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DECROISSANCE

ET CRITIQUES DU DEVELOPPEMENT

1

– Pour une société de décroissance – Serge Latouche

2

– En finir une fois pour toutes avec le développement – Serge Latouche

3

– Le développement n’est pas le remède à la mondialisation, c’est le problème ! – Serge Latouche

4

– L’occidentalisation du monde (Préface 2005) – Serge Latouche

5

– E la décroissance sauvera le Sud… – Serge Latouche

6

– Des alternatives à l’économie de marché - Le marché, l'agora et l'acropole : Se réapproprier le marché – Serge Latouche

7

– Décoloniser l’imaginaire – Serge Latouche

8

– Les déraisons de la raison économique de Serge Latouche (Compte rendu)

9

– La métaphysique du progrès – Serge latouche

10

– De Monterrey à Johannesburg : quel développement ? – Serge Latouche

11

– Pour une alternative au développement – Serge Latouche

12

– La pauvreté, mauvaise conscience des âmes sensibles et invention des maîtres du monde – Serge Latouche

13

– La décroissance comme préalable et non comme obstacle à une société conviviale. – Serge Latouche.

14

– Consommateurs de tous les pays, unissez-vous ! ou le défi du commerce ethique – Serge Latouche.

15

– A bas le développement durable ! Vive la décroissance conviviale – Serge Latouche

16

– Catastrophes, genèse d’une décolonisation de l’imaginaire ? – Serge Latouche & Christopher Yggdre

17

– Les effets culturels de la mondialisation : universalisme cannibale terrorisme identitaire – Serge Latouche

18

– La décroissance, un enjeu électoral – Serge Latouche

19

– Sortir de l’économie, sortir du développement ? - Pour en finir avec la marchandisation – Serge Latouche

20

– Les illusions de la techno-démocratie de marché mondialisé – Serge Latouche

21

– La décroissance, une utopie ? La croissance, un concept pervers ? – Serge Latouche

22

– La mégamachine – Serge Latouche

23

– La mégamachine et la destruction du lien social – Serge Latouche

24

– Si la mégamachine s’emballe – Pascale Guéricolas

25

– Le développement durable : mystification et boniments – Pascale Guéricolas

26 – En finir avec la religion de la croissance – Patrick Piro

27 – Engager une politique de décroissance – Vincent Cheynet

28 – Contre le développement durable – Vincent Cheynet

29 – Décroissance ou décélération ? – Vincent Cheynet

30 – Quels savois critiques contre l’économie dominante ? – Vincent Cheynet

31 – Décroissance et démocratie – Vincent Cheynet

32 – La pub, machine à casser – Vincent Cheynet

33 – La décroissance soutenable – Bruno Clémentin & Vincent Cheynet

34 – 10 objections majeures au « commerce équitable » – Bruno Clémentin & Vincent Cheynet

35 – 10 objections majeures contre la civilisation de l’automobile indiividuelle – Bruno Clémentin

36 – La croissance n’existe pas – Bruno Clémentin

37 – Le développement durable, un concept toxique ! » (Bruno Clémentin) – Matthieu Auzanneau

38 – La « décroissance » : renaissance d'un concept révolutionnaire – Matthieu Auzanneau

39 – 10 conseils pour entrer en résistance par la décroissance – Casseurs de Pub (Vincent Cheynet)

40 – La décroissance, un mot-obus – Paul Ariès

41 – La pub ou l’anti-culture – Paul Ariès

42 – Les manipulations mentales au sein de la mondialisation – Paul Ariès

43 – Petit dico de la pub – Paul Ariès

44 – Vers la simplicité volontaire – Serge Mongeau

45 – Pour une société de frugalité – François Brune

46 – Violence de l’idéologie publicitaire – François Brune

47 – La publicité : les vecteurs de l’idéologie – François Brune

48 – La pub, nouveau visage du totalitarisme – François Brune

49 – L’« antipub », un marché porteur – François Brune

50 – Pour une sobriété heureuse – Pierre Rabhi

51 – De l’humanisme : Pour une décroissance idéaliste – Michel Dias & La décroissance est- elle un humanisme ? – Réponse de Serge Latouche

52 – Les trois niveaux de l’écologie – Denis Cheynet

53 – Automobile et décroissance – Denis Cheynet

54 – De quelques mensonges bien intentionnés sur l’agriculture contemporaine – Philippe Godard

55

– L’impasse citoyenniste – Contibution à une critique du citoyennisme – « En attendant… »

56 – La décroissance soutenable est-elle valable pour l'ensemble du globe ? – Réponse de Festival résistances, 10 mai 2005.

57 – Le développement est-il la solution aux problèmes de l’humanité ? – Thomas Marshall

58 – Georgescu-Roegen : Bioéconomie et biosphère – Jacques Grinevald

59 – A la conquête des biens relationnels – Mauro Bonaïuti

60 – Point d’efficacité sans sobriété. Mieux vaut débondir que rebondir – François Schneider

61 – L’altermondialisme : un nouveau mouvement émancipateur qui ne peut se ramener aux anciennes catégories – Fabrice Flipo

62 – La décroissance, une solution pour notre temps – Fabrice Flipo

63 – L’invention du développement – Gilbert Rist

64 – Gilbert Rist répond aux contradicteurs de la décroissance

65 – Des partisans de la

ou des réactionnaires ? Les deux mon capitaine ! Réponses à

MM. Oxley, Métellus, Cyril di Meo, Vereycken. – Clément Homs

66 – L’Eglise des illusions du progrès et les objecteurs de croissance. – Clément Homs

67 – Economie de croissance, économie de gavage généralisé – Jeuf

68 – Le Monde publie une chronique diffamant les objecteurs de croissance bêtise.

69 – Des territoires en reconversion : les faux espoirs de la croissance. – Jacques Pradès

70 – Sur les traces du « phénomène technique ». – Jacques Pradès

71 – L'homo œconomicus et la déraison scientifique. Essai anthropologique sur l'économie et la technoscience – Jacques Prades

72 – Machines célibataires – May Livory

73 – Développement ne rime pas forcément avec croissance – Jean-Marie Harribey

74 – Les impasses de la croissance et de la décroissance infinies – Jean-Marie Harribey

75 – Déconnecter développement et croissance économique – Jean-Marie Harribey

76 – Décroissance ou développement durable ? – Guillaume Duval

77 – La décroissance soutenable. Une idée qui fait son chemin – Christian Weber

78 – Libéralisme économique et mondialisation, Critique d’une étude de l’Economic Freedom Network – Martin poirier

79 – Qu’est-ce que la décroissance ?

80 – Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge ! – Bernard Guibert

81 – Stop la croissance ! – Jacques Veillard et Emmanuel Poncet

et affiche sa

ABSURDITE DU PRODUCTIVISME ET DES GASPILLAGES

Pour une société de décroissance

Mot d’ordre des gouvernements de gauche comme de droite, objectif affiché de la plupart des mouvements altermondialistes, la croissance constitue-t-elle un piège ? Fondée sur l’accumulation des richesses, elle est destructrice de la nature et génératrice d’inégalités sociales. « Durable » ou « soutenable », elle demeure dévoreuse du bien-être. C’est donc à la décroissance qu’il faut travailler : à une société fondée sur la qualité plutôt que sur la quantité, sur la coopération plutôt que la compétition, à une humanité libérée de l’économisme se donnant la justice sociale comme objectif.

se donnant la justice sociale comme objectif. Par Serge Latouche Professeur émérite d’économie de

Par Serge Latouche Professeur émérite d’économie de l’université de Paris-Sud, président de la Ligne d’horizon (association des amis de François Partant). Dernier ouvrage publié : Survivre au développement. De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Editions Mille et une nuits, Paris, 2004

« Car ce sera une satisfaction parfaitement positive que de manger des aliments sains, d’avoir moins de bruit, d’être dans un environnement équilibré, de ne plus subir de contraintes de circulation, etc. » Jacques Ellul (1)

Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. (2) » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable.

Ainsi, par exemple, Fabrice Nicolino, chroniqueur écologique de l’hebdomadaire parisien

Politis, proche de la mouvance altermondialiste, a récemment quitté ce journal au terme d’un

conflit interne provoqué par

la réforme des retraites. Le débat qui s’en est suivi est

révélateur du malaise de la gauche (3). La raison du conflit, estime un lecteur, est sans doute d’« oser aller à l’encontre d’une sorte de pensée unique, commune à presque toute la classe

politique française, qui affirme que notre bonheur doit impérativement passer par plus de croissance, plus de productivité, plus de pouvoir d’achat, et donc plus de consommation (4) ».

Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans

Le dérèglement climatique s’accompagne des

guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.

Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.

La société de croissance peut être définie comme une société dominée par une économie de croissance, précisément, et qui tend à s’y laisser absorber. La croissance pour la croissance devient ainsi l’objectif primordial, sinon le seul, de la vie. Une telle société n’est pas

la zone des tempêtes au propre et au figuré

soutenable parce qu’elle se heurte aux limites de la biosphère. Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (6).

Pour concilier les deux impératifs contradictoires de la croissance et du respect de l’environnement, les experts pensent trouver la potion magique dans l’écoefficience, pièce centrale et à vrai dire seule base sérieuse du « développement durable ». Il s’agit de réduire progressivement l’impact écologique et l’intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible avec la capacité reconnue de charge de la planète (7).

Que l’efficience écologique se soit accrue de manière notable est incontestable, mais dans le même temps la perpétuation de la croissance forcenée entraîne une dégradation globale. Les baisses d’impact et de pollution par unité de marchandise produite se trouvent systématiquement anéanties par la multiplication du nombre d’unités vendues (phénomène auquel on a donné le nom d’« effet rebond »). La « nouvelle économie » est certes relativement immatérielle ou moins matérielle, mais elle remplace moins l’ancienne qu’elle ne la complète. Au final, tous les indices montrent que les prélèvements continuent de croître (8).

Enfin, il faut la foi inébranlable des économistes orthodoxes pour penser que la science de l’avenir résoudra tous les problèmes et que la substituabilité illimitée de la nature par l’artifice est concevable.

Si l’on suit Ivan Illich, la disparition programmée de la société de croissance n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux (9). »

La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse.

L’élévation du niveau de vie dont pensent bénéficier la plupart des citoyens du Nord est de plus en plus une illusion. Ils dépensent certes plus en termes d’achat de biens et services marchands, mais ils oublient d’en déduire l’élévation supérieure des coûts. Celle-ci prend des formes diverses, marchandes et non marchandes : dégradation de la qualité de vie non quantifiée mais subie (air, eau, environnement), dépenses de « compensation » et de réparation (médicaments, transports, loisirs) rendues nécessaires par la vie moderne, élévation des prix des denrées raréfiées (eau en bouteilles, énergie, espaces verts

Herman Daly a mis sur pied un indice synthétique, le Genuine Progress Indicator, indicateur de progrès authentique (IPA), qui corrige ainsi le produit intérieur brut (PIB) des pertes dues à la pollution et à la dégradation de l’environnement. A partir des années 1970, pour les Etats-Unis, cet indicateur stagne et même régresse, tandis que celui du PIB ne cesse d’augmenter (10). Il est regrettable que personne en France ne se soit encore chargé de faire ces calculs. On a toutes les raisons de penser que le résultat serait comparable. Autant dire

que, dans ces conditions, la croissance est un mythe, même à l’intérieur de l’imaginaire de l’économie de bien-être, sinon de la société de consommation ! Car ce qui croît d’un côté décroît plus fortement de l’autre.

Tout cela ne suffit malheureusement pas pour nous amener à quitter le bolide qui nous mène droit dans le mur et à embarquer dans la direction opposée.

Entendons-nous bien. La décroissance est une nécessité ; ce n’est pas au départ un idéal, ni l’unique objectif d’une société de l’après-développement et d’un autre monde possible. Mais faisons de nécessité vertu, et concevons, pour les sociétés du Nord, la décroissance comme un objectif dont on peut tirer des avantages (11). Le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et

absurde qui voudrait dire à la lettre : « avancer en reculant ». La difficulté où l’on se trouve de traduire « décroissance » en anglais est très révélatrice de cette domination mentale de l’économisme, et symétrique en quelque sorte de l’impossibilité de traduire croissance ou

développement (mais aussi, naturellement, décroissance

On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l’abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux, qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! De même qu’il n’y a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours.

Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle.

Ainsi comprise, la décroissance ne signifie pas nécessairement une régression de bien-être. En 1848, pour Karl Marx, les temps étaient venus de la révolution sociale et le système était mûr pour le passage à la société communiste d’abondance. L’incroyable surproduction matérielle de cotonnades et de biens manufacturés lui semblait plus que suffisante, une fois aboli le monopole du capital, pour nourrir, loger et vêtir correctement la population (au moins occidentale). Et pourtant, la « richesse » matérielle était infiniment moins grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait ni voitures, ni avions, ni plastique, ni machines à laver, ni réfrigérateur, ni ordinateur, ni biotechnologies, pas plus que les pesticides, les engrais chimiques ou l’énergie atomique ! En dépit des bouleversements inouïs de l’industrialisation, les besoins restaient encore modestes et leur satisfaction possible. Le bonheur, quant à sa base matérielle, semblait à portée de la main.

Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable. En 1981 déjà, Jacques Ellul, l’un des premiers penseurs d’une société de décroissance, fixait comme objectif pour le travail pas plus de deux heures par jour (12). On peut, s’inspirant de la charte Page | 6

)

dans les langues africaines.

« consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable. On pourrait même allonger la liste des « r » avec : rééduquer, reconvertir, redéfinir, remodeler, repenser, etc., et bien sûr relocaliser, mais tous ces « r » sont plus ou moins inclus dans les six premiers.

On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les valeurs actuelles sont systémiques : elles sont suscitées et stimulées par le système et, en retour, elles contribuent à le renforcer. Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité volontaire, peut infléchir la tendance et saper les bases imaginaires du système, mais, sans une remise en cause radicale de celui-ci, le changement risque d’être limité.

Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? La limitation drastique des atteintes à l’environnement, et donc de la production de valeurs d’échange incorporées dans des supports matériels physiques, n’implique pas nécessairement une limitation de la production de valeurs d’usage à travers des produits immatériels. Ceux-ci, au moins pour partie, peuvent conserver une forme marchande.

Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. On peut concevoir des mesures progressives constituant des étapes, mais il est impossible de dire si elles seront acceptées passivement par les « privilégiés » qui en seraient victimes, ni par les actuelles victimes du système, qui sont mentalement ou physiquement droguées par lui. Cependant, l’inquiétante canicule 2003 en Europe du Sud-Ouest a fait beaucoup plus que tous nos arguments pour convaincre de la nécessité de s’orienter vers une société de décroissance. Ainsi, pour réaliser la nécessaire décolonisation de l’imaginaire, on peut à l’avenir très largement compter sur la pédagogie des catastrophes.

(1) Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Chastenet, La Table ronde, Paris, 1994, page 342.

(2) Le Monde, 16 février 2002.

(3) Fabrice Nicolino, « Retraite ou déroute ? », Politis, 8 mai 2003. La crise a en fait été déclenchée par des formules contestables de Fabrice Nicolino qualifiant le mouvement social de « festival de criailleries corporatistes », ou évoquant « le monsieur qui veut continuer à partir à 50 ans à la retraite pardi, il conduit des trains, c’est la mine, c’estGerminal ! ».

(4) Politis n° 755,12 juin 2003.

(5) Vandana Shiva, La Guerre de l’eau, Parangon, Paris, 2003.

(6) Gianfranco Bologna (sous la direction de), Italia capace di futur, WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.

(7) The Business Case for Sustanable Development, document du World Business Council for Sustanable Development diffusé au Sommet de la terre de Johannesburg (août-septembre 2002).

(8) Mauro Bonaiuti, « Nicholas Georgescu-Roegen. Bioeconomia. Verso un’altra economia ecologicamente e socialmente sostenible », Bollati Boringhieri, Torino, 2003. En particulier pp. 38-40.

(9) Le Monde, 27 décembre 2002.

(10) C. Cobb, T. Halstead, J. Rowe, « The Genuine Progress Indicator : Summary of Data and Methodology, Redefining Progress », 1995, et des mêmes, « If the GDP is Up, Why is America Down ? », in Atlantic Monthly, n° 276, San Francisco, octobre 1995.

(11) En ce qui concerne les sociétés du Sud, cet objectif n’est pas vraiment à l’ordre du jour : même si elles sont traversées par l’idéologie de la croissance, ce ne sont pas vraiment pour la plupart des « sociétés de croissance ».

(12) Voir « Changer de révolution », cité par Jean-Luc Porquet in Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu, Le Cherche-Midi, 2003, pp. 212 -213.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | NOVEMBRE 2003 | Pages 18 et 19

http://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651

LES MIRAGES DE L'OCCIDENTALISATION DU MONDE

En finir, une fois pour toutes, avec le développement

Présenté comme la solution aux problèmes du Sud, le développement n'est souvent qu'un autre visage de l'occidentalisation du monde. Qu'il soit " durable ", " soutenable " ou " endogène ", il s'inscrit toujours, de manière plus ou moins violente, dans la logique destructrice de l'accumulation capitaliste. Il signifie inégalités, destruction de l'environnement et des cultures. Pourtant, des solutions peuvent être imaginées, qui prennent en compte la diversité du monde et s'appuient sur les expériences, menées ici ou là, d'économie non marchande.

Le " développement " est semblable à une étoile morte dont on perçoit encore la lumière, même si elle s'est éteinte depuis longtemps, et pour toujours. (1) Gilbert Rist.

Voici un peu plus de trente ans est née une espérance. Une espérance aussi grande pour les peuples du tiers-monde que le socialisme l'avait été pour les prolétariats des pays occidentaux. Une espérance peut-être plus suspecte dans ses origines et dans ses fondements, puisque les Blancs l'avaient apportée avec eux avant de quitter les pays qu'ils avaient pourtant durement colonisés. Mais enfin, les responsables, les dirigeants et les élites des pays nouvellement indépendants présentaient à leur peuple le développement comme la solution de tous leurs problèmes.

Les jeunes Etats ont tenté l'aventure. Avec maladresse, peut-être, mais ils l'ont tentée, et souvent avec une violence et une énergie désespérées. Le projet " développementiste " était même la seule légitimité avouée des élites au pouvoir. Certes, on peut épiloguer à l'infini pour savoir si les conditions objectives de réussite de l'aventure moderniste étaient ou n'étaient pas remplies. Sans ouvrir cet énorme dossier, tout un chacun reconnaîtra qu'elles n'étaient guère favorables ni à un développement planifié, ni à un développement libéral.

Le pouvoir des nouveaux Etats indépendants était pris dans d'insolubles contradictions. Ils ne pouvaient ni dédaigner le développement ni le construire. Ils ne pouvaient, en conséquence, ni refuser d'introduire ni réussir à acclimater tout ce qui participe de la modernisation : l'éducation, la médecine, la justice, l'administration, la technique. Les " freins ", les " obstacles " et les " blocages " de toute nature, chers aux experts économistes, rendaient peu crédible la réussite d'un projet qui implique d'accéder à la compétitivité internationale à l'époque de l'" hypermondialisation ". Théoriquement reproductible, le développement n'est pas universalisable. D'abord pour des raisons écologiques : la finitude de la planète rendrait la généralisation du mode de vie américain impossible et explosif.

Le concept de développement est piégé dans un dilemme : soit il désigne tout et son contraire, en particulier l'ensemble des expériences historiques de dynamique culturelle de l'histoire de l'humanité, de la Chine des Han à l'empire de l'Inca ; et alors il n'a aucune signification utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux s'en débarrasser. Soit il a un contenu propre et définit alors nécessairement ce qu'il possède de commun avec l'expérience occidentale du " décollage " de l'économie telle qu'elle s'est mise en place depuis la révolution industrielle en Angleterre dans les années l750-1800. Dans ce cas, quel que soit l'adjectif qu'on lui accole, son contenu implicite ou explicite réside dans la croissance économique, l'accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que l'on connaît.

Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun avec cette expérience-là, est lié à des " valeurs " qui sont le progrès, l'universalisme, la maîtrise de la nature, la rationalité quantifiante. Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes. Elles sont liées à l'histoire de l'Occident et

recueillent peu d'écho dans les autres sociétés (2). Les sociétés animistes, par exemple, ne partagent pas la croyance dans la maîtrise de la nature. L'idée de développement est totalement dépourvue de sens et les pratiques qui l'accompagnent sont rigoureusement impossibles à penser et à mettre en oeuvre parce qu'impensables et interdites (3). Ces valeurs occidentales sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver une solution aux problèmes du monde contemporain et éviter les catastrophes vers lesquelles l'économie mondiale nous entraîne.

Le développement a été une grande entreprise paternaliste (" les pays riches assurent l'essor

des pays les moins avancés ") qui a occupé approximativement la période des " trente glorieuses " (1945-1975). Conjugué transitivement, le concept a fait partie de l'ingénierie sociale des experts internationaux. C'était toujours les autres qu'il fallait développer. Tout cela

a fait faillite. En témoigne le fait que l'aide fixée à 1 % du produit intérieur brut (PIB) des

pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), lors de la première décennie du développement des Nations unies en l960, réajustée à la baisse à 0,70 % en l992 à Rio et en l995 à Copenhague, n'atteint pas les 0,25 % en 2000 ! (4) En témoigne aussi le fait que la plupart des instituts d'études ou des centres de recherches spécialisés ont fermé leurs portes ou sont moribonds.

La crise de la théorie économique du développement, annoncée dans les années 1980, est en phase terminale : on assiste à une vraie liquidation ! Le développement ne fait plus recette dans les enceintes internationales " sérieuses " : Fonds monétaire internationale (FMI), Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC), etc. Au dernier forum de Davos, la " chose " n'a même pas été évoquée. Il n'est plus revendiqué au Sud que par certaines de ses victimes et leurs bons samaritains : les organisations non gouvernementales (ONG) qui en vivent (5). Et encore ! La nouvelle génération des " ONG sans frontières " a axé le charity business plus sur l'humanitaire et l'intervention d'urgence que sur l'essor économique.

Toutefois, le développement a moins été victime de sa faillite, pourtant incontestable au Sud, que de son succès au Nord. Ce " retrait " conceptuel correspond au déplacement

engendré par la " mondialisation " et par ce qui se joue derrière cet autre slogan mystificateur. Le développement des économies nationales devait déboucher presque automatiquement sur

la transnationalisation des économies et sur la globalisation des marchés.

Dans une économie mondialisée, il n'existe pas de place pour une théorie spécifique destinée au Sud. Toutes les régions du monde désormais sont " en développement " (6). A un monde unique correspond une pensée unique. L'enjeu de ce changement n'est autre que la disparition de ce qui donnait une certaine consistance au mythe développementiste, à savoir le trickle down effect c'est-à-dire le phénomène de retombées favorables à tous.

Colonisation des imaginaires

La répartition de la croissance écono mique au Nord (avec le compromis keynéso-fordiste), et même celles de ses miettes au Sud, assurait une certaine cohésion nationale. Les trois D (déréglementation, décloisonnement, désintermédiation) ont fait voler le cadre étatique des régulations, permettant ainsi au jeu des inégalités de s'étendre sans limites. La polarisation de la richesse entre les régions et entre les individus atteint des sommets inusités. Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), si la richesse de la planète a été multipliée par six depuis l950, le revenu moyen des habitants de 100 des 174 pays recensés est en pleine régression, de même que l'espérance de vie. Les trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure au PIB total des 48 pays les plus pauvres ! Le patrimoine des 15 individus les plus fortunés dépasse le PIB de toute Page | 10

l'Afrique subsaharienne. Enfin, les avoirs des 84 personnes les plus riches surpasse le PIB de la Chine avec son 1,2 milliard d'habitants !

Dans ces conditions, il n'est plus question de développement, seulement d'ajustement structurel. Pour le volet social, on fait largement appel à ce que Bernard Hours appelle joliment un " samu mondial " dont les ONG humanitaires, les urgenciers sont l'outil capital (7). Toutefois, si les " formes " changent considérablement (et pas seulement elles), tout un imaginaire reste bien en place. Si le développement n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n'est que la poursuite du

développement par d'autres moyens. L'Etat s'efface derrière le marché. Les Etats-nations du Nord qui s'étaient déjà fait plus discrets avec le passage de témoin de la colonisation à l'indépendance quittent le devant de la scène au profit de la dictature des marchés (qu'ils ont

avec leur instrument de gestion, le FMI, qui impose les plans d'ajustement

structurels. On retrouve toujours l'occidentalisation du monde avec la colonisation de l'imaginaire par le progrès, la science et la technique. L'économicisation et la technicisation sont poussées à leur point ultime. La critique théorique et philosophique radicale menée courageusement par un petit nombre d'intellectuels marginaux (Cornélius Castoriadis, Ivan Illich, François Partant, Gilbert Rist, en particulier) a contribué au glissement rhétorique mais n'a pas débouché sur une remise en cause des valeurs et des pratiques de la modernité.

Si la rhétorique pure du développement et la pratique qui lui est liée de l'" expertocratie " volontariste ne fait plus recette, le complexe des croyances eschatologiques en une prospérité matérielle possible pour tous, qu'on peut définir comme le " développemen tisme ", reste intact. La survie du développement à sa mort est surtout manifeste travers les critiques dont il a été l'objet. Pour tenter d'en conjurer magiquement les effets négatifs, on est entré en effet dans l'ère des développements " à particule " (8). On a vu des développements " auto centrés ", " endogènes ", " participa tifs ", " communautaires ", " intégrés ", " authentiques ", " autonomes et populaires ", " équitables " sans parler du développement local, du micro-développement, de l'endo-développement et même de l'ethno-développement ! Les humanistes canalisent ainsi les aspirations des victimes. Le développement durable est la plus belle réussite dans cet art du rajeunissement des vieilles lunes. Il constitue un bricolage conceptuel, visant à changer les mots à défaut de changer les choses, une monstruosité verbale par son antinomie mystificatrice. Le " durable " est alors ce qui permet au concept de survivre.

orga nisée

)

Dans toutes ces tentatives pour définir un " autre " développement ou un développement " alternatif ", il s'agit de guérir un " mal " qui atteindrait le déve loppement de façon accidentelle et non congénitale. Quiconque ose s'attaquer au développementisme se voit rétorquer qu'il se trompe de cible. Il ne s'en serait pris qu'à certaines formes dévoyées, au " mal-développement ". Mais ce monstre repoussoir créé pour l'occasion n'est qu'une chimère aberrante. Dans l'imaginaire de la modernité, en effet, le mal ne peut pas atteindre le développement pour la bonne raison qu'il est l'incarnation même du Bien. Le " bon " développement, même s'il ne s'est jamais réalisé nulle part, est un pléonasme parce que par définition développement signifie " bonne " croissance, parce que la croissance, elle aussi, est un bien et qu'aucune force du mal ne peut prévaloir contre elle. C'est l'excès même des preuves de son caractère bénéfique qui révèle le mieux l'escroquerie du concept, flanqué ou non d'une particule.

Il est clair que c'est le " développement réellement existant " - de la même manière qu'on parlait du " socialisme réel " -, celui qui domine la planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes sociaux et environne mentaux actuels : exclusion, surpopulation, pauvreté, pollutions diverses, etc. Le développementisme exprime la logique économique dans toute sa

rigueur. Il n'existe pas de place, dans ce paradigme, pour le respect de la nature exigé par les écologistes ni pour le respect de l'être humain réclamé par les humanistes.

Le développement réellement existant apparaît alors dans sa vérité, et le développement " alternatif " comme une mystification. En accolant un adjectif, il ne s'agit pas vraiment de remettre en question l'accumulation capitaliste, tout au plus songe-t-on à adjoindre un volet social ou une composante écologique à la croissance économique comme on a pu naguère lui ajouter une dimension culturelle. En se focalisant sur les conséquences sociales, comme la pauvreté, les niveaux de vie, les besoins essentiels, ou sur les nuisances apportées à l'environnement, on évite les approches holistes ou globales d'une analyse de la dynamique planétaire d'une mégamachine techno-économique qui fonctionne à la concurrence généralisée sans merci et désormais sans visage.

Dès lors, le débat sur le mot déve loppement prend toute son ampleur. Au nom du développement " alternatif ", on propose, parfois, d'authentiques projets antiproductivistes, anticapitalistes très divers qui visent à éliminer les plaies du " sous-dévelop pement " et les excès du " mal-déve loppement " ou plus simplement les conséquences désastreuses de la mondialisation. Ces projets d'une société conviviale n'ont pas plus à voir avec le développement que l'" âge d'abondance des sociétés primitives " ou que les réussites humaines et esthétiques remarquables de certaines sociétés pré-industrielles qui ignoraient tout du développement (9).

L'autre nom de la guerre économique

En France même, nous avons vécu cette expérience en vraie grandeur d'un développement " alternatif ". C'est la modernisation de l'agriculture entre l945 et l980, telle qu'elle a été programmée par des technocrates humanistes et mise en oeuvre par des ONG chrétiennes, jumelles de celles qui sévissent dans le tiers-monde (10). On a assisté à la mécanisation, la concentration, l'industrialisation des campagnes, à l'endettement massif des paysans, à l'emploi systématique de pesticides et d'engrais chimiques, à la généralisation de la " "

malbouffe Qu'on le veuille ou non, le développement ne saurait être différent de ce qu'il a été et est :

l'occidentalisation du monde. Les mots s'enracinent dans une histoire ; ils sont liés à des représentations qui échappent, le plus souvent, à la conscience des locuteurs, mais qui ont prise sur nos émotions. Il y a des mots doux, des mots qui donnent du baume au coeur et des mots qui blessent. Il y a des mots qui mettent un peuple en émoi et bouleversent le monde. Et puis, il y a des mots poison, des mots qui s'infiltrent dans le sang comme une drogue, pervertissent le désir et obscurcissent le jugement. Développement est un de ces mots toxiques. On peut, certes, proclamer que désormais un " bon développement, c'est d'abord valoriser ce que faisaient les parents, avoir des racines (11) ", c'est définir un mot par son contraire. Le développement a été, est, et sera d'abord un déracinement. Partout il a entraîné un accroissement de l'hétéronomie au détriment de l'autonomie des sociétés.

Faudra-t-il attendre encore quarante ans pour qu'on comprenne que le développement c'est le développement réellement existant ? Il n'y en a pas d'autre. Et le développement réellement existant, c'est la guerre économique (avec ses vainqueurs bien sûr, mais plus encore ses vaincus), le pillage sans retenue de la nature, l'occidentalisation du monde et l'uniformisation planétaire, c'est enfin la destruction de toutes les cultures différentes.

C'est pourquoi le " développement durable ", cette contradiction dans les termes, est à la fois terrifiant et désespérant ! Au moins avec le développement non durable et insoutenable, on pouvait conserver l'espoir que ce processus mortifère aurait une fin, victime de ses

contradictions, de ses échecs, de son caractère insupportable et du fait de l'épuisement des ressources naturelles

On pouvait ainsi réfléchir et travailler à un après-développement, bricoler une post- modernité acceptable. En particulier réintroduire le social, le politique dans le rapport d'échange économique, retrouver l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce social. Le développement durable, lui, nous enlève toute perspective de sortie, il nous promet le développement pour l'éternité !

L'alternative ne peut prendre la forme d'un modèle unique. L'après-développement est

nécessairement pluriel. Il s'agit de la recherche de modes d'épanouissement collectif dans lesquels ne serait pas privilégié un bien-être matériel destructeur de l'environnement et du lien social. L'objectif de la bonne vie se décline de multiples façons selon les contextes. En d'autres termes, il s'agit de reconstruire de nouvelles cultures. Cet objectif peut s'appeler l'umran (épanouissement) comme chez Ibn Kaldûn, swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, ou bamtaare (être bien ensemble) comme

chez les Toucouleurs

L'important est de signifier la rupture avec l'entreprise de destruction

qui se perpétue sous le nom de développement ou de mondialisation. Pour les exclus, pour les naufragés du développement, il ne peut s'agir que d'une sorte de synthèse entre la tradition perdue et la modernité inaccessible. Ces créations originales dont on peut trouver ici ou là des commencements de réalisation ouvrent l'espoir d'un après-développement.

Serge Latouche

1 - Gilbert Rist, "Le développement. Histoire d'une croyance occidentale". Presses de Sciences Po, Paris 1996. p. 377.

2 - Pour une analyse des autres raisons plus théoriques, voir notre ouvrage Faut-il refuser le développement ? PUF, Paris, l985.

3 - Sur ce sujet voir tout particulièrement Gilbert Rist, "Le développement. Histoire d'une croyance occidentale". Presses de Sciences Po, Paris 1996.

4 - "Le mot développement, écrit Bertrand Cabedoche en conclusion de son livre, les chrétiens et le Tiers-Monde (Karthala, 1990, p.255), a pu perdre de son attrait au contact de trop d'expériences décevantes. Il reste le seul vocable que partagent tous les humains pour dessiner leur espoir".

5 - La socio-économie du développement aurait dû, dès lors, se substituer à la science économique

normale ; toutefois, en dépit de quelques frémissements dans ce sens, c'est l'inverse qui s'est produit.

6 - Bernard Hours, "L'idéologie humanitaire ou le spectacle de l'altérité perdue", L'harmattan,1998.

7 - On comprend que certaines élites du Sud (et leurs griots du Nord), victimes de la baisse de l'aide et veufs de leur discours de légitimation revendiquent avec nostalgie un "retour" au développement.

8 - La mouvance anti-développentiste est présente au sein des O.N.G., des mouvements écologistes

et de l'intelligentsia à peu près partout dans le monde mais de façon très minoritaire avec quelques points forts, en Inde, au Mexique, au Quebec, en Belgique et en Suisse. Il existe deux réseaux qui en regroupent les principaux représentants : l'INCAD (International Network for Cultural Alternatives to Development) basé à Montréal, Centre interculturel de Montréal, 49l7 rue St-Urbain, Montréal, Québec, Canada, H2T2Wl et le Réseau Sud/Nord cultures et développement, l72 rue Joseph II Bruxelles, Belgique. Le premier publie la revue Interculture (2 éditions, en français et en Anglais), Le second publie le bulletin Quid pro quo en français, anglais et espagnol. Le principal ouvrage de réference est "The development dictionary", edited by Wolfgang Sachs, Zed books, Londres, l992. Cet ouvrage traduit dans de nombreuses langues, sauf le français, regroupe des contributions des principaux représentants de ce courant.

9 - Marc Poncelet, Une utopie post-tiersmondiste, la dimension culturelle du développement, L'Harmattan, Paris, 1994. p. 76. Ce travail de redéfinition du développement porte toujours plus ou moins sur la culture, la nature et la justice sociale. "La dimension culturelle, comme le note Marc Poncelet, semble confèrer une dimension humaine à une problèmatique trop sèchement environnementaliste. Elle procure un supplément d'âme, un entregent social, une profondeur philosphique aux indicateurs humains" p. 21.

10 - Il illustre parfaitement le procédé dénoncé par Viviane Forrester dans "L'horreur économique"

: "l'imagination des instances au pouvoir est sans limite lorsqu'il s'agit de distraire la galerie avec des bricolages débiles, sans effets, sinon nefastes, sur rien". Forrester Viviane, L'horreur économique, Fayard, l996.p. 90.

11 - Notons avec Gilbert Rist (op.cit. p. 329) que le vrai développement défini dans le rapport de la

commission Sud comme "un processus qui permet aux êtres humains de développer leur personnalité, de prendre confiance en eux-mêmes et de mener une existence digne et épanouie" ne s'est jamais produit nulle part.

12 - -Marshall Salhins : Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard, 1972 .

13 - Dans plusieurs sociétés africaines, le mot même de développement n'a aucun équivalent dans

la langue locale parce que l'imaginaire qui institue la chose fait largement défaut.

- modernisation. La révolution silencieuse des années cinquante". Fondation pour le progrès de l'homme, octobre l993.

15 - Avec ce qu'elle a de meilleure parfois, mais surtout ce qu'elle a de pire. Les techniques de

représession s'exportent mieux que la démocratie procédurale, le désir exacerbé de gadget et la pollution que le niveau de vie. Sur tous ces points, voir notre livre L'occidentalisation du monde, La découverte, Paris l989.

16 - -Alidou Sawadogo cité par Pierre Pradervand . Une Afrique en marche, Plon, 1989,p.109.

17 - "Ce que les Français appellent développement, est-ce que c'est ce que veulent les villageois ? interroge Thierno Ba responsable d'une ONG sénégalaise sur le fleuve. Non. Ce qu'ils veulent c'est ce que le pulaar appelle bamtaare. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est la recherche par une communauté fortement enracinée dans sa solidarité, d'un bien-être social harmonieux où chacun des membres, du plus riche au plus pauvre, peut trouver une place et sa réalisation personnelle", Cimade, Quand l'Afrique posera ses conditions, Dossier pour un débat n· 67, septembre 96, Fondation pour le progrès de l'homme. p. 43.

en

14

"Des

paysans

ont

osé.

Histoire

des

mutations

de

l'agriculture

dans

une

France

18 - Voir notre livre "L'autre Afrique. Entre don et marché" Albin Michel, Paris 1998.

Texte paru dans LE MONDE DIPLOMATIQUE de MAI 2001 - Pages 6 et 7

Le développement n'est pas le remède à la mondialisation, c'est le problème !

Par Serge Latouche, Professeur émérite à l'université de Paris-Sud.

(janvier 2002)

Il existe une quasi-unanimité à gauche (et même au centre) pour dénoncer les méfaits d'une mondialisation libérale, voire ultra-libérale.

Cette critique consensuelle s'articule sur six points :

1) la dénonciation des inégalités croissantes tant entre le Nord et le Sud, qu'à l'intérieur de chaque pays,

2) Le piège de la dette pour les pays du Sud avec ses conséquences sur l'exploitation inconsidérée des richesses naturelles et la réinvention du servage et de l'esclavage (en particulier des enfants),

3) la destruction des écosystèmes et les menaces que les pollutions globales font peser sur la survie de la planète,

4) la fin du welfare, la destruction des services publics et le démantèlement des systèmes de protection sociale,

5) l'omnimarchandisation, avec les trafics d'organes, le développement des "industries culturelles" uniformisantes, la course à la brevetabilité du vivant,

6) l'affaiblissement des États-nations et la montée en puissance des firmes transnationales comme "les nouveaux maîtres du monde".

Pour suppléer aux défaillances du marché, au Sud, on fait largement appel au "samu mondial" dont les ONG humanitaires, les urgenciers sont l'outil capital. Le tiers secteur ou l'économie sociale et solidaire ont vocation à remplir le même objectif au Nord. Le (re)développement peut-il être le remède à ces maux?

Au fond, beaucoup le pensent, et en particulier tous ceux qui prônent "une autre mondialisation". Il faudrait revenir au développement en le corrigeant, s'il y a lieu de ses effets négatifs. Un développement "durable" ou "soutenable" apparaît ainsi comme une panacée tant pour le Sud que pour le Nord. C'est plus ou moins la conclusion de ce que nous avons entendu encore récemment à Porto Alegre. Cette aspiration naïve à un retour du développement témoigne à la fois d'une perte de mémoire et d'une absence d'analyse sur la signification historique de ce développement.

La nostalgie des "trente glorieuses", cette ère de la régulation keynéso-fordiste qui fut celle de l'apothéose du développement nous fait oublier qu'en mai 1968, c'est précisément cette société de "bien-être" -là qui était dénoncée comme société de consommation et société du spectacle n'engendrant que l'ennui d'une vie sans autre perspective que "métro-boulot-dodo", fondée sur un travail à la chaîne répétitif et aliénant. Si on exalte encore volontiers les cercles vertueux de cette croissance qui constituait un "jeu gagnant-gagnant-gagnant", on oublie volontiers les deux perdants : le tiers-monde et la nature. Certes, l'État gagnait, le patronat gagnait et les travailleurs, en maintenant la pression, amélioraient leur niveau de vie, mais la

), tandis que le

tiers-monde des indépendances s'enfonçait un peu plus dans le sous-développement et la

nature était pillée sans vergogne (et nous n'avons pas fini d'en payer l'addition

déculturation. En tout état de cause, ce capitalisme régulé de l'ère du développement aura été une phase transitoire menant à la mondialisation.

Si le développement, en effet, n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n'est que la poursuite du développement avec d'autres moyens. L'État s'efface derrière le marché. Les États-nations qui s'étaient déjà fait

plus discrets dans le passage du témoin de la colonisation au développement quittent le devant

de la scène au profit de la dictature des marchés (qu'ils ont organisée

de gestion, le F.M.I., qui impose les plans d'ajustement structurels. Toutefois, si les "formes" changent considérablement (et pas que les formes), on est toujours en face de slogans et d'idéologies visant à légitimer l'entreprise hégémonique de l'Occident, et singulièrement des États-Unis, aujourd'hui. Rappelons la formule cynique d'Henry Kissinger, "La mondialisation n'est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine". Il n'y a pas dans cette approche de remise en question de l'imaginaire économique. On retrouve toujours l'occidentalisation du monde avec la colonisation des esprits par le progrès, la science et la technique. L'économicisation et la technicisation du monde sont poussées à leur point ultime. Or, c'est cela même qui constitue la source de tous les méfaits dont on accuse la mondialisation.

C'est le développement réellement existant, celui qui domine la planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes sociaux et environnementaux actuels. Le développement n'est qu'une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des ressources naturelles et humaines. Quel que soit l'adjectif qu'on lui accole, le contenu implicite ou explicite du développement c'est la croissance économique, l'accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que l'on connaît : compétition sans pitié, croissance sans limite des inégalités, pillage sans retenue de la nature. Le fait d'ajouter le qualificatif "durable" ou "soutenable" ne fait qu'embrouiller un peu plus les choses. En ce moment même circule un manifeste pour un développement soutenable signé par de nombreuses célébrités dont Jean-Claude Camdessus, l'ancien président du Fonds Monétaire International !

Notre surcroissance économique dépasse déjà largement la capacité de charge de la terre. Si tous les citoyens du monde consommaient comme les américains moyens les limites physiques de la planète seraient largement dépassées. Si l'on prend comme indice du "poids" environnemental de notre mode de vie "l'empreinte" écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l'équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. En prenant en compte, les besoins de matériaux et d'énergie, ceux nécessaires pour absorber déchets et rejets de la production et de la consommation et en y ajoutant l'impact de l'habitat et des infrastructures nécessaires, les chercheurs travaillant pour le World Wide Fund (WWF) ont calculé que l'espace bioproductif par tête de l'humanité était de 1,8 hectare. Un citoyen des États Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, Un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l'égalité planétaire et plus encore d'un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable. On peut discuter ces chiffres, mais ils sont malheureusement confirmés par un nombre considérable d'indices (qui ont d'ailleurs servi à les établir). Ainsi, pour que l'élevage intensif fonctionne en Europe, il faut qu'une surface pour ce qu'on appelle des "cultures en coulisses" équivalant à sept fois celle de ce continent soit employée dans d'autres pays à produire l'alimentation nécessaire aux animaux ainsi élevés sur un mode industriel Pour survivre ou durer, il est donc urgent d'organiser la décroissance. Quand on est à Rome et que l'on doit se rendre par le train à Turin, si on s'est embarqué par erreur dans la direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut

avec leur instrument

)

descendre et prendre un autre train dans la direction opposée. Pour sauver la planète et assurer un future acceptable à nos enfants, il ne faut pas seulement modérer les tendances actuelles, il faut carrément sortir du développement et de l'économicisme comme il faut sortir de l'agriculture productiviste qui en est partie intégrante pour en finir avec les vaches folles et les aberrations transgéniques.

Conclusion : Le développement comme la mondialisation sont des "machines" a affamer les peuples. Avant les années 70, en Afrique, les populations étaient "pauvres" au regard des critères occidentaux, en ce sens qu'elles disposaient de peu de biens manufacturés, mais personne, en temps normal, ne mourrait de faim. Après 50 années de développement, c'est chose faite. Mieux, en Argentine, pays traditionnel d'élevage bovin, avant l'offensive développementiste des années 80, on gaspillait inconsidérément la viande de boeuf, abandonnant les bas morceaux. Aujourd'hui, les gens pillent les supermarchés pour survivre et les fonds marins, exploités sans vergogne par les flottes étrangères entre 85 et 95 pour accroître des exportations sans grand profit pour la population, ne peuvent plus constituer un recours.

Comme le dit Vandana Shiva : "Sous le masque de la croissance se dissimule, en fait, la création de la pénurie".

George W. Bush déclarait le 14 février 2002 à Silver Spring devant l'administration de la météorologie que "parce qu'elle est la clef du progrès environnemental, parce qu'elle fournit les ressources permettant d'investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème". Nous affirmons tout au contraire que, bien loin d'être le remède à la mondialisation, le développement économique constitue la source du mal. Il doit être analysé et dénoncé comme tel.

Serge Latouche, L’occidentalisation du monde (préface 2005).

Serge Latouche, L’occidentalisation du monde à l’heure de la « Globalisation . Ed. La découverte Poche, 2005.

de la « Globalisation . Ed. La découverte Poche, 2005. « Peut-être la société occidentale a-t-elle

« Peut-être la société occidentale a-t-elle depuis ses origines tendu vers ce point où elle accomplirait ses valeurs implicites dans la société bourgeoise - en même temps que le monde stupéfait adoptait ces valeurs. Et peut- être avec cette espèce de centre négatif, avec ce rien central, d’habitation du vide, le bourgeois a-t-il répondu à une sorte de désir inconscient de l’homme, une sorte de passion vers sa propre disparition » (Jacques Ellul) [1].

L’Occidentalisation du monde est paru en France en 1989. En ce temps-là, on parlait beaucoup du « déclin de l’empire américain » - c’était le titre d’un film à succès du réalisateur québécois Denys Arcand. Par une de ces ruses dont l’histoire a le secret, ce n’est pas l’empire américain qui s’est écroulé, mais, chose incroyable et non prévue, l’empire soviétique. Depuis 1989, quinze ans seulement se sont écoulés - et en même temps une éternité ! La chute du mur de Berlin semblait annoncer la fin du mensonge et des illusions totalitaires. Pendant quelques années, le monde occidental se prit à rêver de la paix perpétuelle qu’amènerait à coup sûr l’extension rapide à toute la planète de l’économie de marché, des droits de l’homme, des technosciences et de la démocratie. Aujourd’hui, le cauchemar a clairement succédé au rêve.

Le lendemain du 11 septembre 2001, jour de l’attentat contre les Twin Towers, un ami me téléphonait pour me dire que, relisant la conclusion de L’Économie dévoilée, intitulée « La fin du rêve occidental », il trouvait que l’analyse y était prophétique [2]. Déjà, Dans l’Occidentalisation du monde, je mettais en garde contre la montée d’un terrorisme disposant de moyens technologiques toujours plus sophistiqués, appelé à un bel avenir du fait de la croissance des inégalités Nord-Sud et de la montée des frustrations et du ressentiment. Désormais, l’occidentalisation est devenue la mondialisation et mes prévisions les plus sinistres se sont malheureusement réalisées.

Je me garderai bien cependant de dire un peu hâtivement, comme certains, que nous avons assisté en direct à l’écroulement de l’empire américain, voire à la chute de l’Occident. Tout au plus, peut-on voir dans l’événement un témoignage de la fragilité de notre mégamachine techno-économique planétaire et de la haine engendrée par l’arrogance de notre mode de vie. On ne désamorcera pas la bombe qui menace de nous faire sauter et on n’apaisera pas la soif de revanche des laissés-pour-compte, en se mettant la tête dans le sable comme l’autruche et en se gargarisant de belles paroles sur l’avènement prétendu d’une société multiethnique et multiculturelle planétaire. Sans doute vaut-il mieux prendre la mesure de l’« exception occidentale » et affronter avec lucidité le péril de la mondialisation qui pourrait bien signifier la faillite de notre universalisme « tribal » et envisager sereinement son remplacement par un « pluriversalisme » authentique.

La singularité occidentale

La mondialisation actuelle nous montre ce que le développement a été et que nous n’avons jamais voulu voir. Elle est, en effet, le stade suprême de l’impérialisme de l’économie. Rappelons la formule cynique d’Henry Kissinger : « La mondialisation n’est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine. » Mais alors quel était l’ancien nom ? C’était tout simplement le développement économique lancé par Harry Truman en 1949 pour permettre aux Etats-Unis de s’emparer des marchés des ex-empires coloniaux européens et éviter aux nouveaux États indépendants de tomber dans l’orbite soviétique. Et avant l’entreprise développementiste ? Le plus vieux nom de l’occidentalisation du monde était tout simplement la colonisation et le vieil impérialisme. Si le développement, en effet, n’a été que la poursuite de la colonisation par d’autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n’est que la poursuite du développement avec d’autres moyens. Mondialisation et américanisation sont des phénomènes intimement liés à un processus plus ancien et plus complexe : l’occidentalisation.

Toutefois, l’Occident est un lieu introuvable. L’expérience historique unique et spécifique du monde moderne révèle un ensemble de forces relativement permanentes et des dimensions constantes sous des formes toujours renouvelées. Il est assez naturel d’attribuer les éléments durables ainsi manifestés à un sujet appelé « Occident ». Ce qui est désigné sous ce terme dans l’usage commun recouvre en effet une expérience polymorphe et une dérive historique. Ce que Heidegger appellerait un « destin ».

On constate que l’histoire du monde a été bouleversée par un mouvement spécifique né en Europe occidentale, et que ce mouvement prend les formes les plus diverses, si bien que le mouvement lui-même est plus caractéristique du phénomène que ses formes mêmes. Le triomphe actuel de la société technicienne et marchande s’explique en partie par la conception grecque de la phusis et de la tekhné ; mais seule une adhésion à la croyance métaphysique d’une continuité absolue et d’un déterminisme strict pourrait éliminer le hasard, les accidents et les circonstances, dans le long parcours qui nous sépare de nos origines helléniques, judaïques et chrétiennes. L’Occident n’a consistance que dans une histoire authentique, ni totalement déterministe, ni rétrodictive, ni pleinement évolutionniste. Le passé éclaire le présent, l’explique, mais parfois le contredit et laisse présager d’autres destins qui ne se sont pas produits. Le présent poursuit certains des desseins du passé, mais innove aussi radicalement.

Le mouvement inverse d’une définition précise de l’Occident est un exercice beaucoup plus périlleux, mais néanmoins nécessaire. Le sens commun nous apprend que l’Occident a à voir avec une entité géographique, l’Europe, avec une religion, le christianisme, avec une philosophie, les Lumières, avec une race, la race blanche, avec un système économique, la capitalisme. Pourtant, il ne s’identifie à aucun de ces phénomènes. Ne s’agit-il pas alors, plus largement, d’une culture ou d’une civilisation ? Mais, supposés réglés les redoutables problèmes de définition de ces deux concepts, il reste à cerner la spécificité proprement occidentale de cette culture et de cette civilisation-là. Or l’ensemble des traits successifs que l’on retient de l’enquête historique et de l’examen analytique dessine une figure qui ne ressemble à rien de connu et qui ne peut manquer de nous saisir d’étonnement ; il s’agit, en effet, proprement d’un monstre par rapport à nos catégories de repérage des espèces. L’Occident nous apparaît comme une machine vivante, mi-mécanisme mi-organisme, dont les rouages sont des hommes et qui, pourtant, autonome par rapport à eux dont elle tire force et vie, se meut dans le temps et l’espace suivant son humeur propre. En bref, une « mégamachine ».

Finalement, les deux aspects les plus remarquables de la singularité occidentale me

paraissent

économique.

Aujourd’hui, l’Occident est une notion beaucoup plus idéologique que géographique. Dans la géopolitique contemporaine, le monde occidental désigne un triangle enfermant l’hémisphère nord de la planète avec l’Europe de l’Ouest, le Japon et les États-Unis. La triade Europe, Japon et Amérique du Nord, rassemblée parfois sous le nom de Trilatérale, symbolise bien cet espace défensif et offensif. Le G8, ce sommet périodique des représentants des huit pays les plus riches et les plus développés (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon, Canada, Russie), tient lieu d’exécutif provisoire de cet ensemble.

Irréductible à un territoire, l’Occident n’est pas seulement une entité religieuse, éthique ou même économique. L’Occident comme unité synthétique de ces différentes manifestations est une entité « culturelle », un phénomène de civilisation. La pertinence de ce concept d’Occident comme unité fondamentale sous-jacente à toute une série de phénomènes qui se sont déployés dans l’histoire, ne peut se cerner que dans son mouvement. Inséparable de sa souche géographique originelle, son extension et ses dérivés tendent à le réduire à un imaginaire. Géographiquement et idéologiquement, c’est un polygone à trois dimensions principales : il est judéo-hellénico-chrétien. Les contours de son espace géographique sont plus ou moins précis suivant les époques. Ses frontières se font de plus en plus idéologiques. Il s’est identifié presque totalement au « paradigme » déterritorialisé qu’il a fait naître.

L’important dans cet imaginaire partagé me paraît être, d’une part, la croyance, inouïe à l’échelle du Cosmos et des cultures, en un temps cumulatif et linéaire et l’attribution à l’homme de la mission de dominer totalement la nature, et, d’autre part, la croyance en la raison calculatrice pour organiser son action. Cet imaginaire social que dévoile le programme de la modernité, tel qu’il est explicité chez Descartes, trouve clairement son origine dans le fonds culturel juif, dans le fonds culturel grec, et dans leur fusion.

Ce n’est qu’au terme d’une longue odyssée que l’idéologie et la « culture » occidentales aboutiront à l’économicisation de la vie. Il est vrai que ce processus a été poussé le plus loin aux États-Unis, terre vierge où le poids de l’histoire était quasi absent.

Reste que la thèse de la réduction de l’Occident à une autoaffirmation de l’économie est doublement insatisfaisante. Elle coupe l’histoire de l’Europe chrétienne et de son expansion en deux : une partie avant la naissance du capitalisme, dont le dynamisme est à attribuer à des facteurs « culturels » comme la religion ; et une partie après, dont le mouvement résulte de mécanismes économiques. Par ailleurs, elle nie la spécificité de l’Occident au profit d’une machine naturelle ou, au moins, reproductible et universalisable. Or, s’il est incontestablement reproductible dans certaines conditions, le capitalisme ne paraît pas pleinement généralisable. L’exemple du Japon hier, celui de la Corée du Sud aujourd’hui et celui des pays émergents demain (peut-être) illustrent cette relative reproductibilité. La crise de l’environnement, le dépassement d’ores et déjà de l’empreinte écologique permise montrent l’impossible généralisation du mode de vie occidental. Le développement économique engendre le sous- développement ou du moins l’implique. Le processus de destruction créatrice qui nourrit la dynamique de l’économie de marché provoque une déculturation planétaire, détruit le lien social et suscite un ressentiment grandissant.

techno-

résider

dans

son

idéologie

et

dans

son

caractère

de

mégamachine

L’illusion du multiculturalisme

Après cinquante ans d’occidentalisation économique du monde, il est naïf et de mauvaise foi d’en regretter les effets pervers. Partout dans le monde, on se massacre allègrement et les

États se défont au nom de la pureté de la race ou de la religion. Il y a tout lieu de penser que cet effarant retour de l’ethnocentrisme du Sud et de l’Est est au fond rigoureusement proportionnel à la secrète violence impliquée par l’imposition de la norme universaliste occidentale. Comme si, derrière l’apparente neutralité de la marchandise, des images et du juridisme, nombre de peuples percevaient en creux un ethnocentrisme paradoxal, un ethnocentrisme universaliste, l’ethnocentrisme du Nord et de l’Ouest, d’autant plus dévastateur qu’il consiste en une négation officielle radicale de toute pertinence des différences culturelles. Et qui ne voit dans la culture que la marque d’un passé à abolir définitivement.

ou

ethnocentrisme, terrorisme identitaire ou universalisme cannibale.

Ce débat sur l’ethnocentrisme est d’autant plus actuel que les problèmes du droit à différer font irruption dans notre quotidien, du foulard islamique à l’excision, de la montée du racisme à la ghettoïsation des banlieues. La mise en perspective de nos croyances en se mettant à la place de l’autre est indispensable sous peine de la perte de la connaissance de soi, danger que fait peser la mondialisation culturelle.

« Multiculturalisme » est un terme qui était encore assez peu employé dans les années 1980, du moins en Europe. Pour les thuriféraires de la mondialisation heureuse, le triomphe planétaire de l’économie de marché et de la pensée unique, loin de « broyer les cultures nationales et régionales », provoquerait une « offre » inégalée de diversité répondant à une demande croissante d’exotisme. La société globale se produirait tout en préservant les valeurs fondamentales de la modernité : droits de l’homme et démocratie. Et, en effet, dans les grandes métropoles, le libre citoyen peut à son choix déguster dans des restaurants

« ethniques » toutes les cuisines du monde, écouter les musiques les plus diverses (folk, afro-

cubaine, afro-américaine

personnes de toutes couleurs avec parfois des tenues spécifiques.

Cette « nouvelle » diversité culturelle mondialisée s’enrichit encore des hybridations et métissages incessants que provoque le brassage des différences. Il en résulte l’apparition de nouveaux « produits ». Le tout dans ce climat de grande tolérance de principe qu’autoriserait un État de droit laïc. « Jamais, proclamait Jean-Marie Messier, du temps de sa splendeur, lorsqu’il était le boulimique représentant des transnationales du multimédia, l’offre culturelle n’a été aussi large et diverse. » « L’horizon, pour les générations à venir, poursuivait-il, ne sera ni celui de l’hyperdomination américaine ni celui de l’exception culturelle à la française, mais celui de la différence acceptée et respectée des cultures [3]. »

Curieusement, cette position médiatique semble rejoindre celle de certains anthropologues, comme Jean-Loup Amselle, pour qui « plutôt que de protester contre la domination américaine et de réclamer un état d’exception culturelle assisté de quotas, il serait préférable de montrer en quoi la culture française contemporaine, son signifié, ne peut s’exprimer que dans un signifiant planétaire globalisé, celui de la culture américaine [4] ». Celle-ci serait devenue un opérateur d’universalisation dans lequel nos spécificités peuvent se reformuler sans se perdre. Le vrai péril alors ne serait pas l’uniformisation, mais bien plutôt la balkanisation des identités. Ainsi, du constat incontestable que les cultures ne sont jamais « pures, isolées et fermées » mais vivent bien plutôt d’échanges et d’apports continuels, que par ailleurs, une américanisation totale est vouée à l’échec, que, même dans un monde anglicisé et « macdonalisé », les différences de langage et de cuisine se reconstitueraient, beaucoup en concluent - hâtivement, à notre sens - que la crainte de l’uniformisation planétaire est sans fondement [5]. L’invention de nouvelles sous-cultures locales et

participer aux cérémonies religieuses de cultes variés, croiser des

On

est

ainsi

enfermé

dans

un

manichéisme

suspect

et

dangereux :

ethnicisme

),

l’émergence de « tribus » dans nos banlieues gommeraient les effets de l’impérialisme culturel.

Cette position en face d’une situation neuve se retrouve partiellement également dans de récents livres, y compris d’auteurs dont je me sens proche [6]. Un tel point de vue n’est soutenable qu’à la condition de confondre les tendances lourdes du système dominant avec les résistances qu’il suscite, de dissocier à la façon anglo-saxonne l’économie de la culture et de refuser de voir que l’économie est en passe de phagocyter en Occident tous les aspects de la vie.

Remettons les pendules à l’heure. Loin d’entraîner la fertilisation croisée des diverses sociétés, la mondialisation impose à autrui une vision particulière, celle de l’Occident et plus encore celle de l’Amérique du Nord. Un ancien responsable de l’administration Clinton, David Rothkopf, déclarait froidement en 1997 : « Pour les États-Unis, l’objectif central d’une politique étrangère de l’ère de l’information doit être de gagner la bataille des flux de l’information mondiale, en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne régnait

autrefois sur les mers. » Et il ajoutait : « II y va de l’intérêt économique et politique des États- Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que, s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualités, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s’élaborent des valeurs communes, ce soit des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent. » Il

concluait en affirmant que ce qui est bon pour les États-Unis est

Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l’histoire du monde, c’est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question

et de s’améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l’avenir [7]. »

Cet impérialisme culturel aboutit le plus souvent à ne substituer à la richesse ancienne de sens qu’un vide tragique. Ce désenchantement du monde a été bien analysé par Max Weber :

« Le tramway marche, certaines causes produisent certains effets, mais nous ne savons plus ce qu’est notre devoir, pourquoi nous vivons, pourquoi nous mourons [8]. »

Les réussites de métissages culturels sont ainsi plutôt d’heureuses exceptions, souvent fragiles et précaires. Elles résultent plus de réactions positives aux évolutions en cours que de la logique globale. L’irruption des revendications identitaires, au contraire, constitue le retour du refoulé. La mégamachine globale rase tout ce qui dépasse du sol, mais elle enfonce les superstructures et conserve à son insu les fondations, en tout cas cette aspiration indéracinable : l’aspiration à une identité. Sous l’uniformisation planétaire, on peut retrouver les racines des cultures humiliées qui n’attendent que le moment favorable pour resurgir, parfois déformées et monstrueuses. Faute d’une place nécessaire et d’une légitime reconnaissance, les cultures refoulées font partout retour ou se réinventent de manière explosive, dangereuse ou violente.

bon pour l’humanité : « Les

Parce que l’universalisme des Lumières n’est que le particularisme de la « tribu occidentale », il laisse derrière lui bien des survivances, suscite bien des résistances, favorise des recompositions et engendre des formations bâtardes étranges ou dangereuses.

Les réactions défensives face à l’échec du développement, les volontés d’affirmation identitaire, les résistances à l’homogénéisation universelle vont prendre des formes différentes, plus ou moins agressives ou plus ou moins créatives et originales. Dans les sociétés plus déculturées comme l’Euramérique, la culture se réduit au recyclage marchand des survivances imaginaires et des aspirations déçues - ce que Jacques Austruy appelle de l’« inutile partagé [9] ». Ces survivances culturelles servent aussi malheureusement de « banques de données » pour alimenter les conflits « ethniques » exacerbés qui émergent sur Page | 22

la base de l’indifférenciation et de la perte de sens. Les replis identitaires provoqués par l’uniformisation planétaire et la mise en concurrence exacerbée des espaces et des groupes sont d’autant plus violents que la base historique et culturelle en est plus fragile (voire inexistante dans le cas limite de la Padanie [10]).

L’identité culturelle est une aspiration légitime, mais coupée de la nécessaire prise de conscience de la situation historique, elle est dangereuse. Ce n’est pas un concept instrumentalisable. D’abord, lorsqu’une collectivité commence à prendre conscience de son identité culturelle, il y a fort à parier que celle-ci est déjà irrémédiablement compromise. L’identité culturelle existe en soi dans les groupes vivants. Quand elle devient pour soi, elle est déjà le signe d’un repli face à une menace ; elle risque de s’orienter vers l’enfermement, voire l’imposture. Produit de l’histoire, largement inconsciente, elle est dans une communauté vivante toujours ouverte et plurielle. Au contraire, instrumentalisée, elle se renferme, devient exclusive, monolithique, intolérante, totalisante, en danger de devenir totalitaire. La purification ethnique n’est pas loin. C’est ajuste titre que Maxime Rodinson a pu la stigmatiser comme « peste communautaire [11] ».

Les pays d’Islam auxquels on ne peut s’empêcher de penser, longtemps tentés par le projet nationaliste, le sont aujourd’hui - et, semble-t-il, de plus en plus - par le fondamentalisme. Paradoxalement, la déculturation engendrée par l’Occident (industrialisation, urbanisation, nationalitarisme) offre les conditions inespérées de ce renouveau religieux. L’individualisme, ou plus exactement l’individuation, déchaîné comme jamais, donne sens au projet de recomposition du corps social sur la seule base du lien religieux abstrait en effaçant toute autre inscription territoriale. Il s’agit d’un islam politique, théorisé notamment par Hassan El-Bana, le fondateur des Frères musulmans. La religion devient la base d’un projet de reconstruction de la communauté. Elle se voit attribuer le rôle d’assumer la totalité du lien social.

Les mouvements islamiques fondamentalistes touchent avant tout les villes et les bidonvilles dans les pays où la tradition a le plus souffert des projets industrialistes, l’Iran de la révolution blanche, l’Egypte post-nassérienne, l’Algérie « socialiste », le Pakistan ou l’Indonésie d’après Sukarno et Suharto. Les animateurs ne sont pas des notables ruraux ou des esprits rétrogrades, mais des ingénieurs, des médecins, des scientifiques formés dans les universités. La religion, qui canalise les frustrations des exclus de la modernité et des déçus des projets modernistes du nassérisme, du Baas ou du socialisme arabe, est une croyance abstraite, rigoureuse, universaliste. L’universalisme occidental se trouve ainsi confronté à un universalisme tout aussi fort et réactionnel.

Il ne s’agit pas cependant d’une voie véritablement différente : l’anti-occidentalisme de ce courant est très affiché, mais il ne va pas jusqu’à une remise en cause radicale du capitalisme. Le fonctionnement théocratique de l’État est plus une perversion de la modernité qu’un projet radicalement différent. Il implique, certes, un rejet de la métaphysique matérialiste de l’Occident, mais il a besoin de garder la « base matérielle » et en particulier la machine. Ces mouvements anti-occidentaux s’accommodent fort bien de la technique et, le plus souvent, de l’économie de marché (la modernisation sans le modernisme). Sans être totalement vide, le contenu spécifique de ce qu’on appelle l’économie islamique reste très limité : les banques et la finance islamiques, et un volontarisme éthique assez flou. Elle n’exclut même pas un libéralisme quasi total. Le néolibéralisme, de son côté, s’accommode assez bien des communautarismes qui partagent la foi dans le libre-échange, la libre entreprise et la propriété privée. « La loi du marché peut être déclinée, note Geneviève Azam, en fonction de différences culturelles absolutisées, instrumentalisées et marchandisées. Les revendications identitaires qui en découlent renforcent même le discours néolibéral : face à des fractures posées comme absolues, seules les règles objectives et neutres du libre-échange et de

l’échange marchand peuvent assurer la paix [12]. » La menace d’une dérive totalitaire de ces mouvements démagogiques et théocratiques n’est cependant pas négligeable.

En fait, ce projet universaliste peut se lire comme le projet d’une autre mondialisation, la

mondialisation islamique. Dans son livre Jusqu ’au bout de la foi, Naipaul décrit assez bien ce projet d’islamiser la modernité [13]. De même que Lénine définissait le socialisme par le slogan « les soviets plus l’électrification », les ingénieurs islamistes, indonésiens ou pakistanais, définissent leur projet par le programme techno-économie de pointe plus charia. Mais on voit tout de suite que cette proposition n’offre qu’une fausse alternative. « Les néofondamentalistes, remarque Olivier Roy, sont ceux qui ont su islamiser la globalisation en

y voyant les prémices de la reconstitution d’une communauté musulmane universelle, à

condition, bien sûr, de détrôner la culture dominante : l’occidentalisme sous sa forme américaine. Mais ce faisant, ils ne construisent qu’un universel en miroir de l’Amérique, rêvant plus de McDo hallal que de retour à la grande cuisine des vrais califes d’autrefois. [ ] La oumma imaginaire des néofondamentalistes est bien concrète : c’est celle du monde global, où l’uniformisation des comportements se fait soit sur le modèle dominant américain (anglais et McDo), soit sur la reconstruction d’un modèle dominé imaginaire (djellaba blanche, barbe et anglais [14]). »

Le cœur de la mondialisation n’est pas remis en question, et la dimension culturelle qui lui est ajoutée n’est guère susceptible de plaire à tout le monde, pas plus que nos valeurs occidentales/chrétiennes. Pour les « néofondamentalistes » musulmans, l’autre mondialisation social-démocrate que préconisent les « altermondialistes » est tout aussi fallacieuse, voire plus, que celle de Bush. L’autre mondialisation est non seulement un défi pour l’Islam, mais l’Islam est aussi un défi pour l’autre mondialisation [15].

Plaidoyer pour un pluriversalisme.

II est un fait que le triomphe de l’imaginaire de la mondialisation a permis et permet une

extraordinaire entreprise de délégitimation du discours relativiste, même le plus modéré. Avec les droits de l’homme, la démocratie, et bien sûr l’économie (par la grâce du marché), les

invariants transculturels ont envahi la scène et ne sont plus questionnables. On assiste à un véritable « retour de l’ethnocentrisme » occidental et anti-occidental. L’arrogance de l’apothéose du tout marché est elle-même une forme nouvelle d’ethnocentrisme.

Les adversaires de la mondialisation libérale d’Occident ou d’Islam devraient en tirer la leçon et éviter de tomber dans le piège de l’ethnocentrisme qui leur est tendu. On devrait commencer à savoir qu’il n’y a pas de valeurs qui soient transcendantes à la pluralité des cultures, pour la simple raison qu’une valeur n’existe comme telle que dans un contexte

culturel donné. Or même les critiques les plus déterminés de la mondialisation sont eux- mêmes, pour la plupart, coincés dans l’universalisme des valeurs occidentales. Rares sont ceux qui tentent d’en sortir. Et pourtant, on ne conjurera pas les méfaits du monde unique de

la marchandise en restant enfermé dans le marché unique des idées. Il est sans doute essentiel

à la survie de l’humanité - précisément pour tempérer les explosions actuelles et prévisibles d’ethnicisme - de défendre la tolérance et le respect de l’autre, non pas au niveau de principes universels vagues et abstraits, mais en s’interrogeant sur les formes possibles d’aménagement d’une vie humaine plurielle dans un monde singulièrement rétréci.

Il ne s’agit donc pas d’imaginer une culture de l’universel, qui n’existe pas, il s’agit de

conserver suffisamment de distance critique pour que la culture de l’autre donne du sens à la nôtre. Certes, il est illusoire de prétendre échapper à l’absolu de sa culture et donc à un certain

ethnocentrisme. Celui-ci est la chose du monde la mieux partagée. Là où l’affaire commence

à devenir inquiétante, c’est quand on l’ignore et qu’on le nie ; car cet absolu est bien sûr toujours relatif.

Avec ses Persans, Montesquieu tentait de faire prendre conscience à l’Europe de la relativité de ses valeurs. Seulement dans un monde unique, dominé par une pensée unique, il n’y a plus de Persans ! En bref, ne faut-il pas songer à remplacer le rêve universaliste, bien défraîchi du fait de ses dérives totalitaires ou terroristes, par un « pluriversalisme » nécessairement relatif, c’est-à-dire par une véritable « démocratie des cultures » dans lequel toutes conservent leur légitimité sinon toute leur place ? L’Europe a-t-elle un rôle à jouer dans ce projet ? Peut-elle relever le défi ? L’occidentalisation du monde aujourd’hui est plus une américanisation qu’une européanisation. L’uniformisation planétaire se fait sous le signe de l’American way of life. La plupart des signes extérieurs de la « citoyenneté » mondiale sont made in USA.

Les Etats-Unis sont désormais l’unique superpuissance mondiale. Leur hégémonie politique, militaire, culturelle, financière et économique est incontestable. Les principales firmes transnationales sont nord-américaines. Elles conservent la haute main sur les nouvelles technologies et sur les services haut de gamme. Le monde est une vaste manufacture, mais le

Plus que la vieille Europe, l’Amérique incarne la réalisation quasi

intégrale du projet de la modernité. Société jeune, artificielle et sans racines, elle s’est construite en fusionnant les apports les plus divers. L’organisation rationnelle, fonctionnelle et utilitaire qui a présidé à sa constitution est vraiment universaliste et fonde son unilatéralisme.

L’Europe peut-elle renier sa progéniture et se désolidariser du « monstre » dont elle a accouché ? En dépit des rivalités et des antagonismes de toutes sortes qui les opposent, elle en reste profondément complice et solidaire. Pour affirmer et renforcer sa différence, il lui faudrait renouer avec ses racines prémodemes et précapitalistes, comme la vision méditerranéenne, et retrouver sa parenté avec son versant oriental et orthodoxe toujours resté en marge. Ces deux Europe du Sud et de l’Est, en effet, sont aux confins de l’autre : le proche, le moyen et l’extrême Orient. Et d’abord, le monde musulman dans sa diversité - turque, persane, mongole, berbère ou arabe. Les échanges incessants, les complicités de toutes sortes les ont toujours - en tout cas, longtemps - gardés de l’autisme de l’Europe atlantique débouchant sur la démesure américaine.

logiciel reste américain

Ce projet d’une voie européenne originale, dont l’ébauche de Constitution européenne de 2004 ne peut malheureusement être considérée comme une étape, est utopique sans doute, mais il est nécessaire peut-être pour l’avenir de l’Occident et celui du monde.

Comme le dit le théologien et philosophe indo-catalan, Raimon Panikkar : « C’est l’Europe qui doit collaborer à la désoccidentalisation du monde ; et même parfois, ce sont les Européens qui doivent en prendre paradoxalement l’initiative auprès des élites occidentalisées d’autres continents qui, tels de nouveaux riches, se montrent plus papistes que le pape L’Europe, ayant l’expérience de sa culture et ayant saisi ses limites, est mieux placée pour accomplir cette métanoia (regrès/regret) que ceux qui voudraient parvenir à jouir des biens de la civilisation européenne [16]. »

[1] Jacques ELLUL, Métamorphose du bourgeois. La Table Ronde, Paris, 1998, p. 3321

[2] J’y écrivais : « En réduisant la finalité de la vie au bonheur terrestre, en réduisant le bonheur au bien-être matériel et en réduisant le bien-être au PNB, l’économie universelle transforme la richesse plurielle de la vie en une lutte pour l’accaparement des produits standard. La réalité du jeu économique qui devait assurer la prospérité pour tous n’est rien d’autre que la guerre économique généralisée. Comme toute guerre, elle a ses vainqueurs et ses vaincus ; les gagnants bruyants et fastueux apparaissent auréolés de gloire et de lumière ;

dans l’ombre, la foule des vaincus, les exclus, les naufragés du développement, représentent des masses toujours plus nombreuses. Les impasses politiques, les échecs économiques et les limites techniques du projet de la modernité se renforcent mutuellement et font tourner le rêve occidental en cauchemar. Seul un réenchâssement de l’économique et du technique dans le social pourrait nous permettre d’échapper à ces sombres perspectives. Il faut décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde, avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur » (Serge LATOUCHE (dir.), L’Économie dévoilée. Du budget familial aux contraintes planétaires, Autrement, Paris, 1995, p. 194-195).

[3] Jean-Marie MESSIER (président-directeur général de Vivendi Universal), « Vivre la diversité culturelle », Le Monde, 10 avril 2001.

cultures,

Flammarion, Paris, 2001, p. 13

[5] Je ne crois pas que ce soit la position de Jean-Loup Amselle, mais c’est bien celle que Nicole Lapierre, dans le compte rendu de son livre, lui attribue (Nicole LAPIERRE, « L’illusion des cultures pures », Le Monde, 4 mai 2001)

[6] Je pense à Eccessi di culture de Marco Aime (Giulio Einaudi, Turin, 2004) et à Lu Fin de l’occidentalisation du monde de Henry Panhuys, sous-titré précisément : « De l’unique au multiple » (L’Harmattan, Paris, 2004).

[7] David ROTHKOPF, « In praise of cultural imperialism ? », Foreign Policy, n° 107, Washington, été 1997.

[8] Bien résumé ainsi par Christian LAVAL, L’Ambition sociologique, La Découverte/ MAUSS, Paris, 2002, p. 427.

[9] Jacques AUSTRUY, Le Scandale du développement, 1968 (rééd. Clairefontaine, Genève-Paris,

[4]

Jean-Loup

AMSELLE,

Branchements.

Anthropologie

de

l’universalité

des

1987).

[10] Cette région de la plaine du Pô qui sert de référence au mouvement politique italien de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, qui se revendique à la fois d’une identité celte bien problématique et de la référence historique aux ligues lombardes du Moyen Âge.

[11] Maxime RODINSON, « La peste communautaire », Le Monde, 1er décembre 1989.

[12] Geneviève AZAM, « Libéralisme et communautarisme », Politis, 20 novembre 2003.

[13] Vidiadhar Surajprasad NAIPAUL, Jusqu ’au bout de la foi. Pion, Paris, 1998.

[14] Olivier ROY, « L’islam au pied de la lettre », Le Monde diplomatique, avril 2002.

des

« altermondialistes ». L’invitation si controversée au Forum social européen de Saint-Denis en 2003 de l’intellectuel musulman de Genève, Tariq Ramadan, ne visait pas à découvrir cette autre mondialisation ni à dialoguer éventuellement avec elle. Il s’agissait plus simplement, à mon sens, de ne pas laisser sur le bord du chemin les contestataires musulmans du Nord et de tenter de les intégrer dans notre altermondialisation.

[16] Raimon PANIKKAR, « Méditation européenne après un demi-millénaire », in 1492-1992, Conquête et Évangile en Amérique latine. Questions pour l’Europe aujourd’hui, Actes du colloque de l’université catholique de Lyon, Profac Lyon 1992,p. 50.

[15]

Étrangement,

cette

mondialisation

islamique

semble

largement

ignorée

le mardi 4 avril 2006

par Serge Latouche

CONTRE LETHNOCENTRISME DU DEVELOPPEMENT

Et la décroissance sauvera le Sud

En novembre 2003, Le Monde diplomatique publiait un article intitulé « Pour une société de décroissance ». Depuis, ce thème fait débat au sein du mouvement altermondialiste, voire d’un public plus vaste. Quel projet alternatif les « partisans de la décroissance » entendent-ils proposer au Sud, modèle propre ou nouvelle occidentalisation ?

Dans le sillage des publicitaires, les médias appellent « concept » tout projet se limitant au lancement d’un nouveau gadget y compris culturel. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’ait été posée la question du contenu de ce « nouveau concept » qu’est la décroissance. Au risque de décevoir, répétons que la décroissance n’est pas un concept, au sens traditionnel du terme, et qu’il n’y a pas à proprement parler de « théorie de la décroissance » comme les économistes ont pu élaborer des théories de la croissance. La décroissance est simplement un slogan, lancé par ceux qui procèdent à une critique radicale du développement afin de casser la langue de bois économiciste et de dessiner un projet de rechange pour une politique de l’après-développement (1).

En tant que telle, la décroissance ne constitue pas vraiment une alternative concrète, mais c’est bien plutôt la matrice autorisant un foisonnement d’alternatives (2). Il s’agit donc d’une proposition nécessaire pour rouvrir les espaces de l’inventivité et de la créativité bloqués par le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste. Attribuer à ceux qui portent cette proposition le projet d’une « décroissance aveugle », c’est-à-dire d’une croissance négative sans remise en question du système, et les soupçonner, comme le font certains « alteréconomistes », de vouloir interdire aux pays du Sud de résoudre leurs problèmes, participe de la surdité, sinon de la mauvaise foi.

Le projet de construction, au Nord comme au Sud, de sociétés conviviales autonomes et économes implique, à parler rigoureusement, davantage une « a-croissance », comme on parle d’a-théisme, qu’une dé-croissance. C’est d’ailleurs très précisément de l’abandon d’une foi et d’une religion qu’il s’agit : celle de l’économie. Par conséquent, il faut inlassablement déconstruire l’hypostase du développement.

En dépit de tous ses échecs, l’attachement irrationnel au concept fétiche de « dévelop- pement », vidé de tout contenu et requalifié de mille façons, traduit cette impossibilité de rompre avec l’économicisme et, finalement, avec la croissance elle-même. Le paradoxe est que, poussés dans leurs retranchements, les « alteréconomistes » finissent par reconnaître tous les méfaits de la croissance, tout en continuant à vouloir en faire « bénéficier » les pays du Sud. Et ils se limitent, au Nord, à sa « décélération ». Un nombre grandissant de militants altermondialistes concèdent désormais que la croissance que nous avons connue n’est ni soutenable, ni souhaitable, ni durable, tant socialement qu’écologiquement. Toutefois, la décroissance ne serait pas un mot d’ordre porteur et le Sud devrait avoir droit un « temps » à cette maudite croissance, faute d’avoir connu le développement.

Coincé dans l’impasse d’un « ni croissance ni décroissance », on se résigne à une problématique « décélération de la croissance » qui devrait, selon la pratique éprouvée des conciles, mettre tout le monde d’accord sur un malentendu. Cependant, une croissance « décélérée » condamne à s’interdire de jouir des bienfaits d’une société conviviale, autonome

et économe, hors croissance, sans pour autant préserver le seul avantage d’une croissance vigoureuse injuste et destructrice de l’environnement, à savoir l’emploi.

L’itinéraire des objecteurs de croissance

Si remettre en cause la société de croissance désespère Billancourt, comme certains le soutiennent, alors ce n’est pas une requalification d’un développement vidé de sa substance économique (« un développement sans croissance ») qui redonnera espoir et joie de vivre aux drogués d’une croissance mortifère.

Pour comprendre pourquoi la construction d’une société hors croissance est aussi nécessaire et souhaitable au Sud qu’au Nord, il faut revenir sur l’itinéraire des « objecteurs de croissance ». Le projet d’une société autonome et économe n’est pas né d’hier, il s’est formé dans le fil de la critique du développement. Depuis plus de quarante ans, une petite « internationale » anti ou postdéveloppementiste analyse et dénonce les méfaits du développement, au Sud précisément (3). Et ce développement-là, de l’Algérie de Houari Boumediène à la Tanzanie de Julius Nyerere, n’était pas seulement capitaliste ou ultralibéral, mais officiellement « socialiste », « participatif », « endogène », « self-reliant/ autocentré », « populaire et solidaire ». Il était aussi souvent mis en œuvre ou appuyé par des organisations non gouvernementales (ONG) humanistes. En dépit de quelques microréalisations remarquables, sa faillite a été massive et l’entreprise de ce qui devait aboutir à l’« épanouissement de tout l’être humain et de tous les êtres humains » a sombré dans la corruption, l’incohérence et les plans d’ajustement structurel, qui ont transformé la pauvreté en misère.

Ce problème concerne les sociétés du Sud dans la mesure où elles sont engagées dans la construction d’économies de croissance, afin d’éviter de s’enfoncer plus avant dans l’impasse à laquelle cette aventure les condamne. Il s’agirait pour elles, s’il en est temps encore, de se « désenvelopper », c’est-à-dire d’enlever les obstacles sur leur chemin pour s’épanouir autrement. Il ne s’agit en aucun cas de faire l’éloge sans nuance de l’économie informelle. D’abord, parce qu’il est clair que la décroissance au Nord est une condition de l’épanouissement de toute forme d’alternative au Sud. Tant que l’Ethiopie et la Somalie sont condamnées, au plus fort de la disette, à exporter des aliments pour nos animaux domestiques, tant que nous engraissons notre bétail de boucherie avec les tourteaux de soja faits sur les brûlis de la forêt amazonienne, nous asphyxions toute tentative de véritable autonomie pour le Sud (4).

Oser la décroissance au Sud, c’est tenter d’enclencher un mouvement en spirale pour se mettre sur l’orbite du cercle vertueux des « 8 R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Cette spirale introductive pourrait s’organiser avec d’autres « R », à la fois alternatifs et complémentaires, comme rompre, renouer, retrouver, réintroduire, récupérer, etc. Rompre avec la dépendance économique et culturelle vis-à-vis du Nord. Renouer avec le fil d’une histoire interrompue par la colonisation, le développement et la mondialisation. Retrouver et se réapproprier une identité culturelle propre. Réintroduire les produits spécifiques oubliés ou abandonnés et les valeurs « antiéconomiques » liées à leur histoire. Récupérer les techniques et les savoir-faire traditionnels.

Si on veut vraiment, au Nord, manifester un souci de justice plus poussé que la seule et nécessaire réduction de l’empreinte écologique, peut-être faut-il faire droit à une autre dette dont le remboursement est parfois réclamé par les peuples indigènes : restituer. La restitution

de l’honneur perdu (celle du patrimoine pillé est beaucoup plus problématique) pourrait consister à entrer en partenariat de décroissance avec le Sud.

A l’inverse, maintenir ou, pire encore, introduire la logique de la croissance au Sud sous prétexte de le sortir de la misère créée par cette même croissance ne peut que l’occidentaliser un peu plus. Il y a, dans cette proposition qui part d’un bon sentiment – vouloir « construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire (5) » –, un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui du développement.

De deux choses l’une : ou bien on demande aux pays intéressés ce qu’ils veulent, à travers leurs gouvernements ou les enquêtes d’une opinion manipulée par les médias, et la réponse ne fait pas de doute ; avant ces « besoins fondamentaux » que le paternalisme occidental leur

attribue, ce sont des climatiseurs, des portables, des réfrigérateurs et surtout des « bagnoles » (Volkswagen et General Motors prévoient de fabriquer 3 millions de véhicules par an en Chine dans les années qui viennent et Peugeot, pour ne pas être en reste, procède à des

; ajoutons bien sûr, pour la joie de leurs responsables, des centrales

Ou bien on écoute le cri du cœur de ce leader

nucléaires, des Rafale et des chars AMX

investissements géants

)

paysan guatémaltèque : « Laissez les pauvres tranquilles et ne leur parlez plus de développement (6). »

Parier sur l’invention sociale

Tous les animateurs des mouvements populaires, de Mme Vandana Shiva, en Inde, à M. Emmanuel Ndione, au Sénégal, le disent à leur façon. Car, enfin, s’il importe incontestablement aux pays du Sud de « retrouver l’autonomie alimentaire », c’est donc que celle-ci avait été perdue. En Afrique, jusque dans les années 1960, avant la grande offensive du développement, elle existait encore. N’est-ce pas l’impérialisme de la colonisation, du développement et de la mondialisation qui a détruit cette autosuffisance et qui aggrave chaque jour un peu plus la dépendance ? Avant d’être massivement polluée par les rejets industriels, l’eau, avec ou sans robinet, y était potable. Quant aux écoles et aux centres de soins, sont-ce les bonnes institutions pour introduire et défendre la culture et la santé ? Ivan Illich a émis naguère de sérieux doutes sur leur pertinence, même pour le Nord (7).

« Ce qu’on continue d’appeler aide, souligne justement l’économiste iranien Majid Rahnema, n’est qu’une dépense destinée à renforcer les structures génératrices de la misère. Par contre, les victimes spoliées de leurs vrais biens ne sont jamais aidées dès lors qu’elles cherchent à se démarquer du système productif mondialisé pour trouver des alternatives conformes à leurs propres aspirations (8). »

Pour autant, l’alternative au développement, au Sud comme au Nord, ne saurait être un impossible retour en arrière, ni l’imposition d’un modèle uniforme d’« a-croissance ». Pour les exclus, pour les naufragés du développement, il ne peut s’agir que d’une sorte de synthèse entre la tradition perdue et la modernité inaccessible. Formule paradoxale qui résume bien le double défi. On peut parier sur toute la richesse de l’invention sociale pour le relever, une fois la créativité et l’ingéniosité libérées du carcan économiciste et développementiste. L’après- développement, par ailleurs, est nécessairement pluriel. Il s’agit de la recherche de modes d’épanouissement collectif dans lesquels ne serait pas privilégié un bien-être matériel destructeur de l’environnement et du lien social.

L’objectif d’une bonne vie se décline de multiples façons selon les contextes. En d’autres termes, il s’agit de reconstruire/retrouver de nouvelles cultures. S’il faut absolument lui donner un nom, cet objectif peut s’appeler umran (épanouissement) comme chez Ibn

Khaldun (9), swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, bamtaare (être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs, ou fidnaa/gabbina (rayonnement d’une personne bien nourrie et libérée de tout souci) comme chez les Borana d’Ethiopie (10). L’important est de signifier la rupture avec l’entreprise de destruction qui se perpétue sous la bannière du développement ou de la mondialisation. Ces créations originales, dont on peut trouver ici ou là des commencements de réalisation, ouvrent l’espoir d’un après- développement.

Sans nul doute, pour mettre en œuvre ces politiques de « décroissance », faut-il en préalable, au Sud comme au Nord, une véritable cure de désintoxication collective. La croissance, en effet, a été à la fois un virus pervers et une drogue. Comme l’écrit encore Majid Rahnema : « Pour s’infiltrer dans les espaces vernaculaires, le premier Homo œconomicus avait adopté deux méthodes qui ne sont pas sans rappeler, l’une, l’action du rétrovirus VIH, et l’autre, les moyens employés par les trafiquants de drogue (11). » Il s’agit de la destruction des défenses immunitaires et de la création de nouveaux besoins. La rupture des chaînes de la drogue sera d’autant plus difficile qu’il est de l’intérêt des trafiquants (en l’espèce la nébuleuse des firmes transnationales) de nous maintenir dans l’esclavage. Toutefois, il y a toutes les chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire de la nécessité.

(1) Voir « En finir une fois pour toute avec le développement », Le Monde diplomatique, mai 2001. Lire également, La décroissance. Le journal de la joie de vivre, Casseurs de pub, 11 place Croix-Pâquet, 69001 Lyon.

(2) Voir « Brouillons pour l’avenir : contributions au débat sur les alternatives », Les Nouveaux Cahiers de l’IUED, n° 14, PUF, Paris/Genève, 2003.

(3) Ce groupe a publié The Development Dictionary, Zed Books, Londres, 1992. Traduction française à paraître prochainement chez Parangon sous le titre Dictionnaire des mots toxiques.

(4) Sans compter que ces « déménagements » planétaires contribuent à déréguler un peu plus le climat, que ces cultures spéculatives de latifundiaires privent les pauvres du Brésil de haricots et que, en prime, on risque de voir des catastrophes biogénétiques du genre vaches folles

(5) Jean-Marie Harribey, « Développement durable : le grand écart », L’Humanité, 15 juin 2004.

(6) Cité par Alain Gras, Fragilité de la puissance, Fayard, Paris, 2003, p. 249.

(7) La parution du premier volume de ses œuvres complètes (Fayard, Paris, 2004) est l’occasion de relire Némésis médicale, qui reste tellement d’actualité.

(8) Majid Rahnema , Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, Paris-Arles, 2003, p. 268.

(9) Historien et philosophe arabe (Tunis 1332-Le Caire 1406).

(10) Gudrun Dahl et Gemtchu Megerssa, « The spiral of the Ram’s Horn : Boran concepts of development », dans Majid Rahnema et Victoria Bawtree, The post-developpment reader, Zed books, Londres, 1997, p. 52 et ss.

(11) Majid Rahnema, ibid., p. 214.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | NOVEMBRE 2004 | Pages 18 et 19

http://www.monde-diplomatique.fr/2004/11/LATOUCHE/11652

Des alternatives à l’économie de marché Le marché, l'agora et l'acropole : Se réapproprier le marché

Serge Latouche Revue réfractions

Sortir de l’économie consiste à remettre en cause la domination de l’économie sur le reste de la vie en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Cela doit certainement entraîner un dépassement de la propriété privée des moyens de production et de l’accumulation illimitée de capital. Cela doit encore aboutir par conséquent à un abandon du développement puisque ses mythes fondateurs, en particulier la croyance au progrès, auraient disparu. L’économie entrerait simultanément en décroissance et en dépérissement. La construction d’une société moins injuste serait à la fois la réintroduction de la convivialité, d’une consommation plus limitée quantitativement et plus exigeante qualitativement. Le gaspillage insensé des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète avec l’impact négatif correspondant sur l’environnement, celui non moins considérable de la publicité tapageuse et inutile, celui enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale constituent des réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle. Les seules atteintes à notre niveau de vie ne peuvent être qu’un mieux-être. Il est même possible de concevoir cette décroissance-là avec la poursuite fétiche de la croissance d’un revenu calculé de façon plus judicieuse. Tout cela sans parler des dépenses militaires ni bien sûr des changements en profondeur de nos valeurs et de nos modes de vie, accordant plus d’importance aux « biens relationnels » et bouleversant nos systèmes de production et de pouvoir.

Ce véritable réenchâssement de l’économique dans le social signifierait-il pour autant la disparition du marché ? 1

La question peut paraître saugrenue ou paradoxale. Comment peut-on, en effet, concevoir une abolition de l’économique avec un maintien de cette institution qui en est, en apparence du moins, le fondement même ? Très certainement, cela serait inconcevable si on identifiait le marché au Marché, c’est-à-dire à l’économie de marché et à la société de marché. 2 Toutefois, si on remarque que les marchés sont attestés dans de multiples sociétés sur tous les continents, et cela depuis la plus haute antiquité, bien avant la naissance du capitalisme et en dehors de son mode de production, la question mérite d’être posée. Car cette institution facilite incontestablement le commerce social, et pas nécessairement dans le sens du développement des inégalités et de l’injustice.

L’un des indices de la pérennité de l’institution du marché-rencontre, en dehors de l’invention de l’économie, est le fait qu’à la différence des autres notions fondamentales comme le développement ou le travail, il existe des mots pour le dire dans toutes les langues africaines. 3 Un bref survol des marchés africains est riche d’enseignements. Ceux-ci, comme nos foires médiévales, sont périodiques, et leur localisation obéit à des logiques complexes, plus sociales qu’économiques. La théorie économique de la localisation des marchés de Lösch et Christaller, qui n’est que le prolongement de la géographie économique hypothético- déductive de Heinrich von Thünen n’est qu’un exercice de virtuosité formelle qui n’apprend guère plus que ce qu’avec le bon sens et un peu d’intuition, on savait déjà. La localisation idéale, selon ce modèle, doit minimiser les coûts de déplacement des vendeurs et des acheteurs. Mais, toutes sortes de facteurs extra-économiques interviennent dans la détermination d’une place de marché, et comme la relation entre l’emplacement et les acteurs n’est pas à sens unique, on finit par s’accommoder d’une localisation « non rationnelle » au

départ pourvu qu’elle ne soit pas déraisonnable. Les marchés africains sont des « agoras » où la fonction sociale prime sur la fonction économique, mais ce sont aussi des lieux de pouvoir, ou plutôt de contre-pouvoir essentiellement féminin, avec lequel les instances en place doivent compter.

Les marchés africains comme « agoras »

« Un marché ? note Dominique Fernandez, quel terme plat et mercantile pour désigner le

territoire magique où se déroule la plus fastueuse des cérémonies à la gloire des couleurs et

des parfums ! ». 4

Cette remarque, qui vaut encore (mais pour combien de temps ?) pour les marchés des villages et des villes de nos pays latins, est cent fois plus vraie pour les marchés africains. Un marché sans odeur risque même de n’y avoir aucun succès. C’est du moins la leçon de l’expérience de Ziniare au Burkina Faso telle que la tire Jean-Pierre Guingane. Les musulmans y étant devenus majoritaires firent pression pour qu’on leur fasse un marché « propre » où ils ne seraient pas incommodés par l’odeur du dolo (la bière de mil) et celle de la viande de cochon. Toutefois, après avoir obtenu satisfaction, « ils étaient malheureux parce qu’ils n’avaient aucun client ». « Tous sont partis pour l’odeur du dolo et du cochon, et voilà ! Ils n’avaient plus d’acheteurs. » Tant et si bien qu’ils ont renégocié pour obtenir un marché unique avec une séparation interne plus nette. 5 Le festival de couleurs et d’odeurs des marchés africains est d’abord un espace de sociabilité spécifique avant d’être un lieu d’échanges de denrées. L’agora, comme le forum, était un marché (agora d’ailleurs est le terme encore utilisé en grec moderne pour désigner l’institution), mais l’histoire a surtout retenu qu’il s’agissait des lieux par excellence de la vie publique.

Le marché est ainsi l’occasion de rencontrer des amis, des proches, du même village, mais aussi des villages avoisinants. C’est un lieu où se croisent les générations, les sexes et les ethnies diverses, liés par des parentés à plaisanterie, voire en situation de guerre plus ou moins ouverte. Le marché est un terrain neutre. Chacun dépose ses armes avant d’entrer. Ces grands rassemblements rythment le calendrier et servent souvent de repères chronologiques. Ils sont l’occasion d’annoncer publiquement les grands événements, éventuellement par crieur public. Ici, ce sont les négociations matrimoniales, là les funérailles qui font trois fois le tour de la place. 6

« Dans certaines régions du Burkina Faso, note Guingane, chez les Turka par exemple, le

marché remplit la fonction du journal officiel où tous les actes jugés importants sont publiés. La cérémonie du mariage comporte une partie où le marié, porté sur le dos de la population, puis sur les épaules de son ami, est suivi de la population. Il fait le tour du marché. Après cela, personne dans le pays, même les absents temporaires, n’est censé ignorer ». 7

Des palabres informelles permettent d’y régler de multiples affaires. Les jeunes hommes

viennent de très loin (20 à 30 km à pied) pour voir les jeunes filles dans tous leurs atours.

ou de noix de cola, note Guingane pour le Burkina, sont pris

« Les espaces de vente de dolo

d’assaut, non pas parce qu’on a particulièrement soif ou envie de croquer la cola, mais parce que ces zones sont des lieux de rendez-vous amoureux. »

Le côté érotique des marchés semble plus prononcé encore pour les marchés nocturnes qui sont souvent l’occasion de transgressions, ce qui expliquerait leur succès en dépit des risques réels et imaginaires qu’on prend pour s’y rendre.

Toutefois, avec la marchandise venue de loin arrive l’étranger, à la fois objet de méfiance mais aussi de fascination. Le marché africain, extérieur à l’enceinte villageoise, est un lieu

neutre et pacifique où se fait le contact et l’apprentissage de l’autre. Les nouvelles du monde extérieur arrivent avec la connaissance d’autres croyances et coutumes qui inquiètent mais forcent à sortir de soi-même et à relativiser les choses. Le marché est une école de tolérance.

Enfin, si la principale denrée échangée est certainement la parole, la circulation de denrées constitue tout de même la raison d’être de ces foires périodiques. Et, ici, on se heurte au paradoxe marchand en Afrique.

À lire certains textes économiques, et en particulier les rapports de la Banque mondiale, on serait parfois tenté de croire que le marché est une réalité nouvelle au Sud du Sahara. Ainsi le rapport annuel pour l’année 2000 du FMI déclare à propos des pays africains qu’ils « n’ont pas encore réussi à s’intégrer aux marchés mondiaux ». L’insertion de l’Afrique dans l’économie mondiale serait même un projet d’avenir, comme si le commerce triangulaire, qui a saigné à blanc l’Afrique pendant plusieurs siècles, n’avait pas été une séquelle de la première mondialisation du XVIe siècle ! Le « sous-continent » noir en serait encore à découvrir les rapports marchands et les « lois » de l’économie moderne

Il est vrai que depuis des décennies, les experts en développement vitupèrent les liens de solidarité, les dépenses ostentatoires, la faible monétarisation du monde rural, l’absence de dynamique de création de besoins nouveaux, l’insuffisance de la production pour la vente. Toutes ces choses constituent, selon eux, des résistances archaïques au libre jeu des mécanismes naturels, des freins insupportables à l’accumulation productive du capital et des blocages inadmissibles au sacro-saint développement. 8

Et pourtant, l’existence d’un commerce intérieur au cœur de l’Afrique et de circuits

caravaniers vers l’extérieur est attestée depuis fort longtemps. Hérodote, déjà, raconte les expéditions des Phéniciens et l’étrange troc muet qu’ils pratiquaient avec les populations des côtes de l’Atlantique. Les perles de verre bleues, dites babyloniennes, de l’Antiquité se retrouvent dans les tombes préhistoriques des vallées du Niger. Les actuels commerçants

syro-libanais ne font que renouer avec les pratiques de leurs lointains ancêtres

sud du continent, il y a pléthore d’ethnies et de groupes divers à la réputation bien établie de « commerçants dans l’âme ». Certains sont spécialisés dans le commerce local, d’autres dans les transactions régionales, d’autres dans les trafics lointains. Pour le Maghreb, on connaît le dynamisme des Fassis et celui des Soussis du Maroc, celui des Mozabites d’Algérie, celui des

commerçants de Sfax en Tunisie. Chacun a ses spécificité, ses réseaux, y compris en Europe. Les épiceries ouvertes le dimanche dans la région parisienne sont le monopole des émigrés du Souss, les pâtisseries tunisiennes de ceux venant de Djerba, etc. Plus au sud, les Maures sont les grands commerçants du Sahel. On les retrouve parfois sous le nom de Sénégalais jusque dans le bassin du Congo. L’Afrique noire n’est pas moins pourvue de groupes spécialisés dans les trafics et l’échange : les Haoussa, les Yorouba, les Dioulas, les Beembé du Congo, les Soninké, les Baol-Baol du Sénégal, les Bamiléké du Cameroun, sans oublier la confrérie des Mourides (car la religion a souvent son rôle dans cette affaire) ni les mama-Benz du Togo (car les femmes ne sont pas en reste dans ces trafics). On ne compte plus les groupes ethniques, les sectes religieuses, les zones ou les localités dont les membres passent pour d’habiles commerçants et commerçantes, des hommes et des femmes d’affaires avisés ou des spéculateurs heureux. Les souks et les marchés, lieux d’échange et de rencontre sont innombrables à travers toute l’Afrique. Ils impliquent la totalité de la population. La prégnance de l’échange marchand est au moins aussi ancienne qu’en Europe, et si la marchandisation y est sensiblement différente, sinon moins forte, on assiste désormais à une surmonétarisation de la vie courante. 9 La monnaie intervient partout et pour tout. Si les pays d’Afrique semblent « rester sur le quai » de l’actuelle mondialisation, c’est qu’ils subissent de plein fouet les effets d’éviction de l’ouverture des marchés. Saignés à blanc, ils n’ont plus grand-chose à offrir, et ce qu’ils offrent est toujours plus dévalué par les mécanismes Page | 33

Du nord au

diaboliques des plans d’ajustement structurel. Toutefois, les marchés colorés et pleins d’odeurs constituent peut-être l’un des derniers remparts contre le Marché et ses effets destructeurs. Cet échange de denrées mêlé à la parole, où chacun jauge l’autre pour trouver le taux d’échange qui permet de maintenir la relation, est aux antipodes du supermarché vanté par Milton Friedman dans lequel les gens n’ont pas besoin de s’aimer ou de se connaître pour faire des affaires. On paye et on embarque la marchandise.

« Donc Inno, dit Guingane, c’est pas un marché ; en fait, ça ne peut pas être un marché,

c’est des magasins. » « C’est des chiffres, c’est ce que tu choisis, et tu paies et tu t’en vas. » 10 Croire que l’unification et l’uniformisation planétaire seraient la condition de la paix est une fausse bonne idée, même en dehors de l’imposture économique. La diversité des cultures est sans doute la condition d’un commerce social paisible. En effet, chaque culture se caractérise par la spécificité de ses valeurs. Même s’il régnait un langage et une monnaie communes sur la planète, chaque culture leur accorderait des significations propres et partiellement différentes. Si les places de marché, les marchés-rencontres ont été pendant des siècles sur presque tous les continents des lieux d’échange pacifiques, de règlement des conflits, de circulation matrimoniale, entre voisins et même entre ennemis, c’est que les transactions entre étrangers permises par l’intermédiation monétaire, en dépit de son anonymat relatif, conservaient les qualités du don réussi entre proches. Du fait des différences d’échelles de valeur, chacun en ressortait convaincu d’avoir fait une bonne affaire (voire d’avoir roulé son partenaire, lui-même persuadé avoir réussi le même coup !). Les marchés africains illustrent abondamment cette ruse du commerce pacifique entre cultures différentes. « En attribuant une valeur morale différente aux denrées échangées, écrit l’anthropologue Marco Aime, chacun des deux protagonistes s’en sortira comme le vainqueur suivant ses propres paramètres. » 11

Il en était ainsi dans une certaine mesure, selon l’auteur, du commerce entre l’Occident et les pays de l’Est avant la chute du mur de Berlin qui assumait souvent la forme d’un troc en raison de « l’existence de conceptions culturelles différentes des valeurs dans les deux systèmes économiques et dans le maintien d’une frontière entre les deux ». 12

Dans les îles montagneuses d’Indonésie, les côtiers considéraient ainsi les produits reçus des montagnards comme un tribut payé par des sujets, tandis que les montagnards, se sentant parfaitement libres, se félicitaient de recevoir en échange de biens sans intérêts pour eux des marchandises d’importation inaccessibles et sans prix. Chacun interprétait la relation à son avantage et tous étaient satisfaits. En voulant libérer les prétendus sujets, missionnaires et colonisateurs hollandais ont cassé l’interdépendance harmonieuse des populations et, en imposant des valeurs uniformes, introduit des ferments de conflits insolubles. Même marchand, l’échange peut posséder les vertus du « doux commerce », à condition qu’il participe de la logique du don, alors que le Marché anonyme et abstrait est source inépuisable de frustrations, d’envie et de conflits qui dégénèrent en guerres tribales et purifications ethniques.

Cette participation à l’esprit du don se manifeste dans la relation de clientèle. Les comptes ne sont jamais apurés entre les partenaires. Le rabais consenti sous la pression relationnelle (en faisant éventuellement intervenir des proches importants) est un don qui relancera ultérieurement un achat éventuel plus coûteux. D’autre part, après un âpre marchandage, un petit cadeau (une mesure de mil en plus ou un treizième œuf à la douzaine) vient atténuer la rigueur de la joute marchande.

« Le cérémonial du marchandage, si âpre soit-il, note Guy Nicolas pour les Haussa du

L’aspect ludique du marchandage a quelque

Niger, conserve toujours quelque aspect oblatif rapport avec celui du don. » 13

On ajoute toujours un petit quelque chose pour en témoigner. Cela s’observe dans la plupart des pays d’Afrique.

« Il n’est pas jusqu’à la pratique de l’usure, prétend-il, qui ne présente quelque aspect

oblatif, dans la mesure où l’emprunteur s’estime redevable envers son usurier de lui consentir un prêt. » 14

Cette proximité des rapports du commerce de marchandage avec le don est encore accrue du fait que la monnaie n’a pas le plus souvent en Afrique le statut d’un équivalent général abstrait mais possède une réalité concrète qui en fait un objet de contre-don. Lorsque l’argent et l’économie restent encastrés dans le social, ce qui est encore largement le cas, l’argent est un quasi-objet beaucoup plus 15 qu’une monnaie.

Ainsi, le marché-rencontre est un signe et une source incontestable de prospérité, dans tous les sens du terme. Comme les foires du SEL des systèmes d’échange locaux, il stimule non seulement les échanges mais, à travers eux, la production de denrées et le dynamisme collectif, mais sans l’aliénation propre au rapport marchand et à l’instrumentalisation de la production capitaliste.

Le marché comme pôle de pouvoir : l’anti-acropole

Il y a en Afrique un chef de marché, plus ou moins officiel, qui rend compte en général au chef de village (qui n’a pas le droit de venir au marché) de ce qui s’y passe. Il y a surtout la sacralisation du lieu, nécessaire à son succès et au bon déroulement pacifique des rencontres. Le marché est un lieu plein d’esprits bons et mauvais qui peuvent prendre toutes sortes de formes et qu’il faut apaiser ou se concilier. Les morts reviennent hanter le marché, et ceux qui ont le don de double-vue, les voyants, les y croisent. Toutefois, les cérémonies nécessaires font souvent appel à des pratiques archaïques et, parfois, dans les pays islamisés, à des survivances païennes. Les pouvoirs locaux ne peuvent pas refuser de se plier à ces exigences. « C’est simple, dit à sa façon truculente Guingane, si vous ne faites pas ça et qu’il y a des malheurs et des incendies, des ci, des ça, on tape le maire qui n’a pas voulu respecter nos coutumes et le maire aussi a peur. Je crois que personne ne peut installer aujourd’hui un marché et ne pas tenir compte de ces aspects-là. » 16 Et le pouvoir central, colonial ou autochtone, en voulant imposer ses propres vues se heurte souvent à l’obstruction des populations. Au nord du Bénin, la volonté d’imposer une localisation technocratique et la destruction du marché traditionnel de Copargo a été la source d’émeutes qui ont obligé le gouvernement à intervenir, à déplacer le sous-préfet et à rétablir l’état de choses ancien. Guingane cite un cas comparable au Togo.

« Le gouvernement en place a construit carrément un marché de toutes pièces et a voulu

déplacer le marché séculaire dont les gens se servent de père en fils, de mère en fille depuis très longtemps. Il a voulu déplacer les gens de force pour faire un grand marché. Il a créé un autre grand marché, les gens ne se déplaçaient pas de l’ancien marché auquel ils sont habitués. Ils ont mis l’armée, ça n’a rien changé. Ils ont tabassé les gens, ils les ont poursuivis, ils les ont pourchassés, et ça n’a rien changé : les gens demeurent toujours au marché qui s’est créé spontanément et qui existe depuis longtemps, de façon séculaire. Donc, ça, c’est un cas de figure où finalement le gouvernement, en porte à faux par rapport à ce qui se fait de façon traditionnelle et spontanée, n’en démord pas pour autant, et s’accroche à vouloir inciter les gens à changer. » 17

Au Mali, le cas du grand marché est une autre illustration. Après l’incendie de l’ancien marché (provoqué à dessein ?), les gens ont préféré s’agglutiner dans les rues et les trottoirs

avoisinants plutôt que de se rendre sur le marché construit dans un autre site. Finalement, l’ancien marché a été restauré.

Encore aujourd’hui, dans la vie politique française, une partie importante de la campagne électorale, se déroule autour des marchés. On y distribue des tracts, les candidats viennent y discuter leur programme et serrer les mains des commerçants et commerçantes et écouter leurs revendications. En Afrique, une partie importante de la politique de l’après- indépendance s’est faite sur et autour des marchés. L’appui des associations de marché reste encore souvent décisif. On comprend que les pouvoirs publics aient toujours tenté de contrôler ces endroits où se brassent tant de populations diverses et tant d’idées, éventuellement subversives. Les marchés sont un exutoire, non seulement pour les transgressions sexuelles, mais aussi pour toutes les tensions.

« Il existe, note Guingane, une relative liberté pour les marginaux, malheureux des carcans des coutumes et des traditions. Car une société bien gérée, c’est celle qui sait prévenir les conflits, et quand ils s’imposent leur trouver les solutions les meilleures. » 18

Ainsi, le fou se trouve à son aise au marché, celui-ci exerce une fonction quasi thérapeutique. Mais les marchés sont surtout des lieux de fronde potentielle. Des grèves ou des mouvements de commerçants ont eu raison de certains gouvernements. « Encastré » dans la société africaine, le marché représente une sorte de contre-pouvoir. « Lieu neutre et pourtant politique, mais pas politisé. » 19

La distinction est importante. C’est le lieu par excellence de la société civile, avec toute la complexité de sens que ce concept revêt dans le contexte africain, opposé à la société politique, militaire ou religieuse lié au pouvoir officiel. Il se règle bien des conflits sur les marchés, avec la parole et parfois le recours à l’arbitrage des anciens et des sages, mais, si bien des palabres se déroulent ainsi en marge du marché, le marché n’est pas la palabre avec son rituel et sa solennité. 20

Un lieu féminin

Cependant, il est grand temps de dévoiler l’autre face ou le vrai visage du marché. Il s’agit d’un lieu féminin par excellence. Les femmes en sont les acteurs clefs. Ce sont elles qui tirent les ficelles et qui dominent la scène marchande. Même si les multiples devoirs de l’épouse (la cuisine, les enfants, le mari) limitent sa disponibilité pour les trafics marchands, la répartition des tâches entre les co-épouses, ou avec les enfants et les parents, permettent aux femmes de jouer à plein leur rôle. Guy Nicolas cite même pour le Niger le cas de femmes qui reconstituent leur fonds de roulement en accordant furtivement leurs faveurs à l’écart du marché avant de revenir prendre leur place et repartir d’un bon pied dans leurs petits trafics. Ces pouvoirs détenus par les femmes des marchés, plus ou moins consacrés par des titres, des fonctions traditionnelles et le rôle plus récent d’associations de commerçantes, représentent un double défi par rapports aux autorités locales et étatiques. Dans la plupart des pays africains, le contrôle commercial constitue une forme de résistance symbolique et matérielle aux tentatives de contrôle économique de la part des gouvernements successifs. À travers la force tranquille de la protestation passive (mais parfois très active) des marchés, c’est la société civile qui s’exprime et fait savoir jusqu’où le mépris du citoyen (et plus encore de la citoyenne) ne doit pas aller trop loin.

Finalement, le marché-rencontre, tel qu’il existe encore en Afrique, témoigne de la survivance d’un encastrement assez poussé de l’économie dans la société. Mais alors, la distinction de Karl Polanyi entre économie substantielle et économie formelle n’a plus lieu d’être, comme l’a bien remarqué Louis Dumont. L’économie est toujours formelle d’une

certaine façon, et dire qu’elle est encastrée est une manière « occidentalo-centrique » de parler, pour exprimer le fait qu’on n’a pas vraiment affaire à elle, mais à la société. Certes, il faut introduire cette réserve importante que les situations actuelles sont hybrides, puisque l’Occident ayant pénétré partout, tous les marchés sont pervertis par le Marché, tous les « commerces » et « échanges » sociaux par l’économique, et toutes les raisons par la rationalité calculatrice. 21

Il n’en demeure pas moins, et c’est aussi une leçon que la connaissance de l’Afrique peut nous apporter, que la redécouverte du marché-rencontre fait partie de l’arsenal que la société civile devra sans doute restaurer pour sortir de la démesure de la société du Marché imposée par la mondialisation libérale.

La société de marché est certes une société de marchandisation, mais le Marché de la théorie comme conjonction d’une multitude d’offreurs et de demandeurs est un mythe. Les concentrations et les monopoles l’ont totalement éliminé ou détourné, si tant est qu’il ait jamais existé. En revanche, la place de marché, le marché lieu de rencontre et de bavardage des citoyens est à réinventer. Il importe tout en reconnaissant la dualité nécessaire de la socialité primaire ou communautaire et secondaire ou sociétale, d’éviter l’hétéronomie de la société de Marché en assumant pleinement la médiation démocratique du rapport d’échange entre citoyens. Le retour de l’esprit du don dans la société post-moderne est une nécessité, mais il ne doit pas compromettre la persistance d’une socialité secondaire. On peut concevoir celle ci comme fonctionnant à la citoyenneté fondée sur la bienveillance mutuelle, la sympathie ou la philia, sans retomber dans le familialisme et le clientélisme. La réappropriation du marché signifie concrètement la réaffirmation de la nature radicalement politique de l’échange marchand qui n’est qu’une forme du commerce social. Aussi, même s’il est souhaitable que persistent des marchés et des rapports marchands, à côté de la redistribution et de la réciprocité, c’est l’imaginaire du Marché qui devrait d’abord être aboli pour rompre avec la logique de la démesure. 22

Serge Latouche

Notes

1. La question se pose dans les mêmes termes pour l’argent, mais nous ne l’aborderons pas ici.

2. Sur cette distinction voir le chapitre I, « Marché et marchés », de notre livre l’Autre

Afrique.

3. Jean-Pierre Guingane, le Marché africain comme espace de communication, conférence débat.

Sur www.cauris.org, p. 12.

4. L’Or des tropiques, Grasset, l993, p. 113.

5. Jean-Pierre Guingane, le Marché africain comme espace de communication, conférence-débat,

sur www.cauris.org, p. 10.

6. « Vivre, c’est donc aller au marché. Et si on cesse d’aller au marché, c’est qu’on est mort »

souligne Guingane, p. 8.

7. Ibid., p. 7.

8. Ibid., p. 4.

9. Sur cette distinction intéressante, voir l’article d’Olivier de Sardan, « L’économie morale de la

corruption en Afrique », Politique africaine, n° 63, octobre l996, Paris, Karthala, pp. 97-116.

10. Op. cit., p. 16.

11. Marco Aime, « Mercati africani », Bollati Borighieri, Torino, 2002 (p. 61 du manuscrit).

12.

Ibid., p. 62.

13. Op. cit., p. 2l7. Notons aussi : « Quant à la pratique commerciale, on peut y déceler des aspects

Il

convient de signaler [

incontestablement du principe et du rite oblatif. », ibidem, p. 10.

14. Ibid., p. 219. Cela rejoint la vision d’Aristote à propos de la vente à crédit. « La dette y est

claire et indiscutable, remarque-t-il, mais il y a quelque chose d’amical (philikon) dans le délai consenti. » Éthique à Nicomaque, VIII, 15, cité par Dominique Temple et Mireille Chabal, la Réciprocité et la Naissance des valeurs humaines, L’Harmattan, Paris, 1995, p. 200.

15. « Pour les Fidjiens, la monnaie dans certains cas est moralement neutre, dans d’autres non. En

dans la pratique marchande courante, des conduites relevant

qui se rapprochent de ceux du don et divergent par rapport au schéma libéral de référence [

].

],

Inde, par exemple l’échange monétaire n’a pas du tout bouleversé les relations traditionnelles et les

hiérarchies préexistantes entre les castes. » (p. 70).

16. Op. cit., p. 11.

17. Ibid., p. 13.

18. Op. cit., p. 9.

19. Page 79.

20. Voir la Déraison de la raison économique,

de“phronésis”[ mot grec qui signifie : sagesse] africaine ».

le

chapitre

II

:

« La palabre,

une forme

21. Nous renvoyons le lecteur à l’annexe de notre livre la Déraison de la raison économique.

22. Sur ce point, voir la belle démonstration de Geneviève Azam, « Économie sociale : quel pari ?

» dans Économie et Humanisme, n° 347, décembre l998-janvier 1999, pp. 20-21.

Résumé Sortir de l’économie consiste à remettre en cause la domination de l’économie sur le reste de la vie en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Cela doit certainement entraîner une renonciation et un dépassement de la propriété privée des moyens de production et de l’accumulation illimitée de capital. Cela doit encore aboutir par conséquent à un abandon du développement puisque ses mythes fondateurs, en particulier la croyance au progrès, auraient disparu. L’économie entrerait simultanément en décroissance et en dépérissement. La construction d’une société moins injuste serait à la fois la réintroduction de la convivialité, d’une consommation plus limitée quantitativement et plus exigeante qualitativement. Le gaspillage insensé des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète avec l’impact négatif correspondant sur l’environnement, celui non moins considérable de la publicité tapageuse et inutile, celui enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale constituent des réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle. Les seules atteintes à notre niveau de vie ne peuvent être qu’un mieux-être.

Décoloniser l’imaginaire

(Serge Latouche « Survivre au développement », conclusion, Intervention à l'Unesco)

Face à la mondialisation, qui n'est que le triomphe planétaire du tout-marché, il nous faut concevoir et vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être centrales (ou uniques), où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime. Il nous faut renoncer à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains (1).

Il s'agit là d'une véritable décolonisation de notre imaginaire et d'une déséconomici- sation des esprits nécessaires pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur. Il faut commencer par voir les choses autrement pour qu'elles puissent devenir autres, pour que l'on puisse concevoir des solutions vraiment originales et novatrices. Il s'agit de mettre au centre de la vie humaine d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation

La menace la plus grave qui pèse sur notre planète, ce n’est Peut-être pas celle de la destruction par le délire de la Mégamachine, c'est notre aveuglement et notre impuissance. Comme les Romains de la fin de la République, «nous ne pouvons plus supporter ni nos vices ni leurs remèdes (2)». Nous refusons de faire le vrai diagnostic de la maladie, et nous nous satisfaisons de masquer les symptômes. C'est à l'aggravation même du mal que nous demandons des remèdes Contre le développement proposer un développement durable, local, social ou alternatif, c'est chercher, en fin du compte, à prolonger l'agonie du patient le plus longtemps possible en entretenant le virus. Il faut une véritable cure de désintoxication collective. La croissance, en effet, est à la fois un virus pervers et une drogue. Comme l'écrit Majid Rahnema : «Pour s'infiltrer dans les espaces vernaculaires, le premier Homo œconomicus avait adopté deux méthodes qui ne sont pas sans rappeler, l'une l'action du rétrovirus VIH et une autre les moyens employés par les trafiquants de drogue " (3). » Il s'agit de la destruction des défenses immunitaires et de la création de nouveaux besoins

Demander à nos contemporains de renoncer à la technique, dans le sens du «système technicien» (et pouvons-nous ajouter au développement), ce serait, selon Jacques Ellul, comme de demander à l'homme du néolithique de brûler sa forêt qui est son milieu (4) II est clair que nous ne renoncerons volontiers ni au développement, ni à notre mode de vie, ni aux techniques qui leur sont associées. Il n'est même pas sûr que nous renoncions à brûler les dernières forêts et les derniers hommes du «néolithique» qui y vivent encore.

N’y a-t-il alors ni espoir ni perspective pour la planète ou pour l'humanité ?

Les leçons de l'Histoire n'ont rien pour rendre optimistes, et la victoire du bon sens sur le délire du système techno-économique, de la convivialité sur l'égoïsme des possédants et la volonté de puissance des dominants ne serait rien moins qu'assurée si on ne devait faire fond que sur la force de conviction et de persuasion de la raison pratique Seulement, la démesure de la rationalité commandée par la recherche sans limites du profit mène à des catastrophes qui pour douloureuses qu'elles soient font naître des occasions de remise en question Tchernobyl hier, la vache folle aujourd'hui, l'effet de serre demain, sans parler des innombrables risques technologiques quotidiens, sont de puissants adjuvants de la réflexion. La pédagogie des catastrophes impulse le nécessaire changement de l'imaginaire qui constitue la condition non moins nécessaire à l'émergence et au triomphe des alternatives.

Les Indiens de Colombie britannique sur la côte ouest du Pacifique (les Kwakiult, Haida, Tshimshian, etc.) pensaient que les saumons étaient des êtres vivants comme eux, qu'ils vivaient en tribus au fond de la mer où ils avaient leurs « tipis ». En hiver, ils décidaient de se sacrifier pour leurs frères terrestres, revêtaient leurs habits de saumon et partaient vers les embouchures. À la saison de la remonte des rivières, les Indiens accueillaient le premier saumon comme un visiteur de marque. Ils le mangeaient avec cérémonie. Son sacrifice n'était qu'un emprunt provisoire. Ils reportaient à la mer l'arête centrale et les restes qui permettaient la renaissance de l'hôte dévoré. Ainsi, la coexistence et la symbiose des saumons et des hommes se perpétuaient de façon satisfaisante. Avec l'arrivée des Blancs et l'installation sur chaque embouchure d'une conserverie, la course au profit a entraîné un prélèvement abusif. Les Indiens en ont conclu que les saumons ont disparu parce que les Blancs n'ont pas respecté

Qui pourrait leur donner tort (5). Cette obligation pour l'homme de se fondre dans le

cosmos se retrouve dans la plupart des sociétés. En Sibérie, on va mourir dans la forêt pour rendre aux animaux ce que l'on en a reçu. Cette attitude implique des rapports de réciprocité entre les hommes et le reste de l'univers. Les hommes sont prêts à se donner à Gaia comme Gaia se donne à eux.

En niant la capacité de régénération de la nature, en réduisant les ressources naturelles à une matière première à exploiter et non en la considérant comme un «ressourcement», la modernité a éliminé le rapport de réciprocité entre l'homme et la nature. Tous les peuples opprimés, étranglés, humiliés de la planète n’aspirent pas nécessairement à ce que cachent les miracles et les mirages du développement quels que soient les emballages. Ils aspirent sans doute d’abord à survivre. Non d’une survie purement biologique mesurée en calories, ou purement matérielle, comme le donne à penser la vision économiste et développementiste, mais d’une survie culturelle en terme de chaleur humaine. Ils aspirent si possible à vivre « bien ». Bien et non pas toujours plus, ni mieux. Cela signifie vivre dans la dignité, selon leurs valeurs, leurs normes et leurs choix culturels, sans être piégés et broyés par et dans la course au plus haut PNB. Au fond, n’est-ce pas aussi une aspiration profonde partagée par les petites gens du Nord ? C’est cette aspiration que vise à réaliser la décroissance conviviale combinée au localisme.

le rituel

1) Tite-Live, cité par Jacques Ellul, Le Bluff technologie, Paris, Hachette, 1988, p. 214

2) Majid Rahnema, op. cit., p. 214

3) Jacques Ellul, Le Système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977, pp. 94-98

4) Lewis Hyde, The Gift : Imagination and the Erotic Life of Property, New York, Vintage/Random, 1983

Serge Latouche, La déraison de la raison économique

Albin Michel, 05/2001

Du délire d'efficacité au principe de précaution.

Il n'y a pas si longtemps toute résistance au libéralisme semblait bien héroïque et solitaire. L'ambiance a bien changé. Il devient impossible de lire tous les livres de critique du libéralisme qui paraissent, comme on ne peut participer à toutes les réunions, forums, débats consacrés à la construction d'une alternative économique. Alors que nous étions isolés, chacun devant se dresser seul contre cette idéologie d'Etat, qui se révèlera être une psychose collective comme les autres totalitarismes ; alors que nous devions défendre les valeurs humaines bafouées et l'existence même de la société contre la toute-puissance économique, avec le vertige affolant de refuser le sens commun répété avec insistance, voilà que la clameur s'élève de partout et submerge déjà les anciens vainqueurs renvoyés aux poubelles de l'histoire.

L'OCDE elle-même doit reconnaître dans une étude toute récente la priorité du développement humain (du capital humain dit-elle) et le nouveau discours de la Banque Mondiale, hérité d'Amartya Sen, finira par transformer son action en profondeur même si on ne peut s'attendre à un changement immédiat de ses méthodes sans changer l'institution elle- même. Jacques Généreux nous annonce un "Manifeste pour une économie humaine" à paraître dans la revue Esprit, dont l'ambition n'est pas moins que de rassembler la quasi- totalité des économistes qui contestent la "théorie de référence" ; car Jacques Généreux affirme qu'il n'a presque jamais rencontré de partisans de cette théorie dominante, en fait américaine. La très grande majorité des économistes ne croient pas à l'autonomie de l'économie et portent leur attention sur le politique, les institutions, les régulations sociales. Après la collaboration, tout le monde va se retrouver résistant !

Il faut donc saluer à la fois les convergences remarquables qui se font jour et les retournements étonnants. On trouvera en annexe du livre de Serge Latouche une critique de l'utilisation de Polanyi dans la théorisation du tiers-secteur très proche de celle que j'avais faite dans "la privatisation de la société" et qui avait paru osée. René Passet vient de sortir un éloge du mondialisme alors que je n'ai pas eu le temps de finir un article sur le même sujet. Surtout, le livre de Michel Bounan "Sans valeur marchande" précède de peu le livre de Serge Latouche "La déraison de la raison économique" avec des thèmes très proches : le nécessaire dépassement de la rationalité, de la science, de la technique, de l'art, du marché, de l'individualisme au profit d'une approche plus holiste, sociale, raisonnable, humaine, multi- dimensionnelle, souple, localiste, délibérante, politique. Cela fait longtemps qu'on n'avait plus vu ces audaces qui vont jusqu'à remettre en cause la démocratie formelle pour restituer l'appartenance à une démocratie locale, à l'espace de la discussion publique.

Pour les retournements, il est intéressant de comparer avec le gros livre de David S. Landes "Richesse et pauvreté des nations" qui trace la fresque historique du développement économique mondial et dont les conclusions sont d'une part que la géographie est déterminante (trop de chaleur tue l'effort), d'autre part que le développement nécessite une certaine dose de protectionnisme dans la phase de décollage ; mais ce qu'on a retenu de lui, c'est surtout l'importance de la culture, des valeurs de travail, d'invention, de liberté et, par dessus tout l'importance du calcul, de la rationalité, de l'horloge. Pour Landes la domination de l'occident est sans appel. Il raille la mode de la multiculturalité, du relativisme des cultures. La supériorité de l'occident est technique, matériélle, et la valorisation des cultures retardataires n'est qu'un aveuglement criminel retardant le développement économique et sa

rationalisation. De son point de vue, il n'y a pas pire que l'Afrique, règne de la facilité qui n'aime pas le travail. Rien à tirer de sa culture arriérée, il faut américaniser toutes les cultures.

Serge Latouche dit exactement le contraire et c'est en Afrique qu'il va chercher le modèle de la palabre (qui cherche un consensus, la réconciliation plutôt que la justice) pour sortir d'une rationalité économique mortifère, du "délire d'efficacité", et retrouver des pratiques "raisonnables" intégrant le principe de précaution. Le raisonnable s'oppose à la rationalité comme la pensée pratique, conjoncturelle, à l'exactitude de la pensée théorique (Aristote). Serge Latouche identifie cette opposition à celle de la culture anglo-saxonne qu'il oppose d'une certaine façon au reste du monde, hésitant entre tiers-mondisme, "méridiennisme" (des peuples de la Méditerranée) ou tout simplement holisme (en référence à Louis Dumont).

L'essentiel de sa thèse tient à la réintégration de la controverse publique, de la décision politique dans les choix économiques, ce qui revient à prendre en compte les rapports humains, l'occasion, la lutte et la ruse dans le raisonnable, s'appuyer sur la situation avec le plus de discrétion possible alors que la rationalité supprime les controverses et ne concerne que les choses auxquelles elle s'applique aveuglément en détruisant leurs arrangements. Au sujet passif du calcul rationnel s'oppose le sujet pratique de l'action raisonnable : "agir c'est toujours répondre à l'appel de l'inattendu, laisser surgir le nouveau en exerçant sa vigilance dans le creuset de la circonstance" (Françoise Collin). On peut rapprocher cette définition de la subjectivité avec celle de Christophe Dejours pour qui le travailleur doit faire face à ce qui ne marche pas dans la production, à l'imprévu qui échappe à la rationalité hétéronome. C'est donc aussi la capacité d'autonomie, la capacité de dire non, de refuser ou d'adapter les ordres. Si la rationalité nous a apportée le développement de la modernité, son unilatéralité trouve sa limite dans les déséquilibres écologiques et rencontre la résistance de la plupart des peuples.

Comme Michel Bounan, Serge Latouche insiste sur le fait qu'on ne peut prétendre à une autre technique, une autre rationalité, une autre science, un autre développement économique. Ce qu'il faut abandonner c'est le calcul lui-même, l'optimisation de Pareto pour qui le non-calculable, le non-économique constitue un "résidu". Le tiers-secteur ne représente pour la raison calculante qu'un tiers exclu, ce qui ne rentre pas dans ses calculs, l'humanité en ce qu'elle a d'irrationnelle et d'humain. Mais si l'Art se définit d'échapper au calcul, cela ne l'empêche pas d'exister comme marché ! On ne peut corriger le calcul économique en y ajoutant simplement ce qu'il exclut par nature. Au contraire, il s'agit bien de ne plus calculer mais délibérer démocratiquement des institutions, des conventions, des normes, des barèmes, alors que "rationaliser le politique c'est supprimer la délibération qui en est l'essence".

Bien qu'il défende une position holiste (un corps chimique ou vivant ne se réduit pas à ses composants) et refuse de réduire le social à la réciprocité ou bien à l'économie matérielle, on pourrait croire parfois qu'il le ramène à l'intersubjectivité, à la palabre, à l'agir communicationnel. Il faut se garder de cette réduction que conteste l'excellent "Phénoménologie et sociologie" sortit récemment aux PUF : la conscience collective est constituée plutôt de notre agir collectif (praxis : fonctions, rites, techniques, reproduction) et pas seulement de notre "agir communicationnel" (mythes, normes, politique, domination) mais il est bien nécessaire de relancer le débat public.

Venons-en aux propositions pratiques, qui se situent dans le sillage d'Amartya Sen et dont on peut déplorer les faiblesses, notamment en ignorant pratiquement la révolution informationnelle. Son originalité est d'essayer de penser le passage de l'économique au politique, du calcul au consensus. Le besoin d'une alternative à la rationalité n'est ainsi pas compatible avec un simple secteur protégé complémentaire réduisant le tiers-secteur à la gestion des exclus, c'est l'économie qu'il faut changer dans sa passion calculante. De même, le

refus d'étendre la rationalité économique fonde sa critique du commerce équitable où il voit la contamination de la fin (éthique) par le moyen (commerce) illustrée par le charity business américain, ainsi que le rabaissement du vote au simple achat, du citoyen au consommateur ou à l'actionnaire, qui légitime encore plus le marché comme prétendue démocratie réelle.

Au contraire, dans sa reconquête politique, "la production alternative devrait s'appuyer sur une distribution alternative, sur une finance alternative, sur une consommation alternative". C'est seulement dans cette perspective que des fonds éthiques pourraient être positifs. De même il faut être conscient qu'il ne peut y avoir de démocratie d'entreprise et de véritable éthique, nécessaire pour une production alternative, que dans le cadre d'entreprises alternatives (non soumises à la rationalité économique). Il ne dit pas cependant comment ne plus être soumis à la rationalité économique. Seul Bookchin y apporte une réponse convaincante avec ses "coopérative municipales" (nous ajouterons et le revenu garanti), mais l'accord est général sur la nécessaire insistance sur l'économie de proximité, les rapports humains et une démocratie de face à face,