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Annales de Géographie

La France extérieure en 1891


Pierre Foncin

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Foncin Pierre. La France extérieure en 1891. In: Annales de Géographie, t. 1, n°1, 1892. pp. 1-8;

doi : https://doi.org/10.3406/geo.1892.18045

https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1892_num_1_1_18045

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ANNALES
DE

GÉOGRAPHIE

LA FRANCE EXTÉRIEURE

(1891)

La France possédait au xvine siècle un empire colonial dont 1rs


grandes provinces étaient : le Canada, les Antilles, l'Inde.
Par le Canada, elle pouvait créer une nouvelle France, allant de
l'Atlantique et des grands lacs américains au golfe du Mexique, dans le
double bassin du Saint-Laurent et du Mississipi. — Les colonies anglaises
tournées, acculées à la cote, étaient condamnées à disparaître.
Par les Antilles, dont la reine était Saint-Domingue, elle exerçait une
influence prépondérante sur la majeure partie de l'Amérique latine. —
En résumé, elle présidait aux destinées du nouveau continent.
Par l'Inde, elle, régnait en Asie et flans la majeure partie du monde
connu. — II n'était guère question alors ni de l'Afrique, ni des archipels
et des terres du (irand Océan.
Elle a perdu le Canada, elle a perdu presque toutes les Antilles, elle
и perdu l'Inde. C'est pour l'Angleterre qu'ont travaillé Jacques Cartier,
Cham plain, Poulrincourt, Cavelier de la Salle, Yberville, Martin, Dumas,
Dupleix. Nous n'avons conservé que d'insignifiants débris de notre
ancien domaine d'outre-mer.
En 1815, le compte de nos colonies est bientôt fait : En Amérique,
les îlots de Saint-Pierre et Miquelon (grands trois fois comme Parisi;
— la (luadeloupe et la Martinique avec leurs dépendances (comparables
en étendue à deux petits arrondissements de France): — la (iuyane.
En Afrique : le comptoir du Sénégal (peu de chose en dehors de
l'îlot de Corée et de la banlieue de Saint-Louis); — l'île Bourbon,
désormais séparée de l'île de France, sa su'ur.
En Asie : les comptoirs de l'Inde, d'une superiicie totale peu
supérieure à celle du département de la Seine.
Si l'on met bouta bout ces divers lambeaux, on trouve que le vète-
ANN". DE r.ÉOG. 1
i> ANNALES DE (3E0 GRAPHIE.
ment entier de la France extérieure, au commencement de ce siècle, ne
mesurait même pas 10 00Í) kilomètres carrés. Le département de, la
(iironde, à lui tout seul, possède une surface plus considérable. — Dans
ce chii'l're de 10 000 kilomètres carrés ne iigurent pas, il est vrai, les
solitudes de la Guyane (qui dépassent en ('tendue un quart de, la France,
sans le territoire contesté").
On voit quelle place imperceptible nous occupions sur la planète,
a [très les inutiles guerres continentales du xvine siècle et au lendemain
de ces cam pannes de l'Empire qui avaient sonné leurs vaines fanfares
aux quatre vents de l'Europe.

('ependant, à partir de 1КЮ, une ère nouvelle >'e>t. ouverte. Depuis


un demi-siècle, nous avons renoué, la trame rompue de cette politique
coloniale traditionnelle, patiemment ourdie par François ftr, Coligny,
Henri IV, Richelieu, Colbert. Nous travaillons à la reconstitution d'une
autre France extérieure, sur les ruines de l'ancienne. L'entreprise,
inconsciente tout d'abord, devient de plus eu {dus raisounée. Elle, se
continue sous l'u'.il étonné et jaloux de nos rivaux. Chose remarquable
c\\ et' temps d'anarchie politique, tous nos partis, sans exception, tous
ti(i> gouvernements contemporains ont successivement collabore' à cette
grande omvre: ils ont été entraînés par la force des choses. L'antiquité
aurait vu là une manifestation de la fatalité, un signe des dieux. — Et le
nouvel organisme colonial français s'asseoit, s'étend, >e développe peu
à peu. Travail de réparation, de restauration, de soudure, de recrois-
vance, comme en certains animaux dont les morceaux, coupés se recollent,
dont les membres amputés repoussent.
La Restauration a [tris Alger en 18:U>.
Le gouvernement de Juillet a conquis la plus grande par-tie de
l'Algérie; il a occupé Grand-Bassani, Assinie et le Gabon sur les côtes de
(hiinée(l(s:{9-l«SU):MayotteetNo>si-Ué, près de Madagascar (18Ш-1842);
s'il a laissé échapper la Nouvelle-Zélande, il nous a donné du moins
Tahiti, les îles Gambier, Tuamotou, Marquises, cri Oceánie (18 52-1844).
Le second Empire a achevé la conquête de l'Algérie; il a solidement
a>>is notre domination sur le cours du Sénégal ( 1 Soi- 18;*)!)); il a occupé
Grand-lY>po (1857), Kotonou (1804), A go né (18П8), et placé sous notre
protectorat le royaume de Porto-Novo (180.4), en Guinée; il a acquis la
Nouvelle-Calédonie <18Г).'5): Obock (LS.Vh, près de l'entrée de la nier
Rouge. Il s'est emparé de la Cochin chine (1858-1807) et il a établi notre
protectorat sur le Cambodge (1803).
Le gouvernement de la République a fait plus encore. Il a reculé les
limites de l'Algérie au sud; il l'a couverte à l'est en plaçant la Tunisie
sous notre suzeraineté (1881-188)}). Il n'a su garder ni sa moitié de
domination en Egypte (1882), ni sa part d'influence commerciale sur le bas
Niger (1885;, mais il a conquis une partie du Soudan occidental, il
LA FRANCE EXTERIEURE. 3
l'a relié aux Rivières du sud et à nos établissements de Guinée, il nous
a. ouvert h- cours supérieur du Niger (1881-18!)!). Il a occupé, paeifi-
([ucnient (à partir df. 188a) la vastf région limitée à l'ouest par l'océan
Atlantique, au sud et à l'est par le Congo et l'Oubanghi, extensible au
nord vers If Soudan central et qui se nomme If Congo français. Il a
réservé à la France la succession possible de l'Etat libre dans le bassin
du grand lieu ve africain (188 il. Il a ('tendu notre possession d'Obock à
tout le pays circonvnisin de la baie de Tadjouru ( I88.T1. Il a occupé
Diégo-Suarez: il a imposé notre protectorat à la grande île de
Madagascar, sur laquelle, nos droits datent de Richelieu (1882-188"»), et à
l'archipel des Comores dans le canal de Mozambique (I88f»). Il a acquis l'île
de Suint-Barthélémy aux Antilles (1877). Il a consolidé et agrandi notre
modeste domaine de Polynésie pur l'occupation des îles Wall is (1887),
ft Fotuna (1888), et par l'annexion définitive d'autres archipels
jusque-là simplement protégé*. Il u réservé nos droits sur les Nouvelles-
Hébrides (1887). Enfin, il a soumis ù notre protectorat l'empire d'Armani,
il sV>t fin paré, du Tonkin ( 188:M88.T>, et il a constitué l'Indo-Chine
française.

Pourquoi tant d'efforts depuis soixante ans'' Est-ce en vain que nous
avi-ns prodigué nos millions, dépensé la >an(é, lu vie de nos soldats et
de nos marins? Est-ce pour des chimères que de grands ministres ont.
affronté l'impopularité, subi la disgrâce et l'outrage? Avait-elle raison,
l'opinion régnante qui accueillait avec défiance la prise d'Alger, qui
protestait périodiquement contre les campagnes d'Afrique, qui obtenait
naguère l'abandon de l'Egypte, qui se moquait de l'expédition de
.Tunisie, qui qualifiait de crime public la guerre du Tonkin? Faut-il
regretter Го-uvre d'un Bugeuud, d'un Fuidherbe, d'un (Jamhetta, donner
tort ù Rivière et à Courbet, à la (îrundière et à Paul Bert ([jour ne
purler que de nos morlsi, renier enfin tous ceux qui travaillent à
l'agrandissement de notre patrie dans le monde, explorateurs ou
hommes d'Etat, ingénieurs ou commerçants, instituteurs ou militaires,
administrateurs, colons, missionnaires;'
Un nous permettra d'indiquer les raisons qui expliquent, qui justi-
fi< ut, qui commandent plus que jamais la reconstitution d'une < plus
grande France », connue on dirait en Angleterre.
1° Une raison politique. — Depuis les grandes découverte- du
xvi" siècle, la création úv> Etals d'Amérique, et d'Australie, lu conquête
d'une grande partie de l'Asie pur les Européens et l'ouverture de
l'Afrique, la vieille Europe compte de moins en moins dans les affaires
humaine*: lu puissance, des Etats ne se mesure plus >eulement au
territoire qu'ils détiennent duns l'ancien occident: l'histoire, comme la vie,
est devenue universelle; l'avenir appartient aux peuples qui amont mi
occuper, sur la rondeur du globe, un espace suffisant pour vivre.
A ANNALES DE GEOGRAPHIE.
respirer librement et faire équilibre à leurs voisins. Or, ces voisins sont
déjà des colosses. — La Russie possède une moitié fie l'Europe et un


tiers de l'Asie, soit environ le sixième des continents. — L'Angleterre
ne cesse d'élargir un empire colonial dont l'étendue dépasse déjà deux
Europes. — La Chine, les Etats-Unis, le Brésil, par leur superiicie,
équivalent respectivement à l'Europe. — Muant à la France, elle n'a iruère
réussi encore qu'à quintupler au dehors sou étroit patrimoine,
continental: la totalité, de son domaine ultra-marin actuel (Sahara à part)
représente à peine un quart de l'Europe,. On voit s'il était temps [jour
elle de sortir de son inaction et de se réserver, dans les terres encore
vacantes, une place qui la sauve au xxe siècle d'un irrémédiable elîa-
cement.
-2° Une raison sociale. — La, nation française subit une crise complexe,
et redoutable qu'un fait brutal révèle à tous les yeux. Sa population,
presque stationnaire depuis quelques années, est menacée d'une
diminution prochaine. Par un phénomène inverse, mais corrélatif, la fortune
augmente chez nous. — car nous plaçons en argent le capital que nous
épargnons ец hommes, comme si le capital humain n'était pas le [dus
productif de fous. Avec l'abondance des valeurs et du numéraire, tou<
Ins objets nécessaires à la vie renchérissent et le prix s'en accroît [dus
vile ([lie ne s'accroît le taux des salaires ou le revenu du sol. Dans
les campagnes connue dans les manufactures, les petits souffrent.
L'aisance de beaucoup d'autres continuant à progresser, le iroùt du luxe
se répand, la race tend à s'énerver, l'énergie de caractère à lléchir. On
si* porte en foule vers les emplois qui exigent le moins d'initiative, on
assiège, la porte <\c> fonctions bureaucratiques. La somme des
turbulences natives, des besoins d'agitation, de migration et de lutfe est
pourtant grande encore. Seulement ceux qui sont doués de
tempéraments de ce irenre, ne trouvant pas au dehors le champ nécessaire à
l'exercice (h; leurs aptitudes, soutirent de leur réclusion au dedans, et
ils s'exaspèrent. Ils y deviennent des éléments de perturbation. De là
les discordes, les révolutions, les iruerres civiles dont notre histoire
contemporaine est remplie. — Ouel est le plus sur remède à tous ces
maux? L'émigration. L'Angleterre, ГЛПегшигпе, la Russie, l'Italie
éiniiirent. La France n'éuiiin'e pas, ou elle éniiure trop peu.
Or l'émigration créant des vides aint comme foyer d'appel et suscite
l'accroissement de la population. Elle rétablit la circulation, l'équilibre,
la santé, dans un organisme емгог.це et alan^ui.
L'émigration soutire le trop-plein des capitaux accumulés: elle
défaire l'avenue des carrières encombrées, elle rend la vie [dus simple,
[dus facile, moins conteuse à ceux qui restent dans la mère patrie. Elle
crée aux autres des ressources nouvelles.
L'émigration est une école de hardiesse, de virilité, de dignité. Elle
ouvre d'immenses espaces à l'activité mémo intempérante des uns. Elle
LA FRANCE EXTÉRIEURE. 3
assure aux autres, dans les sociétés déjà anciennes, plus d'ofwre et de
sécurité.
Mais l'émigration, pour qu'elle, produise tous ses effets utiles, ne doit
pas s'éparpiller au hasard, et nous aurons à rechercher vers quelles
régions de la France extérieure elle devrait être dirigée.
',i° Une raison commerciale. — Le jour n'est pas venu d'une liberté
universelle des échanges. L(! temps n'est plus où un petit nombre de
puissances privilégiées alimentaient de leurs produits manufacturiers
les marchés du reste du monde. En Europe, tous les États éMïI devenus
plus ou moins industriels. Hors d'Europe, l'Union américaine et dans
une certaine mesure l'Inde, la Chine, le .lapon, pour ne parler que des
pays les plus importants, ont maintenant leurs usines ou commencent
à s'en pourvoir. Ainsi le nombre des producteurs s'est, considérablement
accru; mais l'étendue des marchés a peu varié. D'où résulte une
concurrence terrible entre les producteurs. C'est la guerre, sous uni! forme
commerciale. Chacun s'efforce d'élever des barrières de douanes contre
ses voisins, de s'ouvrir des débouchés particuliers.
Si la France veut conserver, avec, des industries actives, un travail
rémunérateur [tour ses ouvriers, des éléments d'échange nombreux et
variés pour son commerce, il faut qu'à son antique héritage européen
s'ajoute au delà des mers un domaine colonial, vaste, prospère et peuplé.
4° Une raison morille. — Les nations ne sont pas seulement des
organismes matériels qui naissent et se développent ou qui souffrent,
se décomposent et meurent, ce sont *{<:<■ personnes qui, à leur manière,
ont une aine avec, un fonds commun d'idées et de sentiments. Ce trésor
moral, lentement amassé de génération en génération, constitue une,
sorte de foi national*;. Vient-elle à s'évanouir, c'en est t'ait de la nation
elle-même. Si l'on étudie l'unie, de la France, on y aperçoit un caractère
dominant qui e »t la sympathie. Le malheur d'autrui l'émeut, l'injustice
subie par autrui la blesse autant que si elle sou lira i t. elle-même. Les
idées qu'elle conçoit, elle ne peut les garder pour elle seule, il faut
qu'elle les élève du particulier à l'universel, et, soit générosité, soit folie,
elle n'a point de repos qu'elle ne les enseigne et ne les applique, aux
autres. Prosélytisme religieux. Prosélytisme politique. Elle a fait les
Croisades et la Révolution française. Tout cela est aujourd'hui lini. ЛГаЫм
l'âme de la France est restée la même, elle est tourmentée par la même
soif d'idéal et par le même besoin d'action désintéressée. Si vous voulez
que la France vive et ([d'elle brille encore de tout l'éclat de la gloire et
de la santé, inspirez-lui une mission digne de son génie. Or, les nations
civilisées, en se partageant le monde, ont assumé le devoir d'améliorer
la condition des peuples dont elles prenaient la tutelle. (Test la seule
excuse de leurs conquêtes. Jusqu'ici, elles ont plus ou moins
sérieusement envisagé leurs obligations. Oue la France, prêchant d'exemple,
entreprenne donc résolument l'éducation de l'humanité inférieure. Ayons
I
í) ANNALES DE ÎÏEOGRAPIIIE.
une clientèle croissante d'indigènes à transformer en citoyens. Ouvrons
peu à peu, pour leur y faire place, le foyer de la mère patrie. Prosélytisme
national. C'est là une u;uvre grandiose à laquelle peuvent s'associer,
quelles que soient leurs nuances d'opinion, tous les Français, Le
Parlement qui l'entreprendra risquera moins de s'abaisser en mesquines
querelles; le cercle de ses débats sera agrandi, le sujet en sera plus
élevé, plus ('mouvant. L'enceinte, élargie, des Chambres admettra la
discussion d'uni; plus grande part d'affaires humaines. Or ces affaires
humaines Atpmt des affaires françaises. Cette fois, notre action au
dehors tro lèvera eu elle-même sa récompense. En travaillant pour les
antres, nous travaillerons aus-i pour nous.

Telles sont les raisons qui justifient la création d'un grand domain'-
colonial français. Mais il y a plusieurs sortes de colonies.
On peut installer sur divers points du globe des postes purement
militaires, des stations navales. — Leur sécurité, toujours précaire,
dépend des moyens de défense qu'on y accumule et aussi des
dispositions inomlfi.f des peuples qui les avoisinent. — Exemple : Malte et
(iibrallar pour l'Angleterre; Hizerte, Oboek, Diégo-Suarez pour nous.
On peut, surtout dans les régions intertropicales, établir des
comptoirs commerciaux, exploiter ave»! la main-d'œuvre indigène ou
étrangère des plantations ou d'autres produits, s'emparer du pays, lui
imposer sa suzeraineté ou son gouvernement. Rien n'est sur, rien n'est
terminé, tant que le peuple soumis n'est pas persuadé, et sa conquête
morale est d'autant plus difficile qu'il est plus ('levé en civilisation. —
Exemple: la Malaisie hollandaise; l'Inde anglaise; pour nous, l'fndo-
Chine, le Sénégal, le Soudan occidental.
On peut, surtout dans les régions tempérées, créer par l'émigration
des peuples nouveaux, semblables aux. essaims d'une ruche. — En ce cas,
l'assimilation morale est faite d'avance. Il suffit de savoir prévenir toute
rupture entre la métropole et ses enfants. — Exemples : les Etats-Unis,
séparés de l'Angleterre. l'Australie, la Nouvelle-Zélande qui lui restent
unies; pour nous, à certains égards, l'Algérie, la Nouvelle-Calédonie.
On peut, dans un pays étranger, établir ou posséder des groupes
nationaux qui, bien que séparés politiquement de la mère patrie, ne lui
restent pas inoins moralement nttndu'*. — Exemple : le Canada français,
l'île Maurice (ancienne île de France), les Français de la Plata, de l'Egypte.
On peut enlin entretenir avec des peuples étrangers des rapports
historiques, religieux, intellectuels ou commerciaux, tels que l'influence
morale exercée sur eux offre les avantages d'une sorte de colonisation.
— Exemple : les peuples du Levant, amis de la France.
Si l'on entend le mot de colonie dans son sens le plus large et, à notre
avis, le plus exact, on voit que les colonies peuvent se classer en deux
grands genres, comprenant eux-mêmes cinq espèces principales. Il y a
LA FRANGE EXTERIEURE. 7
«les colonies politiques, c'est-à-dire unies j)ar un lien puiitifjuo à la mon-
pairie; il y a des colonies morales, rVst-à-ilire politiquement indépen-
«laiites de la métropole, mais qui lni sont unies par un lien moral.
Parmi les colonies politiques, les unes sont surtout militaires: les
autres, qu'on a. dénommées suivent ďimnmt brutal colonies
d'exploitation, nous semblent plutôt mériter le nom (Je colonies comnierciaU'S1 ;
d'autres sont les colonies de peuplement.
Parmi les colonies morales, les unes sont nationales, les autres
étrangères
II va de soi que certaines colonies, par leur origine et leur situation,
sont mixtes et peuvent appartenir à la t'ois à plusieurs catégories,
l'Algérie notamment.
Dans cette nomenclature rapide des diverses sortes (Je colonies, il est
ires frappant de remarquer que de fous les moyens de domination qu'un
pays puisse exercer sur un autre, le plus durable, le plus puissant est
l'influence morale. On règne par la force militaire, par l'organisation
administrative, parla prépondérance commerciale, (le sont là des moyen*
matériels de s'emparer du sol et de ses habitants: mais ils sont loin d'être
aussi efficaces que la communauté de race, de religion, de. langue,
de coutumes. Il y a enlin quelque chose de plus fort encore que le lien
delà nationalité: c'est, en dépit de toutes les différences ethniques,
politiques et confessionnelles, l'adhésion «lu сочи- et de la volonté. Savoir
se faire aimer est le principal secret de l'art «liflicile «le la colonisation.
Se faire aimer, c'est régner à la fois par le rayonnement «le ses
idées et de son génie, et par la chaleur communicative de sa sympathie.
Ne serait-ce pas là au fond le hut, lointain il est vrai, que
poursuivent inconsciemment les puissances coloniales:' ,1e ne vois que cette
ambition qui soit vraiment iligne de tenter en dernier»1 analyse des
nations telles «pie la Fiance, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie. Elles
se disputent l'avenir, et dans l'avenir, l'honneur de conquérir ГДше «le
l'humanité. La victoire doit- appartenir au plus intelligent et au
meilleur. Et qui sera «•elui-làl' Ouel que doive être l'élu des siècles futurs, il
и présentement d'autant plus de chances de triomphe «pi'il repandra son
influence sur un plus vaste espace <'t «'il un plus grand nombre de
cerveaux pensants. Tous les prorédi's de colonisation, conquête,
domination politique ou commerciale, émigration, annexion morale par la
communauté «le foi ou de langage, peuvent donc être considérés en lin
de. compte comme; des moyens plus ou moins directs d'atteindre ce but
supreme, l'hégémonie intellectuelle et morale.

Lorsqu'on envisage la grandeur d'un tel idéal à réaliser, et «pie


ramenant les yeux sur la carte du globe, on aperçoit l'exiguïté compa-
1. rûms confondons sous ce titre deux espèces de colonies qu'on distinguo à
notre avis inutilement : les colonies de plantation et les colonies de commerce.
8 ANNALES DE GEOGRAPHIE.
rative de notre domaine colonial, on ne peut se défendre d'un sentiment
de tristesse et de découragement. Un s'aperçoit ensuite que notre situation
n'est pas aussi mauvaise qu'elle en a l'air tout d'abord. On peut
réfléchir aussi que le partage actuel de la terre entre les influences rivales
des peuples civilisés ne semble nullement définitif. L'essentiel pour le
moment est de nous enraciner solidement sur les positions de quelque
valeur qui nous sont acquises, sauf à les compléter et à les étendre.
L'un des caractères les plus frappants de la France extérieure est
l'extrême variété des parties qui la composent, ce qui rendra nécessaire;
l'étude et l'emploi de méthodes très diverses de colonisation. (Juel
rapport y a-t-il par exemple entre l'Algérie et la Guyane, l'Indo-Chine; et le
Congo, ou les Antilles !
Un autre caractère est la dissémination, une dissémination
méthodique, bien qu'elle n'ait pas été voulue. Ceci oblige notre pays à
rechercher, à adopter définitivement et à poursuivre sans faiblir un plan
colonial d'ensemble. Unité dans la variété.
La France a entrepris au nord-ouest et au sud-est le siège de l'Afrique.
Au nord-ouest, par l'Algérie et la Tunisie, par ses établissements de
Guinée, par la route du Congo et de l'Onbanghi, elle enveloppe, elle
enserre le Sahara et le Soudan, elle s'efforce d'y pénétrer. Au sud-est,
elle tend à dominer de plus en plus le groupe des îles africaines do
l'océan Indien, dont la principale, Madagascar, s'appelait et pourra
devenir un jour la France équinoxiale.
En Asie, de même. Au nord-ouest, son influence est prépondérante
dans tout le. Levant. Le Liban peut être considéré comme une de ses
colonies morales, et il est la clé de l'Egypte, sa voisine africaine. Au sud-
est, elle est maîtresse de la plus grande partie de l'Indo-Chine et le
Tonkin est la meilleure route qui conduise au cœur de l'Empire chinois.
Dans le Pacifique, elle occupe plusieurs groupes d'îles, précieuses
étapes entre les deux mondes, oasis de ce désert salé.
En Amérique, elle a trois points d'attaque correspondant chacun à
l'une des grandes divisions de ce continent. Au nord, sa colonie morale
du Canada français qui tend à empiéter sur le nord-est des États-Unis;
au centre, les Antilles dont les deux ailes sont la Louisiane menacée;
mais encore vivante, et la Guyane, utile réserve pemr l'avenir; au sud,
sur les bords de la Plata, un groupe important de nationaux en
relations avec d'autres petites' colonies morales éparses dans toute
l'Amérique; méridionale.
Telles sont actuellement les huit régiems principales ele la France
extérieure: — Nord-ouest africain et sud-est africain: — Levant et
Indo-Chine;: — Océanie française: — Canada français, Centre-Amériepie
français ft groupes français ele la Plata.
Chacun el'eux mérite une étude particulière. Autant de Frances hors
de France. P. Foxci.v