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Dossier Mots pour maux : une autre langue (2e partie)

Appelé à être l’allié d’une certaine écoute, l’interprète est invité


à produire, à construire, à faire des choix et à disposer des mots
pour permettre un suivi thérapeutique entre deux langues.

L’usage de la violence dans un contexte politique vise à priver


la personne de ses possibilités d’expression, la dépouiller de sa parole,
de ses liens, de son appartenance à l’humanité. Pour celles qui ont survécu, Pourquoi traduire
reprendre la parole, leur place de sujet, demande qu’il soit possible
de tisser une relation avec un autre. relève-t-il de la poésie ?
La barrière de la langue n’est pas un obstacle si le dispositif d’accueil
prévoit les moyens nécessaires. Le rôle de l’interprète est de faciliter
les échanges entre les professionnels et les personnes en exil pour éviter
que les uns et les autres ne soient contraints à des à-peu-près souvent
décourageants : gesticuler, mimer, dessiner, balbutier quelques mots,
ne pas savoir se faire comprendre, peut être humiliant.
Permettre aux personnes qui demandent refuge sur notre sol de pouvoir
s’exprimer dans leur langue est une forme de reconnaissance.
Le signe qu’ils sont accueillis dans ce qu’ils ont à dire et que l’on est prêt
A u terme de « co-thérapeute », qui
a été évoqué lors des échanges
autour de la place de l’interprète
dans le suivi thérapeutique(1),
j’avais préféré, dans un premier
texte, celui d’« agent » (cf. revue Mémoires
n° 35). Loin d’une provocation cachée ou
d’une référence ambiguë, ce terme voulait
souligner la capacité qu’ont nos partenaires
à les entendre. thérapeutiques d’agencer les propos du
patient et du clinicien. Soulignons au passage
que, malgré leurs étymologies différentes,
les termes d’agent (du latin scolastique pour

Mots pour maux « agir, l’être qui agit ») et d’agencer (du latin
aussi pour « organiser, disposer en bon ordre »)
peuvent nous aider à mieux situer le rôle de

Une autre langue l’interprète dans le travail clinique.

Quel est donc ce rôle de l’interprète en


tant qu’agent ? Disons qu’il doit agencer les
propos qu’un sujet adresse à un autre, dans la

(2 partie)
e mesure où il doit les disposer différemment
dans une autre langue. C’est un travail de
création et donc, comme Freud le dit pour
la psychanalyse, d’invention. Puis, avec les
outils que la linguistique lui a fournis, Lacan
avance, ce qui est un constat clinique, que
ce travail est à l’œuvre à l’intérieur même
Dans ce deuxième volet consacré au rôle de l’interprète dans le soin d’une langue et il met ainsi sur le même plan
et le soutien aux personnes victimes de la violence politique, Françoise la traduction, la transcription et… l’inter-
prétation. C’est au fond comme si chacun
Vincendeau, psychologue au centre Osiris à Marseille, témoigne parlait sa langue et que le moindre échange
relevait d’une traduction (ce qui a souvent été
des difficultés et des possibilités de proposer un espace d’écoute décrit comme un hiatus propre à la relation
en contournant la carence d’interprètes formés, sans renoncer à l’exigence de couple, mais d’autres types de rapports,
aux virulents enjeux de pouvoir, nous le
Mémoires n° 37-38 • septembre 2007

Mémoires n° 37-38 • septembre 2007


éthique et clinique. Omar Guerrero, du Centre Primo Levi, poursuit montrent aussi bien). Mais alors, étant donné
sa réflexion à propos du suivi thérapeutique entre deux langues (voir que nous n’avons pas le même jeu de pièces
d’une langue à une autre, et qu’ainsi le réseau © Michelle Salmon pour Mémoires
Mémoires n° 35-36, mars 2007) ; en soulignant les particularités du travail de l’une ne recoupe pas celui de l’autre, fût-ce Comment font alors ces « poètes de
qui implique l’interprète aux côtés du thérapeute, il évoque l’écoute sa langue cousine la plus proche, l’interprète l’immédiat » qui, en quelques secondes,
est donc invité à produire, à construire, à doivent trouver une façon de restituer, par
de ce qui cherche à se dire, mots pour maux. faire des choix et disposer des mots pour exemple, le vouvoiement dans une langue qui
que l’autre les apprécie. Il en résulte un n’a pas cette formule rhétorique ? Et de quelle
tissage nouveau. Cet agencement cherche à manière, dans cet aller-retour, traduire par
transmettre une parole, une émotion, avec tutoiement ou par vouvoiement le discours
des contraintes de mesure, de rythme, et d’un patient, alors que sa langue ne connaît
constitue bien un travail poétique. guère cette différence ? Nous rencontrons les
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mêmes problèmes lorsqu’il s’agit de liens de parenté ou de la relation qui les oriente déjà d’une certaine façon – et Nous évoquerons plus loin la question du souffle, avec sa
homme-femme : s’il n’y a pas plus de précision, le traducteur doit qui nous permettent de souligner, de mettre en valeur de ponctuation, de rythme que nous avions esquissé dans le
trancher pour pouvoir traduire beau-père dans une langue où les relief une signature du sujet. Si ces explications premier volet de ces réflexions sur le travail avec l’interprète. Ponctuer
différents sens de ce mot se disent par des mots distincts, il doit aussi doivent effectuer un autre transport, dans une est une coupure qui produit un sens : lorsque j’entends « la voir est
pouvoir saisir la nuance sémantique entre « une » femme et « ma » autre langue, nous mesurons la perte de tous impossible », je peux entendre également « l’avoir », et ceci dans le sens
femme, qui sont pourtant le même mot. Le travail des interprètes ces éléments et l’apparition d’autres, issus de « d’un avoir » ou encore de « l’avoir… elle ». Une première coupure du
se tisse alors, comme celui des écrivains, d’une trouvaille à l’autre, la première relation patient-interprète. C’est traducteur en permet une autre, contiguë, du clinicien – dont il est
laissant dans chacune les traces de leur inconscient. sûrement l’enjeu le plus remarquable qui attendu un effet de vérité, un effet thérapeutique. Le patient, l’interprète
démarque la situation clinique entre deux et le clinicien s’orchestrent pour rendre audible une apparition – ou
Dans cet entre-deux, vient ensuite le clinicien qui ne peut langues d’une situation clinique banale, dans une partition – de l’inconscient.
intervenir sur le texte du patient qu’après l’intervention créatrice une même langue, qui relève aussi d’un travail
de cet interprète qui lui prête sa plume, sa voix, avec tous les effets de traduction. Mais alors, ne dit-on pas toujours que le traducteur doit
de césure, de ponctuation que cela implique. Et si nous parlons du être neutre ? On dit partout qu’il faut qu’il soit invisible, qu’il ne
« texte » du patient, c’est parce que ses propos relèvent bien d’un code : Est-ce que l’interprète peut renoncer à laisse pas de trace, qu’il doit être discret. De quelle neutralité s’agit-il ?
la grammaire, par exemple, et toutes ses structures et combinaisons la part poétique de son travail ? Il le fait Parlons-nous d’une neutralité subjective ? Politique ? Prend-il posi-
qui répondent à une logique mathématique (conjugaisons, accords certainement lorsqu’il se met, par exemple, tion ? Pourquoi beaucoup de nos patients tchétchènes russophones
qui répondent à des règles bien précises). Mais ce texte n’est pas moins à résumer ce que dit le patient, utilisant à ce demandent que l’interprète… ne soit pas russe ! De même, souvent,
« textile » dans la mesure où il est pris en même temps dans le tissage moment-là un discours indirect (« il dit qu’il pour les patients kurdes de Turquie qui ont tendance à se méfier du
signifiant, c’est-à-dire un réseau de mots, de sens. Un tissage, certes, est fatigué… »), nous accédons à l’histoire, à traducteur turc.
dont la chaîne et la trame ne sont cependant pas les mêmes d’une une séquence d’événements, au fait divers. Nous remarquons premièrement que nos patients qui, pour des raisons
langue à une autre. Entendons cette chaîne et cette trame comme Or nous ne pouvons pas en faire grand- ethniques, religieuses ou politiques, ont subi la violence politique,
dans un métier à tisser : il y a une ficelle horizontale sur laquelle chose. L’énoncé du patient nous donne l’un victimes souvent de torture ou de persécution, ont été mis à la place
vont venir se nouer des ficelles verticales pour constituer, selon le des éléments qui constituent son discours, du mauvais objet, de celui qu’il fallait exclure, dont on pouvait jouir
type de nouage, un tissu qui tient, sous forme d’information, souvent par des pour ensuite le jeter. Dans l’échange du sujet avec l’autre, la dissymétrie
un ensemble. Autrement dit, deux affirmations. Mais cela ne nous permet pas – souvent concrétisée par une arme, la force ou le nombre – est
© Michelle Salmon pour Mémoires
éléments hétérogènes qui essayent, par de saisir la relation qu’établit le sujet avec ces extrême et ces personnes sont réduites à une qualité d’objet simple,
un nouage, de cerner cet objet qui leur faits qu’il évoque, avec cette histoire. Une un corps (Primo Levi se demande, en passant justement par une
échappe, comme essayent les mots scène de violence peut alors être racontée création poétique, si cela est encore un homme). Celui qui a exercé Se faire entendre de l’Autre. « J’ai été très frappé par le cas
par des nouages poétiques. Dans le sans le moindre affect, comme une descrip- cet abus de pouvoir se fait souvent, se dit souvent représentant de la rapporté par l’une d’entre vous, qui fait un travail d’interprète,
passage à une autre langue, nous avons tion scientifique : A puis B donc C ; ce n’est loi du pays (police, armées régulières ou non… uniformes), une loi et qui rapporte le cas de ce monsieur d’un certain âge, parlant
donc des ficelles différentes – on n’y qu’un constat. totale qui est relayée par une langue, par une religion, par un bord le français mais qui avait réclamé l’aide de l’interprète pour pouvoir
peut rien, c’est comme ça –, et puis un L’autre élément, qui vient se tresser avec politique. Ceci est le contenu, le volet « informatif » du récit, l’énoncé. dire dans sa langue ce qui lui faisait honte. Il aurait pu le dire
nouage à reconstituer. La traduction l’énoncé – nous l’appelons énonciation Le traumatisme fait que ce contenu est souvent caché, refoulé, on en en français, mais ça n’aurait sans doute pas eu le même poids.
mot à mot est stérile et, dans ce cas, – signe la position du sujet par rapport à a honte, on n’y croit guère. On l’a dit par rapport aux camps nazis : Je suppose qu’il voulait surtout se faire entendre, plus que se faire
nous avons à traduire ce que font les ce qu’il dit, c’est « sa façon d’en parler ». Pour cela ne pouvait être vrai ! comprendre. L’Autre est le lieu où l’on se fait comprendre,
mots, le nouage. pouvoir y accéder, le discours direct (non certainement, mais c’est aussi le lieu où l’on peut se faire entendre.
Un bon exemple de cette difficulté est pas « il dit qu’il était fatigué… », mais tout Ce témoignage rend compte et fait exister l’horreur vécue. Cela suppose un espace particulier au cœur de l’Autre, un espace
le passage, dans une même langue, bonnement « j’étais fatigué… ») est une voie Un autre – un État, la justice, un médecin – peut recevoir mon histoire où résonne la part de l’être qui échappe au sens ; cet espace est celui
de l’oral à l’écrit : comment traduire vraisemblablement plus riche, pas exclusive. et me confirmer que cette dissymétrie, que cet abus est contraire à de la voix. La voix est un objet dont l’Autre qui est garant du sens
l’excellent titre de Libération le lende- Ce mode de traduction est donc plus sub- la loi. Je suis alors reconnu à nouveau comme sujet et invité à refaire ne peut pas répondre, et pourtant cet objet ne lui est pas totalement
main de la mort du président socialiste jectif : l’interprète emprunte d’une certaine confiance à cette loi. Alors, si ce constat, qui passe par l’autre, rend étranger. Ce monsieur qui voulait faire entendre en turc ce qu’on lui
« Mitterrand passe, larmes à gauche » ? façon les habits de l’énonciateur, il « chausse » « humain » celui que le bourreau avait transformé en « objet », il avait fait subir et qui lui avait fait honte, voulait peut-être que ce mot
Comment cela arrive-t-il dans le suivi – grammaticalement parlant – ses dires, ce est néanmoins insuffisant et peut même constituer une violence résonne dans l’Autre, qu’il l’entende sans pour autant lui donner
thérapeutique ? Quand un patient nous qui l’engage beaucoup plus dans l’action pour cet individu, à qui il manque une reconnaissance en tant que du sens. » Bernard Nomine
dit qu’il est « stressé » ou « angoissé », créative, poétique. Il n’est pas rare, d’ailleurs, « sujet ». Donc, pour notre travail thérapeutique, nous devrions aller Extrait de la conclusion du colloque Transmettre et Témoigner,
nous l’invitons à nous en dire un peu que certains de nos interprètes parlent avec plus loin que cet énoncé, malgré les effets bénéfiques d’une première effets de la violence politique. L’intégralité de ce texte sera publiée
plus pour savoir ce qu’il met, lui, dans une voix différente, un ton plus bas, et qu’ils reconnaissance et d’une articulation des faits qui le remettent dans le prochainement dans les actes du colloque.
ce fourre-tout que sont les mots. Ses accompagnent leur déclamation de gestes circuit social. Néanmoins, le travail des cliniciens ne peut pas en rester
explications tissent un réseau de signi- bien à eux. Leur souffle, aussi bien, ponctue là. Si à partir de ce premier récit, posé comme scène traumatique,
fiants, d’homophonies, de renvois, de le nouveau texte et lui donne le rythme, la nous prenons en compte l’énonciation du patient, la « façon qu’il a de
souvenirs qui nous sont adressés – ce scansion, que l’interprète aura imprimés. dire », nous l’invitons alors à habiter à nouveau une place de sujet. Et
© Michelle Salmon pour Mémoires pour articuler cette place de sujet à la référence à la loi, nous pourrions
dire qu’il est invité à occuper une place de sujet de cette loi, comme
Le patient est un homme turc, 42 ans (ancien patient) on dit sujet d’un roi, assujetti.
Mémoires n° 37-38 • septembre 2007

Mémoires n° 37-38 • septembre 2007


Patient : Bir bölümü dağda, diğeri işkencede geçen hayatımın bu, birbirinden oldukça farklı iki dönemini Un patient congolais, après plusieurs mois de suivi, fait un lapsus
bağdaştırmakta oldukça zorlanıyorum. – qui a réussi à passer d’une langue à l’autre – où il était question de
Interprète : J’ai du mal à associer ces moments si différents de ma vie, le maquis, puis la torture. place dans sa famille : « J’ai dit à mon frère d’arrêter, euh, à mon père, et
Psychologue : Comment les associer, les nouer ? Est-ce qu’on peut faire de la couture ? donc je… » Le simple fait d’avoir arrêté, de signaler ce lapsus et d’avoir
Interprète : Nasıl bağdaştırmalı, bağlantı kurmalı ? Acaba birleştirmek, dikmek mümkün mü ? essayé de l’interroger, permirent à ce patient de questionner sa place
Patient : Birleştirmeyi, dikmeyi asla sevmedim, mücadele etmeyi tercih ederim ! par rapport à l’autorité, dans les générations de sa famille et d’évoquer
Interprète : Je n’ai jamais aimé coudre, je préfère me battre ! enfin sa difficulté permanente maintenant de tolérer toute position
Psychologue : Oui, on a l’impression que vous êtes là pour en découdre… de loi, dont il ne percevait que le versant autoritaire.
Interprète : Evet, kopuştan yana olduğunuz anlaşılıyor… Terminons ces quelques réflexions par la question de la traduction.
Patient : Önce ayrışabilir sonra yeniden birleşebilirim… Pour traduire l’énoncé nous mettons l’accent sur une précision lexicale
Interprète : Je pourrai découdre pour recoudre ensuite… et le respect de la logique espace-temps (l’ordre), sans trop nous soucier
de ce qu’on appelle les petites « scories du langage », donc nous pouvons
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Dossier Mots pour maux : une autre langue (2e partie)

faire une traduction consécutive, c’est-à-dire Comment faire avec le manque d’interprètes
des coupures plus espacées. Or, pour traduire professionnels formés ? Françoise Vincendeau,
l’énonciation, c’est la grammaire du sujet que
nous voulons faire entendre, celle qui navigue psychologue clinicienne au centre Osiris
sur les homophonies, qui ponctue, qui coupe,
qui ne termine pas ses phrases, celle qui passe
de Marseille, témoigne des difficultés
du coq à l’âne… Et pour la faire entendre, il et esquisse quelques pistes.
faut passer par une traduction simultanée où
les coupures plus rapprochées qui rythment
le récit dépendent… du poète.
Les interprètes engagent leur subjectivité dans
Entre débrouille et exigence
Garantir le cadre thérapeutique
leur travail de « transport ». D’ailleurs Lacan,
dans une délicate affaire de validation entre
psychanalystes, comparait l’interprète au
comédien en disant que c’était son énoncia-
tion [de l’interprète] qui était mise en branle
par les signifiants de l’auteur(2). Nous pouvons Mémoires : Dans certaines régions, le manque que je suis moi-même une professionnelle, rémunérée pour mon
alors interroger, comme pour nous-mêmes, d’interprète est un obstacle à l’accès aux soins travail, je ne conçois pas que ce ne soit pas le cas pour l’interprète qui
le rapport de l’interprète à sa langue mater- pour des personnes non francophones. Qu’en travaille avec moi, mais aussi parce que cela pose la question de la
nelle. À ce propos, le psychanalyste Melman est-il au centre Osiris(1)? motivation et du professionnalisme de ces interprètes. Je me souviens
a proposé plusieurs définitions de la langue Françoise Vincendeau : Sur Marseille, il nous d’une tentative avec un interprète bénévole turc, militant par ailleurs
maternelle et il y en a une qui concerne de est très difficile de trouver des interprètes et qui ne pouvait prendre une position de neutralité. On fonctionne
près le travail de traduction : il dit que celle-ci professionnels pour certaines langues, par par défaut, on se débrouille, mais au-delà de certains aménagements
se résume à la musique – et nous pouvons exemple le turc, le kurde ou le rom. Certaines ce n’est plus possible.
constater que même en maîtrisant une langue demandes de soins ne peuvent donc pas être
étrangère, l’accent, la musicalité restent ceux traitées. Nos partenaires qui nous adressent La question du professionnalisme soulève aussi celle de la formation.
de la langue maternelle. Il est ainsi question des patients mentionnent parfois la présence F. V. : Nous avons quelques jeunes interprètes, sans formation, qui
de musique et donc de rythme, de coupure possible d’un tiers accompagnateur faisant exercent car c’est un moyen, valorisant, de gagner un peu d’argent.
et ce sont justement ces coupures, ce rythme office de traducteur, ce que pour ma part je Avec eux, je fonctionne par défaut : leur maîtrise du français, leurs
qui vont définir une traduction simultanée refuse. Il est nécessaire que les personnes qui connaissances linguistiques sont insuffisantes. Je dois moi-même
ou bien consécutive – voire entre les deux ! consultent puissent s’exprimer librement. veiller à utiliser un langage épuré, simple et clair alors que l’aptitude
– puisque nous parlons de la subjectivité L’intermédiaire d’un proche peut, peut-être, à transmettre les nuances de sens d’une langue à l’autre me semble
des interprètes, rythme personnel donc, à rendre service par ailleurs, mais certaine- déterminante. La longueur des propos des patients qui « déversent »
accorder avec le clinicien. ment pas dans le cadre d’une thérapie. ne peut être restituée. L’interprète résume. Il est à craindre alors que
Avec Meschonnic(3), poète et linguiste, nous Au quotidien, mes collègues et moi-même le retour à mon patient soit tout aussi approximatif. Les interprètes,
pouvons esquisser ce lien entre la ponctua- sommes soumis aux mêmes difficultés pour professionnels et expérimentés avec lesquelles je travaille depuis
tion et le souffle, pour le développer une trouver des interprètes professionnels. On longtemps sont habitués à mon expression, mon lexique, ma façon de
autre fois. En quoi le souffle relève de la se débrouille dans notre réseau, on se ren- faire en entretien et nous formons alors de bons tandems. C’est alors
ponctuation ? Nos interprètes savent très seigne pour savoir avec qui travaillent nos plus qu’un interprète pour moi c’est un co-thérapeute. Je pense à une
bien que la ponctuation écrite, nos points partenaires. Mais les quelques interprètes interprète en particulier qui sait écouter le silence et qui « entend le
et nos virgules, n’est que la représentation du professionnels sont très sollicités et leur dis- patient penser » comme elle dit. Les silences sont parfois très lourds,
souffle plus ou moins long qui vient rythmer ponibilité est limitée. Il arrive souvent lors c’est important que l’interprète puisse les supporter dans la durée.
la parole. Ils savent saisir ces coupures, et d’une première consultation, qu’interprète et Sans formation ou expérience, il peut être très difficile d’être exposé
les traduisent. patient se connaissent déjà, il est donc très à ce qui est entendu dans nos consultations. Les interprètes, s’ils
(1) cf. « Un “ménage important de placer le cadre et la parole du n’adoptent pas une attitude et une distance professionnelles qui vont
(thérapeutique) Disons, pour conclure, que le travail patient. Le secret est essentiel. Je ne saurai les protéger peuvent se sentir rapidement agressés, jusque dans leur
à trois” ou le rôle © Michelle Salmon pour Mémoires
et la place
de l’interprète, qui permet celui des rien d’autre que ce que le patient énoncera identité. Il y a beaucoup de violence dans l’écoute de nos patients.
de l’interprète dans cliniciens, devrait être conçu comme le et l’interprète ne me dira rien de ce qu’il peut Manque de formation et de supervision… Pour pallier cela, après les
la prise en charge tressage de l’énoncé et son énonciation, le savoir de l’histoire ou du parcours du patient consultations, je propose à l’interprète de reprendre avec lui le contenu
de patients victimes dit et le dire, ce qui permettrait, même dans par ailleurs. Certains patients sont tentés de de séance, de lui accorder, dans la mesure du possible, du temps.
de torture en exil »,
Sibel Agrali, IV. les conditions si délicates du travail avec les demander à l’interprète de raconter puisqu’il Je propose aussi, de temps en temps, de reprendre certains dossiers
E.C.O.T.S, 1995. victimes de torture et de violence politique, sait déjà, inversement certains interprètes avec l’interprète, une heure payée. L’occasion aussi d’instaurer une
(2) « L’insu que sait d’accéder à la chaîne et à la trame de leurs sont tentés de clarifier certains propos du autre relation avec l’interprète, comme avec un collègue. La plupart,
s’aile à mourre »,
propos. Ce nouage, ce tissu inconscient dans patient en m’apportant des informations qu’ils et ce sont surtout nos interprètes inexpérimentés, ne se montrent pas
Mémoires n° 37-38 • septembre 2007

Mémoires n° 37-38 • septembre 2007


Jacques Lacan,
Séminaire leçon du lequel l’horreur, l’irruption du malheur, de détiennent. Il faut se préserver des apartés très curieux, ni en demande. Les interprètes qui travaillent avec nous
8 février 1977. l’insensé, pourront être articulées. Ainsi, entre patient et interprète ; ce dernier est depuis longtemps, et c’est peut-être pour cela qu’ils restent, sont davan-
(3) Se référer
grâce au travail de création poétique des plus accessible et il semble plus facile de lui tage dans l’échange et sollicitent des explications pour comprendre
notamment à ses
ouvrages La poétique traducteurs et grâce à leur engagement, parler qu’au thérapeute. Il faut aussi préserver l’évolution d’un patient. Il devient indéniable que le travail que nous
du traduire (Verdier), nous pouvons, dans le suivi thérapeutique, l’interprète, qui, investi par un patient, veut faisons ici, la psychologie, la psychanalyse les intéressent.
qui pose les bases entendre derrière le voile omniprésent du l’aider, lui donne des explications, l’oriente Changer d’interprète compromet le suivi, la confiance établie, la
éthiques et poétiques
d’une traduction, ainsi traumatisme, les difficultés subjectives de vers des démarches par exemple, et va donc relation, l’histoire commune tissée séance après séance, le cadre. Avec
que De la langue chacun. bien au-delà de son rôle de traducteur. un patient, j’ai pu reprendre les difficultés soulevées par l’arrivée d’une (1) Centre Osiris
française (Hachette), Omar Guerrero, psychologue clinicien Je tente de maîtriser mon cadre au mieux. nouvelle interprète, ce qui n’a pas été facile à entendre pour elle, mais coordonnées
qui nous questionne sur
ce que transmet chaque
au Centre Primo Levi et psychanalyste Ce n’est pas simple mais on y arrive petit à nous avons pu poursuivre ce qui est exceptionnel, dans la plupart
langue et les effets que petit. Je refuse aussi de travailler avec des des cas, les patients ne reviennent pas. Le cadre est important et doit
cela peut avoir. interprètes bénévoles. Tout d’abord parce être respecté. Propos recueillis par Cécile Henriques
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