlement à Scheele, un chimiste anglais a lui aussi iden­
tifié notre « oxygène » , en 177 4. Joseph Priestley, auteur de
plusieurs volumes intitulés Observations and Experiments on
Different Kinds ofAir, recueille systématiquement les gaz déga-

5. Cité par S.J FRENCH ( 1941, p. 155).


1 08 Histoire de la chimie

gés par les réactions sur une cuve à mercure. Il a ainsi déjà isolé
et identifié à l'état gazeux ce que nous nommons l'acide
chlorhydrique, le gaz ammoniac, le gaz sulfureux, il a égale­
ment découvert l'hydrogène sulfuré, l'hydrogène phosphoré,
l'éthylène, notre azote qu'il appelle « air phlogistiqué ». Cham­
pion incontesté de la chasse aux airs par son palmarès, Priest­
ley est aussi un pionnier de l'étude chimique du vivant. Chaque
air qu'il isole est caractérisé par un certain nombre de réactions.
Parmi ces tests d'identification, Priestley utilise fréquemment
une plante ou un animal qu'il place sous la cloche remplie du
nouvel air à caractériser. Ainsi progresse, en annexe de la chi­
mie des gaz, l'étude chimique de la respiration 6.
Même si la respiration n'est qu'un moyen parmi d'autres au
service d'une fin, caractériser de nouveaux airs, cela n' empê­
che pas Priestley de faire des hypothèses sur la nature des méca­
nismes en jeu. C'est ainsi qu'il a, dès 1771, assimilé la
respiration animale à une sorte de putréfaction : une phlogis­
tication qui corrompt l'air. Il suggère que le rôle des poumons
est d'évacuer les émanations putrides vers l'extérieur et mon­
tre que les plantes sont capables de « restaurer » 1' air et de le
rendre à nouveau respirable. L'idée de corruption focalise l' inté­
rêt de Priestley et de certains de ses collègues d'Angleterre ou
d'Italie qui posent les bases d'une étude scientifique de la salu­
brité de l'air dans notre environnement. Pourtant, lorsqu'il isole
l'oxygène, lors d'une expérience de réduction d'un oxyde ou
« chaux » de mercure, alors nommé precpite i per se, il ne le
caractérise pas immédiatement avec le test de la respiration :
il déclare qu'il est soluble dans l'eau ; qu'il rend plus brillante
la flamme d'une bougie placée dans le récipient et le prend
d'abord pour du gaz nitreux, irrespirable.
C'est sur la nature de ce nouvel air qu'intervient Lavoisier
et, grâce à l'oxygène, il va se faire reconnaître comme le grand
réformateur de la chimie. Lors d'un voyage à Paris, en octobre
1774, Priestley parle à Lavoisier de son expérience sur la réduc­
tion de la chaux de mercure. Lavoisier, qui connaît aussi les tra­
vaux de Scheele, refait l'expérience de Priestley en la considérant
comme un moyen de répondre au problème suivant : « Existe­
t-il différentes espèces d'air ? Suffit-il qu'un corps soit dans un
état d'expansibilité pour constituer une espèce d'air ? Les dif­
férents airs que la nature nous offre ou que nous parvenons à

6. F.L HOLMES [ 1985].


La conquête d'un temtoire 109

former, sont-ils des substances à part, ou des modifications de


l'air de l'atmosphère 7 ? ». A dire vrai, Lavoisier ne tranche pas
en 1775. Pas plus que Priestley, il n'est alors en mesure de
reconnaître l'oxygène qu'il a préparé. Il émet certes quelque
doute sur 1 'étiquette « air nitreux » que lui a donnée Priestley,
mais il le décrit encore comme de « l'air commun », celui que
nous respirons. C'est seulement après que Priestley, revenant
sur sa première interprétation, l'a rebaptisé, « air déphlogisti­
qué », que Lavoisier refait les expériences de réduction de la
chaux mercurielle et conclut fermement que « l'air déphlogis­
tiqué est la portion la plus pure de l'air atmosphérique ». Lavoi­
sier ouvre alors la polémique contre Priestley en attaquant sa
théorie de la combustion et sa théorie de la respiration dans
deux mémoires publiés en 1777.
Qui donc est l'auteur de la découverte de 1 'oxygène ? Scheele
qui l'isole ? Priestley qui caractérise ses propriétés ? Lavoisier
qui l'identifie comme élément ?
Nouveau problème de priorité avec l'eau. En 1781, on
apprend que le très méticuleux Cavendish, brûlant son air
inflammable dans l'air déphlogistiqué de Priestley, a constaté
la formation d'une buée humide sur la cloche de verre. Aussi
Cavendish propose-t-il de redéfinir l'air de Priestley comme de
l'eau déphlogistiquée. Priestley conteste : c'est l'air inflammable
qui est de 1 'eau surchargée de phlogistique et lors de la com­
bustion ce phlogistique est cédé à l'air déphlogistiqué.
Lavoisier tentait depuis quelques années de démontrer expé­
rimentalement qu'on obtient un acide en brûlant de l'air
inflammable (hydrogène) avec de l'air pur (oxygène) et, comme
il n'y parvenait pas, il avait décidé de faire construire un grand
appareil à combustion avec deux arrivées de gaz. C'est alors
qu'il apprend les résultats de Cavendish en 1783 par son assis­
tant Charles Blagden, en visite à Paris. Il refait 1 'expérience et
en tire la conclusion que l'eau est composée d'air inflamma­
ble et d'air pur. Bref Lavoisier déplace l'interprétation du phé­
nomène découvert par ses collègues. En se branchant sur le
programme de Priestley et de Cavendish, il propose une autre
lecture théorique de l'ensemble de ces recherches. Jusque-là ses
collègues pouvaient tenir Lavoisier pour un « chasseur d'airs »,
participant comme eux à la meute. Mais dans les années 1780,

7 . LAVOISIER, « Mémoire sur la nature du principe qui se combine avec les


métaux pendant leur calcination », Œuvres, II, p. 1 2 2 .
110 Histoire de la chimie

Lavoisier capte le développement de la chimie pneumatique


pour le faire servir à un autre objectif, un nouveau programme.
Tous les spécimens de gaz isolés et identifiés avant lui devront
désormais être renommés, redéfinis sans appel au phlogistique,
en termes d'éléments composant l'air atmosphérique et l'eau.
Comment s'est formée cette alternative théorique ? Pourquoi
éliminer le phlogistique au moment précis où il vient d'acquérir
une réalité expérimentale, grâce à Cavendish qui a suggéré de
l'identifier avec son air inflammable ? Comment les chimistes,
mobilisés au coude à coude depuis des années dans une com­
pétition internationale de « chasse aux différents airs », vont­
ils réagir à un pareil bouleversement, qu'on désigne, sur la sug­
gestion de Lavoisier lui-même, comme une « révolution » en
chimie ?
14

Une révolution en balance

Lavoisier commence à s'interroger sur le rôle du phlogistique


en explorant la calcination, en 1772 1 . Il s'attaque à un pro­
blème connu depuis longtemps mais récemment discuté par
Guyton de Morveau : si, comme on le pense alors, la calcina­
tion des métaux (que nous appelons oxydation) est une libé­
ration du phlogistique contenu dans les métaux, il est difficile
de comprendre 1 'augmentation de poids des métaux calcinés.
Guyton suggérait que le phlogistique étant plus léger que l'air,
sa présence dans une substance la fait paraître plus légère.

Expériences cruciales ?

Lavoisier tente une autre explication après deux expériences :


il fait brûler du soufre, puis du phosphore dans des vaisseaux
fermés et constate, grâce à des pesées minutieuses avant et après
la réaction, du tout et de chaque partie séparément, que le
poids total est conservé, que celui du vaisseau demeure inchangé
et que celui du soufre et du phosphore a augmenté. Il en con­
clut : « Cette augmentation de poids vient d'une quantité pro­
digieuse d 'air qui se ftxe pendant la combustion et qui se
combine avec les vapeurs. >> Convaincu de l'importance révo­
lutionnaire de cette expérience, et soucieux d'affermir son inter­
prétation, Lavoisier remet un pli cacheté à l 'Académie le
1•' novembre 1772 pour s'assurer la priorité d'une découverte
qu'il juge « l'une des plus intéressantes de celles qui aient été

1. Pour toute cette pattie, voir Henry GUERLAC (1972) et ( 1975).


112 Histoire de la chimie

faites depuis Stahl ». Grande est la tentation de voir cette expé­


rience théâtralement présentée comme l 'acte fondateur de la
chimie moderne. Mettant en œuvre la balance, et le fameux
principe « rien ne se perd, rien ne se crée », Lavoisier aurait ren­
versé la fantasmagorie du phlogistique et avec lui toute la doc­
trine des quatre éléments. Lavoisier lui-même favorisera plus
tard cette lecture, au plus fort des querelles qu'il déclenche.
Toutefois, si l'on décrit la situation non pas seulement à tra­
vers les propos de Lavoisier, mais aussi à travers ceux de ses col­
lègues et contemporains, on est conduit à nuancer la portée
révolutionnaire de ces premières attaques contre le phlogisti­
que. Premièrement, l'augmentation de poids des métaux cal­
cinés n'est pas une anomalie, un défaut, découvert par
Lavoisier. C'est, comme le rappelle le rapport des académiciens
sur les travaux de Lavoisier, un phénomène bien connu depuis
le xvw siècle, qui a reçu des explications diverses dont deux au
moins très proches de celle de Lavoisier. Deux essais de Jean Rey
et John Mayow seront reconnus comme précurseurs après Lavoi­
sier, mais ils sont restés ignorés tant que la question n'était pas
vitale.
Deuxièmement, Lavoisier n'était pas le seul ni le premier à
critiquer le phlogistique. En 1 773 et 1774, paraissent dans le
journal de l'abbé Rozier deux articles anonymes qui dénoncent
le caractère fictif, hypothétique, du phlogistique à peu près dans
les mêmes termes que Lavoisier dix ans plus tard.
Troisièmement, Lavoisier n'a pas encore les moyens - ni
même l'intention - de détrôner le phlogistique en 1772. Si
l'on considère l'ensemble de son œuvre, soit une cinquantaine
de mémoires lus à l'Académie, la Méthode de nomenclature,
le Traité élémentaire de chimie, sans évoquer ici l'abondante
production de textes économiques et financiers, la question du
phlogistique ne parait pas prioritaire 2 . Nous devons donc obser­
ver dans notre lecture de l'œuvre de Lavoisier la même consi­
gne qu'à l'égard de 1 'histoire prélavoisienne - ne pas lire à
reculons - afin d'éviter les distorsions et réductions.
Dans les années 1770, Lavoisier travaille aussi bien sur

2. La publication de l'ensemble de l'œuvre de Lavoisier a été commen­


cée au XIX• siècle sous la direction de Jean-Baptiste Dumas. puis d'Édouard
Grimaux (Œuvres de ltJvoisier, Imprimerie impériale, 6 volumes, 1862-1879).
La publication de la Correspondance est encore en cours : quatre fascicules
som parus depuis 1955 (Éditions Belin).
La conquête d'un tem"toire 113

l'analyse du gypse et des eaux, sur la combustion e t l a calci­


nation, sur la nature des acides, sur la fabrication du salpêtre,
sur la respiration des animaux et la transpiration, sur les flui­
des aériformes, sur la théorie de la chaleur et sa mesure, la com­
position de l'eau, la composition de l'air, sur les affinités du
« principe oxygine » . Une grande variété de sujets où domine
. .

l'intérêt pour les gaz.


Si, en s'inscrivant dans le courant porteur de la chimie des
années 1 770, Lavoisier suscite bien des polémiques, c'est qu'il
se distingue de ses collègues pneumatistes anglais par une ten­
dance théoricienne. Il avance des théories sur la combustion,
la nature des acides, l'état gazeux, la respiration, la transpira­
tion. Il aventure sans cesse des hypothèses dans un va-et-vient
permanent entre expérience et théorie, entre ses propres expé­
riences et celles des autres. Même si, dans la polémique, cha­
cun invoque la force des faits, même si Lavoisier, par la suite,
proclame la mort du phlogistique dans une condamnation
solennelle des hypothèses et des systèmes, il est clair que ces
professions de foi épistémologiques sont des formules polémi­
ques, dirigées contre une cible bien précise, et d'application
circonstancielle3. Ainsi la victoire de l'oxygène sur l'« air déph­
logistiqué » procède moins d'une modification dans les résul­
tats de l'expérience de Priestley que d'un changement dans la
signification de l'expérience : non plus poursuite d'un spéci­
men de plus dans la chasse aux différents airs, mais outil de
recherche analytique. En déplaçant ainsi l'enjeu même de la
compétition internationale sur les gaz, Lavoisier prend la tête
du mouvement.
C'est alors qu'il s'enhardit et lance, en 1777, une première
attaque contre le phlogistique dans un mémoire, Sur la com­
bustion en général, présenté à l'Académie en séance publique.
Cette lecture était attendue comme un grand événement. Le
bruit courait que Lavoisier allait renverser la doctrine de Stahl.
Mais l'assistance fut plutôt rassurée. Macquer manifeste son sou­
lagement .
« M. Lavoisier m'effrayait depuis longtemps par une grande
découverte qu'il réservait in petto, et qui n'allait pas moins
qu'à renverser de fond en comble toute la théorie du phlogis-

3. Cette fonction polémique des déclarations épistémologiques, aussi visi­


ble dans la controverse emre Proust et Berthollet (voir supra) a été pour la
première fois souligée par Émile MEYERSON (192 1 , t. Il, p. 145, p. 158].
1 14 Histoire de la chimie

tique ou feu combiné : son air de confiance me faisoit mourir


de peur. Où en aurions nous été avec notre vieille Chymie, s'il
avoit fallu rebâtir un édifice tout différent ? Pour moi, je vous
avoue que j'aurais abandonné la partie. Heureusement
M . Lavoisier vient de mettre sa découverte au jour, dans un
mémoire lu à la dernière assemblée publique ; et je vous assure
que depuis ce temps j 'ai un grand poids de moins sur l' esto­
mac. Suivant M. Lavoisier il n'y a point de matière du feu dans
les corps combustibles ; elle n'est qu'une des parties constituan­
tes de l'air ; c'est l'air et non ce que nous regardions comme
corps combustible qui se décompose dans toute combustion ;
son principe igné se dégage et produit les phénomènes de la
combustion, et il ne reste plus que ce qu'il nomme la base de
l'air, substance qu'il avoue lui être entièrement inconnue. Jugez
si j ' avois sujet d'avoir une si grande peur. » [Guyton de Mor­
veau, 1786, I, p. 628 . ]
Aveuglement devant la nouveauté des théories de Lavoisier ?
Il faut plutôt reconnaître qu'à cette date Lavoisier n'a pas vrai­
ment renversé, mais seulement déplacé, le phlogistique du com­
bustible à l'air, sous la forme du calorique ou matière du feu.
C'est une simple inversion du schéma de la combustion : au
lieu d'une désunion libérant le phlogistique, une combinaison
avec une partie de l'air libère la matière du feu.
Cette inversion ne suffit pas pour créer une alternative entre
Stahl ou Lavoisier. Plusieurs chimistes proposent des solutions
de compromis. Dans la deuxième édition de son célèbre Dic­
tionnaire, Macquer accepte les conclusions de Lavoisier : la
nécessité de l'air pour produire une combustion, sa diminution
et l 'augmentation de poids du combustible ; il suggère que l'air
se substitue au phlogistique contenu dans le corps combusti­
ble, ce dernier étant libéré sous forme de lumière : « L'air est
ici l'intermède décomposant, le vrai précipitant de la matière
du feu. » En 1782, Richard Kirwan, assimilant comme Caven­
dish le gaz inflammable (hydrogène) avec le phlogistique à l'état
pur, propose un autre compromis : le phlogistique émis lors de
la combustion se combine avec l'air déphlogistiqué (oxygène)
pour former de l'air fixe, présent - selon lui - dans les chaux
et les acides, ce qui explique l'augmentation de poids [Kirwan,
1780, p. 232-233 ]. Aujourd'hui, ces théories de la double solu­
tion, adoptées par la majorité des contemporains, nous semblent
aussi vaines que celle qu'imagina Tycho-Brahé pour concilier
Ptolémée et Copernic. Elles révèlent néanmoins que ni l ' expé-
La conquête d'un territoire IlS

rience fameuse de 1772 ni la théorie lavoisienne de la combus­


tion et de la calcination élaborée pendant les cinq années sui­
vantes n'étaient suffisantes pour renverser le phlogistique.
Les attaques contre le phlogistique ne prennent leur sens que
dans un ensemble plus vaste, qui implique la théorie de l'état
aériforme - ou gazeux - que Lavoisier développe tout au long
de son œuvre4. L'acteur essentiel de cette théorie est le calori­
que, substance de la chaleur, ou matière du feu, qui s'insinue
entre les molécules d'une substance et lui confère son
expansibilité5. Si l'état physique - solide, liquide, gazeux ­
d'un corps s'explique par la quantité de calorique qu'il con­
tient, l'air perd sa fonction essentielle de principe. Le calori­
que fournit également une pièce maîtresse dans la bataille
contre le phlogistique car il permet à Lavoisier d'expliquer la
production de chaleur ou de lumière dans la combustion :
l'union avec l'oxygène libère le calorique qui lui était uni à
l'état aériforme. On voit donc que Lavoisier ne supprime pas
les éléments fictifs, les principes porteurs d'une propriété. Il
adopte la conception substantialiste de la chaleur de ses con­
temporains Cullen et Black, mais, comme jadis Boerhaave, il
lui prête des effets répulsifs.
Le calorique n'est pas le seul élément-principe dans le système
lavoisien. Un autre acteur essentiel est l'oxygène : responsable
de la combustion, de la calcination, porteur des propriétés aci­
des - ce qui lui vaut son nom -, il présente le double com­
portement caractéristique des éléments de Rouelle, constituant
universel et agent de réaction.
Alors comment Lavoisier a-t-il pu convaincre ses contempo­
rains qu'il faisait une révolution et les convertir à ses vues ?
C'est l'eau qui semble l'élément décisif dans cette affaire. Bien
que l'expérience de Cavendish ait été vérifiée par une expérience
de Monge, Lavoisier décide de la refaire, avec son nouvel appa­
reillage, et transforme la démonstration de la composition de
l'eau en un événement historique et national. Le 24 juin 1783,
le roi, un ministre, le chimiste anglais Charles Blagden et quel­
ques académiciens prennent place devant l'appareil à combus-

4. Cenains commentateurs veulent y voir le noyau dur de la révolution


chimique (BERTIIELOT, 1890).
5. Une conception assez voisine de celle qu'expose ).A. TuRGOT dans
l 'anicle « Expansibilité • de l'Encyclopédie de DIDEROT.
1 1 (,
-------
Histoire de la chimie

r ion pu1 1 r wllSi a t cr ct témoigner que Laplace et Lavoisier, ayant


1 0 1 1 1 1 1( ln 1 0 h i nc1s des deux réservoirs à gaz, ont collecté quel­
qun gou l l es d't:au dans le tube d'un entonnoir.
Les aérostats, mis au point par les frères Montgolfier et le
physicien Charles, suscitaient alors un grand intérêt et le roi a
demandé à l'Académie de perfectionner le système. Lavoisier,
chargé de produire de l'air inflammable, a pu donner deux ans
plus tard une démonstration encore plus spectaculaire de la
composition de l'eau, grâce à une grande expérience d'analyse
et de synthèse qui dure deux jours. La nature de l'eau a mobi­
lisé plus de moyens financiers, techniques et humains que celle
de l'air. Mais c'est cette expérience qui déclenche, parmi cer­
tains collègues de Lavoisier, une « conversion >> à l'ensemble de
ses vues théoriques. Après douze ans de travaux divers multi­
pliant les doutes sur les bases de la chimie des éléments, c'est
la « goutte d'eau » qui a éteint le phlogistique.

Réforme de la nomenclature

Pour ruiner la doctrine des quatre éléments, il ne suffit pas


de démontrer leur composition. Il faut encore que triomphe un
autre concept d'élément défini comme substance indécompo­
sable, résidu d'analyse. La définition lavoisienne est célèbre :
« Si [ . . . ] nous attachons au nom d'éléments ou de principes des
corps l'idée du dernier terme auquel parvient l 'analyse, toutes
les substances que nous n'aurons pu décomposer par aucun
moyen sont pour nous des éléments : non que nous puissions
assurer que ces corps, que nous regardons comme simples, ne
soient pas eux-mêmes composés de deux ou même d'un plus
grand nombre de principes, mais puisque ces principes ne se
séparent jamais, ou plutôt, puisque nous n'avons aucun moyen
de les séparer, ils agissent à notre égard à la manière des corps
simples, et nous ne devons les supposer composés qu'au
moment où l'expérience et l'observation nous en auront fourni
la preuve. » [Lavoisier, 1, p . 1 3 . ] Là encore, il faut reconnaître
que cette définition n'est pas nouvelle puisqu'on a été tenté
de la faire remonter à Boyle et qu'elle est courante au XVIII' siè­
cle. Mais la nouveauté, c'est que Lavoisier la présente comme
une alternative à la définition de l'élément-principe constituant
des corps. Il condamne comme vaine et métaphysique la recher­
che des constituants ultimes de la matière et propose de cons-
La conquête d'un tem'toire 1 17

truire un système de chimie sur la base exclusive de cette nou­


velle définition strictement opératoire qui fait de l'élément une
chose relative et provisoire.
Ce projet est élaboré à l'occasion de la réforme de la nomen­
clature [Crosland, 1962]. Guyton de Morveau, chimiste de
Dijon, très lié, nous l 'avons vu, avec le Suédois Bergman, et
chargé de diriger les dictionnaires de chimie . de 1 'Encyclopédie
méthodique, avait entrepris en 1782 une énorme tâche de
refonte de la nomenclature. le principe général était d'indiquer
la composition d'une substance par son nom. Dans les cas incer­
tains ou litigieux, Guyton, persuadé qu'un langage est une
affaire de convention, proposait un nom arbitraire ou neutre
pour obtenir l'accord de ses collègues. Peu de temps après
l' expérience solennelle sur l'eau, il vient à Paris pour soumet­
tre son projet à l'Académie. C'est alors que le petit groupe des
« convertis » persuade Guyton d'abandonner la propriété de son
projet et de le retravailler en équipe. D'où le nouveau système
signé par quatre auteurs : Guyton de Morveau , lavoisier, Ber­
thollet et Fourcroy, publié en 1787 sous le titre Méthode de
nomenclature chimique. Elle est composée à partir d'un
« alphabet » de trente-trois noms simples pour les substances
simples : les susbtances simples familières comme le cuivre, le
soufre conservent leur nom usuel et celles qui ont été récem­
ment découvertes, en particulier les « airs », sont nommées
d'après une propriété caractéristique - par exemple oxy-gène
= générateur d'acide ; hydro-gène = générateur d'eau ; azote
= impropre à la vie animale. les substances composées sont
désignées par un nom composé juxtaposant les noms de leurs
constituants et classées par genres et espèces : le nom de genre
- par exemple, acide - désignant les propriétés communes
à toute une classe est spécifié par un adjectif : par exemple,
acide carbonique. lorsque deux susbtances s'unissent en for­
mant plusieurs composés différents, on les distingue en jouant
sur les suffixes : « ique », « eux » pour les acides - par exem­
ple, acide sulfurique et acide sulfureux - « ures », « ates » pour
les sels - par exemple, sulfures et sulfates -, ou sur les pré­
fixes pour les oxydes.
Par rapport au projet de Guyton de Morveau, lavoisier a
introduit deux changements majeurs. D'une part, il fonde tou­
tes les dénominations sur la base exclusive de sa théorie, trans­
formant ainsi le projet collectif de réforme du langage en arme
de guerre contre la doctrine du phlogistique. D ' autre part, il
1 1 11 1 /ùtoire de la chimie

• l nu•Hr l u p l t t l " " ' f t l t t<' d 1 1 ptojl'l . Pour Guyton de Morveau, la


f l l l f l t r t u l u l t t t r ('l ; t i l a l l ai re de convention, elle devait obtenir
l ' :u < ot d dC" 1 1 1 1 1 � k.� rt.imistcs pour être valide. Pour lavoisier,
l a llonlcnclal urc doit refléter la nature. Ce déplacement est
opéré à lravcrs un long détour par la « métaphysique des lan­
gues » que Lavoisier emprunte à un philosophe contemporain,
l'abbé Etienne Bonnot de Condillac ( 1 71 S-1780). Langage et
connaissance sont indissociables et donc refaire la langue, c'est
refaire la science. Mais où trouver les principes d'une langue
bien faite ? Dans la nature. La Logique de Condillac enseigne
qu'il faut suivre la méthode qu'enseigne la nature : l'analyse,
« levier de l'esprit ». L'analyse - entendue au double sens de
marche du complexe au simple et du simple au complexe -
est la seule méthode capable de nous garder des erreurs et pré­
jugés. Une langue fondée sur cette « logique naturelle » est
donc beaucoup plus qu'un lexique, une « méthode de nom­
mer », un programme plus qu'un édifice achevé.
Deux siècles plus tard, cette nomenclature subsiste dans ses
principes. Quel que soit leur degré de composition, les com­
posés sont toujours considérés comme binaires. Ce dualisme
général , peut-être inspiré de la chimie des sels et des déplace­
ments, et plus tard rajeuni par la théorie électrochimique, forme
en quelque sorte un pont entre la chimie du xvm· et celle du
XIX• siècle, un élément de continuité malgré la rupture lavoi­
sienne. Mais au moment de sa publication, en 1787, la nomen­
clature est plutôt perçue comme une offensive contre le
phlogistique et elle déclenche une violente controverse. Vingt
ans après, malgré des réserves et des critiques sur certaines déno­
minations - en particulier oxygène et azote 6 - la nouvelle
nomenclature est pratiquement adoptée et enseignée dans tous
les pays européens.

Le triomphe de Lavoisier

Cette victoire a été conquise au prix d'une campagne de per­


suasion menée par Lavoisier et ses collaborateurs. Correspon­
dance avec les chimistes de tous pays, invitations à diner,

6. Plusieurs chimistes ont fait remarquer que peut-être tous les acides ne
contenaient pas de l'oxygène et que tous les gaz, sauf l'oxygène, étaient « a­
zoon •· c'est-à-dire impropres à la vie des animaux.
La conquête d'un territoire

traduction de 1 'Essai sur le phlogistique de Richard Kirwan avec


une réfutation en règle de sa tentative de compromis, création
d'un nouveau journal, les Annales de chimie en 1789, pour
contrebalancer les Observations sur la physique de Jean-Claude
La Métherie et les Anna/en de Lorentz Creil, chefs de file du
camp adverse. En tout cas, l 'effet de rupture est patent : en une
ou deux générations, la langue naturelle des chimistes est
oubliée et les ouvrages prélavoisiens, devenus illisibles, sont reje­
tés dans une lointaine préhistoire. La rupture avec le passé se
redouble d'un clivage social : la langue des chimistes de l' Aca­
démie n'est plus la même que celle des droguistes et artisans
qui continueront longtemps à parler « d'esprit de sel », de
« vitriol » , etc. Finis, enterrés, les efforts de Venel pour défen­
dre la double langue, populaire et scientifique ! La chimie n'est
plus affaire d'artistes. En France comme dans les pays où l'on
distinguait la chimie pure et appliquée, c'est la théorie qui ins­
pire et commande la pratique. Guyton, Fourcroy et Berthollet,
disciples de Lavoisier, en feront la preuve par de brillants
exploits techniques et guerriers pour la France révolutionnaire.
Peu après la réforme de la nomenclature, Lavoisier publie le
Traité élémentaire de chimie. Il le présente comme un ouvrage
qui rompt avec les traités traditionnels. S'adressant aux « com­
mençants », il prétend construire les notions chimiques à par­
tir des faits, en procédant, selon la « logique naturelle », du
simple au complexe. Exposer la chimie sur la base de la logi­
que analytique, c'est rompre avec les liens historiques et péda­
gogiques de la chimie avec l'histoire naturelle. Traditionnel­
lement, les deux sciences étaient couplées et les traités ordon­
nés suivant la distribution des trois règnes de la nature : miné­
ral, végétal et animal. C'est pourquoi ce traité apparaît comme
l' achèvement, le couronnement de la révolution chimique et
comme le premier ouvrage moderne de chimie.
Pourtant Lavoisier ne reconstruit pas toute la chimie. Cons­
cient des limites de son traité, il expose très clairement dans le
« Discours préliminaire », le prix à payer pour atteindre son but,
sous la forme de trois conditions, c'est-à-dire trois exclusions :
il a fallu renoncer à la question des éléments constituants de
la matière ; il a fallu renoncer à présenter l'histoire de la chi­
mie et faire silence sur les prédécesseurs et contemporains ; il
a fallu surtout renoncer à exposer la chimie des affinités. Trop
complexe pour les débutants, dit Lavoisier. Mais, en fait, la
1 20 Histoire de la chimie

question de 1 'affinité ne peut être facilement intégrée à la logi­


que analytique. Les rapports de déplacement restent étrangers
au va-et-vient du simple au complexe et Lavoisier se refuse à
toutes les hypothèses sur les forces attractives et répulsives de
ses corps simples. Bref, la révolution lavoisienne laisse intacte,
intouchée, la tradition de la chimie des affinités.
De plus, Lavoisier n'a pas vraiment atteint son but. Et il en
est bien conscient puisqu'il juge son ouvrage imparfait. L'ordre
analytique, du simple au complexe, ne structure pas l'ensem­
ble du fameux Traité élémentaire de chimie. Il n'est rigoureu­
sement suivi que dans la deuxième partie qui présente, sous la
forme de quarante-sept tableaux, les substances par ordre de
composition. La première partie expose les résultats les plus
récents de la chimie pneumatique et la théorie antiphlogisti­
que. Et la troisième partie décrit les opérations et les appareils
du chimiste, avec des illustrations réalisées par Anne-Marie
Paulze-Lavoisier, épouse de l'auteur.
En soulignant ainsi les limites de 1 'œuvre de Lavoisier, nous
ne cherchons pas à minimiser ni à contester la portée de cette
œuvre. Si nous avons choisi de présenter Lavoisier comme la der­
nière figure de la chimie du XVIII' siècle plutôt que comme le
premier chimiste moderne, ce n'est pas avec l'idée de prendre
le parti de la continuité dans le débat qui, depuis deux siècles,
oppose les interprétations continuistes aux célébrations de la
rupture. C'est dans le souci de montrer la nature et 1 'ampleur
du travail entrepris par Lavoisier sur la tradition qu'il a reçue 7 .
Lavoisier reste enraciné dans la chimie des principes et, en même
temps, il ouvre un nouveau champ de recherches en déplaçant
les objectifs. Lavoisier a tenté, dans le Traité, une réorganisa­
tion de l'ensemble de la chimie autour de l'analyse. Réorga­
nisation de la théorie et de la pratique. Pas plus que ses
collègues et contemporains - Antoine François de Fourcroy
(1755-1809) ou Jean-Antoine Chaptal (1756-1832) - il n'a pu
venir à bout d'une telle tâche. Mais il a assigné à la chimie une
logique propre qui la distancie de l 'histoire naturelle et il lui
a désigné un programme et un but : « La chimie, en soumet­
tant à des expériences les différents corps de la nature, a pour
objet de les décomposer. [ . . . ] Elle marche donc vers son but

7. En reprenant les termes de Thomas Kuhn on pourrait parler d'une ten­


sion essentielle entre recherches divergentes et convergentes ; voir T. KUHN
[ 1962, p. 307).
La conquête d'un tem.toire 121

et vers sa perfection en divisant, subdivisant, et resubdivisant


encore et nous ignorons quel sera le terme de ses succès. »
[Lavoisier, t. 1, p. 136-137.]
Quant à la pratique de la chimie, Lavoisier en modifie tota­
lement les conditions. Le but de son Traité élémentaire est de
former des chimistes en un ou deux ans, de leur inculquer les
bases et de les entraîner aux opérations de laboratoire. Com­
ment l'apprentissage de la chimie qui réclamait, d'après Venel,
une longue habitude, une familarité, une « passion de fou »,
peut-il devenir un jeu d'enfant, l' affaire d'un ou deux ans ?
C'est l'introduction de la mesure qui bouleverse les conditions
de la pratique de laboratoire. Le chimiste à l'école de Lavoi­
sier n'a plus besoin d'un « thermomètre au bout des doigts »,
d'un « coup d'œil » d'artiste. Il dispose de thermomètres, d'un
calorimètre, de gazomètres, d'aréomètres et surtout de balan­
ces de précision. Oui, Lavoisier a bien révolutionné la chimie
avec la balance. Non qu'on ignorât cet instrument avant lui,
mais la balance n'est pas seulement chez Lavoisier un instru­
ment de précision, coûteux, sophistiqué. Elle est une clé pour
déchiffrer la nature. En jouant sur le fameux principe de con­
servation - rien ne se perd, rien ne se crée -, Lavoisier redé­
finit le chimiste comme celui qui met en balance toutes les
réactions chimiques, quelles que soient leur complexité et la
variété des circonstances. Peser ce qui entre et ce qui sort de
l 'enceinte de réaction, faire des bilans de réaction, les mettre
en équations, c'est s'assurer le contrôle du processus de trans­
formation même s'il reste obscur. La balance est donc tout à
la fois l'instrument privilégié du laboratoire de chimie, un con­
cept organisateur qui permet de faire abstraction de certaines
circonstances, et un instrument d'argumentation qui crée un
théâtre de la preuve. En offrant cette possibilité de contrôle des
phénomènes, elle ouvre en outre une voie de passage entre
science et technique. Du laboratoire à l'atelier, de la chimie
pure à la chimie appliquée, la balance a bien supplanté l'alam­
bic et la cornue comme symboles de la chimie.
III
Une science
de professeurs
15

Un métier enfin respecté

Gentilhomme flamand, de bonne famille, libre et riche, cul­


tivant la chimie, cherche . . . l'absolu. Coûteuse recherche. Bal­
thazar Claes équipe à grands frais un laboratoire personnel. Et
cherche solitaire, jout et nuit, torturé, possédé.
En 1834, dans La Recherche de l'absolu, Balzac réactualise
une figure archaïque, une espèce de chimiste en voie de dis­
parition. Bien qu'il ait étudié dans sa jeunesse auprès de Lavoi­
sier, Balthazar Claes est détourné de la chimie ordinaire par un
mystérieux visiteur et s'engage dans une chimie démoniaque,
passion de fou, qui ronge l'homme, ravage sa famille et ruine
sa maison. Aux marges du siècle et de la vie, Balthazar est un
étrange mixte entre la figure désormais traditionnelle de l'alchi­
misee et celle, déjà obscure après quelques décennies, du chi­
miste « des éléments ». A une époque qui valorise la réussite
matérielle, toutes les chimies du passé se confondent, toutes
également décrites par la formule désormais péjorative, « la chi­
mie est un métier de fou », et Balzac décrit complaisamment
le gouffre où s'ensevelit une fortune « sous les débris fumeux
de stupides lubies ».
En contrepoint, La Recherche de l'absolu dessine le visage de
la « science normale ». Gabriel, fils aîné de Balthazar Claes,
entre à l' École polytechnique. « Il sera un savant », dit son père.
Gabriel présente, en effet, le profil de la génération montante
des savants. Ceux qui font carrière et prospèrent dans les éco­
les et les hautes fonctions. Tandis que la recherche de l'absolu
isolait le chimiste, anéantissait des richesses et décomposait le
tissu familial, la nouvelle chimie se pratique en société. Elle ins­
taure de nouveaux circuits sociaux et marchands : sociétés savan-
1 2(, Histoire de la chimie

t n c l fir mes indust ri<.:llcs. Par ct dans la chimie se bâtissent de


gra n c ln fùrt u r H.:s ('t de brillantes carrières.
l l n mup d ' a.: il sur la carte de visite de quelques chimistes
fran�ais d u XIX· siècle indique l'impressionnant éventail des
possibilités de carrière ouvertes aux chimistes. ,
Louis Joseph Gay-Lussac ( 1778-1850), professeur à l'Ecole
polytechnique, professeur au Jardin des Plantes, académicien,
directeur des services de garantie de l'Administration des mon­
naies, président de la Compagnie de Saint-Gobain, député de
la Haute Vienne, pair de France.
Baron Louis Jacques Thénard ( 1777-1857), pair de France,
conseiller de l'Instruction publique, chevalier de la Légion
d'honneur, membre de l'Académie des sciences, doyen de la
faculté des sciences d� Paris, professeur au Collège royal de
France, professeur à l'Ecole polytechnique, membre de l' Aca­
démie de médecine, membre de la Société philomatique, et
d'une demi-douzaine d'académies étrangères, à Londres, Ber­
lin, etc.
Les titres de Gay-Lussac et de Thénard n'ont rien d'excep­
tionnel au XIX' siècle. Le cumul est la règle, le fauteuil de séna­
teur, un à-côté, et le portefeuille de ministre, un débouché de
la carrière d'un chimiste renommé. A chaque régime, son chi­
miste. Si Thénard doit son ascension sociale à la Restauration,
Jean-Baptiste Dumas ( 1 800-1884) s'épanouit sous le second
Empire : professeur à l'École de médecine et à la Sorbonne,
chargé de cours au Collège de France, il est d'abord ministre
de l' �griculture et du Commerce ( 1849- 1851 ), puis ministre
de l'Education au début du second Empire et secrétaire perpé­
tuel de l'Académie des sciences en 1868.
Marcellin Berthelot ( 1 827- 1907) est, lui, le chimiste de la
III• République : professeur au Collège de France, à l'École de
pharmacie, président de la Société chimique de France, il est
nommé inspecteur général de l 'Enseignement supérieur en
1876, sénateur inamovible en 1881, ministre de l'Instruction
publique fin 1886, secrétaire perpétuel de l'Académie des scien­
ces en 1889, ministre des Affaires étrangères en 1896. Funérail­
les nationales en 1907 1 •

1 . A ce grand homme la patrie reconnaissante exprima son admiration par


une décision exceptionnelle : admeme, avec lui, Mme Benhelot au Panthéon.
Reposer aux côtés d'un digne époux a été jusqu'à présent le seul moyen pour
une femme d'accéder au Panthéon.
Une science de professeurs

Prestige, autorité et dignité ont remplacé les préjugés qui


déconsidéraient l'exercice de la chimie. Pendant le XIX• siècle,
127
1
la chimie donne l'image d'une science exemplaire, un modèle
de positivité. Renonçant à la recherche de l'absolu, aux vaines
enquêtes sur les causes et circonscrivant sagement son domaine
aux lois des phénomènes, elle progresse à pas de géant. L'alchi­
mie faisait des promesses. La chimie fait des prouesses. Elle sem­
ble enfanter spontanément d'innombrables applications. Elle
répand le progrès, le confort et la prospérité.
Avant l'électricité, la chimie alimente la littérature sur les
merveilles de la science et de l'industrie. Sa puissance formi­
dable, qui fait rêver et trembler à la fois, inspire la figure du
Prométhée moderne, Frankenstein. Dans son célèbre roman,
paru en 1817, Mary Shelley incarne la chimie dans la personne
du professeur Walden, maître de Frankenstein. Elle décrit les
chimistes comme de modestes savants aux mains sales, penchés
sur leur microscope ou leur cornue, qui pénètrent les secrets de
la nature pour accomplir chaque jour des miracles.
Maître d'un nouveau monde, gage de prospérité, symbole
de progrès, le chimiste professeur peut prétendre à la puissance
de l'alchimiste, sans en avoir le côté ténébreux et inquiétant.
Bien au contraire, il travaille sous le soleil de la raison. Il symbo­
lise aux yeux de tous le triomphe d'une science qui, d'avoir
abandonné les rêves d'un pouvoir sans limites, bâtit, découverte
après découverte, bien assise sur des bases limitées mais soli­
des, un monument à la gloire de l'ordre et du progrès.

Professionnalisation

Le chimiste a donc enfin conquis le respect et la reconnais­


sance publique, et il l' a conquis par un moyen imprévu, celui
de la dynamique des institutions. Une interprétation courante,
mais un peu paresseuse, fait du processus de professionnalisa­
tion une conséquence inéluctable du progrès scientifique. Par­
fois, le rapport est inversé : ce serait la professionnalisation qui
donnerait 1' allure du progrès. Le cas de la chimie au XIX' siè­
cle échappe à ces deux interprétations. La création d'institutions
de formation et de recherche de types nouveaux a garanti le sta­
tut et la reconnaissance sociale de la discipline, permis la dif­
fusion des connaissances et la formation d ' une armée de
chimistes. Mais cette connaissance et cette armée de chimistes
1 2H Histoire de la chimie

proJuiscnt une véritable mobilisation des phénomènes par


1 'approche scientifique. Si, dans le processus global de profes­
sionnalisation des sciences qui, au cours de la première moitié
du XIX' siècle, affecte tous les champs de savoir, la chimie a été
bien souvent à l'avant-garde, c'est aussi parce que ce proces­
sus s'alimentait d'une transformation effective, et non pas seu­
lement formelle, des pratiques chimiques.
Le mouvement s'est amorcé, dès la fin du xvm· siècle, avec
la création un peu partout en Europe de revues spécialisées.
Tout en assurant une circulation rapide de l' information, elles
contribuent à nouer des liens entre chimistes, à tisser des réseaux
de spécialistes qui vont affaiblir peu à peu la communauté plus
large des académies. La révolution chimique de Lavoisier mar­
que le tournant : elle se joue sur le théâtre de 1 'Académie royale
des sciences mais conduit Lavoisier et ses disciples à créer leur
propre organe de diffusion, les Annales de chimie en 1789 2 .
Suivent presque aussitôt une sœur italienne, les Annali di
qimica, créées à Pavie en 1790, et une sœur espagnole, Ana­
les de quimica, fondées par Proust à Ségovie en 1791. En Alle­
magne où parut le premier journal de chimie, les Anna/en de
Creil, suivies du Allgemeines journal der Chemie, fondé en
1798 , ce sont les Anna/en der Pharmacie créées par Liebig en
1832 qui assurent la diffusion de la chimie 3 . En Angleterre, le
Chemical journal, fondé en 1798 par Nicholson, est bientôt
concurrencé par le Philosophical Magazine, puis par le Quar­
ter/y journal, bulletin de la Société chimique, qui prend le titre
de journal of the Chemical Society en 1867 .
La création des sociétés chimiques accélère ce processus en
soudant des communautés nationales : la Chemical Society est
fondée à Londres en 1841 ; la Société chimique de Paris en
18 S 7 , la Deutsche chemische Gesselschaft à Berlin en 1866, la
Société chimique russe en 1868 et l' American Chemical Society
en 1876 . Dans chaque cas, on crée, un ou deux ans après, un
nouveau journal, organe officiel de la société. De plus, la chi­
mie joue un rôle pionnier dans 1' organisation des sciences
puiqu'elle est la première discipline à organiser un congrès
international de spécialistes, en 1860 à Karlsruhe.

2. Elles deviennent Annales de chimie et de physique en 181'), et en 1914


seront partagées entre des Annales de chimie et Annales de physique.
3. Elles sont rebaptisées Anna/en der Chemie und Pharmacei en 1839, puis
justus Liebig 's Anna/en der Chemie, en 1873.
Une science de professeurs 129

Mais c'est surtout sa promotion dans l'enseignement supé­


rieur qui transforme le statut de la chimie. En Espa_gne, en Alle­
magne, en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis . . . ,
partout où se développe l'enseignement des sciences expérimen­
tales, les chaires de chimie se multiplient. La chimie s'impose
peu à peu dans diverses études non seulement pharmaceutiques
et médicales, mais aussi d'ingénierie et d'agriculture 4• Le phé­
nomène est international et ses effets sont massifs. Alors qu'à
la fin du xvm· siècle la chimie n'était cultivée en Europe que
par quelques dizaines de savants qui avaient pour la plupart
d'autres activités à côté, vers le milieu du XIX· siècle, elle est
pratiquée à temps plein par des centaines de chimistes bien
formés 5 . Bien que ce chiffre paraisse dérisoire par rapport à
l'inflation de la population estudiantine à notre époque, il con­
duit néanmoins à une mutation : la chimie s'exerce comme une
profession. Une activité à temps complet, rémunérée, exigeant
une formation préalable, des études sanctionnées par des
diplômes.
Dans la formation du chimiste, le travail expérimental est
reconnu comme une nécessité. Il ne s'agit plus de faire quel­
ques démonstrations spectaculaires devant un public de curieux,
mais d'entraîner les élèves aux travaux de laboratoire. Après un
essai pionnier de laboratoire d'enseignement en Hongrie,
l' École polytechnique instaure des travaux pratiques obligatoires
en chimie. Et plus tard Justus von Liebig (1803-1873) invente
une formule originale, le laboratoire-école [Morrell, 1972 ; Fm­
ton, 1990). Un bon chimiste, dit Liebig, est quelqu'un qui sait
voir, sentir, « penser en termes de phénomènes ; qui sait gar­
der en mémoire les sensations liées aux expériences et aux pro­
duits qu'il a manipulés par le passé ». Pour cultiver cette
faculté, se familiariser avec la chimie, il faut un entraînement
quotidien intensif aux manipulations chimiques, sous la hou­
lette d'un maître. Mais l'apprentissage qui produit cette fami-

4. En Angleterre, I'Apothecaries Act de 1 8 1 5 rend la chimie obligatoire


dans le curriculum de médecine. En France, la chimie est une composante
essentielle des progammes de l'École polytechnique à sa création, du Conser­
vatoire national des ans et métiers puis de l'École centrale des ans et manu­
factures.
5. A l'université de Giessen, Liebig accueille dix à quinze étudiants par
an vers 1830 et une trentaine vers 1850. Au milieu du XIX' siècle, l'ensem­
ble des seize facultés de science françaises accueille en moyenne 1 1 1 étudiants
par an.
130 Hùtoire de la chimie

liarisation indispensable ne dure que quatre ans et non plus une


vie comme au temps de Venel ! Ainsi se forment dans certai­
nes villes d'Europe des écoles de recherche autour d'un
professeur-patron, qui présentent des styles et des programmes
d'investigation caractéristiques.
Avec les laboratoires, se développent, tout au long du XIX·
siècle, les tâches d'aide de laboratoire ou de préparateur que
les patrons confient de préférence à de jeunes chercheurs pré­
parant leur thèse plutôt qu' à des gens sans diplôme. Aussi
1 'essor la chimie dans les cursus de 1 'enseignement supérieur
encourage doublement la professionnalisation, non seulement
par la formation dispensée mais aussi par la création d'emplois.
Suivant les pays, la conquête des territoires académiques par
les chimistes va emprunter des voies diverses. Car la chimie du
XIX· siècle est à la fois européenne et profondément imprégnée
de styles nationaux. La dimension européenne tient à la circu­
lation des hommes et des idées d'un pays à l'autre. Les stages
étudiants d'un an ou deux à l'étranger semblent assez fréquents
et jouent un rôle clé dans l'évolution de la chimie. Ils établis­
sent des relations humaines, créent des alliances durables par­
delà les frontières et permettent une libre circulation des idées.
Mais ils favorisent la compétition tant entre les différents modes
d'organisation institutionnelle nationaux qu'entre les différents
programmes de recherche qui vont mettre sous tension la chi­
mie du xrx· siècle.

Organisations et programmes

En 1800, par l'effet conjugué des deux révolutions chimique


et française, Paris est la métropole de la chimie européenne.
Malgré les guerres, la nomenclature française est traduite, dif­
fusée et adaptée dans tous les pays d'Europe. Et la guerre a
favorisé, en France, l'émergence d'un nouveau personnage : le
chimiste providentiel, qui sauve la patrie. Guyton de Morveau,
premier président du Comité de salut public en avril 1793. et
son collègue, Claude-Antoine Prieur de la Côte d'Or, ont
accompli un exploit spectaculaire en créant un laboratoire mili­
taire, secret, pour fabriquer des aérostats6. Le Comité de salut

6. Le centre d'essais, installé à Meudon en juin 1793, est chargé de pro­


duire de l'hydrogène, des ballons ct des pilotes pour l'armée. Le premier pro-
Une science de professeurs 131

public fait encore appel aux chimistes pour qu'ils instruisent


leurs concitoyens dans l'art du salpêtre. Monge, Berthollet,
Guyton de Morveau et Chaptal, qu'on fait venir de Montpel­
lier, assurent pendant un mois un cours révolutionnaire sur la
fabrication du salpêtre et des canons. Enfin, au Comité d'ins­
truction publique de la Convention nationale, Fourcroy veille
sur l'enseignemenç de la chimie. Elle occupe une, place de choix
dans l'éphémère Ecole normale de l'an III, à l 'Ecole polytech­
nique, dans les programmes des écoles de santé. Sous le Con­
sulat, Chaptal, ministre de l 'Intérieur, se consacre au
développement de l'enseignement technique. En 1800, dans
un Essai sur fe perfectionnement des arts chimiques, il suggère
la création de quatre collèges enseignant les métiers de la
chimie.
Bref, 1' épisode révolutionnaire fut plutôt favorable aux chi­
mistes. Ils ont conquis du pouvoir, du crédit, des cours et des
postes. Bien sûr, ils ont perdu Lavoisier, guillotiné le 8 mai
1794, mais la communauté chimique se recompose en célébrant
la mémoire de son « immortel fondateur �. et prospère dans les
nouvelles institutions. Le nouveau point de ralliement est la
Société d'Arcueil, fondée en 1802 par Laplace et Berthollet dans
le dessein de développer un programme newtonien de recher­
ches physico-chimiques (M.P. Crosland, 197 1]. Elle accueille et
propulse de jeunes polytechnicie!ls comme Arago et Gay-Lussac.
Le centre vital est désormais l 'Ecole polytechnique 7. Accueil­
lant 120 élèves environ par promotion, elle fonctionne tout au
long du XIX· siècle comme un haut lieu de formation et de
recherche.
Cependant, la France ne constituera pas longtemps un
modèle d'organisation. Un trait saillant dans l'organisation fran­
çaise des sciences au xrx• siècle est la concentration dans la capi­
tale. Vers le milieu du siècle, Paris détient plus de la moitié des
chaires de chimie. Qui vient y étudier la chimie trouvera des

blème à résoudre est d'adapter le procédé de laboratoire mis au point par


lavoisier et Meusnier pour une production industrielle, à grande échelle. En
moins d'un an, grâce à l'action concenée d'une équipe scientifique formée
de Guyton de Morveau, Benhollet, Fourcroy et Monge avec deux officiers,
tout fut résolu et, en juin 1794, un ballon surveillait la bataille de Fleurus:
7 . Le cours de chimie générale en première année est confié à Fourcroy
et Vauquelin ; un cours de chimie végétale et animale en deuxième année
est confié à Berthollet et Chaptal ; en troisième année, Guyton enseigne la
chimie des minéraux (Langins, 1987 et Fourcy, 1828].
1 �2 Histoire de la chimie
------

r (.:w k poly1cchnique, à l'École normale supérieure, à


1 0 1 1 1 ., :l
l ' f �, Pk dr� r n i r i('S, au Conservatoire national des arts et métiers
;l p a 1 1 i r dr 1 8 1(j, à l'École centrale des arts et manufactures

ouvcn<: en 1 8�9, au Muséum d'histoire naturc;,Ile, au Collège


Je France, à l'Ecole de médecine ou encore à l'Ecole supérieure
de pharmacie, enfin à la faculté des sciences. En fait, l'étudiant
fréquentera partout les mêmes professeurs, car une dizaine de
maîtres honorés cumulent les chaires et les responsabilités. Il
pourra néanmoins constater de grandes disparités suivant les éta­
blissements, entre grandes écoles et facultés surtout. L' ensei­
gnement de laboratoire n'est pas la règle générale. Dans les
facultés, les professeurs délivrent un enseignement plus mon­
dain et superficiel : des cours très brillants, agrémentés de quel­
ques expériences spectaculaires. Les professeurs, surchargés de
travail par le cumul des fonctions et par la corvée annuelle du
baccalauréat, sont d 'autant moins motivés pour la recherche
qu'ils ne disposent pas de fonds pour équiper un laboratoire
et que leur avancement dépend beaucoup de leurs performances
oratoires en chaire [Fox, 1973 ; Shinn, 1979]. D'où la deuxième
caractéristique parisienne : c'est hors des facultés qu'on se forme
à la recherche, dans les grandes écoles ou dans de nouveaux
instituts8.
Du prestige de Paris, pôle d'attraction pour des étudiants de
tous pays pendant la première moitié du XIX· siècle, pâtissent
durement les provinces françaises. On n'y compte que sept chai­
res de chimie dispersées dans les facultés de sciences de Stras­
bourg, Lyon, Montpellier, Toulouse, Dijon, Nancy et Caen,
auxquelles s'ajoutent trois ou quatre chaires de chimie en méde­
cine ou pharmacie. Souvent les professeurs s'y trouvent ou s'y
sentent à l'écart, au désert. Ainsi, Montpellier, qui était du
temps de Venel un centre universitaire dynamique, réputé, con­
current de Paris, est vécu comme une terre d'exil vers 1840 par
le jeune et brillant Charles Gerhardt que Dumas a écarté de

8. En 1838, l'École des mines se dote d'un labora�oire pour former les élè­
ves à la chimie analytique ou Docimasie ; en 1855, l'Ecole supérieure de phar­
macie développe 1 'enseignement pratique de la chimie et de la toxicologie ;
Frémy inaugure dans les années 1860 un nouveau laboratoire au Muséum,
qui délivre gratuitement une formation en quatre ans, avec un système de
tutorat et, à partir de 1881, une vingtaine de bourses pour aider les étudiants.
Enfin, en 1868, le ministre Victor Duruy crée l'École pratique des hautes étu­
des, pour pallier les insuffisances de la formation universitaire [Fox, Weisz,
1980).
Une science de professeurs 133

Paris. En 1854, sous le ministère Fortoul, s'amorce un ré­


équilibrage entre Paris et régions et les facultés de province
deviennent bien souvent des centres plus dynamiques et plus
novateurs que Paris [Nye, 1986]. Un poste à Paris reste néan­
moins la seule promotion digne d'un chimiste plein d'avenir,
comme Louis Pasteur qui a débuté à Strasbourg, puis à Lille.
Et Pierre Duhem se morfond à Bordeaux jusqu'à la fin de ses
jours pour cause d'opposition aux conceptions thermochimiques
du tout-puissant Marcellin Berthelot. Bref, centralisme et pou­
voir mandarinal vont de pair.
Le cas allemand est tout en contrastes, et va constituer un
contre-modèle puissant. La chimie se développe dans l' Allema­
gne d'avant Bismarck dans un cadre régional, décentralisé. Elle
s'enseigne dans les institutions universitaires traditionnelles,
mais, à la suite de la réforme du système éducatif inspirée par
Humboldt et Fichte, l'université est devenue un lieu de cul­
ture et d'innovation. Alors que Liebig est venu se former à
Paris, auprès de Gay-Lussac et Thénard, c'est lui qui attirera
les étudiants de tous pays dans les années 1840, et sa pédago­
gie va s'imposer comme modèle dans d'autres universités alle­
mandes et dans plusieurs pays étrangers.
Le rayonnement du modèle pédagogique créé par Liebig à
l'université de Giessen est particulièrement sensible aux États­
Vnis, où l'enseignement universitaire de la chimie est organisé
par des professeurs qui ont étudjé chez Liebig ou Friedrich Wol­
her (1800-1882). �lors que l'Ecosse a une tradition originale
de recherche - à Edimbourg, où Joseph Black enseigna jusqu'à
sa mort en 1799 et à l'université de Glasgow, où Thomas Thom-
son délivre un enseignement théorique et pratique qui attire
des étudiants et des industriels de 1818 à 1852 - Londres choi-
sit le modèle allemand. Le Royal College of Chemistry, fondé
f
en 1845, sera dirigé par August Wilhelm Hofmann
(1818-1892), ancien assistant de Liebig, qui abandonne Bonn
[ ·

pour Londres [Bud et Roberts, 1984].


En France, à la veille du conflit franco-prussien, le modèle
allemand sert de référence obligée pour réclamer au gouverne- [ 1
ment des laboratoires et des crédits de recherche. Adolphe
Wurtz, qui a séjourné à Giessen comme étudiant, adresse au
ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy, un rapport
l 1'
sur les << Hautes études pratiques dans les universités alleman-
des en 1869 ». Il présente la création de laboratoires comme un
investissement national, « un capital placé à gros intérêt ». Alors
134 Histoire de la chimie

qu'aux temps héroïques de Scheele et Lavoisier, une humble


officine suffisait pour de grandes découvertes, la chimie
moderne requiert, plaide Wurtz, une recherche collective dans
un laboratoire moderne, bien équipé : « C'est un peuple de tra­
vailleurs qui se groupe autour du maître. Tous profitent de son
enseignement et de son exemple, chacun de l'expérience du voi­
sin [ ] . Un laboratoire est donc non seulement un asile de
. . .

scienc�, c'est une école. • Solidaire dans le combat pour le bud­


get de la science, Louis Pasteur choisit une autre métaphore :
« Hors de leurs laboratoires, le physicien et le chimiste sont des
soldats sans armes sur le champ de bataille. » [Pasteur, 1868.]
Si l'on en croit le rapport d'Edmond Frémy (1814- 1894), pro­
fesseur au Museum, sur Les Laboratoires de chimie, ces vibrantes
revendications ont été entendues, car il décrit une situation
euphorique en 1 88 1 .
Alors que l e modèle du laboratoire-école est largement dif­
fusé, il est en revanche un autre caractère du système allemand
plus difficile à transposer en d'autres contrées : la liaison entre
universités et industries [Fischer, 1978]. On touche là un phé­
nomène de culture. Or, c'est un atout capital car la profession
de chimiste se développe au carrefour du monde académique
et du monde de la production.

Chimie pure et chimie appliquée

Au XIX· siècle, la chimie n'est plus considérée comme une


science auxiliaire de la médecine, de la pharmacie ou de la géo­
logie, mais comme une fin en soi. Ce changement, revendiqué
par Venel au temps de l'Encyclopédie, s'accomplit, dans la pre­
mière moitié du XIX• siècle, sous l'égide des catégories de
« pur » et « appliqué ». Instruments de reconnaissance acadé­
mique au xvm· siècle, ces catégories servent maintenant
l'expansion de la chimie académique. Bien qu'une majorité des
chaires de chimie se trouve dans les facultés de médecine, de
pharmacie, les écoles d'agriculture, des mines, etc . , on y ensei­
gne un cours de chimie générale, théorique : la chimie appli­
quée présuppose la chimie pure. C'est pourquoi la promotion
de la chimie comme science utile, au service de l 'industrie, de
l'agriculture ou de la santé profite autant sinon plus à la com­
munauté académique des chimistes qu'aux entrepreneurs.
Bien plus, pour obtenir l 'ouverture de nouveaux enseigne-
Il

Une science de professeurs 135 1


ments, les professeurs invoquent des arguments d'utilité qui
précèdent la demande industrielle de chimistes qualifiés. On
ne connaît pas vraiment de cas d'industriels qui ont fait pres­
sion pour orienter l'enseignement universitaire vers la forma­
tion industrielle [Donnelly, 1991]. De plus, l'application n'est
souvent qu'un prétexte car une fois ouvert le cours de chimie
appliquée, la finalité pratique initiale est souvent oubliée au
profit de la chimie théorique. Par exemple, la Chemical Society,
officiellement créée dans le but de « contribuer à l'avancement
général de la science chimique, en tant qu'intimement connec­
tée avec la prospérité des manufactures du Royaume-Uni »,
devient aussi une pépinière d'universitaires et de chercheurs
[Bud et Roberts, 1984].
Cette stratégie professionnelle s'appuie sur une conception
philosophique de la technique comme simple application de
la science pure. Aux propos d'Auguste Comte qui fait de la
séparation entre science pure et recherche finalisée vers la tech­
nique un critère de civilisation [Comte, 1830], répondent ceux
de Liebig dénonçant l'utilitarisme en science [Liebig, 1863].
Discours efficace. Peu à peu, la chimie des « artistes • est évin­
cée, au profit d'une chimie professionnelle fondée sur le cur­
sus universitaire, sur des diplômes reconnus. La production de
chimistes qualifiés semble en étroite relation avec le dévelop­
pement industriel et, dans certains cas, la demande industrielle
semble même suivre l'offre de main-d'œuvre. Tel est le mira­
cle accompli par les professeurs de chimie au XIX· siècle.
Cela signifie-t-il que les pratiques chimiques de production
sont effectivement soumises aux normes du système théorique ?
Que « l' industrie est fille de la science », comme l'ont dit cer­
tains chimistes ? Question fondamentale, qui sous-tend toute
notre présentation de la chimie du XIX· siècle.
Au profil ascensionnel de la chimie académique répond, en
effet, celui de la chimie industrielle. Au cours du XIX· siècle,
la chimie transforme le paysage, l ' habillage, la santé et la vie
quotidienne. Peu à peu, les produits d'extraction sont supplan­
tés par des produits artificiels, de substitution. Ce processus,
toujours en cours, se met en route au XIX· siècle au prix de
quelques drames et de rapides conquêtes.
Faut-il nouer les registres scientifique et industriel ou au con­
traire les dissocier ? Nous montrerons en plusieurs cas une rela­
tion étroite entre les deux. On ne peut comprendre le passage
des artisanats à la production en masse de produits standardi-
lj
Histoire de la chimie

\('' �am ks méLhodes d'analyse, les batteries de tests et les pro-


1 ot Dies d 'expériences définis en laboratoire. On ne saurait ima­
g i ner la synthèse des colorants ou des médicaments sans les
formules développées et les réactifs . Réciproquement, les pers­
pectives et débouchés techniques ont suscité des programmes
de recherche et des styles de formations spécialisées. Alors qu'au
début du XIX· siècle l'alliance d'un chimiste et d'un ingénieur
mécanicien paraissait suffisante pour industrialiser des procé­
dés, le besoin d'une qualification spéciale se fait sentir dans les
années 1880 : c'est le « génie chimique ». L'initiative de dis­
penser des enseignements appropriés pour former des ingénieurs
chimistes est prise en divers pays : George Davis à Manchester
en 1880 ; à Paris, le chimiste alsacien Charles Lauth et Paul
Schützenberger (1829-1897) créent, en 1882, l'École munici­
pale de physique et de chimie industrielles en s'inspirant d'un
modèle, pionnier en matière de chimie industrielle, l'école de
Mulhouse ql!.e la défaite de 1871 avait ravie à la France. C'est
surtout aux Etats-Unis, avec des formations au MIT en 1888,
à l'université de Pennsylvanie en 1892 et du Michigan en 1898,
que progresse le génie chimique. La formation s'y organise
autour du concept d'opération unitaire, unit operation, intro­
duit par Arthur D. Little : il s'agit du découpage des mécanis­
mes complexes d'une production en petites unités ou séquences
que l'on étudie séparément et que l'on peut transposer, retrou­
ver dans divers processus [Guédon, 1983 }. D'où une possibi­
lité de rationaliser la production chimique sur le modèle des
productions mécaniques.
En plus du génie chimique, s'esquisse, à la fin du XIX• siè­
cle, une autre profession dont l'objectif est de rationaliser
l'invention : la recherche industrielle. Tandis qu'en France le
chimiste Henry Le Chatelier (1850-1936), membre de la Société
d'encouragement de l'industrie nationale, prône une industria­
lisation de la science, une rationalisation de la recherche ins­
pirée du taylorisme, en Allemagne la recherche industrielle
prend la forme de laboratoires de recherche dans l'entreprise.
Ainsi se dessine le profil d'une recherche finalisée, où l 'inven­
tion n'est plus livrée aux caprices du hasard ou du génie, mais
soigneusement programmée.
Si chimistes professeurs et chimistes entrepreneurs s'épaulent
mutuellement, l'histoire industrielle de la chimie ne se réduit
pas pour autant à une histoire de la chimie appliquée. Autant
que des connaissances impliquées, la mise au point et le suc-
Une science de professeurs 137

cès d'un procédé ou d'un matériau dépendent d'une série de


contraintes technologiques, économiques, politiques : 1 ' intégra­
tion des procédés, le marché, l 'organisation de 1 ' enseignement
technique, la législation et les brevets, les tensions nationalis­
tes et les guerres. Contrôle des réactions, de la production, de
l 'invention, enfin et surtout contrôle des marchés. La chimie
industrielle se développe dans un climat de guerre et de con­
quête, dans un jeu de rivalités souvent exacerbées : blocus, bar­
rières douanières, cartels . . . , chaque pays lutte pour dominer les
marchés. Au début du XIX· siècle, la France est à l'avant-garde
des industries chimiques ; puis c'est la Grande-Bretagne qui
passe en tête ; ensuite, dans le dernier quart du siècle, l'Alle­
magne conqu�ert la suprématie, et après la Première Guerre
mondiale les Etats-Unis font une montée spectaculaire.
Il fallait donc prendre une distance à 1' égard des catégories
pur/appliqué qui dominent le discours des chimistes du xrx·
siècle. En décidant de traiter séparément, dans deux parties suc­
cessives, la chimie scientifique et la chimie industrielle, nous
avons tenu à souligner que le développement industriel ne se
fait pas entièrement sous tutelle du développement scientifi­
que. L'histoire industrielle mobilise une foule d'autres acteurs
- capitaux, brevets, guerres - qui échappent à la logique du
professeur de chimie. Malgré sa puissance, le couple chimie
pure 1 chimie appliquée ne peut gouverner le monde de la pro­
duction.
La séparation des genres permet également de présenter la
chimie scientifique comme une entreprise originale, organisée
autour du pôle formation. La montée en puissance des profes­
seurs marque profondément l'évolution des doctrines chimiques
car les préoccupations pédagogiques orientent les recherches et
les techniques. On ne fait pas la même chimie quand on est
un chercheur solitaire, disposant de tout son temps, d'un labo­
ratoire personnel, et quand on est un professeur, surchargé
d'heures de cours, confronté chaque année à de nouveaux étu­
diants et chargé d'organiser un travail collectif. Si le temps passé
aux obligations universitaires peut nuire au dynamisme de la
recherche, le souci d 'organiser le savoir pour le transmettre, de
former des chimistes qualifiés, oriente la recherche et favorise
quelques découvertes. Les défis pédagogiques qui avaient ins­
piré Lavoisier dans son Traité éjémentaire de chimie sont sans
cesse renouvelés au XIX• siècle. Ecrire des traités logiques, clairs,
méthodiques, cette obsession de professeurs se retrouve notam-
1 1 Il l lt• lrure de fa chimie

1 1 1 1 1 1 1 d11m 1 1 1 1 1 1 1 � lt
·• f l't l w l t ho d ' u ne classification des corps
�ln q t l• , • • d1 ·. , l ll l l j lll\('\ .
1\ 1 1 ��� ln 1 1 1 .1 1 1 1 11 ' 1 � c 1 les t raités universitaires offrent-ils une
vt lll' d .11 1 <' ' p t t v t kgiéc Jans la chimie du xrx· siècle. Ils présen-
·

1 1' 1 1 1 1 1 1 1r double fonction, normalisatrice et mobilisatrice. D'une


par t . ds a pparaissent comme un produit de la recherche, un
I l l ode particulier d 'inscription des résultats qui stabilise le savoir
ct le met en ordre pour faciliter la compréhension et la mémo­
risation. A cet égard, ils permettent de définir l' identité de la
discipline en tant que savoir organisé, standardisé et transmis­
sible. La science des manuels est dite, pour cela, figée ou
mone : les chemins tonueux de la recherche sont effacés ; esca­
motées les batailles livrées avec les expériences ou avec les col­
lègues. Mais, justement, cette opération est créatrice de sens car
elle instaure une dynamique propre à la discipline. Par leur fina­
lité pédagogique, les manuels sont, d'autre pan, destinés à pré­
parer de nouvelles recrues, des armées de chimistes qui, à leur
tour, occuperont les postes de l ' académie ou de l 'industrie. A
ce titre, ils jouent un rôle de premier plan dans le processus de
professionnali.sation d'où résulte la conception moderne du chi­
miste. Le manuel, avec ses zones d'ombre et de lumière, défi­
nit le monde où se dessine en creux le destin du futur chimiste
professionnel comme le souligne Primo Levi (voir « Prologue »).
A partir des grands traités universitaires, complétés par
d'autres sources - articles et correspondance -, nous cherche­
rons à identifier les thèmes qui rassemblent ces professeurs et
qu'ils utilisent pour accroître le potentiel et la population des
chimistes. Nous les nommerons « programmes � au double sens
de projets de recherche collective qui définissent une « école de
recherche », et de plans de formation qui définissent les stan­
dards de connaissance exigés pour une pratique professionnelle.
En gros, trois profils de la chimie se dessinent, trois program­
mes successifs - mais non exclusifs - qui s'organisent chacun
autour d'une opération, d'un geste : décomposer, substituer,
synthétiser.
Au début du XIX· siècle, l'analyse, que Lavoisier avait défi­
nie comme le but de la chimie, est l 'objectif essentiel au ser­
vice duquel sont mises toutes les innovations - techniques
expérimentales, théories, concepts, lois . . . Conséquence : une
multiplication des corps chimiques et un problème de gestion
de la multitude, de classification des substances et des connais­
sances.
Une science de professeurs 139

Ensuite, à partir des années 1840, la substitution devient le


concept organisateur autour duquel se forme une nouvelle bran­
che, la chimie organique, qui transforme en retour la chimie
minérale, redouble les difficultés de gestion et relance les efforts
de classification.
Vers 1860, la synthèse dessine un programme à la fois théo­
rique et pratique. Nouveaux concepts, nouveaux débats, nou­
veaux problèmes caractéristiques de formalisation et
cl' optimisation.
L'image traditionnelle cl 'une science positive, solidement
assise sur les bases de la fondation lavoisienne, progressant à pas
de géant, puis enfantant une foule d'applications, n'y résistera
pas. Le progrès cumulatif, sans accroc, cède la place à une mar­
che moins linéaire, plus enchevêtrée. Certes, chaque programme
éclaire et dépasse le précédent, mais il ne résout pas tous les
problèmes et les ravive parfois. A chaque pas, à chaque avan­
cée dans 1a théorie comme dans les techniques expérimentales,
la chimie post-lavoisienne rejoue son identité.
16
L'analyse , un programme mobilisateur

« La chimie marche vers son but et vers sa perfection en divi­

sant, subdivisant et resubdivisant encore. » Ce programme, for­


mulé par Lavoisier en 1789 dans le Traité élémentaire de
chimie, est plus que jamais d'actualité au début du xrx• siècle.
Il est encouragé par deux nouveautés, l'une instrumentale, la
pile électrique, et l'autre conceptuelle, l 'atome. Décomposer,
identifier, nommer, classer, ces activités qui constituent la
« carte de visite » de la chimie scientifique ont désormais le

corps simple pour notion de base et la balance pour instrument


privilégié. Mieux, la balance n'est plus seulement un moyen,
elle dicte au chimiste son but : caractériser chaque corps sim­
ple par un poids, la quantité pondérale qui entre en combi­
naison. Tel est 1 'objectif; l 'obsession, qui oriente et réorganise
la discipline. La réaction chimique n'est plus un objet d'étude
en soi, mais un moyen d' analyse pour déterminer la composi­
tion pondérale des produits de réaction.
L'analyse se développe à la fois comme un ensemble de tech­
niques de laboratoire permettant un contrôle des produits et
comme un programme d'investigation qui structure la théorie
chimique autour de l 'axe directeur : simple/complexe. Indis­
sociablemem théorique et pratique, l'analyse constitue, de 1800
à 1840 environ, un champ de recherche où s'allient les inté­
rêts cognitifs et commerciaux, où prend corps l'articulation entre
chimies pure et appliquée, où prend naissance la profession de
chimiste.
Une science de professeurs 141

Contrôles fins

Si Lavoisier a opéré une redéfinition de la chimie qui lui


donne l'analyse pour centre, ses collègues et successeurs perfec­
tionnent et diversifient les pratiques d'analyse [Svabadvary,
1966 ; Roth, 1988). Titrer les solutions, garantir les monnaies,
détecter les fraudes, autant de techniques de contrôle indispen­
sables à l'essor des industries chimiques qui exigent la mise au
point en laboratoire de procédés sûrs et quantitatifs. Fourcroy
répand l'usage de l'analyse gravimétrique à l ' aide de l'hydro­
gène sulfuré pour repérer les traces de plomb dans le vin ou
dans le cidre clarifiés. La burette, inventée par Decroizille en
1795 et baptisée berthollimètre, permet de mesurer les quan­
tités de réactifs dans une solution. Afin de développer l'indus­
trie du blanchiment, Berthollet initie l'analyse volumétrique
pour contrôler la quantité de chlore dans l'eau de Javel et
s'efforce de mettre au point des procédés simples de contrôle
à la portée d'un ouvrier sans recours à un spécialiste. Pour
l'analyse des minéraux, en particulier pour tester la teneur çf'un
métal en or et en argent, Le Manuel complet de l'essayeur,
publié par Nicolas Vauquelin en 1799 et réédité jusqu'en 1836,
expose des méthodes par voie sèche et par voie humide qui sont
encore aujourd'hui en usage au Bureau de garantie des mon­
naies. Gay-Lussac, qui a inventé la méthode d' essai par voie
humide, est le champion de la titrimétrie en tous genres : chlo­
rométrie, alcalimétrie, sulfurométrie . . . pour contrôler les sou­
des, les potasses, les chlorures de chaux.
Le cas de Gay-Lussac montre bien comment s'opère, autour
de l'analyse, l'articulation entre chimies pure et appliquée.
Ancien élève de Berthollet à Polytechnique, membre de la
Société d'Arcueil, Gay-Lussac cumule les fonctions d'enseigne­
ment, les responsabilités administratives et industrielles. Son
biographe le présente comme un échantillon représentatif de
la première génération de professionnels, exerçant la chimie à
plein temps avec des rémunérations importantes [Crosland,
1978). Son œuvre reflète la diversité des ancrages institution­
nels : plus de 150 articles publiés dans les Mémoires de la société
d'Arcueil et les Annales, une centaine d'Instructions pratiques
destinées aux entrepreneurs et des innovations techniques
importantes. Au cours de ses activités chez Saint-Gobain, Gay­
Lussac propose des techniques de titrage capitales pour garan­
tir la qualité des produits Saint-Gobain et fidéliser la clientèle.
142 Histoire de la chimie

De plus, il int roduit une amélioration importante, une tour,


qui augmente la rentabilité dans la production d'acide sulfu­
rique, composant essentiel des manufactures chimiques Or, au
laboratoire comme à l'usine, Gay-Lussac pratique une seule et
même chimie . Son objectif : l'analyse, la mesure, les contrô­
les fins. Sa méthode : des protocoles d' expériences précis et
détaillés qui garantissent la fiabilité des méthodes. Le résultat
est spectaculaire. Gay-Lussac contribue autant aux progrès de
la science chimique, avec la fameuse loi sur les volumes gazeux
ou les études sur 1' iode et le cyanogène, qu'aux progrès des
industries. Cependant, un tel exploit comporte des limites sur
les deux terrains d'opération : la chimie cultivée par Gay-Lussac
est purement expérimentale, indifférente aux débats théoriques.
Et l'alliance entre chimie pure et appliquée reste une réussite
individuelle qui ne débouche pas sur une véritable coopération
entre science et industrie.
Parmi les élèves de Gay-Lussac il en est un, pourtant, qui,
tout en restant lui-même sur la scène académique, va parvenir
à créer les conditions d'une véritable coopération entre le monde
du savoir et celui de la production : Justus von Liebig, profes­
seur à Giessen, entreprend d'élargir le champ de l'analyse aux
composés organiques. Il perfectionne ou met au point des appa­
reils, notamment un appareil à combustion, qui simplifient les
protocoles expérimentaux, réduisent le temps nécessaire et fina­
lement transforment des analyses délicates, jusque-là réservées
aux expérimentateurs chevronnés, en opérations faciles, opéra­
tions de routine pour les étudiants que Liebig forme à Gies­
sen. Car Liebig a établi dans cette université un système
pédagogique original, un laboratoire-école où les élèves prati­
quent quotidiennement, à raison de six heures par jour, six jours
par semaine, des analyses qualitatives et quantitatives. La
méthode a un double intérêt : elle forme les étudiants par des
travaux pratiques intensifs, dont les résultats servent à alimenter
les recherches et publications du maître [Fruton, 1990, chap. 2].
Le résultat est assez fascinant. De 1824 à 1 8 5 1, Liebig forme
à Giessen plusieurs centaines de chimistes rompus à toutes les
techniques d'analyse, habiles aux manipulations les plus déli­
cates. De ce haras, ou « pépinière , [Morrell, 1972] son un nou­
velle « race » de chimistes, experts dans la préparation des
produits purs et standards si nécessaires pour assurer le passage
d'une fabrication artisanale à une fabrication industrielle. For­
més à la chimie, les étudiants de Liebig connaissent avant tout
Une science de professeurs 143

la chimie opératoire, centrée sur l'analyse : ils sont incapables


de parler cette « double langue '> évoquée par Venel, c'est-à­
dire de comprendre les replis et les secrets des techniques arti­
sanales, mais ils seront parfaitement adaptés à la production
industrielle qui se substituera aux modes de fabrication tradi­
tionnels.
L'importance historique du système pédagogique de Liebig
tient à ce qu'il forme aussi bien de futurs professeurs - Woh­
ler, Bunsen, Kekule, Wurtz, Regnault, Williamson, Play­
fair . . . - que des capitaines d'industrie, des entrepreneurs. La
transformation de l'analyse en routine entraîne donc une diver­
sification des débouchés professionnels de la chimie universi­
taire et elle permet de mettre sur le marché du travail des
chimistes bien formés pour lancer des industries.

La pile de Volta

Si l'analyse devient un exercice de routine, cela ne signifie


pas qu'elle s'est développée dans un paysage pacifié, dénué
d'enjeux « spéculatifs ». La découverte de la pile électrique et
la question de l'effet du courant sur les composés chimiques
ont, bien au contraire , recréé l'espoir d'une théorie explicative
en chimie.
Gaston Bachelard a écrit qu'un instrument scientifique est
une « théorie matérialisée », c'est-à-dire la mise en œuvre de
principes théoriques dans un procédé de laboratoire. A nos
yeux, la pile matérialise une théorie électrochimique. Et pour­
tant ce n'est pas le sens original de la pile fabriquée par un pro­
fesseur au lycée de Come, Alessal}dro Volta (1745-1827), et
présentée en 1800 à la Société royale de Londres dans une note
intitulée « Sur 1 'électricité excitée par simple contact de subs­
tances conductrices de différentes sortes 1 •· Si la pile est bien,
dès le départ, un objet abstrait / concret, elle n'est pas l'incor­
poration d'une théorie électrochimique. Elle est conçue, au
départ, comme un organe électrique artificiel imitant celui de
la torpille et destinée à réfuter l'idée d'une électricité d'origine
animale, avancée par Galvani à la suite de ses expériences de
contraction du muscle de grenouille.
Volta est un physicien, formé dans la tradition laplacienne,

1 . Pour toute cette panie, �ous suivons l 'analyse de Christine BLONDEL,


Galvani et Volta, à paraître, Editions du Seuil, Paris.
144 Histoire de la chimie

incapable de disséquer une grenouille. Son intention étant de


prouver qu'il n'existe qu'une seule électricité, celle des physi­
ciens, il remplace le muscle et le nerf de la grenouille de Gal­
vani, branchés entre fer et cuivre, par des bouts de carton et
des chiffons mouillés. Cet analogon du montage de Galvani se
présente comme une colonne où sont empilés des disques de
cuivre alternant avec des disques d'étain et, plus tard, des dis­
ques d'argent avec des disques de zinc. Chaque paire est séparée
par des petits morceaux de carton ou de cuir imbibés d'eau ou
d'un autre liquide.
Sa « pile » autorise-t-elle Volta à affirmer contre Galvani que
le courant électrique n'est dû qu'au contact des métaux ? La
controverse entre les deux savants italiens sera arbitrée par la
Société royale de Londres en 1800. Elle se clôture par la victoire
de Volta. Galvani a perdu, sa carrière est ruinée, et l'électrophy­
siologie attendra quelques décennies. Volta, lui, est célébré
comme un héros. Invité à Paris en 1801, il présente son inven­
tion à l 'Institut, et Bonaparte, après lui �voir remis une
médaille, offre au laboratoire de chimie de l 'Ecole polytechni­
que une énorme pile composée de 600 éléments. Car la pile
excite l'intérêt des chimistes qui s'en emparent et rejettent le
débat physiologique aux oubliettes. L'invention d'un physicien,
piratant une observation physiologique, a donc ouven une nou­
velle carrière à la chimie.
Le célèbre chimiste anglais sir Humphry Davy ( 1778-1829)
écrit en 1810 : « La pile a retenti comme une sonnette d'alarme
pour les expérimentateurs de route l 'Europe. » Pourquoi cette
alarme parmi les chimistes ? Dès 1800, deux autres Anglais,
William Nicholson (1753-1815) et sir Anthony Carlisle
(1768-1840), ont exploité la pile pour mettre au point un pro­
cédé d'analyse, l'électrolyse, permettant de décomposer des
substances qui avaient jusqu'alors résisté à la chaleur et à
l'action chimique. Mais la confusion fut grande après les pre­
mières expériences de décomposition de l'eau avec une pile. Si
le dégagement d 'hydrogène au pôle négatif et d'oxygène au
pôle positif confirmait les vues de Lavoisier, restait à expliquer
la formation ultérieure d'un acide et d'une base. Voici donc
un nouvel instrument d'analyse à exploiter, et un nouveau
domaine d'investigation.
Quelle est la source du courant produit par la pile ? Volta
pensait que c'était un effet de contact entre métaux. Cette opi­
nion, d€veloppée par Davy, est combattue par Michael Fara-
Une science de professeurs 145

day (1781-1867) qui propose une interprétation chimique. Il


établit une relation entre le degré d'affinité chimique de deux
éléments et leur facilité à se diriger aux pôles opposés dans la
décomposition électrolytique, et il introduit les termes « anode •
et « cathode :.. C'est encore Faraday qui met au point un appa­
reil pour mesurer la quantité d'électricité, qu'il appelle un
« voltamètre ». Il réalise des expériences d'électrolyse de l'eau,
de plusieurs hydracides, et formule une première loi : « Le pou­
voir chimique de l'électricité est en proportion directe de la
quantité absolue d'électricité qui passe. » Plus tard, après avoir
fait passer la même quantité de courant dans plusieurs liqui­
des, de l'eau, du chlorure d'étain, du borate de plomb, de
l'acide chlorhydrique, il forge la notion « d'équivalent électro­
chimique » correspondant au poids de divers corps décompo­
sés par une même quantité d'électricité. Ainsi s'ébauche
l'électrochimie. C'est seulement après les développements de
ce nouveau domaine que la pile peut apparaître comme une
théorie matérialisée et devenir le dispositif expérimental cou­
rant, sans cesse perfectionné, que nous connaissons.

Le dualisme électrochimique

A ce nouveau dispositif expérimental répond une nouvelle


théorie, qui explique l'action de la pile à partir d'une repré­
sentation nouvelle des composés qu'elle décompose. Sur la base
des expériences de décomposition électrolytique, le chimiste sué­
dois Jons Jacob Berzelius ( 1779-1848) développe, dans les
années 1810, une théorie électrochimique de la combinaison.
Il caractérise chaque corps simple et chaque composé par une
polarité électrique positive ou négative dont l'intensité varie sui­
vant la nature du corps. La pile n'est plus un simple instrument
mais un principe d'intelligibilité : la charge électrique est dési­
gnée comme la première cause de toute activité chimique. Le
plus s'unissant au moins, la charge électrique détermine le degré
d'affinité des corps simples. Deux forces opposées et rien
d'autre : sur cette base, on peut construire une méthode sim­
ple de prévision des réactions chimiques. Il suffit de classer les
corps simples sur une échelle du plus électropositif au plus
électronégatif, du potassium à l'oxygène. L' hydrogène est à la
charnière entre le groupe des électropositifs et celui des élec­
tronégatifs.
146 Histoire de la chimie

L'électricité lève le mystère de 1' affinité que Lavoisier n'osait


aborder et qu'avait encore obscurci la controverse entre Benhol­
let et Proust. Grâce à la théorie électrochimique, l'affinité
s'intègre très bien dans le cadre d'une chimie dualiste de la
combinaison. Berzelius réussit même un coup de force : il rajeu­
nit le dualisme lavoisien au moment où celui-ci commençait à
chanceler sous les attaques de Davy. Car, dès 1810, découvrant
la nature simple du chlore jusque-là défini comme « acide
muriatique oxygéné »2, Davy avait élevé quelques doutes sur
la théorie lavoisienne des acides et des sels. Lavoisier ne vou­
lait voir que des oxacides. Davy montre qu'il existe des hydra­
cides, composés d'un radical et d' hydrogène qui peut être
remplacé par un métal, par exemple, pour former un sel. On
décèle presque l'idée de substitution qui inspirera la théorie
unitaire future.
Mais tant que Berzelius, fort de son autorité et de sa répu­
tation internationale, règne sur la chimie européenne, au moins
jusqu'en 1840, un sel sera toujours défini comme l'union de
deux corps, simples ou composés, de charge électrique oppo­
sée. Les sels seront l'objet de prédilection des professeurs de chi­
mie, l'essentiel de leur enseignement. Et l'on apprendra
toujours la chimie en progressant du simple au complexe, en
étudiant les différentes combinaisons suivant 1' ordre de com­
posmon :
- d'abord, les composés du premier ordre, formés directement
par l'union de deux corps simples. Ainsi la combinaison d'oxy­
gène avec un métal ou un non métal forme des oxydes acides
ou basiques ;
- puis les composés du deuxième ordre, résultant de l'union
d'un oxyde basique et d'un oxyde acide pour former un sel
neutre ;
- ensuite, les composés du troisième ordre, le sel double résul­
tant d'une combinaison de deux sels neutres ;
- enfin, les composés du quatrième ordre formés par addition
d'eau à un sel double.
Le dualisme électrochimique de Berzelius sauve donc, pour
un temps, l'ordonnance de la chimie lavoisienne. Il fournit un
cadre théorique général et très performant pour les analyses de

2. En effet l'c acide muriatique oxygéné ,. {notre chlore} semble obtenu


par oxydation de l ' acide muriatique {notre HCI}, lui-même supposé conte­
nir de l 'oxygène, comme tout acide, dans la théorie de Lavoisier.
L 'expansion industrielle 147

substances minérales 3 . De même que Black et Lavoisier avaient


intégré à la chimie 1 'étude de la chaleur, Davy, Berzelius et
Faraday - qui est perçu comme un chimiste par ses contem­
porains - ajoutent 1 'étude de l'électricité à l'empire de la
chimie.

« Explosion démographique » des corps simples

Cette annexion crée, dès 1 'origine, un autre problème aux


chimistes car l'électrolyse entraîne très rapidement une multi­
plication du nombre des corps simples. Aussitôt qu'il a com­
pris la puissance de la pile, Davy l 'utilise pour décomposer des
substances jusque-là rétives à l 'analyse. En 1807 et 1808, il isole
successivement le sodium, le potassium, le strontium, le bore,
le calcium, le magnésium et, vers 1810, le chlore, l'iode et le
brome. Le Suédois Berzelius tient la concurrence : « sortent •
de son laboratoire le cérium, le sélénium, le silicium, le zirco­
nium, le thorium, le lithium et le vanadium, en même temps
qu'une foule d'appareils nouveaux qui perfectionnent les
méthodes quantitatives et qualitatives d'analyse. Bref, on dou­
ble pratiquement le nombre des corps simples. La table des
substances simples dressée par Lavoisier en 1789 en comptait
33. Dès 1834, dans le traité de Thénard on en compte 54 et
en 1869, Dmitri Mendeleev en classe 70.
Cette rapide inflation du nombre de corps simples marque
profondément la chimie du XIX• siècle. L'impression dominante
chez les acteurs est de f�condité. De fait, le programme
d'analyse défini par Lavoisier a si bien fonctionné qu'il place
les chimistes devant la nécessité d'admettre que le nombre des
corps simples est indéfini, indéterminable. Les professeurs de
chimie se trouvent donc dans le plus grand embarras. Les voilà
contraints de débiter devant leurs étudiants les propriétés d'une
liste interminable de corps simples et de passer en revue les
diverses combinaisons de chaque élément. La chimie va-t-elle
devenir une collection de monographies sur des substances, voi­
sine, à nouveau, de l'histoire naturelle alors que la logique de .
l' analyse l'en avait éloignée ? Va-t-on sacrifier la claire ordon-

3. En revanche, quand on l'appliquera aux composés organiques, le dua­


lisme électrochimique deviem lourd et encombram et c'est par là qu'en 1836
il sera attaqué.
1 41:! Histoire de la chimie

nance d'un système au profit d'un simple inventaire de pro­


priétés individuelles qu'il faut apprendre sans trop chercher à
comprendre ? Les manuels de la première moitié du XIX' siè­
cle adoptent la division générale entre métalloïdes et métaux.
Acceptable du point de vue théorique, elle est peu commode
du point de vue pédagogique, car la liste des métaux est lon­
gue, leurs composés nombreux et particulièrement importants
dans les applications industrielles.
D'où une tension sourde, repérable dans tous les manuels de
chimie du XIX' siècle, entre deux tendances opposées. D'un
côté, la tendance positive de la chimie analytique à s'enfoncer
dans l'étude du particulier, à traiter les substances chimiques
comme des individualités. De l ' autre, une volonté de former
et de formuler des idées générales sur les transformations maté­
rielles, sur la constitution des corps. Loin de s'atténuer, cette
tension s'amplifie à mesure que la chimie se professionnalise.
Car le chimiste de métier, celui qui travaille dans la recherche
ou l'industrie, consacre parfois toute sa vie à une seule subs­
tance, simple ou composée, qui décide de la réussite ou de
l'échec de sa carrière. C'est ce destin monographique que le
chimiste-romancier Primo Levi déchiffre, après coup, enfoui,
dans les pages de son manuel d'étudiant. Car le professeur de
chimie doit transformer cette somme d'aventures individuelles
en un corps de doctrine, en un savoir assimilable.
17

L' analyse face aux atomes

Comment gérer une multiplicité indéfinie, comment disci­


pliner la population galopante des substances ? Pour répondre
aux défis de la chimie expérimentale qui accumule les maté­
riaux, il faut une théorie. C'est une nécessité pédagogique
autant qu'un précepte épistémologique. Pour y répondre, les
chimistes professeurs inventent le concept positiviste de la théo­
rie scientifique comme simple mise en ordre des phénomènes,
aide-mémoire. Théories et hypothèses sont des instruments pré­
cieux, indispensables, mais à condition de ne pas trop y croire 1 .
Pourtant, une stratégie théorique laisse profiler u n autre ave­
nir épistémologique de la chimie, ouvrant l'accès sur une réa­
lité invisible, au-delà des phénomènes.

L'hypothèse de Dalton

En 1804, un professeur de Manchester, John Dalton


(1766-1844), a formulé une hypothèse qui identifie les corps
simples à des atomes. La notion inventée dans l'Antiquité sur
les rivages de la Méditerranée, exploitée sous toutes les figures
par les mécanistes des XVII• et xvm· siècles, n'est pas neuve.
Sans doute fallait-il, comme Dalton, être peu au fait des com­
plexités de la chimie newtonienne, ainsi que le souligne Arnold
Thackray, pour oser réactiver de manière presque naïve une
notion si chargée d'histoire [Thackray, 1966 et 1970 ; Cardwell,

1 . Berzelius, dans son rapport à la théorie atomique, illustre bien cette


épistémologie [BERZEUUS, 1819, p. 18-19).
1 �()------
Histoire de la chimie

1 1J(,Hj. Mais l'atome daltonien n'est pas un héritier des atomes


:u1 1 iq ucs ni des corpuscules newtoniens. Il est inventé, puis
exploité, dans un autre contexte.
John Dalton s'est d'abord intéressé à la météorologie et aux
propriétés physiques des gaz, et c'est probablement pour expli­
quer les différences de solubilité des gaz qu'il a commencé à
utiliser les notions de poids et de taille des atomes. En effet,
admettant comme Lavoisier que les gaz sont formés de corpus­
cules qui se repoussent sous l'action du calorique, Dalton sem­
ble être arrivé à la conclusion qu'il faut différencier les
corpuscules ou atomes des gaz non seulement par la taille ou
la forme mais aussi par le poids. Comment déterminer le poids
relatif des atomes ? Telle est la question qu'affronte Dalton en
se tournant vers la chimie quantitative ou stoechiométrique
développée à la fin du xvm• siècle en Allemagne par Wenzel
et Richter.
Wenzel et Richter cherchaient, on l'a vu au chapitre 12, à
caractériser l'affinité relative des corps à partir de tables d' équi­
valents de bases et d'acides ; les quantités « équivalentes » de
base sont les quantités respectives de chaque base nécessaires
pour neutraliser une quantité donnée d'acide, et vice versa pour
les quantités équivalentes d'acide. La « stoechiométrie >> prend
une signification différente en 1802, lorsque, après plusieurs
expériences sur l'étain, l'antimoine et le fer, Joseph Proust for­
mule une loi générale : « Les rapports des masses suivant les­
quels deux ou plusieurs éléments se combinent sont fixes et non
susceptibles de variation continue. » Cette loi, dite des propor­
tions définies, étendait à toutes les combinaisons la notion
d'équivalent jusqu'ici réservée aux réactions de neutralisation
entre acides et bases. Tandis que Berthollet engage, comme
nous l'avons vu, une longue controverse sur les proportions défi­
nies dans les combinaisons chimiques, John Dalton fait de la
loi de Proust la base d'une nouvelle hypothèse atomique. Il sug­
gère que les combinaisons chimiques se font par unités discrè­
tes, atome par atome, et que les atomes de chaque élément sont
identiques. Il complète enfin la loi de Proust par une loi des
proportions multiples : lorsque deux éléments forment ensem­
ble plusieurs composés, les masses de l'un deux, s'unissant à
une même masse de l'autre, forment emre elles des rapports
multiples entiers et simples. Sans l'hypothèse atomique, ces lois,
ajoute Dalton, demeurent mystérieuses comme les lois de
Kepler en attendam Newton. Avec l'hypothèse atomique, et
,
Une science de professeurs 151

les symboles figurés grâce auxquels Dalton résume son système,


elles acquièrent une signification intuitive immédiate (voir
tableau ci-joint).
L'hypothèse de Dalton a pour effet de rendre indiscutable
la notion de proportion, de combinaison par unités discrètes,
mais elle déplace le débat sur un autre problème : quelle est
la bonne formule ? Alors que les équivalents permettent de
s'arrêter aux rapports entre corps simples constituants, les ato­
mes exigent un nombre : combien d'atomes dans tel composé ?
Comment déterminer la proportion exacte d'hydrogène qui
s'unit avec l'oxygène pour former de l'eau ? Comme Richter,
Dalton se fie aux rappons pondéraux de combinaison et adopte
une règle de simplicité : quand deux éléments forment un seul
composé, il est binaire et combine un atome de l'un à un atome
de l'autre. Quand ils forment deux composés, l'un est binaire,
avec un atome de chaque espèce, l'autre ternaire avec deux ato­
mes de l'un pour un atome de l'autre, et ainsi de suite U- Dal­
ton, 1808 ] . Ainsi l'eau est décrite comme un composé binaire
d'hydrogène et d'oxygène et les poids relatifs des deux atomes
sont approximativement 1 et 7 . L'ammoniaque est un composé
binaire d 'hydrogène et d'azote dont les poids relatifs sont
approximativement 1 et 5 . Grâce à cette règle, Dalton peut
donc demander à l'expérience de dicter les valeurs numériques
qui lui permettent de fixer les poids relatifs des atomes.
A la différence de Richter, qui pouvait fixer l 'équivalent en
se guidant d'après la neutralité du composé, Dalton a dû rap­
porter tous les poids atomiques à une unité fixée de manière
conventionnelle. Il choisit l'hydrogène pour unité : le poids ato­
mique de chaque élément est la quantité pondérale qui s'unit
avec un gramme d'hydrogène pour former la combinaison la
plus stable.
Telle est donc l'hypothèse atomique dans sa version primi­
tive [Rocke, 1984]. Les atomes daltoniens n'ont qu'une parenté
vague avec leurs homonymes antiques. Ils en diffèrent par leur
définition : non plus unités minimales de composition de la
matière mais unités minimales de combinaison. Ils en diffèrent
aussi par leur fonction : il s'agit moins d'expliquer du visible
compliqué par de l'invisible simple, comme dira plus tard Jean
Perrin, que de résoudre des problèmes de langage, de formu­
les et de classification. Ils diffèrent autant des corpuscules new­
toniens, puisqu'ils ne supposent ni le vide ni l'attraction et
n'ont pas l'ambition d'expliquer les propriétés du corps sim-
Histoire de la chimie

J<; L}; 'MJ·: .N T S .


Simpk l'la.û J
1 Il , .J J 6 7 a 9

0 0 <D • œ � @ 0 ®
/0 a N JJ 14 J!, 15 17 }(j

0 0 0 ® 0 @ 0 0 0
19 Pt' Ill �� l'.J u YS l'5 P7

@ @ G ® @ ® @ ® ®
t4 P3 JO .Jl Jt JJ JJ JJ Jô

@ 0 0 0 0 @) (±) @ <D
., Co m p o u n d
l�flbOI u•t/1, 1(•,/rorol
J; J�

00 000 Jb
/.� !"''" ,.-,;/, .'()t'ft'

.JI ./P 0

<DO <DCXD CXDO � agDO


r.!rf't'1t ...,tft êa;61:"1U' und .Jûlplwr
40 ./7 .la 49

00 000 œo 000 �
f'r>;rm • .,r/, jJhDJfk !(t·tirrçm to7d• OJ<-k & OzrOt>tu

� OOo
$� .5J $.5

0<D 08 0CD0
lf.rd. H"tdLSuljJ<. I.-f'/IL'.rf.t/. J'u.�!tur lo'f.(}.pbrp/t
�6 j] �" $9 60

00 œc:)9 00 0œ ' �
Une science de professeurs 1 53

EXPLANATION OF PLATES.

PLATE S. Exhibits the various symbols devised to represem the sim-


pie and compound elements ; they are nearly the same as in plate 4,
only extended and corrected : they will be found to agree with the
results obtained in the preceding pages.

Fig. Simple. Wt. Fig. Wt.


1. Oxygen 7 12. Iron 50
2. Hydrogen 1 13. Nickel 25 ? 50 ?
3. Azote s 14. Tin 50
4. Carbone 5.4 15. Lead 95
s. Sulphur 13 16. Zinc 56
6 Phosphorus 9 17. Bismuth 68 ?
7. Gold 140 ? 18. Antimony 40
8. Platina 100 ? 19. Arsenic 42 ?
9. Si!ver 100 20. Cobalt ss ?
10. Mercury 167 21. Manganese 40 ?
11. Copper 56 22. Uranium 60 ?

Fig. Wt. Fig. Wt.


23. Tungsten 56 ? 41. Nitrous gas 12
24. Titanium 40 ? 42. Nitrous oxide 17
25. Cerium 45 ? 43. Nirric acid 19
26. Potash 42 44. Oxynirric acid 26
27. Soda 28 45. Nitrous acid 31
28. Lime 24 46. Carbonic oxide 12.4
29. Magnesia 17 47. Carbonic acid 19.4
30. Barytes 68 48. Sulphurous oxide 20
31. Stromites 46 49. Sulphurousc acid 27
32. Alumine 13 so. Sulphuric acid 34
33. Silex 45 51. Phosphorous acid 32
34. Yttria 53 52. Phosphoric acid 23
35. Glucine 30 53. Ammonia 6
36. Zircone 45 54. Olefiant gas 6,4
ss. Carburetted hyd. 7,4
Compound : 56. Sulphuret. hydr. 14
37. Water 8 57. Supersulph. hydr. 27
38. Fluoric acid 15 58. Phosphuret. hydr. 10
39. Muriatic acid 22 59. Phosphur. sulph. 22
40. Oxymuriatic acid 29 60. Superphos. sulph. 31

]. DALTON, A New System ofChemical Philosophy, 1808- 1810, come 1 ,


q;
Table de symbole des atomes (éléments simples ec composés) • · Bibliochè-
que nationale, Paris Ph. © Bibl. nat.
1 )4 Histoire de la chimie

pic en termes d'une architecture compliquée, dont les atomes


seraient les constituants ultimes.
Mais le poids atomique est bien séduisant. Au lieu de déter­
miner la composition d'un corps en proportions centésimales,
le chimiste pourrait désormais l'exprimer en termes d'atomes
constituants, établissant un lien direct entre les données expé­
rimentales et leur interprétation. Le poids atomique vient ser­
vir à point la tâche à laquelle sont confrontés les chimistes :
caractériser, nommer, écrire et classer une population sans cesse
croissante de substances simples et composées. On peut donc
lui prévoir un grand avenir.
L'hypothèse de Dalton est-elle bien accueillie ? Avant que
Dalton publie son New System ofChemical Phtlosophy, Tho­
mas Thomson, professeur à Glasgow, se fait le propagandiste
de l'hypothèse atomique, et il en donne le premier exposé
public [Thomson, 1809, r. V]. C'est par la traduction de son
Système de chimie, que l'atome s'introduit en France. Dans une
longue préface à la traduction, Berthollet dénonce l'arbitraire
des règles de simplicité et met en garde contre les séductions
d'une telle hypothèse. Encre les idées anglaises et la chimie fran­
çaise, le mariage débute donc très mal.
Le 3 1 décembre 1808, juste après la publication du New
System of Chemical Phtfosophy de Dalton, Gay-Lussac annonce
que « les volumes de gaz qui se combinent sont dans des rap­
ports simples et que le volume de la combinaison formée est
aussi dans un rapport simple avec la somme des volumes de gaz
composants '>. A nos yeux, les résultats obtenus de part et
d'autre de la Manche convergent de manière harmonieuse. Les
rapports de volume semblent confirmer les rapportS pondéraux.
Mais Gay-Lussac refuse l 'hypothèse de Dalton. Et réciproque­
ment, Dalton conteste la loi de Gay-Lussac. Elle impliquerait
que le nombre d'atomes dans un volume donné de gaz soit le
même que dans un autre. Or, selon l'hypothèse de Dalton, la
formation de l'oxyde d'azote, puisqu'elle se fait à volume cons­
tant, exige que le nombre d'atomes d'oxygène et d'azote par
unité de volume avant l'union soit la moitié de celui, pour le
même volume, des atomes combinés d'hydrogène et d'azote.
Cette difficulté, insurmontable avant la distinction entre
l'atome et la molécule d'un corps simple, installe un malen­
tendu de quelques années, qu'écarte Berzelius vers 1819
lorsqu'il exploite conjointement l 'hypothèse atomique de Dai-
Une science de professeurs ISS

ton et la loi sur les volumes de Gay-Lussac pour déterminer un


nouveau système de poids atomiques.
Mais en Angleterre même, Dalton ne fait pas l'unanimité.
Certains chimistes, prompts à reconnaître les immenses servi­
ces que peut rendre le poids atomique, ne voient aucune rai­
son de faire l'hypothèse des atomes. Pourquoi s'aventurer sur
un terrain inaccessible à l'expérience pour établir les rapports
pondéraux de combinaison ? Davy s'en tient à l'expression
« poids proportionnel ». William H. Wollaston, qui fut l'un
des premiers disciples de Dalton, choisit de substituer l'expres­
sion « poids équivalent » à celle de « poids atomique ». Il pré­
fère déterminer tous ses « poids équivalents » par rapport à
l'unité de base 0 100. Au fond, ce n'est qu'une affaire de
=

convention et la conversion n'est pas très difficile. Il suffjt de


multiplier par 1,25 les valeurs admises sur la base H 1 . « Equi­
=

valent » ou « atomique », les deux mots sont encore presque


synonymes. Et pour les besoins de la chimie analytique l'équi­
valent suffit. L'atome est superflu.
La situation est en fait extraordinairement complexe parce
que l'atome daltonien n'a pas effacé d'un coup de baguette
magique le corpuscularisme du XVIII· siècle. Si les chimistes
refusent de se prononcer sur l'existence des atomes, ils admet­
tent néanmoins pour la plupart l'atome au rang des notions
fondamentales qu'on définit en introduction d'un traité. Le
consensus newtonien sur la structure corpusculaire de la matière
persiste2. Pour Thénard, par exemple, il ne fait aucun doute
que la matière est formée de particules, qu'on appelle indif­
féremment corpuscules, atomes ou molécules. Si l'on connais­
sait leur poids, leur taille, la force qui préside à leurs
combinaisons, on pourrait déduire tous les phénomènes chimi­
ques à la manière des géomètres. Le programme de Buffon reste
si actuel qu'il semble une évidence indiscutable, presque un
axiome de la physique et de la chimie [Thénard, 1816, t. 1 ).

2 . Contrairement à une opinion répandue, le positivisme n'est pas un obs­


tacle à l'acceptation de l'atomisme en France. Auguste Comte déclare en
1835, dans son Cours de philosophie positive, que l' atomisme est en harmo­
nie avec l'ensemble des notions scientifiques de tous genres, qu'il généra­
lise des idées familières, spontanées. Il juge cenes très c heureuse », et
positive, la transformation de la théorie atomique en théorie des équivalents,
mais il s'empresse d'ajouter qu'elle se réduit à c un simple anifice de lan­
gage, la pensée réelle étant restée essentiellement identique ,. [COMTE,
1830-1842, 1, 6 1 1-613).
156 Histoire de la chimie

Mais l'atome lui-même est hors programme. Il donne un hori­


zon philosophique à la chimie sans toutefois concerner le chi­
miste dans sa pratique quotidienne. J. -B. Dumas adopte une
autre solution, qui rappelle plutôt la distinction des deux points
de vue, physique et chimique, de Limbourg. Il présente aux
étudiants deux atomes : l ' atome des physiciens, qui répond à
un idéal de science déductive, mécanique, et l'atome des chi­
mistes, qui s'inscrit dans un programme expérimental de carac­
térisation arithmétique de chaque substance [Dumas, 183 7 ,
« VI• e t VII' leçons »].
Autant l'atome suscite discussions et débats, autant le poids
équivalent ou atomique devient une notion incontournable,
indispensable à tous les chimistes. Il offre d'abord une valeur
numérique permettant d'identifier de manière positive et pré­
cise les différents corps simples, et du coup d'établir des com­
paraisons entre eux. Il fournit aussi un moyen de traduire les
analyses effectuées au laboratoire en formules. Il procure enfin
un test relativement sûr à la disposition des manufacturiers pour
contrôler les opérations dans les fabriques. En quelques années,
tous les chimistes concentrent leurs efforts sur cette notion,.
Comme si elles avaient été planifiées, les recherches convergent
vers un objectif : déterminer avec une précision acceptable la
valeur du poids atomique, ou équivalent, de chaque élément
connu.
A la question « qu'est-ce qui définit la précision accepta­
ble ? », la réponse semble presque unanime : Berzelius. Son
Essai sur la théorie des proportions définies et sur l'influence
chimique de l'électricité, paru à Stockholm en 1818, aussitôt
traduit en plusieurs langues, constitue la norme adoptée par la
plupart des professeurs de chimie. Ses poids atomiques font
autorité au point. qu'ils effacent tout ce qui précède. Après Ber­
zelius, les traités ne remonteront plus jusqu' à Wenzel et Rich­
ter ; ils mentionneront à peine le nom de Dalton, mais
recopieront tous Berzelius.
Comment un petit essai a-t-il pu ainsi fixer tout le savoir
d'une époque ? Ce phénomène de capture et d'appropriation,
comparable à celui qu'avait provoqué la réforme de la nomen­
clature en 1787, tient, premièrement, à la nouvelle écriture for­
gée par Berzelius. Il remplace la notation avec cercles et points
de Dalton par des lettres. L'initiale, ou les deux premières let­
tres, du nom latin de chaque corps simple représente le poids
équivalent de cette substance et Berzelius introduit des chiffres
Une science de professeurs 1�1

en exposants pour indiquer le nombre de fois où la quantité


pondérale désignée par le symbole est présente dans le composé.
Cette écriture est toujours en usage aujourd'hui. Les quelques
modifications qu'elles a subies consistent dans la suppression
de certaines conventions graphiques imaginées par Berzelius
pour raccourcir les formules, et la transformation des exposants
en indices 3 .
L'autorité de Berzelius dérive aussi du programme qu'il trace
en 1818 et poursuit tout au long de sa carrière : corriger les
poids atomiques de Dalton. Il pratique sur près de 2 000 corps
- principalement des oxydes et des sels - une série d' expé­
riences d'analyse, synthèse, précipitation . . . , pour déterminer
leur composition exacte et leur poids équivalent. Sa « table des
poids atomiques '> , publiée en 1818, est sans cesse révisée et
remise à jour par Berzelius lui-même. Dans son Traité de chi­
mie, publié à Stockholm en 1829 et traduit en français en 1838,
il se targue de ne jamais faire figurer une valeur numérique
qu'il n'ait établie ou du moins vérifiée par lui-même. Les exi­
gences de Berzelius ont joué un double rôle : elles ont fonc­
tionné comme critère de garantie puisque sa table des poids
atomiques sert de standard international jusque vers
1835-1840 ; elles ont mis au défi d' autres chimistes, comme
Jean-Baptiste Dumas, Jean Servais Stas (1813-182 1) et le Suisse
Jean-Charles Galissard de Marignac (1817-1894), qui tentent de
renchérir dans la précision et de dépasser Berzelius, en utilisant
tous les moyens possibles.

Un arsenal des lois

Pour la détermination des poids atomiques, les chimistes ne


se contentent pas d' utiliser les lois de proportions. Ils mettent
à contribution toutes les ressources disponibles, savoirs et savoir­
faire, depuis l'étude des gaz jusqu'à la cristallographie en pas­
sant par la théorie de la chaleur, et diverses techniques de
mesure : gravimétrie, volumétrie, calorimétrie, géométrie et
goniométrie, et les ressources instrumentales disponibles pour

3. Berzelius désigne parfois les atomes d 'oxygène par des points au-dessus
des symboles de l'élément qui lui est associé ; à panic de 1827, il représente
deux atomes d'un même élément par un symbole barré à la hauteur
d'un tiers. Par exemple, l'eau : 2H + 0 s'écrit fi et le dioxide de car­
bone ë.
158 Histoire de la chimie

déterminer les densités gazeuses. A la faveur de cette mobili­


sation générale du potentiel scientifique autour d'un objectif
bien défini, la discipline chimique couvre, dans les années 1830,
un territoire maximal englobant l'électricité, la chaleur et la cris­
tallographie.
La première loi permettant de mettre en réseau les données
expérimentales relevant de disciplines différentes est formulée
dès 1 8 1 1 par Amedeo Avogadro { 1 778-1856), physicien de
Turin; puis énoncée indépendamment par André Marie
Ampère, en 1814. « Pour expliquer le fait découvert par
M. Gay-Lussac », Avogadro avance l'hypothèse que, « dans les
mêmes conditions de température et de pression, des volumes
égaux de gaz différents contiennent le même nombre de molé­
cules ». C'est, en effet, une hypothèse simple pour expliquer
la conjonction des proportions pondérales et volumétriques.
Mais cette hypothèse en entraîne une autre. En effet, dans le
cas des combinaisons gazeuses, il y a une contradiction entre
deux exigences : d'une pan, une molécule composée de deux
ou plusieurs molécules élémentaires doit avoir une masse égale
à la somme des molécules ; d'autre pan, le nombre de molé­
cules composées doit rester le même que celui des molécules
du premier corps. La difficulté s'explique si on suppose « que
les molécules constituantes d'un gaz simple quelconque [ . . . ]
ne sont pas formées d'une seule molécule élémentaire, mais
résultent d'un certain nombre de ces molécules réunies en une
seule par attraction et que lorsque des molécules d'une autre
substance doivent se joindre à celles-là pour former des molé­
cules composées, la molécule intégrante qui devrait en résul­
ter se partage en deux ou plusieurs parties » [Avogadro, 181 1 ,
p. 96]. Par exemple, l'eau sera formée d ' une demi-molécule
d'oxygène et de deux demi-molécules d'hydrogène.
Formidable avancée, nous semble-t-il. Avec la distinction
entre atome et molécule, Je premier étant acteur de la combi­
naison, la seconde, sujet de la réaction, voici établies les bases
essentielles de la théorie atomique en chimie. Et pourtant cette
loi, lumineuse à nos yeux, est ignorée ou rejetée par une majo­
rité de chimistes jusqu'aux années 1860, et plus longtemps
encore par quelques-uns. Comment comprendre un tel
« oubli » ? Aveuglement ? Inertie ? Résistance à la nouveauté ?
Scandale pour le chimiste, question lancinante pour les histo­
riens, ce délai s'explique par plusieurs considérations [Brooke,
1981 ; Fischer, 1982). Malgré la solution qu'elle fournit à
Une science de professeurs 1 �9

l'objection de Dalton à Gay-Lussac, l'hypothèse des gaz dia­


tomiques soulève des réticences parmi les chimistes. Supposer
des molécules composées de deux molécules élémentaires, ou
atomes, de même nature, cela paraît scandaleux. Les chimis­
tes pouvaient sans peine penser des édifices moléculaires for­
més par l'union attractive ou l'affinité de deux atomes
différents. Mais l'union de deux atomes semblables en une
molécule paraît impossible, inconcevable, sunout dans le cadre
de la théorie électrochimique de Berzelius où toute combinai­
son s'explique par des charges électriques opposées.
En plus des phénomènes de résistance théorique, cette hypo­
thèse, à l'époque où elle est formulée, n'est pas vraiment indis­
pensable. Pour un chimiste occupé à isoler et caractériser de
nouveaux corps ou à perfectionner tel ou tel procédé, la dis­
tinction entre molécules élémentaires et intégrantes des corps
simples introduit une complication superflue. Les chimistes y
sont d'autant moins enclins que l'hypothèse d'Avogadro n'est
pas très commode pour déterminer les poids atomiques, car une
minorité des substances connues peuvent être traitées à l'état
de vapeur ou de gaz. Enfin, la loi d'Avogadro n'est qu'une loi
parmi d'autres, qui fournissent elles aussi des outils de calcul
des poids atomiques.
La deuxième loi, de Dulong et Petit, sur les chaleurs spéci­
fiques, met en œuvre un autre domaine, déjà frayé par Lavoi­
sier et Laplace, la calorimétrie. Pierre Louis Dulong ( 1785-1838),
bien qu'élève de Berthollet, entreprend cette étude sur la cha­
leur spécifique afin de confirmer l'hypothèse atomique par une
propriété individuelle des substances. Dulong et son jeune col­
lègue Alexis Petit ( 1791- 1820) mesurent par la méthode de
refroidissement la chaleur spécifique (c'est-à-dire la quantité de
chaleur nécessaire pour élever d'un degré un gramme d'une
substance) de treize corps simples en prenant celle de l'eau pour
unité. Ils déterminent ensuite la capacité pour la chaleur de cha­
que atome en faisant le produit du poids atomique par la cha­
leur spécifique et ils obtiennent pour les treize corps considérés,
des valeurs comprises entre 0,3830 et 0,3675. D'où ils concluent
en 1819 : « Les atomes de tous les corps simples ont la même
capacité pour la chaleur. • Cette loi ne peut être une voie directe
pour atteindre le poids atomique puisqu'elle le présuppose.
Mais elle fournit une vérification, et permet de choisir une
valeur entre plusieurs valeurs possibles pour un élément.
Dulong et Petit ont ainsi modifié plusieurs poids atomiques de
160 Histoire de la chimie

Berzelius avant que Victor Regnault montre en 1840 que cette


loi n'est qu'approchée et corrige à son tour un certain nombre
de poids atomiques.
Avec la loi d'isomorphisme de Mitscherlich, publiée entre
1819 et 1823, voici la cristallographie enrôlée au service des
poids atomiques [Mauskopf, 1976]. Professeur à Berlin, Eilhard
Mitscherlich (1794-1863) étudie les corps de compositions chi­
miques différentes qui cristallisent dans des formes identiques
ou fort voisines, comme le sulfure de plomb naturel et le sel
marin, par exemple, et les nomme isomorphes. Ces corps peu­
vent se substituer les uns aux autres dans un cristal sans en chan­
ger la forme (sauf quelques variations d'angles) et cristalliser
ensemble en proportions quelconques. Mitscherlich affronte aus­
sitôt la question du lien entre cette propriété et l'hypothèse ato­
mique qu'il désigne, suivant Berzelius, comme « théorie des
proportions chimiques » . Il pose que seul le nombre des ato­
mes détermine la forme cristalline et il attribue à la nature des
atomes les petites variations angulaires. Grâce à l'analogie de
composition chimique des corps isomorphes, on peut alors, con­
naissant le poids équivalent des atomes qui composent l'un,
déterminer celui des atomes qui composent l'autre. Ainsi, Mits­
cherlich, ayant démontré 1' isomorphisme des sulfates et des sélé­
nates, a déterminé le poids atomique du sélénium à partir de
celui du soufre.
A la différence de la loi d'Avogadro, celle de Mitscherlich
ne fait intervenir aucune hypothèse sur la constitution molé­
culaire des corps. Mais elle a aussi un champ d'application
limité aux substances cristallisables. Comme celle de Dulong
et Petit, la loi de Mitscherlich présuppose au moins la connais­
sance du poids atomique d'un terme de la série isomorphe, et
ne peut donc être une méthode exclusive pour déterminer les
poids atomiques. C'est donc un réseau de lois, composé en dix
ans après l' hypothèse de Dalton, qui fournit un ensemble de
moyens complémentaires pour ftxer les valeurs numériques des
poids atomiques.

Doutes et replis

Le drame commence quand la complémentarité tourne au


désaccord. Dumas, l'un des rares chimistes à utiliser la loi
d'Avogadro, tombe sur une divergence criante en 1832. Les
Une science de professeurs l (d

densités de vapeur du soufre, du phosphore, de l'arsenic et du


mercure sont deux ou trois fois plus fones que les valeurs indi­
quées d' � rès les chaleurs spécifiques et les analogies
chimiques . Que choisir ? Ou bien maintenir, avec Avogadro,
que des volumes égaux de gaz ou vapeurs contiennent le même
nombre d'atomes et adopter des formules barbares du point de
vue strictement chimique comme H2S 1 13 pour l 'hydrogène sul­
furé ou Hg20, H3P112. Ou bien adopter les poids atomiques
déterminés d'après les analogies et les chaleurs spécifiques 32 -

pour le soufre, 200 pour le mercure - en admettant alors que


la vapeur de mercure renferme deux fois moins d'atomes qu'un
égal volume d'hydrogène, et la vapeur de soufre trois fois plus.
Pour sonir du dilemme, J .-B. Dumas déclare que la propor­
tionnalité du poids atomique à la densité gazeuse semble en
défaut dans les cas où le gaz est un corps simple. Il se replie
sur la loi d'isomorphisme qui paraît plus sûre, et condamne la
loi d'Avogadro qui tombe dans le mépris puis dans l'oubli. Par
une sorte de réaction en chaîne, elle entraîne dans sa disgrâce
la loi de Gay-Lussac et l'atome daltOnien. En enterrant Avo­
gadro, Thénard laissait encore une chance à l'atome : « La chi­
mie atomique serait une science purement conjecturale si elle
devait se borner à ce genre de considération. » Mais en 1836,
Jean-Baptiste Dumas bannit tOut en bloc. Il conclut une de ses
Leçons de philosophie chimique au Collège de France : « Que
nous reste-t-il de l'ambitieuse excursion que nous nous som­
mes permis dans la région des atomes ? Rien, rien de nécessaire
du moins. Ce qui nous reste, c'est la conviction que la chimie
s'est égarée là, comme toujours, quand, abandonnant l'expé­
rience, elle a voulu marcher sans guide au travers des ténèbres.
L'expérience à la main, vous trouverez les équivalents de Wen­
zel, les équivalents de Mitscherlich, mais vous chercherez vai­
nement les atomes tels que votre imagination a pu les rêver [ . . . ).
Si j'en étais le maître, j 'effacerais le mot atome de la science,

4. En prenant 0 100 pour la densité de l'oxygène, Dumas obtient H 6,


= =

24 et N 88 ,5. D'après l'analogie chimique entre l'ammoniaque NHJ et


=

l'hydrogène phosphoré PH3, Dumas prévoit que la densité de vapeur du


phosphore devrait être 196 mais l'expérience donne 392 (Dumas, 183 7,
p. 222-227]. De telles contradictions seront résolues quand on admettra que
tous les corps simples n'ont pas la même constitution moléculaire à l 'état de
vapeur. Alors que l'azote et l'oxygène forment des molécules diatomiques,
le phosphore et l'arsenic forment une molécule tétratomique, P4 et As4. Le
mercure, lui, doit être traité comme une molécule monoatomique.
162 Histoire de la chimie

persuadé qu'il va plus loin que l'expérience ; et jamais en chi­


mie, nous ne devons aller plus loin que l'expérience. » [Dumas,
1837, p. 249 . ]
Dumas était-il le maître ? En 1844, les équivalents ont tota­
lement éclipsé la notation atomique dans les Annales de chi­
mie. La majorité des chimistes français adopte la ferme
résolution de s'en tenir aux équivalents. Plusieurs chimistes
influents en Allemagne - Liebig, Wohler - se replient éga­
lement sur un système d'équivalents conçu par un chimiste alle­
mand, auteur d'un traité largement diffusé dans toute l'Europe,
Leopold Gmelin ( 1 788- 1853). Ce système est construit exclu­
sivement à partir des rapports pondéraux de combinaison, sans
référence aux rapports volumétriques. Alors que certains chi­
mistes, à la suite de Berzelius, avaient adopté la formule H20
pour l'eau, Gmelin retourne à HO, au nom d'un principe
sagace pour sortir du doute : choisir la formule la plus simple
et la plus élégante. Le repli sur les équivalents s'accompagne
d'une méfiance à l'égard des méthodes physiques et d'un aban­
don catégorique des prétentions réalistes en chimie. Et le chi­
miste se fait gloire de s'en tenir à l'humilité héroïque d'une
science positive.

Spéculations

Les chimistes ont certes fait vœu de chasteté à l'égard des spé­
culations atomiques, mais cela ne les empêche pas de flirter avec
une hypothèse bien plus spéculative encore que les atomes, for­
mulée au début du siècle par un physicien anglais, William
Prout ( 1785- 1850) : la diversité des corps simples, chaque jour
plus nombreux, dériverait d'un seul élément originaire, l'hydro­
gène. Cette thèse a reçu un secours inespéré lorsque Dalton a
choisi l'hydrogène pour unité de son système de poids atomi­
que. On peut alors espérer sdumettre l'hypothèse à l'expérience
en montrant que les poids atomiques des autres éléments sont
des multiples entiers de celui de l'hydrogène. Tel est le pro­
gramme qu'entreprend Thomas Thomson, champion de Dal­
ton et de Prout, dans son laboratoire de Glasgow. Mais lorsqu'il
publie ses poids atomiques en 1825, ils sont critiqués par Ber­
zelius qui reproche à Thomson d'éliminer les décimales impor­
tunes. D'où une volonté très ferme de pousser toujours plus loin
la précision des poids atomiques afin de démentir l'hypothèse.
Une science de professeurs l (d

Riposte de Prout en 1831 : les poids atomiques de tous les élé­


ments doivent être multiples entiers d'une fraction de l 'hydro­
gène. Ainsi aménagée l'hypothèse n'est plus guère susceptible
de falsification, mais du moins elle n'encourage plus à arron­
dir les valeurs de poids atomiques. C'est alors qu'elle connaît
un vif succès non seulement en Angleterre, mais aussi sur le
continent où elle trouve d 'illustres défenseurs en la personne
de Jean-Baptiste Dumas et de Jean-Charles Galissard de
Marignac.
Comment expliquer l'attrait d'une hypothèse aussi hardie
alors qu'on rechigne à parler d'atome ? Pourquoi prêter une
signification quelconque aux poids atomiques alors que l'unité
H 1 est purement conventionnelle ? Le succès de Prout est le
=

symptôme d'un paradoxe enfoui dans le programme analyti­


que. En un sens, l'atome vient compléter harmonieusement la
chimie du corps simple, le poids atomique renforçant l'indi­
vidualité de l'élément chimique par un caractère positif et pré­
cis. Mais par ailleurs, rien n 'interdit d'appliquer à l'atome
lui-même le programme lavoisien et de chercher à le diviser et
subdiviser. Mieux, tout encourage à le faire : le doute sur la
simplicité des corps simples et leur nombre indéfini nourrit une
incertitude profonde sur une notion de base, apparemment élé­
mentaire, celle d'élément chimique. L'accord unanime autour
de la définition lavoisienne laisse planer une ambiguïté entre
élément et corps simple qu'exploite et renforce le succès du pro­
gramme d'analyse, en relançant la quête d'un élément ultime
originaire, par-delà la multiplicité des corps simples.
L'hypothèse de Prout n'a pas seulement encouragé la course
aux poids atomiques, mais aussi les tentatives de classification
en fonction du poids atomique. Montrer qu'aux relations arith­
métiques entre poids atomiques correspondent des analogies de
propriétés, n'est-ce pas découvrir des liens de parenté, des indi­
ces de filiation ? Classer les éléments revient à constituer l'arbre
généalogique de la matière inerte.
Ainsi le poids atomique s'impose comme critère de classifi­
cation dès 1817. Sur la base des poids atomiques de Berzelius,
Johann Wolfgang Dobereiner ( 1780-1849), professeur à Iéna,
établit une série de « triades » d'éléments qui met déjà en
œuvre le principe d'une corrélation entre l'arithmétique des
poids atomiques et les analogies de propriétés chimiques. Peu
de temps après, Gmelin esquisse sur cette base un système plus ·
général [Van Spronsen, 1969].
164 Histoire de la chimie

la mobilisation autour du poids atomique dissimule donc de


profondes divergences sur le sens de cette notion. Alors qu'un
chimiste américain, disciple de Prout, Carey lea, imagine un
système de classification avec des poids atomiques négatifs,
Marc-Antoine Gaudin ( 1 804- 1 880), atomiste convaincu, sou­
ligne en 1831 une périodicité de certaines propriétés - vola­
tilité, fusibilité - en partant du nombre relatif d'atomes dans
un même volume. Dans un cas, l'atome n'est qu'un nombre
dénué de sens physique, un code pour déchiffrer des parentés ;
dans l'autre, c'est une réalité spatiale. Ainsi, loin de former un
système cohérent, achevé, le programme analytique initié par
lavoisier. relancé par le poids atomique, recouvre des interpré­
tations disparates.
Vers 1840, l'analyse, devenue pratique de routine, exercice
professionnel, va cependant cesser d'être le programme où con­
vergent les efforts des chimistes. Cela ne signifie pas la fin d�
l'époque de fécondité de l'analyse. Elle sera au contraire revj­
vifiée dans les années 1860 grâce à une nouvelle méthode,
l'analyse spectrale 5 . le principe de l'analyse spectrale - cha­
que ensemble de · raies spectrales est caractéristique d'un élé­
ment - est aussitôt mis à profit par ses inventeurs Gustav
Kirchoff (1824-1887) et Robert Wilhelm Bunsen ( 1 8 1 1 -1899)
pour identifier deux nouveaux métaux alcalins : le césium et
le rubidium, qui reçurent leur nom de la couleur des raies qu'ils
manifestent dans leur spectre. Suivra une nouvelle vague de
corps simples dans les années 1860 qui accentue l'urgence d'une
classification. Mais en 1840, une nouvelle théorie chimique est
venue concurrencer le dualisme de Berzelius et ouvrir en même
temps un nouvel espace de recherche, une théorie centrée
autour d'un nouveau geste de chimiste, la substitution.

5. Cette technique est un exemple de réalisation où concourent plusieurs


disciplines : l'optique et le spectroscope de Fraunhofer utilisé pour tester la
qualité des verres, l'étude du rayonnement thermique par Kirchoff, l'étude
des flammes et l'utilisation du bec Bunsen introduit dans le laboratoire de
chimie au début des années 1860.
18
La substitution, nœud de controverses

Remplacer un élément par un autre dans un composé, par


exemple un atome d'hydrogène par un atome de chlore dans
un hydrocarbure, ce geste de substitution va bouleverser tout
le paysage de la chimie dans les années 1840. Petite cause et
grands effets. La substitution ouvre sur un programme de
recherches - repérer des invariants en multipliant les varia­
tions -:- • qui va susciter une nouvelle discipline, la chimie
orgamque.
Au début du XIX· siècle, malgré la disparition des rubriques
traditionnelles « chimie végétale » et « chimie animale », les
traités de chimie continuent d'étudier les composés organiques
d'origine végétale ou animale, et parfois la nutrition des plantes
et la respiration des animaux. Leur appartenance au corps de
la chimie analytique ne fait pas problème. Lavoisier n'a-t-il pas
lui-même étendu son programme aux composés organiques ?
Brûlant du charbon, de l'alcool, des huiles, du sucre avec une
quantité d'oxygène déterminée, il a pesé et caractérisé les pro­
duits formés. Avec mesure et proportion, il a étudié la fermen­
tation vineuse. Ce phénomène frontalier - qui deviendra enjeu
de disputes entre chimistes et biologistes - est parfaitement
intégré à la chimie de Lavoisier. N'est-ce pas d'ailleurs dans le
chapitre du Traité élémentaire sur la fermentation qu'est for­
mulé le fameux principe de conservation et que sont écrites les
premières équations de réaction ? Fourcroy, collaborateur de
Lavoisier, décrit dans son Système de chimie (1800) une pano­
plie de huit techniques analytiques pour identifier et doser les
constituants des substances organiques. Et il rapporte alors toute
la diversité des acides végétaux et animaux à quatre constituants
fondamentaux : le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote.
166 Histoire de la chimie

Comment, par quel tour de prestidigitation, l'étiquette « chi­


mie organique », qui désignait alors l'étude chimique des corps
organisés, en est-elle venue à prendre son sens actuel de chi­
mie du carbone et de ses dérivés ? Serait-ce une deuxième révo­
lution chimique ?
En un sens, la substitution, autour de laquelle s'opère ce glis­
sement sémantique, a fait événement dans l'histoire car elle est
aussi créatrice de sens et de savoir que la révolution lavoisienne.
Le ressort de l'explication chimique se déplace du corps sim­
ple ou de l'élément vers la notion de groupement ou d 'édifice
moléculaire. Mais l'événement n'est pas vécu comme une rup­
ture dans le temps. Il agit plutôt dans l'espace de la chimie
comme moteur de réorganisation, de réagencement. Une redé­
finition de la discipline s'accomplit dans le train train quoti­
dien de la science normale et se traduit sans bruit dans la
distribution interne des cours et traités de chimie.

Chimie des êtres organisés

La substitution repose, en effet, le problème de l'identité de


la chimie, de son unité. Au début de XIX' siècle, l'unité de la
discipline était assurée parce que la logique de la chimie miné­
rale s'étendait aux composés produits par des êtres organisés.
Or, dans les années 1850, la situation va s'inverser. C'est la chi­
mie organique qui fournit des concepts pour penser et classer
le monde minéral. En quelque vingt ou trente années - à
peine le temps d'une carrière -, la théorie chimique est réor­
ganisée sur un nouveau type de cohérence qui ne procède plus
de la logique du simple et du complexe.
De fait, cette logique convient mal au domaine organique.
Car il est manifestement impossible d'expliquer les propriétés
individuelles du sucre, de l'acide acétique, etc . , par la nature
et la proportion de quatre éléments, le carbone, l'azote, l'mey­
gène et l'hydrogène, communs à tous. Les pratiques ancestra­
les des artisans droguistes ou parfumeurs, qui extraient avec
précaution les essences des parfums, se révélent ici plus perti­
nentes que le style d'analyse prôné par Lavoisier. L'analyse élé­
mentaire conduisant aux corps simples ne peut juger des corps
qu'après les avoir détruits, tandis que l 'analyse des parfumeurs,
qui s'arrête aux << principes immédiats », pose le problème de
Une science de professeurs

leur riche multiplicité et peut-être celui de l'arrangement


interne des éléments qui pourrait en être responsable.
L'intérêt d'une telle analyse est illustré par les travaux de
Michel Eugène Chevreul ( 1 786-1889) sur les graisses animales.
Chevreul montre qu'elles sont toutes composées en quantités
variables de trois acides gras - stéarique, « margarique » et oléi­
que - et par la suite il isole et caractérise quantité d'acides gras
[Chevreul, 1823). Voici des produits hautement intéressants
pour l'industrie, et Chevreul lui-même a inventé la bougie stéa­
rique qui, lorsque d'autres travaux l'auront rendue rentable,
changera la vie quotidienne au XIX• siècle [Emptoz, 1991 ) .
Pour séparer les principes immédiats des plantes et des animaux,
il faut des stratégies très fines. La méthode de Chevreul passe
par la préparation d'un savon, qu'on sépare ensuite en un solide
et un liquide. La partie liquide est décomposée, distillée jusqu'à
obtenir un « volatil acide » et de la glycérine [Chevreul, 1824).
De Fourcroy à Vauquelin, puis Chevreul, se développe donc une
tradition d'analyse fine différente de la tradition lavoisienne,
et tout aussi importante pour l'industrie.
Comment les traités de chimie définissent-ils les principes
immédiats ou radicaux composés ? Pour Chevreul, ce sont des
substances isolables, aux propriétés chimiques et physiques bien
définies. Pour Berzelius, les radicaux se trouvent unis deux à
deux dans les composés, exactement comme les éléments et
groupes d'éléments qui entrent dans la formation des sels miné­
raux, et, comme les corps simples, ils peuvent être isolés au
terme d'une analyse. Les radicaux organiques se plient donc à
la logique de la chimie minérale. Berzelius étend d'ailleurs aux
composés organiques le dualisme et les catégories d'acide, base
et sel. Sur le modèle de l'oxyde d'ammonium - écrit N2HsO
- produit par l'addition d'un équivalent d'ammoniac et d'un
équivalent d'eau, il définit l'éther comme l'oxyde d'un radi­
cal C4Hw et l'écrit €2Hso. Il écrit la composition de l'acide acé­
tique (C4H6) Ü3 + H20 sur le modèle de l'acide sulfurique
so3 + H20.
Si l'extension des catégories de la chimie minérale au monde
organisé assure une certaine cohérence, elle jette en revanche
un certain flou sur la démarcation entre chimies minérale et
organique. Le critère de l'origine animale ou végétale des com­
posés semble s'affaiblir dans les années 1830, mais aucun autre
ne s'impose. Ni le nombre ni la nature des constituants ne sont
168 Histoire de la chimie

adoptés à l'unanimité. En tout cas, l'étiquette chimie organi­


que ne recouvre pas la chimie du carbone. Pour Berzelius, la
chimie organique reste une partie de la physiologie qui décrit
la composition des corps vivants, et les processus chimiques qui
s'y produisent. Les « Combinaisons particulières formées par le
carbone, l'azote, l'oxygène et l'hydrogène » figurent dans un
chapitre un peu marginal de son traité, en appendice de la chi­
mie minérale. Pour sa part, Dumas va jusqu'à envisager, en
1834, un rejet de la distinction entre chimie organique et miné­
rale. Et en 1835, dans les leçons sur la chimie de son Cours de
philosophie positive, Auguste Comte dénonce un manque de
cohérence de la chimie organique ; il partage son territoire entre
une partie rattachée de droit à la chimie minérale puisqu'elle
étudie des composés d'un degré simplement plus élevé, et une
autre partie rattachée de droit à la physiologie puisqu'elle étudie
des phénomènes relatifs au vivant [Comte. 1830, I, p. 637-649}.

L'approche d'un cristallographe

Plus que par les sciences du vivant, la redéfinition de la chi­


mie organique va passer par la médiation d'une autre discipline
voisine, la cristallographie. Depuis le début du siècle, les cris­
tallographes invitent les chimistes à considérer la figure et
l'arrangement des atomes, à porter leur attention sur les édi­
fices moléculaires. En caractérisant chaque espèce minérale par
une forme polyédrique fixe, René Just Haüy ( 1 743-1822) pos­
tulait une corrélation entre les propriétés macroscopiques d'une
substance et ses propriétés microscopiques [Metzger, 1918 ;
Mauskopf, 1976). Il admettait que la forme de la « molécule
intégrante » est déterminée par celles des « molécules élémen­
taires qui la composent ». Bref, il considérait la molécule comme
unité structurale subdivisée en unités plus élémentaires. Telle
est l'hypothèse que les cristallographes livrent aux chimistes,
avec un instrument précieux : les cristaux isomorphes qui révè­
lent l'identité d'une structure par variation des éléments cons­
tituants.
Quelques savants français, influencés par 1 'enseignement
d'Haüy, tentent d'appliquer ces notions cristallographiques de
géométrie moléculaire à l'étude de la composition chimique.
C'est par ce biais qu'Ampère est déjà parvenu, en 1814, à la
même hypothèse qu'Avogadro sur le dédoublement des molé-
Une science de professeurs 169

cules gazeuses quand elles entrent en combinaison. Marc­


Antoine Gaudin, suggérant l'idée d'une « architecture du
monde des atomes », espère trouver la clé des phénomènes chi­
miques dans l'arrangement spatial des atomes à l'intérieur de
la molécule [Gaudin, 1833] et Alexandre Édouard Baudrimont
tente une interprétation des combinaisons chimiques en termes
de réarrangement des atomes [Baudrimont, 1833].
Un jeune thésard, ingénieur de l' École des mines rompu à
la cristallographie, Auguste Laurent ( 1 807-1853), a eu l'idée
d'opposer cette approche cristallo-chimique aux interprétations
électrochimiques de la combinaison 1 . En 1836, Auguste Lau­
rent prépare dans le laboratoire de Dumas un doctorat de chi­
mie, soutenu fin 1837, avec une thèse intitulée Recherches
diverses de chimie organique Uacques, 1954]. De plusieurs
expériences, il conclut que certains atomes d'hydrogène sont
chassés et remplacés par des atomes d'oxygène ou d'halogène.
Le résultat en lui-même n'est pas révolutionnaire car il a été
bien établi par Dumas. Celui-ci racontait un jour à un collè­
gue que lors d'une soirée aux Tuileries dans les années 1830,
les chandelles dégageaient une fumée particulièrement irritante.
Ayant été prié par son beau-père, le chimiste Brongniart, d'étu­
dier le problème, Dumas montre que les vapeurs dégagées sont
de l'acide chlorhydrique qui provient du remplacement, lors
du blanchiment de la cire au chlore, des atomes d'hydrogène
de la cire par des atomes de chlore. Cette anecdote met donc
en scène un phénomène de substitution que Dumas rapproche
d'autres cas déjà notés par Faraday dans l'action du chlore sur
l'éthylène en 1821, par Gay-Lussac sur le cyanogène en 1823,
par Liebig et Wohler sur le benzaldéhyde en 1832 et, enfin,
par Dumas lui-même sur l'essence de térébenthine, sur l'alcool
et sur l'acide acétique. Considérant toutes ces réactions, Dumas
a énoncé, en 1834, une « théorie ou loi empirique de substi­
tutions », parfois nommée métalepsie (en grec : échange), que
l'on peut résumer ainsi : quand une substance contenant de
l'hydrogène est soumise à la déshydrogénation par l'action du
chlore, du brome, de l'iode, de l'oxygène, etc. , pour chaque
atome d'hydrogène qu'elle perd, elle gagne un atome de
chlore, de brome, d'iode ou la moitié d'un atome d'oxygène.

1 . Plus tard, Laurent rédigera d'ailleurs un Précis de cn'stallographie, qui


sera lu avec profit par Louis Pasteur (voir chapitre suivant).
170 Histoire de la chimie

Une loi de plus, dans l'esprit de son auteur, ne bouscule pas


l'ordre établi.
Mais le jeune chimiste en thèse avec Dumas ne se contente
pas de décrire le phénomène. Il publie aux Annales de chimie
un mémoire qui, avant même de présenter des expériences,
lance une controverse théorique [Laurent, 1836]. Laurent atta­
que ouvertement le dualisme électrochimique de Berzelius. En
effet, d'après l'interprétation électrochimique de la combinai­
son, la substitution d'un élément électronégatif, comme le
chlore, à un élément électropositif, comme l'hydrogène, devrait
changer totalement la nature de la substance, ce qui n'est pas
le cas puisque le composé de départ et le composé résultant de
la substitution ont des propriétés voisines. De plus, le dualisme
est aussi pris en défaut : il est impossible de penser la combi­
nais?n comme une addition de deux radicaux que l'analyse peut
restituer.
Pour Laurent, qui raisonne comme un cristallographe, en ter­
2
mes d'arrangement spatial des atomes en molécules , un com­
posé n'est pas une simple juxtaposition, c'est un édifice unitaire
dessiné par substitutions progressives à partir d'un module de
base, une forme primitive. Cette nouvelle représentation
entraîne un déplacement du centre d'intérêt de la chimie : la
molécule, et non plus l'atome, devient l'unité pertinente dans
1 'étude des réactions chimiques, ce que confirmeront les défi­
nitions proposées plus tard par Laurent dans la Méthode de chi­
mie : l'atome représente la plus petite quantité d'un corps
simple qui peut exister en combinaison ; et la molécule repré­
sente la plus petite quantité d'un corps simple qui peut être
employée pour effectuer une réaction chimique.
Aux attaques de cet obscur étudiant, le grand Berzelius
répond par le mépris. Publiant chaque année un rapport sur
l'ensemble des progrès de la chimie, très lu, traduit en plusieurs
langues, il résume la publication de Laurent, en 1837, et con­
clut : « Je crois qu'il est inutile que les Rapports s'occupent à
l'avenir de pareilles théories. » L'année suivante, il ne dit effec­
tivement rien de la théorie du « noyau » esquissée par Laurent
pour généraliser le phénomène de substitution. Selon cette
théorie, tous les composés organiques dérivent par substitution
progressive d'un noyau de base CsH12 (pour C = 6). A la

2. La distinction entre atome et molécule est pour lui si évidente qu'il se


contente de la mentionner en passant, dans une note de bas de page.
Une science de professeurs 171

manière des cristallographes, Laurent figure le noyau comme


un prisme à quatre pans avec huit sommets occupés par le car­
bone et douze atomes d'hydrogène au centre des douze côtés.
Laurent en dérive les halides par substitution de chlore à
l'hydrogène, puis les aldéhydes et les acides en ajoutant de
l'oxygène.
Bien qu'auteur de la loi des substitutions, Dumas, qui est
profondément chimiste, refuse les spéculations géométrisantes
illustrées de formes rigides de son jeune assistant. Il lui adresse
publiquement une semonce dans ses Leçons au Collège de
France dès 1836. Que le chlore prenne la place de l'hydrogène,
c ' est un fait, mais il n'implique pas l'abandon des radicaux
binaires au profit de vagues formules plus ou moins probables
[Dumas, 1837, p. 299). Réplique immédiate de Laurent : invo­
quant la mémoite de Berthollet, il proclame le droit de dépasser
les faits. Dumas insinue alors que Laurent est un peu instable,
emporté, et le désavoue : « Je n'ai jamais dit que le nouveau
corps formé par substitution eût le même radical, la même for­
mule rationnelle que le premier. J'ai dit tout le contraire en
cent occasions. Que celui qui voudra revendiquer cette opinion
la soutienne ; elle ne me concerne pas. • [Dumas, 1838,
p. 699.)
Tout en proclamant son attachement au dualisme, Dumas
poursuit cependant ses expériences de substitution. En août
1838, il obtient des cristaux d'acide chloracétique en faisant agit
un litre de chlore gazeux sur 0,9 mg d'acide acétique glacial
dans un flacon exposé à la lumière du soleil. Après avoit analysé
et caractérisé ce produit, qui a des propriétés très voisines de
l'acide acétique, Dumas écrit la réaction : ��Oz + Cl6 =

�HChOz + 3HC1 (pour C = 6). En admettant ainsi que l'acide


chloracétique a une formule proche de celle de l'acide acétique,
Dumas rompt à son tour avec le dualisme électrochimique.
Délaissant l'imagerie du « noyau » de Laurent, il avance l'idée
de « types • à partir desquels sont formés les composés, et il pro­
pose une classification des types. Quant à Laurent, envoyé à
Bordeaux, il se morfond sans appui et sans laboratoire, et pro­
dame en vain qu'il avait prévu l'existence de l'acide chloracé­
tique. Il est éclipsé de la scène internationale tandis que Dumas
s'impose comme champion de la théorie des substitutions. C'est
seulement après sa mort, en 1853, que Laurent est reconnu
grâce à la publication, par Jean-Baptiste Biot, de sa Méthode
de chimie.
172 Histoire de la chimie

Combat de géants

Entre-temps, le sort de la théorie unitaire, c'est-à-dire ami­


dualiste, se joue dans une lutte sans merci entre trois grands
maîtres de la chimie d'alors [Leprieur, 1977] . Emre Dumas et
Liebig, il y avait déjà eu quelques accrochages sur la nature du
radical benzoyle identifié par Liebig et Wolher, et sur la com­
position des éthers. De Stockholm, Berzelius arbitrait souverai­
nement le match. Mais quand Dumas publie son étude sur
l'acide chloracétique, Liebig et Berzelius font bloc contre lui.
Berzelius défend sa théorie des radicaux binaires en écrivant
l'acide chloracétique comme une addition de chlorure de car­
bone et d'acide oxalique C2Cl6 + (C2H3 + H20). Laissant de
côté la difficulté électrochimique, Berzelius parvient ainsi à sau­
ver le dualisme dans la dernière édition de son Traité, mais au
prix d'une redéfinition de tous les composés produits de subs­
titution. Formules incroyablement complexes, radicaux bizar­
res, cette tentative désespérée ne convaincra pas les lecteurs.
Aucun chimiste n'adopte les dernières formules de Berzelius,
et le dualisme meurt avec lui, en 1848.
Liebig, plus offensif, dénonce l'arrogance de « Dumas et con­
sorts » et jure de censurer leurs travaux dans son journal. Il
publie cependant sous un pseudonyme injurieux, S.H.C. Wind­
ler (charlatan), un compte rendu caricatural de l'article de
Dumas sur l'acide chloracétique. Et pourtant, malgré la violence
de la polémique, le différend entre Liebig et Dumas semble sur­
tout une querelle de mots, car le « type » de Dumas ressem­
ble fort à la définition du radical qu'avance Liebig, dans ses
Anna/en der Chemie, en 1838. Selon cette définition, un radi­
cal doit présenter deux au moins des trois caractéristiques sui­
vantes : être le constituant invariant d'une série de composés ;
pouvoir être remplacé dans ces composés par un corps simple ;
pouvoir se combiner avec un corps simple ou ses équivalents.
Après cinq ans de lutte toutes griffes dehors, Liebig se ralliera
d'ailleurs aux vues de Dumas. En 1845, il ira jusqu'à lui dédi­
cacer la traduction française de ses Lettres sur la chimie.
Rétrospectivement, il semble évident que la substitution du
chlore à l'hydrogène condamnait objectivement le dualisme
électrochimique, et cette impression n'est pas purement rétroac­
tive : elle explique sans doute la fougue et l'imprudence avec
lesquelles le jeune Laurent affronta ses aînés. N'avait-il pas « les
phénomènes » de son côté ? Mais cet accord entre la manière
Une science de professeurs 173

dont Laurent juge la portée du phénomène et celle qui lui est


aujourd'hui reconnue ne permet pas de faire l'économie des
autres ingrédients d'une « révolution », telle que Laurent voulait
l'accomplir. La formation de base, la position académique,
l'autorité et le prestige des protagonistes d'une controverse en
font partie intégrante [Latour, 1989]. Que l'alliance entre un
phénomène curieux, peut-être marginal, et un jeune docteur
frais émoulu puisse « renverser » un schéma interprétatif res­
pecté, et lancer la chimie dans une aventure plus ou moins spé­
culative eût été un événement lourd de signification en ce qui
concerne la discipline. La proposition plus modeste de Dumas,
la mort de Berzelius, le changement discret d'attitude de Lie­
big font au contraire de la fin du dualisme électrochimique un
« non-événement », l'effacement d'un programme de recher­
che en dégénérescence, au sens de Lakatos.

La théorie des types

Au dénouement de cette querelle apparaît un nouveau per­


sonnage, souvent désigné comme chef de file d'une école fran­
çaise. Charles Gerhardt (1816-1856), ancien élève et traducteur
français de Liebig, membre du laboratoire de Dumas, se trou­
vait dans une position peu confortable pendant la bataille. Mais
dans les années 1850, dépassant le conflit des maîtres, il rédige
un Traité de chimie organique qui marque le départ de la dis­
cipline au sens moderne et pose un problème ouvert par le geste
nouveau de substitution, celui du statut donné à l'écriture.
Jusqu'ici, la substitution nous est apparue à travers les enjeux
de la controverse qu'elle a occasionnée. De 1835 à 1845 , le
débat portait sur la nature des combinaisons chimiques : soit
addition de deux éléments, ou de deux radicaux, unis par des
charges électriques, soit substitution d'atomes sur la base d'un
noyau ou type. Par référence à ces pratiques d'analyse ou de
substitution, se décide une autre question fondamentale :
qu'est-ce qu'un radical ? Un résidu d'analyse immédiate ou
bien une structure, un arrangement moléculaire, invariant ?
Pour les professeurs de chimie, ces questions fondamentales
se traduisent en termes concrets et quotidiens : comment nom­
mer, écrire, classer les composés ? Le carbone est le principal
responsable de l'inflation du nombre des composés. Vers le
milieu du XIX• siècle, sept mille à huit mille composés sont
174 Histoire de la chimie

identifiés. Aux alcools de plus en plus nombreux, se sont ajoutés


les éthers et les aldéhydes. Pour guider l'étudiant dans ce laby­
rinthe, il faut des formules rationnelles, cohérentes, et un prin­
cipe de mise en ordre.
Former un système de classification des composés sur la base
de la théorie des substitutions, tel est l'objectif essentiel de
Gerhardt dans son Traité de chimie organique. Pour y parve­
nir, il ;tdopte la notion de « type » chimique, définie, en 1850,
par un professeur de Londres, ancien étudiant de Liebig à Gies­
sen puis élève d'Auguste Comte à Paris, Alexander William
Williamson. D'après Williamson, tous les composés sont dérivés
par substitutions progressives d'un type fondamental : l'eau.
Sur la base du type eau, Williamson propose une nouvelle écri­
ture des radicaux :

Type Radical Radical


eau alcool éther

: J o c2:s J 0
C2Hs

C2Hs
JO
La formule des acides est dérivée de 1 'eau par substitution
de radicaux à l'hydrogène. Pour les acides dits « polybasiques �.
qui peuvent former plusieurs sels avec un seul corps, William­
son imagine que le type « eau » est plusieurs fois condensé. Et
il caractérise chaque radical par sa « basicité », c 'est-à-dire le
nombre d'atomes auquel il peut se substituer, une sorte d'équi­
valent de substitution.
Au lieu de rapporter tous les composés à un seul type, diver­
sement condensé, Charles Gerhardt préfère trois types. Il adopte
le type ammoniac défini en 1849 par Hoffmann, le type eau
de Williamson et il ajoute, en 1853, le type hydrogène ou acide
chlorhydrique.

Type Type Type


hydrogène eau ammomac

H
H :J o H
H
H
J N
Une science de professeurs 175

Avec ces trois types, Gerhardt interprète un grand nombre


de réactions, notamment celles où des radicaux sont échangés
par double décomposition. Il classe les composés organiques
sous trois rubriques et prévoit même des composés inconnus for­
més par substitution de radicaux à l'hydrogène dans chacun des
types. Gerhardt se garde de toute représentation réaliste de
l'architecture interne des composés et refuse de penser les radi­
caux comme des corps isolables, existants et · permanents. Le
radical est simplement « le rapport suivant lequel se substituent
ou se transportent d'un corps à un autre, dans la double décom­
position, certains éléments ou groupes d'éléments » [Gerhardt,
1853-1856, t. 4 , p. 568-569].
L'idée de rapport réactualise, en plein XIX· siècle, une notion
qui fit fortune au xvm· siècle, dans un autre projet de tabula­
tion, de mise en ordre. Par-delà le triomphe de la chimie des
corps simples, substances isolables, Gerhardt, comme jadis
Geoffroy, s'attache à la relation entre les corps pour construire
une classification. Mais cette notion devient tout à fait abstraite.
Elle ne désigne plus l'affinité d'une substance pour une autre,
repérée grâce à des milliers de réactions empiriques. Le radical
ou rapport de Gerhardt n'est qu'un schème taxonomique, qui
manifeste des analogies, des homologies. Il ne représente pas
un groupement stable d'atomes, mais seulement un groupe de
composés, un degré de classification. Les formules qu'il permet
d'écrire n 'ayant aucune portée ontologique, Gerhardt les
nomme « formules rationnelles » et il admet qu'un même corps
peut recevoir plusieurs formules. Sur la constitution réelle des
substances, Gerhardt déclare qu'on ne peut rien savoir. D'où
le paradoxe : la chimie structurale commence à s'organiser, à
se constituer en discipline, en professant l'agnosticisme au sujet
des structures moléculaires.
Cependant, en dépit de leur abstraction, les structures jouent,
dans la théorie de Gerhardt, un rôle bien réel. Les types ou radi­
caux agissent comme un bloc qui se transporte d'un corps à
l'autre. Chacun d'eux peut se caractériser par une valeur de
substitution. Ils se comportent comme des unités, des éléments.
Mieux, en faisant de l'hydrogène un type, Gerhardt invite à
considérer les corps simples non plus comme des résidus
d'analyse, des substances concrètes, isolables, mais comme des
« radicaux », des rappons de substitution. Bref, les types remet­

tent en cause le rôle explicatif traditionnellement dévolu aux


corps simples.
176 Histoire de la chimie

Discordes

Le refus de toute ambition théorique et réaliste, qui contraste


avec l'attitude de Laurent, n'a cependant pas empêché Gerhardt
de prendre des positions théoriques et de provoquer un long
débat [Wurtz, 1879, p. 59-65) . En étudiant un grand nombre
de composés du carbone, Gerhardt a repéré des disparités entre
les formules couramment admises sur la base des équivalents
pondéraux et les quantités obtenues en réactions. Le repli géné­
ral sur les équivalents dans les années 1840, motivé par les dif­
ficultés rencontrées dans l'utilisation des densités gazeuses, avait
totalement éliminé de la scène les considérations de volume.
Les équivalents adoptés correspondaient, suivant les corps, tan­
tôt à deux volumes (hydrogène, azote, chlore . . . ) tantôt à un
(oxygène). D'où certaines inconséquences que Gerhardt relève
parce qu'il tient compte des volumes. En admettant, comme
Berzelius, que l'eau renferme deux atomes d'hydrogène pour
un atome d'oxygène, et l'acide carbonique, un atome de car­
bone pour deux d'oxygène, Gerhardt remarque que les quan­
tités obtenues en réaction correspondent toujours au double des
formules. Il se forme au minimum &02 et C2Ü4. Gerhardt en
déduit que les formules admises sont deux fois trop fortes et
que cela complique inutilement l'écriture. Il propose donc de
doubler les poids atomiques du carbone ( 1 2 au lieu de 6), de
l'oxygène (16 au lieu de 8) et de réduire de moitié le poids ato­
mique de certains métaux. Cela permet de simplifier en divi­
sant par deux un grand nombre de formules, notamment celles
de l'acide acétique, des alcools, des aldéhydes et des hydrocar­
bures. Ces formules simplifiées s'opposent à toute écriture dua­
liste et se prêtent au contraire à une interprétation en termes
de types. Par exemple, on peut écrire l'acide sulfurique H2S04
et l'acide acétique C2&02 sous les formes suivantes :

Acide Acide
sulfurique acétique

SOz l Oz
CzH3 :l 0
Hz

Pour convaincre les chimistes de la nécessité de sa réforme,


Gerhardt annonce, dans l'introduction de son Traité, qu'il va
Une science de professeurs 177

utiliser les équivalents de Gmelin afin de prouver leur irratio­


nalité. La démonstration par l'absurde fut-elle plus décisive que
1 'autorité acquise par Gerhardt grâce à sa découverte des anhy­
dres et des chlorures d'acides gras ? En tout cas, la simplicité
des formules typiques a séduit plusieurs chimistes. Après Lau­
rent, le premier à se rallier, viennent Chancel et Wurtz en
France, Frankland, Hoffman, Williamson, Brodie, Odling et
Gladstone, en Grande-Bretagne, Kekule et Baeyer en
Allemagne.
Dès lors, la question des notations atomiques devient dra­
matique. Impossible de s'entendre. Jusqu'ici, malgré les con­
flits, on avait toujours réussi à former de larges consensus : sur
le système de Berzelius dans les années 1830, sur celui de Gme­
lin dans les années 1840. Mais dans les années 1850, la com­
munauté chimique est une tour de Babel. Non seulement le
conflit entre équivalentistes et atomistes est ouvert, mais, à
l'intérieur de chaque camp, on constate de sérieuses divergen­
ces. Les équivalentistes ont le choix entre des équivalents fon­
dés uniquement sur des rapports pondéraux de combinaison,
ou bien sur des rapports volumétriques, ou bien sur des équi­
valents de substitution, ou bien encore ils peuvent opter pour
un système mixte adoptant toujours la formule la plus simple.
Du côté des atomistes, l'accord n'est pas parfait. Si la notation
de Gerhardt a servi de signal de ralliement, elle est cependant
très vite revue et corrigée par certains de ses adeptes. En 1858,
Stanislao Cannizzaro p ropose de doubler de nouveau les poids
atomiques d'un gran d nombre de métaux et Adolphe Wurtz
introduit aussi quelques modifications. Bref, une cacophonie
de chiffres et de formules. Une même formule peut désigner
plusieurs substances : par exemple, HO désigne l'eau pour cer­
tains et pour d 'autres le peroxyde d 'hydrogène ; Cz� est du
méthane pour les uns, de l'éthylène pour les autres. Inverse­
ment, une même substance peut s'écrire de plusieurs maniè­
res suivant les systèmes : l'exemple le plus connu est l'acide
acétique pour lequel Kekule a relevé dix-neuf formules [Kekule,
1861, t. 1, p. 58]. Décidément, la marche à première vue
triomphale de la chimie du XIX' siècle se révèle pleine de piè­
ges. Soixante-dix ans après la réforme de la nomenclature, on
se retrouve devant une jungle de formules, avec des divergen­
ces d'écriture qui rendent la communication difficile, presque
impossible. C'est alors que le chimiste August Kekule décide
d'en finir avec le désordre des formules et prend l'initiative de
réunir ses collègues en un congrès.
19
Réorganiser la chimie

Début septembre 1860, cent quarante chimistes venus de


tous pays, répondant à l'appel de leur collègue, arrivent à Karls­
ruhe pour discuter notation atomique. Ce sera le premier con­
grès international de chimie [Nye, 1983 ] .

Des chimistes en congrès

L'enjeu est clairement défini dans la circulaire rédigée par


Kekule et Wurtz : mettre un terme « aux profondes divergen­
ces sur les mots et sur les symboles, qui nuisent à la commu­
nication et à la discussion, ressorts essentiels du progrès
scientifique ». Ce programme donne une double dimension au
congrès de Karlsruhe [Bensaude-Vincent, 1990). D ' une part,
il concrétise l'existence d'une communauté chimique interna­
tionale et définit les règles de son fonctionnement : commu­
nication et nécessité d'un consensus. D'autre pan, il aborde un
problème théorique fondamental, car l'accord sur les chiffres
et les formules est subordonné à une entente sur les définitions
des concepts de base : atome, molécule, équivalent.
La nature des atomes et molécules peut-elle se décider par
une convention, un vote en assemblée ? En fait, trois jours de
discussion n'ont pas conduit à un accord sur ces questions. La
seule mesure votée est l'adoption des symboles barrés de Ber­
zelius. Ailleurs, les divergences sont manifestes. Dumas exprime
son regret du temps où la notation de Berzelius était un guide
infaillible. Kekule déclare que le seul impératif est de choisir
une notation, peu importe laquelle, et de s'y tenir. Il avoue
Une science de professeurs 179

néanmoins sa préférence pour une notation fondée uniquement


sur des considérations chimiques. Les propriétés physiques
- volumes et densités gazeuses - ne devraient pas être prio­
ritaires. Mais le chimiste italien Stanislao Cannizzaro (1826-
1910) s'efforce de réhabiliter la loi d'Avogadro. Il presse ses col­
lègues d'admettre la distinction entre atome et molécule et
d'adopter le système de poids atomiques de Gerhardt en le cor­
rigeant localement.
Bien que le congrès se soit achevé sans qu'on parvienne à
l'unanimité, le plaidoyer de Cannizzaro a convaincu une majo­
rité de participants. Partout en Europe, dans les publications
et les traités, on va commencer à utiliser la notation de Gerhardt
revue par Cannizzaro, et à défmir la molécule et l'atome comme
Wurtz dans son Dictionnaire de chimie : l'atome est « la plus
petite masse capable d'exister en combinaison » et la molécule
« la plus petite quantité capable d'exister à l'état libre ». Appa­

remment, l'idée d'une molécule formée de deux atomes de


même nature ne choque plus autant que vers 1820 ; en tout
cas, elle ne semble plus faire obstacle à l'utilisation de la loi
d'Avogadro. Comment cet obstacle a-t-il été levé ? Par quel
mystère s'est-on accoutumé à l'idée d'une liaison entre atomes
de même nature ? C'est une autre découverte contemporaine,
cruciale pour la chimie de synthèse, qui nous le montrera dans
le chapitre suivant.
Mais le congrès de Karlsruhe est aussi le point de départ
d'une autre histoire car, parmi les chimistes enthousiasmés par
les arguments de Cannizzaro, figurent deux jeunes professeurs
de chimie, Julius Lothar Meyer ( 1830-1895 ), de l 'université de
Breslau en Allemagne, et Dmitri Ivanovitch Mendeleev ( 1834-
1907), de Saint-Pétersbourg. Dans les années suivantes, tous
deux vont élaborer un système périodique des éléments sur la
base des poids atomiques recommandés par Cannizzaro.
Mendeleev a souvent dit que le congrès de Karlsruhe était
la première étape conduisant à la découverte de la loi périodi­
que [Mendeleev, 1899]. Comment entendre cela ? Les nouveaux
poids atomiques ont-il donné à Mendeleev et à Meyer l'intui­
tion de la périodicité ? En fait, tous deux sont intéressés à classer
les éléments pour des motifs pédagogiques au départ, pour
ordonner l'ensemble des connaissances dans un manuel de chi­
mie. C'est dans le cadre d'un traité publié en 1862, Die Moder­
nen Theorien der Chemie, que Meyer construit un premier
système de classification. Quant à Mendeleev, ne trouvant
180 Histoire de la chimie

d'autre manuel acceptable que le traité de Gerhardt, consacré


à la chimie organique, il décide d'écrire son propre traité de
chimie générale pour ses étudiants. C'est au cours de la rédac­
tion des Principes de chimie que Mendeleev découvre, en mars
1869, la fameuse loi périodique qui lui permet de classer tous
les éléments connus et d'en prévoir d'autres. Cette classifica­
tion n'est ni la seule ni la première [Van Spronsen, 1969]. Men­
deleev a largement profité de multiples tentatives antérieures
qui ont mis à jour les relations numériques entre poids atomi­
ques de familles d'éléments analogues. A peu près en même
temps que lui, d'autres - Meyer, Newlands, Odling - ont
conçu des systèmes périodiques fort voisins et même laissé des
cases vides pour des éléments inconnus. Au prix de quelques
disputes de priorité, notamment avec Meyer, la classification de
Mendeleev a finalement éclipsé les autres. Comment expliquer
pareil succès ?
Reconsidérons la situation. Vers le milieu du siècle, la chi­
mie organique naissante a ébranlé la théorie, les notions de base
et les notations chimiques. Un tel bouleversement appelle une
redéfinition des rapports entre la chimie minérale et la chimie
organique. La théorie dualiste a été formée localement dans
l'étude des sels minéraux, avant d'être étendue aux composés
organiques. La théorie unitaire, élaborée dans l'étude des com­
posés organiques, va-t-elle à son tour être étendue à la chimie
minérale ? Effet en retour prévisible, mais plusieurs voies se des­
sinent. Pour bien mettre en lumière deux manières possibles
de coordonner les notions issues de la chimie organique et celles
de la chimie minérale, on présentera ici seulement les systèmes
de classification élaborés par Dumas et Mendeleev.

Le système proposé par Dumas consiste à importer la notion


de radical en chimie minérale, suivant en cela 1 'exemple de
Gerhardt qui traitait l'hydrogène comme un « type •· Le sou­
fre ne pourrait-il être redéfini comme un radical « sulfuryle » ,
l'azote un « nitryle » le phosphore un radical « phos­
phoryle » . . ? Cette extension des radicaux vers la chimie miné­
.

rale présente bien des avantages. Elle unifie la chimie en levant


une barrière arbitraire entre chimie minérale et organique :
pourquoi la chimie du carbone obéirait-elle à des lois différentes
de celles des autres éléments ? Elle permet d'envisager le pro­
blème de la classification dans sa généralité maximale, en trai-
Une science de professeurs 181

tant globalement les corps simples et les composés. Enfin, les


analogies entre les familles de corps simples (ou radicaux) de
la chimie minérale et les radicaux de la chimie organique peu­
vent créer une forte présomption en faveur de la complexité des
corps réputés simples, bref un argument puissant à l'appui de
l'hypothèse de Prout. Telle est la conclusion de Dumas en 1858
dans un mémoire, Sur les équivalents des corps simples, où il
montre que la progression arithmétique observée dans la série
des radicaux des éthers est la même que celle observée entre les
poids équivalents de plusieurs familles de corps simples (du
lithium, de l'oxygène et du magnésium) et de même pour la
série des ammoniums et la famille des halogènes.

Le tableau de Mendeleev

Pour intégrer à la chimie minérale les acquis de la chimie


organique, Mendeleev suit une autre voie, également inspirée
de Gerhardt. L'article où il annonce devant la Société chimi­
que russe sa découverte commence en ces termes : « De même
que jusqu'à Laurent et Gerhardt, on a employé les mots molé­
cule, atome, équivalents les uns pour les autres, de même
aujourd'hui on confond souvent les expressions de corps sim­
ple et d'élément. Chacune d'elles a cependant un sens bien dis­
tinct qu'il importe de préciser pour éviter les confusions dans
les termes de la philosophie chimique. Un corps simple est quel­
que chose de matériel, métal ou métalloïde, doué de proprié­
tés physiques et chimiques. A l'expression de corps simple
correspond 1'idée de molécule [ . . . ] . Il faut réserver au contraire
le nom d'éléments pour caractériser les particules matérielles qui
forment les corps simples et composés et qui déterminent la
manière dont ils se comportent au point de vue physique et chi­
mique. Le mot élément appelle l'idée d'atome. » [Mendeleev,
1 87 1 , p. 693. ] Mendeleev illustre la différence entre élément
et corps simple par le cas de l'élément carbone qui se présente
sous forme de trois corps simples - graphite, diamant et char­
bon -, ou de l'azote, inactif à l'état libre et très actif en com­
binaison.
Importer - ou réimporter - en chimie minérale la distinc­
tion entre atome et molécule esquissée par Avogadro, réactua­
lisée par Gerhardt et Cannizzaro, telle est la première leçon que
182 Histoire de la chimie

Mendeleev semble avoir retenu du congrès de Karlsruhe. Au


premier abord, la distinction qu'il en tire, entre élément et
corps simple, peut paraître un peu triviale. Cependant, cette
distinction n'avait guère été formulée avant lui ; la plupart des
chimistes restaient dans l'ambiguïté corps-simple 1 élément et ne
précisaient pas ce qu'ils classaient. Or, la distinction élaborée
par Mendeleev, à partir de celle de Gerhardt, implique une
réorganisation complète du paysage conceptuel de la chimie.
Au début de ses Princzpes de chimie, Mendeleev assigne un
nouveau programme à la chimie : approfondir les relations entre
les corps simples et composés d'une part et, d'autre pan, les
éléments qui y sont contenus. Objectif rempli grâce à la loi
périodique qui défmit précisément une fonction entre éléments
et corps simples ou composés : « Les propriétés des corps sim­
ples et composés dépendent d'une fonction périodique des
poids atomiques des éléments pour la seule raison que ces pro­
priétés sont elles-mêmes les propriétés des éléments dont ces
corps dérivent. » [Mendeleev, 1869-187 1 , t . 2, p. 470.)
Au programme lavoisien qui prescrivait le va-et-vient entre
corps simple et composé, Mendeleev substitue le va-et-vient
entre élément et corps simple ou composé. La notion de corps
simple, centrale dans une chimie modelée sur l'analyse, devient
secondaire dans une chimie modelée sur la substitution. Le corps
simple n'est plus le principe explicatif, il est renvoyé du côté
des phénomènes, des apparences. Seul 1 'élément peut expliquer
les propriétés des corps simples aussi bien que des combinai­
sons. Toujours caché dans les corps simples et composés, l' élé­
ment subsiste, conserve la matière dans les réactions chimiques,
circule, s'échange.
Le déplacement du concret des corps simples vers cette réa­
lité abstraite de l'élément apparaît comme une condition essen­
tielle pour former un système général des éléments. Mendeleev,
soucieux de marquer ses distances à 1 'égard de ses précurseurs
ou rivaux, souligne qu'avant lui, « parce que le fait brut occu­
pait toujours la première place », on pouvait au mieux former
et grouper des familles, mais non soumettre la multiplicité des
corps à une loi générale, et encore moins prévoir des éléments
inconnus. Même si cette affirmation est un peu injuste à l'égard
de certains collègues, elle met en lumière un aspect important
de la démarche de Mendeleev : sa volonté de parvenir à une
loi naturelle, générale, qui ne souffre pas d'exception. Son
Une science de professeurs 183

;'= g
/�:.f'­
.t-: 11
{�t
..t� /1
11�/Q
r=ltJ
-"Î:j3

jj !f 6 9.
..

Manuscrit du premier tableau de Mendeleev conçu en 1869


(Musée D.-Mendeleev, Léningrad, Ph. © APN).
184 Histoire de la chimie

modèle, longuement analysé dans les Principes, est la loi qu'il


nomme d'Avogadro-Gerhardt.
Pour parvenir à une telle loi générale, il faut supprimer les
exceptions. Mendeleev se permet, à peine entrevue la relation
périodique, de contredire les résultats de l'expérience en inver­
sant 1 'iode et le tellure malgré leurs poids atomiques, de dou­
bler le poids atomique de l'uranium, de corriger celui de
l'indium, etc. De plus, pour respecter la fonction périodique,
Mendeleev ne se contente pas de laisser des cases vacantes - ce
qu'avaient déjà fait Newlands, Odling et Meyer -, pour trois
éléments inconnus qu'il baptise Eka-aluminium, Eka-bore, Eka­
silicium ; il déduit les propriétés des éléments prévus, d'après
celles des quatre éléments qui sont leurs voisins dans le tableau.
La précision de ces anticipations sur les découvertes expérimen­
tales illustre le nouveau statut de 1 ' élément : non plus singu­
larité isolée au terme d'une expérience, mais individualité
définie par ses relations, par sa place dans un réseau.
Aussi abstrait que le type de Gerhardt, le concept d'élément
chimique, qui est à la fois condition et produit de la classifi­
cation périodique, a une existence bien réelle et non pas seu­
lement théorique. L'individualité des éléments chimiques est,
pour Mendeleev, une caractéristique objective de la nature aussi
fondamentale que la gravitation newtonienne. Autant il refuse
de s'embarquer dans les débats sur la réalité des atomes - car
lui importe surtout la relation entre atome et molécule - ,
autant il se pose en champion de l'individualité et de la plu­
ralité des éléments chimiques et combat farouchement l'hypo­
thèse de Prout, qu'il considère comme une régression aux rêves
alchimiques.
Ironie de l 'histoire. La classification périodique de Mende­
leev a été perçue par nombre de contemporains comme un argu­
ment décisif en faveur de la réduction des éléments à un
élément originaire. C'est pour cette raison que Marcellin Ber­
thelot la critique dans Les Origines de l'alchimie, ou que les
partisans de l'hypothèse d'un élément originaire unique
l'accueillent avec enthousiasme. Pendant des années, Mende­
leev s'indigne, proteste contre une telle utilisation de sa décou­
verte et continue de proclamer sa foi dans l' individualité des
éléments. Quand il apprend, vers la fin de sa vie, la découverte
de la radioactivité et celle de l'électron, il tente 1' impossible
pour sauver son concept d'élément. Dans un petit essai, il aven­
ture une explication de la radioactivité en termes de tourbil-
Une science de professeurs 185

lons d'éther autour des atomes les plus lourds [Mendeleev,


1904]. L'éther est traité par Mendeleev comme un élément chi­
mique et classé au-dessus de la colonne des gaz rares. Hypo­
thèse malheureuse mais grandiose. Non seulement on pouvait
espérer sauver l' individualité des éléments chimiques, mais
encore unifier grâce à un nouveau concept d'éther l'électroma­
gnétisme, la mécanique et la chimie.
Cette erreur, à laquelle Mendeleev a fini par renoncer, est
cependant riche d'enseignement en ce qu'elle livre au chimiste
moderne un regard inhabituel sur la classification périodique.
Elle montre que le tableau périodique appartient à la chimie
du XIX' siècle, alors que, dans les cours et manuels de chimie,
on apprend aujourd'hui la classification périodique comme une
expression de la structure électronique des atomes et qu'on pré­
sente Mendeleev, quand on le mentionne, comme un précur­
seur des théories électroniques formulées au début du xx·
siècle. Or, loin de prophétiser, Mendeleev rassemble la chimie
de son temps, tire leçon de la chimie des substitutions pour
réorganiser l'ensemble des connaissances autour des éléments
et non plus des corps simples.
Ainsi l'unité de la chimie, un instant contestée, puis mena­
cée par la théorie des substitutions, semble reformée sur des
bases nouvelles. La logique analytique, souveraine dans la chi­
mie du début du siècle, a cédé la place à une logique taxono­
mique de la tabulation. Organique ou minérale, la chimie obéit
aux même lois, et les corps s'ordonnent dans un même tableau.
La distinction des deux branches semble moins justifiée par la
nature des choses que par des considérations pédagogiques. Cor­
rélativement, la substitution perd son statut subversif : elle n'est
plus qu'une opération de combinaison parmi d'autres, spéci­
fique dans la seule mesure où elle met en évidence la différence
entre ce qui s'échange et circule lors d'une réaction chimique,
et ce qui peut subsister à l'état libre, le corps simple ou com­
posé. Toutefois, parmi les chimistes assemblés à Karlsruhe, cer­
tains, comme Kekule, étaient déjà habités par un nouveau
problème, celui de l'arrangement des atomes formant les molé­
cules, qui conditionnera un nouveau geste, celui de la synthèse.

1
20
,

Ecrire des synthèses

« La chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, sembla­


ble à celle de l'art lui-même, la distingue essentiellement des
sciences naturelles et historiques. » [Berthelot, 1870, p. 275.]
Cette formule célèbre révèle une nouvelle identité de la chimie.
Après avoir tout fait, au xvm· siècle, pour subordonner le faire
au savoir, les arts chimiques à la science, des chimistes distin­
guent maintenant leur savoir par une << faculté créatrice sem­
blable à celle de l'art ». L'expression peut s'entendre de deux
manières, en pratique et en théorie. La chimie pure engendre
des applications, elle produit des objets artificiels imitant ou
suppléant la nature. Tel est le sens où l'entend Berthelot. Mais
on peut aussi lui prêter, comme Bachelard , un sens épistémo­
logique : 1 'objet de la chimie n'est pas donné dans la nature
mais construit par l'esprit. Structures, radicaux, types sont
d'abord et avant tout des objets de pensée, si bien que les subs­
tances factices, produites sur la base de ces structures, sont des
« concepts réalisés » [ Bachelard, 1930, p . 63-78). L'ambiguïté
abstrait/ concret du mot « objet » dit la double nature de la
synthèse. Geste pratique autant que théorique.
Même si, dans la première moitié du XIX· siècle, on a pu réa­
liser des synthèses assez complexes - comme celle de l'urée ou
celle de l'acide acétique par Kolbe -, c'est seulement dans les
années 1860 que la synthèse devient un programme systéma­
tique de recherche, où théorisation et production marchent d'un
même pas. Une fois acquises certaines notions de structure indis­
pensables à la mise en route de ce grand œuvre, la synthèse
devient tout à la fois un moyen de fabrication de substances
nouvelles, source de profits industriels, et un outil d'explora-
Une science de professeurs 187

1 ion de 1' architecture moléculaire, un instrument d' investiga­


• ion remarquable, qui prend le relais de l'analyse.
Que désigne exactement la synthèse pour les chimistes du
XIX· siècle ? Sur fond d'une idée générale de construction ou

Je composition d'une substance, ce terme recouvre plusieurs


acceptions bien différentes [Russell, 1987, p . 169]. On a cou­
tume de distinguer les synthèses en fonction de la nature du
produit - soit une substance naturelle reproduite en labora­
toire soit un produit artificiel -, et on combine ce paramètre
avec la nature des éléments de départ : soit des substances arti­
ficielles, soit des éléments ou des composés empruntés à la
nature. Ces distinctions, aujourd'hui prioritaires et mises en
œuvre dans la législation, sont moins fréquentes dans la litté­
rature chimique du xrx• siècle que les différences relatives à
la nature de l'opération. La plupart des chimistes situent leur
travail par rapport à deux catégories : les synthèses directe
et indirecte [Brooke, 1971]. Dans le premier cas, on fabrique
des substances en partant des éléments - carbone, hydro­
gène . . . -, dans le second, on fabrique des substances en par­
tant d'autres composés plus simples. La synthèse indirecte est
pratiquée avec succès dès les années 1820, mais l'objectif,
l'ambition, de bien des chimistes du XIX· siècle, c'est la
synthèse directe. Entre les deux, il n'y a pas qu'une différence
d'exploit. L'identité de la chimie est à nouveau en jeu. Si la
théorie des substitutions avait menacé la chimie d'un clivage
interne, la synthèse soulève plutôt des problèmes de frontière.
Le chimiste a-t-il le pouvoir de fabriquer la vie ? Question brû­
lante, si lourde d'enjeux philosophiques dans les débats du XIX'
siècle, qu'elle a suscité une belle légende.

La synthèse de l' urée

On célèbre comme un événement d'une portée sans précé­


dent la synthèse de l' urée effectuée par Wolher en 1828. Pre­
mière synthèse en laboratoire d'une substance fabriquée par le,s
organismes vivants, elle aurait, dit-on, démontré l'inexistence
de la force vitale. Cette interprétation est une reconstruction
après coup des événements, forgée par Hoffman [Brooke, 1968].
En réalité, la force vitale n'est pas ébranlée par la synthèse
de l'urée. Pour un Berzelius, il suffit de souligner qu'il ne s'agit
188 Histoire de la chimie

pas d'une synthèse directe à partir des éléments, mais de la for­


mation d'urée à partir d'un cyanate. Le cyanate lui-même
n'était pas préparé à partir des éléments, mais par oxydation
d'un cyanure obtenu à partir de cornes et de sabots d'animaux.
Avant comme après 1 828, Berzelius croit fermement en l'exis­
tence d'une force vitale « qui agit probablement dans la for­
mation des combinaisons organiques et qui a été peu observée
jusqu'ici ». Si Berzelius fonde sa croyance en la force vitale sur
l' impossiblité d'accomplir une synthèse directe des cornposés
organiques, ce n 'est pas le cas de tous les chimistes.
Liebig proclame sans cesse que l'objectif prioritaire de la chi­
mie est la production artificielle de composés organiques. Même
si une synthèse directe du sucre, de la morphine . . . est encore
impossible, elle lui paraît probable, dans un proche avenir.
C'est pourquoi, en 1840, Liebig conçoit un programme ambi­
tieux d' extension de la chimie au territoire de la physiologie.
Mais il ne fonde pas du tout ce projet sur la négation de la force
vitale telle que l'illustrerait la synthèse de 1 ' urée par son ami
Wolher. Liebig admet tout naturellement l'existence d'une
force vitale qu'il caractérise par ses effets dans la Chimie appli­
quée à laphysiologie animale et à la pathologie [Liebig, 1840].
L'intervention du chimiste dans la physiologie n'implique pas
une position réductionniste. « Jamais la chimie ne sera en état
de faire un œil, un cheveu, une feuille. » [Liebig, 1845, p . 26.]
Liebig, comme son ami Wôlher, et leurs contemporains, les mil­
liers de lecteurs de ses Lettres sur la chimie, distinguent soigneu­
sement deux questions confondues dans les légendes sur la
synthèse de l'urée : la spécificité des composés organiques éven­
tuellement objets d'une synthèse artificielle et la spécificité des
organisJJiles vivants capables d'effectuer de telles synthèses sans
disposer ni du savoir ni des instruments du chimiste.
La syt;�.thèse de l' urée comme expérience cruciale renversant
un dogme métaphysique est donc un mythe élaboré sur un
vague sch'éma positiviste pour exalter la puissance de la synthèse
chimique. Loin de ruiner la force vitale, ladite expérience a sus­
cité un nouvel argument, repris par Claude Bernard, pour
démarquer l' inerte du vivant : le chimiste peut refaire les pro­
duits de la nature vivante, mais ne peut imiter ses procédés
[Bernard, 1865 ; Bud, 1992].
Suivons donc le discours des acteurs. Comment Wolher et ses
contemporains ont-ils perçu la synthèse de l'urée ? Dans la con­
clusion de l'article où il décrit sa synthèse, Wolher ne discute
l !ne science de professeurs 189

pas de la force vitale, mais du problème qu'on nommera « iso­


mérisme ». En effet, l'urée est obtenue à partir des mêmes com­
posants que le cyanate de potassium, et pourtant elle n'a pas
les propriétés de ce sel. Ce qui fait de cette expérience un évé­
nement important, extraordinaire, aux yeux de Berzelius et de
Liebig, c'est qu'elle pose ouvertement le problème de l'arran­
gement des atomes.
En 1832, le rapport annuel de Berzelius déclare qu'il faut
remettre en question l'idée jusqu'ici admise comme un axiome
que les substances composées des mêmes constituants dans les
mêmes proponions doivent nécessairement présenter les mêmes
propriétés chimiques. En effet, le cyanate de potassium et J'urée
ne sont pas les seuls composés ayant la même formule, mais des
propriétés chimiques différentes. Il en va de même pour l'acide
fulminique étudié par Liebig et l'acide cyanique étudié par
Wôlher ; et pour les acides tartrique et racémique 1 , comme l'a
établi Berzelius lui-même. On ne peut donc plus se contenter
de caractériser un composé par la nature et la proportion de ses
constituants. Bref, les formules empiriques sont insuffisantes.
Faisant le rapprochement avec les cas où des substances cons­
tituées d'éléments différents cristallisent néanmoins dans les
mêmes formes, c'est-à-dire avec l'isomorphisme découvert par
Mitscherlich, Berzelius souligne d'abord la symétrie entre les
deux phénomènes, en nommant « hétéromorphes » les corps
qui présentent le même nombre d'atomes des mêmes éléments,
mais des propriétés chimiques et des formes cristallines diffé­
rentes. Enfin, pour fixer un terme mieux approprié il invente
le mot « isomères », du grec iso-merès, parties égales. Ce terme
générique est rapidement subdivisé en sous-espèces : Berzelius
nomme « polymères >> les substances qui présentent les mêmes
atomes constituants, en nombre relatif égal mais différents par
leur nombre absolu, et donne comme exemples l'éthylène ou
gaz oléfiant qu'il écrit CH2 et une huile appelée Weinôl C4Hs.
Il nomme « métamères » les substances qui présentent les
mêmes atomes constituants en même nombre relatif et absolu
mais arrangés différemment entre les deux « atomes composés »
qui forment ces substances. Il en donne pour exemples le sul­
fate et le sulfite d'étain, qu'il écrit respectivement SnO.S03 et

1 . Le terme « racémique •, qui a d'abord désigné l'acide paratartrique,


caractérise désormais le mélange d'isomères optiques (voir plus loin) optique­
ment inactif dont le paratartrate est le premier exemple connu.
190 Histoire de la chimie

Sn02.S02. Même si cette terminologie n'est pas suivie à la let­


tre, les chimistes ont à gérer une nouvelle classe de substances
et de phénomènes qui les obligent à dépasser les « formules bru­
tes » pour prendre directement en compte l'arrangement des
atomes dans l'« atome composé ».

Des _isomères optiques

D'autant que la famille bigarrée des isomères s'enrichit d'une


nouvelle espèce. les isomères optiques. Louis Pasteur
( 1822- 1895), jeune normalien chimiste, a défini son sujet de
thèse à partir d'une note publiée par Mitscherlich en 1844 sur
2
le tartrate et le paratartrate . Ces deux sels ont même compo­
sition, même nature et même nombre d'atomes, mêmes pro­
priétés chimiques, et ils cristallisent en formant les mêmes
angles. Ils sont identiques pour tous les tests chimiques et même
pour le goniomètre des cristallographes, sauf pour un test : le
polarimètre. Ils different donc par une propriété physique : le
tartatre polarise la lumière, le paratartrate n'a aucune activité
opuque.
En 1848, Pasteur résout l'énigme en faisant des rapproche­
ments entre les études du physicien Jean-Baptiste Biot sur le
pouvoir rotatoire de certaines substances cristallisées, et les tra­
vaux des cristallographes sur l' hémiédrie de certains cristaux.
Si un cristal hémiédrique comme le quartz (avec une moitié de
facettes orientées à droite et une moitié à gauche) a une acti­
vité optique, le tartrate doit aussi présenter une hémiédrie. Ce
que Pasteur vérifie. Le paratartrate, qui n'a pas d' activité opti­
que, ne devrait pas présenter d'hémiédrie. Or, Pasteur cons­
tate le contraire. Mais il constate aussi que le paratartrate
cristallisé est, en fait, un mélange de microcristaux de symétries
inverses. Il sépare manuellement les « facettes droite et gauche »
et constate que les deux ensembles de microcristaux séparés sont

2 . Le tartrate, qui forme un dépôt dans les cuves à vin, est utilisé comme
apprêt des tissus pour recevoir le colorant. En 1820, Philippe Kesrner, indus­
triel à Mulhouse, ayant découvert dans ses cuves un tartrate un peu étrange,
avait demandé une analyse aux chimistes. Gay-Lussac, en 1826, pense qu'il
s'agit d'un sel formé à partir d'un acide différent de l'acide tartrique qu'il
appelle « acide racémique ,. (de raisin), tandis que Berzelius le baptise « acide
paratartrique ».
Une science de professeurs 191

optiquement actifs. C'est donc leur mélange qui doit neutra­


liser l'activité optique [Pasteur, 1860].
Fidèle à la tradition issue de Haüy, Pasteur rapporte ces dif­
férences de comportement à la forme des molécules. Ces deux
cristaux doivent présenter des molécules dissymétriques, qui ne
peuvent être superposées à leur image en miroir et qu'on nom­
mera plus tard « chirales » (du mot grec signifiant la main) ou
énantiomères 3 .
Pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître ! Quand Pas­
teur publie sa thèse, Jean-Baptiste Biot le serre dans ses bras
avec émotion en déclarant « cette découverte me fait battre le
cœur >>. Il faut dire que Pasteur a eu de la chance car les cas
d'énantiomères qui se dédoublent spontanément dans les con­
ditions usuelles de laboratoire, et que l'on peut donc séparer
manuellement, sont extrêmement rares Uacques, 1992]. En tout
cas, cette variété d'isomères témoigne d'un lien possible entre
les propriétés physiques et chimiques d'une substance et la con­
figuration spatiale des atomes dans la molécule. Pasteur admet
donc forcément une distinction entre atomes et molécules,
lorsqu'il expose sa leçon à la Société chimique de Paris, en 1860.
Mais il ne se rend pas à Karlsruhe au mois de septembre pour
discuter avec ses collègues des définitions respectives de ces ter­
mes. Comme nous le verrons plus loin, Pasteur s'intéresse plus
à l'utilisation de la dissymétrie moléculaire comme critère de
distinction entre l' inerte et le vivant qu'à l'investigation de la
structure moléculaire. D'autres que lui, travaillant dans le
champ de recherches qu'il délaisse, inventeront la stéréochimie,
qui va démultiplier les possibilités de synthèse. Mais avant
d'entrer dans ce nouvel espace, voyons d'abord comment le pro­
gramme de synthèse est devenu possible.

Du type à l'atomicité

Ce programme n'a pu être conçu que sur la base des « for­


mules développées », distinguées des « formules brutes » issues
de l'analyse. La multiplication des cas d'isomérie a exigé l'ahan-

3 . Gerald L. GEISON et james A . SECORD ( 1988} soulignent la différence


entre la présentation de son travail par Pasteur, en 1860, et la réalité de 1848,
celle d'une recherche entreprise sous l'influence directe de Laurent. Voir aussi
François DAGOGNET ( 1967} et jean jACQUES ( 1992}.
192 Histoire de la chimie

don des formules brutes au profit d'une nouvelle écriture indi­


quant l'arrangement des atomes dans la molécule, qui s'est
organisée autour d'une notion forgée dans les années
1850-1860 : la valence ou atomicité [Russell, 1987].
En 1847, Edward Frankland (1825-1899), un chimiste rompu
aux opérations analytiques qu'il a apprises à Giessen auprès de
Liebig et pratique quotidiennement au Geological Survey de
Londres, se lance lors d'un stage chez Bunsen, à Marbourg, dans
le projet d' isoler le radical éthyl. Il tente d'abord de l'isoler à
partir du cyanure d'éthyl avec du potassium, mais il obtient au
lieu du radical souhaité des choses bizarres et complexes. Il
essaie ensuite de l'extraire à partir de l'iodure d'éthyl, toujours
avec du potassium, et il obtient une réaction très vive avec divers
hydrocarbures. Alors il prend un métal moins réactif, le zinc,
et il obtient une explosion avec un abondant dégagement
gazeux dans lequel j} trouve de l'iodure zinc-éthyl et du diéthyl­
zinc. Ainsi venait-il de découvrir une classe nouvelle de subs­
tances, les composés organométal1iqucs, qui constituaient un
argument concret en faveur d'une réunion de la chimie orga­
nique et minérale au moment où le divorce était le plus accusé.
Ce fut aussi le point de départ de la théorie de la valence : tout
se passe, écrit Frankland, comme si les atomes de zinc, ou
d ' étain ou d 'antimoine avaient juste assez de place pour atta­
cher un nombre fixe et défini d 'atomes d'autres éléments. Et
il introduit le terme de valence en 1852.
Il s'agit d'expliquer pourquoi les différents éléments se com­
binent dans certains rapports plutôt que dans d' autres. C'est
en ces termes que Kekule formule le problème. Avec ses ato­
mes définis par leur poids atomique, Dalton ne permet pas de
répondre. Pour expliquer ce comportement des éléments, il faut
prêter aux atomes une autre propriété intrinsèque, individuelle,
une capacité de combinaison. C'est pourquoi Kekule substitue
au terme de valence celui d' atomicité.
Adolphe Wurtz ( 1 817- 1884), professeur à Paris, élabore et
diffuse cette notion. Pour lui, elle s'applique aux radicaux
comme aux éléments : le type hydrogène de Gerhardt est
monoatomique, le type eau diatomique et le type ammoniac,
triatomique. Et surtout, sous le terme atomicité, il identifie la
valeur de substitution, que Williamson nommait « basicité »,
et la valeur de combinaison nommée « valence ». L'éthylène,
par exemple, peut se substituer à deux atomes d'hydrogène
dans deux molécules d'acide chlorhydrique et combiner ensem-
Une science de professeurs 193

ble les deux atomes de chlore restants. Cette capacité de corn·


binaison et de substitution permet de caractériser une substance
ct de prévoir son comportement d'après le nombre de valen·
ces libres et saturées.
L'atomicité est donc un instrument de prévision, mais aussi
de programmation des recherches, comme l'illustre la décou·
verte des glycols par Wurtz en 1856. Ayant remarqué une
lacune entre le radical monoatomique des alcools et le radical
triatomique de la glycérine, Wurtz s'est demandé s'il n'exis·
terait pas un radical biatomique. Il l'identifie et montre qu'en
le saponifiant par l'oxyde d'argent, on obtient une série de
corps intermédiaires entre alcool et glycérine, qu'il nomme
glycols.
C'est pour exprimer l'atomicité que l'on adopte une formule
dite « développée », indiquant le nombre de valences qu'échan·
gent entre eux les différents atomes constitutifs. L'eau, par
2
exemple, s'écrit maintenant H = O. Alors que les formules
de Gerhardt permettaient de classer les corps en fonction d'une
structure de base arbitrairement choisie comme type ou modèle,
la formule développée met en évidence toutes les possibilités
d'échange ou de combinaison. Au lieu de retracer un mode
hypothétique de formation, elle indique les voies par lesquel­
les peut se faire une synthèse.
Du type à 1 'atomicité, le parcours correspond aussi à un
déplacement d'intérêt des radicaux vers les éléments. Alors que
Gerhardt construisait tout son système sur des groupements
d'atomes typiques, et concevait même les éléments sur le
modèle des types, Kekule donne le signal d'un retour aux élé·
ments. Le programme qu'il se fixe est d'expliquer les proprié·
tés des composés non par des radicaux, mais par la nature des
éléments. Le carbone en est à la fois le motif et le principal
acteur. La découverte de sa tétravalence, en 1858, conditionne
toute la chimie de synthèse.
Avant d'inaugurer l'âge des synthèses, August Kekule a fait
la synthèse de toutes les connaissances et techniques disponi·
bles dans son parcours de formation. A Giessen, auprès de Lie·
big, il a acquis la maîtrise des techniques analytiques ; il vient
ensuite à Paris où il fréquente Gerhardt et se familiarise avec
la théorie des types qu'il approfondit encore grâce à un séjour
à Londres chez Williamson. Il termine enfin son périple comme
Pn·vatdozent à Heidelberg, chez Robert Wilhelm Bunsen, maî­
tre dans l'art des expériences et de la conception d'appareils.
194 Histoire de la chimie

En considérant la série des dérivés du méthane, alors appelé


gaz des marais, Kekule postule la quadrivalence du carbone ou
l'équivalence des quatre atomes d'hydrogène. Puis en considé­
rant l'éthane et ses homologues, il remarque que le nombre
d'atomes d'hydrogène ne dépasse jamais la limite indiquée dans
la formule générale CnH2n + 2, et postule que les atomes de car­
bone peuvent échanger entre eux une valence, c 'est-à-dire se
combiner entre eux.
L'affinité d'un corps pour lui-même, voilà une notion
étrange, qui semblait barbare au temps de Berzelius, comme
l'a montré l'hostilité à l'hypothèse d 'Avogadro. L'idée est
cependant fon intéressante car, d'un seul coup, se trouvent
expliqués plusieurs phénomènes : la limite du nombre d'ato­
mes de carbone dans les hydrocarbures dits saturés ; le fait que
les atomes d 'hydrogène sont toujours en nombre pair dans les
hydrocarbures ; la stabilité et la variété infinie des combinai­
sons du carbone. Voici enfin la raison d'être de la chimie orga­
nique ! La séparation et 1 'autonomie relative de la chimie du
carbone qui s'était imposée de fait avec la théorie des substi­
tutions trouve une justification. Et, du coup, bénéfice secon­
daire de l'affinité du carbone pour lui-même, l 'hypothèse des
molécules gazeuses diatomiques paraît moins choquante. On
comprend maintenant pourquoi, en 1860, au congrès de Karls­
ruhe, le brillant Cannizzaro a pu convaincre une majorité de
l'auditoire. Après la mon du dualisme électrochimique et avec
l'idée d'une affinité d ' un élément pour lui-même, les obsta­
cles principaux à 1 'acceptation de 1 ' hypothèse d 'Avogadro
étaient tombés. Aussi parlera-t-on de la « loi :. d 'Avogadro, à
partir des années 1860.
En même temps que Kekule, un jeune chimiste écossais,
Archibald Scott Couper ( 1831- 1892), travaillant dans le labo­
ratoire de Wurtz à la faculté de médecine de Paris, postulait
aussi la quadrivalence du carbone. Et Alexandre Butlerov
( 1 828-1886), un chimiste russe, séjournant également à Paris
en 1858, avance lui aussi une hypothèse voisine. Cette simul­
tanéité prouve combien les propriétés spécifiques attribuées sou­
dain au carbone résultent de l'ensemble des notions acquises
dans les années 1850. Mais est-ce vraiment la même idée qui
est avancée en 1858 ? Kekule et Couper présentent une même
hypothèse sur la base de deux philosophies très différentes. Pour
Kekule, fidèle disciple de Gerhardt, les symboles des éléments
ne représentent pas des atomes, mais seulement la grandeur de
Une science de professeurs 195

leur valence. Ses formules rationnelles - dessinées comme des


chapelets de saucisses ou des bread-rolls - expriment des réac­
tions et non la constitution réelle des molécules. Kekule exploite
le concept d'atomicité sans croire à 1' existence réelle des ato­
mes. Au contraire, Couper déclare contre Gerhardt, qu'il cri­
tique vertement, qu'il est temps de ne plus raisonner sur des
formules idéales et il prétend décrire de façon réaliste la manière
dont se font les combinaisons chimiques. Wurtz, le patron de
Couper, préférant sans doute l'attitude de Kekule, n'a pas sou­
tenu son élève. L'article du jeune Couper ne paraît qu'avec
retard au Comptes rendus de l'Académie des sciences, et la car­
rière de Couper paraît compromise.
Cette querelle de priorité montre donc une divergence dans
les significations données à l'atomicité du carbone. Suivent des
divergences plus profondes encore quand il s'agit d' expliquer
pourquoi certains éléments n'ont pas toujours la même capa­
cité de combinaison, la même valence. Le carbone lui-même
n'est plus tétravalent dans l'oxyde de carbone CO, ni dans
1 ' éthylène C2Ht. Couper rapporte cette variabilité de la valence
à deux types d'affinités des atomes : l'affinité de degré et l'affi­
nité élective. Frankland propose une autre distinction, entre ato­
micité latente et atomicité active. Wurtz développe une
conception relative de l'atomicité : comme l'affinité, elle est
une propriété relative des atomes, c'est-à-dire que la capacité
de saturation des atomes est une action réciproque, une sone
d'accommodation entre atomes. Kekule, au contraire, regarde
cette variabilité comme un scandale. Puisque la valence est une
propriété fondamentale des éléments, elle doit être invariable
comme le poids atomique [Kekule, 1864 ; Hafner, 1979]. Sans
cela, cette notion se confondrait avec celle d 'équivalent. Men­
deleev va jusqu'a proclamer la « faillite de l'atomicité • et
déclare que sa loi périodique la remplace avantageusement pour
construire une théorie de la combinaison chimique. Pour Ber­
thelot enfin, équivalents ou atomicité, l'un et l'autre système
se valent, chacun ayant des avantages et des inconvénients. Ainsi
la discorde sur les notations, un instant apaisée par le congrès
de Karlsruhe, est relancée par le débat sur la variation des ato­
micités.
Le « miracle • de la table de Mendeleev ne s'est pas repro­
duit avec l'atomicité. Celle-ci, contrairement aux espoirs de
Kekule, est restée scandaleusement variable, et il faudra atten­
dre l'interprétation quantique de la classification des éléments
196 Histoire de la chimie

pour que cette variabilité soit reliée à la configuration électro­


nique des atomes. Mais, aussi décevante que soit l'atomicité du
point de vue théorique, ou philosophique, elle donne au chi­
miste le langage qui va lui ouvrir une nouvelle pratique : iden­
tifier 1 ' arrangement des atomes dans une molécule et construire
des molécules aux arrangements déterminés.
21

Construire des molécules

Comment concevoir la synthèse chimique ? Pour un Marcellin


Berthelot, adversaire de l'atomicité, la synthèse est l'opération
inverse de l'analyse ; une recomposition à partir des éléments.
Et ce va-et-vient entre simple et composé résume toute la chi­
mie [Berthelot, 1860]. Après Lavoisier, fondateur de la chimie
d'analyse, vient Berthelot, champion du programme de
synthèse.
Berthelot présente un ambitieux programme de synthèses
progressives à peu près en ces termes : d'abord, combiner le car­
bone et i'hydrogène pour former les carbures d'hydrogène,
« qui constituent à proprement parler la clé de voûte de l'édi­
fice scientifique ». Ensuite, synthétiser les alcools, substances ter­
naires formées de carbone, d'hydrogène et d'oxygène, et qui
sont, à leur tour, point de départ d'un troisième plan : com­
biner les alcools et les acides pour former les éthers ou bien les
alcools et l'ammoniaque pour former des « alcalis artificiels »
(strychnine, morphine, quinine, nicotine et colorants dérivés du
goudron de houille). Enfin, deuxième volet du troisième plan,
oxyder les alcools. Oxydez avec ménagement, vous obtenez des
aldéhydes qui font surgir les senteurs les plus variées (menthe,
cannelle, cumin, girofle . . . ). Oxydez sans ménagement, vous
obtiendrez des acides organiques qui sont à leur tour la base
de nouvelles synthèses : combinés avec des alcools, ils donnent
des esters et avec de l'ammoniaque, les amides. Et voici l'urée,
les frontières du vivant. CQFD. A l'aide des seuls éléments, on
peut reconstituer toute la chaîne des corps. La chimie peut tout
créer, sans accroc, sans surprise. « Il suffit de », répète Berthe­
lot à chaque palier de l'édifice grandiose qu' il construit page
198 Histoire de la chimie

après page en de multiples ouvrages invitant le lecteur à rêver


sur les immenses pouvoirs de la science [Berthelot, 1860 ; 1876).
De ce mirifique programme, Berthelot n'accomplit néan­
moins en cinquante ans qu'une infime partie Uacques, 1987).
I l synthétise l'alcool de vin e n 1854 à partir de l'éthylène - et
non des éléments ; il obtient de l'acide formique en combinant
carbone et soude. Il recombine un acide gras avec la glycérine
pour préparer des graisses qu'il avait précédemment analysées.
Il n'a effectivement réalisé que la première pierre de l'édifice
projeté : la synthèse des hydrocarbures. En 1863, il fabrique de
l'acétylène en combinant directement le carbone et l'hydrogène
dans son « œuf électrique ». En 1867, Berthelot s'attaque aux
polymères de l'acétylène, qu'il écrit C2H2. Objectif : synthé­
tiser le benzène car il est « la clé de voûte de l'édifice aro­
matique ».

Benzène ou triacétylène ?

Le benzène, ainsi nommé par Mitscherlich qui l'a préparé et


caractérisé en 183 1 , est un cas où la tétravalence du carbone
semble en défaut. Cela ne fait que confirmer Berthelot dans
sa résolution d'ignorer les formules développées pour s'en tenir
aux formules brutes et aux équivalents. Dans le benzène (qu'il
appelle benzine), le rapport pondéral entre le carbone et
l'hydrogène est le même que dans l'acétylène. Cette propor­
tion 1 2 : 1 est la caractéristique de tous les composés aromati­
ques. La différence emre eux doit résulter de condensations
différentes. En d'autres termes, un litre de benzène renferme
les mêmes éléments que trois litres d'acétylène. Berthelot
chauffe donc de 1 'acétylène dans une cloche à 5 50-600 o C et
obtient, après plusieurs manipulations, un liquide jaunâtre con­
tenant plusieurs polymères qu'il sépare par distillations fraction­
nées : du benzène pour moitié, du styrolène . . . Berthelot résume
le tout en deux formules :
2C + 2H = C2H2
3C2H2 = C6H6.
D ' après la synthèse effectuée par Berthelot, le benzène est
du triacétylène. La seule formule développée admissible, expres­
sion du mode de génération d'une substance et non point
d'une hypothétique structure, sera (C2H2).
Tout autre est la représentation du benzène pour un parti-
Une science de professeurs 199

san de l'atomicité, comme Kekule. Pendant des années, Kekule


cherche quelle pourrait être la structure de ce composé pour que
les quatre valences du carbone soient satisfaites. Il tâtonne avant
d ' arriver à la figure de l'hexagone avec des liaisons simples et
doubles. Au début de 1865, Kekule soumet à la Société fran­
çaise de chimie une première conception de la structure des
composés aromatiques : un « noyau » de six atomes de carbone
formant une chaîne fermée, avec des chaînes latérales permet­
tant de former de dérivés. La figure mentionne des liaisons sim­
ples et doubles et marque d'un point les valences non saturées
(voir figure). Dans un second mémoire, Kekule présente un
hexagone, mais sans localiser les liaisons. Enfin, dans un troi­
sième article, publié en 1866, il propose un modèle spatial en
forme d' hexagone avec une alternance de liaisons simples et
doubles. A partir d'une telle figure, on peut prévoir une mul­
titude de dérivés. La synthèse des composés aromatiques ne sera
plus, comme chez Berthelot, une condensation d'acétylène,
mais une substitution d'éléments ou de radicaux aux atomes
d'hydrogène.
Construite ou rêvée ? Cette structure, si importante pour
l'avenir de la chimie, a-t-elle été patiemment élaborée ou visua­
lisée dans une intuition fulgurante ? Prenant la parole en 1890
lors d'une cérémonie en son honneur, Kekule raconte qu'il doit
sa carrière à deux visions : l'une, en 1854, dans un bus londo­
nien lui aurait révélé sous la forme d'une danse d'atomes la liai­
son carbone-carbone ; l'autre, en 1861- 1862, devant un feu de
cheminée à Gand, lui aurait révélé sous la forme d'un serpent
se mordant la queue la structure cyclique du benzène [Wotiz,
Rudotsy, 1987). Cette prétendue vision n'occulte pas seulement
le laborieux travail de tâtonnement et de recherche sur la struc­
ture du benzène, elle efface aussi l'influence possible d'un hexa­
gone envisagé par Laurent et bien connu de Kekule, qui se
proposait de traduire la Méthode de chimie. De plus, la légende
du serpent écarte élégamment toute revendication des rivaux
importuns comme Joseph Loschmidt (1821- 1893) ou Archibald
Couper, qui avaient eux aussi approché la structure du benzène.
Et dans une période de tensions nationalistes extrêmes, elle a
de quoi plaire car elle situe le berceau de toute la chimie de
synthèse dans un cerveau allemand, et rêveur, de surcroît !
200 Histoire de la chimie

« La chimie dans l'espace »

Les élèves de Kekule sauront en tout cas exploiter les visions


du maître. Oubliant ses réserves sur le sens des formules et la
réalité des atomes, ils expliquent les isomères du benzène, que
Kekule se contentait d'énumérer, à partir d'une conception réa­
liste de l'arrangement dans l'espace des atomes. Wilhelm Kor­
ner (1839-1925), assistant de Kekule à Gand, met au point une
méthode permettant de déterminer les positions relatives des
radicaux dans les produits de substitution. C'est ainsi qu'il a
ftxé, en 1874, la distinction des isomères « ortho » (deux angles
adjacents de l'hexagone du benzène occupés par des radicaux
substitués à l'hydrogène), « méta » (les deux angles occupés par
des radicaux sont séparés par un hydrogène) et « para » (les deux
angles occupés par les radicaux sont les angles opposés sur
l' hexagone). Ayant distingué en ces termes les trois isomères de
dibromobenzène, Korner procéda sur chaque isomère à la subs­
titution d'un des quatre atomes d' hydrogène restant par un
radical N02. A panir de l'un de ces trois isomères, il obtint trois
nouveaux isomères distincts, et conclut qu'il a eu affaire à la
forme « méta », du second, deux isomères, c'était donc la forme
« ortho », et du troisième, qui ne peut être que la forme
« para », un seul. Ainsi se trouvent confirmées et l'hypothèse
de Kekule sur l'hexagone, et la sienne sur les isomères du ben­
zène. La synthèse peut donc, en elle-même, constituer un ins­
trument pour l'analyse, en lui fournissant de nouveaux moyens
d'identification et de distinction. Mais elle constitue également
un programme en soi : Korner est parvenu à préparer 126 déri­
vés nouveaux du benzène. La chimie des dérivés aromatiques
devient ainsi un domaine de recherches systématiques, pro­
grammé.
En 1874, un autre élève de Kekule, le Néerlandais Jacobus
Henricus Van't Hoff (1852- 191 1}, fait le saut dans l'espace tri­
dimensionnel, en faisant l'hypothèse que les quatre valences du
carbone se placent au sommet d'un tétraèdre régulier dont le
carbone occupe le centre [Van't Hoff, 1887]. La même hypo­
thèse est énoncée, la même année, par un jeune chimiste fran­
çais, Achille Le Bel (1847-1930). Bien qu'ils soient toujours
associés dans les manuels de chimie, Le Bel et Van' t Hoff sont
parvenus à ce même résultat en suivant des modes de pensée
bien différents [Compain, 1992].
Le point de départ de Le Bel est un problème inscrit dans
Une science de professeurs 201

la ligne de Biot et de Pasteur. Il cherche une règle générale per­


mettant de prévoir si une substance en solution aura ou n'aura
pas le pouvoir rotatoire, fera ou non tourner le plan de polari­
sation de la lumière. Mais, contrairement à Pasteur, qui ne vou­
lait faire aucune hypothèse sur la forme des molécules, Le Bel
se penche sur leur géométrie. Il considère un corps M� où M
est le radical simple ou complexe - pas forcément du car­
bone - combiné à quatre atomes A substituables. Pour les
corps dérivés par trois, deux et un substituants, il prévoit com­
bien de molécules dissymétriques on devrait théoriquement
obtenir. Comme, dans le cas du carbone, on n 'obtient en réa­
lité qu'un seul isomère optique avec deux et même trois subs­
titutions, il conclut que les quatre atomes A occupent les
sommets d'un tétraèdre régulier [Le Bel, 1874].
Van't Hoff, en bon disciple de Kekule, centre toute son
investigation sur le carbone et baptise sa théorie : « le carbone
asymétrique ». Il part de la théorie atomique et montre son
insuffisance pour interpréter cenains cas d'isomérie. Il introduit
alors l 'hypothèse du tétraèdre qui permet la prévision d'isomè­
res inconnus. Vu l'essor de la chimie du carbone consécutif à
la découverte de la structure du benzène, le point de vue de
Van't Hoff a primé. En moins de dix ans, la théorie du car­
bone asymétrique est incorporée dans les manuels de chimie en
Allemagne, malgré l'opposition tenace de Hermann Kolbe, pro­
fesseur à Marbourg, qui traite Van't Hoff de « pégase » s'envo­
lant dans l 'espace honni de la spéculation. En France, en
revanche, l 'acceptation et la diffusion de cette théorie - qui
rencontre évidemment l'opposition de Berthelot - seront plus
tardives. Résultat : en Allemagne, la réalité de l'atome sera glo­
balement admise comme un postulat, tandis qu'en France cette
réalité est toujours contestée, au début du xx· siècle, et la plu­
pan des étudiants apprennent encore la chimie dans le système
des équivalents.

L'art des synthèses

Pendant que Berthelot écrit des livres pour chanter les pou­
voirs de la science, d'autres chimistes, pattant de l'hexagone du
benzène, s'efforcent avec patience, minutie, par essais et erreurs,
d'obtenir de nouveaux corps. Dans le monde de la synthèse
riante dont Berthelot est le héros, « il suffit » de combiner
202 Histoire de la chimie

méthodiquement et progressivement. Mais Berthelot n'est


jamais allé bien loin dans la mise au point des procédés indus­
triels. De fait, pour obtenir des hydrocarbures homologues du
benzène, il ne suffit pas de chauffer et de distiller, à la manière
de Berthelot. En 1877, le chimiste alsacien Charles Friedel
(1832-1899) et James Mason Crafrs, professeur au Massachus­
sers Institute of Technology, mettent au point une réaction d'un
chlorure ou d'un bromure alcoolique avec du benzène grâce à
l 'utilisation d'un catalyseur - le chlorure d'aluminium anhy­
dre. Le radical alcoolique se substitue à un hydrogène du ben­
zène et l'acide chlorhydrique ou bromique est éliminé. Par
exemple, le chlorure de méthyle permet d'obtenir du méthyl­
benzène ou toluène. Toute la série aromatique s'ouvre enfin,
par la grâce d'un nouveau geste, celui du chimiste synthétiseur
qui sait qu'un catalyseur spécifique lui permet d'opérer une
transformation déterminée à partir de deux types spécifiés de
molécules.
L'accomplissement du programme de synthèse des dérivés
prévus d'après les représentations théoriques exige, de fait,
beaucoup plus que le simple schéma structurel ou la formule
développée. Une fois fixé le projet ou l'idée d'une molécule,
alors commence une périlleuse aventure évoquée par Ronald
Hoffman, prix Nobel de chimie en 1981. Hoffman montre que
la fabrication de telle ou telle molécule est un travail exigeant
une véritable stratégie, qu'il compare à un jeu d'échecs avec
la nature [Hoffman, 1991 ] . La caractéristique essentielle du jeu
livré par le chimiste est qu'il doit opérer sur la matière par délé­
gation, par molécules interposées, mises au travail dans un fla­
con . Il faut piloter leur action, la diriger sur un site précis de
la structure moléculaire : rompre une liaison par-ci, en former
une autre par-là, cela exige des tâtonnements et des astuces car
chaque fois qu'intervient un acteur, un réactif, il a tendance
à opérer panout sans discrimination. Par exemple, s'il doit ajou­
ter un atome de brome ou de chlore, ou briser par oxydation
une double liaison, il le fait sur tous les sites où cette opéra­
tion est possible. Il faut donc s'arranger pour limiter son action,
tracer un chemin et conduire la réaction en fonction des réac­
tifs disponibles. Il faut également calculer l'ordre d'entrée en
jeu des différents réactifs-acteurs, ménager des paliers, créer des
intermédiaires avec des groupes protecteurs, des sortes d 'écha­
faudages construits pour maintenir intactes certaines pièces de
la structure pendant qu'on travaille sur les autres. Tout
1 !ne sczence de professeurs 203

1 1 11art où se conjuguent délégation - on laisse agir un réac­


tif - et manipulation - on obtient qu'il agisse où l'on veut
n comme on le souhaite.
De plus, pour contrôler ce qui se passe dans la synthèse, il
faut jouer sur les conditions de réaction : modifier la tempé­
rat ure, le pH, le temps du mélange. . . Ici encore on procède au
coup par coup. Sans oublier, à chaque étape, de tester les pro­
duits intermédiaires obtenus pour s'assurer de leur composi­
rion : dissoudre, cristalliser, faire les spectres, bref mobiliser
t oute l'artillerie analytique pour assurer un contrôle à chaque
palier. C'est dire que chaque étape intermédiaire doit être soi­
gneusement préparée, préméditée avant la mise en œuvre de
l ' ensemble du processus. Qu'aujourd'hui ces stratégies passent
par la simulation sur ordinateur, cela ne change pas fondamen­
talement la nature du jeu. Le chimiste avance ses pions sur
1 'échiquier et cherche à obtenir le résultat prévu : échec et mat.
A ces paramètres déjà nombreux et difficiles à maîtriser, la
synthèse industrielle ajoute encore des contraintes supplémen­
taires relatives à la sécurité des manipulations et des produits,
au rendement et au prix de revient du processus et aux brevets
détenus par les concurrents sur le marché.
On peut apprécier maintenant le contraste entre chimies de
1 ' analyse et de la synthèse. Dans le système lavoisien, le con­
trôle de la réaction s'effectuait aux entrées et aux sorties, grâce
à la balance. Dans la synthèse, le contrôle des produits reste
important, mais il faut aussi contrôler les processus. A une
démarche de type comptable ou judiciaire, vient s'ajouter l'art
des ruses, ou l' invention de chemins nouveaux. Comme le
physicien mathématicien, pour intégrer une équation nouvelle,
doit avoir en tête le tableau de toutes les équations intégrées,
le chimiste, pour trouver un chemin élégant, doit connaître tous
les processus déjà maîtrisés, tous les réactifs à disposition. Cha­
que réactif - et souvent chaque catalyseur permettant à une
molécule d'acquérir le statut de réactif - définit une possiblité
de passage et donc aussi une visée intermédiaire - créer la
molécule sur laquelle ce réactif peut agir et sur laquelle on
pourra compter - , une étape de plus qu'il est possible de fran­
chir pour concevoir le chemin réactionnel. C'est pourquoi là
mise au point d'un réactif spécifique nouveau constitue un évé­
nement assez important dans la chimie synthétique pour valoir
un prix Nobel, tel celui décerné à Victor Grignard en 1912,
204 Histoire de la chimie

pour ce qu'on appelle aujourd'hui une réaction de Grignard


ou, plus simplement, « un Grignard :b : « Tu fais un Grignard
et . »
. .

Les manuels de chimie organique présentent les grands che­


mins réactionnels classiques. Mais à l'étudiant, au chercheur,
revient le soin de domestiquer la faune des acteurs possibles et
de créer les situations qu'ils exigent pour exécuter le numéro
de son choix. A lui de créer une « histoire » plus ou moins ori­
ginale dans un espace de possibles, de voies de transformations
réalisables. Ainsi décrite, la fabrication des molécules est un acte
de création qui mobilise toutes les facultés - raisonnement,
intuition, goût esthétique. C'est une pratique difficile qui exige
une maturité, une longue expérience, de l'obstination, de
l'argent. Bref, un art, une culture, une passion.
IV
L 'expansion
industrielle
22

Chimie lourde de Leblanc à Solvay

De loin déjà, l'air se teinte de vapeurs rousses et de pous­


sières, puis devient âcre, nauséabond, irritant. Les habitations
de la localité, plus nombreuses chaque année, se serrent à flanc
de côte comme pour tourner le dos à la soudière. Mais com­
ment oublier 1 'énorme complexe industriel au fond de la val­
lée, qui aspire chaque matin un conège d'ouvriers souffreteux ?
Ce paysage-cliché s'est tellement banalisé qu'on oublie le choc
et les bouleversements provoqués par la chimie au début du
XIX' siècle.
Écoutons le récit d'un voyageur en Provence, vers 1820 :
« Bientôt nous arrivâmes aux gorges de Septèmes, où, dans un

des cantons les plus arides de l'aride Provence, on a construit


plusieurs fabriques d'oxyde et de soude factice. Les vapeurs qui
s'exhalent de ces laboratoires noircissent et brûlent tous les envi­
rons ; on croirait être au bord d'un volcan . j'interrogeais le
négociant sur les résultats de cette découverte remarquable.
"Belle demande, s'écria le pane-croix ; brûler et détruire, voilà
le but et le moyen de toutes vos innovations ' ' ; et partant de
là pour fulminer un burlesque anathème contre toute amélio­
ration qui ne remonte pas plus d'un demi-siècle, il se déchaîna
contre la soude factice, la vaccine et surtout contre l'enseigne­
ment mutuel [ . . ] . Elle est ouvene cette boîte de Pandore d'où
.

vont s'échapper tous les fléaux ; et comme si ce n'était pas assez


de ce foyer de corruption, on nous menace d'en établir un autre
sous le nom de chaire de chimie ; mais les hommes religieux
sont là ; ils ont repoussé cette proposition insidieuse, et refusé
1 '_!trgent que 1 'on demandait pour un usage aussi pervers. »
[Etienne de Jouy, 1822, p . 1 59- 1 60 . ]
208 Histoire de la chimie

Décidément la chimie sent le soufre ! La soude factice empoi­


sonne d'autant plus la Provence qu'elle est associée aux épiso­
des de l'an II et, du coup, perçue comme un résidu de la
Terreur, un effet pervers de la Révolution française.

Récits des fondations

Comme beaucoup de populations, celle des chimistes raconte


des mythes sur ses origines. Lavoisier est souvent célébré comme
le fondateur de la chimie moderne. L'industrie chimique a elle
aussi un fondateur, contemporain de Lavoisier, Nicolas Leblanc
( 1742-1806), inventeur d'un procédé pour fabriquer la soude
à partir du sel marin. Deux héros fondateurs qui partagent un
tragique destin marqué par la tourmente révolutionnaire, Lavoi­
sier mourant sur la guillotine en 1794 et Leblanc se donnant
la mort en 1806.
D'où vient l'importance historique du procédé Leblanc ? Au
XVIII· siècle, on produisait la soude, nécessaire au fonctionne­
ment des savonneries, verreries, papeteries, teintureries, en brû­
lant des matières végétales, varech, salicor, et surtout « barilla »
d'Espagne dont les cendres contenaient environ 20 % à 33 %
de carbonate de sodium. La France était largement dépendante
de 1' étranger puisqu'elle importait deux tiers des matières pre­
mières nécessaires à la production des alcalis. L'idée de produire
de la soude à partir d'une substance aussi commune que le sel
marin a été avancée dès 1 7 3 7 par Henri Louis Duhamel du
Monceau ( 1 700-1782) et plusieurs essais en manufacture ont été
réalisés en Grande-Bretagne comme en France dans les années
1770. En 1 7 8 1 , l'Académie royale des sciences lance un con­
cours que Nicolas Leblanc gagne finalement en 1 789, juste au
moment où commencent les secousses de la Révolution
française 1 • II obtient, le 25 septembre 1791, l'un des premiers

1 . Le concours de 1 'Académie royale des sciences ponait sur la question


suivante : « Trouver le procédé le plus simple et le plus économique pour
décomposer en grand les sels de mer, en extraire l'alcali qui lui sen de base,
dans son état de pureté, dégagé de toute combinaison acide ou autre, sans
que la valeur de cet alcali minéral excède le prix de celui que l'on tire des
meilleures sources étrangères. • Il y eut en fait peu de réponses au concours
dont le prix fut reporté d'année en année car les candidats qui avaient mis
au point un procédé sérieux préféraient solliciter du gouvernement un pri­
vilège exclusif pour l'exploiter [voir Smith, 1979, p. 200].
/. 'expansion industrielle 209

brevets délivrés dans le cadre de la législation sur la propriété


industrielle votée par l'Assemblée constituante : ce brevet décrit
wmment faire réagir du sel marin et de 1 ' acide sulfurique dans
un grand récipient de plomb dont le couvercle est percé d'un
r uyau permettant de dégager l'acide chlorhydrique ; ensuite,
wmment mélanger le sulfate de sodium ainsi obtenu avec du
charbon et du calcaire et les chauffer dans un four à réverbère
2
pour produire de la soude brute • L'originalité du procédé
Leblanc par rapport aux autres procédés qui passent également
par le sulfate de sodium et le transforment ensuite en carbo­
nate en utilisant du charbon est l'addition de calcaire, avec une
indication précise des proportions ( 1 : 1 : 1 12). C'est cela qui a
permis le passage à une production en grand. Il a suffi d'ajouter
une troisième étape pour raffiner la soude brute qui ne con­
tient que 34 % à 43 % de carbonate de sodium. Filtrage, les­
sivage, évaporation, cristallisation : suivant la nature de
1 'opération, on obtient du « sel de soude » ou « sel noir », des
« cristaux de soude » et de la « soude caustique ». Au bilan, en

panant de deux substances minérales, le sel marin et l'acide sul­


furique, on a produit par une suite ordonnée de réactions chi­
miques ce qu'on appelait alors un << alcali minéral ».
L'innovation réside dans la nature même des transformations
opérées. Leblanc n'a pas « extrait » la soude, il a fabriqué de
la « soude factice ». Le procédé Leblanc peut prendre à juste
titre la dimension d'un événement fondateur : de même que
Lavoisier est réputé fondateur de la chimie expérimentale, de
laboratoire, Leblanc marque le début d'une époque nouvelle
- celle des produits de substitution.
Pourtant, dans la saga des chimistes, l'inventeur se place loin
derrière le savant sur le podium de la gloire. Alors que les col­
laborateurs de Lavoisier ont forgé, après sa mort, l 'image du
génie éclairé martyr d'un pouvoir politique aveugle, les colla­
borateurs de Leblanc, en paniculierJean-Jérôme Dizé, l'ont plu­
tôt accablé en cherchant à faire valoir leurs droits. Et la postérité,
loin de célébrer le génie de l'inventeur, a tendance à minimi­
ser ses mérites en soulignant l'importance des besoins suscités
par les guerres révolutionnaires, le blocus . . . qui interdisaient

2. En écriture moderne, les deux principales réactions chimiques à l'œuvre


dans le procédé Leblanc peuvent s'exprimer ainsi :
2 Na Cl + Hz S04 = Naz S04 + 2H Cl
Naz S04 + Ca C03 + 2C = Naz C03 + Ca S + 2 COz.
210 Histoire de la chimie

les importations. Ainsi cohabitent dans l'histoire de la chimie


deux logiques contradictoires : d'un côté, les circonstances poli­
tiques révolutionnaires sont décrites comme une force brutale
qui fait obstacle au progrès de la science en exécutant Lavoi­
sier ; de l'autre, elles semblent intervenir comme un moteur
d'innovation technique.
Que dissimule cette contradiction ? Outre la diversité d'inter­
prétation de tous les épisodes touchant à l'histoire révolution­
naire, le contraste des deux récits fondateurs trahit une difficulté
profonde à penser les rappons entre la chimie comme science
et la chimie industrielle.
D'abord, la vie de Leblanc reste un enjeu de controverses.
Dans la biographie rédigée par Auguste Anastasi, un arrière­
petit-fils, Leblanc apparaît comme un inventeur solitaire vic­
time des décrets révolutionnaires. Leblanc aurait été dépouillé
par le Comité de salut public de la fabrique prospère qu'il avait
montée à Saint-Denis avec le soutien financier du duc
d'Orléans. Le gouvernement ayant décidé de rendre public son
procédé pour le mettre à disposition de la nation dans toutes
les fabriques afin de répondre aux besoins de la guerre, Leblanc
aurait été privé de ses droits d'inventeur et de sa fabrique deve­
nue « bien national », du soutien de son protecteur guillotiné,
trahi par des collègues, ruiné par des concurrents, et finalement
acculé au suicide après des années de vaines démarches auprès
de pouvoirs publics sourds à toutes ses revendications.
Telle est l'histoire vécue, forgée, par Leblanc lui-même, pen­
dant les années de plaintes et de protestations, et embellie par
son biographe [Anastasi, 1884]. Les historiens contemporains
proposent une version moins pathétique des événements [Gil­
lispie, 1957 ; Smith, 1979]. D ' une part, la fabrique de Saint­
Denis, rebaptisée Franciade, n'a pas été brutalement fermée par
un décret puisque sa production était déjà presque arrêtée à
l'été 1793. Il semble en fait qu'elle n'a jamais atteint le stade
de pleine production faute d'approvisionnement en acide sul­
furique, ou faute de moyens financiers. D'autre part, Leblanc
semble avoir été plutôt considéré et bien traité par ses collègues
du Comité de salut public qui ont tenté de trouver des solu­
tions ménageant au mieux ses intérêts et ceux de la Républi­
que. La fabrique de Saint-Denis lui a été rendue en 1800, mais
il n'a pas été capable de la gérer. Enfin, et surtout, le procédé
Leblanc n'était ni le seul ni le premier permettant de fabriquer
de la soude à partir du sel marin et sa supériorité n'était pas
L 'expansion industrielle 211

evidente aux yeux des contemporains, en particulier des con­


sommateurs qui reprochaient à la soude Leblanc son odeur
hépatique, due à la présence d'hydrogène sulfuré. Le rappon
de la Commission, mandée par le gouvernement en juin 1794
pour proposer des moyens d'obtenir de la soude, tout en sou­
lignant l'intérêt du procédé Leblanc, prône un éventail de tech­
niques diverses utilisables en fonction des circonstances locales.
Le procédé Leblanc ne devient vraiment compétitif avec la soude
naturelle que grâce à un certain nombre de mesures : J'aboli­
rion des taxes sur le sel en 1807 et le maintien des barrières
douanières.
Légende du héros martyr ou portrait d'inventeur démystifié
par l'historien professionnel, en dépit de leur contraste, ces deux
versions se rejoignent sur un point : 1 ' indépendance entre cette
histoire et celle de la révolution chimique. Bien que contem­
porains et unis par un tragique destin, Lavoisier et Leblanc sem­
blent commencer deux histoires séparées. Ni 1 'invention ni
l'exploitation du procédé révolutionnaire ne procèdent de la
<< révolution » chimique. Ni Leblanc ni ses successeurs n'ont pu

expliquer pourquoi le calcaire était efficace. Cenes, les progrès


de la science chimique au début du XIX· siècle permettront au
moins de connaître la composition exacte du calcaire et de la
soude, des produits de dépan et d'arrivée, mais le procédé lui­
même ne pourra être compris qu'avec l'étude des réactions chi­
miques, à la fin du XIX• siècle quand fermeront les dernières
soudières Leblanc. Pareille à l'oiseau de Minerve, la science aca­
démique prend son vol à la tombée de la nuit.
Ce fossé entre histoire industrielle et histoire de la science est
symbolisé par le nom même du produit fabriqué. C'est l'une
des premières manifestations du divorce entre langue populaire
et langue savante, car pour les chimistes la soude est du car­
bonate de sodium (Na2 C03) et le mot « soude » est réservé à
l'hydroxyde de sodium (Na OH) que les droguistes et indus­
triels nomment « soude caustique ». Certains chimistes entre­
preneurs, comme Chaptal, soucieux de maintenir des liens
étroits entre le laboratoire et l'atelier, s'efforceront de parler la
double langue, mais le décalage s'accuse malgré la multiplica­
tion des ouvrages de diffusion de la chimie au cours du XIX·
siècle.
212 Histoire de la chimie

Autour de la soudière

Enfin et sunout, la dimension fondatrice du procédé Leblanc


tient à ce qu'il sécrète autour de la soudière un véritable système
technique, l 'amorce d'une histoire industrielle complexe dont
la logique est fort éloignée de celle de l'histoire de la chimie
académique. C'est en effet ce procédé, adopté dans tous les
pays, continuellement amélioré, qui va régler la cadence de
l'industrie chimique pendant près d'un siècle. Au tout début
du XIX' siècle, le premier client de l'entreprise de Saint-Denis
est la Manufacture de glaces de Saint-Gobain qui consommait
en 1806 les trois quarts de la soude factice. Mais peu à peu, sur
le cycle de réactions du procédé Leblanc vont se greffer d'autres
industries. Sur les quatre matières premières utilisées, sel marin,
acide sulfurique, charbon et calcaire, on récupère le soufre sous
forme d'hydrogène sulfuré qui peut être réutilisé pour prépa­
rer de l'acide sulfurique ; enfin, on obtient, au terme de la pre­
mière phase, un sous-produit intéressant, l'acide chlorhydrique.
Ce cycle a permis l'intégration et la mécanisation des industries
chimiques. En amont de la soudière Leblanc, on installe une
vitriolerie. Et p lus tard, en aval, pour utiliser l'acide chlorhy­
drique qui se dégage dans l'atmosphère au grand péril des habi­
tants, du bétail et des récoltes, on monte une fabrique de
produits de blanchiment, très demandés par l'industrie textile.
Or, il se trouve que ces deux branches ont elles aussi connu
à la fin du XVIIl' siècle des innovations techniques. D'une part,
la production d'acide sulfurique a changé d'échelle à la suite
de l' introduction, en 1746, par John Roe buck de « la chambre
de plomb » : une énorme enceinte close de plusieurs mètres
cubes dans laquelle on fait brûler du soufre additionné de sal­
pêtre, d'où l'on ressort, après condensation dans un récipient
d 'eau posé au fond, une eau acidulée que l'on concentre pour
obtenir de l'acide sulfurique. Bien que les deux phénomènes
qui se déroulent dans l'enceinte - combustion et dégagement
gazeux - correspondent aux centres d'intérêt de la théorie chi­
mique, à la fin du XVIII' siècle, la chambre de plomb gardait
tout son mystère. Elle était depuis longtemps un objet courant
quand Clément et Desarmes avancent une interprétation théo­
3
rique des réactions qui s'y déroulent . Dans l 'immédiat, cette

3 . Nicolas Clément ( 1779-1841 ), d' abord assistant de Guyton de Morveau


puis professeur au Conservatoire national des arts et métiers, a exploité une
manufacture avec son beau-père, également chimiste, Charles Desarmes
( 1 777-1862) et tous deux ont pris l 'habitude de signer d'un seul nom, Clé-
1. 'expansion industn'elle 213

interprétation théorique n ' a pas provoqué d'amélioration tech­


nique spectaculaire ; en revanche, elle a eu un impact scienti­
fique considérable car elle décrit pour la première fois ce qu'on
appellera une action catalytique � .
Pour l'industrie du blanchiment, la configuration est inverse,
puisque l' impulsion vient des savants. En 1774, le Suédois
Scheele, celui qui a le premier isolé l'oxygène, étudiant l'action
de divers réactifs, dont l'acide muriatique, sur le manganèse,
découvre et caractérise un nouveau gaz qu'il nomme « acide
marin déphlogistiqué ». Dix ans plus tard, Berthollet entre­
prend une suite d'expériences sur ce nouveau gaz. Il le rebap­
Lise « acide muriatique oxygéné » car c'est l'époque de sa
conversion aux idées lavoisiennes, et publie en 1786 une étude
sur ses propriétés décolorantes. Les drapiers de Rouen, soucieux
de remédier aux lenteurs du blanchiment sur l'herbe tout en
évitant les violences de l'acide, sont fort intéressés.
Mais le nouveau gaz étant dangereux à manipuler et à trans­
porter, on recherche des produits moins nocifs : un mélange
d'acide marin et d'alcool, suggère Baumé ; une liqueur blan­
chissante p(Oduite par dissolution du gaz muriatique oxygéné
dans une solution de potasse caustique, propose une grande
manufacture d'acides et de sels minéraux fondée en 1776 à
Javel, près de Paris, par Léonard Alban. Sous le nom d'« eau
de Javel », le liquide est manufacturé, commercialisé et large­
ment distribué dans les années 1790. Mais la recherche conti­
OU$! car l'eau de Javel reste chère. Les manufactures de textiles
d'Ecosse ou du Lancashire préfèrent un autre produit fabriqué
par Charles Macintosh et breveté en 1797 par la firme de Char­
les Tennant : la « poudre blanchissante ». C'est ce produit qui
va alimenter la prospérité de l'industrie textile anglaise en rédui­
sant le temps de blanchiment du coton à une semaine vers
1830. En France, bien que le bilan semble très favorable d'après
le rapport de Chaptal sur Les Industries françaises, en 1819, à

ment Desormes. Clément et Desormes démontrent par des calculs que, con­
trairement aux idées admises, le rôle du salpêtre n'est pas de fournir l'oxy­
gène nécessaire à la combustion du soufre, ni de fournir la chaleur nécessaire
pour une combustion complète produisant de l ' acide sulfurique et non sul­
fureux. Ils suggèrent que la déflagration du salpêtre produit du dioxyde
d'azote qui agit comme un agent oxydant sur le dioxyde de soufre produit
par la combustion du soufre [Smith, 1979, p. 54-66].
4. Clément et Desormes précisent que l'oxyde d'azote n'est pas consommé
dans la réaction mais agit comme un instrument. En termes modernes, leur
interprétation peut s'exprimer ainsi : SOz + NOz + H20 = H2S04 + NO
et NO + 1 / 2 Oz = NOz.
2 14 Histoire de la chimie

la suite des mesures politiques très encourageantes comme


l'exemption de l'impôt sur le sel en 1809 et la protection du
marché par interdiction des importations, l'adoption du blan­
chiment au chlore se fait plus lentement qu'en Angleterre.
Les effets de la politique de l'Empereur sont plus visibles dans
l 'industrie du sucre de betterave. Le cas est un peu analogue
à celui de la soude factice, puisque les recherches étaient bien
antérieures au blocus. Dès le début du xvm· siècle, Olivier de
Serres avait signalé la présence du sucre dans la betterave. Après
des travaux intensifs menés en Allemagne de 1777 à 1796 par
Franz Karl Achard, une première fabrique expérimentale est
ouverte en 1796 à Steinau-am-Oder. Essai concluant. D ' autres
fabriques démarrent en Allemagne et en Bohême. Napoléon
encourage à son tour ce nouveau secteur, mobilise les chimis­
tes Chaptal, Payen et des entrepreneurs. En 1812, Benjamin
Delessert monte une première sucrerie à Passy, et Chaptal une
autre dans son domaine de Chanteloup. Mais c'est dans le Nord
que les sucreries vont surtout proliférer en formant un réseau
intégré agricole et industriel.
Telle est la niche où grandit l'entreprise Kulhmann. Très
modeste lors de sa fondation en 1825 à Lille, elle produit de
l 'acide sulfurique avec deux chambres de plomb. Dès l'année
suivante, on ajoute une soudière Leblanc pour vendre la soude
aux industries textiles de Lille, Roubaix, Tourcoing et accessoi­
rement l 'acide chlorhydrique aux producteurs de fumier. Mais
comme il y a là un marché en plein essor avec la culture inten­
sive de la betterave, Kulhmann saisit l 'occasion et construit une
fabrique d 'engrais pour produire des superphosphates. Quel­
ques années après, le chemin de fer lui ouvrant la Belgique,
il élargit son marché. Ce développement intégré suggère à
Kulhmann des innovations qui augmentent le rendement des
sucreries : pour débarrasser le jus de betterave des acides qu'il
contient, on utilise le « noir animal » et la chaux. En 1834,
Kulhmann récupère l 'acide chlorhydrique des soudières pour
régénérer le « noir animal » ; puis en 1838, il propose une uti­
lisation massive de la chaux pour former du « sucrate de cal­
cium » qu'on élimine avec toutes les impuretés. Par la suite,
d 'autres perfectionnements issus de technologies aussi variées
que le montage des chaudières pour l'évaporation ou la sélec­
tion des lignées de betterave, suggérée par Louis de Vilmorin
en 1856, ont assuré la prospérité des sucreries et des industries
apparentées.
Solidarité des technologies, action des pouvoirs publics, ces
.
L 'expansion industnelle 215

deux composantes essentielles au démarrage des industries chi­


miques en France interfèrent avec une troisième : le rôle des
savants dans l'industrie. Bien qu'on ne dispose pas pour l'ins­
tant de données suffisantes pour apprécier le phénomène dans
son ensemble, il semble que dans certains secteurs industriels,
où l'application du procédé Leblanc a provoqué une augmen­
tation et une diversification des produits chimiques, les entre­
preneurs font appel à des chimistes pour innover ou
perfe<;tionner le système de production. Ainsi la compagnie
Saint-Gobain, créée au xvu• siècle, fait appel à Gay-Lussac.
Débutant comme « censeur », chargé de visiter les établisse­
ments, et de surveiller la production, Gay-Lussac suggère et met
au point pendant près de dix ans, avec le directeur de l 'usine
de Chauny, une innovation dans la fabrication de l 'acide sul­
furique : une tour pour récupérer les gaz nitreux qui s'échap­
pent de la chambre de plomb et les faire servir à une oxydation
du dioxyde de soufre pour obtenir de l'acide sulfurique. Le pro­
cédé, connu sous le nom de « tour de Gay-Lussac » et mis en
œuvre en 1842, se révèle très rentable car il permet une éco­
nomie sur la consommation des nitrates. Gay-Lussac, entré au
conseil d'administration depuis 1839, en devient le président
en 1844. Bien qu'il occupe un poste de pouvoir, Gay-Lussac
doit céder tous les droits sur ses brevets à la compagnie qui
garde un monopole d'exploitation en France, et négocie à son
compte le brevet avec Charles Tennant en Angleterre.
Dans cette alliance entre savants et industriels, les savants
apportent beaucoup plus que leur science car leur sphère
d'intervention n ' est pas limitée à l'espace de 1 ' entreprise. A
l'action des pouvoirs publics semble répondre, en effet, une
pression des scientifiques et industriels sur les décisions politi­
ques. Elle se manifeste à plusieurs reprises : le baron Dupin,
puis Gay-Lussac demandent l'abolition des taxes sur le sel des­
tiné à la fabrication de la soude ; Gay-Lussac et Thénard plai­
dent à la Chambre pour l 'assimilation de la propriété
industrielle à la propriété intellectuelle. Quant à la loi sur le
travail des enfants, elle a été demandée par la Société indus­
trielle de Mulhouse qui avait réduit la journée de travail des
enfants à huit ou dix heures et souhaitait la généralisation de
cette mesure pour tenir la concurrence. En tant que pair de
France, Gay-Lussac intervient dans la discussion du projet de
loi sur le travail des enfants, votée en 1841 5.

5. Gay-Lussac estime premièrement que le travail n'est pas la seule cause


de la mauvaise santé des ouvriers - l'insalubrité lui paraît plus nocive -,
216 Histoire de la chimie

Réseau technique de procédés solidaires et d 'industries inté­


grées, réseau humain d'alliances politiques et d'intérêts con­
jugués, tels sont les supports du démarrage des industries
chimiques en France au début du XIX· siècle. Toutefois, à partir
de 1850, ce n'est plus la France mais l'Angleterre qui est le pre­
mier pays producteur de soude Leblanc. Le Lancashire et le
Tyneside sont hérissés de soudières. Les p etits villages tranquilles
sont devenus de gros bourgs industriels, où s'entasse la main
d'œuvre. Ce développement tient au tissu industriel de l'Angle­
terre : le textile tout d'abord, le verre, le savon, puis le papier
et les engrais consomment d'importantes quantités d'acide et
de poudre blanchissante. A la demande intérieure qui ne cesse
de s'accroître, s'ajoute le marché extérieur grâce aux progrès des
transports, d'une part, à la réduction des tarifs, d'autre part.
Difficultés d'approvisionnement et fluctuations des prix du sou­
fre importé de Sicile incitent les Anglais à chercher de nouveaux
procédés de fabrication de 1 'acide sulfurique et à exploiter les
pyrites d'Irlande et de Norvège. La législation contribue aussi
à cet essor industriel autour de la soudière Leblanc. En 1863,
un A/kali Act oblige les soudières à récupérer 95 % de l'acide
chlorhydrique. Plusieurs procédés (Weldon en 1866, Deacon en
1868) sont mis en œuvre pour produire du chlore destiné à la
poudre de blanchiment par transformation en présence d'un
catalyseur de l'acide chlorhydrique, sous l'action de l 'oxygène
de l'air. Malgré ces efforts, l ' industrie anglaise n'arrive pas à
consommer tout l'acide chlorhydrique que produisent ses sou­
dières. Dans les années 1860, les traités commerciaux officiali­
sent une baisse de 1 5 % sur le prix de la soude britannique 6.

et deuxièmement que cette loi fait injure à la générosité et à l'humanité des


entrepreneurs et il termine en disant que « le fabricant est dans l' État un véri­
table père de famille », à qui l'on doit honneur et protection. Après de longs
débats, la loi votée en 1841 a seulement interdit le travail de nuit pour les
enfants de moins de 1 3 ans.
6. D'après L.F. HABER [ 1958, p. 55], les exportations évoluent comme
suit :

Produits
Soude
de blanchiment
Année
Mt/liers Mzfliers Milliers Mrlliers
tonnes livres tonne.r livres

1855 53,2 416,6 7,5 76,6


1867 1 58,2 1 124,0 15,8 2 1 5,2
1876 272,8 2 222,9 47 330,6
/. 'expansion industrielle 217

( :'est le signal de l a fin pour les soudières du midi de l a France :


2 2 soudières à Marseille en 1830, 7 en 1880. Ces petites manu­
factures ne peuvent plus tenir la concurrence : elles manquent
de capitaux pour se moderniser, et doivent ajouter au prix de
revient de leurs produits le prix des transpons car la plupart des
marchés se trouvent dans le Nord et dans J'Est.

Des inventeurs obstinés

Voici, pour attiser les rivalités franco-anglaises, la véridique


ct triste histoire d'un inventeur malheureux [Veillerette, 1987].
Philippe Lebon (1767 -1804), jeune ingénieur des Ponts et
Chaussées, informé des travaux de Lavoisier sur l'hydrogène et
passionné par les machines à feu, a l'idée d'utiliser, pour l'éclai­
rage et le chauffage, le gaz qui s'échappe de la combustion du
bois. Après avoir multiplié les expériences, il dépose plusieurs
brevets en 1799 et 1801 pour des « thermolampes ou poêles qui
chauffent avec économie et offrent plusieurs produits précieux,
une force motrice applicable à toute espèce de machine » .
Rêvant d'éclairer la ville avec son gaz, Philippe Lebon propose
son invention et ses appareils au gouvernement. Point de
réponse. Confiant et décidé à gagner, Lebon tente une gigan­
tesque opération publicitaire : il loue en plein Paris un hôtel
particulier pour offrir une illumination grandiose : pièces, anti­
chambres, salons, façade, parc et grotte au fond du jardin . . .
sont régulièrement éclairés pendant plusieurs mois en 180 1 .
Malgré le succès remporté par ce spectacle et les expériences réa­
lisées en présence de Guyton de Morveau, Fourcroy, Chaptal,
Lebon ne parvient pas à commercialiser son invention. Les
manufacturiers n ' y croient pas et les particuliers se méfient.
Clément-Désormes considère(nt) J'invention de Lebon comme
une plaisanterie et Charles Nodier utilise sa plume et son talent
pour la ridiculiser. Ayant englouti toute la fortune héritée de
sa famille dans ses expériences et ses illuminations, Philippe
Lebon meurt, à J'âge de trente-sept ans, ruiné, amer et déçu.
Messieurs les Anglais, éclairez les premiers !
De 1 'autre côté de la Manche, les projets d'éclairage au gaz
paraissent moins fantaisistes. Au pays du charbon, William
Murdoch propose de calciner la houille au lieu du charbon de
bois. Il fait, dès 1798, un essai d'éclairage de la fonderie Bol­
ton et Watt. Et en 1805 , l ' éclairage est définitivement installé
218 Histoire de la chimie

dans le bâtiment ainsi qu'à la filature de coton de Philips et


Lee. Grâce à l 'enthousiasme et à la collaboration d'un indus­
triel allemand, Winsor, Murdoch fonde en 1810 la Chartered
Gas Light and Coke Co. Le directeur, Christian Friedrich Accum
{1769-1838), déjà célèbre par son école privée de chimie, répand
la nouvelle technologie grâce à un manuel, Treatise on Gas
Lighting, publié en 1815. Et pendant ce temps, Winsor réa­
lise à Paris le rêve de Lebon. Il éclaire le passage des Panora­
mas et le Palais-Royal puis, en 1819, la place du Carrousel.
Dans les années 1820 vont se créer plusieurs sociétés qui fusion­
nent en 1855 dans la Compagnie parisienne d'éclairage et de
chauffage par le gaz.
Prolifèrent alors, aux abords des grandes villes, des usines à
gaz qui rejettent dans les rivières des résidus fon polluants, eaux
ammoniacales et goudron de houille. La Gas Light and Coke
Co. construit bien une distillerie produisant des enduits pour
toits et cordages avec le goudron et le brai, mais tous les bateaux
du Navy Office et tous les toits de l'Angleterre ne suffisent pas
à consommer tant de poix. Et que faire des eaux usées, plei­
nes d'ammoniaque qui vont directement dans la Tamise ?
Régulièrement paraissent dans les colonnes de la Gas Gazette
des petites annonces proposant des résidus ammoniacaux au
plus offrant.
Utiliser ces résidus pour fabriquer de la soude, beaucoup y
ont songé. La réaction, qui suit les lois de Berthollet, est con­
nue depuis le début du siècle 7• Mais entre connaître la réac­
tion et la mettre en pratique, surtout en période de pleine
production des soudières Leblanc, long est le chemin. James
Muspratt puis Henry Deacon en Angleterre ont essayé, puis
renoncé à cause de certaines difficultés techniques. En France,
un chimiste, Théodore Schlœsing, et un ingénieur, E. Rolland,
ont fabriqué de la soude à l'ammoniaque pendant quatre ans,

7. C'est une double décomposition entre du sel marin et du bicarbonate


d'ammonium ; le bicarbonate de sodium précipite, ce qui permet à la réac­
tion de se poursuivre, mais un équilibre chimique s'établit qu'on déplace par
un excès de sel. Le bicarbonate de sodium produit est séparé de l'eau-mère
par filtration, puis calciné pour donner du carbonate de sodium . Quant au
chlorure d'ammonium, il est traité avec de la chaux qui absorbe tout le chlore
et déplace l'ammoniaque qu'on peut alors récupérer.
Na Cl + C03HNI-4 = C03HNa + NI-4CI
2 COJHNa = C03Naz + Hzû + COz
2 NI-4Cl + Ca (OH)z = CaC(z + 2NH3 + 2Hz0.
'- 'expansion industrielle 219

d e 1854 à 1858, dans une usine à Puteaux, mais ils ont égale­
ment abandonné car la taxe sur le sel augmentait considérable­
ment le coût du procédé.
Sur ce procédé qui engloutit le capital de tant de chimistes
sagaces, un fils de famille industrielle belge va bâtir une for­
tune. Pour des raisons de santé, le jeune Ernest Solvay
( 1838-1922) n'a guère étudié à l'Université, ni fréquenté les
grands laboratoires européens d'Allemagne ou d 'ailleurs. Mais
il connaît les lois de Berthollet et le traitement des sels car son
père dirige une saunerie. De plus, il est sensible au gaspillage
des eaux ammonicales dans la compagnie du gaz de son oncle
où il travaille à partir de vingt et un ans. Il a la même idée
géniale qu'une quinzaine de chimistes avant lui, et il prend un
brevet en 1 86 1 . Plein de confiance puisqu'il i gnore les déboi­
res de ses devanciers, il quitte la compagnie du gaz et monte
avec son frère Alfred une petite fabrique de soude à l'ammo­
niaque près de Bruxelles. En 1863, encouragés par les premiers
essais, aidés financièrement par la famille, les deux frères cons­
truisent une usine à Couillet, près de Charleroi. Lorsque l'usine
est mise en marche, en 1865, rien ne va plus. Les incidents
s' accumulent : la chaux se délite, la température doit être sans
cesse contrôlée, et pour finir le carbonateur explose. Liquida­
tion de la société. En juillet 1866, Ernest Solvay redémarre et,
en avril 1867, il produit 1 kilo de soude par jour ! A chaque
étape du procédé, il rencontre une difficulté technique qu'il
faut résoudre avant de passer à l'étape suivante. Mais loin de
se décourager, il s'entête. La carbonation de la saumure ammo­
niacale posait deux difficultés importantes, résolues en 1868.
Pour obtenir une bonne absorption du gaz ammoniac par le
chlorure de sodium en solution, il faut assurer un bon contact
liquide/ gaz et dissiper la chaleur dégagée par l'absorption.
Ernest Solvay invente une colonne de refroidissement à 100 pla­
reaux avec tamis et chicanes pour augmenter le contact des réac­
tants, et des faisceaux tubulaires à différentes hauteurs. Il
introduit aussi un four à coke pour récup érer les eaux ammo­
niacales ainsi que les sous-produits de la distillation des
goudrons.
De problèmes en solutions, Solvay progresse et il a l 'ingé­
niosité de prendre un brevet dans plusieurs pays sur chaque
phase du processus dès qu'elle est mise au point. En décem­
bre 1872, il produit 1 2 tonnes par jour. Il construit une sou­
dière à Dombasle près de Nancy, et Ludwig Mond, ancien
étudiant de Bunsen, achète les brevets Solvay et l'introduit en
220 Histoire de la chimie

PROCÉDÉ SOLVAY
USINES A GAZ SEL MARIN

t t CALCAIRE
P.aux ammomaquées saumure
1

l l 1
'

1----- NH4 Na·


saumure ammomacale
Cf· OH

c������x
à j carbonation de la
saumure ammoniacale
C02

j�
NH4• Na•
Cl HC03·

récipitation
du bicarbonate terréfaction
NaHC03 ------i à 1500

NH4• Cl

recyclage de 1- - - - - -- - Ca(OH 2 .. - - - -CaO


!"ammoniaque
cnaux vrve

NH4· Ca•·
L------ OH Cl
1

1
'

1 CaCb 1
/. 'expansion industrielle 221

G rande-Bretagne où i l monte une fabrique dans le Cheshire.


Toutefois, le procédé Solvay ne conquiert pas aisément la terre
anglaise. Les soudières Leblanc, prospères et bien implantées,
résistent longtemps : 48 d'entre elles fusionnent en 1890 et
l' United Alkali rient la concurrence encore quelques années.
Elle ne disparaît vraiment que sous l'assaut conjugué de la soude
Solvay et de la soude produire par électrolyse à partir de 1886.
En France, où les soudières Leblanc commençaient à décliner,
les usines Solvay s' implantent peu à peu et assl!rent deux tiers
de la production en 1913. L'Allemagne et les Etats-Unis, peu
équipés en soudières Leblanc, adoptent directement le procédé
Solvay, d'autant plus que la demande intérieure augmente avec
la montée en puissance des industries chimiques organiques en
Allemagne. Au total, en 1913, le procédé Solvay fournit deux
millions de tonnes, soit 90 % de la production mondiale.
Pendant qu'il gagne des millions, Ernest Solvay pense. Car
cet industriel heureux est torturé par le démon de la connais­
sance. Passionné par les grandes énigmes de l 'univers, hanté par
le désir d'unifier les forces, Ernest Solvay s'adonne à la réflexion
physico-chimique. Il entreprend des expériences, publie plu­
sieurs mémoires sur la chaleur, sur l'unité de la matière et de
l 'énergie et finalement un traité de « Gravi tique ». Espérant
trouver des expériences pour tester ses hypothèses hardies sur
la gravité, Solvay invite en 1911 un aréopage de physiciens et
de chimistes éminents de divers pays, à Bruxelles. Sans s'attarder
aux spéculations de Solvay, ces éminents savants discutent du
problème qui les occupe : << la théorie du rayonnement et les
quanta ». Ainsi naquirent les Conseils Solvay, deuxième entre­
prise florissante, intellectuelle, et de pur mécénat, cette fois.
Les Conseils Solvay de physique et de chimie, réunis périodi­
quement depuis 191 1 , ont joué un rôle très important dans la
physique entre les deux guerres. Quant à Ernest Solvay, dérouté
dans ses ambitions physiciennes, il rêve à d'autres grands pro­
jets en physiologie et en sociologie [D'Or, p. 385-406 ; Mehra,
1975 ).

Le développement de l'industrie lourde se joue donc autour


d'un petit nombre de produits et de procédés relativement sim­
ples qui mobilisent des systèmes techniques complexes et dyna­
miques. Chaque produit en appelle un autre : fournir les
matériaux de fabrication en amont, trouver un débouché indus­
triel aux sous-produits, en aval ; ces contraintes impliquent des
équipements très lourds et l'organisation de réseaux ramifiés qui
multiplient les dépendances et poussent à l 'expansion.
23

Les défis de 1 ' azote

Qu'une substance paisible, presque inerte, aussi généreuse­


ment répandue dans l' atmosphère que l'azote puisse mobili­
ser des chimistes pendant plus d'une cinquantaine d 'années,
voilà une des surprises que réservent les propriétés de la matière.
Qu'un élément surnommé impropre à la vie en 1787
devienne vital pour nourrir la population galopante de l'Angle­
terre, obsédée par la crainte d 'une famine 1, hantée par le mal­
thusianisme, voilà une deuxième surprise. Elle résulte des
analyses menées par le chimiste allemand Martin Heinrich Kla­
proth et Nicolas Vauquelin sur des échantillons de guano rap­
portés du Pérou, en 1804, par Alexander von Humboldt, suivies
d 'autres analyses systématiques. Les plantes ne se nourrissent
pas exclusivement d'oxygène et de lumière comme on l'admet­
tait depuis Joseph Priestley mais aussi d'azote, de phosphore,
de calcium et de potassium.
Que les minéraux jouent un rôle essentiel dans la croissance
des êtres organisés, voilà un résultat qui défie le partage des
règnes et la force vitale. Il ne complique pas seulement les rela­
tions entre chimie organique et chimie minérale, il soulève une
foule de problèmes qui constituent le noyau d'une discipline
nouvelle, la chimie agricole. Mais d'où viennent ces éléments,
de l'air, de l'eau, de la terre ? Par où entrent-ils dans la plante,
par les racines, les feuilles ? Quel trajet suivent-ils, quelles trans­
formations les rendent assimilables par des tissus vivants ?
Au début du XIX· siècle, on pouvait croire que la chimie

1 . l'Angleterre passe de 2 1 millions d'habitants en 1815 à 32 millions en


187 1 .
/, 'expansion industrielle 223

:1gricole se bornerait à expliquer, grâce à des analyses, les pra­


t iques ancestrales de fertilisation : l'assolement, le chaulage,
l ' utilisation des cendres, de la poudre d'os, du guano . . . Mais
cc modeste travail de rationalisation des traditions agricoles ne
sied guère au profil conquérant des chimistes du xrx• siècle,
surtout pas à un personnage comme le tout-puissantjustus von
Liebig.

Des chimistes aux champs

C'est en terre anglaise que les idées de Liebig trouvent le sol


l e plus réceptif. Car les Anglais, soucieux d'intensifier l'agri­
culture, importent des tonnes de guano et des nitrates du Chili
ct du Pérou et produisent des phosphates et des superphospha­
tes. Dans les années 1860, la Grande-Bretagne consomme
500 000 tonnes d'engrais, autant que toute l 'Europe réunie et
dix fois plus que la France.
Toutefois, l'intérêt des Anglais pour la chimie agricole ne naît
pas brusquement sous la pression des besoins. Dès 1813,
Humphry Davy consacrait à ces problèmes un ouvrage entier,
Agricultural Chemistry. A la question : comment les substan­
ces minérales agissent-elles dans la plante ? Davy répondait :
au moyen de l'humus, seul assimilable. Ainsi l'action du miné­
ral sur le vivant passe par une substance intermédiaire entre les
deux règnes. Les éléments minéraux, parmi lesquels Davy
compte l'azote, ont pour seule fonction de stimuler les matiè­
res organiques contenues dans l'humus. L'ouvrage de Davy
encourage l 'usage du guano en Angleterre et plus largement
il oriente les recherches vers l 'humus, cette substance-tampon
entre le minéral et l'organisé : détecter les acides gras conte­
nus dans l'humus, les analyser, améliorer les méthodes
d'analyse, tels sont les principaux travaux jusqu'en 1840.
Sur ces bases commence à poindre une industrie des engrais.
De 1839 à 1842, John Benett Lawes tente une expérience : il
répand sur des champs de navets de la poudre d'os traitée avec
de l'acide sulfurique concentré. En 1842, il dépose un brevet
de fabrication de « superphosphate de chaux » et construit une
usine à Deptford qui commercialise le produit dès 1843. Plus
tard, on fabriquera les superphosphates à partir de phospha­
tes minéraux, et alors les Anglais seront moins favorisés que les
Français qui disposent des gisements d'Afrique du Nord. Mais
224 Histoire de la chimie

le procédé de traitement à l'acide sulfurique, indispensable pour


rendre le phosphate assimilable par les plantes, demeure celui
qui a été mis au point dès 1840 en Angleterre.
Or, en 1840, Liebig, le chef d'école qui élève des cohortes
de chimistes à Giessen, investit le territoire agricole [Rossiter,
1975]. Loin de cantonner le chimiste dans le rôle d' adjuvant
de la nature, conseiller du fermier, il lui assigne un rôle
d'expert, juge et maître des pratiques agricoles. Tel est le pro­
gramme esquissé dans sa Chimie organique appliquée ··à la
physiologie et à l'agnculture publiée en 1840, aussitôt traduite
en plusieurs langues, largement diffusée, avec neuf éditions alle­
mandes et neuf en langues étrangères [Munday, 1991 ; Finlay,
1991]. En quoi Liebig renouvelle-t-il la question agricole et
pourquoi a-t-il été considéré comme le « pape » de l'agricul­
ture ? L'ouvrage traite de questions assez théoriques concernant
surtout les rapports emre le minéral et le végétal . A cet égard,
Liebig s'oppose à la théorie dominante de la nutrition des plan­
tes par l'humus et il insiste au contraire sur le rôle des éléments
minéraux . Au terme d'une longue suite d'analyses systémati­
ques, il conclut résolument que rien ne corrobore le rôle accordé
à l'humus et que l'azote fixé dans les plantes vient de l'air
atmosphérique, qu'il est assimilé directement par les feuilles
ou par les racines en l'absence de feuilles. L'humus ne fournit
que l'acide carbonique avant l'apparition des feuilles.
Comment faire un ouvrage populaire avec un tel argument ?
Cela tient d'abord au style de Liebig : en fin de chapitre, il
n 'hésite pas à dispenser des conseils pratiques aux fermiers. En
gros, ces conseils reposent sur un principe de balance qui rap­
pelle Lavoisier. Appliquant les bilans de réactions aux transfor­
mations qui se déroulent en milieu animal et végétal, Liebig
met en équation les entrées et les sorties : tout ce qu'on enlève
au sol sous forme de récoltes, il faut le lui apporter sous forme
d'engrais ou d 'éléments minéraux. Récupérons l 'urine dans les
étables ; une livre d'urine gaspillée, c'est 60 livres de blé per­
dues. Un autre aspect très médiatique du livre de Liebig est son
style extrêmement polémique. Il s'ouvre sur un éloge de la lutte
en science - l'éviter, ce serait anéantir la science car la con­
troverse est le plus sûr chemin qui mène à la vérité -, et il a
effectivement suscité de vives polémiques tant dans les milieux
agricoles que dans les milieux chimiques.
Jean-Baptiste Boussingault (1802-1887), professeur de chimie
agricole au Conservatoire des arts et métiers, a également sou-
L 'expansion industrielle 225

ligné l'importance de l'azote pour la croissance des plantes. Et


juste après Liebig, il publie avec ].-B. Dumas un petit ouvrage
qui aborde exactement les mêmes problèmes [Boussingault,
Dumas, 1842]. Par la suite, il conteste ouvertement la thèse de
Liebig sur la fixation de l 'azote atmosphérique. Avec Georges
Ville, il mène une série d'analyses systématiques des eaux de
pluie pour tester l'hypothèse de la fixation de l'azote atmos­
phérique. Bilan : seulement 1 kilogramme d'ammoniaque par
hectare et par an est fourni par cette voie, ce qui est très en des­
sous de la consommation. Après Boussingault, l 'Anglais sir
Joseph Henry Gilbert (1817-1901), ancien élève de Giessen, uti­
lise son savoir-faire analytique pour renverser la thèse de Lie­
big. De toute une série de tests sur le terrain, il conclut que
l'azote consommé vient des engrais incorporés dans le sol.
Mais ni Boussingault ni aucun des détracteurs de Liebig
n'atteignent jamais sa popularité. Malgré la réfutation de sa
thèse principale, malgré un échec de mise en pratique, sa « chi­
mie agricole », comme on l'appelle, a eu un impact historique
essentiel. D'une part, l 'erreur de Liebig a été féconde car la
polémique déclenchée a suscité un programme de recherches
pour trente ans. Chimistes et agriculteurs s'intéressent à l'azote.
Avec sa thèse sur l'azote de l'air, Liebig a tourné le regard des
chimistes vers le sol. D'autre pan, sunout après les corrections
et les révisions introduites dans la septième édition des années
1860, le message retenu de l 'ouvrage déborde largement la
question pointue des trajets de l 'azote dans la plante : l'agri­
culteur ne peut pas se passer des services du chimiste. A cha­
que espèce de plante, son sol, conclut Liebig au terme d'une
centaine d'analyses de sols divers. Fermiers et agriculteurs n'ont
qu'à admettre ces résultats ! Car Liebig, contrairement à ce que
faisait Davy, ne leur donne pas les protocoles expérimentaux
pour pratiquer eux-mêmes les analyses. Il leur conseille de
s'adresser à un chimiste de métier qui les conseillera et leur évi­
tera de continuer à appauvrir la terre, leur richesse. Bref, seule
la chimie peut prévenir les catastrophes de la famine et de
l'épuisement des sols, telle est sa mission historique.
Si l'assistance d'un chimiste, rompu aux exercices analytiques
de laboratoire est la condition d'une agriculture rationnelle, elle
peut parfois conduire à des résultats désastreux. Liebig en a fait
l' expérience cuisante sur la terre anglaise. En 1845, il s'associe
avec James Muspratt, ancien étudiant à Giessen dont le père
possède une petite fabrique d'engrais près de Liverpool. Il prend
226 Histoire de la chimie

un brevet pour six engrais différents adaptés à six types de cul­


tures différentes et commence à le commercialiser avec, à l'hori­
zon, l'espoir de remplacer le guano. Ce fut un fiasco. Les
solutions d'engrais n 'étaient-elles pas adaptées à une bonne assi­
milation ? En tout cas, elles ont formé une croûte dure à la sur­
face des champs, qui remplit Liebig d'amertume à l ' égard du
sol anglais. Cette anecdote illustre un problème de fond : les
chimistes convoqués aux champs ne connaissent que l 'univers
du laboratoire où 1 'on écarte toutes les circonstances pour con­
trôler les réactions, tandis que l'agriculture se fait en plein vent
et doit composer avec les circonstances. Le chimiste ne peut pas
toujours excuser ses échecs en prétendant que c'est la faute du
soleil, du vent, ou de la pluie . . .
Combler le fossé entre le monde gouverné par les aléas des
météores et le monde aseptisé du laboratoire gouverné par les
lois de la chimie, c'est la deuxième tâche qui incombe à la chi­
mie agricole. Dans les années 1850, on crée des stations expé­
rimentales où les chimistes pratiquent des expériences en
grandeur réelle. Elles se développent beaucoup aux Etats-Unis
où les jeunes chimistes, formés en Allemagne, créent des chaires
d'Université et lancent la recherche agricole. En Angleterre,
dans sa station de Rothamsted, J.B. Lawes pratique des essais
systématiques avec les eaux ammoniacales des usines à gaz. Le
problème central, qui exige des années de recherches, d'hypo­
thèses et d ' essais, reste la fixation de l'azote par les végétaux.
Il avance un peu en France, bien que la recherche agricole n'y
soit guère développée, peu encouragée avec le protectionnisme
qui taxe de 25 % les produits importés. Une station expérimen­
tale du Collège de France est créée à Meudon pour et par Ber
thelot, qui y pratique des centaines de dosages analytiques.
C'est là qu'il a démontré que les sols argileux et les micro­
organismes qu'ils renferment ont la propriété de fixer lentement
l'azote atmosphérique libre et les conditions dans lesquelles elle
se manifeste Uacques, 1987, p. 163-174]. Ce phénomène est
différent de la fixation directe de l'azote atmosphérique par les
légumineuses 2 , qui est mise en évidence par des Allemands.
Mais Liebig n'est plus de la partie. Après avoir quitté Giessen
en 1852 pour un poste à Munich, il se consacre à des recher-

2 . Dans ce dernier cas, l'absorption se fait au niveau des racines grâce à


des nodosités qui se forment par symbiose avec des micro�organismes appe­
lés mycorhizes.
L 'expansion industrielle 227

ches privées sur la physiologie végétale et animale. C'est alors


qu'il met au point le fameux extrait de viande qui pone son
nom. L'agriculture allemande, elle, se pone bien après la décou­
verte, en 1856, des mines de Stassfurt en Saxe, qui fait de
1 'Allemagne le premier producteur mondial de potasse.

Des usines à deux faces

Où trouver l'azote nécessaire pour fabriquer des engrais ?


Tous les pays industrialisés se retrouvent rivaux devant ce pro­
blème qui ramène les chimistes à l'usine, auprès des fours brû­
lants, et les conduit à travailler dans les hautes températures et
les hautes pressions.
Récupérer l'azote dans les sulfates d'ammoniac des usines à
gaz ou des cockeries, c'est une source commode mais limitée.
Une autre solution est découverte au moment même où Lie­
big formule le problème : les dépôts de « caliche » dans les
régions désertiques que se disputent le Pérou et le Chili con­
tiennent des nitrates de soude. Mais, même une fois qu'on a
mis au point les procédés pour les traiter, les nitrates du Chili
ne sont pas une solution miracle : dépendance à l'égard d'un
monopole, risque d'épuisement, la situation reste fragile.
Les pays industrialisés sont d 'autant plus anxieux de trouver
des sources plus sûres que l'azote intéresse doublement leur
puissance, et se travaille dans des usines à deux faces. Parce qu'il
permet d ' intensifier 1' agriculture, il est un élément clé dans la
lutte pour la vie. Parce qu'il entre dans la fabrication des explo­
sifs, il est un élément clé dans la lutte à mort pour la domina­
tion militaire.
De fait, ce sont surtout les grands travaux civils - tunnels,
canaux, ponts et viaducs - qui consomment des explosifs à la
fin du XIX' siècle. Leur emploi n'a pu se généraliser qu'avec la
découverte d'Alfred Nobel. La nitroglycérine fabriquée en 1846
par l 'Italien Asciano Sobrero était trop instable pour être fabri­
quée en grand et commercialisée. Alfred Nobel (1833- 1896),
le troisième fils d'Emmanuel Nobel, entrepreneur en explosifs,
a rencontré Sobrero lors d'un stage à Paris chez Théophile jules
Pelouze en 1850 et il commence à produire la nitroglycérine
dans l'usine familiale à Stockholm. Lors d 'une violente explo­
sion, en septembre 1864, son frère cadet et quatre assistants sont
tués. En 1866, Alfred Nobel réussit à stabiliser la nitroglycé-
228 Histoire de la chimie

rine en l 'absorbant dans une terre d'infusoires, le kieselguhr.


Le nouvel explosif, baptisé dynamite, est vendu sous forme de
poudre avec un détonateur à base de fulminate de mercure. La
production passe de 1 1 tonnes par an en 1867 à 1 350 tonnes
en 1872. Alfred s' assure des revef!US dans les treize fabriques
créées en Europe plus deux aux Etats-Unis. En 1875, il met
encore sur le marché deux nouveaux explosifs : la blasting gela­
tine, une gomme faite d'un mélange de nitroglycérine et de
nitrocellulose, et la « ballistite », en 1887, à usage exclusivement
militaire. Alfred Nobel, qui a su contrôler le marché en créant
deux holdings multinationaux, l'un installé à Paris et l'autre
à Londres, se retrouve à la tête d'une jolie fortune à la fin de
sa vie : elle lui permet de prévoir par testament 1 'attribution
de 32 millions de couronnes suédoises à une fondation distri­
buant un prix annuel pour encourager les sciences. La renom­
mée du prix Nobel ne doit pas faire oublier qu'avec Nobel a
commencé un nouvel art militaire, délaissant la vieille poudre
noire pour les nouveaux explosifs nitrés, tels que la mélinite
(1886) à base de trinitrophénol utilisée par l 'armée française,
ou le TNT (trinitrotoluène) qui sera fabriqué en Allemagne.
On comprend l ' intérêt stratégique des usines d'engrais, et
l'ampleur des investissements dans les recherches sur l'azote.
Extraire directement l'azote de l 'air, c'est une solution évidente
puisqu'il constitue 80 % de l ' atmosphère, mais sa mise au
point est extrêmement coûteuse. Le procédé consiste à former
l'oxyde d'azote, NO, par une réaction fortement endothermi­
que qui exige des températures de l 'ordre de 3 000 o c , obte­
nues grâce à un arc électrique, et encore le rendement n'est-il
que de 5 % . L'obstacle principal est qu'au cours du refroidis­
sement la réaction inverse (exothermique) se produit, aussi faut­
il refroidir brusquement et pour cela construire des fours pro­
duisant des hautes températures de manière constante et très
localisée. Il faut ensuite former de l'acide nitrique à partir de
l 'oxyde obtenu et le combiner avec de la chaux pour fabriquer
du nitrate de calcium utilisable comme engrais. Les premiers
essais sont tentés par William Crookes dans une station près de
Manchester en 1892. En 1903, Birkeland et Eyde brevètent un
four qui exige des puissances de l 'ordre de 4 000 kilowatts et
donc une source d'énergie électrique à très bas prix. Seule la
Société norvégienne de l'azote, qui dispose de chutes d'eau
pour produire de l'électricité, est parvenue à industrialiser le
procédé vers 1910 au prix d 'équipements très lourds.
/. 'expansion industrielle 229

L'Allemagne avait misé sur un autre procédé, à base de cya­


l lamide calcique, qui consomme un peu moins d'électricité. Il
1 onsiste à fixer l 'azote sur du carbure de calcium en chauffant

a 1 000 c : CaCz + Nz
a = CNz Ca + C. On peut ensuite
hydrolyser la cyanamide calcique avec des vapeurs surchauffées
pour obtenir de l'ammoniac. Une première usine, fondée en
1 <J 10 à Knapsack près de Cologne, exploite le procédé, puis une
autre à Trotsberg près de Munich. Le procédé a été acheté par
ks Anglais pour construire aussi une usine en Norvège ainsi que
par un Américain, Franck Washburn, qui fonde l ' American
Cyanamid Company pour l'exploiter dans une usine située près
des chutes du Niagara.
Une autre perspective hante l 'esprit des chimistes à la fin du
XIX' siècle : faire la synthèse directe de l'ammoniac à partir de
ses constituants. Après avoir formulé, en 1888, une loi de dépla­
cement de l'équilibre chimique, Henry Le Chatelier (1850-1936)
définit théoriquement les conditions de température et de pres­
sion qui seraient nécessaires pour effectuer cette synthèse en pré­
sence d'un catalyseur : si on opère à 500 ou 600 c la a .

combinaison d'hydrogène et d'azote reste incomplète, mais


comme la réaction s'accompagne d'une diminution de volume
on peut accroître le rendement avec des hautes pressions. Le
Chatelier dépose un brevet en 1903, mais il abandonne la mise
en œuvre industrielle à la suite d'une explosion. Car le pro­
blème à résoudre pour la synthèse de l'ammoniac est double :
il faut non seulement maîtriser la science des équilibres chimi­
ques mais aussi les techniques à hautes pressions.
L'Allemagne y parviendra en 1913, grâce à une équipe
regroupant trois spécialistes. Le premier, Fritz Haber
(1868-1934), est un chimiste formé chez Bunsen et Hofmann,
puis à la Technische Hochschule de Berlin ; il enseigne la chi­
mie organique à Karlsruhe tout en travaillant dans l 'affaire de
son père. En 1908, il entre à la Badische Anilin und Soda Fabrik
(BASF) et commence à travailler sur l 'ammoniac. En 1909, il
fait une première synthèse avec un catalyseur d'osmium dans
un réacteur de laboratoire, sous une pression voisine de 200
atmosphères et une température de 5 50 oC. L'idée clé du pro­
cédé Haber consiste à recycler les gaz à haute pression pour aug­
menter le rendement. Aussitôt Heinrich von Brunk, directeur
de BASF, adjoint à Haber deux ingénieurs confirmés, Carl
Bosch (1874-1940), métallurgiste chargé de trouver des maté­
riaux résistants aux pressions et à la corrosion, et Aldwin Mit-
230 Histoire de la chimie

tasch, spécialiste de la catalyse. En 1910, la BASF parie sur ce


procédé : elle décide de renoncer au procédé norvégien à 1 'arc
électrique et investit des capitaux considérables dans la cons­
truction d'une usine pilote à Oppau, près de Ludwigshafen. En
1912, elle produit 1 tonne par jour, mais il reste encore une
foule de problèmes techniques concernant le catalyseur. Mit­
tasch passe systématiquement en revue tous les catalyseurs pos­
sibles afin de trouver le catalyseur optimal. En 1913, BASF passe
à la production industrielle avec 8 700 tonnes par an. Haber
est anobli, enrichi puisqu'il touche 1 pfennig par kilogramme
d'ammoniac, il obtient un poste au Kaiser Wilhelm Institüt à
Berlin en 1912 et le prix Nobel en 1918.
Ce succès est l'un des résultats majeurs de la politique
d'interaction entre universités et industries que l'Allemagne
applique depuis les années 1870. Pour la première fois, on voit
se mettre en place une recherche finalisée, menée par une
équipe interdisciplinaire, avec une stratégie à risques et un lourd
investissement de capitaux. On peut donc y voir une origine
de ce qu'on nomme aujourd'hui « recherche et dévelop­
pe1}lent :�>.
Evénement fondateur, la synthèse de l'ammoniac l 'est à
d'autres titres encore. Elle inaugure un nouveau paradigme
d 'industrie chimique, fondé sur la maîtrise des techniques à
haute pression et sur une approche dynamique de la cinétique
chimique qui met en œuvre la notion de taux de réaction, c'est­
à-dire de rendement, en termes spatio-temporels.
Enfin, la synthèse de l'ammoniac est un événement de
dimension géopolitique. BASF devient le premier groupe de
production de la chimie de base, et Ludwigshafen, le grand pôle
de la chimie mondiale, car le procédé Haber exige une inté­
gration poussée. Il faut, en amont, une infrastructure indus­
trielle fournissant de 1 'azote et de 1' hydrogène purs en grande
quantité. Et comme l'ammoniac est difficilement transpona­
ble, il faut installer, en aval, des usines fabriquant des explo­
sifs et des engrais. A la veille de la Première Guerre mondiale,
au moment où l'approvisionnement en nitrates du Chili ou
d'ailleurs menace d'être coupé, c'est un atout décisif pour
l'Allemagne.
24

La bataille des colorants

Des épais goudrons noirs de la houille, indésirables résidus


des cockeries, tirer le mauve, le fuchsia, le rouge Magenta, le
bleu de Prusse, le jaune auramine, le ven acide, l'indigo . . . , tou­
tes les couleurs qui égayent les trottoirs des grands boulevards,
tel est le grand œuvre des chimistes du XIX· siècle. Leur pierre
philosophale à eux est le carbone, cet atome singulier, capable
de s'unir à lui-même et de former des molécules compliquées,
stables et variées.
Loin cl' être une quête solitaire, la fabrication des colorants
synthétiques est une entreprise collective qui mobilise plusieurs
équipes et plusieurs générations de chimistes. Elle présente
même un cas exemplaire d'innovation qui récupère et récapi­
tule plusieurs domaines de recherches et développements. La
fabrication des colorants synthétiques présuppose, bien entengu,
la maîtrise des techniques tinctoriales acquise depuis les Elé­
ments de l'art de la teinture de Berthollet en 1 79 1 , la maîtrise
des techniques d'impression d'Oberkampf sur les toiles de Jouy,
ainsi que la connaissance des « mordants :. pour teindre laines
et soies. Plus directement, la synthèse des colorants artificiels
r:tait impensable sans la connaissance des principes colorants
extraits des végétaux, en paniculier sans les travaux de Chevreul
qui les a isolés et soumis systématiquement à l'analyse. Quant
à la mise en œuvre industrielle, elle a bénéficié des initiatives
pilotes de certains entrepreneurs comme André Koechlin et
Dollfus de la Société industrielle de Mulhouse, fondée en 1825,
qui se lancent dans les innovations, et créent un enseignement
de chimie industrielle [Fox, 1984 ; Drouot, Rohmer, Stoskopf,
1991]. Enfin, la mise au point des colorants synthétiques passe
232 Histoire de la chimie

par l'expansion de l 'industrie des gaz et un énorme effort


d'investigation des produits de distillation de la houille : des
analyses systématiques, pratiquées sur les goudrons de houille
pendant la première moitié du XIX• siècle, ont permis la décou­
verte de la naphtaline en 1820, de l 'anthracène en 1832, du
phénol en 1834, du benzène, de l'aniline et du toluène. « Les
nouvelles usines sont, en un sens, des laboratoires agrandis » ,
cette remarque de Balard en 1862 met en lumière le tissu
d ' intérêts industriels et cognitifs sur lequel vient se broder un
élément décisif en 1865, la structure du benzène découverte par
Kekule [Balard, 1862, p. 213).
L'histoire des colorants synthétiques commence à Londres en
1856, et met en scène trois générations successives de colorants
[Beyewets, Sisley, 1986). Elle déroule une longue bataille avec
les éléments, d'une part, pour mettre au point des réactions
complexes et varier les procédés de fabrication ; avec les con­
currents, d'autre pan, pour conquérir les marchés, renouveler
sans cesse les coloris proposés, faire baisser les prix . . . Une com­
pétition féroce commence, exacerbée par les tensions nationa­
listes. En 1900, l ' Allemagne a gagné, de fait, un quasi-mono­
pole sur la fabrication des colorants, qui lui ouvre aussi les mar­
chés des produits pharmaceutiques et photographiques. Ces
quarante ans d'histoire ont façonné un nouveau profil de la chi­
mie : industrie fine, étroitement liée à la recherche.

Le mauve de Perkin

C'est en essayant de faire la synthèse de la quinine, une subs­


tance précieuse pour les puissances coloniales comme l'Angle­
terre, que William Henry Perkin ( 1838-1907), jeune assistant
de Hofmann au Royal College of Chemistry, à Londres est mis
sur la voie du premier colorant synthétique. En ajoutant qua­
tre atomes d'oxygène à deux molécules de toluidine, il obtient
un précipité rouge-brun peu intéressant. Il répète alors l'expé­
rience en remplaçant le toluidine par de l'aniline impure et il
obtient une substance noire. Après analyse, il en extrait une
substance capable de colorer la soie qu'il baptise aniline purple.
Pas d'hésitation dans la démarche de Perkin : il dépose un
brevet dès le 26 août 1856 et, confiant dans l'avenir radieux
de son produit, il démissionne du Royal College of Chemistry
malgré les mises en garde de Hofmann, pour se lancer dans
L 'expansion t'ndustrielle 23 3

l 'aventure industrielle. Après plusieurs essais concluants, il réus­


sit à convaincre un fabricant de teintures pour soie et installe
une usine à Greenford Green. Perkin parvient non seulement
à trouver des méthodes appropriées pour réaliser les différen­
tes réactions nécessaires à la transformation du goudron de
houille en mauve, mais il met au point un mordant pour tein­
dre aussi le coton et la laine.

SCHÉMA RÉSUMANT LE PROCÉDÉ PERKIN

Produits Opérations
Goudron de houille

� Rectification
Benzène (impur)

+ Nitration
Nitrobenzène
+
� Réduction
Aniline (impure)
+
+ Oxydation

ANILINE PURPLE OU MAUVE

Source : d'après HABER [1958, p. 82].

Le nouveau colorant trouve des adeptes, en Angleterre


comme en France, et aussi bien dans les milieux industriels, où
il profite de l'essor considérable de la production textile, que
dans le milieu académique, où il profite de la recherche systé­
matique en chimie organique. Des industriels français, comme
Kestner à Thann , fabriquent le colorant de Perkin sous le nom
de « mauve » et la pourpre de Perkin se répand à la cour impé­
riale de Napoléon III. Dès 1859, une fabrique française, Renard
et Frères, de Lyon, met sur le marché un deuxième colorant
synthétique, le rouge fuchsia, ou rouge Magenta, découven par
Emmanuel Verguin, qui l'obtient en oxydant du toluidine
mélangé d 'aniline [Leprieur, Papon, 1979].
De fait, ce colorant agit comme ferment de discorde. Il con­
duit la Société Renard et Frères, baptisée La Fuchsine, dans une
longue suite de litiges qui lui fera perdre la bataille des calo-
234 Histoire de la chimie

rants. Le rouge Magenta est protégé par un brevet Verguin, mais


on peut l 'obtenir par divers procédés d'oxydation de l 'aniline,
presque à la portée de tous car cela n'exige ni savoir très éla­
boré ni mise au point très délicate. On peut, en outre, fabri­
quer à partir de la fuchsine d 'autres colorants tels que le « bleu
de Lyon :�>, manufacturé par la Société Monnet et Dury, ou
encore le violet et le vert, inventés par Hofmann et Perkin. La
firme Renard et Frères se lance alors dans une poursuite judi­
ciaire avec ses concurrents français et étrangers. Renard obtient
gain de cause pour le rouge fuchsia. Fragile victoire, car La Fuch­
sine exploitant un brevet dont elle a le monopole, ne cherche
pas à élargir le marché [Cayez, 1988, p. 13-16]. Ici se révèle
1 ' effet inhibiteur de la législation française : la loi de 1844 sur
les brevets protège le produit, et non les procédés de fabrica­
tion. Aussi décourage-t-elle les recherches pour améliorer les
procédés ou pour trouver des moyens d'utiliser les sous-produits.
Cet inconvénient, peu sensible dans les industries mécaniques,
s'accuse en revanche dans l'industrie chimique où l'on peut
synthétiser le même produit par une douzaine de voies diffé­
rentes. Le brevet de Verguin et Renard sur la fuchsine, qui
oblige toute entreprise à demander son autorisation pour la pro­
duire, n ' a pas empêché les Gerber de Mulhouse d'exploiter un
procédé plus rentable, utilisant de l 'arsenic. Ils ont simplement
émigré à Bâ)e pour pouvoir l 'exploiter librement. Dans les
trente-neuf Etats allemands, la législation sur les brevets est si
confuse qu'elle laisse une grande liberté de manœuvre et per­
met de manufacturer le même produit en modifiant les pro­
cédés. L'Exposition universelle de 1867, qui présente au public
émerveillé onze coloris nouveaux, marque l'apogée de l ' indus­
trie française. Mais c'est un chant du cygne : la Société Renard
fait faillite en 1868. D 'autres manufactures françaises qui
avaient misé sur d 'autres couleurs survivent ; mais la France,
affaiblie par la perte de l 'Alsace et de la Lorraine, ne parvient
pas à prendre le tournant de la deuxième génération de colo­
rants. Exit la France.

Le jaune de Manchester

La deuxième génération de colorants est toujours à base d'ani­


line, mais le processus de synthèse comprend une « nitrosation »
- une action de l'acide nitreux sur l'aniline - qui permet
L 'expansion industrielle 235

d'obtenir des colorants très stables, qui s'impriment directement


sans passer par un « mordant ».
L'opération qui donne des sels de diazonium est connue dès
1858 grâce à une publication de l'Anglais Peter Griess, qui tra­
vaille, comme Perkin, au Royal College of Chemistry sous la
direction de Hofmann. Mais elle ne devient intéressante
qu'après la synthèse de plusieurs colorants à l'aniline. Un Alle­
mand, Heinrich Caro (1834-1911), imprimeur sur tissu, installé
à Manchester en 1859 et travaillant dans la firme Roberts Dale
and Co. qui produit le mauve de Perkin, met en œuvre ce nou­
veau procédé. Avec Carl Martius, il fait réagir les sels de dia­
zonium sur les amines aromatiques et fabrique en 1864 deux
colorants azoïques qu'il baptise d'après leur lieu de naissance :
Manchester yellow et Manchester brown.
Vers 1865, avec son infrastructure d'industries textiles, Man­
chester s'impose comme la capitale des colorants synthétiques.
Elle attire les chimistes allemands qui veulent se lancer dans
1 'aventure. Heinrich Caro est rejoint par Ivan Levinstein, venu
de Berlin pour fonder une entreprise qui devient l'une des plus
prospères. Car les azo-colorants sont ceux de l'avenir. Ils rem­
placeront peu à peu les premiers colorants à l'aniline. En 1884,
on met sur le marché des azo-colorants à base de naphtols et
naphthylamines. En 1902, ils représentent la moitié des colo­
rants commercialisés : 385 sur 681.
C'est donc l 'Angleterre qui sem ble gagner la deuxième
bataille des colorants, grâce à la filière des azo-colorants. Et
pourtant, symptôme inquiétant, dans les années 1880, les chi­
mistes et industriels allemands retournent chez eux, où ils vont
d'ailleurs librement exploiter les brevets anglais. Malgré le char­
bon, l ' argent, le marché textile, qui la stimulent, l ' industrie
anglaise des colorants, si prospère et innovatrice dans les années
1860, va être doublée, évincée, dans la bataille pour la troisième
génération de colorants. Ce sont les grandes firmes allemandes,
notamment Bayer, qui vont dominer à partir des années 18,80.
Leurs premiers atouts : deux mesures politiques prises par l 'Etat
prussien. Une loi sur les brevets de 1876 protège les inventions
allemandes ; le brevet portant sur les procédés et non sur les
produits, comme en France, encourage les industriels à cher­
cher toujours de nouveaux procédés plus économiques pour
synthétiser le même produit ; de plus, la création d'instituts
pour former des techniciens, les Technische Hochschulen, puis
en 191 1 le Kaiser Wilhelm Gesselschaft Institut, géré par le
236 Histoire de la chimie

ministère de l' Éducation et financé par des entreprises, va per­


mettre une alliance très forte entre l ' État et les intérêts privés.
Exit 1 ' Angleterre

La garance évincée

Malgré leur éclat et leur variété, les colorants à base d'ani­


line n'avaient pas supplanté les colorants naturels d'origine
végétale qu'on fabriquait encore en Languedoc et en Provence.
En revanche, la première synthèse d ' un colorant à base d'ali­
zarine, en 1869, bouleverse tout le paysage économique. En
témoigne ce récit des mésaventures de Jean Henri Fabre, ento­
mologiste, professeur en Avignon. L'une des grandes ressour­
ces de la région était la garance, une plante herbacée fournissant
le célèbre rouge garance. Amateur de chimie, le professeur
Fabre est parvenu à en extraire le principe tinctorial, l'alizarine,
à la purifier, à la concentrer pour qu'elle se prête directement
à l 'impression des tissus. Comme le procédé est peu onéreux,
assez pratique, il s'associe avec le directeur d'une teinturerie
pour exploiter son procédé industriellement. Persuadé qu'il va
pouvoir enfin arrondir son maigre salaire de professeur de lycée
avec les revenus de l 'alizarine, le naturaliste repousse un poste
intéressant à Paris que lui propose Victor Duruy pour retrou­
ver sa Provence, et les insectes sur les pentes du Ventoux. Mais
une cruelle déception l'attend : « A peine l'usine en pleine
marche, une nouvelle se répand. . . La chimie vient d'obtenir
artificiellement le principe tinctorial de la garance ; par une pré­
paration de laboratoire, elle bouleverse de fond en comble
l'agriculture et l'industrie de ma région. Ayant quelque peu
taquiné moi-même le problème de l 'alizarine artificielle, j'en
savais assez long pour prévoir que, dans un avenir non éloigné,
le travail de la cornue remplacerait celui des champs. » [Fabre,
1925, p. 374 . ]
Alors que l e mauve de Perkin avait été découvert en passant,
la découverte des colorants à base d ' alizarine est prévue, pro­
grammée, fruit d'une longue recherche. Sont en concurrence
Perkin, à Londres, et à Berlin Carl Graebe ( 1 84 1 - 1927) travail-.
lam avec Carl Theodor Liebermann (1842-1914) dans un Ins­
titut, qui deviendra peu après le fameux Technische
Hochschule, pour le compte de la Badische Anilin und Soda
Fabrik (BASF) Uoseph Beer, 1959).
/. '(:xpansion industn.'e/le 237

Le point de départ de la synthèse de 1 'alizarine est un autre


produit de la distillation des goudrons de houille, l'anthracène,
rnais les opérations sont beaucoup plus compliquées que pour
1 'aniline.

SCHÉMA RÉSUMANT
LE PROCESSUS DE SYNTHÈSE DE L'ALIZARINE

Anthracène + bichromate (oxydation)


Anthraquinone + acide sulfurique (sulfonation)
Anthraquinonemonosulfonate + soude (fusion alcaline)
Dioxyanthraquinone ou ALIZARINE

Le processus d'ensemble, conçu par Graebe et Liebermann,


n'a pu devenir commercial que grâce à l'emploi de l'acide sul­
furique fumant qui abaisse le prix. Cette idée vient de Hein­
rich Caro, revenu au pays à la fin des années 1860, pour
rejoindre la BASF. Le 25 juin 1869, Caro, Graebe et Lieber­
mann déposent un brevet en Angleterre pour la synthèse de
1 'alizarine. Le 26 juin, Perkin déposait lui aussi son brevet. Un
jour de retard qui précipite la chute des colorants britanniques
et 1 'ascension vertigineuse de 1 'Allemagne. Les entreprises alle­
mandes développent immédiatement la production, abaissent
les prix et conquièrent la plupart des marchés.
Sur la synthèse de l'alizarine, la BASF bâtit un empire tan­
dis que s'écroulent les industries traditionnelles de teintures
végétales. Le gouvernement français a essayé de protéger les cul­
tivateurs et entrepreneurs du Languedoc et de Provence par des
barrières douanières et le marché captif de l'armée. Principal
effet de cette mesure : en 1914, les soldats français marchèrent
au front, bien visibles de loin, dans de splendides uniformes
aux pantalons garance.

L'indigo et la recherche industrielle

La ruine des teintures végétales, qui nous paraît aujourd'hui


inéluctable, n'en a pas moins coûté de très gros efforts et de
lourds investissements. Avec l 'indigo artificiel commence ce
238 Histoire de la chimie

qu'on appellera au xx· siècle la Big Science [Meyer-Thurow,


1982). Cette synthèse est, en effet, si compliquée qu'il fallut
trente ans de recherches assidues pour parvenir à un produit
commercial . Seules des entreprises disposant d'un large mar­
ché et de gros bénéfices ont pu entrer dans la course à l'indigo.
L'investissement financier était si considérable qu'elles couraient
un risque de faillite en cas d'échec. Aussi l'aventure de l'indigo
a-t-elle favorisé la formation des cartels.
L' indigo implique une deuxième innovation dans la prati­
que des chimistes : la « synthèse programmée ». Finie la tech­
nologie livrée aux caprices de l ' invention. On entre dans une
ère de recherche et développement. Adolph von Baeyer
(1835-1917) est le héros de cette aventure où se joignent l'Uni­
versité et l'industrie. Ancien élève de Kekule, il prend la chaire
de Liebig à Munich en 1875. Là, il dirige un laboratoire qui
forme environ cinq cents étudiants par semestre, et publie des
centaines d'articles. Baeyer entreprend les premiers travaux sur
l 'indigo dès la découverte de la structure du benzène, en 1865.
En 1880, il fait une première synthèse à l'aide d'un dérivé de
l'acide cinamique. Aussitôt, le procédé est acheté par la BASF
et par Hochst, qui s'engagent à financer la suite des recherches
et à se partager les bénéfices. Cent cinquante-deux brevets sont
déposés sur la synthèse de l 'indigo à partir de l'acide cinami­
que, et l 'indigo n'est obtenu qu'en petite quantité. En 1882,
Baeyer avance un autre procédé à base d'ortho-nitro-toluène,
aussitôt essayé par BASF et Hochst. Mais il consomme tellement
de toluène qu'il faudrait augmenter la distillation des goudrons
de houille et donc produire du benzène et du naphtalène en
excès par rapport aux besoins des autres industries. Les recher­
ches, poursuivies sans relâche, débouchent enfin dans les années
1890 sur une production industrielle. Celle-ci met en œuvre
plusieurs procédés complexes qui permettent d'utiliser le naph­
talène et d'obtenir de l'anhydride phtalique en l 'oxydant avec
de l 'acide sulfurique concentré. L'indigo synthétique est com­
mercialisé par la BASF en 1897, mais les recherches continuent
et un nouveau procédé de Heumannn et Pfleger, beaucoup plus
rentable, est exploité par Hochst à partir de 1904. Victoire de
l 'Allemagne sur deux fronts, académique et commercial :
Baeyer reçoit le prix Nobel de chimie en 1905, et en 1910 on
ne trouve plus d 'indigo naturel sur le marché européen.
Car les colorants à base d'alizarine inaugurent non seulement
une « industrialisation de l ' invention » sous forme de recher-
/. 'expansion industrielle 239

l' hcs programmées avec des investissements lourds, mais aussi


u n e politique commerciale offensive. Les grandes entreprises
:dlemandes ne se contentent pas d 'exhiber leurs produits aux
expositions universelles, elles développent la publicité sous
f(Jrme d'échantillons, de brochures informant les consomma­
I curs sur les conditions de fabrication, les invitant à visiter les
usines. Production de masse, réduction des prix et stimulation
de la demande, telles sont les armes de la conquête des mar­
chés: A la veille de la guerre de 1914, l 'Allemagne produit
H) % des colorants au niveau mondial et la France, qui avait
pourtant honorablement démarré dans l 'ère des colorants
synthétiques, n'en produit plus que 2 % .
Le déséquilibre se répercute bien au-delà du marché des colo­
rants. D 'abord, les synthèses organiques, consommatrices
d'acide sulfurique et de goudrons de houille, relancent les
industries lourdes et les obligent à se perfectionner. L' Allema­
gne, équipée en soudières Solvay, n'a pas hésité à investir dans
les recherches sur la production électrolytique de soude. Le pro­
cédé mis au point en 1886 par la firme Matthes et Weber de
Duisbourg a été l'origine du développement d'une puissante
électrochimie en Allemagne. De plus, la politique d 'innova­
tion mise en œuvre pour la synthèse de 1 ' indigo se traduit par
une nouvelle organisation de la recherche. Déjà avantagées par
des liens de coopération entre l'Université et l'industrie, cer­
taines firmes allemandes développent une recherche intégrée à
l'industrie, avec des chimistes employés à plein temps, bien
payés, intéressés aux bénéfices de la firme, des laboratoires de
recherche dans l 'entreprise, diversifiés pour permettre la recher­
che sur plusieurs procédés, et des essais systématiques. Grâce
à cette organisation, les entreprises qui ont conquis le marché
des colorants synthétiques ont aussi gagné sur le terrain des nou­
veaux produits photographiques et pharmaceutiques.
L'exemple le plus spectaculaire en ce domaine est l'entreprise
Bayer. Lorsqu'elle est officiellement fondée en 1863 sous le nom
Friedrich Bayer and Co. , elle fabrique à Barmen un peu de
fuchsine et quelques colorants à base d'aniline. A partir de
1872, Bayer déménage à Eberfeld et se lance dans la fabrica­
tion d'alizarine à grande échelle. Menacée par la chute des prix,
l'entreprise embauche Carl Duisberg en 1884, un chimiste déjà
employé chez AGFA, et crée une section recherche dans l'usine.
Une décision capitale pour l'avenir de l 'entreprise mais aussi
de 1 ' industrie chimique. Au début, le laboratoire se compose
240 Histoire de la chimie

simplement de quelques paillasses séparées par des boxes où


sept à huit chimistes font encore essentiellement des contrôles
de routine. Mais en 1889, Duisberg oriente tout le laboratoire
vers la recherche. Une douzaine de chimistes chercheurs à plein
temps mènent de front plusieurs sujets. En 1900, le fondateur
du laboratoire entre au comité de direction et fait diversifier les
laboratoires de recherche : 144 chimistes travaillent alors chez
Bayer.
Un des effets les plus spectaculaires de l 'injection de cher­
cheurs dans l'entreprise est la réorientation de la production vers
la pharmacie. Le succès des hygiénistes dans la seconde moitié
du xrx· siècle augmente la demande en produits antiseptiques.
Comme ce sont, pour la plupart, des dérivés de la famille des
phénols, ils ne sont pas tout à fait étrangers aux produits des
usines de colorants. Au milieu du xrx· siècle, l'Angleterre sem­
blait à la pointe de l 'industrie pharmaceutique puisqu'elle fut
la première à utiliser le chloroforme, en 1847, et le phénol
comme antiseptique en chirurgie, dès 1867, avec Lister. Mais
dans les années 1880, Bayer investit la place : Duisberg, lais­
sant 1 'indigo à BASF et Hochst, se spécialise dans 1' étude systé­
matique des propriétés antipyrétiques des intermédiaires des
colorants. En 1888, Bayer commercialise la phénacétine, et en
1898, met sur le marché un médicament de bon rapport, l'acide
acétylsalicylique, la bonne vieille aspirine. Certes, le laboratoire
de Duisberg n'a pas réussi aussi bien dans tous les domaines :
aucun résultat des recherches sur la synthèse du caoutchouc, sur
les matériaux photographiques, mais même en tenant compte
de ces échecs, la recherche industrielle a permis à Bayer d'occu­
per le terrain et de barrer la route à la création de nouvelles
firmes.
En gagnant la bataille des colorants synthétiques, l' Allema­
gne assure son avenir dans tous les domaines de l'industrie chi­
mique. Quand s'ouvre le xx• siècle, la France et l'Angleterre
sont déjà écrasées, humiliées devant 1 'étalage de la puissance
allemande à l'Exposition universelle de Paris en 1900.
25

La course aux matériaux

Si l'on voulait, comme on le fit jadis pour l'âge de la pierre,


1 ' âgedu bronze ou 1' âge du fer, caractériser ce siècle par réfé­
rence au type de matériau dominant l'univers technique, on
serait bien embarrassé. Plusieurs candidats se présentent aus­
sitôt : caoutchouc, plastiques, métaux légers et alliages métal­
liques, matériaux composites, céramiques, silicium. Une jungle
de matériaux divers, voilà notre époque.
La recherche de matériaux nouveaux n'est certes pas nouvelle,
mais elle est particulièrement développée en ce siècle, marqué
par deux guerres mondiales, sans compter la guerre froide, qui
ont stimulé la recherche de produits de remplacement, et de
systèmes de défense de plus en plus sophistiqués. De plus, des
industries nouvelles comme l'automobile, l'aviation, l'aérospa­
tiale et l'électronique ont suscité un appel à des matériaux spé­
cifiques répondant à des fonctions bien déterminées, grâce à des
propriétés comme la légèreté, la résistance aux pressions et aux
températures élevées, les conductibilités électrique et magné­
tique, telle ou telle propriété de surface, etc. D'où une logi-·
que nouvelle de la production : étant donné une fonction ou
une performance à remplir, trouver le matériau qui présente les
propriétés correspondantes. C'est dire qu'il n'y a pas au départ
un matériau donné avec lequel on peut éventuellement fabri­
quer tel ou tel produit. La définition du produit précède dans
bien des cas la conception du matériau.
Cette logique de recherche et de développement dans le
domaine des matériaux transforme profondément le profil de
la chimie dans l'industrie. Tout en conservant des secteurs
industriels à pan entière, elle est de plus en plus appelée à servir
242 Histoire de la chimie

d'autres industries, à s 'intégrer dans d'autres secteurs comme


les transports, 1' électronique.
Ces nouvelles tendances sont l 'aboutissement d'une longue
histoire, dont nous évoquerons seulement quelques épisodes
- l'aluminium, le caoutchouc, les plastiques et les matériaux
composites - mettant en relief certaines des contraintes qui ont
présidé à l 'installation de la politique de recherche actuelle.

Aluminium

Dire d'un matériau qu'il est « nouveau 1> ne signifie pas for­
cément inconnu dans la nature ou dans le laboratoire du chi­
miste. Le matériau nouveau peut être connu et identifié depuis
longtemps, sans pour autant marquer le paysage industriel 1 •
Tel est le cas de l'aluminium. Bien que cet élément soit très
répandu dans la nature, il n'entre dans l'industrie qu'au xx·
siècle. Parce que l 'aluminium se présente toujours étroitement
combiné à l'oxygène, il a fallu user de puissants moyens pour
le séparer. Ainsi le destin de l'aluminium est-il lié à l'électricité.
L'électrolyse utilisée après la découverte de la pile de Volta
n'a pas suffi pour l'isoler, malgré les efforts répétés de Humphry
Davy et de Christian Oersted. C'est Friedrich Wohler qui y par­
vient en 1827, par l'action du potassium sur le chlorure d'alu­
minium anhydre (AlCb). Mais passer de l 'expérience de
laboratoire à l'usine est une autre affaire, qui exigera plus d'un
demi-siècle d'essais et d'effortS. En 1854, le chimiste français
Henri Sainte-Claire Deville (1818-188.1) met au point, dans son
laboratoire de l ' École normale supérieure, un procédé de fabri­
cation : le potassium est remplacé par du sodium, moins cher,
et l ' AlCh par un sel double plus aisément séparable (NaCl-

1 . Dans le domaine des produits, la nouveauté est tout aussi relative


comme le montre l'exemple suivant. Depuis 1874, les chimistes connaissaient
le dichlorodiphényltrichloréthane, obtenu par le chimiste allemand O. Zeid­
ler. Lorsque, en 1939, Paul Muller, un chimiste de la firme Geigy à Bâle,
qui recherchait depuis une vingtaine d'années un insecticide performant et
stable, découvre qu'il présente des propriétés insecticides intéressantes, le
DDT est véritablement un produit nouveau qui s'inscrit aussitôt dans l'his­
toire humaine puisqu'il a permis d'enrayer une épidémie de typhus qui déci­
mait l'armée américaine à Naples en 1943. Pour cette découverte, Muller a
reçu le prix Nobel de médecine en 1948.
1. 'apansion industrielle 243

A ICb). Pour obtenir l 'alumine nécessaire à la préparation du


• l dorure d'aluminium, Sainte-Claire Deville traite la bauxite
.rvtT du carbonate de soude, en utilisant les techniques de haute
rnnpérature. C'est dans le Gard, non loin des gisements de
bauxite et tout près d'une soudière Leblanc, que la Compagnie
des produits chimiques d'Alais, fondée en 1855 par Henri
Merle, produit pour la première fois de l 'aluminium.
Voici une nouveauté qui tombe bien, juste au moment où
,·ouvre à Paris une exposition universelle. Dans la Rotonde du
panorama de l'Exposition universelle, auprès des Sèvres, des
( ;obelins et des diamants de la couronne, brille de mille feux
un service de table somptueux, de cent couverts, commandé par
l 'empereur à la maison Christofle. Est-il d'or ou d 'argent mas­
,jf ? Non point, ce symbole de richesse et de luxe étalé sur la
r able impériale est d'un métal ordinaire simplement recouven
d ' une fine couche d 'aluminium par électrolyse. Ce procédé,
nommé galvanoplastie en hommage à l'Italien Luigi Galvani,
a été conçu grâce à la pile de Volta et mis au point en 1838
par Moritz Hermann vonjacobi, qui obtient ainsi l ' empreinte
exacte des dessins gravés sur cuivre. Deux brevets déposés en
1840 et 1841 ont été achetés par la maison Christofle, qui espère
ainsi révolutionner l'orfèvrerie. L'empereur et son entourage,
saisissant toute occasion de calmer l'ardeur révolutionnaire, exal­
tent alors la chimie qui supprime les inégalités de classe et de
richesse. « Désormais, et ceci est capital, écrit Charles P. Magne
Jans L 'Illustration, le 17 novembre 1855 (p. 331), les belles for­
mes, les riches modèles, les services finement ciselés, les milieux
de table, les candélabres, les coupes et les assiettes montées tels
que les concevait le génie du statuaire et de l' ornementiste,
pourront s'exécuter à des prix abordables pour les fonunes
modestes et figurer ailleurs que sur les dressoirs millionnaires. •
Après les fastes de l 'Exposition universelle, le quotidien est
moins souriant. Fonement encouragé par l 'empereur, l'alumi­
nium semblait promis à un brillant avenir. Mais les acheteurs
ne se bousculent pas. Le procédé trop coûteux fait de l 'alumi­
nium un métal précieux. Il faut attendre trente ans encore, et
une autre Exposition à Paris, en 1881, qui présentera l'électri­
cité à un prix abordable. C'est seulement quand la dynamo a
remplacé la pile et quand on a su transponer l'énergie électri­
que à distance qu'a pu démarrer l 'électrochimie industrielle.
Deux jeunes gens, l ' un américain, Charles Martin Hall
(1863-1924), l'autre français, Paul Héroult (1863-1914), dépo-
.
244 Histoire de la chtmie

sent un brevet sur un procédé de fabrication par électrolyse. Le


procédé imaginé par Héroult est ainsi décrit dans le brevet qu'il
dépose le 23 avril 1886 sous le titre Procédé électrolytique pour
la fabrication de l'aluminium :
« [Il] consiste à placer l'alumine en dissolution dans un bain

de cryolithe en fusion d'une pan au moyen d'une électrode en


contact avec le creuset en charbon aggloméré qui contient la
cryolithe, d 'autre pan au moyen d'une autre électrode en char­
bon aggloméré comme la première plongeant dans le bain.
Cette combinaison produit la décomposition de l'alumine, en
employant un courant de faible tension. L'oxygène se rend à
1 ' anode qui brûle à ce contact ; 1' aluminium se dépose sur les
parois du creuset qui constitue la cathode et se précipite en culot
dans le fond de ce creuset. Le bain reste constant et ressen indé­
finiment s'il est alimenté en alumine. L'électrode positive, c'est
à dire l'anode, est à remplacer après combustion, mais cette
combustion empêche la polarisation et assure par cela même la
constance dans l'énergie et dans l'action du courant 2 • »
Aussitôt après avoir déposé son brevet, Héroult cherche, par
l ' intermédiaire de Louis Merle, fils du directeur Henri Merle,
à convaincre la Compagnie des produits chimiques d'Alais (sur
le point d'être rebaptisée A.R. Pechiney et Cie). Premier échec.
Deuxième échec auprès de la banque Rothschild, qui préfère
investir dans un procédé concurrent inventé par Adolphe Minet.
Finalement, en décembre 1887, Héroult donne licence de son
procédé à la Société métallurgique, installée près d'une chute
du Rhin à Neuhausen, avant d'équiper une usine à Froges dans
l'Isère. Pendant ce temps, Charles Hall, qui a déposé son bre­
vet en 1889, s'associe à la Pittsburgh Reduction Cy qui devient
par la suite Aluminium Company of America (Alcoa). La com­
pagnie Pechiney, restée en arrière, est obligée d'arrêter la pro­
duction d'aluminium à Salindres. Mais en 1897, grâce à un site,
la vallée de la Maurienne offrant un énorme potentiel hydroé­
lectrique et des facilités de communication par chemin de fer,
Pechiney rentre dans la course en produisant de l'aluminium
avec le procédé Hall. A la première usine, Calypso, d'autres
vont s'adjoindre jusqu'à transformer cette vallée peuplée de
paysans et d'éleveurs en un grand axe industriel où afflue la·
main-d'œuvre saisonnière l'été, quand l'eau court en abon-

2. Voir Paul MOREL (1991]. La cryolithe est composée de fluorures d'alu­


minium AIF3, et de sodium 3NaF.
/. 'r:xpansion industrielle 24)

dance. A la fin du siècle, on produit mondialement à peu près


1111 million de tonnes d 'aluminium par électrolyse et le prix de
revient passe de 87,)0 francs/kilo en 1886 à 3,9) francs en 1895
1 A ftalion, 1988, p. 69-7 1]. La production est telle qu'au début
du XX' siècle les cours s'effondrent --"-- tombant de 4 francs en
1 908 à 1 , ) 0 franc/kilo. D'où la recherche permanente de per­
fectionnements techniques. Augmentation de la taille et de la
puissance des cuves, utilisation de fondants, procédés industriels
de raffinage, ces améliorations vont permettre aux alliages légers
de se répandre dans la vie quotidienne et de répondre à la mon­
rée en puissance de l 'aviation.
Avec 1' électrochimie marche généralement 1 ' électrothermie.
Héroult n'a pas seulement conçu le moyen d 'utiliser l'électri­
cité pour dissocier des sels par électrolyse et obtenir de l'alu­
minium, il a également conçu en 1887 un four utilisant
l' électricité pour chauffer à haute température. Henri Moissan
et le Canadien T.L. Wilson exploitent le four électrique pour
produire du carbure de calcium en quantité industrielle. Or,
c'est un corps très intéressant au début du siècle, car il permet
par réaction: sur l'eau d'obtenir de l'acétylène, principale
matière première des industries de chimie organique et source
d'éclairage pour les lampes de mineurs et les phares de
véhicules.
L'électrochimie et l 'électrométallurgie ont créé un style
d 'industrie avec un type de recherche original [Morsel, 199 1 ] .
Les multiples améliorations dans le procédé d'électrolyse qui ont
permis d 'abaisser le _prix de l 'aluminium sont le fait des ingé­
nieurs de cuve, des hommes de terrain qui ont eu à résoudre
des problèmes pratiques où s'entrecroisent les disciplines, élec­
tricité, métallurgie, chimie . . . En ce domaine, les recherches ne
pouvaient se faire qu'en grandeur réelle sur les cuves de pro­
duction. Aussi chaque usine avait-elle « son jardin secret », une
ou deux cuves pour l 'essai de divers perfectionnements qui
n'étaient pas forcément communiqués aux autres établisse­
ments . . . Dans les années vingt, à la suite d'une crise de l'alu­
minium, et de la connexion des usines sur un réseau général
d 'alimentation électrique, de nouveaux problèmes techniques
se posent. Alors on crée peu à peu, en plus du service de recher­
ches de fabrication principalement voué au secteur de l'élec­
trolyse, un service d 'études et de recherches, qui transforme
profondément le profil du développement : l 'information cir-
246 Histoire de la chimie

cule mieux entre les firmes et la recherche s'étend aux perfec­


tionnements à plus long terme [Leroux-Calas, 199 1 ] .
Mais l' institutionnalisation d'un laboratoire de recherche,
hors atelier, entraîne une concurrence dans le personnel de
l'entreprise entre les « hommes de cuve », ouvriers et ingénieurs
de fabrication, ou électrolyciens, et les ingénieurs de recherche
un peu à l'écart et vaguement méprisés. Cette relation hiérar­
chique va se renverser dans la seconde moitié du xx• siècle.
D 'abord la diversification des procédés de fabrication conduit
à faire appel à des spécialistes extérieurs, notamment à l'Uni­
versité et au CNRS en France. Enfin, dans les années soixante­
dix, 1 'introduction du microprocesseur pour le contrôle des opé­
rations vient modifier complètement l'organisation du travail.
On passe à une recherche lourde, très pointue, avec un lieu pro­
pre et des chercheurs hautement spécialisés. Fini le temps du
bricolage sur la cuve et de la toute-puissance des ingénieurs de
fabrication. Les usines produisent, les laboratoires cherchent.
Du coup, l'aluminium, produit désormais grâce à l'améliora­
tion des procédés d'affinage, au contrôle des impuretés, aux
efforts d'allégement, à la conception assistée par ordinateur,
peut être considéré comme un nouveau matériau , si l'on se
réfère au critère économique du taux de croissance supérieur au
taux de croissance général des pays industrialisés [ Cohendet,
Ledoux, Zuscovitch , 1987, p. 14-15]. Mais quelles que soient
les définitions retenues, l'histoire de l'aluminium invite à rela­
tiviser le concept de nouveau matériau.

Chimie de guerre

22 avril 1 9 1 5 : panique et déroute dans les premiers rangs


des troupes françaises et anglaises asphyxiées par des nuages
d'un gaz suffocant, qu'on nomme depuis « ypérite » en sou­
venir de ce champ de bataille aux environs d'Ypres. Ainsi com­
mence la guerre chimique. Au mépris des conventions de La
Haye, les poisons déferlent sur le front sous forme de gaz ou
d'obus au phosphore blanc. Même si l'efficacité réelle des gaz
de combat est douteuse, car ils sont souvent dispersés par la
brise ou refoulent vers les troupes qui les envoient, l'effet
psychologique est décisif. L'événement provoque chez les alliés
une prise de conscience : la chimie est une arme, maîtresse du
champ de bataille. La France découvre sa faiblesse dans le
1. 'expansion industrielle 247

domaine de la chimie industrielle, sa dépendance à l'égard de


l'étranger. Un rappon de 1 917 attribue cette cruelle dépendance
au manque de prestige social de la chimie et souligne que � le
recrutement des chimistes se fait chez nous presque exclusive­
ment parmi les classes modestes, laborieuses mais pauvres •
! Grandmougin, 1917, p. 59].
Mais la guerre change radicalement la situation. Elle fait
découvrir la nécessité d'une alliance entre les chimistes et le
pouvoir. Dans tous les pays, la recherche de guerre se fait dans
l ' urgence, sans souci d'optimisation, dans le secret, sans publi­
rations, par des équipes multidisciplinaires. Car la guerre des
gaz se caractérise par la réciprocité de l 'offensive et de la défen­
sive : les recherches sur la fabrication des gaz chlorés - ypé­
rite et phosgène - sont inséparables des recherches sur la
protection - masques, tampons , cagoules, respirateurs, sans
parler des recherches psychologiques sur le moral des troupes.
En France, c'est le mathématicien Paul Painlevé, nommé minis­
tre de l' Instruction publique et d es Inventions en octobre 1915,
qui organise la mobilisation scientifique avec Charles Mourreu
comme responsable de la chimie 3 . En Angleterre, est créé fin
1 9 1 6 un ministère de la Recherche scientifique qui s'efforce de
pallier les manques de nourriture et de colorants. En Allema­
gne, Fritz Haber est l'homme providentiel : son procédé fournit
4 ) % de 1 'acide nitrique nécessaire à la fabrication des explo­
sifs et, en plus, Haber prend les choses en main et crée un orga­
nisme de recherche de guerre avec six groupes de travail, dont
un de chimie, formés à parité de civils et de militaires.
Telle est donc la première conséquence de la guerre de 1914
sur l 'industrie chimique. Elle .n 'est _plus livrée aux aléas du
laisser-faire et devient une affaue d'Etat. Ainsi s'instaure une
politique scientifique, sous contrôle gouvernemental, qui per­
dure après la guerre. Dans chaque pays belligérant, les pouvoirs
publics interviennent directement sur la production.
De plus, la guerre entraînant la dislocation des circuits corn-

3 . Les effets de la mobilisation chimiq ue sont particulièrement marqués


dans l'évolution de la Société chimique des usines du Rhône. C'était, avant­
guerre, une moyenne entreprise dont la principale activité était la produc­
tion de lance-parfum pour les carnavals brésiliens. Pendant la guerre elle se
reconvertit à la fabrication en grand de phénol, de chlore puis d'ypérite pour
l'armée française. De la chimie ludique à la chimie guerrière, cette évolu­
tion correspond aussi à une industrialisation accélérée pour réaliser une pro­
duction de masse [Cayez, 1988, p. 65·74].
248 Histoire de la chimie

merciaux, tous les pays industrialisés poussent leurs industries


chimiques afin d'assurer un approvisionnement autonome.
D'où une deuxième conséquence de la guerre, ou plutôt du
retour à la paix : la surproduction. Partout les entreprises se
trouvent avec des excédents : surplus d'engrais du fait de la
reconversion civile des usines d'explosifs ; surplus de colorants
- 284 000 tonnes sont produites en 1924, alors que la consom­
mation ne dépasse pas 154 000 tonnes. La dépression se mani­
feste dès 192 1 . En Grande-Bretagne, et dans tous les pays
européens, le secteur chimique demeure dans un état chaoti­
que pendant les années vingt. Pour faire face à cette situation
incertaine et fragile, les pouvoirs publics poussent à la concen­
tration. Ainsi en Allemagne les entreprises de colorants asso­
ciées dès 1916 fusionnent en 1925 pour former l'IG Farben,
premier producteur chimique mondial. En Angleterre, en 1926,
plusieurs compagnies fusionnent au sein de Imperial Chemi­
cal Industry (ICI). En France, la Société chimique des usines du
Rhône, centrée sur Lyon, fusionne avec la société Wittmann et
Poulenc jeune;., installée à Paris en 1928.
Même aux Etats-Unis, où le gouvernement fédéral est moins
interventionniste, la guerre contribue à bâtir de grands empi­
r:es, notamment Du Pont. Dès avant l 'entrée en guerre des
Etats-Unis en 1917, l 'industrie chimique mobilisée collaborait
à l'effort de guerre par l 'intermédiaire d'une commission con­
sultative créée par le gouvernement fédéral pour fournir des
explosifs aux alliés. C'est alors qu'on exploita le fameux pro­
cédé Weizmann pour obtenir l'acétone si nécessaire à la fabri­
cation des explosifs et aux enduits pour les avions 4 . Les
entreprises américaines, qui avaient déjà opéré une remarqua­
ble montée en puissance de 1880 à 1914, grâce au développe­
ment économique du pays, prospèrent pendant la guerre et
profitent d'une protection des tarifs décidée par le Congrès en
septembre 1916 pour diversifier leurs productions, en particu­
lier celle des colorants, jusqu'ici importés d'Allemagne. Ainsi
l 'industrie américaine est-elle le véritable - le seul peut-être
- vainqueur de cette guerre.

4. Le procédé de Chaïm Weizmann (1874-1952) consistant à faire fermen­


ter du maïs avec un micro-organisme Baczllus Clostridium Acetobutylicum
pour fabriquer du butanol et de l ' acétone, a permis à son auteur de gagner
des sympathies dans le gouvernement anglais et de faire pression pour que
lord Balfour signe une déclaration sur la Palestine. Ainsi la chimie de guerre
a-t-elle un autre impact, indirect, sur l 'histoire mondiale du xx• siècle.
1. ·�·x;Jansion industrielle 249

Avant de modifier le paysage de la chimie pour cause d'excé­


dcms, la Première Guerre mondiale a secoué l 'industrie chimi­
t j l H.: à cause de la pénurie. D 'où, troisième conséquence de la
����erre, la recherche des produits de remplacement. Qu'il
.� · agisse
de succédanés de beurre, de sucre, de lait, de café et
de raut produit de base, les chimistes sont requis. Si le terme
:d lcmand ersatz est entré dans la langue française, c'est que les
A llemands sont passés maîtres en ce domaine. Les premiers, ils
parviennent à produire de l'essence synthétique 5 et surtout, un
produit promis à un plus brillant avenir : le caoutchouc
synthétique.

Le caoutchouc

Le caoutchouc n'était pas à proprement parler un matériau


nouveau en 1916 [Le Bras, 1969]. Déjà connu des Mayas, puis
rapporté en Euroge par La Condamine lors de son expédition
au voisinage de l 'Equateur au XVIII' siècle, étudié par Hérissant
ct Macquer, le caoutchouc d 'hévéa resta une curiosité tant qu'il
n'eut d 'autre usage que d ' effacer les fautes sur le papier. Il
entre dans l 'industrie au XIX' siècle quand l'Irlandais Macintosh
l' utilise pour imperméabiliser les tissus à partir de 1823. Et il
devient un matériau vraiment intéressant grâce à l 'Américain
Charles Goodyear ( 1 800-1860), qui invente le procédé de vul­
canisation : par addition de soufre et chauffage au-dessus du
point de fusion, on obtient un caoutchouc élastique et résis­ !
tant aux variations de température. Cela permet de multiples
usages du caoutchouc, mais pas encore une production à grande
échelle.
En 1845, un certain Robert William Thomson avait déposé
en plusieurs pays un brevet pour une invention consistant à
exploiter les propriétés d'un matelas d'air dans une enveloppe
de caoutchouc élastique. Un brevet sans avenir, semblait-il. Mais
quand vient la vogue de la « petite reine », la bicyclette, et,
quelques années plus tard, de l'automobile, tout change. Dans
les années 1890, John Boy Dunlop (1840- 192 1), vétérinaire
irlandais, réinvente le pneumatique pour en garnir la bicyclette

5. L'essence synthétique était fabriquée dans une usine expérimentale grâce


à un brevet sur l'hydrogénation du charbon finement pulvérisé déposé par
Friedrich Bergius, qui recevra le prix Nobel de chimie avec Carl Bosch en
1932.
250 Histoire de la chimie

de son fils, dit la légende. Peu après, Édouard Michelin


(1859-1940) fait breveter le premier pneumatique démontable
pour voitures automobiles et se lance dans la fabrication en
grand. Avec le développement des transports, commence la
grande aventure du caoutchouc. La consommation passe de
8 000 tonnes en 1870, à 94 000 en 1910, et plus d'un million
de tonnes en 1936.
Vu l 'augmentation de la demande, l 'Amazonie, avec ses
grandes forêts d'hévéas, devient une zone stratégique : certains
y font fortune, tandis que des populations misérables peinent
à la cueillette. Les Anglais n'ayant guère de colonies au Bré­
sil, un brillant sujet de Sa Majesté, H.A. Wickham, s'arrange
pour sortir clandestinement des graines d'hévéa, les faire ger­
mer à Kew Garden puis les acclimater à Ceylan et en Malaisie.
Les plantations d'hévéas du Sud-Est asiatique concurrencent vite
le Brésil. Dès 1914, la production de caoutchouc cultivé
l'emporte sur le caoutchouc sylvestre récolté en Amazonie.
Avec la guerre, entre en scène un troisième acteur : le caout­
chouc de synthèse [Blackley, 1983 , chap. 1 ] . La recherc�e en
ce domaine était intense au début des années dix : aux Etats­
Unis, deux groupes travaillaient sur la possibilité de fabriquer
du caoutchouc à partir de 2 , 3 diméthyl-1,3 butadiène. En
Europe, deux brevets simultanés sont déposés pour une subs­
tance synthétisée à partir d' isoprène, avec du sodium métal
comme catalyseur, l'un par Matthews et Strange en Angleterre,
l'autre par l'entreprise Bayer en Allemagne. En 1915, l'Alle­
magne, coupée de ses ressources par le blocus que lui impose
l 'Angleterre, met tout en œuvre pour synthétiser du caout­
chouc. Le premier caoutchouc synthétique, préparé par Bayer
à partir de diméthyl-butadiène, n'a guère survécu à la guerre
car ses propriétés étaient trop différentes de celles du caoutchouc
naturel et son prix trop élevé. De plus, l'Allemagne vaincue est
obligée de céder aux alliés tous ses brevets par l 'article 297 du
traité de Versailles.
Dans les années vingt, aux État-Unis, sont réalisées deux
avancées importantes. L'une, due à Ostromilislensky, consiste
à utiliser le butadiène comme monomère de départ ; la seconde,
due à Maximoff, est la mise au point de la réaction de poly­
mérisation par émulsion. Ce procédé, qui donne un polymère
en suspension dans une solution aqueuse sous forme de latex,
a un meilleur taux de polymérisation que la polymérisation en
masse, jusqu'ici utilisée, et permet surtout un meilleur contrôle
/. 'expansion industn'elle 251

d e la réaction. Aux États-Unis encore, en 193 1 , la Société Du


1 'ont fabrique un caoutchouc synthétique aux propriétés très
\pécifiques, le Néoprène, obtenu par la polymérisation du chlo­
wprène (2-chloro- 1,3 butadiène) ; et quelques années plus tard,
1 1 n e nouvelle famille de caoutchoucs synthétiques apparaît sur
k marché américain, produits par copolymérisation de buta­
diène et d'acrylonitrile, qui sont commercialisés sous des appel­
lations différentes [Perbunan, Ameripol] 6 •
Et pourtant, entre les deux guerres mondiales, l 'Allemagne
va gagner la bataille du caoutchouc en dominant ses concur­
rents de tous bords. Alors qu'aux États-Unis tous les efforts ten­
dent vers des produits de synthèse aux propriétés particulières
:1daptées à des usages spécifiques, en Allemagne la recherche
redémarre en 1926 avec un objectif : remplacer le caoutchouc
naturel. Ce programme est encouragé par Hitler qui, dès son
arrivée au pouvoir, a décidé une taxe sur l 'importation du
caoutchouc végétal afin de financer les recherches sur le caout­
chouc synthétique. Au salon de l'automobile à Berlin, en 1936,
IG Farben expose le Buna, fabriqué dans les usines de Saxe :
un nouveau genre de caoutchouc obtenu à partir de butadiène
par une réaction de polymérisation catalysée avec du sodium
métal. D'où le nom « Buna » qui rappelle le butadiène et le
sodium, natn'um en allemand. On peut faire varier les proprié­
tés de ce produit par copolymérisation. Deux variétés de Buna
sont commercialisées par les Allemands dans les années trente :
le « Buna N » (butadiène et acrylonitrile) a des usages très par­
riculiers et le « Buna S », obtenu par copolymérisation de
styrène et de butadiène, est un caoutchouc solide qui doit être
assoupli soit par chauffage soit par addition d 'huiles plastifian­
tes, et se prête pratiquement à tous les usages du caoutchouc
naturel. Deux produits qui font la puissance de l 'Allemagne.
En 1939, quand commence la Seconde Guerre mondiale, l'Alle­
magne synthétise 50 000 tonnes de caoutchouc. Les États-Unis
eux-mêmes font divers arrangements commerciaux avec l 'Alle­
magne pour se procurer le Buna S qu'ils ne produisent pas, et
même le Buna N quand une explosion survenue chez DuPont
en 1937 interrompt leur production de chloroprène. En 194 1 ,

6 . L'URSS se lance également dans l a synthèse d e caoutchouc, mais o n pos­


sède très peu d ' informations sur ce sujet. En 1932, elle synthétise un caout­
chouc à partir de butadiène appelé SK, et plus tard un caoutchouc préparé
à base de chloroprène dénommé Sovprène.
252 Hùtoire de la chimie

Jes États-Unis ne produisent que 4 1 000 tonnes de caoutchouc


synthétique pendant que 1 ' AlJemagne porte sa production à
120 000 tonnes.
La Seconde Guerre mondiale provoque aux É tats-Unis un
changement radical de politique en ce domaine. Les É tats-Unis
se trouvent coupés de toute source d' approvisionnement : les
importations d' Allemagne cessent dès septembre 1939 et, en
1942, les régions du Sud-Est asiatique où se trouvent les plan­
tations sont occupées par Je Japon. n n'y a pas Je choix : il faut,
comme les AlJemands, produire un caoutchouc polyvalent, un
ersatz de caoutchouc naturel. Le Buna S version américaine est
baptisé GR-S (Government-Rubber-Styrene) . La différence de
nom se justifie en partie parce que le produit américain diffère
légèrement de son rival allemand, grâce à une amélioration dans
le procédé de polymérisation par émulsion qui permet de con­
trôler Ja plasticité. Mais ce nom composé dit surtout que ce
caoutchouc de guerre est obtenu non seulement à partir de poly­
mères, mais aussi par v�,Ionté gouvernementale. Dès le 28 juin
1940, Je président des Etats-Unis a décrété le caoutchouc pro­
duit stratégique et critique. IJ a créé une société mixte, la Rub­
ber Reserve Company, formée d'induStries chimiques et de
compagnies pétrolières, chargée cl' organiser la production de
caoutchouc synthétique et de veiller à l'approvisionnement de
tous les produits de base.
En 1942, la situation paraît dramatique : sans nouvelle source
d'approvisionnement en caoutchouc naturel ou synthétique, les
réserves seront totalement épuisées à l'été 1943. Le 6 août 1942,
le président réunit une commission d'étude, Je Rubber Survey
Committee, et donne pleins pouvoirs à son directeur. Le résultat
est spectaculaire. La production passe de 4 000 tonnes en 1942
à 180 000 tonnes en 1943 et 700 000 en 1944. Grâce à une
étroite coopération entre Jes laboratoires d'entreprises et les uni­
versités, à des r�gles de communication de toutes informations
techniques, les Etats-Unis parviennent non seulement à résoudre
les problèmes pratiques dans la réaction de polymérisation par
émulsion, mais ils avancent aussi dans l 'investigation de ce
genre de réactions. Après-guerre, ces résultats sont publiés en .
partie seulement car Je caoutchouc reste un produit stratégique,
très sensible aux crises. La production remonte en 1951 à l'occa­
sion de la guerre de Corée, et en 1959, pendant la guerre froide,
elle dépasse les records de 1944 avec 1 1 30 000 tonnes. Les
grands vainqueurs de cette politique sont les firmes américai-
/. 't :xpansion industrielle 253

nes : Firestone, Goodyear et US Rubber produisent non seu­


l<'lnent sur le territoire américain, mais un peu panout dans le
rnonde. Cette victoire tient à ce que l 'industrie du caoutchouc
rxige tout un environnement technique autant qu'économique.
l Jne bonne infrastructure d'industries chimiques est nécessaire
pour les ingrédients qui font les diverses qualités de caout­
<houc : soufre, oxyde de zinc, carbon black . . . ainsi qu'une
infrastructure d 'industries textiles pour produire les divers tis­
sus auxquels le caoutchouc est fréquemment associé ; il faut,
en outre, de gros capitaux car les investissements nécessaires sont
lourds. Enfin et surtout, il faut des consommateurs, des auto­
mobiles avec quatre pneus.
C'est donc dans les situations extrêmes créées par deux guer­
res mondiales que les caoutchoucs de synthèse sont parvenus à
s ' imposer. Contrairement aux colorants, ils n'ont pas tout de
suite évincé le caoutchouc naturel. Entre les deux guerres, la
tendance était même à la surproduction de caoutchouc de
plantation, d'où une chute des cours et l 'instauration d'une
réglementation internationale en 1934 qui fixe un quota
d'exponation pour chaque pays producteur. De plus, les caout­
choucs synthétiques et naturels sont en fait des produits diffé­
rents. Les premiers, constitués de maillons isopréniques mis
bout à bout dans le même sens, forment une longue molécule
filiforme, tandis que les seconds forment un réseau qui part
dans tous les sens avec des chaînes latérales. C'est pourquoi,
pendant longtemps, ils n'ont pas pu vraiment remplacer le pro­
duit naturel resté maître du marché. En 1950, le caoutchouc
de plantation représentait encore 7 5 % de la consommation
[Reuben, M.L. Burstall, 1973, p. 27]. Les caoutchoucs de
synthèse sont surtout recherchés en petites quantités parce
qu'adaptés à des usages spécifiques : les élastomères minéraux
pour résister à de très hautes températures ; les élastomères
hydrogels pour usages biomédicaux, comme les lentilles sou­
ples de contact; par exemple. En 1956, la mise au point de deux
procédés aux Etats-Unis pour fabriquer des polyisoprènes sté­
réospécifiques a pu faire croire un instant qu'un programme de
développement de ces « caoutchoucs synthétiques naturels »
allait condamner, à terme, les plantations du Sud-Est asiatique.
Mais ces prévisions furent vite démenties. Plusieurs facteurs
jouent en faveur du caoutchouc naturel : la hausse des prix du
pétrole et des produits dérivés ; le fait que l'hévéa, contraire­
ment au pétrole, est une ressource renouvelable et qu'il pol-
254 Histoire de la chimie

lue peu l'environnement. Ces divers facteurs conjugués peuvent


assurer encore de beaux jours aux plantations d'hévéas.

Les plastiques

les plastiques, en revanche, sont l'exemple du triomphe d'un


produit de substitution. Aujourd'hui, ils nous apparaissent
comme une classe de matériaux presque naturels à force de
familiarité. Ils ont même produit une esthétique propre, asso­
ciée aux années cinquante. Il en était tout autrement en 1909,
quand leo Hendrik Baekeland (1863-1944), chimiste belge
devenu américain, utilisa pour la première fois le substantif
« plastiques ». Ce terme désignait alors une classe de produits

plus large qu'aujourd'hui, incluant non seulement les résines


mais aussi les élastomères comme le caoutchouc et les fibres
synthétiques [Vène, 1976 ; Cité des sciences et de l'industrie,
1986]. la principale caractéristique de ces premières matières,
dites plastiques, est qu'elles furent conçues comme des ersatz,
des produits de remplacement de substances naturelles trop rares
ou trop coûteuses.
la première matière plastique fabriquée répondait à la recher­
che d'un susbtitut de l 'ivoire pour fabriquer les boules de bil­
lard. Un concours promettait 1 0 000 dollars, à l'inventeur de ce
matériau. C'est un petit imprimeur de l'Etat de New York,
].W. Hyatt, qui a trouvé la solution en 1869 après six années
de recherche : le celluloïd. A partir de la cellulose, qu'on trouve
en abondance dans le bois et le coton, traitée �vec un mélange
sulfonitrique, on obtient des nitrocelluloses jusque-là exploi­
tées pour les explosifs. On ajoute un autre produit naturel bien
connu, le camphre extrait du camphrier, en présence d'un sol­
vant bien connu, l 'alcool, et on obtient une substance plasti­
que. Relativement élastique à froid, elle peut être soufflée,
étirée, soudée à chaud. Balles, cols durs, barettes . . . , le cellu­
loïd trouve rapidement quantité de débouchés industriels en
prenant la place de l'ivoire, de l'écaille et de la corne.
la bakélite, préparée en 1907 par Baekeland à partir du phé­
nol et du formol, est d'un autre genre. Elle durcit sous l'effet
de la chaleur, au lieu de devenir plastique comme le celluloïd.
Après les thermoplastiques, elle inaugure la filière des thermo­
durcissables. Elle ne part plus de matériaux naturels, mais de
sous-produits de 1 'industrie ; le phénol s'extrait des goudrons
1. 'expansion industrielle 255

de houille et le formol est préparé à partir des gaz de fours à


roke. Depuis 1891, on tentait, en faisant réagir phénol et for­
maldéhyde, d'obtenir des résines remplaçant la gomme-résine
naturelle. Mais c'est seulement en 1907 que Baekeland parvient
:1 maîtriser le pH, les doses respectives de phénol et de for­
maldéhyde et la température, et fabrique la première résine
entièrement synthétique, la bakélite. La General Bakelite Cor­
poration créée en 1909 produit les moules d'une foule d'objets
familiers des années vingt et trente, en particulier les premiers
postes de radio.
Bien qu'elle ait délaissé les traditions artisanales pour de
modernes industries, la chimie, avec les polymères, semble alors
renouer avec son passé de savoir empirique. En effet, les poly­
mères sont des objets techniques avant d'être objets de savoir.
Au début du siècle, les polymères étaient considérés comme des
produits indésirables : sirops impossibles à cristalliser ou soli­
des impossibles à fondre, ils gênaient les chimistes de labora­
toire qui se contentaient de les mentionner en notes comme
« substances de structure inconnue ». Après Baekeland, on uti­

lise leurs propriétés thermodurcissables pour façonner divers


objets, mais on ignore tout de leur structure. L'hypothèse de
molécules s'enchaînant les unes aux autres par des liaisons inte­
ratomiques ordinaires avait été avancée dès 1879 à propos de
l'isoprène, mais la plupart des chimistes organiciens vers 1900
croient toujours qu'un corps pur doit être composé de molé­
cules identiques de petites tailles. Et on explique le poids molé­
culaire élevé des premiers polymères comme l'effet d'une
agrégation de petites molécules.
L'investigation de la structure des polymères est principale­
ment l'œuvre du chimiste allemand Hermann Staudinger
( 1881-1965), professeur à l'école polytechnique de Zurich à par­
tir de 1918. C'est lui qui introduit la notion de macromolécule
à partir d'une étude du polyoxyméthylène, puis du polystyrène.
Bien que son hypothèse soit confirmée dès les années vingt par
les travaux de cristallographie aux rayons X de Hermann Mark,
l'idée de macromolécule mettra du temps à conquérir droit de
cité, si bien que Staudinger ne reçoit le prix Nobel qu'en 1953.
On distingue depuis deux procédés de fabrication des polymè­
res : les réactions de polyaddition ou de polymérisation se font
par juxtaposition des molécules monomères après ouverture des
cycles. Elles produisent des matériaux thermoplastiques, comme
les résines polyvinyliques, qui peuvent être formées par chauf-
256 Histoire de la chimie

fage et réversiblement fluidifiées par un nouveau chauffage. Les


réactions de polycondensation permettent de former une macro­
molécule en soudant deux molécules avec élimination d'un
tiers : eau, sel, acide, alcool, ou amide. Elles produisent des
plastiques thermodurcissables, qui se moulent et dont on achève
la synthèse au moment de la mise en œuvre (résines phénoli­
ques comme la bakélite, résines époxydes et polyesters
insaturés).
L'essentiel de la maîtrise des structures et des réactions sur
les polymères a été acquis dans le cadre de recherches indus­
trielles. Dès les années vingt et trente, IG Farben consacre 5 %
à 10 % de son chiffre d'affaires à la recherche sur les polymè­
res et se place en tête de la course aux matières plastiques en
1939. Après la découvene, en 1927, de nouvelles peintures, Du
Pont lance à son tour un programme de recherche sur les poly­
mères, confié à une équipe dirigée par Wallace H. Carothers
{ 1 896-1937), et dotée de larges moyens. Tout en mettant au
point, en 193 1 , un caoutchouc de polychloroprène, Carothers
se consacre à l'étude des réactions de polyadditions, complé­
mentaires des études de polycondensations menées par Stau­
dinger à Zurich. Au cours d'une étude de polyesters
aliphatiques, un des collaborateurs de Carothers, ].B. Hill,
découvre en 1930 que les polyesters peuvent être étirés en lon­
gues fibres et s'allonger encore considérablement une fois refroi­
dis. Et, mieux encore, que cet étirage à froid les rend plus
solides et plus élastiques. Malheureusement ces polyesters, ayant
un point de fusion très bas et une trop grande solubilité dans
l'eau, n'étaient pas vraiment exploitables commercialement.
Dès lors, Carothers a été contraint par Du Pont de travailler sans
relâche pour trouver la bonne chaîne. Après bien des essais et
erreurs, dans lesquels Du Pont investit 26 millions de dollars,
il produit la polyamide 6,6 qui donne de bonnes fibres élasti­
ques et résistantes, insolubles dans l'eau et de point de fusion
élevé (260 • ). De là sortit en 1936 un lot expérimental de bas
d'un genre tout à fait nouveau. La production industrielle
démarre dans une usine à Seaford, Delaware, en 1939. Mais le
nylon attendra la fin de la Seconde Guerre mondiale pour enva­
hir le monde 7 . Wallace Carothers ne sera plus là pour savou­
rer la victoire. Comme s'il suivait les traces du lointain ancêtre

7 . Une légende belliqueuse raconte que le mot « nylon » est le sigle d'une
formule << now you loose old Nippon •.
/. 'expansion industrielle 257

t les industries chimiques, Nicolas Leblanc, il s'est suicidé le


2<) avril 1937. Triste destin d'heureux inventeurs qui marquent
kur époque.
En 1945, comme après la Première Guerre mondiale, les
industries chimiques qui avaient travaillé à plein pour assurer
l 'autonomie d'approvisionnement et mené des recherches tous
azimuts, se trouvent suréquipées, en quête de marchés. C'est
alors que les articles plastiques déferlent sur le monde entier
<.:L tendent à remplacer partout les matériaux traditionnels, acier,
verre, bois. D 'où la réflexion critique que ces « années plasti­
ques » inspirent à un chimiste, en 1956 : « li apparaît que beau­
wup des "plastiques" répandus à profusion, même sur les
marchés des plus petits villages d'Afrique, ne sont, en fin de
wmpte, que de pâles imitations des admirables substances natu­
relles : l'ivoire, l'os, le cuir, le bois, la corne, etc . , et que leur
succès est en grande partie dû à la tendance profonde et incons­
ciente de l'homme à se passer de la nature et à s'adorer lui­
même à travers ses propres créations au centre d'un panthéon
d'ersatz [ . . . ] . Toute cette activité industrielle, quelque peu
fébrile, le plus souvent aiguillonnée par l'ange noir de la guerre,
fait penser au ' 'nouveau riche' ' qui dilapide aveuglément son
capital sans penser à ses héritiers. » [Baranger, 1956, p. 204 . ]
Si la mise en garde contre une consommation frénétique et
déraisonnable des matières premières fossiles - charbon et
pétrole - demeure actuelle, en revanche le soupçon d'une
auto-glorification de l'homme dans une « religion des ersatz »
nous semble aujourd'hui très daté. Loin de séparer l'homme
de la nature, loin d'entraîner un « déracinement >> au sens de
Simone Weil, la fabrication des plastiques et des fourrures
synthétiques permet d'épargner la vie d'une multitude d'ani­
maux jusqu'ici exploités et asservis aux besoins humains. Au ·
mépris de la nature redouté par les chimistes des années plas­
tiques, il faudra peut-être susbtituer l'image d'une chimie pro­
tectrice de la nature.

Matériaux << à la carte »

Après ces décennies de production en quantité, liée à une


période de croissance économique et d'énergie peu coûteuse,
s'amorce dans les années soixante-dix une nouvelle orientation
vers la recherche des qualités, des matériaux spécifiques. D'où
258 Hùtot're de la cht'mie

une extrême diversité de matières plastiques, adaptées à des per­


formances bien ciblées. Recherche en variétés, définition du
matériau en fonction du produit, cette nouvelle tendance ne
se manifeste pas seulement dans le domaine des plastiques, mais
pour l'ensemble des matériaux. Après avoir travaillé dans le sens
de la production de masse, de la standardisation, la chimie est
mise au service d'une civilisation du « sur mesure ».
La tendance vers une production diversifiée de matériaux à
la carte conduit dans certains cas à repenser la conception même
des objets industriels [Cohendet, Ledoux, Zuscovitch, 1987].
Les solutions « tout plastique » ou le rêve du « moteur tout céra­
mique » maintiennent encore l'autonomie d'un secteur de pro­
duction et renforcent même les savoir-faire dans ce domaine.
Il n'en est plus de même avec les matériaux composites. Ces
matériaux, qui associent une matrice polymère avec une struc­
ture fibreuse (verre, carbone . . . ) ou qui présentent une structure­
sandwich à trois éléments, entraînent, par leur nature même,
un décloisonnement des secteurs. La première classe de maté­
riaux, conçue et développée par le secteur d'application, le fut
en l'occurrence par l'aérospatiale. Il s'agissait de réaliser des
structures légères et capables de supporter de hautes tempéra­
tures. Ces premiers matériaux composites élaborés dans les
années soixante et soixante-dix étaient tout à fait orginaux en
ce qu'ils constituaient la solution unique à un problème tech­
nologique autrement insoluble. Peu importait alors le coût. La
production, même si elle exigeait des techniques de pointe, res­
tait artisanale. Au début des années quatre-vingt, les compo­
sites commencent à s'étendre dans l'aviation civile et dans les
articles de sport, tout en restant dans.le haut de gamme. Mais,
peu à peu, cette technologie s'étend à des matériaux de per­
formance moyenne et de moindre coût. L'extension des com­
posites suscite de plus en plus des associations ponctuelles entre
partenaires industriels. Exemple désormais classique : le hayon
arrière de la BX Citroen relève d'une procédé ZMC conçu grâce
à la collaboration étroite de trois corps de métiers : fabricant
de presses, fabricant d'outillages et producteur de fibres.
Quelles visées inspirent de telles acrobaties de composition ?
Il s'agit, semble-t-il, de favoriser l'intégration à tous niveaux :
intégrer la production en réduisant le nombre des étapes ; inté­
grer le nombre de pièces - trois pièces au lieu de vingt-quatre
dans le cas du hayon de la BX - afin de diminuer les coûts
L 'expansion industrielle 259

d 'assemblage ; enfin et surtout intégrer un maximum de fonc­


tions dans un matériau qui, de ce fait, se révèle de plus en plus
complexe.
Cette dimension fonctionnelle est plus prononcée dans
J ' autres matériaux utilisés ou recherchés pour accomplir une
fonction spécifique : transporter l'électricité, 1 ' information,
catalyser des réactions chimiques, ou mieux encore capables
d 'accomplir des fonctions vitales dans le cas des biomatériaux . . .
Contrairement aux autres matériaux nouveaux dits de « struc­
ture », ces matériaux dits « de fonction » ne viennent pas redé­
finir un secteur traditionnel de l'industrie, comme l'automobile
ou l'aéronautique, mais conditionnent tout un secteur techno­
logique, en particulier l'électronique et les télécommunications.
Le cas le plus parlant est celui du silicium , élément de base des
circuits intégrés. Le silicium monocristallin, par ses propriétés
physiques, présentait une réponse bien adaptée à un problème
crucial dans les années soixante : la miniaturisation des circuits
inté�rés. Par lui, passe tout le développement de la microélec­
tromque.
Va-t-on retrouver avec le silicium cette suprématie d'un élé­
ment conditionnant toute une filière technologique, qui carac­
térisait 1 'expansion des industries chimiques du XIX' siècle ? Il
est vrai que le silicium est, en ce sens, un élément stratégique,
mais cela ne signifie pas unique, non plus qu' irremplaçable.
Loin d'être exclusive, la technologie du silicium a exigé la mise
en œuvre d'une foule d 'autres matériaux qui interviennent à
plusieurs niveaux dans l'informatique 8 . De plus, les proprié­
tés du silicium créent aujourd'hui des limites pour la vitesse du
traitement de l'information (le temps de commutation des
transistors au silicium ne peut descendre en dessous de 1 0 - 9
seconde). Enfin, le silicium n'est pas très bien adapté pour la
transmission de l'information. Dans ce domaine, l'arséniure de
gallium est plus intéressant 9 . Le couplage entre les télécommu­
nications et l'électronique pousse donc à chercher d'autres semi­
conducteurs.

8. Dans les circuits intégrés, il y a des conducteurs (aluminium et cuivre)


ainsi que du chrome et du nitrure de silicium ; pour les supports de puce,
on utilise des plastiques, des céramiques et de l'or.
9. L'arséniure de gallium a non seulement un temps de commutation plus
court grâce à des électrons plus mobiles, mais il a de meilleures propriétés
isolantes, une consommation d'énergie plus faible et il se prête à la réalisa­
tion de composants optiques er à la réception des hautes fréquences.
260 Histoire de la chimie

Qu'ils soient de fonction ou de structure, les matériaux nou­


veaux n'ont plus vocation à remplacer des matériaux tradition­
nels. Il s'agit vraiment d'une conception à la fois de forme et
de matière. Au lieu d'imposer une forme dans la masse de la
matière, on élabore un « matériau informé >>, au sens où il est
de plus en plus riche d'informations. Une telle conception exige
une compréhension fine de la structure microscopique des maté­
riaux, car c'est en jouant sur ces structures, moléculaires et ato­
miques, voire subatomiques, qu'on peut inventer des matériaux
adaptés aux demandes industrielles, et surtout contrôler la
reproductibilité des matériaux, qu'ils soient nouveaux ou tra­
ditionnels.
Plus la connaissance microscopique de la matière devient opé­
ratoire au niveau industriel, plus les savoirs et savoir-faire du
chimiste sont mobilisés. Faire le pont entre la définition des per­
formances d'un produit à l'échelle macroscopique et la maîtrise
des structures au niveau microscopique, mettre en œuvre les
procédés de synthèse, partout le chimiste est appelé à jouer un
rôle essentiel dans le secteur des matériaux. La chimie n'inter­
vient plus alors en tant que secteur à part entière, comme dans
les plastiques, mais plutôt comme prestataire de service. De plus
en plus éclatées dans d'autres secteurs industriels, les capacités
chimiques sont néanmoins omniprésentes, incontournables dans
la civilisation des matériaux à la carte.
v
Le démembrement
d'un territoire
26
Quelle histoire pour la chimie ?

Les étudiants qui, aujourd'hui, apprennent comment « équi­


librer » des équations stoechiométriques se situent dans le pro­
longement direct de la « chimie des professeurs ». Masses
atomiques repérées dans le tableau de Mendeleev, loi volumé­
trique de Gay-Lussac, proportions définies de Proust et Dalton,
distinction entre atomes et molécules, l'héritage du XIX' siècle,
produit à travers controverses et polémiques, est désormais sta­
bilisé dans la routine des équations qui dressent le bilan quan­
titatif des réactions.
Les apprentis chimistes organiciens étudient, quant à eux, la
population des réactifs qui seront leurs outils dans le prolon­
gement direct de la chimie des substitutions. Lorsque apparaît,
par exemple, le symbole R-X, R-COOH, ou R-OH, cela signifie
que le réactif utilisé laissera invariante l'identité d'un radical
R et modifiera le groupement atomique indiqué explicitement.
Et le chimiste apprendra à utiliser, dans la mise au point des
chemins de synthèse, toutes les propriétés des édifices molécu­
laires que, depuis Kekule et Van't Hoff, la chimie de synthèse
ne cesse d'explorer. Décomposer, substituer, synthétiser dési­
gnent des réactions que ne distingue aucune propriété fonda­
mentale car toute combinaison peut être décrite comme une
décomposition et comme une substitution. La différence se fait
par les contextes opérationnels, chacun étant caractérisé par sa
finalité pratique et une représentation adaptée de ce qu'est la
molécule.
264 Histoire de la chimie

La belle époque

L'idée nostalgique que « dans les années soixante-dix » les


chimistes avaient enfin balisé un territoire bien différencié,
cohérent, un territoire qu'ils pouvaient penser leur, produit par
leur tradition, défini par la clôture de leurs controverses, est sans
doute une « vision récurrente », un de ces jugements portés sur
le p assé à partir du présent. Identifier un moment où les chi­
mistes, enfin, parlent une même langue, qui restera leur réfé­
rence commune à travers l'explosion de leurs spécialités, laisse
supposer que, à ce moment, tous les chimistes étaient effecti­
vement d'accord tant sur leur passé que sur leur avenir. Comme
nous le verrons, il n'en est rien.
Cependant, l'idée nostalgique d'un territoire qui exista avant
d'être démembré, d'un style de science qui trouva là son accom­
plissement pour se perdre ensuite, n'en est pas moins une idée
intéressante. Elle souligne une singularité des controverses qui
scandent la fin du XIX' siècle : ces controverses impliquent
encore, comme cela fut le cas depuis le xrx· siècle au moins, la
question de l'identité de la chimie. En d'autres termes, « la chi­
mie » y figure comme sujet, elle y est dotée d'un destin qui est
entre les mains des chimistes, elle est une cause et un enjeu de
dispute. C'est en ce sens, et non pas au sens d'une identité
explicitable, que l'on peut la considérer comme un territoire :
elle a des habitants indigènes, et des frontières que l'on ne fran­
chit pas sans conditions. « Les années soixante-dix » célèbrent
alors non le souvenir d'un moment de consensus vécu par les
acteurs, mais celui d'un moment d'équilibre, repérable après
coup, entre un passé qui n'est pas encore révolu, et un avenir
qui commence déjà. Rétrospectivement, nous reconnaissons les
questions que se posaient alors les chimistes comme des ques­
tions dont la réponse ne viendra pas de la chimie.
Tout au long du XIX· siècle, une singularité définit le style
des chimistes. A quelques exceptions près - dont celle de Dal­
ton qui, de manière significative, invoque le précédent des lois
de Kepler « expliquées » par Newton -, les chimistes reven­
diquent une conception positive de la loi : les lois sont les ins­
truments du chimiste, et sont relatives à sa pratique. De cette
relativité, certains chimistes comme Berthelot se font gloire :
la chimie, science positive exemplaire, sait faire, entre science
et métaphysique, la différence que les physiciens oublient par­
fois. Sa grandeur est de ne pas transcender les faits construits
Le démembrement d'un tem.toire

dans sa pratique. Si le « rêve newtonien » d'une chimie déduc­


t ive n'est pas mort, ceux qui y font allusion, comme Dumas,
n 'en soulignent qu'avec plus de force la distance entre ce rêve
c t la réalité, modeste mais solide.
L'« atome des chimistes », à la base des édifices moléculai­
res, est, de ce point de vue, commenté sur un mode que les
épistémologues définiraient comme rationnel et lucide. On l'a
vu, Kekule ne « croit » pas à l'atome, il a besoin des atomes
pour penser l'atomicité des éléments. En d'autres termes, les
atomes donnent à la chimie de la fin du siècle son langage, mais
peuvent être soupçonnés, justement, de ne constituer qu'un
langage, une fiction utile. Ils n'ont pas été « découverts »
comme les forces ont été découvertes par Newton, le courant
de déplacement par Hertz, ou l'Amérique par Colomb.
Fille aux mœurs irréprochables de l'alchimie spéculative, la
« chimie des professeurs » illustre par son histoire la morale aus­
tère du progrès rationnel. Mais son caractère épistémologique­
ment exemplaire tient surtout à ce que, depuis la théorie
newtonienne du mixte de Berthollet, et l'électrochimie dualiste
de Berzelius, aucune interprétation théorique n'a pu préten­
dre identifier un point de vue organisateur, auquel tous les
autres devraient se soumettre. Il n'y a pas de théorie de l'atome
chimique : sa stabilité et son identité som aussi précaires que
l'accord entre les points de vue instrumentaux qui le définis­
sent chacun pour soi. La chimie a la structure d'un réseau, non
celle d'un arbre qui implique la croyance unanime dans la réa­
lité du tronc, dont s'autorisent les branches, qui à leur tour . . .
C'est pourquoi il est difficile de savoir qui, parmi les chimis­
tes de la seconde moitié du XIX· siècle, croit que les atomes
existent vraiment, qui les tient pour des fictions dont la pré­
tention à la réalité est, par définition, temporaire, relative à leur
pouvoir d'organisation des faits. Certes, au tournant du siècle,
le réalisme atomique progresse, surtout chez les chimistes orga­
niciens : les modèles de molécules de Baeyer, faits de boules
articulables par des bâtonnets et construits à partir de l'hypo­
thèse que la longueur de chaque type de lien chimique et les
angles entre ces liens sont à peu près indépendants de la molé­
cule où ils figurent, se répandent dans les laboratoires de chi­
mie organique. Mais l'opposition à la « chimie atomique » reste
possible.

l''
\�
266 Histoire de la chimie

La question de l 'avenir

En 1910 encore, bien des spécialistes de chimie minérale con­


sidèrent que l'hypothèse atomique et moléculaire n'est qu'une
fiction et critiquent la manière dont on présente ces êtres inob­
servables comme s'ils existaient vraiment. Alors que les édifi­
ces moléculaires ont fait la différence en chimie organique, ils
sont restés relativement périphériques en chimie minérale, plu­
tôt sensible à la variété des éléments qui interviennent dans ses
composés qu'à celle des structures que construisent ses
molécules.
Mais si l'atome peut susciter le scepticisme d'un spécialiste
de la chimie minérale, il est, pour deux physico-chimistes de
renom, Pierre Duhem (1861-19 16) et Wilhelm Ostwald
(1853- 1932), la cible d'une mise en question bien plus radi­
cale. Au programme d'une science des architectures de la
matière, Duhem et Ostwald opposeront un contre-programme,
celui d'une « énergétique >> des transformations chimiques 1 .
Pour plaider la possibilité de cet avenir, Duhem et Ostwald reli­
sent le passé, se font historiens de la chimie.
L'histoire qui, pour nous, mène à l'atome et à la molécule
est racontée par Pierre Duhem, dans Le Mixte et la combinai­
son chimique [ 1902}. Récit remarquable en ce qu'il conclut à
la possibilité et à la nécessité de résister à la croyance apparem­
ment irrésistible en l'existence des atomes. Depuis les équiva­
lents et les formules chimiques brutes qui leur correspondent
jusqu'aux isomères de la stéréochimie, souligne Duhem, jamais
l'atome ni l'assemblage d'atomes qui constitue la molécule
n'ont permis au chimiste de devancer l'expérience. C'est en
découvrant la possibilité de nouveaux types d'opérations, por­
teuses de nouvelles distinctions entre corps composés, qu'il a
dû inventer des représentations sans cesse plus riches de l'acteur
impliqué dans ces opérations. « Les symboles qu'emploie la chi­
mie moderne, formule brute, formule développée, formule sté­
réochimique, sont des instruments précieux de classification et
de découverte tant qu'on les regarde seulement comme les élé-

1 . Le terme « énergétique ,. est d'Ostwald. Duhem ne l'emploie pas car


il refuse toute substamification possible : l'énergie n'est pas, pour lui, un
objet plus réaliste que les atomes. Il parle indifféremment de la science pour
laquelle il plaide comme d'une « mécanique • ou d'une « thermodynami­
que :o généralisées.
Le démembrement d'un tem'toire 267

ments d'un langage, d'une notation, propre à traduire aux


yeux, sous une forme particulièrement saisissante et précise, les
notions de composés analogues, de corps dérivés les uns des
autres, d'antipodes optiques. Lorsqu'on veut, au contraire, les
regarder comme un reflet, comme une esquisse de la structure
de la molécule, de l'agencement des atomes entre eux, de la
figure de chacun d 'entre eux, on se heurte bientôt à d'insolu­
bles contradictions. • [Duhem, 1902, p. 138-139.]
Même la loi des proportions multiples n'échappe pas à la cri­
tique de Duhem : « Elle ne peut être ni vérifiée ni contredite
par la méthode expérimentale ; elle échappe aux prises de cette
méthode. » [Duhem, 1902, p. 138-139.) Jamais, en effet,
l'expérience ne pourra prouver que les poids de deux consti­
tuants sont entre eux comme deux nombres entiers. Et que dire
de 1' idée de caractériser les atomes par un attribut aussi inex­
plicablement variable que sa valence ! L'atome muni de ses
valences correspond à un instrument de classification utile et
fécond, mais il n'a pas le pouvoir de régir les phénomènes qu'il
ordonne.
De même, en 1906, Wilhelm Ostwald construit une histoire
critique de la chimie qui met certes en scène son triomphe
comme science des édifices moléculaires, mais pour mieux en
souligner la précarité. Le réalisme des édifices stéréochimiques
ne devrait pas « résister aux faits >> tels que ce résultat du chi­
miste Walden : on peut, en substituant un atome par un autre
dans un isomère optique, puis en réalisant la substitution
inverse, aboutir à l'isomère de configuration, c'est-à-dire d'acti­
vité optique, opposée 2 . Comment une simple substitution peut­
elle transformer les propriétés optiques de la molécule [Ostwald,
1906, p. 150- 1 5 1 ] ? Pour Ostwald, l' implication est claire :
l'édifice doit être caractérisé comme un « tout », capable de
transformation globale. L'édifice stéréochimique, conçu à partir
de la disposition spatiale des parties, macque le terminus, la fin
d'une époque. Ce n'est pas en ces termes que devront se for­
muler les théories chimi ques de l'avenir.
Ostwald propose une d escription qui annonce les transfor­
mations paradigmatiques de Thomas Kuhn ou les programmes
de recherche d'Imre Lakatos : « D'abord une théorie se déve-

2 . Le « cycle de Walden » va en fait devenir, avec les travaux d'Emil Fis­


cher, le point de départ d'un nouveau développement de la stéréochimie,
intégrant non seulement la caractérisation spatiale des édifices moléculaires,
mais aussi celle des événements réactionnels.
268 Histoire de la chimie

loppe pour représenter par des modifications d'un certain


schéma la variété des combinaisons existantes [ . . . ) . Mais la
science s'accroît sans cesse ; nécessairement, il se produit tôt ou
tard un désaccord emre la multiplicité réelle des faits observés
et la multiplicité artificielle de la théorie. La plupart du temps,
on essaie d'abord de plier les faits si la théorie, dont il est plus
facile d'embrasser d'un coup d'œil toutes les possibilités, ne
peut plus rien céder. Mais les faits sont plus résistants que toutes
les théories, ou, tout au moins, que les hommes qui les défen­
dent. Et ainsi, il devient nécessaire d'élargir convenablement
la vieille doctrine ou de la remplacer par de nouvelles idées
mieux adaptées. » [Ostwald, 1906, p. 147. ) Et Ostwald annonce
que la période d'« adaptation réciproque » emre les faits et la
stéréochimie touche à sa fin. Une réforme radicale s'impose, qui
devrait être centrée non plus sur les édifices statiques mais sur
la mystérieuse catalyse et sur une relation qui reste à expliciter
emre la stabilité relative des composés et leur énergie intérieure.
Un point aurait pu cependant mettre d'accord les chimistes
atomistes plus ou moins réalistes et les amiatomistes tels Duhem
ou Ostwald : 1' histoire de la chimie restera aux mains des chi­
mistes, ou au moins des physico-chimistes, c'est-à-dire, comme
nous le verrons, de ceux qui savent 1 ' irréductibilité de leur
science aux << principes clairs » de la physique mécaniste. C'est
le démenti de cette conviction qui, sans doute, crée le senti­
ment nostalgique d'une époque où la chimie, enfin , ressem­
blait à notre chimie, tout en étant, encore, définie par sa propre
histoire. Car dix ans ap rès la publication du livre de Duhem,
la chimie sera dotée d'un tronc, mais d'un tronc venu d'ail­
leurs : de la physique, et, pis, d'une physique qui d'atomiste
deviendra << mécaniste », s'inscrivant, en tant que « révolution »,
dans la grande lignée de la physique newtonienne.
Mais auparavant, dès la fin du XIX· siècle, des controverses
se clôturent sur un mode qui annonce déjà le << démembre­
ment >> du territoire de la chimie au sens que lui donne ce cha­
pitre : processus qui, partant d ' un des problèmes traditionnels
de la chimie, la constitue en référence instrumentale et opéra­
toire pour un développement dont elle ne détient plus la clé.
Ainsi, alors que chimie minérale et chimie organique ont main­
tenu des liens tels que les résultats de l' une ont retenti sur
l'autre et réciproquement, la « biochimie » stabilisera une
réponse à l'ancienne question des rapportS emre le chimique
et le vivant, qui assigne au chimiste un rôle utile et laborieux,
mais sans enjeu conceptuel majeur.
27

Quelle chimie pour l e vivant ?

Dans les années 1850, alors que Berthelot médite son grand
œuvre, la synthèse progressive de tous les composés organiques
à partir des seuls composés de la chimie minérale, Louis Pas­
teur a déjà posé les limites que, pense-t-il, la chimie de labo­
ratoire ne franchira pas : la dissymétrie moléculaire qui
caractérise certains produits organiques naturels. La démonstra­
tion de Pasteur est désormais un classique. Elle fait intervenir
des acteurs de type nouveau, le Peniczflium glaucum, moisis­
sure amateur de tartrate. La moisissure fera ce que l'homme ne
peut faire.

Ferments et catalyses

Le cristallographe peut trier les microcristaux de symétrie


inverse en lesquels le paratartrate cristallisé se dédouble spon­
tanément, les dissoudre, constater que chaque solution a désor­
mais un pouvoir rotatoire, l'une provoquant une rotation du
plan de polarisation de la lumière à gauche et l'autre à droite.
Il peut ainsi supposer que la dissymétrie cristalline est la mani­
festation d'une dissymétrie moléculaire responsable de l'acti­
vité optique. C'est alors que se pose le problème de la vie. Car,
dit Pasteur, il arrive souvent que les dérivés artificiels, produits
en laboratoire à partir de corps naturels optiquement actifs,
soient dénués d'activité optique. Sont-ils, comme le paratar­
trate précisément, des « mélanges racémiques » d'isomères opti­
quement actifs ? Et dans ce cas, ne disposerait-on pas d'un
critère de distinction entre le chimique et le vivant : les orga-
270 Histoire de la chimie

nismes vivants seraient capables de produire un isomère à


l'exclusion de l'autre, alors qu'au laboratoire les humains ne
produiraient que des mélanges d'isomères ? Entre en scène la
moisissure. Pasteur démontre que si les moisissures consomment
avec enthousiasme l'un des isomères de paratanrate qu'il a triés,
la fermentation ne se produit pas avec le second isomère. Lors­
que Pasteur présente à sa moisissure le tartrate non trié et opti­
quement inactif, la démonstration se boucle : à mesure que la
fermentation se poursuit, le pouvoir rotatoire du liquide aug­
mente ; l'évolution s'arrête à un maximum, qui correspond à
1'arrêt de la fermentation. La moisissure a effectué le même tri
que le cristallographe [Pasteur, 1860].
Après les travaux de Van't Hoff, la « dissymétrie molécu­
laire » a perdu son mystère et les antipodes optiques sont deve­
nus un instrument privilégié pour l'étude des édifices et des
réactions en chimie organique. La démonstration de Pasteur a
néanmoins ouvert un chapitre nouveau dans la controverse sur
la relation entre le chimique et le vivant. Pour la première fois,
des vivants ont été mis au service de la démonstration scienti­
fique dans un rôle où on ne leur demande pas seulement de
survivre (comme dans les tests de Priestley sur la respirabilité
de l'air), mais de produire une activité quasi technique. Le
vivant aurait donc, comme le chimiste de synthèse, affaire à des
édifices chimiques. Et, supérieur en cela au chimiste, il pour­
rait synthétiser un édifice sans produire en même temps son
symétrique.
S'agit-il bien toutefois de vivants ? Depuis le xvm• siècle, la
« technique des ferments », que Stahl avait baptisée zymotech­
nia en 1697, était une discipline reconnue, base de l'industrie
allemande de la bière. Mais cette technique n'avait pas titre à
intervenir dans le débat quant aux relations entre activités chi­
miques et vivantes. Pour Stahl, comme pour Liebig contempo­
rain de Pasteur, la fermentation ne fait pas partie des processus
à proprement parler biologiques. La différence passe entre les
processus qui semblent témoigner d'un pouvoir d'organisation
« vital »- le développement et le maintien des corps - et ce
qui, spontané, relève des lois de la chimie, putréfaction, cor­
ruption, dégradation, pourriture . . .
Bien sûr, Caignard de la Tour, Schwann, Kützing et Tupin
ont tous constaté, entre 1835 et 1837, que la fermentation
alcoolique de la bière produisait un dépôt qui n'était pas fait
de matière chimique mais de cellules vivantes, et ont conclu que
!.t' démembrement d'un tem'toire 271

la fermentation était un produit de l'activité de la levure. Mais


pour Liebig, la causalité marche dans l'autre sens : chacun sait
qu'un arbre qui meurt et pourrit est envahi de champignons,
cL sait aussi que cette prolifération est une conséquence acces­
soire de la pourriture, non sa cause.
Si la fermentation intéresse néanmoins Liebig, c'est parce
qu'elle figure en bonne place parmi les phénomènes que Ber­
zelius a rapportés à une « force catalytique » en 1839. La force
catalytique d'un corps, que ce soit le ferment, la mousse de pla­
lÎne qui fait s'enflammer l'hydrogène, ou l'acide en présence
duquel l'amidon devient sucre, se manifeste en ce que, par sa
seule présence et non par affinité pour les autres réactifs, ce
corps peut provoquer une réaction. Selon Berzelius, le cataly­
seur éveille des « affinités latentes » entre les autres réactifs et
leur permet des réactions dont ils seraient sans cela incapables
à cette température. Plus d'un demi-siècle après, Ostwald,
physico-chimiste, appréciera hautement l'expression « affinité
latente » : « L'expression d'affinités latentes ou endormies signi­
fie simplement qu'il y a des états chimiques, qui ne sont pas
des états d'équilibre, et qui malgré cela ne changent pas avec
le temps. Dans ces systèmes, la réaction chimique est déclen­
chée, provoquée par le présence de corps qui agissent catalyti­
quement ; ce qui se passe doit, comme tous les phénomènes
chimiques, aboutir à satisfaire plus complètement les affinités,
c'est-à-dire à réaliser un équilibre plus stable. » [Ostwald, 1906,
p. 278 . ] Pour un physico-chimiste de la fin du siècle, l'impor­
tant est que la catalyse provoque des réactions qui étaient pos­
sibles en principe, mais pour Liebig, ' en 1839, la « force
catalytique » ressemble par trop à une force vitale qui serait
capable de s 'imposer au laboratoire. Liebig est vitaliste, mais
il estime que la force vitale ne fera jamais l'objet d'une con­
naissance positive : le chimiste peut repérer et recréer toutes les
transformations chimiques du vivant, mais non pas atteindre
la raison qui accorde ces transformations comme moyens pour
les fins de la vie. C'est pourquoi il opposera à la trop mysté­
rieuse force catalytique de Berzelius l'hypothèse d'une trans­
mission de mouvement du corps catalyseur vers les réactifs.
Ainsi, dans le cas de la fermentation de la bière, il affirme que
la levure est un corps en décomposition : les mouvements qui
accompagnent cette décomposition déterminent, par contact,
la transformation des corps fermentescibles.
272 Histoire de la chimie

Pour Pasteur, les ferments comme les moisissures sont des


corps vivants, organisés, et la fermentation, loin d'être une cor­
ruption spontanée, fait partie intégrante de la chimie du vivant.
En 185 7, il montre, contre Liebig, que le processus de fermen­
tation est largement indépendant de la nature du corps fermen­
tescible (la « matière azotée » peut être un simple sel
d'ammoniaque). Il est en revanche totalement dépendant de
la présence ou de l'absence du ferment. Chaque type de fer­
ment, et non chaque milieu fermentescible, produit un pro­
cessus de fermentation spécifique. Le ferment est donc la cause.
La fermentation comme la corruption, et bientôt comme les
maladies, sont déterminées par l'activité de cellules vivantes,
et non réductibles aux processus chimiques spontanés associés
à la mort.

Enzymes

Liebig ne sera jamais convaincu, et certes, la situation est loin


d'être claire. Qu'en est-il de la « diastase de l'orge germé »,
extrait cellulaire capable de provoquer la fermentation ? Pas­
teur invoque une différence entre les « ferments figurés », actifs
dans la mesure où la cellule est vivante, et les « ferments non
figurés » qui peuvent être séparés de l'organisme, et que Wil­
helm Kühne baptisera en 1878 « enzymes ». Mais n'est-ce pas
une distinction artificielle, purement ad hoc 1 ?
De plus, l'idée de lier la vie non à des substances chimiques

1 . C' est ce que pensait Claude Bernard. Après sa mort en 1878, Marcel­
lin Berthelot publiera un texte en ce sens, qui lui vaudra les foudres de Pas­
teur. Le « ferment � alcoolique (dont Bernard supposait qu'il poürrait agir
indépendamment de l'activité virale des micro-organismes) n'est qu'une
hypothèse, écrit Pasteur, et « de telles hypothèses, pardonnez-moi la vulga­
rité de l'expression, nous les brassons à la pelle dans nos laboratoires . . . . Entre
M. Berthelot et moi il y a cette différence, qu ' à cette nature d ' hypothèses
jamais je ne fais voir le jour, si ce n'est lorsque j ' ai reconnu qu ' elles sont vraies
et qu'elles permettent d'aller de l'avant. M . Berthelot, lui, les publie ». Pour
plaider la non-existence d'un ferment alcoolique soluble, c'est-à-dire sépa­
rable des micro-organismes, Pasteur prend le temps pour allié : « Comment
M . Berthelot n'a-r-il pas senti que le temps est le seul juge en cette matière
et le juge souverain ? Comment n'a-t-il pas reconnu que du verdict du temps,
je n'ai pas à me plaindre ? Ne voit-il pas grandir chaque jour la fécondité
des inductions de mes études antérieures ? , UACQUES, 1987, p. 157-158. ]
.
Le démembrement d'un temtoire 273

spécifiques, mais à un « mouvement » est prise très au sérieux


par les physiologistes à cette époque [voir Fruton, 1990). La vie
n'est-elle pas activité perpétuelle, alors que les réactions de labo­
ratoire aboutissent à des milieux inertes ? Ne faut-il pas attri­
buer à la matière vivante, à la << substance albuminoïde 2 » que
constitue le milieu cellulaire, des propriétés dynamiques qui
permettraient de surcroît de résoudre 1 'énigme de l'origine de
la vie ? Les penseurs matérialistes, antivitalistes, accueillent avec
faveur cette définition de la vie comme activité perpétuelle.
Dans la Dialectique de la nature, Engels écrit : « La vie est le
mode d'existence des corps albuminoïdes dont l'élément essen­
riel consiste en l'échange permanent de substances avec la
nature extérieure qui les environne, tandis qu'avec la cessation
de cet échange de substances la vie s'arrête aussi et que l'albu­
mine entre en décomposition. 3 »
Cependant, l'analyse biochimique des vivants va bon train.
Dans les années 1880, le protoplasme cellulaire, que l'on croyait
homogène, composé d'« albumine », se révèle constitué de
« protéines », mais aussi de phospholipides et de « nucléines ».
En 1897, Buchner réussit à extraire de la levure ce qu'il appelle
la « zymase », capable de produire la fermentation. Celle-ci est
donc possible sans la présence de cellules vivantes. Par ailleurs,
l'activité « enzymatique » du vivant n'est plus pour le chimiste
un mystère mais un modèle. Car la catalyse est devenue l'outil
favori et indispensable du chimiste synthétiseur. Chaque cataly­
seur ouvre une possibilité nouvelle à la synthèse : pouvoir pro­
voquer une réaction, c'est pouvoir passer d'une molécule à une
autre, de manière précise, fiable et avec un bon rendement4 •
La « force catalytique » est devenue l'alliée indispensable du chi-

2 . Ou aux « colloïdes �. selon l'expression introduite par Graham, en 1861,


pour les distinguer des substances « cristalloïdes », seulement susceptibles
d'états d'équilibre statique, à la manière des cristaux.
3. ENGELS [1925, p. 309-310), souligné dans le texte. A la différence de
Liebig, Engels soutient la possibilité lointaine de préparer artificiellement ces
corps albuminoïdes, qui manifesteront alors immanquablement des phéno­
mènes vitaux, aussi faibles et éphémères soient-ils, les organismes que nous
connaissons étant, eux, le produit d ' une évolution millénaire.
4. Ainsi, remarque Ostwald, « l'action du chlorure d ' aluminium dans la
réaction de Friedel et Crafts a pu être comparée au Tishlein-dek-dich (« table,
couvre-toi •) du vieux conte allemand, tant elle facilite la formation de corps
qui, sans elle, seraient extrêmement difficiles à obtenir » [OSlWALD, 1906,
p. 286).
274 Histoire de la chimie

miste comme elle semble l'alliée de la vie, elle aussi « pleine


de catalyses ». Comme l'activité vivante, l'activité du labora­
toire de synthèse crée des moyens étroitement définis comme
instruments au service d'une fin. Toutes les transformations chi­
miques y sont contrôlées, spécifiques. Seules les fins diffèrent :
biologiques dans un cas, économiques dans l'autre. Comme le
précise Ostwald , l'accélération des réactions lentes est impor­
tante pour l'industrie chimique car « le temps, c'est de
l'argent » [Ostwald, 1906, p. 260].

La victoire des << molécules mortes »

Dès la Première Guerre mondiale, la « zymotechnologie » a


été rebaptisée « biotechnologie ». Moisissures, ferments, bac­
téries sont bien des vivants, et leur activité ouvre un nouveau
champ dans la compétition entre l'homme et la nature. Tan­
dis que la synthèse organique produit, de manière coûteuse et
laborieuse, des molécules artificielles, les vivants au service de
J'homme promettent des merveilles, telles que le recyclage inté­
gral - par exemple, le journal du soir converti en sucre pour
le déjeuner du matin [voir Bud, 1992] !
Les rêves de la biotechnologie ne laissent au chimiste que
l'humble rôle du faiseur de bilan lavoisien : identifier les pro­
duits à 1' entrée et à la sortie de la boîte noire qu'est désormais
la culture bactérienne. Pour que s'éclaire la scène enfermée dans
la boîte noire, il faudrait que l'action catalytique perde son
mystère. Tant qu'elle n'est qu'une constatation empirique, elle
est parfaitement compatible avec une conception dynamique
de la vie, fondée sur l 'hypothèse d'une instabilité propre aux
« molécules vivantes », en état de « flux d'échange » permanent.
Les travaux de von Baeyer sur les colorants organiques, et de
Fischer sur les sucres, les purines, puis, entre 1899 et 1908, sur
la structure des protéines (identification du « lien peptidique »,
synthèse des premiers polypeptides artificiels), s'inscrivent dans
un programme stable, celui de l'analyse et de la synthèse des
différents édifices moléculaires constitutifs du vivant. Mais la
portée de ce programme dépend de la question de savoir si
l'activité purificatrice de la chimie ne tue pas ce qu'elle iden­
tifie. Ces substances « cristalloïdes » ne sont-elles pas des molé­
cules « mortes », séparées du milieu dont leurs propriétés
« vivantes » étaient solidaires ?
.
Le démembrement d'un temtoire 275

Pourtant, dès 1898, Emil Fischer avait proposé ce qui est pour
nous 1 ' interprétation correcte de 1 'action enzymatique. Elle
1
s'inscrit simplement dans le cadre de la chimie des « cristalloï­ 1,
des » : il s'agit du fameux modèle « clé-serrure » où le substrat 1
et l'enzyme ont, comme la clé par rapport à la serrure, des for­
mes complémentaires permettant à l'enzyme de fixer le subs­
trat. Ce modèle fait fortune, avec Paul Ehrlich ( 1 854- 1915),
chez les immunologistes. Mais les partisans de la théorie des col­
loïdes n'y voient qu'une hypothèse relevant d'une opération
stratégique dont le sens n'est que trop clair : soumettre les enzy­
mes vivants aux principes de la stéréochimie.
Une molécule cristallisée peut-elle avoir une activité de type
biologique ? Si oui, les édifices identifiés par la biochimie
depuis Baeyer et Fischer sont les acteurs de la vie. Tel est le ter­
rain que les biochimistes « antidynamistes » choisiront pour atta­
quer de front ce qui, au xx· siècle, apparaît comme une forme
de vitalisme déguisé, alors qu'à la fin du xrx• siècle il s'agis­
sait d'une théorie « matérialiste ». En 1930, le biochimiste amé­
ricain John Howard Northrop réussit enfin à cristalliser la
pepsine dans des conditions telles que la plupart de ses adver­
saires devront reconnaître qu'elle est pure et cependant capa­
ble d'activité enzymatique. Mais un quart de siècle plus tard,
le combat n'est pas terminé. Le biologiste français Jacques
Monod (1910-1976) raconte : « Je me souviens, c'était au début
de 1954, et je faisais des exposés aux États-Unis [ . . . ] pour mon­
trer que l'interprétation du soi-disant "état dynamique" des
protéines était fausse [ . . . ] . Vous devez vous rendre compte que
cela suscitait une fureur absolue ! Il y avait cette idée hégé­
lienne, vous savez, que cet état dynamique était une sorte de
' '11
1

secret de la vie. . . A l'époque les seuls qui étaient parfaitement


conscients que cette affaire d'état dynamique des molécules de
protÇine ne pouvait pas être correcte étaient les cristallographes.
Parce qu'elle ne pouvait être correcte s'ils obtenaient de bons
cristaux. A quoi, évidemment, les physiologistes de la cellule
ou les biochimistes répondaient " Mais vous étudiez des molé­
cules mortes." » [Cité in Judson, 1979, p. 391. J Pour Monod,
il s'agit d'une véritable croisade, car la transformation en dogme
stalinien des énoncés de la Dialectique de la nature d'Engels,
comme la biologie de Lyssenko, avaient été causes de sa rup­
ture avec le communisme.
Ce que nous appelons aujourd'hui « biochimie » n'a reçu sa
définition stable qu'une fois aboli le contraste entre « colloï-
276 Histoire de la chimie

des » et « cristalloïdes ». Mais avant d'être aboli, ce contraste


a changé de signification. A 1 ' époque d' Ostwald, il pouvait
encore concerner les chimistes, voire constituer le champ
d'exploration cl ' une « nouvelle chimie », au-delà de la science
des édifices moléculaires. La thèse d'Engels sur l'échange per­
manent comme condition d'existence des substances organiques
aurait alors annoncé une chimie centrée sur la distinction entre
les molécules stables des laboratoires humains et les molécules
« dynamiques » du vivant. Non seulement cette physico-chimie
n'a jamais vu le jour 5 , mais dès la deuxième décennie du xx•
siècle, elle n'intéresse plus les physico-chimistes devenus, nous
le verrons, atomistes comme leurs confrères organiciens. Dès
lors, la « biochimie dynamique » disparaîtra sans remous, sans
la moindre répercussion, dans le monde des chimistes. Les tech­
niques de la chimie d'analyse et de synthèse sont certes utiles
et nécessaires à l'étude du vivant, mais on n'attend plus de la
chimie autre chose que ce qu'elle a déjà donné, la notion d'édi­
fice moléculaire et 1 'étude des liaisons qui le stabilisent. Ainsi
la constitution de la biochimie établit enfin la connexion entre
le chimique et le vivant, mais ne confère à la chimie d'autre
rôle que celui d'instrument.

5. La physique loin de l'équilibre, nous le verrons, retrouve la notion


d'échange permanent comme condition d'existence. Il ne s'agit pas toute­
fois de l'existence des substances proprement dites, mais de régimes d'acti­
vité globaux, impliquant l'ensemble des processus physiques et des réactions
chimiques dont un système est le siège.
28

Quelle physique pour la chimie ?

La physico-chimie était, dans les dernières décennies du xrx·


siècle, une candidate plausible pour un renouvellement de
l'identité de la chimie. S'agit-il d'une répétition de la situa­
rion qui s'était créée avec Berthollet, lorsque l'autorité du
modèle physique, newtonien, semblait mettre en cause l'iden­
tité des corps chimiques ? Pas tout à fait, car la théorie qui sert
de modèle de référence a changé. Elle n 'est plus centrée autour
des mouvements et des forces d'interaction, mais devrait être
capable d'unifier physique et chimie car elle a pour base la
notion de « conservation de 1 'énergie ».

Chimie, énergie et forces

Depuis qu'énergie (à l 'origine on parle de « force », car les


sens respectifs d'énergie et de force ne se sont que très progres­
sivement distingués ; [voir à ce sujet Elkana, 1974]) et conser­
vation ont lié leur histoire, la chimie y participe de plein droit.
Julius Robert Mayer (1814-1878), l'un des inventeurs de la
« conservation de l'énergie », invoquait même à l'appui de sa
loi la différence de consommation de l'oxygène dans les pays
chauds et tempérés, dont témoignait d'après lui la différence
de coloration du sang de leurs habitants. L'électrolyse et la pile
des chimistes font partie intégrante du réseau des transforma­
tions énergétiques qui articulent tous les phénomènes naturels, ·
et témoignent désormais de ce que l'énergie électrique peut être
transformée en énergie chimique, et vice versa. Cette énergie
électrique peut, en outre, être transformée en énergie calorifi-
278 Histoire de la chimie

que, qui elle-même est consommée par des réactions chimiques,


ou produire de la lumière, qui elle-même peut déterminer des
réas:tions chimiques, comme dans la photographie . . . .
Electricité et chaleur constituent désormais des domaines
d'étude autonomes, distincts de la chimie comme sont distinctes
les énergies électrique, thermique et chimique. Mais ne peut­
on envisager une nouvelle unité des sciences s'adressant à une
nature conçue en termes de conversion énergétique ? Le chi­
miste pourrait-il construire une théorie énergétique des trans­
formations chimiques, comme la mécanique a, on le comprend
rétrospectivement, construit depuis son origine galiléenne une
théorie énergétique du mouvement ?
C'est à la fondation d'une « thermochimie », d'une science
aniculant de manière systématique, sur le modèle de la méca­
nique, les deux acteurs les plus traditionnels de la chimie, la
réaction chimique et la chaleur, que vont se consacrer Marcel­
lin Berthelot et Julius Thomsen (1826-1909) de Copenhague 1 .
Contrairement à la statique chimique de Berthollet, l a ther­
mochimie n'implique pas d'hypothèse sur la nature de la force
qui cause le lien chimique. l'ancienne force, qui devait expli­
quer à la fois le lien et les réactions, fait panie d'un passé qu'il
faut dépasser. Le modèle est désormais le formalisme abstrait
de la mécanique, qui met en avant les notions de travail et
d'énergie. De même que la chute d'un corps est caractérisée
par le travail des forces mécaniques, par la diminution de l' éner­
gie potentielle et par la création d'énergie cinétique, une réac­
tion chimique doit être définie par le travail des forces
chimiques, et la diminution du potentiel de ces forces. Travail
et diminution du potentiel sont mesurés par le dégagement de
chaleur que produit la réaction. l'état d'équilibre chimique
devient ainsi l'état où le potentiel des forces chimiques a atteint
sa valeur minimale, et il est défini par le fait que les réactions
qui y mènent sont celles qui entraînent le plus imponant déga­
gement de chaleur. Ce qu'énonce Marcellin Berthelot en 1865
par le « principe de travail maximal ».

1. La priorité des travaux de Thomsen, effectués entre 1850 et 1860, sur


ceux de Berthelot, qui s'est intéressé à la thermochimie à partir de 1864 seu­
lement, est l'un des chevaux de bataille de Pierre Duhem dans sa longue lune
contre son persécuteur. Thomsen a aussi le mérite, aux yeux de Duhem,
d'avoir fait connaître les travaux de Guldberg et Waage (voir plus loin) et
abandonné dès 1869 le principe sur lequel porte la querelle de priorité : non
seulement plus rapide, mais plus lucide. . .
I.e démembrement d'un territoire 279

En un sens, comme le remarque Ostwald, la thermochimie


est une transposition de la vieille doctrine des affinités électi­
'1

ves, qui prévoyait la prépondérance de la « matière la plus


forte » [Ostwald, 1906, p. 2 1 3). A cette transposition corres­ 1
pond, comme à l'époque de Bergman, une discrimination entre •1
réactions chimiques : puisque c'est le dégagement de chaleur 1:
qui mesure la force d'une réaction, la réaction chimique natu­
relle est celle qui se produit spontanément en dégageant de la
chaleur ; les réactions endothermiques, qui absorbent de la cha­
leur, sont, elles, considérées comme contraintes par des actions
extérieures au système.
Le principe de conservation de l'énergie est certes respecté par
les réactions chimiques, mais peut-il permettre de prévoir l'état
d'équilibre, c'est-à-dire la direction des réactions qui se produi­
ront à partir d'une préparation initiale donnée ? Cette ques­
tion est de haute importance pour les spécialistes de la synthèse,
car c'est la question du rendement d'une réaction qui est posée.
Alors que la chimie de l'analyse privilégie les réactifs puissants,
c'est-à-dire, dans les termes de Berthollet, les réactions complè­
tes, la chimie de synthèse doit élargir la gamme de ses réactions
pour obtenir les transformations extrêmement spécifiques dont
elle a besoin. Serait donc bienvenue une science qui donnerait
les moyens d'améliorer les rendements des réactions « incom­
plètes ».
Or, à mesure que la jungle des cas connus se densifie, les dif­
ficultés auxquelles se heurte la distinction entre processus
« purement chimiques », exothermiques, et processus contraints,
endothermiques, vont croissantes, et ce, en particulier, dans le
domaine nouveau des hautes températures. Henri Sainte-Claire
Deville découvre que 1 'eau se dissocie en hydrogène et oxygène
lorsqu'elle est mise en contact avec une sphère de platine por­
tée à blanc. Ce qui est curieux, car le chalumeau oxhydrique,
dont la chaleur résulte de la combinaison entre hydrogène et 1
oxygène, est capable de faire fondre le platine. Si la tempéra­ 1
ture du platine porté à blanc suffit à « contraindre » la disso­
ciation endothermique de l'eau, celle-ci devrait également se
produire à la température de fusion du platine, bien supérieure.
En fait, démontre Sainte-Claire-Deville, la température du cha­
lumeau est inférieure à celle qu'il devrait avoir si la combinai­
son se produisait seule. La chaleur dégagée n 'est donc pas une
mesure adéquate de la réaction chimique exothermique. Elle
semble plutôt fonction d'un « équilibre » entre combinaison et
280 Histoire de la chimie

dissociation, deux réactions qu'il devient difficile d'opposer,


l'u �e comme « purement chimique », l'autre comme « con­
tramte ».
Dès 1867 , deux chimistes norvégiens, Cato Guldberg
(1836-1902) et Peter Waage (1833-1900), avaient proposé une
loi qui annule toute distinction entre réactions chimiques exo­
et endothermiques et créé un nouveau type d'analogie avec la
physique. Est mise en avant la notion de « masse active », c'est­
à-dire·des concentrations de réactifs effectivement présents dans
le milieu réactionnel à un moment donné et disponible pour
la réaction. La « loi d'action des masses » a l'allure d'une loi
mécanique : comme la force newtonienne, la force chimique
d'une réaction est définie par le produit des « masses actives »
et 1 'équilibre se produit quand les forces correspondant à des
réactions opposées deviennent égales. Cependant, à la différence
de la mécanique, les « masses actives >> sont les variables
puisqu'elles évoluent avec la réaction et atteignent des propor­
tions relatives déterminées lorsque l'équilibre est atteint. De
plus, la relation entre forces et masses fait intervenir un « coef­
ficient d'activité » spécifique pour chaque type de réaction. A
l'équilibre, lorsque la somme des différentes forces chimiques
s'annule, le rapport entre les « masses actives » est donné par
le rapport entre coefficients d'activité, eux-mêmes dépendant
de la température et de la pression.
Une différence plus profonde encore entre la loi de Guld­
berg et Waage et la mécanique concerne 1 'effet de la force.
Alors qu'une vraie force mécanique déterminerait une accélé­
ration, celle qu'introduisent Guldber� et Waage détermine la
vitesse de la réaction correspondante .
La vitesse de réaction était, à l'époque, une grandeur phé­
noménologique nouvelle. Seules les réactions très lentes que
l'on rencontre en chimie organique ont permis de suivre la
variation des concentrations de réactifs au cours du temps.
Guldberg et Waage peuvent ainsi utiliser les résultats de l'étude
des vitesses de réaction initiée par Ferdinand Wilhelmy (1850)

2 . C'est dire qu'il n'y a pas de « principe d ' inertie • en chimie, et que
les forces sont définies comme elles l 'étaient en mécanique avant Galilée. A
cette différence encre définirions de la force correspond une différence phé­
noménologique : alors qu'un système mécanique oscille autour de l'état
d'équilibre (oscillations amorties en cas de frottement), un système chimi­
que rejoint en général !' équilibre de manière monorone. Lorsque les forces,
équilibrées, s'annulent, toute transformation chimique s'arrête.
Le démembrement d'un tem'toire 281

et reprise par Péan de Saint-Gilles et Berthelot en 1860 : à cha­


que instant, la vitesse d'une réaction est proportionnelle aux
concentrations de réactifs encore présents dans le milieu réac­
tionnel ; la vitesse va donc en diminuant à mesure qu'on appro­
che de l'équilibre. La définition de la « force chimique » intègre
l'étude phénoménologique des vitesses et le modèle mécanique.

L'hypothèse cinétique

La loi de Guldberg et Waage, acceptée comme loi phéno­


ménologique, a eu en chimie un immense succès. Mais elle
laissait ouverte la question de son interprétation. C'est
cette question qui suscitera le transfert en chimie de l'hypo­
thèse cinétique produite quelques années auparavant en
physique.
Dans cette hypothèse, l'équilibre est défini comme l'état où
les vitesses sont telles que les effets des différentes réactions se
compensent, sans que les réactions s'arrêtent pour autant. C'est
1 ' interprétation cinétique de l 'équilibre qui avait été proposée
par Clausius dès 185 7 dans le cas de la vaporisation. Adoptée
officiellement par Maxwell en 1865, elle conduit en 1867 au
« démon de Maxwell », capable de déterminer des évolutions
qui éloignent un système de l ' équilibre.
L'hypothèse cinétique renvoie la notion de « force chimi­
que », quelle que soit sa mesure, au répertoire des analogies,
puisque 1 'équilibre n'est pas l'état où les forces, et les vitesses
qu'elles déterminent, s'annulent. L'équilibre n'a rien de par­
ticulier : c'est l'état où les « collisions réactionnelles » entre
molécules qui déterminent une réaction donnée sont en
moyenne aussi nombreuses que les collisions qui déterminent
la réaction inverse. Le concept central de la cinétique est la
notion probabiliste de fréquence. Si une augmentation de tem­
pérature augmente la vitesse de l'approche de l'équilibre, c'est
parce qu'elle augmente la fréquence de toutes les collisions réac­
tionnelles. Quant à la question de l'affinité, de la « force » res­
pective des réactifs, de la différence entre réactions endo- et
exothermiques, et de la composition de l'équilibre chimique,
la théorie cinétique n'en dit rien, sinon que cette question
devrait désigner une science « à venir », portant sur la collision
282 Histoire de la chimie

réactionnelle elle-même 3 . Le cinéticien ne peut connaître que


le nombre de molécules qui participent à un événement colli­
sionnel (qu'on appelle l'ordre de la réaction). Ce qui, d'ailleurs,
suffit amplement à l'occuper. En effet, l'analyse cinétique va
montrer que, derrière « une » réaction chimique, se dissimule
souvent une succession bien plus complexe de réactions
intermédiaires4 .
La cinétique est une hypothèse réaliste. Elle implique que les
molécules des chimistes soient bel et bien reconnues comme des
entités discrètes, susceptibles de mouvement, de collisions, bref
de comportements individuels. Tout autre chose que des symbo­
les commodes à l'usage des chimistes de synthèse. Et tout autre
chose également que la condamnation de toute compréhension
intuitive qu'implique l'interprétation rivale, produite à la même
époque, de l'équilibre chimique et de la loi d'action des mas­
ses qui le définit. Car cette interprétation, thermodynamique,
a pour concept central, la grandeur la plus abstraite qu'ait défi­
nie la physique du XIX' siècle, l' entropie.

L'équilibre thermodynamique

La création de la notion d'entropie répond, en physique, à


un problème similaire à celui qui a condamné la thermochimie
de Thomsen et Berthelot : le principe de conservation de l'éner­
gie, toujours vérifié par les transformations physico-chimiques,
ne permet pas de déterminer quelles transformations sont pos­
sibles, quelles autres ne se produisent pas. Au « premier » prin­
cipe, de conservation, s'est, avec Clausius, ajouté le « second
principe », qui fait intervenir une nouvelle fonction, l' entro-

3. Cette science s'est développée au xx· siècle, autour de la notion de


« complexe activé :o, situation transitoire où des molécules en contact forment
un être instable qui peut soit redonner les molécules originales soit donner
de nouvelles molécules. Il s'agit d'une théorie hybride associant des éléments
théoriques (stabilité des structures calculée à partir de la chimie quantique),
des éléments « empiriques » (les grandeurs thermodynamiques comme la cha­
leur dégagée ou absorbée) et des éléments expérimentaux (la technique expé­
rimentale permet désormais d'analyser directement beaucoup de « complexes
activés ,. malgré leur durée de vie brève).
4. Cela permet d'élucider certains mécanismes de catalyse : lorsqu'un réac­
tif constitue un réactif pour une étape intermédiaire et un produit de réac­
tion pour une autre, il disparaît du bilan et semble n'avoir participé à la
réactioP. qu'à titre de « catalyseur » .
Le démembrement d'un tem'toire 283

pie. Les transformations spontanées qui conserveraient l'éner­


gie mais feraient diminuer l'entropie sont exclues. L'état d'équi­
libre « thermodynamique :1> est défini par le fait que toute
transformation spontanée qui l'affecterait contreviendrait au
second principe de thermodynamique.
En 1884, un chimiste de vingt-trois ans, Pierre Duhem, sou­
met à Paris une thèse de doctorat qui transpose à la chimie les
principes de la thermodynamique de Clausius. Cette thèse est
rejetée par les membres du jury, effarés [voir Brouzeng, 1987].
Non seulement ce jeune audacieux se permet de critiquer le glo­
rieux principe de travail maximal du grand Berthelot, mais
encore il propose une représentation mathématique des réac­
tions chimiques qui suppose qu'elles ne dégagent ni ne pro­
duisent de chaleur !
Aucun de ces chimistes ne sait, apparemment, que Duhem
les invite à reproduire en chimie l'idéalisation, tout aussi scan­
daleuse, grâce à laquelle Carnot et Clausius ont soumis la
machine à vapeur aux mathématiques de la mesure. Alors que
la machine à vapeur réelle fonctionne en chauffant et en refroi­
dissant, le fonctionnement de la machine à vapeur idéale exige
la fiction selon laquelle jamais deux corps de températures dif­
férentes ne soient mis en contact direct ! La mesure d'un cycle
de la machine à vapeur est alors donnée par une transforma­
tion, qui conserve l'entropie : le système est censé ne jamais
quitter un état d'équilibre, il subit un déplacement d'état
d'équilibre en état d'équilibre infiniment voisin, déplacement
entièrement déterminé par une variation infiniment progres­
sive des paramètres de contrôle 5 . Il en va de même pour les
réactions chimiques que Duhem caractérise à partir de trans­
formations fictives, réversibles, entièrement pilotées de l' exté­
rieur, d'état d'équilibre chimique en état d'équilibre chimique.
La thèse de Duhem n'ayant jamais vu le jour, c'est au nom
de Van't Hoff (1884) que sera associée la loi de déplacement
d'équilibre6. Et en 1884 toujours, Le Chatelier propose, sans

5 . Le système est chauffé à température constante et se dilate, refroidi à


température constante et se contracte, comprimé sans échange de chaleur et
augmente de température, dilaté sans échange de chaleur et baisse de tem­
pérature : deux « adiabatiques » et deux « isothermes ».
6. La mesure du déplacement d'équilibre est donnée en termes du travail
qu'il faudrait accomplir pour « déplacer • de manière réversible la composi­
tion chimique, par apport ou extraction de chaleur à pression constante, ou
bien (lorsqu'il existe une phase gazeuse), par compression ou dilatation à tem-
284 Histoire de la chimie

démonstration, ce qui deviendra un « principe », la définition


de la manière dont un système chimique à l'équilibre réagit aux
perturbations imposées de l'extérieur. En 1893, Duhem, exilé
à Bordeaux pour cause de lèse-Berthelot, publie à Gand (les édi­
teurs français le jugent hérétique) son Introduction à la méca­
nique chimique où il attaque avec une cruauté implacable la
thermochimie de Berthelot, et démontre que l'ensemble des
« principes » proposés jusque-là sont des conséquences directes
d ' un seul et même énoncé : « Le potentiel thermodynamique
d ' un système est minimum lorsque le système est en équilibre
stable. » En 1897, Berthelot, imperturbable, publie sa Thermo­
chimie.
La thermodynamique chimique a donc pour grandeur cen­
trale un potentiel non plus énergétique mais thermodynami­
que, c'est-à-dire définissant l'équilibre chimique à partir du
second principe 7 : toute évolution spontanée qui écarterait le
système de la valeur minimale, définissant l'équilibre, du
potentiel contreviendrait au second principe. De là peut se
déduire la loi de déplacement de l'équilibre de Van't Hoff ,
la « loi d' action des masses » de Guldberg et Waage, et l'arti­
culation entre les différents paramètres, composition chimique,
température, pression, qui déterminent l'état d'équilibre.
Les deux approches, cinétique et thermodynamique, définis­
sent la physico-chimie comme science autonome par rapport à
la physique mécaniste, qui ne connaît ni événement réaction­
nel ni second principe. Dans les deux cas, le rapport à la physi­
que n'est pas réducteur : l'exploration cinétique des vitesses de
réaction comme l'application des deux principes de la ther­
modynamique (ou de l'énergétique, selon les termes d'Ostwald)
à des situations physico-chimiques plus complexes devraient au
contraire faire de la chimie un champ problématique beaucoup
plus riche que la seule physique.

pérarure constante. Plus la température est élevée, plus l'équilibre favorise


les corps dont la combinaison est endothermique (absorbe de la chaleur).
Van't Hoff a montré que sa loi coïncidait dans un cas avec le principe de tra­
vail maximal de Berthelot : c'est le cas où les réactions se déroulent au zéro
absolu. Ce qui a permis aux chimistes français de continuer à enseigner le
principe de Berthelot, en introduisant discrèrement cette légère restriction.
Il sera encore enseigné à l 'Université française au xx· siècle, et défendu par
le chimiste du Collège de France, Marcel Délépine, jusqu'en 1962.
7. Le potentiel chimique proposé par Duhem systématise différentes défi­
nitions de fonctions thermodynamiques en chimie élaborées par Massieu
(1869), Planck ( 1 869), Gibbs (1876) et Helmholtz ( 1882).
I.e démembrement d'un tem.toire 2H�

Chacune de ces approches, cependant, semble pointer vers


une perspective d'avenir différente. La cinétique, avec la col­
lision réactionnelle, propose une connection à la physique qui
accentue le réalisme des atomes et des molécules, et leur ami­
bue, au-delà des phénomènes observables, la responsabilité tant
des propriétés des corps chimiques que des modalités des trans­
formations chimiques. Au contraire, la thermodynamique chi­
mique accentue la dimension positiviste de la chimie, et
l'éloigne de toute représentation intuitive du phénomène chi­
mique et de ses causes pour en faire une fonction abstraite des
paramètres manipulables. L'hésitation entre ces deux perspec­
tives n'est d'ailleurs pas propre à la chimie, et habite également
la physique de l'époque 8 . C'est pourquoi on peut dire qu'au
tournant du siècle physique et chimie ne sont plus des scien­
ces étrangères l'une à l 'autre, mais sont toutes deux des scien­
ces au carrefour, confrontées au problème de leur avenir,
c'est-à-dire de leur identité.

8. Voir, à ce sujet, une défense du mécanisme contre l'abstraction mathé­


matique de celui que LÉNINE appelait dans Matérialisme et empirio­
criticsme,
i le « confusionniste Rey •. Abel Rey. (REY ( 1923) ; le texte origi­
nal fut écrit en 1905. la nouvelle édition annonce, sur base de la relativité
et des quanta, le triomphe du mécanisme en danger vingt ans auparavant.)
29
D e la chimie des éléments
à la physique des noyaux

A la fin du XIX' siècle, un nouveau type de phénomène fait


son apparition dans le laboratoire des physiciens : les rayons.
Les rayons cathodiques, étudiés par le physicien anglais William
Crookes (1832-1919), apparaissent comme composés de projec­
tiles électrisés négativement ; les rayons X, repérés par le physi­
cien allemand . Wilhelm Roentgen (1845-1923), sont
électriquement neutres et très pénétrants ; les rayons N, iden­
tifiés par le physicien de Nancy René Blondlot, ne résistent pas
au scepticisme. Mais ce sont les rayons « uraniques >> , émis par
un sel d'uranium, découverts en 1896 par Henri Becquerel
(1852- 1908) qui vont transformer de manière irréversible les
rapports entre physique et chimie. A qui appartient la radio­
activité ? Question vaine, pourrait-on dire, vile querelle
d'appropriation qui ne devrait intéresser aucun scientifique
digne de ce nom. Et pourtant, la radioactivité est au point de
départ de deux séries historiques au terme desquelles l'inter­
prétation des propriétés de l'élément chimique sera considérée
co��e appartenant « naturellement » à la physique, science des
pnnopes.

Les deux définitions de la radioactivité

Le nom de Curie est aussi indissolublement attaché à la


radioactivité que ceux d'Ampère ou d'Ohm, par exemple, à
l'électricité. Rare est le privilège de voir le nom d'un scientifi­
que attaché de son vivant non seulement à une découverte, à
une théorie, ou à un effet, mais à un étalon de mesure, à la
I.e démembrement d'un territoire 287

norme qui permettra aux chercheurs et aux techniciens de tous


pays d'avoir un langage commun. L'événement est d'autant
plus rare que Marie Curie (1867-1934) elle-même imposa en
1910 la définition du << curie » - l'activité d'un gramme de
radium - et prépara l'échantillon de chlorure de radium, soi­
gneusement purifié, à partir duquel d'autres étalons secondaires
devaient permettre aux laboratoires des différents pays de mesu­
rer la radioactivité de leurs produits. L'événement est d'autant
plus exceptionnel que, à l'époque, les chercheurs en radioac­
tivité disposaient d'une autre possibilité de définition, qui pré­
vaudra en 1962 : au gramme de radium s'est substitué route
quantité de matière radioactive subissant 3, 7 10 10 désintégra­
tions par seconde. La première définition relève d'une pratique
de chimiste - purification et caractérisation d'un élément. La
seconde a pour objet un événement inaccessible à l'observation
directe, la désintégration, et pour sujet une « matière » indif­
férenciée, sauf par ses propriétés radioactives, comme celle des
physiciens. Ce contraste est illustré par deux scènes célèbres.
La première se situe lors d'une nuit de 1898, à Paris. Quel­
ques mois auparavant, Marie Curie a montré que l'intensité du
rayonnement de Becquerel dépend seulement de la quantité
d'uranium, ou de thorium, et qu'elle est invariante par rap­
port à la température, à la dissolution, à la composition du sel
d'uranium, bref à tout ce que les chimistes peuvent faire varier.
Le rayonnement semble donc renvoyer à l'uranium en tant
qu'élément. A cette nouvelle propriété élémentaire, Marie Curie
donne le nom de radioactivité. De plus, elle a remarqué que
certains minerais, la pechblende et la chalcolithe, étaient qua­
tre fois plus radioactifs qu'ils ne devraient l'être si l'uranium
devait expliquer leur radioactivité. Alors, Pierre Curie a aban­
donné ses propres recherches en physique pour collaborer au
pénible travail qu'entreprend Marie. Isoler un nouvel élément
à partir du minerai de pechblende signifie répéter intermina­
blement le même type d'opération : prélever une vingtaine de
kilos de minerai, piler, porter à ébullition, dissoudre, filtrer,
précipiter, cristalliser. . . Mais couronner pareils efforts par la con­
templation de 1 'élément enfin purifié est le rêve de tout chi­
miste. C'est pourquoi, en cette nuit de 1898, dans le hangar
qui leur sert de laboratoire, Marie et Pierre Curie contemplent
avec ravissement les silhouettes faiblement lumineuses, comme
suspendues dans la nuit, des flacons contenant une quantité
288 Histoire de la chimie

infime de sel de radium finalement extrait à partir de tonnes


de pechblende.
La seconde scène se situe à Montréal en 1902. Le physicien
d'origine néo-zélandaise Ernest Rutherford ( 1871-19 3 7) et le
chimiste anglais Frederick Soddy (1877-1956) ont étudié une
propriété curieuse du thorium, élément découvert par Berze­
lius en 1828, et identifié comme radioactif par Marie Curie et
Gerhard Carl Schmidt en 1898. Rutherford a montré que l'on
pouvait ·extraire du thorium un autre produit, qu'il appelle tho­
rium X, et qui emporte avec lui toute la radioactivité. Mais,
chose curieuse, le thorium lui-même redevient progressivement
radioactif ! Et à nouveau, on peut extraire du thorium X
radioactif, et ainsi de suite. L'interprétation s'impose : le tho­
rium se transforme en thorium X, la radioactivité est le témoi­
gnage de cette transformation. Le thorium se transforme
lentement, c'est pourquoi il peut, pendant un petit temps,
apparaître comme non radioactif ; le thorium X, lui, continue
à se transformer bien plus rapidement en d'autres produits, c'est
pourquoi il reste radioactif. A cet instant, se souvient Soddy,
quelque chose de plus grand que la joie le submergea : l' exal­
tation d'être, parmi tous les chimistes de tous les temps, celui
qui donnait réalité au vieux rêve de l'alchimie, la transmuta­
tion, la transformation des éléments les uns dans les autres.
Rutherford gronde : si nous parlons de transmutation, ils nous
traiteront d'alchimistes ! Soddy s'en moque éperdument, il
valse dans le laboratoire en chantant « Forward , Christian
Soldiers » .
Deux scènes de joie, l'une, sereine, venant couronner un dur
et répétitif labeur ; l'autre, intense, marquant le moment où
les pièces du puzzle se rassemblent. A l'arrière-plan, les deux
définitions différentes du curie, et la redéfinition de l'élément
chimique de Mendeleev qui permettra leur appropriation par
les physiciens.

Les éléments radioactifs

Le programme de travail de Marie et de Pierre Curie appar­


tient à la chimie. Certes, l'électromètre inventé auparavant par
Pierre Curie et utilisé par le couple pour mesurer l'intensité du
rayonnement appartient à la physique la plus moderne, mais
ce n'est qu'un instrument : il permet de quantifier le phéno-
I.e démembrement d'un territoire 281)

mène par une propriété, le fait que les rayons uraniques,


comme les rayons X, rendent l'air conducteur d'électricité.
L'essentiel est la purification et la promesse d'une nouvelle
explosion démographique des éléments, semblable à celle
qu'avait suscitée l'usage de la pile électrique. Marie et Pierre
Curie isolent d'abord un élément, baptisé polonium, puis une
nouvelle substance qu'ils appellent radium. Parce qu'il existe
en quantité suffisante pour que les protocoles de la chimie
analytique lui soient applicables, le radium recevra le premier
sa « cane d'identité » mendeleevienne. Le 28 mars 1902, Marie
Curie peut écrire « Ra = 225,93 ». Cette année-là, Rutherford
et Soddy aboutissent à la conclusion qui bouleverse l' interpré­
tation du tableau de Mendeleev : la radioactivité n'est pas une
propriété élémentaire, c'est l'indice de la transformation d'un
élément en un autre.
L'origine de ce résultat révolutionnaire remonte à l'observa­
tion, par Pierre et Marie Curie, de ce qu'ils appelèrent « radioac­
tivité induite » : un sel de radium ou de polonium en poudre,
en contact avec une feuille métallique, rend celle-ci radioactive.
Très vite, le chimiste allemand Friedrich Ernst Dorn, à propos
du radium, et Rutherford, à propos du thorium, montraient
que la source radioactive émet un gaz, une ,« émanation »
radioactive, qui se dépose sur la surface des corps proches de
la source. A la fin de 1899, Rutherford mesure le temps pen­
dant lequel l'émanation, laissée à elle-même, reste radioactive :
au bout de 54 secondes, l'activité avait diminué de moitié ; au
bout du temps double, elle était réduite au quan ; au bout du
temps triple, elle était réduite au huitième : ce qui signifie une
loi de décroissance exponentielle. L'émanation du thorium fut
le premier corps radioactif à qui on attribua une demi-vie : 54
secondes. Et en 1902, Rutherford et Soddy avaient montré que
l'« émanation » du thorium n'est pas produite par le thorium,
mais par un produit de désintégration du thorium, le thorium
X, et ils avaient construit l'hypothèse de la désintégration.
C'est alors que, pour tous ceux qui acceptèrent cette hypo­
thèse, le problème de l'identification des corps radioactifs prit
un tour nouveau . Car si désintégrations successives il y a, cha­
que produit de désintégration étant caractérisé par un temps
de demi-vie particulier, la purification des corps radioactifs à
laquelle procède le « radiochimiste » ne pourra jamais aboutir
à un corps pur : radioactivité et pureté sont, en fait, contradic-
290 Histoire de la chimie

toires. On savait donc, dès 1910, lorsqu'on définit le curie par


référence à l'activité d'une source de radium radioactif pur, que
cette définition, relevant de la chimie des éléments, n'était
qu'approximative, relative à une particularité du radium. Il se
trouve que le radium, produit de la désintégration de l'ura­
nium, constitue une source à la fois intense et stable. En effet,
son temps de demi-vie, 1 622 ans, n'est ni « trop long » - le
radium est une source radioactive intense -, ni « trop bref •
- le radium « se conserve » par rapport au temps des chimistes.
Que devient alors la tâche du radiochimiste ? Elle tient de
la résolution d'un puzzle cinétique. Soit un sel de thorium. Sa
radioactivité varie continuellement pendant les années qui sui­
vent sa fabrication. On sait, grâce à Rutherford et Soddy, ce
que cela veut dire. Pas plus qu'on ne peut obtenir de produit
radioactif pur, on ne peut en général mesurer directement la
décroissance exponentielle d'un produit radioactif. On mesure
en effet le plus souvent le résultat de plusieurs processus qui
se succèdent pour chaque particule, mais coexistent dans la
même éprouvette. Dès lors, la radioactivité globale mesurée doit
être interprétée en termes cinétiques. Elle dépend d'une série
d'acteurs distincts, dont chacun est produit à une vitesse qui
dépend de la série en amont, et disparaît à une vitesse qui lui
est propre. C'est pourquoi, avant d'atteindre un équilibre glo­
bal, le milieu réactionnel se caractérise par des variations de
l'intensité radioactive, et des valeurs relatives des émissions a ,
� et y. Ce sont ces variarions que le radiochimiste doit décryp­
ter. Telle variation d'activité indique qu'un produit à temps
de demi-vie assez long est présent ; si on peut l'isoler, on pourra
l'identifier, pour étudier séparément la série de ses transforma­
tions en aval. D 'autres se désintègrent trop vite pour être iso­
lés, mais des dispositifs ingénieux spécialement mis au point
permettent de les repérer, c'est-à-dire d'évaluer leur temps de
demi-vie, et d'identifier le type de rayonnement qu'ils émet­
tent en se désintégrant. D'autres encore sont d'abord postulés
sur la base d'indices indirects. A la fin de l'enquête, chaque
atome d'une série radioactive a été nommé, son poids atomi­
que, déterminé, son temps de demi-vie, évalué, les particules
qu'il émet en se désintégrant, identifiées.
En ce qui concerne le thorium, l'histoire reconstituée s'écrit
finalement : le thorium se désintégrant, produit des particu­
les � (électrons) et du mésothorium 1 , qui produit des parti­
cules � et du mésothorium II, qui produit des particules � et du
Le démembrement d'un territoire 291

radiothorium C, qui produit des panicules a (noyau d'hélium)


et le fameux thorium X, qui produit des panicules a et l'éma­
nation, qui produit des panicules a et du thorium A, qui pro­
duit des panicules a et du thorium B, qui produit des panicules
13 et du thorium C, qui produit à la fois des particules 13 et du
thorium C', et des panicules a et du thorium C'', les deux pro­
duits possibles donnant fmalement un même produit stable 1 . . .
La série du thorium est l'une des quatre séries radioactives
connues, qui ont toutes à peu près la même allure. Cela veut­
il dire que le tableau de Mendeleev se voit brutalement enri­
chi d'une quarantaine de nouveaux « éléments � ? Pas du tout.
A l'exception de quelques cases nouvellement remplies (dont
le polonium, le radium et le radon), le tableau reste ce qu'il
était, mais son sens se transforme. Cette conclusion valut un
prix Nobel en 1922 à Soddy, Rutherford ayant eu le sien en
1908. Chaque série radioactive parcourt une même région du
tableau, de manière réglée : deux cases en arrière quand il y
a émission d'une particule a (le noyau perd deux charges posi­
tives), une case en avant lorsqu'il y a émission d'une particule
13 (lorsqu'un noyau perd une charge négative, tout se passe
comme s'il avait gagné une charge positive).
On peut ainsi suivre chaque série sur le tableau de Mende­
leev et constater que le radiothorium habite la même case que
le thorium, que le mésothorium I et le thorium X habitent la
case du radium, que le thorium B est dans la case du plomb,
que le thorium A et le thorium C' sont dans la case du polo­
nium, que l'émanation du thorium est chez le radon . . . En
1913, Soddy baptisa ces habitants multiples d'une même case
les isotopes, iso-topos, « qui sont au même endroit ». Dans cha­
que case du tableau de Mendeleev n'habite plus un élément,
mais un certain nombre d'atomes distincts, ayant tous les
mêmes propriétés chimiques, mais se distinguant par le poids
atomique et l'instabilité de leur noyau (le temps de demi-vie).
Du coup, la vieille idée de Prout, fondée sur les valeurs pres­
que entières des poids atomiques, dont Duhem avait fait le
symbole de la tentation irrationnelle de spéculations faisant vio­
lence aux faits, se trouva justifiée ! Le chlore, avec son poids

1. Dans cette description, on a négligé les rayons y de lumière. Chaque


produit cité a évidemment un poids atomique égal au précédent si sa pro­
duction a été accompagnée d'une émission de 13 et inférieur de deux unités
si elle a été accompagnée d'une émission d'a.
292 Histoire de la chimie

aromique de 3 5 , 5 ? Il correspond au cas où à un élément chi­


mique correspondent deux isotopes, de poids aromiques 35 et
37, le premier étant trois fois plus fréquent que le second dans
la nature, d'où, en moyenne, 35,5 . . .

Les physiciens à la conquête de 1 'atome

Soddy identifie les isotopes. Rutherford accumule les « décou­


vertes » : il a montré en 1909 que l'un des composants du
rayonnement radioactif, baptisé a, est constitué de noyaux
d'hélium ; il entreprend de bombarder de rayons des substances
non radioactives, d'où il déduit en 1911 un premier modèle de
l'atome, un noyau massif chargé positivement, entouré d'élec­
trons négatifs. Dans ce contexte, le tour que prennent les recher­
ches de Marie Curie après le double choc que constitua le prix
Nobel de 1903 (reçu conjointement avec son mari et Henri Bec­
querel) et la mort de Pierre Curie en 1906, a quelque chose de
singulier. Marie Curie s'acharne en effet à vérifier l'identité chi­
mique du radium que le vieux et célèbre physicien lord Kel­
vin avait mise en cause 2 . En 1 9 1 1 , elle reçoit un nouveau prix
Nobel pour avoir isolé du radium pur, mais ce type de recher­
che appartient déjà au passé. La radioactivité relève, désormais,
de l'histoire de la physique. La chimie n'y intervient plus qu'à
titre technique, pour identifier les isotopes produits par
transmutation 3 .
Il est toujours vain de tenter de refaire l 'histoire, mais on
doit, ici, marquer un point d'arrêt, spéculatif. Pour la première
fois, chimie et physique ont été confrontées en même temps
à une même énigme, et la chimie s'est trouvée finalement défi­
nie comme technique au service de questions posées par des
physiciens. Il est difficile de ne pas voir dans l'acharnement avec
lequel Marie Curie continua à purifier le radium pendant que

_2. En conséquence, à partir des années dix, le laboratoire de Marie Curie


disposa d'un véritable « capital », une quantité énorme de ce précieux, rare
et coûteux radium, dont les autres laboratoires manquaient désespérément.
Ce dont se plaint à demi-mots Frederick SODDY [ 1926, p. 29-3 1 ] .
3. E n 1934, lors de l a découverte d e l a radioactivité artificielle, Irène Curie,
la fille de Pierre et Marie, met en œuvre l'art du radiochimiste pour réussir
à identifier en trois minutes, avant sa disparition, l'isotope 30 du phosphore
produit par l'irradiation d'aluminium.
Le démembrement d'un tem'toire 293

Rutherford se lançait dans l'exploration du noyau atomique un


point de bascule tout à la fois événementiel, symbolique et irré­
versible, c'est-à-dire historique. Car la distribution des rôles qui
s' institue ainsi ne ratifie pas une différence préexistante, mais
crée une nouvelle image de la physique. L'histoire qui, avec
Rutherford, va des éléments à l'atome procède de scandale con­
ceptuel fécond en scandale conceptuel fécond : l'atome, con­
necté à l'élément, n'est plus a-tomas, puisqu'il se désintègre ;
le tableau de Mendeleev ne classe plus, il est parcouru par une
cascade de transformations ; l'élément, enfin, perd son iden­
tité pour regrouper un nombre indéterminé d'isotopes distincts.
Rutherford a osé inventer les hypothèses qui transforment les
catégories de la chimie positive en simples faits, à interpréter.
Faut-il rapprocher cette audace de l'ancienne mais vivace tra­
dition newtonienne, qui tenait pour évidente la possibilité
d'expliquer les phénomènes chimiques par des interactions entre
corps ? En tout cas, la physique se définit désormais par un nou­
veau défi, aller au-delà des phénomènes observables, vers une
autre réalité qui permet de les interpréter.
30
Des atomes à 1 ' atome

En 1925, le chimiste Henry Le Chatelier écrit, dans Science


et industrie : « Que reste-t-il de la relativité, des isotopes et des
quanta, quand on les dépouille des oripeaux dont on les a affu­
blés ? Ce qui reste du chocolat Perron, quand on enlève les affi­
ches dont les murs de Paris ont été couverts. C'est un chocolat
comme les autres, que l'on peut manger sans inconvénient ; ce
sont des hypothèses comme les autres que l'on peut prendre
pour guide dans ses recherches, mais ce ne sont pas des décou­
vertes. » [Le Chatelier, 192 5 , p. 195. ) Le chimiste est sur la
défensive, mais, significativement, il ne cite pas les atomes
parmi les hypothèses à la mode. Douze ans auparavant, même
le plus célèbre des adversaires de l'hypothèse atomique, Wil­
helm Ostwald, a mis bas les armes : les atomes ne sont pas un
simple modèle, une fiction à l'utilité peut-être passagère. Telle
est la conclusion qu'il a tirée de la lecture de Les Atomes du
physicien français Jean Perrin ( 1870-1942).

Les atomes existent !

Les Atomes avait précisément pour vocation de forcer cette


conclusion, c'est-à-dire d'en finir avec la longue hésitation sus­
citée par l'interprétation atomiste ; hésitation qui a pris un tour
nouveau avec la prolifération des modèles cinétiques.
Si deux volumes de gaz hydrogène (H2) réagissent avec un
volume de gaz oxygène (02) pour donner deux volumes de
vapeur d'eau (H20), c'est qu'il y a le même nombre de molé­
cules d'oxygène, d'eau et d'hydrogène dans des volumes gazeux
Le démembrement d'un temtoire

égaux (à pression et température égales). Mais quel est cc nom­


bre ? Combien y a-t-il de molécules d'hydrogène dans 2 2 , 4
litres de gaz qui pèsent 2 grammes ? Il y a N molécules, mais
nous ne connaissons pas N, nous ne connaissons que des rap­
ports pondéraux ou volumiques. Tel est le point où les chimistes
s' arrêtent. Mais le fait qu'il y ait le même nombre de molécu­
les gazeuses dans un même volume à pression et température
égales peut s'interpréter à l 'aide d'un modèle cinétique : les
molécules sont de petits bolides dont la taille est dérisoire par
rapport à l'enceinte, dont la vitesse moyenne est mesurée par
la température, et dont les chocs sur la paroi expliquent la pres­
sion. Dans l'idéalisation du « gaz parfait, ces bolides ont un
mouvement libre, sauf lorsqu'ils s'entrechoquent. S'il était pris
au sérieux, le modèle pourrait, de plus, permettre d'interpré­
ter la différence empirique entre un gaz réel et le gaz parfait :
les déviations s'expliqueraient par le fait que les bolides ne sont
ni totalement libres les uns par rapport aux autres, ni vraiment
ponctuels ; elles deviendraient intéressantes au lieu d'être objet
de constatation.
De fait, au tournant du siècle, les modèles cinétiques ne sont
plus une simple manière d'interpréter des relations expérimen­
tales déjà connues, mais sont associés à la physique de pointe,
à l'exploration d'un monde d'entités discrètes au-delà des phé­
nomènes continus observables. Nous l'avons vu, la radioacti­
vité de Rutherford requiert la cinétique. Mais elle n'est pas seule
à le faire. En 1887 Van't Hoff a utilisé un modèle cinétique
pour étudier la pression osmotique : la pression que les molé­
cules dissoutes dans un liquide exercent sur la paroi est défi­
nie comme égale à celle qui serait exercée sur cette paroi par
le même nombre de molécules à l'état gazeux. En 1887 égale­
ment, le chimiste suédois Svante Arrhenius {1859-1927) a inter­
prété la conductibilité électrique des solutions salines en
supposant que le sel en solution est en fait dissocié en deux
types de particules indépendantes, les unes chargées positive­
ment, les autres négativement, les « ions ». Les ions permet­
taient ainsi d'unifier le champ de l 'électrochimie et celui, bien
plus ancien, de la chimie des sels, des acides et des bases. La
différence de force entre acides (ou bases) est désormais inter­
prétée en termes du « degré de dissociation » en ions de ces aci­
des en solution, ce que nous mesurons depuis par le « pH »,
et ce degré de dissociation répond à la loi d'équilibre de Guld­
berg et Waage. Les rayons cathodiques ont, eux aussi, été asso-
296 Histoire de la chimie

ciés à des particules chargées électriquement, les électrons, dont


J.). Thomson a identifié le rapport entre charge et masse.
Enfin, le mouvement brownien, mouvement incessant et irré­
gulier d'une particule légère en suspension dans un fluide,
témoigne pour les partisans de l'hypothèse atomique de ce que
ce fluide apparemment au repos est en fait constitué de molé­
cules en mouvement incessant, comme l'équilibre chimique est,
d'après l'hypothèse cinétique, la résultante de réactions chimi­
ques incessantes. Albert Einstein {1905) et Marian Smoluchovski
(1906) ont construit la théorie de ce mouvement, qui suppose,
comme l'explique Perrin, que la vitesse moyenne du grain varie
follement en grandeur et en direction sans tendre vers une
limite quand le temps d'observation décroît. Il faut donc con­
cevoir le mouvement brownien à partir de l'idéal d'un mou­
vement parfaitement irrégulier, répondant à une loi
probabiliste. En d'autres termes, ce mouvement ne renvoie pas
à la mécanique et à ses trajectoires, mais à la cinétique et à ses
événements.
Perrin a fait ses premières armes dans cette nouvelle physi­
que, avec notamment des recherches sur les gaz ionisés. Mais,
après les travaux d'Einstein et Smoluchovski, il a consacré ses
recherches à un objet apparemment plus humble, l'étude des
gouttelettes en suspension dans des émulsions de colloïdes. Il
poursuivait un but : fixer, hors de tout doute possible, la valeur
du nombre d'Avogadro, ce fameux « N » qui apparaît dans tous
les modèles cinétiques, mais qu'aucun ne peut chiffrer. Il appa­
raît, en effet, toujours associé à une autre quantité inconnue,
poids de 1' atome ou charge élémentaire par exemple, c' est-à­
dire une quantité qui caractérise l'hypothétique entité élémen­
taire mise en scène par le modèle.
Dans le contexte français, le but que s'est fixé Perrin ne
recouvre pas que des enjeux scientifiques. Il ne s'agit pas seu­
lement de faire taire les mandarins français qui interdisent, dans
leur territoire, toute référence aux atomes, ions ou électrons,
mais aussi de démontrer que la science peut bel et bien aller
au-delà des phénomènes observables. Il s'agit de briser la mise
en rapport qui s'est établie à l'époque entre la définition épis­
témologique d'une science réduite à inventer des lois qui repro­
duisent, sans les expliquer, les régularités observables, et le
thème de la « banqueroute de la science », propagé alors par
les penseurs catholiques antirépublicains [voir Nye, 1972 ] .
Pour donner une valeur à N , une seule possibilité existe ·
Le démembrement d'un tem'toire 2<)7

croiser à propos d'un même phénomène deux modèles cinéti­


ques distincts. A l'époque de Perrin, cenaines valeurs de N ont
déjà été proposées. En croisant le modèle cinétique de la vis­
cosité d'un gaz (qui met en scène le libre parcours moyen des
molécules gazeuses, c'est-à-dire la distance qu'elles parcourent
en moyenne entre deux collisions) et l'hypothèse correctrice pro­
posée par johannes Diderik Van der Waals (1837-1923) à la loi
des gaz parfaits, Joseph Loschmidt ( 1821-1895) et Rudolf Clau­
sius (1822-1888) ont calculé cette valeur pour une série de gaz.
Mais, pour convaincre les antiatomistes, Perrin veut une pro­
cédure expérimentale au-dessus de tout soupçon. C'est ce qu'il
trouve avec les émulsions, qui permettent de croiser la théorie
du mouvement brownien et le modèle osmotique de Van't
Hoff : la nature du liquide où les granules de colloïdes sont en
suspension, le volume des granules, la température peuvent
faire l'objet de variations systématiques. Si la valeur de N reste 1
la même à travers ces variations, et concorde avec celles qui sont 1
déjà connues, nul ne pourra contester la possibilité de « comp­ 111
ter » les atomes.
Perrin a donc centré la question de 1 ' existence des atomes
l1
autour de la quête de N, véritable Graal de l'« atomistique ». l,1
Le lecteur de son livre apprend d'abord à désirer : si nous
connaissions N, nous pourrions connaître . . . Puis intervient la
première évaluation, celle de Loschmidt et Clausius. Et immé­
diatement se dessine la vision enfin quantitative du monde des
atomes : « Chacune des molécules de l'air que nous respirons
se meut avec la vitesse d'une balle de fusil, parcourt en ligne
droite entre deux chocs à peu près 1 dix millième de millimè­
tre, est déviée de sa course 5 milliards de fois par seconde, et
pourrait, en s'arrêtant, élever de sa hauteur une poussière encore
visible au microscope. Il y en a 30 milliards de milliards dans
un centimètre cube d'air, pris dans les conditions normales. Il
en faut ranger 3 millions en file rectiligne pour faire 1 milli­ . .
Il
mètre. Il en faut 20 milliards pour faire un milliardième de mil­ Il
ligramme. » [Perrin, 1913, p. 124.] Puis suivent en rang serré
d'autres mises en scène cinétiques, d'autres évaluations de N,
au premier rang desquelles les mesures, très précises, qu'il a lui­
même effectuées. Au terme de son livre, Perrin peut aligner
treize valeurs de même ordre, obtenues par treize chemins indé­
pendants.
Les Atomes de Perrin constitue l'exemple rare d'un livre de
vulgarisation dont la publication a marqué l 'histoire des
298 Hùtoire de la chimie

sciences. Aucun des travaux présentés n'était inconnu des spé­


cialistes, mais pour la première fois ils étaient rassemblés et
imposaient, par leur ensemble unanime, la conviction qu'un
dénouement avait été atteint, mettant un terme à un siècle de
débats incertains, affirmant l'identité et la réalité des acteurs
chimiques et physiques que mettent en scène les modèles ciné­
tiques. Treize fois le risque a été pris, et treize fois le pari a été
gagné. Nul, s'il ne reconnaît l' existence effective des atomes
(molécules, électrons et ions) ne sera capable d'expliquer pour­
quoi treize fois N a eu la même valeur. L'existence effective des
atomes prend désormais place, à côté du principe de conserva­
tion de l 'énergie (lui aussi issu de la mise en réseau de phéno­
mènes disparates), parmi ces « découvertes » dont les physiciens
peuvent penser avec confiance qu'elles ne doivent rien aux opi­
nion� et préjugés humains, et tout à la nature : qu'elles sont
« vra1es ».
Lorsque Perrin définit, dans sa préface, l'ambition de l'« ato­
mistique » par 1' intelligence intuitive qui tente d'« expliquer
du visible compliqué par de l'invisible simple », il définit son
projet de manière partielle. D 'une part, comme il le montre
dès les pages suivantes, ce programme a pour contrepartie de
transformer le visible simple en invisible compliqué. Les trajec­
toires régulières de la mécanique ne sont plus représentatives
du comportement de la matière. A leur place, il faut concevoir
des trajectoires mathématiquement pathologiques (ce que nous
appelons depuis des fractales). De même que la « trajectoire »
de la particule brownienne est indéfiniment brisée, l'ensemble
des f> COpriétés qui, à notre échelle, apparaissent régulières et
commues et qui ont fait, comme telles, l 'objet des lois de la
physique, sont en fait l'irrégularité même. L'atomistique ne
réduit pas le compliqué au simple sans en même temps faire
exploser la complication du simple, sans révéler le grouillement
caché des événements et des acteurs au-delà des lois régulières
qui sont donc créations humaines, artificielles. D'autre part,
l'événement en lui-même n'est pas simple. Les atomes existent
désormais pour les physiciens comme pour les chimistes, mais
qu'en est-il de l'atome individuel, de l'atome à qui compte
pourrait être demandé pour la formation des molécules chimi­
ques, et pour la réaction ? A ce sujet, les modèles cinétiques
sont muets. Ils mettent en scène des événements, caractérisés
par leurs fréquences, et par l'ensemble des circonstances qui
influencent ces fréquences, mais ne livrent aucune théorie des
événements eux-mêmes.
Le démembrement d'un temtoire 299

Le modèle de Bohr

En cette même année 1912 où Perrin met un point final à


son livre, un jeune physicien danois nommé Niels Bohr
(1885-1962) entreprend, à Manchester chez Rutherford, le tra­
vail qui mènera au premier modèle atomique capable de récon­
cilier les lois générales de la mécanique avec la spécificité de
1' élément chimique.
La construction de l'atome de Bohr appartient à l'histoire de
la physique. Elle est d'ailleurs souvent racontée par les physi­
ciens selon un fil narratif qui suit les controverses sur la nature
de la lumière et aboutit à l 'hypothèse des quanta lumineux
d'Einstein et à la mécanique ondulatoire de de Broglie, puis
de Schroedinger. Ce qui occulte le rôle joué dans cette histoire
sinon par les chimistes, du moins par le savoir que les chimis­
tes ont produit à propos des atomes et des molécules ; en par­
ticulier, l'ensemble des savoirs qui mettent, étrangement, la
chimie sous le signe de l'arithmétique des quantités discrètes,
et non sous celui des fonctions continues.
Pour ce qui concerne le jeune Bohr, en tout cas, il est clair
que son but n'était pas de soumettre la chimie à la mécanique.
Comme Perrin, mais selon un autre chemin, il entend dépas­
ser à la fois la mécanique et la chimie phénoménologique. En
l'occurrence, il s'agit de prolonger le modèle d'atome de
Rutherford en tentant d' aniculer la spécificité chimique des élé­
ments regroupés dans le tableau de Mendeleev avec la descrip­
tion du comportement des électrons qui, dans ce modèle,
tournent autour du noyau. La difficulté principale du modèle
de Rutherford, pour un physicien, est que l'énergie de l'élec­
tron, s'il tourne autour d'un noyau positif, devrait se dissiper
progressivement, comme celle de tout corps chargé en mouve­
ment dans un champ : l 'atome ne devrait pas être une struc­
ture stable. Mais Bohr n'est pas trop inquiet, cependant : il ne
cherche pas à réduire l 'atome à l'électrodynamique classique,
mais à préciser la transformation que l'atome chimique doit
imposer à la physique classique. Il sait au demeurant que la
manière dont les atomes absorbent ou émettent l'énergie lumi­
neuse n'est pas classique : Max Planck ( 1858-1947) a montré
que le rayonnement du corps noir impliquait le caractère dis­
cret des échanges d'énergie.
En 1913, Bohr est rentré à Copenhague et il ajuste toutes les
pièces du puzzle. Le caractère périodique du tableau de Men-
300 Histoire de la chimie

deleev peut s'expliquer par le nombre limité d'électrons occu­


pant une même orbite : lorsqu'une orbite est remplie, on
change de ligne dans le tableau. Quant à la discontinuité quan­
tique de Planck, elle s'accorde merveilleusement avec les raies
spectrales d'émission et d'absorption lumineuses. Ces raies cons­
tituent, depuis les travaux de William Wollaston ( 1766-1828)
et de Joseph von Fraunhofer ( 1787 -1826), une composante sup­
plémentaire de 1 'identité des éléments chimiques : chaque élé­
ment a son spectre distinct, terriblement compliqué. Or, le
Suisse Johann Balmer ( 1825-1898) et le Suédois Johannes
Rydberg ( 1854-1919) ont découvert un code mystérieux régis­
sant cette complication : une série arithmétique permet
d'engendrer, fréquence après fréquence, l'ensemble du spec­
tre d'un élément. Lorsqu'il a découvert la formule proposée par
Balmer pour l'atome d'hydrogène, Bohr a compris : chaque raie
d'émission ou d' absorption est déterminée par le changement
d'orbite d'un électron , et les différentes orbites ont des valeurs
énergétiques discrètes, dont 1 'unité est le quantum de Planck.
!.'atome de Bohr est né : noyau chargé positivement entouré
d'électrons disposés en orbites successives - chacune caracté­
risée par un nombre quantique distinct -, et susceptibles de
« sauter » d'une orbite à l'autre en absorbant ou en émettant
un quantum lumineux correspondant à la différence énergéti­
que entre les deux orbites.
L'atome de Bohr est nourri par la chimie et contrevient aux
lois de la physique. Celles-ci ne permettent de comprendre ni
la stabilité du mouvement des électrons sur leurs orbites, ni le
caractère discret des énergies caractérisant ces orbites, ni le
« saut » instantané d'une orbite à l'autre. Il s'agit de postulats,
qui introduisent en physique les régularités arithmétiques carac­
téristiques de la chimie des éléments.

La théorie électronique des liaisons

Les chimistes se sont très vite appropriés le modèle de Bohr


car celui-ci donne une version étonnamment intuitive de leurs
résultats. Le « numéro atomique », traduisant la position de
chaque élément dans le tableau de Mendeleev, n'est autre que
le nombre d'électrons de l'atome correspondant à cet élément.
Il est aussi égal au nombre de charges positives caractérisant le
noyau. Chaque élément successif dans le tableau a donc un élee-
Le démembrement d'un tem"toire 301

tron de plus que son prédécesseur, et le changement périodi­


que des valences observable dans le tableau traduit le remplis­
sage successif des orbites. La réactivité de l'atome est déterminée
par la dernière, remplie de manière incomplète sauf dans le cas
des gaz rares. Seul l'atome des gaz rares peut donc exister de
manière stable à l'état libre. Seule est stable une combinaison
qui permet aux différents atomes impliqués de « compléter »
leur couronne périphérique. Un programme de recherche
s'ouvre ainsi aux chimistes, qui réactualise de manière inatten­
due la traditionnelle distinction entre réactions chimiques et
interaction physique. Le corps chimique, désormais l'atome,
n'est pas un acteur indifférent à la configuration où il figure.
Cette configuration doit satisfaire une exigence qui le définit :
complèter sa couronne périphérique, atteindre, grâce aux liai­
sons chimiques, le type de « satiété » qui caractérise désormais
les gaz rares.
Dès 1916, le chimiste allemand Walther Kossel (1 888-1956)
propose sur cette base une interprétation de l'ionisation : cha­
que ion a « complété >> sa couronne périphérique, adoptant ainsi
une configuration similaire à celle du gaz rare le plus proche,
les ions négatifs par gain, les ions positifs par pene d'un ou plu­ Il
sieurs électrons. La même année, l 'Américain Gilbert Newton
Lewis (1875- 1946) interprète la distinction entre liaison polaire
(ionisable) et non polaire (covalente) : dans le cas de la liaison
non polaire, la molécule n'est pas dissociable en ions, il y a
interpénétration stable des couches électroniques périphériques
de deux atomes, ce qui permet à chacun de « saturer » sa cou­
che par partage d'électrons. Une liaison signifie que deux élec­
trons ont été mis en commun par deux atomes (doublet
électronique) [Kohler, 1979 ; Vidal, 1989 ; Palmer, 1965].
Certes, l'interprétation de Lewis ne permet pas de compren­
dre l'ensemble des éléments de Mendeleev : Lewis n'en sou­
met que 32 à sa « règle des octets » selon laquelle une couche
est saturée lorsqu'elle a huit électrons, et la question de la varia­
bilité des valences reste ouverte. Mais lorsque, en 1923, la
Société Faraday organise une « Discussion générale sur la théorie
électronique de la valence », son président Robert Robinson
exprime le sentiment général des participants : « Aujourd'hui,
il semble que nous vivons une période transitoire de la connais­
sance comparable à celle qui a été atteinte dans les années qua­
rante et cinquante du siècle dernier, et les chimistes dans deux
ou trois générations contempleront rétrospectivement la confu-
302 Histoire de la chimie

sion actuelle avec les mêmes sentiments que nous avons lors­
que nous contemplons cette époque. » [Cité in Palmer, 1965,
p. 14 1 . ]
D e fait, tout va très vite. L'étude mathématique des orbita­
les de Bohr par le physicien allemand Arnold Sommerfeld
(1868-1951) a introduit, àès 1916, la possibilité d'orbites ellip­
tiques et la nécessité corrélative de caractériser chaque orbite par
deux nombres quantiques. En 192 5 , l'étude de la structure fine
des spectres des métaux alcalins mène E. Stoner à introduire un
troisième nombre quantique : l'arithmétique des couches suc­
cessives ne cesse de gagner en complexité. En 1925 toujours,
l'analyse du spectre d'atomes placés dans un champ magnéti­
que fort (effet Paschen-Back) permet à Wolfgang Pauli
(1900-1958) de proposer un quatrième nombre quantique et
de présenter ce qui deviendra son « principe d'exclusion • :
deux électrons d'un atome ne peuvent être caractérisés par un
ensemble identique de nombres quantiques. Avec quatre nom­
bre quantiques, n, 1 , rn, s, c'est la totalité des éléments du
tableau de Mendeleev qui peut être décrite en termes d'orbi­
tales. La diversité des configurations électroniques constitue le
chantier où se forgeront des liens toujours plus précis entre réac­
tivité et modèle atomique.
S'éclairent, en particulier, la notion de « force » d'un réac­
tif, c'est-à-dire sa capacité à en « déplacer » un autre, qui était
l'objet des tables d 'affinité au XVIII', ainsi que la grande dis­
tinction entre acide et base : c'est la configuration électronique
qui commande, et plus particulièrement l'attraction entre les
électrons et le noyau. La « force » d'un acide, qu'Ostwald et
Arrhenius avaient corrélée avec le degré de dissociation dans les
années 1880, peut maintenant être interprétée et la périodicité
de la réactivité des éléments dans le tableau de Mendeleev
devient compréhensible. Plus un élément se situe à droite, plus
électronégatif il est, c'est-à-dire plus il attire les électrons. Et
plus grande est la différence d' électronégativité entre deux élé­
ments unis par un lien chimique, plus le composé est suscep­
tible d'ionisation, c'est-à-dire de se dissocier en deux ions
chargés.
Pour caractériser la polarisation d'une liaison chimique, les
chimistes utilisent toujours l'échelle d' électronégativité cons­
truite expérimentalement par 1 'Américain Linus Pauling et
publiée en 1932 dans The Nature of the Chemical Bond. Et
ils construisent bien d'autres tables, toujours expérimentales
.
Le démembrement d'un temtoire 303

mais désormais intelligibles en théorie. Ainsi, avec la table des


« potentiels redox », on dispose d'un véritable équivalent des
tables d'affinité. le potentiel redox correspond à une mesure
de la différence de potentiel électrique dans des cellules élec­
trochimiques où les réactions d'oxydation (gain d'électrons) et
de réduction (pene d'électrons) se déroulent dans des compar­
timents séparés. Il mesure le gain ou la perte d'énergie corres­
pondant à un changement de la configuration électronique d'un
atome, à la perte ou au gain d'un ou plusieurs électrons. On
peut prévoir la direction d'une réaction d'après la différence
d'énergie des deux couples redox engagés dans la réaction. New­
ton se laisse aisément transposer : du zinc métallique plon�é
dans une solution de sel de cuivre (contenant des ions Cu + )
se dissoudra (formation d'ions Zn + + ) alors que le cuivre se
déposera car le potentiel redox des ions cuivre est supérieur au
potentiel redox des ions zinc. Outre l'interprétation théorique,
les tables modernes se distinguent des anciennes en ce qu'elles
ne déterminent plus un ordre relatif, par entre-mesure des réac­
tions, mais une échelle quantitative produite grâce à l' interven­
tion d'un « tiers », la différence de potentiel électrique. Ainsi
s'est accompli le rêve de Guyton de Morveau.
En quelque douze ans, une nouvelle créature est donc née,
un atome capable de lier physiciens et chimistes, de leur per­
mettre de comprendre de la même manière des données qui
leur sont désormais communes. Non seulement le remplissage
progressif des couches électroniques explique le tableau de Men­
deleev, qui guide à son tour la représentation des orbitales, mais
l'atome issu du modèle de Bohr s'inscrit naturellement dans le
langage de la théorie cinétique qui, depuis Jean Perrin, est com­
mun aux physiciens et aux chimistes. En effet, en 1916, Eins­
tein a articulé les « événements quantiques » que constituent
les sauts électroniques et la loi de rayonnement du corps noir
de Planck, aboutissant ainsi à une description cinétique des pro­
babilités de transition électronique. l'atome de Bohr permet
donc d'articuler « les atomes » de Jean Perrin à l'élément de
Mendeleev.
31

Science déduite, science réduite

L'articulation entre la chimie des éléments, la cinétique de


Perrin et la physique de l'atome, accomplie par le modèle de
Bohr, subsiste aujourd'hui, mais elle a changé de statut. Alors
qu'elle jouait, à l'origine, un rôle ouvertement constructif, était
reconnue comme partie prenante de l'image des atomes, elle
relève, de nos jours, de la dimension technique, peu vulgari­
sée, peu commentée, du travail des physiciens et des chimis­
tes. Tout se passe comme si le jugement de Fontenelle retrouvait
son actualité. La physique est la science, claire et distincte, des
principes. La chimie lui est subordonnée, dérive d'approxima­
tions et ne peut donc, par définition , intervenir dans la con­
ception des principes. La seule différence est que les chimistes
ne sont plus seuls victimes de cette mise en hiérarchie, qui
atteint tous les utilisateurs de descriptions cinétiques, c'est-à­
dire tous ceux pour qui l' événement probabiliste est indépen­
dant de l'observation . C'est par voie d'approximations que la
théorie cinétique s'articule désormais à la mécanique quanti­
que [voir Cartwright, 198 3]. Le monde irrégulier des atomes de
Jean Perrin a disparu au profit d'une « réalité quantique » inob­
servable mais régulière, car soumise à une loi.

Un monde sans événement

Dès 192 1 , le physicien Max Born (1 882-1970) avait écrit à


Einstein que « les quanta sont vraiment un terrible gâchis ». Les
exploits de l'atome de Bohr, dans l' interprétation du tableau
de Mendeleev, pour l'explication de la valence, rêve des chi-
Le démembrement d'un territoire 305

mistes, tenaient, pour les physiciens, du cauchemar. Déjà,


les deux postulats de Bohr (stabilité des orbites et « saut '>
quantique) pouvaient sembler des hypothèses ad hoc, mais
avec 1 'exploration des atomes à orbitales multiples, les hypo­
thèses ad hoc se sont multipliées : comme si la physique, à l'ins­
tar de la chimie, devait apprendre des atomes comment les
comprendre au lieu de les déduire à partir de principes fonda­
mentaux ! Bien sûr, le « principe de correspondance » introduit
par Bohr sen de béquille, mais il reste insuffisant pour contrain­
dre les hypothèses 1 • Or celles-ci prolifèrent à mesure que s'accu­
mulent les données expérimentales, et divergent de plus en
plus de l'électrodynamique classique. En 1923, Bohr, Pauli,
Heisenberg, Born et bien d'autres sont d'accord : une inno­
vation radicale est nécessaire. La mécanique et l' électro­
dynamique classique, même modifiées par les postulats de
Bohr, sont en situation d'échec. Une nouvelle théorie est néces­
saire, qui rompe les liens que le modèle de Bohr a maintenus
avec elles.
La nouvelle théorie quantique, proposée en 1927, est pour
l'essentiel notre théorie actuelle de l'atome. Elle a certes créé
une nouvelle cohérence féconde entre principes et données, mais
elle a également détruit toute apparence de symétrie emre
physiciens et chimistes. L'asymétrie est inscrite dans le forma­
lisme quantique lui-même, car ce formalisme crée une dissy­
métrie entre la description de l'atome stationnaire (ou plutôt
de l'atome d' hydrogène idéalisé stationnaire), fondée sur
l'équation de Schrodinger, et la description des événements sus­
ceptibles de l' affecter. De tels événements ne peuvent être
déduits de l'équation de Schroedinger et semblent impliquer
l'intervention d'un facteur extrinsèque au système quantique
proprement dit. Ce qui s'exprime usuellement par l'association
entre la « réduction de la fonction d'onde de Schroedinger » ,
d'où peuvent se déduire les probabilités d'événements, et le dis­
positif de mesure, susceptible d'enregistrer ces événements.
Comme s'il était désormais interdit de dire qu'un atome émet

1 . Selon le principe de correspondance, la description quantique doit


rejoindre les lois de la physique classique dans la limite des nombres quan­
tiques élevés, c'est-à-dire lorsque le quantum d'énergie devient petit par rap­
port à l'énergie des états orbitaux ; ceux-ci peuvent alors être considérés
comme formant un continuum [voir Max ]AMMER, 1966].
306 Histoire de la chimie

un photon s'il n'existe pas de dispositif pour enregistrer l'impact


de ce photon 2 •
Comme à l'époque d'Ostwald, certains physiciens spéculent
depuis un demi-siècle sur la disparition d'une matière qui sem­
ble ne devoir ses propriétés observables qu'à notre observation.
La possibilité de telles spéculations montre que, dès lors qu'il
s'agit de « penser les principes », le témoignage des chimistes
est tenu pour nul et non avenu, indigne de contraindre la
réflexion des physiciens. Car pour les chimistes, quelle que soit
la manière dont on réussit à dériver les pro habilités d' événe­
ments de l'équation de Schrodinger, ceux-ci ne doivent rien à
l'observation, sans quoi aucune réaction chimique, aucune évo­
lution décrite en termes cinétiques, bref rien de ce qui intéresse
le chimiste n'aurait d'existence indépendante de l'observation !
Cela un physicien « peut » le sous-entendre, son statut le lui
permet, alors que le chimiste ne peut plus que hausser les épau­
les en silence.

Déduction ou coadaptation ?

L'histoire, ici, enchevêtre plusieurs dimensions hétérogènes,


qu'il est difficile d'opposer comme « scientifiques » et « idéo­
logiques » car l'idéologie n'y constitue pas seulement un com­
mentaire a postenori, mais confere sa signification et ses enjeux
à l'histoire dite scientifique. Comme la théorie de Bohr, la nou­
velle mécanique quantique a tissé des liens solides avec la chi­
mie des éléments et des valences. La fonction d'onde de
Schroedinger permet de représenter de manière exacte une ver­
sion idéale de l'atome d'hydrogène et peut, grâce à des approxi­
mations adéquates, contribuer à construire la représentation des
autres atomes chimiques, et l'interprétation de la variabilité des
valences. Quant à la molécule d'hydrogène, les Allemands Wal­
ter Heitler (1904-1982) et Fritz London ( 1900-1954) ont mon­
tré, dès 1927, qu'elle pouvait être représentée par une
superposition de deux fonctions d'onde. Les deux électrons

2 . Cette situation, stable depuis plus de soixante ans, n'est pas forcément
définitive. C'est ainsi qu'IIya Prigogine plaide pour une généralisation de la
mécanique quantique aux systèmes de type « chaotique », tels que l'équa­
tion de Schroedinger n'aurait qu'un statut de cas limite singulier, alors que
la structure mathématique générale serait celle des équations cinétiques : pro­
babilistes et réalistes.
.
Le démembrement d'un temtoire 307

appartenant également aux deux atomes, le principe d'exclu­


sion de Pauli s'applique à la molécule dans son ensemble. S'ins­
taure ainsi un lien inattendu entre la théorie de la liaison
chimique et le principe d'exclusion : est exclue la configuration
à spins (quatrième nombre quantique) parallèles, celle qui cor­
respondrait à une répulsion entre atomes. Or, la création de ce
lien va symboliser la réduction de la chimie à la mécanique
quantique. London écrit en 1927 : « S'il n'y avait pas de spin
électronique, le principe de Pauli ne permettrait [de donner à
l'équation de Schrodinger] que la solution antisymétrique, qui
correspond à une répulsion entre les atomes, et le lien homo­
polaire n'existerait pas. Le fait que constitue la chimie homo­
polaire semble, du point de vue du principe de Pauli, dépendre
entièrement de l'existence du spin électronique 3 . » A travers
le principe de Pauli, et le point de vue qu'il autorise, le physi­
cien a donc conquis une position de principe. Sans le spin, pas
de chimie. Dans cet énoncé dramatique, on reconnaît le trait
d'ironie typique qui signale une opération de réduction : c'est
d'un élément apparemment secondaire de la science réductrice,
tenant à la solution d'une équation, que dépend la possibilité
de la science réduite.
Tous les physiciens n'adoptent certes pas un style réducteur.
Ainsi, en 1931, Heisenberg écrit : « La théorie de la valence due
à Heitler, London et d'autres a le grand avantage de mener
exactement au concept de valence qui est utilisé par les chimis­
tes. Cependant, il me semble que la théorie quantique n'aurait
sans doute pas découvert, ni n'aurait été capable de déduire,
les résultats chimiques à propos de la valence si ceux-ci n'avaient
pas été connus auparavant. » [Cité in Palmer, 1965, p. 125. ]
Heisenberg estime que la situation est plutôt de co­
apprentissage, mais il sous-estime encore 1' apport des chimis­
tes car ce ne sont pas seulement les données concernant les
valences qui devaient être connues. Les données de la thermody­
namique chimique sur les chaleurs émises ou absorbées lors des
réactions doivent également être utilisées pour tester les modèles
orbitaux. En effet, même dans le cas simple de la molécule

3. Cité in PALMER (1965, p. 160). Le lien homopolaire est le lien covalent


qui unit deux atomes identiques (mêmes pôles) formant molécule. Alors que
l'existence de corps simples diatomiques semblait une hypothèse ad hoc pour
les critiques d'Avogadro, le lien qui unit les deux atomes de la molécule
d'hydrogène est devenu désormais le prototype du lien covalent.
308 Histoire de la chimie

d'hydrogène, le modèle de Heitler et London ne donnait pas


la valeur mesurée de 1 ' énergie de dissociation de cette molécule,
mais une valeur nettement plus faible, comme si ce modèle
surévaluait la répulsion entre les deux électrons. Il fallut donc
ajouter des termes à l'équation, qui correspondent à la repré­
sentation du cas « ionique » où les deux électrons appartien­
draient à la même orbite atomique. Au milieu des années
trente, Linus Pauling baptisa « résonance » cette mixture de
représentations différentes.
La « chimie quantique des éléments » n'a donc pas été
déduite de la mécanique quantique, plutôt reconstruite à panir
d'éléments disparates, certains provenant de la mécanique
quantique, d'autres des données théorisées par la chimie. Mais
ce « mixte » fut longtemps caractérisé de manière hiérarchique.
Ainsi, jusque dans les années cinquante, la théorie de Heuler
et London fut considérée par beaucoup de chimistes comme
plus rigoureuse, offrant un lien plus direct avec la mécanique
quantique que la représentation rivale, due au physicien anglais
John Edward Leonard-Jones. Cette dernière, partant de l'hypo­
thèse d'orbitales moléculaires au lieu de l'obtenir par superpo­
sition d'orbitales atomiques, est pounant la seule applicable aux
molécules complexes, comme le benzène.
Lorsqu'il devint clair pour tous les chimistes que le taux
d'approximation requis par les deux théories était en fin de
compte similaire, et que la préséance de la théorie de Heitler
et London était donc sans objet, la controverse entre chimistes
s'acheva sans bruit. Les spécialistes savaient désormais que la
construction d'une représentation des orbitales demande avant
tout de l'intuition et du savoir-faire. Il y faut l'art de coadap­
ter les données expérimentales avec une version pertinente de
la représentation quantique.
On peut donc dire que les lois de la chimie des éléments,
officiellement réduites à la mécanique quantique, gardent néan­
moins un air du passé dans la mesure où elles n'ont pas été
« découvertes », mais se sont nég ociées dans un rapport de co­
apprentissage avec les faits. En fait, la situation est perçue dif­
féremment. Par leur référence à la mécanique quantique, ces
lois apparaissent comme des approximations par rapport à une
connaissance idéale, inaccessible à cause des limites de nos pos­
sibilités de calcul. Au modèle exemplaire d'une science posi­
tive, résistant au rêve newtonien. a succédé 1 ' image d'une
science aux prises avec des objets obscurs et difficiles, certes,
mais peu fondamentaux.
.
Le démembrement d'un temtoire 309

Il n 'est pas sans intérêt de rappeler qu'à l'époque où les chi­


mistes renoncèrent à caractériser une molécule autrement que
par un mixte de représentations idéalisées différentes, les spé­
cialistes soviétiques de chimie structurale se virent attaquer par
les idéologues staliniens comme adeptes d'une science corrom­
pue par la philosophie « bourgeoise, idéaliste, agnostique quant
à la réalité, machiste » [voir Graham, 1974] ! Satisfaits d'une
théorie qui réduit la description du lien chimique à un instru­
ment mathématique, à une fiction inventée par le physicien ou
le chimiste pour sa propre commodité, ne renonçaient-ils pas
à déterminer ce qu' est vraiment une molécule pour se conten­
ter de représentations opératoires mais artificielles 4 ?
Les idéologues staliniens eurent ceci d'original qu'ils s'adres­
sèrent aux chimistes comme s'ils étaient, à la manière de Kekule
et de Butlerov, maîtres de leurs représentations. Or, en contraste
avec les débats où se disputent dès cette époque, et aujourd'hui
encore, la possibilité de réduire la description du vivant aux lois
de la physico-chimie, ou la description des « états mentaux »
à ceux du cerveau, un point semble acquis : la chimie, quant
à elle, a été effectivement réduite à la physique. L'émergence
des propriétés chimiques de la molécule à partir de l'atome
quantique des physiciens représente le premier pas réussi d'une
conquête qui, de niveau en niveau, devrait affirmer partout le
pouvoir des lois physiques. Le fait que la construction de
l'atome quantique, la radioactivité, la cinétique aient dû être
« négociées » et non déduites à partir de lois qui seraient sur­
gies de la seule physique, est traité comme de l'anecdote.
Corrélativement, on ne trouvera plus, après les premières
décennies du xx• siècle, d'histoire de la chimie écrite par un
chimiste. Il n'y a plus lieu d'avancer une thèse sur l'identité
de la chimie, de dégager les leçons dont elle est porteuse. La
chimie, en tant que telle, n'a plus d'historiens que profession­
nels. A la manière de Primo Levi, on la voit plutôt comme un
tissu de situations intéressantes, intégrant l'esprit particulier du
chimiste et les bizarreries de la matière.

4. La croisade pour une chimie matérialiste s'est accompagnée d'une réé­


criture de l'histoire de la chimie structurale, où le chimiste russe Alexander
Butlerov, jusque-là (injustement) ignoré par les historiens de la chimie, se
voit soudain attribuer une gloire égale à celle de Kekule. Pour les Soviéti­
ques, l'idéalisme « machiste » remonte à Kekule, la vraie tradition matéria­
liste, à Butlerov. En fait, Butlerov, comme Kekule, donne pour ambition à
la formule chimique de représenter les faits de manière commode [GRAHAM,
1974, p. 304-305] .
32
Une science sans territoire ?

L'image d'une science fait partie de ses conditions de pro­


duction car elle intervient dans les ambitions et les anticipations
de ceux qui choisissent de s'y engager. Ceux qui, au XX' siè­
cle, choisissent la chimie pour carrière savent que leur science
tombe, aux yeux de leurs collègues prestigieux, sous le coup du
jugement, désormais prophétique, de Fontenelle : là où un
accès a été découvert, au-delà des phénomènes, à un monde
régi par des lois intelligibles, il ne peut s'agir que de physique ;
là où les conséquences des lois intelligibles de la physique per­
dent leur limpidité, où commence l'obscure cuisine d'approxi­
mations et de négociations avec les données empiriques, on a
affaire à la chimie. Pis, ils savent que, pour beaucoup de physi­
ciens, la distinction entre les deux sciences n'est plus qu'affaire
de convention, de pratique, mais aussi d'intérêt. Les titres que
la chimie du XIX' siècle avançait pour prétendre au prestige
d'une « science positive », la solidarité dynamique entre J'explo­
ration expérimentale et la construction de l'objet et l'utilité
sociale et économique, se sont toutes deux, dans les termes du
jugement de Fontenelle, retournées contre elle. La chimie appa­
raît comme une espèce de physique appliquée, dont l'enjeu
n'est pas le progrès des connaissances mais l'utilité technico­
industrielle. Les molécules nouvelles, hypercomplexes, construi­
tes par les chimistes contemporains, ne som-elles pas d'ailleurs
toujours présentées au public comme promesses de nouveaux
procédés technico-indusrriels, non comme intéressantes en
elles-mêmes ?
Le démembrement d'un tem'toire 311

La chimie, partout et nulle part

De « grandes histoires » vont certes encore s'écrire dont les


héros sont des molécules chimiques, histoires d'enzymes,
d'acide désoxyribonucléique et de code génétique, par exem­
ple. Mais ces héros sont décrits par des spécialistes qui ne se con­
sidèrent pas d'abord comme chimistes, et s'intéressent à leurs
molécules du point de vue des fonctions qu'elles accomplissent
bien plus que de celui des propriétés chimiques qu'elles
illustrent.
En un sens, le fonctionnement des vivants a été réduit à la
chimie car les gestes du chimiste - purifier les molécules,
reconstituer une opération vitale par mélange des constituants
purifiés - accompagnent à chaque pas le développement de
la biologie moléculaire. Pourtant, dans son histoire de la décou­
verte de la structure en double hélice de l'acide désoxyribonu­
cléique (ADN), l'Américain James Watson raconte que c'est un
peu par hasard qu'un chimiste, voisin de bureau, lui avait
fourni une pièce importante du puzzle : il ne devait pas se fier
à la représentation usuelle des « bases » constituant la chaîne
dont il tentait de comprendre la structure. Et le biochimiste
Erwin Chargaff, qui avait, dans les années 1948-1949, mis en
lumière l'étrange régularité de proportion entre les quatre bases
(adénine, guanine, cytosine et thymine) qui caractérise l'ensem­
ble des molécules d'ADN, avait pu mesurer l'incompétence en
matière de chimie de James Watson et Francis Crick à la recher­
che de la structure de cette énigmatique molécule. « Il m'appa­
rut clairement que j'avais affaire à une nouveauté : ambition
et agressivité énormes, couplées à une ignorance à peu près com­
plète de, et à un mépris pour, la chimie - la moins chiméri­ 1
que des sciences exactes. » [Chargaff, 1980, p. 169.] Mais pour 11
1
Chargaff, outre le triomphe de deux ignorants en matière de
chimie, c'est surtout la « pauvreté » de la solution au mystère
de la régularité qu'il avait découverte qui constitua un trauma­
tisme : « Ce que je n'avais pas voulu reconnaître est que la
nature est aveugle et lit le braille. » [Chargaff, 1980, p. 98.]
Un raisonnement de type technologique venait de remplacer
la chimie comme clé des processus vitaux. Entre la molécule chi­
mique et la macromolécule biologique, on ne trouve aucun
principe général nouveau mais la diversité prodigieuse des
« machinations » enzymatiques dont l'origine renvoie aux temps
de l'évolution biologique. Corrélativement, le chimiste rend
312 Histoire de la chimie

désormais « service », fournit des données, des contraintes, mais


il n'est plus maître de la situation.
Un autre vecteur contribue tout à la fois au développement
rapide des connaissances en chimie et au démembrement de son
territoire, l'instrumentation. Loin est le temps où les chimis­
tes soupesaient le sens et la portée des instruments que pou­
vait leur fournir l'étude des structures cristallines, des chaleurs
spécifiques, des données électrochimiques ou des régularités
thermodynamiques. Aujourd'hui, le laboratoire du chimiste est
peuplé d'instruments qui mettent à l 'œuvre des théories physi­
ques, et notamment les instruments d'analyse fondés sur l'inte­
raction entre matière et lumière.
En 1965 fut calculée la première structure d'enzyme cristal­
lisée, celle du lysozyme, à partir de plusieurs dizaines de mil­
liers de mesures de diffraction aux rayons X, technique et modes
de calcul inventés et mis à l'œuvre par des physiciens. Depuis,
aux grandeurs thermodynamiques, concentrations, température,
pression, qui caractérisaient le milieu réactionnel comme tel,
se substituent de plus en plus des informations caractérisant les
constituants et les événements individuels. Ainsi, la technolo­
gie des rayonnements (laser permettant un rayonnement
monochromatique, synchroton permettant des émissions brè­
ves et intenses, etc. ) et 1' analyse électronique des signaux mul­
tiplient aujourd'hui les accès aux structures moléculaires stables
et aux complexes transitoires produits au cours d'un événement
réactionnel. Le chimiste peut désormais << voir » ce que ses ancê­
tres pensaient à tout jamais matière à spéculation. La possibi­
lité de reconstituer, à l'échelle des atomes, le relief de
microsurfaces cristallines lui permet d' envisager 1 'analyse des
réactions chimiques de surface et, peut-être, celle des réactions
catalytiques qui semblent lier réactivité des molécules et struc­
tures des surfaces. Il peut aussi suivre quasi « en temps réel :.
les étapes d'une réaction chimique.
Mais s' agit-il de chimie ? Au cours de ces dernières années,
on a réussi à « filmer >> une réaction catalysée par une enzyme,
la phosphorylase. Lorsque Louise Johnson, professeur de biophy­
sique moléculaire, raconte les travaux qui ont permis ce film,
elle décrit d'abord la combinaison entre la technique des rayons
X produits par synchroton et la méthode de diffraction cristal­
lographique de von Laue, puis écrit : « Mais nous avons dû
attendre un peu plus longtemps pour obtenir le premier vrai
film sur l'enzyme. Pour étudier une réaction catalysée enzyma-
Le démembrement d'un temtoire 313

tiquement en action, il fut nécessaire de s'assurer l'aide des chi­


mistes. » Uohnson, 1991, p. 33. J Ce sont les chimistes en effet
qui ont inventé le moyen de « bloquer » la molécule substrat
par un groupe photolabile (se décomposant à la lumière) de
telle sone que réaction et début des mesures aux rayons X puis­
sent être synchronisés. Telle est donc l'intervention modeste
identifiée comme celle des chimistes dans l'accomplissement
d'un rêve de chimiste, « voir » une réaction chimique.
Corrélativement, bien des chimistes admettent aujourd'hui
qu'ils ne « rêvent » plus. Ce qui commande désormais leur
recherche est la disponibilité dans leur laboratoire de tel ou tel
dispositif expérimental sophistiqué et coûteux, dont l'utilisa­
tion décide du programme de l'équipe.

Questions nouvelles

Et si tout n'était pas dit ? Depuis le début des années


soixante-dix, un nouvel élément complique la logique du récit
que suscite l'histoire de la chimie. Les phénomènes chimiques
pourraient-ils sinon retrouver un territoire, base pour la produc­
tion de rapports de force stables avec les disciplines voisines, du
moins devenir - ou redevenir car ils le furent à l'époque où
la chimie se disait « science du mixte » - un « terrain » ? Ter­
rain au sens de site produisant des questions et des intérêts ori­
ginaux. Une telle perspective supposerait que, à l'encontre du
jugement de Fontenelle, la chimie ne soit pas identifiée à
l'« embarras » où se trouvent les principes, mais puisse affirmer,
au contraire, que 1 'opération de réduction à ces fameux prin­
cipes laisse échapper un problème, celui de l'« activité
chimique ».
En l'occurrence, il ne peut plus être question, comme à l'épo­
que de Venel, de la différence entre « union mixtive » et agré­
gat, car c'est par là qu'est passée l'opération de réduction. En
revanche, un événement inattendu a marqué ces vingt derniè­
res années : la question du « niveau macroscopique », défini par
la double voie d'approche, thermodynamique et cinétique, s'est
révélée un champ de recherches dont aucun modèle microsco­
pique ne permettait de soupçonner la fécondité. La d i fférence
entre la réaction chimique individuelle et le comporcement
d'une population de molécules sujettes à de telles réaCl ions
constitue le lieu d'une nouvelle approche physico-chimique de
3 14 Histoire de la chimie

la matière. Comment des événements collisionnels qui se pro­


duisent au hasard de rencontres dans le milieu désordonné de
milliards de milliards de molécules en mouvement peuvent-ils
engendrer un comportement d'ensemble cohérent ? Question
illustrée par les « horloges chimiques » dont le changement
périodique de coloration traduit une variation collective, glo­
bale, de la composition chimique.
Comme tous les événements inattendus, celui-ci a des ori­
gines discrètes. L'histoire, telle que le physico-chimiste belge
Ilya Prigogine, fondateur de la thermodynamique des systèmes
éloignés de l'équilibre, aime à la rapporter, renvoie à celui qui
fut son maître, Théophile De Donder (1872-1957). Autodi­
dacte, spécialiste de physique mathématique, correspondant
d'Einstein sur des questions de relativité générale, De Donder
fut chargé, en 1911, d'un enseignement de thermodynamique
pour ingénieurs, à l'Université libre de Bruxelles. Il s'attacha
donc à définir le statut de cette science, dont il ignorait tout,
et arriva à la conclusion que le problème qui la singularise est
l'irréversibilité. Or, quels sont les phénomènes intrinsèquement
irréversibles dans la nature, sinon les réactions chimiques ? A
une époque où la thermodynamique semblait une affaire clas­
sée, De Donder rouvrait donc tranquillement le dossier, et le
relisait « à l'envers 1 ». Au lieu de reprendre l'approche classi­
que, centrée autour de l'état d'équilibre où les vitesses de réac­
tion s'annulent, il posa le problème de la réaction chimique en
tant que productrice d'entropie. De Donder va définir la con­
tribution de chaque réaction à la production d'entropie comme
le produit de son affinité thermodynamique par sa vitesse 2 . La
production d'entropie permet donc d'intégrer à l'approche ther­
modynamique la vitesse des réactions chimiques, c'est-à-dire
d'incorporer dans le formalisme la dimension temporelle de
l'activité chimique. Si cela n'apporte rien de neuf à la défini­
tion de l'équilibre chimique - état où vitesses et affinités sont
simultanément nulles -, en revanche, la perspective générale
se décentre comme c'était déjà le cas dans le modèle cinétique :

1 . Cette situation atypique, comme la possibilité de ses propres travaux,


ont souvent été liées par 1 . Prigogine au caractère relativement excentrique
de Bruxelles par rapport aux grands enjeux organisant la compétition scien­
tifique internationale.
2. Certaines réactions peuvent correspondre à une « consommation •
d'entropie ; il suffit que le bilan entropique de l'ensemble des réactions cou­
plées soit positif.
Le démembrement d'un temtoire 315

l'équilibre n'est plus u n état privilégié, mais seulement l'état


où mènent les processus irréversibles.
Comment « quitter l'équilibre '>, décrire un système ouvert
que son rapport au milieu empêche de rejoindre l'état d'équi­
libre ? Pour Ilya Prigogine, élève de De Donder, la réponse à
cette question était la condition d'une éventuelle compréhen­
sion thermodynamique des « systèmes • qui, comme les êtres
vivants, ne peuvent être compris ni en termes d'équilibre (au
sens thermodynamique), ni en termes d'évolution vers l'équi­
libre (évolution qui, pour les vivants, s'identifie à la mort et
à ses suites). En d'autres termes, la question était de savoir si
la distinction suggérée par Stahl entre processus de dégradation
et processus producteurs d'ordre, qui n'avait pu être vérifiée au
niveau des structures (cristalloïdes et colloïdes), ne pourrait pas
recevoir un sens thermodynamique 3 •
Dès 1945, Prigogine établit le « théorème de production
d'entropie minimale », valable dans le domaine proche de
l'équilibre où sont valides les relations de couplage entre « for­
ces » thermodynamiques (pour la chimie, l'affinité) et vitesses
établies en 19 3 1 par le chimiste d'origine norvégienne Lars
Onsager (1911-1976). Dans ce domaine, la production d'entro­
pie joue un rôle de potentiel : son minimum, étant donné la
contrainte qui maintient l'écart à l'équilibre, garantit la stabilité
de l'état stationnaire correspondant. Mais il faudra encore plus
de vingt ans pour que soit reconnue et définie la situation qui
prévaut loin de l'équilibre, là où le second principe ne permet
plus de définir de potentiel, et où, conséquence, ne peut plus
être évitée la question des modes d'enchevêtrement effectif dans
le temps et dans l'espace des différentes réactions couplées dont
un système est le siège. Un nouveau mode d'approche doit être
créé, faisant intervenir les notions de seuil d'instabilité, de bifur­
cation, de fluctuation amplifiée, c'est-à-dire inversant les caté­
gories qui prévalent là où le second principe permet de définir
un potentiel. Alors qu'un potentiel garantit que toute fluctua­
tion perturbant l'état défini par son extremum régressera, loin
de l'équilibre, il faut au contraire identifier les systèmes qui,

3. La notion de c néguentropie •, de système • consommant • l'entropie


fournie par le milieu constitue une solution purement formelle au problème.
La question thermodynamique n'est pas seulement d'échapper à l'interdit
du second principe, mais de l'utiliser comme principe d'évolution et de savoir
quels types de comportement un système adoptera effectivement loin de
l'équilibre. Le même type de différence sépare aujourd'hui l'« ordre par le
bruit • d'Henri Atlan et 1 ' « ordre par fluctuations » d' Ilya Prigogine.
316 Histoire de la chimie

à partir d'un seuil déterminé, d'un écart déterminé à l'équili­


bre, deviennent instables par rapport à une fluctuation.

Structures dissipatives

En 1969, Prigogine annonce finalement que, s'ils fonction­


nent loin de l'équilibre, certains systèmes - caractérisés par un
couplage non linéaire entre processus producteurs d'entropie ­
sont capables d'« auto-organisation », c'est-à-dire de produc­
tion spontanée de différenciations spatiales et de rythmes tem­
porels. Prigogine a appelé ces comportements collectifs cohérents
« structures dissipatives », structure puisqu'il s'agit d'une acti­
vité spatio-temporelle cohérente, dissipative puisqu'elle a pour
condition le maintien de processus « dissipatifs », c'est-à-dire
producteurs d'entropie.
En quoi l'événement est-il inattendu ? Dans le champ
hydrodynamique, J'existence de structures ouvertes et stables,
de type tourbillonnaire, était déjà bien connue, et la découverte
- de la possibilité théorique de structures dissipatives leur a, avant
tout, conféré leur signification thermodynamique. En outre,
l'étude des processus couplés de manière non linéaire fait,
rétrospectivement, partie d'un développement prévisible car
rendu enfin possible par les calculs sur ordinateurs. L'inattendu
tient au rôle joué ici par la notion thermodynamique de pro­
cessus irréversible et à la position clé de la chimie dans la créa­
tion d'un lien entre production d'entropie et production de
cohérence. Bref, à l'association de deux sciences, la thermody­
namique et la chimie, sciences de pointe au XIX• siècle et désor­
mais considérées comme affaires classées, dans la création d'une
nouvelle mise en problème de ce que peut la matière et de ce
que produit son activité.
De fait, en chimie, la possibilité de structures dissipatives a
été une surprise. Le cas désormais le mieux connu de réaction
chimique permettant l'émergence d'une telle structure, la réac­
tion de Belousov-Zhabotinsky, porte le nom de ceux qui avaient
en vain cherché à attirer 1' attention sur ses étranges propriétés
(variation périodique des concentrations de 1 'ordre de la
minute). Désormais, l'« horloge chimique » qu'engendre cette
réaction fait figure de symbole, affirmant l'irréversibilité comme
productrice d'une cohérence qui renvoie non aux molécules
individuelles telles que les principes quantiques peuvent
Le démembrement d'un tem'toire 317

les éclairer, mais à la population des molécules, aux vitesses rela­


tives des différents processus couplés. Cette cohérence globale
se traduit par l'émergence de nouveaux paramètres descriptifs,
d'ordre macroscopique, minute ou centimètre, caractérisant le
collectif moléculaire et non les événements et interactions
microscopiques. La cohérence peut également se traduire par
un comportement « chaotique », imprévisible. Chaos et ordre
spatio-temporel ne s'opposent pas, mais s'opposent tous deux
au désordre incohérent qui prévaut à l'équilibre.
La physico-chimie loin de l'équilibre met l'accent sur le com­
portement global d'une population aux interactions locales.
Cette question s'est révélée pertinente en physique comme en
chimie, et même dans 1' étude des sociétés de vivants lorsque,
comme dans le cas des insectes sociaux, les comportements des
individus peuvent être définis de manière stable par rapport aux
comportements globaux qu'ils engendrent. Mais elle désigne
la chimie comme terrain privilégié d'exploration pour deux rai­
sons : d'abord, à cause de la très grande variété des cas, tant
du point de vue des couplages non linéaires que des échelles
temporelles associées à chaque réaction ; ensuite parce que les
processus chimiques sont créateurs de structures moléculaires qui
peuvent ensuite subsister indépendamment de ces processus ­
contrairement aux tourbillons hydrodynamiques, par exemple.
En d'autres termes, la chimie peut être productrice de struc­
tures stables qui constituent alors une forme de mémoire de
leurs conditions de formation. Elle pourrait, ainsi, se situer à
la manière d'un relais emre histoires de types différents : l 'his­
toire physico-chimique de la formation de structures matériel­
les, l'histoire qui peut se construire sur la base d'une propriété
de ces structures4 . C'est donc le lien privilégié entre chimie et
pluralité des temps, déjà au centre des préoccupations alchimi-

4 . Le chimiste allemand Manfred Eigen et ses collaborateurs étudient des


modèles d'« histoires chimiques » pour comprendre la production dominante
d'une structure moléculaire par rapport à d'autres. Le point de départ est le
fait que certains polymères, par leur propre structure, sont capables de cataly­
ser leur propre copie. Si l'on attribue à chaque membre d'une population
de tels polymères des paramètres caractérisant la vitesse et l'exactitude de sa
copie, on peut suivre une « compétition sélective » entre polymères. Un ·

modèle plus compliqué, qui entrecroise deux types de polymères aux rôles
distincts, aboutit à la domination stable sur le milieu d'une forme de proto­
code génétique : une association (hypercycle) spécifique de polymères, qui
est stable par rapport aux « mutants » que ne cessent de produire les copies
infidèles. Voir EIGEN et SCHUSTER ( 1 979).
318 Histoire de la chimie

ques, qui fait de la chimie un terrain pour les questions que


laisse échapper la « réduction aux principes ».
Sommes-nous, ici, en présence d'une ressource pour une
« nouvelle image de la chimie », science désormais sans terri­

toire, mais terrain d'expérimentation pour 1 'aniculation des ter­


ritoires ? Par contraste avec la démarche qui « remonte aux
principes », la chimie serait la science affirmant l 'intérêt d'un
nouveau type de « mixte », mixte de processus, d'échelles de
description, de régularités et de circonstances ? C'est là non plus
une question d'historien, mais une question posée à ceux qui
font l'histoire de la chimie.
...

Epilogue

La démarche mise en œuvre dans ce livre tentait de répon­


dre au défi que constitue une « histoire de la chimie » . Une his­
toire panoramique, globale, qui ne verserait ni dans un défilé
de doctrines, ni dans l 'accumulation d'anecdotes que suscite
l'histoire des individus. La chimie est ici présentée comme le
véritable sujet d'une histoire, à travers un engagement sans cesse
rejoué des hommes par les connaissances qu'ils produisent et
des connaissances par les significations que leur prêtent les
hommes.
On a vu passer successivement sur la scène d'abord une
science polymorphe, polyculturelle, sans frontière assignable
dans le monde ni dans la culture ; puis une science occupant
un espace propre, une niche dans la philosophie naturelle, après
avoir arraisonné les arts chimiques ; ensuite une science modèle
de positivité, prestigieuse, qui constitue la base de plusieurs sec­
teurs industriels prospères ; enfin, une science de service, asser­
vie à la physique, au service de la biologie comme des
industries.

La chimie et son image

Nombreuses sont aujourd'hui les tentatives des chimistes


pour se recréer une image aux yeux du public. Colloques, con­
cours et campagnes de publicité se multiplient afin de faire
valoir Je rôle, l'intérêt et l 'importance de la chimie. L'injustice
ressentie par les chimistes à être ignorés alors que leur science
est féconde et utile se double pourtant d'une perplexité cer-
320 Histot"re de la chimie

taine : quelle image présenter de la chimie ? La question est


difficiie, car l'image qu'une science présente usuellement d'elle­
même est intimement associée à celle du progrès. Or, ce que
nous avons appelé le « démembrement » du territoire de la chi­
mie a, lui aussi, partie liée avec le progrès. Le territoire démem­
bré fut celui d'une science enfin moderne, créatrice de lois
générales, de protocoles et d'étalons de mesure. Pour
qu'advienne le règne des lois, pour qu'au métier de fou suc­
cède la profession respectable, la chimie a rompu son alliance
traditionnelle avec la matière hétérogène, mixte de devenirs
rétifs à la prévision et dense de possibles. Et ce « progrès », qui
a identifié la chimie au triomphe du pouvoir de dire, d'agir et
de prédire, l'a également constituée comme vulnérable tant par
rapport à qui pourrait expliquer ce pouvoir qu'à qui pourrait
l'utiliser. S'il est aujourd'hui une image dominante de la chi­
mie, c'est celle qui en fait l' illustration exemplaire du pouvoir
explicatif des lois physiques. La tentation d'identifier la matière
avec ce qu'en proposent les lois physiques est aussi vieille que
ces lois, mais elle faisait rire Diderot et ses collègues qui trou­
vaient dans la chimie les instruments d'une réplique cinglante.
L'histoire de la chimie a fait coïncider progrès et réduction, si
bien que la « vision du monde physique » ne fait plus rire per­
sonne aujourd'hui, qu'il s'agisse des spéculations où ce que
nous appelons matière se trouve dépendre de l'interprétation
à donner au formalisme quantique ou des « visions matérialis­
tes » du cerveau qui font rimer intelligibilité ultime et réduc­
tion aux lois physiques.
Avec un territoire annexé en amont par la physique, la chi­
mie semble, de surcroît, mobilisée en aval par une double
« mise en service », dans les industries humaines et dans l'évo­
lution biologique. En tant que moyen au service des fins pour­
suivies par les industries humaines, les procédés de la chimie
ont désormais une valeur déterminée par des facteurs multiples,
rendements, coûts, brevets, marchés, que le chimiste ne maî­
trise pas. En 196 5 , 1 ' Américain Roger B. Woodward ( 1917-
1979) pouvait encore consacrer son discours de réception du prix
Nobel à la grande saga de la synthèse de la céphalosporine C
qu'il venait de réaliser. Et on pouvait encore le présenter en ces
termes lyriques : « La nature est incontestablement le grand
maître de la création [ . . . ] . Woodward est un excellent second. »
[Wojtkowiak, 1990, p. 230.) Les synthèses de la quinine, du
cholestérol, de la cortisone, de la strychnine, de la résermine,
Épilogue 321

de la chlorophylle, etc . , étaient alors perçues comme des tours


de force où la connaissance des réactifs, l'astuce, l'ingéniosité,
l'imagination permettaient à l'art du synthétiseur de rivaliser
avec le vivant.
Aujourd'hui, sur certains fronts, le chimiste égale son « maî­
tre » puisqu'il peut construire des molécules sans équivalent
dans la nature et capables d'activités sélectives au même titre
que les enzymes biologiques, comme ces « molécules creuses »
dont la cavité peut capturer et retenir un ion de type déterminé,
qui ont valu à Charles D. Pedersen, Donald ). Cram, Jean-Marie
Lehn, un prix Nobel de chimie en 1987. Pourtant, l'art du chi­
miste de synthèse ne définit plus une identité stable : la
synthèse des molécules complexes se fait désormais le plus sou­
vent avec conception assistée par ordinateur, celui-ci disposant
de la cartographie de l'ensemble des chemins de synthèse
découverts à ce jour 1 • L'industrie pharmaceutique synthétise de
nos jours 25 000 variantes de la même molécule. Depuis les
débuts de la chimie de synthèse, quelque dix millions de molé­
cules différentes ont été « inventées >>, et ce nombre s'accroît
de plus de mille par jour. La production d'une nouvelle molé­
cule n 'est plus que bruit de fond pour d'autres histoires, dont
l'identité ne renvoie pas d'abord à la chimie en tant que
science, mais à l 'industrie, à ses intérêts et à ses exigences. Pour
une substance exploitée par l 'industrie pharmaceutique, près
de dix mille ont été testées et déclarées sans valeur intrinsèque,
ou commerciale. En d'autres termes, la chimie de synthèse four­
nit l'« offre », mais seule la demande est maîtresse de la signi­
fication.
Le thème de la « découverte par hasard » en recherche phar­
maceutique illustre cette disponibilité de la chimie par rapport
à des intérêts qu'elle ne contribue que peu à définir, mais elle
symbolise également la frustration face au caractère empirique
de cette recherche : on ne peut (encore ?) commander aux chi­
mistes de synthétiser des molécules dont la structure serait
déduite par la biologie fondamentale à partir de sa fonction thé­
rapeutique désirée [voir Pignarre, 1990]. Dans les années cin-

1 . Le New Scientist du 22 février 1992 annonce, en p. 19, la première


« conception inventée • par ordinateur, qui a proposé, parmi soixante·douze
réactions permettant de synthétiser du butadiène, deux réactions auxquel­
les les chimistes n'avaient jamais pensé (dont l'une donne un rendement de
95 % ).
3 22 Histoire de la chimie

quante, un laboratoire de Rhône-Poulenc synthétise des molé­


cules aux propriétés histaminiques. L'une d'entre elles, essayée
sur des patients de Sainte-Anne, produit des effets spectacu­
laires : c'est le premier « neuroleptique », et sa découverte va
ouvrir une nouvelle approche du cerveau , avec 1' identification
de neurotransmetteurs et des sites récepteurs correspondants.
Mais l'activité des chimistes qui ont fabriqué ces molécules, qui
ont isolé, identifié, déterminé la structure des nouvelles su bs­
tances neurotransmettrices, fait partie de la routine. La grande
· histoire, celle qui à qui on attribue la « révolution » de la science
du cerveau, a pour acteurs les biologistes qui ont identifié a pos­
terion· la relation entre structure moléculaire et activité biolo­
gique et dont on attend qu'un jour ils déterminent a pnori les
propriétés thérapeutiques des molécules.
Dans les sciences de la vie, la chimie est, de manière géné­
rale, traitée comme un « moyen », mais cette fois c'est l'évo­
lution biologique qui figure le règne des flos. D'après les thèses
classiques de la biologie moléculaire, popularisées en France par
Jacques Monod dans Le Hasard et la Nécessité, la sélection natu­
relle détient un pouvoir qui réduit l'activité chimique à ne par­
ticiper à la production des vivants que dans la mesure où elle
est asservie, machinée par des mécanismes (chimiques) de
catalyse et de régulation qui contrecarrent 1 'évolution vers
l'équilibre, conçue comme seule physiquement prévisible. Point
de lois chimiques nouvelles à découvrir à partir de l'étude des
vivants, mais une « technologie » chimique sophistiquée. C'est
en tout cas ce que présup pose la biologie moléculaire lorsqu'elle
décrit la manière dont des enzymes catalysent des réactions qui,
sinon, se produiraient à des vitesses imperceptibles, ou régu­
lent les vitesses de ces différentes réactions. Le secret de la vie,
que décryptent les biologistes moléculaires, manifeste moins les
potentialités des transformations chimiques de la matière que
l'« intelligence » quasi technique qui a subordonné ces trans­
formations à une logique de survie et de reproduction 2.
La chimie, omni p résente et introuvable, au travail partout
mais partout subord onnée à des questions, des problèmes, des
intérêts ou des techniques qui ne lui appartiennent pas en pro­
pre, est par ailleurs victime des avatars contemporains de la
notion de « progrès industriel ». « Fille d'une mère dévergon­
dée », l'alchimie, elle avait réussi à construire d'elle-même une

2. Voir à ce sujet l'hymne à la « cybernétique moléculaire » dans Le Hasard


et la Nécessité de Jacques MONOD.
Éptlogue 323

image sérieuse, morale, responsable en invoquant son utilité


sociale et son intérêt économique. Or, toutes ces prouesses
industrielles, agricoles ou médicales qui semblaient garantir à
la chimie une valeur positive se retournent aujourd' hui contre
elle et la rendent éminemment vulnérable. La « chimie des pro­
fesseurs » arborait fièrement un blason à double face : « science
pure », au service de la connaissance désintéressée, et « science
appliquée », au service de l'humanité. Mais tout se passe
aujourd'hui comme si la « pureté » était l'apanage de la physi­
que. Estimée comme « utile à la vie » plus qu'à « l'esprit » ,
selon une expression de Bachelard, la chimie s'offre comme
cible désignée dans les controverses politiques et sociales à pro­
pos des valeurs de 1 ' industrie et du progrès. Catastrophes
comme celle de Bhopal (3 500 mons, des centaines de milliers
de personnes irréversiblement handicapées), pluies acides, gaz
CFC détruisant la couche d'ozone, engrais au nitrate et pesti­
cides empoisonnant les nappes phréatiques, déchets industriels
dangereux, tout cela est « chimique ».
Face à cette situation, que peut apponer l'histoire ? En décri­
vant les profils successifs que présente la chimie au fil des siè­
cles, nous espérons avoir montré que son image actuelle comme
science de service n'est pas la marque d'un progrès qui s'iden­
tifierait à un destin, mais le produit d'une histoire. Et consi­
dérant maintenant ce présent en le tournant vers l'avenir, nous
espérons faire jouer les degrés de liberté créés par la différence
entre histoire et progrès afin de faire valoir la possibilité d' autres
modes d'engagement entre les chimistes et les connaissances
qu'ils produisent. L'image renouvelée de la chimie comme terre
d'aventures n'est pas l'affaire des seuls chimistes. Car d 'elle
dépend aussi notre image de la matière, dense de possibles ou
soumtse.

Entre territoire et terrain

A la fin du dernier chapitre, nous avons introduit une dis­


tinction entre les notions de territoire et de « terrain » . Au ter­
ritoire correspond un pouvoir de définir, de délimiter qui
s'accompagne immanquablement d'une possibilité de démem­
brement. Il suffit pour cela que le pouvoir se trouve lui-même
redéfini par un autre pouvoir. Le terrain, en revanche , pe ut se
définir comme « matière à histoires » ; c'est un théâtre d ' évé-
324 Histoire de la chimie

nements et d'opérations auxquelles peuvent correspondre des


conditions nécessaires, mais en aucun cas suffisantes. Le terrain
ne peut fournir les prémisses d'une démarche de type déduc­
tif. Sur le terrain ne prévaut pas la purification, et les êtres à
qui on a affaire ne peuvent se définir par les opérations et les
manipulations auxquelles on les soumet. Les instruments peu­
vent détecter, repérer, préciser, quantifier, mais ne créent pas
une ontologie opératoire. Sur le terrain, le scientifique doit
apprendr� , avec le temps, ce que sont, localement, les ques­
tions pemnentes.
Le laboratoire du chimiste traditionnel, « métier de fou :�>,
constituait en lui-même un « terrain » car il n'avait pas, en règle
générale, les moyens de soumettre les produits utilisés à la puri­
fi cation qui assurerait le tri entre les circonstances et le proces­
sus maîtrisé, reproductible Dès le chapitre 4, nous avons attiré
1 'attention sur le premier geste du chimiste qui ait eu pour
ambition de soumettre une transformation chimique à la
démonstration, la reductio in pristinum statum. A la fin de la
deuxième partie, la chimie propagée par Lavoisier était circons­
crite en un territoire, le laboratoire : la balance et les conditions
de clôture qu'elle implique assuraient le pouvoir de la ques­
tion sur la multiplicité des circonstances. Assuraient, ou cen­
saient assurer. car le scepticisme des contemporains de Lavoisier
suffit à rappeler qu'ici, comme ailleurs, les distinctions les plus
tranchées surgissent des milieux les plus troubles. De fait, dès
le XIX' siècle, les limites de l'opération de clôture apparaissent
et la chimie, modèle des sciences positives, est contrainte de
recréer de nouvelles formes de multiplicité, celle des éléments,
des composés organiques, des isomères, des isotopes, des
catalyses.
La chimie n'a cessé d'évoluer entre territoire et terrain. Entre
le cadre prédictif des théories qui fournissent des modèles a
priori et l'ouverture à l'imprévu, à la multiplicité des cas. Entre
l'espace dos du laboratoire où n 'entrent que des êtres purifiés,
considérés a prion· comme soumis au pouvoir des théories au
nom desquelles on les interrogera, et le terrain, où le scienti­
fique n'a pas, en général, le pouvoir de séparer a priori l'essen­
tiel des simples circonstances, ni de se débarrasser de ce que les
théories définissent comme incontrôlable ou parasite.
Aujourd'hui, le terrain prolifere plus que jamais au cœur du
laboratoire, même s'il est balisé par des protocoles et des éta­
lons de mesure. Quelques exemples peuvent illustrer les diffé­
rents aspects de ses manifestations.
Épzfogue 325

Commençons par 1' exploration des systèmes physico­


chimiques éloignés de l'équilibre puisque c'est à leur propos
que nous avons introduit la notion de « terrain ». Cet exem­
ple montre comment le « terrain >> chimique peut mettre en
question le type de pouvoir, celui de l' évolution sélective,
auquel le soumet la biologie moléculaire. Selon la physico­
chimie des systèmes fonctionnant loin de l'équilibre, l'activité
chimique peut produire par elle-même des régimes cohérents
qualitativement différenciés, doués de propriétés de stabilité et
d'instabilité. Deux styles d'histoire entrent ici en contraste pour
définir la relation entre matière et vie : une histoire qui pré­
sente une succession de coups de force créateurs et improbables,
ou un processus d'exacerbation, de « modalisation » et de cana­
lisation s'adressant à une matière déjà capable de formes mul­
tiples de cohérence.
En tout état de cause, certains modèles contemporains de
fonctionnement métabolique s'inscrivent déjà dans cette der­
nière perspective, en posant le problème de la distinction entre
les traits de fonctionnement métabolique « purement chimi­
ques », simple conséquence des régulations et catalyses enzy­
matiques qui sont autant de couplages non linéaires, et ceux
qui ont été finalisés par la sélection biologique. On sait, par
exemple, que la dégradation du glucose dans les cellules se pro­
duit selon un régime oscillant dans le temps. Dans la perspec­
tive traditionnelle des débuts de la biologie moléculaire, cette
périodicité, puisqu'elle existe, ne peut être qu'un effet de la
sélection, et doit donc présenter un sens fonctionnel précis,
même si on ne l'a pas encore décelé. Selon l'approche ther­
modynamique, l'oscillation résulte du couplage entre les réac­
tions glycolytiques, et pourrait très bien n'avoir aucun rôle
biologique particulier [voir Goldbeter, 1990].
En quoi le fait que toute réaction métabolique oscillante n'ait
pas forcément une signification fonctionnelle peut-il définir un
nouveau profil de la chimie ? En ce que le chimiste, ici, n'est
pas seulement situé par le pouvoir, en 1' occurrence celui de
l'évolution sélective : il se retrouve aussi du côté de la matière
qui se laisse définir par ce pouvoir, mais ne se réduit pas à cette
définition. La nécessité d'apprendre, qui est l'expérience même
du terrain, et l'impossibilité de juger a pn"ori prennent ici une
signification positive, au lieu de marquer la limite nos connais­
sances.
Le thème de la « nécessité d'apprendre » est aussi, comme
326 Histoire de la chimie

nous l'avons vu au chapitre précédent, ce à quoi aboutit la


« théorie de la résonance >>, la représentation d'une molécule
par construction d'un « mixte » quantique/phénoménologique.
Mais l'apprentissage ne concerne pas seulement la négociation
entre des informations et des contraintes issues de disciplines
distinctes. De plus en plus, il traduit l'intérêt propre du « cas »
par rapport au pouvoir définitionnel de la règle. De fait, les
« cas » ont proliféré en chimie. Toutes les grandes « lois » éta­
blies par la chimie du XIX' siècle, retraduites en termes physi­
ques au xx• siècle, souffrent désormais des exceptions. Ainsi on
appelle aujourd'hui « daltonides » les composés qui ont permis
la plus ancienne et la plus stable des lois chimiques, la loi des
proportions définies. Car on connaît aujourd'hui des « benhol­
lides », qui, comme le voulait Berthollet, ont une composition
non stoechiométrique. La notation typique des berthollides les
identifie par le petit écart qui les sépare d'un daltonide : par
exemple Znt + xO, avec x beaucoup plus petit que 1 . Ils font
partie de la vaste catégorie des défauts de structure cristalline,
des composés définis par leur écart au cristal idéal corres­
pondant.
Idéal, défaut, impureté, écart, ces termes signalent la hiérar­
chie usuelle, l'idéal étant le prototype à partir duquel on peut
comprendre les êtres réels et leurs défauts inévitables. Mais
désormais ce sont avant tout les « défauts » qui sont intéressants,
pour les propriétés spécifiques qu'ils confèrent au cristal. Le cris­
tal explose en une mosaïque de cas individuels auxquels cor­
respondent différentes techniques de croissance cristalline
destinées à favoriser ou à éviter certains « défauts ». Le cristal
individuel n'est plus une version imparfaite du prototype idéal,
mais un être dont les propriétés traduisent l'histoire singulière
de sa croissance. En d'autres termes, la multiplicité, et souvent
l'intérêt industriel, des propriétés liées à des « écarts » par rap­
port à la « règle » instabilisent la différenciation entre « cas nor­
mal », illustration de la règle, et « défauts », et lui substituent
un ensemble non hiérarchisé de cas, chacun associé aux circons­
tances qui le favorisent.
Chaque élément chimique est également devenu un monde
en lui-même. L'exemple le plus spectaculaire est celui des « ter­
res rares ». En 1939, tous les éléments regroupés sous cette
dénomination avaient été identifiés et leurs propriétés usuel­
les déterminées. Soumis à des techniques de purification de plus
en plus perfectionnées, soigneusement rangés dans le territoire
Épilogue 327

quadrillé du tableau périodique, ces éléments ont cependant


échappé à l'idéal de purification quand les chimistes sc rendi­
rent compte que leurs propriétés étaient ultra-sensibles à la pré­
sence d'impuretés. Or, ce sont ces impuretés qui confèrent aux
terres rares des comportements intéressant l'industrie : depuis
l'action catalytique dans le cracking du pétrole 3 jusqu'à la fabri­
cation d'écrans TV présentant une moindre réflexion de la
lumière, en passant par la fabrication d'alliages métallurgiques
spéciaux, les terres rares offrent des avantages multiples qui en
font des produits industriels de première importance. Cette per­
tinence nouvelle a, comme on peut s'en douter, bouleversé le
métier du chimiste des terres rares. Non seulement certains ont
dû se préoccuper de procédés et de filières de production, mais
la chimie des terres rares est aussi devenue un domaine de
pointe dans la recherche académique, exigeant de ses spécia­
listes un haut degré d'expertise en matière de chimie quanti­
que et de simulation sur ordinateur.
L'ordinateur lui-même a, de manière puissante, contribué à
niveler la différence entre l'idéal général et le cas. La simula­
tion sur ordinateur est une innovation qui affecte l'ensemble
du champ scientifique, mais qui est loin de produire partout
les mêmes effets, ce que les spécialistes résument par ce dicton
robuste : « Garbage in, garbage out. :1> En d'autres termes, les
sciences qui n'ont pas les moyens de construire une représen­
tation fiable de la situation à simuler ne recevront de la simu­
lation que ce qu'elles lui ont donné, une fiction incontrôlable
aux apparences scientifiques. L'application de cette technique
en chimie éclaire le statut épistémologique singulier de cette
science. D'une part, la simulation crée un niveau de descrip­
tion intermédiaire entre le niveau microscopique correspondant
à l'atome ou à la molécule, et le niveau macroscopique où sont
cantonnées la plupart des données expérimentales. Ce niveau
« méso •. où est mise en scène une population de molécules­

acteurs en relations multiples, correspond au « point de vue •


que les chimistes opposaient, dès le xvm• siècle, à celui des
physiciens : c'est en effet la diversité des relations, en contraste
avec la régularité des lois générales impliquant une matière
homogène, qui fait des modèles de dynamiques moléculaires

3. C'est à cause de traces d'oxyde de rerre rare dans le tabac qu'un mor­
ceau de sucre enrobé de cendres de cigarem brûle.
328 Histoire de la chimie

un champ d'exploration, et non de vérification du pouvoir des


lois.
D'autre parr, dans la mesure où il s'agit de construire une
mise en scène des principes qui donne sens aux faits expérimen­
taux, la simulation par ordinateur illustre l'ambivalence des
phénomènes chimiques entre le règne des lois de la mécanique
quantique et les circonstances qui empêchent de transformer
l'explication en manifestation d'obéissance, en conséquence
déductible. « Autrefois, écrit Paul Caro, il y avait d'un côté les
théories et de 1 'autre 1 ' expérience ; maintenant, entre la théo­
rie et l'expérience, s'est insinuée une troisième composante qui
est la simulation. [ . . . ] On commence à voir émerger l' idée
qu'on ne peut apponer de crédit à la donnée expérimentale que
lorsqu'on l'a simulée. [ . . . ] On s'achemine dans la chimie vers
une action de plus en plus abstraite : le couplage instrumen­
tation, calcul , image et manipulation d'images. » [Caro, 1 99 1 ,
p. 2 1 1 -2 1 2 . ] Or, si l'action en chimie devient plus abstraite,
elle tend également à échapper aux effets de subordination par
rapport à la loi. En effet, la simulation sur ordinateur ne res­
pecte pas la différenciation entre la loi et les cas idéaux qui lui
obéissent, d'une pan, et les approximations qui assurent et véri­
fient son champ d'application, de l'autre. La simulation cons­
titue un scénario où les contraintes légales, les circonstances
particulières, et la complication résultant de leurs concours, sont
toutes mises sur Je même pied, traduites en un seul langage,
spécifique à la situation. Elle exige donc l'art de négocier une
multiplicité d'éléments de savoir, de les articuler avec tact,
d'apprendre à ne pas négliger un détail qui peur faire la dif­
férence.
Ainsi, jusque dans ses recherches d'avant-garde, la chimie
reste un art du mixte, comme aurait dit Fontenelle. Mais ce rap­
prochement permet d'accuser le contraste : l'« embarras » où
sont les principes, loin d'être un obstacle, est désormais la
matière même tant des pratiques expérimentales et industriel­
les que de la simulation. La différence est capitale. Pour affron­
ter la complexité des mixtes, les chimistes d'aujourd'hui
disposent d'outils qu'ils empruntent à d'autres disciplines
comme l' informatique, la cristallographie ou même la biolo­
gie lorsqu'ils mettent des organismes vivants au travail pour pro­
duire, comme des machines, les molécules qui les intéressent.
Bref, si la chimie se définit comme science de service, elle pro­
fite aussi des services des autres.
Éptlogue 329

Entre lois et circonstances, entre territoire et terrain, la chi­


mie offre toujours un espace pour de grandes aventures. Le
23 mars 1989, deux électrochimistes réputés, Stanley Pons et
Martin Fleischmann, annoncent qu'avec un simple dispositif,
des électrodes de palladium plongées dans de l'eau lourde, ils
ont réalisé une � fusion froide ». Alors commence une histoire
qui excite la communauté scientifique, occupant les colonnes
des journaux, spécialisés ou grand public. Certes, l'aventure
s'est mal terminée , mais, en dépit de ses conclusions négati­
ves, la controverse autour de cette expérience a suscité une argu­
mentation hautement sigcyfiante pour notre propos [voir
notamment Bockris, 1991]. Etait en effet dénoncée, par les par­
tisans de la fusion froide, la confiance que les physiciens nour­
rissent envers leurs lois. La fusion froide aurait été le produit
de l'art du chimiste, de sa patience, de son attention aux cir­
constances. Soudain, le chimiste devenait, comme à l'époque
de Venel, celui qui sait que la reproductibilité d'un phénomène
n'est pas une propriété naturelle, que l'on pourrait exiger de
tout phénomène scientifiquement respectable, mais peut-être
le produit d'un long travail de familiarisation et d'apprentis­
sage. Face aux certitudes des « architectes » de la matière, il
redevenait ce « manœuvre poudreux » décrit par Diderot dans
L 'Interprétation de la nature, qui « apporte tôt ou tard des sou­
terrains où il creuse en aveugle, le morceau fatal à cette archi­
tecture élevée à force de tête » (section 2 1 ) .
Depuis quelques années, les chimistes sont lancés dans une
autre aventure, qui montre à quel point les � souterrains » éclai­
rés par nos théories regorgent encore de coins obscurs qui offrent
des chances de trouvailles. Le héros de cette nouvelle aventure
est le bon vieux carbone, fidèle compagnon que les chimistes
croyaient connaître par cœur depuis le XIX• siècle et qui vient
de leur révéler qu'il avait une existence secrète ! Les « fullere­
nes » - du nom de l'architecte américain Buckminster Fuller,
qui a conçu les dômes en géodes -, sont des molécules for­
mées par l' arrangement stable de soixante atomes de carbone
formant une sphéroïde du genre « ballon de football >>. Cette
molécule C6o a été découverte en décembre 198 5, à l'occasion
d'une série d'expériences sur les molécules de carbone dans
l'espace. Or, depuis, elle ne cesse de réserver des surprises.
D'abord, elle présente une symétrie extraordinaire avec des sim­
ples et doubles liaisons arrangées en vingt hexagones et douze
pentagones. De plus, elle fait preuve d'une étonnante versati-
330 Histoire de la chimie

lité chimique et n'est pas moins remarquable par ses proprié­


tés physiques, comme la résistance au choc et la supraconduc­
tivité. Enfin, il n'y a pas une molécule unique de ce genre, mais
une classe de molécules qui semble ouvrir une nouvelle avenue
à la recherche. Depuis 1987, les fullerenes « font l'événement �
et alimentent au moins un article par semaine. L'excitation que
suscite leur découverte dans le monde des chimistes est com­
parable à celle qui a accueilli le radium. Et, comme le radium,
ces molécules ont le pouvoir d'intéresser les théoriciens et les
praticiens, de réunir les physiciens et les chimistes qui travail­
lent en équipes dans un commun enthousiasme. Les fullerenes
ont même le pouvoir merveilleux d'introduire de nouvelles cou­
tumes dans la communauté scientifique. A côté des prix Nobel
et autres récompenses décernées à des chercheurs, il _çxiste désor­
mais un prix annuel pour leurs objets de recherche. Elue « molé­
cule de l'année 1991 », la C6o semble indiquer que
l'individualité de plus en plus difficile à repérer dans le travail
collectif et anonyme des équipes de chercheurs est plus à l'hon­
neur dans la matière qu'ils étudient.
Nul ne p eut prévoir aujourd'hui quel sera l'avenir des ful­
lerenes. Elles peuvent aussi bien marquer, comme le fit jadis
l'hexagone du benzène, le point de départ d'un nouveau
champ de recherche ou d'une révolution technologique que
devenir un simple gadget, un « ballon » pour l'amusement des
scientifiques. Mais en tout cas, ces molécules définissent un rap­
port nouveau entre sujet et objet de recherche dans la mesure
où elles se présentent non comme des objets passifs soumis à
l'investigation, mais comme véritables partenaires, singuliers,
individualisés des chercheurs.
L'activité de la chimie complique aujourd'hui l'image du
progrès dont elle avait été, au XIX· siècle, la meilleure illustra­
tion. Certes, les rêves prométhéens les plus ambitieux se réali­
sent tous les jours. En pénétrant dans le monde supramolécu­
laire, en jouant sur les interactions entre molécules, le chimiste
est devenu un « architecte de la matière ». On parle même, à
propos des alliages à mémoire de forme ou des verres photoch­
romiques, de « matériaux intelligents », comme si le chimiste
insufflait l'esprit à la matière. Mais l 'accomplissement de ce
vieux rêve, faire du laboratoire du chimiste le rival triomphant
du « laboratoire de la nature », se double désormais d'autres
rêves, d'autres intérêts, qui transforment le sens de cette nature
par rapport à laquelle le chimiste n'a cessé de concevoir son acti­
vité. Que la grande firme allemande Hoechst installe une
Épilogue 331

antenne à Bombay pour étudier les raisons de l'activité hypo­


tensive d'une herbe utilisée dans la médecine indienne, c'est
le signe qu'avec ses moyens et ses techniques sophistiquées
l'industrie pharmaceutique moderne a encore bien des choses
à apprendre du terrain. Par-delà la rupture entre pharmacolo­
gies scientifique et « préscientifique », la recherche contempo­
raine se situe toujours dans le prolongement de la vieille
chimie-pharmacie empirique, dans une histoire plus vieille que
notre histoire et commune à tous les peuples de la terre. Le chi­
miste pharmacologue peut certes poursuivre le rêve d'une con­
ception a priori de molécules synthétisées pour leur intérêt
pharmacologique, il reste que 60 % à 70 % des médicaments
actuellement connus sont d'origine naturelle. La chimie de
synthèse se définit alors non plus en rivale de la nature, mais
en exploratrice d'un labyrinthe d'histoires enchevêtrées, dont
les raisons renvoient à l'invention de mises en rapport entre logi­
ques hétérogènes et non au calcul optimal de moyens au ser­
vice d'une fin4 • C'est dans le terrain que le chimiste prélève
les molécules actives qu'il isole, purifie, copie et modifie à loisir.
Mais c'est aussi << sur le terrain » que doit opérer la substance
chimique active, ici le médicament. Il est délégué par les hom­
mes pour agir non pas dans l'espace aseptisé d'un laboratoire,
mais dans un labyrinthe à topologie variable dans le temps, le
corps vivant, où s'enchevêtrent des causalités partielles . et cir­
constancielles, échappant à toute intelligibilité a pnori.
Pouvons-nous, ici, aventurer l 'idée que dans cette solidarité
entre le chercheur et le « terrain » réside l'identité de la chi­
mie, identité qui, comme toutes les autres, serait à la fois pro­
duite par le présent et susceptible de réactiver la lecture du
passé, en l'occurrence de rendre intéressant ce qui, dans ce
passé, a été représenté comme obstacle au progrès ? Cette soli-

4. Voir ÜURISSON [1991). Là où le biologiste et le pharmacologiste déchif­


frent dans les métabolites secondaires synthétisés par les plantes une multi­
tude de fonctions, poisons, bactéricides, arômes, colorants, etc., le chimiste
de synthèse lit la relative unité de grands chemins biosynthétiques : à panir
de quelques précurseurs communs et après quelques étapes synthétiques com­
munes, la multiplicité est engendrée par divergence des chemins de synthèse.
Cette organisation biosynthétique « universelle » n'introduit pas seulement
un ordre « chimiotaxonomique » qui vient redoubler la classification biolo­
gique des espèces, elle permet également de mettre en scène le paysage chi­
mique des opponunités et des contraintes à partir duquel a pu jouer la
sélection darwinienne.
332 Histoire de la chimie

dari té nous paraît susceptible d'éclairer un caractère constant


de la chimie au long de son histoire : l' ambivalence des rap­
ports entre le chimiste et la nature. Maître ou élève de la
nature ? Possesseur ou possédé par elle ? Le chimiste balance
sans fin, sans pouvoir camper sur une seule position . Depuis
leurs lointaines origines, les pratiques chimiques illustrent tout
à la fois le pouvoir humain sur les processus matériels et la
nécessité d'en passer par les processus, de négocier avec eux,
d'apprendre ce qu'ils exigent et impliquent. Les alchimistes ten­
taient certes d'accomplir d'impossibles rêves de transmutation,
de perfection ou de jouvence éternelle. Mais la référence alchi­
mique offre d'autres ressources. Le laboratoire alchimique avait
pour problème le temps, en l'occurrence l'accélération des pro­
cessus qui, dans les entrailles de la terre, mènent les métaux
à la perfection. Par la suite, la chimie a substitué à cette image
finalisée mais temporelle de la nature celle d'une nature indus­
trieuse, sinon industrielle, où les transformations s'opèrent par
bilans équilibrés comme au laboratoire. Les grands « cycles >> ,
de l'azote, de l'oxygène, du carbone, identifiaient la succession
des transformations, chacune consommant ce qui est produit
en amont et produisant ce qui est consommé en aval, comme
dans une filière industrielle en mouvement perpétuel, boudée
sur elle-même. Mais qu'est-ce qu'un bilan chimique s'il n'intè­
gre pas les temporalités multiples des différentes cinétiques que
couple la transformation globale ? Que sont les propriétés d'une
substance si on ne s'intéresse pas à la différence entre celles qui
peuvent être déduites et celles qui doivent être apprises ? Et
comment les apprendre sinon en expérimentant sur les circons­
tances dont elles sont solidaires ou en déchiffrant la configu­
ration temporelle des processus dont dépend leur actualisation ?
Assigner à la chimie une identité mixte, entre terrain et ter­
ritoire, entre l'empirique et le rationnel, entre une nature peu­
plée de singularités et le règne des lois générales, n'est pas
adopter une attitude rétrograde, ignorante des pouvoirs créés
par la chimie moderne. Loin d'exprimer la nostalgie d'un passé
depuis longtemps dépassé, cette thèse est plutôt présentée
comme une sorte d'idée régulatrice pour l'avenir de la chimie.
On peut certes objecter que le travail d'historien ne se situe pas
dans le royaume des idées, des identités idéales, que son rôle
n'est pas de faire miroiter l'utopie d'un avenir radieux, d'un
« tout est bien qui finit bien » .
Il ne s'agit pas, en fait, de « prédire » l'avenir, mais d'expé-
Épilogue 333

rimenter sur le présent une sensibilité aiguisée par l'analyse du


passé. Si cette expérimentation prend des allures d'utopie, c'est
parce que la situation présente de science de service prend trop
souvent J'allure d'unfotum. Vivant la fin d'iJJusions longtemps
nourries sur leurs titres à un territoire, les chimistes se sentent
parfois dans une impasse et subissent la situation actueJle au
lieu de la vivre comme un nouveau style d'engagement. Le rôle
de l'historien n'est-il pas justement de disjoindre le fait con­
temporain de l'image de destin ? Mettre en perspective dans
la longue durée, déchiffrer les virtualités inscrites dans le pré­
sent, dégager les multiples avenirs possibles, bref souligner le
caractère ouvert de l'histoire, voilà un risque qui peut définir
le mode d'engagement propre à l 'historien d'une science.
Nomenclature
...

Equivalents approximatifs
des termes anciens utilisés

Acide de sel marin (xvm• siècle) : acide chlorhydrique.


Acide muriatique (nomenclature 1 787) : acide chlorhydrique.
Air déphlogistiqué : oxygène.
Air fixé : dioxyde de carbone.
Air inflammable : hydrogène.
Air phlogistiqué : azote.
A qua fortis ou esprit de nitre : acide nitrique.
Cadmie ou calamine : oxyde de zinc.
Chaux métallique : oxyde métallique.
Colombe de Diane : argent purifié.
Eau régale : mélange d'acides chlorhydrique et nitrique.
Esprit de sel : acide chlorhydrique.
Esprit de vitriol : acide sulfurique.
Feuerluft (XVIII' siècle) : oxygène.
Huile de vitriol : acide sulfurique concentré.
Magnesia alba : carbonate de magnesium.
Sel mirobile ou sel de Glauber : sulfate de sodium.
Sel de tartre : carbonate de potassium.
Soude : carbonate de sodium.
Verdoheneluft (xvm· siècle) : azote.
Bibliographie

Outils de recherche

BROWNE EJ. , BYNUM W.F., PORTER R. (1981), Dictionary ofthe His·


tory of Science.
CoLE W.A. (1988). Chemical Literature 1 700-1860, Londres.
GiLLISPIE C.C. ( 1970- 1980), Dictionary ofScientific Biography, Scrib­
ners and Sons, New York.
GITIINGS F. ( 1981), Dictionary ofOccult, Hermetzc and A!chemzcal
Sigtfs, Londres.
PARTINGTONJ.R. (1961-1964), A History ofChemistry, Londres, Mac­
Millan, 4 vol.
RUSSELL C. (1985), Recent Developments in the History ofChemistry,
The Royal Society of Chemistry, Londres.
WEHEFRITZ V. (1987), « Bibliography of the History of Chemistry �.
Iatul Quater/y , 1 , p. 162-167.

Ouvrages cités

AfTALION F. (1987), Histoire de la chimie, Masson, Paris.


ANASTASI A. (1884), Nicolas Leblanc, sa vie, ses travaux, et l'histoire
de la soude artificielle, Hachette, Paris.
ANDERSON W.C. ( 1 984), Between the Library and the Laboratory
the Language ofChemistry in the 18th-Century France, Johns Hop­
kins University Press, Baltimore.
AvOGADRO A. {181 1), « Essai d'une manière de déterminer les masses
relatives des molécules élémentaires des corps et les proportions
selon lesquelles elles entrent dans ces combinaisons �. journal de
physique, de chimie et d'histoire naturelle, 73, p. 58-79 ; cité in
Les Atomes, Une anthologie histon"que, Presses Pocket, Paris, 199 1 .
336 Histoire de la chimie

BACHELARD G. ( 1930), Le Pluralisme cohérent de la chimie moderne,


Vrin, Paris ; réédition 1973.
BALARD A.J. { 1862), Rapport sur les industnes chimiques à l'Expo­
sition universelle de 1862, Hachette, Paris.
BARANGER P. (1956), « L'âge chimique », in Les Grandes Découver­
tes du xx· siècle (LE PRINCE-RINGUET, éd.), Larousse, Paris,
p. 173-204.
BAUDRIMONT A.E. (1833), Introduction à l 'étude de la chimie par la
théon·e atomique, Paris.
BEER ).). ( 1959). The Emergence ofthe German Dye Industry, Uni­
versity of Illinois Press, Urbana.
BEN DAVID J. (1984), The Scientist 's Rote in Soctety : a Comparative
Study, Chicago University Press, Chicago.
BENSAUDE-VINCENT B. ( 1 982), « L'éther, élément chimique : un essai
malheureux de Mendeleev ? », Bn"tish journal for �he History of
Sczence, 1 5 , p. 183-188.
BENSAUDE-VINCENT B . ( 1 989), « Lavoisier : une révolution scientifi­
que », in Éléments d'histoire des sciences (SERRES M., éd.), Bordas,
Paris, p. 363-386.
BENSAUDE-VINCENT (1989), « Mendeleev », in Éléments d'histoire des
sciences (SERRES M . , éd.), Bordas, Paris, p. 447-468.
BENSAUDE-VINCENT B. (1990), « Karlsruhe, septembre 1860 : l'atome
en congrès », Relations internationales, 62, p. 149-169.
BERETTA M. ( 1 988), « T.O. Bergman and the Definition of Che­
mistry », Lychnos, p. 37-67.
BERNARD C. ( 1865), Introduction à la médecine expénmentale, Bail­
Ière, Paris.
BERTHELOT M. (1860), Chimie organique fondée sur la synthèse,
2 vol. , Mallet Bachelier, Paris.
BERTHELOT M. (1876), La Synthèse chimique, Félix Alcan, Paris.
BERTHELOT M. ( 1 890), La Révolution chimique : Lavoister, Félix
Alcan, Paris.
BERZELIUS ).). (18 19), Essai sur la théone des proportions chimiques
et sur l'influence chimique de /'électnàté, Paris.
BEYEWETS A.S.P. (1986), La Chimte des matières colorantes artifictel­
les, Masson, Paris.
BLACKLEY D.C. ( 1983), Synthetic Rubbers : Their Chemistry and
Technology, Applied Science Publishers, Londres-New York.
BOAS M. ( 1958), Robert Boyle and Seventeenth-Century Chemistry,
Cambridge University Press, Cambridge.
BOCKRIS J. ( 1991 ), « Cold Fusion II : the Story Continues », in New
Scientist, 19 janvier, p. 50- 5 3 .
BOUSSINGAULT J.-B, DUMAS ) . -B. (1842), Essai de statique chimique
des êtres organisés, Paris ; réédition Culture et Civilisation, Bruxel­
les, 1972.
Bibliographie 337

BRAS J.L. ( 1969), Le Caoutchouc, Presses universitaires de France,


Paris.
BROCK W.B. ( 1 985), From Protyle to Proton : William Prout and the
Nature ofMatter, Adam Hilger Ltd . , Bristol-Boston.
BROOKE J . H . ( 1968), « Wohler's Urea and the Vital Force . A Ver­
dict from the Chemists », Ambix, 1 5 , p. 84- 1 1 4 .
BROOKE J.H. ( 1 9 7 1 ) ,« Organic Chemistry and the Unification of
Chemistry, a Reappraisal », British journal for the Hist01y of
Science, 5 , p. 369-392.
BROOKE].H. ( 1981), « Avogadro's Hypothesis and its Fate : A Case
Study in the Failure of Case-Studies », History of Science, 1 9 ,
p. 235-273.
BROUZENG P. (1987), Duhem. Science et providence, Belin, Paris.
Buo R.F. ( 1 992), The Uses ofLzfe. A History ofBiotechnology, Lon­
dres, à paraître.
Buo R.F. & RoBERTS G.K. ( 1 984), Science Versus Practice. Chemistry
in Victorian Britain, Manchester University Press, Manchester.
CARDWELL D.S.L. (1968) , john Dalton and the Progress of Science,
Manchester University Press, Manchester.
CARDWELL D.S.L. (1971), From Watt to Clausius. The Rise ofTher­
modynamics in the Early Industrial Age, Heineman, Londres.
CARO P. (1991), « La recherche en chimie : évolution et perspecti­
ves », La Chimie, ses industries et ses hommes. Culture technique,
n • 2 3 , CRCT, p. 209-217.
CARTWRIGHT N. (1983), How the Laws of Physics Lie, Clarendon
Press, Oxford .
CARUSI P. (1990), « Alchemy », in A History ofChemistry (DI MEO
A . , éd.), Marsilio Editori, Venise, p. 33-7 1 .
CAYEZ P. ( 1 988), Rhône-Poulenc 1895-1975, Armand Colin/Masson,
Paris.
CHARGAFF E. (1980), Heraclitean Fire, Warner Books Edition, New
York.
CHEVREUL M.E. (1823), Recherches chimiques sur les corps gras d'ori­
gine animale, Lavrault, Paris.
CHEVREUL M.E. (1824), Considérations générales sur l'analyse orga­
nique et ses applications, Lavrault, Paris.
CHRISTIE ] . R . , GOL!NSKI].V. (1982), « The Spreading of the Word :
New Directions in the Historiography of Chemistry 1600-1800 »,
History of Science, 20, p. 235-266.
CHRISTOPHE R. (1989), Guide des sources concernant la formation des
ouvriers des métiers et industn.es chimiques 1 750-1870, Paris, Cité
des sciences et de l 'industrie.
COHENDET P., LEDOUX J . M . , ZUSCOVITCH E. (1987), Les Matériaux
nouveaux. Dynamique économique et stratégie européenne, Éco­
nomica, Paris.
33 8 Histoire de la chimie

COlLECTIF (1982), Les Années plastiques, Paris, Alternatives/Cité des


sciences et de l 'industrie.
COLNORT-BODET S. (1986), Du pneuma aux grades et à l'universel ou
la maturation de la notion de quantité chez les thérapeutes et les
techniciens, thèse de doctorat, Paris-IV.
COMPAIN J.-C. (1992), « Les travaux de Le Bel et Van't Hoff de 1874
et notre enseignement •, Bulletin de l'Union des physiciens, 86,
p. 285-310.
COMTE A. ( 1830-1842), Cours de phzïosophie positive, 6 vol. , Paris,
cité dans l'édition Hermann, Paris, 1975, 2 vol.
CROSLAND M.P. ( 1962), Historical Studies in the Language of Che­
mistry, Dover Publications, New York ; réédité en 1978.
CROSLAND M.P. ( 1971), The Society ofArcuetl. A View of the French
Science at the Time ofNapoleon I, Heineman, Londres.
CROSLAND M.P. (1975), « The Development of a Professional Career
in Science in France », Minerva, 1 3 , p. 38-57.
CROSLAND M.P. (éd.) {1975), The Emergence ofScience in Western
Europe, MacMillan Press, Londres.
CROSLAND M.P. {1978), Gay-Lussac, Scientist and Bourgeois, Cam­
bridge University Press, Cambridge.
Culture technique ( 1 984), « Les Ingénieurs "· n • 12, CRCT, Paris.
Culture technique (1991), « La Chimie, ses industries et ses hom­
mes "• n • 23, CRCT, Paris.
DALTON ). (1808), A New System of Chemical Phtlosophy, t. 1 , trad.
franç. de part 1, chap. 3, in Les Atomes. Une anthologie histori­
que, Presses Pocket, Paris, 1 9 9 1 , p. 82-89.
D'OR L. (s.d.), « Notice biographique sur Ernest Solvay •. Florilège
des sciences en Belgique, Académie royale de Belgique, Bruxelles,
p. 385-406.
DAGOGNET F. {1967), Méthodes et doctrines dans l'œuvre de Pasteur,
Presses universitaires de France, Paris.
DAGOGNET F. (1969), Tableaux et langages de la chimie, Vrin, Paris.
DAUMAS M. (1946), L ·�ete chimique. Essai sur l'histoire de la phi­
losophie chimique, Editions du Sablon, Bruxelles.
DEBUS A.G. ( 1992), The French Paracelsians : The Chemical Chal-·
lenge to Medical and Scientific Tradition in Barly Modern France,
Cambridge University Press, Cambridge.
DE jouY E. ( 1822), L 'Ermite en province ou Observations sur les
mœurs et les usages français au commencement du XIX' siècle,
3• éd. , t. III, Paris.
DIJKSTERHUIS E.]. (1950), The Mechanization of the World Picture,
trad. am. Princeton University Press, Princeton, 1986.
DI MEO A. (éd.) { 1 990), A History of Chemistry, Marsilio Editori,
Venise.
DOBBS B.].T. (1975), Les Fondements de l'alchimie de Newton� ou
.- La chasse au lion vert » , trad. franç. 1981 , Guy Trédaniel, Edi­
tions de la Maisnie, Paris.
Bibliographie 339

DoBBS B.J.T. ( 1 982), « Newton's Alchemy and his Theory of Mat­


ter •, Isis, 73, p. 5 1 1-528.
DONNELLY ]. (1991), « Indilstrial Recruitment of Chemistry Students
from English Universities : a Reevaluation of its Early Imponance •,
British journal for the History of Science, 24, p. 3-20.
DONOVAN A. (1975), Phtlosophical Chemistry in the Scottish Enli gh­
tenment, Edinburgh University Press, Édimbourg.
DONOVAN A. (éd . ) ( 1 988), « The Chemical Revolution : Essays in
Reinterpretation �>, Osiris, 2• series, 4.
DROUOT M., ROHMER A., STOSKOPF N. ( 1991), La Fabrique des pro­
duits chimiques, Thann et Mulhouse, histoire d'une entreprise de
1808 à nos jours, Strasbourg.
DUHEM P. ( 1 902), Le Mixte et la combinaison chimique, réédité au
« Corpus des œuvres de philosophie en langue française •, Fayard,
Paris, 1985.
DUMAS J.-B. (1837), Leçons sur la phtlosophie chimique, Paris ; Édi­
tions Culture et Civilisation , Bruxelles, 1972.
EIGEN M . et SCHUSTER P. ( 1 979), The Hypercycle, Springer Verlag,
Berlin.
EISENSTEIN E. ( 1 979), La Révolution de l'imprimé dans l'Europe des
premiers temps modernes, trad. franç. , La Découvene, Paris, 1991.
EKLUND ]. (1975), The Incompleat Chymist, Being an Essay on the
Eighteenth-Century Chemist in his Laboratory, with a Dictionary
of Obsolete Chemical Terms of the Period, Smithsonian Institu­
tion Press, Washington D.C.
ELKANA Y. ( 1 974), The Discovery of the Conservation of Energy,
Hutchinson, Londres.
EMPTOZ G. (1991), « Des produits chimiques très recherchés : les aci­
des gras pour la fabrication des bougies stéariques •. Culture tech­
nique, 2 3 , p. 32-45.
ENGELS F. (ouvrage post�ume publié en 1925), La Dialectique de la
nature, trad. franç. , Editions sociales, Paris, 1975.
FABRE j.-H. (1925), Souvenirs entomologiques, t. X, Delagrave, Paris.
FINLAY M.R. ( 1 99 1 ) , « The Rehabilitation of an Agriculrural Che­
mist : Justus von Liebig and the Seventh Edition �> , Ambix, 38,
p. 1 5 5- 167.
FALCONER 1. ( 1987), « Corpuscules, Electrons and Cathode Rays • .
Brt"tish journal for the History of Science, 20, p. 241-276.
FISCHER N. ( 1 982), « Avogadro, the Chemists and Historians of Che­
mistry •· History of Science, 20, p. 77-102 ; 2 1 2- 23 1 .
FISCHER W . (1978), « The Rote of Science and Technology in the Eco­
nomie Development of Germany •, in Science, Technology and
Economie Development (BERANEK W., RANIS G . , éd.), New York,
p. 73- 1 1 3 . ,
FOURCY A. ( 1828), Histoire de l'Ecole polytechnique, réédition Belin,
Paris, 1987.
340 Histoire de la chimie

Fox R. (1973), « Sciemific Enterprise and the Patronage of Research


in France, 1800-1870 », Minerva, 1 1 , p. 442-473.
Fox R. ( 1 984), « Presidemial Address : Science, Industry, and the
Social Order in Mulhouse, 1798-1871 », British journalfor the His­
tory of Science, 17, p. 1 2 7 - 1 6 5 .
Fox R . , W.G. ( 1 980), The Organization of Science and Technology
in France. 1808- 1914, Cambridge University Press, Maison des
sciences de l'homme, Paris-Cambridge.
fRENCH S.J. ( 1 94 1 ), Torch and Crucible. The Lzfe and Death of
Antoine Lavoisier, Princeton University Press, Princeton.
fREUND I. ( 1 904), The Study of Chemical Composition. An Account
ofits Method and Histon·cal Development, 2' éd., Dover Publica­
tion, New York, 1968.
fRICKE M. ( 1 976), « The Rejection of Avogadro's Hypothesis », in
Method and Appraisal in the Physical Sciences (HowsoN C . , éd.),
Cambridge University Press, Cambridge.
fRUTON j . S . ( 1990), Contrasts in Scientific Style. Research Groups in
the Chemical and Biochemical Sciences, American Philosophical
Society, Philadeplhia.
GAUDIN M.A. (1833), L 'Architecture du monde des atomes, Paris.
GEISON G.L. , SECORD ) . ( 1988), « Pasteur and the Process of Disco­
very. The Case of Optical Isomerism », Isis, 79, p. 6-36.
GERHARDT C. ( 1 8 53-1856), Traité de chimie organique, 4 vol. Paris.
GILLISPIE C.C. ( 1 957), « The Discovery of the Leblanc Process », Isis,
48, p. 1 5 2 - 1 70.
GLANSDORFF P. et PRIGOGINE l . (1971), Structure, stabilité et fluctua­
tions, Masson, Paris.
GOLDBETER A. ( 1 990), Rythmes et chaos dans les systèmes biochimi­
ques et cellulaires, Masson, Paris.
GOLINSKI ). W. ( 1992 ), Science as Public Culture : Chemistry and the
Enlightenment in Bn.tain, 1 760-1820, Cambridge University Press,
Cambridge.
GRAHAM L.R. ( 1 9 74), Science and Philosophy in the Soviet Union,
Vintage Books, New York.
GRANDMOUGIN R. ( 19 1 7), L 'Enseignement de la chimie industrielle
en France, Dunod, Paris.
GRIMAUX E. ( 1 888), Lavoisier d'après sa co"espondance, ses manus­
cn"ts. . . , Félix Alcan, Paris ; réédition Jean Gabay, Paris, 1992.
GUERLAC H . ( 1 96 1 ), Lavoisier : The Crucial Year. The Background
and Origin ofHis First Expen·ments on Combustion in 1 772, Cor­
nell University Press, Ithaca, New York.
GUERLAC H. (1975), Antoine-Laurent Lavoisier : Chemist and Revo­
lutionary, Scribners, New York (réédition de l'article « Lavoisier »
in Dictionary of Scientific Biography
.
Gu�DON J.-C. ( 1 97 1 ), « Le lieu de la chimie dans l'Encyclopédie »,
XIII• Congrès d'histoire des sciences, vol. 7, p. 80-86.
Bibliographie 341

GUÉDON J.-C. ( 1 983), « From Unit Operations to Unit Processes •,


in Chemistry and Modem Society : Histon·cal EJJay.r in Honour of
Aaron}. Idhe (PARASCANDOLA ]., WHORTON ) . W. , éd.), American
Chemical Society, Washington.
GUYTON DE MORVEAU L.B. (1786), Dictionnaire de chimie de /'ency­
clopédie méthodique, t. 1 , Paris.
HABER L.F. ( 1958), The Chemical Industry dun·ng the Nineteenth
Century, Clarendon Press, Oxford.
HAFNER K. ( 1979), « August Kekulé, The Architect of Chemistry.
Commemorating the 150th anniversary of His Binh », Angewandte
Chemie, 18, p. 641 -706.
HAllEUX R. ( 1989), « Recettes d'artisan, recettes d'alchimiste », Artes
Mechanicae en Europe médiévale, R. Jansen-Siebened, Archives et
bibliothèques de Belgique, n o spécial 34, Bruxelles.
HANNAWAY O. ( 1975), The Chemists and the Word : the Didactic
Ongins of Chemistry, Johns Hopkins University Press, Baltimore
et Londres.
HOEFER F. (1840-1842), Histoire de la chimie, Firmin Didot, Paris.
HOFFMAN R. (1991), « Apologie de la synthèse », Alliage, no 9,
p. 65-76 .
HOLMES F.L. (1962), « From Elective Affinities to Chemical equili­
bria : Berthollet's Law of Mass Action », Chymia, 8 , p. 105- 145.
HOLMES L.F. ( 1985 ) , Lavoisier and the Chemistry ofLife : An Explo­
ration of Scientific Creativity, University of Wisconsin Press,
Madison.
HOLMES F.L. ( 1 989), Eighteenth-Century Chemistry as an lnvesttga­
tive Enterprise, University of California Press, Berkeley.
HUFBAUER K. (1982), The Formation ofthe German Chemical Com­
munity (1 720-1 795), California University Press, Berkeley.
jACQUES ]. ( 1 954), « La thèse de doctorat d'Auguste Laurent et la
théorie des combinaisons organiques ( 1 836) », Bulletin de la Société
chimique de France, p. 31-39.
jACQUES]. ( 1 987), Marcellin Berthelot. Autopsie d'un mythe, Belin,
Paris.
jACQUES J. (1992), La Molécule et son double, Hachette/CS!, Paris.
jAMMER M. ( 1 966), The Conceptual Development of Quantum
Mechanics, McGraw-Hill, New York.
jOHNSON L. (1991), « The First Enzyme Picture Show », in New
Scientist, 14 décembre, p. 30-33 .
JuosoN H.F. ( 1 979). The Ezghth Day of Creation. The Makers of the
Revolution in Bio/ogy, Simon and Schuster, New York.
KAPOOR S.J. (1965), « Berthollet, Proust and Proportions », Chymia,
1 0 , p. 53- 1 10.
KEKULE A. (1861), Lechbuch der Organischen Chemie, vol. 1 et
vol. 2 ( 1 866), Erlangen ; vol. 3 1 ( 1 882) SIUttgart.
342 Histoire de la chimie

KEKUI.E A. (1864). « Sur l'atomicité des éléments », Comptes rendus


de l'Académie des sciences, LVIII, p. 510-514.
K.!RWANN R. (1780), Notes sur C. W. Scheele : Chemical Observations
and Experiments on Air and Pire. . . , Londres.
KLOSTERMAN L.J. (1985), « A Research School of Chemistry in the
Nineteenth Century : J.B. Dumas and his Students », Annals of
Science, 4 2 , p. 1-40.
KNIGHT D.M. ( 1 970), Atoms and Elements, 2• éd., Hutchinson,
Londres.
KNIGHT D.M. ( 1 992), Ideas in Chemistry. A History ofthe Science,
The Athlone Press LTD, Londres.
KOHLER R.E. (1975), « G.N. Lewis's Views on the Bond Theory »,
British journal for the History of Science, 8, p. 233-239.
KOPP H. (1843-1847). Geschichte der Chemie, Braunschveicg.
KUHN T.S. (1952), « Robert Boyle and Structural Chemistry in the
Seventeenth Century », Isis, 43, p. 12-16.
KUHN T.S. ( 1 962), The Structure ofScientific Revolutions, Chicago,
2• éd. augm. , The University of Chicago Press, trad. franç. Flam­
marion, Paris, 1972.
LADENBURG A. (1879). Histoire du développement de la chimie
depuis Lavoisier jusqu 'à nos jours, trad. franç . , 2• éd. Hermann,
Paris, 191 1 . ·
LANGINS ]. ( 1 987), La République avait besoin de savants, Belin,
Paris.
LATOUR B. ( 1 989). La Science en action, La Découverte, Paris.
LAURENT A. (1836), « Théorie des combinaisons organiques », Anna­
les de chimie, 6 1 , p. 125-146.
LAVOISIER A.L. (1862-1864), Œuvres, tomes I et II, Imprimerie impé­
riale, Paris.
LE BEL A. ( 1 874), « Sur les relations qui existent entre les formules
atomiques des corps organiques et le pouvoir rotatoire de leurs dis­
solutions », Bulletin de la Société chimique de Pans, novembre
1874, réédité par Van't Hoff ( 1 887).
LE CHATELIER H. (1925), Science et Industne, Flammarion, Paris.
LEPRIEUR F. ( 1 977), Les Conditions de la constitution d'une disczpline
scientifique : la chimie organique en France (1830-1880), thèse de
l'université de Paris-!.
LEPRIEUR F. , PAPON P. ( 1 979), « Synthetic Dyestuff : The Relations
between Academie Chemistry and the Chemical Industry in the
Nineteenth Century France :. , Minerva, 17.
LEROUX-CALAS M. (1991), « La recherche au service de la production
d'aluminium », in Histoire technique de la production de l'alumi­
nium. Les apports français au développement d'une industn'e,
(MOREL P., éd.), Presses universitaires de Grenoble, Grenoble,
p. 87-107.
Bibliographie

LEVERE T.h. {1971), Affinity and Matter, Elements of Chemical Phi­


losophy 1888-1865, Clarendon Press, Oxford.
LEVI P. (1975), Le Système pénodique, trad. franç. Albin Michel,
Paris, 1987.
LIEBIG]. {1840), Chimie appliquée à la physzologie animale et à la
pathologie, trad. franç. par C. Gerhardt, Fortin-Masson, Paris,
1842.
LIEBIG ]. {1841), Chimie appliquée à la physiologie végétale et à
l'agnculture, trad. franç. par C. Gerhardt, Fortin-Masson, Paris,
184 1 .
LIEBIG ]. {1845), Lettres sur la chimie, trad. franç. , Librairie Baillère,
Paris.
LIEBIG ]. {1863), Lord Bacon, trad. franç . , Librairie Baillière, 1894.
LINDSAY ]. { 1 970), Les Origines de l'alchimie dans l'Égypte gréco­
romaine, trad. franç. C. Rollinat, É d. Le Rocher, Paris, 1986.
MASSAIN R. (1952), Chimie et chimistes, Éditions Magnard, Paris.
MAUSKOPF S.M. {1976), « Crystals and Compounds �. Transactzons of
the American Philosophical Society, 66, part 3 , p. 5-82.
MEHRA ]. {1975), The Solvay Conferences on Physics, Reidel, Dor­
drecht/ Boston.
MEINEL C. (1983), « Theory or Practice ? The Eighteenth-Century

Debate on the Scientific Status of Chemistry », Ambix, 30,


p. 1 2 1 - 132.
MEINEL C. {1988), « Early Sevemeenth-Century Atomism. Theory,
Epistemology, and the Insufficiency of Experiment », Isis, 79,
p. 68-103.
MENDELEEV D. {1869-1871), Principes de chimie, trad. franç., Librai­
rie scientifique, industrielle, agricole, 2 vol . , Paris, 1890.
MENDELEEV D. {1871), « La loi périodique des éléments chimiques » ,
trad. franç., L e Moniteur scientifique, 1879, 2 1 , p . 691-737.
MENDELEEV D. {1904), An Attempt Towards a Chemical Conception
of Ether, Londres, New York, Bombay.
METZGER H. { 1918), La Genèse de la science des cristaux, réédition
Blanchard, Paris, 1969.
METZGER H. { 1923), Les Doctn.nes chimiques en France du début du
xvii· à la fin du xvm· siècle, réédition Blanchard, Paris, 1969.
METZGER H. (1930), Newton, Stahl, Boerhave et la doctrine chimi­
que, réédition Blanchard, Paris, 1974.
MEYERSON E. (192 1), De l'explication dans les sciences, 2 vol . , Félix
Alcan, Paris.
MEYER-THUROW G. (1982), « The lndustrialization of Invention. A
Case Study in Chemical lndustry », Isis, 73, p. 363-381 .
MooRE J.F. (1939), A History ofChemistry, McGraw Hill Book Cie,
New York.
MORAZÉ C. (1986), Les Origines sacrées des sciences modernes,
Fayard, Paris.
344 Histoire de la chimie

MOREL P. (éd.) (1991), Histoire technique de la production d'alumi­


nium, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble.
MoRRELL).B. (1972), « The Chemist Breeders : The Research Schools
of Justus Liebig and Thomas Thomson :. , Ambix, 19, p. 1-43.
MORRELL ) . B . , THACKRAY A. ( 1981), Gentlemen of Science, Claren­
don Press, Oxford.
MORSEL H. (1991), « Introduction • . in Histoire technique de la pro­
duction d'aluminium (MOREL P., éd.), Presses universitaires de
Grenoble, Grenoble, p. 1-20.
MUNDAY P. ( 199 1), « Liebig's Metamorphosis : from Organic che­
mistry to the Chemistry of Agriculture », Ambix, 38, p. 1 33 - 1 54.
NEEDHAM ). (1970), Clerks and Craftsmen in China and the West,
Cambridge University Press, Cambridge.
NEWTON I. ( 1 7 17), Optics. trad. franç . , Christian Bourgois, Paris,
1989.
NYE M.-J. (1972), Mo/ecu/ar Reality. A Perspective of the Scientific
World ofjean Pemn, MacDonald, Londres.
NYE M.-). ( 1976), « The Nineteenth-Century Atomic Debates and
the Dilemma of an Indifferent Hypothesis », Studies in History and
Phtïosophy of Science, 7 . p. 245-268.
NYE M.-J. ( 1983), The Question of the Atom : From the Karlsruhe
Congress to the Solvay Conference, 1860-191 1 , Tomash, Los
Angeles.
NYE M.-J. (1986), Science in the Provinces : Scientific Communities
and Provincial Lead, B�rkeley. University of California Press.
OSTWALD W. ( 1 906), L 'Evolution d'une science. La chimie, trad.
franç . . Flammarion, Paris, 1909.
OURISSON G. (1991), « Ordre ou désordre ? • . La Chimie, ses indus­
tn.es et ses hommes. Culture technique, n • 23, CRCT, p. 141- 149.
PALMER W.G. (1965), A History ofthe Concept of Valence ta 1930,
Cambridge University Press, Cambridge.
PASTEUR L. ( 1 860), « Recherches sur la dissymétrie moléculaire des
produits organiques naturels », Leçons de chimie professées en 1860
par MM. Pasteur, Cahours. . . . Hachette, Paris, 1861 ; réédité in
PASTEUR L., VANT HOFF). H., WERNER A . , Sur la dissymétne molé­
cu/aire, Christian Bourgois, Paris. 1986.
PASTEUR L. ( 1 86