Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

tous ceux qui réclament sa « démission » et dénoncent


son « arrogance » : « Mon seul souci, c’est vous ;
Macron tente d’acheter la paix sociale
PAR ROMARIC GODIN ET ELLEN SALVI
mon seul combat, c’est pour vous », leur a-t-il lancé,
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 11 DÉCEMBRE 2018 assurant s’être « battu pour bousculer le système
politique en place, les habitudes, les hypocrisies »
précisément pour eux.
Emmanuel Macron a ensuite décliné ses annonces
censées répondre aux demandes sociales des Français.
En tentant de désamorcer les mécontentements, il a
surtout cherché à sauvegarder ses réformes à long
terme. C’était d’ailleurs l’idée que lui proposaient ces
Des « gilets jaunes » de La Ciotat regardent le discours derniers jours plusieurs économistes de ses proches,
d’Emmanuel Macron, lundi 10 décembre. © Reuters
Le président de la République a annoncé lundi soir une comme Philippe Aghion et Gilbert Cette. Car le
série de mesures censées répondre aux revendications président de la République a en réalité été inflexible
des « gilets jaunes ». Sans jamais prononcer le sur le maintien des réformes structurelles passées, y
mot écologie, il a surtout cherché à sauvegarder ses compris sur la suppression de l’impôt sur la fortune
réformes à long terme, par des propositions souvent (ISF), et sur son intention d’en mener d’autres, à
floues ou en demi-teinte sur le pouvoir d’achat, et a commencer par celles visant l’assurance-maladie et les
étendu le débat aux questions identitaires. retraites. Dans toutes les mesures prises, son objectif a
été d’éviter de faire payer les entreprises.
Son allocution était attendue. Elle était surtout
présentée depuis plusieurs jours comme la dernière Quelles sont ces mesures ? Il y en a principalement
carte à jouer face au mouvement des « gilets quatre. D’abord, une hausse de 100 euros du Smic
jaunes » qui entament leur quatrième semaine de « sans coût supplémentaire pour les employeurs ».
mobilisation. Lundi 10 décembre, Emmanuel Macron Le secrétaire d’État à la fonction publique Olivier
s’est exprimé depuis l’Élysée pour tenter de mettre un Dussopt a confirmé dans la soirée qu’il s’agirait d’une
point final à la crise politique et sociale qui menace accélération de l’augmentation prévue en 2020 et 2021
son quinquennat. Le président de la République a de la prime d’activité, qui viendrait s’ajouter à la
fait le choix d’introduire son propos en adoptant hausse légale prévue au 1er janvier. Mais il pourrait y
d’emblée un ton martial. « Les événements de ces avoir des mesures complémentaires, le mécanisme de
dernières semaines dans l’Hexagone et outre-mer ont la prime d’activité étant complexe et ne concernant pas
profondément troublé la nation, a-t-il indiqué. Ils ont tous les bénéficiaires du salaire minimum. Ce serait
mêlé des revendications légitimes et un enchaînement donc majoritairement la mise en place anticipée d’une
de violences inadmissible, et je veux vous le dire hausse déjà annoncée.
d’emblée, ces violences ne bénéficieront d’aucune Ces 70 euros supplémentaires par rapport à la hausse
indulgence. » légale ne seront donc pas une hausse du Smic qui, lui,
Une fois le chapitre sécuritaire clos, le chef de l’État restera revalorisé de 1,8 %. Contrairement à ce que
a expliqué ne pas « oublier » la « colère » et l’« disait la ministre du travail Muriel Pénicaud sur France
indignation » qui s’expriment actuellement dans la 2, il n’y aura pas d’impact sur les autres salaires de
rue et que « beaucoup de Français, dit-il, peuvent cette hausse de 100 euros. Cette mesure est clairement
partager ». «Cette colère est plus profonde, elle peut une demi-mesure, car la prime d’activité n’est pas
être notre chance », a-t-il affirmé. Reconnaissant, un salaire mais une prestation sociale qui dépend des
comme il l’avait déjà fait au mois de septembre, avoir revenus globaux du ménage fiscal et qui est financée
pu « blesser » par ses propos, il a souhaité répondre à par tous les contribuables. Laquelle, du reste, ne sera

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

augmentée que de 0,3 % cette année et en 2020, ce qui partie de la revalorisation salariale de 2019. L’impact
en réduira la valeur réelle. Le chèque sera donc in fine sur le pouvoir d’achat a ainsi toutes les chances d’être
moins important qu’annoncé. fantomatique.
Deuxième annonce : les heures supplémentaires Des incertitudes sur le financement des
défiscalisées. C’est le retour de la mesure Sarkozy mesures
appliquée de 2007 à 2012. Jusqu’ici, le gouvernement Dernière mesure, enfin, sans doute la plus
prévoyait seulement une exonération des cotisations symbolique : la fin de la hausse de 1,7 point de
sociales. Désormais, ce serait une défiscalisation la CSG pour les retraités ayant des revenus fiscaux
complète, y compris au niveau de l’impôt sur le de référence compris entre 1 200 et 2 000 euros.
revenu. Or, la défiscalisation de l’impôt sur le revenu, Cette annonce permettrait certes de rattraper les
quant à elle, bénéficiera surtout aux salariés les plus pertes sur ces pensions enregistrées en 2018, mais
aisés faisant des heures supplémentaires. le gouvernement n’est pas revenu pour autant sur la
Certes, cette mesure augmentera le pouvoir d’achat de faible hausse prévue en 2019 de toutes les pensions
ceux qui réalisent des heures supplémentaires. Mais si (0,3 %, alors que l’inflation prévue dans le projet de loi
elle concerne surtout les salariés les plus modestes (les de finances est de 1,3 %). Dès lors, les retraités ayant
cadres sont largement au forfait-jour), elle ne concerne des revenus de moins de 2 000 euros verront cependant
que ceux qui réalisent des heures supplémentaires, soit leur pouvoir d’achat amputé de cette désindexation
40,3 % des salariés du secteur privé, seulement. 60 pour 2019 et 2020. Le « cadeau » n’est donc pas, là
% des salariés paieront donc finalement pour cette encore, aussi mirifique qu’il y paraît.
minorité, sans voir leur pouvoir d’achat évoluer. Avec Il faut également préciser que c’est bien le revenu
une incertitude : la mesure était prévue en septembre fiscal de référence qui sera pris en compte, et non les
2019, sera-t-elle accélérée ? On l’ignore pour l’instant. pensions. Il est donc possible que des retraités touchant
Troisième point : les employeurs pourront verser, une pension de 2 000 euros mais ayant d’autres
là aussi sans fiscalité, une prime exceptionnelle. revenus ne bénéficient pas de cette mesure. Dès lors,
Cette prime défiscalisée est une idée de l’association ils paieront bien à la fois la hausse de la CSG et la
patronale Ethic, soutenue par Xavier Bertrand, le désindexation. Ces retraités « riches » paieront ainsi le
président de la région Hauts-de-France. Dans la prix fort. Ce alors qu’Emmanuel Macron a continué à
logique du gouvernement et de ses promoteurs, elle a ne pas vouloir faire participer les « plus fortunés », qui
l’avantage d’offrir du pouvoir d’achat supplémentaire seront simplement invités à se « réunir » pour apporter
à coût réduit et, surtout, de n’être pas obligatoire et leur participation, sans doute volontaire, le président
volontaire. Elle serait donc limitée aux entreprises de la République ayant été très flou sur le sujet…
qui « le peuvent » ou le veulent. Il n’y aurait donc
pas d’impact négatif sur la compétitivité. Sauf que
cette limite risque évidemment de rendre la mesure
inopérante en concentrant les primes sur les salariés
des entreprises qui vont bien et qui ont une propension
à distribuer leurs profits.
Cette prime devrait donc toucher d’abord ceux qui en
Emmanuel Macron et Gérald Darmanin à Lens (Pas-de-Calais), le 9 novembre. © Reuters
ont le moins besoin et oublier ceux qui sont soumis
à la pression sur les salaires. Sans compter qu’elle Ces annonces ont donc cherché à préserver l’offre et
pourrait, l’an prochain, être intégrée dans les futures le capital. Qui paiera alors l’achat de la paix sociale ?
négociations salariales et se substituer ainsi à une On en saura sans doute plus ce mardi, lorsque le
premier ministre présentera les mesures au Parlement.

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

Mais on ne peut exclure un dépassement des 3 % de Sur le volet institutionnel, autre sujet au cœur des
PIB pour le déficit budgétaire. Déjà, après l’annonce revendications des gilets jaunes, le chef de l’État n’a
de la suppression des taxes sur le carburant, ce rien annoncé de concret. Il s’est contenté de répéter
niveau était atteint. Or, les mesures annoncées coûtent qu’un « débat sans précédent » allait être mené, dont il
cher : 1,7 milliard d’euros de plus pour les heures assurerait lui-même « la coordination ». « Un tel débat
supplémentaires défiscalisées, 2 milliards d’euros de doit se dérouler partout sur le terrain. Je rencontrerai
plus pour la prime d’activité anticipée, un chiffre les maires région par région pour conduire le nouveau
indéterminé encore pour l’exonération de la hausse de contrat pour la nation », a-t-il affirmé, renouant avec
la CSG. Où trouver ces fonds ? un travers qui lui a pourtant déjà coûté cher : s’occuper
Fera-t-on glisser le déficit, comme l’avait suggéré de tous les sujets dans les moindres détails, en ne
Philippe Aghion ? Devant la Commission européenne, laissant que très peu de marges de manœuvre à ceux
le chef de l’État pourrait se prévaloir de l’« qui l’entourent.
état d’urgence économique et social » qu’il a S’il prend sa « part de responsabilité », Emmanuel
décrété ce soir. Une formule déjà employée par Macron reste toutefois persuadé que le malaise qui
son prédécesseur, François Hollande, en janvier s’exprime actuellement est le fruit des 40 dernières
2016, lorsque Emmanuel Macron était ministre de années. Il s’agit, selon lui, du « malaise des
l’économie. travailleurs qui ne s’y retrouvent plus », de celui
Réduira-t-on la « double année du CICE » (où « des territoires, villages comme quartiers où on
les baisses de cotisations et le dernier versement voit les services publics se réduire et le cadre de
du CICE se cumulent), comme le proposait Gilbert vie disparaître », du « malaise démocratique où se
Cette ? Cette mesure coûte 0,9 point de PIB pour développe le sentiment de ne pas être entendu », mais
un effet économique nul. C’est ici que se situe la aussi du « malaise face aux changements de notre
marge de manœuvre budgétaire, mais l’exécutif osera- société, à une laïcité bousculée et devant des modes de
t-il toucher les entreprises qu’il tente de ménager vie qui créent des barrières, de la distance ».
partout dans ses annonces ? Emmanuel Macron n’a Sans jamais prononcer le mot « écologie », le
donné qu’un indice : il a promis de « maîtriser les président de la République a profité de son allocution
dépenses sociales ». Faut-il y voir l’annonce d’un plan pour aborder une question sur laquelle la droite et
d’économie pour réduire la facture ? À cette heure, l’extrême droite lui reprochaient jusqu’alors de rester
rien n’est sûr et nul ne semblait à Bercy avoir d’idée trop silencieux. « Je veux aussi que nous mettions
claire. « Ce qu’il fallait, c’était lancer un message d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son
fort d’abord, ensuite, nous devrons étudier dans identité profonde, que nous abordions la question de
les prochaines heures les conséquences budgétaires l’immigration. Il nous faut l’affronter », a-t-il indiqué,
», affirme une source ministérielle. Une chose est reprenant par là même la thématique mise en avant
certaine : la facture sera salée si la remise en cause de par son ministre de l’action et des comptes publics,
la double année du CICE n’est pas lancée. Gérald Darmanin, qui, depuis plusieurs jours, tente
de déplacer les revendications sociales vers la question
identitaire.

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Directeur éditorial : François Bonnet Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Société des Amis de Mediapart. Paris.

4/4