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I

Supplément mensuel

Jeudi 5 juin 2008

Numéro 24 Paraît le premier jeudi de chaque mois

III. Entretien avec Hélène Cixous  VI. Régis Debray : un candide en terre sainte
IV. L'éveil des sens selon Jad Hatem VII. Boualem Sansal : l'écriture en lutte permanente
V.  Le Collège maronite de Rome VIII. Nazek Saba Yared, parcours d’une intellectuelle engagée

édito
Deux ans !
Beyrouth et le français par Samir Kassir
À l’heure où l’on célèbre le troisième anniversaire de la mort de Samir Kassir, nous publions, en guise d’hommage à ce

D
eux ans déjà ! L’aven-
ture de L’Orient Littéraire, grand journaliste et essayiste, le texte d’une allocution prononcée au Lycée français à propos des relations privilégiées entre
amorcée en juin 2006
peu avant la funeste la langue de Molière et le pays du Cèdre. Son analyse approfondie d'historien suit l'évolution de ces relations à la lumière
guerre de 33 jours, se poursuit en- des événements politiques et des mutations sociologiques du siècle passé.

L
vers et contre tout. Dans un pays où
chaque journée réserve de mauvai- a francophonie à Beyrouth cipal moteur. On y suit le cursus en rive à incarner seule l’Occident le plus voir que non. Le contraire serait plutôt
ses surprises, il fallait être « gonflé »  et dans ce qui deviendra le vigueur dans la métropole, « nos an- proche tout en devenant pour les Oc- vrai. D’une certaine manière, en effet, la
pour oser reprendre le flambeau de Liban n’était pas donnée cêtres les Gaulois » compris, quoique cidentaux l’Arabie familière où l’exo- guerre a été une chance pour le français.
ce supplément littéraire. Mais grâce d’avance. Elle a correspon- sans l’anticléricalisme de la IIIe Répu- tisme se donne à voir dans le confort D’une part, parce que la politique de
au soutien de L’Orient-Le Jour, de du à une mutation de l’éco- blique. Et quand le baccalauréat liba- des langues. neutralité du Quai d’Orsay, elle-même
l’appui de nos deux sponsors - la nomie-monde qui a elle-même nourri la nais est instauré en 1931, il est calqué inscrite dans le contexte plus général
librairie Orientale et la librairie An- transformation de Beyrouth en une mé- sur le baccalauréat français (à l’époque Ici se trouvera, et pour longtemps, la de la « politique arabe de la France »,
toine -, de la fidélité de milliers de tropole régionale au XIXe siècle et en en deux parties). Dans les écoles des seule société de consommation du Pro- a définitivement cassé l’image du fran-
lecteurs, tant au Liban qu’à l’étran- un foyer culturel, l’un des pôles de la congrégations catholiques, le primat du che-Orient. Qui dit consommation dit çais comme apanage des seuls chrétiens.
ger, grâce aussi à l’enthousiasme de Renaissance arabe, mais aussi l’un des français peut aller jusqu’à la contrain- américanisation, et le fait est que l’in- D’autre part et surtout, parce que l’ex-
nos rédacteurs libanais et français, lieux du français dans le monde. C’est te : en dehors des cours de langue ou fluence américaine, déjà bien ancrée patriation de centaines de milliers de
ce projet est devenu réalité et a trou- dire si le français au Liban date d’avant de littérature arabes, parents pauvres grâce à l’AUB, commence à se répandre Libanais dans des pays francophones
vé sa place dans un paysage cultu- la France, et même d’avant le Liban. du programme, il est interdit aux élè- par le moyen du cinéma et des nouvel- a mélangé les cartes. En France même
rel francophone qui, ces derniers ves de parler dans la langue du pays, les habitudes alimentaires. Mais Paris et au Québec, l’émigration libanaise a
temps, souffre d’un mal insidieux : « C’est notre génération qui, ... la pre- y compris durant les récréations, sous © Roger Moukarzel demeure l’horizon des Libanais nantis, été de plus en plus mélangée en termes
la montée spectaculaire de l’euro qui mière de celles qui sont lancées dans les peine de recevoir un « signal » (en fran- Evelyne Bustros qui s’essaie au roman et le français reste roi. La classe politi- confessionnels à partir du milieu des
a eu des répercussions graves sur le affaires, se trouve savoir le français... », çais dans le texte) qui a valeur de répri- avec La Main d’Allah, dont la première que libanaise, dans sa partie chrétienne, années 1980. Mais c’est surtout l’émi-
pouvoir d’achat du Libanais et rend lit-on dans une lettre de 1849 adressée mande – curieusement, c’est aussi le cas édition paraît en 1926 avec une préfa- est largement issue des établissements gration de Libanais du Sud, en majo-
le prix du livre importé de moins par la Société catholique de Beyrouth à des établissements tenus par des ordres ce des frères Jérome et Jean Tharaud, jésuites (du petit collège à la faculté rité chiites, vers les pays d’Afrique de
en moins abordable. Les instances la Société asiatique de Paris. Les mis- français dans la Palestine du mandat et surtout Georges Schéhadé, dont les de droit). Cette situation a aussi son l’Ouest qui va modifier le profil de la
francophones devraient prendre sions, dira-t-on ! Et c’est bien ce que britannique. Mais les autres écoles doi- Poésies, éditées par GLM en 1938 sus- revers, à savoir que le français est tou- francophonie libanaise, et cela d’autant
conscience de ce phénomène qui, à dit la missive en question, en évoquant vent tenir compte aussi du primat du citeront l’enthousiasme de Saint-John jours une marque de distinction sociale plus que l’instabilité dans cette région
terme, peut se révéler catastrophi- le collège des Lazaristes à Aintoura et français. Même l’International College Perse et l’amicale envie de Paul Éluard. et/ou confessionnelle. Plus grave peut- du monde suscite par la suite un retour
que pour la langue française, déjà en l’œuvre encore balbutiante des jésuites. qui dépend de l’Université américaine a être, c’est un français qui a tendance à des expatriés. Résultante de ces mou-
perte de vitesse au Liban même, et (...) En l’espace de trois quarts de siècle, sa « section française », c’est-à-dire où La prospérité de cette francophonie ne se fossiliser. Dans la bouche de bien des vements migratoires et du phénomène
exhorter les éditeurs français à pro- pratiquement toutes les congrégations la langue d’enseignement est le fran- signifie pas que le français s’est généra- lettrés autochtones, le français n’arrive du retour, quand bien même il serait li-
poser des rabais significatifs sur les françaises agissantes sur le front de çais ; cette approche utilitariste, dénuée lisé comme langue vernaculaire pour pas à être autre chose que la langue de mité, la francophonie libanaise s’est à
ouvrages exportés à destination des l’éducation en Syrie ont eu leur établis- de la charge idéologique qui prévaut tous, il s’en faut. Sa possession s’im- Péguy et de Barrès. la fois élargie et diversifiée, ce qui s’est
pays du Sud.  Il est important que sement beyrouthin : lazaristes, jésuites, dans les écoles religieuses chrétiennes, pose même comme un critère de démar- traduit, une fois la guerre terminée, par
des efforts soient consentis et des frères de la Salle, frères maristes, Sain- lui donne la faveur des familles musul- cation, à la fois sociale et confession- Ce n’est pas le cas de tous heureusement. une forte demande sur l’enseignement
remèdes trouvés pour empêcher que te-Famille, sœurs de Nazareth, sœurs de manes nanties, également attirées, pour nelle. Il n’empêche que, si le commun À Paris, Georges Schéhadé poursuit son du français… Pour autant, ces avancées
le livre français importé ne devienne Besançon, sœurs de l’Apparition... Et des raisons similaires, par les établisse- du peuple est loin de maîtriser la langue invention poétique parmi l’avant-garde n’ont pas dissipé les menaces qui pèsent
un produit de luxe réservé aux lec- quand, peu de temps après sa fondation ments de la MLF, le Lycée de garçons et française, celle-ci bénéficie d’une posi- de la culture qui se décline en français. sur l’avenir du français au Liban. C’est
teurs bien nantis. De leur côté, les en 1902, la Mission laïque française, le Lycée de jeunes filles. tion dominante, attestée par l’influence À Beyrouth aussi, la culture française que lesdites menaces ne viennent pas de
éditeurs libanais ne peuvent pas res- projection outre-mer de l’école de la IIIe qu’elle exerce sur l’arabe. Non seule- vivante trouve un écho. Les chanteurs à l’intérieur du Liban, mais sont les mê-
ter les bras croisés : ils devraient réé- République, s’installe en Syrie, le lycée La prégnance du français est accentuée, ment l’arabe écrit, suivant une tendance texte viennent régulièrement s’y produi- mes qui pèsent sur l’avenir du français
diter les grands classiques, amorcer de Beyrouth en est le vaisseau-amiral… en dehors de l’école et de l’administra- qui s’était manifestée depuis les grandes re. Le Nouvel Obs y a ses lecteurs. Et dans le monde entier. Autrement dit,
des coéditions, s’ouvrir davantage tion, par l’environnement social. Si la traductions de la Nahda, incorpore des dans l’enseignement, le lycée de la MLF c’est l’avancée mondiale de l’anglais
aux auteurs locaux… La bataille du La francisation du signalétique urbaine est bilingue, les en- gallicismes, si fortement assimilés qu’on et l’École supérieure des lettres mettent qui menace le français au Liban. En ce
livre est engagée. À quelques mois de quotidien seignes commerciales sont le plus sou- en oubliera l’origine extrinsèque. Mais, en valeur toutes les dimensions de la sens, il ne s’agit que d’une inversion des
la tenue de l’événement « Beyrouth Sous le mandat français, la modernisa- vent en caractères latins et les raisons ce qui est plus important encore au culture française, à commencer par sa raisons qui ont naguère érigé le français
capitale mondiale du livre 2009 » et tion de la vie quotidienne, bien engagée sociales qu’elles déployaient, à conso- quotidien, le parler intègre un nombre puissance de subversion. Mai 68 y aura en langue dominante.
des Jeux de la francophonie, il n’est depuis le dernier quart du XIXe siècle, nance française. Le divertissement et la croissant de mots français qui, comme un écho presque immédiat. Dès la ren-
pas permis de la perdre. se déploie dans un univers imprégné culture se déclinent largement en fran- les termes italiens avant eux, sont par- trée d’octobre 1968, un comité d’action Hier point d’ancrage de l’expansion du
de France. En ce sens, l’occidentalisa- çais… Dans l’écrit, il n’y a certes pas la fois remodelés et d’autres fois mainte- lycéen se forme à Beyrouth. L’esprit de commerce européen vers la Méditerra-
Alexandre Najjar tion a été d’abord une francisation. À même hégémonie linguistique ; la presse nus dans leur état initial… Mai va bientôt rencontrer les ardeurs née, les Beyrouthins se devaient de par-
commencer par la langue qui bénéficie arabe de Beyrouth a déjà une solide tra- révolutionnaires de l’arabisme, stimulé ler beaucoup français et un peu anglais.
de la conjonction de l’administration dition derrière elle, mais des journaux Entre fossilisation et par la défaite de 1967. La presse fran- Aujourd’hui, en quête de leur part de
mandataire et du système scolaire. locaux d’expression française, comme subversion cophone s’ouvre alors à ces jeunes mi- la mondialisation, peuvent-ils ne pas
Comité de rédaction : Alexandre Najjar, Dans l’administration, l’arabe est évi- La Syrie de Georges Samné, L’Orient de Cette francisation du parler, on peut litants de gauche en rupture de classe. faire révérence à une langue anglaise
Antoine Boulad, Charif Majdalani, demment pratiqué comme la langue Georges Naccache et Gabriel Khabbaz, l’entendre encore aujourd’hui. C’est dire À l’École supérieure des lettres, les en- qui, elle aussi, fait partie de leur histoire
Farès Sassine, Jabbour Douaihy. officielle,  mais la connaissance du puis Le Jour de Michel Chiha, contri- si elle a résisté à la fin du mandat. De fants du miracle libanais et de la classe récente ? Mais la primauté de l’anglais
Coordination générale : Hind Darwich français – qui a également le statut de buent activement au débat public, et le fait, la prééminence du français perdure moyenne chrétienne francophone sable- est une chose, la disparition du français
Secrétariat de rédaction et conception langue officielle – facilite grandement lectorat de la presse parisienne, qui ar- après l’indépendance, contrairement à ront bientôt le champagne pour fêter la tout autre chose. Fort heureusement,
graphique : Alexandre Medawar les formalités. Devant les tribunaux, rive régulièrement, déborde le cercle des ce qu’on observe en Syrie, théâtre d’un victoire finale du maréchal Giap. Mais pour la diversité culturelle et aussi pour
Ont contribué à ce numéro : Fifi Abou Dib, dits mixtes et composés de magistrats Français expatriés – en 1939, on lit par jacobinisme linguistique – inspiré lui déjà la guerre frappe aux portes. Quand les valeurs que le français a convoyées,
Ritta Baddoura, Laurent Borderie, français et autochtones, on plaide dans exemple Marie-Claire. La demande en aussi, d’une certaine manière, du modè- elle prend fin, quinze plus tard, le pays une telle disparition ne paraît pas envi-
Melhem Chaoul, Carole Dagher, la langue de Montesquieu. La structu- matière de journaux et de livres français le français. Dans un Proche-Orient ga- aura changé de fond en comble. sageable à moyen terme. Avec la culture
Edgar Davidian, Antoine Douaihy, ration même de l’administration et du fera la fortune des frères Naufal, dont gné par la tourmente, le Liban devient qu’il a irriguée, le français a encore les
Lamia el Saad, Lucie Geffroy, Katia corps judiciaire est copiée sur le modèle la librairie Antoine – du nom de l’aîné une exception. Nulle prédétermination Le prix de la moyens de résister à l’effacement. Et
Ghosn, Anthony Karam, Mazen Kerbaj, français, et les normes françaises préva- de la famille – devient un des repères ici, et pas de « vocation naturelle » qui mondialisation pour peu que l’on considère le réseau
Charif Majdalani, Georgia Makhlouf, lent progressivement partout, avec par de la ville. Les vocations s’en trouvent tienne. C’est l’environnement du pays En 1994, Bernard Pivot intitulait un d’écoles qui dispensent un enseigne-
Léonora Miano, Zéna Zalzal. exemple l’institution du système métri- du coup encouragées, et plusieurs Liba- qui met en relief la spécificité du Liban numéro spécial de Bouillon de culture ment en français, en tête desquels il faut
Supplément publié en partenariat avec la que en 1935 ou de la taxe mécanique nais se font publier en français, comme et de Beyrouth. Avec la disparition de tourné à Beyrouth « Le français est-il placer celles de la MLF, on peut raison-
Librairie Orientale et la Librairie Antoine. sur les véhicules à moteur. les poètes Charles Corm, Hector Klat, la Palestine en 1948 et la fermeture une victime de la guerre du Liban ? ». nablement gager que la francophonie a
E-mail : lorientlitteraire@yahoo.com Élie Tyane ou Fouad Abi-Zeid, voire à graduelle de la Syrie et de l’Égypte aux Question provocatrice à condamnation devant elle encore au moins deux géné-
De cette francisation, l’école est le prin- Paris même, comme Jacques Tabet ou influences occidentales, Beyrouth en ar- de lui apporter la bonne réponse, à sa- rations à former.
II Le point de vue de Léonora Miano
Au fil des jours Jeudi 5 juin 2008

Corpus noir L’image du mois Agenda


Festival de théâtre au CCF

L
a France comme elle le devrait, L'Afrique a été Le Festival de théâtre organisé par
est le pays on aurait droit aux pendant plusieurs l’ALEF se tiendra du 10 au 12 juin
d’Aimé Cé- poncifs sur la distance, décennies un continent 2008 en partenariat avec le service
saire. En théorie. le fait qu’ils soient ex- où les Libanais ont culturel de l’ambassade de France au
C’est le pays du centrés… Assertion pu aller travailler et Liban. L’ouverture du festival aura
mouvement vers que nul ne contestera. parfois faire fortune. lieu le 10 juin à 9h30 à la Salle Mon-
l’autre, de l’amour Telle est la raison pour Ils y ont eu une répu- taigne du CCF, rue de Damas.
de l’autre, de la re- laquelle nous nous in- tation de commerçants
connaissance de © T.Orban / Abacapress terrogeons sur les écri- infatigables et parfois
l’autre comme un reflet de soi-même. Et vains noirs nés en France hexagonale. d'intrigants politi- Phénicia à Jamhour
elle prouve tous les jours ce statut, en ques. Aujourd'hui, Alexandre Najjar signera son dernier
ouvrant les bras aux artistes du monde En 2008, il est légitime de se demander les Chinois font une roman Phénicia (éditions Plon) au
entier. Elle donne asile à leur inventivité, si les Noirs de France ne savent toujours entrée en force sur centre culturel du Collège Notre-
les choie et les célèbre comme jamais on pas écrire. On ne compte plus les écri- ce continent difficile Dame de Jamhour le vendredi 6 juin à
ne l’aurait fait dans leur pays d’origine. vains noirs américains. On commence mais encore riche en 17 heures.
C’est pourquoi certaines situations sem- à connaître ceux du Royaume-Uni. Et opportunités. Les jour-
blent incongrues, pour dire le moins. la France ? Le corpus littéraire noir, tel nalistes Serge Michel et
Ainsi, la maison Gallimard – dont on qu’évoqué ci-dessus – comme la littéra- Michel Beuret, accom- Joëlle Giappesi au CCF
écrit le nom en tremblant quand on est ture-monde en langue française –, semble pagnés du photogra- Joëlle Giappesi donnera une confé-
soi-même un auteur originaire du loin- très peu désireux d’inclure en son sein phe Paolo Woods sont rence ce jeudi 5 juin 2008 à 18h au
tain et l’obligé de la France qui a per- des auteurs urbains, ceux qui situeraient allés à la rencontre de théâtre Montaigne du CCF pour
mis que le monde vous lise –, qui est l’action de leurs romans dans les villes ces nouveaux aventu- présenter son livre Les murs ne font
l’éditeur le plus prestigieux de ce pays, de France, et qui relateraient des histoi- riers, dans les rues de pas la prison (éditions Tamyras).
édite une curieuse collection baptisée res ancrées dans une expérience française Douala, le long des
« Continents noirs ». Contrairement à
ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas
d’une collection de littérature étrangère,
dont ils sont les seuls dépositaires. Si les
éditeurs français les plus importants ont
tous au moins un écrivain noir dans leur
chemins de fer d’An-
gola, dans les forêts du
Congo et signent La
Actualités
présentant des auteurs dont les textes ne catalogue, il s’agit souvent d’un auteur Chinafrique, Pékin à la Ben Jelloun et Rambaud nou-
sont pas initialement écrits en français. africain ou africain naturalisé. Ce qui re- conquête du continent veaux jurés Goncourt
Un grand nombre de ces écrivains sont vient au même, si on considère le regard noir (Grasset), une en- Tahar Ben Jelloun et Patrick Ram-
de nationalité française. Ce qui les réu- porté sur eux. Pourtant, il y a des Noirs quête passionnante sur baud viennent de remplacer François
nit là, c’est leur origine, la couleur sup- en France hexagonale. Depuis bien plus ce nouvel épisode de la Nourissier et Daniel Boulanger au sein
posée de leur peau. longtemps qu’on ne le pense. Au moins mondialisation. de l’académie Goncourt qui décerne à
depuis le XVIIIe siècle3. Ils sont sur le l’automne de chaque année son pres-
La France, où tous connaissent par cœur territoire. Pas dans les romans. © Paolo Woods tigieux prix littéraire. Né au Maroc
le Discours sur le colonialisme de Césaire, en 1944, Ben Jelloun est le premier

Hommage
pratique l’anticommunautarisme le plus Gallimard, en ostracisant la majorité écrivain arabe à faire partie de cette
résolu. Débarrassée de ses oripeaux im- des ses auteurs dits noirs, confirme la institution.
périalistes, elle prône une littérature- difficulté du pays à se reconnaître dans

Adieu à Dominique Chevallier


monde en langue française. Il est donc tous ses enfants, à les légitimer. Ce qui
surprenant que son éditeur phare1 ait n’est pas montré dans la littérature fran- Taslima Nasreen récompensée
choisi de créer, sur les bases les plus çaise n’existe pas en France. Le lecteur Taslima
artificielles qui soient, un corpus litté- moyen ne peut citer quatre écrivains Nasreen vient
raire noir. Personne ne s’en émeut. Les
auteurs publiés dans La blanche2 ne sa-
vent même pas, quelquefois, que Conti-
nents noirs existe. Cette collection est
une sorte de cimetière. Pour arpenter les
noirs nés en France hexagonale. C’est
qu’il est plus facile de proposer l’envoi
de Césaire au Panthéon, que de saisir le
contenu de son propos. La France mé-
connaît ses Noirs, leur préférant ceux
Q uand Dominique Chevallier
soutint en mai 1971 à la sal-
le Louis Liard en Sorbonne,
sa thèse sur « La société du
Mont-Liban à l’époque de la révolution
Le livre de Chevallier insère la société
du Mont-Liban dans les structures ara-
bes environnantes et montre l’appar-
tenance des diverses communautés à
un même modèle familial, voire tribal.
ses étudiants dont deux furent sauvage-
ment assassinés : Antoine Abdelnour et
Samir Kassir.

Le séminaire du mardi qu’il dirigea


de recevoir
à Paris le
prix Simone
de Beauvoir
pour la liberté
allées d’un tel lieu, il faut éprouver le des autres : Américains, Africains. En industrielle en Europe », les étudiants Il renvoie dos à dos deux « miroirs » (1971-1997) à Paris IV embrassait un des femmes.
besoin de rendre visite à ceux des siens procédant ainsi, c’est elle qui les pousse libanais et arabes, majoritairement de de l’histoire  politique : l’un qui fait du plus large horizon et devint une institu- Originaire du
qui y ont été mis en terre. Les auteurs à se choisir des allégeances qui ne sont gauche, étaient nombreux dans l’assis- Liban une réalité très ancienne, sinon tion culturelle franco-arabe aux confins Bangladesh,
publiés dans Continents noirs sont, de pas les leurs. C’est elle qui les installe tance. La plupart avaient lu, dans la éternelle ; l’autre qui y voit une création de la science et de la politique. On y Nasreen a
fait, assignés à un lectorat de couleur, dans le malaise de l’entre-deux, leur in- revue communiste beyrouthine al-Ta- de la France en 1920. La  Montagne croisait d’anciens ministres et de futurs D.R. toujours milité
quand on peut penser qu’ils aimeraient, terdisant de la reconnaître comme leur riq, la traduction de son long article n’est pas une entité géographique et présidents, mais c’était surtout un lieu contre le fanatisme religieux et défen-
comme les autres, s’ouvrir au plus grand première appartenance. sur « Lyon et la Syrie. Les bases d’une son processus d’unification exigea une d’échanges multidisciplinaires où l’ur- du les droits des femmes. Son dernier
nombre. Ne pas être circonscrits à une intervention » qui réconfortait leurs gestation démographique, politique et banisme, l’architecture, l’économie, la livre, intitulé De ma prison, vient de
prétendue origine, ou à une pigmenta- D’ici à quelques années, il y aura un croyances et donnait une figure concrè- communautaire longue de plusieurs siè- géographie venaient enrichir la connais- paraître aux éditions Philippe Rey.
tion dont on peut discuter le fait qu’elle corpus littéraire noir. Un vrai. Les en- te, précise et fouillée à l’impérialisme et cles. Mais la « vérité » de la thèse soute- sance historique. Parallèlement, le Cen-
dise quoi que ce soit sur les individus. fants basanés de la France ne quitteront au colonialisme : la présence des forces nue éclata à nos dépens et alla au-delà tre d’histoire de l’islam contemporain
pas leur pays. Ils écriront, publieront et françaises au Levant en 1919 venait de toute prévision : la guerre du Liban qu’il créa apporta sur bien des points Jean Clair académicien
L’existence de ce corpus noir artificielle- feront lire leurs ouvrages dans les sou- couronner l’activité économique des commence en 1975 et les structures pé- dont la ville arabe, naguère confondue L’Académie française vient d’accueillir
ment créé et cependant indiscuté amène terrains où on les aura enfermés, créant soyeux vieille de plusieurs décennies. rennes ne cessent depuis de se reprodui- avec l’anarchie, des lumières décisives. Jean Clair (de son vrai nom Gérard
une foule de questions. Par exemple, on ainsi une littérature de l’autre France. Ils re, pour revenir à un terme marxiste. Régnier), conservateur au Musée na-
constatera le très faible nombre d’écri- diront au monde que la France était une Si la nouvelle recherche allait encore Dominique Chevallier fut un grand tional d’art moderne, ancien directeur
vains noirs nés en France et connus des idée : celle du mouvement vers l’autre, plus loin dans la confrontation de la *** voyageur et ses voyages tenaient à la de la revue L’Art vivant et auteur de
lecteurs français. Les écrivains guyanais celle de l’amour de l’autre, celle de la re- nouvelle économie européenne et des Devenu l’autorité française sur la ques- fois de la quête du nouveau et de l’éter- plusieurs essais sur les beaux-arts. Il
ou antillais de langue et de nationalité connaissance de l’autre comme un reflet relations internationales subséquentes tion et donnant de nouveaux titres de nel retour. Au fil des ans, il fut acquis occupera désormais le fauteuil de Ber-
française ne sont pas reconnus comme de soi-même. Ils diront également que aux réalités identitaires accumulées au noblesse à l’histoire contemporaine du à une tendresse qu’il refoula longtemps trand Poirot-Delpech. La prochaine
étant nés en France. Même quand on cette idée ne s’est pas actualisée, que ce cours des âges dans la Montagne liba- Liban, Chevallier eut l’occasion de di- et abandonna un discours diplomati- élection opposera Jean-Christophe
s’empresse, une fois qu’ils ont quitté la pays n’est jamais devenu celui d’Aimé naise et l’ensemble du Proche-Orient, riger de nombreux travaux d’étudiants que qui voilait de plus en plus mal son Rufin à Olivier Germain-Thomas.
vie, de proposer leur entrée au Panthéon. Césaire. elle n’en portait pas moins un coup fa- libanais sur leur pays. Cela n’alla pas parti pris pour les libertés libanaises.
Leurs livres sont à trouver dans le rayon tal, bien documenté et argumenté, à une parfois sans malentendus. Le profes- Ses derniers articles dans an-Nahar et
Afrique/Antilles des librairies. Le rayon 1. La maison Gallimard a, dans un mouvement un peu vision qui réduisait l’histoire aux classes seur recevait toujours avec courtoisie, dans L’Orient-Le Jour l’attestent suffi- Décès de Nuola O’Faolain
schizophrène, publié un ouvrage collectif intitulé Pour
des continents noirs. La littérature qu’ils une littérature-monde en langue française, après un mani- et à leur lutte. Une place nouvelle était ne se départait pas de sa distance et ma- samment. La romancière irlandaise Nuola O’Fa-
produisent ne fait pas partie des Lettres feste paru dans le quotidien Le Monde. L’idée était de faite à la famille, à la communauté, à niait l’ironie en virtuose. Accusé par un olain (interviewée dans le numéro 8
considérer le français comme un espace sans frontiè-
françaises contemporaines. Lira-t-on res, et de placer les écrivains de langue française sur la spécificité locale du contrôle des pay- camp de partialité surtout aux premiè- Avec les Arabes, Puissance de l’amitié de L’Orient Littéraire) vient de décé-
bientôt le Cahier d’un retour au pays natal un pied d’égalité. sans par les notables. Elle ne s’appuyait res années de la guerre, il ne tarda pas, fut le titre donné aux Mélanges offerts der à Dublin, à l’âge de 68 ans. Elle
2. La collection littéraire des éditions Gallimard,
dans les classes de France ? On n’ose plus dans laquelle sont publiés deux auteurs martiniquais, pas seulement sur une connaissance sans faire de concessions, à être bien au Professeur Dominique Chevallier avait obtenu le prix Femina étranger
l’espérer. L’outremer, pour les Français Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau. plus étendue et plus objective des sour- accueilli par toutes les tendances poli- (Paris-Sorbonne, 2005). Rien ne saurait pour L’histoire de Chicago May en
3. À ce propos, on pourra lire le livre d’Erick Noël,
de métropole, est une autre planète. Si la Être noir en France au XVIIIe siècle, paru en 2006 chez ces, mais intégrait dans un champ his- tiques. Surprenant quelques doctorants mieux résumer notre maître et dire no- 2006.
question de ses écrivains était soulevée Tallandier. torique qu’elle rénovait largement les par sa rigueur lors des soutenances, tre reconnaissance.
apports de nouvelles disciplines comme il savait garder les amitiés et se disait

Coup de cœur
la démographie et l’anthropologie… « épanoui » de veiller aux destinées de Farès Sassine Succès du 19e festival Étonnants
voyageurs

Le chercheur de noms
Actu BD Le 19e festi-
val Étonnants
voyageurs qui se
Le western fantastique d’Éric Le tome 10 de I.R.$ Re-Naissance d'E17 tient au mois de
Apex ou le cache blessure de Colson White- ville de Winthrop l’appellent à la res- Hérenguel Agent au fisc américain (« L’I.R.$ »), La thématique développée dans Exter- mai à Saint-Malo
head, Gallimard, 202 p. cousse pour trouver un nouveau nom Éric Hérenguel vient de signer chez Larry B. Max continue à jouer les Ja- minateur 17 de Enki Bilal et Philippe à l’initiative de
à leur cité, il arrive, un pied en charpie, Vents d’Ouest le tome 2 de Lune d’ar- mes Bond. Le 10e volet de la série vient Dionnet (première publication aux Michel Le Bris
l’âme en berne dans une ville qui meurt gent sur providence, intitulé Dieu par la de paraître chez le Lombard sous le Humanoïdes Associés en 1979) n'est vient de s’ache-

C olson Whitehead avait déjà


réussi, en 2003, à séduire un
vaste lectorat grâce à son ro-
man, Intuitionniste, qui
révélait déjà ses qualités
d’ennui et dont les héros auraient sé-
duit Faulkner. Comment appeler cette
ville ? « New Prospéra » pour faire
brancher et attirer les
investisseurs ? Pourquoi
racine, une sorte de western fantastique
qui comblera les amateurs du genre.

Rivages noir en BD
titre La loge des assassins. Réalisé par
Bernard Vrancken et Stephen Desberg,
il décrypte à sa façon les secrets des
nouveaux pouvoirs internationaux.
pas sans rappeler le roman de scien-
ce-fiction Les androïdes rêvent-ils de
moutons électriques ? (Philip K. Dick,
1966) ainsi que le film Blade Runner
(Ridley Scott, 1982) : un androïde-sol-
ver. Il a remporté
un vif succès,
cette année encore, avec plus de 300
rencontres, débats et lectures et la
participation d’un grand nombre
d’ethnographe et d’en- ne pas lui rendre son Les éditions Caterman multiplient les dat/réplicant part à la découverte de d’auteurs français et étrangers dont
tomologiste. Avec Apex nom originel, « Liber- adaptations de polars en BD. Elles pro- Gibran en images sa véritable identité tout en affrontant Colum McCann, Alaa el-Aswany et
(dont le sous-titre est ty » ? Et « Winthorp », posent ainsi les meilleurs romans parus À l’occasion du 125e anniversaire de des agents spéciaux, chargés par le les Libanais Yasmine Char, Charif
« le cache blessure »), d’où vient ce nom ? chez Rivages noir et viennent de publier l’auteur du Prophète, les éditions Ado- pouvoir humain de le retrouver et de Majdalani et Alexandre Najjar.
Whitehead nous racon- N’est-ce pas celui de la Pauvres Zhéros de Pierre Pelot, adapté nis, spécialisées dans l’adaptation des le détruire. Casterman vient de resortir
te l’histoire saugrenue
d’un consultant en no-
menclature, publicitaire
famille qui a longtemps
prospéré dans la cité en
fabriquant du fil de fer
par Baru, Pierre qui roule de Donald
Westlake, revisité par Lax, et Sur les
quais de Budd Schulberg revu par Ban
grands romans de la littérature mon-
diale, annoncent la parution prochaine
d’une biographie de Gibran sous forme
le projet poursuivi par Dionnet sous la
forme d'une série en 4 volumes : Re-
naissance, L'Alliance, Retour à Ellis et
Francophonie
et inventeur de noms barbelé ? Colson White- Linthout et Rodolphe. de bande dessinée. Des Larmes de sang. À ne pas rater. Concours international des dix
nouveaux qui agui- head se joue des mots, de mots
chent le chaland. Viven-
di, Vinci ou… Solidere
leurs pouvoirs, de ceux Meilleures ventes du mois à la Librairie Antoine et à la Librairie Orientale Le concours international des dix
mots de la francophonie vient de
qu’on leur prête. Cette
sont des noms créés par satire sur la publicité Auteur Titre Éditions récompenser une quarantaine de lau-
des génies du marke- pose mille questions : où 1 Alexandre Najjar Phénicia Plon réats français et étrangers, choisis par-
ting qui ressemblent à est le mensonge, le tour 2 Marc Levy Toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites Robert Laffont mi 3 300 candidats. Le défi proposé
notre héros. Ce dernier – qui n’a pas de magie, l’attirance ? Que cachent les 3 Guillaume Musso Je reviens te chercher Xo consistait à écrire, autour du thème de
de nom – doit sa gloire à l’invention du mots que l’on répète sinon les maux la rencontre, 25 lignes comportant les
4 Yves Bonnet Liban, otages du mensonge Michel Lafon
mot « Apex », créé pour un sparadrap que l’on veut taire ? En brossant le por- dix mots suivants : « apprivoiser, jubi-
révolutionnaire et consensuel qui se trait d’une société américaine profonde 5 Aldo Naouri Eduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui Odile Jacob latoire, palabre, boussole, passerelle,
décline en plusieurs couleurs et teintes mais dominante qui érige les mots et la 6 Sabrina Mervin Le Hezbollah, état des lieux Actes Sud toi, rhizome, tact, visage, s’attabler ».
en fonction de la couleur de peau des communication en véritable religion, 7 Régis Debray Un candide en terre sainte Gallimard Le jury de cette année comportait
blessés. On se demande là d’où vient le Whitehead dévoile avec talent les tra- 8 Stieg Larson Millenium (Tomes 1,2 et 3) Actes Sud plusieurs personnalités francophones
génie, de l’invention ou de son nom ? vers de la modernité. dont Boutros Boutros-Ghali, Andrée
9 Anna Gavalda La consolante Le Dilettante
Le héros de Whitehead est désormais Chedid, Amin Maalouf, Salah Stétié,
célèbre et lorsque les édiles de la petite Laurent Borderie 10 John Updike Terroriste Seuil Alexandre Najjar et Boualem Sansal.
Jeudi 5 juin 2008 Entretien III
Hélène Cixous : « Tout est livre, tout est signe »
Poète, philosophe, féministe, critique, rhétoricienne, dramaturge, enseignante, Hélène Cixous (née à Oran en 1937) a publié une œuvre singulière
embrassant littérature, art, psychanalyse et philosophie. Son écriture est ce delta où genres et univers se rencontrent pour une réflexion originale et
subjective ayant, entre autres, cristallisé la pratique d’« écriture féminine ».

V
otre écriture a des m’entend-t-on pas ? Si on était entendu ment tu ne t’appelais pas Capulet. » Mais que sait-on de la vie ?
échappées par rap- tout de suite, on n’aurait aucun effet. Qu’y a-t-il comme surdétermination
port à l’ordre symbo- Ce serait du déjà entendu. Ce que la lit- signifiante dans un nom ? Je ne sais La vie au moins on la vit. Je ne sais
lique, plus simplement térature a à faire entendre, c’est le pas pas. C’est très passionnant et très en- si on peut dire qu’on en sait quelque
par rapport à l’or- encore entendu. Cela suppose qu’on fantin. Qu’est-ce que donner un nom chose. Il y a de nombreux savoirs de
dre grammatical, à la ponctuation accepte des conditions difficiles de vie, poétiquement ? Qu’est-ce que donner la vie, les sciences de la vie par exem-
et l’orthographe… Parlant de votre une dureté, un combat. Le best-seller un nom à une personne ? Les géniteurs ple. Je pense plutôt que vivre est un art
rencontre avec Jacques Derrida, vous est un best-seller, une fois vendable il projettent des noms sur les enfants, extrêmement complexe qui n’est pas
dites qu’elle a lieu « en français, (…) est vendu. C’est très bien et pourquoi mais au fond ils les envoient vers quel- sans être menacé de mort. On ne peut
accéléré, poussé aux limites, paroxysé, pas ? Mais cela n’a pas la fonction de que chose. Ils envoient une lettre, ils ne penser l’une sans l’autre. L’une pense
survolté, désenchaîné, forcené, caressé, littérature qui est une fonction de dé- savent pas laquelle d’ailleurs, l’enfant l’autre. L’une se pense avec l’autre. La
délivré, incanté, charmé, accordé, pas couverte, d’aventure, d’invention de non plus. Mais les noms eux-mêmes mort c’est le plus inconnu pour nous,
donné, indomptable, en français puis- rapports. Prenez pour modèles Stend- font leur travail, c’est effectivement aussi bien mourir que mort, que mou-
sance autre, un français volé, volant, hal, Rimbaud, Mallarmé et Proust. Ils une forme de travail secret. Prenons rance, que survie. Il faudrait inventer
lancé à l’avenir (…) ». ont tous eu comme destin un lectorat des exemples concrets puisque vous les des quantités de vocables pour dire
restreint mais qui ne s’éteint jamais et avez cités. Il se trouve que Derrida, à non pas le « demeure » (il y a « deux
Il faut savoir que c’est toujours gram- se perpétue. Si on compte en France le ma surprise d’ailleurs, écrit un livre meurs ») mais le demourir. Très sou-
matical et que ce n’est jamais agramma- nombre de personnes qui ont vraiment – à mon adresse – qui s’appelle H.C. vent, on peut mourir avant de mourir.
tical. En revanche, ça travaille comme lu Montaigne et Kafka, cela ne va pas pour la vie. C’est à dire. « C’est à dire »
tous les textes, comme cela existe dans à cent. s’écrit sans trait d’union. C’est du tra- Vous adressant à Derrida, vous parlez
une certaine tradition française de tex- vail textuel. Ces traits d’union et de du fait d’être « dedans (…) dehors la
tualité, sur les ressources complexes de Vous dites : « La pensée ne se pense désunion n’existent qu’en français. Si littérature », du fait d’y « demeurer ».
la syntaxe en français qu’on peut ame- qu’en se devenant étrangère, en per- vous m’entendez le dire, vous pouvez Quel est le lieu « dedans » la littéra-
ner à des références complexes de rhé- dant connaissance ». L’idée de « per- l’interpréter de dix façons différentes. ture, quel est le lieu « dehors » la lit-
torique et de poétique. On peut voir ce dre connaissance » pour « trouver la C’est indessinable. Et Derrida le joue térature ?
travail en exercice la plupart du temps connaissance » est fascinante. Com- de cette manière-là. Cela déconstruit
en poésie, mais aussi dans les grands ment parvenir à cet abandon de soi ? toute la thématique du savoir. Avec Je ne sépare pas la littérature du monde.
textes de prose poétique. Il s’agit d’ex- simplement un nom, on est engagé
ploiter ce qu’il peut y avoir d’incertain Le connu ne m’intéresse pas. C’est dans dans une sorte d’extraordinaire dessin Est-ce un repère ?
en français, dans le sens de la richesse un tiroir. Voilà, je ferme le tiroir et je parallèle qui détermine une quantité
de l’idiome, ce qu’il peut y avoir d’in- tombe dans l’inconnu. C’est abstrait de sous-vies, de sous-textes, d’ailleurs Oui à condition de l’écrire avec « ai ».
décidable. Ce qu’on appelle bien écrire de l’exprimer ainsi. En fait, si nous ne © Ahmet Sel / Opale très inattendus, dont on peut ne ja- La littérature est un art, c’est l’autre
en français – c’est-à-dire être, dans la sommes pas malhonnêtes, nous pas- sique, je lis le mot au-delà des signes card, la chaise, la table qui dit quelque mais être conscient et dont on peut de monde du monde. Il y a des mondes
tradition cartésienne, clair et distinct – sons notre temps à nous demander : régulièrement imprimés sur le papier. chose. Mais évidemment, c’est assez temps à autre recevoir des nouvelles. Il autres. Je dirais que le plus redoutable
est le contraire de cela et n’est pas le qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi fais- Le mot est une explosion de sons, de limité. En revanche, un être humain y a beaucoup d’autres exemples, tenez de nos jours est celui des religions. Je
propos poétique et philosophique de je ce que je ne voulais pas faire ? Nous voyelles et de phonèmes. Le musical de donne énormément à lire. Très sou- « Glas ». Derrida y travaille sur le nom ne parle pas de la foi mais des établis-
personnes qui écrivent en faisant ac- nous heurtons à nous-mêmes dans la l’écriture est une sorte de donnée très vent, le livre de tel être humain m’est de Genet lequel a travaillé lui-même sements constitués comme des pou-
cueil à tout ce que le français accorde. vie quotidienne. Il y a d’innombrables mystérieuse et c’est justement quelque amicalement familier et je le lis facile- sur son propre nom. Quand vous vous voirs politiques. Il y a aussi tous les
Il est très important de pouvoir laisser questions qui nous traversent. Il suffit chose de pulsionnel. Il se trouve, et ment. Quelquefois aussi je bute et je appelez Genet et que vous êtes poète, arts qui sont innombrables, qui se ré-
venir, par la syntaxe, des effets de trou- que je regarde mon âme pour percevoir c’est assez miraculeux et merveilleux, me dis que je ne comprends pas. Alors vous ne pouvez pas ne pas vous dire : pondent les uns aux autres et parfois
ble – j’utilise le mot « trouble » exprès toutes ses limites et ses torsions. Cela que le plus vrai est je cherche, j’interroge, « Je nais tous les jours et je meurs ». s’ignorent. Il y a un art dont le ma-
–, des effets d’indécision sexuelle. On a
en français une spécificité qui est celle
reste très énigmatique. Nous ne som-
mes ni purs, ni droits, ni courageux,
musical. Finalement,
c’est à l’oreille qu’on « L’écriture je tâtonne et je fais
exactement comme
Nous sommes des êtres écrits, nous
écrivons et nous sommes écrits.
tériau est la langue : la littérature. Ce
n’est pas une sorte de château fort, de
des genres et des accords et qui se perd
dans la traduction.
ni généreux. Cela veut dire qu’en nous
il y a d’innombrables petits nœuds et
vérifie la teneur en
vérité d’un énoncé : porte tout en pour un livre. J’ai ten-
dance à aller voir les « Je nais tous les jours et je meurs. »
donjon isolé. La textualité qui est le
tissu de la littérature s’étend, inscrit et

Quel(s) obstacle(s) cela pourrait-il


tout ce qui nous fait peur. Nous som-
mes des terrifiés et c’est par là qu’il
« ça sonne juste ». La
personne qui écrit le
elle. Elle est notes de l’être, regar-
der s’il y a une table
Parlons de la possibilité de mort dans
la littérature. Vous écrivez que la mort
porte en elle toute la philosophie, toute
la psychanalyse. On ne peut imaginer
constituer pour le lecteur ? Que de-
vient le statut du langage lorsque, tout
faut aller, c’est là où on a peur d’aller
qu’il faut aller. C’est là où les choses se
sent ; c’est comme si
elle avait une oreille
aussi peinture des matières, voir le
contexte, et cela des
se cache dans un mot, que la mort at-
tend dans un mot qu’il y ait résurrec-
de littérature qui ne soit cette combi-
natoire de discours qui se textualisent
en exprimant au plus près une pensée
ou un ressenti, il ne fait sens qu’à une
passent. Est-ce que c’est faisable ? Oui,
c’est faisable, mais il est vrai que, à ce
philosophique. Ce
qui est beau, c’est que
et musique » pieds à la tête à la fois,
dans le discours, le
tion. Vous écrivez aussi : « Je ne dis pas
la vie, parce que si je dis la vie, je di-
et semblent être côte à côte mais qui
en réalité se tissent mutuellement.
minorité ? moment-là, il faut arriver à faire un la langue a des mètres poétiques, des support, le vêtement et l’intonation… vise. » Dire la vie en parlant de la mort La littérature pense, analyse, écoute,
acte poétique, un acte de description, mesures, des scansions, des rythmes Mais une des choses que je lis principa- qui attend ; aussi, dire que la mort qui transpose et figure. Elle est constam-
Ce n’est pas la question que je me pose. de nomination de ce qui reste fantoma- innombrables qui sont à la disposition lement est la scène politique, parce que attend maintient en vie… ment dans un dialogue d’analyse du
La littérature s’est toujours trouvée en tique, menaçant et inavouable, parce de la transcription d’une pensée dans cela nous concerne tous. Je me pose la monde tel qu’il est et des multiples
position de minuscule minorité, effecti- que très souvent on a honte de quel- ses différentes vitesses et ses différentes question de ce qui nous arrive par le On ne peut le dire aussi simplement. événements auxquels elle est sujette. Il
vement à cause de sa pratique des exu- que chose qui n’a pas de nom, quelque ampleurs. On va de la phrase nominale fait de toutes ces forces lesquelles sont Il faut le penser dans un contexte. La y a l’événement à l’intérieur même du
bérances pensantes de la langue dans la chose à quoi on ne veut justement pas à l’hypotaxe colossale et ce n’est pas généralement des forces malignes qui mort est perçue par tout le monde texte, mais il y a tous les événements
langue, de sa pensée de la langue aussi. donner de nom. artificiel. C’est une exigence de ce que désorganisent l’univers et le mettent en comme l’inerte, le dissout. Je voudrais du monde extérieur. Je ne peux bien
Elle reste constamment marginalisée, l’on propose à penser. pièces, et cela c’est à lire pour essayer plutôt défaire la façon banalisée et re- sûr imaginer une littérature qui ne soit
toute petite devant les grandes puis- Vous écrivez : « Lire, c’est-à-dire voir à de trouver des parades à ce qu’on nous foulante de penser la mort. C’était un en état de vibration et de réception de
sances sociopolitiques du monde. C’est lire (…), écrire pour voir à lire, c’est- Quel est l’espace-temps de la lectu- inflige. des grands thèmes de discussion entre ce qui se passe ou va se passer. Elle a
un fait qu’il ne faut ni nier ni regretter. à-dire voir à vivre, sans savoir, pour- re pour vous Hélène Cixous ? Derrida et moi : penser la vie, penser des responsabilités, non pas politiques
La littérature a sa mission : d’abord dé- suivre, sans se lasser, sans s’enlaisser, Vous faites un usage particulier des la mort. Il appelait cela la « dispute in- du genre de la littérature engagée, mais
fendre la langue, faire que cette langue l’être de fuite, les lettres de fuite des Je lis tout le temps si je puis dire. Lire initiales dans votre écriture : H.C, J. D, terminable ». On ne peut dire « vie et des responsabilités poétiques. Cela si-
continue à vivre – je dis la langue pour êtres de fuite, (…). » Face à cela, je me pour moi est l’acte fondamental. Je lis Z… Cela me fait penser à l’inscription mort ». Il faut prendre ces mots-là et gnifie qu’elle doit faire littérairement
dire toutes les langues – parce que demande combien « écrire » donnerait des livres bien sûr, c’est mon plaisir, de la lettre dans le secret. Quelle est la les remettre en circulation dans les fleu- avec l’événement et le penser. Il n’y a
c’est tout simplement ce qui permet à à « ouïe-lire » ? Je lis votre écriture mon bonheur, ma chance. Mais quand place de ces initiales  dans votre dis- ves d’un texte qui est à la fois poétique pas un seul grand écrivain qui ne fasse
l’humanité de penser au-delà de ses li- comme une musique. je dis « je lis tout le temps », je signifie cours ? Et dans quelle mesure répond- et philosophique et où on ne reste pas apparaître le spectre de ce qui se passe
mites. Elle a une fonction d’éclaireuse que je lis le livre du monde, je lis le li- on « à » et « de » notre nom propre ? dans l’abstraction mais on travaille la dans la mondialité, non sur un mode
et de gardienne. Si on se plaçait dans Je pense que l’écriture, lorsqu’elle a un vre des êtres que je rencontre. Tout est limite, le passage, l’articulation entre réaliste ou sur un mode de reflet. La
un contexte analogique mythologique, moelleux, une maturité, porte tout en livre, c’est-à-dire tout est signe. Je ne Les initiales sont quelque chose que les deux : le fait qu’il y ait de la mort littérature est là pour dire que même
elle est le prophète, comme lui elle crie elle. Elle est peinture et musique, né- m’arrête pas, je ne suis jamais immo- je partage avec Derrida et aussi avec dans la vie et qu’il peut y avoir de la dans les chaînes, on peut être libre.
dans le désert. Mais qu’importe ! Si on cessairement musique, en tout cas pour bile devant telle ou telle scène. Je peux Shakespeare : « What’s in a Name ? » vie avec mort. La mort dont nous ne
rentre en littérature, on doit le savoir. moi. Comme un musicien déchiffrant vous dire que même cela, cet espace « Ah Roméo ! Ah Juliette ! Si seulement savons rien, nous avons tout à en re- Propos recueillis par
On ne doit pas se dire pourquoi ne une partition la transforme en mu- particulier ici, je l’ai lu. J’ai lu le pla- tu ne t’appelais pas Montaigu, si seule- dire, à en penser et en tirer. Ritta BADDOURA

Langue vivante
Au cœur des ténèbres
C
’est un survivant qui vous parle. Un belle et imposante juive (une femme forte, viétique», et le terrible aveuglement d’une si à eux-mêmes. Ils recréent alors leur propre la tendance à parler avec d’autant plus de passion qui n’arrange pas vraiment la définition des
survivant russe. On est en 2004, mais «qui pesait un demi-kilo au lit» – «Most grande partie de l’intelligentsia. Ferme des Animaux, un Enfer très terrestre fait qu’on est moins sincère, et la soif d’arguments abs- repères moraux.
et le narrateur -jamais nommé- remarquably, most alchemically, she was a big wo- de glace et de sang. – «To me, by now, violence traits(…).»
fait, à 84 ans, son autobiographie, sous la man who weighed about half a kilo in bed»), que Ici, la narration est noire, on jongle entre les was a neutral instrument. It was currency, like to- Comme ailleurs chez l’auteur, la sexualité
forme d’une longue lettre à Venus, sa belle- Lev, le plus malingre des deux, finira par trahisons publiques et les trahisons privées, bacco, like bread». La Russie est trop vaste pour être un pays est ici partout, jusque dans le titre, cette
fille américaine. Il fait son dernier voyage, épouser. Ce triangle amoureux forcément le coût de la survie est énorme. Le narrateur de nuances. On sent bien tout au long des Maison des Rencontres, où à partir du milieu
d’Amérique en Russie. asymétrique se pour- est certes coupable d’atrocités, mais l’âge lui Il y a, dans les purges staliniennes, une pa- très denses 284 pages la fas- des années cinquante, les pri-
Une dernière fois il
est à Moscou, à Ka-
Dans le vide suit en l’absence de
la principale protago-
donne une neutralité philosophique atroce,
une sagesse et un recul terribles.
ranoïa absolue, un arbitraire presque comi-
que s’il n’avait été aussi meurtrier. Lev est
cination de Martin Amis pour
la malédiction russe, ce sen-
sonniers pouvaient, pour une
fois seulement, passer la nuit
zan, une dernière fois
il remonte le fleuve
arctique de leur niste, dans les limites
claustrales du Goulag, La littérature sur le Goulag est beaucoup
envoyé au camp parce qu’à Moscou («le plus
gros village de Russie»), on l’entend dans une
timent de persécution quasi
dément, cette grotesquerie
avec leur épouse. Amis vient,
par ailleurs, de publier The Se-
sibérien Ienisseï, tout confinement, où les deux frères se moins fournie que celle sur la Shoah, et elle queue pour du pain, faire l’éloge de l’Amé- carnavalesque d’âmes tour- cond Plane (2008, non traduit),
là-haut, juste au-delà
du soixante-neuvième dans ce retrouvent plus de dix
ans durant.
est rarement non russe. À cela au moins une
explication: jamais il n’y eut aucun doute
rique, là où il ne s’emballait en fait que
pour «Les Amériques», c’est-à-dire Zoya,
mentées dans un monde sans
sens, au-dessus duquel plane
qui rassemble essais et nouvel-
les consacrés au 11 septembre,
parrallèlle.
territoire des ***
sur la nature du nazisme, alors que trop
longtemps le bolchevisme a pu inspirer
callypige comme le Brésil, avec une taille
aussi fine que le Panama, «et cette disjonction
l’ombre de Dostoïevski et des
Frères Karamazov. D’ailleurs,
dont le remarquable The Last
Days of Muhammad Atta’.
Il est, à lui tout seul,
ce narrateur, tout le monstres, les Figure de tout premier
plan de la littérature
sympathie ou compréhension. Déjà dans
La Flèche du Temps (1991, Christian Bour-
vertigineuse entre le Nord et le Sud.» – «the giddy
disjunction between north and south.» C’est bien
ici aussi, les deux principa-
les figures ont un troisième Et ce n’est pas par hasard, car
siècle russe, héros de la
Deuxième Guerre, vio-
êtres humains anglaise contemporai-
ne, Martin Amis est,
gois), Amis traitait la question des camps,
mais nazis cette fois, et du point de vue du
connu, n’est-ce pas, les blagues sont contre-
révolutionnaires, on ne badine pas avec ce
frère, monstrueux, à l’intsar La Maison des
de Smerdyakov, qui meurt en Rencontres
s’il est un trait commun à tou-
te l’oeuvre de Martin Amis, des
leur sur des terres libé-
rées (« c’est en violant que
sont « jetés par- à l’instar de ses pairs,
de Jonathan Coe à Ian
tortionnaire. À l’inverse, dans La Maison…,
il décortique le système concentrationnaire
régime aux trois piliers: la terreur certes,
mais aussi l’ennui et la faim.
participant à la répression de (House of
manifestants à Berlin-Est. Meetings)
terreurs concentrationnaires
aux déchirures de l’Islam, c’est
j’ai traversé ce qui allait dessus l’épaule McEwan, très impliqué soviétique du point de vue des victimes, la de Martin Amis bien la crise de la masculinité,
bientôt être l’Allemagne de
l’Est » – « I raped my way du monde » dans son époque, jon-
glant entre le roman et
vie quotidienne dans cette morne plaine
d’Eurasie du Nord, cette colonie pénitenti-
***
Tout le récit se passe donc sur fond d’as-
La désespérance est continue. Traduit de l'anglais
«Ce qui ne te tue pas ne te rend pas (États-Unis) par
c’est-à-dire au fond l’usage de
la violence. C’est alors quasi-
across what would soon be les essais polémiques. aire où l’homme est un loup pour l’homme saut en 2004 de l’Ecole Numéro Un de plus fort. Cela te rend plus faible Bernard Hœpffner. ment en gynocrate, en tous cas
East Germany »), rescapé du Goulag, assassin Après Koba the Dread: Laughter and the Twenty (c’est bien là la grande vérité des camps, et Beslan, en Ossétie du Nord, symbole s’il et te tuera plus tard.» La charge Édition originale 2007, en grand moraliste de ce début
d’informateurs dans le camp de Norlag, pe- Million (2002, non traduit), suites d’essais il est à cet égard notamment très inspiré en est de la dégradation spirituelle qui est lourde: la Russie est une édition en langue de siècle, qu’Amis va inlassa-
tite figure du marché noir moscovite puis sur Staline et le système bolchevique, fruit par le témoignage majeur de Janusz Bar- menace la Russie contemporaine. On re- Nation-État, plutôt que l’in- française 2008, blement expliquer, pierre par
apparatchik du régime, avant la défection d’énormes recherches mais qui enfonçait dach – Man is Wolf to Man: Surviving Stalin’s trouve aujourd’hui, comme hier, les traits verse, et déresponsabilise les Gallimard, 284 p. pierre, à qui veut bien le lire
finale. Mais son histoire, c’est aussi une beaucoup de portes ouvertes, Amis rectifie Gulag, 1998, non traduit). Dans le vide nationaux russes: «l’affranchissement de toute individus depuis… le XIe combien les femmes ne sont
histoire d’amour et de ressentiment. « Bon, le tir en proposant ici un pendant roma- arctique de leur confinement, dans ce terri- responsabilité et de tout scrupule, la défense énergi- siècle! Surtout, dans la comparaison avec pas une minorité, mais la moitié indissolu-
d’accord, d’amour russe. Mais d’amour quand nesque. Et, de fait, sa verve littéraire capte toire des monstres, les êtres humains sont que d’opinions et de croyances qui ne sont pas seu- l’Allemagne nazie, aucun véritable travail de ble du genre humain.
même. » C’est la compétition de deux frères, bien mieux les dérives totalitaires du siècle «jetés par-dessus l’épaule du monde» («flung out lement irréconciliables mais encore incompatibles, pénitence et de mémoire n’a vraiment été
le narrateur et Lev, pour une femme, Zoya, passé, l’arnaque absolue de «l’expérience so- over the shoulder of the world»). Presque laissés le penchant pour un humour sordide et cynique, effectué dans la Russie post-soviétique, ce Anthony Karam
IV Poésie Jeudi 5 juin 2008

L’éveil au sens
Dans son enseignement autant que dans sa réflexion philosophique ou dans sa pratique de l’écriture, Jad Hatem s’interroge
Poème d’ici
depuis longtemps sur la poésie et sur le sens de l’acte de création poétique. Dans Phénoménologie de la création poétique, il y
développe certains concepts qui lui sont propres avant d’en fournir une application pratique, notamment sur la poésie de
Georges Schéhadé.

P
hénoménologie de la créa- l’étude de ces deux pôles, Jad Hatem tique « ne suit pas un sentiment qu’il Cette incarnation inévitable de « l’auto- ces jeux moirés, ces effets de la polysé-
tion poétique est donc un propose une méthode d’analyse de l’in- chercherait à représenter moyennant le affection » en poème, c’est ce que Jad mie du texte sur le lecteur, se réservant
ouvrage qui tente de sai- tentionnalité qu’il nomme la poétique langage », il est plutôt « autoaffection Hatem appelle la chair du poème, par dans la deuxième partie du livre d’en
sir l’origine de ce mou- seconde, et une méthode d’analyse du dans le langage ». La poésie « ne relie opposition à son être. Or cet ensem- faire une somptueuse démonstration à
vement, de cette force et contenu transcendantal, qu’il appelle pas un mot à une chose qu’il donne ble de mots qu’est le texte poétique, partir de la poésie de Schéhadé, entre
de cette tension qui poussent l’homme poétologie première. à voir », elle « n’use pas d’un langage cette parole structurée et esthétisée autres. Mais ce que cette phénomé-
vers l’écriture poétique. Mais il inter- déjà fait » parce que « l’acte poétique grâce aux potentialités de la langue et nologie de la lecture poétique permet
roge aussi simultanément la manière Il y a, dans cette distinction entre les se situe d’emblée à la production de des sons, ne parle jamais de ce qui a aussi au philosophe, c’est de montrer
avec laquelle le poème est deux contenus du poème, tout langage ». Jad Hatem insiste sur poussé le poème à advenir, elle ne dit qu’à travers ou par delà la joie de l’in-
reçu par le lecteur, lecteur un souci de faire la dis- l’autonomie du poème, c’est-à-dire sa jamais l’origine de l’acte poétique en terprétation, la lecture du poème per-
qui, par sa préhension tinction entre la matéria- non-imitation d’un quoi ce dernier met, plus radicalement, par une sorte D.R.

du poème, contribue à
la constitution de son
sens. De ce point de vue,
l’ouvrage de Jad Hatem
lité du texte poétique, la
chair du poème, comme
dit Jad Hatem, et son être.
L’être du poème, c’est la
modèle qui lui est
extérieur, et aussi
sur son côté autar-
cique, puisqu’il
« Le poème est
communicabilité.
pourrait se résu-
mer. Le poème dit
toujours autre
chose que lui-mê-
de réaction première qu’incarnent
chez les lecteurs « des jugements aussi
vagues que “ça me plaît ou me tou-
che”, “c’est profond” et surtout “ça
N é en 1957, Abdo Wazen est
poète et journaliste, respon-
sable des pages culturelles du
quotidien arabophone al-Hayat. Il a
apparaît comme un essai
de phénoménologie de la
poussée incernable de
son surgissement, cette
porte en lui-même
le principe de son
Ce qu’il donne, me parce que les
mots et les sons se
me dit” », un éveil à soi, à ce qui dans
le poème et par delà ce qu’il dit immé-
à son actif plusieurs recueils de poésie
(Le jardin des sens, Le feu du retour,
création mais aussi com-
me une véritable phéno-
originarité hors de toute
intention de sens, non pas
être. L’acte poéti-
que est donc bien
ce n’est pas un trouvent déjà pré-
formés lorsque le
diatement touche à l’expérience pre-
mière, fondamentale et antéprédicative
Les portes du sommeil… ), des pièces
de théâtre et des traductions du fran-
ménologie de la réception expression mais impres- la survenue dans sens, mais l’éveil poète les utilise et de l’homme dans son rapport à l’être, çais. Il vient de publier chez Dar al-Na-
poétique. sion de soi dans le lan-
gage, pour reprendre, en
le langage d’une
force et d’une ten- au sens » font dériver l’être
du poème vers
la vie, à la sexualité ou à la mort. « Ce
qui provoque d’abord le plaisir, écrit
hda un recueil intitulé Hayat mou’atala
(Une vie en panne) dont nous publions
D’emblée, Jad Hatem si- les pervertissant un peu, sion ayant d’obs- une multitude de Jad Hatem, c’est le sens en excès par l’extrait suivant , tarduit de l'arabe par
gnale que la poésie peut les termes du philosophe. cures relations avec l’éros, la mort ou significations possibles, que l’inter- rapport à l’entendement. » Ou encore, Antoine Jockey :
être saisie à partir de Pour dire ce surgissement, encore l’expérience de l’éternité, force prétation permet de mettre au jour. superbement : « Le poème est commu-
deux pôles distincts. Le premier est
son contenu intentionnel, que le geste
cet avènement spontané de soi dans le
texte qu’est l’acte poétique, Jad Ha-
et tension qui doivent, pour advenir,
en passer par le carcan des images, des
Ce que Jad Hatem relève justement,
c’est que le poème advenu n’a aucun
nicabilité. Ce qu’il donne, ce n’est pas
un sens, mais l’éveil au sens. »
Paradis
herméneutique traditionnel appelé gé- tem a recours à une série de négations. formes, des mots et de tout l’arsenal sens, en cela qu’il en a autant qu’il y
néralement interprétation ou analyse Ainsi le poème n’est pas d’abord « ex- esthétisant du langage avec quoi elles a de lecteurs et de lectures possibles, Charif MAJDALANI Si j’avais une patrie
littéraire peut mettre en lumière. Le pression d’un aspect de la vie mais de n’ont, originellement, aucun lien, mais contradictoires et superposables. Les Je ne rêverais pas de villes
deuxième pôle est le contenu trans- la pleine mesure ou de l’immesure » de à quoi elles empruntent leurs divers plus belles pages du livre sont ainsi Phénoménologie de la création poétique Par-delà les rivages !
cendantal du poème. Pour distinguer cette dernière. De même, l’acte poé- modes pour apparaître. celles par lesquels le philosophe décrit de Jad Hatem, L’Harmattan, 2008, 190 p.
Si comme ceux qui chantent

Poésie alternative à Copenhague


leurs gloires
J’avais une histoire
Je ne me tiendrais pas comme un
nègre sous le soleil

S e dressant au cœur de l’un des


quartiers les plus métissés du cen-
tre de Copenhague, une ancienne
église méthodiste abrite aujourd’hui la
Literatur Haus. Cette institution, ex-
jet, Paul Opstrup parvint à force d’ef-
forts et d’investissements personnels à
fonder la maison. Le charme discret et
la résonance singulière de l’ex-église
découverte au gré de ses recherches le
regroupant une vingtaine de poètes is-
sus pour la moitié  du Danemark, pour
l’autre moitié d’Europe, des États-Unis
et du Liban. De voyages en rencontres,
de festivals en contacts, Opstrup sélec-
par des chevaux trottant dans les rues
de Copenhague ainsi que des perfor-
mances dans l’illustre cimetière où se
trouve la tombe de Kierkegaard. Ces
audaces relèvent d’une ferme intention
Et je ne regarderais pas vers le
ciel
Avec des yeux blessés !

Si j’avais des aïeux


clusivement consacrée à la littérature conquit : il avait trouvé les murs et le tionne attentivement les poètes partici- du directeur d’amener la littérature au Comme ceux qui sommeillent
et plus particulièrement à la poésie, fut toit qui formeraient la Literatur Haus. pants. Si la qualité de l’écriture est un devant de la scène. Opstrup se sou- Dans les livres
la première du genre fondée en Scan- critère de base, la capacité de « fonc- vient du temps où, encore jeune étu- Je ne parcourrais pas les ruelles
dinavie, il y a déjà trois ans. Depuis, Aujourd’hui, la Literatur Haus est un tionner » dans un festival et de pouvoir diant en lettres, il souffrait du manque À la recherche de frères
une autre en a suivi les pas à Oslo. Paul lieu underground de la jeunesse danoi- pleinement y prendre part est un autre de lieux où la littérature serait à créer Inconnus !
Opstrup, fondateur et directeur de la se. Opstrup avoue en être encore éton- critère essentiel. et à explorer pratiquement, au-delà de
Literatur Haus de Copenhague, est un né, lui qui s’attendait à avoir surtout un l’approche théorique et intellectuelle Ô patries
passionné fervent de poésie. Jouissant public « de dames aux cheveux gris » Le festival ne se résume pas à présenter aboutissant généralement à un cercle Ô frontières tracées par le sang
d’une grande expérience en matière de chevronnées de lecture. Avec ses divers des lectures de poésie mais recoupe, en étroit et stérile d’intéressés. « Il s’agit Ô illusions qui s’éclipsent
direction de grands centres culturels au événements culturels ouverts à la scène plus des Salons de critique littéraire, surtout de libérer la poésie en la pre- Comme les étoiles le jour !
Danemark, il rêvait depuis longtemps artistique locale et internationale, la des manifestations aussi variées que nant au-delà des frontières auxquelles
de l’existence d’un espace dédié à la maison retentit de poésie surtout, mais le slam, le « Spoken Word », la poé- elle se trouve souvent confinée. Nous Ces ruines qui se répandent
littérature. Il s’inspira du modèle ber- aussi de musique, d’images vidéo et de sie sonore et la collaboration entre ne saurons jamais ainsi quelle sera la partout
linois et des quatre centres littéraires rencontres culturelles interactives dont musiciens et poètes dans le cadre du prochaine frontière à dépasser », pré- Ne suffisent-elles pas ?
qui animent activement la capitale alle- l’événement-clé est le festival interna- rock, du jazz ou de la nouvelle musi- cise Paul Opstrup, un sourire rêveur Cette lumière purpurine qui
mande. N’ayant pas obtenu un soutien tional de poésie annuel. Le mois passé, que improvisée. Paul Opstrup est allé aux lèvres. couvre les champs
conséquent du ministère de la Culture plus exactement du 15 au 17 mai 2008, jusqu’à programmer des récitations Ne suffit-elle pas ?
danois pour la réalisation de son pro- le festival a tenu sa troisième édition en de poèmes à bord d’une voiture tirée Ritta BADDOURA Cette fumée qui se dégage des
fenêtres

Roman Ne suffit-elle pas ?

Ô histoire, le sel qui a été versé

La foi contre la guerre


sur tes pierres
Ne suffit-il pas ?
Cette cendre qui tombe sur les
plaines
Nadim – Un Liban généreux de Raïf Shwayri, Les auprès de sa mère atteinte de la ma- institution qui a donné sens à sa vie, il Nadim – Un Liban généreux  est un y a aussi beaucoup d’espoir dans ce Ne suffit-elle pas ?
deux encres, 400 p. ladie d’Alzheimer. Il décide de faire le se lie d’amitié avec Charlie, un aveu- ouvrage ambitieux qui a permis à roman, surtout lorsqu’il aborde l’his- Ce nuage qui voile l’œil du ciel
voyage et surmonte l’ap- gle né Palestine. De re- l’auteur de balayer en 400 pages l’his- toire d’al-Kafaat qui, en dépit de la Ne suffit-il pas ?

C
préhension de redécou- tour au Liban, il retrouve toire du Liban contemporain, celle guerre, a réussi à s’imposer comme
’est dans le souci de préserver vrir son pays meurtri par ses proches. Il devient, en d’al-Kafaat et celle du narrateur. Il fal- l’une des meilleures organisations hu- Si j’avais une patrie
notre mémoire, de ne rien quinze ans de guerre. C’est quelque sorte, la mémoire lait assurément du souffle pour mener manitaires pour le développement. Le Je n’aurais pas pleuré avec ceux
laisser à l’oubli, et de ren- pour lui l’occasion de re- perdue de sa mère et les à bien cette entreprise colossale sans lecteur qui découvre l’itinéraire de cet- qui ont quitté leurs maisons
dre hommage au fondateur venir sur les traces de son yeux de Charlie. Revenu ennuyer le lecteur et sans laisser la do- te institution reste pantois devant tant Un matin désert
d’al-Kafaat, que Raïf Shwayri vient de enfance et de revisiter ses à al-Kafaat, il revoit son cumentation absorber la fiction. d’audace, de ténacité, et ne peut que Si j’avais une ville
publier, après un riche parcours acadé- souvenirs. Il se remémore fondateur, Monsieur Na- partager les sentiments profondément Je n’aurais pas marché
mique, un roman intitulé Nadim - Un ses années à al-Kafaat, dim, dont il porte le pré- L’impression qui se dégage de ce livre humains qui animent ce projet. Nadim Avec ceux qui errent dans la
Liban généreux. cette organisation huma- nom, redécouvre la réalité est double : on éprouve en premier lieu – Un Liban généreux est au fond plus nuit
nitaire qui l’a recueilli du Liban contemporain, beaucoup d’émotion en revivant avec qu’un témoignage : un acte de foi et Cherchant un pays apparu une
Tout commence à  Londres où le nar- après la mort brutale de mais aussi les réalisations le narrateur trois tragédies : celle de la d’espérance. fois
rateur exilé reçoit un matin une lettre son père et le départ de développées par al-Kafaat mère amnésique, celle de l’ami aveu- Dans un rêve
écrite en braille qui l’appelle au Liban sa mère. Au sein de cette durant cinquante ans. gle, celle d’un Liban déchiré. Mais il Alexandre NAJJAR Oublié.

Retour
Les Vipères du paradis d’Élias Abou Chabké
C
omment faut-il traduire le titre Le recueil du poète romantique libanais, la faute ou du péché. Ce détour par les Vipères se trouve la condamnation fascinée Dans les plus troublants de ses poèmes,
du plus intense recueil d’Élias son deuxième et « le sommet de sa poésie », se- romantiques du XIXe siècle nous invite à et complice du désir de la femme, voire de Abou Chabké recourt à un procédé rhéto-
Abou Chabké (1903-1947), lon Mikhaïl Naaïmeh, réunit 13 poèmes saisir comment ces poètes ont aidé Abou la femelle car le bestiaire évoqué s’étend à rique qui consiste à enjoindre à la femme
Afa’î al-firdaws, celui dont nous revien- d’inégale longueur, écrits tout au long Chabké à se découvrir et à élaborer son maintes espèces animales, sous toutes ses d’outrepasser l’interdit, de jouir de la
nent spontanément des vers frénétiques d’une décade (1928-1938). Chacun porte chant. Il n’explique pas la puissance des formes : la prostitution, l’adultère, l’in- faute. Mais le lecteur d’aujourd’hui ne vit
et dont on écoute médusés encore réci- sa date, mais leur ordre n’est pas chrono- sentiments exprimés ; il ne gomme pas le ceste, l’amour… L’enfer est intérieur, le pas avec une égale intensité cette idée de
ter des passages entiers qui n’ont rien logique et il n’est pas facile de mettre au coté chrétien d’Orient d’un auteur imbibé châtiment divin n’est rien comparé à lui : faute présente au cœur des Vipères du para-
perdu de leur souffre, depuis la parution jour ce qui a décidé de la place de chacun de la lecture de L’Ancien et du Nouveau Tes- dis. La misogynie du recueil est au-delà du
du diwan en 1938 ? La référence à l’Éden dans le dessein général. Ce qui caractérise tament ; il ne vient pas à bout de la couleur Progéniture du vice, ton feu est dans mon sang supportable. L’imaginaire du feu n’est pas
biblique est explicite et il n’est question cependant l’ouvrage et lui donne une place locale villageoise et montagnarde libanaise Attise-le autant que tu veux l’attiser contrebalancé par le calme ou la fraîcheur
dans La Genèse que d’un serpent. Mais bien à part parmi les œuvres apparentées, c’est de la plupart des poèmes. Lisons dans La d’une Invitation au voyage. Et la vétusté du
des raisons nous poussent à rendre Afa’î sa puissante unité thématique servie par prière rouge : Je ne crains nullement les braises de l’enfer vocabulaire semble souvent l’emporter sur
par vipères : le sens arabe du mot af ’a, rep- une rhétorique, un imaginaire, une ryth- Car ma chair, Ô Sodome ! est mon enfer à moi les nouveautés qui imposèrent l’œuvre. Il
tile vénéneux par opposition à hayya (ser- mique et un matériel sonore adéquats et Pardonne-moi Seigneur je suis pécheur impie n’en reste pas moins qu’un sortilège puis-
pent) ; la tradition chrétienne qui parle intégrés en elle. L’âme affamée, la chair éphémère assouvie Les métaphores mises au service de cette sant habite ces poèmes et nous garde sous
volontiers de vipère :  Milton dans son thématique puisent principalement dans leur emprise..
Paradis perdu (IX, v.625) emploie adder Auteur d’un ouvrage intitulé Les affinités Devant tous, des passions prohibées j’ai suivi l’imaginaire de l’élément igné évoqué dans
que Chateaubriand rend curieusement, culturelles entre les Arabes et les Francs (1943), Et tenu un langage par toi même interdit. tous ses états : le feu qui brûle, cuit, fait Farès SASSINE
dans sa belle traduction, par couleuvre ; le Abou Chabké rend légitime sa présenta- bouillir, réussit à fondre et à amalgamer…
leitmotiv du venin dans le recueil d’Abou tion par des lettres de créance françai- Des égarements fous, je ne suis ressorti Deux motifs sont reliés et s’apparentent
Chabké ; enfin et surtout l’identification ses. S’il partage la foi de Musset dans un Que sur les décombres de ma foi abolie à la flamme : le sang et la couleur rouge. Le Musée Élias Abou Chabké organise le mercredi
de l’af ’a à la femme et à la féminité, ce « cœur » où réside « le génie », il traite des L’antidote au feu qui s’oppose à lui com- 11 juin à 18h à Zouk Mikaël (forum romain, face à la
qui rend inappropriée la traduction par thèmes déjà travaillés poétiquement par Pardonne-moi Seigneur je suis pécheur impie ! me le ciel à l’enfer ne nous semble pas lui municipalité) une soirée poétique en hommage au poète
serpent. Les Vipères du paradis est donc notre Vigny (Samson, Sodome…), mais pour échapper totalement : la lumière, celle de en présence de Vénus Khoury-Ghata, Adonis, Joseph
option. les imprégner par le thème baudelairien de Au foyer même de toutes les poésies des la lucidité, de la grâce… Harb et Ghassan Tuéni.
© an-Nahar
Jeudi 5 juin 2008 Enquête V
Le Collège maronite de Rome Q uestio nna ire
d e Pro ust à
Le Collège maronite de Rome (1585-1812) a longtemps été un acteur fondateur et majeur de la culture libanaise.
Paradoxalement, il est absent de la mémoire et du débat d’idées au Liban. Que sait-on de cette institution ? Quel fut son
Alaa
impact sur la Renaissance arabe ? Enquête au cœur de l’histoire. el-Aswany

L
orsqu’on se penche sur le maronite de devoir assurer au clergé du livre imprimé à Qozhaya en 1610
débat d’idées au Liban, si une formation moderne non disponi- (beaucoup plus nombreuses que celles
riche et diversifié depuis ble à l’époque en Orient, et de l’autre, concernant le livre de 1585) montrent
plusieurs décennies jusqu’à la réforme catholique (la contre-ré- clairement que deux des anciens élèves
nos jours, on est frappé par forme réagissant à l’irruption du pro- du Collège, l’évêque Sarkis al-Rizzi
l’absence quasi totale de toute référen- testantisme) qui, depuis le concile de (de Bqoufa, à ne pas confondre avec
ce au Collège maronite de Rome. En Trente (1545-1563), a œuvré pour une le patriarche du même nom) et Girgis
effet, en dehors d’un cercle très étroit meilleure intégration de l’Église romai- Omeira (de Ehden, devenu lui-même
d’historiens spécialisés, personne ou ne dans le monde moderne, avec tous patriarche plus tard), ont apporté l’im-
presque dans les milieux universitaires les changements et les révisions que primerie de 1610, de Rome à Qozhaya,
et parmi les élites libanaises ne semble cela impose, y compris le renforcement en compagnie du typographe italien de
avoir eu une connaissance précise de des liens avec les chrétientés d’Orient. Camerino, Pasquale Eli.
cette institution fondatrice de la cultu- C’est vers la fin du règne du pape Gré-

© Marc Melki
re libanaise moderne et contemporai- goire XIII (célèbre initiateur du calen- Tout en étant
ne. Le Collège maronite de Rome est, drier grégorien) et au début de celui Le Livre des Psau- le foyer de
certes, l’établissement le plus impor- du patriarche maronite Sarkis al-Rizzi mes, premier livre l’art typo-
tant dans l’histoire culturelle du Liban
du XVIe jusqu’au début du XIXe siècle,
lorsque le Collège de Aïn-Warqa puis
(troisième patriarche de cette même
famille issue de Bqoufa, tout près de
Ehden), que le Collège maronite de
imprimé en Orient,
est sorti de la presse
à Qozhaya en 1610,
graphique,
le Mont-Li-
ban a connu
N é au Caire en 1957, Alaa
el-Aswany a été révélé en
2002 par le succès planétaire de
l’Université américaine et l’Université Rome a vu le jour en 1584, quelques en langue arabe et aux XVIIe et L’Immeuble Yacoubian. Traduit en
caractères syriaques
Saint-Joseph de Beyrouth ont pris le années seulement avant l’accession au (karchouni).
XVIIIe siècles dix-neuf langues, l’auteur le plus
relais. Le Collège a exercé une action pouvoir en 1591 de l’émir Fakhreddine un mouve- lu d’Égypte n’a pourtant pas re-
déterminante dans deux directions : II Maan. D.R. ment d’enseignement unique en Orient, noncé à son métier de dentiste qu’il
celle de la propagation de l’enseigne- études, l’art typographique, notam- activement pour le développement de et ce à deux niveaux : celui de la dif- exerce toujours au Caire. Dans
ment, de l’imprimerie, des nouvelles Érudition et humanisme ment l’impression syriaque et arabe. l’orientalisme scientifique, notamment fusion de la lecture et de l’écriture, et Chicago paru en 2007, il décrit une
méthodologies, idées et connaissan- Très vite, le rayonnement culturel, l’ac- Ils ont eu à leur disposition, depuis pour l’enrichissement et la consécra- celui de la formation des élites. Ce communauté d’Égyptiens en exil
ces au Mont-Liban, contribuant ainsi tion scientifique et l’impact sociopoli- la fondation du Collège en 1584, une tion des études arabes et syriaques en mouvement annonce et jette les bases en s’inspirant d’un département
d’une façon décisive à l’avènement de tique du Collège maronite romain ont imprimerie à caractères syriaques leur Occident, dans les universités, les bi- de la Renaissance culturelle levantine de l’Université de Chicago qu’il a
la Nahda levantine de la deuxième dépassé sa vocation religieuse. C’est permettant de se familiariser avec cette bliothèques et les instituts de Rome, de la deuxième moitié du XIXe siècle lui-même bien connu lors de ses
moitié du XIXe siècle, et celle de l’es- le premier pont de liaison entre l’Eu- technique révolutionnaire au niveau Florence, Paris, Madrid, Prague, Vien- (la Nahda), dont Beyrouth transformé années de formation américaine.
sor de l’orientalisme arabe et syriaque rope et le Levant dans les temps mo- de la propagation du savoir en Europe, ne et autres villes, où ils ont occupé des sera le centre essentiel.
en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, dernes, soit plus de deux siècles avant dont l’usage a été complètement inter- postes illustres et réalisé des travaux de l Quel est votre principal trait de
dont il a été, à maintes reprises, le la campagne d’Égypte de Bonaparte dit dans l’Empire ottoman jusqu’en première importance. Parmi les noms L’action du patriarche Estéphan al- caractère ?
foyer principal. À cette double action (1798-1801). Il est étonnant de voir 1727, notamment en langues turque les plus célèbres figurent Gibraïl al-Sa- Douaihy (de Ehden) s’est exercée dans J’aime les gens et j’essaie de les com-
culturelle, il faudrait ajouter le rôle au temps de la Renaissance du XVIe et arabe. Cette même interdiction a hyouni (de Ehden), Nasrallah Chalaq une multitude de domaines. Ancien prendre sans les juger.
du Collège maronite de Rome dans la siècle des élèves du Mont-Liban (par- persisté après l’an 1727 pour les livres (de Aqoura), Ibrahim al-Hûqlani (de élève du Collège de Rome, il a veillé l Votre vertu préférée ?
formation de l’entité politique et na- fois de moins de dix ans) venir faire saints de l’islam. Haqel), Youhanna al-Hasrouni (de à la propagation de l’enseignement, Le courage
tionale libanaise des temps modernes, leurs études au cœur de l’Europe. Le Hasroun), Sarkis al-Jamri (de Ehden), non seulement au Mont-Liban, mais
dans le cadre de l’alliance historique Collège a rempli ses fonctions pendant Il faudrait préciser à cet égard que Ishâq al-Chadrawi (de Chadra), Yous- aussi à Alep dont l’École maronite a l Votre qualité préférée chez un
entre l’Église maronite et les émirs des 228 ans, jusqu’à sa fermeture finale en l’imprimerie du Collège maronite de sef al-Semaani (de Hasroun), Mikhaïl connu un extraordinaire essor sous homme ?
La fidélité
dynasties Maan et Chéhab. 1812. Il a accueilli plusieurs généra- Rome est devenue vers 1614 le foyer al-Ghaziri (de Ghazir), Boutros Mou- l’égide de Boutros al-Toulawi (de Tou-
tions d’étudiants originaires du Mont- principal de la diffusion de la culture barak (de Ghosta), Girgis ben Obeid la, Batroun), lui-même ancien élève l Et chez une femme ?
Rencontre de deux volontés Liban, ainsi qu’un nombre important orientale en Europe. En outre, les an- (de Ehden) et d’autres. de Rome. Parmi les illustres élèves de J’aime toutes les qualités d’une
Et pourtant, la naissance de cette ins- de maronites d’Alep et de Chypre, leur ciens élèves du Collège ont contribué l’École d’Alep, Germanos Farhât, vé- femme.
titution s’est inscrite dans un contexte offrant l’occasion – rare et précieuse à activement, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe Le précurseur de la Nahda ritable précurseur de la langue et des l Qu’appréciez-vous le plus chez
beaucoup plus religieux que culturel l’époque – de s’instruire dans l’Europe siècles, aux travaux des centres de ty- Parallèlement à cette action menée lettres arabes modernes. Par ailleurs, vos amis ?
ou politique. C’est le fruit de la ren- de la modernité naissante, d’être en pographie orientale à Rome, Florence, en Occident, le Collège maronite de le patriarche Douaihy a profondément Leur fidélité.
contre, à la fin du XVIe siècle, de deux contact avec ses sociétés et ses cultu- Paris et autres cités d’Europe. L’impri- Rome a eu le rôle directeur dans le dé- transformé la méthodologie des étu-
tendances et de deux volontés. La prise res, d’avoir connaissance de ses techni- meur Yaacoub ibn Hilâl (originaire de veloppement culturel de la société du des historiques. Ses travaux serviront l Votre occupation préférée ?
Écrire.
de conscience, d’une part, du patriarcat ques, de ses expériences, de ses modes Baslouqit, près de Ehden), connu sous Mont-Liban du XVIe au XIXe siècle, de modèle aux historiens libanais des
de pensée et de vie. Outre l’acquisition le nom de Jacques Luna, est la figure la à une époque où le Levant ainsi que XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. l Votre rêve de bonheur ?
et la maîtrise des disciplines théologi- plus impressionnante dans ce domai- l’ensemble de l’Empire ottoman se L’écriture. Le succès que je vis ac-
tuellement est incroyable. Mais j’ai
Le livre de chevet de que, philosophique, historique et lit-
téraire, des mathématiques et autres
ne. Il a composé entre 1590 et 1594
les impressions arabes et syriaques de
trouvent plongés dans la torpeur de la
décadence. L’activité des anciens élèves
De plus, toutes les célèbres écoles na-
tionales du Mont-Liban ont été l’œuvre beaucoup travaillé pour cela et par-
fois j’ai dû faire des choix difficiles.

Myrna sciences, les élèves du Collège se sont


distingués par leur formation et leur
la typographie des Médicis à Florence
(notamment huit courages tirés à des
du Collège s’est étendue tout au long
de cette période à l’impression, l’en-
d’anciens élèves du Collège maronite de
Rome : ainsi, à titre d’exemple, le col- l Quel serait votre plus grand

Bustani
culture humanistes, largement poly- milliers d’exemplaires diffusés partout seignement, la traduction, les études lège Saint-Joseph de Zghorta fondé en malheur ?
glottes, englobant l’arabe, le syriaque, en Europe). Ibn Hilâl a monté à par- historiques, les travaux linguistiques, 1690 par Girgis ben Obeid, le collège Ne plus écrire.
l’hébreu, le latin et le grec, plus par- tir de 1594 sa propre imprimerie qui a la documentation et autres domaines Saint-Élie de Aintoura fondé en 1728 l Si vous n’étiez pas vous, qui
fois le français, l’espagnol, le turc et le fait sa célébrité. du savoir. par Boutros Moubarak et, surtout, le seriez-vous ?
persan, d’où l’expression connue dans collège du Couvent Saint-Antoine de Je pense qu’on naît écrivain. Mon
l’Europe classique : « savant comme un La contribution du Collège maronite La première imprimerie du Levant Aïn-Warqa, fondé en 1789 par le pa- père était écrivain et, en quelque sor-
te, il m’a construit comme écrivain.
maronite ». à l’essor des études orientalistes en (ainsi que de l’ensemble du monde non triarche Youssef Estéphan (de Ghosta).
Europe dépasse toutefois de loin le européen) a vu le jour au couvent Saint- Autant d’institutions qui constituèrent l Le pays où vous désireriez vivre ?
Foyer de l’orientalisme domaine de l’impression. Entre la fin Antoine de Qozhaya. Faut-il la dater le véritable vivier des pionniers de la L’Égypte.
arabo-syriaque du XVIe et jusqu’au début du XIXe de 1585 ou de 1610 ? Les avis sont tou- Nahda.
l Votre couleur préférée ?
De plus, les élèves du Collège maronite siècle, des dizaines de ses anciens élè- jours partagés. Les informations histo-
Le rouge.
romain ont acquis, au cours de leurs ves, savants humanistes, ont œuvré riques disponibles sur la production Antoine DOUAIHY
© an-Nahar
l La fleur que vous aimez ?

J Mazen Kerbaj
’ai longtemps eu pour livre J’aime toutes les fleurs.
de chevet un ouvrage sur la
l Vos auteurs favoris en prose ?
Chine, en quatre volumes, La Bruyère parce que c’est avec lui
intitulé Le troisième géant. Ce li- que j’ai appris pour la première fois
vre passionnant, écrit par Roger qu’on pouvait dessiner un visage
Pélissier, plonge le lecteur au cœur avec des mots, Gabriel García Már-
de la civilisation chinoise et an- quez, Dostoïevski.
nonce l’omnipotence de la Chine l Vos poètes préférés ?
d’aujourd’hui. Sur ce même thème L’Égyptien Amal Donkol, Mahmoud
de la Chine, j’ai été subjuguée par Darwich, Saadi Youssef.
Rhapsody in red : how Western
l Vos héros dans la fiction ?
classical music became Chinese Raskolnikov dans Crime et Châti-
de Sheila Melvin et Cai Jingdong, ment de Dostoïevski
qui explique l’entrée de la musique
classique dans les mœurs chinoises l Votre héroïne dans la fiction ?
et comporte des anecdotes édifian- La mère dont le fils, voleur, a été as-
sassiné dans une magnifique nouvelle
tes, comme l’épisode où le père jé- de Gabriel Garcia Marquez.
suite italien Matteo Ricci offre un
piano à l’empereur Wan Li qui le l Vos compositeurs préférés ?
découvre avec émerveillement ou Les frères Rahbani, Saïd Darwich,
Ryad al-Sonbati
celui où, pendant la Révolution
culturelle, les autorités chinoises l Vos héros dans la vie réelle ?
commandent un concerto à… un Che Guevara parce qu’il disait
comité supervisé par Jiang Qing, la ce qu’il pensait et faisait ce qu’il
femme de Mao ! pensait.
l Vos prénoms favoris ?
Comme nombre de lecteurs, j’ai Fanka. C’est un prénom russe tiré
toujours lu et relu avec plaisir Le d’une nouvelle de Tchekhov qui
Petit Prince de Saint-Exupéry, livre raconte l’histoire d’un enfant élevé
par son grand-père.
universel et intemporel s’il en est.
Parmi les auteurs contemporains, l Ce que vous détestez par-dessus
j’apprécie particulièrement Eric- tout ?
Emmanuel Schmitt, dont le livre Le racisme et l’hypocrisie.
Ma vie avec Mozart est un très bel
l L’état présent de votre esprit ?
hommage au grand compositeur : Mon état d’esprit ne change pas : je
il s’agit de courtes missives que suis le plus souvent possible engagé
l’auteur envoie à Mozart qui lui ré- pour les valeurs humaines.
pond sous forme de pièces musica-
l Les fautes qui vous inspirent le
les et l’aide à surmonter ses peines. plus d’indulgence ?
L’ouvrage comporte des réflexions Les fautes faites sous la pression
sur la magie de la musique, l’écri- de la peur ou de l’ignorance sont
ture, la vie, la mort, l’amour, et est pardonnables. Pas celles guidées par
accompagné d’un CD qui propose la soif du pouvoir.
les œuvres les plus connues de Mo- l Votre devise ?
zart, conjuguant ainsi le bonheur Toujours s’intéresser à la douleur
d’écouter de la musique classique humaine. Le médecin essaie de la
avec celui de lire ! guérir. L’écrivain tente de l’expliquer.
VI Essais Jeudi 5 juin 2008

Amère Terre Sainte


Après avoir marché aux côtés de Che Guevara, Régis Debray est parti sur les traces d'un certain Jésus de Nazareth. Son Hors les murs
à lire
constat est sans appel : sur cette Terre trop sainte et trop disputée, tout va mal. Mais sa démystification du lieu n'est pas Les murs ne font pas la prison vient
négative. Car le voyage inspiré est moins un chemin vers les autres qu'une avancée essentielle dans la connaissance de soi. de paraître aux éditions Tamyras.
Il raconte la descente aux enfers de
Un Candide en Terre Sainte de Régis Debray, accolés par l’imagerie populaire et re- ments, « une vie ne vaut pas une vie ». et française sont un aspect. Écorchant ou le père Paolo dall’Oglio, dans son Joëlle Giappesi, une enseignante
Gallimard, 2008, 453 p. ligieuse aux lieux saints, Debray leur En effet, « contre combien de détenus au passage la politique américaine au monastère restauré de Mar Moussa, franco-libanaise incarcérée pendant
oppose la réalité sur le terrain. Une palestiniens s’échange un soldat israé- Moyen-Orient, il développe un vibrant près de Homs, ou encore le frère do- cinq dans les prisons libanaises et sa

P
réalité amère, désespérante. Le conflit lien capturé » ? Et puis il y a Jérusalem, plaidoyer en faveur des Palestiniens, minicain Marcel Dubois qui, après résurrection. Un témoignage boule-
artir sur les traces de Jé- politique israélo-palestinien, les retran- où chrétiens, musulmans et juifs se ces « désespérés qui ne s’avouent pas avoir connu les honneurs en Israël, a versant !
sus, pour « voir sur place chements religieux se superposent à un claquemurent dans leurs quartiers, sur vaincus ». Les pages consacrées à la été relégué aux oubliettes pour avoir
quel goût a l’Évangile paysage urbain inesthétique. L’auteur fond de « guéguerre des clochers et des situation catastrophique et inhumaine pris fait et cause pour le peuple pales-
d’aujourd’hui », tel est le déplore la dégradation de l’environ- minarets ». Jérusalem, où les murs et de Gaza, « ce camp de réfugiés dont on tinien. Son passage au Liban nous vaut Essais en vue
but annoncé du dernier nement, ne cache pas sa déception les clés règnent en maîtres, alimentant a fait la plus vaste maison d’arrêt de la une analyse pertinente sur les rapports Parmi les essais intéressants qui vien-
opus de Régis Debray, Un Candide en devant le Jourdain où le Christ a été la psychose de l’enfermement. Fus- planète », et qui est devenu « un fou- entre communautés libanaises, avec nent de paraître : Derrida, la tradi-
Terre Sainte, paru aux éditions Galli- baptisé, s’indigne du mauvais goût des tigeant conférences et rencontres de toir, un étouffoir, un mouroir », ainsi des formules lapidaires telles que : « Le tion de philosophie, sous la direction
mard. Un « travelogue » incisif, se si- constructions à Jérusalem, « où le mo- dialogue entre les religions car « c’est que les descriptions révoltantes d’in- Liban louche, c’est son drame ». Il dé- de Fréférix Worms et Marc Crépon
tuant au confluent des impressions de derne court après la patine et le faux là où elles font le plus défaut qu’elles justice sur la situation à Jéricho, Hé- peint un « espace national en peau de (Galilée), Le Songe d’Eichmann de
voyage et de l’enquête journalistique, après le vrai ». C’est sur les rives du n’ont pas lieu », Debray s’afflige aussi bron et Gaza, donnent la mesure de la léopard, avec ses petites nations im- Michel Onfray (Galilée) qui s’inter-
à équidistance avec les différentes par- lac Tibériade qu’il ressent une certaine des bisbilles interchrétiennes autour rigueur intellectuelle et morale et de la briquées ». Poussant au Liban-Sud, il roge sur les liens entre le kantisme et
ties rencontrées en Palestine, en Jor- proximité avec le Messie, par « infu- du Saint-Sépulcre, qui font honte aux puissance d’indignation d’un Debray relève le déséquilibre flagrant entre les le nazisme, Les Catholiques d’Henri
danie, en Syrie, au Liban et en Israël. sion paysagère » comme il dit. Celui enfants de Marie ! transformé en reporter pertes et traumatismes de cette région Tincq (Grasset), Écrits et conféren-
Ce « guide » brillant qui se décrit comme là où les journalistes dus à la guerre de juillet 2006 et ceux ces (1. Autour de la psychanalyse)
jette un regard non un « chrétien athée » Sympathisant des causes occidentaux ont du du nord d’Israël. Mais « le cuir liba- de Paul Ricoeur ; Des Anglais dans
complaisant sur ce
que les religions ont
« Le Liban a un trouve des mots ins-
pirés pour se mettre
difficiles, il se fait l’ar-
dent avocat des chrétiens
mal à suivre cette voie
d’objectivité, en raison
nais est devenu plus épais, l’habitude
aidant ».
la Résistance, de Michael Foot, ou
encore Réflexions sur l'exil et autres
fait à la terre décré-
tée sainte au IVe siè-
espace national « sur la même lon-
gueur d’onde lu-
d’Orient, comme il l’est
aussi des Palestiniens.
de l’impopularité d’une
telle démarche chez Au bout de ce parcours d’obstacles, De-
essais d'Edward Saïd, aux éditions
Actes Sud.
cle par l’empereur en peau de mineuse » avec « le Il trouve ainsi les mots eux. Debray critique bray conclut que « pour se déniaiser et
Constantin. Certes,
un tel itinéraire a léopard, avec divin regardeur »,
comme il appelle
justes pour parler du
« chrétien des origines »,
vivement « une Europe
fuyante, qui toujours se
découvrir le pot aux roses (…), rien de
mieux que d’aller faire un tour » dans James Bond, le retour
déjà été exploré par
des dizaines de voya- ses petites Jésus. Douce paren-
thèse de quiétude et
chrétien d’Antioche pris
entre deux feux, qui a
dérobe » et qui, « plus
elle s’enrichit, plus elle
ce « Salon mondial des monothéismes
qui se déroule en Terre Sainte et dans
Un nouvel épisode de James Bond,
écrit par Sebastian Faulks, vient de
geurs, écrivains et
journalistes, à tra- nations de beauté au milieu
d’un périple agité.
accueilli l’islam et qui
précède Rome, même s’il
s’affadit ». Une Europe
blindée de certitudes
les environs ». Une lecture stimulante,
qui met au défi nos propres convic-
paraître chez Penguins sous le titre :
Devil May Care. Tiré à 250 000
vers les siècles. Ce
que Régis Debray,
imbriquées » La haine, l’humilia-
ne résiste pas à l’envie de
tailler à coups de serpe,
et rongée par le doute
existentiel, qui « croit
tions. Comme il l’écrit en préface,
« l’épreuve de réalité est l’épreuve du
exemplaires, il sera traduit en qua-
rante langues.
écrivain, philosophe, tion et le désespoir avec mordant, les portraits de leurs réparer un crime contre l’humanité en feu, toutes les mystiques tombées ou
président d’honneur de l’Institut euro- rencontrés côté palestinien, la myopie patriarches, à la fois « maréchaux de fermant les yeux, cinquante ans après, non du Ciel s’y sont brûlées un jour ».
péen en sciences des religions, ancien et le délire obsidional côté israélien, Dieu le Père en Orient » et chefs de sur un grave déni de justice ». De là à L’on pourrait se demander, à la lecture Rumeurs de rentrée
militant révolutionnaire aux côtés de rythment les pénibles déplacements tribu. Le regard plein d’empathie constater la mort des accords d’Oslo des réflexions faussement désabusées La rentrée littéraire 2008 verra la
Che Guevara, apporte de nouveau, d’une ville à l’autre, « là où le Galiléen qu’il pose sur les chrétiens d’Orient ne et même de l’espoir d’un État palesti- qui émaillent son périple, si Régis De- sortie du dernier roman de Chris-
c’est une réflexion tonique, une écritu- s’est rendu sans visa ni carte d’iden- l’empêche pas de brosser un compte- nien viable, le fameux « two-States so- bray est revenu de tout. Il semble en tine Angot (sur sa relation avec Doc
re d’une lucidité et d’une dérision qui tité ». Les noms auxquels se rattachent rendu sans appel de leur situation en lution », il n’y a qu’un pas, qu’il fran- fait qu’il soit revenu à l’essentiel. S’il Gynéco !) aux éditions du Seuil, mais
décoiffent. Et surtout le détachement la mythologie des Écritures, Beth- Terre Sainte. Selon lui, les maronites chit avec réalisme. Au milieu de tant n’a pas trouvé, en Terre Sainte, de ves- aussi la parution des derniers livres
d’un homme, « chrétien d’éducation », léem, Nazareth, la Galilée, Jéricho, du Liban demeurent, avec les coptes d’indifférence et d’exclusion, surgis- tiges archéologiques ni d’empreinte d’Alain Fleischer, de Catherine Millet
qui « n’a plus d’autre religion que basculent brutalement dans la réalité d’Égypte, « les deux ancrages les plus sent des portraits lumineux d’hommes matérielle du passage du Christ, il y a (sur la jalousie) et de Josyane Savi-
l’étude des religions ». Sous sa plume, conflictuelle, qui semble être le lot de stables d’un archipel en voie d’effrite- engagés dans des actes prophétiques, visiblement trouvé une vérité de vie in- gneau qui signe chez Stock un récit
le périple en Terre Sainte se transforme cette terre plus maudite que sainte. De- ment, celui du christianisme oriental ». comme ceux du père Émile Choufani, time. C’est peut-être cela, l’essence du intitulé Point de côté.
en voyage contre-initiatique. L’esprit bray constate qu’en Cisjordanie qua- Sa lettre à un ami assassiné, Samir Kas- curé de Nazareth, ou le frère Manuel voyage.
aiguisé, l’œil critique, prenant à re- drillée et morcelée, où les représailles sir, y condense l’essentiel du « malheur Mousallam, qui dirige à Gaza une éco-
brousse-poil les poncifs romantiques succèdent aux attentats et enlève- arabe », dont l’indifférence européenne le chrétienne ouverte aux musulmans, Carole H. DAGHER Crépuscule ville de Lolita Pille

Les guerres civiles du Liban revisitées


Breaking the Cycle. Civil wars in Lebanon, voque les questions d’Ahmad Beydoun Dans la même veine, Youssef Choueiri côté, sous forme de polémique tacite sionnelle est traité par Maha Shuayb
ouvrage collectif édité par Youssef M. Choueiri, Stacey et son analyse dans un premier chapi- avance une grille d’interprétation va- avec les thèses classiques de la gauche dans cette troisième partie, cependant
International, Londres, 323 p. tre intitulé « Les mouvements du passé lable, selon lui, pour comprendre les libanaise, « s’il faut blâmer le confes- il aurait été préférable de le déplacer
et les blocages du présent : dans quelle conflits du Liban du XIXe siècle (1861) sionnalisme » chaque fois qu’il y a un vers la seconde partie qui, à notre sens,

C
mesure le XIXe siècle a-t-il produit une au XXe (1989). Elle comprend quatre conflit violent au Liban. Sa réponse est constitue l’apport le plus novateur de
ette publication du Cen- société de guerre civile ? ». La thèse de indicateurs : l’absence d’une formule que cette conception occulte totalement ce colloque.
tre d’études libanaises (The l’auteur est que les compromis trou- adéquate, l’émergence de nouvelles fi- les clivages politiques qui à l’époque
Center for Lebanese Studies) vés suite aux conflits violents entre les gures communautaires en demande de (1975-1990) étaient multiples et imbri- « Mémoires de guerre et pardon » sont © Matthew Frost

basé à Londres se trouve être groupes communautaires qués les uns dans les autres : les thèmes de la seconde partie du li- Auteur de Hell (2002) et de Bubble
dans la continuité du travail immense
initié par Nadim Schéhadé, directeur
libanais par des acteurs
internes et externes sont Ce n’est pas le péché originel le conflit israélo-arabe, le
règlement de la question
vre dans laquelle Paméla Chrabieh,
Alexandra Asseily et Sune Haugbolle
Gum (2004), Lolita Pille vient de
publier aux éditions Grasset un roman
du centre au cours des 80 et 90. Ce tra-
vail, auquel ont participé les meilleurs
depuis le dix-neuvième
siècle incapables de ré-
du confessionnalisme palestinienne, le conflit Est-
Ouest (la guerre froide), les
repensent la guerre et la violence en
termes de travail de mémoire, de psy-
d’anticipation intitulé Crépuscule ville
qui nous plonge dans un futur où « le
chercheurs libanais et étrangers, a por-
té sur l’analyse des guerres du Liban et
générer et de réguler les
changements survenus
qui serait à l’origine des tensions entre les pays ara-
bes, etc. Tout cela formait
chologie individuelle et collective et de
travail sur la reconnaissance et le par-
bonheur n’est plus une utopie ».

de la période post-conflictuelle, dans dans les rapports sociaux. situations politiques un contexte mettant le Li- don. Cette approche va à l’encontre de

inextricables du Liban
à voir
leurs aspects historique, économique, Ainsi, les formules de pa- ban dans un environnement la pratique de l’oubli et de la tendance
politique, social, culturel et religieux. cification et d’instaura- guerrier, violent et manipu- (une structure culturelle du Libanais ?)
Les textes publiés sont les actes d’un tion de rapports apaisés lateur. Ce n’est pas donc le à effacer le passé. Cette approche dans
colloque organisé par le centre au Li- entre les groupes sociaux sont rapide- reconnaissance politique, l’imposition péché originel du confessionnalisme laquelle on reconnaît l’impact de la
ban du 6 au 8 juin 2006 sur le thème, ment « débordées » par le fait qu’elles de nouvelles formules par des par- qui serait à l’origine des situations poli- psychologie (Mme Asseily est psycho- Marjane Satrapi revient
« Breaking the Cycle. Civil wars in Le- sont incapables de satisfaire la nouvelle ties étrangères ou par leur médiation, tiques inextricables du Liban. thérapeute) préconise le travail sur le
banon ». Ils se répartissent en trois par- demande sociale. Les institutions se l’inexistence d’arrangements ou d’ac- discours, le récit sur soi et celui des
ties : le contexte historique, mémoires bloquent, les tensions s’exacerbent, le cords réalisés par les acteurs libanais Dans la troisième partie, les discutants autres, la reconnaissance et le pardon
de guerre et pardon et stratégies de ré- conflit violent éclate dans ses dimen- eux-mêmes sans médiation. Toutefois, tentent de fournir des recettes de ré- sans oubli, et, surtout, l’importance
forme : un agenda pour l’avenir. sions internes et internationales. De la faiblesse de cette grille réside dans le formes pour l’avenir. Les sujets trai- de cibler les jeunes de 25-35 ans pour
nouveaux accords ou « arrangements » fait qu’elle place au même niveau « une tés sont la réforme politique (Michael empêcher la reconstitution chez les gé-
La première et la troisième partie trai- se forment, avec les mêmes tares, le province ottomane » du XIXe siècle et Johnson), la réforme constitutionnelle nérations futures d’une mémoire biai-
tent de questions et de thèmes devenus même cycle de pesanteur de la part un État indépendant et souverain du (Nawaf Salam), la philosophie de la sée et autocentrée. Cette approche des
« classiques » dans l’abord des conflits d’institutions anciennes et rigides et les XXe siècle, supposé protégé par le droit participation au Liban (Michael Kerr), guerres du Liban mérite suivi et appro-
violents au Liban, de leurs causes et des mêmes potentialités de renouer avec les international. le système électoral (Rudy Jaafar). Le fondissement.
différents schèmes explicatifs et grilles conflits violents. sujet de l’éducation comme facteur
de lecture. Le poids de l’histoire pro- Mohammad Mattar se demande de son de cohésion dans une société confes- Melhem CHAOUL

Alexandre II, le tsar réformateur


D.R.

Un an après le succès de Persépo-


lis (qui avait « ému » la censure
libanaise), prix du Jury à Cannes,
Alexandre II, le printemps de la Russie tructures et de ses institutions –, il sut nistratives, judiciaires, universitaires nées – les frontières de l’empire, au Vers le milieu des années 1860, le Marjane Satrapi se lance dans l’adap-
d'Hélène Carrère d’Encausse, Fayard 2008, 522 p. mettre en place le vaste programme de et militaires russes ; et fit des années prix, il est vrai, de guerres sanglantes, temps d’une élite dominée par la no- tation d’un autre de ses albums,
réformes dont la Russie avait cruelle- 1862-1865 un véritable « printemps comme celle du Caucase. En 1873, il blesse s’acheva alors que commençait intitulé Poulet aux prunes, lauréat

S
ment besoin. La plus capitale de toutes politique ». Il supprima le Comité signa l’entente des trois empereurs, celui de l’intelligentsia, avec l’appari- du meilleur album à Angoulême en
ecrétaire perpétuel de l’Aca- fut l’abolition du servage qui avait déjà de censure et les châtiments corpo- une alliance entre la Russie, l’Autri- tion du nihilisme, du populisme et de 2005.
démie française et grande spé- disparu en Europe et qui n’était plus rels ; autorisa la liberté d’expression  che et l’Allemagne qui sera renouvelée l’anarchisme. De sorte qu’en 1875, la
cialiste de la Russie, Hélène adapté aux nouveaux besoins écono- et la liberté de la presse ; par son fils Alexandre III Russie semblait proche d’une révolu-
Carrère d’Encausse nous fait miques d’un pays en mal d’industria- rendit l’université auto- en 1881. Par solidarité tion… Les grèves et les manifestations Deux livres primés à Cannes
découvrir ou approfondir, depuis plu- lisation. Conçue comme un processus nome ; instaura les procès envers les frères slaves se multiplièrent ; à la masse des paysans
sieurs années, l’histoire complexe de en trois temps, elle permettait aux contradictoires et publics ; subissant la domination s’ajouta celle des ouvriers. L’empereur
cet empire incomparable. Outre l’ef- paysans d’acheter – grâce à des prêts proclama que la justice est ottomane dans les Balk- lui-même échappa à plusieurs tentati-
fondrement de l’URSS et le réveil des d’État – les terres collectives et de de- indépendante et que la loi ans, il déclara la guerre ves d’assassinat. Le 21 mars 1881, il
nations soviétiques (L’Empire éclaté, venir propriétaires. s’impose à tous y compris à l’Empire ottoman, et signa le texte final du projet qui plaçait
La Gloire des nations et Le Grand au souverain ; rendit pu- le 3 mars 1878, le traité la Russie sur la voie d’une Constitu-
frère), elle a également signé plusieurs En dépit de ses insuffisances et des cri- blic le budget de l’État par de San Stefano consacra tion et qui l’aurait fait entrer dans une
biographies dont celles de Catherine II tiques qu’a suscitées son application, souci de transparence ; la victoire russe et toutes ère nouvelle… Mais le jour même, il
et de Nicolas II. Son dernier ouvrage la réforme du statut paysan est assuré- établit la séparation des les ambitions nourries à fut victime de l’attentat qui l’emporta.
est consacré à Alexandre II, arrière- ment un des actes les plus courageux pouvoirs ; modifia enfin la Pétersbourg depuis deux Le projet politique de l’Empereur libé-
petit-fils de Catherine II et grand-père du règne d’Alexandre II et probable- tradition bureaucratique siècles. Ce traité, modifié rateur disparaissait avec lui.
de Nicolas II ; chaînon manquant et es- ment de toute l’histoire russe. Alexan- en créant des assemblées et revu à la baisse par la © Speranza Casillo

sentiel à la compréhension de l’histoire dre II aura pu accomplir en très peu ou zemstvos composées suite au Congrès de Ber- Avec le talent de conteuse qu’on lui Deux livres viennent d’être primés à
globale de la Russie. d’années la réforme qui avait hanté de représentants élus. Afin de mener lin, abolissait un équilibre européen connaît et sa vaste érudition, Hélène Cannes : Entre les murs de François
tous ses prédécesseurs et à laquelle à bien ces réformes, il s’informe sans dont la Russie avait toujours souffert. Carrère d’Encausse signe là, une fois Bégaudeau (voir le n° 18 de L’Orient
Premier Romanov à assumer un hérita- aucun d’entre eux n’avait osé s’at- cesse des meilleurs modèles européens L’Empire ottoman était brisé et l’in- de plus, un livre édifiant qui ravira Littéraire), adapté par Laurent Can-
ge négatif au lendemain de la guerre de taquer de crainte de soulever la no- pour les confronter et s’en inspirer. fluence de la Russie désormais incon- aussi bien les connaisseurs que les pro- tet, a obtenu la Palme d’or, et Go-
Crimée qui consacrait l’effondrement blesse et d’ébranler la monarchie. Par En novembre 1864, il se lança à la testée ; elle y gagnait en outre le droit fanes. morra de l’Italien Roberto Saviano
de la Russie – tant sur le plan inter- la suite, il s’engagea dans une refonte conquête de l’Asie centrale et élargit de passage par les détroits en temps de (photo ci-dessus), adapté par Matteo
national que sur le plan de ses infras- presque totale des structures admi- considérablement – en quelques an- paix comme en temps de guerre. Lamia el Saad Garrone, le Grand prix du Jury.
Jeudi 5 juin 2008 Rencontre VII
D Boualem Sansal, l'écriture
e formation scientifi- maudit est faite et que le pouvoir al-
que (il est ingénieur et gérien est résolument engagé dans un
docteur en économie), processus de « normalisation » de la

en lutte permanente
Boualem Sansal a été société. Mon roman est condamné à
haut fonctionnaire au circuler sous le manteau. C’est peut-
ministère de l’Industrie avant d’être être plus efficace.
limogé, en 2003, à cause de ses pri-
ses de positions critiques contre le Concernant l’écriture, le roman fait
régime algérien. Auteur de nouvelles
(La Voix, 2001), d’essais et de ro-
Né en 1949 à Tiaret, Boualem Sansal est le témoin incisif de la société algérienne contemporaine. se télescoper deux niveaux de lan-
gues différents, celui de Malrich, en-
mans (dont Le Serment des barbares, Son écriture foisonnante et ses idées hardies le placent au premier rang des écrivains fant des banlieues, et celui de Rachel
1999), il a obtenu le prix des Tropi- francophones. plus soutenu et plus littéraire. Cela
ques et, tout récemment, le Grand a-t-il nécessité une recherche parti-
prix RTL-Lire 2008 et le Grand prix il s’est installé dans un village retiré, qu’ils s’appuient sur une idéologie culière ?
de la Francophonie 2008 décerné par s’est converti à l’islam, a fondé une profane ou religieuse. Il leur faut des
l’Académie royale de Belgique, pour famille et, peu à peu, est devenu une boucs émissaires et des brebis galeu- Pas vraiment. Je suis moi-même un
son dernier livre : Le Village de l’Al- sorte de cheikh respecté et admiré de ses à éradiquer. Mon expérience des produit composite, enfant des cités et
lemand, paru aux éditions Gallimard. tous. Lorsque j’ai eu connaissance de banlieues dites difficiles, que ce soit enfant de la littérature. Je fréquente
Dans ce roman bouleversant, l’auteur cette histoire, au début des années 80, en Algérie ou en France, m’a montré aussi les cités françaises dites diffici-
imagine deux frères mi-allemands mi- il était encore en vie. En ce temps, la cette proximité entre l’islamisme et le les, j’ai des parents qui y vivent, des
algériens émigrés en France qui dé- chose m’avait intrigué mais sans plus. nazisme. La technique du moins est amis aussi. J’y vais très souvent. Tout
couvrent le passé SS de leur père. Ce J’y ai repensé plus tard, lorsque, après la même : embrigadement des jeunes, cela résonne naturellement dans ma
faisant, le romancier algérien s’atta- les émeutes d’octobre 1988, le pou- endoctrinement, encadrement para- tête.
que aux silences de l’histoire officielle voir algérien a autorisé les islamistes militaire, rassemblements à tout bout
et à l’occultation de la Shoah dans à se constituer en parti politique, le de champ, scansion de slogans répétés Quel regard portez-vous sur la litté-
son pays. FIS (Front islami- jusqu’à la transe, etc. rature algérienne ?
que du salut), et Ce qui mérite d’être Les écrivains algé-
La publication du que j’ai appris que dénoncé doit l’être, riens francopho-
roman Le Village
de l’Allemand fait « Les fascismes l’un des membres
fondateurs de ce
que ce soit dangereux
ou pas. Quand l’ave-
« Mon roman nes comme vous
ou Yasmina Kha-
de vous le premier se ressemblent, parti, un ancien di- nir de nos enfants est est condamné à dra s’exportent
auteur algérien à
traiter de front un qu’ils soient
gnitaire du régime,
avait servi dans la
en jeu, il n’y a pas de
place pour la lâcheté circuler sous le bien. Qu’en est-il
des écrivains ara-
sujet tabou en Al-
gérie : la Shoah. profanes ou
Wehrmacht durant
la Seconde Guerre
ou la prudence. Il y a
urgence. manteau. C’est bophones ? Com-
ment se porte le
Comment cette pro-
blématique est-elle religieux » mondiale. Ce per-
sonnage est très Votre dernier livre a
peut-être plus marché du livre en
Algérie ?
venue jusqu’à vous ? connu en Algérie.
En me documen-
été violemment atta-
qué par vos compa-
efficace » La littérature algé-
Je me doutais bien tant, j’ai décou- triotes… rienne francopho-
qu’être le premier auteur algérien vert qu’il n’était pas isolé. Dès son ne se porte bien.
à écrire sur la Shoah allait faire de accession au pouvoir, Hitler s’était Je m’attendais à être critiqué par mes Elle se développe en quantité et en
moi un animal bizarre, un dangereux rapproché des islamistes, comme le compatriotes, ayant déjà fait l’ex- qualité. Elle est de plus en plus le fait
contrevenant. Après avoir longuement grand mufti de Jérusalem, Amine al- périence de la censure depuis mon de jeunes auteurs de formation ara-
hésité, je l’ai quand même fait, parce Husseini, Hassan al-Banna, le fonda- premier roman en 1999 et surtout bophone. Mais, pour l’essentiel, cette
que le sujet mérite toute l’attention teur des Frères musulmans, Alya Izet- pour Poste restante Alger en 2005. littérature s’édite à l’étranger et ne
du monde et parce que je crois que begovic à Sarajevo. Il les a souvent Mais je pensais que cela durerait un revient au pays qu’au compte-gout-
reculer devant un tabou c’est accepter reçus à Berlin. Son idée était de les temps, quelques jours, or voilà que tes, en raison notamment du prix très
de se laisser conduire par le bout du mobiliser contre l’ennemi commun, les attaques se font de plus en plus élevé du livre importé. Les écrivains
nez. La problématique n’est pas ve- les colonialistes français et anglais en virulentes. Ce qui me désole, et c’est arabophones sont peu nombreux. On
nue à moi, elle est là, autour de nous : Afrique du Nord et au Proche-Orient. une vraie fausse révélation pour moi, les compte sur les doigts d’une main.
la barbarie est toujours présente, hier Je passe sur les détails, mais il faut sa- c’est qu’elles proviennent surtout des Leurs livres ne rencontrent pas de
comme aujourd’hui, sous des habits voir que beaucoup d’Arabes ont rallié intellectuels, des journalistes, des public, car les lecteurs arabophones
différents, prête à nous submerger. la Wehrmacht et ont combattu sous personnes qui, pourtant, ont subi la sont portés sur les essais et le livre re-
Combien de génocides avons-nous la bannière hitlérienne, c’est un fait violence du pouvoir et celle des isla- ligieux. De plus en plus, ces auteurs
connus depuis la Shoah : cinq, dix ? historique dont on ne parle jamais. mistes. Pour moi, c’est plus terrifiant se font traduire en français pour
Le Cambodge, le Rwanda, le Congo, Je ne sais pas comment Hans Schiller qu’une fatwa. rencontrer le public francophone.
le Darfour, la T chétchénie… est mort, de vieillesse, de maladie C’est le paradoxe auquel a mené la
ou d’autre chose. Dans le roman, je Y a-t-il des chances pour que Le Vil- politique d’arabisation de la société :
Tiré d’une histoire vraie, votre ro- lui ai donné deux enfants, Rachel et lage de l’Allemand soit un jour distri- aujourd’hui, elle est arabisée, mais
man se présente comme le témoi- Malrich, et je l’ai fait mourir sous les bué dans votre pays natal ? elle écrit en français pour se lire !
gnage croisé de deux frères, Rachel coups des islamistes, comme un juste
et Malrich, fils de Hans Schiller, un retour des choses. Le roman part de Le Village de l’Allemand ne sera pas Propos recueillis par
ancien chef nazi devenu combattant ces « inventions » et va, tout au long distribué en Algérie. Surtout main- Lucie Geffroy
aux côtés du FLN en Algérie. Com- des pages, vers la révélation de la vé- tenant que ma réputation d’écrivain
© David Ignaszewski / agence Koboy
ment avez-vous eu connaissance de rité.

Face aux fantômes du passé


cette histoire. Qu’est-ce qui, dans ce
roman, relève de l’imagination ? Dans son journal, Malrich ne cesse de
rapprocher islamisme et nazisme. Il
Cet Allemand a réellement existé et compare le Führer à l’imam et la cité
son histoire est telle que je la raconte de banlieue aux camps de concen- Le Village de l’Allemand ou le journal des d’une barbarie ancienne et découvrir, « restera une énigme et (sa) douleur ne le romancier qui s’est attaqué à des su-
dans le livre : il était officier dans les tration. Assumez-vous cet amalgame frères Schiller de Boualem Sansal, Gallimard, à l’instar de Hamlet (mais le prénom connaîtra pas de fin ». Un commissaire jets tabous avec un courage immense
SS, il a fait les camps d’extermination, que vous qualifiez vous-même de 2008, 263 p. de sa femme aurait dû nous avoir déjà de police confiera à Malrich le journal et une lucidité sans faille. On citera par
il a fui en Égypte, il a servi comme dangereux en exergue du livre ? alertés), qu’il y a beaucoup de pourri- de Rachel, en l’incitant à le lire pour exemple son portrait sans concession
instructeur dans l’armée de libération ture dans les royaumes du monde com- qu’il comprenne le sens de son geste des islamistes : « Quand je vois ce que

À
algérienne et, après l’indépendance, Les fascismes se ressemblent tous, me il va. Son journal tient la chronique de désespoir et sa portée symbolique. les islamistes font chez nous et ailleurs,
l’occasion de la mort de implacable de sa lente descente aux en- Passage de témoin. Malrich s’engage je me dis qu’ils dépasseront les nazis si
Publicité leurs parents, massacrés fers. « J’étais perdu, je me cherche moi- alors sur cette voie étroite, et tient à un jour ils ont le pouvoir. » Dans son
par le GIA dans leur villa- même, je remonte le temps, je fouille son tour un journal, chronique des in- pays, Sansal a été confronté à des cri-
ge de Aïn Deb près de Sétif les ténèbres, je vais sonder le plus grand terrogations de son frère qu’il a, à pré- tiques violentes et à la censure de ses
en 1994, deux frères, Rachel et Malrich malheur du monde et tenter de com- sent, faites siennes, mais portrait aussi derniers livres. Vingt années lui auront
Schiller, découvrent que leur père, un prendre pourquoi j’en porte le poids du quotidien d’une cité gangrenée par été nécessaires pour donner forme à
Allemand converti à l’islam et marié à sur mes épaules.(...) J’ai tellement peur l’oisiveté et l’islamisme. Trois couches cette histoire et pour en trouver le ton
une Algérienne, était de rencontrer mon d’histoire vont alors se superposer et juste. Le résultat est une réussite : un
un bourreau nazi qui père où il ne faut se répondre dans ce roman complexe texte fort et dérangeant ; une construc-
avait mis ses compé-
tences au service du
« Quand je pas, où un homme
ne peut tenir et res-
et fascinant : la Shoah vue à travers le
regard horrifié d’un jeune Arabe qui
tion habile qui fait alterner le journal
de Rachel et celui de Malrich, échap-
FLN jusqu’à devenir
celui qui jouissait
vois ce que les ter un homme. Ma
propre humanité
découvre cette tragédie dont il ignorait
tout ; la sale guerre des années 1990
pant ainsi à la chronologie, et provo-
quant des rapprochements saisissants
du prestigieux titre islamistes font est en jeu. » Paroles en Algérie et le silence terrorisé qui, le entre passé et présent ; un ton d’une
de « moudjahid ». À
la douleur du deuil chez nous, je qui font évidem-
ment écho à celles
plus souvent, l’entoure ; enfin le drame
ordinaire des immigrés algériens dans
ironie mordante mais jamais gratuite,
provoquant un effet de mise à distance
va s’en rajouter une
autre, bien plus per- me dis qu’ils de Primo Lévi dont
l’ombre plane sans
les banlieues françaises. salutaire du contenu raconté, souvent
insoutenable.
nicieuse, bien plus
destructive, celle dépasseront cesse sur le livre et
qui est cité dans le
Sansal a construit son récit sur une his-
toire authentique dont il a eu connais- Le romancier ne fait pas de conces-
de la honte, celle
du questionnement
les nazis si un journal de Rachel :
« Vous qui vivez en
sance dans les années 1980. Un certain
nombre d’Allemands sont en effet ve-
sion à la noirceur absolue qu’il dé-
roule. Et nous dit que la seule façon
sans fin sur la vérita-
ble identité du père,
jour ils ont le toute quiétude bien
au chaud dans vos
nus se battre aux côtés des Algériens
pendant la guerre de libération. Mais
de s’y confronter est de garder les yeux
ouverts. Et de témoigner.
celle de la culpabilité
transmise comme
pouvoir » maisons (...) consi-
dérez si c’est un
l’histoire officielle a préféré les oublier
et effacer leurs traces. C’est dire la dif- Georgia MAKHLOUF
une malédiction par homme que celui ficulté de la tâche et les risques pris par
les liens du sang : « Est-on comptable qui peine dans la boue, qui ne connaît
des crimes de ses parents ? » pas de repos, qui se bat pour un qui-
gnon de pain, qui meurt pour un oui ou
Les deux frères ont grandi en France, pour un non. » Mais la quête de Rachel
élevés par un vieil oncle immigré, dans est vouée à l’échec, car « il n’y a pas
une cité de la banlieue parisienne. Ra- de raison à ce qui arrive. Chercher une
chel est devenu un ingénieur compétent origine au mal est absurdité (...) Tant
et efficace. Il s’est marié à Ophélie et il que la Terre tournera autour du Soleil,
semble plus qu’intégré dans la société tant que la vie, cette folie douce, fré-
française. Malrich, lui, est un zonard quentera l’homme,
ordinaire qui tente péniblement de se son antidote, cette
Quand le grand
réinsérer avec son petit boulot de mé- folie furieuse, il y
mufti de Jérusa-
canicien. Tous deux vont chercher à aura des crimes, des lem passait en
comprendre et, ce faisant, vont pertur- criminels et des vic- revue la division
ber en profondeur l’équilibre instable times. Et des deuils bosno-croate SS
de leurs vies. Instabilité déjà inscrite à n’en plus finir. Et Handschar en
dans leurs drôles de prénoms : Rachel des complices. Et 1944. Il affir-
est une contraction de Rachid et de des spectateurs ». mait alors : « Il y
a des similarité
Helmut ; avec Malek et Ulrich, on a considérables
fait Malrich. Puis c’est le drame, entre les princi-
le si triste suicide de pes islamiques
Rachel, tout d’abord, va enquêter sur le Rachel dans son ga- et le National
passé de son père, partir sur les traces rage : car son père Socialisme. »
D.R.
VIII Portrait Jeudi 5 juin 2008

Nazek Saba Yared, parcours politiques et aux événements de la


région, les souvenirs de Nazek Saba
en actes et ses actes en écrits, elle a par
exemple mis dans son premier roman

d’une intellectuelle engagée


Yared égrènent, pêle-mêle, sa relation (Noktat al-daïra, qui souleva une cer-
empreinte d’admiration avec Louise taine controverse, certains y voyant une
Wegmann, directrice du Collège pro- trop grande incitation à l’émancipation
testant, où elle a longtemps enseigné de la femme) ses convictions féminis-

S
parallèlement à la LAU ; les grandes tes. Lesquelles convictions l’amenèrent
ur la porte de son apparte- pour assister à la messe, à l’église de la heures du festival de sur le terrain, comme
ment, un poster à l’effigie de
Samir Kassir et de la révo-
Nativité. À Pâques, on mettait nos pas
dans ceux du Christ à l’occasion de la
Baalbeck ; ou encore
l’indéfectible soutien « Je crains on l’a déjà dit plus
haut, à participer à
lution du Cèdre annonce la
couleur. Énergique et douée,
procession des rameaux et lors du che-
min de Croix. Et pourtant, nous ha-
de son mari au cours
des sept années de les effets des manifestations,
des ateliers de tra-
universitaire, essayiste, romancière, bitions en plein quartier musulman et préparation de son vail, des conférences
critique littéraire, membre de l’asso-
ciation des chercheuses libanaises et
les meilleurs amis de mon père étaient
aussi bien musulmans que chrétiens »,
doctorat de littéra-
ture arabe. Des an-
rétrogrades de pour l’amélioration
de la condition du
du comité du festival de Baalbek, mais
aussi militante des droits de l’homme –
raconte-t-elle. nées d’intense labeur
passées entre son
l’exacerbation deuxième sexe.

et surtout de la femme –, Nazek Saba


Yared est l’archétype de l’intellectuelle
Une jeunesse heureuse au cours de la-
quelle elle découvrira cependant très
travail, ses devoirs
de mère de famille et
des intégrismes Son bilan  aujour-
d’hui ? « On a fait un
engagée. Et pour cause, elle a été parmi
les premières à revendiquer –  et à ap-
tôt l’injustice sociale et l’exclusion.
« Parce qu’il était profondément oppo-
ses recherches. Et qui
s’achèveront en 1976 religieux dans peu évoluer les cho-
ses », dit-elle sobre-
pliquer dans sa vie – ses convictions
féministes. Une des premières à s’être
sé au mandat anglais, mon père m’avait
scolarisée dans une école allemande as-
par une soutenance
de thèse à l’AUB... la région » ment. « Mais, ajou-
te-t-elle, je crains les
battue pour la parité et l’obtention des sez éloignée de notre maison. Lorsqu’ sous les bombarde- effets rétrogrades
droits politiques de ses consœurs. Une en 1936 il y eu une importante grève ments. Un doctorat obtenu quasiment de l’exacerbation des intégrismes reli-
femme de tête mais aussi de cœur qui a des transports, afin que je ne rate pas au péril de sa vie, car ce jour-là, sur le gieux dans la région. » Ce qu’elle re-
su mener de pair une brillante carrière mes cours, il m’a inscrite pensionnaire chemin de l’Université américaine, elle grette le plus ? La réponse fuse spon-
dans l’enseignement et une vie familiale à l’orphelinat de l’école, qui était tenu faillit à deux reprises se faire enlever tanée : « Qu’il n’y ait que vingt-quatre
heureuse. par des religieuses protestantes, dont D.R. par des miliciens à des barrages. heures dans une journée. » Puis, après
l’une était sa nièce. Le premier soir, j’ai Une battante qui , sans cesse, se un jeune Libanais, ingénieur en élec- un temps de réflexion : « De n’avoir
C’est ce parcours foisonnant que Nazek suivi naturellement les autres élèves au confrontera de plain-pied aux événe- tronique rencontré en Égypte, et vient Titulaire de plus d’un prix dont celui pas pu militer, agir et écrire davantage,
Saba Yared raconte dans ses Mémoires réfectoire. Le menu consistait en quel- ments. En 1948, titulaire d’une bourse, s’installer avec lui au Liban. Mais là du Prince Klaus des Pays-Bas en 1998 mais j’avais des enfants, une famille »,
inachevées qui viennent de paraître (en ques figues, deux tranches de pains et elle poursuit ses études universitaires de aussi rien n’est acquis, elle devra se (décerné aux personnes qui se sont il- s’excuse presque cette jeune octogé-
arabe) aux éditions Dar al-Saqi. Dé- de l’eau. À peine m’étais-je installée philosophie au Caire. La guerre éclate battre pour l’obtention de ses papiers, lustrées dans le domaine de la culture naire, à l’ardeur, au dynamisme quasi-
diée à ses enfants et petits-enfants « qui qu’une sœur s’est dirigée vers moi et en Palestine. Elle apprend, par hasard, d’un travail, de ses droits. Elle se heur- et du développement), chevalier dans ment intacts. Et qui continue à se pas-
ignorent de larges pans de ma vie », dit- m’a intimé l’ordre d’aller dîner dans que son père, sa mère, son frère et sa tera, entre autres, au refus d’une di- l’ordre des Palmes académiques en sionner, à s’enthousiasmer, à prendre
elle, cette biographie, où s’entremêlent ma chambre. N’étant pas orpheline, sœur, restés à Jérusalem, sont séquestrés rectrice d’établissement scolaire qui ne 1979, cette femme qui dissèque la litté- fait et cause, mue par ce qu’elle appelle
souvenirs personnels et événements his- j’avais, paraît-il, droit à un traitement par les colonisateurs juifs. Pour obtenir voulait pas embaucher une jeune ma- rature d’Ahmed Chawki, d’Élias Abou tout simplement « le goût de la vie ».
toriques, court de 1928 à 2005 et de la de faveur. En effet, là, on m’avait servi, leur libération, elle n’hésitera pas, pe- riée susceptible de prendre des congés Chabki, d’Ibn el-Roumi ou encore de Ce moteur qui la propulse toujours sur
Palestine au Liban. dans une belle assiette de porcelaine, tite étudiante étrangère ne bénéficiant maternité. Un épisode qui attisera chez Gibran Khalil Gibran, ne s’est jamais les chemins de l’action comme de la ré-
un plat copieux de viande et de légu- d’aucun appui, à enfoncer la porte du elle le désir de lutter pour l’égalité des confinée, pour autant, dans les méan- flexion... Et qui explique le choix du
Née en 1928 à Jérusalem, Nazek Saba mes. J’avais huit ans, et je me souviens ministre égyptien de la Défense pour droits. C’est ainsi qu’elle se retrouvera dres de la pensée purement intellectua- titre de ses Mémoires : inachevées « car
y a vécu jusqu’en 1947 au sein d’une fa- jusqu’à aujourd’hui du sentiment de réclamer son aide. Grâce à son inter- – durant deux semaines – en prison lisante. Maniant aussi bien la plume ma vie n’est pas encore achevée », dit-
mille nationaliste, protestante, mais où tristesse et d’exclusion que j’ai alors vention, sa jeune sœur sera relâchée et pour avoir participé en 1949 à Bey- que l’aiguille à crochet, les manuels de elle.
l’attachement aux traditions religieuses ressenti. » Un épisode anodin en appa- viendra la retrouver au Caire. Suivront routh à une manifestation en faveur de cuisine ou la raquette de tennis, elle
n’excluait ni la tolérance ni l’ouverture rence, mais qui restera l’un des souve- un an plus tard les autres membres de l’obtention des droits politiques de la s’est impliquée dans la vie quotidienne Zéna ZALZAL
aux autres. « Notre vie était ponctuée nirs marquants de l’enfance de celle qui sa famille. femme. dans toutes sortes d’activités, des plus
par les grandes célébrations chrétien- plus tard réagira toujours contre l’os- anodines aux actes de solidarité, avec Mémoires inachevées de Nazek Saba Yared, Dar
nes. À Noël, on se rendait à Bethléem tracisme. En 1949, elle épouse Ibrahim Yared, Inextricablement liés aux mouvements la même passion. Traduisant ses écrits al-Saqi, 2008, 450 p.

Romans
L’anglais, maintenant ou jamais ! L’indomptable
Ok ma’ assalama (Ok, Goodbye) de Rachid
el-Daïf, Dar Riad el-Rayyes, 2008, 171 p.
par le coup de fil de Hâma mettant fin
à leur liaison. « Deux ans » qu’il croyait
met-il à l’anglais, en dépit de son âge
déclinant et de sa mémoire vacillante.
re et du politique. Une nouvelle Nahda
a du mal à se faire sentir. Et quand
pouvoir de
« éternels ». Une souffrance « à faire ef-
fondrer une montagne » est résorbée en
Le handicap linguistique aggrave son
incompréhension de Hâma. Après son
bien même le narrateur aurait le désir
d’échapper à son enfermement, il ne le l’imagination
T out est dérision dans le monde
plat et discontinu de Rachid
el-Daïf. Un monde qui ex-
clut l’existence d’arrière-mondes et
n’est plus promesse d’aucun au-delà.
« quelques secondes ». L'accouplement
des contraires détruit d’emblée son ob-
jet et instaure un vide dramatique com-
plet. Les films qu'ils regardaient ensem-
ble, soigneusement choisis par Hâma
départ, il décide de revoir les films en
version originale et engage à ce dessein
une enseignante suédoise à domicile. Il
se rend compte que « le dialogue des
cultures nécessite la patience de Job ».
pourrait pas, faute de moyens : « Je ne
suis pas, comme elle, détenteur d’un
passeport étranger ; cela signifie que si
le Liban me délaisse et que je veux le
délaisser, je ne le pourrais pas. » Il ne
Le roman d’Alia de Catherine Hermary-Vieille, Albin
Michel, 315 p.
retraite. Prisonnière du système, cette
Maud bien sage, autrefois laborieuse
enseignante dans des lycées de banlieue,
veut se sauver de ce terne quotidien,
Son texte est un condensé : « Tout est
donné en quelques traits comme dans
certaines toiles de Picasso. » C’est ce
qui caractérise, d’après le narrateur,
le parler de Hâma, la femme dont il
– The End Of The
Affair, Eyes Wide
Shut et d’autres –
mettent en abyme
leurs problèmes de
« Si le Liban me
délaisse et que je
La patience épui-
sée, le narrateur
plie sous le choc du
rendez-vous raté
des civilisations.
s’agit plus là d’affirmer une position
mais de subir un sort. La narration s’in-
terroge sur sa contemporanéité et sur
les conditions de son dépassement. Par
intermittence, elle fait semblant d’in-
L e pouvoir indomptable, rajeu-
nissant et salutaire de l’imagina-
tion ! Un monde où l’imaginaire
est embrigadé est un monde condamné.
Catherine Hermary-Vieille, auteur de
avec faux confort, qu’on lui réserve…
Et, brusquement, émerge la volonté de
s’échapper de ce lieu où sont confinées
les personnes âgées. « Tout est prêt pour
mon voyage, dit la vieille dame pour
tombe amoureux quand rien ne l’y pré-
disposait. Écrivain libanais en langue
couple.
veux le délaisser, Rachid el-Daïf re-
clure le lecteur, moyennant « aveux »
et « confidences », dans l’aventure in-
plus d’une vingtaine d’ouvrages, en
donne une illustration
un saut dans un univers impalpable.
J’ouvre un cahier, m’em-
arabe, sexagénaire, hostile aux excès,
méfiant à l’égard des femmes au point
Hâma est l’autre
pôle du sexe et le je ne le pourrais vient sur une pro-
blématique déjà
time de l’écriture. Comme pour tous
les sujets, cette question tombe sous la
éloquente avec son der-
nier opus, savamment et Un conte pare d’un stylo, ferme
les yeux. »Voyage sur les
qu’il ne se maria jamais, il succombe
d’un coup aux avances de cette Liba-
tremplin vers les
nouveaux rivages pas » amorcée dans Lear-
ning English qui
plume sarcastique de l’auteur qui a du
mal à prendre son lecteur au sérieux.
délicieusement fiction-
nel, Le roman d’Alia.
oriental où ailes d’un tapis volant
pour faire vivre Alia,
naise approchant la quarantaine, ayant
fui la guerre civile et rentrée depuis
d’une culture amé-
ricaine postmoderne. « Habibo ! Il faut
n’a rien perdu de
son acuité. Son ami Hassan plaide pour
Sa gratitude ne s’adresse pas à Hâma
en tant que « lectrice de premier ordre »
Roman dans le roman
pour un bouleversant
la femme, dans une voluptueuse et
jouissive faculté de nar-
peu, après avoir divorcé de son mari que tu apprennes l’anglais ! » Le pari le triomphalisme de l’anglais : les lan- mais comme réservoir de ses meilleurs portrait de femme et par delà ration. Alia enfant vo-
anglais. Hâma avait poursuivi ses étu-
des en Angleterre puis séjourné à New
devient d’un enjeu crucial. Ne pas le
remporter signifie son expulsion aussi
gues sont des organismes vivants  qui
évoluent en vertu d’une transformation
souvenirs. surtout la force tonique
et curative de l’imagi- sensualité et lée mise en esclavage et
devenue, à force de vo-
York, elle travaille actuellement auprès
d’une organisation internationale. Prise
bien de la bulle amoureuse que de la
culture contemporaine. Sa diminution
génétique. Nul doute, « les Américains
sont les producteurs des événements
Rachid el-Daïf ne nous surprend pas
dans ce roman. Les mêmes thèmes et
naire, alliée bienfaisante
et sécurisante des quoti- intelligence, lonté et d’intelligence, la
favorite du Glaoui dans
d’une nostalgie soudaine pour la langue
arabe, elle s’inscrit au département de
physique lui donne de nouvelles forces
pour se concentrer sur le plaisir sexuel
aujourd’hui ». Triomphalisme mitigé
car l’anglais utilisé par les dominés
techniques narratives reviennent in-
lassablement au sein d’un assemblage
diens gris et moroses…
exprime le Marrakech des années
30.
lettres arabes de l’Université américaine
de Beyrouth où elle rencontre Habib.
de sa partenaire dont la jouissance de-
vient une obsession ; c’est le seul moyen
s’exprime davantage à partir de leur
culture que de celle de l’Empire.
hétéroclite. Le ton léger, ironique, et le
style ramassé font pourtant de sa lec-
Renouant avec ses pre-
mières amours roma-
surtout un Récit sinueux et impré-
de la garder et la preuve indubitable ture un plaisir renouvelé. nesques, c’est-à-dire impérieux visible chargé de tous les
« Ok, Goodbye », se contente de ré-
pondre « l’amoureux fou », foudroyé
que l’homme peut encore servir à quel-
que chose. Avec la même ténacité se
Ce roman se situe au déclin de l’âge, de
la mémoire, de la sexualité, de la cultu- Katia GHOSN
l’atmosphère vénéneuse
et « shéhérazadesque » besoin sortilèges de l’amour et
de la passion, mais aussi
de son   Grand Vizir de
la nuit, qui lui valut no- de vivre. de tous les parfums des
plaisirs les plus raffinée

Féroce toriété et reconnaissance


avec le prix Femina en
1981, Catherine Her-
Intensément. et d’une sensualité exa-
cerbée. C’est le talent de
« hakawati » inspiré de
Ceci n’est pas de la littérature de Sylvie Qu’on en juge, à commencer par la pe- lette qu’ « elle sent le dessous de bras ». pathie à Proust dont Anatole France mary-Vieille replonge ses lecteurs dans Catherine Hermary-Vieille, romancière
Yvert, Éditions du Rocher 2008, 222 p. tite phrase, du pourtant si gentil Mar- Plus près de nous, Marguerite Yource- persiflait : « La vie est trop courte, une histoire de sérail, de Mille et une et biographe rompue à l’étude des lan-
cel Pagnol, sur Apollinaire  l’accusant nar assassine délicatement Marguerite et Proust est trop long », et un ano- Nuits, d’un Orient mythique et fabu- gues orientales, d’introduire autant de
de « rafistoler du romantisme avec du Duras : « Une seule chose que je ne lui nyme :  « Ci-gît Proust. Si les Parques leux… Récit certes échappé à un conte fantaisie, de couleurs, de saveur, de sé-

P our tous ceux qui n’osent pas


jeter leur plume à l’encre par
crainte de la critique, Sylvie
Yvert offre le traitement idéal. Dans
ce recueil joyeusement méchant, elle
fil téléphonique et ne pas savoir les dy-
namos ». Quant à Balzac à qui Sainte-
Beuve reprochait « un grand amour de
l’or et une excessive vanité littéraire »,
c’est Charles Dantzig qui l’achève en
pardonne pas : ce titre Hiroshima, mon
amour (…) Comme si après avoir été
à Auschwitz, on écrivait « Auschwitz
mon petit chou… »
ont voulu l’abattre, c’est qu’il voulait
couper jusqu’à leur fil en quatre. » Au
chapitre « Yourcenar », petite goutte
d’acide sulfurique par Julien Green :
« Une Sagan de l’Antiquité, un pié-
oriental mais où la femme, par delà sen-
sualité et intelligence, exprime surtout
un impérieux besoin de vivre. Intensé-
ment. Tout en soulignant
la vision qu’a la société
duction, de rebondissements et d’inat-
tendu dans cette fiction à l’atmosphère
paradoxalement capiteuse, captivante et
poignante. Et comme écrire
n’est jamais un acte inno-
consigne le fiel que dès le XVIIe siècle, 2005 dans son Dictionnaire égoïste de On le voit, les critiques ne manquent destal sans la statue. Ce que vous des gens du troisième âge, cent, la voix de la vieille
avec un acmé entre 1850 et 1950, les la littérature française : « …quelquefois pas d’esprit. L’auteur de ce recueil pré- prenez pour du marbre n’est que du avec cette phrase splendide narratrice et celle d’Alia
monstres sacrés de la littérature ont dis- il barbouille. Stylise machinalement. cise d’ailleurs dans son introduction, saindoux. » Enfin, et puisqu’on vous a de l’auteur de   L’infidèle : forcément finissent par fu-
tillé les uns sur les autres. Une homéo- Ne corrige pas. Pas le temps. Vingt citant Bernard Frank, que « (…) la va- promis Zola, sachez que Léon Bloy le « Les vieillards ont tous de sionner et se confondre.
pathie salutaire qui permet au plumitif mille pages à écrire. » Le même Dant- riété de vocabulaire et d’images (est) traitait de « vieille truelle à merde », à la beauté. Comme les ro- Alia saura faire les choix
timoré (et si chatouilleux de l’amour- zig qui fait à Beauvoir cette fleur véné- infiniment plus inspirée, évocatrice et quoi Barbey d’Aurevilly renchérissait : ches, ils se cristallisent et adéquats pour mériter sa
propre, selon une citation de Théophile neuse : « Il y a dans sa façon d’écrire riche quand il s’agit de dénigrement « On brasse voluptueusement pendant resplendissent. » vie, et c’est avec courage
Gautier), de se réjouir du peu d’inci- quelque chose de bovin. » Sur Céline, que le répertoire employé pour les trois cent vingt pages ce que Cam- qu’elle se révoltera contre
dence de la critique sur le succès d’une ce mot charmant de Boris Vian : « Dire panégyriques (…) ». Parmi des mil- bronne plus concis jetait, en un seul À quel âge est-on vraiment l’inadmissible. Tout comme
œuvre et sa postérité. Classés de A à Z, merde une fois toutes les cinquante liers d’exemples, ce trait comique tiré mot, à la tête de l’ennemi. ». vieux, semble s’interroger la narratrice qui brisera en
les plus grands auteurs de la littérature pages, c’est très costaud. Toutes les par Laurent Tailhade en plein dans la l’auteur ? Surtout lorsque douce ses chaînes impo-
française sont ici exposés en tête de cha- pages, c’est emmerdant. » Sur Cha- pomme de Gide : « M. Gide, c’est… le Rafraîchissant comme peut l’être une toutes les fonctions biolo- sées par un fils qui se veut
pitres au feu nourri des « forcenés de la teaubriand, Stendhal en 1813 écrivait vide qui a horreur de la nature. » On bataille de boules de neige, ce recueil giques et intellectuelles sont encore bien bienveillant… Un roman à la douceur
critique » qui « passent à l’acte » comme sans frémir : « Je parierais qu’en 1913, ne compte pas les descentes en flèche se garde à portée de main comme une intactes et saines malgré les apparences mélancolique, écrit avec une belle sen-
l’indique le sous-titre du recueil. C’est il ne sera plus question de ses écrits. » de Victor Hugo, « gaspilleur de mots » trousse de secours pour soigner les pe- des rides et des articulations aux arthro- sibilité de femme, avec des mots incan-
donc « Alain-Fournier » qui lance le pe- Et Pierre Charron qui plaignait le Ja- selon Claudel, « navigateur en cham- tites blessures d’amour-propre. Mieux, ses noueuses… La narratrice du roman tatoires, alliant subtilement sentiments
loton d’exécution, lequel rompt après pon en 1924 de la destinée qui lui en- bre » selon Bernanos, « gros ventila- il laisse croire que la méchanceté est un d’Alia, dame respectable à l’âge de 78 de révolte, tristesse, murmure du vent,
« Zola » laissant le lecteur sidéré par voyait Paul Claudel, « plus rasant à lui teur » ou « robot poète » selon Boris ingrédient secret de l’immortalité ! ans, est émouvante dans sa désarmante poésie et une certaine musique...
la violence des rafales et le raffinement seul que cent raz-de-marée ! ». Le pru- Vian. Survolons par nécessité les pa- soumission, lorsque son fils la pousse
cruel des exécutions. de Mauriac disait de l’œuvre de Co- ges de H à P, arrêtons-nous par em- Fifi ABOU DIB à entrer aux Amaryllis, une maison de Edgar DAVIDIAN