Vous êtes sur la page 1sur 3

http://www.monde-diplomatique.

fr/2010/04/MANGUEL/19026
AVRIL 2010 - Page 27

Un livre pour chaque saison


Comment choisir l’ouvrage le mieux à même d’accompagner chaque circonstance
de la vie ? Alberto Manguel médite sur les bibliothèques virtuelles que composent
nos lectures successives d’une même œuvre, colorées par le contexte dans lequel
elles ont été faites.

Par ALBERTO MANGUEL


Ecrivain canadien d’origine argentine, auteur notamment d’Une histoire de la lecture et du Dictionnaire des lieux imaginaires (1998). Dernier
ouvrage paru : Tous les hommes sont menteurs (2009). Tous édités chez Actes Sud, Arles.

En 2008, deux semaines avant Noël, j’ai appris que je devais être opéré d’urgence, l’urgence
étant telle, en fait, que je n’ai pas eu le temps de préparer mes bagages. Je me suis retrouvé
allongé dans une salle d’hôpital totalement nue, mal à l’aise et inquiet, avec pour seul livre celui
que je lisais ce matin-là, le merveilleux roman de Cees Nooteboom Dans les montagnes des
Pays-Bas, que j’ai terminé dans les heures qui ont suivi. Passer quatorze jours en convalescence
sans rien avoir à lire me paraissait une torture insoutenable, et lorsque mon compagnon me
proposa d’aller chercher quelques livres dans ma bibliothèque personnelle pour me les apporter
à l’hôpital, je saisis l’occasion avec reconnaissance.

Mais, quels livres voulais-je ?

L’auteur de l’Ecclésiaste et Pete Seeger nous ont appris qu’il y a une saison pour toute chose ;
j’ajouterais, pour aller dans ce sens, qu’il y a un livre pour chaque saison. Mais les lecteurs ont
appris que n’importe quel livre ne convient pas à n’importe quelle occasion. Ayons pitié de qui se
retrouve avec le mauvais livre au mauvais endroit, comme le pauvre Roald Amundsen,
découvreur du pôle Sud, dont le sac qui contenait ses ouvrages a disparu sous la glace, si bien que
nuit glaciale après nuit glaciale il a été contraint de lire le seul qui avait survécu : l’indigeste
Portraiture of His Sacred Majesty in His Solitudes and Sufferings (« Portrait de Sa Majesté
sacrée dans sa solitude et sa souffrance ») du Dr John Gauden. Les lecteurs savent qu’il est des
livres qu’on lit après avoir fait l’amour et des livres pour tromper l’attente dans une aérogare, des
livres pour la table du petit déjeuner et des livres pour la salle de bains, des livres pour les nuits
sans sommeil à la maison et des livres pour les journées sans sommeil à l’hôpital. Personne, pas
même le meilleur des lecteurs, ne peut vraiment expliquer pourquoi certains livres conviennent à
certaines occasions et d’autres non. De façon indicible, à l’instar des êtres humains, les occasions
et les livres, mystérieusement, s’accordent les uns avec les autres ou entrent en conflit.

Pourquoi, à certains moments de notre vie, choisissons-nous la compagnie d’un livre plutôt que
celle d’un autre ? La liste des ouvrages qu’Oscar Wilde demanda lors de son séjour à la prison de
Reading comprenait L’Ile au trésor de Stevenson et un guide de conversation franco-italien.
Alexandre le Grand emporta avec lui lors de ses campagnes un exemplaire de L’Iliade d’Homère.
Le meurtrier de John Lennon choisit de se munir de L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger lorsqu’il
fomenta son crime. Les astronautes embarquent-ils dans leurs vols les Chroniques martiennes de
Ray Bradbury, ou leur préfèrent-ils au contraire Les Nourritures terrestres d’André Gide ? En
prison, M. Bernard Madoff souhaitera-t-il lire dans La Petite Dorrit de Dickens comment
l’escroc, M. Merdle, ne supportant pas la honte d’être démasqué, se tranche la gorge avec un
rasoir qu’il a emprunté ? Le pape Benoît XVI va-t-il se retirer dans son studiolo du Castel
Sant’Angelo avec un exemplaire de Bubu de Montparnasse, de Charles-Louis Philippe, pour
analyser le phénomène du manque de préservatifs qui provoqua une épidémie de syphilis dans le
Paris du XIXe siècle ? Gilbert Keith Chesterton, en homme au sens pratique, imaginait que, s’il se
retrouvait échoué sur une île déserte, il aimerait avoir avec lui un manuel de base sur la
construction navale ; dans les mêmes circonstances, Jules Renard, moins pragmatique, préférait
Candide de Voltaire et Les Brigands de Schiller.

Quant à moi, quels livres choisirais-je pour me tenir compagnie dans ma chambre d’hôpital ?

Certes, je crois en l’utilité manifeste d’une bibliothèque virtuelle, mais je n’utilise pas les e-books,
ces incarnations modernes des tablettes assyriennes, ni les i-Pod lilliputiens, pas plus que les
Game Boy nostalgiques. Je suis habitué à l’espace d’une page comme à la substance palpable du
papier et de l’encre. J’ai donc dressé mentalement un inventaire des livres qui étaient empilés
chez moi près de mon lit. J’ai écarté les romans récents (trop risqués car ils n’ont pas encore fait
leurs preuves), les biographies (qui mettent en jeu trop de monde dans les circonstances où je me
trouve : prisonnier des perfusions, la présence d’autres personnes dans ma chambre
m’importune), les essais scientifiques et les romans policiers (trop cérébraux : autant j’ai
récemment apprécié la renaissance du darwinisme et la relecture de grands classiques du crime,
autant un exposé détaillé sur les gènes de l’égoïsme et sur le cerveau de l’assassin ne m’a pas paru
être le remède qui convenait). J’ai caressé l’idée de surprendre les infirmières avec La Maladie à
la mort de Kierkegaard. Mais non : je voulais une sorte de nourriture réconfortante, quelque
chose que j’avais déjà apprécié et que je pouvais revisiter sans peine et à loisir, quelque chose que
je pouvais lire par pur plaisir, mais qui, en même temps, me ferait pétiller et travailler l’esprit. Je
demandai à mon compagnon de m’apporter mes deux tomes de Don Quichotte de la Manche.

A ma première lecture de ce chef-d’œuvre, au lycée, dirigée par le professeur Isaias Lerner, il y a


de cela très longtemps, j’en ai ajouté bien d’autres au fil des années, dans toutes sortes d’endroits
et d’états d’esprit. J’ai lu Don Quichotte durant mes premières années en Europe, quand les échos
de Mai 68 semblaient annoncer des bouleversements gigantesques et l’avènement de quelque
chose d’encore innommable et indéfinissable, semblable au monde idéalisé de la chevalerie en
quête duquel s’était lancé notre honnête chevalier. J’ai lu Don Quichotte dans le Pacifique sud,
alors que je tentais d’élever une famille avec un budget ridiculement restreint, et que la culture
polynésienne qui m’était étrangère me rendait un peu fou, comme le pauvre chevalier perdu
parmi les aristocrates. J’ai lu Don Quichotte au Canada, où la société multiculturelle m’attirait
par son ton et son style donquichottesques. A ces lectures et à beaucoup d’autres, je peux
maintenant ajouter un Don Quichotte thérapeutique, à la fois baume et consolation.

Ces différentes versions de Don Quichotte ne se trouvent toutefois dans aucune bibliothèque, à
l’exception de celle que conserve ma mémoire déclinante. Là, des ouvrages qui n’ont pas
d’existence matérielle encombrent constamment les rayons : des livres qui sont l’amalgame
d’autres livres lus dans le passé et dont je garde un souvenir imprécis, des livres qui en annotent,
interprètent et commentent d’autres, trop riches pour tenir la route tout seuls, des livres écrits
dans des rêves ou dans des cauchemars et qui ont conservé la tonalité de ces royaumes nébuleux,
des livres dont nous savons qu’ils devraient exister mais qui n’ont jamais été écrits, des
autobiographies relatant d’ineffables expériences, des livres évoquant des désirs indicibles, des
livres énonçant des vérités jadis manifestes et aujourd’hui oubliées, des livres d’une inventivité
magnifique et extraordinaire. Toutes les éditions de Don Quichotte publiées à ce jour dans toutes
les langues peuvent être rassemblées — et elles le sont, par exemple, dans la bibliothèque de
l’Instituto Cervantes à Madrid. Mais mes propres Don Quichotte, ceux qui correspondent à
chacune de mes lectures différentes, ceux qui ont été inventés par ma mémoire et édités par mon
oubli, ne peuvent trouver une place que dans l’esprit de mon lecteur.

Cette expérience magique, les lecteurs l’ont éprouvée au cours des âges. Dans le chapitre 6 du
premier tome de Don Quichotte, la bibliothèque du chevalier composée d’ouvrages réels se
confond avec la bibliothèque du souvenir du curé et du barbier qui l’expurgent ; chaque volume
supprimé des rayons trouve un écho dans la lecture dont ses censeurs ont le souvenir, et est jugé
selon ses mérites passés. Qu’ils soient voués aux flammes ou épargnés, le sort des livres ne
dépend pas des mots imprimés noir sur blanc sur leurs pages, mais des mots entreposés dans
l’esprit du barbier et du curé, placés là lorsqu’ils ont lu ces livres, la première fois. Parfois leur
jugement est fondé sur le ouï-dire, comme lorsque le prêtre explique qu’il a entendu dire que
l’Amadis de Gaule est le premier roman de chevalerie qu’on ait imprimé en Espagne et que, par
conséquent, étant la source du mal, il doit être brûlé — ce à quoi le barbier rétorque qu’il a
entendu dire que c’est aussi le meilleur et que, pour cette raison, il faut lui pardonner. Parfois,
l’impression première est si forte qu’elle condamne non seulement le livre, mais aussi ses
compagnons ; parfois, la traduction est condamnée, mais l’original épargné ; parfois, quelques
volumes ne sont pas envoyés au feu mais seulement mis de côté, pour ne pas priver leurs futurs
lecteurs. En tentant d’expurger la bibliothèque de Don Quichotte, le curé et le barbier la
façonnent en réalité à l’image de celle qu’ils ont en tête, en s’appropriant les livres et en en faisant
le produit aléatoire de leur expérience.

Il n’est pas surprenant qu’à la fin le cabinet qui abrite la bibliothèque soit lui-même muré,
comme s’il n’avait jamais existé ; lorsque le vieux chevalier se réveille et demande à le voir, on lui
dit qu’il a tout simplement disparu. Certes, le cabinet des livres a disparu, non en raison d’un sort
jeté par un méchant vieillard (comme Don Quichotte est amené à le penser), mais en vertu du
pouvoir que d’autres lecteurs ont eu de plaquer sur des livres appartenant à quelqu’un d’autre
leur propre version de ces livres. Toutes les bibliothèques dépendent des lectures de ceux qui
nous ont précédés.

Toutes dépendent aussi d’une multiplicité de lecteurs contemporains. Dans le chapitre 32 du


premier tome de Don Quichotte, l’hôtelier, qui a donné un lit pour la nuit au héros épuisé, débat
avec le curé des mérites des romans de chevalerie, arguant qu’il est incapable de voir en quoi de
tels livres pourraient faire perdre la tête à quiconque.

« Je ne sais comment cela peut se faire, s’écrie l’hôtelier ; car, pour mon compte, en vérité, je ne
connais pas de meilleure lecture au monde. J’ai là deux ou trois de ces livres qui m’ont souvent
rendu la vie, non seulement à moi, mais à bien d’autres. Dans le temps de la moisson, quantité
de moissonneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et, parmi eux, il se trouve toujours
quelqu’un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main, et nous nous mettons plus de
trente autour de lui, et nous restons à l’écouter avec tant de plaisir qu’il nous ôte plus de mille
cheveux blancs. »

Je suis profondément reconnaissant à mon Don Quichotte. Pendant mes deux semaines d’hôpital,
ces deux tomes ont veillé sur moi : ils m’ont parlé quand je voulais qu’on me divertisse, ou ont
attendu silencieusement, attentivement, près de mon lit. Ils n’ont jamais manifesté d’impatience
à mon égard, ni d’affectation ou de condescendance. Ils ont poursuivi une conversation entamée
il y a très longtemps, quand j’étais quelqu’un d’autre, comme si le temps les laissait indifférents,
comme s’il allait de soi que ce moment-là aussi allait passer, tout comme l’inconfort et l’anxiété
de leur lecteur, et que seules les pages qu’ils avaient imprimées dans ma mémoire demeureraient
sur mes rayons et parleraient de quelque chose qui m’appartient, d’intime et de sombre, pour
lequel je n’avais encore jamais eu de mots.

http://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/MANGUEL/19026 - AVRIL 2010