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Une face cachée de l’entrepreneuriat au Québec : la détresse psychologique chez les entrepreneurs Youri
Une face cachée de l’entrepreneuriat au Québec : la détresse psychologique chez les entrepreneurs Youri

Une face cachée de l’entrepreneuriat au Québec :

la détresse psychologique chez les entrepreneurs

Youri Chassin Monsef Derraji

Janvier 2018

Une face cachée de l’entrepreneuriat au Québec :

la détresse psychologique chez les entrepreneurs

Youri Chassin Monsef Derraji

de l’entrepreneuriat au Québec : la détresse psychologiqu e chez les entrepreneurs Youri Chassin Monsef Derraji

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Cette étude sur la détresse psychologique chez les entrepreneurs a été réalisée à l’initiative du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ).

Comité de réflexion et de rédaction Youri Chassin, économiste Monsef Derraji, Président directeur général du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ) Narjisse Ibnattya-Andaloussi, Directrice Affaires stratégiques et partenariats du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ)

Conseils psychométriques et validation du questionnaire Angelo Soares

Janvier 2018

Les auteurs tiennent à remercier le SAJE – Accompagnateur d’entrepreneurs, le Réseau M (Fondation de l’entrepreneurship), le Centre de Transfert des Entreprises du Québec (CTEQ) ainsi que l’Institut de recherche sur les PME de l’UQTR pour leur collaboration à cette étude. Un remerciement particulier aux spécialistes, Rina Marchand, Louise Cadieux et Étienne St-Jean, ainsi qu’aux ex-entrepreneurs ayant accepté nos demandes d’entrevues qualitatives pour leur si généreuse contribution.

qualitatives pour leur si généreuse contribution. Dans ce document, le genre masculin est utilisé comme

Dans ce document, le genre masculin est utilisé comme générique dans le but de ne pas alourdir le texte.

Monsef Derraji est le président directeur général du Regroupement des Jeunes Chambres de Commerce du Québec (RJCCQ) depuis septembre 2015. Il rejoint le RJCCQ en siégeant au conseil d’administration dès 2010. En 2006, M. Derraji détient un MBA de l’université de Laval en gestion pharmaceutique et poursuit actuellement un Doctorat auprès de l’université de Montréal dans le domaine de la Santé publique. Dès son entrée en fonction au RJCCQ, il lança un nouveau plan stratégique pour l’organisme à l’horizon 2020, lequel repose sur trois piliers fondamentaux : la sensibilisation et l’éducation aux pratiques de bonne gouvernance pour les jeunes appelés à siéger sur les conseils d’administration; l’édification d’un écosystème entrepreneurial et la vivification des communautés startup à l’échelle de la province et enfin l’internationalisation des entreprises québécoises et l’exportation du savoir-faire québécois à l’international. M. Derraji a également été nommé par le gouvernement du Québec pour siéger sur le conseil d’administration de la Commission des Partenaires du Marché du Travail et de celui de Retraite Québec.

Youri Chassin est économiste à son compte et titulaire d’une maîtrise en sciences économiques de l’Université de Montréal. Il commente fréquemment les politiques publiques dans les médias écrits et électroniques. Il a été directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal (IEDM) pendant plus de six ans. Auparavant, M. Chassin a été analyste économique au Conseil du patronat du Québec (CPQ) et économiste au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO). Son intérêt pour les politiques publiques remonte à son passage à l’université pendant lequel il a œuvré à la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), au Conseil permanent de la jeunesse et à Force Jeunesse. Il siège également aux conseils d’administration du Centre NAHA et d’Interligne.

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Table des matières

Mot du président-directeur général du RJCCQ

Résumé

Introduction

Chapitre 1 - Une problématique méconnue

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L’absence de consensus dans les recherches sur la santé mentale des entrepreneurs La santé mentale des entrepreneurs : un sujet tabou ? L’importance des enjeux de santé mentale sur le marché du travail Des secteurs plus touchés que d’autres L’incertitude demeure

Chapitre 2 - Une enquête pionnière : quelques considérations méthodologiques

pionnière : que lques considérations méthodologiques Enquête par sondage Forces et faiblesses de notre enquête

Enquête par sondage Forces et faiblesses de notre enquête par sondage Une grande diversité de répondants Entrevues qualitatives

Chapitre 3 - Des résultats d’enquête troublants

Les entrepreneurs sont fortement engagés dans leur entreprise Les entrepreneurs ne dorment pas sur leurs deux oreilles Une proportion élevée de détresse psychologique Des symptômes de dépression Des symptômes d’épuisement professionnel Les petites entreprises peu rentables plus à risque Les entrepreneurs âgés sont-ils plus sereins? Après cinq ans, ça va mieux Les femmes plus à risque que les hommes Difficile de concilier travail et famille Les entrepreneurs ayant céder une entreprise ne sont pas différents Quelques autres résultats intéressants

Chapitre 4 - Briser l’isolement

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Les solutions les plus attrayantes pour les entrepreneurs Lutter contre la solitude de l’entrepreneur Prendre en compte les situations à risque

Annexe – questionnaire

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Mot du président-directeur général du RJCCQ

Mot du président-directeur général du RJCCQ Dans un contexte où l’ensemble des acteurs du développement

Dans un contexte où l’ensemble des acteurs du développement économique réfléchissent sur les meilleurs outils à mettre en place pour développer une culture entrepreneuriale, lancer un mouvement de démarrage et de croissance des entreprises, il nous est apparu important de mettre l’accent sur une dimension qui est très peu, voire méconnue de l’entrepreneuriat et pour laquelle des solutions peuvent être trouvées pourvu que l’on se penche dessus.

Avec la présente enquête, le RJCCQ fait œuvre de pionnier en souhaitant faire face à un tabou dans le monde de l’entrepreneuriat et ce, dans l’espoir qu’une discussion sérieuse et qu’une sensibilisation puisse voir le jour au profit de nos entrepreneurs qui désirent contribuer favorablement au développement socio-économique robuste du Québec. Or, si l’on creuse davantage dans le vécu des entrepreneurs, nous nous rendons compte que certains d’entre eux lancent des signaux d’alarmes auxquels nous ne prêtons pas toujours attention mais qui, à court et moyen terme, peu devenir un enjeu de santé public auquel le Québec devra faire face.

enjeu de santé public auquel le Québec devra faire face. En effet, la période qui suit

En effet, la période qui suit immédiatement le lancement de leur entreprise (2-5 ans) est une phase critique de consolidation qui peut les soumettre à rude épreuve, poussant certains d’entre eux à des phases de dépression et une détresse psychologique puisqu’il est crucial voire fondamental d’identifier et à laquelle il faut apporter des solutions. Les répercussions non seulement sur eux-mêmes, sur leurs familles, sur leurs entreprises et sur leurs employés peuvent être conséquentes.

Par ailleurs, beaucoup connaissent l’engagement du RJCCQ en faveur de la conciliation travail-famille. Or, cette enquête démontre que la conciliation travail-famille ne touche pas seulement les employés mais également l’entrepreneur, notamment lorsqu’il s’agit d’une femme entrepreneure qui, pour certaines d’entre elles, portent le double fardeau du poids professionnel et familial.

Cette enquête présente l’intérêt de souligner plusieurs facteurs qui peuvent pousser nos jeunes entrepreneurs à la détresse psychologique mais aussi quelques pistes de solution pour endiguer ce phénomène afin de donner à tous les meilleures chances pour atteindre leurs objectifs.

de donner à tous les meilleures chances pour atteindre leurs objectifs. Monsef Derraji Président directeur général

Monsef Derraji Président directeur général

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Résumé

Essentiel pour la prospérité québécoise, l’entrepreneuriat est aussi un parcours semé d’embûches, dont la détresse psychologique vécue par certains entrepreneurs, une réalité moins connue et peu documentée. Les recherches menées sur cette question se contredisent : certains affirment que les entrepreneurs ont une meilleure santé mentale alors que d’autres affirment qu’ils sont plus nombreux à souffrir d’un trouble de santé mentale.

Un constat clair émerge toutefois, il existe un tabou entourant cette question, ce qui explique probablement pourquoi la recherche dans le domaine est si récente. Les agriculteurs et les médecins ont fait l’objet d’une attention particulière, mais moins les entrepreneurs en général. Or, la dépression sera vraisemblablement la seconde cause d’incapacité au travail selon l’OMS, et pas uniquement chez les employés. Les cadres et les entrepreneurs aussi souffrent de détresse psychologique.

Afin de mettre en lumière les enjeux de santé mentale vécus par des entrepreneurs, le RJCCQ a fait œuvre de pionnier en réalisant une enquête auprès de 300 d’entre eux. Le questionnaire, conçu sous la supervision du professeur Angelo Soares, spécialiste en santé mentale au travail de l’UQAM.

spécialiste en santé mentale au travail de l’UQAM. Bien que l’échantillon obtenu ne soit pas prob

Bien que l’échantillon obtenu ne soit pas probabiliste et ne prétend pas représenter l’ensemble des entrepreneurs québécois, les résultats donnent une bonne idée des pressions qu’ils subissent. Parmi les répondants, on comptait autant de femmes (52%) que d’hommes (48%), des jeunes et des moins jeunes, différents niveaux d’expérience et des entrepreneurs dans tous les secteurs d’activité.

En plus de l’enquête par sondage, cinq enquêtes qualitatives ont été réalisées auprès d’ex- entrepreneurs anonymes, de chercheurs universitaires et d’une directrice dans une organisation en appui aux entrepreneurs. Voici un résumé des principaux résultats :

43% des répondants travaillent plus de 50 heures par semaine. 26% n’arrivent pas réellement à prendre de vacance. Tout de même, 31% arrivent à prendre plus de deux semaines. Pour 40% des répondants, il n’y a pas d’activité dans l’entreprise lorsqu’ils sont en vacances.

71,5% éprouvent de la difficulté avec leur sommeil. Plus de la moitié souffrent d’insomnie et les deux tiers se réveillent parfois au milieu de la nuit.

Parmi les répondants, 71,5% sont en détresse psychologique élevée, une proportion considérable.

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Plus du tiers des répondants souffrent de symptômes associés à la dépression. 26,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert de dépression.

23,9% démontrent des symptômes élevés d’épuisement émotionnel. 29,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert d’épuisement professionnel.

La rentabilité et la taille des entreprises en matière de chiffre d’affaire et d’employés est négativement corrélée avec la détresse psychologique, la dépression et l’épuisement professionnel.

Parmi les répondants, ce sont les plus vieux (65 ans et plus) qui paraissent les moins à risque de détresse psychologique. Les répondantes femmes sont plus à risque de détresse psychologique et de dépression.

Les répondants qui ont passé le cap du 5 ans sont en moyenne moins stressés, moins déprimés et moins épuisés.

51,7% des répondants ont déclaré éprouver de la difficulté à concilier travail et famille régulièrement ou à tous les jours, ce qui est lié à la détresse psychologique.

Parmi les répondants, 17,2% ont déjà cédé une entreprise. Ceux-ci n’apparaissent pas différents des autres entrepreneurs. Chez les cédants, la détresse psychologique constitue parfois un déclencheur qui motive la vente ou le transfert de l’entreprise selon Louise Cadieux, professeure titulaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

titulaire à l’ Université du Québec à Trois-Rivières. Certains comportements, fréquemment asso ciés à la vie

Certains comportements, fréquemment associés à la vie d’entrepreneur, semblent prédisposer à des problèmes de santé mentale. Par contre, l’entrepreneuriat est caractérisé par son côté risqué et incertain, par la concurrence et les multiples défis, où le stress est parfois un moteur. Comment intervenir pour prendre soin de la santé mentale des entrepreneurs en respectant leur choix ?

La principale piste de solution consiste à briser l’isolement. Que ce soit auprès d’autres entrepreneurs, de mentors, de proches ou de professionnels, l’important est d’avoir une relation privilégiée avec quelqu’un à qui on peut parler de ce qui nous arrive. Cette solution comporte une facette curative, mais favorise aussi la prévention.

Il y a encore du chemin à faire pour vaincre les tabous. Les programmes, associations ou campagnes publicitaires encourageant l’entrepreneuriat doivent être plus honnêtes et transparents sur cette réalité. Il faut que les organismes qui côtoient les entrepreneurs soient outillés et donnent des outils aux entrepreneurs pour reconnaître les symptômes de la détresse psychologique et de certains troubles mentaux.

Les pouvoirs publics doivent se montrer plus sensibles à la problématique de la détresse psychologique chez les entrepreneurs et se montrer plus prudent dans les changements proposés aux exigences administrative, aux règlements ou à la fiscalité en analysant bien les impacts de ces changements.

Enfin, cette réalité mériterait d’être mieux documentée et discutée. Quant à nous, nous espérons que cette recherche apporte sa contribution au nécessaire débat sur la question.

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Introduction

Essentiel pour la prospérité québécoise, l’entrepreneuriat est aussi un parcours semé d’embûches pour ceux qui s’y lancent. Outre les défis traditionnels associés à ce parcours, la détresse psychologique que peuvent vivre certains entrepreneurs constitue une réalité moins connue et peu documentée. Pourtant, cette détresse est d’autant plus probable que les entrepreneurs vivent beaucoup de pression, comptent beaucoup sur leurs propres efforts lors des premières étapes de la vie de leur entreprise, se sentent responsables du sort de leurs employés et doivent vivre un deuil lorsqu’ils se séparent de leur entreprise, entre autres facteurs de stress.

L’objectif de cette étude est de mieux cerner ces enjeux, discuter de leurs causes et de leur conséquence sur la relève entrepreneuriale. Au moyen d’un sondage, le RJCCQ fait ici œuvre de pionnier afin de documenter ce phénomène. Sous la supervision du professeur Angelo Soares, spécialiste en santé mental au travail de l’UQAM comptant une grande expertise en psychométrie, un questionnaire a été élaboré puis largement diffusé au sein des réseaux d’entrepreneurs. Les résultats recueillis auprès de près de 300 entrepreneurs québécois mettent en lumière des conditions psychologiques préoccupantes et donnent une idée des facteurs de stress à surveiller.

et donnent une idée des facteurs de stress à surveiller. Bien que les solutions ne soie

Bien que les solutions ne soient pas simples à identifier ou à mettre en œuvre, certaines pistes seront explorées, notamment grâce à des entrevues qualitatives réalisées dans le cadre de cette étude. Le gouvernement du Québec, les organismes agissant auprès des entrepreneurs et les institutions qui les côtoient peuvent tous jouer un rôle plus actif afin de prévenir les conséquences d’une détresse psychologique élevée.

Le RJCCQ espère que cette première étude sur cette question d’importance permettra de lancer un nécessaire débat social et d’envisager rapidement des pistes d’action.

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Chapitre 1

Une problématique méconnue

L’archétype de l’entrepreneur est la plupart du temps présenté sous les traits d’un héros. L’image de l’aventurier lui colle à la peau : il prend des risques, emprunte le chemin le moins fréquenté, réussit dans des fonctions variées tel un homme-orchestre, gère son propre horaire, embauche une équipe compétente autour de lui, obtient du succès et de l’argent, etc.

[La figure de l’entrepreneur] incarne dans l’imaginaire populaire un homme- orchestre, à la fois créateur et gestionnaire, et apparaît comme un véritable héros des temps modernes 1 .

comme un véritable héros des temps modernes 1 . Derrière cette image d’Épinal, la réalité co

Derrière cette image d’Épinal, la réalité comporte d’autres facettes, dont une santé psychologique souvent mise à l’épreuve. L’engagement de l’entrepreneur envers son projet d’affaires signifie souvent de longues heures de travail, peu de vacances, un stress constant, l’incertitude, des difficultés imprévues, le poids de la responsabilité envers ses employés et ses clients, etc.

Un sentiment de solitude accompagne souvent l’entrepreneur qui se construit un rôle devant la nécessité de projeter en tout temps une image de succès et de confiance. Cette attitude s’explique par la théorie des signaux : ce qu’il projette lui permet de mettre en confiance ses clients, ses fournisseurs, ses bailleurs de fonds ou de mobiliser ses employés lui permettant ainsi de les convaincre plus facilement. Il s’avère que même les proches, comme la famille ou les amis, ne sont pas toujours conscients de ses préoccupations les plus intimes 2 . Dans un tel contexte, il ne serait pas étonnant que les entrepreneurs soient plus exposés que d’autres aux problèmes de santé mentale comme la détresse psychologique, voire la dépression ou l’épuisement professionnel (burnout).

1 Virginie Gharbi, « Faut il surveiller la santé des créateurs d’entreprise ? », dans Olivier Torrès, La santé du dirigeant : de la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire , De Boeck Superieur, 2017, p. 153.

2 Il vaut la peine d’écouter l’excellent podcast du journal Les Affaires (Matthieu Charest et l’équipe des Dérangeants), Les PDG se cachent pour pleurer : http://www.lesaffaires.com/dossier/les derangeants/podcast saison 1b episode13/597402. Cette problématique de « devenir une façade » y est abordée.

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Pourtant, la littérature sur la question de la détresse psychologique chez les entrepreneurs est étonnamment rare et peu concluante. Comme on le verra, certaines études évoquent même cette faible propension des entrepreneurs à parler de leur propre santé mentale. Cela ne signifie pas que les organismes qui travaillent auprès des entrepreneurs ne sont pas conscients et sensibles à cette problématique. Bien au contraire, plusieurs de ces organismes déplorent le manque de recherche sur ce sujet 3 . Ce chapitre propose une recension des recherches sur le sujet et de leurs conclusions.

L’absence de consensus dans les recherches sur la santé mentale des entrepreneurs

dans les recherches sur la santé mentale des entrepreneurs Bien qu’on puisse identifier certa ines prédispositions

Bien qu’on puisse identifier certaines prédispositions des individus à devenir entrepreneur, aucune certitude ne permet d’affirmer s’il s’agit d’un phénomène inné ou acquis. La génétique d’un individu influence les probabilités de devenir un entrepreneur, sans toutefois constituer une condition nécessaire 4 . De manière intéressante, plusieurs études scientifiques ont identifié une influence génétique plus prononcée en moyenne chez les femmes que chez les hommes. D’autres études, toutefois, ne notaient pas de différences 5 . Certains démontrent des aptitudes innées évidentes, d’autres se surprennent eux-mêmes à devenir des entrepreneurs à succès.

Il est connu que la famille favorise beaucoup l’entrepreneuriat et que ceux qui proviennent d’une famille en affaire ont deux fois plus le goût de se lancer en affaire. Est-ce en raison de la génétique ou parce qu’on a ainsi été habitué à « discuter de cash flow autour de la table », comme nous le soulignait Rina Marchand, du Réseau M ? Professeure titulaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Louise Cadieux mentionne cette théorie de l’apprentissage social qui incite celui qui provient d’une famille d’entrepreneurs à se lancer en affaire. Encore là, on ne peut pas distinguer la part de l’inné et la part de l’acquis.

Une explication de type génétique pourrait expliquer le fait que plusieurs recherches font état d’une meilleure gestion du stress chez les entrepreneurs que dans la population en général, par exemple sur le plan de la santé mentale 6 .

3 Lors des entrevues qualitatives menées, nous avons pu constater que la détresse psychologique des entrepreneurs faisait déjà partie des préoccupations de ces organismes. Par ailleurs, l’Institut de recherche sur les PME de l’Université du Québec à Trois Rivières s’intéresse de plus en plus à ce thème. Claude Robichaud, « Les entrepreneurs et le stress », CLDEM Terrebonne Mascouche , 28 janvier 2015. https://cldem.com/fr/blogue/les entrepreneurset lestress/

4 Scott Shane, Born Entrepreneurs, Born Leaders: How Your Genes Affect Your Work Life , NewYork, NY, Oxford University Press, 2010, p. 165.

5 Ibid., p. 150.

6 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 727; N. Nicolaou et Scott Shane, “Can genetic factors influence the likelihood of engaging in entrepreneurial activity?”, Journal of business venturing, 24(1), 2009, pp. 122; S. Shane, N. Nicolaou, L. Cherkas et T. D. Spector, “Genetics, the big five, and the tendency to be self employed”, Journal of Applied Psychology, 95(6), 2010, pp. 11541162; Robert A. Baron, Rebecca J. Franklin et Keith M. Hmieleski, “Why Entrepreneurs Often Experience Low, Not High, Levels of Stress: The Joint Effects of Selection and Psychological Capital”, Journal of Management, 15 juillet 2013.

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D’autres auteurs arrivent à des conclusions différentes et estiment que cette disposition pourrait être le résultat de meilleurs mécanismes développement au fur et à mesure d’un apprentissage.

D’autres études encore mentionnent la génétique ou le type de personnalité, mais concluent que les entrepreneurs sont plus à risque de détresse psychologique ou de problèmes de santé mentale :

Where there is more consistent evidence is in findings that entrepreneurs are likely to be Type A personalities and this seems negatively associated with health (Boyd, 1984; Boyd & Webb, 1982; Kieschke & Schaarschmidt, 2003). Contradictory to our findings, this evidence suggests that we should have found worse health results for entrepreneurs 7 .

D’autres études encore se penchent plutôt sur les caractéristiques du contexte de travail. Depuis longtemps, le contexte de l’entrepreneur est perçu comme plus exigeant sur les plans du stress, de la surcharge de travail, de la solitude et de l’incertitude, tout en conférant aussi plus d’autonomie et de pouvoir de décision.

Boyd et Gumpert (1984) ont identifié des facteurs de stress dans la gestion de la
Boyd et Gumpert (1984) ont identifié des facteurs de stress dans la gestion de la
petite entreprise tels que la solitude, les conflits potentiels avec les partenaires, le
besoin de réussite, la surcharge de travail, ou encore le manque de temps à
consacrer aux activités extraprofessionnelles 8 .

Les recherches de Buttner (1992) ont évoqué un stress inhérent à l’activité entrepreneuriale en cherchant à savoir quels étaient les facteurs distinctifs de la création d’entreprise qui provoquaient du stress chez l’entrepreneur. Un des résultats principaux est que la surcharge des rôles endossés par l’entrepreneur était l’une des causes majeures de son stress 9 .

Plusieurs considèrent que le plus grand degré d’autorité des entrepreneurs leur confère un plus grand degré de contrôle sur leur propre emploi, ce qui constitue un facteur associé à une meilleure santé et un plus grand bien-être. Malgré tout, cette approche ne semble pas faire consensus dans la littérature scientifique, comme le démontre ce résumé :

7 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 731.

8 Virginie Gharbi, « Faut il surveiller la santé des créateurs d’entreprise ? », dans Olivier Torrès, La santé du dirigeant : de la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire , De Boeck Superieur, 2017, p. 157.

9 idem

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Because of their high job control and the active nature of their jobs, entrepreneurs should experience less allostatic load which in turn seems to be associated with fewer mental disorders and higher well-being. Empirical findings concerning mental health of entrepreneurs have concentrated on self-reported health and well- being, and are contradictory. Some studies report better well-being (Bradley & Roberts, 2004; Korunka, Frank, & Becker, 1993; Subramanian, Venkatapathy, & Vasudevan, 1987; Tetrick, Slack, Da Silva, & Sinclair, 2000) including fewer diagnosed mental and anxiety disorders (Kawakami et al., 1996) and others more health problems and health complaints in entrepreneurs compared with employees (Buttner, 1992; Jamal, 1997; Parslow et al., 2004 for women; Rau et al., 2008). Still other studies found no such differences (Chay, 1993; Eden, 1975; Lewin- Epstein & Yuchtman-Yaar, 1991; Parslow et al. , 2004 for men; Prottas & Thompson, 2006; Rahim, 1996) 10 .

men; Prottas & Thompson, 2006; Rahim, 1996) 1 0 . Une des seules études québécoises sur

Une des seules études québécoises sur le sujet de l’épuisement professionnel chez les entrepreneurs aborde aussi ce thème sous un angle qui met en relief la particularité de l’entrepreneur. Plutôt que de traiter du degré de contrôle, il est question dans cet article de deux types de motivation exprimée par les entrepreneurs : la motivation autonome, celle dictée par choix ou par intérêts personnels, ou la motivation contrôlée, celle influencée par des pressions internes ou externes. À l’aide d’un sondage web mené auprès de 126 répondants, tous propriétaires-dirigeants de PME, entre mai et septembre 2014, les auteurs observent que :

Sans être à l’abri des problèmes de différentes natures, les dirigeants animés par une motivation autonome [rapportent avoir vécu relativement moins de problèmes]. Il est plausible de penser que la présence des problèmes et des difficultés vécus pressurise les dirigeants, ce qui les amène à éprouver moins d’intérêt, de plaisir ou de satisfaction à l’égard du travail 11 .

Si la motivation autonome des dirigeants protège leur santé mentale, les pressions inévitables dans leurs fonctions peuvent jouer le rôle inverse, semble-t-il. En contradiction avec le constat de l’étude québécoise, un chercheur français affirme ainsi que les dirigeants pourraient être plus susceptibles d’épuisement professionnel :

Confrontés à un niveau de stress et de fatigue en moyenne supérieur à celui des salariés, les patrons sont aussi plus exposés au burnout, en particulier lorsque leur entreprise est petite 12 .

10 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 721.

11 Claude Fernet, Josée St Pierre et Stéphanie Austin, « Les facteurs de stress et de motivation au travail des dirigeants de PME », InfoPME, Vol. 15, No 1, janvier 2015, p. 7. https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public /docs/FWG/GSC/Publicatio n/781/28/1237/1/66844/3/F76005352_InfoPME_janv_2015. pdf

12 Marie Bartnik, « Le suicide touche aussi les chefs d’entreprise », Le Figaro, 5 février 2014. http://www.lefigaro.fr/entre preneur/2014/02/05/0900720140205ARTFIG00224lesuicidetoucheaussi leschefs d entreprise.php

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Des chercheurs américains se sont penchés sur la santé mentale des entrepreneurs et ont constaté que 49% d’entre eux souffraient d’au moins un trouble mental contre 32% parmi la population adulte des États-Unis 13 . Le graphique suivant résume leurs résultats en comparant la prévalence de certains troubles mentaux parmi les entrepreneurs et un groupe de comparaison.

Prévalence de certains troubles mentaux 35% 30% 25% 20% 15% 10% 5% 0% Dépression TDAH
Prévalence de certains troubles mentaux
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Dépression
TDAH
Anxiété
Abus de
Bipolarité
substances
Entrepreneurs
Groupe de comparaison
Source : Michael A. Freeman, Sheri L. Johnson, Paige J. Staudenmaier et Mackenzie R. Zisser, Are Entrepreneurs « Touched With
Fire »? , Summary, Pre‐ publication manuscript, avril 2015, p. 5. http://www.michaelafreemanmd.com/Research.html

On constate dans ce tableau d’importantes différences, sauf pour l’anxiété. Les mêmes auteurs principaux ont aussi publié un article infirmant un lien entre les manies et l’entrepreneuriat 14 . Les auteurs vont jusqu’à croire que la présence disproportionnée de ces troubles mentaux pourrait indiquer qu’ils contribuent directement au succès des entrepreneurs; en somme, qu’une santé mentale imparfaite n’est pas toujours une mauvaise chose 15 . Cette opinion est partagée par Claudia Kalb. Auteure du livre Andy Warhol was a Hoarder: Inside the Minds of History’s Great Personalities, elle établit aussi un lien entre certains troubles de santé mentale et des réussites admirables chez des personnalités connues 16 .

13 Michael A. Freeman, Sheri L. Johnson, Paige J. Staudenmaier et Mackenzie R. Zisser, Are Entrepreneurs « Touched With Fire »? , Summary, Prepublication manuscript, avril 2015, p. 5. http://www.michaelafreemanmd.com/Research.html

14 Michael A. Freeman, Sheri L. Johnson et Paige J. Staudenmaier, « Manic tendencies are not related to being an entrepreneur, intending to become an entrepreneur, or succeeding as an entrepreneur », Journal of Affective Disorders , mars 2015, pp. 154158. https://www.ncbi.nlm.nih .gov/pubmed/25462410

15 Matt McFarland, « Crazy good: How mental illnesses help entrepreneurs thrive », The Washington Post , 29 avril 2015. https://www.washingtonpost.com/news/ innovations/wp/ 2015/04/29/crazygood how mental illnesses helpentrepreneurs

thrive/?utm_term=.f70eda0258e4

16 Daniel McGinn, « Is There a Connection Between Entrepreneurship and Mental Health Conditions? », Harvard Business Review, 22 février 2016. https://hbr.org/2016/02/222 entrepreneurship ic do narcissistsmakegreatentrepreneurs

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Les conclusions varient considérablement d’une étude à l’autre 17 . En l’absence de consensus sur la santé mentale comparée des entrepreneurs, on peut facilement croire que la recherche se poursuivra de plus belle dans les prochaines années. Cependant, l’état de la recherche ne permet d’établir des liens de causes à effets directs et sans équivoque. Nous pouvons toutefois émettre des hypothèses en nous basant notamment sur les commentaires reçus par le biais du questionnaire et des entrevues qualitatives des acteurs du milieu.

La santé mentale des entrepreneurs : un sujet tabou ?

Les études précédentes ne sont toutefois pas en contradiction sur tous les plans. L’aspect tabou de la santé du dirigeant fait partie des constats de plusieurs d’entre elles. À titre d’exemple, citons celles-ci :

Quant à la santé du dirigeant, elle ne constitue pas une inquiétude prioritaire (score de
Quant à la santé du dirigeant, elle ne constitue pas une inquiétude prioritaire
(score de 2.77 sur 5.00). Ce qui était prévisible considérant que c’est un sujet sur
lequel les dirigeants de PME n’aiment pas discuter de façon générale 18 .

[Le phénomène du burnout est] d'autant moins visible que les patrons ont tendance à minimiser leurs problèmes de santé pour se conformer à l'image de «winners» qu'on leur assigne 19 .

While reviewing the literature on entrepreneurs’ health we felt that entrepreneurs are an under-researched population in occupational health psychology (…) 20

17 Ute Stephan et Ulrike Roesler mentionnent eux mêmes que leurs résultats vont à l’encontre de résultats antérieurs obtenus dans d’autres études : « Our findings are not in line with prior studies that found entrepreneurs to have worse health than employees (Buttner, 1992; Jamal, 1997; Lewin Epstein & Yuchtman Yaar, 1991; Parslow et al., 2004; Rau et al., 2008). » Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 728; Cynthia Ann Sheehan, Étienne StJean, « La santé des entrepreneurs : une scoping study » , Université du Québec à Trois Rivières, 2014, non publiée, p. 1.

18 Claude Fernet, Josée StPierre et Stéphanie Austin, « Les facteurs de stress et de motivation au travail des dirigeants de PME », InfoPME, Vol. 15, No 1, janvier 2015, p. 5. https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/p ls/public/docs/FWG/GSC/Publica tion/781/28/1237/1/66844/3/F76005352_InfoP

ME_janv_2015.pdf

19 Marie Bartnik, « Le suicide touche aussi les chefs d’entreprise », Le Figaro , 5 février 2014. http://www.lefigaro.fr/entrepreneur/2014/02/05/09007 20140205ARTFIG00224le suicide touche aussiles chefsd entreprise.php

20 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 732.

13

L’article de Ute Stephan et Ulrike Roesler, cité plus tôt et réalisé en Allemagne, est particulièrement extensif et exhaustif 21 . Pourtant, parmi les 89 références incluses dans l’impressionnante bibliographie de cet article récent (paru en 2010 dans le Journal of Occupationnal and Organizational Psychology), aucune source ne portait spécifiquement sur la santé mentale des entrepreneurs. Quatre sources traitaient de la santé mentale des travailleurs autonomes et cinq sources se penchaient sur la santé des entrepreneurs, mais l’intersection entre ces deux thèmes semblent n’avoir été à peu près pas exploré.

À l’Université du Québec à Trois-Rivières, une étude exploratoire (scoping study) de Cynthia Ann Sheehan, doctorante, et de son professeur Étienne St-Jean a mené une recension des écrits sur la santé des entrepreneurs entre 1975 et 2013, avec une attention particulière sur l’aspect de la santé psychologique 22 . Les parutions tant en langue anglaise qu’en langue française ont été retenues.

En tout, 83 ouvrages ont été identifiés. L’un des constats les plus frappants de cette étude exploratoire concerne l’aspect récent des études parues sur la question. Plus de la moitié des publications identifiées étaient en effet parues dans les cinq dernières années, et un autre quart dans les cinq années immédiatement précédentes, comme l’illustre le graphique suivant.

t précédentes, comme l’illustre le graphique suivant. Nombre de publications par quinquennat 45 42 40 35
Nombre de publications par quinquennat 45 42 40 35 30 25 19 20 15 9
Nombre de publications par quinquennat
45
42
40
35
30
25
19
20
15
9
10
6
3
5
2
1
1
0
1974‐ 78
1979‐ 83
1984‐ 88
1989‐ 93
1994‐ 98 1999‐ 2003 2004‐ 08
2009‐ 13

Source : Cynthia Ann Sheehan, Étienne St-Jean, « La santé des entrepreneurs : une scoping study », Université du Québec à Trois-Rivières, 2014, non publiée.

21 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, pp. 717738. 22 Cynthia Ann Sheehan, Étienne St Jean, « La santé des entrepreneurs : une scoping study » , Université du Québec à Trois Rivières, 2014, non publiée.

14

Le faible nombre de publication s’explique possiblement par l’image de l’entrepreneur entretenue dans les médias, par le monde de la recherche, ainsi que par le déni des entrepreneurs eux-mêmes envers leurs propres problèmes de santé mentale, voire par des soins de santé orientés vers les employés 23 . Or, si le tabou se lève doucement, on peut croire que les médias et les chercheurs s’intéresseront davantage à cette question.

L’importance des enjeux de santé mentale sur le marché du travail

On observe un intérêt grandissant pour le lien entre l’entrepreneuriat et la santé mentale ces dernières années. Au Québec, l’Institut de recherche sur les PME de l’Université du Québec à Trois-Rivières s’intéresse de plus en plus à la question, notamment grâce aux efforts du professeur Étienne St-Jean. Le rôle clé que des entrepreneurs eux-mêmes peuvent jouer afin de faire tomber le tabou se doit d’être souligné 24 .

tomber le tabou se doit d’être souligné 2 4 . Ce thème est d’autant plus important

Ce thème est d’autant plus important que l’Organisation mondiale de la santé estimait il y a quelques années que la dépression serait la seconde cause en importance des incapacités au travail en 2020. De plus, la détresse psychologique représenterait un coût de près de 30 milliards de dollars dans l’économie canadienne 25 . Or, la dépression ne touche pas que les employés. Dans les entreprises, une doctorante a ainsi mesuré qu’un cadre sur cinq souffre de détresse psychologique, principalement les femmes 26 .

Les milieux de travail sont de plus en plus sensibilisés à l’importance de la santé mentale et à reconnaître les symptômes précurseurs chez leurs employés, comme la difficulté de concentration, l’irritabilité, des pensées désorganisées, des erreurs à répétition, la tendance à s’isoler, troubles du sommeil ou troubles alimentaires, etc. Puisque les employés occuperont des fonctions de plus en plus entrepreneuriales (ou intrapreneuriales), l’intérêt d’un thème comme la santé mentale des entrepreneurs devient encore plus évident même pour les grands employeurs 27 .

23 Cynthia Ann Sheehan, Étienne St Jean, « La santé des entrepreneurs : une scoping study » , Université du Québec à Trois Rivières, 2014, non publiée, p. 1; Y. Ben Tahar, Le burnout entrepreneurial, phénomène méconnu du champs entrepreneurial , Communication présentée au 7e Congrès de l'Académie de l'entrepreneuriat et de l'innovation, Paris, France, 2011. www.observatoire

amarok.net/sites/default/files/documents/lebo_bentahar_2011.pdf

24 Podcast Les Affaires, Les PDG se cachent pour pleurer : http://www.lesaffaires.com/dossier/les derangeants/podcast saison 1b episode13/597402

25 « Comment gérer la détresse psychologique en milieu de travail ? », Les Affaires , 13 octobre 2015. http://www.lesaffaires.com/strategied entreprise/entreprendre/comment gererla detressepsychologique en milieu detravail

/580807

26 Stéphanie Marin, La Presse canadienne, « Un cadre sur cinq souffre de détresse psychologique », Huffington Post , 5 octobre 2017. http://quebec.huffingto npost.ca/2017/10/05/un cadresurcinq souffrededetressepsychologique_a_23234314/

27 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 732.

15

En France, le thème de la santé mentale en entreprise a été propulsé à l’avant-plan de l’actualité à l’occasion d’une vague de suicide dans des entreprises de télécommunications 28 et chez Renault, un constructeur automobile 29 .

Ce contexte explique peut-être le succès relatif de l’Observatoire de la santé des dirigeants de PME 30 . Cet observatoire est aussi associé à la parution d’un livre sur le sujet en 2012, réédité en 2017, intitulé La santé du dirigeant : De la souffrance patronale à l'entrepreneuriat salutaire. Une étude décortiquée dans cet ouvrage constatait aussi que la moitié des dirigeants de PME ressentait les conséquences du stress sur leur santé :

D’après une étude récente sur le stress des entrepreneurs, près de deux entrepreneurs sur trois déclarent souvent ressentir du stress dans le cadre de leur travail. Cette situation de stress se traduit, pour plus de la moitié d’entre eux, par des problèmes de santé, d’insomnie ou encore d’angoisse 31 .

de santé, d’insomnie ou encore d’angoisse 3 1 . Enfin, il existe en France un certain

Enfin, il existe en France un certain nombre de ressources intéressantes, notamment des centres d'information sur la prévention des difficultés des entreprises, ainsi qu’une association appelée l'Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (Apesa) 32 qui pourrait nourrir la réflexion québécoise en matière de solutions.

Des secteurs plus touchés que d’autres

Bien que la question de la détresse psychologique chez les entrepreneurs n’ait pas été explorée en profondeur, des entrepreneurs dans certains secteurs ont fait l’objet d’une attention plus poussée.

C’est principalement le cas des agriculteurs. Aujourd’hui, les exploitations agricoles modernes sont des entreprises complexes qui requièrent de nombreuses compétences de gestionnaire. Il s’agit aussi d’un contexte entrepreneurial solitaire, isolé géographiquement, doublé d’une routine exigeante. Dans bien des cas, la jeune génération hérite de la ferme et ses choix sont limités. Enfin, les agriculteurs semblent avoir été plus sujets aux suicides que d’autres.

28 Hayat Gazzane, « Suicides à France Télécom : le rappel des faits », Le Figaro , 7 juillet 2016. http://www.lefigaro.fr/soc ietes/2016/07/07/2000520160707ARTFIG00115suicides a francetelecomlerappel desfaits.php

29 Erwan Benezet et Vincent Verier, « Une dizaine de suicides chez Renault en quatre ans », Le Parisien, 25 juillet 2017 http://www.leparisien.fr/economie/une dizainedesuicides chez renault en quatreans 250720177154895.php

30 Observatoire AMAROK. http://www.observatoireamarok.net

31 Virginie Gharbi, « Faut il surveiller la santé des créateurs d’entreprise ? », dans Olivier Torrès, La santé du dirigeant : de la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire , De Boeck Superieur, 2017, p. 157. L’étude dont il est question a été réalisée par TNSSofres pour le Conseil Supérieur de l’Ordre des expertscomptables, du 6 au 19 avril 2010, auprès d’un échantillon national de 800 dirigeants de TPE (entreprises de 0 à 19 salariés) et de PME (entreprises de 20 à 249 salariés) représentatif des entreprises de 0 à 249 salariés.

32 Charles Gautier, « SOS patrons en détresse », Le Figaro, 22 juin 2016. http://www.lefigaro.fr/entrepreneur/2016/06/22/0900720160622ARTFIG00088sos patrons en detresse.php

16

En France, une étude réalisée par l'Institut national de veille sanitaire (InVS) a recensé près de 500 suicides d'agriculteurs entre 2007 et 2009. Le suicide en est devenu la troisième cause de décès dans cette catégorie de la population après les cancers et les maladies cardiovasculaires 33 .

Ce phénomène interpelle aussi les autorités au Québec. Une thèse de doctorat récente soutient « que les problèmes financiers et de travail, les nombreux facteurs de stress, l’accès aisé à des moyens létaux et l’isolement seraient des facteurs pouvant expliquer ces taux élevés » 34 . Une psychologue qui accompagne des travailleurs en milieu agricole, Pierrette Desrosiers, observe « une augmentation flagrante de détresse psychologique dans le milieu. Selon elle, un agriculteur sur deux souffre de détresse psychologique au Québec » 35 .

souffr e de détresse psychologique au Québec » 3 5 . Les médecins aussi ont fait

Les médecins aussi ont fait l’objet d’une attention particulière récemment au Québec, bien qu’ils ne soient pas tous des entrepreneurs à proprement parler. Néanmoins, parmi ces travailleurs autonomes, ce seraient les médecins résidents qui utilisent le plus fréquemment le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ), par comparaison avec les médecins de famille et les médecins spécialistes, selon la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ).

Sur son site internet, la FMRQ explique que l'ampleur de la détresse psychologique vécue

et la complexité des difficultés rencontrées ont augmenté ces dernières années 36 . Ce constat

a attiré l’attention des médias qui rapportent une hausse des demandes de tous les

médecins 37 . De son côté, le ministre de la Santé estime que ces hausses reflètent en partie

le fait que le tabou entourant la santé mentale des médecins tombe et que ces derniers

demandent davantage d’aide 38 .

33 Éric de La Chesnais, « Un suicide tous les deux jours chez les agriculteurs », Le Figaro, 10 octobre 2013. http://www.lefigaro.fr/conjo ncture/2013/10/10/2000220131010ARTFIG00432lesuicidetroisiemecausededeceschez lesagriculteurs.php

34 Camille TremblayAntoine, « Un constat de détresse grandissante chez les agriculteurs ! », La vie agricole , 29 septembre 2016.

http://lavieagricole.ca/3414/

35 idem

36 FMRQ, Détresse psychologique / suicide. http://www.fmrq.qc.ca/sante bien %C3%AAtreet services/santebien etre/detressepsychologique

37 Isabelle Hachey, Louise Leduc et Fanny Lévesque, « Programme d'aide aux médecins : hausse marquée des demandes de soutien », La Presse, 6 décembre 2017. http://www.lapresse.ca/actu alites/sante/201712/05/01 5146055programmedaideaux medecins hausse marquee desdemandesdesoutien.php

38 Tommy Chouinard, « Pas de hausse de la détresse chez les médecins, estime Barrette », La Presse, 6 décembre 2017. http://www.lapresse.ca/actu alites/sante/201712/06/01 5146110pas dehausse dela detressechez lesmedecinsestime barrette.php

17

L’incertitude demeure

Les multiples sources présentées dans ce chapitre montrent surtout que l’intérêt envers la question de la détresse psychologique des entrepreneurs s’accroît, ce qui est très positif. On doit cependant retenir que le sujet a été longtemps tabou et le sera encore en partie pour un certain temps.

Surtout, souvenons-nous que malgré l’impact majeur de la santé mentale des entrepreneurs sur leur parcours et sur l’économie, les principales recherches menées jusqu’à présent paraissent contradictoires. Tant que la communauté scientifique n’arrivera pas à tracer les contours de consensus, il sera périlleux pour les institutions d’intervenir.

C’est dans ce cadre que le RJCCQ espère faire une contribution utile à la réflexion québécoise sur la détresse psychologique vécue par les entrepreneurs, dont la méthodologie est présentée au prochain chapitre.

la détresse psychologique vécu e par les entrepreneur s, dont la méthodologie est présentée au prochain

18

Chapitre 2

Une enquête pionnière : quelques considérations méthodologiques

Devant le peu de documentation disponible sur l’enjeu de la détresse psychologique chez les entrepreneurs et les cédants, cette étude devait obligatoirement aller plus loin que la seule recension de littérature. Dès le départ, nous avons ainsi convenu de réaliser une enquête par sondage, au moyen d’un questionnaire en ligne, ainsi que des entrevues qualitatives.

Enquête par sondage

En réalisant une enquête de grande envergure, le RJCCQ fait œuvre de pionnier afin de documenter ce phénomène. Les résultats recueillis auprès de près de 300 entrepreneurs québécois mettent en lumière des conditions psychologiques préoccupantes et donnent une idée des facteurs de stress à surveiller.

et donnent une idée des facteurs de stress à surveiller. Sous la supervision du professeur Angelo

Sous la supervision du professeur Angelo Soares, spécialiste en santé mentale au travail de l’UQAM, un questionnaire a été élaboré. M. Soares est professeur au Département d'Organisation et ressources humaines de l'École des Sciences de la Gestion à l’UQAM et il possède une grande expertise en psychométrie.

Le questionnaire, reproduit en annexe, compte 117 questions, toutes à choix de réponse sauf trois. Grâce à des séries de questions, il est possible d’établir le niveau de détresse psychologique des répondants, de même que les symptômes de dépression et d’épuisement professionnel. Le questionnaire a été volontairement raccourci le plus possible afin qu’il soit possible d’y répondre en 20 minutes environ. Connaissant les contraintes de temps d’un grand nombre d’entrepreneurs, cet objectif nous paraissait essentiel.

Les différentes parties du questionnaire

117 questions

Questions d’identification (âge, sexe, secteur d’activité…)

13

Questions sur les facteurs de stress

4

Question sur la conciliation travail-famille

1

Question sur la consommation d’alcool

1

Série de questions sur le sommeil

7

Séries de questions sur la détresse psychologique, la dépression et l’épuisement professionnel

86

Questions sur les problèmes de santé mentale déjà identifiés

3

Question sur les ressources d’aide

1

Question ouverte permettant les commentaires

1

19

Les questions sur la détresse psychologique sont tirées de l’Enquête Santé Québec et la santé mentale des Québécois. Les questions concernant la dépression sont issues du Beck Dépression Inventory (BDI). Enfin, pour l’épuisement professionnel, les questions proviennent du Maslasch Burnout Inventory.

Ces outils testent la présence d’une série de signes avant-coureurs de la détresse psychologique, de la dépression ou de l’épuisement professionnel comme les troubles de sommeil, l’irritabilité et les troubles de l’humeur, la confiance en soi, le rapport aux autres, le découragement, la perte d’intérêt, la solitude et les pensées suicidaires.

En tout, 297 questionnaires ont été complètement remplis, alors que 111 autres n’ont été remplis que partiellement. Nous sommes d’avis que ce nombre important de réponse représente un facteur de validité majeur.

Forces et faiblesses de notre enquête par sondage

majeur. Forces et faiblesses de notre enquête par sondage Notre enquête a été menée entre le

Notre enquête a été menée entre le 14 décembre 2017 et le 12 janvier 2018.

Il n’était pas possible, compte tenu de nos moyens, d’envisager une enquête dont les résultats seraient généralisables à l’ensemble des entrepreneurs québécois. Il est concrètement très difficile d’établir un échantillon aléatoire ou représentatif de l’ensemble des entrepreneurs québécois. En fait, la seule enquête que nous ayons consultée et qui réussissait à établir un échantillon représentatif des entrepreneurs pour le comparer avec la situation des employés a été réalisée en Allemagne et comportait 149 répondants entrepreneurs, incluant des travailleurs autonomes. Cet article repose sur des tests médicaux et pas uniquement les réponses des participants 39 .

La diffusion du questionnaire comportait dès le départ un important biais puisque nous avons utilisé la liste de diffusion du RJCCQ. Le lien vers le questionnaire en ligne a aussi été partagé par le SAJE - Accompagnateur d’entrepreneurs et le Réseau M (Fondation de l’entrepreneurship). La diffusion du questionnaire dépendait donc des réseaux établis autour d’organisations. Les entrepreneurs contactés ainsi étaient donc déjà en lien avec des organisations promouvant le réseautage et l’aide aux entrepreneurs. En cela, l’échantillon considéré introduit un biais. Les entrepreneurs bien réseautés sont peut-être moins susceptibles de souffrir de détresse psychologique, ce qui sous-estimerait la détresse psychologique mesurée.

Par ailleurs, il est possible que les répondants aient été plus incités à répondre à l’enquête ou à compléter le questionnaire s’il se sentaient interpellés directement par la problématique visée, par exemple s’ils vivaient eux-mêmes de la détresse psychologique. Ce biais surestimerait la détresse psychologique mesurée.

39 Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 723.

20

Le seul moyen que nous pouvions prendre pour diminuer ce biais était d’inciter tous les entrepreneurs rejoints à compléter le questionnaire « même si vous croyez ne pas être concerné par une question », tel qu’indiqué au début du questionnaire (voir en annexe). Ainsi, il n’est pas possible de déduire si les biais ont véritablement un impact global d’un sens ou de l’autre.

Au moyen de la liste de diffusion du RJCCQ et les relances sur les réseaux sociaux, nous estimons avoir rejoint environ 1800 entrepreneurs 40 . La liste de diffusion comporte 5000 adresses électroniques, dont 55% de professionnels et 45% d’entrepreneurs, et les messages sont lus dans environ 80% des cas. L’enquête compte 408 réponses : 297 questionnaires complétés et 111 questionnaires partiels 41 .

complétés et 111 questionnaires partiels 4 1 . L’état de santé et les symptômes sont auto-r

L’état de santé et les symptômes sont auto-rapportés, comme c’est fréquemment le cas dans ce type d’enquête. Les données ne sont pas le résultat de mesures objectives déterminées par des professionnels de la santé. Qui plus est, les questionnaires portant sur la santé mentale au travail sont mieux adaptés à la réalité des employés. Plusieurs commentaires reçus indiquaient justement que certaines questions étaient moins pertinentes aux yeux des entrepreneurs et qu’elles ont pu causer un certain degré d’incertitude chez les répondants.

Une grande diversité de répondants

Notre enquête comporte l’avantage d’avoir obtenu un nombre élevé de questionnaires complétés 42 . Qui plus est, lorsque l’on considère la diversité des répondants, les résultats obtenus proviennent de tous les types d’entrepreneurs. Les répondants étaient autant des hommes (48%) que des femmes (52%), présentaient un profil jeune tout en comptant pratiquement le tiers des répondants ayant plus de 45 ans (32,1%), provenaient de presque tous les secteurs d’activité et possédaient des PME de tailles diverses.

Il n’est pas exclu que certains travailleurs autonomes aient répondu au questionnaire, bien que celui-ci s’adresse d’abord aux entrepreneurs, mais les répondants travaillant sans employé ne représentent que 29% de l’ensemble. Les statistiques présentées dans les tableaux suivant illustrent bien cette grande diversité de répondants.

40 Estimations fournies par le RJCCQ.

41 Statistique Canada, Échantillonnage non probabiliste , 23 juillet 2013 https://www.statcan.gc.ca/edu/powerpouvoir/ch13/nonprob/5214898 fra.htm ; Éric Vignola, Les meilleures pratiques en matière de sondage en ligne , Centre d’expertise des grands organismes, 2006, p. 22. http://grandsorganismes.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers/Publicat ions/Mesure%20de%20la%20satifaction/Meilleures_pratiques_sond ages_en_ligne.pdf

42 Parmi les enquêtes réalisées, très rares sont celles qui disposent d’échantillons plus importants. La seule qui concerne le Québec est le Global Entrepreneurship Monitor qui a sondé 432 adultes québécois dans son édition 2016 pour former un échantillon représentatif de la population québécoise. Bien entendu, on ne peut comparer directement les deux exercices qui n’ont pas exactement les mêmes finalités. St Jean, Étienne et Marc Duhamel, « Situation de l’activité entrepreneuriale québécoise : rapport 2015 du Global Entrepreneurship Monitor », Institut de recherche sur les PME (Canada), 2016, p. 6.

21

Catégories d'âge des répondants 35% 30% 25% 20% 15% 10% 5% 0% Moins de 20
Catégories d'âge des répondants
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Moins de 20 20‐ 25 ans 26‐ 35 ans
ans
36‐ 45 ans 46‐ 55 ans
56‐ 65 ans Plus de 65
ans
ans 36‐ 45 ans 46‐ 55 ans 56‐ 65 ans Plus de 65 ans Situation familiale
Situation familiale des répondants 50% 45% 40% 35% 30% 25% 20% 15% 10% 5% 0%
Situation familiale des répondants
50%
45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Célibataire sans
Célibataire avec
enfant
enfant(s)
En couple sans
enfant
En couple avec
enfant(s)

22

Nombre d'employés 50% 45% 40% 35% 30% 25% 20% 15% 10% 5% 0% Aucun De
Nombre d'employés
50%
45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Aucun
De 1 à 5
De 6 à 10
De 11 à 20
De 21 à 50
Plus de 50
De 1 à 5 De 6 à 10 De 11 à 20 De 21 à 50
Depuis combien de temps les répondants sont ‐ils entrepreneurs? 50% 45% 40% 35% 30% 25%
Depuis combien de temps les répondants sont ‐ils
entrepreneurs?
50%
45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Moins de 12 mois
Entre 1 et 2 ans
Entre 2 et 5 ans
Plus de 5 ans

23

Secteurs d'activité des répondants Informatique/technologie/communication Services professionnels Commerce de
Secteurs d'activité des répondants
Informatique/technologie/communication
Services professionnels
Commerce de détail
Services aux entreprises
Restauration/hébergement
Manufacturier/Fabrication
Arts/culture/loisirs
Agriculture/agro‐ alimentaire
Santé/services sociaux
Construction/rénovation
Enseignement
Finances et assurances
Tourisme/chasse et pêche
Immobilier/Logement
Transport/entreposage
Ressources naturelles
Autre (veuillez préciser)
14,8%
14,3%
11,0%
10,0%
6,9%
5,9%
5,6%
5,4%
4,1%
3,1%
2,0%
1,8%
1,5%
1,3%
0,5%
0,5%
11,5%

La répartition par secteur d’activité des répondants de notre enquête peut être comparée à la répartition des PME avec employés dans une enquête de l’ISQ intitulée Le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises au Québec en 2014. On constate des similarités dans certains secteurs et des écarts importants dans d’autres. Des comparaisons avec d’autres données descriptives de l’ISQ montrent que les entreprises comptant peu d’employés et les entrepreneurs les plus récents sont surreprésentés parmi les répondants de notre enquête 43 . Ces derniers ne sont donc pas parfaitement représentatifs de l’ensemble des PME québécoises, certes, bien qu’on constate leur diversité, notamment quant aux secteurs représentés.

43 ISQ, Le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises au Québec en 2014, février 2017, p. 34. http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/science technologie innovation/financement_pme/financement pme 2014.pdf

24

 

Notre

Données de

enquête

l’ISQ

Agriculture/agro-alimentaire et ressources naturelles

5,87%

6,50%

Restauration/hébergement

6,89%

10,20%

Services professionnels

14,29%

9,50%

Construction/rénovation

3,06%

15,90%

Manufacturier/Fabrication

5,87%

5,90%

Commerce de détail

10,97%

20,90%

Transport/entreposage

0,51%

5,30%

Autres

52,54%

25,80%

Source : ISQ, Le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises au Québec en 2014, février 2017, p.

35. http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/science technologieinnovation/financement_pme/financement pme2014.pdf

Compte tenu du nombre de répondants et de leur distribution très diverse, nous considérons que ces facteurs de validité confèrent un grand sérieux aux résultats exposés ici. Qui plus est, la présente enquête apparaît un très bon indicateur de la problématique étudiée lorsqu’on la considère en conjonction avec les entrevues qualitatives que nous avons menées.

avec les entrevues qualitatives que nous avons menées. Mentionnons en terminant que de ux questions du

Mentionnons en terminant que deux questions du questionnaire portaient sur des facteurs de risques, tant positifs que négatifs, identifiés dans la littérature. Malheureusement, une erreur de manipulation a été commise puisque celle portant sur les facteurs négatifs ne comportait pas le choix de réponse « Aucun ». Cela a rendu cette question invalide puisque les répondants devaient obligatoirement choisir au moins un événement négatif pour pouvoir passer à la question suivante. En tout, 29 répondants de moins ont répondu à cette question par rapport aux réponses obtenues à la question précédente. De plus, les deux questions sur les facteurs de risque devenaient asymétriques et impossibles à comparer.

Enfin, les relations entre les variables ont été établis au moyen d’analyses de variance (ANOVA), de tests de corrélations, de tests de F et de tests de Scheffé. Ces outils statistiques ne permettent pas d’établir de liens de causalité entre les variables, ce qui justifie une certaine prudence dans l’interprétation des résultats quantitatifs pris isolément.

Entrevues qualitatives

Le monde de l’entrepreneuriat présente une diversité d’expériences considérable. Il y a autant d’histoires qu’il y a d’entrepreneurs. L’enquête par sondage nous donne une bonne idée de certaines circonstances difficiles de l’entrepreneuriat et met en lumière à quel point certains problèmes sont répandus. Il nous est toutefois paru important de compléter ce volet quantitatif par une approche plus qualitative.

25

Ainsi, au cours du mois de décembre 2017, nous avons mené les cinq entrevues qualitatives suivantes:

1.

2.

3.

Un ex-entrepreneur ayant vécu une dépression;

Une ex-entrepreneure ayant cédé son entreprise;

Rina Marchand, directrice principale, contenus et innovation, de la Fondation de l’entrepreneurship et du Réseau M, disposant de l’expérience d’une organisation dédiée à l’accompagnement des entrepreneurs par le biais du mentorat et à la recherche sur le dynamisme entrepreneurial des Québécois;

Louise Cadieux, professeure titulaire en management à l’UQTR, ayant travaillé sur la question des cédants et de la transition dans les entreprises, y compris sur les dimensions psychologiques d’un retrait de l’entreprise pour l’ancien dirigeant;

Étienne St-Jean, professeur titulaire de management à l’UQTR, titulaire de la Chaire de recherche UQTR sur la carrière entrepreneuriale et responsable québécois du projet Global Entrepreneurship Monitor (une publication annuelle mondiale sur l’entrepreneuriat), dont les travaux et ceux des candidats au doctorat qu’il supervise portent en partie sur la question de la santé mentale des entrepreneurs.

4.

5.

la question de la santé mentale des entrepreneurs. 4. 5. Le résultat de ces entrevues se

Le résultat de ces entrevues se retrouvent tout au long de ce rapport de recherche, mais principalement dans la section des résultats.

26

Chapitre 3

Des résultats d’enquête troublants

La détresse psychologique est très présente chez les entrepreneurs ayant répondu au questionnaire diffusé pour cette étude. Ce chapitre présente des résultats troublants recueillis auprès de près de 300 entrepreneurs dans le cadre d’une enquête pionnière.

Dans tous les cas, les relations présentées ne peuvent pas être interprétées comme des liens de cause à effet. Le sondage ne permet pas d’établir de telles conclusions de manière rigoureuse. Les relations mesurées n’établissent que la présence simultanée de deux facteurs chez les répondants, comme un nombre d’heures travaillées élevé et une détresse psychologique plus grande. Cette observation est valable pour l’ensemble des résultats présentés ici à partir du sondage 44 . On ne peut que poser des hypothèses sur la logique qui relie deux facteurs mesurés, par exemple grâce aux entrevues qualitatives menées.

par exemple grâce aux entrevues qua litatives menées. Par ailleurs, comme nous l’avons vu plus tôt,

Par ailleurs, comme nous l’avons vu plus tôt, l’enquête par sondage ne prétend pas à une représentation statistique fidèle de l’ensemble des entrepreneurs québécois. Ses résultats ne peuvent donc pas être statistiquement significatifs. Elle est toutefois unique en son genre. Enfin, le portrait préoccupant qui émerge des résultats correspond en grande partie aux commentaires recueillis durant les entrevues qualitatives.

Le tableau suivant résume les grands constats qui seront détaillés par la suite.

Grands constats

Données tirées de notre enquête

Les entrepreneurs sont fortement engagés dans leur entreprise

43% des répondants travaillent plus de 50 heures par semaine.

Ceux qui travaillent plus de 60 heures par semaine présentent un niveau de détresse plus élevé.

26% n’arrivent pas réellement à prendre de vacance. Tout de même, 31% arrivent à prendre plus de deux semaines.

 

Pour 40% des répondants, il n’y a pas d’activité dans l’entreprise lorsqu’ils sont en vacances.

Les entrepreneurs ne dorment pas sur leurs deux oreilles

15% des répondants déclarent dormir régulièrement moins de six heures par nuit.

71,5% éprouvent de la difficulté avec leur sommeil.

 

Plus de la moitié souffrent d’insomnie et les deux tiers se réveillent parfois au milieu de la nuit.

Une proportion élevée de détresse psychologique

Parmi les répondants, 71,5% sont en détresse psychologique élevée.

Cette proportion est considérable.

44 En termes statistiques, toutes les relations présentées ici sont significatives à un niveau de 5% (p value < 0,05).

27

Des symptômes de dépression  Plus du tiers des répondants souffrent de symptômes associés à
Des symptômes de
dépression
 Plus du tiers des répondants souffrent de symptômes associés à
la dépression, dont 6,6% ont des symptômes sévères.
 26,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert de dépression.
Des symptômes
d’épuisement
 23,9% des répondants, soit presque le quart, démontrent des
symptômes élevés d’épuisement émotionnel.
professionnel
 29,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert d’épuisement
professionnel.
Les petites
entreprises peu
rentables plus à
risque
 La rentabilité et la taille des entreprises en matière de chiffre
d’affaire et d’employés est négativement corrélée avec la
détresse psychologique, la dépression et l’épuisement
professionnel.
 Les entrepreneurs œuvrant dans de petites entreprises peu
rentables sont donc plus à risque.
Les entrepreneurs
âgés sont-ils plus
sereins?
 Parmi les répondants, ce sont les plus vieux (65 ans et plus) qui
paraissent les moins à risque de détresse psychologique.
 La catégorie d’âge n’a pas d’influence sur les autres
conditions : dépression, épuisement professionnel.
Après cinq ans, ça
va mieux
 Les répondants qui ont passé le cap du 5 ans sont en moyenne
moins stressés, moins déprimés et moins épuisés.
 Un constat révélateur : ceux qui sont entrepreneurs depuis 2 à 5
ans forment la catégorie la plus stressée, avec une détresse
psychologique affectant 46,7% d’entre eux.
Les femmes plus à
risque que les
hommes
 Les répondantes femmes sont plus à risque de détresse
psychologique et de dépression
 Aucun écart significatif n’a été constaté pour l’épuisement
professionnel.
Difficile de
concilier travail et
famille
 51,7% des répondants ont déclaré éprouver de la difficulté à
concilier travail et famille régulièrement ou à tous les jours.
 Ces difficultés sont liées à la détresse psychologique.
Les cédants ne sont
pas différents
 Parmi les répondants, 17,2% ont déjà cédé une entreprise.
 Ceux-ci n’apparaissent pas différents des autres entrepreneurs.

Les entrepreneurs sont fortement engagés dans leur entreprise

Les répondants à notre sondage en ligne déclarent travailler très fort. En chiffres, 43% d’entre eux travaillent plus de 50 heures par semaine. Tout de même, 23% parviennent à travailler régulièrement moins de 40 heures par semaine.

28

Proportion des répondants selon le nombre d'heures travaillées par semaine 40% 35% 30% 25% 20%
Proportion des répondants selon le nombre
d'heures travaillées par semaine
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Moins de 20
heures
De 20 à 30
heures
De 30 à 40
heures
De 40 à 50
heures
De 50 à 60
heures
Plus de 60
heures
De 40 à 50 heures De 50 à 60 heures Plus de 60 heures Proportion des
Proportion des répondants selon les vacances 35% 30% 25% 20% 15% 10% 5% 0%
Proportion des répondants selon les vacances
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%

Un autre indicateur d’un engagement prenant des répondants dans leur entreprise est le peu de vacances qu’ils prennent. Lorsqu’on additionne les 16% qui ne prennent jamais de vacances avec ceux qui n’en prennent que les fins de semaine ou lors des congés fériés, on peut affirmer que 26% n’arrive pas réellement à prendre de vacance. Tout de même, 31% arrive à prendre plus de deux semaines.

29

Le fait que plus d’un quart des répondants ne prennent pas véritablement de vacance peut sans doute s’expliquer par le fait que, pour 40% des répondants, il n’y a pas d’activité dans l’entreprise lorsqu’ils sont en vacances.

Les heures travaillées et la prise de vacances ont-elles un lien avec la santé mentale des entrepreneurs? Absolument. Comme on peut s’y attendre, les répondants qui travaillent plus de 60 heures par semaine présentent un niveau de détresse plus élevé. Lorsque les heures travaillées sont très élevées, les répondants étaient plus susceptibles de montrer des symptômes d’épuisement professionnel. Le lien entre l’épuisement professionnel et l’attachement émotionnel des entrepreneurs à leur projet, qui les conduit à s’y investir corps et âme, représente d’ailleurs une piste de réflexion intéressante pour de futures recherches 45 .

Les heures travaillées ne semblent toutefois pas avoir de lien avec la dépression, alors que les répondants qui ne prennent pas de vacance montrent plus de symptôme de dépression. Ceux qui prennent plus de deux semaines vont notablement mieux.

qui prennent plus de deux se maines vont notablement mieux. Dans le cadre d’une entrevue qualitative

Dans le cadre d’une entrevue qualitative avec un ex-entrepreneur, celui-ci expliquait n’avoir pris des vacances qu’à une seule occasion, en deux ans, précisément dans le but de combattre une dépression.

Les entrepreneurs ne dorment pas sur leurs deux oreilles

Le tiers des répondants dorment sept heures par nuit en règle générale. Il y a toutefois 15% d’entre eux qui déclarent dormir régulièrement moins de six heures par nuit, ce qui n’est généralement pas recommandé.

Proportion des répondants selon les heures de sommeil 40% 35% 30% 25% 20% 15% 10%
Proportion des répondants selon les
heures de sommeil
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Moins de Six heures Sept
Huit
Neuf
Plus de
six heures
heures
heures
heures
neuf
heures

45 Yosr Ben Tahar, Analyse du burnout en entrepreneuriat : étude empirique sur les dirigeants de PME (thèse de doctorat), novembre 2014, p. 366.

30

La qualité du sommeil apparaît plus préoccupante encore que les heures de sommeil. Ainsi, 71% des répondants déclarent avoir de la difficulté avec leur sommeil. Le tableau suivant montre à quel point les problèmes de sommeil sont répandus.

Au cours du dernier mois, avez-vous eu :

Oui De la difficulté avec votre sommeil 71,47% Du mal à vous endormir ou à
Oui
De la difficulté avec votre sommeil
71,47%
Du mal à vous endormir ou à dormir à cause des pensées ou des images à
propos de votre travail qui vous passaient par la tête.
71,18%
Du réveil au milieu de la nuit
68,24%
Du réveil prématuré
58,82%
De l’insomnie
56,47%
Des cauchemars en lien avec votre travail
32,06%
Les habitudes de sommeil se modifient dans le temps. Par exemple, à peine plus du quart
des répondants affirmaient que leurs habitudes de sommeil n’avaient pas changé dans le
dernier mois. La majorité a réduit ses heures de sommeil :
Mes habitudes de sommeil n’ont pas changé.
27,53%
Je dors un peu plus que d’habitude
16,14%
Je dors un peu moins que d’habitude.
32,59%
Je dors beaucoup plus que d’habitude.
4,75%
Je dors beaucoup moins que d’habitude.
12,34%
Je dors presque toute la journée.
0,00%
Je me réveille une ou deux heures plus tôt et je suis incapable de me
rendormir.
6,65%

Ces constats correspondent aussi au cas de l’ex-entrepreneur rencontré qui se réveillait en sursaut tous les matins et qui a souffert de dépression.

Une proportion élevée de détresse psychologique

Parmi les répondants, 71,5% sont en détresse psychologique 46 . Il existe plusieurs études sur des populations plus larges qui, à titre indicatif, donnent des balises. Par exemple, l’Ifait état d’un niveau élevé de détresse psychologique chez 28,3% de la population de 15 ans et plus 47 . Parmi les salariés, 24% disent éprouver une détresse psychologique 48 .

46 Nous avons utilisé l’échelle de détresse psychologique de l’Enquête Santé Québec (EDPESQ14) à partir de l’échelle développée par Ilfeld (1976). C. Perrault, L’Enquête Santé Québec et la santé mentale des Québécois : cadre conceptuel et méthodologique , Santé mentale au Québec, 1989, pp. 132143.

47 Institut de la statistique du Québec, L’enquête québécoise sur la santé de la population, 2014 2015 : pour en savoir plus sur la santé des Québécois : résultats de la deuxième édition, octobre 2016, p. 140.

48 Martin Lasalle, Près d’un salarié sur quatre souffre de détresse psychologique au Québec, UdeM Nouvelles, Université de Montréal, 12 janvier 2016. http://nouvelles.umontreal.ca/article/2016/01/12/presdun salariesurquatresouffrededetressepsychologique au quebec/

31

Selon la méthode d’analyse en quintiles, il y a 21% de la population québécoise qui se situe

à un niveau élevé de l’indice de détresse psychologique 49 . Malgré que ces données ne soient

pas directement comparables pour des raisons méthodologiques (par exemple, l’utilisation d’échelles différentes dans la mesure de la détresse), il nous semble possible d’avancer que le niveau de détresse psychologique parmi nos répondants est préoccupant.

Remarquons que 6,1% des répondants affirment souffrir d’une condition de santé mentale

connue (ex : bipolarité, trouble de personnalité limite, trouble obsessionnel-compulsif, etc.).

Des symptômes de dépression

Le tableau suivant montre que plus du tiers des répondants souffrent de symptômes associés

la dépression. Dans le cas des 6,6% qui ont des symptômes sévères de dépression, un médecin requerrait probablement un arrêt de travail :

à

Dépression en catégories Proportion des répondants Minimale 63,6 % Légère 18,7 % Modérée 11,1 %
Dépression en catégories
Proportion des répondants
Minimale
63,6 %
Légère
18,7 %
Modérée
11,1 %
Sévère
6,6 %

Bien que cette statistique ne soit présentée qu’à titre illustratif, les données compilées par l’ISQ montrent que 12,2% de la population de 15 ans et plus a vécu un épisode dépressif au cours de la vie 50 . Chez les salariés, 6% souffrent de dépression 51 .

Parmi les répondants à notre enquête, 26,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert de dépression.

Des symptômes d’épuisement professionnel

Le principal déterminant de l’épuisement professionnel, ou burnout, est l’épuisement émotionnel. Il est préoccupant de constater que 23,9% des répondants, soit presque le quart, démontrent des symptômes élevés sur ce plan.

49 Institut de la statistique du Québec, Portrait statistique de la santé mentale des Québécois : Résultats de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes Santé mentale 2012 : Portrait chiffré , mai 2015, p. 92.

50 Institut de la statistique du Québec, Portrait statistique de la santé mentale des Québécois : Résultats de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes Santé mentale 2012 : Portrait chiffré , mai 2015, p. 28.

51 Martin Lasalle, « Près d’un salarié sur quatre souffre de détresse psychologique au Québec », UdeM Nouvelles , Université de Montréal, 12 janvier 2016. http://nouvelles.umontreal.ca/article/2016/01/12/presdun salariesurquatresouffrededetressepsychologique au quebec/

32

Épuisement émotionnel

Faible

53,2 %

Modéré

22,9 %

Élevé

23,9 %

Chez les salariés, 4% souffrent d’épuisement professionnel, mais 12% souffrent d’épuisement émotionnel 52 .

Pour ce qui est des autres dimensions de l’épuisement professionnel, 23,2% des répondants ont une faible efficacité personnelle et 9,4% présentent un taux de dépersonnalisation élevé. Chez les salariés, ces proportions sont respectivement de 11% et de 8% 53 . Parmi les répondants à notre enquête, 29,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert d’épuisement professionnel.

Il serait intéressant de mesurer si, chez les entrepreneurs, pour qui les relations humaines sont souvent au cœur de leur activité quotidienne, la dépersonnalisation est moins fréquente que la perte d’efficacité personnelle comme symptôme accompagnant l’épuisement professionnel.

e symptôme accompagnant l’épuisement professionnel. Les petites entreprises peu rentables plus à risque Le

Les petites entreprises peu rentables plus à risque

Le chiffre d’affaire et nombre d’employés négativement corrélés avec la détresse psychologique, la dépression et l’épuisement professionnel. En somme, les entrepreneurs dans de petites entreprises, tant par le chiffre d’affaire que le nombre d’employés, sont plus nombreux à être affectés de ces trois problèmes de santé mentale.

La rentabilité de l’entreprise est un indicateur un peu différent, puisqu’une entreprise peut être rentable peu importe sa taille. Les répondants ayant déclaré que leur entreprise est rentable montrent moins de détresse, de symptômes dépressifs ou de symptômes d’épuisement professionnel.

Cela ne veut pas dire que les entrepreneurs ayant du succès soient exempts de toute détresse psychologique. Lors d’une entrevue qualitative avec un ex-entrepreneur, celui-ci mentionnait avoir reçu de nombreux témoignages de la part d’entrepreneur célébré dans les médias pour leur réussite. À la tête d’entreprises rentables et en croissance, ces derniers subissaient néanmoins d’énormes pressions et montraient des symptômes préoccupants sur le plan de la santé mentale.

52 idem

53 idem

33

Les entrepreneurs âgés sont-ils plus sereins?

Parmi les répondant, ce sont les plus vieux (65 ans et plus) qui paraissent les moins à risque de détresse psychologique. La catégorie d’âge n’a pas d’influence sur les autres conditions :

dépression, épuisement émotionnel, dépersonnalisation et efficacité personnelle. Cela n’est pas complètement surprenant puisque l’ISQ note dans la population en générale une diminution de la détresse psychologique élevée en fonction de l’âge 54 .

Inversement, les groupes d’âge les plus stressés sont les 26-35 ans, suivi des 36-45 ans, et non pas les plus jeunes. La catégorie d’âge des 20-25 se situe en quelque sorte en milieu de peloton, n’étant ni les plus stressés ni les moins stressés.

Après cinq ans, ça va mieux

ni les moins stressés. Après cinq ans, ça va mieux Les répondants qui ont passé le

Les répondants qui ont passé le cap du cinq ans sont en moyenne moins stressés, moins déprimés et moins épuisés. Un constat révélateur : ceux qui sont entrepreneurs depuis 2 à 5 ans forment la catégorie la plus stressée, avec une détresse psychologique affectant 46,7% d’entre eux, et la plus déprimée. Les entrepreneurs qui sont en affaires depuis plus d’un an et moins de deux ans sont les plus susceptibles à l’épuisement émotionnel. Une étude qui se limite à un échantillon d’entrepreneurs ayant plus de cinq ans d’expérience comporterait ainsi un biais en sous-estimant le niveau de détresse psychologique 55 .

On peut comprendre que, pour plusieurs entrepreneurs, la première année engendre moins de détresse psychologique. Le stress est certainement présent, mais on s’y attend et, la plupart du temps, on y est préparé. Par exemple, on a mis de l’argent de côté et on s’attend à devoir piger dans nos économies. La phase de création et de démarrage de l’entreprise n’est pas de tout repos pour l’entrepreneur 56 , mais sa santé mentale ne s’en trouve pas immédiatement affectée.

Lorsque ces dernières s’épuisent, toutefois, le sentiment d’échec peut vite faire surface si les revenus de l’entreprise ne sont pas au rendez-vous. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit dans le cas de l’ex-entrepreneur rencontré. Il précisait que la première année peut être enthousiasmante, même si on travaille très fort, parce qu’on fait émerger une idée, on participe à tous les concours, on rencontre des intervenants, on fait des formations, etc. Mais les épargnes fondent rapidement si les ventes se font attendre et le stress financier devient plus lourd à porter.

54 Institut de la statistique du Québec, L’enquête québécoise sur la santé de la population, 2014 2015 : pour en savoir plus sur la santé des Québécois : résultats de la deuxième édition, octobre 2016, p. 140.

55 C’est le cas pour Ute Stephan et Ulrike Roesler, “Health of entrepreneurs versus employees in a national representative sample”, Journal of Occupational & Organizational Psychology, 83(3), 2010, p. 731. Les auteurs reconnaissent eux mêmes cette faiblesse.

56 Virginie Gharbi, « Faut il surveiller la santé des créateurs d’entreprise ? », dans Olivier Torrès, La santé du dirigeant : de la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire , De Boeck Superieur, 2017, p. 156.

34

Rina Marchand, du Réseau M, nous a aussi mentionné cette préoccupation pour les revenus de l’entreprise qui devient très présente, très rapidement. Toutefois, les différentes étapes de la vie de l’entreprise présentent différents défis. Certaines entreprises plus matures font aussi face à des difficultés, que ce soit en raison de la concurrence ou dans la gestion des ressources humaines, par exemple. La gestion des ressources humaines est souvent perçue comme ardue, bien souvent davantage que la gestion des clients et des fournisseurs.

Rencontrée en entrevue qualitative, une ex-entrepreneure ayant cédé son entreprise exprimait aussi l’avis qu’après cinq ans, on commence à être plus efficace et à trouver un meilleur équilibre. Dans les commentaires libres reçus au moyen du questionnaire en ligne, un répondant soulignait d’ailleurs :

Les premières années d’une entreprise sont les pires. Après la tempête se calme et tu peux mieux profiter de ce que tu as construit. La persévérance et l’acharnement payent 57 .

t. La persévérance et l’acharnement payent 5 7 . Les femmes plus à risque que les

Les femmes plus à risque que les hommes

Les répondantes femmes sont plus à risque de détresse psychologique et de dépression, mais aucun écart significatif n’a été constaté pour l’épuisement professionnel. Selon le portrait statistique de la santé mentale des Québécois, publié par l’ISQ, davantage de femmes ont vécu un épisode dépressif au cours des 12 derniers mois. Cet écart entre les sexes dans la population en général pourrait expliquer une partie de l’écart 58 .

Difficile de concilier travail et famille

Les problèmes de conciliation famille et travail semble générer de la détresse psychologique. Bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement d’une relation causale, les répondants qui déclarent avoir des difficultés à concilier famille et travail sont plus susceptibles de souffrir de détresse psychologique.

Au cours des 12 derniers mois, 51,7% des répondants ont déclaré éprouver de la difficulté à concilier travail et famille régulièrement ou à tous les jours.

57 De la part d’un répondant anonyme à notre questionnaire en ligne. 58 Institut de la statistique du Québec, Portrait statistique de la santé mentale des Québécois : Résultats de l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes Santé mentale 2012 : Portrait chiffré , mai 2015, p. 29.

35

Proportion des répondants selon la difficulté de concilier travail et famille 25% 20% 15% 10%
Proportion des répondants selon la difficulté de concilier
travail et famille
25%
20%
15%
10%
5%
0%
de concilier travail et famille 25% 20% 15% 10% 5% 0% De manière intéressante, Rina Marchand,

De manière intéressante, Rina Marchand, du Réseau M, nous mentionnait que certains se lancent parfois dans l’entrepreneuriat ou le travail autonome afin d’être maître de son horaire, de pouvoir se donner du temps. Certains tentent l’aventure de l’entrepreneuriat en couple et règle générale, les femmes ne regrettent pas ce choix. Parfois, ça fonctionne très bien et on réussit à mieux concilier travail et famille, mais cela signifie généralement qu’on n’est pas tourné vers la croissance de l’entreprise.

Rina Marchand soulignait que les femmes chefs de file s’investissent davantage dans leur entreprise que les hommes, passant environ 20% de plus de temps par semaine dans leur entreprise, mais qu’elles passaient aussi deux heures de plus en famille. Cela montre tout à la fois les difficultés de la conciliation travail-famille et l’importance qu’on y accorde. Sans enfant, c’est certainement plus aisé.

Les entrepreneurs ayant céder une entreprise ne sont pas différents

Parmi les répondants, 17,2% ont déjà cédé une entreprise. Ces derniers se comparent à l’ensemble des entrepreneurs : ils ne sont pas plus affectés par la détresse psychologique, la dépression ou l’épuisement professionnel que les autres, mais ne le sont pas moins non plus 59 .

59 Les écarts observés entre ce groupe et les autres répondants suggèrent une meilleure santé mentale chez les cédants, mais les écarts ne sont pas suffisants pour être significatifs, ni à un seuil de signification de 0,01, ni même à 0,05. L’efficacité personnelle des

cédants n’est significativement plus élevée que si l’on accepte un seuil de 0,10, ce que nous ne faisons pas.

36

L’absence de différence notable montre que les cédants sont comparables aux autres entrepreneurs, mais ça ne signifie pas que le processus de vendre ou transmettre son entreprise soit facile. Au contraire, il s’agit d’un passage étroit et risqué, selon Rina Marchand, du Réseau M, qui a même développé une formation particulière et une brigade de mentors spécialisés. Il s’agit d’un moment hautement humain, qui demande de bien communiquer, ce qui rend l’aide d’autant plus pertinente.

Louise Cadieux, professeure titulaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, mentionnait en entrevue qualitative que la détresse psychologique se situe parfois en amont du transfert chez le cédant. Il s’agit d’un déclencheur qui incite justement à passer à d’autre chose. Autrement, la tendance naturelle chez la plupart des chefs d’entreprise est de toujours retarder le transfert, en le reportant à plus tard. Lorsque sa santé mentale est affectée, cependant, on considère plus sérieusement de vendre ou de transférer l’entreprise.

Cette description correspond aussi à l’expérience d’une ex-entrepreneure à la retraite ayant cédé son entreprise à ses enfants. Après tant d’années à s’investir dans son entreprise, elle s’exclame : « c’est ton bébé, ton entreprise, tu l’as vu grandir ». Cela signifie qu’il peut y avoir de fortes tensions au cours du transfert, comme elle-même l’a vécu. « On aurait dit que je voulais me garder du travail », affirme-t-elle. L’aide précieuse d’une consultante externe, qui a accompagné la transition durant trois ans, fut un grand facteur de succès.

durant trois ans, fut un grand facteur de succès. Cette ex-entrepreneure se demandait bien ce qu

Cette ex-entrepreneure se demandait bien ce qu’elle allait faire ensuite lorsqu’elle pensait à céder l’entreprise. Elle explique qu’après la vente « un vide se fait, un vide total ». Un vide qu’elle comble désormais par le bénévolat. « On travaille comme jamais », affirme-t- elle aujourd’hui, cinq ans après avoir complété le transfert.

Clore un chapitre de sa vie n’est jamais simple et peut déclencher bien des résistances, de l’avis de Louise Cadieux. Plusieurs cédants choisissent de rester dans l’entourage de l’entreprise en occupant un autre rôle, principalement lorsqu’il s’agit d’un transfert aux enfants ou à un employé de confiance. Autrement, certains se trouvent d’autres projets, voire même se lancent de nouveau en affaires.

Quelques autres résultats intéressants

L’enquête par sondage réalisée par le RJCCQ contient une grande quantité de données intéressantes et le présent rapport ne prétend pas couvrir toutes les dimensions pertinentes. Cependant, il semblait important de souligner encore quelques résultats en conclusion de ce chapitre.

L’intérêt pour le sexe a diminué au cours du dernier mois chez presque 48 % des répondants.

37

Intérêt pour le sexe au cours du dernier mois :

Je n’ai pas noté de changement récent dans mon intérêt pour le sexe.

52,22%

Le sexe m’intéresse moins qu’avant.

30,70%

Le sexe m’intéresse beaucoup moins maintenant.

11,39%

J’ai perdu tout intérêt pour le sexe.

5,70%

Certains symptômes apparaissent fréquemment parmi les répondants. Ainsi, 25,6% de ceux-ci ont répondu s’être sentis très souvent tendus ou sous pression au cours du dernier mois, 19,1% se sont très souvent sentis seuls et 10,3% se sont très souvent sentis désespérés en pensant à l’avenir.

Tous ces résultats brossent un portrait complexe, multiforme et évolutif. En dépit de la difficulté que cela représente, nous tenterons dans le prochain chapitre de réfléchir à des pistes de solutions.

que cela représente, nous tenterons dans le prochain chapitre de réfléchir à des pistes de solutions.

38

Chapitre 4

Briser l’isolement

Les résultats exposés au chapitre précédent sont préoccupants. Rappelons que 71,5% des répondants présentent un niveau de détresse psychologique élevée, que 6,6% souffrent de symptômes sévères de dépression et que 23,9% démontrent des symptômes élevés d’épuisement émotionnel. En plus, 26,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert de dépression et 29,3% affirment souffrir ou avoir déjà souffert d’épuisement professionnel.

Certains comportements, fréquemment associés à la vie d’entrepreneur, semblent prédisposer à des problèmes de santé mentale, comme le fait de travailler de longues heures, de peu dormir ou de ne pas prendre de vacances. Cependant, il ne faut pas croire que ce type de comportement amène automatiquement davantage de détresse psychologique. Au contraire, comme le montrent certaines études, le résultat d’une même situation n’est pas identique selon que l’entrepreneur choisit volontairement une charge de travail élevée, par préférence personnelle ou sentiment d’accomplissement, ou qu’il se sent obligé de travailler pour échapper à la faillite ou satisfaire certains clients difficiles.

à la faillite ou satisfaire certains clients difficiles. L’exemple de la charge de travail illustre avec

L’exemple de la charge de travail illustre avec quelle prudence l’on doit considérer des « solutions » à la détresse psychologique des entrepreneurs. Un second élément incitant à la prudence : il faut se rappeler de l’incroyable diversité des contextes. Chaque aventure entrepreneuriale est unique. Un troisième élément de prudence serait d’admettre dès le départ qu’il n’est pas possible ni souhaitable d’éviter toute situation de détresse psychologique. L’entrepreneuriat est caractérisé par son côté risqué et incertain, par la concurrence et les multiples défis, où le stress est parfois un moteur. Et c’est très bien ainsi.

Il n’en reste pas moins que l’impact d’une dépression ou d’un épuisement professionnel d’un entrepreneur peut représenter, par effet domino, des pertes d’emplois ou la fin des activités d’une PME. En conservant ces éléments en tête, voici donc quelques pistes de solutions qui méritent d’être discutées.

Les solutions les plus attrayantes pour les entrepreneurs

Quelles seraient les principales ressources d’aide vers lesquelles un entrepreneur se tournerait en cas de symptômes de détresse psychologique? Dans le cadre de notre enquête, nous avons posé la question aux entrepreneurs directement. La grande majorité des répondants se tourneraient vers un professionnel de la santé mentale (42,4%) ou un proche (37,7%). Une proportion non négligeable aurait d’abord pensé à un collègue ou un mentor (9,4%) ou encore à un service d’aide spécialisé pour les entrepreneurs (8,4%).

39

Vers quelle ressource se tourner? un employé de votre entreprise un collègue (mentor, relation d’affaire)
Vers quelle ressource se tourner?
un employé de votre entreprise
un collègue (mentor, relation d’affaire)
un proche (conjoint, famille, ami)
un professionnel de la santé mentale
(psychothérapeute, psychologue, psychiatre)
un service d’aide spécialisé pour les entrepreneurs
une ligne téléphonique d’aide en santé mentale
0%
5% 10% 15% 20% 25% 30% 35% 40% 45%
en santé mentale 0% 5% 10% 15% 20% 25% 30% 35% 40% 45% Cela ne signifie

Cela ne signifie pas que les ressources existantes soient suffisantes ou que les entrepreneurs les utiliseraient effectivement s’ils ressentaient des symptômes de détresse psychologique. D’ailleurs, certains se demandent s’ils arriveraient à s’auto-diagnostiquer ou encore aller consulter à temps. D’autres entrepreneurs ont plutôt le réflexe de prendre des vacances 60 .

Pensons enfin à tous ceux qui ne réussissent pas dans l’entrepreneuriat, par exemple lorsqu’ils décident de fermer leur entreprise qui n’est pas rentable. Comment va leur santé psychologique après un échec ? Ce doit être une expérience difficile à vivre, un véritable échec, mais c’est aussi un formidable apprentissage. Recevoir de l’aide lorsqu’on sort de l’entrepreneuriat permettrait aussi d’aider ceux qui pensent un jour se lancer de nouveau dans cette aventure.

Lutter contre la solitude de l’entrepreneur

Tant dans la littérature que lors des entrevues qualitatives, la piste la plus souvent évoquée est de briser l’isolement de l’entrepreneur. Que ce soit auprès d’autres entrepreneurs, de mentors, de proches ou de professionnels, l’important est d’avoir une relation privilégiée avec quelqu’un à qui on peut parler de ce qui nous arrive, quelqu’un qu’on n’a pas besoin de convaincre pour le bien de l’entreprise, mais à qui on peut parler de soi. Même (surtout) dans le cas où on ne réalise pas qu’on souffre de dépression ou de burnout, le fait d’en parler augmente les chances de comprendre la situation vécue.

60 Question abordée lors de certaines entrevues qualitatives ; Les Affaires, Les PDG se cachent pour pleurer : http://www.lesaffaires.com/dossier/les derangeants/podcast saison 1b episode 13/597402.

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Briser l’isolement ne concerne pas que les entrepreneurs en crise, au contraire. Si cette solution comporte une facette curative, elle favorise aussi la prévention de la détresse psychologique. Comme le disait en entrevue qualitative un ex-entrepreneur à propos de sa dépression et de la solitude :

J’étais en couple et j’ai perdu ma blonde. Ton réseau, tu as l’impression de l’avoir épuisé parce que tu l’as mis à contribution pour ton développement d’affaire. L’échec de l’entreprise, c’est très personnel. C’est l’échec de ta vie. Alors tu te caches parce que tu n’as pas envie de t’expliquer, de te justifier aux connaissances et aux ex-collègues.

Entre entrepreneurs, on peut s’en parler, mais pas en public. Moi, j’aurais eu besoin qu’on m’écoute. Qu’on m’écoute me plaindre. Aujourd’hui, j’écoute des histoires fréquentes qui viennent même d’entrepreneurs à succès, ceux qui sont partout dans les médias.

à succès, ceux qui sont partout dans les médias. Le tabou entourant les difficu ltés psychologiques

Le tabou entourant les difficultés psychologiques qui peuvent survenir dans un parcours d’entrepreneur doit être renversé. Des progrès immenses ont déjà été accomplis, certes : il y a 10 ans seulement, les entrepreneurs ne parlaient pas tous ouvertement qu’ils avaient un mentor, parce qu’on avait peur que ce soit perçu comme une faiblesse. Aujourd’hui, ça ouvre des portes dans les institutions financières et auprès de clients, de l’avis de Rina Marchand 61 ! Mais il y a encore du chemin à faire. Les programmes, associations ou campagnes publicitaires encourageant l’entrepreneuriat doivent être plus honnêtes et transparents sur cette réalité. Non pas pour décourager, mais bien pour conscientiser.

On publicise beaucoup le côté glamour associé à l’entreprenariat au détriment de la réalité. C’est vrai que c’est le métier le plus extraordinaire. Toutefois, c’est un métier très dur où on se sent seul, où on ne fait pas fortune nécessairement, où les difficultés financières font partie de la réalité des débuts, où l’on travaille de très longues heures et effectue beaucoup de sacrifices. Je crois qu’un équilibre entre les avantages et les inconvénients devraient être exposés au public afin qu’on voit ce choix tel qu’il est en réalité 62 .

Il faut développer des outils pour les entrepreneurs en détresse. Trop souvent on ne parle pas de ces cas. Il faut parler de l'échec aussi 63 .

61 Entrevue qualitative avec Rina Marchand, directrice principale, contenus et innovation, du Réseau M (Fondation de l’entrepreneurship).

62 Un répondant anonyme à notre questionnaire.

63 Un autre répondant anonyme à notre questionnaire.

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Au Réseau M, les mentors sont formés pour se préoccuper de l’entrepreneur lui-même, de la personne d’abord, sa santé et sa famille, avant même la situation financière de l’entreprise. Néanmoins, avant de pouvoir aborder des questions plus sensibles comme la santé mentale, ça prend du temps pour développer la relation. D’autant plus lorsqu’il y a une urgence, puisque bon nombre d’entrepreneurs demandent un mentor en raison d’une difficulté ponctuelle, technique ou financière. Malheureusement, certains demandent de l’aide beaucoup trop tard, au bord de la faillite ou de la dépression. Pour le mentorat, la santé et le bonheur de l’entrepreneur, c’est la base, c’est l’unité de mesure 64 .

Ainsi, il serait important que tous les incubateurs, les accompagnateurs, les organismes qui côtoient les entrepreneurs soient outillés et donnent des outils aux entrepreneurs pour reconnaître les symptômes de la détresse psychologique et de certains troubles mentaux. La clé est souvent dans l’entourage, car il est très difficile de se diagnostiquer soi-même. On peut même penser à des séances de groupes avec les entrepreneurs qui sont dans les incubateurs où on ferait parler ceux qui ont vécu des difficultés de santé mentale, permettant à ceux qui vivent des difficultés de se reconnaître dans l’expérience de quelqu’un d’autre et de ne pas se sentir seul.

de quelqu’un d’autre et de ne pas se sentir seul. Les incubateurs pourraient même proposer de

Les incubateurs pourraient même proposer des rencontres avec un psychologue. Il existe aussi des formations et des coachs pour développer son « capital psychologique », augmenter sa résilience. Les stratégies d’adaptation (coping) peuvent ainsi être améliorées. Les outils d’auto-évaluation en ligne peuvent être davantage diffusés et des campagnes de sensibilisation peuvent obtenir plus de visibilité au sein de ces organisations. Encore faut- il que les entrepreneurs eux-mêmes s’intéressent à ces questions.

Pour lutter contre la solitude, certains entrepreneurs vont peut-être favorisés d’autres formules, comme de se trouver un bon partenaire d’affaire. La jeune génération a plus qu’avant tendance à entreprendre en groupe, pour que chacun complète les forces et faiblesses des autres. Les femmes entreprennent plus souvent avec leur conjoint et se cherchent plus facilement un mentor. Certains témoignages mentionnent d’ailleurs qu’avec de l’aide dans les tâches qui ne sont pas notre force, on peut retrouver le plaisir de l’entrepreneuriat, reprendre le contrôle, parce qu’on est moins dans l’engrenage du day-to- day 65 .

64 Entrevue qualitative avec Rina