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BULLETIN COMMUNISTE 11

Souvemrs et M émoires révolutionnaires


Ji
N o te s autobiographiques
I. — ENFANCE ET JEUNESSE relies et en donnant des leçotis aux ouvriers, nous
éablissions des liens constants avec eux ; en organi­
Je suis née en 1872 et j ’ai grandi dans une famille sant des soirées de bienfaisance, nous réunissions
où s’étaient conservés les us et coutumes de la no­
des fonds pour la « croix-rouge » polit’que.
blesse féodale. Mon père éta’ t général de l ’armée
russe, Ükranien d’origine. Ma mère, issue d’uhe L ’année i8g6 fut décisive dans ma vie. Au prin­
famille paysanne, était Finlandaise. J'ai passé mojj temps de cette année-là, je visitai à Narva les fa­
enfance et ma jeunesse à Pétersbourg et en Fin­ meuses filatures de Kfengolmsk L ’ asservissement
lande. Etant la plus jeune des enfants et, au sur­ de 12.000 ouvriers tisserands, hommes et femmes,
plus, fille unique de mon père (que ina mère avait produisit sur moi une impression de profonde stu­
épousé en secondes noces), je fus entourée d e , soins péfaction, En ce temps-là, je n’étais pas encore
particuliers par notre nombreuse famille aux mœurs marxiste et opinais plutôt pour le terrorisme, Après
patriarcale^. ma visite à Narva, je me mis résolument à l ’étude
Tout enfant encore, je causais à ma mère de nom­ du marxisme et. de l ’économie politique. A cette
époque paraissaient les deux premières revues
breux soucis et de vrais chagrins par ma tendance
marxistes légales, le Début et la Parole Nouvelle.
de « ne pas vivre comme tout le mondé », Je frater
nisais avec les gens de la maison, prenais part' Leur lecture m’ouvrit les yeux sur bien des choses.
La Voie que je cherchais avec une particulière téna­
pour les « femmes de chambre en second », — des
cité, depuis ma visite à Narva, était trouvée,
fillettes que tout le monde exploitait, — défendais
mon <( indépendance », lisais avec passion et vivais La fafflëtlsë grève du textile en 1896 à Pétersbourg,
dans un monde à part, que je me créais en mon \ laquelle prirent part jusqu’à 36.000 ouvriers et
for intérieur et dont je fermais soigneusement l ’en­ ouvrières, Contribua puissamment à fixer mes vues
trée aux « grandes personnes ». politiques. Avec E.-D. StassùVa et de nombreux
Dès l ’ enfance, j ’aimais à écrire. On m’enlevait de autres camarades, nous organisâmes des collectes
forcé le papier et les plumes. Mais l ’injustice et et cherchâmes à venir de toutes les manières au se­
l ’inégalité sociales im’indignaient par-dessus tout. cours des grévistes. Cet exemple frappant de la
C ’était pour moi une offense de sentir que je mfe conscience toujours grandissante du prolétariat,
trouvais dans uhe «< situation, privilégiée », cepen­ quoique asservi et privé de tous droits, me poussa
dant quê mes meilleures amies, les et femmes de définitivement dans le cam,p marxiste.
chambre en second », ni’osaient même pas s’asseoir Cependant, je n’écriVais encore rien dans ce sens
en présence de la barynia. et ne prenais pas part arrive au mouvement. Je m’es­
On ne me laissa pas entrer au lycée. On craignait timais encore trop peu préparée pour le faire, côflve-
que je ne m’y trouve en compagnie de personnes dont nablement. En 1898, j ’écrivis ma première œuvre
la morale bourgeoise réprouve la Conduite. A 16 traitant de la psychologie de l ’éducation, intitulée :
ans, jé passai mon baccalauréat et commençai a Les bases de Véducation d’après les Vtlés de Dobro*
suivre des cours particuliers dë professeurs d’his­ Uoubov. Elle parut en septembre 1898, dans la re­
toire, de littérature, etc... On ne me permit pas vue VInstruction, qui, à cette époque, présentait un
d’ entrer non plus au cours de Bestoujev. caractère pédagogique, mais pat la suite devint un
des organês les plus qualifiés, parmi ceux légale­
Je travaillais beaucoup, surtout sous la direction ment publiés en 'Russie, de la pensée marxiste.
du professeur d’histoire de la littérature bien connu,
Ostrogorsky en était le rédacteur. ÀU mois d’août
Victor Pétrovitch Ostrogorskv. Il estimait que j ’avais
de la même année, je partis pour l ’étranger, afin
certains dons littéraires et m’engagea fortement à
d’y étudier les sciences économiques et Sociales.
écrire. Je me suis mariée très tôt, en partie pour
protester contre la volonté de mes parents. Mais A Zurich, j ’entrai à l ’ÜüiVerské, chez le profes­
trois ans plus tard, je divorçai d’avec mon mari, seur Herkner, dont le livre sut la question ouvrière
V- Kollontaï, ingénieur, et pris entièrement sur moi (dans sa deuxième édition) îfle parut intéressant
l ’éducation de mon fils (1). Fait caractéristique : tandis qü* je m’engageais
Entre temps, mes convictions politiques commen­ chaque jour plus profondément daüs l ’étude des
çaient déjà à se dessiner. Je travaillais dans toute lois économiques et dèvênàis de plus en plus une
une série de cercles d’éducation, à l ’abri desquels marxiste orthodoxe, mon professeur, lui, évolua’t
s’organisaient alors (c’était en 1890-1895) des grou­ an contraire à droite et se séparait de la théorie ré­
pements politiques illégaux. Ainsi par exemple, en volutionnaire de Marx. La 5® édition de son livre
travaillant au « Musée mobile de manuels scolai­ fut un véritable rehienient.
res », bien connu à cette époque, noüs nouions des C’était pendant cette curieuse période où dans la
.relations avec les détenu® de la forteresse dè social-démocratie allemande apparut la tendance de
Schlusselbourg ; en militant dans les sociétés cultu­ Bernstein à passer ouvertement à l ’opportunisme et
à reviser ieS conceptions de Marx. Moh honorable
el) Mon nom de ieüné fille est Domontovitch. professeur abondait complètement dafas ce séns
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et le couvrait d’éloges. Ce furent cependant les Je me souviens comme si c’était hier d’une soirée
camarades de la <o gauche » qui eurent mes organisée chez le pèie de F.-D. Stassova au profit
suffrages. Kautsky m’enthousiasmait. Sa revue, de la <( croix-rouge » politique. Struve parlait de
N eue Zeitj ne me quittait pas et je lisais et relisais Bernstein. Le public était « choisi » ; de nombreux
les articles de Rosa Luxembourg, surtout sa bro­ militants illégauxétaient présents, et pourtant le rap­
chure, Révolution sociale ou Réformes sociales, où port de Struve fut accueilli avec une approbation
elle réduisait à néant la théorie opportuniste de marquée. Seul, Avilov prit la parole contre le confé­
Bernstein. rencier, tandis que toutes les « notoriétés » de l ’épo­
Sun le conseil de mon professeur, et munie de que appuyaient celui-ci. Je demandai la parole. On
ses recommandations, je m’ en allai en 189g en An­ De me l ’accorda que difficilement, car je n’étais
gleterre, pour y étudier le mouvement ouvrier an­ connue pour ainsi dire de personne. Ma défense trop
glais, afin de me convaincre, paraît-il, que c’était ardente du marxisme orthodoxe fut accueillie par
les opportunistes, et non la « gauche », qui étaient une désapprobation générale et même par des haus­
dans le vrai. sements d ’épaules indignés. Quelqu’un trouva qu’il
J’étais recommandée à Sidney et Béatrice Webb était d’une insolence inouïe de prendre la parole
« eux-mêmes » ; mais dès les premières conversations contre des gens comme'Struve et Tougan-Baranovs-
que nous eûmes ensemble, je compris que nous par­ Jcy, jouissant d’une notoriété publiquement reconnue
lions ides langues différentes et je me mis à étudier de tous ; un autre estima qu’un tel discours faisait
le mouvement ouvrier anglais en me passant de le jeu de la réaction ; un autre encore, que le temps
leurs lumières. Cette étude aboutit à un résultat de la phraséologie était passé et qu’il s’agissait de
tout contraire à celui qu’espérait mon professeur. devenir des politiques pondérés.
E lle me montra l ’acuité des contradictions sociales A la même époque, j ’écrivis des- articles contre
existant en Angleterre et l’impuissance des ‘ réfor­ Bernstein et sur le rôle de la lutte des classes, des­
mistes à les détruire au moyen de la tactique’ trade- tinés à la Revue Scientifique. J’y défendais la posi­
unioniste ou à l ’aide du seulement (sortes de noyaux tion des marxistes orthodoxes. Mais la censure en
culturels dans les quartiers ouvriers dans le genre interdisit impitoyablement la publication.
de Toynby Hall, « palais du peuple », coopératives,
Je décidai alors de m’ adonner au travail scienti­
cercles, etc.) Je revins d’Angleterre plus convain­
cue que jamais de la justesse des conceptions marxis fique dans le domaine de l ’économie politique. J’étais
tes, et je pris non le chemin de Zurich, mais celui en contact permanent avec la Finlande. Cependant,
de la Russie. J’avais noué des relations avec les le peuple finlandais traversait alors une période de
camarades russes militant illégalement et brûlais réaction noire, la période de l ’administration de Bo
du désir de leur apporter mon concours dans leur brikov, où la brutalité et l'oppression du gouverne­
travail quotidien, de m’ aguerrir ’ïïans la lutte. ment tsariste se donnaient libre cours. Les assises
d’indépendance du petit peuple étaient ébranlées ;
A mon départ de Russie, en 1898, les idées marxis,
la constitution, les lois du pays, brutalement vio­
tes jouissaient d’une grande faveur auprès des intel­
lées. Une lutte à moit s’engageait entre le peuple
lectuels les plus avancés et auprès des étudiants.
finlandais et l ’autocratie russe. Non seulement d’ es­
Outre Beltov, — Stiuve et Tougan-Baranovsky (1)
prit, mais de tout mon cœur, de toute mon âme,
étaient les idoles du jour. Entre les narodniki et les
j ’étais du côté de la Finlande. J’y voyais la force
marxistes, c’était une lutte acharnée. Les jeunes
croissante, dont bien peu de gens cependant se ren­
forces : Iline (Lénine), Maslov, Bogdanov (2) et
daient compte, du prolétariat industriel. J’y notais
autres avaient défini théoriquement la tactique 1évo­
les signes de l’opposition grandissante des classes et
lutionnaire du Parti social-démocrate, s’apprêtant à
la formation d’une nouvelle Finlande ouvrière fai­
passer au travail illégal.
sant contre-poids aux partis nationalistes bourgeois
J’arrivai avec l ’espoir de me trouver parmi des suédophiles, finmophiles'et jeune-finlandais. Je vins
gens professant mes propres idées. Mais en 1899, à l ’aide des camarades finlandais pour l ’organisation
là Russie n’était plus la même qu’un an auparavant. de leur premier fonds de grève.
Le tournant était franchi : l ’union du « marxisme
légal » et du marxisme illégal avait vécu. Le A le x a n d ra K o llo n ta ï.
marxisme légal se fit ouvertement le défenseur du
grand capital industriel. L ’aile gauche opta pour (A suivre.)
le travail illégal, défendant toujours plus résolu­
ment la tactique révolutionnaire du prolétariat. P ar­
mi les étudiants et les intellectuels, l ’enthousiasme Le “ B U L L E T IN C O M M U N IS T E ”
pour Marx se mua en un enthousiasme non moins
est en vente dans les principaux kiosques des
ardent envers les théories berûsteiniennes, envers
le révisionisme. Nietszche et son « aristocratisme » quartiers ouvriers parisiens.
commençaient aussi à être à la mode. Dem andez à votre marchand habituel son expo­
sition en bonne place.
(1) Beltov, pseudonyme de Georges Plekhanov. Stru-
ve. un des premiers marxistes russes, évolua vers la Les camarades qui consentiraient à vendre
monarchisme constitutionnel, Tougan-Baranovsky, éco­ chaque semaine quelques numéros du “ BUL­
nomiste marxiste, passa au menchèvisme puis se mit
en marge du mouvement. — N. d. I. R.
12) Maslov, spécialiste des questions agraires, devint L E T IN C O M M U N I S T E ” dans leur atelier,
menchevik. Bogdanov, économiste et philosophe, devint leur groupe communiste, leur syndicat sont priés
le leader de la « gadche » baléhevique (otzovistes), fut
exclu du Parti, sympathise actuellement avec l’opposi­ de s’adresser à notre administrateur.
1
tion ouvrière illégale du Parti. — N. d. , R, —3
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ouvemrs e t M émoires révo lutionnaires

N o te s autobiographiques
I. — ENFANCE ET JEUNESSE proclamations et accomplir les besognes de chaque
(Suite) jour.
Mes premiers articles sur la Finlande parurent en II. — LA RE V O LU TIO N DE iqog
1900, dans la revue économique allemande Sosial
Praxis , dans la Revue Scientifique et dans Y Ins­ La fin de T903 et toute l ’année 1904 marquent le
truction. la Richesse Russe accueillit égale­ réveil du libéralisme. C ’ est l'époque de fameux
ment un article, à proprement parler, de banquets, de discours, de réunions littéraires et poli­
statistique. Fin même temps, danis les années 1900- tiques, le temps des salons politiques. Les « liber­
1903, je réunissais les matériaux d'un grand ouvrage taires » — futurs cadets — fêtaient leur lune de
miel. Mais c’est justement contre eux que les social-
économique et statistique sur la Finlande, et qui de­
démocrates engaigèrent la lutte principale.
vait paraître sous un titre inoffensif pour la cen­ A côté de la floraison du libéralisme, sous la
sure : La Vie des Ouvriers finlandais. N aturelle­ « bienveillante tolérance » de Sviatopolk-Mirsky (1),
ment, le travail littéraire et scientifique n ’était pas s’ accomplissait fiévreusement le travail d’organisa­
le seul que je dusse accomplir au cours de ces an­ tion des forces du prolétariat, du renforcement de
nées. Je militais aussi illégalement, mais la plupart l ’influence social-démocrate dans les masses. Sous le
du temps en dehors de la capitale même. J ’organi­ prétexte inoffensit de « leçons de géographie », je
sais des réunions régulières dans les quartiers situés dirigeai à cette époque dans une école de dimanche,
derrière la porte de Nevsky, rédigeais des appels,
derrière la porte de Nevsky, un cercle de 25-30
ouvriers. Plus tard, lors des journées d’Octobre, il
concentrais et répandais la littérature illégale, etc... m’est advenu de voir plusieurs d’entre eux partici­
En 1901, je partis pour l ’étranger. Là, je me lmi per activement à la révolution. Dans les revues lé­
avec Kautsky, Rosa Luxembourg, les Lafargue S. gales (la Vérité, VInstruction et autres) je luttais
Paris, Plekhanov à Genève. Dans VAube parut un contre le révision!sme et le ministérialisme. Une
article de moi non signé sur la Finlande et dans la brochure que j ’écrivis à cette époque : La lutte de
Neue Zeiti de Kautsky, un article de moi également, classe, fut interdite par la censure et ne parut qu’en
signé Hélène Moline. 1905, pour être confisquée peu après.
A mesure qu’approcthait la rafale révolutionnaire
Au début de 1903 parut mon étude sur la situa­
de 1005, mes liens avec les bolchéviks se renfor­
tion des ouvriers finlandais et le développement de çaient. Il est vrai que je n’avais pas rompu mes
l ’économie nationale en Finlande. Ecrit dans un es­ relations personnelles avec Plekhanov, mais déjà,
prit marxiste, ce livre fut favorablement accueilli au cours de l ’hiver 1904-1905, je militais franche­
par les militants illégaux et) n’ eut pas le don de ment à côté des bolcheviks : Bogdanov, Bazarov,
plaire à un très grand nombre de marxistes protégés Roumiantzev, Avilov. Stassova et autres
par la loi. En 1903, le 12 janivier exactement, je Nous primesi une part active à la manifestation
pris pour la première fois la parole dans une réu­ des étudiants, en novembre 1904. En guise de dé­
monstration. nous organisâmes sur-le-champ, dans
nion publique, organisée par des étudiants, et dans
leur prison, le ravitaillement des camarades arrêtés,
mon discours j ’opposai les conceptions socialistes aux ce qui étonna désagréablement la police qui se ren­
conceptions idéalistes. L ’été de la même année, je dait ainsi compte que nous agissions d’un commun
partis de nouveau pour l ’étranger. C ’était l ’époque accord et « suivant iun plan ». Le jo'ur de la mani­
des insurrections paysannes en Russie ; les ouvriers festation fut organisé, dans les salles de l ’Institut
du Midi se soulevaient ; la pensée était en ébullition ; technologique, à Pétersbourg, un meeting monstre,
tout fermentait. Les deux forces ennemies : la Russie avec la participation des représentants de tous les
illégale marchant vers la révolution, et l ’autocratie groupes politiques. Seuls, les bolichéviks étaient
absents. Pour faire contre-poids au meeting où
sce cramponnant opiniâtrement au pouvoir, allaient prenaient la parole les représentants de toutes les
se heurter de front. La position intermédiaire était tendances, nous organisâmes dans un autre amphi­
occupée par le groupe des « libertaires », ayant théâtre (celui de la physique, si je ne me trompe)
Struve à sa tête. Nombre de mes meilerurs amis un meeting exclusivement ibolchévilk. Les camarades,
allaient vers ces « libertaires », dans lesquels, esti­ dont j ’étais, prirent la parole sous des noms d’em­
mant que pour la Russie d’ alors le socialisme pur prunt et certains étaient grimés. Cette démarcation
était une utopie, ils voyaient une « force réelle ». établie entre groupes politiques fut due à mon ini­
Il fallait se séparer brutalement de ci-devant colla­
tiative.
Le dimanche sanglant de 1905, j ’étais dans la rue.
borateurs et coreligionnaires politiques. J’allais avec les manifestants vers le Palais
Dans l ’émigration socialiste, la dispute n’ était plus d’ Hiver et le tableau de la féroce décharge à mi-
entre les narodnihi et les marxistes, mais entre les ti aille, exécutée contre les ouvriers désarmés, est
« memehéviks » et lés « bolchéviks ». J ’avais des resté pour toujours gravé dans ma mémoire. Un
amis dans les deux camps. Le bolchevisme, avec soleil de janvier, exceptionapllement clair, des
son intransigeance et son esprit nettement révolu­ figures confiantes, attentives... L ’implacable signal
tionnaire, me tentait le plus, mais la séduction per­ aux troupes massées autour du Palais... Les flaques
de sang sur la neige blanche... Les nagaïki de la
sonnelle de Plekhanov m’empêchait de condamner le
gendarmerie tsariste, les tués, les blessés, les en­
menchévisme. Retour de l ’étranger en 1903. je
fants fusillés.....
n ’ adhérai à aucune des deuix fractions du parti et me
mis au service de toutes les deux, pour répandre les (1) Ministre de l’Intérieur de l’époque. — .Y, cl l II
BULLETIN COMMUNISTE. 11
Le Comité du Parti avait pris alors à l’égard de les passions, que je favorisais la » voyoucratie » et
la manifestation du 9 janvier une attitude méfiante h FFnion du peuple russe » (1). La femme de lettres
et circonspecte. Aux réunions ouvrières spécialement Kran.diev'ska se jeta vers moi avec le cri: » Ce
organisées, de nombreux camarades cherchaient à serait trop peu que de vous étrangler ! » Seule, une
dissuader les ouvriers de prendre part à cette mani­ ouvrière, mêlée au mouvement de Gapone et dont
festation, dans laquelle ils voyaient une « provoca­ je ne me souviens plus le nom, me soutint. Je me
tion » et rui guet-apens. Quant à moi, il me sem­ rappelle que, tout en exigeant la séparation, la plus
blait qu’il fallait « marcher ». C ’était un acte auquel nette d’ avec les féministes, et l'union complète dans
la classe ouvrière se déterminait, un acte qui serait le mouvement révolutionnaire du prolétariat des deux
une leçon d'activité révolutionnaire. Et j ’approuvais sexes, je demandai cependant au Parti d’accorder
entièrement, à cette époque, le.s résolutions du Con­ une plus grande attention au sort misérable des ou­
grès d’Amstci dam sur la question des « actions'de vrières, et du fait qu’elles sont doublement privées
masse ». de tous droits. Mon discours porta ses’ fruits; les
Après les journées de janvier, le travail illégal ouvrières vinrent à moi. Elles cherchaient à utiliser
reprit avec une force et une énergie accrues. Les leurs foires, mai? n'étaient, pas encore mûres peur
bolcheviks commencèrent à faire paraître leur jour­ prendre une part active à la vie du Parti. Et nous
nal illégal (dont je ne me souviens pas le titre) et aussi, nous ne savions pas encore en ce temps com­
auquel ie collaborais, non seulement en qualité de ment les utiliser, comment éveiller leur initiative
journaliste, mais comme collaboratrice technique de et leur conscience de classe.
l'imprimerie. Parmi les proclamations que j ’écrivis En septembre 1905, je milite activement dans les
dans cette période, celle dirigée contre le « Concile masses. Je fais de la propagande dans les grandes
des Zemstvos » et pour l ’Assemblée Constituante eut usines et fabriques — surtout à la porte de Nevsky,
particuHcrement du succès. à Okhta. à Vassilievski-Ostrov. Mon souci constant
Maintenant durant ces années des liens vivants était de faire assister les ouvrières à nos réunions et
avec la Finlande, je contribuai alors à l ’unificarion causeries. Elles prenaient bien part aux assemblées,
d’action des devtxPartis social-dcmocrates (russe et mais on ne les rencontrait que rarement dans les
finlandais) luttant contre le tsarisme. réunions plus intimes. Et encore, quand elles ve­
Dans le domaine du journalisme révolutionnaire, naient a celles-ci, après une fois ou deux on ne les
j’ ai travaillé, au cours de la période 1904-1905, dans voyait plus.
une série de revues marxistes légales de ce temps: Ce furent mes « élèves » des usines qui m ’appri­
la Vérité de Moscou, VInstructiont le Courrier des rent l ’imminence de la grève d’ Octobrc. Et les
Fabriques, revue supéciale celle-là, etc... A cette memes liens vivant? avec les masses me permirent
époque egalement parurent mes articles sur la d ’assister à la première réunion du » Soviet des
question agraire, sur la protection du travail et sur Députés Ouvriers », siégeant dans les journées d 'o c ­
le mouvement en Finlande, En réponse à un re­ tobre 1905 à l ’ Institut technologique, et qui avait
cueil philosophique de Berdiaev et Boulga'kov, je alors la tâche bien modeste encore de soutenir les
publiai un article sur « Les problèmes de la morale grévistes et de <i diriger la grève ». A l’ une des
du point de vue positif ». séances suivantes du « Soviet Ouvrier », je rencon­
Avec le réveil de la vie publique les féministes trai pour la première fois Trotsky, qui, après s’être
bourgeoises russes commencèrent à se remuer. Les >endu compte de la composition du1 Soviet, saisit,
inoffensifs « cercle féminin » et « société féminine flaira son importance et, dans un discours très net
de bienfaisance mutuelle » prirent une teinte ooli- (>t très clair, traça les tâches de ce nouvel o r g a ­
tique et posèrent la question des drorisi politiques nisme de groupement des ouvriers qui n’avait pas
de la femme. De nombreuses femmes social-démo- encore eu le temps de se rendre compte de toute son
crates et socialistes-révolutionnaires étaient prêtes importance. Là, je fis également connaissance de
à adopter les mots d’ordre des féministes bourgeoi Khroustalev (2). ,
ses et à collaborer avec elles sur la plate-forme du Pour soutenir la grève générale, de? collectes lu­
« suffrage démocratique ». « L ’union pour l ’égalité rent organisées, dont le montant était versé soit au
de ia femme », à caractère politique cadet, et ayant Comité du Parti, soit directement à la caisse du
à sa tête: Tyrkova, Kalmanovitcih et Mirovitdh, com­ Soviet. T’estimais que, d’une part, les collectes par
mença à fonctionner. Des femmes bolchévistes, l ’intermédiaire du Comité causaient des longueurs
comme: Tiazarova, Anna Gourevitoh; menohévistes, et que. d'autre part, elles comprimaient l ’initiative,
comme : Maiguliès ; socialistes-révolutionnaires, de? masses qui donnaient plus volontiers directe­
comme: Volkenstein, et d’autres encore, fréquen­ ment an Soviet. A ce sujet, j ’eus quelques polémi­
taient les réunions de F » union pour l’égalité » et ques avec des membres du Comité du Parti.
entraînaient à ces réunions des ouvrières. Dans Il me fallait rendre au Soviet des services pure­
les cercles féministes, elles formèrent les » groupes ment techniques: lui trouver un local, lui procurer
de femmes socialistes ». Les ouvrières, que les des moyens financiers. |e prenais goût à ce travail
grands événements en cours avaient profondément également, sans cesser pour cela de participer acti­
secouées et qui avaient leur déléguée officielle dans vement aux innombrables meetings en plein air qui
la commission de conciliation de Chidlovsky, ac­ réunissaient des dizaines de milliers d’auditeurs.
couraient aux meetings et réunions politiques et C ’ était une période particulière où l ’on se grisait
cherchaient où adhérer. de politique comme d’un vin. Le Soviet siégeait
En avril 1905, à Pétcrsbourg, fut convoqué, sur nuit et jour, sa force politique croissait à vue d ’œil
l ’in’ tiative des groupements féministes de toutes et rivalisait déjà avec le pouvoir officiel. l e s
nuances politiques, le premier meeting où ne parti­ 11 unions » (Syndicats ouvriers) surgissaient de tous
cipaient que des femmes. Y prirent la parole les côtés comme des champignons après la pluie ; dan?
représentants du mouvement féministe bourgeois, toutes les unions et groupements, on élaborait des
mais aussi les femmes social -démocrates, pour dé­ .< plate.formes » ; au choc des opinions s’y accom­
fendre .« une plate-forme féminine unique ». plissait un travail fébrile de pensée.
Je dus aussi intervenir et. de la façon la plus
nette, dénoncer la fausse idylle de collaboration en­ A lexandra Kollontaï.
tre les femmes révolutionnaires socialistes et les (A suivre.)
égalitaires bourgeoises. Mon discours fut accueilli (1) Organisation réactionnaire antisémite.— N. d. !. R.
par une tempête d’ indignation. On .me criait que je (S Le premier président du Soviet, auquel succéda
« faisais le jeu .dos cent-noirs », que je déchaînais Trotsky. - - V. d. I R.
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Souvenirs et M émoires révolutionnaires


J,
N o te s autobiographiques
II. — L A R E V O L U T I O N D E 5905 cation politique et que sou boycottage aurait au
{Suite) contraire favorisé leur passivité, aurait empêché le
développement de leur initiative Les désaccords
Après le mouvement vers l’unité des groupements avec le- bolchéviks avaient commencé encore au­
d’opposition pendant lps grandes journées de grève paravant, à propos de l’attitude à l ’égard des Soviets.
générale d’ Octobre, la bourgeoisie qui, un moment, Je ne fus pas portée sur la liste des collaborateurs
ept sérieusement la frousse, s’étaif peu à peu res­ du premier journal bolchevik légal qui paraissait en
saisie. Les mots d'ordre de la « journée de huit Russie en 1905-1906. L ’organe de Moscou s em­
heures » et de « l’Assemblée Constituante », lancés pressa alors de m’attacher 4 lui,
par la social-démocratie, la forcèrent d’aller crain­ Cependant, la lutte contre le féminisme bourgeois
tivement fherçher auprès du trqne l’ appui coutumier- devenait de plus en plus ardente. A côté de l ’inoffen-
Aux meetijigs et réunions, il fallait ayant tout dé­ sive u société féminine de bienfaisance mutuelle »
noncer lé? cadets et pplémiser àprement avec eux fonctionnaient u le parti syndical des femmes » di­
Les Soviets devenaient de plus en plus populaires rigé par le Dr Pokrovsky et une active a union pour
parmi les niasses, mais le Comité du Parti ne savait l ’égalité » dont la popularité croissait chaque jour.
pas encore t'imposer à -eux et entre les deux ’ nstb C ’était maintenant une lutte ouverte. Mais la ba­
tutions, il n’existait pas d’identité de vues. Nos ca­ lance penchait encore du côté des égalitaires,— elles
marades gardaient enrcore trop vivaces les (habitudes avaient pour elles » l’opinion publique », faite non
d’activité illégale, tandis que les Soviets étouffaient par les ouvriers, mais par les intellectuels. Aux
dans l ’illégalité et cherchaient à entrer sur l ’arène réunions d’ouvrières peu conscientes — femmes de
de la.lutte politique ouverte. Us s’appuyaient sur les ménage, ouvrières à dbmicile, etc., — les égalitaires
grandes masses populaires et obligeaient celles-ci à avaient du succès et ce n’était pas une petite peine
agir bien qu’elles se trouvassent encore en dehors du que de défendre chez elles sa ligne politique sans
Parti. Sur la cpiestion des rapports avec les Soviets, provoquer de protestations.
j ’avais des désaccords avec le Comité du Parti. ' Le Parti ne faisait pas encore, à cette époque, de
J’étais attachée alors au Comité en qualité de pro­ travail uniforme parmi les ouvrières. A part quel­
pagandiste. Le désaccord avait pour o-bjet la ques­ ques brochures de Sabline (Kroupskaia), du reste
tion de l ’utilisation des Soviets et de leur subordi­ illégales, il n’existait point de publications pour ou­
nation aux directives du Parti. J’étais, moi, pour vrières. Je me souviens que bientôt après le vetouï
qu’on leur laissât de 1’ <1 initiative ». de Vera Zassouütch en Russie, j ’allai la voir pour
Sur l ’ordre du Comité du Parti, je dus aller faire lui demander conseil sur la façon d’organiser la
de l ’agitation en province. A un meeting de Vdna, propagande parmi les ouvrières; par quel bout la
j ’appelai ouvertement « aux armes ». La police sur­ commencer? Mais je ne rencontrai chez Vera Zassou-
vint immédiatement et la salle fut cernée, mais litch aucun appui. Elle trouvait tout cela inutile,
grâce à l ’habileté et à la présence d’esprit des ca­ sinon nuisible.
marades, je parvins à échapper. Revenue à Péters- L ’hiver 1905-1906, outre le travail ordinaire de
bourg, je ne fus pourtant pas inquiétée et cela ca­ propagande dont j ’étais chargée, il me fallut non
ractérise bien la perplexité des autorités à l ’époque. seulement batailler partout où c’était possible con­
Pendant un certain temps, j ’accomplissais les fonc­ tre les féministes, en défendant l ’idée que pour la
tions de trésorièrc du Comité du Parti ; pour aug­ social-démocratie il n’existait pas de question fé­
menter les ressources du Comité, j ’imaginai de
minine spéciale, mais encore faire une série de
publier un >« Annuaire Ouvrier », quelque chose
comme un guide pour ouvriers, contenant une série conférences publiques sur le rôle de la femme dans
l ’économie, l’histoire des rapports matrimo­
d’articles sur des questions politiques, sociales, etc...
Cet Annuaire parut en 1906. Ses collaborateurs niaux, etc..., en vulgarisant les idées du socialisme
sur l ’émancipation complète de la femme. Je conti­
appartenaient aux différentes fractions du Parti. On
trouvait parmi eux le nom du bolchevik de gauche nuais en même temps à combattre mes camarades
Lounatcharsky, du mencihévik Martoy, du Dr N.-V. femmes du Parti, lesquelles, après s’être détachées
Vassiliev, ami de Plekliajnqv. Ce dernier devait don­ de 11 l ’ union pour l ’égalité », avaient constitué au
ner, lui aussi, un article, mais ayant appris que printemps 1906 deux « cercles féminins socialistes »
Lounatcharsky collaborait au Recueil, il déclara où entraient des bolchévistes, des menchévistes et
q.u’il n’entrait pas dans ses intentions d’écrire à des socialistes-révolutionnaires. Bien que des ou­
côté des « chercheurs de Dieu ». (4) vrières fussent aussi membres de ces cercles, je me
Bien que le Recueil soit « hors-fractions », les refusai catégoriquement à les fréquenter, estimant
auteurs menchéviiks y étaient en majorité, du fait que dans la lutte pour l ’émancipation de l a femme,
qu’en igo6, je me détachai des bolcheviks et que, sur un bornage de classe très net devait être tracé.
1^ question de l ’attitude envers la Douma, j ’avais Mais, par centre, je participais aux » sociétés
résolument opté pour « l ’utilisation » de celle-ci. d’instruction ouvrières » qui surgissaient spontané­
Cela me rapprocha des menchéviks. Il m’ apparais­ ment à Pétersbourg et où les grandes masses ou­
sait que la participation à la Douma encourageait vrières sans-parti venaient s’inculquer les premiers
l ’activité, l ’initiative des masses, facilitait leur édu- cléments de l ’éducation socialiste. Par suite des dis­
cussions relatives au boycottage de la Douma, je
(4) On appelait ainsi les disciples de Bogdanov et pris une part directe, au printemps 1906, à l ’acti­
Lounatcharsky, qui s’opposaient à Lénine, non seule­ vité de la Centrale menchéviste et collaborai à leur
ment à propos de questions de tactique (boycottage de
la Douma, activité syndicale, etc.), mais aussi de pro­ organe central.
blèmes philosophiques (empirio-monismeO. Lénitne et En automne 1906. je rencontrai Rosa Luxem­
Plckbanov entreprirent de les .réfuter. — N. d. 1. R. bourg en Finlande. E lle me conseilla d’assister au
44 BULLETIN COMMUNISTE
Congrès de Mulheim du Parti allemand et à la- viste Natacha (où est-elle donc maintenant?) que
conférence des femmes social-démocrates. La confé­ les ourrières affectionnaient le plus. Les deux frac­
rence me donna un point d’appui dans la question tions du Parti participaient à ces meetings.
du travail parmi les femmes. Les entretiens que A cette époque se firent remarquer plusieurs ou­
j ’eus avec Clara Zetkin, les ouvrières Bader, Win- vrières conscientes: Antonovna (morte aujourd’hui),
gels et autres me confirmèrent dans la justesse de Anna Semenovna (Ossipova), ouvrières du textile;
ma tendance à créer auprès du Parti un organe Solovieva, couturière, de même que Maroussia
spécial de propagande pour les femmes. Gourko, et plus tard Klavdia Nikolaevna, typo­
Revenue en Russie, dans une série de conférences graphe ; Efrernova, employée d’hôpital, femme re
et de réunions je défendis mon point de vue sur la marquahle et originale. Il se forma spontanément
propagande spéciale parmi les femmes. Je n’eus de un groupe maintenant les liens entre les ouvrières.
succès qu’auprès des ouvrières mêmes; quant aux Aux meetings des égalitaires, nous envoyions nos
camarades, ils restaient plutôt sceptiques et froids.
orateurs, mais n’admettions pas que les bourgeoises
Il y en avait même, parmi les vieilles militantes, prennent la parole chez nous.
qui voyaient dans ma proposition une « déviation
nuisible vers le féminisme ». En automne 1907, je pris part à la conférence in­
Je me souviens, comme si c’était hier, de la pre ternationale des femmes socialistes à Stutgart et
mière tentative malheureuse de convoquer, d’accord au Congrès de l ’ Internationale. Je fus la seule re
avec le( Comité du Parti, une réunion d’ouvrères présentante de la Russie à cette conférence. Il y
où l ’on se proposait d’envisager la création d’ un eut une lutte entre la gauche et la droite de l ’Inter­
« comité d'ouvrières » auprès du Parti. Le Comité nationale des femmes, réflétant la lutte entre les
nous promit une salle pour la date fixée. Mais lors­ deux tendances dans l ’Internationale elle même. Le
que nous vînmes à la réunion, nous trouvâmes non premier désaccord concernait la lutte pour le suf­
seulement la porte fermée, mais quelqu’un s’était frage universel. Les socialistes autrichiennes, avec
encore amusé à écrire cette inscription grossière: L ili Braun, se prononçaient pour une série de com-
« La réunion réservée aux femmes est remise; de­ promis. Clara Zetkin exigeait l’intransigeance. Au
main, réunion réservée aux hommes. » Un ouvrier nom de la Russie, je soutins la gauche contre les
qui nous accompagnait (si je ne me trompe, c’était opportunistes. La question des formes du travail
Silnov, de l ’usine de Nevsky), indigné d’ une telle parmi les femmes provoqua aussi des désaccords.
sortie, nous invita à venir chez lui, .dans sa cham­ Clara Zetkin était pour la formation d’un secréta­
bre, et c’est là qu’eut lieu la première réunion or­ riat international. Lilli Braun et la droite y voyaient
ganisée des ouvrières. Nous n ’élîmes évidemment une manifestation de « féminisme », et ici encore,
pas le comité, car nous étions trop peu nombreuses. il me fallut soutenir la gauche 15). Après la confé­
J’allai m’expliquer à ce sujet avec le Comité du rence, je revins en Russie avec un plan mûri de
Parti. Les camarades ne nous interdisaient pas for­ travail parmi les ouvrières, dont j ’abordai l ’exécu­
mellement notre, action, mais ne nous secondaient tion.
en rien. A vrai dire, cette question n ’intéressait per­ D ’une façon générale, Stutgart exerça sur moi
sonne. Et cependant le danger croissait du côté des une grande influence. La polémique et la lutte des
féministes bourgeoises. Les femmes socialistes-révo­ tendances au Congrès où Rosa Luxembourg pre­
lutionnaires marchaient la main dans la main avec nait position contre Bebel lui-même, et où la gau­
les égalitaires. Toutes les organisations féminines che luttait contre les chets les plus populaires,
•bourgeoises possédaient des revues, publiaient des affermirent encore ma conviction que le courant de
brochures, des appels, convoquaient des réunions, la social-démocratie allant sans compromissions
groupaient autour d’ elles des ouvrières et des pay­ vers la révolution sociale, était dans le vrai. C ’est
sannes de 1a. province, adressaient pétitions sur pé­ pourquoi la tactique de mes alliés du Parti — les
titions à la Douma. Il était indispensable d’ opposer menchcviks — ne me satisfaisait pas sur bien des
quelque chose à leur action. Les étudiantes, les in- points.
tellectuelleÿ laborieuses commençaient à échapper A lexandra Kollontaï.
à notre influence. Nous n’avions pas de base solide (A suivre.)
chez les ouvrières.
Au printemps 1907, j ’écrivis un article sur l'or­ Tous ces désaccords ont élé décrûs dans ma bro­
ganisation des ouvrières pour l ’organe menchévik. chure : La Congrès Iniernational des Femmes.
La question de la création d’un organisme pour la
propagande féminine fut ainsi posée. A la même
époque, je commençai à militer dans le Syndicat
du textile. Nous organisâmes à Pétersbourg une sé­ Bulletin Communiste
rie de meetings pour les ouvrières. ORGANE DU COMMUNISME INTERNATIONAL
Afin d’attirer le plus de monde possible, nous
convoquions ces meetings, comme cela se faisait —----- o --------
toujours du reste à cette époque, sous le prétexte L* numéro .* 75 centimes
die conférences-discussions. Quelqu’un parmi nous,
donil le nom n’ était pas « sali » aux yeux de la A bonnem ents : France Etranger
police, faisait une conférence sur un thème inoffen­
sif: (( L ’ hygiène de la maternité ». Le conférencier 3 mois........... . . 1 0 fr. 1 5 fr.
parlait une vingtaine de minutes, nous le remplît 6 mois........... 18 fr 2 5 fr.
cions ensuite à la tribune et, sous prétexte de dé­ 1 a n ......................... . . 3 5 fr. 45 fr.
bats, faisions de la propagande. Il arrivait quelque­
fois que la police comprenait brusquement notre Prière dadresser .•
manœuvre et dispersait l ’assemblée. Mais il arri­
vait aussi que, dans d’autres cas, la conférence s’a­ Tout ce qui concerne la Rédaction à Boris
chevât sans incidents, le conférencier parvenant à SOUVARINE, 123, rue Montmartre, Paris.
dégager le but du meeting. Nos réunions de la
maison Nobel, dans le quartier de Viborg, jouis Tout ce qui concerne 1Administration à GUILLOU’
saient d’une grande popularité. C ’était la bolché- 23, rue Montmartre, Paris.
34 BULLETIN COMMUNISTE

Sotivenlrs et M émoires révolutionnaires


.1,
N o te s autobiographiques
II. — L A R E V O L U T I O N D E 1905 ter les innombrables obstacles dressés par la police
(Suite) et que, non seulement, nous avions réussi à obtenir
Je n ’étais pas d ’accord sur l'appréciation du l ’autorisation pour l'adoption de nos statuts dans un
rôle joué par le libéralisme bourgeois en Russie et très <ourt laps de temps [un mois et demi à peine',
estimais que « l ’entente » ou la collaboration Je mais aussi à intéresser les ouvrières à notre initiative.
quelque nature qu’elle fût avec la bourgeoisie cons­ La camarade Zassoulitch ne. partageait pas ma joie
tituait une erreur. et paraissait même condamner notre œuvre comme
J)e leur côté, m'es frères d’armes flairaient dans une « création inutile », divisant les forces du Parti.
mes écrits Une senteur de « phraséologie bolclié- Vers le printemps, le cercle devint un peu moins
vistc a; mon article sur le Congrès de Mulheim cohérent. Un groupe demanda que toutes les « intel­
11906) provoqua même des reproches; on y vit une lectuelles », dont un grand nombre travaillait en
déviation vers le « syndicalisme a, quoique cet ar­ qualité de bibliothécaires, de conférencières, etc.
ticle fût écrit sous l ’inflüencc de Rosa Luxembourg, fussent rayées de la liste des membres. D'autre paît,
après un intime échange de vues avec elle. Ce qui une partie des camarades 11.'approuvait tout de même
me rapprochait des menchéviks, c ’est qu’ils voyaient pas encore notre. « séparatisme » et était prête à
dans les syndicats et les cercles ouvriers .d'éduca­ voir dans notre cercle une déviation vers f.c „ fémi­
tion une école d’action pour la classe ouvrière, tan nisme ».
dis que chez les bolcheviks, la tactique « «d’utilisa­ Ne voulant pas d é p e w r mes forces en vain dans
tion » n ’était pas encore liquidée. Cette tactique-fil des polémiques stériles, et fermement convaincue
n ’avait pas mon approbation. A Mulheim, la dis­ que la ligne par moi suivie était la bonne, je quittai
cussion entre Plekhanov et Lotressdv consolida ma le cercle, sans abandonner mon travail de militante
conviction que la position de Plekhanov était la pour cela. |e commençai seulement à chercher d'au
bonne. Et dans la question agraire aussi, je parta­ ue> formes y sa manifestation. Ce même hiver, je
geais entièrement le point de vue de. Maslov sur la dus de nouveau entrer en relations plus suivies avec
« municipalisation » des terres contre la « nationa­ les camarades finlandais, j e fis paraître une bro­
lisation u défendue par les bolcheviks. chure : La Finlande et te socialisme (plus tard con­
A partir de l ’automne 1907, j ’ aborde franchement fisquée) et, au début de 1908, une série d'articles
I oeuvre d'organisation des ouvrières à Pétersbourg. sur le. nouveau système électoral en Finlande. Com­
Le groupe d ’ouvriètes constitué au printemps me les rapports entre Finlande et Russie étaient à
1907 devint le noyau principal avec lequel je com­ l'ordre du jour, en me fit entre)-, comme spécialiste
mençai le travail. Ma tâche était de toucher, de se­ dans cette que stion, à la commission de la fraction
couer la grande masse laborieuse des femmes. L ’or- soeial-néntoe rate de îa 3' Douma.
eanisation des meetings devenait de plus en plus
difficile à mesure que la réaction, après la dissolu lit. - P E N D A N T f.A R E A C T I O ^
lion de la 2e Douma et l ’arrestation de la fraction
social-démocrate, devenait plus forte et plus inso­ L a réaction prenait le dessus. Le travail légal du
lente. Il était extrêmement difficile d ’acc.éder à la Parti se concentrait presque exclusivement autour
grande massé des fethmes par le travail légal. de la fraction de la Douma. Les syndicats et les
II ne restait qu’ à militer dans les syndicats mais cercles d'éducation étaient menacés de fermeture.
et* trav ail aiissi ne touchait qu’un nombre assez li­ Le, forces dirigeantes du Parti avaient soit émigré
mita d’ouvrières déjà plus conscientes. à l'étranger, soit passé au travail illégal. Armsgi-
Nous décidâmes aldrs d’ouvrir un cercle légal tions, per |visitions. déportations caractérisent cette
d’ouvrières au nom inoffensif de „ Société de Se­ sombre période. Mois la vie publique éveillée par­
cours Mutuels des Ouvrières ». Rue Ligovka se venait tout Je même à se faufiler s i t e les tourelles
trouvait le local du svndicat du textile — notre caudines du tsaiisme. A l'abri de différents pavil­
irrincinal anoui — et là siégeait souvent le « Bu­ lons poliiiqu». ment inoffensifs se réunissaient des
reau Central des syndicats ». T.e syndicat die tex­ Congrès où, sou- des formes cachées, le méconten­
tile, de même que le a Bureau Central », étaient tement général chtichai’ à s’extérioriser et où le
presque entièrement menchéviks. Cependant, nous mot d ’ordre du régime démocratique revenait iné­
avions décidé de placer notre cercle a hors des vitablement comme un leitmotiv. A res Congrès
fractions » ; nous y attirâmes les bolcheviks et in­ nous formions notre propre groupe ouvrier et agis­
sistâmes pour qu'il fût reconnu par le Comité du sions d ’habitude avec cohésion, en nous concertant
Parti. Nous nous procurions nar nos propres moyens préalablement dans nos fractions du Parti, afin v
le-- ressources nécessaires à l ’existence du cercle. ne pas donner en face d'ennemis l ’impre-sion d’ une
L ’histoire du cercle est si intimement liée à cette division intestine trop marquée.
période de ma vie qu’en cherchant à établir main- Bien souvent, il m’échéait de prendre la parole à
t»nant !e= résultats de mon activité pendant Phi- ces Congrès au nom du groupe ouvrier. Mais ma
ver 1907-1908, toutes les étapes de son fonctionne* préoccupation principale était d'encourager les ou­
r---m c-mihps Ipc difficultés, tous les obstacles et les vriers à. picndre la parole eux-mêmes, de les ai dm
discussions surgis autour.d e lui trie reviennent à à se piéparcr à cfct effet, d’ éveiller leur pensée.
la mémoire. J’ai conservé, longtemps après ces Congrès des
Le cercle comptait 200 à 30° ouvrières exerçant le., lien- idéologiques et personnels avec de nombreux
métiers les plus différents. Il était- ouvert chaque camarade-, jeune.- ouvriers. Un ouvrier, plein do
soir Te mP souviens dp son inauguration à laquelb promesses, était alors le métallurgiste Vatgykevitrh,
assistait Véra Zassoulitch. J ’étais d’ une humeur par­ peu à peu détaché de nous malheureusement, dan-
ticulièrement (heureuse. C ’était pour moi une ioie de l ’énligratinn : un a titre enro’ e était Kanienev, mort
voir que nous étions parviennes tout de même à écar de tuberculose peu après, ainsi que h- secrétaire du
ÜulLkTlN COMMUNISTE 55
Textile Griciia. Aucune ouvrière, par contre ne se ouvrières venaient en un a groupe compact » pour
fît remarquer, et cependant combien îti-je im de re­ « faire du scandale » et manifester leur absence de
marquables types féminins aux fabriques, usines et solidarité avec les bourgeoises.
ateliers ! A cause de cela, les féministes me haïssaient en­
Lu question de l ’etitrëë dë grandes triasses dans le core davantage, comme l’inspiratrice de ces » actes
mou veillent de leur éducation jjour la révoliütidn, de crapuleux ». La haine des égalitaires bourgeoise^ à
leur participation a ià liitte devant, avec la victoire mon égard était si grande que lorsqu’il me fallut
diu socialisme, chânger ràdicâlement la situation aller pour affaires chez une femme très connue dans
de la femme, voila ce cjiii dotitinuait à être le but le mouvement féminin, Anna Pavlovna Fildssova
principal de .mon activité. (mère de l ‘écrivain D. Filossov), eellc-c’, dès que
Àu printemps de igo<S, On apprit que lés égalitaires jé fus soi tic, fit paraît-il des signes de crblx sur
bourgeoises s’ apprêtaient à convoquer à Pëtèfsbburg. tous les coins de la chambre, afin d ’en chasser rhbn
pour l ’automne, uri, fcongrës pati.-russe de femmes. esprit révolutionnaire noçif. t Tne autre fois, je dus
Avec l'approbation des mèmbres du Comité du Parti, organiser, pour rentrer dans nos frais dé prépara
dès le printemps iqb5, je commençai utië prépara­ tion du congrès, une conférence payante. Nous dis­
tion de ce t'orjgffes. posions de peu dé monde pour l ’organisation, je dus
Toutes les séances préalables avaient lieu à mon fnoi-même porter les « Billets d ’honiieur ». dont la
domicile. L ’idée que les femmes social-démocrates et vente devait constituer la plus grosse partie de hï
les ouvrières allaient participer au Congrès fémi­ recette. Mais la femme du professeur Savitch, ca
niste en formant un « groupe d’ouvrières » spécial, dette, ne sachant pas qùe c’ était moi en personne
fut accueillie avec hostilité par nos camarades qui lui remettait l e billet, colirrnença à s'indigner
femmes mêmes, - bqlcbévistes comme mencibévistes. violemment et à se demander à haute voix pourquoi
l e s unes voyaient là une « déviation vers le fémi­ 1’ « asile » (1 ’ « asile » nous donnait son « pavillon n'­
nisme » les autres une déyiation vers l ’entente avec organisait une conférence de cette « horrible Kol-
les partis bourgeois: Tl fallut soutenir une lutte par lontaî » Finalement, elle refusa catëgoriquethent
ticulière contre le Comité dtt Parti, surtout cbntre de prendre l.e billet, mâis donna de l’ argent « au
Vera Sloutzki. Mais comme j ’estimais que la parti­ piofit de l ’asile ». .
cipation des ouvrières au Congrès, le fait qu’ elles y Simultanément, je travaillais en iqoS à mon livre :
proclameraient leur propre programme, y apporte­ T.es hases sociales d,- la question féminine. Son édi­
raient leurs résolutions et liraient même une décla­ tion n'alla pas toute seule. Il fallait le faire paraî­
ration, aurait une importance éducative éndrme pour tre pour le congrès, fixé en décembre, et il ne fut
les masses prolétariennes féminines, et comme dans achevé qu’en septcmbte II ne fut nas du goût de
la préparation du Congrès j ’ espérais beaucoup pour tout le inonde. Me? camarades du Parti trouvaient
la propagande socialiste, je décidai d’agir coûte que qu’il était décidément écrit dans un « esprit bolché
coûte et. en m ’appuyant sttr lé syndicat dlu> Textile viste » et me proposaient certaines modifications, ce
(plus tard sur lë Rufëau Cefitral des Syndicats), je à quoi je me refusai catégoriquement, surtout en ce
fis mon travail préparatoire: Divers membres du oui concernait les passages où je disais nécessaire
cercle: Antdndvna. du Textile (bo'lchévistej. Solo- de condamner tbùte Collaboration on même entente
vievâ, de l ’Habillement fbolchëviste), Màrfroucha temporaire avec la bourgeoisie.
fmenchcvistfel. Kbuvscbifiskaia (r) émenchëvistë'!, et Là maison d’édition Znanié s’ engagea à faire pa­
d ’autres encore m ’y aidèrent. An début, le travail se raître le livre, mais au préalable il fallut l ’enhoyêr
faisait d’ une façon assez primitive. L a liaison entre à Gorki, alors à Cajpri, pouf qu’ il l ’examinât. Quel­
les ouvrière? et nous manquait. Et cenëndant, notre que chose retarda le manuscrit en cdùrs de route;
tâche exigeait d’ aller au plus profond de la masse au retbiir Je croyais déjà mon travail perdu (je n’ en
des femmes, à la remuer, à la secoiief, à éveiller avais pas la copie et il ctslit écrit entièrement à la
son initiative. main), mais eti novembre, le manuscrit fut de re­
Par suite d’une grève dans le quartier de Viborg, tour et en raison de ce fêtard, le livre ne parut
nous convoquâmes de nouveau un meeting à la mai­ qu’après le congrès, ce qui fut extrêmement fâcheux.
son M’obéi ; les ouvrières y vinrent en très grand Si les participantes du congrès l ’avaient eu aupara­
nombre, mais la police ne nous laissa pas achever vant, cela aurait contribué à consolider davantage,
le meeting Malgré cela, les ouvrières partirent sO"S notre position.
une! assez bonne impression et nous pûmes établir C ’ est dans la période octobre-novembre icjoR que
un contact- vivant. Comme il devenait de plus en la préparation du coiigrès devint la plus active. Mais
plus difficile d’organiser les réunions et nue les ou- justement ,en septembre, je fus menacée de poursui­
v r ;ères se méfiamnt encore des réunions illégales et tes judi-inires pour un appel à « l'insurrection ar­
it’v assistaient nas volontiers nous imaginâmes un mée » dans ma brochure sur la Finlande et pour
ii'nv'ti d’ aoi'tation en exploitant les - fêtes de fa­ l 'agitation dans le syndicat du Textile, témoignant
mille ». Une ouvrière consciente convoquait chez de mon « affiliation àu Parti ». Au moment du tra­
elle s-s amies et camarades pour fêter son jour de vail le plus intense, il fallut entrer dans l’illégalité.
naissance par exemple, et. à la fête, venait une de Mais la cause n’en souffrit point. Dans les deux mois
po« propagandistes devenue pour la circonstance précédant le congrès, je fis plus de 50 (52 exacte­
I’ « amie » de l ’hôtesse En mangeant le gâteau de ment, si ma mémoire est bonne) réunions ouvrières.
fête ou le hareng aux oigrions, on amenait la conver­ Naturellement, je n’ àgissais pas à découvert. Plus
sation sur lè prochain congrès des femmes. L ’audi­ d’une fois, la police retrouvait ma piste et, seul, le
toire prenait d’ordinaire de l ’intérêt à ce suiet et dévouement des ouvrières me sauvait.
les ouvrières finissaient par nous demander de re­
venir pour leur en « parlef » encore et pour les
A lexandra Kbllontâ't.
« instruire ». (.4 suivre.)
La nouvelle du prochain congrès £t rapidement le
tour des ateliers et, grâce à nos efforts, lés ouvriè­
res prirent une attitude Hostile à l ’ égard des égali­ Permanence
taires et commencèrent à s’intéresser aii Parti. Aux
meetings légilnx préparatoires des égalitaires, nos
123, rue Montmartre, Paris.
fl) Une des agitatrices dos plus en vue à cette époque. Tous les jours, de 17 à 20 heures.
BULLETIN COMMUNISTE 79
n
►ouvemrs et M emoires révolutionnaires L
N otes autobiographiques
III. — PEN D A N T LA R EAC TIO N Pendant la campagne de propagande, je rencontrai
[Suite) â plusieurs reprises le provocateur Maimovsky, qui
était nettement hosiLe à uotre travail. Il produisait
Ainsi par exemple, la police survint pendant une
toujours sur moi une impression -désagréable. Mais
réunion dans le local du syndicat des métallurgis­
ce qui m’é.onne, c’est pourquoi, sachant que j ’étais
tes. Le secrétaire cuu syndicat avait tout prêt un or­ dans -une situation illégale, il n’a pas fait couper
dre du jour où ne nguraient que des affaires syndic court à mon activité au lieu de me combattre sur le
cales ; mais ma présence pouvait tout compromettre.
terrain de la polémique verbale. Est-ce que vraiment
Alors, une des ouvrières me couvrit rapidement la
il n’accoidait aucune importance à l ’entrée des fem­
tête de son fichu et me glissa dans la main sa carte mes dans le mouvement ?
syndicale.
Ce n'était plus moi, mais l'ouvrière qui se trouva Au Congrès prirent part près de 700 déléguées
être sans pièce d’identité. Une autre fois (c’était bourgeoises, tandis que notre groupe ne comptait
dans un cercle du quartier de Viborg, où militait le que 45 personnes. Mais incontestablement, ce petit
Dr. Vassiliev), il y eut également ùne descenie de groupe attira la plus grande attention, non seule­
police, mais il était convenu entre nous que je don­ ment du Congrès, mais aussi des autorités. Cha­
nais des leçons de coupe et de couture, et les pièces cune de ses manifestations provoquait une tempête.
de jupes et de blouses convainquirent entièrement Rien que sa première apparition avec des œillets
la police de la-véracité de nos témoignages. rouges, à la séance solennelle d’ouverture, où des
La préparation du congrès ne consistait pas seu­ hommes politiques, dont les plus avancés étaient
lement dans l'agitation et l ’orgamsation des élections des cadets, prirent la parole les uns après les au:
de déléguées ouvrières. Cinq ouvrières, si je ne me très et où nous restâmes muettes exprès, fut une
trompe, devaient prendre la parole au congrès, en espèce de démonstration que les journaux souli­
notre nom. La préparation de leurs rapports servait gnèrent.
aussi en quelque sorte de leçon aux autres. Les ou­ Mon intention était de ne pas prendre la parole.
vrières Volkova et Klavdia Nikolaieva piononcèrent Ce fut impossible. Mon discours provoqua des dé­
les meilleurs discours. bats passionnés. Le lendemain, la salle fut cernée
Le congrès représentant les couches les plus di­ par la police. On vérifia les papiers. Je fus pré­
verses de la population féminine (depuis les dames venue et, au lieu d’ aller au Congtès, je pris d’ ur­
bienfaitrices jusqu’à notre groupe « qràpqleux », J ê gence, ayant préparé d’avance tout ce qu’il fallait,
l’avis des féministes, d'ouvrièrës) s’Oùvrit au début le chemin de l’ étranger.
do décembre. Aux séances préalables, tenues au Mon rapport, préparé par écrit, fut lu par l’ou­
cercle de la société féminine de bienfaisance mu­ vrière Volkova. Lorsqu’il fut question de former
tuelle du Dr, Chabanov, Filossova et d’autres cher­ en Russie une « Centrale » des femmes se plaçant
chèrent à nous amener à composition, à s’entendre « en dehors des classes », le groupe d’ouvrièits
avec nous sur les conditions auxquelles nouj serions quitta le Congrès, ayant réalisé sa tâche. Cela me
d’accord dç faire « bloc » a\ec ies fépiinistés. Les donna une satisfaction énorme, malgré la nécessité
menchévistes étaièât àâsez enclines' i * cèttl *opéra­ de quitter la Russie.
tion et, sous ce rapport, je m’appuyais entièrement Je me rappelle la froide nuit d’hiver, par la
sur l’intransigeance et. la fermeté des bolchévistes. neige et la gelée, à la station Verjbolovo, et cette
E. D. Kcuskova exprima le désir d’adhérer avec heure interrrinablement longue pendant laquelle on
quelques-unes de ses partisans à notre « groupe d’ou­ vérifiait les papiers. Le viâage enfoui dans le col
vrières », mais c’était justement elle et ses amies de ma pelisse, je marchais le long du .débarcadère
qui apportaient avec elles l ’esprit du chaos -opportu­ avec cette pensée obsédante: réussirai-je à passer
niste et qui menaçaient de saboter la ligne de 'con­ ou bien serai-je arrêtée? J’écoutais, haleine sus­
duite que nous nous étions tracée, établissant une pendue, le bruit des éperons qui tantôt s’approchait
démarcation nette de classe et devant inévitablement précipitamment, tantôt s’éloignait à nouveau... Et
aboutir à nothe sortie du congrès, ce que je trouvais invoRintairement surgissait la question: quand et
logique. • ..................... j dans quelles conditions reviendrai-je de nouveau en
Le Comité du Parti sanctionna notre' participation Russie? Il était impossible de penser? dé cro-’re
au congrès peu avant son ouverture e t y délégua alors que dans neuf ans, je reviendrais, par une
Vera Sloutzkaia, avec le camarade Serge comme autre frontière au plus fort de la bourrasque révol
instructeur. Mais c’est avec l ’appui du Bureau Ccm lutionnaire, après avoir vécu.: un éyéneroent mon­
tral des syndicats que nous accomplîmes le gros.de dial. la n-rande guerre, dans l ’atmosphère'mûrie dé
notre travail. Un jour, pendant que nous imprimions la révolution sociale. A cette époque où je faisais
un de nos appels au nom du Bureau Central, nous les cent pas sur le débarcadère de Verjbolovo, la
apprîmes q u e le Bureau du Purti préparait lui aussi révolution semblait devoir arriver bien plus tôt, et
un message aux ouvrières, en leur recommandant èn même temps, elle se présentait comme quelque
de ne pas prendre part au congrès. Il fallut convain­ chose d’irréel. Ses contours apparaissaient tout au­
cre le Comité de ne pas donner suite à son inten­ trement.
tion. Lorsque celui-ci se rendit compte que notre Quelques secondes avant le départ du train
agitation ava:t pénétré /même dans les catégories les « l ’uniforme bleu » (le gendarme) me remit mon,
pins retardataires, il modifia son attitude envers no­ passeport. C in q , minutes après, je me promenais
tre initiative et, au congrès, tout le travail s’ accom­ déjà « libre », de l’autre côté de la frontière, dans
plit avec la participation du -Comité du Parti bol- la petite station . allemande tout inondée d’électri
chévik. cité et bien pioprette, Eydkunen,
80‘ BULLETIN COMMUNISTE
iv . LA PERIO DE D ’EM IGRATIO N vail féminin. Cette lutte a été décrite dans A tra­
vers l ’Europe ouvrière ainsi que dans une série
Je suis restée à l ’étranger depuis décembre 19081 d’articles de la presse légale russe (Le Monde
jusqu’en mars 1917, c’est-à-dire plus de 8 ans. Pen­ Contemporain, Jizn, et autres). J’ai soutenu l’ aile
dant ces années j ’ai milité en Allemagne, en An­ gauche dirigée par Clara Zetkin.
gleterre, en France, en Suèrle, en Norvège, au Dans l ’hiver de 1910-1911, j ’organisai une protes­
Danemark, en Suisse, en Belgique et aux Etats- tation d'hommes politiques, d ’intellectuels et de
Unis. G'étaient pour ainsi dire des années d’appren­ savants allemands contre le sort des députés de la
tissage dans le domaine de la propagande parmi 20 Douma. Il fallut commencer par les parlemen­
les masses ouvrières de différentes nationalités. Je taires, ce qui me permit de devenir une assidue du
passai ainsi par une école pratique de travail qui Reichstag, d’approcher de plus près la vie et le
renforça encore ma foi dans les qualités créatrices travail de la fraction social-démocrate et de taire
du prolétariat en tant que classe. meilleure connaissance avec un grand nombre de
Une fois à l ’étranger, j ’adhérai immédiatement dirigeants du Parti allemand. Kari Liebknechl et
au Parti allemand et commençai à militer comme Kohn prirent la part la plus active à l ’organisation
propagandiste, conférencière et écrivain. J’ écrivais de la protestation.: Je connaissais Liebknecfat depuis
dans la revue de Kautsky, Les Ternes Nouveaux, i 9oôv depuis le Congrès de Mulheim. La conversa­
et dans VEgalité, organe central des social-dëmo- tion-de: plusieurs heures que nous eûmes en faisant
crates, dans la revue autrichienne des ouvrières et une promenade dans les montagnes d’Heidelberg
dans la presse du Parti en Angleterre, en Belgique, me resta très : nettement gravée dans la mémoire.
en Suède, en Norvège, en Finlande, en Suisse, en Depuis lors de solides et cordiales relations s’éta-1
France, en Pologne et aqx Etats-Unis, tout en col­ blirent entie E.iebkn'ïcht .et moi.
laborant évidemment à la presse russe paraissant a ; En Liefokiieçlit j l ’émigration voyait un homme
l’ étranger (dans l ’organe central-menchéviste sous à elle », presque.un « Russe ». De tous les chefs
le pseudonyme de Miohallova et dans la Pravda de du Parti allemand, lui seul savait entrer dans tous
Trotsky) .et aux revues marxisces légales paraissant les détails des questions .spécifiquement russes et
en Russie. Au printemps de 1909, je fis dans le Sud était toujours au épurant, de nos affaires. Plus en­
de l ’Allemagne ma première tournée de propagande. core, Liebknecht personnifiait ,1e ; véritable esprit de
A la même époque, je fis, en compagnie de Clara famaraderie sur ie plan international, dont un
Zetkin, un voyage en Angleterre où nous fûmes grand r.otebre de chefs de la IIe Internationale
invitées par le Parti socialiste britannique (par étaient dépourvus.
l’aile gauche, marxiste, du mouvement anglais)
pour lutter contre les suffragettes et pour, appuyer
« l ’union pour Ie droit de' SÇtfffage 4 toute personne
ayant atteint îa* majorité popt tarifé et du respect mâme:‘de'siçs, «Bu
, tiques.
■ripèice' d’wrclt.smS»é
•de supénorif? dès q^fl Ijriestio!
nùation* locales. Le Parti russe m’utilisa égale­ .partis que la sodal-démoçfatié • alieman
ment pour me fairè. Taire des ~to\w®^scd ^ f ^Ét co­
lonies russes établies enn Allemagne,, en, Sut Alexandra Kollontaï.
en Belgique. Je fis ; aussi d es‘conférences ,sur T (A suivre.)
toi, sur le mariage et la famille, sur ; les ray
entre le système d’écooomie et la "densité 1
population, «te... i .■ '••• r.
J’étais en relations suivies avec TchitcJ**ne '
(Ornatsky), secrétaire du «- bpreau, de l ’ém j|»tfoh
politique », h.afcitant 'alors Paris. C ’est; gpâpe p OROANE DU COMMUNISME HTFERNATHJNAL
inlassable énergie, à son dévouement et à son abné­ -a -
Lu nmméru t 76 e tntim m
gation que les'- émierés .opt , été secourus matérielle­
ment et qu’une liaison fut.établie entre les.gpotopes
d’émigrants. Ornatsky était ■ connu de ch a q u eo u ­
vrier venu à l ’étranger. Des gens professant les A bonneiænts : f n a e t _J Etr*af«r
opinions politiques les plus différentes s’en venaient
3 mois* 40 fr. * 54r;
ô mois* •••••»«.
chercher du secours chez lui,- certains d’avoir; son
appui Tous ceux à, qui il advint .de, travailler avec 28 fr.
Tchitdhérine-Ornatsky dans J’émigration o n t c o n ­
servé pout toute leur, vie -le bon souvenir de cette
1 an. •*•••••««• 38 fr. 46 fr.
personnalité extrêmement pure qui donnait. I’éxem-
ple d’une rare capacité de travail et. d’ abnégation.
Prière d adresser :
Pour maintenir les liens, ayeè la Centrale jnitgSçhé- Tout ce qui concerne la Rédaction à Boris
viste, je dus plus d’une fois faire le voyage à Pa­ S O U V A R IN E , 123, ,rue'Montmartre, Paris.
ris et en Suisse, mais je ne,, jouais pas.h cefje épo­ , Tout ce qui concerne l'Administration à
que de rf)le, actif dans . l ’activité - des, Comités Cen»
traux russes, m’étant entièrement consacrée au tra­ G U IL L O U , 123, rue Montmartre, Paris.
vail pratique. Mes voyages.de, propagande de cette
période sont décrits dans mon livre d travers VEu
T r a v a il ex é cu té
rope ouvrière^ écrit eri 1911.
En août 1910, je pris part, en qualité de déléguée PAR M t r OUVRICRS -SYNDIQUAS
du syndicat du Textile Crusse), à la conférence
socialiste internationale et au Congrès d é fo rm a ­
tion dé Copenhague. A la conférence socialiste, il Le Rédacteuf-Gérant : Boa» Soüvarine.
me fallut participer à la lutte de deux courants sur
18S, nie Montmartre, 183, Paria (âq
la tactique à adopter pour faire accorder Je droit IMPRIMERIE FRANÇAISE, Maison J. DANGON
de suffrage aux femmes et sur la protection du tra­
Georges Magon.lmpritneur.
PS

BULLETIN COMMUNISTE 91
lations et de tâtonnements, il n'y a rien de complètement en accord, comme on le voit,
plus facile que d'entraîner la foule, dont seules sur cette maladie : la démagogie.
les épreuves les plus amères parviendront en­ Lorsqu'un de nos Partis est rongé par ce
suite à dessiller les yeux. » fléau — et les maladies se développent quand
Trotsky aussi a donné son avis à oe sujet, la faiblesse a envahi le corps — on peut se
dans le Cours Nouveau « Mais an ne saurait demander si c’est la démagogie qui a donné
confondre le sens révolutionnaire avec le flair naissance à la crise ou si c’eSt la crise exis­
démagogique. Ce dernier peut donner des tante qui a enfanté le mal démagogique.
nuées éphémères, parfois même sensationnel­ La force d’un parti vient du concours et de
les. Mais c'est là un instinct politique d'un l’action consciente de la majorité de ses adhé­
ordre inféneur. Il tend toujours Vers la ligne rents. entraînée par une direction capable.
de moindre résistance. Alors que le léninisme Le bluff n’ajjoute rien, ni à la valeur, ni au
tend à poser et à résoudre les problèmes révo­ prestige. Le Parti doit être forgé dans la lutte
lutionnaires fondamentaux, à surmonter les de chaque jour et dans l’examen approfondi
principaux obstacles, sa contrefaçon démago­ des phénomènes politiques et sociaux. S’écar­
gique consiste à éluder les problèmes, à ter de cette voie, c’est le désastre. » Aucun
susciter un apaisement illusoire, à endormir oiseau ne peut voler au-dessus de lui-même »,
la pensée critique. La démagogie est inconci­ dit un proverbe allemand...
liable avec l'esprit d'un parti prolétarien par­ Les essais démagogiques qu’on a fait parmi
ce qu'elle est mensongère : donnant telle ou nous peuvent nous servir d’expérience dou­
telle solution simplifiée des difficultés de loureuse. La lutte contre les démagogues, « les
l'heure présente, elle sape inévitablement pires ennemis de la classe ouvrière » (Lénine
l’avenir prochain, affaiblit la confiance du dixit), est un grand service que nous rendons
parti en soi-même. » au Communisme.
Les. pensées de Lénine et de Trotsky étaient TAURUS.

Souvemrs et M L
emoires révolutionnaires
N o te s autobiographiques
IV. — L A P E R I O D E D 'E M I G R A T I O N traies de notre Parti à l ’étranger, mais je me trou­
{Suite) vais en relations constantes avec la Centrale men-
chéviste, exécutais les missions dont elle me char­
En Liebknecht, chacun sentait avant tout le cama­ geait et assistais aux réunions avec les camarades.
rade, et le chef seulement après. Les Russes abusaient Il est caractéristique qu’ en travaillant avec les
et le chef seulement après. Les Russes abusaient men-chéviks. je ne rompais pas mes liens personnels
souvent de cette qualité de « Karl » comme on l ’ap­ avec les boichéviks du groupe En avant, ni avec le
pelait par abréviation dans l ’émigration, ou de groupe de trotskystes, et que dans le centre berli
« notre Karl » comme le nommaient les ouvriers nois de l ’ émigiation politique, nous maintenions,
allemands. L ’organisation de la protestation m’a­ probablement grâce à l ’influence ipersonnelle du
mena à rencontrer aussi des Allemands ayant une camarade Bouchgoltz et à la mienne, un certain
situation dans la politique, les sciences et les arts. contact dans le travail de tous les groupements
C'est alors que j ’ai connu de près une intéressante social-démoct ates.
militante du mouvement féminin bourgeois, ftîinna Quand fut créée en 1911 à Bologne (Italie) la
Kauer, une vieille de 72 ans qui ne connaissait deuxième école du Parti dirigée par Loun.atcharsky
pas le poids des années et savait, par sa parole et Bogdanov (boichéviks du groupe En avant) je
pleine de séduction, subjuguer quelquefois un au­ fus invitée par eux (février-mars) à y faire des con­
ditoire de plusieurs milliers de personnes, parfois férences sur la question finlandaise et sur Révolu­
politiquement hostile. tion de la famille et des formes économiques.
Pendant toute ces années, je conservai mes liens Je ne perdais pas non plus contact avec la Ru-,
amicaux avec Kautsky et Rosa Luxembourg. En sie. Sur la demande du groupe de Moscou de I»
même temps, s’établissaient et se consolidaient mes fraction social-démocrate de la 3e Douma, je réuni»
liens avec de nombreux ouvriers allemands. Je ren­ des matériaux et rédigeai un projet de loi concer­
contrai aussi Lili Braun qui, peu à peu, abandon­ nant la protection et l ’assurance de la maternité en
nait le travail actif du Parti, mais je l ’étudiais corrélation avec la campagne déclanchée dans
avec curiosité comme un type remarquable et ori­ toute la Russie au sujet de la loi sur les assurances
ginal. Avec Clara Zetkin, Louise Zietz et Bader ouvrières. La rédaction de ce projet de loi donna
s’établirent des relations non seulement de travail l'impulsion à cet autre de mes ouvrages sur la
et de camaiades, mais aussi personnelles, amicales question de l ’ assurance de la maternité: La société
jusqu’à ce que 1912 survînt l ’incident provoqué par et la maternité.
la parution A travers l'Eurofe ouvrière. Mais de En ron, le 19 mars, pour la première fois tut
ce: incident, je parlerai plus bas. organisée la journée internationale des ouvrières Je
Pour compléter la caractéristique de cette période pris part à la préparation de cette journée ainsi
de ma vie ét de mon travail avant 1912, il est né­ qu’aux manifestations de la journée même, à Franc-
cessaire de s’arrêter sur les rapiports que j ’entrete­ fori-sur-le-Mein. En même temps, j ’insistais avec
nais avec la Russie. Comme je l ’ai déjà indiqué je force pour que les ouvrières russes marquassent
ne prenais pas'une part active au travail des Ce» cette journée d’une façon ou d’ une autre en Russie.
92 BULLETIN COMMUNISTE
Mais il n'y avait pas d’organisation, pas de centre science. Cette atmosphère d’ élégance et de haute
qui eût pu assure.' l’ accomplissement de cette tâche. culture qu’on y trouvait contrastait singulièrement
Le cercle des ouvrières était fermé par la police. avec les tableaux de paupérisme, de dur labeur et
De nombreuses ouvrières actives étaient en prison de misérables conditions d’existence des masses ou­
ou déportées. D ’autre part, les dirigeants du Parti vrières, tableaux que j ’ai pu observer pendant mes
n’accordaient pas d’importance à la journée des voyages de piopagande à travers la Belgique. Je
femmes et mes insistances ne reçurent pas un ac­ me souviens comment un jour, à peine débarquée,
cueil favorable. Malgré cela, je fis ressortir dans après plusieurs jours passés dans de petites loca­
la presse russe la signification de cette journée en lités industrielles, en train ou à pied par des che­
cherchant à préparer les esprits pour son organisa­ mins de traverse où l’on enfonçait dans la boue
tion l’ année suivante. automnale, je dus aller vo-ii Vanderveîde pour affai­
Au printemps de 1911, je vivais à Passy, où res politiques. Le laquais en habit, longtemps hésita
j ’écrivais avec passion mon livre A travers l ’ Eu­ à m’ « annoncer » ; avec quel dédain il accrocha du
rope ouvrière. A cette époque, je visitais souvent bout des doigts mon manteau sali par la boue des
P. Lafargiue et sa femme, Laura Marx, qui habi­ chemins. Alors déjà, je me demandais: comment les
taient Diaveil. Les journées et surtout les soirées ouvriers rencontrent-ils donc leur chef? De quelle
passées à m’entretenir avec les Lafargue, ces vété­ façon se conduit-il envers eux ? Où est la direction
rans du mouvement, brillants d’esprit, d’intelli­ fraternelle?
gence et de savoir, sont restées fortement gravées Par contre, j ’ ai gardé un bon souvenir de la fa­
dans ma mémoire. Leur suicide, la même année, çon vraiment cordiale dont j ’étâis reçue par les
fut pour moi une épreuve personnelle. ouvriers, des soins dont ils entouraient les propa­
En automne, à Paris et dans une série de villes gandistes, de leur désir de partager leur dernier
du nord de la France, éclata la fameuse grève des bien avec ceux-ci. Un jour, à Tourcoing — où le chô­
ménagères. La grève, provoquée par la cherté de mage était pourtant intense, et où les familles ou­
la vie, fut assez violente: les femmes des ouvriers vrières ne mangeaient pas à leur faim — les cama­
saccageaient les marchés, s’ en retournaient à la rades, en me reconduisant à la gare, m’apportèrent
maison les paniers vides, mais n’achetaient pas les en guise de provisions de route un grand sac plein
produits à des prix exorbitants. Elles luttaient sur­ de petits pains achetés grâce à une collecte. Dans
tout contre les hauts prix du lait et de la viande, une. autre localité, quelqu’un m’avait subtilisé pen­
en exigeant leur réglementation. On les arrêtait dant le meeting mes caoutchoucs ; deux kilomètre;
et elles répondaient par des manifestations et des environ séparaient le lieu de notre réunion de la
meetings bruyants. Ce mouvement a été décrit par station, et il fallait prendre un chemin boueux; les
moi dans les articles parus la même année dans organisateurs étaient très émus de l'incident. Quel­
Notre Aube. ques jours aprè?, je recevais à Bruxelles 5 francs et
La grève des ménagères me surprit dans le Midi une lettre des ouvriers m’informant que pour me
de la France. Mais je rentrai immédiatement à dédommager de la perte, ils m’envoyaient de quoi
Pari? pour participer à ce mouvement. Chaque jour, acheter d’autres caoutchoucs. Il faut prendre en
il y avait plusieurs réunions sur les places publi­ considération que les salaires étaient extrêmement
ques, aux marchés, dans de grandes salles et dans bas.
de petits restaurants 'sombres où l ’on se tenait La presse cléricale engagea une campagne -contre
collées les unes contre les autres. J’allais partout moi, sous prétexte de mes entretiens sur la reli­
faire de la propagande. L ’état d’ esprit des esclaves gion. On posa la question de mon expulsion et les
en révolte du foyer domestique était excellent. Il camarades belges me conseillèrent de partir afin de
y avait parmi elles plusieurs figures de femmes ne pas me fermer l’accès de la Belgique pour
étonnantes de force et d’énergie. Certaines possé­ l ’avenir.
daient des facultés oratoires qu’elles ne se soup­ En janvier 1912, je revins à Berlin où je travaillai
çonnaient pas. Les ouvriers appuyaient le mouve­ à l ’ouvrage: La société et la maternité. Ce livre ne
ment et, dans certains endroits, déclarèrent la fut achevé qu’ en 1914. Il parut en 1915 à Péters-
grève, en revendiquant la réglementation des prix. bourg,aux éditions du camarade Bontch-Brouevitch :
Vers la fin de septembre, le mouvement s’apaisa. Vie et Savoir. Je fis naturellement de la propagande
Les ménagères remportèrent une victoire partielle : dans le Parti allemand.
le gouvernement bourgeois consentit à réglementer En automne r9T2, l ’union suédoise des jeunesses
les prix par l ’intermédiaire des municipalités et socialistes (l’aile gauche du Parti, avec Hœglun-d en
s’empressa de passer des commandes d’achat de tête) m’invita à faire une tournée -de propagande en
viande en Argentine. Je restai à Paris seulement Suède. Dans ce pays était à l’ordre du jour la ques­
jusqu’en janvier 1912, prenant part au mouvement tion du militarisme et dru- nouveau système d’appel
contre le service de trois ans et contre le milita­ au service militaire. L ’aile gauche se proclamait
risme. A deux reprises, je fis un voyage en Belgique nettement antimilitariste. Branting était pour le ren­
pour y faire de la propagande, Organisant, sur la forcement de la puissance militaire de la Suède.
demande de Tchitchérine-Ornatsky, des conférences Une fois de plus, toute la presse bourgeoise du pays
dans les colonies russes et faisant de l ’ agitation sur fut mobilisée contre moi, répondant sur mon compte
les questions courantes (c’était le moment d’une âpre toutes sortes d’insanités.
lutte contre les cléricaux) sur l ’invitation diu Parti Revenue de Suède, je fus engagée dans un conflit
belge. Une impression particulièrement profonde inattendu au sujet de mon livre : A travers l'Europe
me fut laissée par le travail dans la région du Bo­ ouvrière. J’y avais noté la déviation opportuniste et
rinage, centre charbonnier de la Belgique, où, à le bureaucratisme croissant du Parti social-démo­
cette époque, une grève était en vue et à laquelle crate allemand. Par endroits, je ridiculisais l ’autori­
il fallait préparer d’une façon prudente, mais avec tarisme, l ’emphase et la trop bonne opinion de soi
insistance, les esprits. Cette grève éclata bientôt des chefs, opposant le sain instinct de classe des
après mon départ et se termina par une victoire masses à la raideur bureaucratique des dirigeants.
partielle des ouvriers; elle dura six semaines. Les camarades allemands n’avaient pu lire mon
livre, publié en russe, mais les camarades russes
A Bruxelles, j allai quelquefois chez Vanderveîde,
s’empressèrent de le leur présenter comme un pam­
dans l'élégante et riche maison où l ’on rencontrait
tout ce que la Belgique comptait de « notoriétés » phlet calomnieux faisant le jeu des ennemis de la
classe ouvrière. Les dirigeants se cabrèrent. Kautsky
dans le domaine de l’ art, de la littérature ou de la
m’adressa une lettre qui n’était qu’une longue
BULLETIN COMMUNISTE 93
semonce et nos relations personnelles finirent là. sidérée comme une offense à Sa Majesté la social-
De diféients côtés, je reçus de mes amis allemands démocratie. Dans tout trait nomque à l ’ égard de
de la veille des lettres froides parlant de mon geste Schultz ou de Meyer, on voyait une preuve tangible
indélicat à l’ égard de la social-démocratie. On de « trahison du socialisme ».
racontait qu’en ma personne, le Parti allemand Une réponse au compte rendu rut rédigée par
avait accueilli une vipère, qu’on m’avait admise dans Liebkneclit. Mais l'auteur anonyme ne se tint pas
le Parti pour y travailler en camarade, qu’on m’avait coi. Il écrivit un nouvel article où il faisait des allu­
permis de regarder dans les moindres recoins de sa sions personnelles non équivoques : « Comment se
vie, et que la calomnie était ma façon de le récom­ fait-il, écrivait cet individu, que la police allemande
penser. C ’est en vain que je demandais que les tolère la présence à Berlin d’une émigrante politi­
camarades prennent connaissance du livre. La pré­ que russe ? Il y a quelque chose de suspect. » A cette
vention engendrée par la calomnie avait fait son ignominie, les camarades dirigeants russes répondi­
œuvre. Les camarades allemands se détournaient de rent par une lettre collective de protestation, signép
moi ; ils se sentaient offensés pour « le plus fort et aussi bien par les menchéviks que par les bolchéviks
le meilleur Parti du monde ». et les trotskystes.
Seul Licbknecht, qui lut mon malheureux livre, En novembre 1912, en presence des complications
s’indigna du parti pris des dirigeants et de leur peur menaçantes des rapports internationaux des puissan­
de la critique. Il s’expliqua à mon sujet devant le ces et de la guerre aux Balkans, fut convoqué le
Comité Central, mais comme on ne prenait pas Congrès international extraordinaire de Baie. On
contre moi de mesures pratiques, son intervention m’envoya deux mandats: un du syndicat du textile
ne put m’aider: la prévention resta. et un des ouviières de l ’aiguille. Le jour de l ’ou­
Je passai l ’été de 1912, très déprimée, dans une verture du Congrès, je pris la parole au meeting
petite localité ouvrière près de Berlin (Zeitin), cen­ officiel au nom des deux fractions du Parti russe.
tre des métallurgistes, en travaillant à mon livre : Après le Congrès, je restai quelque temps en Suisse
ha société et la maternité. Le Parti allemand ne pour y faire de la propagande.
m’employait plus pour la propagande. En septem­ En féviier 1913, le Parti suisse me demanda de
bre, je reçus des camarades anglais l ’invitation venir de nouveau pour l ’organisation de la journée
d’aller au Congrès des Trades-Unions. J ’acceptai des femmes. C ’est î’aile gauche, avec le camarade
cette invitation d’autant plus que les matériaux de Platten, qui proposa de m’inviter. De Suisse, je
source anglaise me manquaient. partis pour Paris.
Pendant mon séjour en Angleterre, en 1912, j ’étu­
diai surtout la participation des femmes au mouve­ (A suivre.)
ment coopératif. Je fis connaissance de Marguerite
Bonfield et Dawis et nouai des relations avec les
Alexandra Kollontaï.
jeunesses ouvrières des universités ouvrières socia­
listes. Quoiqu’on enseignât dans ces universités
conformement à « l’école de Marx », il régnait parmi
les jeunes une tendance syndicaliste, ce qui n’em­
pêchait pas de sentir chez eux une hardiesse révolu­
Bulletin Communiste
tionnaire et un esprit de décision qui manquaient ORGANE DU COMMUNISME INTERNATIONAL
aux chefs du vieux trade-unionisme.
Au Congrès, il y avait lutte sur la nouvelle tacti­
que des Trades-Unions et du Labour Party. La Lm numéro i 76 centime
it gauche » défendait la nécessité de pratiquer la
politique de classe avec une plus grande netteté et A bonnem ents : France Etranger
d’appuyer le 3 « actions de masses ». 11 me fallut
non seulement prendre la parole pour soutenir la 3 m o is........................ lcT fr. 1 5 fr.
<c gauche », mais encore batailler contre les vieux 6 m o is........................ 1 8 fr. 2 5 fr.
trade-unionùstes dans une série de conférences préa­
lables. Henderson, alors secrétaire du Labour Party,
1 a n ............................. 3 5 fr. 4 5 fr.
retarda de toutes les manières la teconnaissance de
mon- mandat, mais Tom Man et d’autres représen­
Prière d adresser :
tants de la gauche d’alors l ’imposèrent. Tout ce qui concerne la Rédaction à Boris
Le travail au British Muséum me procura une S O U V A R IN E , 123, rue Montmartre, Paris.
riche documentation pour mon livre, et je revins à Tout ce qui concerne l ’Administration à
Berlin avec une ferme intention d’achever d’urgence G U IL L O U , 123, rue Montmartre, Paris.
l ’ouvrage commencé. Mais il fallut de nouveau
s’occuper de l ’affaire créée autour de: A travers
VEurofe ouvrière. Pendant mon absence, quelqu’un
écrivit sous un nom d’emprunt (on sut plus tard
que c’était un Russe), dans l'organe central des Le “ B U L L E T IN C O M M U N IS T E ”
syndicats d’Allemagne, un compte rendu dans le ­
quel il démontrait que l ’ouvrage comportait une est en vente dans les principaux kiosques des
renonciation à la social-démocratie, ne pouvait être quartiers ouvriers parisiens.
dû qu’à la plume d’ une renégate « déclarée », etc... Dem andez à votre marchand habituel son expo­
Je dus non seulement entamer une polémique,
mais aller aussi m’expliquer avec les chefs du mou­ sition en bonne place.
vement syndical. Legien fut particulièrement indi­ Les camarades qui consentiraient à vendre
gné du fait que j’ avais osé « soupçonner » le Parti
allemand d’ « opportunisme ». chaque semaine quelques numéros du “ BUL­
Mon explication avec lui demanderait à être fixée
sur le papier, en tant que trait caractéristique des L E T I N C O M M U N I S T E ” dans leur atelier,
mœurs de l ’époque. En ce temps-là, déjà, les diri­ leur groupe communiste, leur syndicat sont priés
geants du Parti s’étaient abaissés à tel point que
toute parole de critique, même justifiée, était con­ de s adresser à notre administrateur.
110 BULLETIN COMMUNISTE

5 ouvemrg et jMLémQtres révolutionnaires


N o te s a u to b io g r a p h iq u e s
IV. — LA F E R Ip D E D 'EM IG RATIO N colonie fut en quelque sorte divisée en « diri­
(Suite) geants » et « dirigés ». Je marchais avec les d’ rigés.
Au printemps de 1914, les frottements entre frac­
AAprès y avoir fait, ainsi qu’efl Belgique, des con­ tions atteignirent un degré particulier d’açyité, A
férences daqs les colonie? yussqs, je rentrai à Berlin, l’intérieur des fractions mêmes, pas de cohésion.
qù je m'adonnai çjfclqsjyeinedt ag travail littéraire Les trotskystes consolidaient leur groupe, se sépa­
à cause, en partie, de j ’attiRide inamicale dit Parti raient definitivement des menchéviks. De leur côté,
allçjnand à mon égard et ftflssi p u r des raiSPfls de ces derniers chmohaient à grouper leurs coreligion­
snnté. A Çettç époque, j'pcriyis piflU article sur Les naires. Paul Axeirod, alors à Berlin, se donnait
tentâtes noieyelleç ët «ne série d’autres sur les pio- beaucoup de peine pour cela. L ’histoire du provo­
blêmes sexuels, parus dans la Àq-fuwq jtzn- cateur Malinovsky fournit aux menchéviks de nou­
J? réussi? à fajre fêter la Journée des fumiges en veaux arguments dans leur lutte contre le bolché-
Russie. Çptte Journée — 23 février (8 mars) ~ fut visme. Les manœuvres auxquelles cette lutte donna
parquée par UPC édition spéciale de deux journaux lieu oie détachèrent du groupe menchévik.
légaux auxquels je collaborai, la Pravda bolché- Fin mai, à Berlin, se réunit le bureau de convo­
viste et }e Luuuh mencliéviste, cation # la conférence internationale des femmes
Je passai l’ été 1513 en Angleterre, de préférence socialistes. J’en faisais partie en qualité de corres­
à Londres mémy. L ’était la période où P « affaire pondante de la Russie dans le secrétariat interna­
geins U (1) avait un grand retentissement, non seu­ tional, d°nt j ’étais depuis Stuttgart (A partir de
lement ftew WS milieux révolutionnaires, niais 1914 Ir.essa Artnand en faisait également partie,
aussi parmi tous les hommes simplement honnêtes. déléguée par les bolcheviks). Qn sentait la poudrej
Jq pris gne part active A l ’agitation concernant l'atmosphère était chargée. Le Bureau organ'sa à
^affaire Beilis. Avec la déléguée finlandaise Chilié Berlin un meeting monstre d’ouvrières contre la
rersinen, flous nous occupions à cette époque des gUerre et le militarisme, L'intervention de la police
organisations du secours social aux mères et l'assu­ m’empêcha d’y prendre la parole; mon discours
rance enfantine en Angleterre, et faisions des ton- écrit fut lu par des camarades. Et quoique j’eusse
féiences pour les ouvrières dans la « Maison de pris le nom d’emprunt de Dflvydova, la police me
Behel n, organisée par l ’énergique camarade Adam surveilla de près, après le meeting. J e , partis alors
Bridges, Mai* je travaillais surtout a mon livre : en Bavière, d’où je revins précipitamment à la
f.4 société u U maternité. déclaration de guerre.
En rentrant en Allemagne, à la fin de 1913, je
trouvai l ’atmosphère d’animosité contre moi bien V. — LE S A N N E E S D F LA GUERRE
dissipée. Traduit, avec l ’aide de la camarade Étlo M ONDIALE
Fédéra, en allemand, mon livre circulait en manus­
crit parmi les dirigeants, et Ifs camarades les plus La guerre -me surprit à Berlin. Je ne parvins à
objectifs se convainquaient que son contenu ue pou­ sortir d’Allemagne avec un groupe d e ‘ camarades
vait donner lieu à un spupçon 4 e trahison. Clara que vers le milieu de septembre, et encore grâce à
Zetkin m’ écrivit, la première, une lettre çMniça'e à Liebknecht. Nous avions été tous arrêtés plusieurs
ce sujet. fuis, mai? relâchés sous condition de nous faite
Le mouvement ouvrier mûrissait en Russie. Cette enregistrer chaque jour à la police,
reprise d’activité provoqua la parution presque si­ Il m’advint d’assister à la séance historique du
multanée de deux revues pour ouvrières, — une bol- 4 août où le Parti allemand vota pour la guerre.
cjiéviste et une mencliéviste, La vie elle-même réa­ Seuls, Liebknecht et deux ou trois camarades
lisait ainsi ce a quoi je m’étais tant appliquée, les échappèrent à l'ivresse du chauvinisme. L ’identité
années précédentes. Je col’ qborais alors à la Voix d’attitude à l’égard de la guerre me rapprocha en
de l ’ Ouvrière (mençhéyistefi core de Liebknecht et de sa famille. A cette épo­
Pans le groupe berlinois commencèrent des fric­ que, nous autres internationalistes, étions très seuls
tions entre lès menchévistes et moi. Le premier pré­ et très isolés, même parmi les Russes. De nombreux
texte fut l ’expulsion de Lounatcharsky de Berlin émigrants se trouvèrent dans une situation maté­
où il était venu faire des conférences. La colonie rielle très mauvaise et il fallut organiser les se­
russe fit montre d’une inadmissible poltronnerie, ce cours. Les camarades |dktnaods Fuchs, Oscar
qui provoqua une protestation de ma part. Les fric­ Kohn, Liebknecht et d’ autres nous .y aidèrent acti­
tions s’aggravèrent quand U fut question de consti­ vement. Par contre, les dirigeants officiels gar­
tuer à Berlin une Centrale spéciale pour renforcer daient une attitude « prudente », de peur de com­
les liens avec la Russie et pour intensifier le tra­ promettre leur patriotisme. Les semaines de la
vail politique de l'émigration, i l y avait à Berlin un « captivité allemande » ont été décrites par mo1
grand nombre d ’ouvriers russes, qui ne furent pas avec force détails dans une esquisse spéciale.
admis dans la Ç entraie de lfl coletpif j me préposi­ Les camarade? échappés à la captivité allemande
tion d’ « Oflvriériser » la Centrale fut ocçueiHie et professant des idées hautement internationalistes
comme une manoeuvre déntâÇogiflfle- Ré groupe décidèrent d’ agir sur l'Internationale par l'intermé­
dirigeant de la colonie estimait que de la Centrale diaire des Partis de pays neutres et de la provo­
ne devaient faire partie que des hommes ayant déjà quer à une » action ». Avec Ouritsfey, nous allâmes
une « expérience conspirative », des liens solides nous entendre avec le Parti danois, cependant que
avec ie Parti allemand, et seuls les « vieux émi­ d'autres partaient pour Stockholm. Nous eûmes
grants « pouvaient prétendre à çes qualités-là. La deux ou trois séances avec le Comité Central du
Parti danois, mais Celui-ci fut désespérément pru­
(1) Procès retentissant intenté à un pauvye, diftW6 dent. Nous passâmes alors en Suède où nous avions
nomme Beilis, accusé d’un « meurtre rituel « juif à un appui auprès des socialistes de gauche. Je pro-
l’occasion de la Pâque. — N. d. I. R.
fltài du séjour en pays nfi^jre noijif apuér des fions des natipnaljtés (ayec Bquikharine et PiatakpY, j'es­
avec les femmes des pays belligérants. Mon plan timais que ce point üevait ctie rayé au pro­
était d'organiser une manifestation internationale gramme) et sur la question du militarisme (j’étals
des ouvrières contre la guerre. Je rédigeai dans ce pour uexenare le « désarmement » et plus tard
sens un appel, signé par le groupe des ouvrières seulement je conclus à fa corrélation logique entre
russes de Stockholm, et nous l'imprimâmes et la « guerfe civue » et le aesarmement général), rai
l ’expédiâmes en Russie et dans d’autres pays. été 1915, j'ecjivis une petite brociiure: 4 pro-
Mes aiticles, mes discours imprudents aux mee­ îite là guerre, éaitée par le Comité Central bolche­
tings contre la guerre, au montent où la Suède vik. Je restai en relations avec Liebknecht et sa ta-
elle-même préparait sa « défense », peut être aussi piilR jusqu-en mai 1915. Dès 1914, j ’avais fait dé-
le fait que ma chambre soit devenue une espèce mentif dafis la presse légale pusse les nouvelles sur
de » quartier général », eurent pour résultat taon le prétendu nationalisme de Liebknecht ef avais
arrestation. La presse bourgeoise mp tomba dessus .Contribué à répandre sa lettre dénonçant le vérita­
à bras raccourcis, m’accusant d’espionnage, d’être ble caractère de fa guerre et la politique menson­
un (( agent » de l ’Entente, etc... Après m’avoir fait gère du Kaiser. Mais avec Clara Zetkin le contact
moisjr quelqqe temps en prison, les autorités sué­ fut rompu: elle était en prison.
doises m’expulsèrent au Danemark. Là, les auto­ En apiomne 1915, je iqs invitée par la. fraction
rités danoises établirent à mon égard une surveil­ allemande au Para américain à faire üe la propa-
lance à yue, et le Parti danois, pour ne pas se ganue pour Zummeruaid. ivturae de tome la litté­
compromettre, ne me laissa ni parler en pub,.., ni
rature Doichéviste que je pus trouver, je parfis en
écrire. Seul, les socialistes de gapchp avec le ca­ sepiemore pour iNew-rork. Je restai en Amérique
marade Trier et les chefs syndicalistes, ne crai­
gnirent pas d’entrer en rapport avec moi. jusqu en ievrier 1916, y menant une propagande
Entre temps, on parvint à rétablir les liens avec intense dans plus de 80 villes ou tocantes, uans
le groupe des camarades, ayant Trotsky, Antonov le Parti américain, comme partout, il y avait deux
et Martov à sa tête, qui faisait paraître à Pans le tendances. 11 fallut non seulement batailler contre
journal internationaliste : Notre Parole. A la même les partisans de la IIe Internationale, mais aussi
époque, le contact se rétablit avec le centre suisse, contribuer dans les milieux zimm-erwaiaiens au
c’est-à-dire avec les bolcheviks, avec Kroupskaïa et groupement et à f'activité de l ’aile « gauche ». Je
Lénine, dont la position précisée dqps lè Soc%al- travaillai alors avec Lore (Allemand), Rutgers (de
BimocmU prêtait très proche. Hollande), Katayama (du Japon) et avec un petit,
Fin janvier ou début. de février 1915, je passai mais ferme, groupe de bolchéviks russes. La presse
du Danemark en Norvège où je fus •débarrassée bourgeoise me aénonçait comme « agent », lantôl
enfin de fa surveillance policière. Je m’adonnai des alliés, tau tôt tfe l'Allemagne, selon les journaux
avec que énergie âccrùe 1à l ’idée d’organiser le dont ils s’agissait.
8 mars qge manifestation internationale des ouvriè­ Il fallut retourner en Norvège avec beaucoup de
res contre la guerre, idée squtgque pqr Clara Zétkin ; précaution afin d’échapper à la vigilance des auto­
mais l ’ accueil défavorable ’ des dirigeants du Parti rités anglaises. Je restai en Norvège de mars en
allemand et l’ interdiction qu’ils prononcèrent de août 1916. Un groupe de camarades russes, avec
donner corps à notre initiative, anéantirent tous nos Bomkharine et fiatakov, fut expulsé à cette époque
efforts. En Norvège seulement, et sur une échelle de Suède, fis vinrent habiter Christiania. Ouritsky
très modeste, on parvint à donner à la Journée des aussi venait souvent du Danemark pour nous voir.
femmes le caractère d ’une protestation contre la Les relations avec la Russie se ranimèrent. Le pays
guerre. commençait à s’agiter. Des damarades le 'rega­
Il surgit ensuite l ’idée dp convoquer unp confé­ gnaient illégalement afin d’y précipiter le « pro­
rence èn Shifse, ^ Iqq'qeJfe je ne mis assistey, mais cessus de fermentation ».
où, en qualité de membre du secrétariat interna­ Ein août 1916, je partis de nouveau pour l ’Amé­
tional, j ’envoyai une déclaration. Cette déclaration rique où je passai plusieurs mois. Boukhanne,
coïncidait avec la position principielle adoptée par Trotsky et d’autres y vinrent aussi. Nous nous ap­
les bolrhéviks à la Conférence de Berne. pliquions à consolider la « gauche de Zim-
Au cours de cette période j e 1 publiai une série merwald ». Je collaborai au Novy Mir et à la presse
d’articles dénonçant les social-démocrates. Les arti­ du Parti américain. En poème temps, j ’étudiai le
cles pqfqs dans N.gtrç Parole furent favorablement mouvement des femmes et l ’organisation scolaire
accueillis des internationalistes russes à Paris et en aux Etats-Unis.
Suisse. Mes liens avec le centre hQlphévyf, se Ten"
forcèrent. Les mots d’ordre du Socwl-Démocr ate L'Amérique ^tait à la veille de sa participation à
d’opposer 1p. guerre civile à là 'guerre impérialiste la guerre. Àu début de 1916, je l’avais laissée hos­
et de se séparer des social-patriôtes trouvèrent mon tile à la guerre, mais à l ’automne, je la trouvai en
plein assentiment. Je pris part aux préparatifs du proie à l’ivresse chauvine. Notre groupe de zim-
Zimm-ervald en aidant les camarades suédois et merwaldiens de gauche poursuivait un travail bien
surtout norvégiens à s’affermir sur notre pos:tion, défini, propageant les idées du bolchevisme. Mais
et en contribuant par tous les moyens à propager il n’y avait pas encore d’unité de vues complètes.
les vues des bolchéviks. Je jne souviens comment, à une des réunions du
En mai 101 S, je pris part au Cqngrès du Parti groupe, je développai le point de vue qu'il fallait
norvégien à Trondjem. Ayeç l ’épergique représen­ préparer le prolétariat à une insurrection armée.
tant de l ’aile gauche. Tranmaël, nous organisâmes Cette pensée apparut inacceptable à la majorité des
au nord de la Norvège de grands meetings de pro­ assistants et Bdukharine, expliquant mes paroles,
testation contre la guerre. A Christiania même, dit qu’il ne fallait pas les prendre à la lettre mais
l’organisation, des manifestations était difffeije, et n ’y voir qu’une indication- du <1 développement
il fallait y militer dans de petites réunions. possible du mouvement ». Cependant, Boukharine
Je liai définitivement partie avec les bolchéviks appartenait glor? à l ’ extrême gauche, La majorité
en entrant dans la revue Le Communiste^ que des camarades étaient donc très loin de prévoir la
Boukhaiine et Piatakov firent paraître en été lo u . pqssib’Hté 4’iijte prochain^ explosiop révolution­
Mais, je ne rompais pas avec le groupe Notre Parole naire. Pour réagir contre la menace grandissante
de Paris. Avec Je Social-Démocrate et en particu­ d’une prochaine participation américaine à la
lier avec Légjû'e, i^tpis’ en clésaccord sur les aeux guerre, nous décidâmes de publier un appel spécial
points suivants’ 1 question dé la libre détermination en différentes langues. Jè le rédigeai et il fut pu­
M2____________ _________ BULLETIN COMMUNISTE
blié par le groupe allemand la veille de l ’entrée de défendis ces mêmes vues à un meeting monstre que
l ’Amérique dans la guerre. Quand celle-ci fut dé­ le Parti norvégien organisa en l ’honneur de la révo­
clarée, je me trouvais déjà au milieu de l ’ Océan, lution russe.
en route pour la Norvège. Avec Piatakov, Bosch et Ganetsky nous établî­
Je n’y restai plus qu’un mois. La révolution de mes la liaison entre la Russie et le centre suisse
février donna la possibilité de retourner en Russie pour le cas où nous partirions et entreprîmes »ne
et nous en profitâmes tous, évidemment. Mais avant série de démarches pour accélérer le transfert du
de retourner en Russie, j ’ attendis les instructions Comité Central bolchévik en Russie. Je fus parmi
de Lénine, avec lequel j ’étais en correspondance les premiers émigrants politiques rentrés dans la
suivie. Les premières nouvelles annonçant l ’entrée
nouvelle Russie révolutionnaire. Le 19 mars (i®
au gouvernement provisoire de « socralistes », de avril) j ’étais à Pétersbourg. Le soir même, je me
menchéviks et de socialistes-révolutionnaires, me déclarai solidaire de la Pravda bolchéviste et, sans
montrèrent l’erreur de leur tactique. Dans le So­ plus attendre, je me mis ardemment au travail avec
cial-Démocrate norvégien, j ’exposai sous forme le groupe bolchévik, peu nombreux encore à cette
d’interview mes vues sur le cours de la révolution, époque.
et cela dérouta non seulement les camarades étran­
gers mais aussi les camarades russes, grisés par la Alexandra Kollontaï.
révolution et partisans de 1’ « unité du front ». Je (A suivre.)

cc
77
/
eur 1enmisme
« Le régime capitaliste OBLIGE LE TRA VAIL­ Notre camarade Leroy, des chauffeurs de taxi,
LEUR A EPARGNER ! nous a envoyé la lettre suivante, à propos de notre
allusion aux simili-opposants :
Paris, 17 novembre 1025.
« Verser cette épargne à la B. O. P., c’est lutter
contre ce régime. » Cher camarade,
L. P ichon. En ne mentionnant pas, dans les articles d’opposants
{Humanité, 30 octobre.) parus celui que j’ai écrit sur la nouvelle QrLau.sation
des fractions syndicales, vous avez semblé me ranger
dans les opposants « agréés ».
« Travailleurs, la B. O. P. est UNE NOUVELLE Je protesterais contre cela si telle avait été votre in­
ARME entre vos mains pour lutter contre vos ex­ tention ; jamais je n'ai fait partie de cette catégorie.
ploiteurs. Soutenez-là (sic) de tous vos moyens. » J’ajoute que si j’avais cru que l'appel du Comité centrai
n’était qu’un bluif, je n’aurais pas envoyé cet article.
S émard. D’ailleurs, quand je m’en suis rendu compte, j’ai
{Humanité, 30 septembre.) cessé d’en envoyer d’autres.
G. L ero y .
En effet, la lecture de l’ Humanité est un exer­
« Que tous ceux qui comprennent LA GRAN­ cice si pénible que l ’article de Leroy nous était
DEUR DE CETTE TACHE aident par tous les passé inaperçu, parmi tant d’ autres. D'où notre
moyens à sa réalisation. » oubli, que notre correspondant nous pardonnera.
M. C achin.
{Humanité, 29 septembre.)

« La Banque ouvrière et paysanne sera V O ­


Bulletin Communiste
TR E (?) Banque : une arm e {sic). Travailleurs ! ORGANE DU COMMUNISME INTERNATIONAL
soutenez-Ia ! » ------- <>--------
V aillant-Couturier .
{Humanité, 12 novembre.) Lm numér o s TS contint**

« La banque ouvrière et paysanne* est UNE A bonnements : Fraace Etraaier


ARME DE PLU S QUE NOUS DONNE LE CAPI­ 3 mois.. . . . . . . . 1 0 fr. 1 5 fr.
TALISME pour préparer son renversement. Ce 6 mois.. . . . . . 1 8 fr. 2 5 fr.
serait idiot (!) de ne pas s ’en servir. » 1 an.................. . . 3 5 fr. 4 5 fr.
A ndré M ar ty .
{Humanité, T novembre). Prière d’a dresser .-
Tout ce qui concerne la Rédaction à Boris
« Dresser avec vigueur {sic) une banque vrai­ S O U V A R IN E , 123, rue Montmartre, Paris.
ment ouvrière face (sic) aux banques bourgeoises, Tout ce qui concerne ' l ’Administration à
c’ est lutter SUR LE TERRAIN ECONOMIQUE (! i)
contre le capitalisme. » G U IL L O U , 123, rue Montmartre, Paris.
R aynaud.
(Humanité, 28 octobre).
T r a v a il ex é cu té
SM O m l i à PAR DES OUVRIERS SYNDIQUÉS
» La création de la Banque Ouvrière et P ay­
sanne répond h une nécessité (!) Tout militant ai­
dant à sa réalisation et à son développement con­ Le Rédacteur-Gérant : B oris S ouvarine.
tribue à l’édification des œuvres révolutionnaires
du prolétariat. »
B errar . IMPRIMERIE FRANÇAISE, Maison J. DANGON
123, rue Montmartre. 12S. Paris (2e)
[Humanité, 29 octobre.) Georges Daagon. imprimeur.
BULLETIN COMMUNISTE 139
D a n s le L ivre unitaire : D a n s les tabacs et allumettes
Le Comité national confédéré des Tabacs et Al­
avance ou recul communiste ? lumettes s ’ est réuni le 30 novembre. L ’intérêt de
Aux élections à la Commission exécutive de la sa convocation résidait dans l ’attitude à prendre
Fédération Unitaire du Livre, les syndicalistes — devant la grève des allumettiers de Trélazé, dé­
dont quelques-uns de la nuance Révolution Prolé­ clenchée le 24, et dans la façon dont se manifes­
tarienne — ont été battus .par une liste de membres terait ie courant unitaire au sein de ce Conseil
du Parti ayant à leur tête un « léniniste » qui, national.
aux élections municipales dernières, se faisait Pour Trélazé. on attendit patiemment la solu­
élire, à Sartrouville, sur une liste.-, radicale bour­ tion de la crise ministérielle,, tout on promettant
geoise contre une liste communiste. la grève générale des tabacs et allumettes. Mais
ie conflit s ’est terminé le samedi l décembre, par
Si c’est là, dans le domaine syndical, le der­ i’obtention d’une augmentation générale de 3 fr.
nier cri de la tactique du Parti, nous pensons par jour et l ’assimilation aux catégories corres­
q u ’il n’y a pas lieu d’en être fier. pondantes des P. T. T.
Nous saurons demain ce qu’une « victoire » ob­ En ce qui concerne le courant unitaire, nous
tenue par le camouflage du drapeau communiste manquons de détails, les comptes rendus du Peu­
derrière un conseiller municipal radical-socialiste ple ayant été très laconiques. On nous annonce
peut bien donner. seulement qu’après audition des secrétaires de la
Préalablement, aux élections fédérales avait eu Fédération unitaire, le Conseil national a repoussé
lieu le renouvellement du Conseil syndical de ‘P a­ le front unique.
ris-Typos-Linos. Alors que, dans le précédent Con­ Nous voudrions bien savoir s ’il y eut grand
seil, les communistes avaient la majorité, ils voient débat, car nous nous étions laissé dire que le cou­
réduit au tiers (5 sur 15), dans le nouveau, le rant unitaire était très puissant à la Fédération
nombre de leurs sièges. confédérée, que des communistes étaient secré­
taires de syndicats les plus importants.
Voilà ,une victoire que l ’Humanité n’a pas chan­ Alors ? Est-ce ainsi que se manifestent les 95 %
tée ! — G ooonnèche. d’activité en faveur de l’unité syndicale ?

^Souvenirs et JMLémoires révolutionnaires


VI. — LES A N N E E S DE REVO LU TIO N nombre de camarades hésitants. Cela me valut
Les années de révolution sont encore trop pré­ d’être violemment attaquée avec une touchante una­
sentes à la mémoire, elles n’ont pas besoin d'être nimité par toute la presse antibolchéviste, qui du
expliquées ou complétées. C ’est pourquoi je me reste ne me ménageait guère auparavant. On fit
bornerai à passer simplement en revue les moments même une chanson :
essentiels de mon activité dans cette période.
Le lendemain de mon afrivée en Russie, j ’eus à Que Lénine ait ration ou tort,
soutenir un combat contre les « égalitaires » russes kollonlai est toujours d’accord.
qui organisèrent une manifestation devant le Palais A plusieurs reprises, je fis le voyage d’Helsing
de Tauride (ancien siège de la Douma) pour exiger fors pour faire de l’agitation dans la marine de
du gouvernement provisoire la confirmation du guerre, — cette citadelle de la révolution. Pendant
droit de suffrage féminin. Tchkheidzé vint les cal­ les pourparlers sur le ministère de coalition (19-n
mer. Quant à moi, dans les salles du Palais et dans avril), le Bureau de la fraction et la fraction en­
la rue, je faisais de la « propagande bolchéviste » tière du Soviet étaient pour une action immédiate
contre La guerre, contre l ’opportunisme, pour le
pouvoir des Soviets. Des soldats menaçaient de et une résolution dans ce sens fut rédigée par moi.
m’asseoir sur la pointe de leurs baïonnettes ; les Mais yinoviev survenant, retourna les dispositions
prises, et notre résolution fut considérablement
camarades bolcheviks eux-mêmes me conseillaient
modifiée.
d’être plus prudente dans mes discours et de ne
pas offenser le sentiment des masses populaires. Fin avril et début de mai éclata pour la pre­
Mais il s’en trouva qui accueillirent favorable­ mière fois dans la Russie nouvelle une grève de
blanchisseuses. Le contact établi, je vins militer
ment mes paroles: c ’était des « soldats de tran­ parmi elles. Nous organisâmes plusieurs meetings
chée ». On me demanda de faire de l ’agitation dans
par jour et établîmes des revendications.
les détachements. Je fus déléguée au Soviet par le
« noyau militaire » bolchevik et ensuite au Comité Dès mon arrivée en Russie je montrai aux cama­
Exécutif péteisbourgeois. Pendant assez longtemps, rades l ’absolue nécessité d’entreprendre le travail
je fus la seule femme du Comité Exécutif. Par parmi les femmes, voyant les progrès des « égali­
contre, au Soviet, il y avait plusieurs femmes, entre taires » qui gagnaient les femmes des soldats. La
autres trois ou quatre ouvrières bolchévistes. Dès démonstration de celles-ci pour une augmentation
mon entrée au Soviet, je fus élue au Bureau de de secours (démonstration décrite par moi dans la
notre fraction, et avec Padérine nous y faisions Pravda en avril) me convainquit encore plus de la
tout le travail, combattant quelquefois les membres nécessité d’un organisme spécial auprès du Parti
de notre propre fraction (par exemple Avilov et pour le travail parmi les femmes. Je tentai de >éu.
d’autres) dont l’ attitude était hésitante. A la con­ nir auprès du Comité Central un groupe de femmes
férence du parti précédant la conférence, panrusse bolchévistes. Mais après, deux ou trois réunions, je
des Soviets, ma position fut considérée « extrême­ me rendis compte de la vanité de mes efforts: mon
ment à gauchç » (à ce moment, Lénine n ’était pas plan fut repoussé. A la conférence du Parti de_ fin
encore rentré en Russie). Le 4 avril. Lénine lança avril, ('essayai encore de soulever cette question.
ses fameuses thèses et si déclaration historique. Mais mon plan ne rencontra pas d’ appui.
Dans cette même journée, je fus seule à soutenir En mai, là revue l 'Ouvrière recommença à pa­
publiquement son point de vue contre un grand raître. Entrèrent dans sa rédaction: Samoïlovâ,
140 BULLETIN COMMUNISTE
A.-I. Elizàrova, Koudelli, Velitchkina (Bontch- faisant coïncider sa formation avec la campagne
Brouevitch), Lilina Stahl, Nikolaeva et moi. La électorale pour l ’Assemblée Constituante. Période
revue constituait un centre naturel pour les ouvriè­ de travail intense: séances fréquentes au Comité
res. Samoïlova estimait que, de cette façon, nous Central, Congrès de la région du Nord, Préparie-
accomplissions pratiquement notre travail spécial ment, agitation continue dans les usines et les déta­
parmi les femmes, pour autant qu’il était néces­ chements militaires et au cirque « Moderne ».
saire. Fin septembre se constitua un groupe de fem­
Nous lançâmes un appel aux ouvrières, au sujet mes bolchévistes pour convoquer la ir» conférence
de la vie chère. Nous songeâmes à organiser, avec des ouvrières. J’en étais la secrétaire. La confé­
des camarades étrangers et sous le drapeau de rence devait avoir lieu fin octobre, mais la Révo­
l’internationalisme, des meetings et des manifesta­ lution d’Octobre fit renvoyer sa convocation en no­
tions d’ouvrières contre la guerre. Il nous fall t vembre. Quand elle se réunit, la Russie était sovié­
défendre âprerrent l’idée du meeting: certains l ’e - tique.
timaient inopportune. C ’était lors de la floraison d i Je pris une part active aux événements d’ Octobie.
patriotisme officiel, quand Kérensky faisait du Je participai aux séances décisives du Comité Cen­
battage pour l ’offensive et que les invalides orga­ tral, me rangeant du côté des partisans de I n s u r ­
nisaient une procession sur la Nevsky en portant rection armée et des adversaires de toute entente
le portrait de Kérensky comme une icône. Le io avec les autres Partis.
juin, ^le meeting organisé par la revue l 'Ouvrière J’entrai au Conseil des Commissaires du Peuple
eut lieu. Son succès dépassa toute attente. comme membre pour l ’assurance sociale. Eu cette
En mai, le Comité Central m’ avait chargée de qualité, je fis promulguer les décrets concernant
le représenter au Congrès du Parti finlandais en l’ amélioration du sort des combattants mutilés,
me mandatant d'engager ce Parti à quitter la II» In­ créai ensuite le collège (section) pour la protection
ternationale et d’adhérer à Zimmerwald. Ma mis­ de la maternité et le « palais de la maternité »
sion fut couronnée de succès. dans les établissements scolaires dépendant de l ’As­
Aux environs du 20 juin eut lieu la 1” conférence surance Sociale. Je fis abolir l ’enseignement de la
panrusse dès syndicats où je fis un rapport sur la relieion encore avant le décret de séparation de
participation des ouvrières au mouvement syndical. l’ Eglise et de l ’Etat, et je fis passer tous les prê­
Mes thèses et résolution furent adoptées. tres se trouvant à la charge de l ’Assurance Sociale
Fin juin, le Comité Central me délégua à la à un emploi civil, j’établis l ’auto-administration des
conférence zimmerwaldienne de Stockholm pour y étudiants, etc... A la même époque, le Comm'ssa-
consolider la position .de la gauche et faire scission riat du Peuple pour l ’assurance sociale organisa
si cette gauche était mise en minorité. C ’était le les premières maisons d’enfants n’ayant pas un ca­
moment de la lutte la plus intense entre les bolché- ractère d’asile et des orp-anes de répartition pour
viks et le gouvernement provisoire. Les masses se les enfants et la population invalide. Une commis­
contenaient à peine. Kérensky criait à l ’effrondre- sion, sous la présidence de Dr. Artemovsky fut en­
ment du front et effiayait le public par la retraite core constituée pour organiser des sanatoria dans
commencée déjà de l ’armée russe et par la victoire toute la Russie (les sanatoria dépendaient alors de
du militarisme allemand. Les journées de juillet l ’Assurance Sociale). Un décret fut promulgué con­
approchaient: leur fatalité était visible, mais j ’es­ c e r n a i la réorganisation des cliniaues d’accouche­
comptais revenir dans deux semaines et espérais ne ment, le monastère Alexanidre-Nevski fut trans­
pas manquer le moment souhaité des nouvelles bar­ formé en Maison Commune des combattants muti­
ricades. Dans ces journées, à plusieurs d’entre noys, lés, etc... Le principe essentiel que j'appliquais et
impatients à passer à l ’attaque, la prudence de défendais comme Commissaire du Peuple fut celui
Lénine semblait être presque de 1’ « opportunisme ». de l ’ administration collégiale tendant à faire par­
La conférence n’eut pas lieu au complet: les tout appel à l ’initiative, depuis celle des employés
Allemands étaient déjà, partis. Les journées de du Commissariat jusqu’à celle de l’ Union des com­
juillet me suipriient encore à Stockholm. Les nou­ battants mutilés, par l ’introduction dans tous les
velles inquiétantes sur la défaite des bolchéviks, collèges des représentants de 1’ « Union des em­
les arrestations, les impudents télégrammes appe­ ployés subalternes », c ’est-à-dire du personnel tech­
lant les bolchéviks « espions », « agents » de nique des différentes institutions dépendant de
Guillaume, etc., me forcèrent à précipiter mon l ’Assurance Sociale.
retour en Russie. Les camarades suédois annoncè­ En février 1918, j ’essayai, en qualité de membre
rent mon départ dans la presse par une note inti­ de la délégation du Comité Central Exécutif Pan
tulée: « La camarade Kollontaï va se faire empri­ russe, de pénétrer, avec Natanson, Berrine et quel­
sonner par Kérensky. » Et il en fut ainsi. A Tornea, ques autres encore, en Suède. Notre bateau se
je fus arrêtée par les mêmes autorités de frontière trouva pris dans un champ de glace, endommagé
qui, quatre mois auparavant, à mon retour d’émi­ par les glaçons et subit des avaries. Il nous fallut
gration, m'accueillirent par des souhaits de bien­ chercher refuge aux îles Aaland, où nous manquâ­
venue. mes de tomber entre les mains des gardes blancs
■ Le gouvernement provisoire me maintint à la pri­ finlandais et des Allemands, et d’où nous dûmes
son péter sbourgeoise du quartier de Viborg pen­ nous sauver. Un membre de notre idélégation, un
dant plus d’un mois, sous un régime particulière­ Finlandais, qui tomba entre leurs mains, fut fusillé
ment sévère: sans journaux, sans autorisation de sur place ; quant à l’ autre camarade finlandais, nous
voir qui que ce soit, etc. Le lendemain de ma sortie réussîmes à le sauver.
de prison, sur l ’ordre de Kérensky, je tus arrêtée Je pris part, comme membre du Présidium, au 4'
de nouveau et gardée à domicile. L ’intervention du Congrès des Soviets et quittai immédiatement après
Soviet fit cependant lever bientôt cette mesure. Mon mon poste de Commissaire du Peuple n’étant pas
élargissement coïncida avec la convocation de la d’accord sur la paix de Brest-Litovsk et le chan­
« conférence démocratique ». Une nouvelle période gement de notre politique militaire. J’en informai le
s’ouvrait, la vague révolutionnaire montait, les Conseil des Commissaires du Peuple par une décla­
sympathies pour les bolchéviks augmentaient. ration le t8 mars rgrS.
Pendant mon arrestation, je fus élue par le Con­ Au printemps et pendant une partie de l ’été, je
grès du Parti au Comité Central. En septembre, fis des conférences et de la propagande dans les
nous décidâmes, avec Sverdlov, de constituer un villes ide la Volga. En automne, le Comité Central
bureau pour la propagande parmi les femmes, en m’envoya dans la région du textile. Là me vint la

!
BULLETIN COMMUNISTE 141
pensée de convoquer le i6r Congrès pannusse des femmes dans le Comité pour la propagande à la
ouvrières. Sveraiov appuya cette idée. Le Congrès campagne.
fut convoqué en novembre 1918 et de lui date le Une grave maladie m’éloigna du travail actif en­
commencement du travail organisé diu Parti dans tre novembre 1919 et avril 1920. Au 7e Congrès des
la population féminine laborieuse. Le Congrès Soviets, je fius de nouveau élue membre du Comité
adopta le projet tracé par Inessa et par moi et Je Central Exécutif. Au printemps de 1920, je procédai,
Comité Central confirma la constitution des « com­ par l'intermédiaire du Comité Exécutif de l'inier-
missions » féminines qui, plus tard, furent transfor­ nationale Communiste, à la convocation de la pre­
mées en sections. mière conférence internationale des femmes commu­
Je passai l ’hiver 19X8-1919 à Moscou, militant nistes. Je passai le mois de mai et une partie de
parmi les femmes comme membre de la Commission juin au Caucase septentrional. A Kislovodsk, je mis
Centrale des ouvrières et faisant de la propagande sur pied l ’organisation féminine et contribuai à l ’or­
générale. J'éciivais dans la Pravda, les Isvustia, ganisation d’une école du Parti. Une seconde grave
la Page Centrale des Ouvrières, le Communard. maladie m’éloigna de toute activité pour la période
J’écrivis deux brochures: La Famille et la Société juillet-octobre 1920.
Communiste et YOuvrière après rené année de Révo­ Depuis lors, j ’ai dirigé la section des femmes au­
lution et en préparai trois autres pour leur réédition près du Comité Central. J’ai été adjointe au Secré­
(Comment les ouvrières luttent pour leurs droits, tariat International des femmes auprès de l ’Interna­
La morale nouvelle et Les Congrès internationaux), tionale Communiste, et en cette qualité membre de
écrivis sur Rpsa Luxembourg, etc. Je pris part au l ’Exécutif de l ’ I. C. Je fus membre aussi de la
i,r Congrès de l ’Internationale Communiste et y Commission contre la prostitution, créée sur mon
proposai une résolution sur la participation des ou­ initiative, dès 1919; son activité se ranima en au­
vrières au mouvement, adoptée par le Congrès. Au tomne 1920. Les thèses sur la lutte contre la prosti­
8e Congrès du Parti, je fis un rapport sur la propa­ tution ont été également élaJiorées par moi. Je sou­
gande parmi les femmes et fis admettre certaines levai une discussion sur la « nouvelle morale ».
additions au programme révisé du Parti concernant Mes thèses sur la « nouvelle morale » furent pu­
la reconnaissance aux femmes des mêmes droits bliées dans le numéro 12 de La femme communiste.
qu’aux hommes. Par contre, les points concernant Pendant l’ hiver 1920-1921, je travaillai surtout
les relations familiales et matrimoniales ainsi que dans la section des femmes auprès du Comité Cen­
la prostitution fuient repoussés par la Commi sion. tral et au Secrétariat International des femmes. J’ai
Après ce Congrès, je partis pour l ’ Ukraine où je contribué activement à la propagande parmi les
lestai jusqu’en septembre 1919. Je militai à Alexan- femmes d’ Orient, à la convocation de la iro confé­
drovsk, dans les syndicats, dans les Jeunesses Com­ rence des femmes communistes de l’Orient et de la
munistes et pour l ’organisation des ouvrières. 2e conférence internationale, ainsi qu’à l ’adopt’on
J’allai aussi faire de la propagande au front. Je fus par le Conseil des Commissaires du Peuple de la
déléguée au Congrès panukranien des syndicats à résolution du 8e Congrès des Soviets recommandant
Kharkov par le syndicat des métallurgistes. Dans de faire jouer aux ouvrières et paysannes un rôle
cette ville, je restai près d’un mois et demi, tra­ actif dans l ’édification économique. Mon rapport à
vaillant en contact étroit avec la Concordia Saruoï- la conférence internationale des femmes, ratifié par
lova. Nous jetâmes ensemble les bases de l ’organi-a- le Congrès de l ’I. C., constitue la base du travail
tion des ouvrières de Kharkov. parmi les femmes dans les Partis communistes de
La situation devenant jnquiétante et Dénikine tous les pays.
prenant de nouveau l’offensive, j ’allai en mai mili­ J’ai pris part au 10e Congrès du Parti dans le
ter dans le Donetz: à Bakbmout, Lougansk et au­ groupe de l ’opposition ouvrière publiant à l ’époque
tres grands et petits charbonnages. Je vins au mo­ une brochure: VOpposition ouvrière. Au 3® Congrès
ment de la rupture du front, fis la retraite avec de l ’ Internationale Communiste, je suis intervenue
les armées. Les terribles tableaux de la retraite Comme déléguée du Parti communiste russe. Je res­
m’incitèrent à faire à ce sujet une communication tai membre du Comité Central Exécutif, du Secréta­
à Trotsky. Mais la situation était déjà sans issue. riat international des femmes et représentante de
Kharkov était à la veille de l ’évacuation. De Khar­ celui-ci au Comité Exécutif de l ’Internationale
Communiste.
kov, je partis pour la Crimée où je fus nommée au
poste de Président de la Direction Politique de la Alexandra Kollontaï.
République de Crimée. J ’avais commencé à orga­ {Fin)
niser un journal, ainsi qu’une école de mil'tant s
politiques, essayé aussi de grouper les internationa­
listes et à rétablir les relations "avec les ouvriers des
Etats du sud de l ’Europe, mais l ’évacuation de la
Crimée interrompit le travail commencé. 'IN.otre première page
A Kiev, je fus nommée Commissaire du Peuple
pour la propagande et l ’agitation en Ukraine. Je ne Antonov-Ovsèicnko, dont nous donnons le beau por­
travaillai cependant que deux mois dans le gouver­ trait dessiné par Annenkov, est un des hommes de la
nement ukranjen, créant et organisant le nouveau Révolution d’Oclobre. Il fut un des plus proches colla­
Commissariat et participant au travail de la Com­
mission interdépartementale chargée de délimiter borateurs de Trotsky dans l’opération insurrectionnelle.
les fonctions des différents Commissariats. Avec C'est lui qui mena victorieusement l'attaque du Palais
Maïrova et Tchernycheva, nous jetâmes à Kiev les d’Hiver, à Pétrograd.
fondements de l ’organisation féminine. Une nou­ Pendant la guerre, son dévouement avait assuré ''exis­
velle évacuation die Kiev coupa court au début de tence du journal russe internationaliste de Péris, Roche
l ’activité du Commissariat pour la propagande en Slovo, dont Trotsky fut le collaborateur principal.
Ukraine. En septembre rçt9, je revins à Moscou L’an dernier, il fut un des ardents de /opposition
(ayant réussi, entre parenthèses, à faire évacuer de dans le Parti bolchévik, et cela lui valut d’être évincé
l ’Ukraine les deux bateaux et un train de propa­ de son poste de f'armée rouge dont fl fut un des orga­
gande du Commissariat) pour me mettre au travail
dans la section féminïne du Comité Central. Je fus .j nisateurs.
désignée pour représenter le Comité Central à M Aujourd’hui, il est à Prague le représentant de la
l ’Union des Jeunesses Communistes et la section d e s f l jRépublique des Sovlete.