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Acculturation, logiques et représentations sociales des pratiques juridiques

Par Mauley Colas

Cet article articule un ensemble de théories correspondant à l’exigence logique de notre analyse scientifique. Elle nous permet de penser, en quelque sorte, l’essentiel de notre réflexion au plan théorique. En fait, ces théories choisies, vu la complexité du phénomène, sont d’origine disciplinaire diverse, mais nous les articulons dans une logique intégrative, dont l’une est complémentaire par rapport à l’autre, en raison du fait que quand l’une ne permet pas de saisir un aspect important du phénomène, nous le prenons dans l’autre qui elle-même l’explique avec précision. Ainsi, avons-nous réuni deux disciplines, Anthropologie Juridique et la Psychologie Sociale, desquelles nous avons retenu la théorie de l’Acculturation juridique, la théorie de la double logique et la théorie des Représentations sociales.

1.1- L’Acculturation juridique

L’Acculturation est un phénomène complexe en raison du fait qu’il touche tous les aspects de la société. Elle renvoie d’emblée au phénomène de contact. Celui-ci est la rencontre entre deux ou plusieurs groupes d’individus. On peut, selon le contexte dans lequel ce contact s’effectue, en déceler toute une typologie 1 . Dans son parcours théorique, ce concept a connu une sorte de péripétie au plan

1 Dans un travail de résumé présenté par trois anthropologues Anglo-Saxon sur ce concept, cinq types de contacts ont été présentés: 1) Where contacts are between entire groups; or are between an entire population and selected groups from another population, e.g., missionaries, traders, administrators, special craftsmen, pioneers and their families, and immigrant males (all these considered with special reference to the elements of culture likely to be made available by the members of such special groups to the population among whom they live); 2) Where contacts are friendly, or are hostile; 3) Where contacts are between groups of approximately equal size, or between groups of markedly different size; 4)Where contacts are between groups marked by unequal degrees of complexity in material or non-material aspects of culture, or both, or in some phases of either; 5) Where contacts result from the culture-carriers coming into the habitat of the receiving group, or from the receiving group being brought into contact with the new culture in a new region. In Robertr Edpield, Ralphl Intonu et Melville j. Herskovitns, Memorandum for the study of acculturation, American anthropologist [n. s.,38, 1936, p.150.

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d’explication conceptuelle. Les définitions que les traditions de recherches ont essayé de proposer n’ont pas fait de l’unanimité. Cependant, le fond commun reste et demeure le contact entre les groupes d’individus, dans le sens qu’il est défini, selon A. Dupont, cité par Michel Grenon, comme « mouvement d'un individu, d'un groupe, d'une société, même d'une culture vers une autre culture, donc un dialogue, un enseignement, une confrontation, un mélange, et le plus souvent une épreuve de force» 2 . Maintenant revenons un peu sur les différents débats théoriques effectués concernant ce concept. Il faut dire que l’approche Étatsunienne se révèle un peu plus différente que celle européenne. En effet, les anthropologues Étatsuniens ont l’utilisé comme un outil conceptuel pour surtout analyser le processus de changement social au sein d’une population en contact avec d’autres, et ceci à tous les niveaux. En fait, cette perspective étudie le processus et les effets de ce contact. Granon, de manière plus ou moins détaillé continue à écrire ce qui suit : « dans les sciences sociales américaines, la notion d'acculturation constitue aujourd'hui, ainsi que le note le Harper Dictionary of Modern Thought, un instrument d'analyse du changement social, qui rend compte aussi bien de la transmission culturelle que de sa réception, des microcultures que des macrocultures, des phénomènes psychologiques et pédagogiques que sociologiques 3 ».En revanche, l’approche européenne l’aborde différemment. S’il est un fait incontestable que les anthropologues étasuniens ont introduit la problématique de l’acculturation dans les études anthropologiques, il est cependant important de souligner que les approches des anthropologues européens, les chercheurs français plus précisément, ont abordé cette problématique en abordant des aspects qui n’ont pas été abordés auparavant. Par exemple, le phénomène de l’acculturation prend également en compte le processus de transfert effectué à l’intérieur d’une même culture sans forcément être en contact avec une autre culture. En ce sens, les travaux de Roger Bastide se révèlent pertinents. Ainsi Grenon pouvait-il écrire à propos de Bastide:

Il propose lui aussi d'étendre la notion d'acculturation à l'analyse des phénomènes de contact et de transferts à l'intérieur d'une société. L'acculturation, dit-il, ne survient pas seulement « lorsque deux civilisations se rencontrent, mais encore lorsque des groupes, voire des

2 Michel Grenon, “La notion d'acculturation entre l'anthropologie et l'historiographie”, in La revue LEKTON, Acculturation , vol. 2, no 2, Québec, Automne 1992, p7 3 Michel Grenon, Op.cit., p. 20

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personnes, entrent aussi en contact, s'allient, s'imitent ou s'opposent. Cela parce que tout groupe a sa propre culture et que la psyché des individus reflète les valeurs des milieux dont il fait partie. Nous retrouverons donc des processus et des phénomènes analogues à la fois dans les relations entre les communautés rurales et urbaines, entre le prolétariat et la bourgeoisie, à l'intérieur des mariages "mixtes [ ]

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Ce rappel des différents débats met en lumière le point de vue selon lequel que l’acculturation en tant qu’outil conceptuel a connu un enrichissement théorique, parfois marqué par des précisions nouvelles. Par-delà de ces approches, il faut entendre par acculturation, « les phénomènes qui résultent du contact direct et continu entre des groupes d’individus de culture différente avec des changements subséquents dans les types culturels originaux de l’un ou des deux groupes 5 ». En tant que fait de contact culturel, elle contient plusieurs phases. D’abord, une phase de simple échange des faits culturels ; ensuite, une phase assimilatrice qui conduit à un rejet de sa propre culture pour adopter la culture de l’autre, et enfin, une phase d’imposition d’une culture sur une autre qui conduit le plus souvent à des conflits de culture au sein d’une société. Cela a été clairement expliqué par Roger Bastide. Ainsi a-t-il écrit : « l’acculturation forcée se manifeste par la multiplication des conflits et par l’intensification des phénomènes de désagrégation, alors que l’acculturation, plus lente permet aux phénomènes de restructuration d’opérer parallèlement » 6 . En fait, la dimension juridique n’est pas exceptée de ce processus d’acculturation. Il existe même une théorie d’acculturation juridique.

Dans la perspective de Rouland, la théorie de l’Acculturation juridique dégage l’explication des différents types de contacts juridiques, résultant du rapport entre les sociétés différentes en relation et le choc que cela produit du point de vue culturel entre le système transplanté et le système existant déjà au sein de la société. Il définit d’acculturation juridique est définie comme « la transformation globale que subit un système juridique au contact d’un autre, processus impliquant la mise en œuvre de moyens de contrainte de nature et de degrés divers et pouvant

4 Michel Grenon, Op.Cit., p.22

5 Marie-Odile Géraud, Olivier Le Servoisier, Richard Povier, Les Notions clés de l’Ethnologie, 2 ème éd., Paris : Armand Colin/ VUEF, 2002 (2000), p.99.

6 In Marie-Odile Géraud, Olivier Le Servoisier, Richard Povier, Op.Cit, p.104

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répondre à certains besoins de la société qui la subit » 7 .Cette transformation peut être opérée de deux manières : soit qu’il y a l’influence d’un système juridique sur un autre, soit qu’il y a influence réciproque. Dans son propre langage, Norbert Rouland écrit que « cette transformation peut-être unilatérale (un seul des droits se trouve modifié, ou même supprimé) ou réciproque (chacun des droits se modifiera au contact de l’autre) » 8 .

Le contact des systèmes juridiques de cultures différentes peut conduire d’une part à une transformation de valeurs des cultures en relation, et d’autre part à une intériorisation des valeurs du système juridique transféré au détriment des valeurs déjà acquises et existantes de la société qui les accueille. Le plus souvent c’est ce qui arrive dans ce genre de contact culturel surtout les rapports de domination entre deux ou plusieurs systèmes culturels. Ainsi, Rouland, a-t-il écrit: « quand se trouvent en contact plusieurs cultures très différentes, les transferts de droits des unes aux autres, les caractères de l’acculturation exigent la transformation, sinon l’abandon des valeurs sur lesquelles reposent leurs systèmes juridiques » 9 . Cette transformation dont il s’agit peut produire en conséquence, dans certain cas temps un système particulièrement distinct des systèmes en contact, ou dans d’autre, elle peut devenir semblable au système qui arrive à s’imposer. Mais selon un autre cas de figure, surtout dans un contexte d’une imposition volontaire d’une certaine valeur juridique considérée comme supérieure par rapport à une autre, par exemple dans le cadre des rapports des pays anciennement colonisés avec les pays colonisateurs, les transferts des systèmes juridiques conduisent, le plus souvent, à des conflits latents ou ouverts. Cela s’explique par le fait que ce qui est transféré n’a pas été destiné pour les citoyens de la société dans laquelle il est appliqué et c’est pourquoi d’une façon générale, « les transferts juridiques ne s’accomplissent pas de façon […]satisfaisante - c’est-à-dire sans trop perturber la société réceptrice 10 .

Ces transferts du système juridique se font le plus souvent dans une logique de supériorité. Ce système juridique transféré est proposé comme un modèle parce

7 Norbert Rouland, Anthropologie Juridique, Coll. Que sais-je ? 2 ème éd., Paris : P.U.F., 1995(1990), p.88.

8 Ibid.

9 Norbert Rouland, Op.cit., p.89. 10 Norbert Rouland, L’anthropologie…Op.Cit., p.90

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qu’il réussit dans la société pour laquelle il a été destiné. Cependant, selon Michel Alliot, « à considérer l’ensemble du phénomène juridique, on s’aperçoit que cette supériorité n’est qu’une illusion d’optique et que l‘efficacité des règles juridiques est un phénomène toujours localisé : dans des conditions différentes les mêmes règles produisent des effets différents» 11 .

Dans les rapports existant entre les sociétés dominantes et dominées (entre les sociétés colonisatrices et colonisées), le processus de l’Acculturation juridique se fait selon plusieurs agencements de rapport selon Bradford W. Moïse. Il en dénombre quatre (4) types : Premièrement, la séparation où les contacts ne se produisent que par émigration ou conflits des lois 12 . Il n’y a pas entente entre les droits existant déjà au sein de la société et les droits transplantés ; deuxièmement, la coopération selon laquelle l’agencement ne permet pas le rejet des lois ou des droits traditionnels des dominés ou des peuples acceptant l’autre droit. Au contraire, « on met en évidence la compétence des divers systèmes juridictionnels » 13 ; troisièmement, l’incorporation qui est une intégration du Droit traditionnel dans le système de Droit de la société dominante. Dans le contexte colonial, c’était le Droit du colonisateur. Cependant, cette intégration peut aboutir à une dénaturation du Droit et peut avoir le dessus sur le Droit traditionnel ; quatrièmement, le rejet qui s’explique par le fait que le Droit du peuple dominé est rejeté brutalement par les autorités du peuple. Rouland explique qu’une solution plus brutale est celle du rejet du Droit autochtone jugé trop primitif par le colonisateur ou les États qui lui ont succédé 14 .

En dépit de ces agencements différenciés de l’acculturation juridique et que leur emploi peut s’accompagner de quelques raffinements 15 , ils ont tous pour résultat de masquer la réalité de la déculturation juridique qu’ils réalisent au détriment des Droits traditionnels.

11 Michel Alliot, Le Droit et le Service public au miroir de l’Anthropologie, Paris : Karthala, 2003, p.130.

12 In Norbert Rouland, l’anthropologie….Op.Cit.p.91.

13 Ibid.

14 Norbert Rouland, Op.Cit, pp.91-92.

15 Op.Cit, p.92.

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À la différence nuancée de N. Rouland, l’acculturation juridique chez Alliot implique l’idée de passer d’un monde juridique discontinu à un autre. Le droit dit archaïque est délaissé pour adopter le droit dit moderne. Ce passage, cependant, ne peut se réaliser dans un jeu d’harmonie sans contrainte ni s’accomplir par simple suppression. En fait, il faut expliquer, bien avant d’entrer les explications détaillées d’Alliot, que cette discontinuité se réalise par les autorités étatiques contre les pratiques coutumières des populations qu’elles dirigent. Ce qui amène à dire que, selon un tel cadre figure, on a une société qui trace l’ébauche d’une réalité où les attentes de la population peuvent ne pas être celles de l’État.

Pour revenir sur l’approche théorique d’Alliot, à la différence à la présentation des quatre (4) formes d’agencements de l’Acculturation juridique de B. W. Moises, mentionnés par N. ROULAND, il s’intéresse, lui-même, aux différents degrés d’acculturation juridique, bien que son approche ne soit pas en contradiction avec celle de Rouland. Ainsi en présente-t-il trois (3) degrés : d’abord, Le premier degré est la soumission à la loi. Celle- ci est perçue et identifiée à l’absolu 16 . Elle remplace le mythe divin. Pour ainsi dire, les individus doivent se soumettre à la loi, c’est- à- dire à ce qui est prescrit dans un code de principes par des législateurs, non pas à ce qui se dit par les coutumes ancestrales ; ensuite, le deuxième degré est l’assimilation. Elle s’explique en raison du fait que les autorités empruntent les textes de loi et les institutions d’autre société qu’ils jugent parfaits. M. Alliot explique que « ces réceptions sont généralement le fait des sages et savants, capables de juger si un Droit est conforme à la nature et à la raison, mais, ayant jugés ainsi, soucieux d’emprunter sans modification des institutions ou des règles si parfaites : l’acculturation à ce degré s’accomplit par assimilation » 17 et enfin, le troisième degré est un choix. C’est un choix d’un système juridique parmi plusieurs autres. A ce niveau, le choix n’est ni arbitraire ni imposé, il y a une adaptation de textes de lois et d’institutions judiciaires empruntés parce qu’ils sont soumis d’abord à une réinterprétation. Ainsi donc, « l’acculturation ne résulte plus d’une simple acceptation, elle est d’abord discussion, dialogue» 18 .

16 Michel Alliot, «L’Acculturation juridique», in Jean Poirier (Sld.), Ethnologie générale, Paris :

Gallimard, 1968, p.1184.

17 Michel Alliot, L’Acculturation…, Op.cit. p.1885.

18 Ibid.

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Dans la société haïtienne, le phénomène de l’acculturation juridique se fait selon le quatrième agencement esquissé par W.B. Moïse. Les représentants du peuple rejettent le droit traditionnel du peuple haïtien - sa manière de résoudre les conflits et de se faire justice - et adoptent le système juridique français, lequel ne tient pas compte de la réalité socioculturelle parce qu’il ne lui a pas été destiné. Et cela correspond, aussi, au deuxième degré d’Acculturation présenté par Alliot :

assimilation juridique. Celle-ci se réalise au niveau de l’institution étatique, mais non pas tout à fait au sein de la population haïtienne. En revanche, le système transféré se heurte à des difficultés significatives.

La théorie de l’Acculturation juridique nous permet de comprendre comment se réalise le transfert du Droit d’une société à une autre. Quand cela arrive, il engendre toujours des conflits latents ou ouverts au sein de cette société entre le système juridique déjà existé, appelé droit traditionnel et le droit, adopté par l’État, désigné sous le nom de droit moderne. Cependant, elle ne nous permet pas de voir ce qui se passe, après les conflits, quand le système adopté par les représentants de la société en question arrive à subsister.

En fait, l’Acculturation juridique engendre des conflits et de ces conflits découle le plus souvent une cohabitation de plusieurs systèmes juridiques où chacun a son propre mode de fonctionnement et sa propre logique. Cela voudrait dire que les sociétés qui sont le plus souvent réceptrices des valeurs juridiques d’autres sociétés ne sont pas en réalité, elles-mêmes, privées de système de régulation. Il se peut certes que ce choix résulte de la volonté de la catégorie dirigeante. Mais quand l’aspiration de cette dernière va à l’encontre de celle de la société ou du peuple en général, il arrive que ces deux catégories se trouvent dans un mode de fonctionnement de négation réciproque manifestée dans une pratique quotidienne de « déni de reconnaissance » mutuel pour reprendre le terme de Hegel 19 , appelé

19 Le philosophe développe le concept de reconnaissance pour analyser les rapports entre les individus. La reconnaissance, étant une action réciproque constituant une relation entre deux individus possède deux composantes: l’une est la relation intellectuelle qui renvoie au processus d’indentification et d’évaluation, l’autre est la composante pratique qui permet de s’évaluer par rapport à l’autrui. En ce sens, cela exige une adéquation entre les attentes et les effets de la reconnaissance de la part des individus. Mais, sur les effets de la reconnaissance on se demande s’ils ne pas peuvent se produire dans un cadre institutionnel qui dépasserait l’individu, In Emmanuel RENAULT, Reconnaissance, lutte, domination: le modèle hégélien, in Politique et Sociétés,vol.28, no 3, 2009, pp.23-43 (disponible en ligne sur http.//

id.erudit.org/iderudit/039003ar).

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couramment refus, engendrant malentendu et conflits. Pour mieux expliquer cela, une théorie complémentaire à la théorie de l’acculturation juridique, celle de la double logique : logique institutionnelle et logique fonctionnelle, se révèle être utile dans le cadre de cette discussion théorique.

1.2- L’approche de la double logique 20

La question de dualité, ou pour dire mieux la pluralité de logiques est fondamentale à toute société. C’est un phénomène omniprésent, en dépit du discours d’harmonisation et de la recherche de centraliser des décisions à partir de l’invention de l’État central. Cependant, l’aspect fondamental d’un tel point de vue se trouve dans la préoccupation de chercher à analyser les procédés, ayant amené à constater une pluralité de logiques au sein même d’une société. En fait, les réflexions de Michel Alliot sont très pertinentes en ce sens qu’il montre que dans les sociétés modernes, comme dans les sociétés traditionnelles (celles que l’on qualifie de sous-développées), on assiste à une pluralité de logiques qui dessinent la vie pratique des gens. Mais, il se trouve que les sociétés modernes n’appréhendent pas ce fait de la même manière que celles dites traditionnelles 21 . La coexistence (latente ou manifeste) des logiques juridiques est une réalité bien vivante dans les sociétés. Parallèlement à ce qui proposé comme logique dominante, se trouve une pluralité de logiques qui ne sont ni inscrites dans les manuels ni enseignées de manière formelle dans les salles de classe. Mais, ces logiques sont partie prenante de la vie active des populations. Elles constituent des

20 Nous tenons, de prime abord, à faire remarquer que, pour dissiper tout ce qui peut engendrer des confusions conceptuelles dans la tête de nos lecteurs, la logique institutionnelle et la logique fonctionnelle se réfèrent à un autre couple de concept chez certains autres auteurs comme par exemple Jacquelin Montalvo Despeignes qui évoque, lui-même, le droit formel et le droit informel, dans son livre Le droit informel haïtien. Et Foucault et all., parlent, eux-mêmes, de droit positif et de droit coutumier, dans leur livre Paysans : système et crise. Il faut dire, en somme, que tous ces couples de concepts s’appliquent à expliquer un même schéma de réalité juridique dans le cadre de notre travail de recherche.

21 Rouland a précisé à propos d’Allliot ce qui suit “Pour cet auteur, sociétés traditionnelles et modernes ont en commun certains mécanismes. Toutes mettent en œuvre des mythologies qui ont pour but la formation d'un consensus sur l'état du droit à un moment donné et sur le sens souhaité de son évolution; toutes les sociétés sont bien hiérarchisées et plurales: mais alors qu'en Afrique traditionnelle ce pluralisme est valorisé, la société moderne le nie; toutes les sociétés, à des degrés divers, sont différenciées, ce qui tend à garantir la sécurité des groupes et des individus en les rendant indispensables les uns aux autres” in Norbert Rouland, Anthropologie Juridique, coll. Droit fondamental, droit politique et théorique, Paris:

PUF, 1998, p.343.

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cadres de référence à partir desquels les individus définissent leur mode de rapport de rapport 22 .

Indépendamment de la manière dont les sociétés s’organisent pour vivre avec cette réalité juridique, il arrive parfois, selon le type de rapports entre les cultures en contact dans les sociétés réceptrices, par exemple les sociétés anciennement colonisés, que les logiques ne cohabitent pas, la plupart du temps, en très bon termes. En fait, pour ce qui a trait au domaine juridique qui nous préoccupe, quand on arrive à imposer un système juridique ou des lois à une population à laquelle ils n’ont pas été destinés et quand ce système imposé ne s’adapte pas aux réalités socioculturelles de cette dernière, cela conduit inévitablement à un mode de fonctionnement parallèle de deux systèmes juridiques : le système imposé par les autorités et le système adopté et pratiqué par la population. Ce système juridique adopté par cette population, appelé le plus souvent le Droit traditionnel ou

22 En effet, cette perspective qui cherche à saisir cette dimension plurielle des réalités juridiques au sein des sociétés humaines est un tournant important dans le cadre des réflexions faites sur le phénomène Droit en tant qu’objet. Elle remet en cause le monisme juridique, tel qu’il a été développé dans la perspective positiviste du droit. Elle ne se limite pas à la dimension conceptuelle de la juridicité, telle qu’elle est constuite par la vision du droit; elle prend aussi en compte la pratique réelle de la juridicité. Celle-ci peut- être à peu près le reflet de ce qui est dit en théorie ou elle peut-être tout à fait autre et le contraire de ce qui est proprosé en théorie. Une telle perspective met également à nu l’illusion de la dominance d’un système juridique central surtout dans un contexte où ceux, pour lesquels les lois sont édictées, experiment leur désaccord par rapport à la vision que ce système proposé. Le pluralisme juridique est un outil théorique qui permet également d’analyser les causes de l’émergence de plusieurs logiques juridiques, de déceler les raisons de la preference d’un système juridique par rapport à un autre et d’étudier le dialogue entre plusieurs logiques dans un même système. En ce sens les réflexions de Eberhard, en synthésitant la perspective d’Etienne Le Roy, peuvent reproduire pour mieux comprendre: « […] En ce qui concerne une théorie de la « juridicité », de « ce qui met en forme et met des formes à la reproduction des sociétés dans les domaines qu’elles considèrent comme vitaux » nous devons procéder dans une logique additive et non soustractive comme le fait remarquer Étienne Le Roy en présentant sa théorie du multijuridisme, en reconnaissant que les divers facteurs constitutifs de la juridicité, sont ontologiquement différents - ce ne sont pas uniquement des catégories conceptuelles mais existentielles différentes . Ainsi le Droit, «tripode», apparaît comme constitué de trois fondements: les normes générales et impersonnelles, les modèles de conduite et de comportement et les habitus. Ce n’est pas un phénomène homogène, constitué uniquement de normes, mais une réalité pluraliste qui nous fait pénétrer dans la complexité. Les trois pieds du Droit sont présents dans toutes les cultures et s’articulent de manières diverses dans différentes situations en combinant à chaque fois de manière originale et dynamique des ordonnancements plus imposés, négociés ou acceptés du social». Christoph EBERHARD, « Prérequis épistémologiques pour une approche interculturelle du Droit. Le défi de l’altérité » (première version d’un article), in Droit et cultures 46, p.14. Disponible en ligne sur http://www.dhdi.free.fr/recherches/theoriedroit/index.htm

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informel, peut être dû à l’inefficacité de la pratique de la justice instaurée par les autorités.

Ces deux systèmes ne fonctionnent pas sur la même logique. Chacun a sa propre logique. Il faut entendre par « logique » , « la manière de raisonner, telle qu’elle s’exerce en fait conformément ou non aux règles de la logique » 23 . C’est en fonction de cela qu’Étienne Leroy a établi la différence entre la logique institutionnelle et la logique formelle. Cette théorie met emphase sur le fait que, le plus souvent, l’État, étant reconnu comme étant garant de l’équilibre au sein de la société, ne fonctionne pas selon une logique et le peuple ,de son côté, fonctionne selon sa propre logique. Cette perspective, en passant, se centrant sur les différentes logiques, met surtout l’accent sur l’implication des groupes d’individus comme des acteurs. Ceux-ci remplissent leur rôle actif dans le corps social à partir de des référents culturels, raison pour laquelle que chaque catégorie d’acteur, en fonction de son choix agit, accepte, rejette. Il faut comprendre les acteurs en fonction de leur rationalité. Cela dit qu’ils développent leur stratégie, agissent et organisent leur environnement en fonction de leur intérêt. Chaque catégorie d’acteur, pour ainsi dire, est définie en fonction de ce qu’Alliot appelle un archétype. Cette notion peut être comprise comme étant une manière de penser, de voir le monde, et l’organisation de ce dernier en dépend. En fait, il n’y a pas une seule manière de penser le monde. Celui-ci est exposé à une pluralité de points de vue. En effet, chaque archétype correspond à une logique selon Alliot 24 . C’est en fonction de cela, qu’il faut comprendre la théorie la double logique présenté par

23 Etienne le Roy, Le jeu des lois : une anthropologie «dynamique» du Droit, coll. droit et société, Paris :

LGDJ, 1999, p.91.

24 En ce sens, la synthèse de la théorie de Michel Alliot présenté par Rouland sur cette question est importante de reproduire dans le cadre de cette réflexion. Après avoir montré que l’être humain s’est trouvé dans une situation contraignante de penser à propos de lui dans l’environnement matériel, laquelle situation l’oblige à construire un sens face à cet environnement contraignant, en établissant de lien entre ce monde visible et le monde invisible, Rouland a écrit: « le type de lien ainsi établi n'est pas réductible à un seul archétype qui vaudrait pour toutes les sociétés. D'autre part, si pensée juridique et religieuse se corrèlent, il n'y a pas détermination prioritaire de l'une par rapport à l'autre: la façon de penser la divinité ne commande pas celle de penser le monde et ses institutions. La pensée religieuse et celle des institutions sociales, juridiques et politiques expriment au même titre dans des domaines différents un mode de penser l'univers (homme et divinité compris), propre à chaque société. Pour M. Alliot, ces modes de pensée peuvent être groupés en trois grandes catégories, dont chacune est résumée par ce qu'il nomme un « archétype ». Nous nous trouvons donc en présence, selon les sociétés, d'un des trois archétypes suivants:

l'identification, la différenciation, la soumission, auxquels correspondent des logiques différentes ». Rouland, Op.cit., P.344

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Étienne Le R. Parlons plus précisément de double logique à laquelle Le Roy fait référence.

Premièrement, la logique institutionnelle, pour sa part, se matérialise à travers des institutions 25 (de la justice) mises en place par les autorités et elle est associée à l‘ archétype de la soumission 26 , en raison du fait que cette logique met en évidence des contraintes et des balises auxquelles les citoyens doivent se soumettre. Cela se fait par ces autorités qui ont la prétention d’agir selon le principe de la raison dans l’intérêt général ; selon eux, c’est une condition nécessaire d’instaurer l’Etat de Droit. C’est en ce sens que Leroy a écrit que « le recours à la logique institutionnelle, ouvrant à la généralité de la forme organisationnelle selon l’exigence de normes générales et impersonnelles, est une condition de l’Etat de Droit » 27 . Cependant, le plus souvent, cette logique institutionnelle, même si elle prétend agir au nom de l’intérêt général, ignore la logique des acteurs ou des citoyens.

Deuxièmement, nous avons la logique fonctionnelle, constituant les logiques des populations cibles, qui selon Leroy, « sont les logiques, de nature fonctionnelle, avec leurs fondements professionnels, éthiques, religieux(…)» 28 . Et la réalité judiciaire montre que ces populations se conforment à cette logique fonctionnelle et refuse, d’une manière ou d’une autre, dans la majorité des cas, la logique institutionnelle ou la logique de l’Etat 29 . En ce sens, Leroy continue à écrire que

25 À propos du terme institution, Leroy écrit que « c’est à la fois user des procédures pour inscrire dans une forme, assurer la transmission d’une charge ou d’un patrimoine venant du passé et rendre durable et reproductible selon la formule actuelle reprise de terme américain. On comprend donc que les institutions en tant que l’ensemble des instances et des personnes instituées relève, ce faisant, du droit public[… ]Op.Cit, P97.

26 Ibid.

27 Etienne Leroy, Op.cit. p.99.

28 Etienne Leroy, Op.cit. p.98.

29 Le concept de l’État est pluridimensionnel et évoque des conceptions diverses. Mais, nous retenons, dans le contexte que nous l’utilisons, la dimension de l’activité de symbolisation qui, selon Philippe Braud, définit l’État de manière suivante : «ce sont les «représentations» d’un être collectif, dissocié des individus qui exercent en son nom – des prérogatives de puissance publique. Cet être abstrait n’est pas dissociable des élaborations symboliques assimilées par les individus ; mais cette dimension d’existence dans les mentalités engendre des effets essentiels» (Sociologie politique, 6 ème éd., Paris : L.G.D.J, 2002,

p.118).

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« les logiques fonctionnelles concrétisaient le primat de la fonction sur l’institution, l’efficacité d’une identité contre une identité abstraite» 30 .

Le refus de la logique institutionnelle par la population en question est dû au fait que cette logique, le plus souvent, non seulement n’est pas ancrée dans l’imaginaire des citoyens, mais ne répond non plus à leurs besoins ; elle est plutôt décevante et ne comble pas leurs attentes. Il faut aussi souligner que quand cette logique n’est pas ancrée dans le champ imaginaire ou quand elle ne tient pas compte de la réalité culturelle de cette population, cela peut conduire aussi à un refus de son côté. Cela amène à comprendre que les règles juridiques sont toujours inscrites dans le schème représentatif social d’un peuple donné. Ainsi donc, la justice est ce qui est perçu et construit selon la cosmovision d’un peuple en vue d’établir l’équilibre en son sein. C’est pourquoi, la pratique judiciaire n’est pas la même partout.

La théorie de la double logique nous permet de saisir ce qui se passe dans la société quand il y a transfert du Droit d’un pays à un autre. Cependant, il est à remarquer que la logique institutionnelle, imposée par l’Etat, se différencie de la logique fonctionnelle qui est la logique du peuple en raison du fait que les représentations qui sont le substrat de ces logiques ne sont pas identiques, c’est- à- dire que chacune de ces logiques a ses propres représentations sociales. Comme nous avons dit précédemment, tout système de lois a un rapport direct avec la cosmovision, système socioculturel, du peuple auquel il est destiné. Et, ce sont les éléments intégrant cette cosmovision qui constituent les représentations sociales de ce peuple là. C’est en ce sens qu’on peut comprendre Jean-Marie Seca, pour qui « les Représentations sociales existent dans leurs liaisons avec les systèmes sociaux qui les engendrent» 31 .

Partant de la réflexion de Jean-Mary Seca, nous pouvons comprendre que ce qui détermine la capacité d’analyse des individus, d’un groupe ou d’une communauté dépend d’un cadre de référence constitué à partir d’un ensemble de valeurs sociales culturelles que nous appelons en théorie représentation sociale. Celle-ci

30 Ibid. 31 Jean-Marie SECA, Les Représentations Sociales, Coll. Cursus. Sociologie, Paris : Armand Colin/ VUEF, 2001, P.15.

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détermine le mode d’organisation social, guide l’action d’une communauté et construit la forme de rationalité des individus. C’est en fonction de cela que les communautés construisent leurs logiques, qu’elles soient économiques, politiques ou juridiques. C’est dans cette perspective que nous voulons prendre en compte dans le cadre de cette réflexion théorie de la contribution qu’une telle théorie peut apporter dans la compréhension de ce qui différencie les logiques, et même parfois les introduisent dans une relation conflictuelle est importante.

1.3- Les représentations sociales

La théorie des représentations sociales, élaborée par Serge Moscovici, est un outil important pour comprendre le mode de rapport défini au sein des groupes. Elle permet de prendre en considération le processus de la formation de ce qui constitue les valeurs fondamentales d’une communauté. En effet les manières de voir les individus, donc leurs représentations sociales, se forment à partir des éléments socioculturels fournis par leur environnement à la fois social, culturel, économique et politique. Celui-ci constitue un élément fondamental contribuant à la formation de la personnalité de ces individus. Selon Birgitta Höijer :

En résumé, les représentations sociales ont rapport au processus de construction du sens collectif, résultant de la cognition commune, laquelle produit des balises sociales qui unissent les sociétés, les organisations et les groupes. Cette théorie met l’accent sur les phénomènes qui deviennent les objets de débats, les fortes émotions, les conflits et les luttes idéologiques. Elle étudie également les changements survenus au niveau de la pensée collective en société. 32

Les représentations sociales sont aussi considérées comme un système d’interprétation à partir duquel les individus interprètent et jugent les données

32 La traduction française est de l’auteur. La définition originale est en anglais et nous voulons la reproduire telle quelle est : «Shortly speaking, social representations are about processes of collective meaning-making resulting in common cognitions which produce social bonds uniting societies, organisations and groups. It sets focus on phenomena that becomes subjected to debate, strong feelings, conflicts and ideological struggle, and changes the collective thinking in society». Birgitta HÖIJER, Social Representations Theory : A New Theory for Media Research, Nordicom Review 32, 2011, P3

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qu’ils reçoivent de l’extérieur. Elles orientent le comportement des gens d’une société donnée, en raison du fait qu’elle a un enracinement social particulier. Ce sont les valeurs qui déterminent les individus et leurs actions. Par le fait même qu’elles constituent un cadre référentiel indispensable la constitution d’un groupe ou d’une communauté donnée, elles pourvoient un langage particulier dans lequel elles prennent forment. C’est en ce sens qu’il comprendre la perspective de Moscovici, quand il pouvait écrire :

Une représentation sociale est un système de valeurs, d’idées et des pratiques qui a deux fonctions: premièrement, établir un ordre selon lequel les individus seront capable de s’orienter dans leur monde materiel and social and de le diriger; deuxièmement, d’avoir une capacité communicationnelle afin de prendre place dans une communauté d’adhérents en les pourvoyant un code pour les échanges sociaux, un code pour nommer, classifier sans ambiguité les divers aspects de leur monde et de l’histoire de leur groupe d’individus 33 .

À vrai dire, les sujets sociaux ou les individus se sentent mieux d’obéir aux règles

qui sont intégrées dans leurs schèmes représentatifs. Et toutes les pratiques de la vie sociale et culturelle de ces individus ont des significations dans leur représentation. C’est à partir de cette représentation sociale qu’ils construisent des règles et des buts, en fonction desquels ils agissent et auxquels ils obéissent. En ce sens, Denise Jodelet a écrit que « la représentation qu’un groupe élabore, à propos

de ce qu’il doit accomplir, définit à ses membres des buts et procédures» 34 .

C’est aussi en fonction de cela que les individus appréhendent, interprètent les données reçues, ce qui les entoure et définissent leur mode de vie. D’un groupe à un autre, d’une société à une autre, l’interprétation se réalise différemment suivant la situation dans laquelle ce groupe ou cette société se trouve. Cela est prouvé

33 La traduction française est de l’auteur. La citation originale est en anglais. « A social representation is a system of values, ideas and practices with a twofold function: first, to establish an order which will enable individuals to orientate themselves in their material and social world and to master it; and secondly to enable communication to take place among members of a community by providing them with a code for social exchange and a code for naming and classifying unambiguously the various aspects of their world and their individual group history». Cité par Birgitta HÖIJER, Op.cit. p.4.

34 Denise JODELET, « Représentation Sociale : phénomène, concept et théorie », in Serge MOSCOVICI (Sld), Psychologie Sociale, 7 ème éd, Paris : P.U.F, 1998, p.362.

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même expérimentalement. Ainsi, Jodelet, explique-t-elle : « Du point de vue expérimental les sujets comprennent et interprètent différemment la situation dans laquelle ils se trouvent et ne se comportent pas de manière semblable devant une procédure. Ils sont plus performants quand leur représentation est en concordance avec l’exercice qu’ils ont à faire, moins quand elle ne l’est pas » 35 .

La représentation sociale, en tant que phénomène social, est définie comme « la manière d’interpréter et de penser notre réalité quotidienne, une forme de connaissance sociale. Et corrélativement, l’activité mentale déployée par les individus et les groupes pour fixer leur position par rapport à des situations, événements, objets et communications qui les concernent » 36 . Et cette manière d’interpréter la réalité quotidienne, de se positionner soit en acceptant, soit en rejetant une situation donnée ou des règles données, « concerne au premier chef la façon dont nous, sujets sociaux, appréhendons les événements de la vie courante, les données de notre environnement, les informations qui y circulent, les personnes de notre entourage» 37 .

La représentation sociale est un fait culturel. C’est pourquoi elle varie d’une société à l’autre, c’est- à- dire que l’ensemble des règles et principes qui définissent le mode de fonctionnement d’une société donnée n’est pas identique aux règles d’une autre société. Le contenu même de la représentation sociale d’un peuple est culturel. JODELET explicite qu’« une autre caractéristique s’impose, et d’importance : même quand nous nous situons à un niveau zéro, pour analyser l’acte du sujet qui se représente ou représente un objet, il apparait que la représentation comporte toujours quelque chose de social : les catégories qui la structurent et l’expriment, catégories empruntées à un fonds commun de culture 38 ».

Cela amène à dire que les représentations sociales sont structurées à partir des éléments culturels, c’est pourquoi, elles sont considérées comme l’expression

35 Ibid.

36 Denise Jodelet, Op.Cit, p.364.

37 Ibid.

38 Denise Jodelet, Op.Cit, p.369.

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d’une société donnée 39 . Et les valeurs que partagent les individus de cette même société donnée n’ont de sens que dans leurs schèmes représentatifs qui permettent de constituer un réseau de significations. C’est sur cette base que fonctionne toute société, tout groupe social. Dans ce même ordre d’idées, on peut lire R. KAES, cité par JODELET, précisant que Les « représentations sociales des groupes réels, groupes corporatifs ou groupes de diagnostics se structurent en grande partie autour d’ « organisateurs socioculturels ». Ces organisateurs sont empruntés à des modèles qui apparaissent comme des universaux de la groupalité proposant des formes idéalisées, archétypes de fonctionnement » 40 . Ces organisateurs socioculturels résultent des expériences concrètes vécues par les gens dans leurs rapports avec leur communauté.

Parlant de l’expérience, il est important de faire remarquer qu’il y a un lien significatif entre elle et la constitution de la représentation sociale des individus d’une culture bien déterminée. En fait, il est impossible de parler de ce que nous appelons représentation sociale sans tenir compte de l’expérience réelle des individus. C’est de l’expérience pratique que découlent, le plus souvent, les règles de l’organisation des institutions sociales ou des rapports sociaux. Celle-ci est à la fois l’ingrédient constitutif permettant de charpenter conceptuellement les règles qui en retour dicteront les pratiques ou le vécu des gens. Cependant, il faut faire remarquer que ce que nous sommes en train de dire à présent prend surtout en compte les règles gouvernant la vie pratique des gens sans nécessairement nous référer aux règles formelles théoriquement construites par les représentants de l’Etat. Denise Jodelet nous apprend pas mal de choses sur le lien entre expérience vécue des gens et leur système de représentation sociale. Elle établit une différence entre deux types d’expériences. L’une est théoriquement déterminée par la psychologie expérimentale 41 , celle-ci est une expérience provoquée non réelle, et

39 Ibid.

40 Denise Jodelet, Op.cit, pp.374-375.

41 Denise Jodelet, en faisant un survol conceptuel, prenant en compte les différents champs disciplinaires qui ont étudié cette notion, a pu écrire sur la dimension théorique de l’expérience ce qui suit : « […] prenons la notion d'expérience telle qu'elle est utilisée dans la psychologie expérimentale ou cognitive. Cadre empirique de la relation du sujet à son monde d'objets, elle détermine la connaissance en tant qu'elle pourvoie les informations qui font l'objet d'un processus de traitement aboutissant à des structures ou des réseaux de conservation de ces informations en mémoire. Ces structures et réseaux (que certains qualifient de représentations mentales), seront réactivés pour traiter les nouvelles informations qui surgissent de situa-tions nouvelles ou inconnues, ou sont imposées par les tâches à accomplir ou la

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l’autre est une expérience vécue. Elle est réelle par le fait qu’elle vécue par des gens et implique la dimension subjective, spontanée de ces derniers au sein de leur communauté.

[L’expérience vécue est] 42 l'état ressenti par la personne correspond à son envahissement par l'émotion, mais aussi un moment où elle prend conscience de sa subjectivité, de son identité. Cet état peut être privé, à la limite de l'ineffable, mais il peut correspondre, comme dans le cas de la participation à des rites religieux ou les moments d'effervescence sociale décrits par Durkheim, comme une fusion de la conscience individuelle dans la totalité collective. Il peut aussi être partagé par un groupe social dont un cas typique est celui des états ressentis et des élaborations cognitives correspondant à la situation de foule […], ou encore celui du mode d'appréhension d'un événement historique à travers les images en temps réel que pourvoient les média audio-visuels […]. On le retrouve encore dans le cas des mouvements sociaux quand un ensemble de situations affecte pareillement, sur le plan émotionnel et identitaire, les membres d'un groupe, d'une classe ou d'une formation sociale comme un sort commun imposé par des conditions de vie, des rapports sociaux ou des contraintes matérielles et contre lequel ils s'élèvent.

C’est en fonction de cela que toutes règles ou valeurs en dehors de leurs représentations sociales sont vidées de sens, et l’application de ces valeurs dans un autre contexte ne sera pas tout à fait efficace ou conduira probablement à l’échec, parce que les représentations ont un lien avec une culture ou une société donnée 43 . Cela amène à dire que les valeurs qu’elles soient exprimées sous formes de principes codifiées ou non, en tant que symboles ne sauraient avoir de sens que dans l’imaginaire des peuples qui les structurent.

structure de l'environnement. On est loin ici de l'expérience vécue par le sujet dans son espace-temps de vie, comme on est loin, dans cette vision réductrice du fonctionnement mental, des représentations sociales que nous étudions et qui comportent des aspects créatifs et imaginaires, des dimensions symboliques référant à la relation à l'autre et à l'ordre social, des aspects constructifs de la réalité elle- même». In «Place de l’expérience vécue dans le processus de formation des représentations sociales» in Valérie HASS (Sld), Les savoirs du quotidien. Transmissions, Appropriations, Représentations, Coll. Didact - Psychologie sociale, Rennes: Les Presses universitaires de Rennes, 2006, p.9. Version disponible en ligne sur http://classiques.uqac.ca/ 42 Les crochets sont ajoutés par l’auteur

43 Denise Jodelet, Op.cit, p.376.

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Deux éléments sont importants à considérer dans le cadre cette réflexion théorique. D’abord le lien étroit qui existe entre les symboles et l’imaginaire. Les symboles ne sont pas confondre avec l’imaginaire, cependant celui-ci se manifeste à travers les symboles, qui sont eux-mêmes des formes matérielles permettant de vivre ce qui est produit dans l’imaginaire. Celui-ci, selon Maurice Godelier, est le monde de la production des idées. Lisons Godelier dans ses propres. Selon lui :

L’imaginaire, c’est la pensée […] L’imaginaire, c’est d’abord un monde idéel, fait d’idées, d’images et de représentations de toutes sortes qui ont leur source dans la pensée. Or, comme toute représentation est en même temps le produit d’une interprétation de ce qu’elle représente, l’imaginaire c’est l’ensemble des interprétations (religieuses, scientifiques, littéraires) que l’Humanité a inventées pour s’expliquer l’ordre ou le désordre qui règne dans l’univers ou dans la société, et pour en tirer des leçon quant à la manière dont les humains doivent se comporter entre eux vis-à-vis du monde qui l’entoure 44 .

Pour ce qui a trait au symbolique, il précise que « le domaine du Symbolique, c’est l’ensemble des moyens et processus par lesquels des réalités idéelles s’incarnent à la fois dans des réalités matérielles, et des pratiques qui leur confèrent un mode d’existence concrète, visible, sociale » 45 . L’auteur continue pour établir l’enchevêtrement entre ces deux phénomènes, en précisant que «c’est en s’incarnant dans des pratiques et des objets qui le symbolisent que l’imaginaire peut agir non seulement sur les rapports sociaux déjà existants entre les individus et les groupes, mais être aussi à l’origine de nouveau rapports entre eux qui modifient ceux qui existaient auparavant 46 ». Cependant, l’auteur conclut qu’en dépit de ce rapport étroit existant entre l’imaginaire et le symbolique, et que de ce fait l’un ne peut exister sans l’auteur, se sont deux éléments différents. « L’imaginaire n’est pas le Symbolique, mais il ne peut acquérir d’existence manifeste et d’efficacité sociale sans s’incarner dans des signes et des pratiques symboliques de toute sortes qui donnent naissance à des institutions qui les

44 Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines : ce que nous apprend l’anthropologie, Paris :

Albin Michel, 2007, p.38

45 Ibid.

46 Godelier, Op.Cit. pp.38-39

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organisent, mais aussi à des espaces, à des édifices, ou elles s’exercent 47 ». De cette réflexion de l’auteur, nous pouvons comprendre bien évidemment que ce que nous avons construit comme cadre de référence est un produit de notre imaginaire, lequel n’est possible que dans un contexte culturel particulier que nous exprimons sous formes de code écrit ou oral.

Cela nous conduit à mettre en évidence le deuxième élément. Si les normes juridiques sont construites dans l’imaginaire d’une culture bien déterminée, cela permettra de comprendre les règles codifiées qui en sont l’expression matérielle, exprimant les attentes de la part de la population pour lesquelles elles sont édictées, bien entendu si celles-ci sont intériorisées par celle-là, ne seront appliquées avec efficacité que pour cette population, en raison du fait qu’elles sont ancrées dans les bases de valeurs culturelles communément partagées par ceux qui en font partie. Ce partage commun n’est pas une donnée, mais un processus d’apprentissage mutuel, de manière formelle et non formelle, qui structure les manières de voir des gens vivant en communauté. Cela dit qu’il est lié aux expériences vécues des individus. De ces expériences découlés également les principes qui structurent également le cadre référentiel des groupes d’individu donnés.

Nous venons de voir que, selon les théories, plusieurs systèmes juridiques peuvent se trouver sur même territoire. Ces systèmes juridiques n’entretiennent pas forcément le même rapport entre eux. Cela est résulté d’une situation délicate. Dans le cas où il y a un système qui est transféré et jugé rationnel par l’État central, et que la population pour laquelle il est transplanté ne se retrouve pas dans un tel système dans la mesure où celui-ci ne correspond pas à son imaginaire, cela peut produire à une situation de plusieurs ordres juridiques ou une situation d’exclusion mutuelle parce qu’ils n’ont pas une même base de rationalité.

Cependant, il faudrait s’interroger sur une éventuelle pénétration de deux systèmes juridiques possibles. Est-ce que le fait qu’il y a transfert juridique, cela conduira-t- il toujours à l’échec sur le territoire où il est transféré ? N’est-il pas possible d’avoir interpénétration entre le système qui est transféré et ce qui était déjà présent ? Nous pensons que, dans le processus de l’acculturation, quand l’apport

47 Godelier, Ibid.

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de l’extra local peut bien aider à construire un climat juridique plus efficace au sein de la société en question, la possibilité de son intégration peut être efficace, cependant cela dépendra de la façon dont on va faire cette appropriation. Celle-ci ne doit pas être aveugle, mais critique, c’est-à-dire qui fait appel à la capacité critique des législateurs à bien analyser pour une meilleure adaptabilité. Il ne s’agit de s’approprier des normes et les institutions juridiques de l’autre au nom d’une rationalité modernisatrice sans prendre en compte le contexte dans lequel elles ont été élaborées et construites ni le contexte dans lequel on va les appliquer. Transférer les lois de l’autre pour lui ressembler ne suffit pas pour réussir à instaurer l’État de Droit. Cela implique un travail plus important exigeant d’abord, comme une venons de le dire, une appropriation critique, et, ensuite, un processus de socialisation consciente qui amènera les gens à intérioriser ces normes acculturées, dans le sens de l’adaptabilité.

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