Vous êtes sur la page 1sur 9

Lima de Freitas et Le Grand Jeu de la Transdisciplinarité

Dans cette archéologie de la mémoire que j'entreprends maintenant, travail de


permanent deuil et de continuelle résurrection, je ne voudrais présenter qu'un aspect peu
connu même par les proches de Lima de Freitas. Nous savons tous qu'il était un visionnaire.
Mais il était aussi, certes d'une manière cachée, un véritable révolutionnaire. Il croyait,
comme moi, que la seule révolution qui ait un sens est celle de la conscience, une révolution
métaphysique expérimentale, qui implique l'être tout entier. Ceci explique son engagement
total, pendant les deux dernières décennies de sa vie, dans le mouvement transdisciplinaire.
Je connu Lima de Freitas il y a plus de vingt grâce à des amis communs, Paul
Barbanegra et Antoine Faivre. Notre reconnaissance réciproque fut fulgurante. Dans la vie il y
a, très rarement, des rencontres étonnantes: nous avons l'impression de connaître la personne
qui est en face de nous depuis toujours et nous éprouvons un sentiment vertigineux qui va aux
origines du monde. Ainsi est née une amitié fidèle, constante, ponctuée d'actions communes
dans le visible et dans l'invisible. Lima a été, à côté du poète et philosophe français Michel
Camus, mon compagnon le plus proche dans l'aventure de la transdisciplinarité.
Pour illustrer mes propos je ne retiens que quelques moments qui sont gravés dans le
tréfonds de mon être. Il me semble important aussi de donner quelques indications
bibliographiques transdisciplinaires car Lima de Freitas est certainement un des plus
importants penseurs de la transdisciplinarité. Aussi, je voudrais faire entendre, le plus
possible, la "voix" de Lima. Lima de Freitas est certainement, comme Michel Camus, un des
nos derniers grands épistoliers à une époque dévorée par la frugalité du courrier électronique.
Lima avait belle écriture, son style était à la fois élégant et vivant et sa langue française était
tout simplement superbe. Il écrivait beaucoup à ses amis et un jour un éditeur devrait se
décider à publier sa correspondance.

En 1987, Lima s'est retrouvé naturellement parmi les membres fondateurs du Centre
International d'Etudes et Recherches Transdisciplinaires (CIRET), à côté de Peter Brook,

1
Gilbert Durand, Edgar Morin, René Huyghe, Stéphane Lupasco, René Berger et bien d'autres.
Dans la lettre d'accord qu'il m'a envoyé le 27 octobre 1986, Lima écrit: "Le projet de création
d'un Centre International de Recherches Transdisciplinaires me semble d'un intérêt historique,
car il répond à de besoins profonds de l'humanité actuelle qui, pour pouvoir se sauver elle-
même, devra faire face à la multiplication indéfinie des savoirs souvent contradictoires, des
connaissances qui s'excluent ou se neutralisent ou s'ignorent, non pas par un refus mutilateur
mais par la quête des sens et du sens, dont le pouvoir créateur seul peur réduire le caractère
oppressif du labyrinthe moderne, en le transformant en cohérence et vision. […] En tant
qu'artiste je pense que votre admirable projet de Recherche Transdisciplinaire pourra dans
l'avenir déclencher une profonde mutation artistique, qu'on peut déjà pressentir, c'est-à-dire le
passage de la longue destruction rancunière de tout sens à la propitiation et à la désoccultation
du sens qu'unifie les diversités et les oppositions. Un tel art, rendu ainsi sacré, pourrait dès
lors devenir l'imago d'une cohérence entre science et connaissance, entre conscience, au sens
métaphysique et au sens éthique, entre liberté, rigueur d'esprit et Tradition, cohérence dont on
ne veut pas désespérer de voir l'émergence prochaine."

Le 11 juin 1989 Lima m'écrit une longue lettre à propos de mon livre sur Jacob
Boehme, qu'il venait de lire. Je me permets d'extraire un court passage: " […] votre
explication au sujet des niveaux multiples du réel mis au clair par la théorie des quanta
constitue un nouveau chaînon unissant le sur-réel des Prophètes anciens aux visions
aveuglantes des vrais visionnaires et tout cela à une perception infiniment plus fine et plus
différentiée du monde qui nous entoure, où les invisibles sont de plus en plus tissés au
"visible" et où la complexité vertigineuse des choses nous mène, de force, aux portes de
l'éclair unificateur trans-rationnel […] ".

En décembre 1991, Lima participe au congrès "Science et Tradition: perspectives


transdisciplinaires, ouvertures vers le 21e siècle", qui à eu lieu au siège central de l'UNESCO,
à Paris. Lima fait partie du Comité de Rédaction du Communique final du congrès, à côté de
René Berger, Michel Cazenave, Roberto Juarroz et moi-même. Ce Communiqué sera publié
en 1994 dans le livre L'homme, la science et la nature - Regards transdisciplinaires, aux

2
Editions Le Mail1. Dans le même livre, Lima est présent avec le texte de sa communication au
congrès, Nombres pentagonaux dans l'iconographie égyptienne2.

Les actions transdisciplinaires se développent à un rythme effréné et Lima est de plus en


plus actif. Ainsi, en avril 1992, j'ai fondé, avec l'accord de Federico Mayor, Directeur Général
de l'UNESCO, et en collaboration avec René Berger, le Groupe de Réflexion sur la
Transdisciplinarité auprès de l'UNESCO. Lima est membre de ce groupe, à côté de Michel
Cazenave, André Chouraqui, Antoine Faivre, Roberto Juarroz, Ervin Laszlo, Solomon
Marcus, Edgar Morin, Yujiro Nakamura et Henry Stapp. Nos réunions, à Paris et à Venise,
ont préparé la voie au premier Congrès Mondial de la Transdisciplinarité.

L'idée d'une rencontre importante sur la transdisciplinarité, au Portugal, germe dans


l'esprit de Lima. Ainsi, il m'écrit le 30 avril 1992: " […] j'ai déjeuné avant-hier avec le
responsable de la culture auprès de la mairie de Sintra - une petite ville aux alentours de
Lisbonne, célèbre pour ses châteaux vétustes et romantiques (y compris la "demeure
alchimique" dont nous parla Jose Manuel Anes). Ce "ministre de la culture" et archéologue se
montre enthousiasmé par ce qu'il a su au sujet de la transdisciplinarité et voudrait faire tout
son possible pour organiser une rencontre à Sintra - qui a la vocation pour ce genre
d'événements […] L'idée est en train de prendre corps. On pense à la fin de 1993 ou début de
1994. Qu'en penses-tu?" J'ai été, à mon tour, enthousiasmé par cette idée.

Fin février 1993, le Groupe de Réflexion sur la Transdisciplinarité auprès de l'UNESCO


se réunit à Venise et nous écoutons et discutons avec grand intérêt la proposition de Lima d'un
grand congrès international au Portugal. Lima m'écrit le 14 mars 1993, en évoquant notre
rencontre vénitienne, dominée par "l'espérance de futures réalisations" : "Espérance mitigée,
certes, si l'on considère la situation effroyable de notre monde, l'énormité des tâches, et la
petitesse des moyens, mais espérance malgré tout - sorte de desperatio fiducialis, ou de

1 Communique final du congrès "Science et Tradition: perspectives transdisciplinaires, ouvertures vers le 21 e


siècle", UNESCO, Paris, 2-6 décembre 1991, Comité de rédaction: René Berger, Michel Cazenave, Lima de
Freitas, Roberto Juarroz et Basarab Nicolescu, in L'homme, la science et la nature - Regards transdisciplinaires,
Le Mail, Collection Science et conscience, Paris, 1994, sous la direction de Michel Cazenave et Basarab
Nicolescu, p. 279-280.

2 Lima de Freitas, Nombres pentagonaux dans l'iconographie égyptienne, in L'homme, la science et la nature -
Regards transdisciplinaires, op. cit., p. 121-143.

3
"quiétude inquiète", cette simultanéité de pessimisme radical et d'"indomptable espoir",
qu'évoqua Corbin en parlant de l'attente du XIIe Imâm chez les shi'ites, et qu'il compare à
l'attente du Paraclet dans la tradition johannite chrétienne. Serons nous un peu ce que furent
les douze chevaliers autour d'Humanus décrits par Goethe dans son poème inachevé Die
Geheimnisse? Un "Humanus" qui représente l'Homme pleinement humain, l'Homme Parfait,
l'Anthropos teleios, le seul par qui l'humanité puisse trouver la réjuvénation: non pas chef,
leader, condottiere ou meneur d'homme, mais l'Humanus à l'intérieur de chacun de nous, dans
le foyer de notre cœur […]". Il conclut sa lettre en écrivant: " […] je garde un souvenir
lumineux de nos rencontres en bordure du Grand Canal […] qui m'incite à trans-gresser les
frontières et les "bornes", à trans-poser, trans-former et trans-mettre, c'est-à-dire, à me vouer
radicalement à la trans-disciplinarisation de ce qui reste bêtement "disciplinaire": la peinture,
l'art, ne sont-ils pas - avant tout - une vision et une mise en œuvre transdisciplinaires?". Mots
définitoires, cruciaux pour la compréhension de l'art, mots qui guident nos pas encore
aujourd'hui. Mots qui mettent aussi en évidence le dévouement total de Lima au service de la
transdisciplinarité.

De retour à Lisbonne, Lima prend immédiatement contact avec Helena Vaz da Silva,
Présidente de la Commission Nationale UNESCO, qui lui accorde son soutien et qui va jouer
un rôle important dans la réussite du premier Congrès Mondial de la Transdisciplinarité.

Le 12 mai 1993 a lieu à Paris, au Centre Culturel Portugais (Fondation Calouste


Gulbekian) le lancement du livre 515 - Le lieu du miroir, publié aux Editions Albin Michel3.
Le livre a été présenté par Gilbert Durand. La lecture de ce livre fut, pour moi, une véritable
révélation de l'ampleur de la pensée de Lima de Freitas. Je savais, bien entendu, que Lima est
un grand peintre mais soudainement j'ai réalisé qu'il était aussi un grand penseur, naviguant
avec aisance et avec compétence entre les frontières des mathématiques, de l'ésotérisme, de la
pensée symbolique, de l'histoire du Portugal, de l'histoire des religions, de la théorie de
l'imaginaire de Gilbert Durand et de la pensée de Jung. Et au-delà de tout, je sentais la flamme
vivante de son amour inconditionnel pour le Portugal. Homme universel, Lima est encré de
tout son être sur le sol portugais. Ce livre est un des livres les plus précieux de ma
bibliothèque. Après le lancement du livre Lima m'a écrit, dans mon appartement parisien, une
merveilleuse dédicace, accompagné du dessin d'un extraordinaire ange-femme portant sur son
front le nombre magique 515. Je me permets de transcrire, en toute humilité, sa dédicace qui

3 Lima de Freitas, 515 - Le lieu du miroir, Albin Michel, Bibliothèque de l'hermétisme, Paris, 1993.

4
dit long sur la nature de nos relations: " A mon très cher Basarab Nicolescu, le Savant du
Tiers inclus, le poète aux visions boehmiennes, le bâtisseur dans l'invisible de cathédrales
transdisciplinaires, je dédie ce 515 - Le lieu du miroir, figure mystérieuse du Messo di Dio,
que Dante attendait, que tout Dante attend, car il est déjà là, pour ceux, comme toi, qui l'ont
vu déjà en transparence, en transfigure, avec toute l'admiration du néophyte et toute l'amitié
qui peut tenir dans le cœur "mytholusitanien" de votre, de ton dévoué Lima de Freitas".

Nous nous sommes souvent vu, à Paris, à Venise et à Lisbonne, parfois en compagnie
de sa bien-aimée épouse Helle. C'est à Paris, dans mon appartement, que Lima a dessiné le
logo du CIRET, emblème dont nous sommes fiers qu'il soit la création d'un grand peintre.

Lima se dépense sans compter, travaille avec ardeur, obstination et rigueur pour trouver
les appuis nécessaires, identifier les lieux possibles et constituer le comité d'organisation du
congrès. Ainsi, il trouve un allié précieux dans la personne de l'architecte Duarte Castel-
Branco, qui l'aide à dépasser les multiples obstacles. José Anes et Antonio Bracinha Vieira
ont joint aussi le comité d'organisation. Nous sommes en relation permanente et j'essaye de
faire tout ce qui est dans mes possibilités. Lima m'écrit le 4 août 1993 que je dois absolument
effectuer une visite à Lisbonne pour la préparation du congrès et m'envoie un croquis qu'il a
fait de moi à un colloque à l'UNESCO en 1991. Je lui réponds aussitôt en lui exprimant mes
impressions de ma visite en Roumanie après 25 ans d'absence et je lui dit que les signes sont
favorables: j'ai été invité par la Fondation Gulbenkian pour présider, avec René Berger, un
colloque et donc ma visite à Lisbonne va se faire en janvier 1994. Le 16 décembre 1993 j'ai
communiqué à Lima l'accord du CIRET pour patronner le congrès. Le lieu était déjà fixé: le
magique Convento da Arrábida.

Ma visite à Lisbonne à mi-janvier 1994 fut merveilleuse, ponctué de conférences, de


rencontres chez Lima ou ailleurs, de contacts bénéfiques et d'un entretien substantiel dans
"Diário de Noticías"4. Et, au-dessus de tout, notre amitié veillait, rayonnante, à la réalisation
de nos projets. C'est à l'occasion d'une conférence que j'ai donné à l'Université Internationale
de Lisbonne que Lima a illustré l'affiche de cette conférence par son fameux "Chevalier
fractal". Il m'offrit aussi une lithographie avec ce Chevalier fractal, qui se trouve actuellement
dans l'entrée de mon appartement parisien, comme une protection permanente que je ressens
fortement tous les jours.

4Basarab Nicolescu, "A síntese dos saberes", Diário de Notícias, supplémént "Cultura", 3 fèvrier 1994, p. 1-7,
entretien accordé à Antónia de Sousa.

5
Débordé par son travail, Lima trouve néanmoins le temps de me donner le 10 février
1994, suite à une question que je lui ai posée en janvier, quelques indications bibliographiques
et quelques illustrations "au sujet de l'Y comme motif alchimique, symbolisant le mariage du
masculin et du féminin par le pontifex, bâtisseur de ponts entre - bien sûr - les "niveaux de
Réalité" ". J'ai utilisé avec profit ces précieuses indications dans une conférence que j'ai donné
à Münich, à un congrès de science et religion.

La date du congrès approche. Le 14 août 1994, Lima m'écrit: "Je cueille mes amandes
en méditant à l'articulation invisible des choses et des faits, je respire le vent doux qui
m'apporte le parfum de l'océan mélangé avec celui des fleurs et des végétations sauvages des
falaises, et cela m'enivre d'une joie secrète remplie des larmes…". Mais ses lettres ont parfois
une tonalité angoissée (il signe sa lettre du 21 septembre 1994 avec "Ton désespéré ami"). A
mon tour je devenais moi-même angoissé car je constatais que tout le poids de l'organisation
se déplaçait sur ses épaules. Et surtout je le sentais miné par la terrible question matérielle
qu'il s'est juré de ne pas s'en occuper lui-même, mais finalement c'est toujours lui, Lima,
l'artiste, le rêveur, qui a trouvé les solutions. La transdisciplinarité n'était pas institutionnalisée
et les appuis financiers étaient maigres. Aujourd'hui encore j'ai des cauchemars en pensant
qu'il a mis son être même en jeu dans l'organisation du congrès et que sa mort prématurée a
peut-être été favorisée par ses efforts surhumains.

Et finalement le miracle s'est produit. Le premier Congrès Mondial de la


Transdisciplinarité est ouvert le 2 novembre 1994 par un discours du Président de la
République Portugaise Mario Soares.

Mais laissons à Lima lui-même à nous faire part de son propre témoignage5:

"En arrivant au Couvent Arrábida le jour de l'inauguration du Congrès, on ne


voyait rien. La nuit tombait, un brouillard épais fermait la visibilité dans une
cloche si étroite que les lumières des autocars éveillaient, à trois mètres, des
fantasmagories étranges, des silhouettes qui s'allongeaient et disparaissaient dans
le vide. Ceux qui venaient dans ce lieu pour la première fois - la large majorité -
écoutaient dans l'ombre épaisse la présence d'un abîme. On était comme jetés dans
un univers inconnu, inquiétant parce qu'invisible et inconnaissable. Ce ne fut que

5 Lima de Freitas, Le brouillard et le beau temps, Rencontres transdisciplinaires, CIRET, Paris, no 3-4, mars
1995
http://nicol.club.fr/ciret/bulletin/b3et4c8b.htm#ldf

6
le lendemain que la montagne et la mer se laissèrent contempler, dans toute leur
magnificence: un vrai choc de beauté.

J'ai aussitôt soupçonné dans ce brouillard inaugural une similitude avec notre
situation psychique et spirituelle. Incapacité de voir, manque de perspectives, le
terrible péché de l'ignorance. […] Cette "véranda sur l'infini", comme Eugenio
d'Ors a dit du Portugal (mais l'expression peut s'appliquer littéralement au
Couvent), quel meilleur endroit pour un congrès de transdisciplinarité? L'idée
transdisciplinaire, en effet, peut s'entrevoir comme un lieu entre-deux, un lieu
entre-plusieurs […] L'espace interstitiel qui sépare les mondes, les disciplines, les
êtres, les sens, est un espace vide où peut s'épanouir le "transdisciplinaire" qui
monte à la conscience sur les ailes du Beau, après les guerres horizontales du Bon
et du Juste. […]

Le 1er Congrès Mondial de la Transdisciplinarité a été l'occasion d'une réflexion


profonde, parfois contradictoire, souvent extraordinaire par la qualité des
intervenants et de leur pensée […] L'épiphanie du Sens est d'abord une émotion
aux sources de l'Être, elle est aussi la conscience de la solidarité des êtres et de
toutes choses. Elle débouche sur la clarté nette du Beau transcendantal."

Pour moi, le miracle était de voir réunis dans la cour du couvent des grandes
personnalités comme le maître de l'imaginaire Gilbert Durand, le poète argentin Roberto
Juarroz, le sociologue français Edgar Morin, le philosophe portugais Carlos Silva, le
physicien français Olivier Costa de Beauregard, le mathématicien roumain Solomon Marcus,
l'historien d'art suisse René Berger, l'architecte espagnol Javier de Mesones, le poète français
Michel Camus, l'astrophysicien italien Nicolo Dallaporta, et, au milieu de tous, courant de l'un
à l'autre, notre cher Michel Random, qui les filmait6.

Lors du banquet de fin du congrès, j'ai offert à Lima une coupe en cristal, évocatrice de
la coupe du Graal.

Après le congrès nous avons passé, ma femme Michelle et moi, quelques moments
inoubliables dans la maison d'Algarve de Helle et Lima de Freitas, en compagnie de Sun
Chaoying et Gilbert Durand. Nous avions tous le sentiment d'un devoir accompli, heureux
d'avoir vécu un moment historique.
6Michel Random a réalisé quelques importants entretiens filmés et nous espérons pouvoir les éditer sous la
forme d'un DVD.

7
L'histoire du congrès est maintenant bien connue. Un livre écrit par Michel Random et
publié en 1996 par les Editions Dervy de Paris donne une image fidèle de ce qui s'est passé au
congrès7. Lima y est bien présent8. En le recevant, Lima m'écrit le 3 février 1997: " […] ce
livre m'apparaît comme une sorte de belle célébration de la naissance "officielle" de la
Transdisciplinarité: une naissance pleine de difficultés, de malentendus et d'errances
magnétiques mais, peut-être, finalement, un de ces événements d'allure plutôt modeste - une
petite "déviance" fractale - dont les conséquences inattendues seront peut-être inimaginables
dans l'avenir […]".

Un autre livre publié en 1999 par les Editions Hugin a réuni plusieurs interventions,
dont celle de Lima de Freitas9.

Rétroactivement, la trace la plus durable dans le temps du premier Congrès Mondial de


la Transdisciplinarité est certainement la Charte de la Transdisciplinarité10.

Quelques jours avant le congrès, j'ai rédigé une première mouture de la Charte de la
Transdisciplinarité, qui sera soumise au vote des participants. Le jour d'avant le congrès, nous
avons une réunion avec les organisateurs et quelques personnalités importantes pour parler de
l'opportunité d'une Charte. Des réserves sont émises: au nom de quelle autorité pouvons-nous
proposer l'adoption d'une Charte, car nous ne sommes ni l'ONU, ni l'UNESCO, ni un
gouvernement? La crise était profonde. La présence de Lima et aussi, celle de Michel Camus,
est salvatrice: nous convenons le lendemain que notre autorité est celle de notre propre œuvre

7 Michel Random, La pensée transdisciplinaire et le réel, Dervy, Paris, 1996, préface de Michel Random, avant-
propos de Michel Camus. Traduction en portugais : Michel Random, O pensamento Transdisciplinar e o Real,
éditions TRIOM, São Paulo, Brésil, 2000, traduction de Lucia Pereira de Souza.
8 Lima de Freitas, L'art, voie de l'essence et de la substance, entretien avec Michel Random, in Michel Random,
La pensée transdisciplinaire et le réel, op. cit., p. 115-124;.
Lima de Freitas, La nature transdisciplinaire de la quête du beau, entretien avec Michel Random, in Michel
Random, La pensée transdisciplinaire et le réel, op. cit., p. 313-318.
9 Lima de Freitas, Nature transdisciplinaire de la quête du beau, in Transdisciplinarity / Transdisciplinarité - 1st
World Congress at Arrabida, Hugin, Lisbonne, 1999, préface de José Carlos B. Tiago de Oliveira, p. 149-152.

10 La Charte de la Transdisciplinarité, adoptée au Premier Congrès Mondial de la Trandisciplinarité, Convento


da Arrábida, Portugal, 6 novembre 1994, Comité de rédaction: Lima de Freitas, Edgar Morin et Basarab
Nicolescu. La Charte peut être consultée en plusieurs langues (français, anglais, arabe, espagnol, portugais, turc,
italien et roumain) sur le site Internet du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
(CIRET) http://nicol.club.fr/ciret/

8
et que la Charte n'oblige le signataire que par rapport à lui-même. Un comité de rédaction,
formé de Lima de Freitas, Edgar Morin et moi-même, recueille les suggestions des
participants et rédige une version quelque peu édulcorée, fait inévitable pour un document
collectif. La séance de discussion de la Charte, présidée par Roberto Juarroz, Lima de Freitas
et moi-même, est parsemée de discussions interminables, mais la Charte est adoptée
pratiquement sans changements. Là aussi, le rôle de Lima a été capital.

La Charte a été adopté depuis 1994 par des centaines de chercheurs transdisciplinaires
et elle a stimulé d'importantes actions transdisciplinaires dans beaucoup de pays. Elle est
maintenant un des documents de référence de la transdisciplinarité. Je regrette vivement que
Lima ne peut constater lui-même que ses efforts n'ont pas été inutiles: l'ampleur du
développement du mouvement transdisciplinaire dans le monde dépasse aujourd'hui toute
notre attente.
Plusieurs participants au congrès d'Arrábida - Lima de Freitas, Helena Vaz da Silva,
Roberto Juarroz, Michel Random, Olivier Costa de Beauregard, Nicolo Dallaporta et ma
femme Michelle - ont quitté ce monde. Je les vois réunis autour de Lima qui leur explique les
mystères de la lumière. Lima - chercheur de vérité, assoiffé d'absolu, visionnaire du monde à
venir, frère irremplaçable dans l'ordre de l'esprit.

Basarab Nicolescu

Vous aimerez peut-être aussi