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97° Critique de la raùon pure

synthétiques a priori, et leur possibilité même


repose entièrement sur cette relationl.

CHAPITRE III

DU PRINCIPE DE LA DISTINCTION
DE TOUS LES OBJETS
EN GÉNÉRAL EN PHÉNOMÈNES
ET NOUMÈNES

Nous avons maintenant non seulement par-


couru le pays de l’entendement pur, en en exami-
nant chaque partie avec soin, mais nous l’avons
aussi mesuré, et nous y avons de’terminé à chaque
chose sa place. Mais ce pays est une île, enfermée
par la nature même dans des limites immuables.
C’eS‘t le pays de la ve’rite’ (un nom séduisant),
[B 29;] environné d’un vaS‘te et tumultueux ocea’n,
siège propre de l’apparence, où mainte nappe de
brouillard, maint banc de glace sur le point de
fondre, présentent l’image trompeuse de nouveaux
pays, et [A 236] ne cessent d’abuser par de vaines
espérances le navigateur parti pour la découverte,
et l’empêtrent dans des aventures, auxquelles il ne
peut renoncer, mais qu’il ne peut jamais conduire
a‘ bonne finz. Avant de nous risquer sur cette mer,
pour l’explorer en toute son étendue, et nous
assurer s’il y a quelque chose a‘ y espérer, i1 sera
utile auparavant de jeter encore un coup d’œil
sur la carte du pays que nous allons quitter, et de
nous demander d’abord si nous ne pourrions pas
au besoin nous contenter de ce qu’il contient, ou
même si par nécessité nous ne devons pas nous en
contenter, s’il n’est point ailleurs de sol où nous
pourrions nous établir; et ensuite, à quel titre
nous-mêmes nous possédons ce pays, et com—
ment nous pouvons nous tenir en assurance
contre toutes les prétentions ennemies. Bien que
nous ayons déjà répondu suffisamment à ces ques—
111,205 tions, dans le cours de l’ « Analytique », une éva—
Anaj/tiqne transcendantale 97I
luation sommaire de leurs solutions peut cepen—
dant fortifier la conviétion, en réunissant en un
point leurs momentsl.
Nous avons vu, en effet, que tout ce que l’en—
tendement tire de lui-même, sans l’emprunter à
l’expérience, n’a pourtant d’autre deétination que
le seul usage de l’expérience. Les [B 296] prin-
ci es de l’entendement pur, qu’ils soient coné‘titu-
ti1E3 a priori (comme les principes mathématiques)
ou simplement régulateurs (comme les principes
dynamiques), ne contiennent rien, en quelque
sorte, [A _237] que le Pur schème pour l’expé—
rience possrble; car celle-ci ne tire son unité que
de l’unité synthétique, que l’entendement impar—
tit originairement et de lui—même à la synthèse de
l’imagination, en rapport a‘ l’apercapetion, et avec
laquelle les phénomènes, comme ata pour une
connaissance possible, doivent déjà être a priori
en rapport et en harmonie. Or, quoique ces règles
de l’entendement soient non seulement vraies
a priori, mais même la source de toute vérité,
c’est—à-dire de l’accord de notre connaissance avec
des objets, par cela même qu’elles contiennent le
principe de la possibilité de l’expe’rience, comme
l’ensemble de toute connaissance où des objets
peuvent nous être donnés, il ne semble pas sufiî—
sant, cependant, d’exposer ce qui eS‘t vrai, mais
bien ce que l’on désire savoir2. Si donc, par cette
recherche critique, nous n’apprenons rien de plus
que ce que nous aurions pratiqué de nous-mêmes
dans l’usage simplement empirique de l’entende-
ment, même sans une aussi subtile investigation,
il semble que l’avantage que l’on en retire ne vaille
pas la de’pense et l’appareil mis en œuvre. On peut
re’pondre, il est vrai, qu’aucune curiosité n’eS‘t plus
préjudiciable à l’extension de notre connaissance,
que celle de vouloir toujours savoir [B 297]
d’avance l’utilité des recherches, avant de s’y être
_€ngagé, et avant de pouvoir se faire la moindre
Idée de cette utilité, même si on l’avait sous les
Yeux. Mais il y a pourtant un avantage que l’on
peut faire comprendre et en même temps faire
prendre a‘ cœur, même a‘ l’apprenti le plus difficile
972 Critique de la raùon pure
et [A 238] le moins enthousiaäte d’une telle
recherche transcendantale : c’est que l’entende—
ment, qui eé’t simflp lement occu é à son usage
empirique et ne re’ e’chit pas sur Fes sources de sa
propre connaissance, peut très b1en réussu, mais
il est incapable d’une chose : se déterminer à lui—
me‘me les limites de son usage, et savoir ce qui
peut se trouver au—dedans ou au-dehors de sa
sphère entière; car il faut pour cela justement ces
III, 204 profondes recherches que nous avons mises en
train. Or, s’il ne peut pas discerner si certaines
questions sont ou non dans son horizon, il n’eS‘t
jamais sûr de ses droits et de sa propriété, mais il
ne peut s’attendre qu’à de multiples et humiliants
rappels à l’ordre, lorsque (comme il est inévitable)
il transgresse sans cesse les limites de son domaine,
et se fourvoie dans l’erreur et les illusionsl.
Q__ue donc l’entendement ne puisse faire de tous
ses principes a priori et même de tous ses concepts
qu’un usage empirique, et jamais un usage trans—
cendantal, c’est là un principe qui, lorsqu’on
peut s’en convaincre, ouvre sur [B 29:9] d’impor—
tantes conséquences. L’usage transcendantal d’un
concept, dans un principe, consiäte à le rapporter
aux choses en général et en rois, tandis que l’usage
empirique 1e rapporte simplement aux pbe’nomènex,
c’eS‘t—à-dire à des objets d’une exlpe’rienæ [A 239]
possible. On voit par là que seu peut avoir lieu
ce dernier usage. Tout concept exige première-
ment la forme logique d’un concept (de la pen-
sée) en général, et deuxièmement aussi la possibi—
lité de lui donner un objet auquel il se rapporte.
Sans ce dernier, il n’a pas de sens, et il eät tout à
fait vide de contenu, bien qu’il puisse encore
comporter la fonction logique consistant à faire
un concept à partir de certaines données. Or, un
objet ne peut être donné à un concept autrement
que dans l’intuition, et si une intuition pure3 est
possible a priori antérieurement même à l’objet,
cette intuition elle—même ne peut recevoir son
objet,_et par conséquent la validité objective, que
par l’intuition empirique dont elle eSt la simple
forme. Tous les concepts, et avec eux tous les
Anajltique transcendantale 973
principes, tout a priori qu’ils puissent être, se rap—
portent cependant à des intuitions empiriques,
c’eSt-à—dire à des données pour l’expérience pos—
sible. Sans cela, ils n’ont aucune validité objeétive,
mais ils sont un simple jeu, que ce soit de l’imagi-
nation ou de l’entendement, avec leurs représen-
tations respeé’tives. (Lue l’on prenne seulement
pour exemple [B 299] les concepts de la mathé—
matique, et cela d’abord dans leurs intuitions
pures. L’espace a trois dimensions; entre deux
points, il ne peut y avoir qu’une ligne droite, etc.
Q_uoi ue tous ces principes et la représentation
de l’o jet: dont s’occupe cette science soient pro—
duits pleinement a priori [A 240] dans l’esprit,
ils ne signifieraient pourtant rien du tout, si nous
ne pouvions présenter toujours leur signification
dans des phénomènes (dans des objets empi—
riques). Aussi exige—t—on de rendre .renJib/e un 111,20;
concept abstrait, c’eS‘t-a‘—dire de présenter dans
l’intuition un objet qui lui corresponde, parce que
sans cela ce concept reéterait (comme on dit)
privé de sans, c’eS‘t—à—dire sans significationl. La
mathématique remplit cette exigence par la cons—
truétion de la fi ure, qui eSt un phénomène pré—
sent aux sens bien que produit a priori). Le
concept de grandeur, dans cette même science,
cherche sa consistance et son sens dans le nombre,
et celui-ci dans les doigts, les grains de la tablette
à calculer, ou dans les traits et les points placés
sous les yeuxz. Ce concept reéte toujours produit
a priori, avec les principes ou formules synthé—
tiques qui résultent de tels concepts; mais leur
usage et leur rapport a‘ ce qui prétend être objet
ne peuvent être cherchés, en définitive, nulle part
ailleurs que dans l’expérience, dont ils contiennent
a priori la possibilité (quant a‘ la forme).
[B 300] Que ce soit le cas pour toutes les caté—
gories et tous les principes qui en sont formés,
c’est ce qui ressort clairement du fait que nous
ne pouvons définir réellement3 une seule de ces
catégories, sans revenir aussitôt aux conditions
de la sensibilité, par conséquent a la forme des
phénomènes, auxquels elles d01vent [A 241] par
974 Critique de la ration pure
suite être restreintes comme à leurs seuls objets,
car, si on ôte cette condition, toute signification,
c’eS‘t-à—dire toute relation à l’objet, disparaît et on
ne eut se rendre saisissable par un exemple
quelîe chose est proprement visée sous de tels
concepts. _
Personne ne peut“ définir le concept de gran—
deur en éne’ral, que par exemple de cette manière:
Elle est a détermination d’une chose, par laquelle
on peut penser combien de fois l’unité eS‘t conte—
nue dans cette chose. Mais ce combien de fois se
fonde sur la répétition successive, par conséquent
sur le temps et sur la synthèse (de l’homoge‘ne)
dans le temps. On ne peut définir la réalité par
opposition à la négation qu’en pensant un temps
(comme l’ensemble de tout l’être), qui est rempli
a. quelle chose est proprement visée sous de tels concepts. /
En présentant plus haut la table des catégories, nous nous
sommes dispensés de définir' chacune d’elles, parce que notre
visée, qui concerne uniquement leur usage synthétique, ne
rend pas ces définitions nécessaires, et qu’on ne doit pas assu—
mer, en des entreprises inutil'es, une responsabilité dont on
peut se dispenser. Ce n’était pas une échappatoire, mais une
régle de prudence fort importante, de ne pas nous risquer
d'emblée dans des définitions, et de ne pas chercher, ou de ne
pas fein'dre, la perfection ou la précision dans la détermina-
tion du concept, quand on peut se suffire de l’une ou l’autre
note de ce concept, sans avoir besom‘, en outre, d’une énumé-
ration complète de toutes les notes qui composent le concept
entier. Mais on voit à présent que la raison de cette prudence
est encore plus profonde, à savon“ que nous ne pouvions définir
les catégories, quand même nous l’aurions voulu *; de fait, si
IV, 159 on écarte toutes les conditions de la [A 242] sen51b'ilité, qui les
marquent comme concepts d’un usage empirique possrb'le, et
qu'on les prenne pour des concepts de choses en général (par
conséquent d’un usage transcendantal), il n’y a plus rien à
fair'e à leur égard, que de considérer la fonction logique dans
les jugements comme la condition de la possm'ilité des choses
elles—mêmes, mais sans pouvoir montrer en aucune façon où
elle peut avoir son application et son objet, par conséquent
comment elle peut avoir quelque signification et validité
objective dans l’entendement pur, sans la sensrb'ilité‘. / Per-
sonne ne peut A
* J’entends ici la définition réelle, qui ne met pas simple-
ment sous le nom d’une chose des mots autres et plus intel—
ligibles, mais qui contient une marque claire, à laquelle
l’objet (defim'tum) peut toujours être sûrement reconnu, et
rend possible l’explication du concept défini. La définition
réelle serait [A 242] donc celle qui rend clair non seule-
ment ’un concept, mais en même temps sa réalité obje’fliue.
Les defimtlons mathématiques, qui présentent l’objet dans
l’intuition conformément au concept, sont de cette dernière
espèce. Cette note ne figure que dan: A.
Anajltz'que tramcendantale 975
de cette réalité ou qui eSt vide. Si je fais abS‘trac— 111,206
tion de la permanence (qui est une existence en
tout temps), il ne me reéte, pour le concdpet de la
substance, que la représentation logique u sujet,
représentation que je crois réaliser en me repré—
sentant quelque chose qui peut avoir lieu simple-
ment comme sujet [A 243] (sans être un prédicat
de quelque chose). [B 301] Mais, outre que je ne
sais point de conditions, sous lesquelles cette ré—
rogative logique convienne en pro re à queqlpue
chose, on ne peut rien en faire de p us, et il n’y a
pas la moindre conséquence à en tirer, puisque
par la‘ n’eS‘t déterminé aucun objet pour l’usage
de ce concept, et que l’on ne sait donc pas si
celui-ci a jamais quelque signification. Q_uant au
concept de cause (si je fais abé‘traâion du temps,
dans lequel quelque chose en suit une autre sui-
vant une règle), je ne trouverais rien de plus dans
la catégorie, si ce n’eât qu’il y a quelque chose,
d’où on peut conclure a‘ l’exié’cence d’une autre
chose, et non seulement on ne pourrait ainsi dis—
tinguer l’un de l’autre la cause et l’effet, mais
encore, comme cette possibilité de conclure exige
bientôt des conditions dont je ne sais rien, le
concept n’aurait pas de détermination indiquant
comment il s’adapte a‘ un objet. Le prétendu prin—
cipe : Tout contingent a une cause, se présente, il
est vrai, avec assez de gravité, comme s’il avait
en lui-même sa propre dignité. Mais je demande :
Qu’entendez—vous par contingent, et vous répon—
dez : Ce dont la non-existence eSt possible. Je
voudrais bien savoir a‘ quoi vous voulez recon—
naître cette possibilité de la non—existence, si vous
ne vous représentez pas une succession, dans la
série des phénomènes, et dans cette succession
une exiS‘tence qui suit la non-exiätence (ou inver-
sement), par conséquent un changement; car d'ire
que la non—exiétence d’une chose n’eS‘t pas [A 244]
contradictoire en soi, c’eSt en appeler sans effet
[B 302] a‘ une condition logique, qui eSt_sans
doute nécessaire au concept, mais qui eS‘t lom de
suffire pour sa possibilité réelle; c’eSt ainsi que je
puis bien supprimer en pensée toute subétance
976 Critique de la rau'on pure
existante, sans me contredire, mais je ne puis rien
conclure de la‘ sur sa contingence objective dans
son existence, c’eä‘t-à—dire sur la possibilité de sa
non—existence en soi. Pour ce qui concerne le
concept de la communauté, il est facile de se
rendre compte que, comme les catégories pures. de
la substance aussi bien que de la causalité ne per—
mettent aucune de’finition qui détermine l’objet,
la causalité réciproque dans la relation des sub-
stances entre elles (commercium) n’en est pas plus
perce tible. Personne n’a encore pu définir la
possi ilité, l’existence et la nécessité autrement
que par une tautologie manifeste, toutes les f01s
que l’on a voulu en puiser la définition unique-
I H, 207 ment dans l’entendement pur. Car subsn'tuer la
possibilité logique du concept quand il ne se
contredit pas lui—même) à la possibilité transcen-
dantale1 des choses (quand un objet correspond
au concept), c’est une illusion qui ne peut tromper
et satisfaire que des esprits inexpérimentés”.
[B 305] Il s’ensuit donc“ incontestablement que

* En un mot, tous ces concepts ne peuvent être jufifiie’:


par rien, et leur possibilité re’efle ne peut pas non plus être
présentée, si on fait abé‘traétion de toute intuition sensible
(la seule que nous ayons), et il ne reste que la possibilité
logique, c’eât—a‘-dire que le concept [B 303] (la pensée) e€t
possible, mais ce n’est pas ce dont il s’agit, la question étant
de savoir s’il se rapporte à un objet, et s’il signifie donc
quelque chose.
a. des esprits inexpérimentés. / Il y a quelque chose
d’étrange, et même de paradoxal, a‘ parler d’un concept qui
doit avoir une signification, mais qui ne serait susceptible
d’aucune définition. Mais on a affaire avec les catégories à ce
caractère particulier qu’elles ne peuvent avoir une signification
déterminée [A 245] et un rapport à quelque objet qu’au
moyen de la condition sensible universelle, et cette condition a
été écartée de la pure catégorie, puisque celle-ci ne peut conte-
nir que la fonction logique, qui consiste à ramener le divers
sous un concept. À partir de cette fonction, c’est-à-dire de la
forme du concept seule, on ne peut nullement connaître et
distinguer quel objet s’y rapporte, puisqu’il est précisément
fait abstraction de la condition sensible, sous laquelle en
général des objets peuvent se rapporter à cette fonction. Aussi
les catégories ont-elles besoin, outre le pur concept de l’en-
tendement, de détermination de leur application à la sensibi-
lité en général (de schèmes), sans quoi elles ne sont pas des
concepts par lesquels un objet serait connu et distingué des
autres, mais seulement autant de manières de penser un
objet pour des intuitions posstb'les, et de lui donner sa signi-
fication (sous des conditions encore requises), suivant quelqne
Anajltique transcendantale 977
les concepts purs de l’entendement ne peuvent
jantaù avoir un usage tranmendantal, mais tojn'onr:
seulement empirique, et que les principes de l’en-
tendement pur ne peuvent être rapportés qu’à des
objets des sens, en relation aux conditions géné-
rales d’une expérience possible, mais jamais a‘ des
choses en général1 (sans prendre en considération
la manière dont nous pouvons les intuitionner)“.
L’analytique transcendantale a donc cet impor-
tant résultat de montrer que l’entendement ne
peut faire davantage a priori ue d’anticiper la
forme d’une expérience possib(le en général, et
que, puis qbue ce qui n’est pas phénomène ne peut
être un o jet de l’ex e’rience, l’entendement ne
peut jamais dépasser Fes bornes de la sens1'b1h"te’,
a‘ l’inte’rieur desquelles seulement des objets nous
sont [A 247] donnés. Ses principes sont simple-
ment des principes de l’exposition des phéno-
mènes, et le nom orgueilleux d’une ontologie, qui
prétend donner des choses en général des connais—
sances synthétiques a priori, dans une doétrine
syätématique (par exemple le principe de causa-
lité), doit faire place au nom modeste d’une simple
analytique de l’entendement pur3.
[B 304] La ensée est l’aéte qui consiste a‘ rap—
porter a‘ un olÿ'et une intuition donnée. Si la sorte

fonction de l’entendement, c’est-à-dire de le définir ; elles-


mémes par conséquent ne peuvent pas être définies. Les
fonctions logiques des jugements en général : unité et plura- IV, 161
h’té, affirmation et négation, sujet et prédicat, ne peuvent
être définies, sans entrer dans un cercle, puisque la définition
devrait être elle—même un jugement, et devrait donc contemr’
déjà ces fonctions. Mais les catégories pures ne sont rien
d’autre que des représentations des choses en général, en tant
que le divers de leur intuition doit être pensé au moyen de
l’une ou l’autre de ces fonctions logiques : la grandeur est la
détermination qui ne peut être pensée que par un jugement
qui comporte la [A 246] quantité (judicium commune), la
réalité, celle qui ne peut être pensée que par un jugement
affirmatif, la substance, ce qui, relativement à l’intuition, doit
être le dernier sujet de toutes les autres déterminations. Mais
quelles sont les choses en vue desquelles on doit se servnr‘ de
cette fonction plutôt que d’une autre, c’est ce qui reste ici
tout à fait indéterminé; par conséquent, sans la condition de
l’intuition sensm'le, pour laquelle elles contiennent la syn-
thèse, les catégories n’ont pas du tout de rapport à quelque
Objet déterminé, elles n’en peuvent donc défimr‘ aucun, et
n’ont donc pas en elles—mêmes la validité de concepts objec—
tifs. / Il s’ensuit donc A
978 Critique de la raùon pure
de cette intuition n’eSt en aucune manière donnée,
l’objet eâ‘t simplement transcendantal, et le concept
de l’entendement n’a pas d’autre usage que trans—
cendantal, c’est—à-dire qu’il a trait a‘ l’unité de la
pensée d’un divers1 en général. Au moyen d’une
catégorie pure, où l’on fait abSÏraéhon de toute
111, 208 condition de l’intuition sensible, en tant qu’elle
est la seule possible pour nous, on ne détermine
donc aucun objetz, mais on exprime, suivant
divers modes, la pensée d’un objet en général. Il
faut encore, our faire usage d’un concept, une
fonétion de Fa faculté de juger, en laquelle un
objet eS‘t subsume’ sous ce concept, par consé—
quent la condition au moins formelle, sous laquelle
quelque chose peut être donné dans l’intuition.
Si cette condition de la faculté de juger (le
sche‘me) manque, toute subsomption disparaît;
rien en efi'et n’eS‘t donné qui uisse être subsume’
sous le concept. L’usage simp ement transcendan—
tal des catégories n’est donc pas en fait un usages,
et n’a point d’objet déterminé, ni même détermi—
nable, [A 248] quant a‘ la forme. Il s’ensuit que
la catégorie pure ne suffit pas non plus à former
un principe synthétique a priori, et que les prin-
cipes de l’entendement pur n’ont qu’un usage
empirique et jamais transcendantal, et que, en
dehors du champ de l’expérience possible, [B 30;]
il ne peut y avoir nulle part de principes synthé—
tiques a priori".
Il peut donc être sa e de s’exprimer ainsi : les
catégories pures, sans ÿes conditions formelles de
la sensibilité, ont une signification simplement
transcendantale, mais elles n’ont pas d’usage
transcendantal, cet usage étant impossible en soi,
puisque toutes les conditions d’un usage quel-
conque (dans les jugements) leur manquent, à
savoir les conditions formelles de la subsomption
de tout ce qui prétend être objet sous ces concepts.
Comme donc (à titre simplement de catégories
pures) elles ne doivent pas avoir d’usage empi—
rique, et qu’elles ne peuvent pas en avoir de trans—
cendantal, elles n’ont aucun usage, si on les isole
de toute sensibilité, c’est—à-dire elles ne peuvent
Anajltiqne transcendantale 979
être appliquées a‘ rien qui pre’tende être objet;
elles sont plutôt la forme pure de l’usage de l’en—
tendement, relativement aux objets en général et
à la pensée, sans que l’on puisse cependant par
leur seul moyen penser ou déterrmn'er quelque
ob'etl.
l y a cependant ici au fond une illusion difii'cfle
a‘ éviter. Les catégories ne se fondent pas“, en ce
a. Tout ce passage : Les catégories ne se fondent pas Le}...
jusqu’à : une signification négative. [p. 983], était remp
dans A par le texte suivant : Ce qui se manifeste à nous, en
tant que cela est pensé comme objet selon l’unité des catégo-
ries, s’appelle [A 249] phénomène’. Mais si j’admets des
choses qui sont simplement des objets de l’entendement, et
qui pourtant peuvent être données, comme telles, à une
m'tuition, bien que ce ne soit pas à l’intuition sensible (en tant
qu’elles le sont coram intuitu intellectuali), de telles choses IV, r65
s’appelleraient des noumènes (intelligibilia)'. l On devrait
penser que le concept des phénomènes, limité par l’Esthétique
transcendantale, fournit déjà par lui-même la real'ité objec-
tive des noumènes, et justifie la division des objets en phé-
nomènes et noumènes, par conséquent aussi du monde en
monde des sens et monde de l’entendement (mundus sensi-
bilis et intelligibilis), en ce sens que la diff'érence ne porte pas
ici simplement sur la forme logique de la connaissance, confuse
ou distincte, d’une seule et même chose, mais sur la façon
diverse dont ces objets euvent être originairement donnés à
notre connaissance, et 'après laquelle ils se distm‘guent les
uns des autres en eux—mêmes, selon le genre. En eflet, quand
les sens nous représentent quelque chose simplement comme
il apparaît, il faut bien que ce quelque chose soit aussi en lui-
mème une chose, et un objet d’une m'tuition non sensnb'le,
c’est-à—dir'e de l’entendement; autrement dit, il doit y avonr‘
une connaissance possible, où ne se rencontre aucune sensi—
bil‘ité, et qui seule a une réalité absolument objective, en ce
sens que par elle les objets nous sont représentés comme ils
sont, tandis qu’au contrair'e dans l’usage empirique de notre
entendement, les choses ne sont connues [A 250] que comme
elles apparaissent. Il y aurait donc, outre l’usage empir'ique
des catégories, (qui est limité aux conditions sens1b'les), encore
un usage pur et pourtant objectivement valide, et nous ne
pourrions pas affirmer ce que nous avons avancé jusqu’ici,
que nos pures connaissances d’entendement ne sont en géné—
ral rien de plus que des prm'cipes de l’exposition‘ du
phénomène, et qui même n’allaient pas a priori au-delà de la
possxb'ilité formelle de l’expérience; car ici s’ouvnra‘it devant
nous un tout autre champ, un monde en quelque sorte pensé
dans l’esprit (peut-être même intuitionné), qui ne pourrait
pas moins, et même bien plus noblement, occuper notre
entendement“. / Toutes nos représentations sont de fait
rapportées à quelque objet par l’entendement, et comme les
phénomènes ne sont rien que des représentations, l’entenvde—
ment les rapporte à quelque chose, comme à l’objet de lin—
tuition senSib'le : mais ce quelque chose‘ n’est _ sous ce
rapport que l’objet transcendantal. Or, cet objet Signifie un
quelque chose = x, dont nous ne savons rien du tout, et dont
en g néral (d’après la constitution actuelle de notre coonnais-
sance) nous ne pouvons rien sav01r', mais qui peut se_rv1r, à
titre seulement de corrélat de l’unité de l’aperception, à
Critique de la raùan pure
qui concerne leur origine, sur la sensibilité,
comme les forme: de l’intuition, l’espace et le temps;

l'unité du divers dans l’intuition sensible, unité au moyen de


IV, 164 laquelle l’entendement unit ce divers en un concept d’objet.
Cet objet transcendantal ne se laisse nullement séparer des
données sensibles, puisque alors [A 251] il ne reste rien par
quoi il serait pensé. Il n'est donc pas un objet de la connais—
sance en soi, mais seulement la représentation des phéno-
mènes, sous le concept d'un objet en général, qui est détermi-
nable par ce qu’il y a en eux de divers‘. [C’est précisément
pour cette raison que les catégories ne représentent aucun
objet particulier, donné a l'entendement seul, mais qu’elles ne
servent qu’à déterminer l'objet transcendantal (le concept de
quelque chose en général) par ce qui est donné dans la sensi-
bil'ité, et par là à connaître empiriquement des phénomènes
sous des concepts d’objets’. / Quant à la cause pour laquelle
n’étant pas encore satisfait par le substratum de la sensibilité,
on a adjoint aux phénomènes encore des noumènes, que seul
l’entendement pur peut penser, voici simplement sur quoi elle
repose. La senstb'ilité et son champ, le champ des phéno-
mènes, sont eux—mêmes limités par l’entendement, de façon
à ne pas se rapporter aux choses en soi, mais seulement à la
manière dont les choses nous apparaissent, en vertu de notre
constitution subjective. Tel était le résultat de toute l'Esthé—
tique transcendantale, et il suit aussi naturellement du concept
d’un phénomène en général, qu’il doive lui correspondre
quelque chose, qui n’est pas en soi phénomène, puisque le phé—
nomène ne peut être rien par lui—même, et en dehors de notre
monde de représentation; par conséquent, si l’on ne veut pas
l A 252] de cercle perpétuel, le mot phénomène indique déjà
une relation à quelque chose, dont la représentation immé-
diate est sans doute sensible, mais qui, en soi, même sans cette
constitution de notre sensibilité (sur laquelle se fonde la forme
de notre intuition), doit être quelque chose, c’est—à-dire un
objet indépendant de la sensibilité". / Or, de la‘ résulte‘ le
concept d’un noumène, qui n’est nullement positif, et ne
signifie pas une connaissance déterminée d’une chose quel—
conque, mais seulement la pensée de quelque chose en géné—
ral, pensée dans laquelle je fais abstraction de toute forme de
l’intuition sensible. Pour qu’un noumène signifie un objet véri—
table, à distinguer de tous les phénomènes, il ne suffit pas que
j’atïranchisse ma pensée de toutes les conditions de l’intuition
sensible, il faut encore que je sois fondé à admettre une autre
espèce d’intuition que cette intuition senSLb'le, sous laquelle
un tel objet puisse être donné; car autrement ma pensée est
IV, 165 vide, quoique sans contradiction. Nous n’avons pas pu, il est
_vrai_, démontrer plus haut que l’intuition sens1b'le est la seule
intuition possible en général, mais qu’elle l’est pour nous seu—
lement; mais nous ne pouvions pas démontrer non plus
qu’une autre espèce d’intuition encore est possible, et bien
que notre pensée puisse faire abstraction de la sensibilité, la
question demeure de savoir si ce n’est pas une simple forme
[A 253] d’un concept, et si, après cette séparation, il reste
encore un objet“. / L’objet, auquel je rapporte le phéno—
mène en général, est l’objet transcendantal, c’est—à—dire la
pensée_tout à fait indéterminée de quelque chose en général.
Cet objet ne peut s’appeler le noumène; car je ne sais pas de
lui ce qu'il est en soi, et je n’en ai absolument aucun concept,
smon celui de l’objet d’une intuition sensible en général, qui
est_ par conséquent identique pour tous les phénomènes. Je ne
puis le penser au moyen d’aucune catégorie; car la catégorie
Anajltz'qne transcendantale 981
elles semblent donc autoriser une application qui
s’étende au—dela‘ de tous les objets des sens. Mais III, 209
elles ne sont, de leur côté, que des farine: de la
pensée, qui contiennent simplement le pouvoir
logique d’unir a priori dans une conscience le
divers qui est [B 306] donné dans l’intuition, et
alors, si on leur retire la seule intuition qui nous
soit possible, elles ont encore moins de significa—
tion que ces formes sensibles pures; par celles—ci,
du moins, un objet nous est donné, tandis u’une
manière propre a‘ notre entendement de ier le
divers ne signifie absolument plus rien, si on n’y
ajoute cette intuition, dans laquelle seule ce divers
eut être donne’. —— Pourtant, quand nous appe—
ons certains objets, en tant que phénomènes,
êtres des sens (pbaenoznena), en distinguant la
manière dont nous les intuitionnons de leur
nature en soi, il eS‘t déjà dans notre idée d’oppo—
ser en quelque sorte a‘ ces phénomènes, ou ces
mêmes objets envisagés selon cette nature en soi,
bien que nous ne les intuitionnions pas en elle, ou
encore d’autres choses possibles, qui ne sont nul-
lement des objets de nos sens, a‘ titre d’objets
pensés simplement par l’entendement, et de les
appeler des êtres de entendement (nonrnena Or,
la question se pose de savoir si nos concepts purs
de l’entendement ne pourraient pas avoir de
signification par rapport a‘ ces derniers, et en être
une sorte de connaissancea.
Mais il se présente aussitôt ici une ambiguïté,
qui peut occasionner une grave méprise : comme
l’entendement, lorsqu’il appelle simplement phé-
nomène un objet considéré sous un rapport, se
fait en même temps, en dehors de ce rapport,
encore une représentation d’un 0jb'et en .roz', il se
représente alors [B 507] qu’il peut aussi se faire

Vaut pour l’intuition empirique, pour la ramener sous un


concept d’objet en général. Un usage pur de la catégorie est
sans doutel possible, c’est—à-dire sans contradiction, mais
ll n’a aucune validité objective, puisqu’elle ne se rapporte à
aucune intuition, qui recevrait par là l’unité d’un objet car la
catégorie est une simple fonction de pensée, par laquelle
aucun objet ne m’est donné, mais par laquelle seulement est
pensé ce qui peut être donné dans l’intuition'.
982 Critique de la rais'an pure
des concept: de ce genre d’objets, et que, puisque
l’entendement ne fournit pas d’autres concepts
que les catégories, l’objet, pris dans cette dernière
s1gnification, doit pouvoir être pensé du moms
au moyen de ces concepts purs de l’entendement;
il est ainsi entraîné à prendre le concept entière—
ment indéterminé d’un être de l’entendement,
considéré comme quelque chose en général en
dehors de notre sensibilité, pour un concept
déterminé d’un être que nous pourrions connaître
de quelque manière par l’entendementl.
Si par noumène nous entendons une chose, en
tant qu’elle n’est a3 0jb'et de notre intuition sensible,
en faisant abS‘tra{fion de notre manière de l’intui—
tionner, cette chose est alors un noumène dans le
sens négatsz Mais si nous entendons par là un
objet d’une intuition non sensible, nous admet-
tons un mode particulier d’intuition, à savoir l’in—
tuition intellectuelle, mais qui n’est point la
III, 2x0 nôtre, et dont nous ne pouvons même pas saisir
la possibilité; et ce serait le noumène dans le sens
positfi2.
La doé’trine de la sensibilité est donc en même
temps la doétrine des noumènes dans le sens néga—
tif, c’eS‘t—à—dire de choses que l’entendement doit
penser, sans ce rapport à notre mode d’intuition,
par conséquent non simplement comme phéno—
mènes, mais comme choses en soi, mais en com-
prenant en même temps à leur propos dans cette
abstraétion, qu’il ne peut faire aucun usage de ses
catégories dans cette manière de les [B 308] consi—
dérer, puisque ces catégories n’ont de signification
que par rapport a‘ l’unité des intuitions dans l’es-
pace et le temps, et qu’elles ne peuvent détermi—
ner a priori cette même unité au moyen de concepts
généraux de liaison qu’à cause de la simple idéalite’
de l’espace et du temps3. Là où ne peut se trouver
cette unité du temps, dans le noumène par consé—
quent, là cessent entièrement tout usage et même
toute signification des catégories; car même la
possibilité des choses, qui doivent répondre aux
catégories, ne se laisse pas saisir; a‘ cet égard, je
ne puis que me référer a ce que j’avançais tout au
Anayltique tramændantale 983
début de la remarque générale du chapitre précé—
dentl. Or, la possibilité d’une chose ne peut
jamais être prouvée simplement à partir de la non—
contradiétion d’un concept ue l’on s’en fait,
mais seulement en chargeant e concept par une
intuition qui lui corresponde. Si nous voulions
donc appliquer les catégories à des objets qui ne
sont pas considérés comme phénomènes, nous
devrions mettre au fondement une autre intuition
que l’intuition sensible, et alors l’objet serait un
noume‘ne dan: une .rzg'nfiimtz'on positive. Or, comme
une telle intuition, savoir l’intuition intelleétuelle,
est tout à fait en dehors de notre pouvoir de
connaître, l’usage des catégories ne peut en aucune
manière s’étendre au-dela‘ des limites des objets
de l’expérience; et aux êtres des sens, il corres—
pond bien, assurément, des êtres de l’entendement;
[B 309] il peut même y avoir des êtres de l’enten—
dement, auxquels notre pouvoir sensible d’intui—
tion ne se rapporte pas du tout; mais nos concepts
de l’entendement, en tant que simples formes de
pensée pour notre intuition sensible, n’y ont aucun
accès; ce que nous appelons noumène ne doit
donc, comme tel, être entendu que dans une signi-
fication négative”.
Si je retranche d’une connaissance sensible toute
la pensée (effeétuée au moyen des catégories), il ne III, au

reste plus aucune connaissance d’un objet quel—


conque; car par la simple intuition rien n’eSt ensé,
et le fait qu’il y ait en moi cette affeétion de Fa sen—
sibilité ne produit aucun rapport d’une telle
représentation a‘ quelque objet. Si, en revanche
je retranche toute l’intuition, [A 2j4j il reste
encore la forme de la pensée, c’eät—a‘-dire la
manière de déterminer un objet pour le divers
d’une intuition possible. Les catégories s’étendent
donc plus loin que l’intuition sensible, dans la
mesure où elles pensent des objets en général,
sans avoir égard a‘ la manière particulière (celle
de la sensibilité) dont ils peuvent être donnés.
Mais elles ne déterminent pas par là une plus

a. Fin de l’addition B signalée var. a, p. 979.


984 Crz'lzg'ue de la rau'orl Pure

grande sphère d’objets, puisqu’on ne saurait


admettre que de tels objets puissent nous être
donnés, sans présupposer comme possible une
autre espèce d’intuition que l’intuition sensible,
ce a‘ quoi nous ne sommes nullement autorisésl.
[B 310] J’appelle problématique un concept
qui ne renferme pas de contradiétion, qui aussi,
comme limitation de concepts donnés, s’enchaîne
a‘ d’autres connaissances, mais dont la réalité
objective ne peut être connue en aucune manièrez.
Le concept d’un nozmzêlze, c’est-à—dire d’une chose
qui doit être pensée non pas comme objet des
sens, mais comme une chose en soi (uniquement
par un entendement pur), n’eSt nullement contra-
dié’coire; car on ne peut affirmer de la sensibilité
qu’elle soit la seule espèce d’intuition possible. En
outre, ce concept est nécessaire pour que l’on
n’étende pas l’intuition sensible jusqu’aux choses
en soi, et par conséquent pour que l’on reS‘treigne
la validité objeétive de la connaissance sensible
(car le reS‘te,[/l 2;;j où elle n’atteint pas, s’appelle
pour cela noumènes, pour indiquer ainsi que ces
connaissances sensibles ne peuvent étendre leur
domaine sur tout ce que pense l’entendement).
Mais en définitive, la possibilité de tels noumènes
n’eSÏ cependant pas saisissable, et ce qui s’étend
en dehors de la sphère des phénomènes eét (pour
nous) Vide; c’est—à—dire que nous avons un enten—
dement qui s’étend prob/e’maz‘z'quement plus loin
que cette sphère, mais nous n’avons aucune intui-
tion, nous n’avons même pas le concept d’une
intuition possible, par laquelle des objets puissent
nous être donnés en dehors du champ de la sensi-
bilité, et par laquelle l’entendement puisse être
employé anertorz'quement au-delà de la sensibilité.
Le concept d’un noumène eSÏ donc simplement un
[B 311] comept lz'wz'tatf,z' pour reétreindre les pré-
tentions de la sensibilité, et il est donc d’un usage
seulement négatif. Il n’eS‘t pas cependant une
fiétion arbitraire, mais il s’enchaîne a‘ la limitation
111,212 de la sensibilité, sans toutefois pouvoir rien poser
de positif hors de son champa.
La d1v1510n des objets en phénomènes Ct
Anajltique transcendantale 935
noumènes, et du monde en un monde des sens
et en un monde de l’entendement, ne peut donc
as être admise en une signification positive",
Eien qu’on puisse certainement admettre celle des
concepts en sensibles et intelleé’cuels; car on ne
peut déterminer aucun objet our ces derniers, ni
donc les donner pour obje éiaivement valides. Si
on s’éloigne des sens, comment veut-on faire
comprendre que nos catégories [A 2;6] (qui
seraient les seuls concepts reSÏant 1pour les nou-
me‘nes) signifient encore quelque c ose, puisque,
pour qu’elles aient un rapport à quelque objet, il
faut que soit donné quelque chose de plus que
l’unité de la pensée, à savoir une intuition pos-
sible, à laquelle ces catégories puissent être appli—
quées P Le concept d’un noumène, pris d’une
manière simplement problématique, demeure mal-
gré cela, non seulement admissible, mais même
inévitable, comme concept posant des bornes à
la sensibilité. Mais alors ce n’eSÏ pas un ajb'et
z’ntellzg'z'b/e particulier pour notre entendement,
mais un entendement auquel il appartiendrait est
lui-même un problème, a‘ savoir un entendement
qui connaisse son objet non pas discursivement
par [B 312] les catégories, mais intuitivement,
dans une intuition non sensible, alors que nous
ne pouvons nous faire la moindre représentation
de la possibilité de cet entendement. Notre enten—
dement reçoit donc de cette manière une extension
négative, c’est—à—dire qu’il n’eÿc pas limité par la
sensibilité, mais qu’il limite plutôt celle—ci, en appe-
lant noumènes les choses en soi (non considérées
comme phénomènes). Mais il se pose aussitôt a‘ lui—
même des limites : ne pas les connaître au moyen
des catégories, ne les penser, par conséquent, que
sous le nom d’un quelque chose inconnul.
je trouve cependant dans les écrits des modernes
un tout autre usage des expressions de monde
sensible et de monde intelligible*, dans un sens

a. en une signification positive. add. B


* On ne doit pas substituer à cette expression celle d’un
monde intel/efluel, comme on a coutume de le faire commune—
986 Critique de la raùon pure
mm; qui s’écarte totalement de celui des [A 2;7]
anciens, ce qui n’oHre assurément aucune difficulté,
mais où on ne rencontre aussi rien que verbiage
vide. Selon cet usage, il a plu à quelques—uns
d’appeler l’ensemble des phénomènes, en tant
qu’il eSt m'tuitionne’, le monde des sens, et, en
tant que l’enchaînement des dpehe’nome‘nes est
pensé selon les lois universelles e l’entendement,
[B 515] le monde de l’entendement. L’astronomie
théorique, qui expose le re’sultat de la simple
observation du ciel étoilé, représenterait le premier,
l’aS‘tronomie contemplative, en revanche (expli—
que’e par exemple d’après le syêtème de Copernic,
ou d’après les lois de la gravitation de Newton),
représenterait le second, c’est—à-dire un monde
intelligible. Mais une telle altération des termes
est un simple subterfuge sophiS‘tique, pour éviter
une question difficile, en la ramenant à un sens
commodez. Par rapport aux phénomènes, l’enten-
dement et la raison ont assurément leur usage,
mais on demande s’ils ont encore quelque usage
quand l’objet n’eé‘t pas phénomène, mais noumène,
et c’est en ce sens qu’on prend l’objet, quand on
le pense en soi comme simplement intelligible,
c’eS‘t-a‘—dire donné à l’entendement seul et nulle—
ment aux sens. La queS‘tion est donc de savoir si,
en dehors de cet usage empirique de l’entende-
ment (même dans la représentation newtonienne
de l’univers), un usage transcendantal eSt encore
possible, qui se rapporte au noumène comme a‘
un objet, et c’est là une queätion a‘ laquelle nous
avons répondu par la négative.
[A 2jô’] Q_uand donc nous disons que les sens
nous représentent les objets comme il: apparau'sent,
mais l’entendement comme il: sont, cette dernière
expression ne doit pas être prise dans une signi-
fication transcendantale, mais simplement empi-

ment dans l’exposé allemand; car seules les connau'rancn sont


intelleétuelles ou sensitives. Mais ce qui ne peut être qu’un
objet de l’une ou l’autre espèce d’intuition, portant par
consé uent sur les objets, doit s’appeler intelligible ou
sensible (malgré la dureté de l’expression)‘.
Anajltz'que transcendantale 987
rique, c’eét-à-dire comment ils doivent être repré-
sentés dans l’enchaînement général des phénomènes
à titre d’objets de l’expérience, [B 31 4] et non selon
ce qu’ils peuvent être hors de la relation à une
expérience possible, et donc aux sens en général,
ou a‘ titre d’objets de l’entendement purl. En effet,
cela nous demeurera toujours inconnu, au point
même qu’il nous demeure inconnu si une telle
connaissance transcendantale (extraordinaire) est
jamais possible, du moins comme connaissance
soumise à nos catégories habituelles“. L’entena’e—
ment et la .renu'bz'lite’ ne peuvent chez nous déter-
miner des objets qu’en .r unu'tant. Si nous les sépa-
rons, nous avons des intuitions sans concepts, ou
des concepts sans intuitions, et dans les deux cas
des représentations que nous ne pouvons rapporter
à aucun objet déterminé.
Si, après tous ces éclaircissements, quelqu’un 111, :14
hésite encore à renoncer à l’usage simtp lement
transcendantal des catégories, qu’il en asse un
essai en quelque affirmation synthétique. En effet,
une affirmation analytique ne fait pas avancer
l’entendement, et comme celui—ci n’est occupé
que de ce qui est déjà pensé dans le concept, il
laisse indécise la queé’cion de savoir si ce concept
en soi se rapporte a‘ des objets, ou s’il signifie seu—
lement [A 2 jpj l’unité de la pensée en général
(laquelle fait complètement abé‘traâion de la
manière dont un objet peut être donné), il lui
suffit de savoir ce qui se trouve dans son conce t;
il lui est indifférent de savoir à uoi le concept lpui-
même peut se rapporter. Que ’on fasse alors cet
essai avec [B 51;] quelque principe synthétique
et soi-disant transcendantal, comme : tout ce
qui eSt existe comme subStance, ou comme une
détermination inhérente à celle-ci : tout contingent
existe comme effet d’une autre chose, c’eât—à—dire
de sa cause, etc. Or, je demande : D’où veut-on
perendre ces propositions synthétiques, puisque
_s concepts ne doivent pas valoir dans une rela-
tion à une expérience possible, mais po_ur_ des
choses en soi (noumènes) P Où est ici le tr01s1èm_e
terme“, qui eS‘t toujours exigé pour une prop031—
Critique de la mùon pure
tion synthétique, afin de lier entre eux dans cette
proposition des concepts qui n’ont aucune parenté
ogique (analytique) P On ne prouvera jamais une
telle proposition et, qui plus eé’c, on ne pourra
jamais se justifier en ce qui concerne la possibilité
d’une telle affirmation pure, sans avoir égard à
l’usage empirique de l’entendement, et sans renon-
cer ainsi complètement au jugement pur et dégagé
du sensible. Le conccpe t1 d’objets purs simple—
ment m'telligibles eS‘t onc entièrement Vide de
tous les principes servant à les apspliquer, puisqu’on
ne peut imaginer comment 1 s pourraient nous
être donnés, et la pensée problématique, qui leur
laisse cependant une place ouverte, sert seulement,
comme un espace vide, à restreindre les principes
emdpiriques, [A 260] sans cependant contenir ni
in iquer quelque autre objet de la connaissance
en dehors de cette sphère”.

[B 316] Appendice
DE L’AMPHIBOLOGIE DEs CONCEPTS DE LA
RÉFLEXION, RÉSULTANT DE LA CONFUSION
DE L’USAGE EMPIRIQUE DE L’ENTENDE-
MENT AVEC SON USAGE TRANSCENDANTAL

La rfle’exiofl (rfleexio) n’a pas afiaire aux objets


eux—mêmes, pour en acquérir direétement des
concepts, mais elle eSÏ l’e’tat de l’esprit dans lequel
nous nous disposons d’abord à découvrir les
conditions subjeétives sous lesquelles nous pou—
vons arriver à des concepts. Elle eS‘t la conscience
du rapport des re re’sentations données à nos
différentes sources d; connaissance, qui seul peut
déterminer exactement leur rapport entre elles.
La première queätion qui se pose avant toute
autre étude de nos repre’sentatlons CSÏ celle-ci z
Dans uel pouvoir de connaissance vont-elles
ensemb e P Est—ce par l’entendement ou par les
sens qu’elles sont liées ou comparées? Maint
jugement est admis par habitude, ou lie’ par inch—
nation; mais, comme aucune réflexion ne précède,