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Jacques Le Goff

Comment
gouverner sans
l’histoire?

propos recueillis par Jacques de Saint-Victor


À l’occasion de la réédition de La libération
d’Orléans, de Régine Pernoud1, le grand médi-
éviste s’interroge sur la naissance du sentiment
national et sur ce que la connaissance histori-
que peut apporter à la politique.

LE FIGARO LITTÉRAIRE. – Dans votre postfa-


ce au livre de Régine Pernoud, intitulé “La
fin de la France anglaise”, vous affirmez que
la libération d’Orléans, en 1429, serait un
des premiers “hauts lieux de notre mémoire
nationale”. Vous allez jusqu’à le comparer à
Verdun. Pourquoi?

Jacques LE GOFF. – Aux yeux des histori-


ens militaires, le siège d’Orléans apparaît
comme une péripétie de la guerre de Cent Ans,
si on le compare aux grandes batailles rangées,
toutes d’ailleurs perdues par les Français
(Crécy, Poitiers, Azincourt). Mais il a joué un

1
La libération d’Orléans (8 mai 1429) de Régine Per-
noud. Postface de Jacques Le Goff. Gallimard/Les
journées qui ont fait la France, 320 p., 22 €.
[1]
rôle essentiel dans l’histoire des mentalités. Ré-
gine Pernoud l’avait perçu dans son livre. J’ai
voulu insister sur sa signification. Ce siège
marque la première victoire française, et une
victoire à laquelle les contemporains ont donné
une grande importance. Il existe une représen-
tation théâtrale, un “mystère” comme on disait
au Moyen Âge, contemporain de l’événement,
puisqu’il a été composé et joué entre la mort de
Jeanne d’Arc, en 1431, et le procès de Gilles de
Rais, en 1440, qui le montre très bien.
Il faut se rappeler qu’en 1429 la France est
coupée en deux: tout le nord de la France est
devenu anglais, ou mieux, anglo-bourguignon,
bien qu’il n’y ait pas eu annexion, car le roi
Henri VI continue à se proclamer roi
d’Angleterre et de France. Au sud de la Loire, à
l’exception de l’ouest, l’essentiel des habitants
reconnaissent comme roi le fils du défunt
Charles VI, celui que les Anglais appellent le
dauphin Charles (le futur Charles VII). Les
[2]
Anglais et les Français ont le même objectif:
conquérir ou reconquérir la France entière.
Étant donné sa situation sur la Loire, Orléans
est la clé de la possession du royaume tout en-
tier.
À la fin de l’année 1428, les Anglais croient
qu’en prenant la ville ils gagneront la “guerre
de Cent Ans”. Les Français prennent la chose à
leur compte. Ils se persuadent que, s’ils conser-
vent Orléans, ils gagneront la guerre, et que ce
ne sera plus ensuite qu’une question de temps
pour reconquérir le reste de la France. Ce siège
est donc bien l’événement clé du conflit sécu-
laire entre les deux pays.
Après les terribles défaites françaises, on se
demande comment la monarchie pouvait
encore tenir debout en 1429?

Le monde du Moyen Âge a beaucoup plus


de ressources qu’on ne l’imaginait à l’époque
où on le considérait comme une période noire.
N’oublions pas que les Européens, notamment
[3]
les Français, ont connu d’autres épreuves, no-
tamment les croisades. Ils ont su les surpasser.
Certes, après la défaite de Poitiers, la monar-
chie est fragilisée, car le roi est emprisonné en
Angleterre, où il mourra. Comme, dans les siè-
cles précédents, c’est la monarchie qui a fait la
France, cette défaite aurait pu être fatale au
pays. Or, grâce à Charles V, le prestige de la
monarchie s’est maintenu et, lorsque son fils,
Charles VI, s’avère fou, on ne songe pas à le
renverser, contrairement à ce qui se serait passé
en Angleterre. En réalité, les grandes défaites
de la guerre de Cent Ans ont surtout affaibli la
noblesse. À Azincourt, des lignages entiers ont
été décimés. La rumeur publique, qui fait au
XIVe siècle son intrusion dans l’histoire, rend
les nobles responsables de ces désastres.
À quoi tient la force de la monarchie fran-
çaise de cette époque?

La monarchie compte, parmi ses forces, la


continuité dynastique, les conseils et assem-
[4]
blées, et les légistes. En outre, le roi de France
est sacré à Reims. On n’a pas assez insisté sur
l’importance de cette transformation du bap-
tême de Clovis en sacre.
Quel fut le rôle de Jeanne d’Arc dans la vic-
toire d’Orléans?

Régine Pernoud est partie de l’idée que la


libération d’Orléans révèle Jeanne d’Arc. Celle-
ci joue un rôle encore plus important, en rai-
son de la mentalité de l’époque, selon laquelle
la victoire de l’un ou l’autre camp à Orléans
sera un jugement de Dieu. Il s’agit pour les
Français d’annuler le jugement de Dieu
d’Azincourt par une victoire qui signifierait le
pardon de Dieu. Celui-ci se manifeste à Orlé-
ans de deux façons. Dès le début du siège, le
chef des Anglais est tué par hasard d’un coup
de canon. N’est-ce pas la preuve d’une inter-
vention divine? D’autre part, Jeanne d’Arc joue
dans la libération d’Orléans ce rôle
d’intervention divine. Cette jeune paysanne est
[5]
allée trouver voilà quelques mois le dauphin à
Chinon. L’importance historique de cette ren-
contre est capitale. Que s’est-il dit? Nous ne le
savons pas. Mais la conjecture la plus vraisem-
blable, c’est que Jeanne a convaincu Charles
qu’il était fils légitime de Charles VI et qu’elle
était envoyée par Dieu.
Est-ce une singularité française de regarder
certaines femmes comme des “sauveurs”? Y
a-t-il eu des personnages semblables à Je-
anne du côté anglais?

Les Anglais ont certainement vu un signe


de Dieu dans leurs victoires militaires. À pro-
pos d’Azincourt, Shakespeare fait dire à Henry
V qu’il y voit l’action de Dieu. Mais, soit parce
que cela ne s’est pas présenté, soit parce qu’ils
n’ont pas eu assez d’imagination, les Anglais
n’ont pas trouvé de personnage aussi spectacu-
laire et aussi frappant que la “pucelle
d’Orléans”. Ils n’ont pas eu d’envoyé de Dieu.
Jeanne appartient à l’imaginaire français.
[6]
C’est intéressant. Peut-on aller jusqu’à dire
que le légendaire pragmatisme des Anglais
s’est, sur ce point, retourné contre eux?

On peut peut-être avancer prudemment


cette hypothèse.
Cette libération d’Orléans aura été en tout
cas un moment décisif dans la constitution
de la nation française.

C’est une évidence. La leçon du siège, c’est


que Dieu a fait libérer Orléans par les Français.
Il a ainsi montré que les chrétiens, jadis répar-
tis en monarchies, sont maintenant de plus en
plus considérés comme des nations. Et les nati-
ons doivent se respecter l’une l’autre. Il ne
s’agit pas de faire disparaître les Anglais. Il
s’agit d’empêcher les Anglais de prendre aux
Français ce que Dieu leur a donné. Ainsi, Orlé-
ans correspond en effet à un moment impor-
tant dans la constitution des nations. La reprise
ultérieure de Paris est importante, mais elle
l’est moins symboliquement car elle intervient
à un moment où la victoire française est
[7]
désormais prévisible. Alors qu’à Orléans, on ne
sait pas encore ce qui peut se passer.
À propos du mystère d’Orléans, vous écrivez
que “de nos jours, il est rare qu’un événe-
ment donne lieu dans la foulée à une oeuvre
littéraire: nous avons besoin d’un certain ré-
pit”. Ne sommes-nous pas au contraire en-
vahis d’histoire immédiate plus ou moins
littéraire?

Mais il y a peu, me semble-t-il, d’oeuvre


immédiate qui apporte de véritables lumières. Il
y a un certain nombre d’années, Jean Lacoutu-
re a créé l’expression: “l’histoire immédiate”.
Mais, par les médias, nous vivons cette immé-
diateté; nous avons donc besoin, pour écrire
une histoire plus profonde, de prendre de la
distance. La surinformation nécessite de laisser
s’écouler du temps.
Prenez le fameux roman Les bienveillantes
de Littell. Ne représente-t-il pas, par rapport
aux camps nazis, un ouvrage de la nature du
mystère d’Orléans? Mais la chronologie se ren-
verse. Au XVe siècle, ce qui confère une valeur
[8]
particulière au mystère, c’est qu’il a été conçu
et représenté très peu temps après l’événement.
Au contraire, l’attrait d’un Littell tient à ce
qu’il écrit loin de l’événement. Car il faut de la
décantation.
Ne tient-il pas aussi à un intérêt obscur pour
le Mal, pour les passions les plus sombres?

Le retour des passions est un grand trait de


l’histoire. On est allé par exemple rechercher
les croisades pour expliquer les événements du
Moyen-Orient. Bush s’est présenté comme un
des croisés de l’Occident, et les Arabes ont re-
gardé les croisés comme les premiers signes de
la méchanceté anti-islamique de l’Occident. Je
l’avais pressenti. On m’a beaucoup reproché
d’avoir été un des premiers médiévistes à avoir
dit du mal des croisades. Mais c’est maintenant
qu’on en mesure l’impact négatif.
Cela nous ramène à la “longue durée” chère
à Fernand Braudel. André Burguière vient de
publier une Histoire intellectuelle des Anna-
les. Où en est selon vous cette “nouvelle his-
[9]
toire”? N’est-elle pas en panne?

Je suis assez mal placé pour vous répondre,


puisque les réunions du comité des Annales
ont souvent lieu chez moi. Mais je ne vois pas
de déclin des Annales. N’a-t-on pas exagéré,
voire inventé, la crise de l’histoire? La vivacité
de l’histoire continue dans sa production. Je ne
vois ni retour en arrière ni tarissement. Certes,
c’est un peu banal de le dire, la nouveauté ne
dure pas toujours. Pour autant, “l’histoire con-
tinue”, comme disait Georges Duby.
Elle n’a plus la place qu’elle occupait?

Il est vrai qu’elle n’est plus à la première


page des journaux comme elle l’a été jadis.
Mais notez bien que sa place dans l’intérêt des
médias ne s’est pas modifiée parce que
l’histoire déclinerait ou qu’elle cesserait
d’intéresser les lecteurs. En revanche, ce qui
m’apparaît comme une véritable régression de
l’histoire, c’est que sa place est de plus en plus
[10]
marginale dans la formation et la culture des
hommes et des femmes politiques. Comment
gouverner la France en tenant aussi peu comp-
te de son passé? J’en profite pour souligner
l’excellent livre posthume d’Yves Renouard
(1908-1965) sur les caractères généraux de la
France2. Je déplore aussi que la dimension his-
torique soit si peu présente dans la construc-
tion de l’Europe. L’histoire est nécessaire pour
donner une âme et une assise à la politique.
FIGARO LITTÉRAIRE, 7 DÉCEMBRE 2006

2
Leçons sur l’unité française et les caractères généra-
ux de la civilisation française, édition François Re-
nouard, Bordeaux, 2005.
[11]