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Le temps de la science et la philosophie.

Maurice Merleau-Ponty philosophe de la science


Author(s): Ronald Bonan
Source: Rue Descartes, No. 17, Institution de la parole en Afrique du Sud (Juin 1997), pp.
117-133
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40979559
Accessed: 08-04-2016 10:30 UTC

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Ronald Bonan

Le temps de la science
et la philosophie
Maurice Merleau-Ponty
philosophe de la science

à V.L.

Les rapports entre science et philosophie pourraient faire l'objet d'une


description précise et rigoureuse dans une perspective à la fois historique
et structurelle. Il en ressortirait une intéressante dialectique de l'identité et
de la différence dans laquelle les éléments de ce binôme seraient tour à tour
dominants ou récessifs, comme des gènes, autonomes ou dépendants,
comme le sont les secteurs du savoir à travers les temps et les paradigmes
épistémologiques, ouverts ou fermés à l'autre.
Cette entreprise dépasse largement le cadre d'un article et même celui
d'un simple ouvrage, tellement ce vieux couple a connu de figures et
d'avatars et est destiné à en connaître.
Nous avons voulu expliciter une de ces figures, celle qui nous a paru
remarquable étant donné son originalité et compte tenu de son effet sur
l'histoire des sciences et de la philosophie : la philosophie des sciences de
Maurice Merleau-Ponty1.
Tout d'abord parce que la réputation de sa philosophie est celle d'une
interrogation à caractère poético-métaphysique. Rien n'est plus faux.

1. Cet article reprend et complète les thèses exposées dans notre ouvrage Qu'est-ce qu'une
philosophie de la science Ì Commentaire de l'article de Maurice Merleau-Ponty, Einstein et la
crise de la raison, CNDP, 1997, avec une préface de Renaud Barbaras.

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Ensuite parce que cette philosophie n'est pas seulement une philosophie de
la science : elle Test toutefois aussi, sans discussion possible. Enfin parce
qu'elle nous a semblé apporter des réponses précoces à des interrogations
toujours d'actualité : tout porte à croire que l'on a oublié ces réponses et
que certaines de nos questions pourraient être résolues si on les rappelait.
Que demande-t-on à une philosophie de la science 1 ? De fournir un
miroir à l'activité scientifique pour lui permettre de contempler son image ;
d'expliciter ses concepts fondamentaux pour en déployer le sens afin d'obte-
nir toute la transparence indispensable à la nécessité de l'expression scien-
tifique ; de transporter les résultats scientifiques sur le terrain de la pratique
et des valeurs et avant tout sur celui de la rationalité afin de les évaluer. En
ce sens le regard de Merleau-Ponty sur la science est bien une philosophie
de la science.
Lorsque dans Sagesse et illusions de la philosophie1 > Jean Piaget mettait en
pièces la phénoménologie en général et Merleau-Ponty en particulier, en
leur reprochant de vouloir produire des faits scientifiques sans en avoir la
capacité méthodologique, il se méprenait totalement sur la nature de ses
cibles, faisant figure de « dinosaure épistémologique ». Jean Piaget nous
semble être l'exemple même du savant qui raisonne à partir de schémas
révolus concernant les rapports de la science et de la philosophie tout en
produisant des théories scientifiquement valides. Ce cas de figure est fré-
quent, et nous allons voir qu'en un sens Einstein en est l'archétype. Piaget
rejette la pure réflexion comme méthode scientifique et considère la philo-
sophie comme concurrente de la science sur le même terrain. Merleau-Ponty
n'envisage jamais les rapports de la science et de la philosophie dans ces
termes, ne veut pas les opposer mais les comprendre dans une forme de
continuité ; de sorte que la science relève d'une tradition rationnelle dont
la philosophie est d'abord chargée de faire la généalogie :

Le premier acte philosophique serait donc de revenir au monde vécu en


deçà du monde objectif [...] de rendre à la chose sa physionomie concrète
[...], à la subjectivité son inhérence historique, de retrouver les phénomènes,

l.Nous utilisons indistinctement l'expression «philosophie de la science» et «episte-


mologie » sachant pertinemment que certains en distinguent radicalement le contenu. La
suite de l'article fera apparaître que Merleau-Ponty est philosophe de la science au sens où
il a réfléchi sur la science, sa valeur, ses effets, sa rationalité, mais il est épistémologue au
sens où il a déployé une doctrine des idéalités mathématiques, de la langue scientifique et
de l'enracinement des concepts dans le sensible. Il va de soi que, conformément à la
dialectique des rapports entre science et philosophie, ces assignations sont variables. De sorte
qu'il nous semble justement que la séparation entre epistemologie et philosophie de la science
se forge dans une réflexion qui ne s en préoccupe pas en un premier temps. C'est bien le
cas chez Merleau-Ponty.
2. Paris, PUF, 1965.

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la couche d'expérience vivante à travers laquelle autrui et les choses nous


sont d'abord donnés [...], de réveiller la perception et de déjouer la ruse par
laquelle elle se laisse oublier comme fait et comme perception au profit de
l'objet qu'elle nous livre et de la tradition rationnelle qu'elle fonde1.

S'il se trouve que cette tradition s'oriente dans une direction totalement
opposée à ses origines, qu'elle le fait justement par oubli de sa généalogie
et qu'elle finit, de ce fait, par produire des paradoxes, alors il est du ressort
d'une philosophie de la science de le dire. Mais outre cette vigilance, la
philosophie de la science doit venir apprendre auprès du savant une certaine
vérité sur l'être, car la tradition rationnelle n'est pas coupée de la vérité
bien évidemment. Ceci pose le délicat problème du rapport entre vérité
philosophique et vérité scientifique, dont Piaget avait cru fournir une solu-
tion en renvoyant la philosophie à l'étude des valeurs et la science à celle
des faits. Cela ne convient pas à Merleau-Ponty qui voit dans cette répar-
tition un positivisme simpliste qui aboutit à couper la réflexion sur les
valeurs d'une de ses racines rationnelles et en fin de compte à promouvoir
l'image d'une science irresponsable.

II

Quelle autre répartition propose-t-il donc ? Nous ne voulons pas répon-


dre à cette question en général mais sur la base d'un exemple : l'approche
de la notion de temps. Ce choix est motivé par deux facteurs : tout d'abord
l'ambivalence de cette notion qui joue un rôle fondamental aussi bien en
science qu'en philosophie (elle est traditionnellement une de celles qui
divisent savants et philosophes et qui permettent donc d'étudier les rapports
de ces secteurs de la pensée humaine) ; deuxièmement, on a assez bien
étudié déjà les relations de la philosophie de Merleau-Ponty avec la psy-
chologie ou la physiologie 2 ainsi qu'avec d'autres approches scientifiques 3 :
il nous a semblé combler une lacune en abordant la question par ce biais.
En effet elle permet d'expliciter la perception philosophique d'une science
comme la physique, ce qui comporte l'avantage de placer le problème sur
un plan d'altérité pure, alors que la relation entre philosophie et sciences

1. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 69. (Cité


désormais par les initiales PP.)
2. Voir T. Geraets, Vers une nouvelle philosophie transcendantale, La Haye, Nijhoff, 1971.
3. Pour les rapports de Merleau-Ponty avec les sciences humaines, voir M. Lefeuvre,
Merleau-Ponty au-delà de la phénoménologie ' Paris, Klincksieck, 1976.

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humaines pourrait brouiller la question étant donné la parenté possible de


ces approches.
Merleau-Ponty a consacré un article en 1955 à la physique contempo-
raine 1 et à travers elle à la notion de temps telle qu'elle est impliquée par
la Relativité d'Einstein. Son titre, d'inspiration manifestement husserlienne,
« Einstein et la crise de la raison », place immédiatement le propos sur le
double terrain des faits et des valeurs dans la mesure où, presque comme
chez Husserl, il est question d'envisager l'effet sur la rationalité en tant que
valeur des paradoxes que la physique contemporaine développe à propos
du temps. Les quatorze paragraphes de l'article, d'une grande concision qui
ne nuit par ailleurs pas à sa clarté, constituent une défense de la raison
contre elle-même si l'on considère, comme on le doit, la physique contem-
poraine comme une grande avancée rationnelle dans la connaissance de
l'univers mais aussi comme un développement de la rationalité particuliè-
rement amnésique par rapport à l'origine de ses concepts. De sorte que
Merleau-Ponty défend en 1955 une thèse hardie : la physique contempo-
raine contribue indirectement au développement de l'irrationnel par son
refus dogmatique d'envisager d'autres approches valables du temps que la
sienne, doublé d'une production de paradoxes déconcertants pour le sens
commun comme pour l'entendement scientifique 2. On peut appeler « crise
de la raison » cette situation de retournement de la rationalité contre elle-
même dont la science porte la responsabilité et qu'il incombe à une phi-
losophie de la science de mettre en évidence.

III

Analysons les modalités de ce diagnostic afin de mieux comprendre in


concreto la place que la philosophie entend occuper par rapport à la science.
Il n'est pas nécessaire de rappeler ici les paradoxes temporels de la relativité.
Disons seulement qu'ils « ruinent le sens même du temps » 3 en le détachant
de tout support intentionnel, de sorte que ce qui me paraît successif peut
apparaître comme simultané à un observateur du même phénomène placé
dans un système de repères différent et indépendant du mien. Faut-il alors
utiliser le même terme pour désigner la temporalité vécue et le temps comme
variable mathématique de l'équation ? Cette question à l'allure bergsonienne

1. Initialement paru dans L'Express du 14 mai 1955, p. 13, nous citons l'article d'après
la pagination de Signes, Paris, Gallimard, 1960, pp. 242-250 avec l'abréviation ECR suivie
du numéro du paragraphe. Signalons que les éditions Gallimard ont repris le même texte
dans la collection « Folio/Essais » dans Éloge de la philosophie et autres essais.
2. Pour l'articulation détaillée de cette thèse, voit ECR, § 8-13.
3. ECR, § 13.

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est vieille comme les équations différentielles et entraîne presque immédia-


tement la réponse qu'une évidence manifeste porte à l'esprit : non. Leur
distinction semble aller de soi et être réclamée aussi bien par la science que
par la philosophie. Car dans le cas contraire il faudrait que la science
fournisse une idée intelligible et non contradictoire du temps, donc de la
succession, tout en affirmant, comme elle le fait avec et depuis Einstein,
que la succession n'est pas l'essence du temps puisqu'elle peut être l'image
déformée de la simultanéité. Tel est le paradoxe auquel aboutit une physique
qui refuserait de distinguer le temps comme dimension du temps comme
variable. Cette distinction, que justement Bergson proposait, en tombant
dans un dogmatisme inverse qui consiste à déclasser le temps mathématique
en le subordonnant à la durée pure comme intuition adéquate de la tem-
poralité, mettrait la physique dans une position confortable, lui donnant
tout loisir1 de développer des modèles théoriques de temporalité qui
n'auraient de compte à rendre qu'à la cohérence de leur formes et non à
l'intelligibilité de l'image du temps qu'ils véhiculent, sachant que depuis la
révolution galiléenne, l'intuition n'est pas un bon critère dans l'évaluation
de la plausibilité d'une théorie scientifique. Einstein, en visite à Paris le
6 avril 1922, résume l'enjeu : « La question se pose donc ainsi : le temps
du philosophe est-il le même que celui du physicien ? » 2 La réponse du
savant est sans ambiguïté : le philosophe ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il
parle du temps, dont la vérité n'est saisie que par l'outil mathématique du
savant. Mais qu'en est-il alors des paradoxes ? Faut-il renoncer à croire à la
succession ? La temporalité n'est-elle qu'une illusion de perspective ? Le
sens commun est-il condamné à une vision fausse du temps tel le prisonnier
dans la caverne de Platon qui n'a pour toute idée du réel qu'un spectacle
d'ombres animées ?
Merleau-Ponty n'ignore pas que les paradoxes de la temporalité sont une
version discursive de propositions n'ayant leur sens que dans une sphère
mathématique, ni qu'ils concernent des phénomènes macroscopiques ou
microscopiques qui ne sont pas à la portée du sens commun qui vit dans
une dimension grosso modo euclidienne en ce qui concerne l'espace et tem-
porellement marquée par l'irréversibilité et le caractère universel sinon
homogène de la durée (le temps est le même pour tous en tous lieux).
Mais la question qu'il pose est celle de la continuité ou de la discontinuité
de la conception scientifique du temps par rapport à l'idée commune. Car
on pourra introduire tous les formalismes que l'on voudra, le refus de
concevoir la variable « t » comme distincte du temps tel qu'il est conçu par

l.VoirECR, §11.
2. ECR, § 12, Merleau-Ponty cite les actes de la Société française de philosophie devant
laquelle s'exprime Einstein ce jour : Bergson fait partie du public.

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tous condamne le savant à s'expliquer sur la signification du temps une fois


niée toute idée de succession. Car jusqu'à la preuve du contraire, il est
impossible de penser le temps en faisant l'économie de cette idée.

IV

Que le temps tire son intelligibilité de la succession, Merleau-Ponty


l'affirme sur la base d'une analyse1 qui doit beaucoup, mais pas tout, à
Husserl. Lorsque dans Phénoménologie de la perception Merleau-Ponty en
vient à affirmer la nature ek-statique de la subjectivité (premier chapitre de
la troisième partie) il éclaire la question de l'origine de la notion de temps
d'un jour singulier qui nous mène à considérer comme fondamentale l'inhé-
rence du sujet et du temps et comme parfaitement secondaire et source
d'illusion l'idée d'une extériorité du sujet et du temps. Le sujet est dans le
temps parce que le temps est sujet. Cela signifie que la temporalité comme
dimension bien antérieure aux parties du temps requière le sujet pour exister
en tant que telle. On ne peut pas prendre de recul par rapport au temps.
Mais cela ne signifie pas que le temps soit purement et simplement sub-
jectif : la conscience est origine du temps sans en être l'auteur.
Ces thèses reprennent et modifient l'idée husserlienne de la synthèse
constitutive du temps exprimée dans les Leçons pour une phénoménologie de
la conscience intime du temps1, dans lesquelles le phénoménologue allemand
analyse la manière dont se constitue l'idée de « temps immanent du cours
de la conscience » sans laquelle il serait impossible à une conscience d'avoir
la moindre idée de la temporalité :

Ce qui se constitue là comme être objectivement valable est finalement


l'unique temps objectif infini, dans lequel toute chose et tout événement,
les corps avec leurs propriétés physiques, les âmes avec leurs états psychiques,
ont leur place temporelle déterminée, déterminable par le chronomètre3.

On sait quelle importance les analyses de Brentano prennent dans la


théorie de Husserl, mais celle-ci se distingue par le refus du psychologisme
qui caractériserait la théorie de Brentano et s'oriente vers une analyse du
continuum que représente la perception d'une chose qui dure, telle une

1. Voir PP, III, chap. 2 : la temporalité.


2. Traduction H. Dussort, Paris, PUF, coll. « Epiméthée », 1964. La première partie
concerne les leçons de 1905 dont s'inspire Merleau-Ponty.
3. Idem, § 1, p. 12.

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mélodie, dans laquelle il y a manifestement une part de souvenir, une autre


de perception directe, une autre d'attente. Sans entrer dans le détail de cette
vision des choses, signalons qu'elle parvient à déclarer que la conscience
constitutive du temps ne peut pas avoir lieu sans une « conscience de
succession », qualifiée de « conscience donatrice originaire »' C'est en ce
sens que le temps dépend de la conscience sans être subjectif, et la question
de savoir si la conscience parvient à appréhender par là la vérité du temps
est neutralisée du fait qu'il n'existe pas d'autre formes de conscience de la
temporalité que celle-ci. Si le temps signifie quelque chose pour nous c'est
aussi et essentiellement à travers la succession.
Husserl a même forgé une forme de synthèse distincte pour exprimer
cette relation de pénétration réciproque du temps et de la subjectivité et
plus précisément la relation des « moments » du temps : la synthèse de
transition {Uebegangssynthesis) qu'il faut distinguer de celle d'identification2.
Doit-on prendre cette analyse pour argent comptant ? Parvient-elle à
démontrer le lien essentiel de l'origine de toute idée de temps et de l'expé-
rience de la succession ?
Il faut croire que non. En effet Husserl multiplie les subtilités pour rendre
compte de l'unité du flux temporel dans la conscience à travers la discon-
tinuité de ses dimensions (souvenir, attente, présence, etc.), et de l'avis de
beaucoup de commentateurs, n'y parvient pas réellement. Tout se passe
comme si la véritable constitution subjective du temps échouait.
Faut-il se rabattre immédiatement sur l'idée que la subjectivité est inca-
pable d'appréhender le temps lorsqu'elle s'en tient aux données phénomé-
nologiques ? Faut-il ainsi s'acheminer vers l'idée que l'essence du temps ne
pourra pas être saisie de manière intuitive mais seulement de manière
« significative » (par signe), selon les termes du même Husserl3 ? Tel n'est
pas, nous l'avons vu, l'avis de ce dernier, qui reviendra longtemps sur sa
conception du temps, selon sa méthode de révision redondante, afin de
l'affiner.

Une autre solution, celle de Merleau-Ponty, est de déclarer « inconstitua-


ble » au sens fort la temporalité, ce qui signifie que le temps ne peut pas
faire l'objet d'une saisie totale par le sujet, que celui-ci est traversé par le
temps de telle sorte qu'il est contraint de « sortir de soi », qu'il est menacé
par cette dispersion temporelle mais qu'il est sauvé d'une dissolution par
l'assise corporelle pré-personnelle. C'est elle, son champ de présence qui est
en même temps son champ d'action possible, qui confère une unité à la
diversité, une « mienneté » aux phénomènes. Si le temps n'était pas essen-

l.Idem, § 18, p. 59.


2. Cf. PP, p. 480.
3. Husserl, op. cit., § 2, p. 12.

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tiellement succession, le soi ne pourrait pas sortir de lui-même et demeu-


rerait dans un syncrétisme total ; de même s'il n'y avait qu'un pur flux
temporel traversant une conscience désincarnée, celle-ci ne pourrait pas
parvenir à l'idée d'elle-même.
Mais alors, c'est parce qu'il y a un ici centré sur mon corps, et celui
d'autrui comme nous allons le voir, que quelque chose comme le temps est
possible et intelligible pour moi. Une doctrine qui nierait cette relation,
comme le fait la relativité, ruinerait l'idée même de temporalité.

Ce qui semble devenir problématique est alors l'universalité de l'idée de


temps. Comment le temps peut-il être le même pour tous alors qu'il ne
tient son intelligibilité que de mon ancrage corporel ? A cela Merleau-Ponty
répond que cet ancrage ne constitue pas une attache d'une subjectivité déjà
bien individuée à la dimension du sensible, mais bel et bien une strate
pré-personnelle que nous partageons facilement avec autrui en tant qu'il
possède aussi un corps. De sorte qu'il y a un empiétement des champs de
présence ainsi délimités qui permet comme une contagion de la temporalité
de proche en proche.
En cela Merleau-Ponty donne raison à Bergson contre Einstein dans le
célèbre débat du 6 avril 1922 l. Bergson avait développé ses arguments
contre la Relativité dans Durée et simultanéité1 et fondé l'universalité du
temps sur cette proximité des consciences : Merleau-Ponty donne un fon-
dement matériel à cette idée parlant d'empiétement de champs de présence.
Mais il ne combat pas la Relativité comme son célèbre prédécesseur. Il
l'admire. Simplement il critique le dogmatisme de son inventeur au nom
d'une image de la raison et de la rationalité. En cela, on le voit, il ne partage
pas l'idée d'une philosophie dominatrice et reine des sciences, telle que la
défendait somme toute Bergson.
Le problème, concernant le temps, devient alors le suivant : Einstein
a-t-il le droit de déclarer sa conception du temps totalement indépendante
de l'assise corporelle dont elle dépend ? Transposée au plan des rapports
généraux de la science et de la philosophie, cette question se pose ainsi : la
science a-t-elle le droit de déclarer ses concepts totalement indépendants
de l'intuition et de l'ancrage sensible ? Une autre formulation de cette

1. Voir ECR, § 8-12 et notre commentaire de ces paragraphes dans l'ouvrage cité en
note 1, p. 117.
2. H. Bergson, Durée et simultanéité, in Mélanges, FUJb, 1972, p. V-24!). Voir dans le
même volume Discussion avec Einstein, p. 1340-1347.

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question, disons à mi-chemin de la première et de la deuxième, serait la


suivante : les notions mathématiques sont-elles sans rapport aucun avec la
motricité et le corps propre ?
En 1945 Merleau-Ponty répond par la négative :

La thématisation scientifique et la pensée objective ne pourront pas trou-


ver une seule fonction corporelle qui soit rigoureusement indépendante des
structures de l'existence, et réciproquement pas un seul acte « spirituel » qui
ne repose sur une infrastructure corporelle1.

En 1955 les choses n'ont pas changé et cet « acte spirituel » particulier
qu'est la constitution de la Relativité comme théorie scientifique est examiné
à la lumière de la même idée et condamné non pas du point de vue de son
contenu mais de celui de son hégémonisme théorique, comme un étrange
fruit de la tradition rationnelle. Le vers qu'il contient met en danger l'arbre
entier.

VI

Pour comprendre ce point de vue, il est nécessaire d'éclairer une autre


reprise de la philosophie de Husserl par Merleau-Ponty. Il ne s'agit plus du
Husserl des Leçons sur le temps mais de celui, plus tardif, des textes des
années trente et en particulier du maintenant célèbre texte intitulé UArche-
originaire Terre ne se meut pas1. Ce texte, plus que celui sur l'origine de la
géométrie par exemple, exprime un retour de Husserl à l'ancrage corporel,
retour susceptible d'infléchir son idéalisme et le point de vue égologique.
On y apprend en effet que l'unité du Monde est fondée sur la synthèse des
champs d'expérience actuelle des subjectivités, ce qui se rapproche fortement
de l'idée fondamentale de l'empiétement des champs de présence invoquée
par Merleau-Ponty pour fonder l'universalité du temps. Chez Husserl, celui
de 1934 du moins, nous voyons pointer l'idée d'un absolu lié à la corporeità
de sorte que l'immobilité du sol sur lequel nous reposons prend un sens
phénoménologique plus important que le mouvement de la Terre connu
théoriquement et indirectement (par signe) :

1. PP, o. 493. Nous soulknons.


2. Ce texte, rédigé entre le 7 et le 9 mai 1934, porte le sous-titre suivant Recherches
fondamentales sur l'origine phénoménologique de la spatialité de la nature. Nous citons la
traduction de D. Franck, parue aux Éditions de Minuit, Paris, 1989.

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Le repos se donne comme quelque chose de décidé et d'absolu, tout


comme le mouvement : et ce au niveau de la strate première en soi de la
constitution de la Terre comme sol1.

Le repérage du mouvement et du repos confère à la corporéité une place


centrale. Sera relatif le mouvement qui a lieu par rapport à un « corps-sol »,
et ce dernier « est expérimenté en tant que reposant [...] fait un avec ma
chair corporelle » 2. Husserl insiste sur la différence entre « corps » et « sol » :
le premier étant une notion constituée postérieurement à la relativisation
du sol comme absolu, de sorte que la Terre peut devenir un corps lorsque
d'autres sols peuvent être expérimentés comme tels, par moi ou par d'autres
subjectivités.
Or justement, la Relativité postule cette « délocalisation » possible de
l'expérience sans pouvoir l'effectuer : la simultanéité perd tout son sens
parce qu'elle le tenait d'une insertion du sujet dans un sol ; si l'on occulte
toute insertion et que l'on fait de cette utopie la condition même de
l'intelligibilité du temps, on détruit tout sens de la temporalité. Or Merleau-
Ponty retient de Husserl que l'expérience de l'insertion de la subjectivité
dans un sol est nécessaire pour la constitution du temps et de l'espace. Il
étendra même cette nécessité à toute autre notion à caractère géométrique
et mathématique.
S'il y a reprise de Husserl, dans l'élaboration du diagnostic d'une crise
de la raison, c'est dans cette idée que la science moderne considère finale-
ment la nature comme possible en l'absence de tout organisme animal et
humain, que « la Terre n'est qu'un des corps contingents du monde parmi
d'autres » 3 ; il y a une naïveté de la science qui « croit atteindre par ses
théories à la vérité absolue du monde » 4.
Mais la reprise n'est pas pure répétition : Husserl demeure dans une
logique de la constitution alors que Merleau-Ponty cherche à s'en dégager
au profit d'une logique de l'institution, celle qu'il élaborait dans ses cours
du Collège de France l'année même 5 de la rédaction de l'article sur Einstein.
Cette logique nous ramène très exactement à notre question sur le temps
et à celle du statut de cette notion. En effet, la logique institutive est plus

l.IbüL, p. 14.
2. Ibid., p. 15.
3. Ibid., p. 24.
4. Ibid., p. 25. La fin du texte est particulièrement éclairante si on la met en face du
texte de 1955 de Merleau-Ponty : Husserl se demande pour finir « quel sens peuvent avoir
les masses s'effondrant dans un espace préalable en tant qu'absolu, homogène et a priori si
la vie constituante est biffée ? » (p. 28).
5. Lire le résumé du cours de 1954-1955 rédigé par Merleau-Ponty dans 1 Annuaire du
Collège de France, repris dans : Merleau-Ponty, Résumés de cours, Collège de France
1952-1960, Paris, Gallimard, 1968, p. 57-65.

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soucieuse d'éclairer la formation intersubjective des concepts et des œuvres


que de décrire leur constitution égologique. On comprend mieux ainsi
l'étrange rapprochement de la Phénoménologie de la perception entre l'idée
du triangle et la symphonie de Beethoven : si Merleau-Ponty les considère
tous deux comme des objets culturels c'est qu'il en comprend l'existence
comme ce qui exige de la part des subjectivités une incessante reprise après
l'institution de sens, l'acte d'expression qui les a fait surgir du néant. De
sorte que le théorème comme l'œuvre d'art sont pris dans un flux temporel
d'intentionnalités spécifiques, d'actes de re-création, sans lesquels ces objets
culturels sombreraient à nouveau dans le néant :

En réalité, l'idée du triangle avec ses propriétés, celle de l'équation du


second degré ont leur aire historique et géographique, et si la tradition d'où
nous les recevons, les instruments culturels qui les véhiculent se trouvaient
détruits, il faudrait de nouveaux actes d'expression créatrice pour les faire
apparaître au monde1.

Merleau-Ponty utilise ainsi un nominalisme bien particulier en déclarant


le lien qui attache l'idéalité à son support d'expression, substantiel :

L'expression est partout créatrice et l'exprimé en est partout insépa-


rable2.

La science, les mathématiques et la physique en particulier, a trop eu


tendance à croire en un monde intelligible où ces idées seraient vraies de
toute éternité indépendamment de l'effort d'expression qui les détermine.
De sorte qu'il est essentiel qu'une certaine historicité investisse le processus
de découverte (ou d'invention) des propriétés des nombres premiers par
exemple (tel est l'exemple que Merleau-Ponty utilisera dans La prose du
monde) au lieu de croire qu'elles attendent leur énonciation dans une sphère
intemporelle.
Autrement dit, tout se passe comme si la négation de la succession par la
physique relativiste était le dernier avatar de ce platonisme mathématique si
exemplaire de la science contemporaine.

l.PP, p. 447.
2. PP, p. 448.

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VII

Mais quelle alternative Merleau-Ponty propose- t-il, maintenant que l'uni-


versalité des notions scientifiques a été éclairée d'un jour si singulier par
une logique de l'institution qui place l'absolu dans le sensible et le contin-
gent dans l'intelligible ? Comment doit-on considérer la science, ses théories
et ses modèles ? Quelle valeur conférer à ses propositions ?
On ne pourra pas répondre à ces questions sans dire un mot sur
l'élément qui distingue définitivement cette phénoménologie de toutes les
autres : la philosophie du corps et de la motricité. C'est en effet sur l'assise
corporelle qu'en dernière instance repose l'idéalité scientifique (l'idée de
triangle ne serait rien pour un pur esprit : elle emprunte à notre motricité
les schemes de la spatialité qu'elle détermine par ses propriétés géomé-
triques ; de même, les notions mathématiques les plus abstraites se ramè-
nent, en tant qu'actes d'expression, à une gestuelle primordiale). Il fallait
donc à partir de ces philosophèmes retrouver une tâche propre à la science
sans retomber dans l'ancien schéma de subordination de la science par la
philosophie. De plus, Merleau-Ponty a toujours voulu multiplier les
contacts des deux disciplines, les coordonner, en étudier la collaboration
possible, les décrire dans une continuité que nous retrouvons rarement
dans les doctrines philosophiques et pour ainsi dire jamais dans celles
scientifiques.
Cette continuité pourrait être abordée à travers l'idée d'expression : La
prose du monde qui aborde la question du langage (vernaculaire et scienti-
fique) en refusant toute spécificité à la langue mathématique par rapport à
celle de l'écrivain. Leur différence, qui ne remet pas en cause leur profonde
identité, réside certainement dans l'ambiguïté des significations verbales par
rapport à celles symboliques ' mais dans les deux cas il s'agit « d'un dépas-
sement du signifiant par le signifié que c'est la vertu même du signifiant
de rendre possible » 2.
Cela signifie que la science est aussi dépendante de son expression que
le talent de l'écrivain, toujours virtuel et pratiquement inexistant tant qu'il
n'a pas rompu le silence qui précède l'expression. Et tout comme l'expres-
sion verbale est un processus infini, celle des « vérités scientifiques » ne
saurait connaître de fin. Il n'y a donc pas, par définition, de vérité achevée,
ni d'expression parfaite et adéquate. Un langage qui exprimerait adéquate-
ment le réel est un mythe. Une parole ou un symbolisme qui donneraient

1. C'est donc une institution plus ou moins explicite qui permet leur discrimination.
2. Signes, p. 112.

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Le temps de la science et la philosophie 129

une traduction parfaite de la pensée sont des monstres philosophiques ou


épistémologiques parce qu'ils postulent une pensée séparée de l'expression
qui la manifeste, ce qui n'a pas lieu d'être.
Il s'ensuit que la science ne fournit qu'une image indirecte de ce qu'elle
vise ; elle a même comme particularité d'incarner la meilleure approche négative
possible de l'être. Suivant notre exemple, la science nous apprendra d'abord
ce que le temps n'est pas. On sait que Merleau-Ponty s'orientera à la fin
des années cinquante vers une forme d'ontologie négative : nous pouvons
croire que sa réflexion sur la science a joué un rôle important dans cette
orientation. Si la philosophie sera à sa façon une ontologie, la science devra
l'être aussi en vertu de leur convergence de fond.

VIII

La portée ontologique des modèles scientifiques n'est pas une question


simple. Merleau-Ponty peut s'engager dans cette question débattue en sui-
vant sa conception originale de l'expression scientifique et du fondement
corporel de tout acte spirituel. Les cours sur la Nature du Collège de France
sont à cet égard une mine d'information sur ses vues ontologico-épisté-
mologiques. Ne quittons pas la question du temps : quelle portée aura donc
la science sur la détermination de l'essence du temps ? Quelle approche
nous en propose-t-elle à travers ses modèles ? En quoi ceux-ci ont-ils une
portée ontologique et laquelle ?
On peut lire dans le cours dispensé au Collège de France en 1956-1957,
consacré au concept de nature, et plus précisément dans la deuxième partie
de ce cours intitulée « la science moderne et l'idée de nature » l, un relevé
de l'apport spécifiquement scientifique à la détermination de la notion de
temps, tel que l'on est en droit de l'attendre de la science d'après la concep-
tion de Merleau-Ponty. Après la description relativiste (et sans considérer
celle-ci comme l'expression d'une ontologie naïve) on doit tenir le temps
comme quelque chose de relatif, dont on peut choisir l'unité de mesure à
souhait2 ; il faut aussi considérer que le temps n'est pas pensable comme
une réalité séparée et que la physique doit en articuler le maniement avec
d'autres notions, comme celles de causalité, de lumière ou d'énergie (le
temps isolé du reste est une abstraction) ; le temps n'est pas indifférent aux
événements qui y prennent place ni au point de vue du sujet qui observe

1. On peut désormais lire les notes relatives à ce cours dans : Maurice Merleau-Ponty,
La Nature, notes du cours du Collège de France, Paris, Seuil, coll. « Traces écrites », 1996.
Nous citons cet ouvrage par l'abréviation NCR
2. NCF, p. 145.

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130 RONALD BONAN

dans le temps. « Voilà l'ensemble des vérités négatives que nous présente la
science. » l
On voit en quel sens « la science n'apporte pas d'ontologie, même sous
forme négative » 2 ; puisque ce qui est saisi est davantage la modalité de la
temporalité que son être même. On attend justement de la science qu'elle
explicite son ontologie spontanée et qu'elle procède ainsi à une autocriti-
que 3. De sorte que nous pouvons éliminer toutes les pseudo-évidences liées
à la notion de temps grâce à ce que nous en apprend l'approche scientifique
et que, plus en général, nous pouvons « éliminer (certaines) fausses concep-
tions de la nature » 4. La science se limite-t-elle à ce rôle négatif ? Certai-
nement pas. Merleau-Ponty affirme à de multiples reprises et jusqu'au bout
(les notes de travail du manuscrit qu'il rédigeait l'année de sa mort en
témoignent) que son approche de l'être est si indispensable et si exclusive
que certains secteurs, certaines régions ne peuvent être connus que par elle.
Il est d'ailleurs parfois difficile de concilier ces deux images d'une science
sans portée ontologique d'un côté et celle d'une science qui a accès, seule,
à certaines régions de l'être. Mais il ne faut pas oublier que l'être ne se
confond pas avec ce qui existe objectivement et effectivement, mais aussi
avec ce qui n'existe que par nous. Nos elaborations théorétiques des struc-
tures de l'être en font donc partie et il faut croire que la science en possède
une clef, tout comme, par ses procédés méthodiques et expérimentaux, elle
sonde la matière et la vie de manière parfois inégalable. Il demeure vrai
toutefois que

le souci du philosophe, c'est de voir, celui du savant, de trouver des


prises 5.

Il y a comme un pragmatisme de principe dans l'approche scientifique


qui lui interdit l'extrapolation des résultats qui sont les siens vers un
domaine étranger au sien. Le succès d'une « prise » des concepts scientifiques
sur le comportement de l'animal de laboratoire n'autorise jamais une extra-
polation vers l'animal resitué dans son milieu naturel et encore moins vers
le comportement humain qui relève, nous disait La structure du comporte-
ment, d'une dialectique différente. On pourrait nommer « idéologique » la

l.NCF, p. 146.
2. NCF, p. 145.
3. NCF, p. 120 : ceci, explique Merleau-Ponty, rend caduque l'opposition heideggerienne
entre science ontique et philosophie ontologique, du moins quand elle est appliquée à la
science contemporaine.
4. NCF, p. 120.
5. NCF, p. 121.

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Le temps de la science et la philosophie 131

confusion entre ces niveaux, dont on connaît bien une certaine figure
seien tiste1.

On pourrait dire, risquant un raccourci, qu 'une approche négative de l'être


ne peut pas être une source positive de prescriptions axiologiques. Il y a un
hiatus entre la science et les valeurs.

XIX

C'est pour avoir en quelque sorte ignoré cette idée que la physique
relativiste fait l'objet d'une critique sévère dans l'article de 1955. Les para-
doxes qu'elle génère concernant la temporalité n'ont bien sûr pas été
recherchés pour eux-mêmes et même s'ils ne sont qu'une « traduction psy-
chologique et donc exotérique des conceptions physiques » 2, ils ne contri-
buent pas moins à un certain esprit irrationnel en incarnant l'exemple d'une
idée qui se veut vraie et inaccessible au sens commun. Son défenseur et
créateur, Einstein, développe d'ailleurs autour de ces paradoxes tout un
discours d'une rationalité mystérieuse et mystique qui dépasse le savant et
dont il ne possède pas le dernier mot. En réalité, la Relativité, monument
de rationalité mathématique, n'a d'irrationnelle que sa manière de se vouloir
une description directe du réel, de se substituer à une ontologie.
Mais il n'y a pas deux irrationnels : celui qui fait rage dans la superstition
ou dans la praxis politique est le même que celui qui sévit dans l'ignorance,
et l'encourager même involontairement, en laissant croire que ce n'est pas
l'approche du réel qui peut être paradoxale mais le réel lui-même dont la
science serait une description adéquate, ou en faisant croire que nos idées
de l'espace et du temps sont de parfaites illusions, c'est, pour le savant, se
battre pour l'ennemi.
L'injonction que Merleau-Ponty adresse à la science, d'être à la fois
totalement elle-même en assumant son rôle spécifique et sa réelle portée et
de redevenir un peu philosophie en remettant en question son idéal de
vérité, est donc une façon de lutter contre les idéologies 3.
Il est curieux de voir une philosophie du corps rappeler au sens des
valeurs de si hautes productions de l'esprit.

l.Voir par exemple certaines approches de Laborit, lequel passe sans scrupule d'une
physiologie de laboratoire à une philosophie des relations politiques internationales, comme
dans La colombe assassinée, Paris, Grasset, 1983.
2. NCR p. 145.
3. S'il est nécessaire de lutter contre l'irrationnel, sous toutes ses formes, il est nécessaire
de lutter contre les formes dogmatiques ou perverties du rationalisme qui s'illustrent de
manière aussi violente que les premières avec en plus l'alibi de la rationalité. Avec la critique
de la science ces deux formes peuvent se rejoindre.

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132 RONALD BONAN

II est important de se souvenir aussi que les débats actuels sur la valeur
de la science pourraient trouver un éclairage utile dans une réflexion qui,
il y a plus de trente ans, nous mettait en garde contre les effets inattendus
d'un certain dogmatisme scientifique. Cette mise en garde a certainement
été entendue à l'âge de « la fin des certitudes » '

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1. On sait que tel est le titre du dernier livre de Ilya Prigogine, dans lequel le prix Nobel
de chimie reconsidère l'idée de temps dans la science contemporaine. Pour ce rapprochement,
voir la conclusion de notre ouvrage cité en note 1, p. 117.

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