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Cours de Politique des revenus

Koffi POKOU
Docteur d’Etat, Maître – Assistant
Université d’Abidjan-Cocody
Centre Ivoirien de Recherches Economiques et Sociales
(CIRES)
koffi_pokou@yahoo.fr

Mai 2010
1. Différents types de revenu
 Revenus des agents économiques proviennent de sources diverses :
- salaires ;
- revenus des travailleurs indépendants (agriculteurs,
commerçants, professions libérales, etc.) ;
- revenus liés à la retraite ;
- revenus de transfert (allocations familiales, allocations de
chômage, etc.) ;
- revenus du patrimoine (dividendes, intérêts, loyers, etc.).
 NB : revenus perçus sous forme de salaires sont plus importants, en
général.

 La seule différence entre les riches et les pauvres c’est que les
riches ont plus d’argent. Peut-être, mais cette affirmation soulève
de nombreuses questions. Et le fossé qui sépare les riches des
pauvres est un sujet d’étude non seulement fascinant, mais aussi
très important, à la fois pour les riches, pour les pauvres et aussi
pour tous ceux se qui se trouvent entre les deux. Pourquoi les gens
perçoivent-ils des revenus différents ?

=> Les revenus dépendent du statut de travailleur ou d’inactif de la personne


considérée et, si la personne travaille, de son salaire.
=> Le salaire, quant à lui, varie en fonction du capital humain, des différentiels
compensatoires, de la discrimination, etc.

 Dans la mesure où les revenus du travail constituent une part


importante des revenus (e.g. USA), les facteurs déterminants des
salaires sont donc largement responsables de la distribution des

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revenus parmi les membres de la société. Autrement dit, ils
déterminent qui est riche et qui est pauvre.

2. Mesures de l’inégalité

Si l’on veut s’intéresser aux politiques visant à corriger l’inégalité, encore


faut-il être capable de la mesurer correctement. Il y a plusieurs façons de
mesurer l’inégalité dans une économie. Et, il est difficile de comparer
l’inégalité économique entre pays. En effet, les données disponibles ne sont
pas toujours directement comparables ; certains pays, par exemple,
fournissent des informations sur les revenus individuels, tandis que d’autres
présentent des données sur les revenus des ménages. S’il y a une certaine
inégalité des revenus partout dans le monde, le degré d’inégalité est lui-
même très variable.

 Taux de pauvreté
Le taux de pauvreté est une mesure traditionnelle de l’inégalité des revenus.
Il mesure le pourcentage des pauvres dont le revenu est inférieur à un certain
niveau, appelé seuil de pauvreté. Ce seuil est calculé approximativement
comme trois fois le coût d’un régime alimentaire adéquat. Il est réévalué
chaque année pour tenir compte de l’inflation, et varie en fonction de la taille
de la famille. Le taux de pauvreté est égal au pourcentage des familles dont
les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté.

Ex : depuis le début des années 70, malgré une croissance continue du revenu
moyen, le taux de pauvreté n’a pas régressé, il aurait même plutôt progressé.
Si la croissance économique a poussé vers le haut le revenu de la famille
typique, l’inégalité croissante a empêché les plus défavorisée de profiter de la
prospérité générale.

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La pauvreté est une « maladie économique » qui touche tous les groupes de la
société, mais là encore de façon très variables.

Ex : aux USA, les taux de pauvreté mettent en exergue trois faits marquants :
- Pauvreté et race sont très liées ; les noirs et les hispaniques ont trois fois plus
de chances de connaître la pauvreté que les blancs ;
- Pauvreté liée à l’âge ; les enfants ont plus de chance d’appartenir à des familles
pauvres que les personnes âgées.
- Pauvreté liée à la composition de la famille (structure de la famille) ; une
famille sans présence paternelle a plus de deux fois plus de chances de vivre
pauvrement qu’une famille traditionnelle. Les trois caractéristiques décrivant la
société (américaine) indiquent les groupes à risque de pauvreté. Et ces effets
sont cumulatifs ; plus de la moitié des familles noires ou hispaniques sans père
vivent dans la pauvreté (aux USA).
Ex : rapport PNUD

 Problèmes de mesure de l’inégalité


Les informations disponibles nous permettent de nous faire une idée sur le degré
d’inégalité caractéristique de notre société. Mais leur interprétation n’est pas
aussi simple que l’on pourrait croire. En effet, ces informations portent sur les
revenus annuels des ménages. Mais ce qui importe en définitive, plus que les
revenus, c’est la capacité de maintenir un certain niveau de vie. Pour diverses
raisons, ces données ne fournissent qu’une image partielle de l’inégalité des
niveaux de vie.
Ces raisons sont les suivants :
 Transferts en nature
Dans certains pays (ex : USA), des programmes publics d’aides aux
défavorisés distribuent des tickets alimentaires, des tickets de logement et des
services médicaux. Ces transferts à destination des pauvres, qui prennent la

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forme de biens et services, sont appelés transferts en nature et ne sont pas
pris en compte dans les mesures traditionnelles d’inégalité économique.
Comme ces transferts bénéficient aux membres les plus pauvres de la
société, leur non prise en compte affecte sérieusement la précision des
mesures. Une modification du taux de pauvreté peut très bien n’être qu’une
évolution de la nature de l’aide aux défavorisés.

 Le cycle de vie économique (Cf. ANDO et MODIGLIANI)


Les revenus varient au cours de la vie d’un individu. Les pauvres ont des
revenus peu élevés. Ceux-ci augmentent avec la maturité et l’expérience
professionnelle, et atteignent un maximum aux alentours 50 ans. Quand
l’individu prend sa retraite, ses revenus chutent de manière significative. Cette
évolution régulière est appelée cycle de vie économique. Dans la mesure où les
gens peuvent emprunter et épargner afin de lisser les fluctuations de leurs
revenus, le niveau de vie dépend davantage du revenu perçu sur une vie entière
que sur le revenu annuel. Les jeunes empruntent de l’argent, pour financer leurs
études ou pour s’acheter une maison, puis remboursent ces emprunts quand leurs
revenus progressent. Le taux d’épargne est maximal chez l’adulte d’âge moyen.
Celui-ci épargne en vue de sa retraite, de sorte que la diminution des revenus à
ce moment-là ne se traduit pas par une chute du niveau de vie équivalente. Ce
cycle est source d’inégalité dans la distribution des revenus année après année,
mais il ne génère pas forcément une réelle inégalité en matière de bien-être
économique. Pour apprécier l’inégalité de votre société, la distribution des
revenus perçus tout au long de la vie est plus importante que celle des revenus
perçus annuellement. Malheureusement, les informations sur ces revenus sont
indisponibles. Mais quand on étudie des données sur l’inégalité, il est
indispensable de conserver à l’esprit l’existence de ce cycle de vie économique.
Sur une vie entière, les revenus sont distribués de façon plus équitable qu’ils ne
le sont annuellement.

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 Revenu permanent et revenu temporaire (transitoire) => cf. M. Friedman
Les revenus perçus sont soumis à des tas de forces aléatoires ou de courte
durée. Ex : aléas climatiques (e.g : gelée, sécheresse) peuvent détruire
entièrement une récolte. De même que les gens empruntent et épargnent pour
lisser leurs revenus sur leur cycle de vie économique, ils peuvent emprunter et
épargner pour lisser les variations temporaires de revenus. Quand les
agriculteurs font une bonne récolte (une bonne année), ils mettent probablement
quelque argent de côté, car ils savent que leur bonne fortune ne durera pas
éternellement. De même, les agriculteurs d’un autre pays sont obligés de tirer
sur les réserves ou d’emprunter pour faire face à leur mauvaise fortune (récolte)
passagère. Tant qu’une famille arrive à emprunter et à épargner pour lisser les
variations temporaires de revenus celles-ci n’affectent pas le niveau de vie. La
capacité d’une famille d’acheter des biens et services s’appuie sur son revenu
permanent, c’est-à-dire son revenu normal ou moyen (le plus régulier). Pour
apprécier l’inégalité des niveaux de vie, la distribution des revenus permanents
est plus importante que la distribution des revenus annuels. Si le revenu
permanent est un concept difficile à mesurer, il n’en est pas moins un concept
très important. Comme le revenu permanent exclut les variations provisoires, il
est distribué de façon plus équitable que le revenu courant.

 Mobilité économique :
On parle souvent des « riches » et des « pauvres » comme si ces groupes étaient
composés des mêmes individus années après années. Ce n’est pourtant pas le
cas, et la mobilité économique, c’est-à-dire le passage d’une classe de revenu à
une autre est important (e.g., USA). La mobilité économique a plusieurs
origines. Elle reflète parfois une variation temporaire de ressources, parfois une
tendance plus fondamentale. La progression sur l’échelle sociale est parfois due
à la chance, parfois au labeur (travail) ; la régression peut tenir au manque
d’opportunité ou la fainéantise. La mobilité économique étant importante, bon

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nombre de ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté n’y vivent que
temporairement. Seules quelques familles connaissent une pauvreté durable.
Comme il est probable que les provisoirement pauvres et les durablement
pauvres rencontrent des problèmes très différents, il est important de pouvoir
distinguer entre les deux catégories quand on met en place des mesures d’aides
aux défavorisés. Conséquence de cette grande mobilité économique, l’économie
(américaine) est remplie de millionnaires partis de rien et de fils de riches qui
ont dilapidé l’héritage familial.

3. Inégalités, pauvreté et croissance économique :


 La littérature économique révèle que :

 les inégalités de revenus limitent l’impact de la croissance sur la


réduction de la pauvreté ;
 les inégalités réduisent le potentiel de croissance future de l’économie.
 l’équité apparaît comme étant déterminante pour la lutte contre la
pauvreté, d’une part, et pour la croissance économique d’autre part.
En effet, une redistribution des ressources au profit des pauvres,
destinée à améliorer leur santé, leur éducation et leur nutrition, n’a
pas comme unique intérêt d’accroître leurs chances de mener une
vie plus décente ; elle exerce aussi une influence durable sur
l’avenir en augmentant leur capital humain et, par delà, le
développement humain (UNDP, 1999).
 Pour garantir ce développement humain, les différents pays doivent
redéployer leurs priorités de développement dans le cadre des
politiques publiques (en vue d’assurer un minimum de besoins
essentiels à leurs populations). L’initiative de Copenhague ou
Initiative 2020 pourrait permettre à tous les pays d’atteindre leurs
objectifs essentiels en matière de développement humain. En effet,

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cette initiative consiste à affecter, pour les pays au moins 20% de
leur budget, et pour les donateurs au moins 20% de l’aide aux
priorités du développement humain (éducation, santé, accès à l’eau
potable et assainissement).

 les questions de la pauvreté et de l’équité se trouvent au cœur de ce


nouveau paradigme (modèle) du développement économique que
prône le concept de développement humain durable et débouchent
naturellement sur les questions de l’efficience (efficacité
économique) des instruments et outils de régulation économique et
sociale.

 Les réflexions théoriques sur la relation entre pauvreté et


développement ont longtemps été influencées par les travaux de
Kuznets sur le lien entre distribution des revenus et croissance
économique. Dans un article publié en 1955, Kuznets part de l’idée
que le développement entraîne un transfert de main-d’œuvre du
secteur agricole traditionnel vers un secteur moderne caractérisé par
un niveau de productivité supérieur (en effet, le transfert de
ressources productives aux autres secteurs contribue à la croissance
globale de l’économie si et seulement si la productivité des facteurs
transférés est plus élevée dans les secteurs non agricoles).

 Or, l’inégalité entre les deux secteurs de l’économie est plus forte
que l’inégalité au sein de chaque secteur (pris individuellement).
L’inégalité a donc tendance à s’accroître dans les premières étapes
du développement, à mesure que la main-d’œuvre se déplace d’un
secteur à l’autre, avant que l’égalisation des prix des facteurs ne
conduise à une distribution plus égalitaire des revenus. D’où la

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courbe en forme de U renversé de Kuznets, qui décrit ces phases
successives du développement. L’accroissement des inégalités des
revenus serait, d’après cette relation, inévitable dans les premiers
stades de la croissance.

 Des travaux plus récents montrent que la relation décrite par la


courbe de Kuznets n’est pas toujours vérifiée dans les faits :
certains pays en développement ont enregistré de forts taux de
croissance tout en diminuant les inégalités, alors que,
paradoxalement, les écarts de revenu se sont creusés dans des pays
développés comme les Etats-Unis et la Grande Bretagne depuis les
années 1980.

 Roland Bénabou rappelle que la Corée et les Philippines du début


des années 1960 étaient similaires en termes de niveau de
développement. Seule différence, la distribution des richesses était
plus inégalitaire aux Philippines, ce qui contribue grandement à
expliquer la divergence de leurs trajectoires de développement
(évolutions) ultérieures.

 Plus généralement, les économistes du développement ont depuis


longtemps opposé le « miracle » asiatique au déclin relatif des
économies latino-américaines, en évoquant le frein que constituait,
pour ces dernières, le fort degré de concentration des richesses aux
mains d’une oligarchie alors que les sociétés asiatiques étaient
dopées (stimulées) par l’effet des réformes égalitaires (réforme
agraire, accès à l’éducation, etc.).

 Dans les années 1990, de nombreuses études basées sur des calculs
de régressions économétriques, portant sur un grand nombre de

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pays ont mis en évidence un lien inverse entre inégalités et
croissance économique. Toutefois, Robert Barro, suggère de
distinguer les pays pauvres des pays plus riches. Pour ces derniers,
les inégalités seraient des facteurs de croissance tandis que pour les
pays pauvres les inégalités réduiraient la croissance.

 Le premier argument est développé par Roland Bénabou pour


expliquer le miracle coréen : il constate que les sociétés égalitaires
réussissent mieux à offrir une éducation de masse à leurs enfants.
Plus une société sera égalitaire, plus le consensus sera fort en
faveur d’une école publique accessible à tous. Dans les sociétés
inégalitaires, à l’inverse, l’éducation de masse sera peu prisée par
les classes riches qui craindront une baisse de la qualité de
l’éducation offerte à leurs enfants. Si l’on admet que l’éducation est
un facteur fondamental de la croissance économique, on explique
l’avantage dont disposent, sur le long terme, les sociétés égalitaires,
alors que les sociétés inégalitaires se caractérisent par moins de
prélèvements obligatoires et moins de croissance économique.

 Le deuxième argument, développé par Philippe AGhion, repose sur


l’hypothèse d’imperfection de marché. Le choix entre croissance et
redistribution au profit des pauvres n’a pas lieu d’être lorsque les
économies réelles ne sont pas complètement efficientes. Dans ce
cas, il peut exister en effet une complémentarité entre équité et
efficacité : une redistribution progressive des ressources peut
constituer une condition nécessaire pour améliorer l’efficacité de
l’économie ; a contrario, une distribution inégalitaire des ressources
peut engendrer une allocation inefficiente des ressources.

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 On pensait autrefois que redistribuer des revenus aux pauvres serait
préjudiciable à la croissance et au développement du fait de la
baisse de l’épargne et de l’investissement qui en résulterait.
Cependant, d’après les récents travaux théoriques, il y aurait
davantage complémentarité que substituabilité (contradiction) entre
l’équité et la croissance économique. Ces travaux donnent une
nouvelle légitimité aux politiques de redistribution et invitent à
porter un regard neuf sur les inégalités.

4. Redistribution et croissance économique


La relation entre inégalité et croissance économique tient une grande place dans
la théorie économique. Toutefois, les propositions auxquelles elle conduit
semblent être diverses. En effet, deux points de vue dominent la littérature
économique sur l’inégalité de revenus ou la distribution des ressources en
général.

 Aperçu sur le débat relatif à la distribution des revenus


La distribution des revenus soulève un certain nombre de questions
fondamentales quant au rôle de la politique économique.
Inégalité => Pauvreté => Politiques de revenus => Réduction des
inégalités

 Approche néo-classique
Redistribution n’a rien avoir avec la croissance économique. Il faut
produire et laisser la redistribution à l’Etat (permettre à ceux qui ne
participent pas à la production de participer à la consommation).

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 Nouvelle théorie du développement
Redistribution forfaitaire (qui ne tient pas compte de la contribution à
la production) entraîne une baisse des incitations à produire, ce qui
provoque une baisse de la croissance économique. Suggestion :
répartition équitable des actifs (agents économiques disposent à un
moment donné de certains biens, créances et droits, appelés ACTIFS).

 Opposition entre Equité (redistribution) et Efficacité (croissance


économique) => Débat (non tranché) : équité ou efficacité ?

La distribution des revenus soulève un certain nombre de questions


fondamentales quant au rôle de la politique économique (Considérations
classiques du marché et du rôle de l’Etat, conceptions keynésiennes). Le
gouvernement peut parfois améliorer les résultats de l’activité du marché ; cette
possibilité est particulièrement importante quand on parle de distribution des
revenus.

La main invisible du marché alloue certainement les ressources rares de manière


efficace, mais rien ne dit qu’elle le fait de manière équitable. Par conséquent, de
nombreux économistes considèrent que le gouvernement doit intervenir pour
assurer une meilleure équité dans la répartition des revenus.
 Quand le gouvernement adopte des mesures de redistribution des revenus
afin de promouvoir une plus grande équité, il perturbe les incitations,
modifie les comportements et nuit à l’allocation des ressources.

Selon le premier point de vue, la distribution pourrait être considérée de façon


plus ou moins indépendante de l’activité économique et de la poursuite de la
plus grande efficacité pour celle-ci. En effet, si les marchés fonctionnent de

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façon parfaite et s’il est possible d’effectuer des redistributions forfaitaires entre
agents, c’est-à-dire indépendantes de leurs comportements économiques, alors
toute distribution peut être atteinte comme un équilibre efficace de l’ensemble
des marchés (cf. deuxième théorème de la théorie du bien-être dans le cadre du
modèle Arrow-Debreu d’une économie concurrentielle).

Selon le second point de vue, aucune distribution forfaitaire ne peut être mise en
œuvre dans la réalité. Toute distribution passe par une modification du système
de prix auquel sont confrontés les agents et modifient leur comportement. Elle
entraîne donc, nécessairement, une perte d’efficacité de l’ensemble de
l’économie. Dans ces conditions, il existe inévitablement une relation inverse
entre une plus grande équité, c’est-à-dire plus de redistribution, et une plus
grande efficacité. Autrement dit : s’oppose à ce premier point de vue, l’idée que
différentes sortes d’imperfections constatées sur certains marchés, notamment
sur le marché du crédit, engendre une certaine relation entre la distribution des
actifs (agents économiques disposent à un moment donné de certains biens,
créances et droits, appelés ACTIFS) et le taux de croissance économique.
Comme les pauvres sont plus souvent affectés par ces imperfections, il s’ensuit
une certaine complémentarité entre l’équité de la distribution des ressources et
la croissance économique.
Question : la question est simplement de savoir comment il faut arbitrer entre
ces deux alternatives.

 François Bourguignon
François Bourguignon (2001) invite à repenser la place de la redistribution dans
les stratégies de développement. Dans les pays en développement, les recettes
fiscales résultent en majorité d’impôts et taxes indirects qui ne se prêtent guère à
une redistribution des revenus. Cela a conduit les économistes du
développement à mettre l’accent sur des systèmes de distribution relativement

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simples, reposant plus sur l’effet des dépenses publiques égalitaires (éducation,
santé) que la progressivité de l’impôt. Bourguignon considère toutefois qu’il est
possible et souhaitable de redistribuer directement aux plus pauvres par une
politique de transferts en nature (fourniture de repas scolaires, par exemple) et
éventuellement en recourant davantage à la fiscalité directe. Un pays de niveau
intermédiaire comme le Mexique vient ainsi de se lancer dans un programme de
redistribution sous forme d’allocations familiales.

D’autres auteurs considèrent que la redistribution des actifs est plus efficace et
génère des effets plus durables sur la pauvreté que la redistribution des revenus.
Cela concerne l’accès à la terre (réformes foncières), l’investissement dans le
capital humain, la distribution élargie des crédits (développement de la micro-
finance) et plus largement, la distribution du pouvoir (d’expression,
d’organisation, de négociation). Il ne s’agit plus seulement de redistribuer du
revenu aux salariés ou aux pauvres, mais d’assurer un accès aux actifs pour
permettre aux agents qui sont exclus du marché de participer à la création de
leur propre revenu.

Depuis le milieu des années 50 et l’hypothèse Kuznets d’une relation en forme


de U inversé entre revenu inégalité et la croissance économique, des modèles
théoriques ont été développés pour étudier l'impact d'une distribution inégale des
ressources sur le processus du développement. Nous pouvons identifier deux
classes principales de théories. Le premier suggère l'existence d'un lien positif
entre inégalité et la croissance à travers les épargnes individuelles et les
motivations à investir ; la seconde souligne les effets négatifs de la distribution
inégale des ressources sur les prospectives de croissance d’un pays à travers
trois canaux principaux : l’instabilité socio- politique, la politique fiscale et la
taxation et l’accumulation du capital en présence d’imperfections sur les
marchés du crédit, et de marchés financiers inefficaces.

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3.1. Lien positif entre inégalité et croissance économique
Le point de vue selon lequel l'inégalité stimule la croissance est basé sur trois
arguments essentiels. Le premier provient d'une longue tradition dans la pensée
économique qui commence avec l'hypothèse de Kaldor selon laquelle la
propension marginale à épargner des riches est plus élevée que celle des pauvres
; sous la supposition que le taux de croissance du PIB est positivement corrélé à
l’épargne nationale, les économies où les inégalités sont plus fortes connaîtront
une croissance plus rapide.

Pendant le processus de développement économique, l’épargne réelle influe


(rétroagit) sur la dynamique du revenu, ce qui permet la consolidation dans le
temps de la distribution des ressources initiales ; les hauts niveaux d'inégalité de
revenu ont tendance être transmis d'une génération à l’autre, enfermant ainsi un
pays dans le cercle vicieux de diminution de l’épargne globale lorsque la
proportion des épargnants pauvres augmente comparativement à la fraction
d’épargnants riches.

Un deuxième groupe d'explications d'un effet positif de l'inégalité de revenu sur


la croissance met l’accentue sur l'existence des indivisibilités de l'investissement
: les projets d’investissement, la création d’une nouvelle entreprise ou la mise en
œuvre des innovations impliquent des coûts récurrents considérables. Comme
montré dans le modèle théorique développé par Galor et Tsiddon (1997), la
polarisation de la richesse est nécessaire pour démarrer de nouvelles activités
industrielles et encourager (promouvoir) la diffusion d’innovations
technologiques qui sont au cœur d'un processus de développement prospère
(réussi).

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Le troisième groupe d’argument en faveur d'un effet positif de l'inégalité sur la
croissance est basé sur les considérations liées aux incitations (motivations). En
présence d’aléas moraux, quand la production dépend de l'effort inobservable
des employés, un salaire constant indépendant des résultats obtenus découragera
tout effort.

Au total, ce premier groupe de théories souligne l'existence d'un arbitrage


fondamental entre équité et croissance économique. Regarder la mise en œuvre
pratique des politiques de redistribution, l'impact négatif d'égalisation du revenu
augmente quand celles-ci sont financées à travers un système de taxation
progressive qui réduit les incitations à épargner.

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3.2. Lien négatif entre inégalité et croissance économique
Les théories qui supportent le point de vue d'un impact réducteur (négatif,
pervers) de l'inégalité de revenus sur la croissance peuvent être classées
(rangées) dans trois catégories principales.

La première souligne la diffusion de l’instabilité socio- politique en présence de


distribution inégale de ressources. La polarisation du revenu accroît la violence
et le mécontentement social ; il est plus possible que les activités illégales
déferlent (surge) et que les protestations débouchent sur des émeutes et des
coups d'Etat.
L’instabilité sociale et le manque de mise en application de la loi découragent les
investissements privés et pénalise la croissance économique. De plus, de fortes
inégalités de revenus ont tendance à s’associer au phénomène de formation de
ghetto et de trappes de pauvreté. Le riche a tendance à vivre dans "les îles
fortunées" loin du reste de la population qui n’a pas d’influence sur le processus
du développement. Les sociétés très inégales accumulent de bas niveaux de
capital social qui accentue la division (clivage) entre pauvres peu instruits et
riches hautement instruits. La pauvreté transmise d'une génération aux
prochaines, dans un cercle vicieux d'inégalités persistantes et d’exclusion
sociale, a tendance à produire un impact négatif sur la performance
économique, à long terme ; le taux de croissance d'équilibre et le niveau du
capital humain global tendent à être inférieur pour tous les groupes de revenu.

La deuxième catégorie de modèles qui prédisent un impact négatif de l'inégalité


de revenu met l’accent sur la politique fiscale et la taxation. Bertola (1993),
Alesina et Rodrik (1994), et Persson et Tabellini (1994) ont développé des
modèles d'économie politique qui établissent un lien entre l’inégalité et la
croissance à travers l'effet commun d'un mécanisme économique et politique. En
présence de distribution de ressources obliquées (skewed, concentrées d’un

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côté), la demande pour la redistribution du revenu est élevée (forte) et le niveau
préféré de taxation progressive (imposition à taux progressif) dans un système
de vote à la majorité (démocratie) améliore la croissance. Les hauts (forts) taux
de l'impôt provoquent une désincitation (atténuent la volonté) des riches à
investir et l’accumulation du capital, donc baissent le taux de croissance
économique.

La troisième classe de modèles qui prédisent un impact négatif de l'inégalité sur


la croissance économique considère des économies où les marchés de capitaux
sont imparfaits. L'inégalité de revenu réduit la croissance parce qu'elle diminue
des occasions (opportunités) d'investissement et il empire la situation des
emprunteurs (incitations des emprunteurs). En l'absence des imperfections de
marchés capitaux, tous les individus investiraient le même montant de
ressources- peu importe la distribution initiale des dotations en capital humains-
en ce sens que le coût d’opportunité d’investir est le même pour les prêteurs et
les emprunteurs. Par contre, lorsque les imperfections sont présentes sur les
marchés du crédit, la capacité d'emprunter des individus est conditionnée par le
revenu et la disponibilité de garanties ; la distribution de richesse affecte
l'investissement global négativement et le taux de croissance économique parce
que les agents pauvres ne peuvent pas obtenir d'emprunts pour financer les
projets de l'investissement potentiellement avantageux (rentables). La société est
divisée en classes de revenu et selon le niveau d’éducation ; ces divisions
sociales ont tendance à devenir permanentes à travers l'évolution endogène du
revenu dynamique influencée par les décisions d’investissement en éducation.

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5. Politiques de redistribution des revenus

5.1. Philosophie politique et redistribution des revenus

Rappel :
 sources des revenus
 répartition des revenus dans l’économie
 difficultés rencontrées pour mesurer l’inégalité
* Question : quelle doit être l’attitude du gouvernement devant l’inégalité
économique? Cette question dépasse le seul cadre de l’économie. En effet,
celle-ci ne saurait nous dire si l’objet de la politique est de rendre notre
société plus égalitaire. Il s’agit ici plus de philosophie politique.

Débat : 3 courants de pensée

 Utilitarisme : philosophie politique selon laquelle le gouvernement doit


choisir des politiques visant à maximiser l’utilité totale de l’ensemble de
la société

 Libéralisme : philosophie politique selon laquelle le gouvernement doit


adopter des politiques jugées équitables par un observateur impartial
placé sous un «voile d’ignorance » quant à sa situation future => critère
du maximin (idée selon laquelle le gouvernement doit chercher à
maximiser le bien-être des plus défavorisés de la société)

 Libertarisme : philosophie politique selon laquelle le gouvernement


devrait se contenter d’assurer l’ordre et le respect des contrats privés et ne
pas se préoccuper de la distribution des revenus

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 Utilitarisme
L’utilitarisme représente l’une des écoles de pensée importantes dans le domaine
de la philosophie politique, qui fut fondée par les philosophes anglais JEREMY
BENTHAM (1748-1832) et JOHN STUART MILL (1806-1873).
Cette école cherche à appliquer aux questions de morale et de politique la
logique de la prise de décision individuelle. La notion centrale de
l’utilitarisme est l’utilité, c’est-à-dire, le niveau de satisfaction ou de bonheur
qu’un individu retire dans des circonstances données. Cette utilité est la mesure
du bien-être et pour les utilitaristes, sa maximisation doit être l’objectif de toutes
les actions, publiques et privées. Le rôle du gouvernement, dans cette optique,
consiste à maximiser la somme des utilités individuelles de tous les membres de
la société.

L’analyse utilitariste de la redistribution des revenus est fondée sur l’hypothèse


de l’utilité marginale décroissante. On peut admettre en effet qu’un dollar
supplémentaire accroît plus l’utilité d’un pauvre que celle d’un millionnaire.
Autrement dit, plus les revenus sont élevés, moins le bien-être procuré par un
dollar additionnel est important. Cette hypothèse acceptable, couplée à l’objectif
de maximisation de l’utilité totale, peut conduire à considérer que le
gouvernement doit organiser une distribution des revenus aussi égalitaire que
possible.

A première vue, cet argument semble indiquer que le gouvernement doit


redistribuer les revenus jusqu’à ce que tout le monde reçoive le même revenu.
Dans la réalité, les utilitaristes sont opposés à l’égalité complète des revenus,
parce qu’ils reconnaissent le bien- fondé du principe d’économie selon lequel les
gens réagissent aux incitations. Pour prendre à l’un de quoi donner à l’autre, le
gouvernement doit mettre en place des politiques de redistribution des revenus

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(e.g. USA : le système fiscal et le système d’aides aux pauvres). Dans le cadre
de ces mesures, les riches paient davantage d’impôts, et les pauvres reçoivent
davantage d’allocations. Mais les impôts affectent les incitations et génèrent des
pertes sèches. Si le gouvernement confisque le revenu supplémentaire d’un
travail additionnel, le contribuable et le bénéficiaire sont moins incités à
travailler beaucoup. Travaillant moins, le revenu total diminue, de même que
l’utilité totale. Le gouvernement utilitariste doit donc comparer les avantages
d’une grande égalité aux inconvénients d’une incitation au travail inférieure.
Pour maximiser l’utilité totale, le gouvernement ne peut pas aller jusqu’à
fabriquer une société parfaitement égalitaire.

 Libéralisme :

Le libéralisme est une autre façon de voir l’inégalité, parfaitement illustrée par
le philosophe JOHN RAWLS. RAWLS commence par l’idée que les
institutions sociales, les lois et les politiques doivent être justes. Puis il pose la
question suivante : comment peut-on, nous les membres de la société, se mettre
d’accord sur la signification de la justice ?
Le point de vue de chacun est forcément marqué par les circonstances
particulières propres à chaque individu : plus ou moins intelligent, plus ou
moins dur à la peine, plus ou moins cultivé, plus ou moins riche, etc. Dès lors,
comment peut-on décider objectivement de ce que doit être une société une
société juste?
RAWLS propose l’expérience intellectuelle suivante. Imaginons qu’avant notre
naissance, nous nous réunissions pour définir les règles qui doivent régir la
société. Dans ce cas, aucun d’entre nous ne peut savoir ce qu’il deviendra plus
tard, une fois sur terre. Dans cette position originelle, nous concevons le monde
derrière « un voile d’ignorance ».

21
« Les principes de justice sont déterminés derrière un voile d’ignorance. Ce qui
garantit que personne n’est avantagé ou désavantagé dans le choix de ces
principes par les forces du destin ou les contingences sociales. Tout le monde
étant au même point et personne ne pouvant concevoir des principes qui seraient
favorables à une condition particulière, les principes de justice résultent d’un
accord entre les partis ». RAWLS prétend qu’en réfléchissant ainsi à la
politique, nous pouvons déterminer objectivement des politiques justes.
RAWLS se demande ensuite ce qu’une politique ainsi conçue derrière ce voile
d’ignorance pourrait chercher à réaliser. Plus particulièrement, il se demande
quel type de répartition des revenus serait considérée comme juste par un
individu qui ne saurait pas s’il allait se retrouver en haut, au milieu ou au bas de
l’échelle sociale. Et il considère que tout le monde serait préoccupé par son
propre sort s’il devrait se retrouver dans le bas de l’échelle sociale.
Par conséquent, une politique juste doit faire tout son possible pour améliorer le
sort des plus défavorisées. C’est-à-dire qu’au lieu de maximiser l’utilité totale
comme les utilitaristes, RAWLS maximise l’utilité minimale. Cette règle établie
par RAWLS est appelée critère du maximin. Comme cette règle s’appuie sur le
sort de la personne la plus défavorisée de la société, elle justifie la mise en
œuvre de politiques de distribution des revenus. En transférant de la richesse des
riches vers les pauvres, la société améliore la qualité de vie des plus défavorisés.
Mais ce critère du maximin ne justifie pas une société parfaitement égalitaire.
En effet, il autorise une certaine disparité des revenus, car celle-ci joue un rôle
incitatif et accroît la faculté de la société de venir en aide aux plus pauvres.
Néanmoins, comme RAWLS fonde son raisonnement sur le sort du plus
défavorisé, sa politique est plus fortement redistributive que celle proposée par
les utilitaristes. Cette opinion ne fait pas l’unanimité, mais l’expérience
intellectuelle de pensée derrière le voile d’ignorance est intéressante et nous
permet de concevoir la redistribution des revenus comme une espèce
d’assurance sociale. En mettant en place des politiques d’aide aux défavorisés,

22
nous nous couvrons contre une mauvaise fortune qui pourrait nous affecter une
fois le voile d’ignorance levé, et qui nous placerait dans l’une de ces familles
pauvres.
Mais rien ne prouve que, même derrière le voile d’ignorance, les gens rationnels
seraient si réticents au risque (auraient une grande aversion au risque) qu’ils
accepteraient ce critère du maximin. En fait, puisque par hypothèse au départ
personne ne sait où il finira une fois le voile levé, chacun considérera toutes les
possibilités comme étant équiprobables. Dans ce cas, la politique la plus
rationnelle derrière le voile d’ignorance consiste à maximiser l’utilité
moyenne de membres de la société. La notion de justice résultant d’un tel
procédé serait alors plus utilitariste que rawlsienne.

 Libertarisme
Les deux philosophies précédentes (utilitarisme et libéralisme) considèrent le
revenu total généré par la société comme une ressource qu’un planificateur
social peut redistribuer librement afin d’atteindre un objectif social. Les
libertariens au contraire considèrent donc que la société ne génère aucun
revenu par elle-même ; seuls ses membres génèrent des revenus. Les libertariens
considèrent donc que le gouvernement ne devrait jamais prendre aux uns pour
donner aux autres dans le but d’assurer une certaine répartition des revenus.
ROBERT NOZICK : « nous ne sommes pas des enfants à qui l’on aurait donné
des parts de gâteau qui devrait être redécoupées car la première coupe était mal
faite. Il n’y a aucune distribution centralisée, personne n’est en position de
contrôler les ressources ou de décider comment elles doivent être réparties. Ce
que chacun reçoit, il le reçoit des autres en échange de quelque chose ou en
cadeau. Dans une société libre, des gens différents contrôlent des ressources
variées et les propriétés de chacun évoluent au gré des échanges et des actions
individuelles ». Par conséquent, NOZICK refuse même de se poser la question
de savoir quel degré d’inégalité est acceptable socialement. Cette question, à

23
laquelle utilitaristes et libéraux cherchent à répondre, est nulle et non avenue
pour les libertariens. Pour ceux-ci, l’évaluation des résultats économiques est
moins importante que l’évaluation des procédés par lesquels ces résultats
ont été obtenus. Si la distribution des revenus est obtenue de façon injuste
(par exemple par le vol ou l’extorsion) le gouvernement a le droit et même
le devoir d’intervenir pour corriger la situation. Mais tant que le processus
de distribution des revenus est juste, la distribution en résultant l’est aussi,
quelque soit son degré d’inégalité. Pour les libertariens l’égalité des chances est
beaucoup plus importante que l’égalité des résultats. Ils considèrent que le
gouvernement doit protéger les libertés et les droits individuels pour garantir à
chacun les mêmes opportunités d’utiliser ses talents et de connaître le succès.
Une fois ces « règles du jeu » déterminées, le gouvernement n’a plus aucune
raison de modifier la distribution des revenus résultant de leur application.

 Mesures politiques de lutte contre la pauvreté/les inégalités

Les philosophes ne partagent pas les mêmes points de vue (vues) quant au rôle
du gouvernement en matière de redistribution des revenus. Le même débat se
retrouve dans le grand public, même si une majorité de gens considère que le
gouvernement doit au moins aider les plus pauvres. L’expression populaire veut
que le gouvernement tende un « filet de sécurité » pour éviter aux gens de
tomber trop bas. La lutte contre la pauvreté est l’une des tâches les plus
compliquées qui soient. Les familles pauvres constituent un terrain de
prédilection pour la drogue, le vagabondage, les problèmes de santé, les
grossesses juvéniles, l’analphabétisme, le chômage et l’échec scolaire. Les
membres de ces familles sont à la fois plus enclins à devenir criminels et
être victimes de crimes. S’il est difficile de distinguer les causes de la pauvreté
de ses conséquences, la pauvreté et les pires misères sociales restent
inextricablement liées.

24
Question : mettez-vous dans la peau d’un responsable politique qui cherche
à réduire le nombre de personnes vivant en- dessous du seuil de pauvreté.
Comment allez-vous y prendre?

5.2. Objectifs des politiques de redistribution

Les modèles théoriques qui identifient un lien négatif entre inégalité et la


performance économique dû à l'existence des imperfections de marchés
prédisent, dans le principe, un impact favorables des politiques de redistribution
en ce sens qu'elles encouragent une réaffectation des ressources ; ce qui
maximise leur rendement marginal. De plus, la redistribution a été identifiée
comme un outil efficace pour éradication de la pauvreté, un objectif
primordial du développement économique.

D’un côté, l’augmentation du taux de croissance due à la baisse de l'inégalité


contribue à une réduction plus rapide de la pauvreté absolue. De l'autre côté, elle
assure l’augmentation de la part des pauvres dans le revenu total (par la
redistribution) et ses augmentations à travers la croissance.

 Conditions
 politiques de redistribution de revenus doivent corriger les imperfections
du marché et doivent maîtriser les incidences perverses sur les incitations
privées
 politiques de redistribution de revenus doivent identifier les conditions de
complémentarité entre équité et croissance économique
 mise en place des politiques de redistribution requiert une identification
claire des objectifs et de la programmation des interventions (court
terme, long terme)

25
 une question importante concerne le « self sustainability » - auto-
entretien- des programmes, notamment le besoin d’interventions
continues par opposition à la mise à exécution de distributions ponctuelles
dans le but d’influer de façon permanente sur la production au niveau de
l’économie dans son ensemble et donc sur la croissance économique. Les
réflexions théoriques ne proposent pas une solution unique. Certains
auteurs proposent des politiques de redistribution permanentes tandis que
d’autres suggèrent des interventions ponctuelles avec des effets de long
terme sur la croissance économique.

 Interventions

 SALAIRE MINIMAL

Le salaire minimal légal a toujours été sujet à controverse. Ses partisans le


considèrent comme un moyen d’aider les pauvres, qui ne coûte rien au
gouvernement. Ses opposants y voient une mesure qui se retourne contre ceux
qu’elle est supposée aider. Le salaire minimal pousse le salaire au-delà du point
d’équilibre naturel de l’offre et de la demande pour les travailleurs peu qualifiés
ou sans expérience. Il rend donc le coût du travail plus élevé et réduit la quantité
de travail demandée par les entreprises. Il en résulte donc un taux de chômage
plus élevé chez les travailleurs en question. Ceux qui ont un emploi bénéficient
d’un salaire plus élevé, mais ceux qui auraient pu en trouver un à un salaire
inférieur restent au chômage. L’ampleur de ces conséquences est directement
fonction de l’élasticité de la demande.
Les partisans d’un salaire minimal élevé prétendent que la demande de
travailleurs non qualifiés est relativement rigide, et par conséquent peu sensible
à l’élévation du salaire minimal. Les adversaires de cette mesure trouvent la
demande plus élastique, surtout à long terme lorsque les entreprises ont la

26
possibilité d’adapter leur production et l’emploi plus complètement. Ils font en
outre remarquer que de nombreux bénéficiaires de ce salaire minimal sont des
adolescents des classes moyennes, de sorte que la politique est mal ciblée si son
objectif est d’aider les pauvres à survivre par leur travail.

 AIDE PUBLIQUE

Pour améliorer le niveau de vie des pauvres, le gouvernement peut compléter


leurs revenus, par un système d’aide publique. Ce système comprend divers
programmes d’assistance, regroupés sous le vocable général d’assistance sociale
=> Ex : welfare aux USA = ensemble de programmes publics d’aides aux
défavorisés.
L’aide aux familles avec enfants à charge vise à aider les familles dans
lesquelles aucun adulte ne peut subvenir à leurs besoins financiers. C’est
typiquement le cas des familles sans père, avec une mère qui doit s’occuper des
jeunes enfants. Un autre programme, dit de revenu complémentaire, fournit une
aide financière aux pauvres malades et infirmes.
Ces programmes sont souvent accusés de faire naître des comportements pervers
pour bénéficier de l’aide. Ainsi le programme d’aide aux familles avec enfants à
charge pousse les pères à abandonner leurs familles, puisque celles-ci ne
peuvent bénéficier de l’aide que si le père est absent. Ce programme encourage
aussi les naissances illégitimes, puisque des jeunes femmes célibataires et
pauvres ne pourront être aidées que si elles ont des enfants.
Les femmes célibataires, mères de famille, constituent un foyer important de
pauvreté ; comme ce programme d’aide a tendance à accroître le nombre de ces
femmes célibataires- chefs de famille, on l’accuse souvent d’aggraver un
problème qu’il est supposé corriger.

 IMPÔT SUR LE REVENU NEGATIF

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 Système fiscal qui collecte des impôts sur les revenus élevés et qui
subventionne les familles aux revenus faibles
 Chaque fois qu’un gouvernement met en place un système d’imposition,
il affecte la répartition des revenus. C’est même l’objet du système
d’impôt progressif, qui fait payer davantage d’impôts aux bénéficiaires
(titulaires) des revenus les plus élevés.
Plusieurs économistes ont proposé de compléter les revenus des pauvres à l’aide
d’un impôt sur le revenu négatif. Avec un tel système, les familles nécessiteuses
recevraient une assistance pécuniaire sans avoir à faire de démarche particulière.
Le seul critère retenu serait celui d’un revenu inférieur à un certain montant.
Cette caractéristique peut être vue comme un avantage ou un inconvénient.
L’impôt sur le revenu négatif n’induit a priori pas les comportements pervers
(éclatement des familles, multiplication des naissances illégitimes, etc.) que
certains accusent les programmes traditionnels de susciter. Mais il constitue une
forme de subvention aux paresseux qui, aux yeux de certains, ne méritent pas de
bénéficier de l’aide du gouvernement.

=> Réforme : dans le système fiscal actuel aux USA, il est une disposition
proche du principe de l’impôt négatif sur le revenu, qui permet aux familles de
travailleurs pauvres de percevoir des remboursements d’impôts supérieurs à
l’impôt durant l’année en cours. C’est le principe du crédit d’impôt (Earned
Income Tax Credit). Ce système ne bénéficiant qu’aux familles ayant un emploi,
il ne saurait constituer une incitation à la paresse, mais en sens inverse il ne peut
non plus constituer une solution au problème de la pauvreté liée à l’inactivité,
que ce soit pour cause de chômage, de maladie ou d’infirmité.

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TRANSFERTS EN NATURE

Une autre manière d’aider les pauvres consiste à leur fournir directement
certains des biens et services dont ils ont besoin. Les associations caritatives
leur proposent des abris, de la nourriture et des jouets pour noël. Le
gouvernement met à leur disposition des tickets alimentaires qui leur permettent
d’acheter de la nourriture ; les magasins se font ensuite rembourser les tickets
par le gouvernement. Le gouvernement gère aussi des programmes (e.g.
Medicaid) qui proposent des services médicaux aux défavorisés.
Question : ces transferts en nature sont-ils plus efficaces que l’aide
financière? Il n’a pas de réponse claire à la question.

Les partisans des transferts en nature font remarquer que ceux-ci fournissent
aux pauvres ce dont ils ont le plus besoin. L’alcool et la drogue font plus de
ravage parmi les pauvres que dans la société entière. En donnant aux pauvres de
la nourriture et du logement, la société améliore leur qualité de vie sans pour
autant subventionner leurs vices. C’est la raison pour laquelle les transferts en
nature sont politiquement préférés aux paiements en numéraire.

Les partisans de l’aide financière accusent les transferts en nature d’être à la fois
inefficaces et paternalistes. Le gouvernement ne sait en effet pas ce dont les
pauvres ont le plus besoin. La plupart des pauvres sont des gens ordinaires qui
traversent une mauvaise passe. Malgré leur infortune, ils demeurent les mieux
placés pour savoir ce dont ils ont besoin. Plutôt que de leur fournir des biens et
services dont ils n’ont que faire, mieux vaut leur donner des moyens financiers
qui leur permettent d’acheter ce dont ils pensent avoir le plus besoin.

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 PROGRAMMES DE LUTTE CONTRE LA PAUVRETE ET
INCITATION AU TRAVAIL

 Interventions de court terme


L’insécurité de l’emploi et l’exposition au risque apparaissent comme des
éléments importants pour caractériser la dynamique de la pauvreté et l’exclusion
sociale. Les groupes les plus désavantagés peuvent rarement trouver un emploi
permanent et tendent à s’engager dans le secteur informel, précaire et emploi
journalier sans garantie et à faible rémunération. L’incertitude élevée et les
fluctuations de revenus, l’absence ou la faiblesse des institutions financières et
d’assurance sociale aggrave le profil de pauvreté. Cette situation empêche les
pauvres à s’engager dans des projets de long terme.
Les mesures destinées à soulager la misère ont parfois pour effet de décourager
les gens d’essayer de s’en sortir. Prenons l’exemple suivant. Imaginons qu’une
famille doive gagner 15000$ pour avoir un niveau de vie acceptable. Et
supposons que, dans le cadre d’une politique de lutte contre la pauvreté, le
gouvernement assure à chaque famille ce niveau minimal. Si une famille gagne
moins, le gouvernement comble la différence. Quel effet peut-on attendre d’une
telle politique ? Examinons le cas de la famille JONES, qui comprend Mme
JONES et ses trois jeunes enfants. Mme JONES travaille à plein temps chez
MCDONALD’S et gagne 14000$. Sa famille est donc juste en dessous du seuil
de pauvreté. Dans le cadre de la politique mise en place, les JONES reçoivent
un chèque de 1000$ du gouvernement.
Supposons maintenant que MCDONALD’S annonce à Mme JONES que son
emploi passe à mi-temps seulement. Le revenu familial tombe alors à 7000$ et
le gouvernement envoie un chèque de 8000$.
Dans ces conditions, quel intérêt Mme JONES a-t-elle à rechercher un nouvel
emploi à temps complet ? Aucun. Chaque dollar gagné par Mme JONES réduira
d’autant son allocation gouvernementale. C’est comme si le gouvernement lui

30
imposait un impôt de 100%. Avec un taux marginal d’imposition de 100%,
Mme JONES n’a pas intérêt à travailler.
Le programme de lutte contre la pauvreté a donc finalement incité les Jones à
demeurer pauvres. Mme Jones ne cherche pas un autre emploi ; elle pourrait
même décider de quitter son poste actuel et de rester et de rester chez elle. Les
enfants Jones seront ravis d’avoir leur maman à la maison, mais il sera difficile
de leur apprendre qu’il faut travailler pour vivre. Les Jones sont tombés dans le
piège (la trappe) de la pauvreté.
Si cette histoire est un peu caricaturale, elle demeure néanmoins réaliste. Les
programmes d’aide publique, de Medicaid, les tickets alimentaires et les crédits
d’impôt sont tous liés aux revenus de la famille. Quand ceux-ci augmentent, les
bénéfices que retire la famille de ces programmes diminuent et finalement la
famille peut ne plus bénéficier d’aucune aide. Tous ces divers programmes mis
bout à bout, il n’est pas rare de constater un taux effectif d’imposition de l’ordre
de 100%. Il excède même parfois 100%, de sorte que la famille n’a pas intérêt à
gagner plus. Ces divers programmes de lutte contre la pauvreté affectent donc
l’attitude des gens face au travail, et développement une sorte de « culture de la
pauvreté ».
On pourrait penser qu’il suffirait de diminuer les bénéfices des programmes
progressivement au fur et à mesure que les revenus augmentent, pour résoudre
le problème. Par exemple, si une famille perd 30 cents d’aide pour chaque dollar
qu’elle gagne, le taux effectif d’imposition est de 30%. C’est moins bien qu’un
taux de 0%, mais cela n’élimine pas complètement l’incitation à travailler. Le
problème posé par cette solution, c’est qu’elle accroît considérablement le coût
des programmes d’aide aux défavorisés. En effet, plus le système est progressif,
plus le nombre de bénéficiaires est grand et plus coûteux est le programme. Il
faut donc choisir entre faire payer aux pauvres un taux d’imposition effectif
élevé ou faire payer à tous les contribuables des programmes d’aide aux pauvres
très coûteux.

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En 1996, le congrès à majorité républicaine a sérieusement modifié la loi
régissant les programmes d’assistance sociale, afin d’essayer de résoudre le
problème. Dans le cadre du nouveau système, les bénéfices de l’aide sont limités
à un petit nombre d’années, ce qui devrait, selon les promoteurs de la réforme,
limiter les effets pervers d’une aide à durée indéterminée. Les opposants à la
réforme ont argué (avancé les arguments selon lesquels) du fait qu’elle allait
placer de nombreuses familles avec enfants en dessous du seuil de pauvreté. Le
président Clinton, qui s’était engagé pendant la campagne de 1992 « à mettre un
terme au système actuel d’assistance sociale », a signé cette loi, contre l’avis de
bon nombre des membres de son parti.
Les interventions du gouvernement qui fournissent de l’assurance contre les
fluctuations de revenu de court terme peuvent être particulièrement importantes.
Toutefois, les asymétries d’information, la présence importante de larges
secteurs informels, etc., constituent des obstacles sérieux à la fourniture efficace
d’assurance. Les problèmes auxquels on peut être confronté sont :
 inobservabilité de l’effort de gains : en présence d’un programme
d’assurance, telle que allocation- chômage, les bénéficiaire peuvent ne pas
exercer d’effort suffisant ni travail ni à la recherche d’emploi.
 Inobservabilité du revenu (prévalence du secteur informel) : les individus
peuvent se déclarer au chômage alors qu’ils ont un emploi.
Solutions proposées : certains auteurs indiquent que l’obligation de travail
(imposer un travail) et le faible niveau de compensation peuvent rendre le
programme non attractif pour les individus qui auraient déjà un emploi, et
constituer des incitations à sortir dès l’obtention d’un emploi.
Afin de protéger les individus contre les revenus incertains et les fluctuations
de revenus de court terme, les politiques de redistribution doivent combiner la
réallocation des actifs et la réduction de risque.
 Trois exemples d’intervention sur le marché du travail : (cf. Amérique
latine) :

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- PROBECAT (Mexique) = Programa de Becas de
Capicitacion para Trabajadores
- PROEMPLEO et TRABAJAR (Argentine)
PROBECAT est un programme de formation de court terme visant à accroître
les revenus et les opportunités d’emploi pour les Mexicains au chômage ou les
travailleurs déplacés. Durant une formation d’une période de un à six mois, les
formés reçoivent des salaires minimuns et l’agence local d’emploi assure leur
placement.
PROEMPLEO est une expérience conduite entre 1998 et 2000 en vue de fournir
une assistance de bien-être au travail temporaire à bas salaire offert par le
Gouvernement pour la réalisation d’infrastructures ou la fourniture de services
communautaires. L’objectif du projet était de tester l’efficacité des subventions
des salaires et de la formation en tant que moyen d’assister la transition de
Workfare to a Regular job.

 Interventions de long terme

CONCLUSION
La réflexion sur la distribution des revenus au sein de la société n’est pas
nouvelle. Déjà le philosophe grec Platon considérait que, dans une société
idéale, les plus riches ne devaient pas gagner plus de quatre fois plus que les
pauvres. Et même s’il est difficile de prendre la mesure exacte du degré
d’inégalité sociale, il est clair que la société (américaine) contemporaine est loin
de cet idéal platonicien.
L’un des principes de l’économie affirme que le gouvernement peut parfois
améliorer le résultat de l’activité de marché. Mais il semble difficile de trouver
un accord sur la manière d’appliquer ce principe à la répartition des revenus.

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Philosophes et responsables politiques contemporains ont du mal à s’accorder
sur un niveau acceptable d’inégalité, et sur la nécessité d’une intervention
politique pour corriger une distribution des revenus jugée trop inégalitaire. Ce
désaccord se retrouve dans chaque discussion de politique économique. Chaque
fois qu’un impôt est modifié, par exemple, la question se pose de savoir qui en
supportera l’essentiel : les riches, les pauvres ou la classe moyenne.
Un autre des principes de l’économie nous dit que les gens doivent faire des
choix. Il ne faut pas oublier ce principe quand on considère l’inégalité
économique. Les politiques qui pénalisent ceux qui ont réussi et récompensent
ceux qui n’ont réussi n’incitent pas à se dépasser pour réussir. Plus le gâteau est
réparti équitablement, plus il est petit. Telle est la seule conclusion qui fait
(presque) l’unanimité en la matière.

Références bibliographiques

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édition, Economica.

2. Thomas de Piketty (1997). L’économie des inégalités, Collection Repères.

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pauvreté et croissance économique en Côte d’Ivoire, Afrique et
Développement, vol. XXVI, n° 3 et 4, pp. 117-147.

4. Jean-Yves Duclos et Martin Tabi (1998). Inégalité et redistribution du


revenu, avec une application au Canada.

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5. Dorothée Boccanfuso et Samuel T. Koboré (2001). Croissance, inégalité
et pauvreté dans les années 1990 au Burkina Faso et au Sénégal.

6. Stefan Dercon (2003). The microeconomics of poverty and inequality: the


equity-effeciency trade off revisited.

7. Orazio Attanasio and Chiara Binelli (2003). Inequality, Growth and


redistribution policies.

8. François Bourguignon (2001). La redistribution peut-elle accélérer la


croissance et le développement ?, Revue d’Economie du Développement,
1-2/2001, pp. 169-195.

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